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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13676 ***
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+_VOLUMES_
+
+LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL (_Ouvrage
+couronné par l'Académie française_), 1 vol. in-16, Perrin, 1904.
+
+LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE
+ÉTRANGÈRE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1907, 3e éd.
+
+LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'ÉTRANGER.
+1 vol. in-16, Félix Alcan, 1909.
+
+LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (_Ouvrage couronné par
+l'Académie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffred-Pasquier_).
+1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909.
+
+L'ALBANIE INCONNUE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 vol.
+in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e
+éd.
+
+
+_BROCHURES_
+
+LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET
+ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques
+et coloniales, 1902 (_épuisé_).
+
+LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE.
+Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et
+coloniales, 1904 (_épuisé_).
+
+LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1904.
+
+LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et
+Brière, 1905.
+
+CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes,
+Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1906.
+
+L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PRÉOCCUPATIONS SOCIALES.
+Une brochure in-8, Félix Alcan, 1908.
+
+
+
+
+GABRIEL LOUIS-JARAY
+
+AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE
+Ce qu'il a été = Ce qu'il est
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
+PARIS--79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN--1914
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+La constitution de l'Albanie indépendante était si peu prévue par
+l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas
+seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit
+parfois dans les conférences internationales, quand on ne sait comment
+résoudre une difficulté; disons le mot, elle a été une surprise.
+
+Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un
+souvenir historique et presque archéologique? Ces hommes, que nous ne
+connaissons guère que par l'histoire de la conquête turque,
+subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe,
+comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet État
+nouveau? On le délimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer?
+Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prépare ou que l'on attise? Est-ce
+un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie?
+
+Cet État est à quelques heures de Venise et personne n'y pénètre; on y
+envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau
+travail. Que se passe-t-il donc derrière la ligne de ces rivages
+inhospitaliers et que nous réserve cette nouvelle forme de la question
+d'Orient?
+
+Telles sont assurément quelques-unes des questions que tous se posent et
+dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point allé voir.
+
+ * * * * *
+
+Dans les pages qui vont suivre, j'ai essayé seulement de donner une
+image fidèle des régions les plus importantes et les plus populeuses de
+l'Albanie autonome.
+
+Dans un précédent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conté mon voyage chez
+les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par
+les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et
+dans les tribus indépendantes et inviolées des montagnes du Nord.
+
+Le présent ouvrage est consacré aux parties de l'Albanie du Centre, du
+Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui étaient d'un abord plus facile.
+Ce sont les régions destinées à devenir le centre du nouvel État, du
+jeune royaume d'Albanie.
+
+C'est là que la capitale est établie, là que les premiers efforts
+d'organisation sont faits, là que les rivalités s'exercent, là
+qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les
+nouvelles exigences d'un État du XXe siècle.
+
+De ce que j'ai vu hier, est-il légitime de conclure pour demain? Du
+spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de déduire des
+pronostics sur le destin de «l'Albanie aux Albanais», sur l'avenir du
+nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder
+d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprévus comme aux destins de
+l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme à la
+logique des événements et des situations.
+
+Aussi l'ambition de celui qui écrit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite,
+s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus
+qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs préjugés, leur état d'âme, s'il
+explique les problèmes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent
+la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-être cela ne permet-il
+pas de prévoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis,
+si ces pages aident à le comprendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+VALLONA
+
+
+ En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona ||
+ L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona
+ || L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie
+ et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de
+ Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo
+ en Albanie.
+
+
+De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays
+siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en était-il
+des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie; et c'est au
+même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans
+l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au paiement de
+l'impôt; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai raconté mon voyage en _pays
+Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu près du canal d'Otrante,
+suivant «les échelles» d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en
+Macédoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y
+était établie et relativement obéie, sinon respectée; partout Italiens,
+Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des intérêts et
+les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent
+journellement, en même temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs
+agents.
+
+Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots qui
+font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière grecque à
+la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans grand intérêt et
+servant surtout de ports à Janina et à sa région, dont ils sont éloignés
+d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou à cheval par
+Santi-Quaranta.
+
+Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la bordure
+rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant une
+échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait un
+remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque
+complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la baie de
+Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de Saseno et le
+cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le navire jette
+l'ancre.
+
+La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur
+un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers;
+là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
+maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
+plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des
+flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où
+commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on aperçoit
+à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se
+détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les bâtiments
+de la douane attendent le voyageur.
+
+Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la rade
+brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du sud et
+la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie la
+silhouette des sommets qui la protègent.
+
+Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage
+marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses
+flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles,
+et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des voiliers
+d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute
+d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets d'exportation
+du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les gens du bord;
+voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le batelier de ses
+rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout, conduit en s'appuyant
+sur les hauts fonds.
+
+ * * * * *
+
+En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée, l'éclat
+des taches blanches que les maisons forment en se détachant sur les
+verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane
+qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site et jettent
+sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui aborde à la rive;
+mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage féerique, il
+devienne le promeneur familier anxieux de voir de près la beauté
+entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait maudire le mirage
+que devant ses yeux a fait jouer la lumière.
+
+Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou plutôt à
+un débarcadère, la Scala, construit par une société exploitant
+l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une
+forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse conduit de la douane
+à une ville sans beauté et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et
+les étalages y sont misérables; la grande place est d'une banalité
+qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux
+ont disparu et les maisons sont sans intérêt; ce ne sont plus les
+«Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses féodales des beys albanais du
+Nord; les jardins desséchés n'ont pas la vie que met l'eau courante des
+ruisselets à Tirana la verte ou dans la mystérieuse Ipek.
+
+Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de l'intérieur;
+je cherche le cimetière où, près de la maison, les pierres debout
+marquent seules les tombes et où, sous les arbres centenaires, gens et
+bêtes passent pour les besognes familières. Je ne trouve plus le jardin
+clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds
+raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient de mûrir et le
+rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à travers les herbes
+dans les sillons qu'on lui a creusés.
+
+Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité; elle
+est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y
+séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
+gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
+protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché
+les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté;
+souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais.
+
+ * * * * *
+
+C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première capitale;
+la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
+gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette
+partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque
+paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières
+considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de
+la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie durant
+et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers de la
+récolte, selon les régions.
+
+Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque partie de
+l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence s'exerce sur
+les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou
+Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille
+est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres se comptent par heures
+de marche; son palais est en ville, mais fort délabré, car il séjourne
+peu volontiers ici où on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son
+cousin pauvre qui a hérité de l'influence traditionnelle des Vlora et
+Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé en chef. Sous l'ancien régime,
+il avait comme programme l'indépendance de l'Albanie; dès l'instauration
+du régime jeune-turc, il se proclama «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed
+Riza et de ses amis; il s'allia à l'Union libérale, puis en devint le
+président et, en face du système centralisateur d'_Union et Progrès_,
+réclama la décentralisation et l'autonomie; tous les beys de la région
+jusqu'à Berat et El-Bassam étaient ses amis et ses partisans et l'on
+peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe
+dirigeante contre la jeune-Turquie.
+
+Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de
+Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
+impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de
+trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans les
+montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans mélange
+qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la
+jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.
+
+Cette classe de la population est fort différente des beys des montagnes
+du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils
+l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et parlent parfois
+l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des lumières sur le monde
+extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de culture; musulmans, ils
+ne sont pas fanatiques et certains comme Ismaïl Kemal se disent amis
+des orthodoxes grecs; très conscients de leur nationalité albanaise, ils
+ont l'ambition d'être maîtres chez eux et de parvenir à leurs desseins,
+en employant les moyens opportuns.
+
+La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le coup
+de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux
+une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du
+climat, la facilité de la vie, qui contrastent si singulièrement avec
+les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les pénibles
+luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia,
+ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la Vopoussa et aux côtes de
+Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples
+favorisés pendant trop de siècles par la chaleur du ciel méditerranéen
+et la tiédeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux.
+C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est
+imaginative et l'initiative renvoyée au lendemain.
+
+Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal en
+décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville
+l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur fond
+rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le
+régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan; c'est tout
+un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait caractéristique, un
+ministère de grands propriétaires: Zenel bey, nommé sans le savoir
+président du sénat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic
+d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey,
+le chef de la plus vieille famille de Diakovo, était désigné comme
+commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le
+célèbre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha
+à la guerre, Lef Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires;
+c'était le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire
+d'Ismaïl Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les
+circonstances délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît
+italien et français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe.
+
+Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au
+vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de
+kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie
+albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui
+réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes
+musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de
+Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conservé
+leur fanatisme et leur isolement.
+
+C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui subissaient
+l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule en compte
+environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorité;
+des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine
+albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la
+langue italienne; quant à la langue turque, elle a toujours été
+inconnue.
+
+ * * * * *
+
+La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des
+traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et l'Albanie,
+et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont Vallona est le
+centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable. Vallona est
+peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où l'Italie possède le
+plus d'influence; elle le doit moins à sa proximité qu'à deux causes
+fondamentales: l'une est la présence en Italie d'une importante colonie
+albanaise italianisée, dont un certain nombre de représentants sont
+retournés en Albanie et ont été dirigés vers Vallona; l'autre est
+l'intérêt de premier ordre que le royaume attache à cette partie de la
+terre albanaise.
+
+C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais émigrèrent en
+Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant
+d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie d'Albanais se
+présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que
+cette émigration prit des proportions assez importantes; l'origine en
+était la conquête turque effectuée à cette époque après la défaite de
+Scanderbey; dispersés à travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile,
+ces émigrés ont adopté la langue, puis le costume, puis les coutumes du
+pays où ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de
+leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant très longtemps,
+ces souvenirs sont restés latents et ces contacts intermittents; mais,
+depuis la création du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti
+qu'elle pouvait tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de
+mille âmes; elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les
+contacts et à faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus
+efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en
+tirer parti pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur
+à l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté:
+«La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme
+point d'appui pour exercer une influence sur les populations
+balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
+côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la
+communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits
+et des raisons pour intervenir.»
+
+Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée albanaise
+et ont donné asile à une société nationale albanaise et à des journaux,
+écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils répandirent de
+l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires, les dons pouvaient
+facilement être distribués dans l'autre presqu'île; par eux, on chercha
+surtout à exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs
+agents à transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait
+double avantage, celui de posséder sous la main des intermédiaires
+précieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le
+développement du trafic italo-albanais.
+
+A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le
+chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier d'agent
+de la _Puglia_; il est né dans les Pouilles, d'une famille albanaise
+transplantée en ce lieu; et de même origine sont la plupart des Italiens
+qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles
+environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant
+d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqués,
+ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et les Albanais qui
+exportent en Italie les peaux et la laine de leurs bêtes et l'huile de
+leurs oliviers.
+
+L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari par
+une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les
+linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de
+l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les intérêts qui
+gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la direction
+générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme Durazzo
+possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de filles,
+et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de ces villes;
+à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un nombre un peu
+plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona, j'ai lieu de
+croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois, il n'est pas
+douteux que les écoles royales sont un des meilleurs éléments d'action
+de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le projet d'organiser à
+Bari, à six heures de la côte albanaise, une école supérieure pour
+jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurément le
+plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.
+
+Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action reste
+encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans l'ensemble de
+l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a dépassé sa rivale;
+c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clergé
+catholique et les écoles religieuses; sauf la petite colonie italienne,
+qui d'ailleurs manque de prêtres et d'église, il n'y a dans ce port que
+des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes
+peuvent procurer à l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non
+une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement
+battue en brèche dans cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien
+moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrêté
+l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu
+violemment hostile à l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter
+les progrès de l'action italienne.
+
+Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant plus de
+force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une façade
+maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes
+l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de
+Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce
+dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà,
+mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique
+que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années,
+le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites
+avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de
+Scutari.
+
+Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que
+l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces
+régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la
+tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
+commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs
+maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux
+de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
+de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
+faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à
+l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
+se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents
+et notamment sa jeune rivale et alliée.
+
+En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être
+menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses
+plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona,
+elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi
+et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en
+Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de
+l'Autriche est absent.
+
+Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si
+l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de Vallona
+est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle
+abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de l'Albanie, si l'on voulait
+lui laisser le dernier sixième avec Vallona et j'exagérerai à peine si
+j'ajoute que la Triple-Alliance a été acceptée par l'Italie comme une
+assurance de n'être pas rejetée de cette rive.
+
+La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne
+saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique
+autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons ports:
+Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires,
+et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans
+pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.
+
+En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a créé
+tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement ensablés,
+ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports de commerce
+ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, où
+l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme
+port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la
+sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port défensif et
+offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire et au delà du canal
+d'Otrante, porte de l'Adriatique.
+
+Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à
+l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
+valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents
+du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à
+Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
+envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le navire
+reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et marchandises
+à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivière qui
+ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux, on pourrait
+faire un port convenable; toutefois, il est livré sans défense aux vents
+du sud; une jetée pourrait y être construite, mais Durazzo restera
+toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.
+
+Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or, sa
+baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans
+rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du nord au
+sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau
+varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la baie, dite anse de
+Dukati, est abritée de tous les vents et le fond n'y est pas à moins de
+20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée, l'entoure, arrosée par
+la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de Sasseno, haute de 300
+mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une
+défense naturelle vers le large; une minuscule jetée et quelques
+dragages suffiraient à constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la
+plus sûre et la plus facilement défendable.
+
+C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les habitants
+émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au port
+d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non loin de
+Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très médiocres,
+quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où passait jadis la
+ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à Antivari a repoussé la
+mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de kilomètres depuis l'époque
+romaine, la baie est restée la même rade profonde et protégée, qui
+attend le dominateur qui saura l'utiliser.
+
+Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est
+la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée dans ce
+port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70
+kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre
+puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermée à
+celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute la côte
+italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte
+étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona
+tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
+embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient
+d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de
+Tarente.
+
+Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre dans
+l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port tombe sous
+la domination d'une grande puissance sans sentir un péril perpétuel sur
+ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en interdire la
+possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt à peine
+moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la
+liberté du passage du canal d'Otrante à ses flottes.
+
+Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche
+s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que
+d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la
+politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention
+réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de
+l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des règles directrices
+de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise
+balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation à Scutari, il
+a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et cette proposition
+était: l'adhésion de l'Italie, sous condition d'opérer de même à
+Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à l'installation de
+l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts essentiels; l'Autriche ne
+saurait consentir à la prise de possession de ce port par l'Italie sans
+livrer à la merci de cette dernière sa politique et ses forces
+maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et
+une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.
+
+Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont
+très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors comme principale
+préoccupation d'empêcher la possibilité d'une mainmise par l'Autriche
+sur ces régions, mainmise que préparait un travail de pénétration
+concertée. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une
+extension autrichienne en Albanie que pour se prémunir contre une
+attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette double assurance et par
+suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus
+armée et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure
+n'est donc pas venue où le royaume se croit capable de refouler et de
+conquérir, après avoir résisté et arrêté.
+
+La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien des
+fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci, que nous
+avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans le cas où
+l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le
+pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.» L'amiral
+Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce qui
+concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande
+puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et encore
+moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie base
+d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il
+n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à l'occuper; parce que, si
+Vallona était dans les mains d'une autre puissance maritime,
+l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi serait
+considérablement diminuée, avec grand péril pour notre situation
+stratégique dans le canal d'Otrante.»
+
+C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée en
+termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
+ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a
+pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans ses
+côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie, dans le
+cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la suprématie
+incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette
+suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie; aussi, dans le cas où
+une de ces deux puissances voudrait la conquérir, l'autre devrait s'y
+opposer de toutes ses forces. C'est la logique même de la situation.»
+
+Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a suivi
+les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et albanais et qui
+arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelée pour
+abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu
+de la partie albanaise et peut-être la pomme de discorde entre Italiens
+et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE
+
+
+ Durazzo || Les projets de voie ferrée || Le projet
+ Durazzo-Monastir et son tracé || Les centres de population de
+ l'Albanie indépendante || La question de la monnaie et du
+ change || L'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.
+
+
+Vallona, à cause de son importance stratégique même, est resté le seul
+port d'Albanie que ni Monténégrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occupé;
+quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'île de Sasseno,
+ils ont vite été rappelés à l'ordre par une double injonction de
+l'Italie et de l'Autriche.
+
+A Durazzo, au contraire, les Serbes ont poussé une avant-garde venue de
+Monastir par la vallée du Scoumbi; ces troupes ont occupé quelque temps
+le pays, puis ont dû se retirer, laissant aux autorités locales établies
+avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret
+qu'elles ont quitté ce centre commercial de l'Albanie, devenu la
+capitale du nouveau royaume.
+
+Durazzo est une très vieille cité, où les Romains avaient déjà un
+établissement important que rappellent les ruines d'un vieux château qui
+dresse ses pierres effritées au sommet de la colline, sur les flancs de
+laquelle la ville est construite en amphithéâtre.
+
+Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne
+chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent la
+côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe montagneuse,
+sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue vers l'est en se
+protégeant le plus possible contre les vents du large derrière la
+colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte,
+ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées qui ressortent sur
+le fond vert des hauteurs.
+
+C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise, à la
+seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou
+italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu
+d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus importantes
+villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis
+Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les fertiles vallées de Dibra
+et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les plus peuplées, les plus
+prospères et les plus cultivées de l'Albanie trouvent ici leur débouché
+et leur marché; les produits de la basse-cour (les volailles et les
+oeufs), les produits de l'élevage (les peaux et la laine) sont vendus
+ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et
+surtout avec Trieste.
+
+La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte
+albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu, protégée
+contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation
+directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès l'antiquité ce
+lieu ait été choisi comme point de départ d'une des grandes voies de
+communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des
+traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde
+ancien, la _via Ignalia_ si souvent parcourue par les légions romaines
+qui se rendaient du Latium à Byzance, partait de Durazzo (Dirakium),
+passait à Cavaja, rencontrait à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui
+venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la
+vallée du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route à partir de
+Cavaja, des murs de soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux,
+notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La _via Ignalia_ gagnait
+ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait
+la vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait
+Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent,
+la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, dénommé Lin sur
+la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la rive ouest du lac
+d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et Byzance.
+
+Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la nature
+que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armées;
+pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai M. Victor
+Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du
+_Chicago Daily News_, en 1913, et c'est par cette voie que l'armée
+turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des Serbes, puis que les
+armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle est demeurée une des
+voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et
+El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi bien que de voyageurs
+se continue toute l'année; il est fait actuellement par des voitures du
+pays qui transportent 300 à 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours
+à couvrir la distance qui sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois
+jours seulement au retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres
+d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100
+kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif.
+
+ * * * * *
+
+Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration, était
+donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était assez
+naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de ligne,
+pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du
+régime turc, la société allemande de la voie ferrée Monastir-Salonique
+réclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir à Durazzo;
+comme je l'ai exposé dans _l'Albanie inconnue_, la Turquie n'accorda de
+concession en Albanie qu'à une société française, pour l'établissement
+d'une voie partant de l'ancienne frontière serbe et atteignant
+l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra,
+Okrida et Koritza; il était prévu que cette artère centrale aurait deux
+raccords latéraux, l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers
+Monastir, à l'est.
+
+Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont pas été
+jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus influents à
+Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ, et sans doute
+leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens préféraient et
+préféreront encore Durazzo, où leur action est plus soutenue. Le projet
+autrichien n'est rien autre chose que la réfection de la voie romaine
+par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on
+atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel
+de trois kilomètres relierait le fond de la vallée avec la pente en face
+d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna, il suffirait de se servir de
+la route actuelle toujours carrossable.
+
+J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés; jusqu'à
+El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulté;
+c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il en est de même
+d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur la carte; c'est là
+que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée qui fait vers le nord
+un coude très marqué, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'à
+Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont écroulé, une route
+carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un affluent du Scoumbi; il
+suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre
+le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallée
+permet l'établissement d'une voie de communication; quand j'ai effectué
+ce trajet, des soldats en punition travaillaient à la construction de
+cette route; les gorges sont très loin d'avoir l'importance,
+l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer
+qu'un tel projet n'est pas difficile à réaliser.
+
+Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la
+première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du
+Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie
+franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres
+environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit
+ci-dessus.
+
+L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de
+Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du
+Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à
+Verria sur la ligne de Salonique.
+
+Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes empruntent
+les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud,
+qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai,
+les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat,
+Koritza, et les réunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de
+Vallona; si l'on y ajoute les vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi,
+avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situées à moins de douze
+heures de cheval de Durazzo, on peut se représenter la répartition des
+groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie
+indépendante.
+
+Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom
+sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces
+différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans
+toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs
+formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée du
+Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements
+importants.
+
+Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter
+l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie de
+Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur Kroia; la
+mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement de Durazzo
+à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui réunit
+par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison d'El-Bassam à
+Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers
+Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à Bérat et
+El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza.
+
+Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications et
+la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus cultivées du
+pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo,
+Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par
+ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une
+moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties
+de l'Albanie.
+
+Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au
+moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à
+établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer;
+des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il
+ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne
+comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le
+centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des
+terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient pas
+alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; même
+reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud les
+Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne
+dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus
+grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du
+Danube-Adriatique.
+
+Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic insuffisant
+dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut espérer un afflux
+de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et du Danube dirigés
+en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il
+paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances
+du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement des routes principales,
+la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du
+pays devraient être les premiers articles du programme économique du
+nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps.
+
+ * * * * *
+
+De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à Durazzo que
+j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piécettes
+et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps, sortent des
+montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de Durazzo où l'on
+continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus
+difficile problème que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser
+résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une
+réforme soit apportée.
+
+Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant
+d'Albanie--les sarafs exceptés--en disant que nulle réforme n'est plus
+nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du pays, on en
+sent le vif besoin. L'établissement des voies de communication et la
+réforme monétaire sont les deux premières questions que doit résoudre le
+gouvernement albanais.
+
+La question de la monnaie et du change est simple dans ses données, si
+elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui passe à
+Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que lui cause le
+compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas insurmontable;
+la livre turque a un change régulier et se divise en 108 piastres; on
+sait que les pièces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20
+piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé que celui de
+la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change intérieur;
+il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-à-dire de
+piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là est née l'industrie
+des «sarafs» ou changeurs, généralement petits banquiers juifs ou
+arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidié
+(c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un écu), et
+si vous réclamez des piastrines en échange, on vous retiendra un acompte
+de 2 piastres à la livre; par exemple, on ne vous donnera à peu près
+votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidié, c'est-à-dire 100
+piastres, et 7 piastrines, la huitième étant gardée en tout ou en partie
+comme prime du change.
+
+Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul
+devient un effroyable casse-tête chinois; selon les coutumes locales et
+les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre
+différent de piastres; il en est de même du medjidié; mais cette
+division différente n'est qu'une division de compte.
+
+Un exemple est nécessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent
+valant 1 piastre; que la livre soit à 104, 108, 124 piastres, on ne
+donne au change que la même quantité matérielle de piastrines; si l'on
+exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piécettes, on n'en
+donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.
+
+Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque
+on vous impose d'abord des medjidié et on complète par des piastrines
+d'une ou deux piastres; dès lors, à Constantinople, pour une livre
+comptée à 108, on vous donne 5 medjidié comptés chacun à 20, au total
+100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 à
+107,5; ailleurs, pour une livre comptée 124, on vous change 5 medjidié
+comptés chacun 23, au total 115 et 7 à 7 piastrines et demie, soit 122 à
+122,5, le complément constituant le bénéfice du changeur; ainsi, ce qui
+diffère, c'est seulement la manière de compter et le bénéfice du
+changeur.
+
+Mais cet enchevêtrement de compte complique toute transaction, et ces
+différences sont très sensibles; ainsi, à Constantinople et dans les
+chemins de fer, la livre est à 108 et le medjidié à 20; pour les impôts
+et à la douane, la livre est à 103 un quart et le medjidié à 19; pour
+les autres caisses publiques, pour les opérations des banques locales et
+une partie du grand commerce, la livre est à 100 et le medjidié à 18 et
+demi; pour les échanges commerciaux des bazars et des marchés, le compte
+diffère de ville à ville et de village à village; dans beaucoup de
+villes de l'intérieur, la livre est à 124 et le medjidié à 23; ailleurs
+le change varie de 116 à 124 selon les lieux; dès lors la première
+question à poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de
+la livre turque.
+
+Mais cette complication ne suffît pas: à Constantinople les pièces de 1,
+2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les
+trois dernières rappellent nos pièces de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la
+première étant comme une demi-pièce de fr. 50; mais, à l'intérieur et
+notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux
+formes les plus archaïques; je reçois au marché de Durazzo des pièces
+larges comme des écus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de
+l'étranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a
+des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou
+2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon
+drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide
+me recommande de m'en défaire de suite; elles risqueraient en effet de
+n'être pas acceptées dans les transactions commerciales à dix lieues
+d'ici; même sur place elles sont parfois refusées par les caisses
+officielles.
+
+Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opère pas toujours
+d'après la livre turque comme base, valant de 23 à 24 francs, mais
+d'après trois monnaies d'or ayant également cours en Albanie et y étant
+acceptées: la livre turque, la pièce de 20 francs qu'on appelle toujours
+le «Napoléon» et la livre sterling; les deux premières sont connues
+partout et le Napoléon circule même, au moins en Albanie, plus que la
+livre turque. Dès lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on
+vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il
+faudra vous renseigner pour connaître le change intérieur; à chaque
+paiement important, vous êtes obligé de procéder à des calculs longs,
+compliqués et bizarres, puis à discuter le bénéfice du changeur, enfin à
+distinguer entre les pièces de tous types qu'on vous donne comme
+piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie,
+_etc._; c'est presque aussi difficile que de parler albanais!
+
+Ces brèves explications suffisent à montrer le trouble que jette une
+telle monnaie dans les transactions commerciales. Une réforme est
+urgente: elle serait facilitée dans son application par l'usage général,
+dans toute l'Albanie, du Napoléon: dans la tribu la plus reculée, j'ai
+trouvé la connaissance exacte de sa valeur.
+
+La réforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de
+faciliter les comptes et de gagner un temps précieux; elle supprimera le
+gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de
+l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent
+facilement s'entendre pour raréfier plus encore et artificiellement
+cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et
+accroître ainsi les bénéfices du change intérieur; de même, en se
+servant des conditions naturelles d'échange, ils transportent la petite
+monnaie des lieux où ils l'achètent à meilleur compte aux lieux où ils
+la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base
+la complication du système monétaire et la trop petite quantité de
+monnaies divisionnaires mises sur le marché par l'État. Il est naturel
+que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne
+sente les vices d'un tel régime et la nécessité d'une réforme.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+TIRANA LA VERTE
+
+
+ De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan ||
+ Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les
+ ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses
+ terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le
+ retour d'Essad.
+
+
+Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de
+tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la
+température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein midi
+et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la
+chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers les verdures et
+les sources dont la rive adriatique est privée.
+
+Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur
+demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus jolies
+villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages et sa
+fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison de
+campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y
+entretiennent la fraîcheur.
+
+Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la
+route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une
+des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée
+en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet à
+cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du
+soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord
+la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la mer et des
+marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt nous quittons
+la région des sables et des alluvions côtières; un dos de pays
+faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à plein
+bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.
+
+Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la
+carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible sans un
+pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui que le
+village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon
+et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte
+font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à l'usage des
+passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui étalent en plein
+vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac haché; l'or brillant des
+raisins et des poires ne le cède pas à l'or mat des copeaux de tabac
+blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfumé et mérite la
+célébrité dont il jouit.
+
+Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée d'un
+verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys, quoique
+musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit
+tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont
+cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les points
+brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée de
+Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas
+l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible
+derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à chaque
+instant toucher à la ville que quelque lumière semble découvrir; mais ce
+ne sont que fermes défendues contre les vents du nord par les branches
+serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de la nuit, nous accélérons
+le pas des bêtes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons
+une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrême dans la
+cité endormie; sur le pavé inégal, nos chevaux trébuchent et font
+résonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargés; quelques ombres
+passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenêtres, et de-ci,
+de-là, une lumière jette sa clarté par la porte d'une maison ou par les
+volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a
+prévenu qu'il me donnerait l'hospitalité, mais ce n'est point besogne
+aisée que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras,
+les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font
+ouvrir et désigner la demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par
+toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat
+italien.
+
+ * * * * *
+
+En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de petites
+villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses
+rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon
+drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande mosquée; au
+premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée que traversent
+quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses cachent sous
+leurs portiques des étalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquée
+avance ses cinq porches que domine à peine la blancheur de son dôme; à
+droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche,
+séparée de la mosquée de quelques mètres seulement, une tour de ville,
+comme un beffroi de nos vieilles cités, dresse à quinze mètres de
+hauteur son horloge et ses cloches.
+
+Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et
+quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où
+poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès
+voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir
+feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme des
+pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et
+brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la
+route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes des
+basses-cours voisines qui y picorent.
+
+Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles
+de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne est
+élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la signification
+en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept joue-t-il son rôle
+dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau de l'illustre famille
+des Toptan; sous ces dalles énormes, les descendants des Toptan déposent
+les restes des générations qui disparaissent, et ce monument funéraire
+n'est pas sans grandeur ni sans effet décoratif.
+
+Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants qui
+entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges
+défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de laine
+blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la taille par
+une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que recouvre
+souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro brodé; beaucoup
+vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau,
+épaisse et solide.
+
+Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux tziganes,
+qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les Albanais n'aiment
+pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils
+la main au collet des deux nomades et les expédient-ils hors de la
+ville.
+
+Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de
+beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle n'a
+presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue est
+livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines:
+oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent,
+s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont
+les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs
+charges de marchandises ou leurs voyageurs.
+
+Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se presse
+le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes pastèques; le
+long de la petite rivière, des étalages sont dressés sous de pauvres
+toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossières étoffes
+sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces
+baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au
+fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec
+leurs parents à faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux
+sous, ils vendent une pastèque qui remplit un plat et pour trois sous
+des melons odoriférants et mûrs, qui poussent dans les fermes voisines.
+
+Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la
+circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits
+de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent leur
+porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le
+rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la
+peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on
+incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à vendre,
+des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de laine blanche
+et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le commerce s'en
+ressent.
+
+En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de Tirana
+sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles arrachées;
+contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont
+amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels ils s'assoient
+à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les
+chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures garées: c'est le
+marché aux fruits; poires et raisins, melons et pastèques, figues et
+olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallée de
+Tirana.
+
+Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas
+du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques vieux
+Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à longues
+manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large ceinture; un petit
+boléro étroit laisse une large chaîne d'argent s'étaler sur la poitrine;
+dans la ceinture quelques armes complètent le costume: un pistolet à la
+crosse de cuivre, un poignard au manche incrusté d'argent.
+
+Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur
+l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les rues de
+Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la rivière; par
+eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents mètres, on ne
+voit que leur épais feuillage et une herbe verte et fraîche qui dénonce
+l'eau courante.
+
+ * * * * *
+
+Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad
+Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi
+Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa
+proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie
+et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan.
+Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus
+illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona, comme
+celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme
+celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa
+puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté Tirana
+et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie, dont les
+chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha,
+Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad Pacha.
+
+J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille,
+Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais
+d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous
+allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux
+portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse
+et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste; là-bas,
+sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il
+vient de subir un accident, garde encore la jambe allongée et peut
+difficilement faire quelques pas.
+
+Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue canne
+mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de l'âge.
+Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les yeux
+perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même d'astuce;
+mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas ce vernis
+qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la
+vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui
+l'homme de guerre, énergique, déterminé, brutal, mais moins délié
+peut-être que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs.
+
+Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et
+Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la
+flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à eux;
+ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils avaient
+fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service militaire,
+l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de
+l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de la langue
+albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient entièrement
+désintéressés du congrès et ignoraient presque ses résolutions; mais
+ceux du centre et du sud jugeaient une riposte nécessaire et, contre le
+gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et leur nationalité, ils
+décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congrès
+purement albanais où les revendications du pays seraient proclamées. Les
+Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana étaient à la tête du
+mouvement; Essad Pacha y était tout acquis.
+
+Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un moyen
+qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut point la
+colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana Hussein bey
+Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et lui
+prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée d'ailleurs
+par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire
+docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des paysans contre
+leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents
+des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marchés et
+partout annonçaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour
+la diviser entre le peuple, si le peuple était fidèle aux ordres de la
+Sublime Porte.
+
+Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils avaient
+fini par répandre dans certains villages un véritable esprit d'hostilité
+contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs,
+centre de réunion contre la politique turque, et que le pouvoir résolut
+de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation;
+il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la
+conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et laissa des scènes de
+désordre se produire; sous prétexte de calmer les esprits, il décida la
+clôture de tous les clubs.
+
+Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence
+héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie une
+véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et l'influence
+antagoniste des beys, c'est une question que les événements n'ont pas
+laissé poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe
+que c'est à Tirana que cette politique s'est surtout affirmée, on peut
+facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad Pacha à l'égard de la
+Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court.
+
+De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute
+passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion
+inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes
+ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et voisines,
+sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut, où doit être
+le centre de réunion des éléments albanais du nord, du sud et de l'est;
+c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiègne ou Paris
+avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen était le
+port sur la Manche. C'est là que les tendances diverses ont des points
+de contact; Toscs du sud, Guègues du nord orthodoxes, musulmans,
+catholiques, tous sont présents de Durazzo à El-Bassam sur les bords du
+Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicté le choix;
+c'est là que l'Albanie autonome devait établir sa capitale. Vallona et
+Scutari sont aux extrémités du pays, sans contact, ni connaissance des
+autres régions lointaines; à Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas
+un catholique ne demeure; ici et là, des gouvernements de partis peuvent
+s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de
+durer, c'est dans la région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou
+même Kroia qu'il doit fixer sa résidence.
+
+Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl Kemal
+n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys
+d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds
+partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà
+excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie
+d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait
+été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour
+l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait
+toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec
+l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se
+piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte et
+très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot qui
+termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision était
+tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».
+
+Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est
+pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait
+oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.
+
+Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il
+avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en
+1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans
+la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié;
+il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un
+enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de
+la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali
+bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore
+dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de
+la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre
+généalogique où toute la descendance était exactement marquée.
+
+Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le
+premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou
+et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des
+armes portant la barre, signe de la bâtardise.
+
+Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de
+famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par
+ses alliances et ses relations, par son influence sociale et
+traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé;
+des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les
+débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce
+point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus
+d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en
+Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la
+couronne vacante.
+
+Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher
+toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il
+longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le
+succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité
+passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux
+l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation
+des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg
+veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur
+famille.
+
+ * * * * *
+
+Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze
+familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors
+et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un
+jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un
+homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un
+vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la
+culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le
+moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait
+gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache
+châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des
+choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un
+drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois
+au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental
+ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une
+moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit
+se mettre en route le soir même.
+
+Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la
+situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville
+il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très
+cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs
+terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan:
+Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la
+cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil
+en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages
+fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en
+même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue
+à travailler les terres beylicales.
+
+Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses
+métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété,
+travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne
+reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud
+de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait
+par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys
+sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et
+d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et
+beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal
+est-il atténué dans une très forte mesure.
+
+Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres
+résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié
+de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers.
+
+A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers
+agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en
+valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée est
+de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs représente un
+pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur
+doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage ou 20 paras pour
+en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un espace dont la
+circonférence peut être parcourue en trois heures de temps environ. Il y
+cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite, du maïs dont la récolte
+est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont
+leurs pareilles que dans la Macédoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et
+l'orge viennent aussi assez bien; il possède également de grandes forêts
+et de beaux pâturages. Ces derniers sont loués à part à des paysans; le
+bey en effet n'a pas de bétail, qui appartient aux métayers et aux
+cultivateurs indépendants; les uns et les autres louent ces herbages à
+Refik qui reçoit d'eux de ce chef 120 livres turques.
+
+Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000
+napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et cherche
+à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me confesse-t-il,
+il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'années pour ouvrir
+les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler selon les anciens
+systèmes.
+
+C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les
+Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur appui
+imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit
+le procédé, il faillit réussir; les émissaires des Jeunes-Turcs
+disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse
+partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos pâturages, il a
+volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à la raison, mais
+pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous
+parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient
+en turc; apprenez le turc.»
+
+Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les
+Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir,
+laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que
+l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de
+l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui
+s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne
+connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est
+voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer
+contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit devenir
+la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.
+
+Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et 1910; à
+cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs,
+l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se
+lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il,
+trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une armée, par la
+route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maître.
+Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va devenir un des
+centres d'action dans l'Albanie autonome.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS
+
+
+ La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès
+ albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question
+ politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La
+ situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie
+ religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et
+ musulmans.
+
+
+El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués
+arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des
+villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la
+demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne
+manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande
+cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux
+bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik
+plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre
+est le selamlik, où les hommes ont accès.
+
+Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont
+disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement
+du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une
+douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et
+engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique
+d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il
+accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et
+reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.
+
+L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de
+cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est
+introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces
+rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse.
+Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand
+ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent,
+abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol,
+puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois
+qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect
+veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et
+ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine.
+
+Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils
+s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en
+cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue.
+
+Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de
+quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant
+sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un
+polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de
+laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain
+foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris
+clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes,
+agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle,
+va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des
+arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey,
+s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me
+dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité
+dans sa demeure.
+
+Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir
+avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière;
+tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer
+au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il
+m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé
+notre dîner.
+
+Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus
+avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est
+le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam
+et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de
+Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et
+quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre
+et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants;
+puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des
+foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite
+présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et
+chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les
+Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais
+jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une
+suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau,
+avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines
+sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des
+cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace
+la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des
+beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour
+finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme
+on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis.
+
+Quelle abondance,--et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à
+une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et
+des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son
+couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il
+n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait
+servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le
+repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas,
+prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?
+
+Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs
+sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule,
+coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour
+être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais.
+
+ * * * * *
+
+Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date:
+c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais,
+qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils sont
+là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur ville,
+venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre et
+propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire
+du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette
+ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et représentant le club de
+Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana,
+délégué par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias,
+délégué de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me présente une
+carte où est inscrit: «George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B.
+Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_»; voici
+Alex, le délégué de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle
+un peu français et est représentant d'une maison de machines
+américaines; voici des hodja, des paysans, des commerçants, des beys;
+mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tête du mouvement
+et du congrès, qui le dominent et qui l'inspirent.
+
+C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais
+existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils
+ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution
+jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans
+l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces
+nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane;
+chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi
+été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants et
+fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps le
+club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de
+l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du pays,
+le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les
+Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à
+Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait
+être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant
+le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un
+millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes.
+Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon sa
+richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres; la
+cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu
+introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club comprend
+toutes les classes de la population: beys, commerçants, paysans, et
+représente toute l'activité du pays.
+
+Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles
+albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore
+inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans
+des conversations particulières, des questions fort importantes furent
+certainement agitées, comme celle des religions, des journaux et des
+rapports avec le gouvernement turc.
+
+Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget, une
+pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des écoles.
+Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les clubs de
+chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien des écoles
+et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions
+particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik bey versa 250
+livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en Suède, envoya une
+grosse somme pour fonder un institut, des bibliothèques et cinquante
+écoles; on espère de cette manière recueillir des fonds importants.
+
+La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à
+l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut
+unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans
+une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.
+
+Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas un
+pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une population
+n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de toute
+instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le résultat voulu
+de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de
+toute voie de communication, de toute connaissance de l'extérieur, de
+tout contact avec le dehors et qui par cette méthode pensait assurer
+plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah. Les écoles étaient
+suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en albanais proscrite.
+
+Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rénovateur
+d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en conçoivent
+l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à commencer par
+l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc décidé
+d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour former
+des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction sera la
+langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui seront
+peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met le
+Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra, organisé par
+les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque
+sera apprise comme langue secondaire seulement et en même temps que deux
+langues occidentales.
+
+On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales
+choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de
+l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à
+des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient
+choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention
+du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été adoptés.
+
+Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous
+ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue est
+la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a
+des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le
+premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue;
+en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent
+leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars
+(mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pêche), porte (porte),
+poule (poule), etc...»; et Derwisch bey concluait: «Nous ne pouvions pas
+ne pas choisir le français; quant à l'anglais, ajoutait-il, nous avons
+été plus hésitants, mais il nous a semblé que, pour le commerce, c'était
+encore cette langue que nous devions préférer.»
+
+Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir 600
+élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons par an.
+Son principal office, les premières années, sera de former les
+instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires.
+Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans
+tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur
+ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront instituteurs
+et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour
+Tirana.
+
+On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour
+instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul
+Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et
+sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines?
+
+La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses,
+sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en 1908, les journaux
+albanais ont été presque uniquement publiés hors de l'Albanie et hors de
+la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans l'Empire, et l'on peut
+dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que
+paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cessé leur
+publication--_Rruféja_ (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum,
+_Shqypëja é Shqypëuis_ (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, _Dielli_ (le
+Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny en
+Égypte, _Albania_ à Londres, _Skkopi_ (le Bâton) au Caire, enfin à Rome
+_la Natione Albanese_, qui paraît en italien et qui, n'étant pas dirigé
+par un Albanais, est suspect aux indigènes. Les dernières années,
+quelques autres journaux ont commencé une propagande albanaise dans le
+pays même: _Lirya_ (Liberté) dirigé par Midhat bey, à Salonique, et
+_Dituria_ (Science), périodique publié aussi à Salonique, Korica, qui
+paraît à Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le
+seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i
+Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par
+semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître
+un grand journal à Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union
+Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.
+
+La question politique proprement dite était présente à l'esprit de tous,
+mais son acuité même empêchait toute discussion publique. Toutefois un
+des principaux membres du congrès, qu'il me paraît inutile de nommer, me
+traçait le tableau suivant des échanges de vues entre délégués: on
+reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de l'influence; cette influence
+s'étend surtout chez les Toscs, de Vallona à Bérat et même à El-Bassam;
+mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a été
+anti-turc et a travaillé jadis à l'indépendance de l'Albanie; d'autres
+parce qu'il a des accointances étrangères qui leur paraissent suspectes,
+d'autres parce qu'il s'est efforcé naguère d'attiser le fanatisme
+musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami
+de ces derniers; d'autres enfin par rivalité d'influence.
+
+Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et
+désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de leur
+peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays,
+beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation
+d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait
+nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie
+bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mêmes;
+or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde
+entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en toute chose,
+nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer, ni un
+kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien; en
+retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans argent? et
+nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnayé;
+notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise à
+fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par
+politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire à l'intérêt
+de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix ou vingt ans,
+quand notre pays se sera développé économiquement, nous pourrons désirer
+utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est
+seulement une constitution avec sa triple garantie: liberté pour nos
+écoles, nos clubs, notre langue; égalité dans l'attribution des dépenses
+du budget avec les autres vilayets turcs; fraternité, c'est-à-dire
+traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privés de
+tout depuis des siècles. Nos libertés politiques, la protection de notre
+nationalité, notre régénération économique: c'est tout ce qu'il faut
+pour l'instant à la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une
+grande personne, elle mourra de consomption; l'indépendance pourrait
+être la mort de l'Albanie.»
+
+Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les
+difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la réalité
+en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers la religion
+musulmane à une tolérance sincère envers la religion catholique et la
+religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner d'un croissant le
+drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je
+photographiais les principaux personnages devant le drapeau déployé; je
+l'ai vu entourer les hodza d'une considération particulière; j'ai senti
+tout le respect que les beys portaient à l'ordre musulman albanais des
+Becktachi; mais s'ils sont disposés à faire de la religion musulmane une
+sorte de religion d'État, ils veulent, et sincèrement semble-t-il,
+assurer la liberté pleine et effective aux Albanais catholiques et
+orthodoxes, à leurs prêtres, à leurs institutions; je les ai entendus
+déplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon
+accueil et porter respect aux orthodoxes présents et aux catholiques.
+L'un d'eux me disait dans un jargon moitié français, moitié turc: «lui
+catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».
+
+Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Épire,
+les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par être
+suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être tendues,
+d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat on peut
+observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais
+musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le cultivateur.
+
+La situation des catholiques était et sera bien différente. Les Balkans
+jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes orthodoxes
+appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare, monténégrine et
+roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront concentrés à
+Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura
+presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes, soit
+catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du nord et
+du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange; quels vont
+être leurs rapports?
+
+Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés de
+Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre
+sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont _extra provincias
+ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus
+anciennes dans les annales de l'église catholique; Scutari remonte à
+l'année 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe
+siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub était déjà
+métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé en l'an 58 de notre ère;
+ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hiérarchie
+catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique
+l'existence de trois archevêchés, d'un abbé ayant rang d'archevêque et
+de trois évêques pour une population qui, d'après les évaluations les
+plus optimistes, ne dépasse pas 200 000 âmes.
+
+Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à Alessio
+avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr Georges
+Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et métropolitain
+de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antérieurement
+évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de son diocèse, à 30
+000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20 000 ceux de Sappa,
+au total à 87 000; tous sont groupés dans un territoire assez peu
+étendu entre la frontière monténégrine et la mer. Il faut y joindre les
+Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la côte, d'une
+part, et le pays de Liouma; presque tous dépendent de l'abbaye de
+Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bénédictine, qui au
+cours des siècles fut confiée au clergé séculier et soumise à l'évêque
+d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré d'Orosch, fort de la protection
+de l'Autriche et faisant valoir l'intérêt de grouper les Mirdites en un
+diocèse séparé, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le
+décret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocèse d'Alessio
+juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous
+l'autorité de l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et
+en 1894 cinq à Alessio vinrent grossir la population catholique de
+l'abbaye, qui est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont
+d'ailleurs singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement
+communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire
+général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même
+indique les différences d'estimation entre les _Missiones catholicæ_
+éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr
+Battandier; d'après les renseignements recueillis sur place, j'ai
+l'impression que ces divers chiffres sont plutôt exagérés.
+
+Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste
+autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est
+lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans
+cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et pour
+ainsi dire aucun fidèle.
+
+Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre des
+catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo jusqu'à
+Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'à
+Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec,
+convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé, Papas
+Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont
+aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y
+sont constitués en groupes de plus en plus compacts.
+
+Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut se
+résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers
+l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus
+musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange d'orthodoxes; au
+centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de la Vopussa, la
+disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent pas 15 000
+entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilués
+dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes
+prennent peu à peu la majorité, les catholiques disparaissent
+complètement, mais les musulmans restent assez nombreux et, à la
+différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord,
+dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands
+propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs
+orthodoxes.
+
+De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un rôle
+prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région
+qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,
+un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet
+élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à
+obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très
+jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour voisins
+les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les
+musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée fortement par le
+mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de la Mirditie,
+rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de maître par l'abbé
+Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à l'Autriche et reçoit les
+subsides réguliers du _Ballplatz_; l'archevêché de Scutari est à peu
+près dans le même cas, et c'est l'empereur François-Joseph, par exemple,
+qui donna les fonds nécessaires à la construction du séminaire
+pontifical albanais[1].
+
+Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront
+d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques
+rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas
+en un jour que sera éteinte une animosité créée par des traditions,
+attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'intérêts
+politiques qui comptent bien en tirer parti[2].
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[1] L'oeuvre française de la Propagation de la foi, qui a son siège
+ à Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs à
+ l'archevêché de Scutari, de 2 000 à 4 000 francs à Durazzo, de 5
+ 500 à 7 000 francs à Uskub; elle a donné autrefois des sommes
+ assez importantes aux autres diocèses, mais aujourd'hui elle ne
+ donne qu'accidentellement à Alessio et elle n'alloue aucun
+ subside à Pulati, Sappa et Orosch.
+
+[2] Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine
+ dépendaient de l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje,
+ dont la résidence était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr
+ Lazare Mildia qui occupe ce siège, dont dépendent environ 17 000
+ catholiques, d'après cet archevêque.
+
+ Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va
+ se trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire
+ résidera un archevêque albanais catholique, avec un clergé
+ albanais et des fidèles albanais dans la mesure où ils
+ demeureront dans le pays; cet archevêque dépendra directement de
+ Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un évêché
+ à Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur
+ apostolique, les catholiques du rite latin ne dépassant pas
+ d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien royaume de
+ Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de Scutari;
+ il n'est pas douteux que cette situation demande des
+ modifications compatibles avec le nouvel état de choses
+ politique et le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de
+ l'été 1913 que le gouvernement serbe désirait demander à Rome
+ l'érection d'un archevêché serbe dépendant directement de Rome,
+ et les dépêches ajoutaient par erreur que c'était dans le
+ dessein de se libérer du contrôle autrichien de l'archevêché de
+ Sarajévo; le contrôle existant actuellement peut être subordonné
+ à des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siège de
+ Belgrade, celui du métropolite de Scutari.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
+
+
+ La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le
+ cimetière || L'ordre des Becktachi || Son action politique et
+ nationale || Sur la terrasse de la tékié || Les souvenirs et
+ l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le
+ sentiment commun.
+
+
+A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional de
+la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses
+constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et
+d'ombre toutes les pentes voisines.
+
+Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une vient
+toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres; l'autre
+contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme verdoyant sur
+le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un éperon entre la
+ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source à la sortie des
+montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin
+d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom.
+
+Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et le
+goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au
+croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie; de
+sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il voit
+encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastère;
+à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs
+de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam.
+
+Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la
+modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau
+rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier
+devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier:
+«Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est
+charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau
+vénéré de nos saints qui y reposent.»
+
+Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et ensemble
+nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une pelouse unie;
+comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage sur le ciel
+adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes
+fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressées comme
+une armée, droites et piquées en terre comme de minuscules mausolées;
+dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des
+ânes broutent sans hâte dans la paix du soir. Kiamil me dit: «Voyez,
+c'est notre cimetière; nous le traversons pour aller à la tékié;
+regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'être taillée;
+autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé; c'est qu'on passe
+peu du côté où elle est plantée; un ami est là depuis peu; je l'ai perdu
+l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe; mais bientôt ce sera
+difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les
+nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout où il reste un espace
+à combler.»
+
+A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont
+taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes,
+celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont soigneusement
+découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au hasard de la main;
+quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres penchent déjà et entre
+elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paître
+dans ce champ des morts.
+
+ * * * * *
+
+Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est le
+monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me
+présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions
+sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est qu'une maison de
+l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à Koniah, en
+Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent à
+Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable ordre
+musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que des
+Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek, Diakovo
+et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec des terres
+considérables, dans le Sud, chez les Toscs.
+
+Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des beys
+albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle des
+terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce titre
+un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des Becktachi.
+
+Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre; à
+vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale albanaise.
+Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à Constantinople, les
+ministres qui entouraient le sultan étaient des Becktachi: au milieu du
+XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais
+sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur auprès du
+Padischah. Leur caractère de religieux musulmans les défendit contre les
+Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporté qu'avec contrainte le
+nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont
+invulnérables, car la population musulmane entière, du riche bey au plus
+pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une vénération sans
+réserve; dans chaque tékié des tombeaux de saints sont un lieu de
+pèlerinage quotidien; chaque fidèle y vient déposer son offrande forte
+ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des
+pieux mahométans.
+
+Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de
+l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les
+musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à
+côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles,
+participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un
+élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de
+sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent
+une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est
+devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer
+des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des
+espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le
+monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments
+populaires.
+
+De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope, ne
+se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à la
+défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi est
+derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et jure
+de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les prières
+et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est
+de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un grand saint
+de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une construction de
+pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres au-dessus des
+autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de
+l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'étroites
+fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine éclairé; à même le
+sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied
+on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du tombeau supporte un
+piquet de bois, planté obliquement, autour duquel est enroulé un voile
+de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la chaux, sont nus. Pas une
+inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort.
+
+En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines viennent
+méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas besoin,
+puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser plus loin
+l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état d'âme des
+derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait de nos
+ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes
+chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité,
+conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître
+et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de
+lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre ses
+vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut réprimer; le
+saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de triompher de
+ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute perfection; sa
+vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une préparation à la mort, où
+commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus
+sont révérées après la mort comme pendant la vie par la piété musulmane.
+Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui
+commandent de se conformer à la nature et, s'il est fidèle à leurs
+préceptes, sa récompense sera dans leur paradis toutes les jouissances
+terrestres portées au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout
+ce qui y participe; dans tout ce qui émane d'elle, il voit une flamme
+divine et il croit à sa beauté et à sa bonté première; s'il s'écarte de
+la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature,
+et s'il médite, c'est sur la vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure.
+L'existence du sage est donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il
+aspire à continuer après la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la
+paix et l'harmonie, sans excès ni lutte, pour jouir des voluptés
+supérieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent
+dans la vie des moines musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit
+est en repos. La tombe sacrée ne projette pas son ombre sur les
+existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent
+connaître que la beauté du site où les a placés le goût du fondateur de
+la tékié. Aussi le premier d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les
+arbres proches devant la vallée où l'ombre grandit. Une table est
+préparée; du raisin trempe dans l'eau fraîche et de minuscules tasses
+sont pleines d'un café odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le
+voile du soir s'étend sur le fond de la vallée, que domine la tékié,
+lorsqu'un de mes compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des
+jours passés, entonne un air fier et mélancolique, que les autres
+reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.
+
+ * * * * *
+
+Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car
+Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière,
+qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante en
+lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix contre
+le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote, surnommé
+Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des
+Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en 1443, il
+quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les Hongrois;
+par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père gouvernait,
+Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les
+autres chefs de clans le reconnaissent comme général et prince de la
+confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle durant, il les
+mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiégée
+deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mène si bien la
+campagne que les armées turques sont affamées, coupées de leurs
+communications; leurs détachements sont surpris; elles doivent lever
+leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou 1468, après vingt-cinq
+années de lutte interrompue par une seule trêve, l'Albanie est libre et
+les clans fédérés. Mais lui mort, comme les généraux d'Alexandre se
+partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne
+surent maintenir la confédération albanaise et, comme une grande houle,
+la conquête musulmane submergea le pays, convertit par la force la
+majorité des habitants et ferma à l'Occident ce territoire, jadis tête
+de pont de la chrétienté au delà de l'Adriatique.
+
+Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de
+l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du héros
+chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique,
+celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en sa mémoire
+l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les siècles qui
+ont passé ont entouré son histoire d'une légende si populaire que, si
+l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus
+fort ciment. Du passé si reculé de leur race antique, l'épopée de
+Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme populaire; c'est son étendard
+que l'Albanie autonome est allée retrouver dans sa capitale de Kroia: le
+drapeau écarlate portant l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a
+écarté la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais
+chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitée;
+et quand celle-ci exprime tout son désir latent de liberté et veut
+incarner sa foi en elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et
+digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors
+l'inconscient besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments
+qui animent l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte:
+
+ O race de guerriers
+ Enfants de Scanderbeg,
+ Arrachez, ô Albanais,
+ La liberté de la Patrie.
+
+ Assez d'esclavage,
+ O pauvre Albanie,
+ O frères, prenez le fusil;
+ Mort ou Liberté!
+
+ Aujourd'hui arborons notre drapeau,
+ Allons à la montagne;
+ Sur les pierres et les rocs
+ Nous gagnerons notre liberté.
+
+ La vie pour nous n'est que mensonge,
+ Comme mensonge est notre esclavage.
+ Comment pouvez-vous laisser l'Albanie
+ Sans liberté?
+
+Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que
+possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde
+sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche:
+Mort ou Liberté!
+
+L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur cette
+note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et le
+calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la
+tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias et
+les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du
+soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure
+du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam avant la
+nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais,
+selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose, d'après la
+coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre dans un tronc
+aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois même du
+cercueil.
+
+Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au
+«Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur
+souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux
+d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures passées à la
+tékié des Becktachi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
+
+
+ Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le
+ Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De
+ Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie:
+ beys et tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs
+ rapports avec le pouvoir.
+
+
+Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ
+dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et
+celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre à
+peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolées.
+Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer
+dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi
+ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; à deux
+heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux
+sont sellés et l'escorte attend. La nuit est fraîche et claire. La route
+est facile, elle suit le fond de la vallée, qui monte lentement et sert
+journellement à atteindre les terres qui des deux côtés de la rive sont
+partout cultivées; l'aurore ne tarde pas à éclairer les sommets; les
+contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu
+la lumière descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la
+vallée, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au
+pont sur le Scoumbi, il est plein jour.
+
+En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allongé
+qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de montagne;
+nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes apparaissent en
+larges traînées; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux
+cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de
+l'eau dont les méandres se détachent sur le feuillage sombre des fonds;
+le long de son cours on aperçoit un campement, des tentes et des
+ouvriers qui travaillent à la construction d'une route; on m'apprend que
+ce sont des soldats révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on
+a infligé comme punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge
+entre El-Bassam et Kouks.
+
+A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un
+méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après une
+dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle saison et
+offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de maïs
+au voyageur. Après une courte halte, nous continuons notre route en
+longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du fleuve; le sentier
+n'est pas dangereux, mais très mauvais par endroits, et les méchantes
+montures que j'ai louées à El-Bassam heurtent à chaque pas; bientôt la
+pluie, menaçante depuis quelques heures, se met à tomber; aussi est-ce
+avec un plaisir extrême que nous parvenons vers une heure et demie au
+village de Kouks, où nous prendrons un peu de repos.
+
+C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses
+maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien entretenues
+et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situé
+cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche environ; mais
+elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux qu'elle est
+impraticable et que chacun descend du village au fleuve à travers champs
+au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative
+ottomane!
+
+Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardée;
+à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en cet
+endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième pile; tout
+le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs
+encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite et nous
+devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas
+que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est
+complètement coupée.
+
+C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous
+quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont
+venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman
+et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive
+avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie.
+Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près de l'eau sous des
+hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien
+venir sur la route d'Okrida. La position devient délicate; que faire
+dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop
+longtemps, quand arriverons-nous? Après maints pourparlers, le mudir me
+fournit un âne, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un
+homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon
+drogman et moi ferons la route à pied, jusqu'à ce que nous rencontrions
+les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il
+est déjà cinq heures quand nous partons.
+
+ * * * * *
+
+Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses
+affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé dans une
+gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque côté, sur
+les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et
+ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la
+vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit noire, on n'entend
+que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui déferle
+dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la forêt
+comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous
+les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le chemin de la crosse des
+fusils: la ligne qui sépare la route du gouffre où roulent les eaux avec
+fracas est presque invisible; tout à coup un premier éclair jaillit et
+nous laisse aveuglés, toute la gorge tremble des échos du tonnerre; la
+pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante
+un air du pays qui fait marquer le pas.
+
+A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt, sur
+l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut
+m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux
+supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et
+se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre présence;
+un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri d'appel,
+lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le répète; le
+souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la
+montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps qu'il
+fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications,
+nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier,
+moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en étouffant nos pas
+et en rasant la montagne; comme les éclairs illuminent par instants la
+vallée, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons
+dépassé la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes déjà
+hors de portée; le camp disparaît au tournant de la gorge, et déjà nous
+nous félicitons d'avoir passé sans encombre, quand à un nouveau détour
+de la vallée étincelle un immense brasier, où paraît rôtir quelque bête;
+sa flamme rougit une douzaine de figures hâves et des corps paraissent
+étendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la
+route; mais les appels antérieurs ont donné l'éveil et le même cri
+prolongé et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La
+pluie s'arrête et nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais
+les éclairs ont cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans
+dire mot nous suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de
+la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et
+angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre
+ton, bref et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de
+la forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était
+sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons
+et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et épient les
+sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette
+eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère. Nous marchons
+un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaître
+notre route, à pas étouffés toujours, car nous gardons dans les yeux les
+reflets des visions ardentes.
+
+Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons qui
+apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout paraît
+mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vêtements
+nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme avec nos
+bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et,
+dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée s'ouvre et
+présente un large fond plat où la rivière serpente; nous continuons une
+heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le
+souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons;
+on ne peut que tâter le sol; nous essayons de faire de la lumière, mais
+le vent fait rage et nous en empêche; nous tentons d'explorer les
+environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fossé rempli
+d'eau, d'où nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti:
+la route est impossible à retrouver. Et voici que l'orage redouble, une
+trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les éclairs aidant,
+retournons-nous sur nos pas, résolus à nous faire ouvrir une des maisons
+du village.
+
+Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la
+première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il
+n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne
+peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le
+souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet, un
+rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique
+qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenêtre
+tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix d'homme
+se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous
+sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, après
+maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas d'hommes se
+font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage avant d'ouvrir,
+nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on allume des lumières; à
+la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du bas s'ouvre devant un homme
+armé; on entre dans les écuries qui tiennent le rez-de-chaussée; en haut
+de l'escalier qui monte au premier et unique étage, d'autres hommes se
+tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans
+la chaumière, la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs sur la
+carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit s'appeler
+Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés sépare la pièce
+des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la première, où
+cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos vêtements
+dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitôt l'un
+d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le café; le chef passe
+au haremlik et revient bientôt avec des chemises et des pantalons de
+flanelle blanche pour nous permettre de faire sécher nos vêtements; on
+entasse des tapis au coin de la cheminée et nos hôtes nous
+confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui avec le café
+finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons ainsi la fatigue
+de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent au sommeil; à côté
+de moi, un vieux paysan commence une interminable prière qu'il
+bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre
+à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et s'endort.
+
+Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction
+quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le
+rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide porte
+cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier étage que
+par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui
+permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres comme
+des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier étage;
+la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un simple trou
+aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils et des armes,
+dans les angles des ustensiles de ménage complètent l'aspect de cette
+forteresse villageoise.
+
+Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis
+à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent; les bandes
+parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général les demeures
+des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui demande s'il est
+content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait se plaindre de la
+vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa
+nourriture et celle des siens et on l'a toujours laissé ramasser en paix
+ses récoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le
+considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme d'autres paysans avec
+lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de ne plus laisser pâturer
+dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des événements du dehors;
+toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe ici et les nouvelles
+avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents a travaillé quelque
+temps à Constantinople et voici qu'une école vient d'être ouverte au
+village avec un instituteur albanais volontaire.
+
+Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements et
+dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une cigarette et
+buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à terre on place une
+veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui
+crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur les tapis et l'on
+n'entend bientôt plus dans la chaumière que le souffle régulier des
+dormeurs.
+
+Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous
+sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des autres
+bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi; le temps
+est moins menaçant et nous décidons de partir de suite; Kérine Karique
+me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre de beaux raisins
+qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son
+hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la vallée à travers
+des terres bien cultivées et un pays qui respire l'abondance; quand nous
+allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique
+et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Égée et du lac
+d'Okrida, la petite plaine où est bâti le village de Prienze apparaît
+comme un damier où les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux
+tonalités différentes.
+
+Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille mètres
+et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre côté
+dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil déchire les nues
+opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la ville d'Okrida située
+juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites
+baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des
+forêts épaisses bornent la vue; c'est là, paraît-il, à l'extrémité
+méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre, celui de Saint-Naoum,
+accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien
+n'apparaît. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci
+et le cadre montagneux est reporté assez loin; c'est là que Struga est
+bâti sur le lac, à la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un
+passage à travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la
+vallée de Dibra et se jeter dans le Drin blanc à Kukus, où j'ai été
+l'hôte du village pendant la première partie de mon voyage.
+
+ * * * * *
+
+Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement par
+des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une frontière
+naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a
+passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa largeur
+l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de l'Albanie du
+Nord que j'ai décrite naguère dans _l'Albanie inconnue_.
+
+Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire et
+héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de
+tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys
+sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des métayers,
+commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un intendant
+quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers demi-libres,
+demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des Albanais, comme
+ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits propriétaires;
+c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est très loin de
+comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus grande partie; une
+petite propriété paysanne très solidement constituée existe dans tout le
+pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au
+nord et de la mer à l'intérieur; la montagne en favorise l'essor et la
+différence de religion dans le sud en arrête l'extension. En Épire, la
+domination musulmane a eu le même résultat social qu'en Vieille-Serbie:
+le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est
+le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire,
+et le peuple orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance
+vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se
+limite et la petite propriété musulmane s'accroît.
+
+Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits
+propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne différaient
+des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrès de la
+culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dans
+l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent
+volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du
+café, de l'eau fraîche,--respectueux qu'ils sont tous des prescriptions
+antialcooliques de la loi musulmane,--des plats d'oeufs pimentés, du
+pilaff, du pain fait avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs
+terres, du raisin et plus rarement des poires et des pêches; café, maïs
+et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base
+de leur alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire
+l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de
+tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme
+animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes occasions,
+aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte le paysan vit
+de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le respect de ce
+qu'il considère comme ses droits.
+
+Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins
+étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès
+facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à
+l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination
+turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement
+nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour être
+souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents, serviteurs
+obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du
+pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine circonspection et, dans
+les cas délicats, la Sublime Porte usait du procédé d'exciter les uns
+contre les autres les éléments de la population pour ne pas permettre
+une action concertée contre son autorité; les monopoles, comme celui du
+tabac, étaient presque inobservés partout; chaque paysan conservait ses
+armes dans sa demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans
+la montagne, les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le
+paiement de la dîme et l'acceptation du service militaire.
+
+Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité
+gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité:
+constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces mots
+n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais très
+pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte; tolérant
+pour une religion différente, il lui serait insupportable d'être soumis
+à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du paysan turc et son
+fanatisme; son sang albanais le lui défend; beaucoup d'entre eux ont
+l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siècles n'a eu
+aucun aliment et a besoin d'être cultivée.
+
+D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît pas
+malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il ne se
+plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose
+l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les montagnes
+de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la mer Égée à la
+Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées, tondues par la
+dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai paysage de
+désolation et un désastre économique. Or l'Albanie constitue en Europe
+la dernière réserve de forêts de l'ancienne Turquie, et cette réserve
+est déjà fortement entamée. A la veille des guerres balkaniques, le
+régime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut défendre aux
+bestiaux l'accès de ces forêts; c'est cette mesure qui causait une
+grande appréhension aux paysans. Ils me disaient: «Nos terres sont en
+petite étendue dans nos vallées, nous n'y avons pas assez de pâturages:
+si on nous interdit de laisser nos bêtes paître dans les bois de nos
+montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'à les vendre». Exemple de
+répercussion des meilleures mesures!
+
+En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de
+stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement ou
+qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa nationalité,
+un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est
+d'autres éléments que surgiront les difficultés.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR
+
+
+ Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines ||
+ Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à
+ Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les
+ Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir ||
+ La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité
+ avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.
+
+
+Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe
+avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans
+ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et
+étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées
+helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie
+européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en
+attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que
+trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat
+paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient
+aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été
+renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la
+victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune
+défaite?
+
+Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou
+lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir
+et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au
+détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes
+ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais
+visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer
+la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de
+pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.
+
+ * * * * *
+
+De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare
+résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que
+dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée
+par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par
+des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il
+s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un
+citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se
+propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les
+premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne
+albanaise.
+
+Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout
+élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de
+Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam
+contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et
+traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers;
+séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le
+long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se
+précipitent vers le nord.
+
+Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des
+maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre,
+où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le
+régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante
+construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la
+ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont
+remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi
+si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes
+d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous
+chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au
+milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de
+bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les
+fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui
+tombe avec rage.
+
+La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle
+accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à
+l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même
+huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays;
+seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et
+délicieux.
+
+Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord
+avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les
+deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la
+campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les
+Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que
+les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum)
+appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus
+important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions
+disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses
+nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et
+de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la
+nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.
+
+Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées,
+ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir
+sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri
+et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement
+vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une
+suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en
+partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa
+porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit;
+il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation
+plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac
+un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit
+sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur,
+commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de
+la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions
+plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne;
+plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme
+les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud
+du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux
+du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales
+balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis
+entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé
+Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le
+premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route
+de Resna.
+
+De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est
+demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de
+cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux;
+quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan
+des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste
+empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule
+défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la
+ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais
+souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle
+se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux
+du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs
+composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au
+milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une,
+les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses
+arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la
+lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.
+
+A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan
+bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de
+maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas,
+pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona
+et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient
+partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne
+ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est
+bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique:
+c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).
+
+Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long
+de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la
+moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes
+surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses,
+des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher
+et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village,
+dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des
+femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont
+les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie
+dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une
+d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage
+traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa
+quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A
+quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge;
+j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources
+sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se
+baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.
+
+Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la
+route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord,
+puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt
+atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et
+encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier
+l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare
+la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine
+et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg
+analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de
+Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs
+parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans
+cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je
+rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le
+lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour
+lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir
+ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les
+rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent
+l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des
+melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à
+bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou
+sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre,
+se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé
+à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs
+coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt
+et un déjeuner à Resna.
+
+Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un
+trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de
+voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit
+pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par
+le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous
+se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en
+vue de Monastir.
+
+ * * * * *
+
+Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses
+maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée;
+au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de
+kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières
+et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus
+habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents
+qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se
+succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale
+et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui
+abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.
+
+Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus
+hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas
+vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est;
+les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent
+leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin,
+la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il
+s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.
+
+Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues
+bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se
+traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque
+commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle
+est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée
+étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les
+boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des
+intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en
+pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux
+ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins
+grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la
+rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé
+ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques
+autres.
+
+Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très
+intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend
+vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des
+races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités
+qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.
+
+Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour
+y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de
+Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se
+trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une
+voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits
+agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit
+en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le
+pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre;
+le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers
+Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par
+là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins
+bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage
+intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires
+va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu
+de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des
+relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront
+en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible;
+mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet
+travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite
+turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui
+empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de
+penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et
+travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les
+richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de
+céréales et de fruits que Monastir va devenir.
+
+D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de
+passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne
+longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes
+à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par
+laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la
+communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la
+ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre
+commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour
+où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo,
+faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au
+centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne
+transversale.
+
+De même que cette situation géographique explique la valeur économique
+de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la
+peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un
+mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois,
+un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers
+éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et
+surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme»
+d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut
+attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau;
+mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps
+m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition
+suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième
+bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec
+propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif,
+le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans
+un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact
+de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en
+lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et
+qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.
+
+Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et
+les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle
+rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et
+Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du
+vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey.
+
+Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et
+j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers,
+qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement
+et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de
+savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle
+quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce
+sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la
+placidité turque.
+
+ * * * * *
+
+Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte
+environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante de
+tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et de
+Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme
+celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle est
+par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim», comme
+on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les
+«Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle, au
+moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le
+sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs allemands,
+venus de Russie et de l'Europe centrale.
+
+Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent à
+Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la
+population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place, comme
+je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent
+aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord
+par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la colonie
+est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais un groupe
+allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des chefs actifs,
+tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De
+Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le nombre des juifs
+est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu près également en
+espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, où l'on
+sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est accumulée dans
+toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste entièrement dans
+la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une
+communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch, Pirot, Kragujevats
+peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le sionisme est très en
+faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à cet égard le Dr Alkalai;
+mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-à-dire pour leurs
+coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes qui estiment fort
+hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontière passe au nord de
+la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la Dalmatie, de là elle traverse
+le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la
+Méditerranée entière, dans la zone espagnole.
+
+Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone des
+«Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre. De
+leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de
+Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub
+et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est
+grecque.
+
+A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est infime et
+sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux journaux, le
+Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et _l'Aurore_, dirigée
+par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passé à
+l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de toute manière par les
+sionistes de l'Europe centrale et les organisations israélites
+d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur tentative est restée
+jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux
+villes se défient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaïsme
+allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie séphardim me dit:
+«Vous ne savez pas assez en France la différence qui existe entre nous
+et les Achkenazims: nous avons une langue différente, le
+judéo-espagnol[3] et, comme langue seconde, le français, alors qu'eux
+parient le judéo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hébreu
+n'est pas la même que la leur: ainsi nous prononçons _Kascher_ et eux
+_Koscher_; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-être
+des préceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout;
+nous, au contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit
+et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au
+nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons
+pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons
+même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.
+D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,
+alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des
+conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les seuls
+qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs; voyez ici, à
+Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les fonctionnaires des
+administrations publiques ottomanes; la grande majorité est turque,
+quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares sont ceux d'autres
+nationalités; nous avons toujours apporté notre concours à la Porte,
+qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays
+où nous habitons; nous faisions apprendre le turc à nos enfants, nous
+sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu la langue de la famille,
+de travailler à nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme
+juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait
+protection et défense à la nation juive dans l'Empire ottoman, le «haham
+bachi» ou grand rabbin la représentait auprès de la Sublime Porte; cette
+situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi
+étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la
+patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le
+plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»
+
+Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou «maamins»[4]
+ont eu et ont encore une influence marquée dans le Comité Union et
+Progrès; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi,
+etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus célèbre, Dr Nazim, Osman
+Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.
+
+Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté d'eux,
+existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent n'émigre pas:
+on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de
+Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays soit inhospitaliers,
+soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin, Cologne, d'où les plus
+remarquables passent à Paris ou à Londres; mais le grand courant qui
+entraîne la masse la déverse en Amérique au nord et au sud, aux
+États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine. Jusqu'aux guerres de
+1912-13, au contraire, aucune émigration n'entraînait les juifs
+espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est
+quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Égypte; cependant la
+plupart d'entre eux sont de très petites gens; s'il en est qui
+remplissent des emplois publics ou exercent les professions de
+banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable travaille
+manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine, etc.; il
+suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de
+Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués sous le
+terme de commerçants.
+
+D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre compte de
+la pauvreté de cette population juive: la communauté s'impose elle-même
+et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital; voici les résultats
+qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites inscrits à la communauté,
+20 000 environ sont dans la misère et la communauté doit les secourir;
+20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour être taxés:
+la commission chargée de l'impôt le calcule, en effet, soit à raison de
+1/8 p. 100 du capital présumé, soit, pour ceux exerçant une profession
+n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, à
+raison d'un capital supposé, correspondant au revenu gagné capitalisé à
+12 p. 100. Lorsque l'impôt ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres,
+il n'est pas dû. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800
+redevables de 25 à 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200
+environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85
+livres turques. Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des
+appréciations sévères, car elle est nommée par le Conseil communal
+qu'élisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la
+communauté.
+
+Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence de ces
+communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à Salonique,
+comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une
+mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs espagnols,
+par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de
+la langue française et de la culture latine; ils sont sans doute encore
+fort ignorants, mais leur instruction se développe vite; les écoles de
+toute nature et de toute origine sont, à Salonique, remplies par leurs
+fils; or, aussitôt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de
+Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judéo-espagnol qu'il
+apprend au foyer, ou de l'hébreu qu'on enseigne à l'école rabbinique,
+c'est le français qu'il veut connaître; cette connaissance, en effet,
+répond à la culture latine de l'élite qu'il imite, et d'autre part, la
+langue qu'on lui demandera de savoir à l'administration des postes ou de
+la régie, au konak, au chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique,
+au port, partout en un mot, c'est le français.
+
+Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette
+situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre compte
+dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si
+l'on veut caractériser les tendances générales de la population juive
+d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les juifs allemands et
+les sionistes, dont les centres s'étendent de la Roumanie à la Pologne
+et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture
+allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de conséquence,
+des intérêts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la
+culture et de la civilisation latines et, à l'heure présente, des
+disciples de la langue française. C'étaient ces derniers qui par
+Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux
+d'Albanie; le cours des événements changera peut-être le sens de ce
+courant; ce ne serait pas le seul cas où l'influence des puissances de
+l'Europe centrale remplacerait l'influence française dans les parties
+détachées de l'ancienne Turquie.
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[3] C'est le judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des
+ trois premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle:
+ Ribbi Chelomon Israch.
+
+[4] Les Donmehs sont des judéo-espagnols presque tous de Salonique,
+ Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se
+ convertit à l'islamisme à la fin du XVIIe siècle; ils forment,
+ paraît-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille âmes, dont
+ les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB
+
+
+ De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De
+ Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne
+ Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem
+ || La grande tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La
+ plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de
+ Tatalidza || Uskub et son histoire récente || La tragédie
+ balkanique et les Albanais.
+
+
+De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est,
+continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la
+Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente,
+quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la
+vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées
+et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et
+Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade.
+L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre le
+grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et
+Serbes se disputent le sol.
+
+Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en
+voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important,
+Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du
+matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée
+et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le
+nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de
+soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux officiers
+à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés, marchant
+d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il
+présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des officiers qui les
+tiennent en main.
+
+Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et
+plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont
+bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas
+atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte
+autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on
+moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les
+gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes
+bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au
+travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner par un cheval
+qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur
+de blé et presque partout la terre est cultivée, mais seulement près de
+la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres
+broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont rares.
+
+L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des
+terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne
+peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs
+bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze
+heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent,
+disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs dans
+cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a pas ou
+il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces
+paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont
+généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de
+bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles
+de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes, ils
+préfèrent y renoncer.
+
+Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines, nous
+redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez large
+vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant le lever
+du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons
+illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de mon
+escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant le
+presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky, l'archimandrite
+et les principaux Bulgares m'attendent et me reçoivent. Une chambre fort
+convenable est préparée au presbytère et, avec les notables de
+l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays.
+
+Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont
+turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement
+étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont
+des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et connaissent
+cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en famille. Les
+Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation:
+alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à Krchevo deux écoles
+primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le
+bourg est en effet le siège d'une métropolie exarque, depuis que
+l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence, et il est visible que
+c'est l'évêché qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas
+exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe bulgare, dépendant de
+l'exarque de Constantinople, était et demeurera une milice, dont il faut
+chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce clergé forme une hiérarchie
+fortement constituée dont les degrés sont les suivants: le chef suprême
+est l'exarque, qui nomme tous les évêques et de qui ceux-ci dépendent
+directement; il n'y a pas d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous
+ont le titre de métropolite, et si on les divise en deux classes, cette
+division n'a d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première
+classe sont ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à
+Uskub, Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se
+trouvent à Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant
+sa résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à
+l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des
+Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté
+serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution et
+les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et délicates
+questions qui puissent se poser.
+
+Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des
+remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le
+titre d'_episcopus_; les autres sont aidés par des économes, comme
+l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par les
+archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur dépendance
+sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et les prêtres
+ayant le titre de _seculari_. Tout ce clergé est formé soit au séminaire
+principal de Chichly à Péra, soit au séminaire d'Uskub, soit au
+séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui de Constantinople.
+
+Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le
+rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les idées
+qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à
+poursuivre une action politique.
+
+Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de Turcs,
+comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée de
+Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout
+observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se
+disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à la
+Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste
+bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée
+d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section
+bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait nettement
+au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous, socialistes et
+syndicats à tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposés à
+la séparation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers
+bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres
+importants et nous travaillons à les entraîner dans la voie des luttes
+sociales et à réaliser sur ce terrain la fédération des divers
+groupements ouvriers nationaux.» Sandanski et le député démocrate de
+Salonique, M. Vlakoff, chefs du «parti du peuple», continuateurs de
+l'organisation intérieure bulgare de Delscheff, après l'insurrection de
+1903, avaient comme mot d'ordre: la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus
+par les Turcs, appuyés par les socialistes, les démocrates prenaient, à
+la veille des guerres, un développement assez rapide; redoutés et haïs
+par les Bulgares de l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le
+consul général de Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux
+Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de
+la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer.
+
+En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et
+l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement à
+la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque
+sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction du
+général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe
+révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient des
+organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la Bulgarie;
+des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club de
+Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia.
+
+Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est
+de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces
+partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches
+albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers; mais
+ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à
+s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et
+démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet
+de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette
+région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le
+vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils étaient
+presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation intérieure.
+C'est que dans cette région domine un des deux éléments sociaux qui
+forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du
+rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la
+bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes,
+étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont
+pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs amis,
+parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en Bulgarie,
+et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette
+région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se groupent autour
+d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa
+propagande bulgare.
+
+Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant
+plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique sur lequel
+ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes,
+dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à la suite
+d'une intense propagande du royaume.
+
+Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible que
+tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et de ses
+représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la
+Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doléances contre
+tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien résolus à tout
+faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement à la
+grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur
+rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et quelle stupeur! Du
+dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des fautes des
+gouvernements et des exigences des grandes puissances.
+
+ * * * * *
+
+Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installé de
+village, la situation change complètement à partir de Krchevo; la raison
+en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est située à la hauteur de
+Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je vais suivre, est à peu
+près parallèle à la vallée de Dibra, où coule le Drin noir; de l'une à
+l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de 35 à 45 kilomètres; Dibra
+n'est séparé d'où je suis que par une chaîne de 1 200 mètres d'altitude
+au maximum, un peu plus au nord, qui s'épanouit, s'élargit et s'élève;
+deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa
+source à quelques kilomètres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et
+l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar,
+dont les eaux s'écoulent de chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi
+ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages
+rendent l'infiltration facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée
+et de ses montagnes a déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout
+le long de la route que je suis.
+
+Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la vallée
+du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est
+rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés
+lentement.
+
+De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit heures de
+cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de Krchevo, au
+pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une peine infinie
+des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim
+Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons en effet des lieux
+qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova dresse à 1 400 mètres
+environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, éloigné
+de tout grand centre, séparé par une longue suite de chaînes des plaines
+de Macédoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallée de
+Vardar à une douzaine de kilomètres au nord; aussi, au beau temps des
+grandes insurrections macédoniennes, était-ce ici le quartier général
+des révolutionnaires bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir
+les pourchasser qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.
+
+Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la montagne;
+c'est un désert de roche où je range mon escorte; les silhouettes se
+découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large et profond pli
+de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallée de Dibra,
+coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau et mes souvarys, par
+habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant,
+d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le fusil sur la
+crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille plis, où les
+broussailles assez épaisses par endroits et une herbe courte donnent aux
+bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux choisi en vérité que
+ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires, et il n'est pas
+étonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rôle.
+
+Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été repoussés
+pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La montagne Bukova
+est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un
+seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour
+de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je croise quelques
+hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallée de
+Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais pittoresque; une petite
+rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar bondit de roche en roche,
+forme des cascades, entretient une Agréable fraîcheur sous les beaux
+Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons
+sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y
+offrent l'hospitalité; le chemin devient route, suit la rivière; les
+terres cultivées donnent un maïs superbe et du blé en abondance, qui
+n'est pas encore partout fauché; sur la route, ce sont encore des
+Albanais que nous croisons.
+
+L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la suit à
+pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de trouver
+une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement voilée; mais
+la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus loin un terrain
+où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie épaisse résiste à
+tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval et la femme face au
+fossé de la route et, tout en tenant la bête par la tête, à se placer
+entre elle et nous; nous passons sans paraître les voir, selon le mot
+d'ordre; à quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en
+doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat à l'honneur
+féminin.
+
+Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent le
+Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans la
+plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques
+années un centre important presque entièrement albanais; les neuf
+dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques
+Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large pont de
+bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses ombrages et des
+arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgré
+l'aspect assez misérable des masures, la bourgade a-t-elle un caractère
+assez plaisant; à la tombée du jour, nous croisons plusieurs Albanaises
+sévèrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur
+ceignent la tête et la figure et tombent jusqu'aux genoux.
+
+Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le
+plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands
+propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux
+Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est
+au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est près
+de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est
+un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de tuiles, les fenêtres
+tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulièrement typique est
+l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.
+
+Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges reculés:
+il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille
+avec fierté; son corps resté mince donne une singulière impression
+d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand
+corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de ses yeux
+noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu d'une grande
+robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un
+manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc où il est
+assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noué autour de la tête
+termine la silhouette étrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains
+énormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie
+d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage,
+primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les défendant
+âprement et capable en tout d'une vigueur singulière.
+
+A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey
+d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation
+gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque, la couleur
+locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les
+traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston fripé
+et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut laisser
+un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font
+souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et dans cet
+accoutrement il figure le progrès.
+
+Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la
+fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large
+vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse:
+blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse
+en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité de ceux de
+la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et de Dibra, qui
+est éloigné de douze heures[5], se groupent à Gostivar et s'expédient
+sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 à 23
+piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous
+les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin
+de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier Uskub à
+Kalkandelem et Gostivar.
+
+ * * * * *
+
+La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à Kalkandelem ne
+sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne
+pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du Vardar entre deux
+rangées de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis
+cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée d'une bâche
+percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre roues; au grand
+trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit tombante, à Kalkandelem
+ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la grande tékié des Becktachi,
+située à dix minutes de la ville, où une large hospitalité nous est
+réservée.
+
+Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute
+l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passé,
+nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un
+grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis parmi eux.
+Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais,
+la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une importance
+considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer, d'autant que
+les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombées sous la
+même domination; sans doute le centre va émigrer vers El-Bassam, d'où il
+pourra diriger les grandes tékiés du sud de l'Albanie chez les Toscs,
+dont les terres et les richesses sont des plus importantes.
+
+Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un d'eux
+est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert
+d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les tombeaux de
+saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des derviches. Le
+chef est absent; son remplaçant est un derviche vénérable, dont la barbe
+de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon
+à l'européenne serré dans une large ceinture, où sont passés pistolets
+et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine
+complètent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui
+travaillent aux récoltes ont l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié
+est administrée par un bey, économe du monastère, que j'ai rencontré au
+congrès albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent,
+au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et
+en assure la vente.
+
+Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande pièce du
+premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure; le long
+des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins
+dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun
+d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions où des
+fleurs mettent les coloris les plus variés; le soir tombe; dans
+l'atmosphère paisible, les dernières clartés du soleil rougissent de
+légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum des fleurs du portique
+monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupés autour
+de la tékié se mêle à la senteur des roses, des héliotropes de l'herbe
+que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriférantes. Dans la
+vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des
+murs; à terre a été préparé un matelas et des draps recouverts d'étoffes
+de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand
+nous aurons dîné. Le bey fait apporter une table et m'invite à apprécier
+l'excellence de la cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une
+soupe où trempent des viandes diverses, des canards rôtis, des
+aubergines fort bien apprêtées et des poires; je le félicite sur la
+perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les
+monastères qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion
+à laquelle il se range aussitôt.
+
+Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre; la
+plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule dans
+le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue leurs
+produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont accroupies à
+terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant elles sur un grand
+linge à même le sol; elles se rangent par spécialités; voici celles qui
+vendent des étoffes filées et brodées à la main, des mouchoirs, des
+voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des
+serviettes; celles-ci ont de beaux boléros albanais tissés d'or, de
+fabrication ancienne, dont elles se défont; d'autres apportent les
+produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des
+raisins, des melons, des pastèques; dans un angle de la grande place
+c'est le marché du blé, des haricots et de la farine; ailleurs,
+l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des
+colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets
+utiles à la culture; là, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et
+ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux
+pistolets de cuivre incrusté.
+
+Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs,
+venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des
+conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on
+s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non
+sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;
+sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés,
+et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la
+plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.
+
+Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et
+enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir
+leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à
+l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part.
+Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes
+l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe.
+Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais
+svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux vêtements
+de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les
+immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée d'un
+fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune, jeunes
+Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des
+colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet brodé,
+tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient sous le
+clair et doux soleil de septembre.
+
+La variété des types montre la diversité des nationalités qui habitent
+la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis le
+terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville; à
+Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des guerres,
+3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait
+été organisé sous le nom de Club international, mais il était devenu de
+fait albanais; d'après les renseignements recueillis ici, sur 100
+villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de Kalkandelem, 68 sont
+albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la région de
+Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et
+quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrès
+incessants et les Slaves ont usé leurs forces à lutter entre eux.
+
+Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du «bulgarisme»
+au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette vallée du
+Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les
+nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à
+l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes chances
+pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macédoine jusqu'au
+fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans autres obstacles que
+ceux que pourront lui créer les Albanais descendant de leur montagne.
+
+De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des
+Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des guerres
+étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même c'est le
+couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce
+monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres la
+vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minérales
+y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.
+
+C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans tout ce
+voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs champs, et
+on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement
+administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes, tout pousse
+en abondance et en force. La tranquillité assurée, des moyens commodes
+de circulation établis permettront une mise en valeur remarquable de ces
+terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitués
+par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce
+qu'on appelle ici des phaétons (nous dirions des victorias), pour les
+personnes: de Kalkandelem à Uskub il faut au moins cinq heures de
+voiture; les marchandises paient de 6 à 15 piastres[7], selon l'époque
+de l'année, par 100 ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des
+voitures ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une
+simple planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il
+faut assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.
+
+ * * * * *
+
+La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des
+attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et fort
+pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude vers le
+nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la route coupe
+la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en droite ligne la
+métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères tous bulgares
+surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature pendant l'été
+aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien
+cultivées et un bétail abondant broute les prairies environnantes.
+
+Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque de
+montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée est
+tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8] est son nom; une
+vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la mosquée
+marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a
+été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine; tous les
+villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des
+collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomérées et les
+rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et
+quelques fermes sont les seuls bâtiments qu'on rencontre au milieu des
+champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.
+
+Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette
+région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus
+importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la
+propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi
+pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable
+château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le premier
+pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik, le
+troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier étage
+du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pièces
+ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des bains
+même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours absent;
+ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de meurtrières; sept
+koulé ou tours en défendent les approches; c'est une vraie forteresse.
+
+L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire de 20
+000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par moitié les
+récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le maïs, l'orge, les
+haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et
+ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant
+l'exploitation à ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes
+les demeures de bey, celle qui présente l'aspect le plus imposant; c'est
+un château princier, mais vide et froid.
+
+Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un Albanais,
+Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais également, est loin
+d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mène à
+la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au
+milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses étages, que domine une
+terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des
+taudis, où vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un:
+je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres
+supportent des ustensiles; des murs en terre battue séparent cette
+habitation de la voisine; dans un angle, un carré de terre surélevée est
+couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est aménagé;
+le feu brûle à même le sol, entre deux pierres; au toit à travers les
+planches, un trou laisse fuir la fumée; aucune fenêtre n'est pratiquée;
+la porte basse, par laquelle je suis entré, est la seule ouverture.
+J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les dénombrer
+facilement: un escabeau, deux nattes, un récipient, un balai, des
+jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme siège,
+l'homme et la femme sont assis; ils portent des vêtements en guenilles,
+les pieds sont nus, la face crie la misère et la brutalité; ce sont les
+paysans bulgares du grand propriétaire.
+
+Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par centaines;
+un cheval les bat, des femmes apportent le blé et remportent la paille;
+l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de répit à personne.
+
+Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers
+profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande propriété
+était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de
+Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à peu entre les
+villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les
+Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu à peu le
+pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où la grande
+propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son intendant
+étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population
+slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la
+domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux prises avec ces
+graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas une des moindres
+difficultés du nouveau régime.
+
+Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de ces
+longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui, si
+angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de
+la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite,
+quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle
+des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination
+de leurs fusils.
+
+Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des voitures et
+des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies occupent la
+large place du marché, où les gens à cet instant ne pensent qu'à leurs
+achats et à leurs ventes.
+
+Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont
+déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que celle de
+ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage avant la
+révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun prédisait la
+fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son pouvoir sur toute
+la Macédoine; l'Albanais prétendait être le successeur du Turc, du droit
+de la force et de celui de l'héritier désigné. La lutte s'exaspère; les
+bandes déchirent le pays; puis la révolution éclate; dans la stupeur
+tous croient au triomphe, à la délivrance, à la victoire; chacun sur
+cette place embrasse son voisin, pensant que ses désirs sont comblés.
+
+Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie
+étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en
+Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc
+a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe;
+les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient, reculent,
+reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du
+Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la
+première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent jusqu'à Monastir
+leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque bulgare et
+s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida à Monastir
+et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et Bulgares se
+disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième acte, qui s'est
+joué en l'an de grâce 1913.
+
+Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique:
+Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[5] Les Serbes termineront cette année la construction d'une route
+ qui permettra d'aller facilement de Gostivar à Dibra.
+
+[6] 23 piastres font ici 1 medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font
+ un peu plus de 100 kilos.
+
+[7] Comptées 123 piastres à la livre.
+
+[8] Hussein Sah, dit la carte autrichienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+CONCLUSION
+
+L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE
+
+
+ La question d'Orient et la question albanaise || La force du
+ sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
+ l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique
+ internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
+ diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de
+ l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule
+ ou Pologne?
+
+
+La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la
+question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres
+balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur solution
+définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années; ils vont
+sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise est au
+contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa
+liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu.
+
+Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose
+en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais de
+solution pourraient lui être apportés.
+
+ * * * * *
+
+On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une invention
+diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a laissé faire
+celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne
+n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une partie de
+l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait
+ainsi l'auteur responsable de la question albanaise.
+
+Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les difficultés
+dont la diplomatie du _Ballplatz_ est l'origine et celles qui tiennent à
+la nature des choses, je veux dire à l'existence d'une nationalité
+albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laissé
+aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et la Grèce avaient pu
+en toute liberté se partager l'Albanie, le dépeçage d'une nouvelle
+Pologne aurait été accompli sans conséquences internationales. C'est
+compter sans son hôte; pour la tranquillité future et l'avenir
+économique de ces trois États balkaniques, dont je désire vivement la
+prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une circonstance étrangère
+les ait délivrés de ce présent de Nessus.
+
+Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas entendre
+raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux cette vérité,
+et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop souffert de la
+domination de fait des Albanais et des beys; au moment où ils allaient
+enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on arrête leurs bras et
+on contient leur vengeance depuis si longtemps motivée. J'ai vu la
+situation dans les villages à la veille des guerres balkaniques, et je
+n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chrétiens
+orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et
+le développement de ces États qui est en jeu, et j'affirme seulement que
+ni la Serbie ni la Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez
+fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain
+en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des
+révoltes dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier
+un pays traditionnellement insoumis.
+
+Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
+convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
+rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de
+journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il
+étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
+divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle
+nationalité subsisterait?
+
+Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore? mais le
+seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et
+si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour étrangère; or,
+soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils reçoivent
+des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les mêmes
+moyens que Condé, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les
+révolutionnaires mexicains attendant des armes des États-Unis contre le
+président au pouvoir; c'est précisément une des plus vives impressions
+de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment
+national albanais dans toutes les régions du pays.
+
+Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la
+conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au XIXe
+siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables à
+un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni
+l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue,
+tradition, histoire, religion servent à la former, à la conserver, à
+l'accroître; mais le sentiment personnel est seul décisif: qui se sent
+Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son père se disait bulgare,
+si son village était jadis sur le territoire des anciens tzars de
+Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque.
+
+Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec, du
+bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
+origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la
+possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous
+étions encore au temps des villes libres et des républiques marchandes,
+Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le gouvernement des juifs
+espagnols de culture française; mais ce temps a passé et ils se
+contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et les intermédiaires
+de la Macédoine et de l'Occident.
+
+Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves,
+sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été ni serbes,
+ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant l'orthodoxie, et
+s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des
+Bulgares pendant les vingt dernières années a ballotté ces villages du
+«serbisme» au «bulgarisme»; en fait, toutefois, la conversion aux idées
+nationales bulgares a été la plus fréquente; chacun l'explique à sa
+manière: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macédoine le fond de la
+race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile à
+prouver! Dans ces pays où tous les peuples ont laissé des alluvions
+successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus
+variés, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans
+l'insoluble.
+
+En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est due à
+ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie
+partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du
+dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement, qu'enfin et
+surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de Slaves qui a
+produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualités et
+aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur, acharné,
+opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter
+et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et organiser; mais un
+peuple brutal, sans délicatesse ni finesse, incapable de comprendre un
+accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique à l'homme
+qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement
+estimé de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun.
+Avec ces qualités et ces défauts, comment les Bulgares n'auraient-ils
+pas fait triompher en Macédoine leur propagande au détriment des Serbes?
+
+Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été
+conservées durant les siècles de la domination turque par la religion;
+la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du
+sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit
+national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
+familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments
+patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
+l'esprit national s'est évaporé.
+
+Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en Turquie
+d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurés
+chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le musulman albanais
+est resté albanais, seule exception dans les Balkans à l'adage que les
+nationalités y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur
+et de la force du sentiment national albanais.
+
+Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque
+la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des Balkans,
+le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec ne
+semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif et
+l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient: dans
+ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa langue,
+sa conscience nationale, même son type physique et sa race; quelques
+mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée de Dibra
+ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie restait intact;
+l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que
+les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils
+exploitaient cette différence de sentiment en favorisant de toutes
+manières les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur
+pouvoir personnel et pour la domination des Turcs.
+
+Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de
+l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée
+privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les campements
+turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de
+Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la Macédoine, dans
+l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient trop peu nombreux
+pour constituer la force sociale nécessaire.
+
+Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais
+devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite fut tracée et
+appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macédoine;
+en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne devait
+pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les beys
+recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative
+d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la
+division était soigneusement cultivée entre tribus, religions,
+influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à
+Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de
+faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection
+personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise
+et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord
+contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et
+à Test contre les Bulgares.
+
+Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente dernières
+années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des montagnes qui
+étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la
+conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque accomplie; les
+Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en minorité même à
+Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans la plaine
+d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais débordaient le
+lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida dans une campagne
+albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes; à Monastir,
+ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conquéraient de
+même sur les Bulgares toute la haute vallée du Vardar et devenaient la
+majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils poussaient leurs villages vers
+la Macédoine centrale, et les ambitieux les voyaient déjà entourant
+Salonique; au sud, en Épire, il n'en était pas autrement. Ainsi, en un
+vaste éventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines
+vers la frontière serbe, Uskub, la Macédoine centrale, Monastir, Janina
+et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était
+resté cinquante ans encore sur le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace
+exceptée, serait devenue albanaise.»
+
+La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
+procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les
+paysans.
+
+Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations
+chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
+grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des
+beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous
+leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus
+dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.
+
+Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du
+Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
+Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres
+montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres
+du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les
+centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur
+marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par
+la force, mais par une douceur à laquelle se joignait l'appareil de la
+force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le
+droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, dès qu'un village slave
+était entouré de villages albanais, il abandonnait de lui-même la
+partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.
+
+Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au
+cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion
+nouvelle extraordinaire.
+
+Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie
+d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce peuple
+vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur
+toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe, on
+aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que n'ont
+pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?
+
+Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
+Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à
+l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
+de fait sous le joug turc?
+
+ * * * * *
+
+Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de
+l'Albanie, le _Ballplatz_ n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
+politique?
+
+On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été--tout au contraire--une
+invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux
+puissances se sont servies de cette création nécessaire pour imposer les
+desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu répéter la
+fable de _l'Huître et les Deux Plaideurs_; et quand le juge serbe ou
+grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions
+italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal holà.
+
+Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand elle
+peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de
+lui reprocher d'être une politique intéressée?
+
+Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment
+l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette
+conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de
+l'heure présente?
+
+L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile situation de
+l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation balkanique. Quand, sans
+s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion de la Bosnie, dont la
+conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle était loin de penser
+que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a été
+prise deux fois au dépourvu, la première en escomptant la victoire
+turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a
+manqué d'énergie avant et de doigté après.
+
+L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place de
+ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à
+sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la
+mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que
+Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
+second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance
+capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
+habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces en
+Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union balkanique
+présumée et la Russie.
+
+A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les deux
+solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu de
+croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'État,
+comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en faisant
+savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme intangible Vallona
+et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la
+Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le sandjak et elle demanderait
+la promesse d'une liaison ferrée directe de la Bosnie à Uskub ainsi que
+des avantages économiques. Ces demandes, présentées avec énergie et
+habileté avant la guerre, auraient sans doute été accueillies avec
+empressement par la Serbie, au prix d'une neutralité bienveillante.
+Quant à l'équilibre des forces en Orient, il était aisé de l'assurer:
+Grèce et Roumanie avaient trop d'intérêt à se méfier d'une prépondérance
+slave.
+
+Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et
+énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que
+menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique
+intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa protection
+pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la liquidation
+balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus légitime désir de
+la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment
+l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération que ses
+propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres, mais pour
+s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des difficultés futures
+est là: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot
+légitime et la satisfaction de son intérêt capital: avoir un port libre
+lui appartenant; l'Autriche ne pouvait à aucun titre prétendre qu'une
+telle ambition heurtait ses intérêts essentiels; cependant, elle a mis
+son honneur à interdire à la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant
+de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes
+intérêts de l'Autriche en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger,
+au cas où les Serbes auraient pu créer un port purement commercial dans
+l'extrême nord de la contrée.
+
+Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une
+création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son
+influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie
+par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de l'Autriche
+et infiniment pernicieuse dans ses résultats.
+
+Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie
+et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait
+l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux alliés;
+la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses viennoises; mais
+Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les résultats, si mérités
+qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables, car ils sont pleins de
+dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait
+dû assurer à la fois un équilibre des puissances des Balkans
+proportionnel à leur force d'avant la guerre et une attribution des
+territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations.
+De toute manière, ce dernier voeu était difficile à établir, les
+nationalités étant emmêlées au plus haut degré. Mais, avec des
+sacrifices, des arrangements et des assurances réciproques, un état de
+choses convenable pouvait être établi.
+
+Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes les
+dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte
+de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant à
+Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant à Uskub et
+rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine et la Vieille-Serbie
+étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise à part; dans
+l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud
+de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la seconde et les Bulgares
+entre les deux; mais la part des Serbes, même en leur attribuant le
+débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu faible et l'équilibre des
+forces demandait qu'on la grossît; leur assurer la plaine d'Uskub et la
+région entre Uskub et Monastir au moins jusqu'à Krchevo n'était pas
+exagéré, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait été
+longtemps simplement slave et la conversion au «bulgarisme» était
+récente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la
+chaîne de Ferizovic à Koritza devenait le centre de dispersion des
+souverainetés serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation
+pouvait préparer un _statu quo_ à la fois définitif, équitable et
+équilibré.
+
+L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lançant
+ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
+serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime
+fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls: non
+seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en plein
+corps dans des populations d'autres nationalités pour les rattacher à
+des souverainetés contraires à leurs voeux.
+
+La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-même
+les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la
+Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir
+autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix
+formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons;
+nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont
+habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du
+royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le
+monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
+possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense majorité;
+l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, même si les
+circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de l'histoire; mais,
+alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que vous nous refusez,
+rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers l'Adriatique dont vous nous
+avez interdit les abords.»
+
+La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment
+désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
+porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités
+et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque
+établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant
+d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder
+par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine,
+où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe
+de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port
+commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la
+vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est
+assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi
+improbable qu'elle serait souhaitable.
+
+Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie,
+la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer
+un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un
+autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de
+l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel
+dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes
+montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le
+marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge
+resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida,
+une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces
+tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion,
+sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente
+de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie
+et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur
+retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port
+libre et le débouché commercial.
+
+Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les
+populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
+le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
+musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à
+soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts
+essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras
+qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.
+
+Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas,
+dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome,
+conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de
+la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
+politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on
+doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état
+instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières
+de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles
+relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle
+situation.
+
+ * * * * *
+
+L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la
+volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses,
+est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
+économique de demain?
+
+Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de
+nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément
+l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces
+événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur
+triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les
+convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe,
+ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question
+albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au
+moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie
+politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre
+diplomatique du vieux monde?
+
+Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un
+jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme
+d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales
+nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance,
+recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir
+le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une
+hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une
+partie des Balkans.
+
+Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du
+_Ballplatz_ et considérons seulement la réalité: est-on si assuré que
+l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la
+Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le
+même sens les ficelles de ce jouet?
+
+Je ne crois point pour ma part à une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la
+Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude
+des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes
+rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la
+libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les
+Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec
+l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai
+quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse,
+ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra,
+recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que
+des riches,--accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques
+et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se
+joueront de leurs protecteurs.
+
+En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque côté on
+va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde
+les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux râteliers sans
+être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé les méfiances
+réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et cherchent
+comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un
+de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut
+se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et
+partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le même point et un
+seul, Vallona, son port et sa région, dont la non-occupation par l'autre
+partenaire est d'intérêt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut
+pas être embouteillée dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne
+veut pas voir toutes ses côtes adriatiques tenues sous la menace d'un
+Vallona autrichien.
+
+Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la politique
+du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se
+prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au
+pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de négative la
+politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en sortir? Elles
+ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face, côte à côte;
+hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un mariage contre
+leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau
+ménage.
+
+Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui
+convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement provisoire
+ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des événements
+susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen. L'arbitre de
+Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à imposer sa décision
+en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de
+l'allié allemand, qui lui a donné le temps depuis 1878 de se fortifier
+pour parler en égale de l'empire voisin; mais la monarchie
+habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a montré les Balkans
+pour la détourner du Nord: son expansion balkanique est arrêtée, le
+commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est
+l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple
+Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.
+
+Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire allemand
+sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience; où la paix
+sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un ou l'autre
+des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer sa
+politique?
+
+Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas
+avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors
+possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
+modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus
+belli_; passer des ententes appropriées avec l'Italie; enfin, constituer
+avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes
+puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.
+
+La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil
+cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas laisser à
+nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une
+nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne, ne
+recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
+Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.
+
+Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être proche;
+la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur l'histoire de
+l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des années à devenir
+aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États et la guerre de
+Crimée, elle est restée latente une trentaine d'années, pour n'éclater
+qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a séparé profondément les
+deux peuples jusqu'au jour où l'un d'eux a abdiqué en Égypte au profit
+de l'autre. Si l'Albanie devient une Égypte italo-autrichienne dont le
+canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps
+durera chacune des périodes d'histoire de ce condominium, ni comment
+finira ce dernier?
+
+Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une politique
+d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à laisser
+face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est
+international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du moins
+où l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales
+doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place, comme en Égypte
+les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer
+plus facilement et du dedans de la rivalité franco-anglaise et pour
+conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous devons veiller à garder
+le plus possible le caractère international aux organisations
+économiques albanaises et à y réserver notre rôle jusqu'au jour où, par
+une tractation intéressée, nous pourrons être amenés à l'abandonner, il
+serait contraire à cette politique d'expectative de lier nos votes à
+ceux d'une des deux rivales.
+
+Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment à
+nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre
+concours complet en vue de la bonne organisation de l'État albanais et
+du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre place et
+observons le ménage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de
+près en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un
+jour se jouer.
+
+L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
+puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent volontiers
+qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson,
+présentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, écrit:
+«N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le
+régime turc fut toujours une détestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont
+Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs
+ont-ils établi en Macédoine et en Thrace un gouvernement tolérable aux
+vaincus? La conquête ne crée pas par elle-même un droit: elle se
+légitime avec le temps par la réconciliation du peuple conquis et son
+consentement au pouvoir du conquérant. Je ne donne pas là une théorie
+révolutionnaire, empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est
+celle de Bossuet.
+
+«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement
+que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une patrie à ses
+sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis Jaray: «Routes,
+ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont maîtres, c'est
+l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux
+voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on
+n'utilise pas les forces naturelles.
+
+«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,--de ce petit Monténégro
+qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage que les
+montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes; à défaut de chemins de
+fer, des services d'automobiles sont organisés. La civilisation fait son
+oeuvre.
+
+«Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans être taxé de
+cléricalisme,--avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le chrétien
+est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte paysan
+bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffiné, qui
+parle anglais, allemand et français sans aucun accent et qui peut causer
+avec vous de droit, de philosophie ou des petits théâtres de Paris.»
+
+Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou non
+conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il
+n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
+loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni
+des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants
+albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement
+de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a enfermé
+volontairement la population albanaise dans son isolement et son
+ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni
+intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
+chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes raisons.
+
+Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et
+d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve est
+difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se produire.
+Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de
+civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables entre
+l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus
+semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman
+de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de
+Tirana.
+
+En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en
+Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien
+examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui
+d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.
+
+Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays
+en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter cette
+région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le lac de
+Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette
+ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam;
+le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la
+frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra, aujourd'hui en Serbie,
+est habité par des tribus qui en sont à l'état social des clans gaulois
+au temps de Vercingétorix. Quant à la région des montagnards
+catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à peine différente;
+toutefois, deux autorités centrales y subsistent, celle du prince des
+Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est à peu près la
+même dans les montagnes entre Bérat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et
+même, d'une manière générale, dans toutes les régions montagneuses
+d'Albanie.
+
+Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité
+souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est
+divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces
+confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central et
+ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans
+s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En temps
+ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc celles
+des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt et ne
+faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre
+sainte.
+
+Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de
+l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait
+l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au
+seigneur féodal ou bey.
+
+Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
+analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les
+commerçants ont imposé des règles et des coutumes.
+
+Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer nos
+usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de service
+militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'échec
+est certain.
+
+Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il
+faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part.
+
+A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il
+importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois
+de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et
+saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité.
+
+Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il
+faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de
+cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige
+qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La désignation
+d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui
+concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un
+chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et
+leurs sévères traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera
+difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilitée.
+
+Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur
+auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à
+rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni
+hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
+pourront faciliter sa tâche.
+
+Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le point de
+départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser
+à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays influence,
+relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui
+auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action; une politique
+adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer feudataires du
+prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant
+toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation
+centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays, non sans bien des
+à-coups et des difficultés, d'ailleurs.
+
+De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute
+parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
+sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette oeuvre
+pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la réussite
+ou de l'insuccès de l'opération.
+
+En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un État
+et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait la plus
+grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les
+institutions politiques en faveur au XXe siècle.
+
+Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on ne
+commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une
+caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère
+prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
+d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases
+n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état
+d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont
+anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse
+générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
+marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
+et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la
+société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de
+son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la
+liberté individuelle contre les abus du pouvoir.
+
+Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État, mettre
+debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot organiser, il
+convient de laisser de côté les discours et les parlements. Il faut se
+rendre compte qu'un des vices profonds du régime parlementaire, qui
+comme tout régime a son revers, est la confusion qu'il établit entre le
+politique verbeux et l'homme d'État: qui ne sait pas parler ne saurait
+être ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement.
+Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand
+organisateur, l'homme d'État de haute envergure ne soit pas un orateur
+ou n'aime pas parler; Mæterlinck a écrit un de ces mots profonds qui
+ouvre, comme une pensée de Pascal, des échappées sur l'infini: «Quand
+les lèvres dorment, les âmes se réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce
+n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'État, les
+intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un
+Richelieu, un Colbert, un Napoléon auraient peu goûté la réunion
+publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du régime
+moderne de gouvernement est d'écarter du pouvoir l'organisateur ou
+l'homme d'État même génial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le
+politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilité ou le
+talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun
+avec la force de la pensée, la pénétration de l'esprit, la vue de
+l'avenir, la sûreté du jugement, la prévision du lendemain, le talent de
+l'organisation, l'autorité de la personne, la force du caractère, toutes
+choses qui, réunies, constituent le don du gouvernement et les qualités
+essentielles de l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et
+d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux
+parleurs.
+
+Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime moderne
+de la propriété et de l'égalité des charges entre les citoyens. Si à une
+révolution politique on veut ajouter une révolution sociale, on ne
+saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale devra percevoir les
+impôts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de
+le payer; elle aura à éviter les abus de perception jadis si fréquents;
+puis peu à peu elle tâchera d'amener le reste du pays au versement
+régulier d'un tribut, sans prétendre à une égalité immédiate, et en
+tenant compte des traditions locales, de l'organisation féodale,
+domestique et collective. La mise en valeur du pays et la sécurité des
+communications doit précéder et non suivre le recouvrement _général_ de
+l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultés du
+nouveau pouvoir.
+
+Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
+facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord le
+sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que
+symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le
+goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais contre
+l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont
+de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.
+
+Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
+religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies des
+grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de l'étranger,
+l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais l'oeuvre à
+entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise à
+affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les
+difficultés et les périls sont visibles; peut-être peut-on espérer en
+triompher.
+
+Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
+fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
+intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
+particularités religieuses et les traditions des tribus de la montagne.
+En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion serait
+d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité du pays et
+le développement de ses richesses latentes.
+
+ * * * * *
+
+Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique aussi
+brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La montagne
+y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallées et
+des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant que de
+richesses à mettre au jour!
+
+Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile.
+Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît pas dépasser
+actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils
+très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on ne possède aucun
+renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces éléments sont bons, ils
+suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que
+l'Albanais est homme d'épée et n'est que cela: que faire, dit-on, avec
+de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste à cet
+égard.
+
+Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà des
+siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un
+peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que
+l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et
+je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout
+le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont
+les méthodes sont arriérées, mais qui possède l'amour de la terre et le
+culte de sa petite propriété; même dans les montagnes du nord, dès qu'un
+coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont
+rudimentaires, ils montrent en tout cas le goût de la culture; les
+Albanais émigrés à Constantinople ont la réputation d'être des
+jardiniers aussi habiles que les Bulgares.
+
+Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
+négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
+Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
+fils des rudes montagnards qui entourent la ville.
+
+Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de
+s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à
+Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
+cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre,
+ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai
+visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et ouvriers
+albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur habileté; sans
+doute ces industries locales sont en décadence; la pacotille de
+l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités natives de la
+race s'affirment encore: l'Albanais, généralement intelligent,
+vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous les métiers,
+comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il émigre.
+
+Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens
+d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car volontairement la
+Porte a tout laissé à l'abandon.
+
+Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
+certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la
+presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
+petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la première
+revêt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord
+et une forme plus étroitement familiale chez les paysans du centre; la
+seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au sud, de vastes domaines
+exploités par des fermiers. Grands et petits propriétaires cultivent
+surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé d'un bout à l'autre du
+pays; puis l'olivier à partir de Durazzo, particulièrement sur la côte;
+le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur
+les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les
+fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.
+
+Mais une très grande partie des terres cultivables restent en friche,
+faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi du désir de
+les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment développé. Le blé
+notamment pourrait prendre une extension considérable et être exporté.
+Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat étant
+favorable, selon les lieux, au maïs, aux fruits, au riz et au coton.
+Cette production pourrait donc non seulement être beaucoup plus
+considérable en quantité, mais aussi grandement améliorée: on se sert
+presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est
+archaïque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquée par
+les maladies et les indigènes ne savent comment la protéger, de même
+qu'ils ignorent les bons procédés de fabrication du vin; l'olivier est
+renommé, mais l'huile d'olive est mal faite.
+
+La production agricole doit donc être étendue et améliorée; l'extension
+de la sécurité, le développement des communications et des échanges, la
+création de fermes modèles et d'écoles pratiques d'agriculture
+paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au résultat désiré; de
+la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et
+pourra exporter son blé et son huile d'olive.
+
+Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie pastorale:
+les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le
+pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des épidémies,
+ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se
+demandaient comment ils allaient pourvoir à la nourriture de leur
+bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrès soient
+désirables et rendraient possible une exportation du bétail albanais ou
+de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie
+forestière doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est
+pas un voyageur qui n'ait été frappé dans toute l'ancienne Turquie
+d'Europe par la dévastation complète des forêts; les chèvres ont si bien
+mangé en liberté les jeunes pousses que les montagnes présentent
+partout cet aspect pelé et rocailleux si attristant. L'Albanie seule
+fait exception, et la forêt couvre d'immenses territoires de ses
+essences les plus variées. De Scutari à Durazzo, à partir de quelques
+kilomètres de la côte et indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur
+rencontre la forêt: d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis
+des hêtres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude
+de 1 500 mètres environ où les rochers calcaires ne laissent pousser
+qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la
+forêt qui domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti
+quelques kilomètres avant Scutari.
+
+Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire place
+aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte; à
+l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois
+importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
+Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du
+climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.
+
+Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis en
+valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le
+nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
+la protection.
+
+Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la
+principale richesse du pays; l'industrie proprement dite paraît avoir
+peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule exception des
+industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit
+autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à présent,
+c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume que l'on
+exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble donc que,
+jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites
+industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des
+armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles,
+comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient être
+protégées et développées.
+
+Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie
+économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de cultiver
+et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité et de
+profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence
+d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication
+et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la culture,
+à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au commerce, à
+l'exportation.
+
+Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la justice
+dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni écoles
+pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de lignes
+télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du
+centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des
+voies de communication n'étant que des sentiers à la merci des
+intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie; ceux
+qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des rivières
+ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre paludéenne rend
+dangereux le séjour sur les côtes, notamment à Vallona, où rien n'a été
+tenté pour assainir la région, où pas même un eucalyptus n'a été planté;
+le système monétaire légué par la Turquie est le plus imparfait, le plus
+compliqué, le plus anti-commercial qu'on puisse rêver; l'organisation du
+crédit est presque inexistante et les opérations de banque et de
+paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spéculent sur
+l'ignorance générale et l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si,
+depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles
+primaires ont été commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que
+des écoles étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de
+cette population intelligente est complètement illettrée. Au point de
+vue de l'organisation économique tout est donc à créer.
+
+Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports,
+création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes,
+organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires,
+l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
+détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.
+
+La question financière est la première à résoudre, et elle est insoluble
+si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu
+qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait conservé la
+charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser ce qu'elle
+n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue période; cette
+solution aurait été possible, si un prince de la famille du Sultan
+avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de vassalité avait été
+maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.
+
+On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie internationale et
+paiement des arrérages par les revenus de la douane. La possession de
+ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre d'achoppement du
+nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et organiser sa vie
+économique, il faut de suite engager des dépenses importantes; le pays,
+incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que
+si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du développement de la
+sécurité et des échanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci
+amènera comme conséquence l'aisance, la faculté de payer des impôts et
+surtout un nouvel état d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices
+qu'il retire de l'organisation économique du pays, il ne croira plus que
+l'impôt qu'on exige de lui est perçu injustement du seul droit de la
+force et pour l'enrichissement d'étrangers.
+
+Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les
+bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans
+l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir, qu'on
+réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la seule
+méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais que de
+mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter
+vraiment les progrès matériels de notre civilisation en Albanie et pour
+assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais
+le changement de l'état d'âme d'un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des dernières
+convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire,
+où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais ressuscite par
+la force des sentiments impérissables. Saura-t-il s'adapter au milieu où
+il renaît, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparaît-il,
+comme une vision éphémère d'un passé aboli, que pour disparaître à
+nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?
+
+Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
+sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
+celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si
+merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation
+musulmane.
+
+Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à une
+petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours
+vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si brillantes, mais
+divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un sentiment national si
+vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indépendance son goût de la
+liberté individuelle; Pologne dépecée par la politique des voisins à
+l'affût, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer
+Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrêter le cours?
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+_OUVRAGES SUR L'ALBANIE_
+
+
+Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui soit au
+courant des faits récents. La plupart de ceux qui écrivent sur ce pays
+n'en ont vu par eux-mêmes tout au plus que les côtes et reproduisent ce
+qu'ont publié divers auteurs en petit nombre, dont quelques-uns sont
+déjà anciens.
+
+Les ouvrages en français sont rares et datent au moins d'un quart de
+siècle: ce sont ceux d'HECQUARD, _Description de la Haute-Albanie à
+Guegarie_ (1859), de DOZON, qui a publié en 1878 un _Manuel de la langue
+chkipe_ et en 1881 des _Contes albanais_, enfin de DEGRAND, qui a été
+consul de France à Scutari et a publié chez Walter (1893) ses _Souvenirs
+de la Haute-Albanie_. Les autres ouvrages ou brochures sont des livres
+d'histoire ou de polémique, ou sont faits de seconde main.
+
+En Autriche et en Italie, les études sont plus récentes et, notamment en
+Autriche, elles constituent une suite ininterrompue depuis la moitié du
+siècle dernier jusqu'à nos jours; il faut surtout citer les ouvrages du
+meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul général Dr. V. HAHN, qui
+reste l'écrivain réputé des _Albanesische Studien_ et de _Reise Durch
+die Gebiete des Drin und Vardar_; le premier de ces ouvrages, qui a paru
+à Vienne en 1853, est encore celui qui peut servir de base à une étude
+scientifique du pays. Après lui, un autre consul autrichien, THEODOR V.
+IPPEN, qui a été adjoint comme technicien à la conférence de Londres, a
+fait paraître chez Hartleben _Scutari und Nordalbanesische Küstenebene_
+(1907); chez le même éditeur, KARL STEINMETZ, a publié _Eine Reise Durch
+die Hochländergasse Oberalbaniens_ (1904) et _Ein Vorslosz in die
+Nordalbanien Alpen_ (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs incidents
+dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a étudié les Albanais
+catholiques: _Im Katholischen Nordalbanien_, Gerold, Vienne, 1907; de
+même PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop général: _Albanien und
+die Albanesen_, paru chez Manz, à Vienne, en 1910. Une bibliographie
+complète devrait citer encore les publications de Hassert, Liebert,
+Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La littérature sur l'Albanie est donc
+particulièrement florissante à Vienne, mais elle se limite en général à
+l'étude de l'Albanie du Nord, des tribus catholiques et de la région de
+Scutari à Durazzo.
+
+En Italie, deux ouvrages récents ont montré l'intérêt que le royaume
+attache à ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publié à Rome, chez
+Voghera, un ouvrage très sérieux: _Albania_, et en 1912 VICO MANTEGAZZA
+a fait paraître _l'Albania_, chez Bontempelli; le professeur Baldacci,
+de l'Université de Bologne, a écrit également plusieurs études sur la
+question albanaise, dispersées dans des revues et mémoires.
+
+On peut également ajouter à ces ouvrages celui de GOPCEVIC,
+_Oberalbanien und seine Liga_, paru chez Duncker, à Leipsig, en 1881.
+Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou écrivains qui se
+sont spécialisés dans les études albanaises: Baschamakoff, les
+professeur Cvijic de Belgrade, Träger de Berlin, _etc_.
+
+Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intérieur de
+l'Albanie; dans les montagnes de l'arrière-pays, un grand nombre de
+levés restent à faire; la carte française du service géographique de
+l'armée au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine
+d'inexactitudes. Pour un voyage à l'intérieur, on doit se servir de la
+carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et détaillée, mais des
+étendues assez grandes de territoires ont été dessinées de loin et par à
+peu près; c'est un guide précieux et unique pour un voyage dans le pays,
+mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglément.
+
+En résumé, il reste à écrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble actuel
+et à dresser une carte exacte à petite échelle.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+_CHAP. I_: VALLONA
+
+En pays «maghzen» albanais; la baie de Vallona.--L'organisation
+féodale.--Les relations entre l'Italie et Vallona; l'action
+autrichienne; le commerce extérieur de l'Albanie et la part de
+l'Autriche et de l'Italie.--L'importance de Vallona dans l'Adriatique;
+la Triple Alliance et le _statu quo_ en Albanie; le Gibraltar de
+l'Adriatique.
+
+
+_CHAP. II_: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE
+
+Durazzo et son importance économique.--Les projets de voie ferrée; le
+projet Durazzo-Monastir et son tracé; les centres de population de
+l'Albanie indépendante; les routes.--La question de la monnaie et du
+change; l'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.
+
+
+_CHAP. III_: TIRANA LA VERTE
+
+De Durazzo à Tirana; Tirana.--Essad Pacha et les Toptan; au tchiflick
+d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des Toptan.--Refik bey
+Toptan; ses fermiers et ses terres; les cultures; les métayers et les
+paysans; la propagande pour la langue turque; le retour d'Essad.
+
+
+_CHAP. IV_: EL-BASSAM ET SON CONGRÈS ALBANAIS
+
+La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.--Le Congrès albanais; les
+délégués; la presse albanaise; la question politique; la question
+religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en Albanie et
+leur hiérarchie religieuse; la nécessité d'un accord entre catholiques
+et musulmans.
+
+
+_CHAP. V_: A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
+
+La situation du monastère; d'El-Bassam à la tékié; le cimetière; l'ordre
+des Becktachi; son action politique et nationale.--Sur la terrasse de la
+tékié; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le chant national
+albanais; le sentiment commun; le départ de la tékié.
+
+
+_CHAP. VI_: D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
+
+Le départ d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi; de
+Kouks à Prienze.--Chez l'habitant; la chaumière du paysan et son
+hospitalité; de Prienze au lac d'Okrida.--Les paysans du centre de
+l'Albanie: beys et tenanciers; petits propriétaires libres; leurs
+rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments.
+
+
+_CHAP. VII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET
+MONASTIR
+
+Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les
+monastères bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier
+village bulgare, Kussly; d'Okrida à Resna; la ville de Resna; de Resna à
+Monastir.--Monastir et son rôle dans les Balkans; la rivalité des races;
+les Albanais à Monastir.--La colonie juive; les Séphardims des Balkans
+et leur rivalité avec les juifs allemands; leurs rapports avec la
+France.
+
+
+_CHAP. VIII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB
+
+La route de la montagne; de Monastir à Krchevo; l'organisation bulgare à
+Krchevo et les partis politiques.--De Krchevo à Gostivar; l'infiltration
+albanaise; la montagne Bukova et son plateau; les villages albanais; la
+ville de Gostivar.--De Gostivar à Kalkandelem; la grande tékié de
+Becktachi; les derviches; le marché de Kalkandelem.--De Kalkandelem à
+Uskub; Ussincha et la plaine d'Uskub; les tchiflick albanais de
+Bardoftza et de Tatalidza; Albanais et Bulgares; Uskub et son histoire
+récente; la tragédie balkanique et les Albanais.
+
+
+_CHAP. IX_: CONCLUSION: L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE
+
+La question d'Orient et la question albanaise.--La force du sentiment
+national albanais; les nationalismes des Balkans; la politique
+d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise; leur méthode
+d'expansion.--L'Albanie et l'Autriche; la liquidation balkanique et la
+paix boiteuse de Bucarest.--La vie politique internationale de
+l'Albanie: son importance dans l'équilibre diplomatique du vieux monde;
+l'Albanie et la Triple Alliance; la politique française.--La vie
+politique intérieure de l'Albanie: l'Albanie est-elle ingouvernable?
+Son organisation sociale actuelle et la possibilité d'une organisation
+nationale.--La vie économique de l'Albanie: ses produits et leur mise en
+valeur.--La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?
+
+
+APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13676 ***
diff --git a/13676-h/13676-h.htm b/13676-h/13676-h.htm
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+ <title>The Project Gutenberg eBook. AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE, par
+ Gabriel Louis-Jaray.</title>
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+ </head>
+
+ <body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13676 ***</div>
+
+ <h2>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h2>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ <i>VOLUMES</i>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL
+ (<i>Ouvrage couronné par l'Académie française</i>), 1 vol. in-16,
+ Perrin, 1904.</p>
+
+ <p>LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE
+ POLITIQUE ÉTRANGÈRE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1907, 3e
+ éd.</p>
+
+ <p>LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A
+ L'ÉTRANGER. 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1909.</p>
+
+ <p>LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (<i>Ouvrage
+ couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques. Prix
+ Audiffred-Pasquier</i>). 1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909.</p>
+
+ <p>L'ALBANIE INCONNUE (<i>Ouvrage couronné par l'Académie
+ française</i>). 1 vol. in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors
+ texte, Hachette et Cie, 1913, 3e éd.</p>
+ </div>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ <i>BROCHURES</i>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES
+ ET ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothèque des questions
+ diplomatiques et coloniales, 1902 (<i>épuisé</i>).</p>
+
+ <p>LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA
+ FRANCE. Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques
+ et coloniales, 1904 (<i>épuisé</i>).</p>
+
+ <p>LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Félix
+ Alcan, 1904.</p>
+
+ <p>LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard
+ et Brière, 1905.</p>
+
+ <p>CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec
+ cartes, Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales,
+ 1906.</p>
+
+ <p>L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PRÉOCCUPATIONS
+ SOCIALES. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1908.</p>
+ </div>
+ <hr style='width: 65%;'>
+
+ <h1>AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE</h1>
+
+ <h2>Ce qu'il a été = Ce qu'il est</h2>
+ <br>
+
+ <center>
+ PAR
+ </center>
+ <br>
+
+ <center>
+ <b>GABRIEL LOUIS-JARAY</b>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE<br>
+ PARIS&mdash;79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN&mdash;1914
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='INTRODUCTION'></a>
+
+ <h2>INTRODUCTION</h2>
+ <br>
+
+
+ <p>La constitution de l'Albanie indépendante était si peu prévue par
+ l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est
+ pas seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en
+ jaillit parfois dans les conférences internationales, quand on ne sait
+ comment résoudre une difficulté; disons le mot, elle a été une
+ surprise.</p>
+
+ <p>Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un
+ souvenir historique et presque archéologique? Ces hommes, que nous ne
+ connaissons guère que par l'histoire de la conquête turque,
+ subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci
+ existe, comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet
+ État nouveau? On le délimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se
+ passer? Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prépare ou que l'on
+ attise? Est-ce un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et
+ pour l'Italie?</p>
+
+ <p>Cet État est à quelques heures de Venise et personne n'y pénètre;
+ on y envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son
+ nouveau travail. Que se passe-t-il donc derrière la ligne de ces
+ rivages inhospitaliers et que nous réserve cette nouvelle forme de la
+ question d'Orient?</p>
+
+ <p>Telles sont assurément quelques-unes des questions que tous se
+ posent et dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point allé
+ voir.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Dans les pages qui vont suivre, j'ai essayé seulement de donner une
+ image fidèle des régions les plus importantes et les plus populeuses
+ de l'Albanie autonome.</p>
+
+ <p>Dans un précédent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conté mon voyage
+ chez les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis
+ par les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces
+ derniers, et dans les tribus indépendantes et inviolées des montagnes
+ du Nord.</p>
+
+ <p>Le présent ouvrage est consacré aux parties de l'Albanie du Centre,
+ du Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui étaient d'un abord plus
+ facile. Ce sont les régions destinées à devenir le centre du nouvel
+ État, du jeune royaume d'Albanie.</p>
+
+ <p>C'est là que la capitale est établie, là que les premiers efforts
+ d'organisation sont faits, là que les rivalités s'exercent, là
+ qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les
+ nouvelles exigences d'un État du XXe siècle.</p>
+
+ <p>De ce que j'ai vu hier, est-il légitime de conclure pour demain? Du
+ spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de déduire des
+ pronostics sur le destin de «l'Albanie aux Albanais», sur l'avenir du
+ nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder
+ d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprévus comme aux destins de
+ l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme à la
+ logique des événements et des situations.</p>
+
+ <p>Aussi l'ambition de celui qui écrit cet ouvrage sera-t-elle
+ satisfaite, s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu,
+ les individus qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs préjugés, leur
+ état d'âme, s'il explique les problèmes qui s'y posent, les facteurs
+ qui en sollicitent la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-être
+ cela ne permet-il pas de prévoir l'avenir; mais les desseins de
+ l'auteur seront accomplis, si ces pages aident à le comprendre.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_PREMIER'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+ <h3>VALLONA</h3>
+ <br>
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona ||
+ L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona ||
+ L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie et la
+ part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de Vallona dans
+ l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo en Albanie.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en
+ pays siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en
+ était-il des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie;
+ et c'est au même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un
+ village dans l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au
+ paiement de l'impôt; dans <i>l'Albanie inconnue</i>, j'ai raconté mon
+ voyage en <i>pays Siba</i>; des montagnes du Nord, me voici descendu
+ près du canal d'Otrante, suivant «les échelles» d'Albanie avant de
+ traverser d'Adriatique en Macédoine vers Monastir et Uskub; partout
+ l'administration turque y était établie et relativement obéie, sinon
+ respectée; partout Italiens, Autrichiens ou Grecs y entretiennent des
+ comptoirs et des intérêts et les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou
+ les navires grecs y portent journellement, en même temps que leurs
+ couleurs, leurs produits et leurs agents.</p>
+
+ <p>Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots
+ qui font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière
+ grecque à la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans
+ grand intérêt et servant surtout de ports à Janina et à sa région,
+ dont ils sont éloignés d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa
+ ou à cheval par Santi-Quaranta.</p>
+
+ <p>Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la
+ bordure rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant
+ une échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait
+ un remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent
+ presque complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la
+ baie de Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de
+ Saseno et le cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le
+ navire jette l'ancre.</p>
+
+ <p>La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre
+ sur un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers;
+ là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
+ maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
+ plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des
+ flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où
+ commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on
+ aperçoit à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des
+ minarets se détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port,
+ les bâtiments de la douane attendent le voyageur.</p>
+
+ <p>Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la
+ rade brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du
+ sud et la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie
+ la silhouette des sommets qui la protègent.</p>
+
+ <p>Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage
+ marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses
+ flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux
+ nouvelles, et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des
+ voiliers d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux,
+ sans doute d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets
+ d'exportation du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les
+ gens du bord; voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le
+ batelier de ses rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout,
+ conduit en s'appuyant sur les hauts fonds.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée,
+ l'éclat des taches blanches que les maisons forment en se détachant
+ sur les verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air
+ diaphane qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site
+ et jettent sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui
+ aborde à la rive; mais qu'il descende; que de spectateur lointain du
+ paysage féerique, il devienne le promeneur familier anxieux de voir de
+ près la beauté entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait
+ maudire le mirage que devant ses yeux a fait jouer la lumière.</p>
+
+ <p>Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou
+ plutôt à un débarcadère, la Scala, construit par une société
+ exploitant l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez
+ importantes d'une forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse
+ conduit de la douane à une ville sans beauté et sans charme; le bazar
+ n'a point d'attrait et les étalages y sont misérables; la grande place
+ est d'une banalité qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive
+ manque; les costumes locaux ont disparu et les maisons sont sans
+ intérêt; ce ne sont plus les «Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses
+ féodales des beys albanais du Nord; les jardins desséchés n'ont pas la
+ vie que met l'eau courante des ruisselets à Tirana la verte ou dans la
+ mystérieuse Ipek.</p>
+
+ <p>Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de
+ l'intérieur; je cherche le cimetière où, près de la maison, les
+ pierres debout marquent seules les tombes et où, sous les arbres
+ centenaires, gens et bêtes passent pour les besognes familières. Je ne
+ trouve plus le jardin clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et
+ de vignes aux lourds raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient
+ de mûrir et le rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à
+ travers les herbes dans les sillons qu'on lui a creusés.</p>
+
+ <p>Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité;
+ elle est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y
+ séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
+ gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
+ protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché
+ les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté;
+ souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première
+ capitale; la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
+ gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette
+ partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque
+ paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières
+ considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante
+ de la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie
+ durant et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers
+ de la récolte, selon les régions.</p>
+
+ <p>Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque
+ partie de l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence
+ s'exerce sur les autres notables. A Vallona, la grande famille est
+ celle des Vlora ou Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le
+ chef de cette famille est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres
+ se comptent par heures de marche; son palais est en ville, mais fort
+ délabré, car il séjourne peu volontiers ici où on l'accuse de mille
+ exactions; aussi est-ce son cousin pauvre qui a hérité de l'influence
+ traditionnelle des Vlora et Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé
+ en chef. Sous l'ancien régime, il avait comme programme l'indépendance
+ de l'Albanie; dès l'instauration du régime jeune-turc, il se proclama
+ «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed Riza et de ses amis; il s'allia à
+ l'Union libérale, puis en devint le président et, en face du système
+ centralisateur d'<i>Union et Progrès</i>, réclama la décentralisation
+ et l'autonomie; tous les beys de la région jusqu'à Berat et El-Bassam
+ étaient ses amis et ses partisans et l'on peut dire qu'il fit dans
+ cette partie de l'Albanie l'union de la classe dirigeante contre la
+ jeune-Turquie.</p>
+
+ <p>Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de
+ Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
+ impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de
+ trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans
+ les montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans
+ mélange qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la
+ jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.</p>
+
+ <p>Cette classe de la population est fort différente des beys des
+ montagnes du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec
+ l'Occident, ils l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et
+ parlent parfois l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des
+ lumières sur le monde extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de
+ culture; musulmans, ils ne sont pas fanatiques et certains comme
+ Ismaïl Kemal se disent amis des orthodoxes grecs; très conscients de
+ leur nationalité albanaise, ils ont l'ambition d'être maîtres chez eux
+ et de parvenir à leurs desseins, en employant les moyens
+ opportuns.</p>
+
+ <p>La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le
+ coup de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent
+ en eux une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la
+ douceur du climat, la facilité de la vie, qui contrastent si
+ singulièrement avec les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord
+ et les pénibles luttes de l'existence du petit bey montagnard de
+ Liouma ou de Malaisia, ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la
+ Vopoussa et aux côtes de Vallona la nonchalance orientale, la paresse
+ d'agir, commune aux peuples favorisés pendant trop de siècles par la
+ chaleur du ciel méditerranéen et la tiédeur des flots qui chassent
+ vers le Nord les hivers rigoureux. C'est ainsi que trop souvent
+ l'ardeur des gens de Vallona est imaginative et l'initiative renvoyée
+ au lendemain.</p>
+
+ <p>Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal
+ en décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville
+ l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur
+ fond rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe.
+ Sous le régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan;
+ c'est tout un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait
+ caractéristique, un ministère de grands propriétaires: Zenel bey,
+ nommé sans le savoir président du sénat, est le chef de la grande
+ famille des Mahmoud Begovic d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans
+ <i>l'Albanie inconnue</i>; Riza bey, le chef de la plus vieille
+ famille de Diakovo, était désigné comme commandant de la milice
+ nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le célèbre bey agitateur;
+ Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha à la guerre, Lef
+ Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires; c'était le
+ ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire d'Ismaïl
+ Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les circonstances
+ délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît italien et
+ français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe.</p>
+
+ <p>Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait,
+ au vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de
+ kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie
+ albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui
+ réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes
+ musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de
+ Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont
+ conservé leur fanatisme et leur isolement.</p>
+
+ <p>C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui
+ subissaient l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule
+ en compte environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse
+ majorité; des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens
+ catholiques d'origine albanaise y entretiennent l'usage constant de la
+ langue grecque et de la langue italienne; quant à la langue turque,
+ elle a toujours été inconnue.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un
+ des traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et
+ l'Albanie, et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont
+ Vallona est le centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable.
+ Vallona est peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où
+ l'Italie possède le plus d'influence; elle le doit moins à sa
+ proximité qu'à deux causes fondamentales: l'une est la présence en
+ Italie d'une importante colonie albanaise italianisée, dont un certain
+ nombre de représentants sont retournés en Albanie et ont été dirigés
+ vers Vallona; l'autre est l'intérêt de premier ordre que le royaume
+ attache à cette partie de la terre albanaise.</p>
+
+ <p>C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais
+ émigrèrent en Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462
+ tandis que Ferrant d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie
+ d'Albanais se présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout
+ cas vers 1470 que cette émigration prit des proportions assez
+ importantes; l'origine en était la conquête turque effectuée à cette
+ époque après la défaite de Scanderbey; dispersés à travers les
+ Abruzzes, la Calabre et la Sicile, ces émigrés ont adopté la langue,
+ puis le costume, puis les coutumes du pays où ils se fixaient;
+ toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de leur ancienne patrie
+ ni tout contact avec elle; pendant très longtemps, ces souvenirs sont
+ restés latents et ces contacts intermittents; mais, depuis la création
+ du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti qu'elle pouvait
+ tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de mille âmes;
+ elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les contacts et à
+ faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus efficace
+ pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en tirer parti
+ pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur à
+ l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté:
+ «La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme
+ point d'appui pour exercer une influence sur les populations
+ balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
+ côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la
+ communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des
+ droits et des raisons pour intervenir.»</p>
+
+ <p>Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée
+ albanaise et ont donné asile à une société nationale albanaise et à
+ des journaux, écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils
+ répandirent de l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires,
+ les dons pouvaient facilement être distribués dans l'autre presqu'île;
+ par eux, on chercha surtout à exercer une influence sur les Albanais,
+ et quels meilleurs agents à transplanter sur l'autre rive adriatique:
+ l'Italie y trouvait double avantage, celui de posséder sous la main
+ des intermédiaires précieux, celui d'avoir des agents commerciaux
+ excellents pour le développement du trafic italo-albanais.</p>
+
+ <p>A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le
+ chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier
+ d'agent de la <i>Puglia</i>; il est né dans les Pouilles, d'une
+ famille albanaise transplantée en ce lieu; et de même origine sont la
+ plupart des Italiens qui formaient en 1913 la colonie italienne de
+ Vallona, cent familles environ, petites gens faisant le commerce en
+ boutique et servant d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici
+ ses produits fabriqués, ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et
+ les Albanais qui exportent en Italie les peaux et la laine de leurs
+ bêtes et l'huile de leurs oliviers.</p>
+
+ <p>L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari
+ par une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les
+ linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de
+ l'agence de la compagnie de navigation la <i>Puglia</i> avec les
+ intérêts qui gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la
+ direction générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme
+ Durazzo possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de
+ filles, et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de
+ ces villes; à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un
+ nombre un peu plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona,
+ j'ai lieu de croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois,
+ il n'est pas douteux que les écoles royales sont un des meilleurs
+ éléments d'action de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le
+ projet d'organiser à Bari, à six heures de la côte albanaise, une
+ école supérieure pour jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce
+ serait assurément le plus remarquable couronnement de cette oeuvre
+ scolaire.</p>
+
+ <p>Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action
+ reste encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans
+ l'ensemble de l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a
+ dépassé sa rivale; c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point
+ d'appui habituel, le clergé catholique et les écoles religieuses; sauf
+ la petite colonie italienne, qui d'ailleurs manque de prêtres et
+ d'église, il n'y a dans ce port que des musulmans et des orthodoxes;
+ des distributions d'argent opportunes peuvent procurer à l'Autriche
+ des partisans ou des indicateurs, mais non une organisation; aussi
+ l'influence autrichienne est-elle fortement battue en brèche dans
+ cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien moins que la guerre
+ italo-turque, qui a provisoirement arrêté l'expansion italienne, et la
+ politique de la <i>Consulta</i>, qui a rendu violemment hostile à
+ l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter les progrès de
+ l'action italienne.</p>
+
+ <p>Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant
+ plus de force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une
+ façade maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes
+ l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de
+ Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce
+ dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà,
+ mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique
+ que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années,
+ le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions
+ faites avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le
+ vilayet de Scutari.</p>
+
+ <p>Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que
+ l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces
+ régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la
+ tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
+ commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs
+ maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux
+ de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
+ de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
+ faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à
+ l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
+ se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents
+ et notamment sa jeune rivale et alliée.</p>
+
+ <p>En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être
+ menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses
+ plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona,
+ elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi
+ et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en
+ Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de
+ l'Autriche est absent.</p>
+
+ <p>Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires;
+ si l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de
+ Vallona est une question capitale pour sa politique. Je dirai
+ volontiers qu'elle abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de
+ l'Albanie, si l'on voulait lui laisser le dernier sixième avec Vallona
+ et j'exagérerai à peine si j'ajoute que la Triple-Alliance a été
+ acceptée par l'Italie comme une assurance de n'être pas rejetée de
+ cette rive.</p>
+
+ <p>La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne
+ saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique
+ autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons
+ ports: Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports
+ militaires, et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une
+ valeur sans pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du
+ mont Leoven.</p>
+
+ <p>En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a
+ créé tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement
+ ensablés, ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports
+ de commerce ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires;
+ Brindisi, où l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un
+ pis-aller comme port de guerre et incapable de contenir une flotte de
+ haut bord; de la sorte, il a fallu que le royaume organise son grand
+ port défensif et offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire
+ et au delà du canal d'Otrante, porte de l'Adriatique.</p>
+
+ <p>Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à
+ l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
+ valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents
+ du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à
+ Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
+ envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le
+ navire reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et
+ marchandises à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de
+ rivière qui ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux,
+ on pourrait faire un port convenable; toutefois, il est livré sans
+ défense aux vents du sud; une jetée pourrait y être construite, mais
+ Durazzo restera toujours un port ouvert aux vents et propice aux
+ attaques.</p>
+
+ <p>Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or,
+ sa baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde,
+ sans rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du
+ nord au sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la
+ profondeur d'eau varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la
+ baie, dite anse de Dukati, est abritée de tous les vents et le fond
+ n'y est pas à moins de 20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée,
+ l'entoure, arrosée par la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de
+ Sasseno, haute de 300 mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses
+ collines comme une défense naturelle vers le large; une minuscule
+ jetée et quelques dragages suffiraient à constituer la plus belle rade
+ de l'Adriatique, la plus sûre et la plus facilement défendable.</p>
+
+ <p>C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les
+ habitants émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au
+ port d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non
+ loin de Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très
+ médiocres, quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où
+ passait jadis la ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à
+ Antivari a repoussé la mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de
+ kilomètres depuis l'époque romaine, la baie est restée la même rade
+ profonde et protégée, qui attend le dominateur qui saura
+ l'utiliser.</p>
+
+ <p>Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante
+ est la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée
+ dans ce port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ
+ 70 kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une
+ autre puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique
+ fermée à celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute
+ la côte italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte
+ étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona
+ tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
+ embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient
+ d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de
+ Tarente.</p>
+
+ <p>Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre
+ dans l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port
+ tombe sous la domination d'une grande puissance sans sentir un péril
+ perpétuel sur ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en
+ interdire la possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt
+ à peine moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer
+ l'ouverture et la liberté du passage du canal d'Otrante à ses
+ flottes.</p>
+
+ <p>Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et
+ l'Autriche s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne
+ s'agira que d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de
+ pratiquer la politique de l'abstention, de s'assurer contre une
+ non-intervention réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour
+ un partage de l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des
+ règles directrices de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours
+ de la crise balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation
+ à Scutari, il a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et
+ cette proposition était: l'adhésion de l'Italie, sous condition
+ d'opérer de même à Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à
+ l'installation de l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts
+ essentiels; l'Autriche ne saurait consentir à la prise de possession
+ de ce port par l'Italie sans livrer à la merci de cette dernière sa
+ politique et ses forces maritimes; ce serait une lourde faute de la
+ diplomatie du <i>Ballplatz</i> et une atteinte au prestige de la
+ monarchie dualiste.</p>
+
+ <p>Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la
+ <i>Consulta</i> ont très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors
+ comme principale préoccupation d'empêcher la possibilité d'une
+ mainmise par l'Autriche sur ces régions, mainmise que préparait un
+ travail de pénétration concertée. La Triple-Alliance fut conclue
+ autant pour interdire une extension autrichienne en Albanie que pour
+ se prémunir contre une attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette
+ double assurance et par suite de cette alliance, aussi longtemps
+ qu'elle ne se sentait pas plus armée et plus forte que sa voisine;
+ elle maintient l'alliance; l'heure n'est donc pas venue où le royaume
+ se croit capable de refouler et de conquérir, après avoir résisté et
+ arrêté.</p>
+
+ <p>La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien
+ des fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci,
+ que nous avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans
+ le cas où l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon
+ que le pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.»
+ L'amiral Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce
+ qui concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une
+ grande puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et
+ encore moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie
+ base d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base
+ militaire, il n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à
+ l'occuper; parce que, si Vallona était dans les mains d'une autre
+ puissance maritime, l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi
+ serait considérablement diminuée, avec grand péril pour notre
+ situation stratégique dans le canal d'Otrante.»</p>
+
+ <p>C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée
+ en termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
+ ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a
+ pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans
+ ses côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie,
+ dans le cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la
+ suprématie incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut
+ consentir cette suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie;
+ aussi, dans le cas où une de ces deux puissances voudrait la
+ conquérir, l'autre devrait s'y opposer de toutes ses forces. C'est la
+ logique même de la situation.»</p>
+
+ <p>Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a
+ suivi les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et
+ albanais et qui arrive dans cette baie splendide de Vallona que la
+ nature a modelée pour abriter des flottes. Il est visible que cette
+ rade est le plus bel enjeu de la partie albanaise et peut-être la
+ pomme de discorde entre Italiens et Autrichiens; c'est en tout cas le
+ Gibraltar de l'Adriatique.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_II'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE II</h2>
+
+ <h3>DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE</h3>
+ <br>
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>Durazzo || Les projets de voie ferrée || Le projet
+ Durazzo-Monastir et son tracé || Les centres de population de
+ l'Albanie indépendante || La question de la monnaie et du change ||
+ L'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>Vallona, à cause de son importance stratégique même, est resté le
+ seul port d'Albanie que ni Monténégrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont
+ occupé; quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'île de
+ Sasseno, ils ont vite été rappelés à l'ordre par une double injonction
+ de l'Italie et de l'Autriche.</p>
+
+ <p>A Durazzo, au contraire, les Serbes ont poussé une avant-garde
+ venue de Monastir par la vallée du Scoumbi; ces troupes ont occupé
+ quelque temps le pays, puis ont dû se retirer, laissant aux autorités
+ locales établies avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un
+ cuisant regret qu'elles ont quitté ce centre commercial de l'Albanie,
+ devenu la capitale du nouveau royaume.</p>
+
+ <p>Durazzo est une très vieille cité, où les Romains avaient déjà un
+ établissement important que rappellent les ruines d'un vieux château
+ qui dresse ses pierres effritées au sommet de la colline, sur les
+ flancs de laquelle la ville est construite en amphithéâtre.</p>
+
+ <p>Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne
+ chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent
+ la côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe
+ montagneuse, sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue
+ vers l'est en se protégeant le plus possible contre les vents du large
+ derrière la colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en
+ quelque sorte, ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées
+ qui ressortent sur le fond vert des hauteurs.</p>
+
+ <p>C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise,
+ à la seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou
+ italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu
+ d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus
+ importantes villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia,
+ El-Bassam, jadis Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les
+ fertiles vallées de Dibra et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les
+ plus peuplées, les plus prospères et les plus cultivées de l'Albanie
+ trouvent ici leur débouché et leur marché; les produits de la
+ basse-cour (les volailles et les oeufs), les produits de l'élevage
+ (les peaux et la laine) sont vendus ici aux comptoirs et aux marchands
+ qui font commerce avec Bari et surtout avec Trieste.</p>
+
+ <p>La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte
+ albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu,
+ protégée contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en
+ relation directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès
+ l'antiquité ce lieu ait été choisi comme point de départ d'une des
+ grandes voies de communication de l'Empire romain, dont il demeure
+ encore aujourd'hui des traces importantes. Une des roules militaires
+ les plus connues du monde ancien, la <i>via Ignalia</i> si souvent
+ parcourue par les légions romaines qui se rendaient du Latium à
+ Byzance, partait de Durazzo (Dirakium), passait à Cavaja, rencontrait
+ à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui venait de Vallona (alors
+ Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la vallée du Scoumbi. On
+ retrouve des restes de l'antique route à partir de Cavaja, des murs de
+ soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux, notamment dans la
+ gorge entre Cavaja et Pekinj. La <i>via Ignalia</i> gagnait ensuite
+ El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait la
+ vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait
+ Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit
+ souvent, la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin,
+ dénommé Lin sur la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la
+ rive ouest du lac d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et
+ Byzance.</p>
+
+ <p>Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la
+ nature que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les
+ armées; pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai
+ M. Victor Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le
+ correspondant du <i>Chicago Daily News</i>, en 1913, et c'est par
+ cette voie que l'armée turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des
+ Serbes, puis que les armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle
+ est demeurée une des voies principales du commerce local en Albanie;
+ entre Durazzo et El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi
+ bien que de voyageurs se continue toute l'année; il est fait
+ actuellement par des voitures du pays qui transportent 300 à 400
+ kilogrammes; elles mettent quatre jours à couvrir la distance qui
+ sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois jours seulement au
+ retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres d'altitude; le prix de
+ transport est d'environ 20 piastres par 100 kilogrammes et l'on me dit
+ que le commerce est assez actif.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration,
+ était donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était
+ assez naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de
+ ligne, pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps
+ du régime turc, la société allemande de la voie ferrée
+ Monastir-Salonique réclamait-elle le droit de continuer son rail de
+ Monastir à Durazzo; comme je l'ai exposé dans <i>l'Albanie
+ inconnue</i>, la Turquie n'accorda de concession en Albanie qu'à une
+ société française, pour l'établissement d'une voie partant de
+ l'ancienne frontière serbe et atteignant l'Adriatique au sud de
+ Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra, Okrida et Koritza; il
+ était prévu que cette artère centrale aurait deux raccords latéraux,
+ l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers Monastir, à l'est.</p>
+
+ <p>Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont
+ pas été jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus
+ influents à Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ,
+ et sans doute leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens
+ préféraient et préféreront encore Durazzo, où leur action est plus
+ soutenue. Le projet autrichien n'est rien autre chose que la réfection
+ de la voie romaine par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un
+ affluent secondaire, on atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le
+ lac d'Okrida; un tunnel de trois kilomètres relierait le fond de la
+ vallée avec la pente en face d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna,
+ il suffirait de se servir de la route actuelle toujours
+ carrossable.</p>
+
+ <p>J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés;
+ jusqu'à El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans
+ difficulté; c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il
+ en est de même d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur
+ la carte; c'est là que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée
+ qui fait vers le nord un coude très marqué, escalade la montagne et ne
+ rejoint le fleuve qu'à Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont
+ écroulé, une route carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un
+ affluent du Scoumbi; il suffit de la suivre et de franchir la croupe
+ du Cafa Sane pour atteindre le lac d'Okrida; entre le pont sur le
+ Scoumbi et Koukous la vallée permet l'établissement d'une voie de
+ communication; quand j'ai effectué ce trajet, des soldats en punition
+ travaillaient à la construction de cette route; les gorges sont très
+ loin d'avoir l'importance, l'escarpement et la longueur de celles du
+ Drin. On peut donc estimer qu'un tel projet n'est pas difficile à
+ réaliser.</p>
+
+ <p>Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la
+ première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du
+ Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la
+ voie franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres
+ environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit
+ ci-dessus.</p>
+
+ <p>L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de
+ Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du
+ Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à
+ Verria sur la ligne de Salonique.</p>
+
+ <p>Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes
+ empruntent les principales voies de communication de l'Albanie du
+ centre et du sud, qui desservent depuis longtemps, par de mauvais
+ sentiers, il est vrai, les centres de population du pays: Cavaja,
+ Pekinj, El-Bassam, Berat, Koritza, et les réunissent aux deux
+ principaux ports de Durazzo et de Vallona; si l'on y ajoute les
+ vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi, avec les deux villes de Tirana
+ et de Kroia, situées à moins de douze heures de cheval de Durazzo, on
+ peut se représenter la répartition des groupes les plus compacts et
+ les plus nombreux d'habitants de l'Albanie indépendante.</p>
+
+ <p>Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de
+ ce nom sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces
+ différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans
+ toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent
+ leurs formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée
+ du Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements
+ importants.</p>
+
+ <p>Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter
+ l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie
+ de Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur
+ Kroia; la mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement
+ de Durazzo à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du
+ sentier qui réunit par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison
+ d'El-Bassam à Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir
+ la route vers Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à
+ Bérat et El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza.</p>
+
+ <p>Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications
+ et la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus
+ cultivées du pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au
+ nord Durazzo, Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et
+ Scutari. On voit par ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam
+ et Tirana dans une moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers
+ les diverses parties de l'Albanie.</p>
+
+ <p>Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au
+ moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à
+ établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de
+ fer; des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus
+ qu'il ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne
+ comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le
+ centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des
+ terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient
+ pas alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer;
+ même reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud
+ les Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne
+ dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus
+ grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du
+ Danube-Adriatique.</p>
+
+ <p>Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic
+ insuffisant dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut
+ espérer un afflux de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et
+ du Danube dirigés en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes
+ les autres lignes il paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de
+ charger les finances du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement
+ des routes principales, la concession de services automobiles, la mise
+ en valeur progressive du pays devraient être les premiers articles du
+ programme économique du nouveau gouvernement; le rail viendrait
+ ensuite en son temps.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à
+ Durazzo que j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage;
+ des piécettes et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps,
+ sortent des montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de
+ Durazzo où l'on continue de les accepter; aussi est-ce pour le
+ voyageur le plus difficile problème que celui de la monnaie; il fera
+ bien de le laisser résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son
+ drogman, en attendant qu'une réforme soit apportée.</p>
+
+ <p>Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant
+ d'Albanie&mdash;les sarafs exceptés&mdash;en disant que nulle réforme
+ n'est plus nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du
+ pays, on en sent le vif besoin. L'établissement des voies de
+ communication et la réforme monétaire sont les deux premières
+ questions que doit résoudre le gouvernement albanais.</p>
+
+ <p>La question de la monnaie et du change est simple dans ses données,
+ si elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui
+ passe à Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que
+ lui cause le compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas
+ insurmontable; la livre turque a un change régulier et se divise en
+ 108 piastres; on sait que les pièces d'argent en circulation valent 1,
+ 2, 5 et 20 piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé
+ que celui de la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du
+ change intérieur; il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent,
+ c'est-à-dire de piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là
+ est née l'industrie des «sarafs» ou changeurs, généralement petits
+ banquiers juifs ou arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou
+ des medjidié (c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant
+ l'apparence d'un écu), et si vous réclamez des piastrines en échange,
+ on vous retiendra un acompte de 2 piastres à la livre; par exemple, on
+ ne vous donnera à peu près votre compte de 108 que si vous acceptez 5
+ medjidié, c'est-à-dire 100 piastres, et 7 piastrines, la huitième
+ étant gardée en tout ou en partie comme prime du change.</p>
+
+ <p>Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul
+ devient un effroyable casse-tête chinois; selon les coutumes locales
+ et les administrations, la livre turque se divise en effet en un
+ nombre différent de piastres; il en est de même du medjidié; mais
+ cette division différente n'est qu'une division de compte.</p>
+
+ <p>Un exemple est nécessaire: la piastrine est une petite monnaie
+ d'argent valant 1 piastre; que la livre soit à 104, 108, 124 piastres,
+ on ne donne au change que la même quantité matérielle de piastrines;
+ si l'on exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piécettes,
+ on n'en donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.</p>
+
+ <p>Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre
+ turque on vous impose d'abord des medjidié et on complète par des
+ piastrines d'une ou deux piastres; dès lors, à Constantinople, pour
+ une livre comptée à 108, on vous donne 5 medjidié comptés chacun à 20,
+ au total 100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit
+ 107 à 107,5; ailleurs, pour une livre comptée 124, on vous change 5
+ medjidié comptés chacun 23, au total 115 et 7 à 7 piastrines et demie,
+ soit 122 à 122,5, le complément constituant le bénéfice du changeur;
+ ainsi, ce qui diffère, c'est seulement la manière de compter et le
+ bénéfice du changeur.</p>
+
+ <p>Mais cet enchevêtrement de compte complique toute transaction, et
+ ces différences sont très sensibles; ainsi, à Constantinople et dans
+ les chemins de fer, la livre est à 108 et le medjidié à 20; pour les
+ impôts et à la douane, la livre est à 103 un quart et le medjidié à
+ 19; pour les autres caisses publiques, pour les opérations des banques
+ locales et une partie du grand commerce, la livre est à 100 et le
+ medjidié à 18 et demi; pour les échanges commerciaux des bazars et des
+ marchés, le compte diffère de ville à ville et de village à village;
+ dans beaucoup de villes de l'intérieur, la livre est à 124 et le
+ medjidié à 23; ailleurs le change varie de 116 à 124 selon les lieux;
+ dès lors la première question à poser dans un pays, c'est de demander
+ la valeur de compte de la livre turque.</p>
+
+ <p>Mais cette complication ne suffît pas: à Constantinople les pièces
+ de 1, 2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en
+ argent; les trois dernières rappellent nos pièces de fr. 50, 1 franc
+ et 5 francs, la première étant comme une demi-pièce de fr. 50; mais, à
+ l'intérieur et notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies
+ divisionnaires aux formes les plus archaïques; je reçois au marché de
+ Durazzo des pièces larges comme des écus et minces comme une feuille
+ de papier; l'oeil de l'étranger ignore si elles sont en argent ou en
+ bronze, car il y en a des deux types, et cependant dans le premier cas
+ elle vaut 2 piastres ou 2 piastres et demie et dans le second, ce
+ n'est qu'un sou ou deux; mon drogman, comme il n'est pas de la ville,
+ les distingue mal et mon guide me recommande de m'en défaire de suite;
+ elles risqueraient en effet de n'être pas acceptées dans les
+ transactions commerciales à dix lieues d'ici; même sur place elles
+ sont parfois refusées par les caisses officielles.</p>
+
+ <p>Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opère pas toujours
+ d'après la livre turque comme base, valant de 23 à 24 francs, mais
+ d'après trois monnaies d'or ayant également cours en Albanie et y
+ étant acceptées: la livre turque, la pièce de 20 francs qu'on appelle
+ toujours le «Napoléon» et la livre sterling; les deux premières sont
+ connues partout et le Napoléon circule même, au moins en Albanie, plus
+ que la livre turque. Dès lors, si vous touchez une valeur de 500
+ francs, on vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune
+ d'elles, il faudra vous renseigner pour connaître le change intérieur;
+ à chaque paiement important, vous êtes obligé de procéder à des
+ calculs longs, compliqués et bizarres, puis à discuter le bénéfice du
+ changeur, enfin à distinguer entre les pièces de tous types qu'on vous
+ donne comme piastrine, demi-piastrine, double-piastrine,
+ double-piastrine et demie, <i>etc.</i>; c'est presque aussi difficile
+ que de parler albanais!</p>
+
+ <p>Ces brèves explications suffisent à montrer le trouble que jette
+ une telle monnaie dans les transactions commerciales. Une réforme est
+ urgente: elle serait facilitée dans son application par l'usage
+ général, dans toute l'Albanie, du Napoléon: dans la tribu la plus
+ reculée, j'ai trouvé la connaissance exacte de sa valeur.</p>
+
+ <p>La réforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de
+ faciliter les comptes et de gagner un temps précieux; elle supprimera
+ le gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de
+ l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent
+ facilement s'entendre pour raréfier plus encore et artificiellement
+ cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et
+ accroître ainsi les bénéfices du change intérieur; de même, en se
+ servant des conditions naturelles d'échange, ils transportent la
+ petite monnaie des lieux où ils l'achètent à meilleur compte aux lieux
+ où ils la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour
+ seule base la complication du système monétaire et la trop petite
+ quantité de monnaies divisionnaires mises sur le marché par l'État. Il
+ est naturel que, nulle part plus que dans le centre commercial de
+ Durazzo, on ne sente les vices d'un tel régime et la nécessité d'une
+ réforme.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_III'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE III</h2>
+
+ <h3>TIRANA LA VERTE</h3>
+ <br>
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan || Au
+ tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les ambitions des
+ Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses terres, les
+ cultures || Les métayers et les paysans || Le retour d'Essad.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de
+ tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la
+ température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein
+ midi et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et
+ conserve la chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers
+ les verdures et les sources dont la rive adriatique est privée.</p>
+
+ <p>Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur
+ demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus
+ jolies villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages
+ et sa fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison
+ de campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y
+ entretiennent la fraîcheur.</p>
+
+ <p>Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la
+ route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une
+ des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée
+ en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet
+ à cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures
+ du soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons
+ d'abord la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la
+ mer et des marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt
+ nous quittons la région des sables et des alluvions côtières; un dos
+ de pays faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à
+ plein bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.</p>
+
+ <p>Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak
+ sur la carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible
+ sans un pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui
+ que le village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de
+ l'horizon et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de
+ l'escorte font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à
+ l'usage des passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui
+ étalent en plein vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac
+ haché; l'or brillant des raisins et des poires ne le cède pas à l'or
+ mat des copeaux de tabac blond, et si les uns sont succulents, l'autre
+ est parfumé et mérite la célébrité dont il jouit.</p>
+
+ <p>Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée
+ d'un verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys,
+ quoique musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons
+ la nuit tombante; la route franchit des collines basses, dont les
+ terres sont cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les
+ points brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée
+ de Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas
+ l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible
+ derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à
+ chaque instant toucher à la ville que quelque lumière semble
+ découvrir; mais ce ne sont que fermes défendues contre les vents du
+ nord par les branches serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de
+ la nuit, nous accélérons le pas des bêtes et enfin, vers onze heures
+ et demie, nous atteignons une des portes de la ville; notre caravane
+ fait un bruit extrême dans la cité endormie; sur le pavé inégal, nos
+ chevaux trébuchent et font résonner leurs pas et les bagages dont ils
+ sont chargés; quelques ombres passent encore, quelques silhouettes se
+ montrent aux fenêtres, et de-ci, de-là, une lumière jette sa clarté
+ par la porte d'une maison ou par les volets mal joints; le consul
+ d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a prévenu qu'il me donnerait
+ l'hospitalité, mais ce n'est point besogne aisée que de trouver sa
+ maison de campagne; pour se tirer d'embarras, les gens de mon escorte
+ frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font ouvrir et désigner la
+ demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par toutes les rues de
+ Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat italien.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de
+ petites villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous
+ suivons ses rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas
+ et mon drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande
+ mosquée; au premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée
+ que traversent quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses
+ cachent sous leurs portiques des étalages; au fond, sur un
+ terre-plein, la mosquée avance ses cinq porches que domine à peine la
+ blancheur de son dôme; à droite, le minaret pique le ciel de son
+ aiguille et, sur la gauche, séparée de la mosquée de quelques mètres
+ seulement, une tour de ville, comme un beffroi de nos vieilles cités,
+ dresse à quinze mètres de hauteur son horloge et ses cloches.</p>
+
+ <p>Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et
+ quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où
+ poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès
+ voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur
+ noir feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme
+ des pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et
+ brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la
+ route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes
+ des basses-cours voisines qui y picorent.</p>
+
+ <p>Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges
+ dalles de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne
+ est élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la
+ signification en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept
+ joue-t-il son rôle dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau
+ de l'illustre famille des Toptan; sous ces dalles énormes, les
+ descendants des Toptan déposent les restes des générations qui
+ disparaissent, et ce monument funéraire n'est pas sans grandeur ni
+ sans effet décoratif.</p>
+
+ <p>Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants
+ qui entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges
+ défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de
+ laine blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la
+ taille par une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que
+ recouvre souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro
+ brodé; beaucoup vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales
+ souples en peau, épaisse et solide.</p>
+
+ <p>Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux
+ tziganes, qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les
+ Albanais n'aiment pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens
+ d'ici mettent-ils la main au collet des deux nomades et les
+ expédient-ils hors de la ville.</p>
+
+ <p>Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de
+ beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle
+ n'a presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue
+ est livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons
+ voisines: oies, canards et poules vont et viennent, picorent et
+ gloussent, s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays,
+ qui en sont les vrais moyens de communication, transportent par les
+ rues leurs charges de marchandises ou leurs voyageurs.</p>
+
+ <p>Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se
+ presse le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes
+ pastèques; le long de la petite rivière, des étalages sont dressés
+ sous de pauvres toitures que supportent des pieux, entre lesquels de
+ grossières étoffes sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent
+ autour de ces baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute
+ claire; d'autres au fond de la boutique dorment sur de gros sacs;
+ d'autres s'emploient avec leurs parents à faire l'article aux Albanais
+ qui passent; pour deux sous, ils vendent une pastèque qui remplit un
+ plat et pour trois sous des melons odoriférants et mûrs, qui poussent
+ dans les fermes voisines.</p>
+
+ <p>Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la
+ circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits
+ de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent
+ leur porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le
+ rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la
+ peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et
+ on incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à
+ vendre, des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de
+ laine blanche et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le
+ commerce s'en ressent.</p>
+
+ <p>En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de
+ Tirana sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles
+ arrachées; contre le soubassement de ses portiques les villageois des
+ environs ont amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels
+ ils s'assoient à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres
+ voisins, les chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures
+ garées: c'est le marché aux fruits; poires et raisins, melons et
+ pastèques, figues et olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie
+ qu'est la vallée de Tirana.</p>
+
+ <p>Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux
+ cawas du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques
+ vieux Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à
+ longues manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large
+ ceinture; un petit boléro étroit laisse une large chaîne d'argent
+ s'étaler sur la poitrine; dans la ceinture quelques armes complètent
+ le costume: un pistolet à la crosse de cuivre, un poignard au manche
+ incrusté d'argent.</p>
+
+ <p>Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont
+ sur l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les
+ rues de Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la
+ rivière; par eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents
+ mètres, on ne voit que leur épais feuillage et une herbe verte et
+ fraîche qui dénonce l'eau courante.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad
+ Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi
+ Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa
+ proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie
+ et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan.
+ Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les
+ plus illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona,
+ comme celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie,
+ comme celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa
+ puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté
+ Tirana et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie,
+ dont les chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk
+ Pacha, Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad
+ Pacha.</p>
+
+ <p>J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille,
+ Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais
+ d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous
+ allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux
+ portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison
+ basse et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste;
+ là-bas, sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques
+ familiers; il vient de subir un accident, garde encore la jambe
+ allongée et peut difficilement faire quelques pas.</p>
+
+ <p>Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue
+ canne mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de
+ l'âge. Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les
+ yeux perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même
+ d'astuce; mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas
+ ce vernis qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses
+ d'Occident et la vision directe de nos villes et de notre
+ civilisation. On sent en lui l'homme de guerre, énergique, déterminé,
+ brutal, mais moins délié peut-être que d'autres beys d'ici ou
+ d'ailleurs.</p>
+
+ <p>Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et
+ Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la
+ flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à
+ eux; ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils
+ avaient fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service
+ militaire, l'usage de la langue turque comme langue officielle et
+ langue de l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de
+ la langue albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient
+ entièrement désintéressés du congrès et ignoraient presque ses
+ résolutions; mais ceux du centre et du sud jugeaient une riposte
+ nécessaire et, contre le gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et
+ leur nationalité, ils décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de
+ l'Albanie, un congrès purement albanais où les revendications du pays
+ seraient proclamées. Les Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de
+ Tirana étaient à la tête du mouvement; Essad Pacha y était tout
+ acquis.</p>
+
+ <p>Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un
+ moyen qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut
+ point la colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana
+ Hussein bey Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et
+ lui prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée
+ d'ailleurs par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais
+ fonctionnaire docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des
+ paysans contre leurs seigneurs, la population des artisans contre les
+ beys; les agents des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient
+ dans les marchés et partout annonçaient que le gouvernement prendrait
+ la terre aux beys pour la diviser entre le peuple, si le peuple était
+ fidèle aux ordres de la Sublime Porte.</p>
+
+ <p>Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils
+ avaient fini par répandre dans certains villages un véritable esprit
+ d'hostilité contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder
+ leurs clubs, centre de réunion contre la politique turque, et que le
+ pouvoir résolut de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de
+ cette agitation; il amassa la population dans plusieurs villages des
+ environs, la conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et
+ laissa des scènes de désordre se produire; sous prétexte de calmer les
+ esprits, il décida la clôture de tous les clubs.</p>
+
+ <p>Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence
+ héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie
+ une véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et
+ l'influence antagoniste des beys, c'est une question que les
+ événements n'ont pas laissé poser; mais on devine le ressentiment des
+ beys et, si l'on songe que c'est à Tirana que cette politique s'est
+ surtout affirmée, on peut facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad
+ Pacha à l'égard de la Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement
+ de la Turquie tout court.</p>
+
+ <p>De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute
+ passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion
+ inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes
+ ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et
+ voisines, sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut,
+ où doit être le centre de réunion des éléments albanais du nord, du
+ sud et de l'est; c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais,
+ Compiègne ou Paris avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme
+ jadis Rouen était le port sur la Manche. C'est là que les tendances
+ diverses ont des points de contact; Toscs du sud, Guègues du nord
+ orthodoxes, musulmans, catholiques, tous sont présents de Durazzo à
+ El-Bassam sur les bords du Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La
+ nature a dicté le choix; c'est là que l'Albanie autonome devait
+ établir sa capitale. Vallona et Scutari sont aux extrémités du pays,
+ sans contact, ni connaissance des autres régions lointaines; à
+ Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas un catholique ne demeure;
+ ici et là, des gouvernements de partis peuvent s'organiser; mais pour
+ qu'un pouvoir central et national soit capable de durer, c'est dans la
+ région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou même Kroia qu'il doit
+ fixer sa résidence.</p>
+
+ <p>Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl
+ Kemal n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys
+ d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds
+ partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà
+ excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie
+ d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait
+ été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour
+ l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il
+ avait toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec
+ l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se
+ piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte
+ et très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot
+ qui termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision
+ était tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».</p>
+
+ <p>Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il
+ n'est pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne
+ pouvait oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.</p>
+
+ <p>Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo;
+ il avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg;
+ vint en 1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le
+ pouvoir dans la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en
+ gage d'amitié; il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui
+ emmenèrent avec eux un enfant issu du mariage de la soeur de
+ Scanderbeg; un des officiers de la maison des Topia le suivit dans sa
+ captivité, l'éleva et ce fut Ali bey, fondateur de la famille des
+ Toptan. Ces souvenirs vivent encore dans la mémoire de ses descendants
+ et je me souviens de l'intérêt et de la fierté avec lesquels mon
+ interlocuteur me montrait un arbre généalogique où toute la
+ descendance était exactement marquée.</p>
+
+ <p>Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le
+ premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles
+ d'Anjou et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait
+ retrouvé des armes portant la barre, signe de la bâtardise.</p>
+
+ <p>Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de
+ famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par
+ ses alliances et ses relations, par son influence sociale et
+ traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé;
+ des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout,
+ les débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps;
+ n'est-ce point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet
+ avait-il plus d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant
+ ses pairs en Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument
+ sur sa tête la couronne vacante.</p>
+
+ <p>Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher
+ toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il
+ longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le
+ succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité
+ passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux
+ l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation
+ des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg
+ veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur
+ famille.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Parmi tous les Toptan,&mdash;et il y en a aujourd'hui plus de
+ quinze familles,&mdash;Refik bey est le plus ouvert peut-être aux
+ choses du dehors et le plus averti; on m'avait recommandé à lui
+ chaudement et tout un jour nous nous promenâmes à travers Tirana et
+ ses environs; c'est un homme de quarante ans à peine, de taille
+ moyenne, bien pris dans un vêtement à l'européenne qui paraît venir
+ tout droit de Londres: la culotte de cheval serrée dans des guêtres de
+ cuir et la veste qui le moule, terminée par un col de linge, lui
+ donnent l'allure d'un parfait gentleman; les yeux sont bruns, le
+ regard fin et énergique, la moustache châtain clair, la peau dorée par
+ le soleil; Refik cause avec plaisir des choses d'Occident qu'il a vues
+ et même de Paris qu'il a visité avec un drogman; il est délégué de
+ Tirana avec un hodja et un effendi villageois au congrès d'El-Bassam
+ et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental ne renierait pas:
+ des valises de cuir, un lit de campagne, une moustiquaire; le tout va
+ être chargé sur des chevaux et la caravane doit se mettre en route le
+ soir même.</p>
+
+ <p>Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi
+ la situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la
+ ville il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages,
+ généralement très cultivés et très prospères; sur ce nombre une
+ vingtaine sont, avec leurs terres et leurs habitants, la propriété des
+ beys et surtout des Toptan: Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la
+ famille, qui a atteint la cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont
+ l'oncle Fadil Pacha (Fasil en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.;
+ les autres villages fournissent aussi des cultivateurs aux beys et
+ souvent un fermier est en même temps petit propriétaire; généralement
+ il loue son bien et continue à travailler les terres beylicales.</p>
+
+ <p>Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont
+ ses métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété,
+ travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne
+ reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud
+ de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se
+ fait par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des
+ beys sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent
+ orthodoxe et d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici,
+ cultivateurs et beys sont de même religion et de même origine; aussi
+ le régime féodal est-il atténué dans une très forte mesure.</p>
+
+ <p>Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys
+ pauvres résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan
+ la moitié de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent
+ que le tiers.</p>
+
+ <p>A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers
+ agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en
+ valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée
+ est de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs
+ représente un pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en
+ outre, on leur doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage
+ ou 20 paras pour en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un
+ espace dont la circonférence peut être parcourue en trois heures de
+ temps environ. Il y cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite,
+ du maïs dont la récolte est la plus importante; il m'en montre les
+ magnifiques tiges, qui n'ont leurs pareilles que dans la Macédoine et
+ en Vieille-Serbie; l'avoine et l'orge viennent aussi assez bien; il
+ possède également de grandes forêts et de beaux pâturages. Ces
+ derniers sont loués à part à des paysans; le bey en effet n'a pas de
+ bétail, qui appartient aux métayers et aux cultivateurs indépendants;
+ les uns et les autres louent ces herbages à Refik qui reçoit d'eux de
+ ce chef 120 livres turques.</p>
+
+ <p>Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000
+ napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et
+ cherche à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me
+ confesse-t-il, il faudra sans doute des dizaines ou des centaines
+ d'années pour ouvrir les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler
+ selon les anciens systèmes.</p>
+
+ <p>C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les
+ Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur
+ appui imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier
+ que soit le procédé, il faillit réussir; les émissaires des
+ Jeunes-Turcs disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande
+ une trop grosse partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos
+ pâturages, il a volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à
+ la raison, mais pour vous faire comprendre de nous, pour que vos
+ plaintes nous parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut
+ qu'elles soient en turc; apprenez le turc.»</p>
+
+ <p>Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les
+ Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir,
+ laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que
+ l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de
+ l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui
+ s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne
+ connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est
+ voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer
+ contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit
+ devenir la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.</p>
+
+ <p>Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et
+ 1910; à cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs,
+ l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se
+ lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie,
+ disait-il, trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une
+ armée, par la route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari,
+ rentre en maître. Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va
+ devenir un des centres d'action dans l'Albanie autonome.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_IV'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+ <h3>A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès
+ albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question
+ politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La
+ situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie religieuse
+ || La nécessité d'un accord entre catholiques et musulmans.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des
+ délégués arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les
+ représentants des villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient
+ continuel dans la demeure du président du Congrès, Derwisch bey;
+ chaque nouvel arrivant ne manque pas de le saluer et les conversations
+ s'ébauchent dans la grande cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa
+ demeure est composée de deux bâtiments situés de chaque côté de cette
+ cour; l'un est le haremlik plein de luxe et de bibelots, réservé aux
+ femmes et aux enfants; l'autre est le selamlik, où les hommes ont
+ accès.</p>
+
+ <p>Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont
+ disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement
+ du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une
+ douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et
+ engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique
+ d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il
+ accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial
+ et reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.</p>
+
+ <p>L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop
+ de cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave
+ s'est introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces
+ rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première
+ politesse. Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le
+ maître: quand ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis
+ s'inclinent, abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la
+ poussière du sol, puis touchent de leurs doigts leur front et leur
+ bouche. Chaque fois qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet
+ quelconque, le respect veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant
+ la main à la poitrine, et ils doivent n'approcher que pieds nus ou
+ chaussés de laine.</p>
+
+ <p>Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent;
+ ils s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là
+ et en cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se
+ joue.</p>
+
+ <p>Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme
+ de quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette
+ s'ouvrant sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme
+ coiffure un polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo
+ albanais de laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache
+ courte et châtain foncé, il présente une physionomie étrange
+ qu'animent des yeux gris clair toujours en mouvement; aimant la
+ parole, prodigue de ses gestes, agile et presque fiévreux, il se
+ dépense, cause, harangue, interpelle, va, vient, attend les nouvelles,
+ et se montre plein de joie aux noms des arrivants. Il me présente ses
+ deux frères, Kiamil bey et Hassan bey, s'excuse de ne pouvoir me
+ consacrer tout son temps, mais ses frères, me dit-il, le remplaceront
+ et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité dans sa demeure.</p>
+
+ <p>Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de
+ noir avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade
+ journalière; tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil
+ me fait entrer au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur
+ des tapis; puis il m'invite à venir avec son frère autour d'une table,
+ où l'on a préparé notre dîner.</p>
+
+ <p>Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les
+ plus avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch
+ bey est le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première
+ d'El-Bassam et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque
+ sauvage, de Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à
+ table et quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat
+ de cuivre et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des
+ assistants; puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été
+ coupés des foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre
+ est ensuite présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque
+ repas et chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier
+ plat; les Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le
+ boeuf, mais jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est
+ alors une suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme
+ un gâteau, avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des
+ aubergines sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on
+ dénomme des cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le
+ riz remplace la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les
+ entremets, des beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et
+ nourrissants et pour finir, le meilleur du repas, des pêches
+ succulentes et juteuses, comme on croit n'en trouver qu'en France, et
+ des raisins dorés et exquis.</p>
+
+ <p>Quelle abondance,&mdash;et quel estomac est nécessaire pour faire
+ honneur à une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des
+ assiettes et des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque
+ invité a son couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi
+ faut-il qu'il n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des
+ assistants se fait servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi
+ pendant tout le repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne
+ changent pas, prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?</p>
+
+ <p>Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les
+ serviteurs sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la
+ nuit coule, coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se
+ pressent pour être au lever du soleil à l'ouverture du congrès
+ albanais.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date:
+ c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais,
+ qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils
+ sont là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur
+ ville, venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre
+ et propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un
+ fonctionnaire du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal
+ albanais de cette ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et
+ représentant le club de Constantinople et celui de Salonique; voici
+ Refik bey, de Tirana, délégué par le club de Tirana avec un hodja et
+ un paysan; voici Kyrias, délégué de Monastir, qui m'interpelle en
+ anglais et me présente une carte où est inscrit: «George D. Kyrias,
+ <i>sub-agent of the B. and F.B. Society and Honorary Dragoman of the
+ Austro-Hungarian Consulate</i>»; voici Alex, le délégué de Cavaja, un
+ Albanais de religion orthodoxe, qui parle un peu français et est
+ représentant d'une maison de machines américaines; voici des hodja,
+ des paysans, des commerçants, des beys; mais ce sont les beys qui ont
+ pris la direction et la tête du mouvement et du congrès, qui le
+ dominent et qui l'inspirent.</p>
+
+ <p>C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais
+ existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils
+ ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution
+ jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans
+ l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces
+ nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane;
+ chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi
+ été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants
+ et fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps
+ le club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour
+ de l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du
+ pays, le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les
+ Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à
+ Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait
+ être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant
+ le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un
+ millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes.
+ Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon
+ sa richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres;
+ la cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs
+ n'ont pu introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club
+ comprend toutes les classes de la population: beys, commerçants,
+ paysans, et représente toute l'activité du pays.</p>
+
+ <p>Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles
+ albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore
+ inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays;
+ dans des conversations particulières, des questions fort importantes
+ furent certainement agitées, comme celle des religions, des journaux
+ et des rapports avec le gouvernement turc.</p>
+
+ <p>Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget,
+ une pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des
+ écoles. Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les
+ clubs de chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien
+ des écoles et la propagande; en outre, on sollicitait des
+ souscriptions particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik
+ bey versa 250 livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en
+ Suède, envoya une grosse somme pour fonder un institut, des
+ bibliothèques et cinquante écoles; on espère de cette manière
+ recueillir des fonds importants.</p>
+
+ <p>La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à
+ l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut
+ unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans
+ une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.</p>
+
+ <p>Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas
+ un pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une
+ population n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de
+ toute instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le
+ résultat voulu de la politique de Constantinople, qui entendait priver
+ l'Albanie de toute voie de communication, de toute connaissance de
+ l'extérieur, de tout contact avec le dehors et qui par cette méthode
+ pensait assurer plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah.
+ Les écoles étaient suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en
+ albanais proscrite.</p>
+
+ <p>Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand
+ rénovateur d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en
+ conçoivent l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à
+ commencer par l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc
+ décidé d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour
+ former des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction
+ sera la langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui
+ seront peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met
+ le Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra,
+ organisé par les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la
+ langue turque sera apprise comme langue secondaire seulement et en
+ même temps que deux langues occidentales.</p>
+
+ <p>On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales
+ choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de
+ l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à
+ des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien
+ seraient choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu
+ l'attention du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été
+ adoptés.</p>
+
+ <p>Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous
+ ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue
+ est la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs
+ l'Albanie a des relations anciennes avec les pays latins, dont la
+ France est le premier, et cette influence s'est fait sentir jusque
+ dans notre langue; en albanais, nous avons un assez grand nombre de
+ mots qui trahissent leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi),
+ pril (avril), mars (mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc
+ (pêche), porte (porte), poule (poule), etc...»; et Derwisch bey
+ concluait: «Nous ne pouvions pas ne pas choisir le français; quant à
+ l'anglais, ajoutait-il, nous avons été plus hésitants, mais il nous a
+ semblé que, pour le commerce, c'était encore cette langue que nous
+ devions préférer.»</p>
+
+ <p>Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir
+ 600 élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons
+ par an. Son principal office, les premières années, sera de former les
+ instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires.
+ Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans
+ tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur
+ ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront
+ instituteurs et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme
+ instituteur pour Tirana.</p>
+
+ <p>On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents
+ pour instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique
+ d'Abdul Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et
+ sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions
+ intestines?</p>
+
+ <p>La question de la presse a fait l'objet de conversations
+ nombreuses, sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en
+ 1908, les journaux albanais ont été presque uniquement publiés hors de
+ l'Albanie et hors de la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans
+ l'Empire, et l'on peut dire que leur divulgation en Albanie est encore
+ infime. C'est ainsi que paraissent ou qu'ont paru&mdash;car certains
+ de ces journaux ont cessé leur publication&mdash;<i>Rruféja</i>
+ (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum, <i>Shqypëja é
+ Shqypëuis</i> (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, <i>Dielli</i> (le
+ Soleil) a Boston, <i>Vatra</i> (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny
+ en Égypte, <i>Albania</i> à Londres, <i>Skkopi</i> (le Bâton) au
+ Caire, enfin à Rome <i>la Natione Albanese</i>, qui paraît en italien
+ et qui, n'étant pas dirigé par un Albanais, est suspect aux indigènes.
+ Les dernières années, quelques autres journaux ont commencé une
+ propagande albanaise dans le pays même: <i>Lirya</i> (Liberté) dirigé
+ par Midhat bey, à Salonique, et <i>Dituria</i> (Science), périodique
+ publié aussi à Salonique, Korica, qui paraît à Koritza, ainsi que
+ <i>Lidja ordodokse</i> (l'Union orthodoxe), le seul de tous ces
+ organes qui soit orthodoxe grec, enfin <i>Zkuim 'i Shkipericse</i>
+ (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par semaine en
+ albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître un grand
+ journal à Monastir sous le nom de <i>Bashkim i Kombil</i> (Union
+ Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.</p>
+
+ <p>La question politique proprement dite était présente à l'esprit de
+ tous, mais son acuité même empêchait toute discussion publique.
+ Toutefois un des principaux membres du congrès, qu'il me paraît
+ inutile de nommer, me traçait le tableau suivant des échanges de vues
+ entre délégués: on reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de
+ l'influence; cette influence s'étend surtout chez les Toscs, de
+ Vallona à Bérat et même à El-Bassam; mais beaucoup le tiennent en
+ suspicion, les uns parce qu'il a été anti-turc et a travaillé jadis à
+ l'indépendance de l'Albanie; d'autres parce qu'il a des accointances
+ étrangères qui leur paraissent suspectes, d'autres parce qu'il s'est
+ efforcé naguère d'attiser le fanatisme musulman contre les orthodoxes,
+ alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami de ces derniers; d'autres
+ enfin par rivalité d'influence.</p>
+
+ <p>Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et
+ désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de
+ leur peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays,
+ beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation
+ d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait
+ nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie
+ bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire
+ nous-mêmes; or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors
+ que le monde entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en
+ toute chose, nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer,
+ ni un kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien;
+ en retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans
+ argent? et nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun
+ fonds monnayé; notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il
+ faut une mise à fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente
+ ans, par politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire
+ à l'intérêt de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix
+ ou vingt ans, quand notre pays se sera développé économiquement, nous
+ pourrons désirer utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il
+ nous faudrait, c'est seulement une constitution avec sa triple
+ garantie: liberté pour nos écoles, nos clubs, notre langue; égalité
+ dans l'attribution des dépenses du budget avec les autres vilayets
+ turcs; fraternité, c'est-à-dire traitement fraternel des Albanais par
+ les Turcs qui les ont privés de tout depuis des siècles. Nos libertés
+ politiques, la protection de notre nationalité, notre régénération
+ économique: c'est tout ce qu'il faut pour l'instant à la jeune
+ Albanie; si l'on veut trop vite en faire une grande personne, elle
+ mourra de consomption; l'indépendance pourrait être la mort de
+ l'Albanie.»</p>
+
+ <p>Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les
+ difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la
+ réalité en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers
+ la religion musulmane à une tolérance sincère envers la religion
+ catholique et la religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner
+ d'un croissant le drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en
+ relief quand je photographiais les principaux personnages devant le
+ drapeau déployé; je l'ai vu entourer les hodza d'une considération
+ particulière; j'ai senti tout le respect que les beys portaient à
+ l'ordre musulman albanais des Becktachi; mais s'ils sont disposés à
+ faire de la religion musulmane une sorte de religion d'État, ils
+ veulent, et sincèrement semble-t-il, assurer la liberté pleine et
+ effective aux Albanais catholiques et orthodoxes, à leurs prêtres, à
+ leurs institutions; je les ai entendus déplorer les divisions,
+ condamner ceux qui les excitent, faire bon accueil et porter respect
+ aux orthodoxes présents et aux catholiques. L'un d'eux me disait dans
+ un jargon moitié français, moitié turc: «lui catholique, lui
+ orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».</p>
+
+ <p>Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en
+ Épire, les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par
+ être suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être
+ tendues, d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat
+ on peut observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie:
+ l'Albanais musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le
+ cultivateur.</p>
+
+ <p>La situation des catholiques était et sera bien différente. Les
+ Balkans jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes
+ orthodoxes appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare,
+ monténégrine et roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront
+ concentrés à Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il
+ n'y aura presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes,
+ soit catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du
+ nord et du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange;
+ quels vont être leurs rapports?</p>
+
+ <p>Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés
+ de Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces
+ quatre sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont <i>extra
+ provincias ecclesiasticas</i>, selon le terme romain, et leur
+ fondation est des plus anciennes dans les annales de l'église
+ catholique; Scutari remonte à l'année 387; parmi ses suffragants,
+ Alessio date de la fin du VIe siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de
+ 1062; Uskub était déjà métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé
+ en l'an 58 de notre ère; ce sont des titres de noblesse dans
+ l'histoire de la hiérarchie catholique, et c'est d'ailleurs cette
+ longue tradition qui explique l'existence de trois archevêchés, d'un
+ abbé ayant rang d'archevêque et de trois évêques pour une population
+ qui, d'après les évaluations les plus optimistes, ne dépasse pas 200
+ 000 âmes.</p>
+
+ <p>Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à
+ Alessio avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr
+ Georges Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et
+ métropolitain de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi,
+ antérieurement évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de
+ son diocèse, à 30 000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20
+ 000 ceux de Sappa, au total à 87 000; tous sont groupés dans un
+ territoire assez peu étendu entre la frontière monténégrine et la mer.
+ Il faut y joindre les Mirdites qui occupent les montagnes entre
+ Scutari et la côte, d'une part, et le pays de Liouma; presque tous
+ dépendent de l'abbaye de Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne
+ abbaye bénédictine, qui au cours des siècles fut confiée au clergé
+ séculier et soumise à l'évêque d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré
+ d'Orosch, fort de la protection de l'Autriche et faisant valoir
+ l'intérêt de grouper les Mirdites en un diocèse séparé, fit rendre le
+ 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le décret <i>Supra montem
+ Mirditarum</i> qui enlevait au diocèse d'Alessio juridiction sur
+ l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous l'autorité de
+ l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et en 1894 cinq
+ à Alessio vinrent grossir la population catholique de l'abbaye, qui
+ est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont d'ailleurs
+ singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement
+ communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire
+ général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même
+ indique les différences d'estimation entre les <i>Missiones
+ catholicæ</i> éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire
+ pontifical de Mgr Battandier; d'après les renseignements recueillis
+ sur place, j'ai l'impression que ces divers chiffres sont plutôt
+ exagérés.</p>
+
+ <p>Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste
+ autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est
+ lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans
+ cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et
+ pour ainsi dire aucun fidèle.</p>
+
+ <p>Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre
+ des catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo
+ jusqu'à Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et
+ jusqu'à Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite
+ grec, convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé,
+ Papas Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les
+ catholiques sont aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis
+ que ces derniers y sont constitués en groupes de plus en plus
+ compacts.</p>
+
+ <p>Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut
+ se résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque
+ vers l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des
+ tribus musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange
+ d'orthodoxes; au centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de
+ la Vopussa, la disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent
+ pas 15 000 entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les
+ autres dilués dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les
+ orthodoxes prennent peu à peu la majorité, les catholiques
+ disparaissent complètement, mais les musulmans restent assez nombreux
+ et, à la différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques
+ du nord, dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands
+ propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs
+ orthodoxes.</p>
+
+ <p>De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un
+ rôle prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région
+ qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,
+ un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de
+ cet élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à
+ obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très
+ jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour
+ voisins les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de
+ tous les musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée
+ fortement par le mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de
+ la Mirditie, rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de
+ maître par l'abbé Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à
+ l'Autriche et reçoit les subsides réguliers du <i>Ballplatz</i>;
+ l'archevêché de Scutari est à peu près dans le même cas, et c'est
+ l'empereur François-Joseph, par exemple, qui donna les fonds
+ nécessaires à la construction du séminaire pontifical albanais<a name=
+ 'FNanchor_1_1'></a><a href='#Footnote_1_1'><sup>[1]</sup></a>.</p>
+
+ <p>Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils
+ auront d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des
+ catholiques rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient,
+ mais ce n'est pas en un jour que sera éteinte une animosité créée par
+ des traditions, attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service
+ d'intérêts politiques qui comptent bien en tirer parti<a name=
+ 'FNanchor_2_2'></a><a href='#Footnote_2_2'><sup>[2]</sup></a>.</p>
+ <br>
+ <br>
+ <a name='Footnote_1_1'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_1_1'><sup>[1]</sup></a> L'oeuvre française de
+ la Propagation de la foi, qui a son siège à Paris, 20, rue Cassette,
+ donne annuellement 2 000 francs à l'archevêché de Scutari, de 2 000
+ à 4 000 francs à Durazzo, de 5 500 à 7 000 francs à Uskub; elle a
+ donné autrefois des sommes assez importantes aux autres diocèses,
+ mais aujourd'hui elle ne donne qu'accidentellement à Alessio et elle
+ n'alloue aucun subside à Pulati, Sappa et Orosch.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_2_2'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_2_2'><sup>[2]</sup></a> Les Albanais
+ catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine dépendaient de
+ l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje, dont la résidence
+ était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr Lazare Mildia qui occupe ce
+ siège, dont dépendent environ 17 000 catholiques, d'après cet
+ archevêque.</p>
+
+ <p>Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va se
+ trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire résidera un
+ archevêque albanais catholique, avec un clergé albanais et des
+ fidèles albanais dans la mesure où ils demeureront dans le pays; cet
+ archevêque dépendra directement de Rome. D'autre part il existe, en
+ droit sinon en fait, un évêché à Belgrade; il est sans titulaire et
+ sans administrateur apostolique, les catholiques du rite latin ne
+ dépassant pas d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien
+ royaume de Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de
+ Scutari; il n'est pas douteux que cette situation demande des
+ modifications compatibles avec le nouvel état de choses politique et
+ le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de l'été 1913 que le
+ gouvernement serbe désirait demander à Rome l'érection d'un
+ archevêché serbe dépendant directement de Rome, et les dépêches
+ ajoutaient par erreur que c'était dans le dessein de se libérer du
+ contrôle autrichien de l'archevêché de Sarajévo; le contrôle
+ existant actuellement peut être subordonné à des influences
+ autrichiennes, mais c'est, pour le siège de Belgrade, celui du
+ métropolite de Scutari.</p>
+ </div>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_V'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE V</h2>
+
+ <h3>A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le cimetière
+ || L'ordre des Becktachi || Son action politique et nationale || Sur
+ la terrasse de la tékié || Les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg
+ || Le chant national albanais || Le sentiment commun.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional
+ de la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses
+ constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et
+ d'ombre toutes les pentes voisines.</p>
+
+ <p>Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une
+ vient toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres;
+ l'autre contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme
+ verdoyant sur le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un
+ éperon entre la ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source
+ à la sortie des montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le
+ bassin d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son
+ nom.</p>
+
+ <p>Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et
+ le goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au
+ croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie;
+ de sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il
+ voit encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du
+ monastère; à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines
+ bornant les champs de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la
+ plaine d'El-Bassam.</p>
+
+ <p>Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la
+ modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau
+ rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier
+ devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier:
+ «Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est
+ charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau
+ vénéré de nos saints qui y reposent.»</p>
+
+ <p>Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et
+ ensemble nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une
+ pelouse unie; comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage
+ sur le ciel adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos
+ silhouettes fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et
+ pressées comme une armée, droites et piquées en terre comme de
+ minuscules mausolées; dans leur rang, des cultivateurs passent de
+ retour du travail et des ânes broutent sans hâte dans la paix du soir.
+ Kiamil me dit: «Voyez, c'est notre cimetière; nous le traversons pour
+ aller à la tékié; regardez cette grande pierre toute blanche qui vient
+ d'être taillée; autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé;
+ c'est qu'on passe peu du côté où elle est plantée; un ami est là
+ depuis peu; je l'ai perdu l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe;
+ mais bientôt ce sera difficile de la retrouver; les morts se
+ renouvellent vite et les nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes
+ partout où il reste un espace à combler.»</p>
+
+ <p>A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont
+ taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des
+ palettes, celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont
+ soigneusement découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au
+ hasard de la main; quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres
+ penchent déjà et entre elles pousse fine et haute une herbe que les
+ animaux viennent paître dans ce champ des morts.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est
+ le monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil
+ me présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les
+ constructions sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est
+ qu'une maison de l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à
+ Koniah, en Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent
+ à Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable
+ ordre musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que
+ des Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek,
+ Diakovo et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec
+ des terres considérables, dans le Sud, chez les Toscs.</p>
+
+ <p>Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des
+ beys albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle
+ des terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce
+ titre un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des
+ Becktachi.</p>
+
+ <p>Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre;
+ à vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale
+ albanaise. Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à
+ Constantinople, les ministres qui entouraient le sultan étaient des
+ Becktachi: au milieu du XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces
+ usages ont disparu, mais sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi
+ furent en faveur auprès du Padischah. Leur caractère de religieux
+ musulmans les défendit contre les Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont
+ supporté qu'avec contrainte le nationalisme albanais, dont l'ordre est
+ empreint; en Albanie ils sont invulnérables, car la population
+ musulmane entière, du riche bey au plus pauvre paysan, a pour eux un
+ respect profond et une vénération sans réserve; dans chaque tékié des
+ tombeaux de saints sont un lieu de pèlerinage quotidien; chaque fidèle
+ y vient déposer son offrande forte ou modeste et l'ordre vit des
+ revenus de ses terres et des dons des pieux mahométans.</p>
+
+ <p>Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de
+ l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les
+ musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à
+ côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles,
+ participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un
+ élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de
+ sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent
+ une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est
+ devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer
+ des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des
+ espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le
+ monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments
+ populaires.</p>
+
+ <p>De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope,
+ ne se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à
+ la défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi
+ est derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et
+ jure de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les
+ prières et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur
+ office est de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un
+ grand saint de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une
+ construction de pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres
+ au-dessus des autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des
+ faces de l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres
+ d'étroites fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine
+ éclairé; à même le sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre
+ en partie; au pied on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du
+ tombeau supporte un piquet de bois, planté obliquement, autour duquel
+ est enroulé un voile de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la
+ chaux, sont nus. Pas une inscription, pas un mot: c'est le silence de
+ la mort.</p>
+
+ <p>En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines
+ viennent méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas
+ besoin, puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser
+ plus loin l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état
+ d'âme des derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait
+ de nos ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes
+ chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité,
+ conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître
+ et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de
+ lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre
+ ses vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut
+ réprimer; le saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de
+ triompher de ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute
+ perfection; sa vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une
+ préparation à la mort, où commence la vraie vie. Tel n'est point le
+ sage, dont les hautes vertus sont révérées après la mort comme pendant
+ la vie par la piété musulmane. Allah et Mahomet sont les guides de son
+ esprit, mais ces guides lui commandent de se conformer à la nature et,
+ s'il est fidèle à leurs préceptes, sa récompense sera dans leur
+ paradis toutes les jouissances terrestres portées au centuple. Le sage
+ donc contemple la nature et tout ce qui y participe; dans tout ce qui
+ émane d'elle, il voit une flamme divine et il croit à sa beauté et à
+ sa bonté première; s'il s'écarte de la foule des hommes, c'est pour
+ mieux communier dans l'immense nature, et s'il médite, c'est sur la
+ vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure. L'existence du sage est
+ donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il aspire à continuer après
+ la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la paix et l'harmonie, sans
+ excès ni lutte, pour jouir des voluptés supérieures dans l'infini
+ repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent dans la vie des moines
+ musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit est en repos. La tombe
+ sacrée ne projette pas son ombre sur les existences voisines et les
+ derviches qui m'entourent ne semblent connaître que la beauté du site
+ où les a placés le goût du fondateur de la tékié. Aussi le premier
+ d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les arbres proches devant la
+ vallée où l'ombre grandit. Une table est préparée; du raisin trempe
+ dans l'eau fraîche et de minuscules tasses sont pleines d'un café
+ odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le voile du soir s'étend sur
+ le fond de la vallée, que domine la tékié, lorsqu'un de mes
+ compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des jours passés,
+ entonne un air fier et mélancolique, que les autres reprennent en
+ choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais;
+ car Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière,
+ qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante
+ en lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix
+ contre le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote,
+ surnommé Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de
+ guerre des Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en
+ 1443, il quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les
+ Hongrois; par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père
+ gouvernait, Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le
+ Turc; les autres chefs de clans le reconnaissent comme général et
+ prince de la confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle
+ durant, il les mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale,
+ Kroia, est assiégée deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II,
+ mais il mène si bien la campagne que les armées turques sont affamées,
+ coupées de leurs communications; leurs détachements sont surpris;
+ elles doivent lever leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou
+ 1468, après vingt-cinq années de lutte interrompue par une seule
+ trêve, l'Albanie est libre et les clans fédérés. Mais lui mort, comme
+ les généraux d'Alexandre se partageaient son empire, les beys
+ lieutenants du prince Alexandre ne surent maintenir la confédération
+ albanaise et, comme une grande houle, la conquête musulmane submergea
+ le pays, convertit par la force la majorité des habitants et ferma à
+ l'Occident ce territoire, jadis tête de pont de la chrétienté au delà
+ de l'Adriatique.</p>
+
+ <p>Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord
+ de l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du
+ héros chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et
+ catholique, celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en
+ sa mémoire l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les
+ siècles qui ont passé ont entouré son histoire d'une légende si
+ populaire que, si l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir
+ qui en sera le plus fort ciment. Du passé si reculé de leur race
+ antique, l'épopée de Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme
+ populaire; c'est son étendard que l'Albanie autonome est allée
+ retrouver dans sa capitale de Kroia: le drapeau écarlate portant
+ l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a écarté la croix, Essad
+ Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais chacun d'eux l'a pris
+ comme le symbole vivant de la nation ressuscitée; et quand celle-ci
+ exprime tout son désir latent de liberté et veut incarner sa foi en
+ elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et digne, fier et triste
+ de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors l'inconscient
+ besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments qui animent
+ l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte:</p>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>O race de guerriers</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Enfants de Scanderbeg,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Arrachez, ô Albanais,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>La liberté de la Patrie.</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Assez d'esclavage,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>O pauvre Albanie,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>O frères, prenez le
+ fusil;</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Mort ou Liberté!</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Aujourd'hui arborons notre
+ drapeau,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Allons à la montagne;</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les pierres et les
+ rocs</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Nous gagnerons notre
+ liberté.</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>La vie pour nous n'est que
+ mensonge,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Comme mensonge est notre
+ esclavage.</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Comment pouvez-vous laisser
+ l'Albanie</span><br>
+ <span style='margin-left: 4.5em;'>Sans liberté?</span><br>
+
+
+ <p>Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que
+ possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la
+ seconde sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri
+ farouche: Mort ou Liberté!</p>
+
+ <p>L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur
+ cette note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et
+ le calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de
+ la tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias
+ et les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons
+ du soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici
+ l'heure du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam
+ avant la nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je
+ me fais, selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose,
+ d'après la coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre
+ dans un tronc aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois
+ même du cercueil.</p>
+
+ <p>Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie
+ au «Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je
+ leur souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu
+ en eux d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures
+ passées à la tékié des Becktachi.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_VI'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+ <h3>D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le
+ Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De Prienze
+ au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie: beys et
+ tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs rapports avec le
+ pouvoir.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ
+ dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et
+ celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre
+ à peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes
+ isolées. Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont
+ commencer dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein
+ air; aussi ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire
+ inhospitalier; à deux heures du matin, dans la cour de la demeure de
+ Derwisch bey, les chevaux sont sellés et l'escorte attend. La nuit est
+ fraîche et claire. La route est facile, elle suit le fond de la
+ vallée, qui monte lentement et sert journellement à atteindre les
+ terres qui des deux côtés de la rive sont partout cultivées; l'aurore
+ ne tarde pas à éclairer les sommets; les contreforts rocheux des
+ montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu la lumière descend les
+ pentes; le froid se fait plus vif au fond de la vallée, nous poussons
+ nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au pont sur le Scoumbi,
+ il est plein jour.</p>
+
+ <p>En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude
+ allongé qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de
+ montagne; nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes
+ apparaissent en larges traînées; dans la broussaille et dans les
+ pierres les chevaux cherchent leur passage, et tout en bas nous
+ apercevons le ruban clair de l'eau dont les méandres se détachent sur
+ le feuillage sombre des fonds; le long de son cours on aperçoit un
+ campement, des tentes et des ouvriers qui travaillent à la
+ construction d'une route; on m'apprend que ce sont des soldats
+ révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on a infligé comme
+ punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge entre El-Bassam
+ et Kouks.</p>
+
+ <p>A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un
+ méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après
+ une dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle
+ saison et offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du
+ pain de maïs au voyageur. Après une courte halte, nous continuons
+ notre route en longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du
+ fleuve; le sentier n'est pas dangereux, mais très mauvais par
+ endroits, et les méchantes montures que j'ai louées à El-Bassam
+ heurtent à chaque pas; bientôt la pluie, menaçante depuis quelques
+ heures, se met à tomber; aussi est-ce avec un plaisir extrême que nous
+ parvenons vers une heure et demie au village de Kouks, où nous
+ prendrons un peu de repos.</p>
+
+ <p>C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses
+ maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien
+ entretenues et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le
+ Scoumbi situé cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche
+ environ; mais elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux
+ qu'elle est impraticable et que chacun descend du village au fleuve à
+ travers champs au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie
+ administrative ottomane!</p>
+
+ <p>Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans
+ tardée; à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en
+ cet endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième
+ pile; tout le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs
+ gros blocs encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite
+ et nous devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est
+ aussi bas que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route
+ est complètement coupée.</p>
+
+ <p>C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous
+ quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui
+ sont venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon
+ drogman et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur
+ l'autre rive avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de
+ Kouks nous envoie. Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près
+ de l'eau sous des hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne,
+ nous ne voyons rien venir sur la route d'Okrida. La position devient
+ délicate; que faire dans ce village sans la moindre ressource? et si
+ nous attendons trop longtemps, quand arriverons-nous? Après maints
+ pourparlers, le mudir me fournit un âne, sur lequel on charge nos
+ bagages et que conduira un homme du pays. C'est tout ce que l'on peut
+ trouver ici; un souvarys, mon drogman et moi ferons la route à pied,
+ jusqu'à ce que nous rencontrions les gens d'Okrida. Mais tous ces
+ arrangements ont pris du temps et il est déjà cinq heures quand nous
+ partons.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un
+ de ses affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé
+ dans une gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque
+ côté, sur les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la
+ montagne et ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie
+ fine embrume la vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit
+ noire, on n'entend que le grondement du torrent au-dessous de nous et
+ le vent qui déferle dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle
+ et passe sur la forêt comme une vague immense qui ploie devant elle
+ toutes les branches; tous les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le
+ chemin de la crosse des fusils: la ligne qui sépare la route du
+ gouffre où roulent les eaux avec fracas est presque invisible; tout à
+ coup un premier éclair jaillit et nous laisse aveuglés, toute la gorge
+ tremble des échos du tonnerre; la pluie redouble et fait rage; pour se
+ donner courage, le souvarys chante un air du pays qui fait marquer le
+ pas.</p>
+
+ <p>A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt,
+ sur l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut
+ m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux
+ supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et
+ se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre
+ présence; un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri
+ d'appel, lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le
+ répète; le souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes
+ de la montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps
+ qu'il fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses
+ indications, nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe
+ le premier, moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en
+ étouffant nos pas et en rasant la montagne; comme les éclairs
+ illuminent par instants la vallée, nous cachons tout ce qui brille et
+ attire le regard. Nous avons dépassé la ligne du feu et au bout d'un
+ quart d'heure nous sommes déjà hors de portée; le camp disparaît au
+ tournant de la gorge, et déjà nous nous félicitons d'avoir passé sans
+ encombre, quand à un nouveau détour de la vallée étincelle un immense
+ brasier, où paraît rôtir quelque bête; sa flamme rougit une douzaine
+ de figures hâves et des corps paraissent étendus contre terre; avec
+ prudence nous glissons sans bruit sur la route; mais les appels
+ antérieurs ont donné l'éveil et le même cri prolongé et sinistre
+ retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La pluie s'arrête et
+ nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais les éclairs ont
+ cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans dire mot nous
+ suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de la route et
+ nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et angoissant
+ qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre ton, bref
+ et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de la
+ forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était
+ sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le
+ touchons et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et
+ épient les sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et
+ sous cette eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère.
+ Nous marchons un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il
+ faut reconnaître notre route, à pas étouffés toujours, car nous
+ gardons dans les yeux les reflets des visions ardentes.</p>
+
+ <p>Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons
+ qui apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout
+ paraît mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos
+ vêtements nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme
+ avec nos bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de
+ linge et, dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée
+ s'ouvre et présente un large fond plat où la rivière serpente; nous
+ continuons une heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons
+ dans les herbes; le souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en
+ vain nous regardons; on ne peut que tâter le sol; nous essayons de
+ faire de la lumière, mais le vent fait rage et nous en empêche; nous
+ tentons d'explorer les environs, mais mon drogman se jette, ce
+ faisant, dans un fossé rempli d'eau, d'où nous le tirons avec peine.
+ Il faut en prendre notre parti: la route est impossible à retrouver.
+ Et voici que l'orage redouble, une trombe s'abat sur nous et nous
+ aveugle. Aussi, les éclairs aidant, retournons-nous sur nos pas,
+ résolus à nous faire ouvrir une des maisons du village.</p>
+
+ <p>Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la
+ première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il
+ n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne
+ peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le
+ souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet,
+ un rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il
+ explique qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule
+ fenêtre tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix
+ d'homme se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien
+ nous sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin,
+ après maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas
+ d'hommes se font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage
+ avant d'ouvrir, nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on
+ allume des lumières; à la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du
+ bas s'ouvre devant un homme armé; on entre dans les écuries qui
+ tiennent le rez-de-chaussée; en haut de l'escalier qui monte au
+ premier et unique étage, d'autres hommes se tiennent et nous
+ observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans la chaumière,
+ la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs
+ sur la carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit
+ s'appeler Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés
+ sépare la pièce des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans
+ la première, où cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos
+ vêtements dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid;
+ aussitôt l'un d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le
+ café; le chef passe au haremlik et revient bientôt avec des chemises
+ et des pantalons de flanelle blanche pour nous permettre de faire
+ sécher nos vêtements; on entasse des tapis au coin de la cheminée et
+ nos hôtes nous confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui
+ avec le café finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons
+ ainsi la fatigue de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent
+ au sommeil; à côté de moi, un vieux paysan commence une interminable
+ prière qu'il bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en
+ baisant la terre à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et
+ s'endort.</p>
+
+ <p>Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction
+ quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le
+ rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide
+ porte cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier
+ étage que par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter
+ et qui permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres
+ comme des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier
+ étage; la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un
+ simple trou aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils
+ et des armes, dans les angles des ustensiles de ménage complètent
+ l'aspect de cette forteresse villageoise.</p>
+
+ <p>Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il
+ a mis à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent;
+ les bandes parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général
+ les demeures des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui
+ demande s'il est content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait
+ se plaindre de la vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent
+ largement pour sa nourriture et celle des siens et on l'a toujours
+ laissé ramasser en paix ses récoltes; il a une des meilleures maisons
+ du village et tous le considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme
+ d'autres paysans avec lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de
+ ne plus laisser pâturer dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des
+ événements du dehors; toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe
+ ici et les nouvelles avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents
+ a travaillé quelque temps à Constantinople et voici qu'une école vient
+ d'être ouverte au village avec un instituteur albanais volontaire.</p>
+
+ <p>Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements
+ et dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une
+ cigarette et buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à
+ terre on place une veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises
+ ardentes du bois qui crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur
+ les tapis et l'on n'entend bientôt plus dans la chaumière que le
+ souffle régulier des dormeurs.</p>
+
+ <p>Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous
+ sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des
+ autres bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi;
+ le temps est moins menaçant et nous décidons de partir de suite;
+ Kérine Karique me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre
+ de beaux raisins qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le
+ remercie de son hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la
+ vallée à travers des terres bien cultivées et un pays qui respire
+ l'abondance; quand nous allons atteindre le col qui fait communiquer
+ le versant de l'Adriatique et le bassin du Scoumbi avec le versant de
+ la mer Égée et du lac d'Okrida, la petite plaine où est bâti le
+ village de Prienze apparaît comme un damier où les cultures tapissent
+ la terre de leurs couleurs aux tonalités différentes.</p>
+
+ <p>Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille
+ mètres et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de
+ l'autre côté dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil
+ déchire les nues opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la
+ ville d'Okrida située juste en face sur l'autre rive; des montagnes
+ aux pentes droites baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac
+ et de toute part des forêts épaisses bornent la vue; c'est là,
+ paraît-il, à l'extrémité méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre,
+ celui de Saint-Naoum, accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la
+ montagne et les eaux, rien n'apparaît. Au nord du lac, au contraire,
+ une plaine prolonge celui-ci et le cadre montagneux est reporté assez
+ loin; c'est là que Struga est bâti sur le lac, à la sortie du Drin
+ noir, qui se fraye au nord un passage à travers les plus hautes
+ montagnes du pays pour arroser la vallée de Dibra et se jeter dans le
+ Drin blanc à Kukus, où j'ai été l'hôte du village pendant la première
+ partie de mon voyage.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement
+ par des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une
+ frontière naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout
+ cas, qui a passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa
+ largeur l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de
+ l'Albanie du Nord que j'ai décrite naguère dans <i>l'Albanie
+ inconnue</i>.</p>
+
+ <p>Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire
+ et héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de
+ tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys
+ sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des
+ métayers, commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un
+ intendant quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers
+ demi-libres, demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des
+ Albanais, comme ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits
+ propriétaires; c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est
+ très loin de comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus
+ grande partie; une petite propriété paysanne très solidement
+ constituée existe dans tout le pays, et elle est de plus en plus
+ importante quand on passe du sud au nord et de la mer à l'intérieur;
+ la montagne en favorise l'essor et la différence de religion dans le
+ sud en arrête l'extension. En Épire, la domination musulmane a eu le
+ même résultat social qu'en Vieille-Serbie: le musulman, qui est
+ toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est le plus souvent sur
+ les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire, et le peuple
+ orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance vers le
+ nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se
+ limite et la petite propriété musulmane s'accroît.</p>
+
+ <p>Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits
+ propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne
+ différaient des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des
+ progrès de la culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une
+ cordialité dans l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus;
+ ils vous offrent volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle
+ droit du foyer, du café, de l'eau fraîche,&mdash;respectueux qu'ils
+ sont tous des prescriptions antialcooliques de la loi
+ musulmane,&mdash;des plats d'oeufs pimentés, du pilaff, du pain fait
+ avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs terres, du raisin et
+ plus rarement des poires et des pêches; café, maïs et riz sont, avec
+ les produits de la basse-cour et les fruits, la base de leur
+ alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire
+ l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture
+ de tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme
+ animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes
+ occasions, aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte
+ le paysan vit de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le
+ respect de ce qu'il considère comme ses droits.</p>
+
+ <p>Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins
+ étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès
+ facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à
+ l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination
+ turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement
+ nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour
+ être souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents,
+ serviteurs obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute
+ l'action du pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine
+ circonspection et, dans les cas délicats, la Sublime Porte usait du
+ procédé d'exciter les uns contre les autres les éléments de la
+ population pour ne pas permettre une action concertée contre son
+ autorité; les monopoles, comme celui du tabac, étaient presque
+ inobservés partout; chaque paysan conservait ses armes dans sa
+ demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans la montagne,
+ les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le paiement de la
+ dîme et l'acceptation du service militaire.</p>
+
+ <p>Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité
+ gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité:
+ constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces
+ mots n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais
+ très pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte;
+ tolérant pour une religion différente, il lui serait insupportable
+ d'être soumis à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du
+ paysan turc et son fanatisme; son sang albanais le lui défend;
+ beaucoup d'entre eux ont l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui
+ depuis des siècles n'a eu aucun aliment et a besoin d'être
+ cultivée.</p>
+
+ <p>D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît
+ pas malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il
+ ne se plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose
+ l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les
+ montagnes de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la
+ mer Égée à la Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées,
+ tondues par la dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai
+ paysage de désolation et un désastre économique. Or l'Albanie
+ constitue en Europe la dernière réserve de forêts de l'ancienne
+ Turquie, et cette réserve est déjà fortement entamée. A la veille des
+ guerres balkaniques, le régime jeune-turc, avec un grand sens de
+ l'avenir, voulut défendre aux bestiaux l'accès de ces forêts; c'est
+ cette mesure qui causait une grande appréhension aux paysans. Ils me
+ disaient: «Nos terres sont en petite étendue dans nos vallées, nous
+ n'y avons pas assez de pâturages: si on nous interdit de laisser nos
+ bêtes paître dans les bois de nos montagnes, que faire? Il n'y a plus
+ qu'à les vendre». Exemple de répercussion des meilleures mesures!</p>
+
+ <p>En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de
+ stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement
+ ou qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa
+ nationalité, un gouvernement national albanais doit trouver en lui un
+ appui. C'est d'autres éléments que surgiront les difficultés.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_VII'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+ <h3>LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET
+ MONASTIR</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines || Struga
+ || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à Resna || La
+ ville de Resna || Monastir et son rôle dans les Balkans || La
+ rivalité des races || Les Albanais à Monastir || La colonie juive ||
+ Les Séphardims des Balkans et leur rivalité avec les juifs allemands
+ || Leurs rapports avec la France.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le
+ Serbe avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup
+ rejeté dans ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque
+ d'Épire et étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les
+ armées helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie
+ européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident,
+ en attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que
+ trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat
+ paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient
+ aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été
+ renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la
+ victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune
+ défaite?</p>
+
+ <p>Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou
+ lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir
+ et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au
+ détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes
+ ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais
+ visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient
+ dominer la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en
+ attendant de pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population
+ bulgare résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les
+ villes que dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense
+ est facilitée par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement
+ favoriser par des mesures arbitraires l'expansion de la race sur
+ laquelle il s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un
+ montagnard et non un citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre
+ de l'Albanie, se propose de suivre les marches albanaises et bulgares,
+ trouve-t-il les premières populations bulgares isolées au milieu d'une
+ campagne albanaise.</p>
+
+ <p>Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra,
+ tout élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne
+ rencontrait de Bulgares que dans la ville de Struga; la route de
+ Durazzo et d'El-Bassam contourne le nord du lac d'Okrida en descendant
+ du col de Cafa Sane et traverse une région bien cultivée, plantée
+ d'énormes châtaigniers; séparée du lac par quelques marécages, Struga
+ allonge ses maisons le long du Drin dont les eaux abondantes sortent
+ du lac d'Okrida et se précipitent vers le nord.</p>
+
+ <p>Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga;
+ des maisons délabrées, des masures informes abritent une population
+ pauvre, où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné;
+ sous le régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage
+ d'une méchante construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté
+ c'est le han de la ville dont les vitres brisées par l'orage des jours
+ passés sont remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan
+ a rafraîchi si fort la température en ce début de septembre, et nous
+ sommes d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons
+ nous chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de
+ mieux, au milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du
+ charbon de bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés,
+ d'ouvrir les fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu
+ et l'eau qui tombe avec rage.</p>
+
+ <p>La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats:
+ elle accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés
+ à l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même
+ huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays;
+ seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et
+ délicieux.</p>
+
+ <p>Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près
+ d'accord avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage
+ entre les deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que
+ l'autre, et la campagne qui l'entoure est entièrement albanaise
+ jusqu'à Okrida; les Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord
+ du lac plus vite que les montagnes du sud; là le monastère de Sveti
+ Naoum (Saint-Naoum) appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le
+ centre de défense le plus important de la nationalité bulgare; comme
+ partout dans les régions disputées des Balkans, ces temples de
+ religion sont des forteresses nationales; leur histoire est une
+ histoire de lutte, de conservation et de préparation; aux jours
+ d'activité, ils offrent aux défenseurs de la nationalité, des concours
+ et des appuis; aux jours sombres, des refuges.</p>
+
+ <p>Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes
+ boisées, ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point
+ s'étonner de voir sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens
+ slaves trouvent abri et repos; si le plus grand est celui de
+ Saint-Naoum, situé exactement vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à
+ six heures de barque environ, une suite d'abbayes bulgares plus
+ modestes jalonnent la rive est du lac; en partant de Struga, Sveti
+ Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa porte ouverte en plein
+ rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit; il domine la route qui
+ longe le lac et semble un poste d'observation plutôt qu'un monastère;
+ en cet endroit, la montagne avance vers le lac un éperon de roc qui
+ sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit sur le flanc ouest
+ et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur, commande la route
+ d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de la ville
+ d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions plus
+ vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne; plus
+ au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme les
+ fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud du
+ lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux du
+ voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales
+ balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis
+ entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé
+ Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le
+ premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route
+ de Resna.</p>
+
+ <p>De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare
+ est demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine
+ de cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant
+ marécageux; quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par
+ l'eau; l'ouragan des jours passés a causé une véritable inondation, et
+ ce qui en subsiste empêche presque les communications. La voirie n'est
+ pas seule défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font
+ d'Okrida la ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un
+ trop mauvais souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de
+ Struga, elle se détache sur un fond de noires montagnes; au premier
+ plan, les roseaux du bord, des bandes de canards sauvages, des barques
+ de pêcheurs composent une vision animée; vue de la route de Resna,
+ elle apparaît au milieu de la verdure, entre deux petites collines qui
+ supportent, l'une, les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses
+ minarets et ses arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout
+ proche, et dans la lumière du matin le tableau n'est pas sans
+ charme.</p>
+
+ <p>A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan
+ bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de
+ maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas,
+ pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de
+ Vallona et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs
+ s'offraient partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui
+ couvrent la campagne ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu
+ de terres à blé qu'est bâti le premier village bulgare que je
+ rencontre depuis l'Adriatique: c'est Kussly (Kosel sur la carte
+ autrichienne).</p>
+
+ <p>Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le
+ long de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de
+ la moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes
+ surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses,
+ des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de
+ faucher et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du
+ village, dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des
+ collines, des femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres
+ voitures; ce sont les premières dont je vois le visage, depuis les
+ catholiques de Mirditie dans l'Albanie du Nord; elles portent le
+ costume bulgare et l'une d'elles, une jeune villageoise aux traits
+ assez fins, vêtue du corsage traditionnel aux larges manches et d'une
+ jupe blanche brodée, file sa quenouille, en s'appuyant à une des
+ voitures chargées de moissons. A quelques pas de là, une odeur de
+ soufre très forte me prend à la gorge; j'interroge et l'on me montre
+ sur la montagne proche des sources sulfureuses très riches, paraît-il,
+ où les gens du pays viennent se baigner, lieu prédestiné pour une
+ ville d'eau des Balkans futurs.</p>
+
+ <p>Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna;
+ la route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le
+ nord, puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et
+ bientôt atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins
+ sauvage et encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce
+ dernier l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions
+ qui sépare la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de
+ cette plaine et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un
+ bourg analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves,
+ de Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares,
+ plusieurs parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont
+ nés dans cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que
+ je rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi
+ le lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour
+ lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient
+ d'ouvrir ici même une école, et tout est encore en fête quand je
+ traverse les rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe
+ rappellent l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits
+ superbes, des melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur
+ qui les obtient à bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le
+ long des boutiques ou sous des hangars, les unes allant à Okrida, la
+ plupart, comme la nôtre, se rendant à Monastir; c'est un lieu de
+ passage très fréquenté et placé à peu près à égale distance de ces
+ deux villes; aussi les voyageurs coupent-ils habituellement ce voyage
+ d'une dizaine d'heures par un arrêt et un déjeuner à Resna.</p>
+
+ <p>Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet
+ un trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de
+ voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit
+ pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée
+ par le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent
+ tous se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous
+ parvenons en vue de Monastir.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit
+ ses maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la
+ vallée; au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine
+ de kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses
+ rivières et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des
+ plus habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des
+ torrents qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages
+ se succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine
+ longitudinale et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé
+ ses maisons qui abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille
+ habitants.</p>
+
+ <p>Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et
+ plus hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble
+ ne pas vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine
+ de l'est; les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour
+ détachent leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits;
+ vue de loin, la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y
+ pénètre, il s'aperçoit que la première impression n'était pas
+ fausse.</p>
+
+ <p>Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues
+ bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se
+ traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque
+ commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle
+ est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la
+ chaussée étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent;
+ les boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des
+ intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en
+ pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux
+ ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins
+ grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la
+ rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont
+ accaparé ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur
+ et quelques autres.</p>
+
+ <p>Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très
+ intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend
+ vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des
+ races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités
+ qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.</p>
+
+ <p>Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans
+ pour y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la
+ ville de Monastir; elle est située à peu près au milieu de la
+ péninsule et se trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine
+ centrale; reliée par une voie ferrée à Salonique, elle y envoie
+ facilement tous les produits agricoles des riches plaines et collines
+ qui l'entourent et en reçoit en échange les articles fabriqués à bas
+ prix qu'elle répartit dans le pays environnant; Monastir est donc un
+ lieu d'échanges de premier ordre; le rayon d'action de cette place
+ commerciale s'étendait au sud vers Kastoria, au nord vers Gostivar, à
+ l'ouest vers Okrida et Koritza et par là vers l'Albanie; de Monastir
+ part un réseau de routes plus ou moins bien entretenues, mais enfin
+ suffisantes pour permettre un roulage intense et un trafic important.
+ La nouvelle délimitation des territoires va sans doute lui faire
+ perdre une partie de ses débouchés; il y a peu de chances que
+ l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des relations suivies
+ avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront en Grèce dont
+ elles dépendent; une crise commerciale est donc possible; mais elle ne
+ peut être que passagère: trois facteurs en effet travailleront à un
+ développement nouveau de la ville; avec la défaite turque s'en est
+ allé le principe de désordre et d'insécurité qui empêchait le
+ développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de penser que les
+ Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et travailleurs
+ infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les richesses qu'il
+ peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de céréales et de
+ fruits que Monastir va devenir.</p>
+
+ <p>D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu
+ de passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne
+ longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant
+ Athènes à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub,
+ et par laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant
+ la communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à
+ Monastir la ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville
+ comme centre commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus
+ encore le jour où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à
+ Okrida-Durazzo, faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de
+ jonction, au centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et
+ la ligne transversale.</p>
+
+ <p>De même que cette situation géographique explique la valeur
+ économique de la cité, de même elle rend compte de la diversité des
+ races qui la peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont
+ peuplées par un mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en
+ compte, à la fois, un nombre aussi grand avec un équilibre aussi
+ parfait entre les divers éléments: la conquête serbe a naturellement
+ affaibli l'élément turc et surtout albanais et accru l'élément serbe
+ en convertissant au «serbisme» d'autres éléments slaves; l'état
+ présent est instable et il faut attendre quelques années pour voir
+ s'établir un ordre de choses nouveau; mais, à la veille de la guerre,
+ de bons esprits de divers camps m'indiquaient sur place la situation
+ des races par la répartition suivante: un cinquième de la population
+ pouvait être turc, un cinquième bulgare, un peu moins d'un cinquième
+ grec et valaque, un dixième, avec propension à l'accroissement,
+ albanais, un peu moins d'un dixième juif, le reste serbe, étranger,
+ fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans un microcosme, Monastir
+ présentait le tableau réduit mais presque exact de la Turquie d'Europe
+ d'hier; le centre de la péninsule absorbait en lui une proportion
+ presque égale de toutes les races qui l'habitaient et qui semblaient
+ pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.</p>
+
+ <p>Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux
+ et les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une
+ continuelle rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui
+ d'Union et Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des
+ travaux publics du vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim
+ bey.</p>
+
+ <p>Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier
+ club et j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes
+ officiers, qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du
+ gouvernement et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes
+ impressions, de savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand
+ je rappelle quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en
+ Albanie, ce sont presque des éclats de colère; rien n'est moins
+ semblable à la placidité turque.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte
+ environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante
+ de tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et
+ de Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme
+ celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle
+ est par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim»,
+ comme on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches:
+ les «Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle,
+ au moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le
+ sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs
+ allemands, venus de Russie et de l'Europe centrale.</p>
+
+ <p>Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent
+ à Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de
+ la population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place,
+ comme je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent
+ aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe
+ d'abord par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la
+ colonie est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais
+ un groupe allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des
+ chefs actifs, tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste
+ Jacobson. De Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le
+ nombre des juifs est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu
+ près également en espagnols et allemands, ces derniers descendant de
+ Roumanie, où l'on sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est
+ accumulée dans toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste
+ entièrement dans la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y
+ est infime: une communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch,
+ Pirot, Kragujevats peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le
+ sionisme est très en faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à
+ cet égard le Dr Alkalai; mais ils sont sionistes pour les autres,
+ c'est-à-dire pour leurs coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes
+ qui estiment fort hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne
+ frontière passe au nord de la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la
+ Dalmatie, de là elle traverse le nord de l'Italie et de l'Espagne,
+ laissant ces deux pays, comme la Méditerranée entière, dans la zone
+ espagnole.</p>
+
+ <p>Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone
+ des «Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre.
+ De leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles
+ de Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles
+ d'Uskub et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de
+ Salonique, est grecque.</p>
+
+ <p>A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est
+ infime et sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux
+ journaux, le Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et
+ <i>l'Aurore</i>, dirigée par M. Sciuto, ancien juif espagnol de
+ Salonique et passé à l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de
+ toute manière par les sionistes de l'Europe centrale et les
+ organisations israélites d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur
+ tentative est restée jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs
+ espagnols de ces deux villes se défient beaucoup de tout ce qui porte
+ la marque du judaïsme allemand ou du sionisme; un des notables de la
+ colonie séphardim me dit: «Vous ne savez pas assez en France la
+ différence qui existe entre nous et les Achkenazims: nous avons une
+ langue différente, le judéo-espagnol<a name='FNanchor_3_3'></a><a
+ href='#Footnote_3_3'><sup>[3]</sup></a> et, comme langue seconde, le
+ français, alors qu'eux parient le judéo-allemand et l'allemand; notre
+ prononciation de l'hébreu n'est pas la même que la leur: ainsi nous
+ prononçons <i>Kascher</i> et eux <i>Koscher</i>; ils sont plus
+ traditionalistes, plus observateurs peut-être des préceptes de la
+ religion que nous, plus nationalistes juifs surtout; nous, au
+ contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit et des
+ moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au
+ nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons
+ pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons
+ même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.
+ D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,
+ alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des
+ conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les
+ seuls qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs;
+ voyez ici, à Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les
+ fonctionnaires des administrations publiques ottomanes; la grande
+ majorité est turque, quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares
+ sont ceux d'autres nationalités; nous avons toujours apporté notre
+ concours à la Porte, qui comptait sur nous; nous sommes partisans de
+ l'assimilation au pays où nous habitons; nous faisions apprendre le
+ turc à nos enfants, nous sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu
+ la langue de la famille, de travailler à nous isoler dans un royaume
+ juif ou dans un nationalisme juif; le firman du sultan Abdul-Medjid,
+ du 6 novembre 1840, accordait protection et défense à la nation juive
+ dans l'Empire ottoman, le «haham bachi» ou grand rabbin la
+ représentait auprès de la Sublime Porte; cette situation
+ traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi
+ étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la
+ patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le
+ plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»</p>
+
+ <p>Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou
+ «maamins»<a name='FNanchor_4_4'></a><a href=
+ '#Footnote_4_4'><sup>[4]</sup></a> ont eu et ont encore une influence
+ marquée dans le Comité Union et Progrès; parmi les premiers, on me
+ cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi, etc.: parmi les seconds Djavid bey,
+ le plus célèbre, Dr Nazim, Osman Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.</p>
+
+ <p>Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté
+ d'eux, existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent
+ n'émigre pas: on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne,
+ de Galicie et de Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays
+ soit inhospitaliers, soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin,
+ Cologne, d'où les plus remarquables passent à Paris ou à Londres; mais
+ le grand courant qui entraîne la masse la déverse en Amérique au nord
+ et au sud, aux États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine.
+ Jusqu'aux guerres de 1912-13, au contraire, aucune émigration
+ n'entraînait les juifs espagnols de Monastir et de Salonique hors de
+ chez eux, si ce n'est quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou
+ l'Égypte; cependant la plupart d'entre eux sont de très petites gens;
+ s'il en est qui remplissent des emplois publics ou exercent les
+ professions de banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable
+ travaille manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine,
+ etc.; il suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles
+ de Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués
+ sous le terme de commerçants.</p>
+
+ <p>D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre
+ compte de la pauvreté de cette population juive: la communauté
+ s'impose elle-même et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital;
+ voici les résultats qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites
+ inscrits à la communauté, 20 000 environ sont dans la misère et la
+ communauté doit les secourir; 20 000 sont pauvres; 28 000 ont un
+ revenu trop faible pour être taxés: la commission chargée de l'impôt
+ le calcule, en effet, soit à raison de 1/8 p. 100 du capital présumé,
+ soit, pour ceux exerçant une profession n'exigeant pas de capital,
+ mais gagnant plus de 6 livres par mois, à raison d'un capital supposé,
+ correspondant au revenu gagné capitalisé à 12 p. 100. Lorsque l'impôt
+ ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres, il n'est pas dû. Or il
+ n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800 redevables de 25 à
+ 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200 environ seulement
+ payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85 livres turques.
+ Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des appréciations
+ sévères, car elle est nommée par le Conseil communal qu'élisent les
+ seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la
+ communauté.</p>
+
+ <p>Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence
+ de ces communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à
+ Salonique, comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi,
+ dans une mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs
+ espagnols, par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des
+ disciples de la langue française et de la culture latine; ils sont
+ sans doute encore fort ignorants, mais leur instruction se développe
+ vite; les écoles de toute nature et de toute origine sont, à
+ Salonique, remplies par leurs fils; or, aussitôt que le juif espagnol
+ de Monastir ou de Salonique, de Smyrne ou de Constantinople ne se
+ contente plus du judéo-espagnol qu'il apprend au foyer, ou de l'hébreu
+ qu'on enseigne à l'école rabbinique, c'est le français qu'il veut
+ connaître; cette connaissance, en effet, répond à la culture latine de
+ l'élite qu'il imite, et d'autre part, la langue qu'on lui demandera de
+ savoir à l'administration des postes ou de la régie, au konak, au
+ chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique, au port, partout en
+ un mot, c'est le français.</p>
+
+ <p>Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette
+ situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre
+ compte dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions
+ oublier que si l'on veut caractériser les tendances générales de la
+ population juive d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les
+ juifs allemands et les sionistes, dont les centres s'étendent de la
+ Roumanie à la Pologne et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des
+ protagonistes de la culture allemande et des propagateurs de la langue
+ et, par voie de conséquence, des intérêts allemands; les juifs
+ espagnols sont des adeptes de la culture et de la civilisation latines
+ et, à l'heure présente, des disciples de la langue française.
+ C'étaient ces derniers qui par Monastir et Uskub auraient pris place
+ dans les centres commerciaux d'Albanie; le cours des événements
+ changera peut-être le sens de ce courant; ce ne serait pas le seul cas
+ où l'influence des puissances de l'Europe centrale remplacerait
+ l'influence française dans les parties détachées de l'ancienne
+ Turquie.</p>
+ <br>
+ <br>
+ <a name='Footnote_3_3'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_3_3'><sup>[3]</sup></a> C'est le
+ judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des trois
+ premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle: Ribbi
+ Chelomon Israch.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_4_4'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_4_4'><sup>[4]</sup></a> Les Donmehs sont des
+ judéo-espagnols presque tous de Salonique, Andrinople et Monastir,
+ disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se convertit à l'islamisme à la
+ fin du XVIIe siècle; ils forment, paraît-il, une secte musulmane
+ d'une dizaine de mille âmes, dont les adeptes ne se marieraient
+ qu'entre eux.</p>
+ </div>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_VIII'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+ <h3>LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De
+ Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne Bukova
+ et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem || La grande
+ tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La plaine d'Uskub ||
+ Les tchiflick albanais de Bardoftza et de Tatalidza || Uskub et son
+ histoire récente || La tragédie balkanique et les Albanais.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est,
+ continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la
+ Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente,
+ quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la
+ vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées
+ et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et
+ Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade.
+ L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre
+ le grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et
+ Serbes se disputent le sol.</p>
+
+ <p>Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en
+ voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important,
+ Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du
+ matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée
+ et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le
+ nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de
+ soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux
+ officiers à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés,
+ marchant d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon
+ air; il présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des
+ officiers qui les tiennent en main.</p>
+
+ <p>Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et
+ plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont
+ bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas
+ atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte
+ autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on
+ moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les
+ gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des
+ paysannes bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux,
+ dures au travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner
+ par un cheval qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est
+ grand producteur de blé et presque partout la terre est cultivée, mais
+ seulement près de la route et des villages; la montagne est inculte,
+ quelques maigres broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont
+ rares.</p>
+
+ <p>L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des
+ terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne
+ peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs
+ bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze
+ heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent,
+ disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs
+ dans cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a
+ pas ou il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers;
+ ces paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont
+ généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de
+ bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies
+ naturelles de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes,
+ ils préfèrent y renoncer.</p>
+
+ <p>Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines,
+ nous redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez
+ large vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant
+ le lever du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers
+ rayons illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de
+ mon escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant
+ le presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky,
+ l'archimandrite et les principaux Bulgares m'attendent et me
+ reçoivent. Une chambre fort convenable est préparée au presbytère et,
+ avec les notables de l'endroit, je m'entretiens de la situation du
+ pays.</p>
+
+ <p>Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts
+ sont turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six
+ seulement étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces
+ Valaques sont des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et
+ connaissent cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en
+ famille. Les Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et
+ d'organisation: alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à
+ Krchevo deux écoles primaires bulgares et trois classes de gymnase
+ avec dix professeurs. Le bourg est en effet le siège d'une métropolie
+ exarque, depuis que l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence,
+ et il est visible que c'est l'évêché qui est le centre d'action et de
+ lutte. Il n'est pas exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe
+ bulgare, dépendant de l'exarque de Constantinople, était et demeurera
+ une milice, dont il faut chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce
+ clergé forme une hiérarchie fortement constituée dont les degrés sont
+ les suivants: le chef suprême est l'exarque, qui nomme tous les
+ évêques et de qui ceux-ci dépendent directement; il n'y a pas
+ d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous ont le titre de
+ métropolite, et si on les divise en deux classes, cette division n'a
+ d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première classe sont
+ ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à Uskub,
+ Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se trouvent à
+ Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant sa
+ résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à
+ l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des
+ Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté
+ serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution
+ et les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et
+ délicates questions qui puissent se poser.</p>
+
+ <p>Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des
+ remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le
+ titre d'<i>episcopus</i>; les autres sont aidés par des économes,
+ comme l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par
+ les archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur
+ dépendance sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et
+ les prêtres ayant le titre de <i>seculari</i>. Tout ce clergé est
+ formé soit au séminaire principal de Chichly à Péra, soit au séminaire
+ d'Uskub, soit au séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui
+ de Constantinople.</p>
+
+ <p>Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent
+ le rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les
+ idées qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à
+ poursuivre une action politique.</p>
+
+ <p>Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de
+ Turcs, comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée
+ de Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout
+ observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se
+ disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à
+ la Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste
+ bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée
+ d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section
+ bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait
+ nettement au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous,
+ socialistes et syndicats à tendances socialistes, partisans de
+ l'autonomie, opposés à la séparation d'avec la Turquie et au
+ nationalisme; les ouvriers bulgares se groupent de plus en plus en
+ syndicats dans les centres importants et nous travaillons à les
+ entraîner dans la voie des luttes sociales et à réaliser sur ce
+ terrain la fédération des divers groupements ouvriers nationaux.»
+ Sandanski et le député démocrate de Salonique, M. Vlakoff, chefs du
+ «parti du peuple», continuateurs de l'organisation intérieure bulgare
+ de Delscheff, après l'insurrection de 1903, avaient comme mot d'ordre:
+ la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus par les Turcs, appuyés par les
+ socialistes, les démocrates prenaient, à la veille des guerres, un
+ développement assez rapide; redoutés et haïs par les Bulgares de
+ l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le consul général de
+ Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux Jeunes-Turcs, de
+ criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de la Bulgarie,
+ parce qu'ils n'y pouvaient entrer.</p>
+
+ <p>En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et
+ l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement
+ à la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque
+ sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction
+ du général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du
+ groupe révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient
+ des organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la
+ Bulgarie; des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club
+ de Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia.</p>
+
+ <p>Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans,
+ c'est de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui
+ ces partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches
+ albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers;
+ mais ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à
+ s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et
+ démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet
+ de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette
+ région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le
+ vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils
+ étaient presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation
+ intérieure. C'est que dans cette région domine un des deux éléments
+ sociaux qui forment l'armature des partis nationalistes bulgares,
+ partisans du rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute
+ la bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes,
+ étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont
+ pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs
+ amis, parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en
+ Bulgarie, et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans
+ toute cette région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se
+ groupent autour d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout
+ poursuivait sa propagande bulgare.</p>
+
+ <p>Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est
+ d'autant plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique
+ sur lequel ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves
+ incultes, dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à
+ la suite d'une intense propagande du royaume.</p>
+
+ <p>Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible
+ que tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et
+ de ses représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies
+ pour la Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des
+ doléances contre tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien
+ résolus à tout faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur
+ rattachement à la grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les
+ yeux. Un instant leur rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et
+ quelle stupeur! Du dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des
+ fautes des gouvernements et des exigences des grandes puissances.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore
+ installé de village, la situation change complètement à partir de
+ Krchevo; la raison en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est
+ située à la hauteur de Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je
+ vais suivre, est à peu près parallèle à la vallée de Dibra, où coule
+ le Drin noir; de l'une à l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de
+ 35 à 45 kilomètres; Dibra n'est séparé d'où je suis que par une chaîne
+ de 1 200 mètres d'altitude au maximum, un peu plus au nord, qui
+ s'épanouit, s'élargit et s'élève; deux sentiers suivent, l'un, au sud,
+ le cours de l'Ibrova, qui prend sa source à quelques kilomètres de
+ Dibra et passe non loin de Krchevo, et l'autre, au nord, le cours de
+ deux affluents du Drin noir et du Vardar, dont les eaux s'écoulent de
+ chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi ligne de partage des eaux
+ entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages rendent l'infiltration
+ facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée et de ses montagnes a
+ déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout le long de la route
+ que je suis.</p>
+
+ <p>Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la
+ vallée du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage
+ est rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés
+ lentement.</p>
+
+ <p>De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit
+ heures de cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de
+ Krchevo, au pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une
+ peine infinie des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de
+ gendarmerie Azim Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons
+ en effet des lieux qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova
+ dresse à 1 400 mètres environ un large plateau couvert de cailloux et
+ de broussailles, éloigné de tout grand centre, séparé par une longue
+ suite de chaînes des plaines de Macédoine et n'ayant d'autre
+ communication naturelle que la vallée de Vardar à une douzaine de
+ kilomètres au nord; aussi, au beau temps des grandes insurrections
+ macédoniennes, était-ce ici le quartier général des révolutionnaires
+ bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir les pourchasser
+ qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.</p>
+
+ <p>Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la
+ montagne; c'est un désert de roche où je range mon escorte; les
+ silhouettes se découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large
+ et profond pli de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la
+ vallée de Dibra, coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau
+ et mes souvarys, par habitude, rectifient la position, se divisent en
+ peloton d'avant, d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le
+ fusil sur la crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille
+ plis, où les broussailles assez épaisses par endroits et une herbe
+ courte donnent aux bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux
+ choisi en vérité que ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires,
+ et il n'est pas étonnant que le repaire bulgare ait rempli
+ merveilleusement son rôle.</p>
+
+ <p>Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été
+ repoussés pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La
+ montagne Bukova est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo
+ et Gostivar, un seul village est encore bulgare, tous les autres sont
+ albanais; autour de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je
+ croise quelques hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers
+ la vallée de Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais
+ pittoresque; une petite rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar
+ bondit de roche en roche, forme des cascades, entretient une Agréable
+ fraîcheur sous les beaux Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la
+ descente quelques maisons sont construites le long du torrent; ce sont
+ des Albanais qui nous y offrent l'hospitalité; le chemin devient
+ route, suit la rivière; les terres cultivées donnent un maïs superbe
+ et du blé en abondance, qui n'est pas encore partout fauché; sur la
+ route, ce sont encore des Albanais que nous croisons.</p>
+
+ <p>L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la
+ suit à pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de
+ trouver une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement
+ voilée; mais la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus
+ loin un terrain où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie
+ épaisse résiste à tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval
+ et la femme face au fossé de la route et, tout en tenant la bête par
+ la tête, à se placer entre elle et nous; nous passons sans paraître
+ les voir, selon le mot d'ordre; à quelques pas je les photographie,
+ mais c'est sans qu'il s'en doute que je commets ce qu'il regarderait
+ comme un attentat à l'honneur féminin.</p>
+
+ <p>Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent
+ le Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans
+ la plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis
+ quelques années un centre important presque entièrement albanais; les
+ neuf dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec
+ quelques Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large
+ pont de bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses
+ ombrages et des arbres de belle venue entourent toutes les maisons;
+ aussi, malgré l'aspect assez misérable des masures, la bourgade
+ a-t-elle un caractère assez plaisant; à la tombée du jour, nous
+ croisons plusieurs Albanaises sévèrement encloses dans des robes
+ noires et des voiles blancs qui leur ceignent la tête et la figure et
+ tombent jusqu'aux genoux.</p>
+
+ <p>Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey
+ le plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands
+ propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux
+ Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey,
+ est au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison
+ est près de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de
+ village: c'est un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de
+ tuiles, les fenêtres tout ordinaires; si banale est l'habitation,
+ singulièrement typique est l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en
+ personne et son fils Azam bey.</p>
+
+ <p>Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges
+ reculés: il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et
+ droite taille avec fierté; son corps resté mince donne une singulière
+ impression d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur
+ ce grand corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de
+ ses yeux noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu
+ d'une grande robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il
+ s'enveloppe dans un manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur
+ le banc où il est assis; les pieds restent nus, et un turban blanc
+ noué autour de la tête termine la silhouette étrange. Les mains
+ tiennent un chapelet aux grains énormes et le font couler entre les
+ doigts. C'est toute l'Albanie d'autrefois qu'on croit voir en cet
+ homme, l'Albanie ardente et sauvage, primitive et rude, ne connaissant
+ que ses coutumes, les défendant âprement et capable en tout d'une
+ vigueur singulière.</p>
+
+ <p>A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey
+ d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la
+ civilisation gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque,
+ la couleur locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent
+ les traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston
+ fripé et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut
+ laisser un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais
+ le font souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et
+ dans cet accoutrement il figure le progrès.</p>
+
+ <p>Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la
+ fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large
+ vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse:
+ blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout
+ pousse en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité
+ de ceux de la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et
+ de Dibra, qui est éloigné de douze heures<a name='FNanchor_5_5'></a><a
+ href='#Footnote_5_5'><sup>[5]</sup></a>, se groupent à Gostivar et
+ s'expédient sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de
+ 20 à 23 piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres<a
+ name='FNanchor_6_6'></a><a href='#Footnote_6_6'><sup>[6]</sup></a>;
+ aussi tous les beys attendent-ils avec impatience la construction du
+ petit chemin de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier
+ Uskub à Kalkandelem et Gostivar.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à
+ Kalkandelem ne sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus
+ rectiligne pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du
+ Vardar entre deux rangées de collines. C'est dans une voiture du pays
+ que je franchis cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée
+ d'une bâche percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre
+ roues; au grand trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit
+ tombante, à Kalkandelem ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la
+ grande tékié des Becktachi, située à dix minutes de la ville, où une
+ large hospitalité nous est réservée.</p>
+
+ <p>Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour
+ toute l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du
+ passé, nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi
+ jouaient un grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis
+ parmi eux. Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre
+ national albanais, la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une
+ importance considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer,
+ d'autant que les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont
+ tombées sous la même domination; sans doute le centre va émigrer vers
+ El-Bassam, d'où il pourra diriger les grandes tékiés du sud de
+ l'Albanie chez les Toscs, dont les terres et les richesses sont des
+ plus importantes.</p>
+
+ <p>Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un
+ d'eux est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux,
+ un sert d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les
+ tombeaux de saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des
+ derviches. Le chef est absent; son remplaçant est un derviche
+ vénérable, dont la barbe de fleuve couvre de sa blancheur toute la
+ poitrine; il porte un pantalon à l'européenne serré dans une large
+ ceinture, où sont passés pistolets et poignards; une chemise de
+ flanelle grise et un long gilet de laine complètent son habillement.
+ Les autres derviches, tous albanais, qui travaillent aux récoltes ont
+ l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié est administrée par un bey,
+ économe du monastère, que j'ai rencontré au congrès albanais
+ d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent, au point de vue
+ temporel, qui prend soin des terres et des produits, et en assure la
+ vente.</p>
+
+ <p>Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande
+ pièce du premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure;
+ le long des portiques courent des branches de vigne et pendent de
+ beaux raisins dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et,
+ autour de chacun d'eux, un jeu de planches supporte des vases de
+ toutes dimensions où des fleurs mettent les coloris les plus variés;
+ le soir tombe; dans l'atmosphère paisible, les dernières clartés du
+ soleil rougissent de légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum
+ des fleurs du portique monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des
+ foins qu'on a coupés autour de la tékié se mêle à la senteur des
+ roses, des héliotropes de l'herbe que l'on vient d'arroser et de mille
+ plantes odoriférantes. Dans la vaste chambre, des boiseries et une
+ banquette courent tout autour des murs; à terre a été préparé un
+ matelas et des draps recouverts d'étoffes de soie aux couleurs vives;
+ c'est ici que je vais passer la nuit, quand nous aurons dîné. Le bey
+ fait apporter une table et m'invite à apprécier l'excellence de la
+ cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une soupe où trempent
+ des viandes diverses, des canards rôtis, des aubergines fort bien
+ apprêtées et des poires; je le félicite sur la perfection des mets et
+ lui dis en riant qu'il n'y a que dans les monastères qu'on puisse
+ manger convenablement dans les Balkans, opinion à laquelle il se range
+ aussitôt.</p>
+
+ <p>Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre;
+ la plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule
+ dans le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue
+ leurs produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont
+ accroupies à terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant
+ elles sur un grand linge à même le sol; elles se rangent par
+ spécialités; voici celles qui vendent des étoffes filées et brodées à
+ la main, des mouchoirs, des voiles, des turbans, des gilets, des
+ chemises de laine blanche, des serviettes; celles-ci ont de beaux
+ boléros albanais tissés d'or, de fabrication ancienne, dont elles se
+ défont; d'autres apportent les produits de leurs champs, des fruits de
+ toute sorte, des poires, des raisins, des melons, des pastèques; dans
+ un angle de la grande place c'est le marché du blé, des haricots et de
+ la farine; ailleurs, l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage
+ courant que des colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce
+ sont tous les objets utiles à la culture; là, les armes et les
+ couteaux, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui, la pacotille de
+ l'Europe centrale ou les beaux pistolets de cuivre incrusté.</p>
+
+ <p>Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des
+ environs, venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont
+ des conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on
+ s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non
+ sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;
+ sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés,
+ et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la
+ plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.</p>
+
+ <p>Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et
+ enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir
+ leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à
+ l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part.
+ Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes
+ l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe.
+ Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais
+ svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux
+ vêtements de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont
+ les immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée
+ d'un fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune,
+ jeunes Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des
+ colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet
+ brodé, tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient
+ sous le clair et doux soleil de septembre.</p>
+
+ <p>La variété des types montre la diversité des nationalités qui
+ habitent la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis
+ le terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville;
+ à Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des
+ guerres, 3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un
+ club y avait été organisé sous le nom de Club international, mais il
+ était devenu de fait albanais; d'après les renseignements recueillis
+ ici, sur 100 villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de
+ Kalkandelem, 68 sont albanais, le reste bulgare et serbe, surtout
+ bulgare; dans la région de Gostivar, sur 60 villages, 40 sont
+ albanais, le reste bulgare et quelques-uns serbes; depuis dix ans les
+ Albanais ont fait des progrès incessants et les Slaves ont usé leurs
+ forces à lutter entre eux.</p>
+
+ <p>Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du
+ «bulgarisme» au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette
+ vallée du Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les
+ nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à
+ l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes
+ chances pour que la domination serbe, dans cette partie de la
+ Macédoine jusqu'au fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans
+ autres obstacles que ceux que pourront lui créer les Albanais
+ descendant de leur montagne.</p>
+
+ <p>De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des
+ Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des
+ guerres étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même
+ c'est le couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare;
+ ce monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres
+ la vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux
+ minérales y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.</p>
+
+ <p>C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans
+ tout ce voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs
+ champs, et on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays
+ sagement administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes,
+ tout pousse en abondance et en force. La tranquillité assurée, des
+ moyens commodes de circulation établis permettront une mise en valeur
+ remarquable de ces terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de
+ circulation sont constitués par des charrettes pour les produits et
+ des voitures du pays, ou ce qu'on appelle ici des phaétons (nous
+ dirions des victorias), pour les personnes: de Kalkandelem à Uskub il
+ faut au moins cinq heures de voiture; les marchandises paient de 6 à
+ 15 piastres<a name='FNanchor_7_7'></a><a href=
+ '#Footnote_7_7'><sup>[7]</sup></a>, selon l'époque de l'année, par 100
+ ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des voitures
+ ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une simple
+ planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il faut
+ assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par
+ des attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et
+ fort pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude
+ vers le nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la
+ route coupe la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en
+ droite ligne la métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères
+ tous bulgares surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature
+ pendant l'été aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres
+ sont bien cultivées et un bétail abondant broute les prairies
+ environnantes.</p>
+
+ <p>Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque
+ de montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée
+ est tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha<a name=
+ 'FNanchor_8_8'></a><a href='#Footnote_8_8'><sup>[8]</sup></a> est son
+ nom; une vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la
+ mosquée marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue.
+ Uskub a été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine;
+ tous les villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les
+ replis des collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont
+ agglomérées et les rives du Vardar n'en portent presque aucune;
+ quelques grands tchiflik et quelques fermes sont les seuls bâtiments
+ qu'on rencontre au milieu des champs mis en cultures de la plaine
+ d'Uskub.</p>
+
+ <p>Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette
+ région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus
+ importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est
+ la propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi
+ pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable
+ château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le
+ premier pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik,
+ le troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier
+ étage du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes
+ pièces ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des
+ bains même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours
+ absent; ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de
+ meurtrières; sept koulé ou tours en défendent les approches; c'est une
+ vraie forteresse.</p>
+
+ <p>L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire
+ de 20 000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par
+ moitié les récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le
+ maïs, l'orge, les haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque
+ paysan a sa maison et ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la
+ terre, en en transmettant l'exploitation à ses descendants. Bardoftza
+ est certainement de toutes les demeures de bey, celle qui présente
+ l'aspect le plus imposant; c'est un château princier, mais vide et
+ froid.</p>
+
+ <p>Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un
+ Albanais, Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais
+ également, est loin d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un
+ rude paysan qui mène à la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui
+ sont au travail. Au milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses
+ étages, que domine une terrasse couverte; devant la cour, une suite de
+ hangars abrite des taudis, où vivent les paysans. Je demande la
+ permission d'en visiter un: je descends dans une sorte de cave; sur la
+ terre, quelques pierres supportent des ustensiles; des murs en terre
+ battue séparent cette habitation de la voisine; dans un angle, un
+ carré de terre surélevée est couvert d'un peu de feuillage: c'est le
+ lit; aucun foyer n'est aménagé; le feu brûle à même le sol, entre deux
+ pierres; au toit à travers les planches, un trou laisse fuir la fumée;
+ aucune fenêtre n'est pratiquée; la porte basse, par laquelle je suis
+ entré, est la seule ouverture. J'examine les objets qui garnissent le
+ logis; on peut les dénombrer facilement: un escabeau, deux nattes, un
+ récipient, un balai, des jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une
+ grosse pierre, comme siège, l'homme et la femme sont assis; ils
+ portent des vêtements en guenilles, les pieds sont nus, la face crie
+ la misère et la brutalité; ce sont les paysans bulgares du grand
+ propriétaire.</p>
+
+ <p>Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par
+ centaines; un cheval les bat, des femmes apportent le blé et
+ remportent la paille; l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de
+ répit à personne.</p>
+
+ <p>Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers
+ profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande
+ propriété était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de
+ Gostivar ou de Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à
+ peu entre les villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville;
+ puis, les Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu
+ à peu le pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où
+ la grande propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son
+ intendant étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la
+ population slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le
+ nord, comme la domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux
+ prises avec ces graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas
+ une des moindres difficultés du nouveau régime.</p>
+
+ <p>Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de
+ ces longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui,
+ si angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons
+ de la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive
+ droite, quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de
+ laquelle des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la
+ domination de leurs fusils.</p>
+
+ <p>Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des
+ voitures et des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies
+ occupent la large place du marché, où les gens à cet instant ne
+ pensent qu'à leurs achats et à leurs ventes.</p>
+
+ <p>Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se
+ sont déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que
+ celle de ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage
+ avant la révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun
+ prédisait la fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son
+ pouvoir sur toute la Macédoine; l'Albanais prétendait être le
+ successeur du Turc, du droit de la force et de celui de l'héritier
+ désigné. La lutte s'exaspère; les bandes déchirent le pays; puis la
+ révolution éclate; dans la stupeur tous croient au triomphe, à la
+ délivrance, à la victoire; chacun sur cette place embrasse son voisin,
+ pensant que ses désirs sont comblés.</p>
+
+ <p>Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une
+ folie étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination
+ en Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme
+ turc a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie
+ d'Europe; les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient,
+ reculent, reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur
+ cette place du Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour
+ longtemps: la première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent
+ jusqu'à Monastir leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque
+ bulgare et s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida
+ à Monastir et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et
+ Bulgares se disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième
+ acte, qui s'est joué en l'an de grâce 1913.</p>
+
+ <p>Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique:
+ Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.</p>
+ <br>
+ <br>
+ <a name='Footnote_5_5'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_5_5'><sup>[5]</sup></a> Les Serbes termineront
+ cette année la construction d'une route qui permettra d'aller
+ facilement de Gostivar à Dibra.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_6_6'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_6_6'><sup>[6]</sup></a> 23 piastres font ici 1
+ medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font un peu plus de 100
+ kilos.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_7_7'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_7_7'><sup>[7]</sup></a> Comptées 123 piastres
+ à la livre.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_8_8'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_8_8'><sup>[8]</sup></a> Hussein Sah, dit la
+ carte autrichienne.</p>
+ </div>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_IX'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+ <h3>CONCLUSION</h3>
+
+ <h3>L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>La question d'Orient et la question albanaise || La force du
+ sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
+ l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique
+ internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
+ diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de
+ l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou
+ Pologne?</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui
+ la question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres
+ balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur
+ solution définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années;
+ ils vont sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise
+ est au contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa
+ liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu.</p>
+
+ <p>Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se
+ pose en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais
+ de solution pourraient lui être apportés.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une
+ invention diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a
+ laissé faire celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances
+ et que Vienne n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une
+ partie de l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans.
+ L'Autriche-Hongrie serait ainsi l'auteur responsable de la question
+ albanaise.</p>
+
+ <p>Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les
+ difficultés dont la diplomatie du <i>Ballplatz</i> est l'origine et
+ celles qui tiennent à la nature des choses, je veux dire à l'existence
+ d'une nationalité albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si
+ l'on avait laissé aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et
+ la Grèce avaient pu en toute liberté se partager l'Albanie, le
+ dépeçage d'une nouvelle Pologne aurait été accompli sans conséquences
+ internationales. C'est compter sans son hôte; pour la tranquillité
+ future et l'avenir économique de ces trois États balkaniques, dont je
+ désire vivement la prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une
+ circonstance étrangère les ait délivrés de ce présent de Nessus.</p>
+
+ <p>Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas
+ entendre raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux
+ cette vérité, et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop
+ souffert de la domination de fait des Albanais et des beys; au moment
+ où ils allaient enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on
+ arrête leurs bras et on contient leur vengeance depuis si longtemps
+ motivée. J'ai vu la situation dans les villages à la veille des
+ guerres balkaniques, et je n'ignore rien des sentiments trop
+ facilement explicables des chrétiens orthodoxes. Mais il ne s'agit
+ point ici de sentiments. C'est l'avenir et le développement de ces
+ États qui est en jeu, et j'affirme seulement que ni la Serbie ni la
+ Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez fortes pour
+ braver le sentiment public international et jouer au Germain en
+ Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des révoltes
+ dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier un pays
+ traditionnellement insoumis.</p>
+
+ <p>Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
+ convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
+ rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de
+ journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il
+ étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
+ divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle
+ nationalité subsisterait?</p>
+
+ <p>Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore?
+ mais le seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous
+ Albanais et si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour
+ étrangère; or, soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi,
+ quand ils reçoivent des concours de l'Autriche, savent et sentent
+ qu'ils emploient les mêmes moyens que Condé, recevant secours des
+ Espagnols contre Mazarin, ou les révolutionnaires mexicains attendant
+ des armes des États-Unis contre le président au pouvoir; c'est
+ précisément une des plus vives impressions de mon voyage en Albanie
+ que le souvenir de la force du sentiment national albanais dans toutes
+ les régions du pays.</p>
+
+ <p>Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la
+ conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au
+ XIXe siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont
+ reconnaissables à un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la
+ tradition, ni l'histoire, ni la religion, mais la conscience
+ nationale; langue, tradition, histoire, religion servent à la former,
+ à la conserver, à l'accroître; mais le sentiment personnel est seul
+ décisif: qui se sent Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son
+ père se disait bulgare, si son village était jadis sur le territoire
+ des anciens tzars de Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque.</p>
+
+ <p>Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec,
+ du bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
+ origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la
+ possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous
+ étions encore au temps des villes libres et des républiques
+ marchandes, Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le
+ gouvernement des juifs espagnols de culture française; mais ce temps a
+ passé et ils se contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et
+ les intermédiaires de la Macédoine et de l'Occident.</p>
+
+ <p>Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages
+ slaves, sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été
+ ni serbes, ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant
+ l'orthodoxie, et s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente
+ des Serbes et des Bulgares pendant les vingt dernières années a
+ ballotté ces villages du «serbisme» au «bulgarisme»; en fait,
+ toutefois, la conversion aux idées nationales bulgares a été la plus
+ fréquente; chacun l'explique à sa manière: les Bulgares et leurs amis
+ disent qu'en Macédoine le fond de la race est bulgare; c'est possible,
+ mais quelle affirmation difficile à prouver! Dans ces pays où tous les
+ peuples ont laissé des alluvions successives, dans ces territoires qui
+ ont connu les empires les plus variés, si on raisonne sur la race et
+ sur l'histoire, on entre dans l'insoluble.</p>
+
+ <p>En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est
+ due à ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux
+ de Serbie partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une
+ propagande du dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement,
+ qu'enfin et surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de
+ Slaves qui a produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses
+ qualités et aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur,
+ acharné, opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on
+ peut compter et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et
+ organiser; mais un peuple brutal, sans délicatesse ni finesse,
+ incapable de comprendre un accord et une concession, cruel et rude,
+ aussi antipathique à l'homme qui n'entre en relation avec lui que pour
+ son plaisir que hautement estimé de qui prend contact avec ce peuple
+ pour travailler en commun. Avec ces qualités et ces défauts, comment
+ les Bulgares n'auraient-ils pas fait triompher en Macédoine leur
+ propagande au détriment des Serbes?</p>
+
+ <p>Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été
+ conservées durant les siècles de la domination turque par la religion;
+ la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du
+ sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit
+ national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
+ familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments
+ patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
+ l'esprit national s'est évaporé.</p>
+
+ <p>Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en
+ Turquie d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont
+ demeurés chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le
+ musulman albanais est resté albanais, seule exception dans les Balkans
+ à l'adage que les nationalités y sont des religions, et illustre
+ exemple de la profondeur et de la force du sentiment national
+ albanais.</p>
+
+ <p>Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves;
+ lorsque la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des
+ Balkans, le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec
+ ne semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif
+ et l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient:
+ dans ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa
+ langue, sa conscience nationale, même son type physique et sa race;
+ quelques mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée
+ de Dibra ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie
+ restait intact; l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si
+ peu au Turc que les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs
+ autres sujets; ils exploitaient cette différence de sentiment en
+ favorisant de toutes manières les Arnautes et en les utilisant pour
+ les besoins de leur pouvoir personnel et pour la domination des
+ Turcs.</p>
+
+ <p>Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de
+ l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée
+ privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les
+ campements turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le
+ pouvoir de Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la
+ Macédoine, dans l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient
+ trop peu nombreux pour constituer la force sociale nécessaire.</p>
+
+ <p>Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que
+ l'Albanais devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite
+ fut tracée et appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina
+ la Macédoine; en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne
+ devait pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les
+ beys recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative
+ d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la
+ division était soigneusement cultivée entre tribus, religions,
+ influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à
+ Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de
+ faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection
+ personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration
+ albanaise et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts,
+ au nord contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au
+ nord-est et à Test contre les Bulgares.</p>
+
+ <p>Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente
+ dernières années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des
+ montagnes qui étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment
+ de la guerre, la conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque
+ accomplie; les Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en
+ minorité même à Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans
+ la plaine d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais
+ débordaient le lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida
+ dans une campagne albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux
+ villes; à Monastir, ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est,
+ ils conquéraient de même sur les Bulgares toute la haute vallée du
+ Vardar et devenaient la majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils
+ poussaient leurs villages vers la Macédoine centrale, et les ambitieux
+ les voyaient déjà entourant Salonique; au sud, en Épire, il n'en était
+ pas autrement. Ainsi, en un vaste éventail, les Albanais poussaient
+ leurs villages et leurs domaines vers la frontière serbe, Uskub, la
+ Macédoine centrale, Monastir, Janina et le golfe d'Arta. L'un de leurs
+ chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était resté cinquante ans encore sur
+ le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace exceptée, serait devenue
+ albanaise.»</p>
+
+ <p>La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
+ procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les
+ paysans.</p>
+
+ <p>Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations
+ chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
+ grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des
+ beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous
+ leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus
+ dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.</p>
+
+ <p>Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine
+ du Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
+ Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs
+ pauvres montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou
+ les terres du gouvernement, fondaient un village, puis un autre,
+ entouraient les centres slaves, puis les rejetaient plus loin et
+ continuaient leur marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne
+ se faisait pas par la force, mais par une douceur à laquelle se
+ joignait l'appareil de la force; l'Albanais est belliqueux, ardent,
+ tenace et adroit; il avait le droit traditionnel de porter le fusil.
+ Aussi, dès qu'un village slave était entouré de villages albanais, il
+ abandonnait de lui-même la partie, tant ce voisinage lui paraissait
+ redoutable.</p>
+
+ <p>Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au
+ cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion
+ nouvelle extraordinaire.</p>
+
+ <p>Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la
+ Turquie d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce
+ peuple vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans
+ sur toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe,
+ on aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que
+ n'ont pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?</p>
+
+ <p>Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
+ Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à
+ l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
+ de fait sous le joug turc?</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de
+ l'Albanie, le <i>Ballplatz</i> n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
+ politique?</p>
+
+ <p>On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été&mdash;tout au
+ contraire&mdash;une invention diplomatique de l'Autriche et de
+ l'Italie, ces deux puissances se sont servies de cette création
+ nécessaire pour imposer les desseins personnels de leur politique.
+ Elles n'ont pas voulu répéter la fable de <i>l'Huître et les Deux
+ Plaideurs</i>; et quand le juge serbe ou grec, du droit de la
+ victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions italo-autrichiennes,
+ les deux monarchies y ont mis un brutal holà.</p>
+
+ <p>Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand
+ elle peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le
+ droit de lui reprocher d'être une politique intéressée?</p>
+
+ <p>Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment
+ l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette
+ conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de
+ l'heure présente?</p>
+
+ <p>L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile
+ situation de l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation
+ balkanique. Quand, sans s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion
+ de la Bosnie, dont la conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle
+ était loin de penser que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu.
+ Sa diplomatie a été prise deux fois au dépourvu, la première en
+ escomptant la victoire turque, la seconde en escomptant la victoire
+ bulgare. Chaque fois elle a manqué d'énergie avant et de doigté
+ après.</p>
+
+ <p>L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place
+ de ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à
+ sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la
+ mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que
+ Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
+ second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance
+ capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
+ habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces
+ en Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union
+ balkanique présumée et la Russie.</p>
+
+ <p>A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les
+ deux solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu
+ de croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme
+ d'État, comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en
+ faisant savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme
+ intangible Vallona et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci
+ pouvait s'emparer de la Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le
+ sandjak et elle demanderait la promesse d'une liaison ferrée directe
+ de la Bosnie à Uskub ainsi que des avantages économiques. Ces
+ demandes, présentées avec énergie et habileté avant la guerre,
+ auraient sans doute été accueillies avec empressement par la Serbie,
+ au prix d'une neutralité bienveillante. Quant à l'équilibre des forces
+ en Orient, il était aisé de l'assurer: Grèce et Roumanie avaient trop
+ d'intérêt à se méfier d'une prépondérance slave.</p>
+
+ <p>Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable
+ et énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que
+ menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique
+ intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa
+ protection pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la
+ liquidation balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus
+ légitime désir de la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A
+ ce moment l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération
+ que ses propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres,
+ mais pour s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des
+ difficultés futures est là: la Serbie, dans le partage des
+ territoires, avait obtenu son lot légitime et la satisfaction de son
+ intérêt capital: avoir un port libre lui appartenant; l'Autriche ne
+ pouvait à aucun titre prétendre qu'une telle ambition heurtait ses
+ intérêts essentiels; cependant, elle a mis son honneur à interdire à
+ la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant de l'autonomie de
+ l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes intérêts de l'Autriche
+ en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger, au cas où les Serbes
+ auraient pu créer un port purement commercial dans l'extrême nord de
+ la contrée.</p>
+
+ <p>Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une
+ création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son
+ influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie
+ par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de
+ l'Autriche et infiniment pernicieuse dans ses résultats.</p>
+
+ <p>Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la
+ Bulgarie et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi
+ comptait l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux
+ alliés; la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses
+ viennoises; mais Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les
+ résultats, si mérités qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables,
+ car ils sont pleins de dangers pour le lendemain. Une liquidation
+ balkanique bien faite aurait dû assurer à la fois un équilibre des
+ puissances des Balkans proportionnel à leur force d'avant la guerre et
+ une attribution des territoires conforme dans les grandes lignes aux
+ voeux des populations. De toute manière, ce dernier voeu était
+ difficile à établir, les nationalités étant emmêlées au plus haut
+ degré. Mais, avec des sacrifices, des arrangements et des assurances
+ réciproques, un état de choses convenable pouvait être établi.</p>
+
+ <p>Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes
+ les dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une
+ carte de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et
+ aboutissant à Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend,
+ passant à Uskub et rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine
+ et la Vieille-Serbie étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise
+ à part; dans l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs
+ dominaient au sud de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la
+ seconde et les Bulgares entre les deux; mais la part des Serbes, même
+ en leur attribuant le débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu
+ faible et l'équilibre des forces demandait qu'on la grossît; leur
+ assurer la plaine d'Uskub et la région entre Uskub et Monastir au
+ moins jusqu'à Krchevo n'était pas exagéré, d'autant que si ce pays se
+ disait bulgare, il avait été longtemps simplement slave et la
+ conversion au «bulgarisme» était récente. Ainsi, le centre des
+ Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la chaîne de Ferizovic à Koritza
+ devenait le centre de dispersion des souverainetés serbe, bulgare,
+ grecque, albanaise. Une telle liquidation pouvait préparer un <i>statu
+ quo</i> à la fois définitif, équitable et équilibré.</p>
+
+ <p>L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la
+ lançant ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
+ serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime
+ fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls:
+ non seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en
+ plein corps dans des populations d'autres nationalités pour les
+ rattacher à des souverainetés contraires à leurs voeux.</p>
+
+ <p>La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en
+ elle-même les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de
+ la Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir
+ autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix
+ formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons;
+ nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont
+ habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du
+ royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le
+ monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
+ possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense
+ majorité; l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes,
+ même si les circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de
+ l'histoire; mais, alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que
+ vous nous refusez, rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers
+ l'Adriatique dont vous nous avez interdit les abords.»</p>
+
+ <p>La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment
+ désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
+ porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités
+ et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque
+ établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant
+ d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder
+ par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la
+ Macédoine, où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire
+ jusqu'au golfe de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la
+ Serbie un port commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4°
+ laisser à l'Albanie la vallée de Dibra et reporter la frontière aux
+ sources du Vardar. C'est assez dire que la refonte juste et équilibrée
+ des traités est aussi improbable qu'elle serait souhaitable.</p>
+
+ <p>Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de
+ l'Albanie, la politique autrichienne aura des suites déplorables: au
+ lieu de créer un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on
+ l'alourdit d'un autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie
+ intégrante de l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de
+ perpétuel dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est
+ entourée de hautes montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont
+ la ville est le marché; l'hiver, elle est coupée de toute
+ communication; une gorge resserrée, celle du Drin noir, la met en
+ relation difficile avec Okrida, une autre avec Kukus et la vallée du
+ Drin blanc; j'ai séjourné dans ces tribus, je connais leur état
+ d'esprit et j'estime qu'une telle annexion, sans profit pour la
+ Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente de conflit entre
+ celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie et n'est pour
+ les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur retire, on leur
+ doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port libre et le
+ débouché commercial.</p>
+
+ <p>Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les
+ populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
+ le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
+ musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à
+ soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs
+ intérêts essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum
+ d'embarras qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.</p>
+
+ <p>Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont
+ pas, dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome,
+ conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat
+ de la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
+ politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que
+ l'on doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences:
+ l'état instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises
+ frontières de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les
+ difficiles relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une
+ telle situation.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la
+ volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses,
+ est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
+ économique de demain?</p>
+
+ <p>Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné
+ de nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié
+ profondément l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont
+ amené ces événements, les Albanais ont une part capitale: leur
+ révolte, leur triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie
+ ont provoqué les convoitises et ruiné la force de résistance de
+ l'empire turc en Europe, ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie
+ inconnue. Si la question albanaise a eu de si profonds retentissements
+ sur l'Europe entière au moment de la naissance de cet État, est-il
+ exagéré de croire que sa vie politique aura une répercussion non moins
+ importante sur l'équilibre diplomatique du vieux monde?</p>
+
+ <p>Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va
+ être un jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un
+ fantôme d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les
+ capitales nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par
+ avance, recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières
+ pour agrandir le gâteau à partager. La création de l'Albanie,
+ conclut-on, n'est qu'une hypocrisie diplomatique pour cacher une
+ mainmise des deux États sur une partie des Balkans.</p>
+
+ <p>Laissons pour un instant les vues actuelles de la <i>Consulta</i>
+ et du <i>Ballplatz</i> et considérons seulement la réalité: est-on si
+ assuré que l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux
+ puissances de la Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires
+ tireront dans le même sens les ficelles de ce jouet?</p>
+
+ <p>Je ne crois point pour ma part à une mainmise <i>facile</i> sur
+ l'Albanie; la Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur
+ l'ingratitude des États; cependant, la race, la religion, la
+ fraternité d'armes rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite
+ cependant la libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à
+ Sofia! Les Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils
+ avec l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues?
+ J'ai quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans
+ finesse, ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le
+ faudra, recevront leurs dons,&mdash;car, comme me disait l'un d'eux,
+ on ne reçoit que des riches,&mdash;accueilleront leurs envoyés et leur
+ argent, leurs banques et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des
+ jouets, c'est eux qui se joueront de leurs protecteurs.</p>
+
+ <p>En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque
+ côté on va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais
+ regarde les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux
+ râteliers sans être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé
+ les méfiances réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et
+ cherchent comment ils pourront semer la division entre eux pour les
+ dominer par un de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si
+ un Albanais peut se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention
+ par occupation et partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le
+ même point et un seul, Vallona, son port et sa région, dont la
+ non-occupation par l'autre partenaire est d'intérêt fondamental pour
+ l'Autriche, si elle ne veut pas être embouteillée dans l'Adriatique,
+ et pour l'Italie, si elle ne veut pas voir toutes ses côtes
+ adriatiques tenues sous la menace d'un Vallona autrichien.</p>
+
+ <p>Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la
+ politique du monde? C'est pour y assurer le <i>statu quo</i>, autant
+ que pour se prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a
+ souscrit au pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de
+ négative la politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en
+ sortir? Elles ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face,
+ côte à côte; hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un
+ mariage contre leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter:
+ observons le nouveau ménage.</p>
+
+ <p>Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet,
+ qui convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement
+ provisoire ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des
+ événements susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen.
+ L'arbitre de Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à
+ imposer sa décision en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait
+ tort de se plaindre de l'allié allemand, qui lui a donné le temps
+ depuis 1878 de se fortifier pour parler en égale de l'empire voisin;
+ mais la monarchie habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a
+ montré les Balkans pour la détourner du Nord: son expansion balkanique
+ est arrêtée, le commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en
+ Albanie c'est l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans
+ la Triple Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.</p>
+
+ <p>Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire
+ allemand sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience;
+ où la paix sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un
+ ou l'autre des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer
+ sa politique?</p>
+
+ <p>Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il
+ pas avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors
+ possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
+ modification au <i>statu quo</i> dans l'Europe centrale devenant
+ <i>casus belli</i>; passer des ententes appropriées avec l'Italie;
+ enfin, constituer avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des
+ trois grandes puissances continentales que Bismarck craignait seule au
+ monde.</p>
+
+ <p>La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en
+ pareil cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas
+ laisser à nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait
+ jamais une nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne,
+ ne recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
+ Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.</p>
+
+ <p>Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être
+ proche; la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur
+ l'histoire de l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des
+ années à devenir aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États
+ et la guerre de Crimée, elle est restée latente une trentaine
+ d'années, pour n'éclater qu'en 1880; mais alors pendant trente ans
+ elle a séparé profondément les deux peuples jusqu'au jour où l'un
+ d'eux a abdiqué en Égypte au profit de l'autre. Si l'Albanie devient
+ une Égypte italo-autrichienne dont le canal d'Otrante serait l'isthme
+ de Suez, qui peut dire combien de temps durera chacune des périodes
+ d'histoire de ce condominium, ni comment finira ce dernier?</p>
+
+ <p>Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une
+ politique d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à
+ laisser face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est
+ international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du
+ moins où l'on nous paiera cet abandon; des institutions
+ internationales doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place,
+ comme en Égypte les puissances de la Triplice eurent le soin de le
+ faire, pour jouer plus facilement et du dedans de la rivalité
+ franco-anglaise et pour conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous
+ devons veiller à garder le plus possible le caractère international
+ aux organisations économiques albanaises et à y réserver notre rôle
+ jusqu'au jour où, par une tractation intéressée, nous pourrons être
+ amenés à l'abandonner, il serait contraire à cette politique
+ d'expectative de lier nos votes à ceux d'une des deux rivales.</p>
+
+ <p>Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment
+ à nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de
+ notre concours complet en vue de la bonne organisation de l'État
+ albanais et du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre
+ place et observons le ménage italo-autrichien, non de loin en
+ spectateur, mais de près en acteur, gardant en main tous les atouts
+ d'une partie qui peut un jour se jouer.</p>
+
+ <p>L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
+ puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent
+ volontiers qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M.
+ Gustave Lanson, présentant une critique de mon ouvrage <i>l'Albanie
+ inconnue</i>, écrit: «N'oublions pas que, si le Turc est souvent un
+ excellent homme, le régime turc fut toujours une détestable chose.
+ Depuis 1360 qu'ils ont Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont
+ Constantinople, ces vainqueurs ont-ils établi en Macédoine et en
+ Thrace un gouvernement tolérable aux vaincus? La conquête ne crée pas
+ par elle-même un droit: elle se légitime avec le temps par la
+ réconciliation du peuple conquis et son consentement au pouvoir du
+ conquérant. Je ne donne pas là une théorie révolutionnaire,
+ empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est celle de
+ Bossuet.</p>
+
+ <p>«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de
+ fondement que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une
+ patrie à ses sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis
+ Jaray: «Routes, ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont
+ maîtres, c'est l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en
+ ruines, les eaux voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages
+ d'art, on n'utilise pas les forces naturelles.</p>
+
+ <p>«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,&mdash;de ce petit
+ Monténégro qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage
+ que les montagnes d'Albanie,&mdash;les routes sont bonnes; à défaut de
+ chemins de fer, des services d'automobiles sont organisés. La
+ civilisation fait son oeuvre.</p>
+
+ <p>«Il faut bien le dire,&mdash;et on peut le dire sans être taxé de
+ cléricalisme,&mdash;avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le
+ chrétien est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte
+ paysan bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus
+ raffiné, qui parle anglais, allemand et français sans aucun accent et
+ qui peut causer avec vous de droit, de philosophie ou des petits
+ théâtres de Paris.»</p>
+
+ <p>Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou
+ non conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il
+ n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
+ loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni
+ des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants
+ albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le
+ gouvernement de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a
+ enfermé volontairement la population albanaise dans son isolement et
+ son ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni
+ intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
+ chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes
+ raisons.</p>
+
+ <p>Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et
+ d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve
+ est difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se
+ produire. Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade
+ de civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables
+ entre l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a
+ paru plus semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un
+ habitant musulman de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un
+ bey musulman de Tirana.</p>
+
+ <p>En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en
+ Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien
+ examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui
+ d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.</p>
+
+ <p>Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du
+ pays en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter
+ cette région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le
+ lac de Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac
+ d'Okrida; cette ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia,
+ Tirana, El-Bassam; le massif des montagnes du nord compris entre cette
+ ligne et la frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra,
+ aujourd'hui en Serbie, est habité par des tribus qui en sont à l'état
+ social des clans gaulois au temps de Vercingétorix. Quant à la région
+ des montagnards catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à
+ peine différente; toutefois, deux autorités centrales y subsistent,
+ celle du prince des Mirdites et celle du pouvoir religieux. La
+ situation est à peu près la même dans les montagnes entre Bérat,
+ El-Bassam et le lac d'Okrida, et même, d'une manière générale, dans
+ toutes les régions montagneuses d'Albanie.</p>
+
+ <p>Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité
+ souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est
+ divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces
+ confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central
+ et ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les
+ clans s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En
+ temps ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc
+ celles des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt
+ et ne faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas
+ de guerre sainte.</p>
+
+ <p>Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de
+ l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait
+ l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au
+ seigneur féodal ou bey.</p>
+
+ <p>Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
+ analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les
+ commerçants ont imposé des règles et des coutumes.</p>
+
+ <p>Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer
+ nos usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de
+ service militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme,
+ etc., l'échec est certain.</p>
+
+ <p>Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au
+ lendemain, il faut adapter les institutions aux hommes et faire au
+ temps sa part.</p>
+
+ <p>A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il
+ importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos
+ rois de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et
+ saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité.</p>
+
+ <p>Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie,
+ il faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole
+ vivant de cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit
+ d'un prestige qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince.
+ La désignation d'un membre de la famille du Sultan aurait eu
+ l'avantage de lui concilier les musulmans, surtout des tribus, qui
+ auraient vu en lui un chef religieux. On ne saurait oublier
+ l'importance de ces tribus et leurs sévères traditions religieuses;
+ l'infiltration chez elles sera difficile; la nomination d'un prince
+ musulman l'aurait facilitée.</p>
+
+ <p>Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur
+ auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à
+ rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni
+ hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
+ pourront faciliter sa tâche.</p>
+
+ <p>Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le
+ point de départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu
+ s'adresser à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays
+ influence, relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des
+ concours lui auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action;
+ une politique adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer
+ feudataires du prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de
+ fait, comportant toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement,
+ l'organisation centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays,
+ non sans bien des à-coups et des difficultés, d'ailleurs.</p>
+
+ <p>De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute
+ parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
+ sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette
+ oeuvre pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la
+ réussite ou de l'insuccès de l'opération.</p>
+
+ <p>En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un
+ État et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait
+ la plus grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les
+ institutions politiques en faveur au XXe siècle.</p>
+
+ <p>Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on
+ ne commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une
+ caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère
+ prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
+ d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases
+ n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état
+ d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont
+ anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse
+ générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
+ marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
+ et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la
+ société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd
+ de son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la
+ liberté individuelle contre les abus du pouvoir.</p>
+
+ <p>Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État,
+ mettre debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot
+ organiser, il convient de laisser de côté les discours et les
+ parlements. Il faut se rendre compte qu'un des vices profonds du
+ régime parlementaire, qui comme tout régime a son revers, est la
+ confusion qu'il établit entre le politique verbeux et l'homme d'État:
+ qui ne sait pas parler ne saurait être ministre, qui n'est pas orateur
+ n'a pas vocation au commandement. Or, tout au contraire, il y a de
+ fortes chances pour que le grand organisateur, l'homme d'État de haute
+ envergure ne soit pas un orateur ou n'aime pas parler; Mæterlinck a
+ écrit un de ces mots profonds qui ouvre, comme une pensée de Pascal,
+ des échappées sur l'infini: «Quand les lèvres dorment, les âmes se
+ réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce n'est que les grands penseurs,
+ les vrais hommes d'État, les intelligences ayant de l'avenir dans
+ l'esprit sont des silencieux; un Richelieu, un Colbert, un Napoléon
+ auraient peu goûté la réunion publique ou la tribune parlementaire; la
+ grande faiblesse du régime moderne de gouvernement est d'écarter du
+ pouvoir l'organisateur ou l'homme d'État même génial, s'il n'est pas
+ un orateur, et d'y pousser le politique bavard et l'improvisateur
+ prestigieux; la facilité ou le talent de paroles, l'esprit de
+ repartie, n'a cependant rien de commun avec la force de la pensée, la
+ pénétration de l'esprit, la vue de l'avenir, la sûreté du jugement, la
+ prévision du lendemain, le talent de l'organisation, l'autorité de la
+ personne, la force du caractère, toutes choses qui, réunies,
+ constituent le don du gouvernement et les qualités essentielles de
+ l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et d'hommes de
+ gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux
+ parleurs.</p>
+
+ <p>Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime
+ moderne de la propriété et de l'égalité des charges entre les
+ citoyens. Si à une révolution politique on veut ajouter une révolution
+ sociale, on ne saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale
+ devra percevoir les impôts dans les villes, puis dans les villages qui
+ avaient l'habitude de le payer; elle aura à éviter les abus de
+ perception jadis si fréquents; puis peu à peu elle tâchera d'amener le
+ reste du pays au versement régulier d'un tribut, sans prétendre à une
+ égalité immédiate, et en tenant compte des traditions locales, de
+ l'organisation féodale, domestique et collective. La mise en valeur du
+ pays et la sécurité des communications doit précéder et non suivre le
+ recouvrement <i>général</i> de l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une
+ des moindres difficultés du nouveau pouvoir.</p>
+
+ <p>Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
+ facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord
+ le sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que
+ symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier,
+ le goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais
+ contre l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car
+ ils sont de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.</p>
+
+ <p>Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
+ religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies
+ des grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de
+ l'étranger, l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais
+ l'oeuvre à entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien
+ n'autorise à affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est
+ ingouvernable. Les difficultés et les périls sont visibles; peut-être
+ peut-on espérer en triompher.</p>
+
+ <p>Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
+ fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
+ intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
+ particularités religieuses et les traditions des tribus de la
+ montagne. En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion
+ serait d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité
+ du pays et le développement de ses richesses latentes.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique
+ aussi brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La
+ montagne y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des
+ vallées et des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant
+ que de richesses à mettre au jour!</p>
+
+ <p>Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est
+ inhabile. Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît
+ pas dépasser actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces
+ chiffres sont-ils très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on
+ ne possède aucun renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces
+ éléments sont bons, ils suffisent pour la mise en valeur du pays. Il
+ est vrai qu'on soutient que l'Albanais est homme d'épée et n'est que
+ cela: que faire, dit-on, avec de telles gens? Mes observations me
+ rendent moins pessimiste à cet égard.</p>
+
+ <p>Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà
+ des siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un
+ peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu
+ que l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute
+ nature, et je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu
+ pratiquer: dans tout le centre de l'Albanie, l'homme libre de la
+ campagne est un paysan dont les méthodes sont arriérées, mais qui
+ possède l'amour de la terre et le culte de sa petite propriété; même
+ dans les montagnes du nord, dès qu'un coin de sol est cultivable, on
+ l'exploite et, si les moyens sont rudimentaires, ils montrent en tout
+ cas le goût de la culture; les Albanais émigrés à Constantinople ont
+ la réputation d'être des jardiniers aussi habiles que les
+ Bulgares.</p>
+
+ <p>Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
+ négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
+ Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
+ fils des rudes montagnards qui entourent la ville.</p>
+
+ <p>Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de
+ s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à
+ Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
+ cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de
+ cuivre, ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend,
+ j'ai visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et
+ ouvriers albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur
+ habileté; sans doute ces industries locales sont en décadence; la
+ pacotille de l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités
+ natives de la race s'affirment encore: l'Albanais, généralement
+ intelligent, vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous
+ les métiers, comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il
+ émigre.</p>
+
+ <p>Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication,
+ moyens d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car
+ volontairement la Porte a tout laissé à l'abandon.</p>
+
+ <p>Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
+ certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la
+ presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
+ petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la
+ première revêt une forme presque collective dans les tribus des
+ montagnes du nord et une forme plus étroitement familiale chez les
+ paysans du centre; la seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au
+ sud, de vastes domaines exploités par des fermiers. Grands et petits
+ propriétaires cultivent surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé
+ d'un bout à l'autre du pays; puis l'olivier à partir de Durazzo,
+ particulièrement sur la côte; le riz le long de quelques fleuves, dans
+ la plaine d'El-Bassam et sur les rives de la Vopussa; le coton aux
+ environs de Vallona; enfin les fruits et un peu de seigle, d'avoine et
+ d'orge.</p>
+
+ <p>Mais une très grande partie des terres cultivables restent en
+ friche, faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi
+ du désir de les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment
+ développé. Le blé notamment pourrait prendre une extension
+ considérable et être exporté. Toutes ces cultures donnent d'excellents
+ produits, le climat étant favorable, selon les lieux, au maïs, aux
+ fruits, au riz et au coton. Cette production pourrait donc non
+ seulement être beaucoup plus considérable en quantité, mais aussi
+ grandement améliorée: on se sert presque partout des charrues les plus
+ antiques; le battage du grain est archaïque; la vigne, qui pousse
+ merveilleusement bien, est attaquée par les maladies et les indigènes
+ ne savent comment la protéger, de même qu'ils ignorent les bons
+ procédés de fabrication du vin; l'olivier est renommé, mais l'huile
+ d'olive est mal faite.</p>
+
+ <p>La production agricole doit donc être étendue et améliorée;
+ l'extension de la sécurité, le développement des communications et des
+ échanges, la création de fermes modèles et d'écoles pratiques
+ d'agriculture paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au
+ résultat désiré; de la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer
+ du riz et du vin et pourra exporter son blé et son huile d'olive.</p>
+
+ <p>Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie
+ pastorale: les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent
+ dans tout le pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors
+ des épidémies, ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans
+ inquiets parce qu'ils se demandaient comment ils allaient pourvoir à
+ la nourriture de leur bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore
+ de grands progrès soient désirables et rendraient possible une
+ exportation du bétail albanais ou de ses produits, peaux et laines,
+ par exemple. Enfin, l'industrie forestière doit devenir une des plus
+ belles ressources du pays. Il n'est pas un voyageur qui n'ait été
+ frappé dans toute l'ancienne Turquie d'Europe par la dévastation
+ complète des forêts; les chèvres ont si bien mangé en liberté les
+ jeunes pousses que les montagnes présentent partout cet aspect pelé et
+ rocailleux si attristant. L'Albanie seule fait exception, et la forêt
+ couvre d'immenses territoires de ses essences les plus variées. De
+ Scutari à Durazzo, à partir de quelques kilomètres de la côte et
+ indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur rencontre la forêt:
+ d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis des hêtres, plus
+ haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude de 1 500 mètres
+ environ où les rochers calcaires ne laissent pousser qu'une herbe
+ rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la forêt qui
+ domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti
+ quelques kilomètres avant Scutari.</p>
+
+ <p>Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire
+ place aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte;
+ à l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois
+ importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
+ Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du
+ climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.</p>
+
+ <p>Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis
+ en valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le
+ nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
+ la protection.</p>
+
+ <p>Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps
+ encore la principale richesse du pays; l'industrie proprement dite
+ paraît avoir peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule
+ exception des industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il
+ en soit autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à
+ présent, c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume
+ que l'on exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble
+ donc que, jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur
+ les petites industries locales ou domestiques, comme celles des
+ poteries ou des armes, des broderies ou du filage, et sur les
+ industries agricoles, comme celles du bois, des peaux, de la farine,
+ qui pourraient être protégées et développées.</p>
+
+ <p>Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa
+ vie économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de
+ cultiver et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité
+ et de profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence
+ d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication
+ et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la
+ culture, à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au
+ commerce, à l'exportation.</p>
+
+ <p>Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la
+ justice dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni
+ écoles pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de
+ lignes télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques
+ villes du centre et du sud; on compte les routes carrossables, la
+ plupart des voies de communication n'étant que des sentiers à la merci
+ des intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie;
+ ceux qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des
+ rivières ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre
+ paludéenne rend dangereux le séjour sur les côtes, notamment à
+ Vallona, où rien n'a été tenté pour assainir la région, où pas même un
+ eucalyptus n'a été planté; le système monétaire légué par la Turquie
+ est le plus imparfait, le plus compliqué, le plus anti-commercial
+ qu'on puisse rêver; l'organisation du crédit est presque inexistante
+ et les opérations de banque et de paiement sont faites par les
+ changeurs ou sarafs qui spéculent sur l'ignorance générale et
+ l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si, depuis deux ou trois
+ ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles primaires ont été
+ commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que des écoles
+ étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de cette
+ population intelligente est complètement illettrée. Au point de vue de
+ l'organisation économique tout est donc à créer.</p>
+
+ <p>Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de
+ ports, création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes,
+ organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires,
+ l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
+ détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.</p>
+
+ <p>La question financière est la première à résoudre, et elle est
+ insoluble si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice
+ aurait voulu qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait
+ conservé la charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser
+ ce qu'elle n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue
+ période; cette solution aurait été possible, si un prince de la
+ famille du Sultan avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de
+ vassalité avait été maintenu entre la Porte et le gouvernement
+ albanais.</p>
+
+ <p>On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie
+ internationale et paiement des arrérages par les revenus de la douane.
+ La possession de ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre
+ d'achoppement du nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et
+ organiser sa vie économique, il faut de suite engager des dépenses
+ importantes; le pays, incapable actuellement de les assurer, ne
+ supporterait de les payer que si on l'y contraignait par la force; ce
+ n'est que du développement de la sécurité et des échanges qu'on peut
+ attendre sa mise en valeur; celle-ci amènera comme conséquence
+ l'aisance, la faculté de payer des impôts et surtout un nouvel état
+ d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices qu'il retire de
+ l'organisation économique du pays, il ne croira plus que l'impôt qu'on
+ exige de lui est perçu injustement du seul droit de la force et pour
+ l'enrichissement d'étrangers.</p>
+
+ <p>Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira
+ les bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins
+ dans l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir,
+ qu'on réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la
+ seule méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais
+ que de mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour
+ implanter vraiment les progrès matériels de notre civilisation en
+ Albanie et pour assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes
+ qui importe, mais le changement de l'état d'âme d'un peuple.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des
+ dernières convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de
+ l'histoire, où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais
+ ressuscite par la force des sentiments impérissables. Saura-t-il
+ s'adapter au milieu où il renaît, ou, venu trop tard dans un monde
+ trop vieux, ne reparaît-il, comme une vision éphémère d'un passé
+ aboli, que pour disparaître à nouveau au milieu des peuples qui
+ l'enserrent?</p>
+
+ <p>Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
+ sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
+ celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si
+ merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation
+ musulmane.</p>
+
+ <p>Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à
+ une petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne,
+ toujours vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si
+ brillantes, mais divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un
+ sentiment national si vif, ne sut pas se gouverner et paya de son
+ indépendance son goût de la liberté individuelle; Pologne dépecée par
+ la politique des voisins à l'affût, sera-ce ton histoire qui va
+ revivre aux bords de la mer Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en
+ vient point arrêter le cours?</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='APPENDICE'></a>
+
+ <h2>APPENDICE</h2>
+
+ <h3><i>OUVRAGES SUR L'ALBANIE</i></h3>
+ <br>
+
+
+ <p>Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui
+ soit au courant des faits récents. La plupart de ceux qui écrivent sur
+ ce pays n'en ont vu par eux-mêmes tout au plus que les côtes et
+ reproduisent ce qu'ont publié divers auteurs en petit nombre, dont
+ quelques-uns sont déjà anciens.</p>
+
+ <p>Les ouvrages en français sont rares et datent au moins d'un quart
+ de siècle: ce sont ceux d'HECQUARD, <i>Description de la Haute-Albanie
+ à Guegarie</i> (1859), de DOZON, qui a publié en 1878 un <i>Manuel de
+ la langue chkipe</i> et en 1881 des <i>Contes albanais</i>, enfin de
+ DEGRAND, qui a été consul de France à Scutari et a publié chez Walter
+ (1893) ses <i>Souvenirs de la Haute-Albanie</i>. Les autres ouvrages
+ ou brochures sont des livres d'histoire ou de polémique, ou sont faits
+ de seconde main.</p>
+
+ <p>En Autriche et en Italie, les études sont plus récentes et,
+ notamment en Autriche, elles constituent une suite ininterrompue
+ depuis la moitié du siècle dernier jusqu'à nos jours; il faut surtout
+ citer les ouvrages du meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul
+ général Dr. V. HAHN, qui reste l'écrivain réputé des <i>Albanesische
+ Studien</i> et de <i>Reise Durch die Gebiete des Drin und Vardar</i>;
+ le premier de ces ouvrages, qui a paru à Vienne en 1853, est encore
+ celui qui peut servir de base à une étude scientifique du pays. Après
+ lui, un autre consul autrichien, THEODOR V. IPPEN, qui a été adjoint
+ comme technicien à la conférence de Londres, a fait paraître chez
+ Hartleben <i>Scutari und Nordalbanesische Küstenebene</i> (1907); chez
+ le même éditeur, KARL STEINMETZ, a publié <i>Eine Reise Durch die
+ Hochländergasse Oberalbaniens</i> (1904) et <i>Ein Vorslosz in die
+ Nordalbanien Alpen</i> (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs
+ incidents dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a étudié les
+ Albanais catholiques: <i>Im Katholischen Nordalbanien</i>, Gerold,
+ Vienne, 1907; de même PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop
+ général: <i>Albanien und die Albanesen</i>, paru chez Manz, à Vienne,
+ en 1910. Une bibliographie complète devrait citer encore les
+ publications de Hassert, Liebert, Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La
+ littérature sur l'Albanie est donc particulièrement florissante à
+ Vienne, mais elle se limite en général à l'étude de l'Albanie du Nord,
+ des tribus catholiques et de la région de Scutari à Durazzo.</p>
+
+ <p>En Italie, deux ouvrages récents ont montré l'intérêt que le
+ royaume attache à ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publié à Rome,
+ chez Voghera, un ouvrage très sérieux: <i>Albania</i>, et en 1912 VICO
+ MANTEGAZZA a fait paraître <i>l'Albania</i>, chez Bontempelli; le
+ professeur Baldacci, de l'Université de Bologne, a écrit également
+ plusieurs études sur la question albanaise, dispersées dans des revues
+ et mémoires.</p>
+
+ <p>On peut également ajouter à ces ouvrages celui de GOPCEVIC,
+ <i>Oberalbanien und seine Liga</i>, paru chez Duncker, à Leipsig, en
+ 1881. Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou
+ écrivains qui se sont spécialisés dans les études albanaises:
+ Baschamakoff, les professeur Cvijic de Belgrade, Träger de Berlin,
+ <i>etc</i>.</p>
+
+ <p>Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intérieur de
+ l'Albanie; dans les montagnes de l'arrière-pays, un grand nombre de
+ levés restent à faire; la carte française du service géographique de
+ l'armée au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine
+ d'inexactitudes. Pour un voyage à l'intérieur, on doit se servir de la
+ carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et détaillée, mais
+ des étendues assez grandes de territoires ont été dessinées de loin et
+ par à peu près; c'est un guide précieux et unique pour un voyage dans
+ le pays, mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglément.</p>
+
+ <p>En résumé, il reste à écrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble
+ actuel et à dresser une carte exacte à petite échelle.</p>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ <a href='images/large.gif'><img src='images/vignette.gif' width=
+ '290' height='450' alt=
+ 'L&#39;ALBANIE. Itinéraires dressés par Mr. G. LOUIS-JARAY' title=
+ 'L&#39;ALBANIE. Itinéraires dressés par Mr. G. LOUIS-JARAY'></a>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+
+ <h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+ <br>
+
+
+ <p><a href='#INTRODUCTION'>INTRODUCTION</a></p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_PREMIER'><i>CHAP. I</i>: VALLONA</a></p>
+
+ <p>En pays «maghzen» albanais; la baie de
+ Vallona.&mdash;L'organisation féodale.&mdash;Les relations entre
+ l'Italie et Vallona; l'action autrichienne; le commerce extérieur de
+ l'Albanie et la part de l'Autriche et de l'Italie.&mdash;L'importance
+ de Vallona dans l'Adriatique; la Triple Alliance et le <i>statu
+ quo</i> en Albanie; le Gibraltar de l'Adriatique.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_II'><i>CHAP. II</i>: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL
+ DE L'ALBANIE</a></p>
+
+ <p>Durazzo et son importance économique.&mdash;Les projets de voie
+ ferrée; le projet Durazzo-Monastir et son tracé; les centres de
+ population de l'Albanie indépendante; les routes.&mdash;La question de
+ la monnaie et du change; l'urgence et l'intérêt d'une réforme
+ monétaire.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_III'><i>CHAP. III</i>: TIRANA LA VERTE</a></p>
+
+ <p>De Durazzo à Tirana; Tirana.&mdash;Essad Pacha et les Toptan; au
+ tchiflick d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des
+ Toptan.&mdash;Refik bey Toptan; ses fermiers et ses terres; les
+ cultures; les métayers et les paysans; la propagande pour la langue
+ turque; le retour d'Essad.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_IV'><i>CHAP. IV</i>: EL-BASSAM ET SON CONGRÈS
+ ALBANAIS</a></p>
+
+ <p>La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.&mdash;Le Congrès
+ albanais; les délégués; la presse albanaise; la question politique; la
+ question religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en
+ Albanie et leur hiérarchie religieuse; la nécessité d'un accord entre
+ catholiques et musulmans.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_V'><i>CHAP. V</i>: A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI
+ D'EL-BASSAM</a></p>
+
+ <p>La situation du monastère; d'El-Bassam à la tékié; le cimetière;
+ l'ordre des Becktachi; son action politique et nationale.&mdash;Sur la
+ terrasse de la tékié; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le
+ chant national albanais; le sentiment commun; le départ de la
+ tékié.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_VI'><i>CHAP. VI</i>: D'EL-BASSAM AU LAC
+ D'OKRIDA</a></p>
+
+ <p>Le départ d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi;
+ de Kouks à Prienze.&mdash;Chez l'habitant; la chaumière du paysan et
+ son hospitalité; de Prienze au lac d'Okrida.&mdash;Les paysans du
+ centre de l'Albanie: beys et tenanciers; petits propriétaires libres;
+ leurs rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_VII'><i>CHAP. VII</i>: LES MARCHES ALBANAISES DE
+ L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR</a></p>
+
+ <p>Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les
+ monastères bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier
+ village bulgare, Kussly; d'Okrida à Resna; la ville de Resna; de Resna
+ à Monastir.&mdash;Monastir et son rôle dans les Balkans; la rivalité
+ des races; les Albanais à Monastir.&mdash;La colonie juive; les
+ Séphardims des Balkans et leur rivalité avec les juifs allemands;
+ leurs rapports avec la France.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_VIII'><i>CHAP. VIII</i>: LES MARCHES ALBANAISES
+ DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB</a></p>
+
+ <p>La route de la montagne; de Monastir à Krchevo; l'organisation
+ bulgare à Krchevo et les partis politiques.&mdash;De Krchevo à
+ Gostivar; l'infiltration albanaise; la montagne Bukova et son plateau;
+ les villages albanais; la ville de Gostivar.&mdash;De Gostivar à
+ Kalkandelem; la grande tékié de Becktachi; les derviches; le marché de
+ Kalkandelem.&mdash;De Kalkandelem à Uskub; Ussincha et la plaine
+ d'Uskub; les tchiflick albanais de Bardoftza et de Tatalidza; Albanais
+ et Bulgares; Uskub et son histoire récente; la tragédie balkanique et
+ les Albanais.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_IX'><i>CHAP. IX</i>: CONCLUSION: L'ALBANIE
+ AUTONOME ET L'EUROPE</a></p>
+
+ <p>La question d'Orient et la question albanaise.&mdash;La force du
+ sentiment national albanais; les nationalismes des Balkans; la
+ politique d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise;
+ leur méthode d'expansion.&mdash;L'Albanie et l'Autriche; la
+ liquidation balkanique et la paix boiteuse de Bucarest.&mdash;La vie
+ politique internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
+ diplomatique du vieux monde; l'Albanie et la Triple Alliance; la
+ politique française.&mdash;La vie politique intérieure de l'Albanie:
+ l'Albanie est-elle ingouvernable? Son organisation sociale actuelle et
+ la possibilité d'une organisation nationale.&mdash;La vie économique
+ de l'Albanie: ses produits et leur mise en valeur.&mdash;La
+ résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?</p>
+
+ <p><a href='#APPENDICE'>APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie</a></p>
+
+ <div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13676 ***</div>
+</body>
+</html>
+
+
+
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+Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray
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+
+Title: Au jeune royaume d'Albanie
+
+Author: Gabriel Louis-Jaray
+
+Release Date: October 8, 2004 [EBook #13676]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***
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+
+Produced by Zoran Stefanovic, Eric Bailey and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+_VOLUMES_
+
+LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL (_Ouvrage
+couronné par l'Académie française_), 1 vol. in-16, Perrin, 1904.
+
+LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE
+ÉTRANGÈRE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1907, 3e éd.
+
+LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'ÉTRANGER.
+1 vol. in-16, Félix Alcan, 1909.
+
+LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (_Ouvrage couronné par
+l'Académie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffred-Pasquier_).
+1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909.
+
+L'ALBANIE INCONNUE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 vol.
+in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e
+éd.
+
+
+_BROCHURES_
+
+LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET
+ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques
+et coloniales, 1902 (_épuisé_).
+
+LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE.
+Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et
+coloniales, 1904 (_épuisé_).
+
+LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1904.
+
+LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et
+Brière, 1905.
+
+CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes,
+Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1906.
+
+L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PRÉOCCUPATIONS SOCIALES.
+Une brochure in-8, Félix Alcan, 1908.
+
+
+
+
+GABRIEL LOUIS-JARAY
+
+AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE
+Ce qu'il a été = Ce qu'il est
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
+PARIS--79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN--1914
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+La constitution de l'Albanie indépendante était si peu prévue par
+l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas
+seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit
+parfois dans les conférences internationales, quand on ne sait comment
+résoudre une difficulté; disons le mot, elle a été une surprise.
+
+Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un
+souvenir historique et presque archéologique? Ces hommes, que nous ne
+connaissons guère que par l'histoire de la conquête turque,
+subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe,
+comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet État
+nouveau? On le délimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer?
+Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prépare ou que l'on attise? Est-ce
+un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie?
+
+Cet État est à quelques heures de Venise et personne n'y pénètre; on y
+envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau
+travail. Que se passe-t-il donc derrière la ligne de ces rivages
+inhospitaliers et que nous réserve cette nouvelle forme de la question
+d'Orient?
+
+Telles sont assurément quelques-unes des questions que tous se posent et
+dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point allé voir.
+
+ * * * * *
+
+Dans les pages qui vont suivre, j'ai essayé seulement de donner une
+image fidèle des régions les plus importantes et les plus populeuses de
+l'Albanie autonome.
+
+Dans un précédent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conté mon voyage chez
+les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par
+les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et
+dans les tribus indépendantes et inviolées des montagnes du Nord.
+
+Le présent ouvrage est consacré aux parties de l'Albanie du Centre, du
+Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui étaient d'un abord plus facile.
+Ce sont les régions destinées à devenir le centre du nouvel État, du
+jeune royaume d'Albanie.
+
+C'est là que la capitale est établie, là que les premiers efforts
+d'organisation sont faits, là que les rivalités s'exercent, là
+qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les
+nouvelles exigences d'un État du XXe siècle.
+
+De ce que j'ai vu hier, est-il légitime de conclure pour demain? Du
+spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de déduire des
+pronostics sur le destin de «l'Albanie aux Albanais», sur l'avenir du
+nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder
+d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprévus comme aux destins de
+l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme à la
+logique des événements et des situations.
+
+Aussi l'ambition de celui qui écrit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite,
+s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus
+qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs préjugés, leur état d'âme, s'il
+explique les problèmes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent
+la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-être cela ne permet-il
+pas de prévoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis,
+si ces pages aident à le comprendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+VALLONA
+
+
+ En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona ||
+ L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona
+ || L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie
+ et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de
+ Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo
+ en Albanie.
+
+
+De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays
+siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en était-il
+des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie; et c'est au
+même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans
+l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au paiement de
+l'impôt; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai raconté mon voyage en _pays
+Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu près du canal d'Otrante,
+suivant «les échelles» d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en
+Macédoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y
+était établie et relativement obéie, sinon respectée; partout Italiens,
+Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des intérêts et
+les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent
+journellement, en même temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs
+agents.
+
+Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots qui
+font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière grecque à
+la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans grand intérêt et
+servant surtout de ports à Janina et à sa région, dont ils sont éloignés
+d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou à cheval par
+Santi-Quaranta.
+
+Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la bordure
+rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant une
+échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait un
+remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque
+complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la baie de
+Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de Saseno et le
+cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le navire jette
+l'ancre.
+
+La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur
+un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers;
+là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
+maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
+plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des
+flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où
+commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on aperçoit
+à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se
+détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les bâtiments
+de la douane attendent le voyageur.
+
+Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la rade
+brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du sud et
+la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie la
+silhouette des sommets qui la protègent.
+
+Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage
+marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses
+flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles,
+et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des voiliers
+d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute
+d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets d'exportation
+du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les gens du bord;
+voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le batelier de ses
+rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout, conduit en s'appuyant
+sur les hauts fonds.
+
+ * * * * *
+
+En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée, l'éclat
+des taches blanches que les maisons forment en se détachant sur les
+verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane
+qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site et jettent
+sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui aborde à la rive;
+mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage féerique, il
+devienne le promeneur familier anxieux de voir de près la beauté
+entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait maudire le mirage
+que devant ses yeux a fait jouer la lumière.
+
+Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou plutôt à
+un débarcadère, la Scala, construit par une société exploitant
+l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une
+forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse conduit de la douane
+à une ville sans beauté et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et
+les étalages y sont misérables; la grande place est d'une banalité
+qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux
+ont disparu et les maisons sont sans intérêt; ce ne sont plus les
+«Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses féodales des beys albanais du
+Nord; les jardins desséchés n'ont pas la vie que met l'eau courante des
+ruisselets à Tirana la verte ou dans la mystérieuse Ipek.
+
+Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de l'intérieur;
+je cherche le cimetière où, près de la maison, les pierres debout
+marquent seules les tombes et où, sous les arbres centenaires, gens et
+bêtes passent pour les besognes familières. Je ne trouve plus le jardin
+clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds
+raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient de mûrir et le
+rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à travers les herbes
+dans les sillons qu'on lui a creusés.
+
+Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité; elle
+est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y
+séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
+gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
+protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché
+les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté;
+souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais.
+
+ * * * * *
+
+C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première capitale;
+la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
+gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette
+partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque
+paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières
+considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de
+la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie durant
+et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers de la
+récolte, selon les régions.
+
+Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque partie de
+l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence s'exerce sur
+les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou
+Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille
+est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres se comptent par heures
+de marche; son palais est en ville, mais fort délabré, car il séjourne
+peu volontiers ici où on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son
+cousin pauvre qui a hérité de l'influence traditionnelle des Vlora et
+Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé en chef. Sous l'ancien régime,
+il avait comme programme l'indépendance de l'Albanie; dès l'instauration
+du régime jeune-turc, il se proclama «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed
+Riza et de ses amis; il s'allia à l'Union libérale, puis en devint le
+président et, en face du système centralisateur d'_Union et Progrès_,
+réclama la décentralisation et l'autonomie; tous les beys de la région
+jusqu'à Berat et El-Bassam étaient ses amis et ses partisans et l'on
+peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe
+dirigeante contre la jeune-Turquie.
+
+Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de
+Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
+impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de
+trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans les
+montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans mélange
+qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la
+jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.
+
+Cette classe de la population est fort différente des beys des montagnes
+du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils
+l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et parlent parfois
+l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des lumières sur le monde
+extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de culture; musulmans, ils
+ne sont pas fanatiques et certains comme Ismaïl Kemal se disent amis
+des orthodoxes grecs; très conscients de leur nationalité albanaise, ils
+ont l'ambition d'être maîtres chez eux et de parvenir à leurs desseins,
+en employant les moyens opportuns.
+
+La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le coup
+de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux
+une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du
+climat, la facilité de la vie, qui contrastent si singulièrement avec
+les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les pénibles
+luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia,
+ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la Vopoussa et aux côtes de
+Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples
+favorisés pendant trop de siècles par la chaleur du ciel méditerranéen
+et la tiédeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux.
+C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est
+imaginative et l'initiative renvoyée au lendemain.
+
+Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal en
+décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville
+l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur fond
+rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le
+régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan; c'est tout
+un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait caractéristique, un
+ministère de grands propriétaires: Zenel bey, nommé sans le savoir
+président du sénat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic
+d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey,
+le chef de la plus vieille famille de Diakovo, était désigné comme
+commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le
+célèbre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha
+à la guerre, Lef Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires;
+c'était le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire
+d'Ismaïl Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les
+circonstances délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît
+italien et français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe.
+
+Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au
+vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de
+kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie
+albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui
+réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes
+musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de
+Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conservé
+leur fanatisme et leur isolement.
+
+C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui subissaient
+l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule en compte
+environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorité;
+des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine
+albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la
+langue italienne; quant à la langue turque, elle a toujours été
+inconnue.
+
+ * * * * *
+
+La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des
+traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et l'Albanie,
+et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont Vallona est le
+centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable. Vallona est
+peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où l'Italie possède le
+plus d'influence; elle le doit moins à sa proximité qu'à deux causes
+fondamentales: l'une est la présence en Italie d'une importante colonie
+albanaise italianisée, dont un certain nombre de représentants sont
+retournés en Albanie et ont été dirigés vers Vallona; l'autre est
+l'intérêt de premier ordre que le royaume attache à cette partie de la
+terre albanaise.
+
+C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais émigrèrent en
+Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant
+d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie d'Albanais se
+présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que
+cette émigration prit des proportions assez importantes; l'origine en
+était la conquête turque effectuée à cette époque après la défaite de
+Scanderbey; dispersés à travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile,
+ces émigrés ont adopté la langue, puis le costume, puis les coutumes du
+pays où ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de
+leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant très longtemps,
+ces souvenirs sont restés latents et ces contacts intermittents; mais,
+depuis la création du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti
+qu'elle pouvait tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de
+mille âmes; elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les
+contacts et à faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus
+efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en
+tirer parti pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur
+à l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté:
+«La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme
+point d'appui pour exercer une influence sur les populations
+balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
+côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la
+communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits
+et des raisons pour intervenir.»
+
+Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée albanaise
+et ont donné asile à une société nationale albanaise et à des journaux,
+écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils répandirent de
+l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires, les dons pouvaient
+facilement être distribués dans l'autre presqu'île; par eux, on chercha
+surtout à exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs
+agents à transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait
+double avantage, celui de posséder sous la main des intermédiaires
+précieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le
+développement du trafic italo-albanais.
+
+A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le
+chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier d'agent
+de la _Puglia_; il est né dans les Pouilles, d'une famille albanaise
+transplantée en ce lieu; et de même origine sont la plupart des Italiens
+qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles
+environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant
+d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqués,
+ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et les Albanais qui
+exportent en Italie les peaux et la laine de leurs bêtes et l'huile de
+leurs oliviers.
+
+L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari par
+une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les
+linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de
+l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les intérêts qui
+gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la direction
+générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme Durazzo
+possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de filles,
+et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de ces villes;
+à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un nombre un peu
+plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona, j'ai lieu de
+croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois, il n'est pas
+douteux que les écoles royales sont un des meilleurs éléments d'action
+de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le projet d'organiser à
+Bari, à six heures de la côte albanaise, une école supérieure pour
+jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurément le
+plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.
+
+Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action reste
+encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans l'ensemble de
+l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a dépassé sa rivale;
+c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clergé
+catholique et les écoles religieuses; sauf la petite colonie italienne,
+qui d'ailleurs manque de prêtres et d'église, il n'y a dans ce port que
+des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes
+peuvent procurer à l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non
+une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement
+battue en brèche dans cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien
+moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrêté
+l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu
+violemment hostile à l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter
+les progrès de l'action italienne.
+
+Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant plus de
+force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une façade
+maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes
+l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de
+Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce
+dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà,
+mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique
+que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années,
+le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites
+avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de
+Scutari.
+
+Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que
+l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces
+régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la
+tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
+commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs
+maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux
+de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
+de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
+faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à
+l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
+se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents
+et notamment sa jeune rivale et alliée.
+
+En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être
+menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses
+plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona,
+elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi
+et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en
+Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de
+l'Autriche est absent.
+
+Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si
+l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de Vallona
+est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle
+abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de l'Albanie, si l'on voulait
+lui laisser le dernier sixième avec Vallona et j'exagérerai à peine si
+j'ajoute que la Triple-Alliance a été acceptée par l'Italie comme une
+assurance de n'être pas rejetée de cette rive.
+
+La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne
+saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique
+autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons ports:
+Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires,
+et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans
+pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.
+
+En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a créé
+tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement ensablés,
+ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports de commerce
+ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, où
+l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme
+port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la
+sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port défensif et
+offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire et au delà du canal
+d'Otrante, porte de l'Adriatique.
+
+Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à
+l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
+valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents
+du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à
+Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
+envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le navire
+reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et marchandises
+à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivière qui
+ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux, on pourrait
+faire un port convenable; toutefois, il est livré sans défense aux vents
+du sud; une jetée pourrait y être construite, mais Durazzo restera
+toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.
+
+Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or, sa
+baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans
+rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du nord au
+sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau
+varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la baie, dite anse de
+Dukati, est abritée de tous les vents et le fond n'y est pas à moins de
+20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée, l'entoure, arrosée par
+la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de Sasseno, haute de 300
+mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une
+défense naturelle vers le large; une minuscule jetée et quelques
+dragages suffiraient à constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la
+plus sûre et la plus facilement défendable.
+
+C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les habitants
+émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au port
+d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non loin de
+Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très médiocres,
+quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où passait jadis la
+ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à Antivari a repoussé la
+mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de kilomètres depuis l'époque
+romaine, la baie est restée la même rade profonde et protégée, qui
+attend le dominateur qui saura l'utiliser.
+
+Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est
+la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée dans ce
+port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70
+kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre
+puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermée à
+celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute la côte
+italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte
+étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona
+tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
+embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient
+d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de
+Tarente.
+
+Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre dans
+l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port tombe sous
+la domination d'une grande puissance sans sentir un péril perpétuel sur
+ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en interdire la
+possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt à peine
+moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la
+liberté du passage du canal d'Otrante à ses flottes.
+
+Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche
+s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que
+d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la
+politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention
+réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de
+l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des règles directrices
+de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise
+balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation à Scutari, il
+a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et cette proposition
+était: l'adhésion de l'Italie, sous condition d'opérer de même à
+Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à l'installation de
+l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts essentiels; l'Autriche ne
+saurait consentir à la prise de possession de ce port par l'Italie sans
+livrer à la merci de cette dernière sa politique et ses forces
+maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et
+une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.
+
+Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont
+très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors comme principale
+préoccupation d'empêcher la possibilité d'une mainmise par l'Autriche
+sur ces régions, mainmise que préparait un travail de pénétration
+concertée. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une
+extension autrichienne en Albanie que pour se prémunir contre une
+attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette double assurance et par
+suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus
+armée et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure
+n'est donc pas venue où le royaume se croit capable de refouler et de
+conquérir, après avoir résisté et arrêté.
+
+La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien des
+fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci, que nous
+avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans le cas où
+l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le
+pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.» L'amiral
+Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce qui
+concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande
+puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et encore
+moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie base
+d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il
+n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à l'occuper; parce que, si
+Vallona était dans les mains d'une autre puissance maritime,
+l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi serait
+considérablement diminuée, avec grand péril pour notre situation
+stratégique dans le canal d'Otrante.»
+
+C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée en
+termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
+ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a
+pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans ses
+côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie, dans le
+cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la suprématie
+incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette
+suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie; aussi, dans le cas où
+une de ces deux puissances voudrait la conquérir, l'autre devrait s'y
+opposer de toutes ses forces. C'est la logique même de la situation.»
+
+Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a suivi
+les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et albanais et qui
+arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelée pour
+abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu
+de la partie albanaise et peut-être la pomme de discorde entre Italiens
+et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE
+
+
+ Durazzo || Les projets de voie ferrée || Le projet
+ Durazzo-Monastir et son tracé || Les centres de population de
+ l'Albanie indépendante || La question de la monnaie et du
+ change || L'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.
+
+
+Vallona, à cause de son importance stratégique même, est resté le seul
+port d'Albanie que ni Monténégrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occupé;
+quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'île de Sasseno,
+ils ont vite été rappelés à l'ordre par une double injonction de
+l'Italie et de l'Autriche.
+
+A Durazzo, au contraire, les Serbes ont poussé une avant-garde venue de
+Monastir par la vallée du Scoumbi; ces troupes ont occupé quelque temps
+le pays, puis ont dû se retirer, laissant aux autorités locales établies
+avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret
+qu'elles ont quitté ce centre commercial de l'Albanie, devenu la
+capitale du nouveau royaume.
+
+Durazzo est une très vieille cité, où les Romains avaient déjà un
+établissement important que rappellent les ruines d'un vieux château qui
+dresse ses pierres effritées au sommet de la colline, sur les flancs de
+laquelle la ville est construite en amphithéâtre.
+
+Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne
+chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent la
+côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe montagneuse,
+sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue vers l'est en se
+protégeant le plus possible contre les vents du large derrière la
+colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte,
+ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées qui ressortent sur
+le fond vert des hauteurs.
+
+C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise, à la
+seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou
+italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu
+d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus importantes
+villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis
+Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les fertiles vallées de Dibra
+et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les plus peuplées, les plus
+prospères et les plus cultivées de l'Albanie trouvent ici leur débouché
+et leur marché; les produits de la basse-cour (les volailles et les
+oeufs), les produits de l'élevage (les peaux et la laine) sont vendus
+ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et
+surtout avec Trieste.
+
+La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte
+albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu, protégée
+contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation
+directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès l'antiquité ce
+lieu ait été choisi comme point de départ d'une des grandes voies de
+communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des
+traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde
+ancien, la _via Ignalia_ si souvent parcourue par les légions romaines
+qui se rendaient du Latium à Byzance, partait de Durazzo (Dirakium),
+passait à Cavaja, rencontrait à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui
+venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la
+vallée du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route à partir de
+Cavaja, des murs de soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux,
+notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La _via Ignalia_ gagnait
+ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait
+la vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait
+Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent,
+la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, dénommé Lin sur
+la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la rive ouest du lac
+d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et Byzance.
+
+Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la nature
+que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armées;
+pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai M. Victor
+Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du
+_Chicago Daily News_, en 1913, et c'est par cette voie que l'armée
+turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des Serbes, puis que les
+armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle est demeurée une des
+voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et
+El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi bien que de voyageurs
+se continue toute l'année; il est fait actuellement par des voitures du
+pays qui transportent 300 à 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours
+à couvrir la distance qui sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois
+jours seulement au retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres
+d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100
+kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif.
+
+ * * * * *
+
+Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration, était
+donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était assez
+naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de ligne,
+pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du
+régime turc, la société allemande de la voie ferrée Monastir-Salonique
+réclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir à Durazzo;
+comme je l'ai exposé dans _l'Albanie inconnue_, la Turquie n'accorda de
+concession en Albanie qu'à une société française, pour l'établissement
+d'une voie partant de l'ancienne frontière serbe et atteignant
+l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra,
+Okrida et Koritza; il était prévu que cette artère centrale aurait deux
+raccords latéraux, l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers
+Monastir, à l'est.
+
+Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont pas été
+jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus influents à
+Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ, et sans doute
+leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens préféraient et
+préféreront encore Durazzo, où leur action est plus soutenue. Le projet
+autrichien n'est rien autre chose que la réfection de la voie romaine
+par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on
+atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel
+de trois kilomètres relierait le fond de la vallée avec la pente en face
+d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna, il suffirait de se servir de
+la route actuelle toujours carrossable.
+
+J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés; jusqu'à
+El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulté;
+c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il en est de même
+d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur la carte; c'est là
+que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée qui fait vers le nord
+un coude très marqué, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'à
+Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont écroulé, une route
+carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un affluent du Scoumbi; il
+suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre
+le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallée
+permet l'établissement d'une voie de communication; quand j'ai effectué
+ce trajet, des soldats en punition travaillaient à la construction de
+cette route; les gorges sont très loin d'avoir l'importance,
+l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer
+qu'un tel projet n'est pas difficile à réaliser.
+
+Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la
+première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du
+Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie
+franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres
+environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit
+ci-dessus.
+
+L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de
+Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du
+Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à
+Verria sur la ligne de Salonique.
+
+Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes empruntent
+les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud,
+qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai,
+les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat,
+Koritza, et les réunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de
+Vallona; si l'on y ajoute les vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi,
+avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situées à moins de douze
+heures de cheval de Durazzo, on peut se représenter la répartition des
+groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie
+indépendante.
+
+Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom
+sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces
+différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans
+toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs
+formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée du
+Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements
+importants.
+
+Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter
+l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie de
+Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur Kroia; la
+mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement de Durazzo
+à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui réunit
+par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison d'El-Bassam à
+Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers
+Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à Bérat et
+El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza.
+
+Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications et
+la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus cultivées du
+pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo,
+Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par
+ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une
+moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties
+de l'Albanie.
+
+Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au
+moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à
+établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer;
+des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il
+ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne
+comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le
+centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des
+terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient pas
+alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; même
+reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud les
+Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne
+dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus
+grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du
+Danube-Adriatique.
+
+Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic insuffisant
+dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut espérer un afflux
+de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et du Danube dirigés
+en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il
+paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances
+du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement des routes principales,
+la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du
+pays devraient être les premiers articles du programme économique du
+nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps.
+
+ * * * * *
+
+De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à Durazzo que
+j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piécettes
+et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps, sortent des
+montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de Durazzo où l'on
+continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus
+difficile problème que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser
+résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une
+réforme soit apportée.
+
+Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant
+d'Albanie--les sarafs exceptés--en disant que nulle réforme n'est plus
+nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du pays, on en
+sent le vif besoin. L'établissement des voies de communication et la
+réforme monétaire sont les deux premières questions que doit résoudre le
+gouvernement albanais.
+
+La question de la monnaie et du change est simple dans ses données, si
+elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui passe à
+Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que lui cause le
+compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas insurmontable;
+la livre turque a un change régulier et se divise en 108 piastres; on
+sait que les pièces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20
+piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé que celui de
+la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change intérieur;
+il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-à-dire de
+piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là est née l'industrie
+des «sarafs» ou changeurs, généralement petits banquiers juifs ou
+arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidié
+(c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un écu), et
+si vous réclamez des piastrines en échange, on vous retiendra un acompte
+de 2 piastres à la livre; par exemple, on ne vous donnera à peu près
+votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidié, c'est-à-dire 100
+piastres, et 7 piastrines, la huitième étant gardée en tout ou en partie
+comme prime du change.
+
+Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul
+devient un effroyable casse-tête chinois; selon les coutumes locales et
+les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre
+différent de piastres; il en est de même du medjidié; mais cette
+division différente n'est qu'une division de compte.
+
+Un exemple est nécessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent
+valant 1 piastre; que la livre soit à 104, 108, 124 piastres, on ne
+donne au change que la même quantité matérielle de piastrines; si l'on
+exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piécettes, on n'en
+donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.
+
+Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque
+on vous impose d'abord des medjidié et on complète par des piastrines
+d'une ou deux piastres; dès lors, à Constantinople, pour une livre
+comptée à 108, on vous donne 5 medjidié comptés chacun à 20, au total
+100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 à
+107,5; ailleurs, pour une livre comptée 124, on vous change 5 medjidié
+comptés chacun 23, au total 115 et 7 à 7 piastrines et demie, soit 122 à
+122,5, le complément constituant le bénéfice du changeur; ainsi, ce qui
+diffère, c'est seulement la manière de compter et le bénéfice du
+changeur.
+
+Mais cet enchevêtrement de compte complique toute transaction, et ces
+différences sont très sensibles; ainsi, à Constantinople et dans les
+chemins de fer, la livre est à 108 et le medjidié à 20; pour les impôts
+et à la douane, la livre est à 103 un quart et le medjidié à 19; pour
+les autres caisses publiques, pour les opérations des banques locales et
+une partie du grand commerce, la livre est à 100 et le medjidié à 18 et
+demi; pour les échanges commerciaux des bazars et des marchés, le compte
+diffère de ville à ville et de village à village; dans beaucoup de
+villes de l'intérieur, la livre est à 124 et le medjidié à 23; ailleurs
+le change varie de 116 à 124 selon les lieux; dès lors la première
+question à poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de
+la livre turque.
+
+Mais cette complication ne suffît pas: à Constantinople les pièces de 1,
+2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les
+trois dernières rappellent nos pièces de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la
+première étant comme une demi-pièce de fr. 50; mais, à l'intérieur et
+notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux
+formes les plus archaïques; je reçois au marché de Durazzo des pièces
+larges comme des écus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de
+l'étranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a
+des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou
+2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon
+drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide
+me recommande de m'en défaire de suite; elles risqueraient en effet de
+n'être pas acceptées dans les transactions commerciales à dix lieues
+d'ici; même sur place elles sont parfois refusées par les caisses
+officielles.
+
+Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opère pas toujours
+d'après la livre turque comme base, valant de 23 à 24 francs, mais
+d'après trois monnaies d'or ayant également cours en Albanie et y étant
+acceptées: la livre turque, la pièce de 20 francs qu'on appelle toujours
+le «Napoléon» et la livre sterling; les deux premières sont connues
+partout et le Napoléon circule même, au moins en Albanie, plus que la
+livre turque. Dès lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on
+vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il
+faudra vous renseigner pour connaître le change intérieur; à chaque
+paiement important, vous êtes obligé de procéder à des calculs longs,
+compliqués et bizarres, puis à discuter le bénéfice du changeur, enfin à
+distinguer entre les pièces de tous types qu'on vous donne comme
+piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie,
+_etc._; c'est presque aussi difficile que de parler albanais!
+
+Ces brèves explications suffisent à montrer le trouble que jette une
+telle monnaie dans les transactions commerciales. Une réforme est
+urgente: elle serait facilitée dans son application par l'usage général,
+dans toute l'Albanie, du Napoléon: dans la tribu la plus reculée, j'ai
+trouvé la connaissance exacte de sa valeur.
+
+La réforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de
+faciliter les comptes et de gagner un temps précieux; elle supprimera le
+gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de
+l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent
+facilement s'entendre pour raréfier plus encore et artificiellement
+cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et
+accroître ainsi les bénéfices du change intérieur; de même, en se
+servant des conditions naturelles d'échange, ils transportent la petite
+monnaie des lieux où ils l'achètent à meilleur compte aux lieux où ils
+la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base
+la complication du système monétaire et la trop petite quantité de
+monnaies divisionnaires mises sur le marché par l'État. Il est naturel
+que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne
+sente les vices d'un tel régime et la nécessité d'une réforme.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+TIRANA LA VERTE
+
+
+ De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan ||
+ Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les
+ ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses
+ terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le
+ retour d'Essad.
+
+
+Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de
+tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la
+température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein midi
+et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la
+chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers les verdures et
+les sources dont la rive adriatique est privée.
+
+Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur
+demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus jolies
+villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages et sa
+fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison de
+campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y
+entretiennent la fraîcheur.
+
+Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la
+route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une
+des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée
+en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet à
+cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du
+soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord
+la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la mer et des
+marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt nous quittons
+la région des sables et des alluvions côtières; un dos de pays
+faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à plein
+bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.
+
+Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la
+carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible sans un
+pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui que le
+village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon
+et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte
+font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à l'usage des
+passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui étalent en plein
+vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac haché; l'or brillant des
+raisins et des poires ne le cède pas à l'or mat des copeaux de tabac
+blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfumé et mérite la
+célébrité dont il jouit.
+
+Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée d'un
+verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys, quoique
+musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit
+tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont
+cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les points
+brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée de
+Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas
+l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible
+derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à chaque
+instant toucher à la ville que quelque lumière semble découvrir; mais ce
+ne sont que fermes défendues contre les vents du nord par les branches
+serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de la nuit, nous accélérons
+le pas des bêtes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons
+une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrême dans la
+cité endormie; sur le pavé inégal, nos chevaux trébuchent et font
+résonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargés; quelques ombres
+passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenêtres, et de-ci,
+de-là, une lumière jette sa clarté par la porte d'une maison ou par les
+volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a
+prévenu qu'il me donnerait l'hospitalité, mais ce n'est point besogne
+aisée que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras,
+les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font
+ouvrir et désigner la demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par
+toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat
+italien.
+
+ * * * * *
+
+En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de petites
+villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses
+rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon
+drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande mosquée; au
+premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée que traversent
+quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses cachent sous
+leurs portiques des étalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquée
+avance ses cinq porches que domine à peine la blancheur de son dôme; à
+droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche,
+séparée de la mosquée de quelques mètres seulement, une tour de ville,
+comme un beffroi de nos vieilles cités, dresse à quinze mètres de
+hauteur son horloge et ses cloches.
+
+Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et
+quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où
+poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès
+voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir
+feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme des
+pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et
+brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la
+route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes des
+basses-cours voisines qui y picorent.
+
+Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles
+de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne est
+élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la signification
+en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept joue-t-il son rôle
+dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau de l'illustre famille
+des Toptan; sous ces dalles énormes, les descendants des Toptan déposent
+les restes des générations qui disparaissent, et ce monument funéraire
+n'est pas sans grandeur ni sans effet décoratif.
+
+Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants qui
+entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges
+défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de laine
+blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la taille par
+une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que recouvre
+souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro brodé; beaucoup
+vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau,
+épaisse et solide.
+
+Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux tziganes,
+qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les Albanais n'aiment
+pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils
+la main au collet des deux nomades et les expédient-ils hors de la
+ville.
+
+Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de
+beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle n'a
+presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue est
+livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines:
+oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent,
+s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont
+les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs
+charges de marchandises ou leurs voyageurs.
+
+Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se presse
+le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes pastèques; le
+long de la petite rivière, des étalages sont dressés sous de pauvres
+toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossières étoffes
+sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces
+baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au
+fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec
+leurs parents à faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux
+sous, ils vendent une pastèque qui remplit un plat et pour trois sous
+des melons odoriférants et mûrs, qui poussent dans les fermes voisines.
+
+Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la
+circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits
+de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent leur
+porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le
+rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la
+peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on
+incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à vendre,
+des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de laine blanche
+et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le commerce s'en
+ressent.
+
+En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de Tirana
+sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles arrachées;
+contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont
+amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels ils s'assoient
+à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les
+chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures garées: c'est le
+marché aux fruits; poires et raisins, melons et pastèques, figues et
+olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallée de
+Tirana.
+
+Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas
+du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques vieux
+Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à longues
+manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large ceinture; un petit
+boléro étroit laisse une large chaîne d'argent s'étaler sur la poitrine;
+dans la ceinture quelques armes complètent le costume: un pistolet à la
+crosse de cuivre, un poignard au manche incrusté d'argent.
+
+Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur
+l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les rues de
+Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la rivière; par
+eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents mètres, on ne
+voit que leur épais feuillage et une herbe verte et fraîche qui dénonce
+l'eau courante.
+
+ * * * * *
+
+Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad
+Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi
+Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa
+proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie
+et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan.
+Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus
+illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona, comme
+celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme
+celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa
+puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté Tirana
+et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie, dont les
+chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha,
+Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad Pacha.
+
+J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille,
+Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais
+d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous
+allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux
+portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse
+et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste; là-bas,
+sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il
+vient de subir un accident, garde encore la jambe allongée et peut
+difficilement faire quelques pas.
+
+Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue canne
+mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de l'âge.
+Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les yeux
+perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même d'astuce;
+mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas ce vernis
+qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la
+vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui
+l'homme de guerre, énergique, déterminé, brutal, mais moins délié
+peut-être que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs.
+
+Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et
+Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la
+flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à eux;
+ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils avaient
+fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service militaire,
+l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de
+l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de la langue
+albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient entièrement
+désintéressés du congrès et ignoraient presque ses résolutions; mais
+ceux du centre et du sud jugeaient une riposte nécessaire et, contre le
+gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et leur nationalité, ils
+décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congrès
+purement albanais où les revendications du pays seraient proclamées. Les
+Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana étaient à la tête du
+mouvement; Essad Pacha y était tout acquis.
+
+Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un moyen
+qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut point la
+colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana Hussein bey
+Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et lui
+prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée d'ailleurs
+par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire
+docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des paysans contre
+leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents
+des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marchés et
+partout annonçaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour
+la diviser entre le peuple, si le peuple était fidèle aux ordres de la
+Sublime Porte.
+
+Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils avaient
+fini par répandre dans certains villages un véritable esprit d'hostilité
+contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs,
+centre de réunion contre la politique turque, et que le pouvoir résolut
+de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation;
+il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la
+conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et laissa des scènes de
+désordre se produire; sous prétexte de calmer les esprits, il décida la
+clôture de tous les clubs.
+
+Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence
+héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie une
+véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et l'influence
+antagoniste des beys, c'est une question que les événements n'ont pas
+laissé poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe
+que c'est à Tirana que cette politique s'est surtout affirmée, on peut
+facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad Pacha à l'égard de la
+Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court.
+
+De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute
+passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion
+inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes
+ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et voisines,
+sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut, où doit être
+le centre de réunion des éléments albanais du nord, du sud et de l'est;
+c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiègne ou Paris
+avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen était le
+port sur la Manche. C'est là que les tendances diverses ont des points
+de contact; Toscs du sud, Guègues du nord orthodoxes, musulmans,
+catholiques, tous sont présents de Durazzo à El-Bassam sur les bords du
+Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicté le choix;
+c'est là que l'Albanie autonome devait établir sa capitale. Vallona et
+Scutari sont aux extrémités du pays, sans contact, ni connaissance des
+autres régions lointaines; à Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas
+un catholique ne demeure; ici et là, des gouvernements de partis peuvent
+s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de
+durer, c'est dans la région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou
+même Kroia qu'il doit fixer sa résidence.
+
+Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl Kemal
+n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys
+d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds
+partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà
+excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie
+d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait
+été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour
+l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait
+toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec
+l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se
+piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte et
+très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot qui
+termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision était
+tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».
+
+Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est
+pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait
+oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.
+
+Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il
+avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en
+1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans
+la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié;
+il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un
+enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de
+la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali
+bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore
+dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de
+la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre
+généalogique où toute la descendance était exactement marquée.
+
+Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le
+premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou
+et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des
+armes portant la barre, signe de la bâtardise.
+
+Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de
+famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par
+ses alliances et ses relations, par son influence sociale et
+traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé;
+des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les
+débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce
+point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus
+d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en
+Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la
+couronne vacante.
+
+Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher
+toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il
+longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le
+succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité
+passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux
+l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation
+des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg
+veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur
+famille.
+
+ * * * * *
+
+Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze
+familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors
+et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un
+jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un
+homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un
+vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la
+culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le
+moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait
+gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache
+châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des
+choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un
+drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois
+au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental
+ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une
+moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit
+se mettre en route le soir même.
+
+Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la
+situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville
+il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très
+cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs
+terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan:
+Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la
+cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil
+en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages
+fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en
+même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue
+à travailler les terres beylicales.
+
+Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses
+métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété,
+travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne
+reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud
+de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait
+par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys
+sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et
+d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et
+beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal
+est-il atténué dans une très forte mesure.
+
+Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres
+résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié
+de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers.
+
+A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers
+agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en
+valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée est
+de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs représente un
+pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur
+doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage ou 20 paras pour
+en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un espace dont la
+circonférence peut être parcourue en trois heures de temps environ. Il y
+cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite, du maïs dont la récolte
+est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont
+leurs pareilles que dans la Macédoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et
+l'orge viennent aussi assez bien; il possède également de grandes forêts
+et de beaux pâturages. Ces derniers sont loués à part à des paysans; le
+bey en effet n'a pas de bétail, qui appartient aux métayers et aux
+cultivateurs indépendants; les uns et les autres louent ces herbages à
+Refik qui reçoit d'eux de ce chef 120 livres turques.
+
+Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000
+napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et cherche
+à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me confesse-t-il,
+il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'années pour ouvrir
+les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler selon les anciens
+systèmes.
+
+C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les
+Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur appui
+imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit
+le procédé, il faillit réussir; les émissaires des Jeunes-Turcs
+disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse
+partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos pâturages, il a
+volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à la raison, mais
+pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous
+parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient
+en turc; apprenez le turc.»
+
+Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les
+Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir,
+laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que
+l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de
+l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui
+s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne
+connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est
+voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer
+contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit devenir
+la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.
+
+Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et 1910; à
+cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs,
+l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se
+lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il,
+trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une armée, par la
+route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maître.
+Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va devenir un des
+centres d'action dans l'Albanie autonome.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS
+
+
+ La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès
+ albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question
+ politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La
+ situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie
+ religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et
+ musulmans.
+
+
+El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués
+arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des
+villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la
+demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne
+manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande
+cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux
+bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik
+plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre
+est le selamlik, où les hommes ont accès.
+
+Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont
+disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement
+du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une
+douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et
+engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique
+d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il
+accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et
+reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.
+
+L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de
+cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est
+introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces
+rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse.
+Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand
+ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent,
+abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol,
+puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois
+qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect
+veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et
+ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine.
+
+Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils
+s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en
+cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue.
+
+Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de
+quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant
+sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un
+polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de
+laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain
+foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris
+clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes,
+agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle,
+va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des
+arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey,
+s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me
+dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité
+dans sa demeure.
+
+Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir
+avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière;
+tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer
+au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il
+m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé
+notre dîner.
+
+Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus
+avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est
+le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam
+et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de
+Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et
+quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre
+et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants;
+puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des
+foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite
+présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et
+chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les
+Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais
+jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une
+suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau,
+avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines
+sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des
+cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace
+la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des
+beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour
+finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme
+on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis.
+
+Quelle abondance,--et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à
+une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et
+des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son
+couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il
+n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait
+servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le
+repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas,
+prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?
+
+Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs
+sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule,
+coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour
+être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais.
+
+ * * * * *
+
+Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date:
+c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais,
+qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils sont
+là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur ville,
+venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre et
+propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire
+du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette
+ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et représentant le club de
+Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana,
+délégué par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias,
+délégué de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me présente une
+carte où est inscrit: «George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B.
+Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_»; voici
+Alex, le délégué de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle
+un peu français et est représentant d'une maison de machines
+américaines; voici des hodja, des paysans, des commerçants, des beys;
+mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tête du mouvement
+et du congrès, qui le dominent et qui l'inspirent.
+
+C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais
+existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils
+ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution
+jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans
+l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces
+nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane;
+chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi
+été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants et
+fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps le
+club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de
+l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du pays,
+le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les
+Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à
+Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait
+être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant
+le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un
+millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes.
+Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon sa
+richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres; la
+cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu
+introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club comprend
+toutes les classes de la population: beys, commerçants, paysans, et
+représente toute l'activité du pays.
+
+Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles
+albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore
+inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans
+des conversations particulières, des questions fort importantes furent
+certainement agitées, comme celle des religions, des journaux et des
+rapports avec le gouvernement turc.
+
+Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget, une
+pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des écoles.
+Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les clubs de
+chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien des écoles
+et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions
+particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik bey versa 250
+livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en Suède, envoya une
+grosse somme pour fonder un institut, des bibliothèques et cinquante
+écoles; on espère de cette manière recueillir des fonds importants.
+
+La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à
+l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut
+unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans
+une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.
+
+Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas un
+pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une population
+n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de toute
+instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le résultat voulu
+de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de
+toute voie de communication, de toute connaissance de l'extérieur, de
+tout contact avec le dehors et qui par cette méthode pensait assurer
+plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah. Les écoles étaient
+suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en albanais proscrite.
+
+Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rénovateur
+d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en conçoivent
+l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à commencer par
+l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc décidé
+d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour former
+des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction sera la
+langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui seront
+peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met le
+Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra, organisé par
+les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque
+sera apprise comme langue secondaire seulement et en même temps que deux
+langues occidentales.
+
+On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales
+choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de
+l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à
+des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient
+choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention
+du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été adoptés.
+
+Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous
+ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue est
+la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a
+des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le
+premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue;
+en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent
+leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars
+(mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pêche), porte (porte),
+poule (poule), etc...»; et Derwisch bey concluait: «Nous ne pouvions pas
+ne pas choisir le français; quant à l'anglais, ajoutait-il, nous avons
+été plus hésitants, mais il nous a semblé que, pour le commerce, c'était
+encore cette langue que nous devions préférer.»
+
+Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir 600
+élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons par an.
+Son principal office, les premières années, sera de former les
+instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires.
+Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans
+tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur
+ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront instituteurs
+et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour
+Tirana.
+
+On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour
+instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul
+Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et
+sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines?
+
+La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses,
+sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en 1908, les journaux
+albanais ont été presque uniquement publiés hors de l'Albanie et hors de
+la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans l'Empire, et l'on peut
+dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que
+paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cessé leur
+publication--_Rruféja_ (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum,
+_Shqypëja é Shqypëuis_ (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, _Dielli_ (le
+Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny en
+Égypte, _Albania_ à Londres, _Skkopi_ (le Bâton) au Caire, enfin à Rome
+_la Natione Albanese_, qui paraît en italien et qui, n'étant pas dirigé
+par un Albanais, est suspect aux indigènes. Les dernières années,
+quelques autres journaux ont commencé une propagande albanaise dans le
+pays même: _Lirya_ (Liberté) dirigé par Midhat bey, à Salonique, et
+_Dituria_ (Science), périodique publié aussi à Salonique, Korica, qui
+paraît à Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le
+seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i
+Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par
+semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître
+un grand journal à Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union
+Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.
+
+La question politique proprement dite était présente à l'esprit de tous,
+mais son acuité même empêchait toute discussion publique. Toutefois un
+des principaux membres du congrès, qu'il me paraît inutile de nommer, me
+traçait le tableau suivant des échanges de vues entre délégués: on
+reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de l'influence; cette influence
+s'étend surtout chez les Toscs, de Vallona à Bérat et même à El-Bassam;
+mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a été
+anti-turc et a travaillé jadis à l'indépendance de l'Albanie; d'autres
+parce qu'il a des accointances étrangères qui leur paraissent suspectes,
+d'autres parce qu'il s'est efforcé naguère d'attiser le fanatisme
+musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami
+de ces derniers; d'autres enfin par rivalité d'influence.
+
+Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et
+désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de leur
+peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays,
+beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation
+d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait
+nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie
+bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mêmes;
+or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde
+entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en toute chose,
+nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer, ni un
+kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien; en
+retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans argent? et
+nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnayé;
+notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise à
+fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par
+politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire à l'intérêt
+de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix ou vingt ans,
+quand notre pays se sera développé économiquement, nous pourrons désirer
+utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est
+seulement une constitution avec sa triple garantie: liberté pour nos
+écoles, nos clubs, notre langue; égalité dans l'attribution des dépenses
+du budget avec les autres vilayets turcs; fraternité, c'est-à-dire
+traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privés de
+tout depuis des siècles. Nos libertés politiques, la protection de notre
+nationalité, notre régénération économique: c'est tout ce qu'il faut
+pour l'instant à la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une
+grande personne, elle mourra de consomption; l'indépendance pourrait
+être la mort de l'Albanie.»
+
+Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les
+difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la réalité
+en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers la religion
+musulmane à une tolérance sincère envers la religion catholique et la
+religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner d'un croissant le
+drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je
+photographiais les principaux personnages devant le drapeau déployé; je
+l'ai vu entourer les hodza d'une considération particulière; j'ai senti
+tout le respect que les beys portaient à l'ordre musulman albanais des
+Becktachi; mais s'ils sont disposés à faire de la religion musulmane une
+sorte de religion d'État, ils veulent, et sincèrement semble-t-il,
+assurer la liberté pleine et effective aux Albanais catholiques et
+orthodoxes, à leurs prêtres, à leurs institutions; je les ai entendus
+déplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon
+accueil et porter respect aux orthodoxes présents et aux catholiques.
+L'un d'eux me disait dans un jargon moitié français, moitié turc: «lui
+catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».
+
+Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Épire,
+les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par être
+suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être tendues,
+d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat on peut
+observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais
+musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le cultivateur.
+
+La situation des catholiques était et sera bien différente. Les Balkans
+jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes orthodoxes
+appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare, monténégrine et
+roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront concentrés à
+Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura
+presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes, soit
+catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du nord et
+du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange; quels vont
+être leurs rapports?
+
+Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés de
+Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre
+sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont _extra provincias
+ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus
+anciennes dans les annales de l'église catholique; Scutari remonte à
+l'année 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe
+siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub était déjà
+métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé en l'an 58 de notre ère;
+ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hiérarchie
+catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique
+l'existence de trois archevêchés, d'un abbé ayant rang d'archevêque et
+de trois évêques pour une population qui, d'après les évaluations les
+plus optimistes, ne dépasse pas 200 000 âmes.
+
+Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à Alessio
+avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr Georges
+Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et métropolitain
+de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antérieurement
+évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de son diocèse, à 30
+000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20 000 ceux de Sappa,
+au total à 87 000; tous sont groupés dans un territoire assez peu
+étendu entre la frontière monténégrine et la mer. Il faut y joindre les
+Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la côte, d'une
+part, et le pays de Liouma; presque tous dépendent de l'abbaye de
+Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bénédictine, qui au
+cours des siècles fut confiée au clergé séculier et soumise à l'évêque
+d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré d'Orosch, fort de la protection
+de l'Autriche et faisant valoir l'intérêt de grouper les Mirdites en un
+diocèse séparé, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le
+décret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocèse d'Alessio
+juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous
+l'autorité de l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et
+en 1894 cinq à Alessio vinrent grossir la population catholique de
+l'abbaye, qui est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont
+d'ailleurs singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement
+communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire
+général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même
+indique les différences d'estimation entre les _Missiones catholicæ_
+éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr
+Battandier; d'après les renseignements recueillis sur place, j'ai
+l'impression que ces divers chiffres sont plutôt exagérés.
+
+Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste
+autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est
+lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans
+cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et pour
+ainsi dire aucun fidèle.
+
+Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre des
+catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo jusqu'à
+Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'à
+Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec,
+convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé, Papas
+Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont
+aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y
+sont constitués en groupes de plus en plus compacts.
+
+Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut se
+résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers
+l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus
+musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange d'orthodoxes; au
+centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de la Vopussa, la
+disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent pas 15 000
+entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilués
+dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes
+prennent peu à peu la majorité, les catholiques disparaissent
+complètement, mais les musulmans restent assez nombreux et, à la
+différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord,
+dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands
+propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs
+orthodoxes.
+
+De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un rôle
+prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région
+qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,
+un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet
+élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à
+obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très
+jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour voisins
+les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les
+musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée fortement par le
+mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de la Mirditie,
+rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de maître par l'abbé
+Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à l'Autriche et reçoit les
+subsides réguliers du _Ballplatz_; l'archevêché de Scutari est à peu
+près dans le même cas, et c'est l'empereur François-Joseph, par exemple,
+qui donna les fonds nécessaires à la construction du séminaire
+pontifical albanais[1].
+
+Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront
+d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques
+rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas
+en un jour que sera éteinte une animosité créée par des traditions,
+attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'intérêts
+politiques qui comptent bien en tirer parti[2].
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[1] L'oeuvre française de la Propagation de la foi, qui a son siège
+ à Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs à
+ l'archevêché de Scutari, de 2 000 à 4 000 francs à Durazzo, de 5
+ 500 à 7 000 francs à Uskub; elle a donné autrefois des sommes
+ assez importantes aux autres diocèses, mais aujourd'hui elle ne
+ donne qu'accidentellement à Alessio et elle n'alloue aucun
+ subside à Pulati, Sappa et Orosch.
+
+[2] Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine
+ dépendaient de l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje,
+ dont la résidence était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr
+ Lazare Mildia qui occupe ce siège, dont dépendent environ 17 000
+ catholiques, d'après cet archevêque.
+
+ Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va
+ se trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire
+ résidera un archevêque albanais catholique, avec un clergé
+ albanais et des fidèles albanais dans la mesure où ils
+ demeureront dans le pays; cet archevêque dépendra directement de
+ Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un évêché
+ à Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur
+ apostolique, les catholiques du rite latin ne dépassant pas
+ d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien royaume de
+ Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de Scutari;
+ il n'est pas douteux que cette situation demande des
+ modifications compatibles avec le nouvel état de choses
+ politique et le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de
+ l'été 1913 que le gouvernement serbe désirait demander à Rome
+ l'érection d'un archevêché serbe dépendant directement de Rome,
+ et les dépêches ajoutaient par erreur que c'était dans le
+ dessein de se libérer du contrôle autrichien de l'archevêché de
+ Sarajévo; le contrôle existant actuellement peut être subordonné
+ à des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siège de
+ Belgrade, celui du métropolite de Scutari.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
+
+
+ La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le
+ cimetière || L'ordre des Becktachi || Son action politique et
+ nationale || Sur la terrasse de la tékié || Les souvenirs et
+ l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le
+ sentiment commun.
+
+
+A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional de
+la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses
+constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et
+d'ombre toutes les pentes voisines.
+
+Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une vient
+toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres; l'autre
+contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme verdoyant sur
+le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un éperon entre la
+ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source à la sortie des
+montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin
+d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom.
+
+Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et le
+goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au
+croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie; de
+sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il voit
+encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastère;
+à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs
+de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam.
+
+Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la
+modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau
+rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier
+devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier:
+«Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est
+charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau
+vénéré de nos saints qui y reposent.»
+
+Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et ensemble
+nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une pelouse unie;
+comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage sur le ciel
+adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes
+fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressées comme
+une armée, droites et piquées en terre comme de minuscules mausolées;
+dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des
+ânes broutent sans hâte dans la paix du soir. Kiamil me dit: «Voyez,
+c'est notre cimetière; nous le traversons pour aller à la tékié;
+regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'être taillée;
+autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé; c'est qu'on passe
+peu du côté où elle est plantée; un ami est là depuis peu; je l'ai perdu
+l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe; mais bientôt ce sera
+difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les
+nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout où il reste un espace
+à combler.»
+
+A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont
+taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes,
+celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont soigneusement
+découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au hasard de la main;
+quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres penchent déjà et entre
+elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paître
+dans ce champ des morts.
+
+ * * * * *
+
+Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est le
+monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me
+présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions
+sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est qu'une maison de
+l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à Koniah, en
+Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent à
+Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable ordre
+musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que des
+Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek, Diakovo
+et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec des terres
+considérables, dans le Sud, chez les Toscs.
+
+Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des beys
+albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle des
+terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce titre
+un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des Becktachi.
+
+Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre; à
+vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale albanaise.
+Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à Constantinople, les
+ministres qui entouraient le sultan étaient des Becktachi: au milieu du
+XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais
+sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur auprès du
+Padischah. Leur caractère de religieux musulmans les défendit contre les
+Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporté qu'avec contrainte le
+nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont
+invulnérables, car la population musulmane entière, du riche bey au plus
+pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une vénération sans
+réserve; dans chaque tékié des tombeaux de saints sont un lieu de
+pèlerinage quotidien; chaque fidèle y vient déposer son offrande forte
+ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des
+pieux mahométans.
+
+Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de
+l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les
+musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à
+côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles,
+participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un
+élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de
+sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent
+une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est
+devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer
+des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des
+espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le
+monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments
+populaires.
+
+De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope, ne
+se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à la
+défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi est
+derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et jure
+de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les prières
+et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est
+de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un grand saint
+de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une construction de
+pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres au-dessus des
+autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de
+l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'étroites
+fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine éclairé; à même le
+sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied
+on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du tombeau supporte un
+piquet de bois, planté obliquement, autour duquel est enroulé un voile
+de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la chaux, sont nus. Pas une
+inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort.
+
+En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines viennent
+méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas besoin,
+puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser plus loin
+l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état d'âme des
+derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait de nos
+ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes
+chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité,
+conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître
+et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de
+lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre ses
+vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut réprimer; le
+saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de triompher de
+ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute perfection; sa
+vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une préparation à la mort, où
+commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus
+sont révérées après la mort comme pendant la vie par la piété musulmane.
+Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui
+commandent de se conformer à la nature et, s'il est fidèle à leurs
+préceptes, sa récompense sera dans leur paradis toutes les jouissances
+terrestres portées au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout
+ce qui y participe; dans tout ce qui émane d'elle, il voit une flamme
+divine et il croit à sa beauté et à sa bonté première; s'il s'écarte de
+la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature,
+et s'il médite, c'est sur la vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure.
+L'existence du sage est donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il
+aspire à continuer après la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la
+paix et l'harmonie, sans excès ni lutte, pour jouir des voluptés
+supérieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent
+dans la vie des moines musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit
+est en repos. La tombe sacrée ne projette pas son ombre sur les
+existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent
+connaître que la beauté du site où les a placés le goût du fondateur de
+la tékié. Aussi le premier d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les
+arbres proches devant la vallée où l'ombre grandit. Une table est
+préparée; du raisin trempe dans l'eau fraîche et de minuscules tasses
+sont pleines d'un café odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le
+voile du soir s'étend sur le fond de la vallée, que domine la tékié,
+lorsqu'un de mes compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des
+jours passés, entonne un air fier et mélancolique, que les autres
+reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.
+
+ * * * * *
+
+Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car
+Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière,
+qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante en
+lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix contre
+le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote, surnommé
+Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des
+Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en 1443, il
+quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les Hongrois;
+par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père gouvernait,
+Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les
+autres chefs de clans le reconnaissent comme général et prince de la
+confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle durant, il les
+mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiégée
+deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mène si bien la
+campagne que les armées turques sont affamées, coupées de leurs
+communications; leurs détachements sont surpris; elles doivent lever
+leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou 1468, après vingt-cinq
+années de lutte interrompue par une seule trêve, l'Albanie est libre et
+les clans fédérés. Mais lui mort, comme les généraux d'Alexandre se
+partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne
+surent maintenir la confédération albanaise et, comme une grande houle,
+la conquête musulmane submergea le pays, convertit par la force la
+majorité des habitants et ferma à l'Occident ce territoire, jadis tête
+de pont de la chrétienté au delà de l'Adriatique.
+
+Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de
+l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du héros
+chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique,
+celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en sa mémoire
+l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les siècles qui
+ont passé ont entouré son histoire d'une légende si populaire que, si
+l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus
+fort ciment. Du passé si reculé de leur race antique, l'épopée de
+Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme populaire; c'est son étendard
+que l'Albanie autonome est allée retrouver dans sa capitale de Kroia: le
+drapeau écarlate portant l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a
+écarté la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais
+chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitée;
+et quand celle-ci exprime tout son désir latent de liberté et veut
+incarner sa foi en elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et
+digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors
+l'inconscient besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments
+qui animent l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte:
+
+ O race de guerriers
+ Enfants de Scanderbeg,
+ Arrachez, ô Albanais,
+ La liberté de la Patrie.
+
+ Assez d'esclavage,
+ O pauvre Albanie,
+ O frères, prenez le fusil;
+ Mort ou Liberté!
+
+ Aujourd'hui arborons notre drapeau,
+ Allons à la montagne;
+ Sur les pierres et les rocs
+ Nous gagnerons notre liberté.
+
+ La vie pour nous n'est que mensonge,
+ Comme mensonge est notre esclavage.
+ Comment pouvez-vous laisser l'Albanie
+ Sans liberté?
+
+Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que
+possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde
+sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche:
+Mort ou Liberté!
+
+L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur cette
+note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et le
+calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la
+tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias et
+les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du
+soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure
+du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam avant la
+nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais,
+selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose, d'après la
+coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre dans un tronc
+aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois même du
+cercueil.
+
+Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au
+«Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur
+souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux
+d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures passées à la
+tékié des Becktachi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
+
+
+ Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le
+ Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De
+ Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie:
+ beys et tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs
+ rapports avec le pouvoir.
+
+
+Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ
+dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et
+celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre à
+peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolées.
+Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer
+dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi
+ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; à deux
+heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux
+sont sellés et l'escorte attend. La nuit est fraîche et claire. La route
+est facile, elle suit le fond de la vallée, qui monte lentement et sert
+journellement à atteindre les terres qui des deux côtés de la rive sont
+partout cultivées; l'aurore ne tarde pas à éclairer les sommets; les
+contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu
+la lumière descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la
+vallée, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au
+pont sur le Scoumbi, il est plein jour.
+
+En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allongé
+qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de montagne;
+nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes apparaissent en
+larges traînées; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux
+cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de
+l'eau dont les méandres se détachent sur le feuillage sombre des fonds;
+le long de son cours on aperçoit un campement, des tentes et des
+ouvriers qui travaillent à la construction d'une route; on m'apprend que
+ce sont des soldats révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on
+a infligé comme punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge
+entre El-Bassam et Kouks.
+
+A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un
+méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après une
+dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle saison et
+offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de maïs
+au voyageur. Après une courte halte, nous continuons notre route en
+longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du fleuve; le sentier
+n'est pas dangereux, mais très mauvais par endroits, et les méchantes
+montures que j'ai louées à El-Bassam heurtent à chaque pas; bientôt la
+pluie, menaçante depuis quelques heures, se met à tomber; aussi est-ce
+avec un plaisir extrême que nous parvenons vers une heure et demie au
+village de Kouks, où nous prendrons un peu de repos.
+
+C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses
+maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien entretenues
+et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situé
+cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche environ; mais
+elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux qu'elle est
+impraticable et que chacun descend du village au fleuve à travers champs
+au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative
+ottomane!
+
+Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardée;
+à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en cet
+endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième pile; tout
+le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs
+encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite et nous
+devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas
+que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est
+complètement coupée.
+
+C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous
+quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont
+venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman
+et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive
+avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie.
+Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près de l'eau sous des
+hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien
+venir sur la route d'Okrida. La position devient délicate; que faire
+dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop
+longtemps, quand arriverons-nous? Après maints pourparlers, le mudir me
+fournit un âne, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un
+homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon
+drogman et moi ferons la route à pied, jusqu'à ce que nous rencontrions
+les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il
+est déjà cinq heures quand nous partons.
+
+ * * * * *
+
+Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses
+affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé dans une
+gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque côté, sur
+les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et
+ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la
+vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit noire, on n'entend
+que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui déferle
+dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la forêt
+comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous
+les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le chemin de la crosse des
+fusils: la ligne qui sépare la route du gouffre où roulent les eaux avec
+fracas est presque invisible; tout à coup un premier éclair jaillit et
+nous laisse aveuglés, toute la gorge tremble des échos du tonnerre; la
+pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante
+un air du pays qui fait marquer le pas.
+
+A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt, sur
+l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut
+m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux
+supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et
+se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre présence;
+un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri d'appel,
+lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le répète; le
+souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la
+montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps qu'il
+fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications,
+nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier,
+moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en étouffant nos pas
+et en rasant la montagne; comme les éclairs illuminent par instants la
+vallée, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons
+dépassé la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes déjà
+hors de portée; le camp disparaît au tournant de la gorge, et déjà nous
+nous félicitons d'avoir passé sans encombre, quand à un nouveau détour
+de la vallée étincelle un immense brasier, où paraît rôtir quelque bête;
+sa flamme rougit une douzaine de figures hâves et des corps paraissent
+étendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la
+route; mais les appels antérieurs ont donné l'éveil et le même cri
+prolongé et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La
+pluie s'arrête et nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais
+les éclairs ont cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans
+dire mot nous suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de
+la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et
+angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre
+ton, bref et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de
+la forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était
+sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons
+et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et épient les
+sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette
+eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère. Nous marchons
+un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaître
+notre route, à pas étouffés toujours, car nous gardons dans les yeux les
+reflets des visions ardentes.
+
+Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons qui
+apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout paraît
+mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vêtements
+nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme avec nos
+bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et,
+dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée s'ouvre et
+présente un large fond plat où la rivière serpente; nous continuons une
+heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le
+souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons;
+on ne peut que tâter le sol; nous essayons de faire de la lumière, mais
+le vent fait rage et nous en empêche; nous tentons d'explorer les
+environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fossé rempli
+d'eau, d'où nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti:
+la route est impossible à retrouver. Et voici que l'orage redouble, une
+trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les éclairs aidant,
+retournons-nous sur nos pas, résolus à nous faire ouvrir une des maisons
+du village.
+
+Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la
+première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il
+n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne
+peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le
+souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet, un
+rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique
+qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenêtre
+tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix d'homme
+se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous
+sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, après
+maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas d'hommes se
+font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage avant d'ouvrir,
+nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on allume des lumières; à
+la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du bas s'ouvre devant un homme
+armé; on entre dans les écuries qui tiennent le rez-de-chaussée; en haut
+de l'escalier qui monte au premier et unique étage, d'autres hommes se
+tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans
+la chaumière, la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs sur la
+carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit s'appeler
+Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés sépare la pièce
+des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la première, où
+cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos vêtements
+dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitôt l'un
+d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le café; le chef passe
+au haremlik et revient bientôt avec des chemises et des pantalons de
+flanelle blanche pour nous permettre de faire sécher nos vêtements; on
+entasse des tapis au coin de la cheminée et nos hôtes nous
+confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui avec le café
+finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons ainsi la fatigue
+de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent au sommeil; à côté
+de moi, un vieux paysan commence une interminable prière qu'il
+bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre
+à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et s'endort.
+
+Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction
+quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le
+rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide porte
+cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier étage que
+par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui
+permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres comme
+des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier étage;
+la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un simple trou
+aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils et des armes,
+dans les angles des ustensiles de ménage complètent l'aspect de cette
+forteresse villageoise.
+
+Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis
+à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent; les bandes
+parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général les demeures
+des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui demande s'il est
+content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait se plaindre de la
+vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa
+nourriture et celle des siens et on l'a toujours laissé ramasser en paix
+ses récoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le
+considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme d'autres paysans avec
+lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de ne plus laisser pâturer
+dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des événements du dehors;
+toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe ici et les nouvelles
+avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents a travaillé quelque
+temps à Constantinople et voici qu'une école vient d'être ouverte au
+village avec un instituteur albanais volontaire.
+
+Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements et
+dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une cigarette et
+buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à terre on place une
+veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui
+crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur les tapis et l'on
+n'entend bientôt plus dans la chaumière que le souffle régulier des
+dormeurs.
+
+Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous
+sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des autres
+bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi; le temps
+est moins menaçant et nous décidons de partir de suite; Kérine Karique
+me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre de beaux raisins
+qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son
+hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la vallée à travers
+des terres bien cultivées et un pays qui respire l'abondance; quand nous
+allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique
+et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Égée et du lac
+d'Okrida, la petite plaine où est bâti le village de Prienze apparaît
+comme un damier où les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux
+tonalités différentes.
+
+Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille mètres
+et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre côté
+dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil déchire les nues
+opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la ville d'Okrida située
+juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites
+baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des
+forêts épaisses bornent la vue; c'est là, paraît-il, à l'extrémité
+méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre, celui de Saint-Naoum,
+accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien
+n'apparaît. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci
+et le cadre montagneux est reporté assez loin; c'est là que Struga est
+bâti sur le lac, à la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un
+passage à travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la
+vallée de Dibra et se jeter dans le Drin blanc à Kukus, où j'ai été
+l'hôte du village pendant la première partie de mon voyage.
+
+ * * * * *
+
+Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement par
+des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une frontière
+naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a
+passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa largeur
+l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de l'Albanie du
+Nord que j'ai décrite naguère dans _l'Albanie inconnue_.
+
+Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire et
+héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de
+tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys
+sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des métayers,
+commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un intendant
+quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers demi-libres,
+demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des Albanais, comme
+ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits propriétaires;
+c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est très loin de
+comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus grande partie; une
+petite propriété paysanne très solidement constituée existe dans tout le
+pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au
+nord et de la mer à l'intérieur; la montagne en favorise l'essor et la
+différence de religion dans le sud en arrête l'extension. En Épire, la
+domination musulmane a eu le même résultat social qu'en Vieille-Serbie:
+le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est
+le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire,
+et le peuple orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance
+vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se
+limite et la petite propriété musulmane s'accroît.
+
+Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits
+propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne différaient
+des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrès de la
+culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dans
+l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent
+volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du
+café, de l'eau fraîche,--respectueux qu'ils sont tous des prescriptions
+antialcooliques de la loi musulmane,--des plats d'oeufs pimentés, du
+pilaff, du pain fait avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs
+terres, du raisin et plus rarement des poires et des pêches; café, maïs
+et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base
+de leur alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire
+l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de
+tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme
+animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes occasions,
+aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte le paysan vit
+de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le respect de ce
+qu'il considère comme ses droits.
+
+Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins
+étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès
+facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à
+l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination
+turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement
+nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour être
+souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents, serviteurs
+obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du
+pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine circonspection et, dans
+les cas délicats, la Sublime Porte usait du procédé d'exciter les uns
+contre les autres les éléments de la population pour ne pas permettre
+une action concertée contre son autorité; les monopoles, comme celui du
+tabac, étaient presque inobservés partout; chaque paysan conservait ses
+armes dans sa demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans
+la montagne, les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le
+paiement de la dîme et l'acceptation du service militaire.
+
+Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité
+gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité:
+constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces mots
+n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais très
+pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte; tolérant
+pour une religion différente, il lui serait insupportable d'être soumis
+à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du paysan turc et son
+fanatisme; son sang albanais le lui défend; beaucoup d'entre eux ont
+l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siècles n'a eu
+aucun aliment et a besoin d'être cultivée.
+
+D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît pas
+malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il ne se
+plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose
+l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les montagnes
+de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la mer Égée à la
+Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées, tondues par la
+dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai paysage de
+désolation et un désastre économique. Or l'Albanie constitue en Europe
+la dernière réserve de forêts de l'ancienne Turquie, et cette réserve
+est déjà fortement entamée. A la veille des guerres balkaniques, le
+régime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut défendre aux
+bestiaux l'accès de ces forêts; c'est cette mesure qui causait une
+grande appréhension aux paysans. Ils me disaient: «Nos terres sont en
+petite étendue dans nos vallées, nous n'y avons pas assez de pâturages:
+si on nous interdit de laisser nos bêtes paître dans les bois de nos
+montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'à les vendre». Exemple de
+répercussion des meilleures mesures!
+
+En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de
+stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement ou
+qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa nationalité,
+un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est
+d'autres éléments que surgiront les difficultés.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR
+
+
+ Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines ||
+ Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à
+ Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les
+ Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir ||
+ La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité
+ avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.
+
+
+Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe
+avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans
+ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et
+étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées
+helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie
+européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en
+attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que
+trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat
+paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient
+aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été
+renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la
+victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune
+défaite?
+
+Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou
+lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir
+et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au
+détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes
+ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais
+visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer
+la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de
+pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.
+
+ * * * * *
+
+De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare
+résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que
+dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée
+par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par
+des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il
+s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un
+citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se
+propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les
+premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne
+albanaise.
+
+Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout
+élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de
+Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam
+contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et
+traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers;
+séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le
+long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se
+précipitent vers le nord.
+
+Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des
+maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre,
+où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le
+régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante
+construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la
+ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont
+remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi
+si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes
+d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous
+chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au
+milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de
+bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les
+fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui
+tombe avec rage.
+
+La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle
+accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à
+l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même
+huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays;
+seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et
+délicieux.
+
+Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord
+avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les
+deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la
+campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les
+Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que
+les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum)
+appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus
+important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions
+disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses
+nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et
+de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la
+nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.
+
+Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées,
+ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir
+sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri
+et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement
+vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une
+suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en
+partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa
+porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit;
+il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation
+plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac
+un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit
+sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur,
+commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de
+la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions
+plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne;
+plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme
+les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud
+du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux
+du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales
+balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis
+entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé
+Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le
+premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route
+de Resna.
+
+De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est
+demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de
+cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux;
+quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan
+des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste
+empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule
+défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la
+ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais
+souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle
+se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux
+du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs
+composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au
+milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une,
+les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses
+arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la
+lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.
+
+A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan
+bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de
+maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas,
+pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona
+et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient
+partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne
+ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est
+bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique:
+c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).
+
+Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long
+de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la
+moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes
+surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses,
+des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher
+et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village,
+dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des
+femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont
+les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie
+dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une
+d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage
+traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa
+quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A
+quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge;
+j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources
+sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se
+baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.
+
+Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la
+route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord,
+puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt
+atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et
+encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier
+l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare
+la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine
+et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg
+analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de
+Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs
+parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans
+cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je
+rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le
+lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour
+lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir
+ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les
+rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent
+l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des
+melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à
+bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou
+sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre,
+se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé
+à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs
+coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt
+et un déjeuner à Resna.
+
+Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un
+trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de
+voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit
+pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par
+le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous
+se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en
+vue de Monastir.
+
+ * * * * *
+
+Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses
+maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée;
+au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de
+kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières
+et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus
+habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents
+qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se
+succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale
+et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui
+abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.
+
+Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus
+hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas
+vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est;
+les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent
+leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin,
+la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il
+s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.
+
+Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues
+bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se
+traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque
+commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle
+est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée
+étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les
+boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des
+intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en
+pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux
+ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins
+grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la
+rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé
+ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques
+autres.
+
+Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très
+intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend
+vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des
+races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités
+qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.
+
+Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour
+y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de
+Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se
+trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une
+voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits
+agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit
+en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le
+pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre;
+le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers
+Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par
+là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins
+bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage
+intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires
+va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu
+de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des
+relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront
+en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible;
+mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet
+travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite
+turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui
+empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de
+penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et
+travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les
+richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de
+céréales et de fruits que Monastir va devenir.
+
+D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de
+passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne
+longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes
+à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par
+laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la
+communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la
+ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre
+commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour
+où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo,
+faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au
+centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne
+transversale.
+
+De même que cette situation géographique explique la valeur économique
+de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la
+peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un
+mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois,
+un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers
+éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et
+surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme»
+d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut
+attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau;
+mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps
+m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition
+suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième
+bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec
+propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif,
+le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans
+un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact
+de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en
+lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et
+qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.
+
+Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et
+les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle
+rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et
+Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du
+vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey.
+
+Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et
+j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers,
+qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement
+et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de
+savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle
+quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce
+sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la
+placidité turque.
+
+ * * * * *
+
+Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte
+environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante de
+tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et de
+Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme
+celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle est
+par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim», comme
+on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les
+«Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle, au
+moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le
+sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs allemands,
+venus de Russie et de l'Europe centrale.
+
+Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent à
+Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la
+population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place, comme
+je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent
+aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord
+par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la colonie
+est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais un groupe
+allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des chefs actifs,
+tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De
+Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le nombre des juifs
+est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu près également en
+espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, où l'on
+sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est accumulée dans
+toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste entièrement dans
+la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une
+communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch, Pirot, Kragujevats
+peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le sionisme est très en
+faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à cet égard le Dr Alkalai;
+mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-à-dire pour leurs
+coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes qui estiment fort
+hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontière passe au nord de
+la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la Dalmatie, de là elle traverse
+le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la
+Méditerranée entière, dans la zone espagnole.
+
+Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone des
+«Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre. De
+leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de
+Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub
+et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est
+grecque.
+
+A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est infime et
+sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux journaux, le
+Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et _l'Aurore_, dirigée
+par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passé à
+l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de toute manière par les
+sionistes de l'Europe centrale et les organisations israélites
+d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur tentative est restée
+jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux
+villes se défient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaïsme
+allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie séphardim me dit:
+«Vous ne savez pas assez en France la différence qui existe entre nous
+et les Achkenazims: nous avons une langue différente, le
+judéo-espagnol[3] et, comme langue seconde, le français, alors qu'eux
+parient le judéo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hébreu
+n'est pas la même que la leur: ainsi nous prononçons _Kascher_ et eux
+_Koscher_; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-être
+des préceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout;
+nous, au contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit
+et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au
+nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons
+pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons
+même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.
+D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,
+alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des
+conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les seuls
+qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs; voyez ici, à
+Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les fonctionnaires des
+administrations publiques ottomanes; la grande majorité est turque,
+quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares sont ceux d'autres
+nationalités; nous avons toujours apporté notre concours à la Porte,
+qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays
+où nous habitons; nous faisions apprendre le turc à nos enfants, nous
+sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu la langue de la famille,
+de travailler à nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme
+juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait
+protection et défense à la nation juive dans l'Empire ottoman, le «haham
+bachi» ou grand rabbin la représentait auprès de la Sublime Porte; cette
+situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi
+étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la
+patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le
+plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»
+
+Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou «maamins»[4]
+ont eu et ont encore une influence marquée dans le Comité Union et
+Progrès; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi,
+etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus célèbre, Dr Nazim, Osman
+Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.
+
+Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté d'eux,
+existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent n'émigre pas:
+on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de
+Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays soit inhospitaliers,
+soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin, Cologne, d'où les plus
+remarquables passent à Paris ou à Londres; mais le grand courant qui
+entraîne la masse la déverse en Amérique au nord et au sud, aux
+États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine. Jusqu'aux guerres de
+1912-13, au contraire, aucune émigration n'entraînait les juifs
+espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est
+quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Égypte; cependant la
+plupart d'entre eux sont de très petites gens; s'il en est qui
+remplissent des emplois publics ou exercent les professions de
+banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable travaille
+manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine, etc.; il
+suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de
+Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués sous le
+terme de commerçants.
+
+D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre compte de
+la pauvreté de cette population juive: la communauté s'impose elle-même
+et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital; voici les résultats
+qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites inscrits à la communauté,
+20 000 environ sont dans la misère et la communauté doit les secourir;
+20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour être taxés:
+la commission chargée de l'impôt le calcule, en effet, soit à raison de
+1/8 p. 100 du capital présumé, soit, pour ceux exerçant une profession
+n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, à
+raison d'un capital supposé, correspondant au revenu gagné capitalisé à
+12 p. 100. Lorsque l'impôt ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres,
+il n'est pas dû. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800
+redevables de 25 à 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200
+environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85
+livres turques. Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des
+appréciations sévères, car elle est nommée par le Conseil communal
+qu'élisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la
+communauté.
+
+Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence de ces
+communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à Salonique,
+comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une
+mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs espagnols,
+par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de
+la langue française et de la culture latine; ils sont sans doute encore
+fort ignorants, mais leur instruction se développe vite; les écoles de
+toute nature et de toute origine sont, à Salonique, remplies par leurs
+fils; or, aussitôt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de
+Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judéo-espagnol qu'il
+apprend au foyer, ou de l'hébreu qu'on enseigne à l'école rabbinique,
+c'est le français qu'il veut connaître; cette connaissance, en effet,
+répond à la culture latine de l'élite qu'il imite, et d'autre part, la
+langue qu'on lui demandera de savoir à l'administration des postes ou de
+la régie, au konak, au chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique,
+au port, partout en un mot, c'est le français.
+
+Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette
+situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre compte
+dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si
+l'on veut caractériser les tendances générales de la population juive
+d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les juifs allemands et
+les sionistes, dont les centres s'étendent de la Roumanie à la Pologne
+et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture
+allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de conséquence,
+des intérêts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la
+culture et de la civilisation latines et, à l'heure présente, des
+disciples de la langue française. C'étaient ces derniers qui par
+Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux
+d'Albanie; le cours des événements changera peut-être le sens de ce
+courant; ce ne serait pas le seul cas où l'influence des puissances de
+l'Europe centrale remplacerait l'influence française dans les parties
+détachées de l'ancienne Turquie.
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[3] C'est le judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des
+ trois premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle:
+ Ribbi Chelomon Israch.
+
+[4] Les Donmehs sont des judéo-espagnols presque tous de Salonique,
+ Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se
+ convertit à l'islamisme à la fin du XVIIe siècle; ils forment,
+ paraît-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille âmes, dont
+ les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB
+
+
+ De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De
+ Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne
+ Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem
+ || La grande tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La
+ plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de
+ Tatalidza || Uskub et son histoire récente || La tragédie
+ balkanique et les Albanais.
+
+
+De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est,
+continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la
+Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente,
+quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la
+vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées
+et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et
+Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade.
+L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre le
+grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et
+Serbes se disputent le sol.
+
+Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en
+voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important,
+Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du
+matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée
+et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le
+nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de
+soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux officiers
+à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés, marchant
+d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il
+présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des officiers qui les
+tiennent en main.
+
+Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et
+plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont
+bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas
+atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte
+autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on
+moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les
+gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes
+bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au
+travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner par un cheval
+qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur
+de blé et presque partout la terre est cultivée, mais seulement près de
+la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres
+broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont rares.
+
+L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des
+terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne
+peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs
+bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze
+heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent,
+disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs dans
+cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a pas ou
+il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces
+paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont
+généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de
+bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles
+de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes, ils
+préfèrent y renoncer.
+
+Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines, nous
+redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez large
+vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant le lever
+du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons
+illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de mon
+escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant le
+presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky, l'archimandrite
+et les principaux Bulgares m'attendent et me reçoivent. Une chambre fort
+convenable est préparée au presbytère et, avec les notables de
+l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays.
+
+Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont
+turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement
+étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont
+des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et connaissent
+cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en famille. Les
+Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation:
+alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à Krchevo deux écoles
+primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le
+bourg est en effet le siège d'une métropolie exarque, depuis que
+l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence, et il est visible que
+c'est l'évêché qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas
+exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe bulgare, dépendant de
+l'exarque de Constantinople, était et demeurera une milice, dont il faut
+chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce clergé forme une hiérarchie
+fortement constituée dont les degrés sont les suivants: le chef suprême
+est l'exarque, qui nomme tous les évêques et de qui ceux-ci dépendent
+directement; il n'y a pas d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous
+ont le titre de métropolite, et si on les divise en deux classes, cette
+division n'a d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première
+classe sont ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à
+Uskub, Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se
+trouvent à Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant
+sa résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à
+l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des
+Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté
+serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution et
+les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et délicates
+questions qui puissent se poser.
+
+Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des
+remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le
+titre d'_episcopus_; les autres sont aidés par des économes, comme
+l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par les
+archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur dépendance
+sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et les prêtres
+ayant le titre de _seculari_. Tout ce clergé est formé soit au séminaire
+principal de Chichly à Péra, soit au séminaire d'Uskub, soit au
+séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui de Constantinople.
+
+Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le
+rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les idées
+qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à
+poursuivre une action politique.
+
+Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de Turcs,
+comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée de
+Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout
+observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se
+disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à la
+Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste
+bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée
+d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section
+bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait nettement
+au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous, socialistes et
+syndicats à tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposés à
+la séparation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers
+bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres
+importants et nous travaillons à les entraîner dans la voie des luttes
+sociales et à réaliser sur ce terrain la fédération des divers
+groupements ouvriers nationaux.» Sandanski et le député démocrate de
+Salonique, M. Vlakoff, chefs du «parti du peuple», continuateurs de
+l'organisation intérieure bulgare de Delscheff, après l'insurrection de
+1903, avaient comme mot d'ordre: la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus
+par les Turcs, appuyés par les socialistes, les démocrates prenaient, à
+la veille des guerres, un développement assez rapide; redoutés et haïs
+par les Bulgares de l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le
+consul général de Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux
+Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de
+la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer.
+
+En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et
+l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement à
+la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque
+sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction du
+général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe
+révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient des
+organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la Bulgarie;
+des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club de
+Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia.
+
+Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est
+de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces
+partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches
+albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers; mais
+ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à
+s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et
+démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet
+de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette
+région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le
+vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils étaient
+presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation intérieure.
+C'est que dans cette région domine un des deux éléments sociaux qui
+forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du
+rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la
+bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes,
+étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont
+pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs amis,
+parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en Bulgarie,
+et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette
+région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se groupent autour
+d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa
+propagande bulgare.
+
+Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant
+plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique sur lequel
+ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes,
+dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à la suite
+d'une intense propagande du royaume.
+
+Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible que
+tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et de ses
+représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la
+Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doléances contre
+tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien résolus à tout
+faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement à la
+grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur
+rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et quelle stupeur! Du
+dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des fautes des
+gouvernements et des exigences des grandes puissances.
+
+ * * * * *
+
+Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installé de
+village, la situation change complètement à partir de Krchevo; la raison
+en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est située à la hauteur de
+Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je vais suivre, est à peu
+près parallèle à la vallée de Dibra, où coule le Drin noir; de l'une à
+l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de 35 à 45 kilomètres; Dibra
+n'est séparé d'où je suis que par une chaîne de 1 200 mètres d'altitude
+au maximum, un peu plus au nord, qui s'épanouit, s'élargit et s'élève;
+deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa
+source à quelques kilomètres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et
+l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar,
+dont les eaux s'écoulent de chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi
+ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages
+rendent l'infiltration facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée
+et de ses montagnes a déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout
+le long de la route que je suis.
+
+Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la vallée
+du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est
+rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés
+lentement.
+
+De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit heures de
+cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de Krchevo, au
+pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une peine infinie
+des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim
+Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons en effet des lieux
+qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova dresse à 1 400 mètres
+environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, éloigné
+de tout grand centre, séparé par une longue suite de chaînes des plaines
+de Macédoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallée de
+Vardar à une douzaine de kilomètres au nord; aussi, au beau temps des
+grandes insurrections macédoniennes, était-ce ici le quartier général
+des révolutionnaires bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir
+les pourchasser qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.
+
+Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la montagne;
+c'est un désert de roche où je range mon escorte; les silhouettes se
+découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large et profond pli
+de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallée de Dibra,
+coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau et mes souvarys, par
+habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant,
+d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le fusil sur la
+crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille plis, où les
+broussailles assez épaisses par endroits et une herbe courte donnent aux
+bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux choisi en vérité que
+ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires, et il n'est pas
+étonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rôle.
+
+Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été repoussés
+pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La montagne Bukova
+est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un
+seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour
+de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je croise quelques
+hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallée de
+Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais pittoresque; une petite
+rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar bondit de roche en roche,
+forme des cascades, entretient une Agréable fraîcheur sous les beaux
+Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons
+sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y
+offrent l'hospitalité; le chemin devient route, suit la rivière; les
+terres cultivées donnent un maïs superbe et du blé en abondance, qui
+n'est pas encore partout fauché; sur la route, ce sont encore des
+Albanais que nous croisons.
+
+L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la suit à
+pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de trouver
+une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement voilée; mais
+la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus loin un terrain
+où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie épaisse résiste à
+tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval et la femme face au
+fossé de la route et, tout en tenant la bête par la tête, à se placer
+entre elle et nous; nous passons sans paraître les voir, selon le mot
+d'ordre; à quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en
+doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat à l'honneur
+féminin.
+
+Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent le
+Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans la
+plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques
+années un centre important presque entièrement albanais; les neuf
+dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques
+Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large pont de
+bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses ombrages et des
+arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgré
+l'aspect assez misérable des masures, la bourgade a-t-elle un caractère
+assez plaisant; à la tombée du jour, nous croisons plusieurs Albanaises
+sévèrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur
+ceignent la tête et la figure et tombent jusqu'aux genoux.
+
+Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le
+plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands
+propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux
+Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est
+au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est près
+de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est
+un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de tuiles, les fenêtres
+tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulièrement typique est
+l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.
+
+Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges reculés:
+il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille
+avec fierté; son corps resté mince donne une singulière impression
+d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand
+corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de ses yeux
+noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu d'une grande
+robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un
+manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc où il est
+assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noué autour de la tête
+termine la silhouette étrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains
+énormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie
+d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage,
+primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les défendant
+âprement et capable en tout d'une vigueur singulière.
+
+A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey
+d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation
+gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque, la couleur
+locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les
+traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston fripé
+et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut laisser
+un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font
+souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et dans cet
+accoutrement il figure le progrès.
+
+Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la
+fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large
+vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse:
+blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse
+en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité de ceux de
+la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et de Dibra, qui
+est éloigné de douze heures[5], se groupent à Gostivar et s'expédient
+sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 à 23
+piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous
+les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin
+de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier Uskub à
+Kalkandelem et Gostivar.
+
+ * * * * *
+
+La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à Kalkandelem ne
+sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne
+pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du Vardar entre deux
+rangées de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis
+cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée d'une bâche
+percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre roues; au grand
+trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit tombante, à Kalkandelem
+ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la grande tékié des Becktachi,
+située à dix minutes de la ville, où une large hospitalité nous est
+réservée.
+
+Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute
+l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passé,
+nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un
+grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis parmi eux.
+Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais,
+la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une importance
+considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer, d'autant que
+les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombées sous la
+même domination; sans doute le centre va émigrer vers El-Bassam, d'où il
+pourra diriger les grandes tékiés du sud de l'Albanie chez les Toscs,
+dont les terres et les richesses sont des plus importantes.
+
+Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un d'eux
+est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert
+d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les tombeaux de
+saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des derviches. Le
+chef est absent; son remplaçant est un derviche vénérable, dont la barbe
+de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon
+à l'européenne serré dans une large ceinture, où sont passés pistolets
+et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine
+complètent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui
+travaillent aux récoltes ont l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié
+est administrée par un bey, économe du monastère, que j'ai rencontré au
+congrès albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent,
+au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et
+en assure la vente.
+
+Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande pièce du
+premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure; le long
+des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins
+dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun
+d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions où des
+fleurs mettent les coloris les plus variés; le soir tombe; dans
+l'atmosphère paisible, les dernières clartés du soleil rougissent de
+légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum des fleurs du portique
+monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupés autour
+de la tékié se mêle à la senteur des roses, des héliotropes de l'herbe
+que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriférantes. Dans la
+vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des
+murs; à terre a été préparé un matelas et des draps recouverts d'étoffes
+de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand
+nous aurons dîné. Le bey fait apporter une table et m'invite à apprécier
+l'excellence de la cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une
+soupe où trempent des viandes diverses, des canards rôtis, des
+aubergines fort bien apprêtées et des poires; je le félicite sur la
+perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les
+monastères qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion
+à laquelle il se range aussitôt.
+
+Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre; la
+plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule dans
+le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue leurs
+produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont accroupies à
+terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant elles sur un grand
+linge à même le sol; elles se rangent par spécialités; voici celles qui
+vendent des étoffes filées et brodées à la main, des mouchoirs, des
+voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des
+serviettes; celles-ci ont de beaux boléros albanais tissés d'or, de
+fabrication ancienne, dont elles se défont; d'autres apportent les
+produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des
+raisins, des melons, des pastèques; dans un angle de la grande place
+c'est le marché du blé, des haricots et de la farine; ailleurs,
+l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des
+colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets
+utiles à la culture; là, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et
+ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux
+pistolets de cuivre incrusté.
+
+Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs,
+venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des
+conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on
+s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non
+sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;
+sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés,
+et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la
+plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.
+
+Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et
+enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir
+leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à
+l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part.
+Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes
+l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe.
+Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais
+svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux vêtements
+de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les
+immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée d'un
+fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune, jeunes
+Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des
+colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet brodé,
+tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient sous le
+clair et doux soleil de septembre.
+
+La variété des types montre la diversité des nationalités qui habitent
+la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis le
+terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville; à
+Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des guerres,
+3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait
+été organisé sous le nom de Club international, mais il était devenu de
+fait albanais; d'après les renseignements recueillis ici, sur 100
+villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de Kalkandelem, 68 sont
+albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la région de
+Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et
+quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrès
+incessants et les Slaves ont usé leurs forces à lutter entre eux.
+
+Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du «bulgarisme»
+au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette vallée du
+Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les
+nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à
+l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes chances
+pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macédoine jusqu'au
+fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans autres obstacles que
+ceux que pourront lui créer les Albanais descendant de leur montagne.
+
+De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des
+Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des guerres
+étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même c'est le
+couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce
+monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres la
+vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minérales
+y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.
+
+C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans tout ce
+voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs champs, et
+on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement
+administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes, tout pousse
+en abondance et en force. La tranquillité assurée, des moyens commodes
+de circulation établis permettront une mise en valeur remarquable de ces
+terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitués
+par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce
+qu'on appelle ici des phaétons (nous dirions des victorias), pour les
+personnes: de Kalkandelem à Uskub il faut au moins cinq heures de
+voiture; les marchandises paient de 6 à 15 piastres[7], selon l'époque
+de l'année, par 100 ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des
+voitures ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une
+simple planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il
+faut assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.
+
+ * * * * *
+
+La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des
+attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et fort
+pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude vers le
+nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la route coupe
+la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en droite ligne la
+métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères tous bulgares
+surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature pendant l'été
+aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien
+cultivées et un bétail abondant broute les prairies environnantes.
+
+Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque de
+montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée est
+tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8] est son nom; une
+vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la mosquée
+marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a
+été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine; tous les
+villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des
+collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomérées et les
+rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et
+quelques fermes sont les seuls bâtiments qu'on rencontre au milieu des
+champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.
+
+Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette
+région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus
+importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la
+propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi
+pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable
+château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le premier
+pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik, le
+troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier étage
+du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pièces
+ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des bains
+même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours absent;
+ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de meurtrières; sept
+koulé ou tours en défendent les approches; c'est une vraie forteresse.
+
+L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire de 20
+000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par moitié les
+récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le maïs, l'orge, les
+haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et
+ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant
+l'exploitation à ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes
+les demeures de bey, celle qui présente l'aspect le plus imposant; c'est
+un château princier, mais vide et froid.
+
+Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un Albanais,
+Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais également, est loin
+d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mène à
+la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au
+milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses étages, que domine une
+terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des
+taudis, où vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un:
+je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres
+supportent des ustensiles; des murs en terre battue séparent cette
+habitation de la voisine; dans un angle, un carré de terre surélevée est
+couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est aménagé;
+le feu brûle à même le sol, entre deux pierres; au toit à travers les
+planches, un trou laisse fuir la fumée; aucune fenêtre n'est pratiquée;
+la porte basse, par laquelle je suis entré, est la seule ouverture.
+J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les dénombrer
+facilement: un escabeau, deux nattes, un récipient, un balai, des
+jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme siège,
+l'homme et la femme sont assis; ils portent des vêtements en guenilles,
+les pieds sont nus, la face crie la misère et la brutalité; ce sont les
+paysans bulgares du grand propriétaire.
+
+Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par centaines;
+un cheval les bat, des femmes apportent le blé et remportent la paille;
+l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de répit à personne.
+
+Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers
+profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande propriété
+était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de
+Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à peu entre les
+villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les
+Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu à peu le
+pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où la grande
+propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son intendant
+étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population
+slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la
+domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux prises avec ces
+graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas une des moindres
+difficultés du nouveau régime.
+
+Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de ces
+longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui, si
+angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de
+la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite,
+quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle
+des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination
+de leurs fusils.
+
+Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des voitures et
+des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies occupent la
+large place du marché, où les gens à cet instant ne pensent qu'à leurs
+achats et à leurs ventes.
+
+Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont
+déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que celle de
+ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage avant la
+révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun prédisait la
+fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son pouvoir sur toute
+la Macédoine; l'Albanais prétendait être le successeur du Turc, du droit
+de la force et de celui de l'héritier désigné. La lutte s'exaspère; les
+bandes déchirent le pays; puis la révolution éclate; dans la stupeur
+tous croient au triomphe, à la délivrance, à la victoire; chacun sur
+cette place embrasse son voisin, pensant que ses désirs sont comblés.
+
+Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie
+étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en
+Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc
+a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe;
+les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient, reculent,
+reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du
+Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la
+première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent jusqu'à Monastir
+leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque bulgare et
+s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida à Monastir
+et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et Bulgares se
+disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième acte, qui s'est
+joué en l'an de grâce 1913.
+
+Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique:
+Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[5] Les Serbes termineront cette année la construction d'une route
+ qui permettra d'aller facilement de Gostivar à Dibra.
+
+[6] 23 piastres font ici 1 medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font
+ un peu plus de 100 kilos.
+
+[7] Comptées 123 piastres à la livre.
+
+[8] Hussein Sah, dit la carte autrichienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+CONCLUSION
+
+L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE
+
+
+ La question d'Orient et la question albanaise || La force du
+ sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
+ l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique
+ internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
+ diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de
+ l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule
+ ou Pologne?
+
+
+La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la
+question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres
+balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur solution
+définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années; ils vont
+sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise est au
+contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa
+liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu.
+
+Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose
+en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais de
+solution pourraient lui être apportés.
+
+ * * * * *
+
+On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une invention
+diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a laissé faire
+celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne
+n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une partie de
+l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait
+ainsi l'auteur responsable de la question albanaise.
+
+Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les difficultés
+dont la diplomatie du _Ballplatz_ est l'origine et celles qui tiennent à
+la nature des choses, je veux dire à l'existence d'une nationalité
+albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laissé
+aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et la Grèce avaient pu
+en toute liberté se partager l'Albanie, le dépeçage d'une nouvelle
+Pologne aurait été accompli sans conséquences internationales. C'est
+compter sans son hôte; pour la tranquillité future et l'avenir
+économique de ces trois États balkaniques, dont je désire vivement la
+prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une circonstance étrangère
+les ait délivrés de ce présent de Nessus.
+
+Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas entendre
+raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux cette vérité,
+et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop souffert de la
+domination de fait des Albanais et des beys; au moment où ils allaient
+enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on arrête leurs bras et
+on contient leur vengeance depuis si longtemps motivée. J'ai vu la
+situation dans les villages à la veille des guerres balkaniques, et je
+n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chrétiens
+orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et
+le développement de ces États qui est en jeu, et j'affirme seulement que
+ni la Serbie ni la Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez
+fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain
+en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des
+révoltes dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier
+un pays traditionnellement insoumis.
+
+Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
+convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
+rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de
+journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il
+étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
+divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle
+nationalité subsisterait?
+
+Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore? mais le
+seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et
+si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour étrangère; or,
+soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils reçoivent
+des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les mêmes
+moyens que Condé, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les
+révolutionnaires mexicains attendant des armes des États-Unis contre le
+président au pouvoir; c'est précisément une des plus vives impressions
+de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment
+national albanais dans toutes les régions du pays.
+
+Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la
+conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au XIXe
+siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables à
+un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni
+l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue,
+tradition, histoire, religion servent à la former, à la conserver, à
+l'accroître; mais le sentiment personnel est seul décisif: qui se sent
+Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son père se disait bulgare,
+si son village était jadis sur le territoire des anciens tzars de
+Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque.
+
+Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec, du
+bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
+origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la
+possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous
+étions encore au temps des villes libres et des républiques marchandes,
+Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le gouvernement des juifs
+espagnols de culture française; mais ce temps a passé et ils se
+contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et les intermédiaires
+de la Macédoine et de l'Occident.
+
+Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves,
+sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été ni serbes,
+ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant l'orthodoxie, et
+s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des
+Bulgares pendant les vingt dernières années a ballotté ces villages du
+«serbisme» au «bulgarisme»; en fait, toutefois, la conversion aux idées
+nationales bulgares a été la plus fréquente; chacun l'explique à sa
+manière: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macédoine le fond de la
+race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile à
+prouver! Dans ces pays où tous les peuples ont laissé des alluvions
+successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus
+variés, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans
+l'insoluble.
+
+En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est due à
+ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie
+partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du
+dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement, qu'enfin et
+surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de Slaves qui a
+produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualités et
+aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur, acharné,
+opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter
+et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et organiser; mais un
+peuple brutal, sans délicatesse ni finesse, incapable de comprendre un
+accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique à l'homme
+qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement
+estimé de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun.
+Avec ces qualités et ces défauts, comment les Bulgares n'auraient-ils
+pas fait triompher en Macédoine leur propagande au détriment des Serbes?
+
+Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été
+conservées durant les siècles de la domination turque par la religion;
+la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du
+sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit
+national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
+familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments
+patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
+l'esprit national s'est évaporé.
+
+Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en Turquie
+d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurés
+chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le musulman albanais
+est resté albanais, seule exception dans les Balkans à l'adage que les
+nationalités y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur
+et de la force du sentiment national albanais.
+
+Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque
+la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des Balkans,
+le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec ne
+semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif et
+l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient: dans
+ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa langue,
+sa conscience nationale, même son type physique et sa race; quelques
+mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée de Dibra
+ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie restait intact;
+l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que
+les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils
+exploitaient cette différence de sentiment en favorisant de toutes
+manières les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur
+pouvoir personnel et pour la domination des Turcs.
+
+Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de
+l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée
+privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les campements
+turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de
+Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la Macédoine, dans
+l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient trop peu nombreux
+pour constituer la force sociale nécessaire.
+
+Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais
+devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite fut tracée et
+appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macédoine;
+en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne devait
+pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les beys
+recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative
+d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la
+division était soigneusement cultivée entre tribus, religions,
+influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à
+Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de
+faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection
+personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise
+et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord
+contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et
+à Test contre les Bulgares.
+
+Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente dernières
+années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des montagnes qui
+étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la
+conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque accomplie; les
+Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en minorité même à
+Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans la plaine
+d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais débordaient le
+lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida dans une campagne
+albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes; à Monastir,
+ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conquéraient de
+même sur les Bulgares toute la haute vallée du Vardar et devenaient la
+majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils poussaient leurs villages vers
+la Macédoine centrale, et les ambitieux les voyaient déjà entourant
+Salonique; au sud, en Épire, il n'en était pas autrement. Ainsi, en un
+vaste éventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines
+vers la frontière serbe, Uskub, la Macédoine centrale, Monastir, Janina
+et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était
+resté cinquante ans encore sur le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace
+exceptée, serait devenue albanaise.»
+
+La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
+procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les
+paysans.
+
+Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations
+chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
+grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des
+beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous
+leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus
+dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.
+
+Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du
+Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
+Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres
+montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres
+du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les
+centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur
+marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par
+la force, mais par une douceur à laquelle se joignait l'appareil de la
+force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le
+droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, dès qu'un village slave
+était entouré de villages albanais, il abandonnait de lui-même la
+partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.
+
+Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au
+cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion
+nouvelle extraordinaire.
+
+Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie
+d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce peuple
+vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur
+toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe, on
+aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que n'ont
+pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?
+
+Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
+Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à
+l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
+de fait sous le joug turc?
+
+ * * * * *
+
+Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de
+l'Albanie, le _Ballplatz_ n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
+politique?
+
+On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été--tout au contraire--une
+invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux
+puissances se sont servies de cette création nécessaire pour imposer les
+desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu répéter la
+fable de _l'Huître et les Deux Plaideurs_; et quand le juge serbe ou
+grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions
+italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal holà.
+
+Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand elle
+peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de
+lui reprocher d'être une politique intéressée?
+
+Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment
+l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette
+conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de
+l'heure présente?
+
+L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile situation de
+l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation balkanique. Quand, sans
+s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion de la Bosnie, dont la
+conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle était loin de penser
+que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a été
+prise deux fois au dépourvu, la première en escomptant la victoire
+turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a
+manqué d'énergie avant et de doigté après.
+
+L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place de
+ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à
+sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la
+mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que
+Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
+second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance
+capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
+habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces en
+Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union balkanique
+présumée et la Russie.
+
+A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les deux
+solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu de
+croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'État,
+comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en faisant
+savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme intangible Vallona
+et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la
+Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le sandjak et elle demanderait
+la promesse d'une liaison ferrée directe de la Bosnie à Uskub ainsi que
+des avantages économiques. Ces demandes, présentées avec énergie et
+habileté avant la guerre, auraient sans doute été accueillies avec
+empressement par la Serbie, au prix d'une neutralité bienveillante.
+Quant à l'équilibre des forces en Orient, il était aisé de l'assurer:
+Grèce et Roumanie avaient trop d'intérêt à se méfier d'une prépondérance
+slave.
+
+Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et
+énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que
+menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique
+intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa protection
+pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la liquidation
+balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus légitime désir de
+la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment
+l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération que ses
+propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres, mais pour
+s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des difficultés futures
+est là: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot
+légitime et la satisfaction de son intérêt capital: avoir un port libre
+lui appartenant; l'Autriche ne pouvait à aucun titre prétendre qu'une
+telle ambition heurtait ses intérêts essentiels; cependant, elle a mis
+son honneur à interdire à la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant
+de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes
+intérêts de l'Autriche en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger,
+au cas où les Serbes auraient pu créer un port purement commercial dans
+l'extrême nord de la contrée.
+
+Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une
+création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son
+influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie
+par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de l'Autriche
+et infiniment pernicieuse dans ses résultats.
+
+Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie
+et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait
+l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux alliés;
+la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses viennoises; mais
+Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les résultats, si mérités
+qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables, car ils sont pleins de
+dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait
+dû assurer à la fois un équilibre des puissances des Balkans
+proportionnel à leur force d'avant la guerre et une attribution des
+territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations.
+De toute manière, ce dernier voeu était difficile à établir, les
+nationalités étant emmêlées au plus haut degré. Mais, avec des
+sacrifices, des arrangements et des assurances réciproques, un état de
+choses convenable pouvait être établi.
+
+Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes les
+dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte
+de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant à
+Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant à Uskub et
+rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine et la Vieille-Serbie
+étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise à part; dans
+l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud
+de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la seconde et les Bulgares
+entre les deux; mais la part des Serbes, même en leur attribuant le
+débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu faible et l'équilibre des
+forces demandait qu'on la grossît; leur assurer la plaine d'Uskub et la
+région entre Uskub et Monastir au moins jusqu'à Krchevo n'était pas
+exagéré, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait été
+longtemps simplement slave et la conversion au «bulgarisme» était
+récente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la
+chaîne de Ferizovic à Koritza devenait le centre de dispersion des
+souverainetés serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation
+pouvait préparer un _statu quo_ à la fois définitif, équitable et
+équilibré.
+
+L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lançant
+ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
+serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime
+fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls: non
+seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en plein
+corps dans des populations d'autres nationalités pour les rattacher à
+des souverainetés contraires à leurs voeux.
+
+La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-même
+les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la
+Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir
+autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix
+formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons;
+nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont
+habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du
+royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le
+monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
+possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense majorité;
+l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, même si les
+circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de l'histoire; mais,
+alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que vous nous refusez,
+rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers l'Adriatique dont vous nous
+avez interdit les abords.»
+
+La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment
+désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
+porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités
+et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque
+établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant
+d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder
+par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine,
+où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe
+de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port
+commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la
+vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est
+assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi
+improbable qu'elle serait souhaitable.
+
+Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie,
+la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer
+un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un
+autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de
+l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel
+dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes
+montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le
+marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge
+resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida,
+une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces
+tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion,
+sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente
+de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie
+et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur
+retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port
+libre et le débouché commercial.
+
+Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les
+populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
+le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
+musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à
+soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts
+essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras
+qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.
+
+Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas,
+dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome,
+conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de
+la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
+politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on
+doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état
+instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières
+de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles
+relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle
+situation.
+
+ * * * * *
+
+L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la
+volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses,
+est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
+économique de demain?
+
+Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de
+nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément
+l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces
+événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur
+triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les
+convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe,
+ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question
+albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au
+moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie
+politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre
+diplomatique du vieux monde?
+
+Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un
+jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme
+d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales
+nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance,
+recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir
+le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une
+hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une
+partie des Balkans.
+
+Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du
+_Ballplatz_ et considérons seulement la réalité: est-on si assuré que
+l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la
+Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le
+même sens les ficelles de ce jouet?
+
+Je ne crois point pour ma part à une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la
+Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude
+des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes
+rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la
+libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les
+Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec
+l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai
+quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse,
+ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra,
+recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que
+des riches,--accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques
+et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se
+joueront de leurs protecteurs.
+
+En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque côté on
+va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde
+les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux râteliers sans
+être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé les méfiances
+réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et cherchent
+comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un
+de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut
+se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et
+partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le même point et un
+seul, Vallona, son port et sa région, dont la non-occupation par l'autre
+partenaire est d'intérêt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut
+pas être embouteillée dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne
+veut pas voir toutes ses côtes adriatiques tenues sous la menace d'un
+Vallona autrichien.
+
+Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la politique
+du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se
+prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au
+pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de négative la
+politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en sortir? Elles
+ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face, côte à côte;
+hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un mariage contre
+leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau
+ménage.
+
+Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui
+convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement provisoire
+ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des événements
+susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen. L'arbitre de
+Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à imposer sa décision
+en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de
+l'allié allemand, qui lui a donné le temps depuis 1878 de se fortifier
+pour parler en égale de l'empire voisin; mais la monarchie
+habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a montré les Balkans
+pour la détourner du Nord: son expansion balkanique est arrêtée, le
+commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est
+l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple
+Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.
+
+Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire allemand
+sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience; où la paix
+sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un ou l'autre
+des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer sa
+politique?
+
+Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas
+avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors
+possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
+modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus
+belli_; passer des ententes appropriées avec l'Italie; enfin, constituer
+avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes
+puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.
+
+La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil
+cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas laisser à
+nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une
+nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne, ne
+recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
+Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.
+
+Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être proche;
+la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur l'histoire de
+l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des années à devenir
+aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États et la guerre de
+Crimée, elle est restée latente une trentaine d'années, pour n'éclater
+qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a séparé profondément les
+deux peuples jusqu'au jour où l'un d'eux a abdiqué en Égypte au profit
+de l'autre. Si l'Albanie devient une Égypte italo-autrichienne dont le
+canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps
+durera chacune des périodes d'histoire de ce condominium, ni comment
+finira ce dernier?
+
+Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une politique
+d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à laisser
+face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est
+international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du moins
+où l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales
+doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place, comme en Égypte
+les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer
+plus facilement et du dedans de la rivalité franco-anglaise et pour
+conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous devons veiller à garder
+le plus possible le caractère international aux organisations
+économiques albanaises et à y réserver notre rôle jusqu'au jour où, par
+une tractation intéressée, nous pourrons être amenés à l'abandonner, il
+serait contraire à cette politique d'expectative de lier nos votes à
+ceux d'une des deux rivales.
+
+Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment à
+nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre
+concours complet en vue de la bonne organisation de l'État albanais et
+du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre place et
+observons le ménage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de
+près en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un
+jour se jouer.
+
+L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
+puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent volontiers
+qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson,
+présentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, écrit:
+«N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le
+régime turc fut toujours une détestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont
+Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs
+ont-ils établi en Macédoine et en Thrace un gouvernement tolérable aux
+vaincus? La conquête ne crée pas par elle-même un droit: elle se
+légitime avec le temps par la réconciliation du peuple conquis et son
+consentement au pouvoir du conquérant. Je ne donne pas là une théorie
+révolutionnaire, empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est
+celle de Bossuet.
+
+«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement
+que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une patrie à ses
+sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis Jaray: «Routes,
+ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont maîtres, c'est
+l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux
+voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on
+n'utilise pas les forces naturelles.
+
+«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,--de ce petit Monténégro
+qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage que les
+montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes; à défaut de chemins de
+fer, des services d'automobiles sont organisés. La civilisation fait son
+oeuvre.
+
+«Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans être taxé de
+cléricalisme,--avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le chrétien
+est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte paysan
+bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffiné, qui
+parle anglais, allemand et français sans aucun accent et qui peut causer
+avec vous de droit, de philosophie ou des petits théâtres de Paris.»
+
+Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou non
+conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il
+n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
+loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni
+des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants
+albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement
+de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a enfermé
+volontairement la population albanaise dans son isolement et son
+ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni
+intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
+chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes raisons.
+
+Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et
+d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve est
+difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se produire.
+Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de
+civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables entre
+l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus
+semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman
+de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de
+Tirana.
+
+En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en
+Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien
+examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui
+d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.
+
+Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays
+en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter cette
+région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le lac de
+Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette
+ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam;
+le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la
+frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra, aujourd'hui en Serbie,
+est habité par des tribus qui en sont à l'état social des clans gaulois
+au temps de Vercingétorix. Quant à la région des montagnards
+catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à peine différente;
+toutefois, deux autorités centrales y subsistent, celle du prince des
+Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est à peu près la
+même dans les montagnes entre Bérat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et
+même, d'une manière générale, dans toutes les régions montagneuses
+d'Albanie.
+
+Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité
+souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est
+divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces
+confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central et
+ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans
+s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En temps
+ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc celles
+des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt et ne
+faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre
+sainte.
+
+Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de
+l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait
+l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au
+seigneur féodal ou bey.
+
+Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
+analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les
+commerçants ont imposé des règles et des coutumes.
+
+Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer nos
+usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de service
+militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'échec
+est certain.
+
+Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il
+faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part.
+
+A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il
+importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois
+de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et
+saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité.
+
+Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il
+faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de
+cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige
+qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La désignation
+d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui
+concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un
+chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et
+leurs sévères traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera
+difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilitée.
+
+Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur
+auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à
+rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni
+hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
+pourront faciliter sa tâche.
+
+Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le point de
+départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser
+à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays influence,
+relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui
+auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action; une politique
+adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer feudataires du
+prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant
+toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation
+centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays, non sans bien des
+à-coups et des difficultés, d'ailleurs.
+
+De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute
+parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
+sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette oeuvre
+pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la réussite
+ou de l'insuccès de l'opération.
+
+En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un État
+et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait la plus
+grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les
+institutions politiques en faveur au XXe siècle.
+
+Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on ne
+commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une
+caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère
+prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
+d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases
+n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état
+d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont
+anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse
+générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
+marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
+et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la
+société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de
+son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la
+liberté individuelle contre les abus du pouvoir.
+
+Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État, mettre
+debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot organiser, il
+convient de laisser de côté les discours et les parlements. Il faut se
+rendre compte qu'un des vices profonds du régime parlementaire, qui
+comme tout régime a son revers, est la confusion qu'il établit entre le
+politique verbeux et l'homme d'État: qui ne sait pas parler ne saurait
+être ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement.
+Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand
+organisateur, l'homme d'État de haute envergure ne soit pas un orateur
+ou n'aime pas parler; Mæterlinck a écrit un de ces mots profonds qui
+ouvre, comme une pensée de Pascal, des échappées sur l'infini: «Quand
+les lèvres dorment, les âmes se réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce
+n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'État, les
+intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un
+Richelieu, un Colbert, un Napoléon auraient peu goûté la réunion
+publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du régime
+moderne de gouvernement est d'écarter du pouvoir l'organisateur ou
+l'homme d'État même génial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le
+politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilité ou le
+talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun
+avec la force de la pensée, la pénétration de l'esprit, la vue de
+l'avenir, la sûreté du jugement, la prévision du lendemain, le talent de
+l'organisation, l'autorité de la personne, la force du caractère, toutes
+choses qui, réunies, constituent le don du gouvernement et les qualités
+essentielles de l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et
+d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux
+parleurs.
+
+Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime moderne
+de la propriété et de l'égalité des charges entre les citoyens. Si à une
+révolution politique on veut ajouter une révolution sociale, on ne
+saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale devra percevoir les
+impôts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de
+le payer; elle aura à éviter les abus de perception jadis si fréquents;
+puis peu à peu elle tâchera d'amener le reste du pays au versement
+régulier d'un tribut, sans prétendre à une égalité immédiate, et en
+tenant compte des traditions locales, de l'organisation féodale,
+domestique et collective. La mise en valeur du pays et la sécurité des
+communications doit précéder et non suivre le recouvrement _général_ de
+l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultés du
+nouveau pouvoir.
+
+Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
+facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord le
+sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que
+symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le
+goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais contre
+l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont
+de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.
+
+Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
+religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies des
+grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de l'étranger,
+l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais l'oeuvre à
+entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise à
+affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les
+difficultés et les périls sont visibles; peut-être peut-on espérer en
+triompher.
+
+Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
+fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
+intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
+particularités religieuses et les traditions des tribus de la montagne.
+En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion serait
+d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité du pays et
+le développement de ses richesses latentes.
+
+ * * * * *
+
+Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique aussi
+brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La montagne
+y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallées et
+des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant que de
+richesses à mettre au jour!
+
+Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile.
+Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît pas dépasser
+actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils
+très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on ne possède aucun
+renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces éléments sont bons, ils
+suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que
+l'Albanais est homme d'épée et n'est que cela: que faire, dit-on, avec
+de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste à cet
+égard.
+
+Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà des
+siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un
+peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que
+l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et
+je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout
+le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont
+les méthodes sont arriérées, mais qui possède l'amour de la terre et le
+culte de sa petite propriété; même dans les montagnes du nord, dès qu'un
+coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont
+rudimentaires, ils montrent en tout cas le goût de la culture; les
+Albanais émigrés à Constantinople ont la réputation d'être des
+jardiniers aussi habiles que les Bulgares.
+
+Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
+négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
+Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
+fils des rudes montagnards qui entourent la ville.
+
+Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de
+s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à
+Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
+cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre,
+ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai
+visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et ouvriers
+albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur habileté; sans
+doute ces industries locales sont en décadence; la pacotille de
+l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités natives de la
+race s'affirment encore: l'Albanais, généralement intelligent,
+vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous les métiers,
+comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il émigre.
+
+Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens
+d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car volontairement la
+Porte a tout laissé à l'abandon.
+
+Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
+certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la
+presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
+petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la première
+revêt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord
+et une forme plus étroitement familiale chez les paysans du centre; la
+seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au sud, de vastes domaines
+exploités par des fermiers. Grands et petits propriétaires cultivent
+surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé d'un bout à l'autre du
+pays; puis l'olivier à partir de Durazzo, particulièrement sur la côte;
+le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur
+les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les
+fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.
+
+Mais une très grande partie des terres cultivables restent en friche,
+faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi du désir de
+les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment développé. Le blé
+notamment pourrait prendre une extension considérable et être exporté.
+Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat étant
+favorable, selon les lieux, au maïs, aux fruits, au riz et au coton.
+Cette production pourrait donc non seulement être beaucoup plus
+considérable en quantité, mais aussi grandement améliorée: on se sert
+presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est
+archaïque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquée par
+les maladies et les indigènes ne savent comment la protéger, de même
+qu'ils ignorent les bons procédés de fabrication du vin; l'olivier est
+renommé, mais l'huile d'olive est mal faite.
+
+La production agricole doit donc être étendue et améliorée; l'extension
+de la sécurité, le développement des communications et des échanges, la
+création de fermes modèles et d'écoles pratiques d'agriculture
+paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au résultat désiré; de
+la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et
+pourra exporter son blé et son huile d'olive.
+
+Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie pastorale:
+les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le
+pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des épidémies,
+ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se
+demandaient comment ils allaient pourvoir à la nourriture de leur
+bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrès soient
+désirables et rendraient possible une exportation du bétail albanais ou
+de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie
+forestière doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est
+pas un voyageur qui n'ait été frappé dans toute l'ancienne Turquie
+d'Europe par la dévastation complète des forêts; les chèvres ont si bien
+mangé en liberté les jeunes pousses que les montagnes présentent
+partout cet aspect pelé et rocailleux si attristant. L'Albanie seule
+fait exception, et la forêt couvre d'immenses territoires de ses
+essences les plus variées. De Scutari à Durazzo, à partir de quelques
+kilomètres de la côte et indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur
+rencontre la forêt: d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis
+des hêtres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude
+de 1 500 mètres environ où les rochers calcaires ne laissent pousser
+qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la
+forêt qui domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti
+quelques kilomètres avant Scutari.
+
+Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire place
+aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte; à
+l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois
+importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
+Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du
+climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.
+
+Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis en
+valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le
+nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
+la protection.
+
+Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la
+principale richesse du pays; l'industrie proprement dite paraît avoir
+peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule exception des
+industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit
+autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à présent,
+c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume que l'on
+exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble donc que,
+jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites
+industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des
+armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles,
+comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient être
+protégées et développées.
+
+Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie
+économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de cultiver
+et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité et de
+profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence
+d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication
+et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la culture,
+à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au commerce, à
+l'exportation.
+
+Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la justice
+dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni écoles
+pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de lignes
+télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du
+centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des
+voies de communication n'étant que des sentiers à la merci des
+intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie; ceux
+qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des rivières
+ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre paludéenne rend
+dangereux le séjour sur les côtes, notamment à Vallona, où rien n'a été
+tenté pour assainir la région, où pas même un eucalyptus n'a été planté;
+le système monétaire légué par la Turquie est le plus imparfait, le plus
+compliqué, le plus anti-commercial qu'on puisse rêver; l'organisation du
+crédit est presque inexistante et les opérations de banque et de
+paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spéculent sur
+l'ignorance générale et l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si,
+depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles
+primaires ont été commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que
+des écoles étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de
+cette population intelligente est complètement illettrée. Au point de
+vue de l'organisation économique tout est donc à créer.
+
+Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports,
+création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes,
+organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires,
+l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
+détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.
+
+La question financière est la première à résoudre, et elle est insoluble
+si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu
+qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait conservé la
+charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser ce qu'elle
+n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue période; cette
+solution aurait été possible, si un prince de la famille du Sultan
+avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de vassalité avait été
+maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.
+
+On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie internationale et
+paiement des arrérages par les revenus de la douane. La possession de
+ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre d'achoppement du
+nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et organiser sa vie
+économique, il faut de suite engager des dépenses importantes; le pays,
+incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que
+si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du développement de la
+sécurité et des échanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci
+amènera comme conséquence l'aisance, la faculté de payer des impôts et
+surtout un nouvel état d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices
+qu'il retire de l'organisation économique du pays, il ne croira plus que
+l'impôt qu'on exige de lui est perçu injustement du seul droit de la
+force et pour l'enrichissement d'étrangers.
+
+Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les
+bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans
+l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir, qu'on
+réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la seule
+méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais que de
+mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter
+vraiment les progrès matériels de notre civilisation en Albanie et pour
+assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais
+le changement de l'état d'âme d'un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des dernières
+convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire,
+où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais ressuscite par
+la force des sentiments impérissables. Saura-t-il s'adapter au milieu où
+il renaît, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparaît-il,
+comme une vision éphémère d'un passé aboli, que pour disparaître à
+nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?
+
+Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
+sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
+celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si
+merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation
+musulmane.
+
+Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à une
+petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours
+vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si brillantes, mais
+divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un sentiment national si
+vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indépendance son goût de la
+liberté individuelle; Pologne dépecée par la politique des voisins à
+l'affût, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer
+Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrêter le cours?
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+_OUVRAGES SUR L'ALBANIE_
+
+
+Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui soit au
+courant des faits récents. La plupart de ceux qui écrivent sur ce pays
+n'en ont vu par eux-mêmes tout au plus que les côtes et reproduisent ce
+qu'ont publié divers auteurs en petit nombre, dont quelques-uns sont
+déjà anciens.
+
+Les ouvrages en français sont rares et datent au moins d'un quart de
+siècle: ce sont ceux d'HECQUARD, _Description de la Haute-Albanie à
+Guegarie_ (1859), de DOZON, qui a publié en 1878 un _Manuel de la langue
+chkipe_ et en 1881 des _Contes albanais_, enfin de DEGRAND, qui a été
+consul de France à Scutari et a publié chez Walter (1893) ses _Souvenirs
+de la Haute-Albanie_. Les autres ouvrages ou brochures sont des livres
+d'histoire ou de polémique, ou sont faits de seconde main.
+
+En Autriche et en Italie, les études sont plus récentes et, notamment en
+Autriche, elles constituent une suite ininterrompue depuis la moitié du
+siècle dernier jusqu'à nos jours; il faut surtout citer les ouvrages du
+meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul général Dr. V. HAHN, qui
+reste l'écrivain réputé des _Albanesische Studien_ et de _Reise Durch
+die Gebiete des Drin und Vardar_; le premier de ces ouvrages, qui a paru
+à Vienne en 1853, est encore celui qui peut servir de base à une étude
+scientifique du pays. Après lui, un autre consul autrichien, THEODOR V.
+IPPEN, qui a été adjoint comme technicien à la conférence de Londres, a
+fait paraître chez Hartleben _Scutari und Nordalbanesische Küstenebene_
+(1907); chez le même éditeur, KARL STEINMETZ, a publié _Eine Reise Durch
+die Hochländergasse Oberalbaniens_ (1904) et _Ein Vorslosz in die
+Nordalbanien Alpen_ (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs incidents
+dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a étudié les Albanais
+catholiques: _Im Katholischen Nordalbanien_, Gerold, Vienne, 1907; de
+même PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop général: _Albanien und
+die Albanesen_, paru chez Manz, à Vienne, en 1910. Une bibliographie
+complète devrait citer encore les publications de Hassert, Liebert,
+Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La littérature sur l'Albanie est donc
+particulièrement florissante à Vienne, mais elle se limite en général à
+l'étude de l'Albanie du Nord, des tribus catholiques et de la région de
+Scutari à Durazzo.
+
+En Italie, deux ouvrages récents ont montré l'intérêt que le royaume
+attache à ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publié à Rome, chez
+Voghera, un ouvrage très sérieux: _Albania_, et en 1912 VICO MANTEGAZZA
+a fait paraître _l'Albania_, chez Bontempelli; le professeur Baldacci,
+de l'Université de Bologne, a écrit également plusieurs études sur la
+question albanaise, dispersées dans des revues et mémoires.
+
+On peut également ajouter à ces ouvrages celui de GOPCEVIC,
+_Oberalbanien und seine Liga_, paru chez Duncker, à Leipsig, en 1881.
+Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou écrivains qui se
+sont spécialisés dans les études albanaises: Baschamakoff, les
+professeur Cvijic de Belgrade, Träger de Berlin, _etc_.
+
+Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intérieur de
+l'Albanie; dans les montagnes de l'arrière-pays, un grand nombre de
+levés restent à faire; la carte française du service géographique de
+l'armée au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine
+d'inexactitudes. Pour un voyage à l'intérieur, on doit se servir de la
+carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et détaillée, mais des
+étendues assez grandes de territoires ont été dessinées de loin et par à
+peu près; c'est un guide précieux et unique pour un voyage dans le pays,
+mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglément.
+
+En résumé, il reste à écrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble actuel
+et à dresser une carte exacte à petite échelle.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+_CHAP. I_: VALLONA
+
+En pays «maghzen» albanais; la baie de Vallona.--L'organisation
+féodale.--Les relations entre l'Italie et Vallona; l'action
+autrichienne; le commerce extérieur de l'Albanie et la part de
+l'Autriche et de l'Italie.--L'importance de Vallona dans l'Adriatique;
+la Triple Alliance et le _statu quo_ en Albanie; le Gibraltar de
+l'Adriatique.
+
+
+_CHAP. II_: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE
+
+Durazzo et son importance économique.--Les projets de voie ferrée; le
+projet Durazzo-Monastir et son tracé; les centres de population de
+l'Albanie indépendante; les routes.--La question de la monnaie et du
+change; l'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.
+
+
+_CHAP. III_: TIRANA LA VERTE
+
+De Durazzo à Tirana; Tirana.--Essad Pacha et les Toptan; au tchiflick
+d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des Toptan.--Refik bey
+Toptan; ses fermiers et ses terres; les cultures; les métayers et les
+paysans; la propagande pour la langue turque; le retour d'Essad.
+
+
+_CHAP. IV_: EL-BASSAM ET SON CONGRÈS ALBANAIS
+
+La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.--Le Congrès albanais; les
+délégués; la presse albanaise; la question politique; la question
+religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en Albanie et
+leur hiérarchie religieuse; la nécessité d'un accord entre catholiques
+et musulmans.
+
+
+_CHAP. V_: A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
+
+La situation du monastère; d'El-Bassam à la tékié; le cimetière; l'ordre
+des Becktachi; son action politique et nationale.--Sur la terrasse de la
+tékié; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le chant national
+albanais; le sentiment commun; le départ de la tékié.
+
+
+_CHAP. VI_: D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
+
+Le départ d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi; de
+Kouks à Prienze.--Chez l'habitant; la chaumière du paysan et son
+hospitalité; de Prienze au lac d'Okrida.--Les paysans du centre de
+l'Albanie: beys et tenanciers; petits propriétaires libres; leurs
+rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments.
+
+
+_CHAP. VII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET
+MONASTIR
+
+Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les
+monastères bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier
+village bulgare, Kussly; d'Okrida à Resna; la ville de Resna; de Resna à
+Monastir.--Monastir et son rôle dans les Balkans; la rivalité des races;
+les Albanais à Monastir.--La colonie juive; les Séphardims des Balkans
+et leur rivalité avec les juifs allemands; leurs rapports avec la
+France.
+
+
+_CHAP. VIII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB
+
+La route de la montagne; de Monastir à Krchevo; l'organisation bulgare à
+Krchevo et les partis politiques.--De Krchevo à Gostivar; l'infiltration
+albanaise; la montagne Bukova et son plateau; les villages albanais; la
+ville de Gostivar.--De Gostivar à Kalkandelem; la grande tékié de
+Becktachi; les derviches; le marché de Kalkandelem.--De Kalkandelem à
+Uskub; Ussincha et la plaine d'Uskub; les tchiflick albanais de
+Bardoftza et de Tatalidza; Albanais et Bulgares; Uskub et son histoire
+récente; la tragédie balkanique et les Albanais.
+
+
+_CHAP. IX_: CONCLUSION: L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE
+
+La question d'Orient et la question albanaise.--La force du sentiment
+national albanais; les nationalismes des Balkans; la politique
+d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise; leur méthode
+d'expansion.--L'Albanie et l'Autriche; la liquidation balkanique et la
+paix boiteuse de Bucarest.--La vie politique internationale de
+l'Albanie: son importance dans l'équilibre diplomatique du vieux monde;
+l'Albanie et la Triple Alliance; la politique française.--La vie
+politique intérieure de l'Albanie: l'Albanie est-elle ingouvernable?
+Son organisation sociale actuelle et la possibilité d'une organisation
+nationale.--La vie économique de l'Albanie: ses produits et leur mise en
+valeur.--La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?
+
+
+APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+ <title>The Project Gutenberg eBook. AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE, par
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+Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Au jeune royaume d'Albanie
+
+Author: Gabriel Louis-Jaray
+
+Release Date: October 8, 2004 [EBook #13676]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***
+
+
+
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+Produced by Zoran Stefanovic, Eric Bailey and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
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+
+
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+
+
+</pre>
+
+
+
+ <h2>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h2>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ <i>VOLUMES</i>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL
+ (<i>Ouvrage couronné par l'Académie française</i>), 1 vol. in-16,
+ Perrin, 1904.</p>
+
+ <p>LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE
+ POLITIQUE ÉTRANGÈRE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1907, 3e
+ éd.</p>
+
+ <p>LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A
+ L'ÉTRANGER. 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1909.</p>
+
+ <p>LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (<i>Ouvrage
+ couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques. Prix
+ Audiffred-Pasquier</i>). 1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909.</p>
+
+ <p>L'ALBANIE INCONNUE (<i>Ouvrage couronné par l'Académie
+ française</i>). 1 vol. in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors
+ texte, Hachette et Cie, 1913, 3e éd.</p>
+ </div>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ <i>BROCHURES</i>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES
+ ET ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothèque des questions
+ diplomatiques et coloniales, 1902 (<i>épuisé</i>).</p>
+
+ <p>LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA
+ FRANCE. Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques
+ et coloniales, 1904 (<i>épuisé</i>).</p>
+
+ <p>LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Félix
+ Alcan, 1904.</p>
+
+ <p>LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard
+ et Brière, 1905.</p>
+
+ <p>CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec
+ cartes, Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales,
+ 1906.</p>
+
+ <p>L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PRÉOCCUPATIONS
+ SOCIALES. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1908.</p>
+ </div>
+ <hr style='width: 65%;'>
+
+ <h1>AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE</h1>
+
+ <h2>Ce qu'il a été = Ce qu'il est</h2>
+ <br>
+
+ <center>
+ PAR
+ </center>
+ <br>
+
+ <center>
+ <b>GABRIEL LOUIS-JARAY</b>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE<br>
+ PARIS&mdash;79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN&mdash;1914
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='INTRODUCTION'></a>
+
+ <h2>INTRODUCTION</h2>
+ <br>
+
+
+ <p>La constitution de l'Albanie indépendante était si peu prévue par
+ l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est
+ pas seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en
+ jaillit parfois dans les conférences internationales, quand on ne sait
+ comment résoudre une difficulté; disons le mot, elle a été une
+ surprise.</p>
+
+ <p>Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un
+ souvenir historique et presque archéologique? Ces hommes, que nous ne
+ connaissons guère que par l'histoire de la conquête turque,
+ subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci
+ existe, comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet
+ État nouveau? On le délimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se
+ passer? Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prépare ou que l'on
+ attise? Est-ce un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et
+ pour l'Italie?</p>
+
+ <p>Cet État est à quelques heures de Venise et personne n'y pénètre;
+ on y envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son
+ nouveau travail. Que se passe-t-il donc derrière la ligne de ces
+ rivages inhospitaliers et que nous réserve cette nouvelle forme de la
+ question d'Orient?</p>
+
+ <p>Telles sont assurément quelques-unes des questions que tous se
+ posent et dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point allé
+ voir.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Dans les pages qui vont suivre, j'ai essayé seulement de donner une
+ image fidèle des régions les plus importantes et les plus populeuses
+ de l'Albanie autonome.</p>
+
+ <p>Dans un précédent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conté mon voyage
+ chez les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis
+ par les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces
+ derniers, et dans les tribus indépendantes et inviolées des montagnes
+ du Nord.</p>
+
+ <p>Le présent ouvrage est consacré aux parties de l'Albanie du Centre,
+ du Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui étaient d'un abord plus
+ facile. Ce sont les régions destinées à devenir le centre du nouvel
+ État, du jeune royaume d'Albanie.</p>
+
+ <p>C'est là que la capitale est établie, là que les premiers efforts
+ d'organisation sont faits, là que les rivalités s'exercent, là
+ qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les
+ nouvelles exigences d'un État du XXe siècle.</p>
+
+ <p>De ce que j'ai vu hier, est-il légitime de conclure pour demain? Du
+ spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de déduire des
+ pronostics sur le destin de «l'Albanie aux Albanais», sur l'avenir du
+ nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder
+ d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprévus comme aux destins de
+ l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme à la
+ logique des événements et des situations.</p>
+
+ <p>Aussi l'ambition de celui qui écrit cet ouvrage sera-t-elle
+ satisfaite, s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu,
+ les individus qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs préjugés, leur
+ état d'âme, s'il explique les problèmes qui s'y posent, les facteurs
+ qui en sollicitent la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-être
+ cela ne permet-il pas de prévoir l'avenir; mais les desseins de
+ l'auteur seront accomplis, si ces pages aident à le comprendre.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_PREMIER'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+ <h3>VALLONA</h3>
+ <br>
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona ||
+ L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona ||
+ L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie et la
+ part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de Vallona dans
+ l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo en Albanie.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en
+ pays siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en
+ était-il des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie;
+ et c'est au même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un
+ village dans l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au
+ paiement de l'impôt; dans <i>l'Albanie inconnue</i>, j'ai raconté mon
+ voyage en <i>pays Siba</i>; des montagnes du Nord, me voici descendu
+ près du canal d'Otrante, suivant «les échelles» d'Albanie avant de
+ traverser d'Adriatique en Macédoine vers Monastir et Uskub; partout
+ l'administration turque y était établie et relativement obéie, sinon
+ respectée; partout Italiens, Autrichiens ou Grecs y entretiennent des
+ comptoirs et des intérêts et les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou
+ les navires grecs y portent journellement, en même temps que leurs
+ couleurs, leurs produits et leurs agents.</p>
+
+ <p>Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots
+ qui font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière
+ grecque à la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans
+ grand intérêt et servant surtout de ports à Janina et à sa région,
+ dont ils sont éloignés d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa
+ ou à cheval par Santi-Quaranta.</p>
+
+ <p>Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la
+ bordure rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant
+ une échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait
+ un remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent
+ presque complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la
+ baie de Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de
+ Saseno et le cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le
+ navire jette l'ancre.</p>
+
+ <p>La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre
+ sur un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers;
+ là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
+ maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
+ plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des
+ flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où
+ commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on
+ aperçoit à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des
+ minarets se détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port,
+ les bâtiments de la douane attendent le voyageur.</p>
+
+ <p>Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la
+ rade brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du
+ sud et la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie
+ la silhouette des sommets qui la protègent.</p>
+
+ <p>Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage
+ marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses
+ flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux
+ nouvelles, et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des
+ voiliers d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux,
+ sans doute d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets
+ d'exportation du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les
+ gens du bord; voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le
+ batelier de ses rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout,
+ conduit en s'appuyant sur les hauts fonds.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée,
+ l'éclat des taches blanches que les maisons forment en se détachant
+ sur les verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air
+ diaphane qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site
+ et jettent sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui
+ aborde à la rive; mais qu'il descende; que de spectateur lointain du
+ paysage féerique, il devienne le promeneur familier anxieux de voir de
+ près la beauté entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait
+ maudire le mirage que devant ses yeux a fait jouer la lumière.</p>
+
+ <p>Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou
+ plutôt à un débarcadère, la Scala, construit par une société
+ exploitant l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez
+ importantes d'une forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse
+ conduit de la douane à une ville sans beauté et sans charme; le bazar
+ n'a point d'attrait et les étalages y sont misérables; la grande place
+ est d'une banalité qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive
+ manque; les costumes locaux ont disparu et les maisons sont sans
+ intérêt; ce ne sont plus les «Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses
+ féodales des beys albanais du Nord; les jardins desséchés n'ont pas la
+ vie que met l'eau courante des ruisselets à Tirana la verte ou dans la
+ mystérieuse Ipek.</p>
+
+ <p>Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de
+ l'intérieur; je cherche le cimetière où, près de la maison, les
+ pierres debout marquent seules les tombes et où, sous les arbres
+ centenaires, gens et bêtes passent pour les besognes familières. Je ne
+ trouve plus le jardin clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et
+ de vignes aux lourds raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient
+ de mûrir et le rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à
+ travers les herbes dans les sillons qu'on lui a creusés.</p>
+
+ <p>Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité;
+ elle est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y
+ séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
+ gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
+ protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché
+ les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté;
+ souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première
+ capitale; la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
+ gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette
+ partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque
+ paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières
+ considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante
+ de la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie
+ durant et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers
+ de la récolte, selon les régions.</p>
+
+ <p>Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque
+ partie de l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence
+ s'exerce sur les autres notables. A Vallona, la grande famille est
+ celle des Vlora ou Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le
+ chef de cette famille est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres
+ se comptent par heures de marche; son palais est en ville, mais fort
+ délabré, car il séjourne peu volontiers ici où on l'accuse de mille
+ exactions; aussi est-ce son cousin pauvre qui a hérité de l'influence
+ traditionnelle des Vlora et Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé
+ en chef. Sous l'ancien régime, il avait comme programme l'indépendance
+ de l'Albanie; dès l'instauration du régime jeune-turc, il se proclama
+ «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed Riza et de ses amis; il s'allia à
+ l'Union libérale, puis en devint le président et, en face du système
+ centralisateur d'<i>Union et Progrès</i>, réclama la décentralisation
+ et l'autonomie; tous les beys de la région jusqu'à Berat et El-Bassam
+ étaient ses amis et ses partisans et l'on peut dire qu'il fit dans
+ cette partie de l'Albanie l'union de la classe dirigeante contre la
+ jeune-Turquie.</p>
+
+ <p>Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de
+ Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
+ impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de
+ trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans
+ les montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans
+ mélange qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la
+ jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.</p>
+
+ <p>Cette classe de la population est fort différente des beys des
+ montagnes du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec
+ l'Occident, ils l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et
+ parlent parfois l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des
+ lumières sur le monde extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de
+ culture; musulmans, ils ne sont pas fanatiques et certains comme
+ Ismaïl Kemal se disent amis des orthodoxes grecs; très conscients de
+ leur nationalité albanaise, ils ont l'ambition d'être maîtres chez eux
+ et de parvenir à leurs desseins, en employant les moyens
+ opportuns.</p>
+
+ <p>La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le
+ coup de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent
+ en eux une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la
+ douceur du climat, la facilité de la vie, qui contrastent si
+ singulièrement avec les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord
+ et les pénibles luttes de l'existence du petit bey montagnard de
+ Liouma ou de Malaisia, ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la
+ Vopoussa et aux côtes de Vallona la nonchalance orientale, la paresse
+ d'agir, commune aux peuples favorisés pendant trop de siècles par la
+ chaleur du ciel méditerranéen et la tiédeur des flots qui chassent
+ vers le Nord les hivers rigoureux. C'est ainsi que trop souvent
+ l'ardeur des gens de Vallona est imaginative et l'initiative renvoyée
+ au lendemain.</p>
+
+ <p>Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal
+ en décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville
+ l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur
+ fond rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe.
+ Sous le régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan;
+ c'est tout un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait
+ caractéristique, un ministère de grands propriétaires: Zenel bey,
+ nommé sans le savoir président du sénat, est le chef de la grande
+ famille des Mahmoud Begovic d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans
+ <i>l'Albanie inconnue</i>; Riza bey, le chef de la plus vieille
+ famille de Diakovo, était désigné comme commandant de la milice
+ nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le célèbre bey agitateur;
+ Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha à la guerre, Lef
+ Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires; c'était le
+ ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire d'Ismaïl
+ Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les circonstances
+ délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît italien et
+ français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe.</p>
+
+ <p>Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait,
+ au vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de
+ kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie
+ albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui
+ réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes
+ musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de
+ Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont
+ conservé leur fanatisme et leur isolement.</p>
+
+ <p>C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui
+ subissaient l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule
+ en compte environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse
+ majorité; des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens
+ catholiques d'origine albanaise y entretiennent l'usage constant de la
+ langue grecque et de la langue italienne; quant à la langue turque,
+ elle a toujours été inconnue.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un
+ des traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et
+ l'Albanie, et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont
+ Vallona est le centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable.
+ Vallona est peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où
+ l'Italie possède le plus d'influence; elle le doit moins à sa
+ proximité qu'à deux causes fondamentales: l'une est la présence en
+ Italie d'une importante colonie albanaise italianisée, dont un certain
+ nombre de représentants sont retournés en Albanie et ont été dirigés
+ vers Vallona; l'autre est l'intérêt de premier ordre que le royaume
+ attache à cette partie de la terre albanaise.</p>
+
+ <p>C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais
+ émigrèrent en Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462
+ tandis que Ferrant d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie
+ d'Albanais se présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout
+ cas vers 1470 que cette émigration prit des proportions assez
+ importantes; l'origine en était la conquête turque effectuée à cette
+ époque après la défaite de Scanderbey; dispersés à travers les
+ Abruzzes, la Calabre et la Sicile, ces émigrés ont adopté la langue,
+ puis le costume, puis les coutumes du pays où ils se fixaient;
+ toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de leur ancienne patrie
+ ni tout contact avec elle; pendant très longtemps, ces souvenirs sont
+ restés latents et ces contacts intermittents; mais, depuis la création
+ du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti qu'elle pouvait
+ tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de mille âmes;
+ elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les contacts et à
+ faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus efficace
+ pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en tirer parti
+ pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur à
+ l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté:
+ «La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme
+ point d'appui pour exercer une influence sur les populations
+ balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
+ côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la
+ communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des
+ droits et des raisons pour intervenir.»</p>
+
+ <p>Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée
+ albanaise et ont donné asile à une société nationale albanaise et à
+ des journaux, écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils
+ répandirent de l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires,
+ les dons pouvaient facilement être distribués dans l'autre presqu'île;
+ par eux, on chercha surtout à exercer une influence sur les Albanais,
+ et quels meilleurs agents à transplanter sur l'autre rive adriatique:
+ l'Italie y trouvait double avantage, celui de posséder sous la main
+ des intermédiaires précieux, celui d'avoir des agents commerciaux
+ excellents pour le développement du trafic italo-albanais.</p>
+
+ <p>A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le
+ chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier
+ d'agent de la <i>Puglia</i>; il est né dans les Pouilles, d'une
+ famille albanaise transplantée en ce lieu; et de même origine sont la
+ plupart des Italiens qui formaient en 1913 la colonie italienne de
+ Vallona, cent familles environ, petites gens faisant le commerce en
+ boutique et servant d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici
+ ses produits fabriqués, ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et
+ les Albanais qui exportent en Italie les peaux et la laine de leurs
+ bêtes et l'huile de leurs oliviers.</p>
+
+ <p>L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari
+ par une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les
+ linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de
+ l'agence de la compagnie de navigation la <i>Puglia</i> avec les
+ intérêts qui gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la
+ direction générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme
+ Durazzo possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de
+ filles, et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de
+ ces villes; à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un
+ nombre un peu plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona,
+ j'ai lieu de croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois,
+ il n'est pas douteux que les écoles royales sont un des meilleurs
+ éléments d'action de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le
+ projet d'organiser à Bari, à six heures de la côte albanaise, une
+ école supérieure pour jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce
+ serait assurément le plus remarquable couronnement de cette oeuvre
+ scolaire.</p>
+
+ <p>Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action
+ reste encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans
+ l'ensemble de l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a
+ dépassé sa rivale; c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point
+ d'appui habituel, le clergé catholique et les écoles religieuses; sauf
+ la petite colonie italienne, qui d'ailleurs manque de prêtres et
+ d'église, il n'y a dans ce port que des musulmans et des orthodoxes;
+ des distributions d'argent opportunes peuvent procurer à l'Autriche
+ des partisans ou des indicateurs, mais non une organisation; aussi
+ l'influence autrichienne est-elle fortement battue en brèche dans
+ cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien moins que la guerre
+ italo-turque, qui a provisoirement arrêté l'expansion italienne, et la
+ politique de la <i>Consulta</i>, qui a rendu violemment hostile à
+ l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter les progrès de
+ l'action italienne.</p>
+
+ <p>Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant
+ plus de force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une
+ façade maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes
+ l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de
+ Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce
+ dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà,
+ mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique
+ que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années,
+ le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions
+ faites avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le
+ vilayet de Scutari.</p>
+
+ <p>Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que
+ l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces
+ régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la
+ tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
+ commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs
+ maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux
+ de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
+ de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
+ faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à
+ l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
+ se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents
+ et notamment sa jeune rivale et alliée.</p>
+
+ <p>En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être
+ menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses
+ plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona,
+ elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi
+ et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en
+ Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de
+ l'Autriche est absent.</p>
+
+ <p>Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires;
+ si l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de
+ Vallona est une question capitale pour sa politique. Je dirai
+ volontiers qu'elle abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de
+ l'Albanie, si l'on voulait lui laisser le dernier sixième avec Vallona
+ et j'exagérerai à peine si j'ajoute que la Triple-Alliance a été
+ acceptée par l'Italie comme une assurance de n'être pas rejetée de
+ cette rive.</p>
+
+ <p>La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne
+ saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique
+ autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons
+ ports: Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports
+ militaires, et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une
+ valeur sans pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du
+ mont Leoven.</p>
+
+ <p>En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a
+ créé tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement
+ ensablés, ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports
+ de commerce ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires;
+ Brindisi, où l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un
+ pis-aller comme port de guerre et incapable de contenir une flotte de
+ haut bord; de la sorte, il a fallu que le royaume organise son grand
+ port défensif et offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire
+ et au delà du canal d'Otrante, porte de l'Adriatique.</p>
+
+ <p>Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à
+ l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
+ valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents
+ du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à
+ Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
+ envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le
+ navire reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et
+ marchandises à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de
+ rivière qui ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux,
+ on pourrait faire un port convenable; toutefois, il est livré sans
+ défense aux vents du sud; une jetée pourrait y être construite, mais
+ Durazzo restera toujours un port ouvert aux vents et propice aux
+ attaques.</p>
+
+ <p>Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or,
+ sa baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde,
+ sans rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du
+ nord au sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la
+ profondeur d'eau varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la
+ baie, dite anse de Dukati, est abritée de tous les vents et le fond
+ n'y est pas à moins de 20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée,
+ l'entoure, arrosée par la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de
+ Sasseno, haute de 300 mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses
+ collines comme une défense naturelle vers le large; une minuscule
+ jetée et quelques dragages suffiraient à constituer la plus belle rade
+ de l'Adriatique, la plus sûre et la plus facilement défendable.</p>
+
+ <p>C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les
+ habitants émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au
+ port d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non
+ loin de Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très
+ médiocres, quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où
+ passait jadis la ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à
+ Antivari a repoussé la mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de
+ kilomètres depuis l'époque romaine, la baie est restée la même rade
+ profonde et protégée, qui attend le dominateur qui saura
+ l'utiliser.</p>
+
+ <p>Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante
+ est la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée
+ dans ce port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ
+ 70 kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une
+ autre puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique
+ fermée à celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute
+ la côte italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte
+ étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona
+ tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
+ embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient
+ d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de
+ Tarente.</p>
+
+ <p>Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre
+ dans l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port
+ tombe sous la domination d'une grande puissance sans sentir un péril
+ perpétuel sur ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en
+ interdire la possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt
+ à peine moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer
+ l'ouverture et la liberté du passage du canal d'Otrante à ses
+ flottes.</p>
+
+ <p>Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et
+ l'Autriche s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne
+ s'agira que d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de
+ pratiquer la politique de l'abstention, de s'assurer contre une
+ non-intervention réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour
+ un partage de l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des
+ règles directrices de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours
+ de la crise balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation
+ à Scutari, il a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et
+ cette proposition était: l'adhésion de l'Italie, sous condition
+ d'opérer de même à Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à
+ l'installation de l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts
+ essentiels; l'Autriche ne saurait consentir à la prise de possession
+ de ce port par l'Italie sans livrer à la merci de cette dernière sa
+ politique et ses forces maritimes; ce serait une lourde faute de la
+ diplomatie du <i>Ballplatz</i> et une atteinte au prestige de la
+ monarchie dualiste.</p>
+
+ <p>Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la
+ <i>Consulta</i> ont très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors
+ comme principale préoccupation d'empêcher la possibilité d'une
+ mainmise par l'Autriche sur ces régions, mainmise que préparait un
+ travail de pénétration concertée. La Triple-Alliance fut conclue
+ autant pour interdire une extension autrichienne en Albanie que pour
+ se prémunir contre une attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette
+ double assurance et par suite de cette alliance, aussi longtemps
+ qu'elle ne se sentait pas plus armée et plus forte que sa voisine;
+ elle maintient l'alliance; l'heure n'est donc pas venue où le royaume
+ se croit capable de refouler et de conquérir, après avoir résisté et
+ arrêté.</p>
+
+ <p>La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien
+ des fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci,
+ que nous avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans
+ le cas où l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon
+ que le pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.»
+ L'amiral Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce
+ qui concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une
+ grande puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et
+ encore moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie
+ base d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base
+ militaire, il n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à
+ l'occuper; parce que, si Vallona était dans les mains d'une autre
+ puissance maritime, l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi
+ serait considérablement diminuée, avec grand péril pour notre
+ situation stratégique dans le canal d'Otrante.»</p>
+
+ <p>C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée
+ en termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
+ ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a
+ pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans
+ ses côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie,
+ dans le cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la
+ suprématie incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut
+ consentir cette suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie;
+ aussi, dans le cas où une de ces deux puissances voudrait la
+ conquérir, l'autre devrait s'y opposer de toutes ses forces. C'est la
+ logique même de la situation.»</p>
+
+ <p>Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a
+ suivi les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et
+ albanais et qui arrive dans cette baie splendide de Vallona que la
+ nature a modelée pour abriter des flottes. Il est visible que cette
+ rade est le plus bel enjeu de la partie albanaise et peut-être la
+ pomme de discorde entre Italiens et Autrichiens; c'est en tout cas le
+ Gibraltar de l'Adriatique.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_II'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE II</h2>
+
+ <h3>DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE</h3>
+ <br>
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>Durazzo || Les projets de voie ferrée || Le projet
+ Durazzo-Monastir et son tracé || Les centres de population de
+ l'Albanie indépendante || La question de la monnaie et du change ||
+ L'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>Vallona, à cause de son importance stratégique même, est resté le
+ seul port d'Albanie que ni Monténégrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont
+ occupé; quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'île de
+ Sasseno, ils ont vite été rappelés à l'ordre par une double injonction
+ de l'Italie et de l'Autriche.</p>
+
+ <p>A Durazzo, au contraire, les Serbes ont poussé une avant-garde
+ venue de Monastir par la vallée du Scoumbi; ces troupes ont occupé
+ quelque temps le pays, puis ont dû se retirer, laissant aux autorités
+ locales établies avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un
+ cuisant regret qu'elles ont quitté ce centre commercial de l'Albanie,
+ devenu la capitale du nouveau royaume.</p>
+
+ <p>Durazzo est une très vieille cité, où les Romains avaient déjà un
+ établissement important que rappellent les ruines d'un vieux château
+ qui dresse ses pierres effritées au sommet de la colline, sur les
+ flancs de laquelle la ville est construite en amphithéâtre.</p>
+
+ <p>Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne
+ chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent
+ la côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe
+ montagneuse, sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue
+ vers l'est en se protégeant le plus possible contre les vents du large
+ derrière la colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en
+ quelque sorte, ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées
+ qui ressortent sur le fond vert des hauteurs.</p>
+
+ <p>C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise,
+ à la seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou
+ italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu
+ d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus
+ importantes villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia,
+ El-Bassam, jadis Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les
+ fertiles vallées de Dibra et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les
+ plus peuplées, les plus prospères et les plus cultivées de l'Albanie
+ trouvent ici leur débouché et leur marché; les produits de la
+ basse-cour (les volailles et les oeufs), les produits de l'élevage
+ (les peaux et la laine) sont vendus ici aux comptoirs et aux marchands
+ qui font commerce avec Bari et surtout avec Trieste.</p>
+
+ <p>La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte
+ albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu,
+ protégée contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en
+ relation directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès
+ l'antiquité ce lieu ait été choisi comme point de départ d'une des
+ grandes voies de communication de l'Empire romain, dont il demeure
+ encore aujourd'hui des traces importantes. Une des roules militaires
+ les plus connues du monde ancien, la <i>via Ignalia</i> si souvent
+ parcourue par les légions romaines qui se rendaient du Latium à
+ Byzance, partait de Durazzo (Dirakium), passait à Cavaja, rencontrait
+ à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui venait de Vallona (alors
+ Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la vallée du Scoumbi. On
+ retrouve des restes de l'antique route à partir de Cavaja, des murs de
+ soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux, notamment dans la
+ gorge entre Cavaja et Pekinj. La <i>via Ignalia</i> gagnait ensuite
+ El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait la
+ vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait
+ Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit
+ souvent, la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin,
+ dénommé Lin sur la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la
+ rive ouest du lac d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et
+ Byzance.</p>
+
+ <p>Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la
+ nature que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les
+ armées; pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai
+ M. Victor Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le
+ correspondant du <i>Chicago Daily News</i>, en 1913, et c'est par
+ cette voie que l'armée turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des
+ Serbes, puis que les armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle
+ est demeurée une des voies principales du commerce local en Albanie;
+ entre Durazzo et El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi
+ bien que de voyageurs se continue toute l'année; il est fait
+ actuellement par des voitures du pays qui transportent 300 à 400
+ kilogrammes; elles mettent quatre jours à couvrir la distance qui
+ sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois jours seulement au
+ retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres d'altitude; le prix de
+ transport est d'environ 20 piastres par 100 kilogrammes et l'on me dit
+ que le commerce est assez actif.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration,
+ était donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était
+ assez naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de
+ ligne, pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps
+ du régime turc, la société allemande de la voie ferrée
+ Monastir-Salonique réclamait-elle le droit de continuer son rail de
+ Monastir à Durazzo; comme je l'ai exposé dans <i>l'Albanie
+ inconnue</i>, la Turquie n'accorda de concession en Albanie qu'à une
+ société française, pour l'établissement d'une voie partant de
+ l'ancienne frontière serbe et atteignant l'Adriatique au sud de
+ Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra, Okrida et Koritza; il
+ était prévu que cette artère centrale aurait deux raccords latéraux,
+ l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers Monastir, à l'est.</p>
+
+ <p>Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont
+ pas été jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus
+ influents à Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ,
+ et sans doute leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens
+ préféraient et préféreront encore Durazzo, où leur action est plus
+ soutenue. Le projet autrichien n'est rien autre chose que la réfection
+ de la voie romaine par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un
+ affluent secondaire, on atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le
+ lac d'Okrida; un tunnel de trois kilomètres relierait le fond de la
+ vallée avec la pente en face d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna,
+ il suffirait de se servir de la route actuelle toujours
+ carrossable.</p>
+
+ <p>J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés;
+ jusqu'à El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans
+ difficulté; c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il
+ en est de même d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur
+ la carte; c'est là que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée
+ qui fait vers le nord un coude très marqué, escalade la montagne et ne
+ rejoint le fleuve qu'à Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont
+ écroulé, une route carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un
+ affluent du Scoumbi; il suffit de la suivre et de franchir la croupe
+ du Cafa Sane pour atteindre le lac d'Okrida; entre le pont sur le
+ Scoumbi et Koukous la vallée permet l'établissement d'une voie de
+ communication; quand j'ai effectué ce trajet, des soldats en punition
+ travaillaient à la construction de cette route; les gorges sont très
+ loin d'avoir l'importance, l'escarpement et la longueur de celles du
+ Drin. On peut donc estimer qu'un tel projet n'est pas difficile à
+ réaliser.</p>
+
+ <p>Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la
+ première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du
+ Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la
+ voie franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres
+ environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit
+ ci-dessus.</p>
+
+ <p>L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de
+ Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du
+ Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à
+ Verria sur la ligne de Salonique.</p>
+
+ <p>Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes
+ empruntent les principales voies de communication de l'Albanie du
+ centre et du sud, qui desservent depuis longtemps, par de mauvais
+ sentiers, il est vrai, les centres de population du pays: Cavaja,
+ Pekinj, El-Bassam, Berat, Koritza, et les réunissent aux deux
+ principaux ports de Durazzo et de Vallona; si l'on y ajoute les
+ vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi, avec les deux villes de Tirana
+ et de Kroia, situées à moins de douze heures de cheval de Durazzo, on
+ peut se représenter la répartition des groupes les plus compacts et
+ les plus nombreux d'habitants de l'Albanie indépendante.</p>
+
+ <p>Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de
+ ce nom sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces
+ différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans
+ toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent
+ leurs formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée
+ du Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements
+ importants.</p>
+
+ <p>Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter
+ l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie
+ de Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur
+ Kroia; la mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement
+ de Durazzo à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du
+ sentier qui réunit par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison
+ d'El-Bassam à Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir
+ la route vers Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à
+ Bérat et El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza.</p>
+
+ <p>Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications
+ et la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus
+ cultivées du pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au
+ nord Durazzo, Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et
+ Scutari. On voit par ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam
+ et Tirana dans une moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers
+ les diverses parties de l'Albanie.</p>
+
+ <p>Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au
+ moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à
+ établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de
+ fer; des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus
+ qu'il ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne
+ comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le
+ centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des
+ terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient
+ pas alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer;
+ même reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud
+ les Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne
+ dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus
+ grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du
+ Danube-Adriatique.</p>
+
+ <p>Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic
+ insuffisant dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut
+ espérer un afflux de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et
+ du Danube dirigés en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes
+ les autres lignes il paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de
+ charger les finances du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement
+ des routes principales, la concession de services automobiles, la mise
+ en valeur progressive du pays devraient être les premiers articles du
+ programme économique du nouveau gouvernement; le rail viendrait
+ ensuite en son temps.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à
+ Durazzo que j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage;
+ des piécettes et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps,
+ sortent des montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de
+ Durazzo où l'on continue de les accepter; aussi est-ce pour le
+ voyageur le plus difficile problème que celui de la monnaie; il fera
+ bien de le laisser résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son
+ drogman, en attendant qu'une réforme soit apportée.</p>
+
+ <p>Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant
+ d'Albanie&mdash;les sarafs exceptés&mdash;en disant que nulle réforme
+ n'est plus nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du
+ pays, on en sent le vif besoin. L'établissement des voies de
+ communication et la réforme monétaire sont les deux premières
+ questions que doit résoudre le gouvernement albanais.</p>
+
+ <p>La question de la monnaie et du change est simple dans ses données,
+ si elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui
+ passe à Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que
+ lui cause le compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas
+ insurmontable; la livre turque a un change régulier et se divise en
+ 108 piastres; on sait que les pièces d'argent en circulation valent 1,
+ 2, 5 et 20 piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé
+ que celui de la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du
+ change intérieur; il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent,
+ c'est-à-dire de piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là
+ est née l'industrie des «sarafs» ou changeurs, généralement petits
+ banquiers juifs ou arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou
+ des medjidié (c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant
+ l'apparence d'un écu), et si vous réclamez des piastrines en échange,
+ on vous retiendra un acompte de 2 piastres à la livre; par exemple, on
+ ne vous donnera à peu près votre compte de 108 que si vous acceptez 5
+ medjidié, c'est-à-dire 100 piastres, et 7 piastrines, la huitième
+ étant gardée en tout ou en partie comme prime du change.</p>
+
+ <p>Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul
+ devient un effroyable casse-tête chinois; selon les coutumes locales
+ et les administrations, la livre turque se divise en effet en un
+ nombre différent de piastres; il en est de même du medjidié; mais
+ cette division différente n'est qu'une division de compte.</p>
+
+ <p>Un exemple est nécessaire: la piastrine est une petite monnaie
+ d'argent valant 1 piastre; que la livre soit à 104, 108, 124 piastres,
+ on ne donne au change que la même quantité matérielle de piastrines;
+ si l'on exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piécettes,
+ on n'en donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.</p>
+
+ <p>Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre
+ turque on vous impose d'abord des medjidié et on complète par des
+ piastrines d'une ou deux piastres; dès lors, à Constantinople, pour
+ une livre comptée à 108, on vous donne 5 medjidié comptés chacun à 20,
+ au total 100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit
+ 107 à 107,5; ailleurs, pour une livre comptée 124, on vous change 5
+ medjidié comptés chacun 23, au total 115 et 7 à 7 piastrines et demie,
+ soit 122 à 122,5, le complément constituant le bénéfice du changeur;
+ ainsi, ce qui diffère, c'est seulement la manière de compter et le
+ bénéfice du changeur.</p>
+
+ <p>Mais cet enchevêtrement de compte complique toute transaction, et
+ ces différences sont très sensibles; ainsi, à Constantinople et dans
+ les chemins de fer, la livre est à 108 et le medjidié à 20; pour les
+ impôts et à la douane, la livre est à 103 un quart et le medjidié à
+ 19; pour les autres caisses publiques, pour les opérations des banques
+ locales et une partie du grand commerce, la livre est à 100 et le
+ medjidié à 18 et demi; pour les échanges commerciaux des bazars et des
+ marchés, le compte diffère de ville à ville et de village à village;
+ dans beaucoup de villes de l'intérieur, la livre est à 124 et le
+ medjidié à 23; ailleurs le change varie de 116 à 124 selon les lieux;
+ dès lors la première question à poser dans un pays, c'est de demander
+ la valeur de compte de la livre turque.</p>
+
+ <p>Mais cette complication ne suffît pas: à Constantinople les pièces
+ de 1, 2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en
+ argent; les trois dernières rappellent nos pièces de fr. 50, 1 franc
+ et 5 francs, la première étant comme une demi-pièce de fr. 50; mais, à
+ l'intérieur et notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies
+ divisionnaires aux formes les plus archaïques; je reçois au marché de
+ Durazzo des pièces larges comme des écus et minces comme une feuille
+ de papier; l'oeil de l'étranger ignore si elles sont en argent ou en
+ bronze, car il y en a des deux types, et cependant dans le premier cas
+ elle vaut 2 piastres ou 2 piastres et demie et dans le second, ce
+ n'est qu'un sou ou deux; mon drogman, comme il n'est pas de la ville,
+ les distingue mal et mon guide me recommande de m'en défaire de suite;
+ elles risqueraient en effet de n'être pas acceptées dans les
+ transactions commerciales à dix lieues d'ici; même sur place elles
+ sont parfois refusées par les caisses officielles.</p>
+
+ <p>Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opère pas toujours
+ d'après la livre turque comme base, valant de 23 à 24 francs, mais
+ d'après trois monnaies d'or ayant également cours en Albanie et y
+ étant acceptées: la livre turque, la pièce de 20 francs qu'on appelle
+ toujours le «Napoléon» et la livre sterling; les deux premières sont
+ connues partout et le Napoléon circule même, au moins en Albanie, plus
+ que la livre turque. Dès lors, si vous touchez une valeur de 500
+ francs, on vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune
+ d'elles, il faudra vous renseigner pour connaître le change intérieur;
+ à chaque paiement important, vous êtes obligé de procéder à des
+ calculs longs, compliqués et bizarres, puis à discuter le bénéfice du
+ changeur, enfin à distinguer entre les pièces de tous types qu'on vous
+ donne comme piastrine, demi-piastrine, double-piastrine,
+ double-piastrine et demie, <i>etc.</i>; c'est presque aussi difficile
+ que de parler albanais!</p>
+
+ <p>Ces brèves explications suffisent à montrer le trouble que jette
+ une telle monnaie dans les transactions commerciales. Une réforme est
+ urgente: elle serait facilitée dans son application par l'usage
+ général, dans toute l'Albanie, du Napoléon: dans la tribu la plus
+ reculée, j'ai trouvé la connaissance exacte de sa valeur.</p>
+
+ <p>La réforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de
+ faciliter les comptes et de gagner un temps précieux; elle supprimera
+ le gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de
+ l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent
+ facilement s'entendre pour raréfier plus encore et artificiellement
+ cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et
+ accroître ainsi les bénéfices du change intérieur; de même, en se
+ servant des conditions naturelles d'échange, ils transportent la
+ petite monnaie des lieux où ils l'achètent à meilleur compte aux lieux
+ où ils la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour
+ seule base la complication du système monétaire et la trop petite
+ quantité de monnaies divisionnaires mises sur le marché par l'État. Il
+ est naturel que, nulle part plus que dans le centre commercial de
+ Durazzo, on ne sente les vices d'un tel régime et la nécessité d'une
+ réforme.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_III'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE III</h2>
+
+ <h3>TIRANA LA VERTE</h3>
+ <br>
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan || Au
+ tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les ambitions des
+ Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses terres, les
+ cultures || Les métayers et les paysans || Le retour d'Essad.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de
+ tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la
+ température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein
+ midi et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et
+ conserve la chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers
+ les verdures et les sources dont la rive adriatique est privée.</p>
+
+ <p>Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur
+ demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus
+ jolies villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages
+ et sa fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison
+ de campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y
+ entretiennent la fraîcheur.</p>
+
+ <p>Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la
+ route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une
+ des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée
+ en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet
+ à cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures
+ du soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons
+ d'abord la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la
+ mer et des marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt
+ nous quittons la région des sables et des alluvions côtières; un dos
+ de pays faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à
+ plein bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.</p>
+
+ <p>Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak
+ sur la carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible
+ sans un pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui
+ que le village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de
+ l'horizon et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de
+ l'escorte font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à
+ l'usage des passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui
+ étalent en plein vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac
+ haché; l'or brillant des raisins et des poires ne le cède pas à l'or
+ mat des copeaux de tabac blond, et si les uns sont succulents, l'autre
+ est parfumé et mérite la célébrité dont il jouit.</p>
+
+ <p>Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée
+ d'un verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys,
+ quoique musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons
+ la nuit tombante; la route franchit des collines basses, dont les
+ terres sont cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les
+ points brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée
+ de Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas
+ l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible
+ derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à
+ chaque instant toucher à la ville que quelque lumière semble
+ découvrir; mais ce ne sont que fermes défendues contre les vents du
+ nord par les branches serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de
+ la nuit, nous accélérons le pas des bêtes et enfin, vers onze heures
+ et demie, nous atteignons une des portes de la ville; notre caravane
+ fait un bruit extrême dans la cité endormie; sur le pavé inégal, nos
+ chevaux trébuchent et font résonner leurs pas et les bagages dont ils
+ sont chargés; quelques ombres passent encore, quelques silhouettes se
+ montrent aux fenêtres, et de-ci, de-là, une lumière jette sa clarté
+ par la porte d'une maison ou par les volets mal joints; le consul
+ d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a prévenu qu'il me donnerait
+ l'hospitalité, mais ce n'est point besogne aisée que de trouver sa
+ maison de campagne; pour se tirer d'embarras, les gens de mon escorte
+ frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font ouvrir et désigner la
+ demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par toutes les rues de
+ Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat italien.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de
+ petites villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous
+ suivons ses rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas
+ et mon drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande
+ mosquée; au premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée
+ que traversent quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses
+ cachent sous leurs portiques des étalages; au fond, sur un
+ terre-plein, la mosquée avance ses cinq porches que domine à peine la
+ blancheur de son dôme; à droite, le minaret pique le ciel de son
+ aiguille et, sur la gauche, séparée de la mosquée de quelques mètres
+ seulement, une tour de ville, comme un beffroi de nos vieilles cités,
+ dresse à quinze mètres de hauteur son horloge et ses cloches.</p>
+
+ <p>Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et
+ quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où
+ poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès
+ voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur
+ noir feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme
+ des pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et
+ brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la
+ route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes
+ des basses-cours voisines qui y picorent.</p>
+
+ <p>Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges
+ dalles de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne
+ est élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la
+ signification en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept
+ joue-t-il son rôle dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau
+ de l'illustre famille des Toptan; sous ces dalles énormes, les
+ descendants des Toptan déposent les restes des générations qui
+ disparaissent, et ce monument funéraire n'est pas sans grandeur ni
+ sans effet décoratif.</p>
+
+ <p>Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants
+ qui entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges
+ défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de
+ laine blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la
+ taille par une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que
+ recouvre souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro
+ brodé; beaucoup vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales
+ souples en peau, épaisse et solide.</p>
+
+ <p>Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux
+ tziganes, qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les
+ Albanais n'aiment pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens
+ d'ici mettent-ils la main au collet des deux nomades et les
+ expédient-ils hors de la ville.</p>
+
+ <p>Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de
+ beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle
+ n'a presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue
+ est livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons
+ voisines: oies, canards et poules vont et viennent, picorent et
+ gloussent, s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays,
+ qui en sont les vrais moyens de communication, transportent par les
+ rues leurs charges de marchandises ou leurs voyageurs.</p>
+
+ <p>Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se
+ presse le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes
+ pastèques; le long de la petite rivière, des étalages sont dressés
+ sous de pauvres toitures que supportent des pieux, entre lesquels de
+ grossières étoffes sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent
+ autour de ces baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute
+ claire; d'autres au fond de la boutique dorment sur de gros sacs;
+ d'autres s'emploient avec leurs parents à faire l'article aux Albanais
+ qui passent; pour deux sous, ils vendent une pastèque qui remplit un
+ plat et pour trois sous des melons odoriférants et mûrs, qui poussent
+ dans les fermes voisines.</p>
+
+ <p>Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la
+ circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits
+ de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent
+ leur porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le
+ rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la
+ peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et
+ on incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à
+ vendre, des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de
+ laine blanche et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le
+ commerce s'en ressent.</p>
+
+ <p>En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de
+ Tirana sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles
+ arrachées; contre le soubassement de ses portiques les villageois des
+ environs ont amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels
+ ils s'assoient à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres
+ voisins, les chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures
+ garées: c'est le marché aux fruits; poires et raisins, melons et
+ pastèques, figues et olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie
+ qu'est la vallée de Tirana.</p>
+
+ <p>Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux
+ cawas du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques
+ vieux Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à
+ longues manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large
+ ceinture; un petit boléro étroit laisse une large chaîne d'argent
+ s'étaler sur la poitrine; dans la ceinture quelques armes complètent
+ le costume: un pistolet à la crosse de cuivre, un poignard au manche
+ incrusté d'argent.</p>
+
+ <p>Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont
+ sur l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les
+ rues de Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la
+ rivière; par eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents
+ mètres, on ne voit que leur épais feuillage et une herbe verte et
+ fraîche qui dénonce l'eau courante.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad
+ Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi
+ Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa
+ proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie
+ et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan.
+ Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les
+ plus illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona,
+ comme celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie,
+ comme celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa
+ puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté
+ Tirana et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie,
+ dont les chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk
+ Pacha, Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad
+ Pacha.</p>
+
+ <p>J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille,
+ Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais
+ d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous
+ allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux
+ portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison
+ basse et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste;
+ là-bas, sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques
+ familiers; il vient de subir un accident, garde encore la jambe
+ allongée et peut difficilement faire quelques pas.</p>
+
+ <p>Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue
+ canne mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de
+ l'âge. Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les
+ yeux perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même
+ d'astuce; mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas
+ ce vernis qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses
+ d'Occident et la vision directe de nos villes et de notre
+ civilisation. On sent en lui l'homme de guerre, énergique, déterminé,
+ brutal, mais moins délié peut-être que d'autres beys d'ici ou
+ d'ailleurs.</p>
+
+ <p>Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et
+ Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la
+ flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à
+ eux; ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils
+ avaient fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service
+ militaire, l'usage de la langue turque comme langue officielle et
+ langue de l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de
+ la langue albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient
+ entièrement désintéressés du congrès et ignoraient presque ses
+ résolutions; mais ceux du centre et du sud jugeaient une riposte
+ nécessaire et, contre le gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et
+ leur nationalité, ils décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de
+ l'Albanie, un congrès purement albanais où les revendications du pays
+ seraient proclamées. Les Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de
+ Tirana étaient à la tête du mouvement; Essad Pacha y était tout
+ acquis.</p>
+
+ <p>Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un
+ moyen qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut
+ point la colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana
+ Hussein bey Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et
+ lui prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée
+ d'ailleurs par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais
+ fonctionnaire docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des
+ paysans contre leurs seigneurs, la population des artisans contre les
+ beys; les agents des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient
+ dans les marchés et partout annonçaient que le gouvernement prendrait
+ la terre aux beys pour la diviser entre le peuple, si le peuple était
+ fidèle aux ordres de la Sublime Porte.</p>
+
+ <p>Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils
+ avaient fini par répandre dans certains villages un véritable esprit
+ d'hostilité contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder
+ leurs clubs, centre de réunion contre la politique turque, et que le
+ pouvoir résolut de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de
+ cette agitation; il amassa la population dans plusieurs villages des
+ environs, la conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et
+ laissa des scènes de désordre se produire; sous prétexte de calmer les
+ esprits, il décida la clôture de tous les clubs.</p>
+
+ <p>Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence
+ héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie
+ une véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et
+ l'influence antagoniste des beys, c'est une question que les
+ événements n'ont pas laissé poser; mais on devine le ressentiment des
+ beys et, si l'on songe que c'est à Tirana que cette politique s'est
+ surtout affirmée, on peut facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad
+ Pacha à l'égard de la Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement
+ de la Turquie tout court.</p>
+
+ <p>De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute
+ passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion
+ inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes
+ ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et
+ voisines, sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut,
+ où doit être le centre de réunion des éléments albanais du nord, du
+ sud et de l'est; c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais,
+ Compiègne ou Paris avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme
+ jadis Rouen était le port sur la Manche. C'est là que les tendances
+ diverses ont des points de contact; Toscs du sud, Guègues du nord
+ orthodoxes, musulmans, catholiques, tous sont présents de Durazzo à
+ El-Bassam sur les bords du Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La
+ nature a dicté le choix; c'est là que l'Albanie autonome devait
+ établir sa capitale. Vallona et Scutari sont aux extrémités du pays,
+ sans contact, ni connaissance des autres régions lointaines; à
+ Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas un catholique ne demeure;
+ ici et là, des gouvernements de partis peuvent s'organiser; mais pour
+ qu'un pouvoir central et national soit capable de durer, c'est dans la
+ région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou même Kroia qu'il doit
+ fixer sa résidence.</p>
+
+ <p>Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl
+ Kemal n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys
+ d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds
+ partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà
+ excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie
+ d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait
+ été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour
+ l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il
+ avait toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec
+ l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se
+ piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte
+ et très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot
+ qui termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision
+ était tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».</p>
+
+ <p>Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il
+ n'est pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne
+ pouvait oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.</p>
+
+ <p>Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo;
+ il avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg;
+ vint en 1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le
+ pouvoir dans la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en
+ gage d'amitié; il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui
+ emmenèrent avec eux un enfant issu du mariage de la soeur de
+ Scanderbeg; un des officiers de la maison des Topia le suivit dans sa
+ captivité, l'éleva et ce fut Ali bey, fondateur de la famille des
+ Toptan. Ces souvenirs vivent encore dans la mémoire de ses descendants
+ et je me souviens de l'intérêt et de la fierté avec lesquels mon
+ interlocuteur me montrait un arbre généalogique où toute la
+ descendance était exactement marquée.</p>
+
+ <p>Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le
+ premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles
+ d'Anjou et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait
+ retrouvé des armes portant la barre, signe de la bâtardise.</p>
+
+ <p>Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de
+ famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par
+ ses alliances et ses relations, par son influence sociale et
+ traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé;
+ des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout,
+ les débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps;
+ n'est-ce point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet
+ avait-il plus d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant
+ ses pairs en Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument
+ sur sa tête la couronne vacante.</p>
+
+ <p>Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher
+ toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il
+ longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le
+ succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité
+ passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux
+ l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation
+ des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg
+ veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur
+ famille.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Parmi tous les Toptan,&mdash;et il y en a aujourd'hui plus de
+ quinze familles,&mdash;Refik bey est le plus ouvert peut-être aux
+ choses du dehors et le plus averti; on m'avait recommandé à lui
+ chaudement et tout un jour nous nous promenâmes à travers Tirana et
+ ses environs; c'est un homme de quarante ans à peine, de taille
+ moyenne, bien pris dans un vêtement à l'européenne qui paraît venir
+ tout droit de Londres: la culotte de cheval serrée dans des guêtres de
+ cuir et la veste qui le moule, terminée par un col de linge, lui
+ donnent l'allure d'un parfait gentleman; les yeux sont bruns, le
+ regard fin et énergique, la moustache châtain clair, la peau dorée par
+ le soleil; Refik cause avec plaisir des choses d'Occident qu'il a vues
+ et même de Paris qu'il a visité avec un drogman; il est délégué de
+ Tirana avec un hodja et un effendi villageois au congrès d'El-Bassam
+ et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental ne renierait pas:
+ des valises de cuir, un lit de campagne, une moustiquaire; le tout va
+ être chargé sur des chevaux et la caravane doit se mettre en route le
+ soir même.</p>
+
+ <p>Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi
+ la situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la
+ ville il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages,
+ généralement très cultivés et très prospères; sur ce nombre une
+ vingtaine sont, avec leurs terres et leurs habitants, la propriété des
+ beys et surtout des Toptan: Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la
+ famille, qui a atteint la cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont
+ l'oncle Fadil Pacha (Fasil en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.;
+ les autres villages fournissent aussi des cultivateurs aux beys et
+ souvent un fermier est en même temps petit propriétaire; généralement
+ il loue son bien et continue à travailler les terres beylicales.</p>
+
+ <p>Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont
+ ses métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété,
+ travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne
+ reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud
+ de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se
+ fait par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des
+ beys sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent
+ orthodoxe et d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici,
+ cultivateurs et beys sont de même religion et de même origine; aussi
+ le régime féodal est-il atténué dans une très forte mesure.</p>
+
+ <p>Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys
+ pauvres résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan
+ la moitié de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent
+ que le tiers.</p>
+
+ <p>A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers
+ agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en
+ valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée
+ est de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs
+ représente un pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en
+ outre, on leur doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage
+ ou 20 paras pour en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un
+ espace dont la circonférence peut être parcourue en trois heures de
+ temps environ. Il y cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite,
+ du maïs dont la récolte est la plus importante; il m'en montre les
+ magnifiques tiges, qui n'ont leurs pareilles que dans la Macédoine et
+ en Vieille-Serbie; l'avoine et l'orge viennent aussi assez bien; il
+ possède également de grandes forêts et de beaux pâturages. Ces
+ derniers sont loués à part à des paysans; le bey en effet n'a pas de
+ bétail, qui appartient aux métayers et aux cultivateurs indépendants;
+ les uns et les autres louent ces herbages à Refik qui reçoit d'eux de
+ ce chef 120 livres turques.</p>
+
+ <p>Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000
+ napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et
+ cherche à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me
+ confesse-t-il, il faudra sans doute des dizaines ou des centaines
+ d'années pour ouvrir les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler
+ selon les anciens systèmes.</p>
+
+ <p>C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les
+ Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur
+ appui imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier
+ que soit le procédé, il faillit réussir; les émissaires des
+ Jeunes-Turcs disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande
+ une trop grosse partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos
+ pâturages, il a volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à
+ la raison, mais pour vous faire comprendre de nous, pour que vos
+ plaintes nous parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut
+ qu'elles soient en turc; apprenez le turc.»</p>
+
+ <p>Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les
+ Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir,
+ laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que
+ l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de
+ l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui
+ s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne
+ connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est
+ voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer
+ contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit
+ devenir la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.</p>
+
+ <p>Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et
+ 1910; à cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs,
+ l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se
+ lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie,
+ disait-il, trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une
+ armée, par la route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari,
+ rentre en maître. Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va
+ devenir un des centres d'action dans l'Albanie autonome.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_IV'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+ <h3>A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès
+ albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question
+ politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La
+ situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie religieuse
+ || La nécessité d'un accord entre catholiques et musulmans.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des
+ délégués arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les
+ représentants des villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient
+ continuel dans la demeure du président du Congrès, Derwisch bey;
+ chaque nouvel arrivant ne manque pas de le saluer et les conversations
+ s'ébauchent dans la grande cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa
+ demeure est composée de deux bâtiments situés de chaque côté de cette
+ cour; l'un est le haremlik plein de luxe et de bibelots, réservé aux
+ femmes et aux enfants; l'autre est le selamlik, où les hommes ont
+ accès.</p>
+
+ <p>Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont
+ disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement
+ du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une
+ douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et
+ engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique
+ d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il
+ accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial
+ et reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.</p>
+
+ <p>L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop
+ de cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave
+ s'est introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces
+ rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première
+ politesse. Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le
+ maître: quand ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis
+ s'inclinent, abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la
+ poussière du sol, puis touchent de leurs doigts leur front et leur
+ bouche. Chaque fois qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet
+ quelconque, le respect veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant
+ la main à la poitrine, et ils doivent n'approcher que pieds nus ou
+ chaussés de laine.</p>
+
+ <p>Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent;
+ ils s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là
+ et en cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se
+ joue.</p>
+
+ <p>Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme
+ de quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette
+ s'ouvrant sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme
+ coiffure un polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo
+ albanais de laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache
+ courte et châtain foncé, il présente une physionomie étrange
+ qu'animent des yeux gris clair toujours en mouvement; aimant la
+ parole, prodigue de ses gestes, agile et presque fiévreux, il se
+ dépense, cause, harangue, interpelle, va, vient, attend les nouvelles,
+ et se montre plein de joie aux noms des arrivants. Il me présente ses
+ deux frères, Kiamil bey et Hassan bey, s'excuse de ne pouvoir me
+ consacrer tout son temps, mais ses frères, me dit-il, le remplaceront
+ et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité dans sa demeure.</p>
+
+ <p>Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de
+ noir avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade
+ journalière; tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil
+ me fait entrer au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur
+ des tapis; puis il m'invite à venir avec son frère autour d'une table,
+ où l'on a préparé notre dîner.</p>
+
+ <p>Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les
+ plus avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch
+ bey est le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première
+ d'El-Bassam et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque
+ sauvage, de Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à
+ table et quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat
+ de cuivre et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des
+ assistants; puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été
+ coupés des foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre
+ est ensuite présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque
+ repas et chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier
+ plat; les Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le
+ boeuf, mais jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est
+ alors une suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme
+ un gâteau, avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des
+ aubergines sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on
+ dénomme des cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le
+ riz remplace la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les
+ entremets, des beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et
+ nourrissants et pour finir, le meilleur du repas, des pêches
+ succulentes et juteuses, comme on croit n'en trouver qu'en France, et
+ des raisins dorés et exquis.</p>
+
+ <p>Quelle abondance,&mdash;et quel estomac est nécessaire pour faire
+ honneur à une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des
+ assiettes et des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque
+ invité a son couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi
+ faut-il qu'il n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des
+ assistants se fait servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi
+ pendant tout le repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne
+ changent pas, prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?</p>
+
+ <p>Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les
+ serviteurs sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la
+ nuit coule, coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se
+ pressent pour être au lever du soleil à l'ouverture du congrès
+ albanais.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date:
+ c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais,
+ qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils
+ sont là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur
+ ville, venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre
+ et propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un
+ fonctionnaire du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal
+ albanais de cette ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et
+ représentant le club de Constantinople et celui de Salonique; voici
+ Refik bey, de Tirana, délégué par le club de Tirana avec un hodja et
+ un paysan; voici Kyrias, délégué de Monastir, qui m'interpelle en
+ anglais et me présente une carte où est inscrit: «George D. Kyrias,
+ <i>sub-agent of the B. and F.B. Society and Honorary Dragoman of the
+ Austro-Hungarian Consulate</i>»; voici Alex, le délégué de Cavaja, un
+ Albanais de religion orthodoxe, qui parle un peu français et est
+ représentant d'une maison de machines américaines; voici des hodja,
+ des paysans, des commerçants, des beys; mais ce sont les beys qui ont
+ pris la direction et la tête du mouvement et du congrès, qui le
+ dominent et qui l'inspirent.</p>
+
+ <p>C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais
+ existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils
+ ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution
+ jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans
+ l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces
+ nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane;
+ chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi
+ été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants
+ et fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps
+ le club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour
+ de l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du
+ pays, le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les
+ Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à
+ Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait
+ être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant
+ le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un
+ millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes.
+ Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon
+ sa richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres;
+ la cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs
+ n'ont pu introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club
+ comprend toutes les classes de la population: beys, commerçants,
+ paysans, et représente toute l'activité du pays.</p>
+
+ <p>Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles
+ albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore
+ inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays;
+ dans des conversations particulières, des questions fort importantes
+ furent certainement agitées, comme celle des religions, des journaux
+ et des rapports avec le gouvernement turc.</p>
+
+ <p>Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget,
+ une pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des
+ écoles. Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les
+ clubs de chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien
+ des écoles et la propagande; en outre, on sollicitait des
+ souscriptions particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik
+ bey versa 250 livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en
+ Suède, envoya une grosse somme pour fonder un institut, des
+ bibliothèques et cinquante écoles; on espère de cette manière
+ recueillir des fonds importants.</p>
+
+ <p>La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à
+ l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut
+ unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans
+ une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.</p>
+
+ <p>Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas
+ un pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une
+ population n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de
+ toute instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le
+ résultat voulu de la politique de Constantinople, qui entendait priver
+ l'Albanie de toute voie de communication, de toute connaissance de
+ l'extérieur, de tout contact avec le dehors et qui par cette méthode
+ pensait assurer plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah.
+ Les écoles étaient suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en
+ albanais proscrite.</p>
+
+ <p>Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand
+ rénovateur d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en
+ conçoivent l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à
+ commencer par l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc
+ décidé d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour
+ former des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction
+ sera la langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui
+ seront peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met
+ le Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra,
+ organisé par les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la
+ langue turque sera apprise comme langue secondaire seulement et en
+ même temps que deux langues occidentales.</p>
+
+ <p>On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales
+ choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de
+ l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à
+ des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien
+ seraient choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu
+ l'attention du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été
+ adoptés.</p>
+
+ <p>Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous
+ ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue
+ est la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs
+ l'Albanie a des relations anciennes avec les pays latins, dont la
+ France est le premier, et cette influence s'est fait sentir jusque
+ dans notre langue; en albanais, nous avons un assez grand nombre de
+ mots qui trahissent leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi),
+ pril (avril), mars (mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc
+ (pêche), porte (porte), poule (poule), etc...»; et Derwisch bey
+ concluait: «Nous ne pouvions pas ne pas choisir le français; quant à
+ l'anglais, ajoutait-il, nous avons été plus hésitants, mais il nous a
+ semblé que, pour le commerce, c'était encore cette langue que nous
+ devions préférer.»</p>
+
+ <p>Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir
+ 600 élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons
+ par an. Son principal office, les premières années, sera de former les
+ instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires.
+ Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans
+ tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur
+ ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront
+ instituteurs et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme
+ instituteur pour Tirana.</p>
+
+ <p>On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents
+ pour instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique
+ d'Abdul Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et
+ sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions
+ intestines?</p>
+
+ <p>La question de la presse a fait l'objet de conversations
+ nombreuses, sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en
+ 1908, les journaux albanais ont été presque uniquement publiés hors de
+ l'Albanie et hors de la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans
+ l'Empire, et l'on peut dire que leur divulgation en Albanie est encore
+ infime. C'est ainsi que paraissent ou qu'ont paru&mdash;car certains
+ de ces journaux ont cessé leur publication&mdash;<i>Rruféja</i>
+ (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum, <i>Shqypëja é
+ Shqypëuis</i> (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, <i>Dielli</i> (le
+ Soleil) a Boston, <i>Vatra</i> (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny
+ en Égypte, <i>Albania</i> à Londres, <i>Skkopi</i> (le Bâton) au
+ Caire, enfin à Rome <i>la Natione Albanese</i>, qui paraît en italien
+ et qui, n'étant pas dirigé par un Albanais, est suspect aux indigènes.
+ Les dernières années, quelques autres journaux ont commencé une
+ propagande albanaise dans le pays même: <i>Lirya</i> (Liberté) dirigé
+ par Midhat bey, à Salonique, et <i>Dituria</i> (Science), périodique
+ publié aussi à Salonique, Korica, qui paraît à Koritza, ainsi que
+ <i>Lidja ordodokse</i> (l'Union orthodoxe), le seul de tous ces
+ organes qui soit orthodoxe grec, enfin <i>Zkuim 'i Shkipericse</i>
+ (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par semaine en
+ albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître un grand
+ journal à Monastir sous le nom de <i>Bashkim i Kombil</i> (Union
+ Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.</p>
+
+ <p>La question politique proprement dite était présente à l'esprit de
+ tous, mais son acuité même empêchait toute discussion publique.
+ Toutefois un des principaux membres du congrès, qu'il me paraît
+ inutile de nommer, me traçait le tableau suivant des échanges de vues
+ entre délégués: on reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de
+ l'influence; cette influence s'étend surtout chez les Toscs, de
+ Vallona à Bérat et même à El-Bassam; mais beaucoup le tiennent en
+ suspicion, les uns parce qu'il a été anti-turc et a travaillé jadis à
+ l'indépendance de l'Albanie; d'autres parce qu'il a des accointances
+ étrangères qui leur paraissent suspectes, d'autres parce qu'il s'est
+ efforcé naguère d'attiser le fanatisme musulman contre les orthodoxes,
+ alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami de ces derniers; d'autres
+ enfin par rivalité d'influence.</p>
+
+ <p>Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et
+ désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de
+ leur peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays,
+ beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation
+ d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait
+ nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie
+ bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire
+ nous-mêmes; or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors
+ que le monde entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en
+ toute chose, nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer,
+ ni un kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien;
+ en retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans
+ argent? et nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun
+ fonds monnayé; notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il
+ faut une mise à fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente
+ ans, par politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire
+ à l'intérêt de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix
+ ou vingt ans, quand notre pays se sera développé économiquement, nous
+ pourrons désirer utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il
+ nous faudrait, c'est seulement une constitution avec sa triple
+ garantie: liberté pour nos écoles, nos clubs, notre langue; égalité
+ dans l'attribution des dépenses du budget avec les autres vilayets
+ turcs; fraternité, c'est-à-dire traitement fraternel des Albanais par
+ les Turcs qui les ont privés de tout depuis des siècles. Nos libertés
+ politiques, la protection de notre nationalité, notre régénération
+ économique: c'est tout ce qu'il faut pour l'instant à la jeune
+ Albanie; si l'on veut trop vite en faire une grande personne, elle
+ mourra de consomption; l'indépendance pourrait être la mort de
+ l'Albanie.»</p>
+
+ <p>Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les
+ difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la
+ réalité en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers
+ la religion musulmane à une tolérance sincère envers la religion
+ catholique et la religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner
+ d'un croissant le drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en
+ relief quand je photographiais les principaux personnages devant le
+ drapeau déployé; je l'ai vu entourer les hodza d'une considération
+ particulière; j'ai senti tout le respect que les beys portaient à
+ l'ordre musulman albanais des Becktachi; mais s'ils sont disposés à
+ faire de la religion musulmane une sorte de religion d'État, ils
+ veulent, et sincèrement semble-t-il, assurer la liberté pleine et
+ effective aux Albanais catholiques et orthodoxes, à leurs prêtres, à
+ leurs institutions; je les ai entendus déplorer les divisions,
+ condamner ceux qui les excitent, faire bon accueil et porter respect
+ aux orthodoxes présents et aux catholiques. L'un d'eux me disait dans
+ un jargon moitié français, moitié turc: «lui catholique, lui
+ orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».</p>
+
+ <p>Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en
+ Épire, les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par
+ être suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être
+ tendues, d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat
+ on peut observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie:
+ l'Albanais musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le
+ cultivateur.</p>
+
+ <p>La situation des catholiques était et sera bien différente. Les
+ Balkans jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes
+ orthodoxes appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare,
+ monténégrine et roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront
+ concentrés à Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il
+ n'y aura presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes,
+ soit catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du
+ nord et du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange;
+ quels vont être leurs rapports?</p>
+
+ <p>Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés
+ de Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces
+ quatre sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont <i>extra
+ provincias ecclesiasticas</i>, selon le terme romain, et leur
+ fondation est des plus anciennes dans les annales de l'église
+ catholique; Scutari remonte à l'année 387; parmi ses suffragants,
+ Alessio date de la fin du VIe siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de
+ 1062; Uskub était déjà métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé
+ en l'an 58 de notre ère; ce sont des titres de noblesse dans
+ l'histoire de la hiérarchie catholique, et c'est d'ailleurs cette
+ longue tradition qui explique l'existence de trois archevêchés, d'un
+ abbé ayant rang d'archevêque et de trois évêques pour une population
+ qui, d'après les évaluations les plus optimistes, ne dépasse pas 200
+ 000 âmes.</p>
+
+ <p>Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à
+ Alessio avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr
+ Georges Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et
+ métropolitain de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi,
+ antérieurement évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de
+ son diocèse, à 30 000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20
+ 000 ceux de Sappa, au total à 87 000; tous sont groupés dans un
+ territoire assez peu étendu entre la frontière monténégrine et la mer.
+ Il faut y joindre les Mirdites qui occupent les montagnes entre
+ Scutari et la côte, d'une part, et le pays de Liouma; presque tous
+ dépendent de l'abbaye de Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne
+ abbaye bénédictine, qui au cours des siècles fut confiée au clergé
+ séculier et soumise à l'évêque d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré
+ d'Orosch, fort de la protection de l'Autriche et faisant valoir
+ l'intérêt de grouper les Mirdites en un diocèse séparé, fit rendre le
+ 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le décret <i>Supra montem
+ Mirditarum</i> qui enlevait au diocèse d'Alessio juridiction sur
+ l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous l'autorité de
+ l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et en 1894 cinq
+ à Alessio vinrent grossir la population catholique de l'abbaye, qui
+ est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont d'ailleurs
+ singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement
+ communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire
+ général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même
+ indique les différences d'estimation entre les <i>Missiones
+ catholicæ</i> éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire
+ pontifical de Mgr Battandier; d'après les renseignements recueillis
+ sur place, j'ai l'impression que ces divers chiffres sont plutôt
+ exagérés.</p>
+
+ <p>Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste
+ autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est
+ lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans
+ cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et
+ pour ainsi dire aucun fidèle.</p>
+
+ <p>Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre
+ des catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo
+ jusqu'à Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et
+ jusqu'à Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite
+ grec, convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé,
+ Papas Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les
+ catholiques sont aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis
+ que ces derniers y sont constitués en groupes de plus en plus
+ compacts.</p>
+
+ <p>Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut
+ se résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque
+ vers l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des
+ tribus musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange
+ d'orthodoxes; au centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de
+ la Vopussa, la disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent
+ pas 15 000 entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les
+ autres dilués dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les
+ orthodoxes prennent peu à peu la majorité, les catholiques
+ disparaissent complètement, mais les musulmans restent assez nombreux
+ et, à la différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques
+ du nord, dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands
+ propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs
+ orthodoxes.</p>
+
+ <p>De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un
+ rôle prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région
+ qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,
+ un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de
+ cet élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à
+ obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très
+ jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour
+ voisins les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de
+ tous les musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée
+ fortement par le mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de
+ la Mirditie, rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de
+ maître par l'abbé Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à
+ l'Autriche et reçoit les subsides réguliers du <i>Ballplatz</i>;
+ l'archevêché de Scutari est à peu près dans le même cas, et c'est
+ l'empereur François-Joseph, par exemple, qui donna les fonds
+ nécessaires à la construction du séminaire pontifical albanais<a name=
+ 'FNanchor_1_1'></a><a href='#Footnote_1_1'><sup>[1]</sup></a>.</p>
+
+ <p>Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils
+ auront d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des
+ catholiques rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient,
+ mais ce n'est pas en un jour que sera éteinte une animosité créée par
+ des traditions, attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service
+ d'intérêts politiques qui comptent bien en tirer parti<a name=
+ 'FNanchor_2_2'></a><a href='#Footnote_2_2'><sup>[2]</sup></a>.</p>
+ <br>
+ <br>
+ <a name='Footnote_1_1'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_1_1'><sup>[1]</sup></a> L'oeuvre française de
+ la Propagation de la foi, qui a son siège à Paris, 20, rue Cassette,
+ donne annuellement 2 000 francs à l'archevêché de Scutari, de 2 000
+ à 4 000 francs à Durazzo, de 5 500 à 7 000 francs à Uskub; elle a
+ donné autrefois des sommes assez importantes aux autres diocèses,
+ mais aujourd'hui elle ne donne qu'accidentellement à Alessio et elle
+ n'alloue aucun subside à Pulati, Sappa et Orosch.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_2_2'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_2_2'><sup>[2]</sup></a> Les Albanais
+ catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine dépendaient de
+ l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje, dont la résidence
+ était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr Lazare Mildia qui occupe ce
+ siège, dont dépendent environ 17 000 catholiques, d'après cet
+ archevêque.</p>
+
+ <p>Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va se
+ trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire résidera un
+ archevêque albanais catholique, avec un clergé albanais et des
+ fidèles albanais dans la mesure où ils demeureront dans le pays; cet
+ archevêque dépendra directement de Rome. D'autre part il existe, en
+ droit sinon en fait, un évêché à Belgrade; il est sans titulaire et
+ sans administrateur apostolique, les catholiques du rite latin ne
+ dépassant pas d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien
+ royaume de Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de
+ Scutari; il n'est pas douteux que cette situation demande des
+ modifications compatibles avec le nouvel état de choses politique et
+ le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de l'été 1913 que le
+ gouvernement serbe désirait demander à Rome l'érection d'un
+ archevêché serbe dépendant directement de Rome, et les dépêches
+ ajoutaient par erreur que c'était dans le dessein de se libérer du
+ contrôle autrichien de l'archevêché de Sarajévo; le contrôle
+ existant actuellement peut être subordonné à des influences
+ autrichiennes, mais c'est, pour le siège de Belgrade, celui du
+ métropolite de Scutari.</p>
+ </div>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_V'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE V</h2>
+
+ <h3>A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le cimetière
+ || L'ordre des Becktachi || Son action politique et nationale || Sur
+ la terrasse de la tékié || Les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg
+ || Le chant national albanais || Le sentiment commun.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional
+ de la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses
+ constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et
+ d'ombre toutes les pentes voisines.</p>
+
+ <p>Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une
+ vient toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres;
+ l'autre contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme
+ verdoyant sur le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un
+ éperon entre la ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source
+ à la sortie des montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le
+ bassin d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son
+ nom.</p>
+
+ <p>Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et
+ le goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au
+ croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie;
+ de sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il
+ voit encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du
+ monastère; à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines
+ bornant les champs de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la
+ plaine d'El-Bassam.</p>
+
+ <p>Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la
+ modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau
+ rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier
+ devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier:
+ «Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est
+ charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau
+ vénéré de nos saints qui y reposent.»</p>
+
+ <p>Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et
+ ensemble nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une
+ pelouse unie; comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage
+ sur le ciel adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos
+ silhouettes fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et
+ pressées comme une armée, droites et piquées en terre comme de
+ minuscules mausolées; dans leur rang, des cultivateurs passent de
+ retour du travail et des ânes broutent sans hâte dans la paix du soir.
+ Kiamil me dit: «Voyez, c'est notre cimetière; nous le traversons pour
+ aller à la tékié; regardez cette grande pierre toute blanche qui vient
+ d'être taillée; autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé;
+ c'est qu'on passe peu du côté où elle est plantée; un ami est là
+ depuis peu; je l'ai perdu l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe;
+ mais bientôt ce sera difficile de la retrouver; les morts se
+ renouvellent vite et les nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes
+ partout où il reste un espace à combler.»</p>
+
+ <p>A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont
+ taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des
+ palettes, celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont
+ soigneusement découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au
+ hasard de la main; quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres
+ penchent déjà et entre elles pousse fine et haute une herbe que les
+ animaux viennent paître dans ce champ des morts.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est
+ le monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil
+ me présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les
+ constructions sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est
+ qu'une maison de l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à
+ Koniah, en Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent
+ à Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable
+ ordre musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que
+ des Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek,
+ Diakovo et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec
+ des terres considérables, dans le Sud, chez les Toscs.</p>
+
+ <p>Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des
+ beys albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle
+ des terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce
+ titre un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des
+ Becktachi.</p>
+
+ <p>Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre;
+ à vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale
+ albanaise. Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à
+ Constantinople, les ministres qui entouraient le sultan étaient des
+ Becktachi: au milieu du XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces
+ usages ont disparu, mais sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi
+ furent en faveur auprès du Padischah. Leur caractère de religieux
+ musulmans les défendit contre les Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont
+ supporté qu'avec contrainte le nationalisme albanais, dont l'ordre est
+ empreint; en Albanie ils sont invulnérables, car la population
+ musulmane entière, du riche bey au plus pauvre paysan, a pour eux un
+ respect profond et une vénération sans réserve; dans chaque tékié des
+ tombeaux de saints sont un lieu de pèlerinage quotidien; chaque fidèle
+ y vient déposer son offrande forte ou modeste et l'ordre vit des
+ revenus de ses terres et des dons des pieux mahométans.</p>
+
+ <p>Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de
+ l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les
+ musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à
+ côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles,
+ participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un
+ élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de
+ sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent
+ une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est
+ devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer
+ des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des
+ espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le
+ monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments
+ populaires.</p>
+
+ <p>De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope,
+ ne se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à
+ la défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi
+ est derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et
+ jure de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les
+ prières et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur
+ office est de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un
+ grand saint de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une
+ construction de pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres
+ au-dessus des autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des
+ faces de l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres
+ d'étroites fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine
+ éclairé; à même le sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre
+ en partie; au pied on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du
+ tombeau supporte un piquet de bois, planté obliquement, autour duquel
+ est enroulé un voile de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la
+ chaux, sont nus. Pas une inscription, pas un mot: c'est le silence de
+ la mort.</p>
+
+ <p>En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines
+ viennent méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas
+ besoin, puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser
+ plus loin l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état
+ d'âme des derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait
+ de nos ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes
+ chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité,
+ conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître
+ et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de
+ lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre
+ ses vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut
+ réprimer; le saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de
+ triompher de ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute
+ perfection; sa vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une
+ préparation à la mort, où commence la vraie vie. Tel n'est point le
+ sage, dont les hautes vertus sont révérées après la mort comme pendant
+ la vie par la piété musulmane. Allah et Mahomet sont les guides de son
+ esprit, mais ces guides lui commandent de se conformer à la nature et,
+ s'il est fidèle à leurs préceptes, sa récompense sera dans leur
+ paradis toutes les jouissances terrestres portées au centuple. Le sage
+ donc contemple la nature et tout ce qui y participe; dans tout ce qui
+ émane d'elle, il voit une flamme divine et il croit à sa beauté et à
+ sa bonté première; s'il s'écarte de la foule des hommes, c'est pour
+ mieux communier dans l'immense nature, et s'il médite, c'est sur la
+ vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure. L'existence du sage est
+ donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il aspire à continuer après
+ la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la paix et l'harmonie, sans
+ excès ni lutte, pour jouir des voluptés supérieures dans l'infini
+ repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent dans la vie des moines
+ musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit est en repos. La tombe
+ sacrée ne projette pas son ombre sur les existences voisines et les
+ derviches qui m'entourent ne semblent connaître que la beauté du site
+ où les a placés le goût du fondateur de la tékié. Aussi le premier
+ d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les arbres proches devant la
+ vallée où l'ombre grandit. Une table est préparée; du raisin trempe
+ dans l'eau fraîche et de minuscules tasses sont pleines d'un café
+ odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le voile du soir s'étend sur
+ le fond de la vallée, que domine la tékié, lorsqu'un de mes
+ compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des jours passés,
+ entonne un air fier et mélancolique, que les autres reprennent en
+ choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais;
+ car Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière,
+ qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante
+ en lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix
+ contre le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote,
+ surnommé Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de
+ guerre des Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en
+ 1443, il quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les
+ Hongrois; par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père
+ gouvernait, Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le
+ Turc; les autres chefs de clans le reconnaissent comme général et
+ prince de la confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle
+ durant, il les mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale,
+ Kroia, est assiégée deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II,
+ mais il mène si bien la campagne que les armées turques sont affamées,
+ coupées de leurs communications; leurs détachements sont surpris;
+ elles doivent lever leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou
+ 1468, après vingt-cinq années de lutte interrompue par une seule
+ trêve, l'Albanie est libre et les clans fédérés. Mais lui mort, comme
+ les généraux d'Alexandre se partageaient son empire, les beys
+ lieutenants du prince Alexandre ne surent maintenir la confédération
+ albanaise et, comme une grande houle, la conquête musulmane submergea
+ le pays, convertit par la force la majorité des habitants et ferma à
+ l'Occident ce territoire, jadis tête de pont de la chrétienté au delà
+ de l'Adriatique.</p>
+
+ <p>Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord
+ de l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du
+ héros chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et
+ catholique, celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en
+ sa mémoire l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les
+ siècles qui ont passé ont entouré son histoire d'une légende si
+ populaire que, si l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir
+ qui en sera le plus fort ciment. Du passé si reculé de leur race
+ antique, l'épopée de Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme
+ populaire; c'est son étendard que l'Albanie autonome est allée
+ retrouver dans sa capitale de Kroia: le drapeau écarlate portant
+ l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a écarté la croix, Essad
+ Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais chacun d'eux l'a pris
+ comme le symbole vivant de la nation ressuscitée; et quand celle-ci
+ exprime tout son désir latent de liberté et veut incarner sa foi en
+ elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et digne, fier et triste
+ de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors l'inconscient
+ besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments qui animent
+ l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte:</p>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>O race de guerriers</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Enfants de Scanderbeg,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Arrachez, ô Albanais,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>La liberté de la Patrie.</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Assez d'esclavage,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>O pauvre Albanie,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>O frères, prenez le
+ fusil;</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Mort ou Liberté!</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Aujourd'hui arborons notre
+ drapeau,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Allons à la montagne;</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les pierres et les
+ rocs</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Nous gagnerons notre
+ liberté.</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>La vie pour nous n'est que
+ mensonge,</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Comme mensonge est notre
+ esclavage.</span><br>
+ <span style='margin-left: 2.5em;'>Comment pouvez-vous laisser
+ l'Albanie</span><br>
+ <span style='margin-left: 4.5em;'>Sans liberté?</span><br>
+
+
+ <p>Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que
+ possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la
+ seconde sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri
+ farouche: Mort ou Liberté!</p>
+
+ <p>L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur
+ cette note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et
+ le calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de
+ la tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias
+ et les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons
+ du soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici
+ l'heure du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam
+ avant la nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je
+ me fais, selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose,
+ d'après la coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre
+ dans un tronc aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois
+ même du cercueil.</p>
+
+ <p>Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie
+ au «Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je
+ leur souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu
+ en eux d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures
+ passées à la tékié des Becktachi.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_VI'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+ <h3>D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le
+ Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De Prienze
+ au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie: beys et
+ tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs rapports avec le
+ pouvoir.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ
+ dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et
+ celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre
+ à peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes
+ isolées. Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont
+ commencer dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein
+ air; aussi ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire
+ inhospitalier; à deux heures du matin, dans la cour de la demeure de
+ Derwisch bey, les chevaux sont sellés et l'escorte attend. La nuit est
+ fraîche et claire. La route est facile, elle suit le fond de la
+ vallée, qui monte lentement et sert journellement à atteindre les
+ terres qui des deux côtés de la rive sont partout cultivées; l'aurore
+ ne tarde pas à éclairer les sommets; les contreforts rocheux des
+ montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu la lumière descend les
+ pentes; le froid se fait plus vif au fond de la vallée, nous poussons
+ nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au pont sur le Scoumbi,
+ il est plein jour.</p>
+
+ <p>En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude
+ allongé qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de
+ montagne; nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes
+ apparaissent en larges traînées; dans la broussaille et dans les
+ pierres les chevaux cherchent leur passage, et tout en bas nous
+ apercevons le ruban clair de l'eau dont les méandres se détachent sur
+ le feuillage sombre des fonds; le long de son cours on aperçoit un
+ campement, des tentes et des ouvriers qui travaillent à la
+ construction d'une route; on m'apprend que ce sont des soldats
+ révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on a infligé comme
+ punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge entre El-Bassam
+ et Kouks.</p>
+
+ <p>A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un
+ méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après
+ une dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle
+ saison et offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du
+ pain de maïs au voyageur. Après une courte halte, nous continuons
+ notre route en longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du
+ fleuve; le sentier n'est pas dangereux, mais très mauvais par
+ endroits, et les méchantes montures que j'ai louées à El-Bassam
+ heurtent à chaque pas; bientôt la pluie, menaçante depuis quelques
+ heures, se met à tomber; aussi est-ce avec un plaisir extrême que nous
+ parvenons vers une heure et demie au village de Kouks, où nous
+ prendrons un peu de repos.</p>
+
+ <p>C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses
+ maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien
+ entretenues et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le
+ Scoumbi situé cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche
+ environ; mais elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux
+ qu'elle est impraticable et que chacun descend du village au fleuve à
+ travers champs au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie
+ administrative ottomane!</p>
+
+ <p>Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans
+ tardée; à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en
+ cet endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième
+ pile; tout le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs
+ gros blocs encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite
+ et nous devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est
+ aussi bas que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route
+ est complètement coupée.</p>
+
+ <p>C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous
+ quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui
+ sont venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon
+ drogman et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur
+ l'autre rive avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de
+ Kouks nous envoie. Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près
+ de l'eau sous des hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne,
+ nous ne voyons rien venir sur la route d'Okrida. La position devient
+ délicate; que faire dans ce village sans la moindre ressource? et si
+ nous attendons trop longtemps, quand arriverons-nous? Après maints
+ pourparlers, le mudir me fournit un âne, sur lequel on charge nos
+ bagages et que conduira un homme du pays. C'est tout ce que l'on peut
+ trouver ici; un souvarys, mon drogman et moi ferons la route à pied,
+ jusqu'à ce que nous rencontrions les gens d'Okrida. Mais tous ces
+ arrangements ont pris du temps et il est déjà cinq heures quand nous
+ partons.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un
+ de ses affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé
+ dans une gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque
+ côté, sur les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la
+ montagne et ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie
+ fine embrume la vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit
+ noire, on n'entend que le grondement du torrent au-dessous de nous et
+ le vent qui déferle dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle
+ et passe sur la forêt comme une vague immense qui ploie devant elle
+ toutes les branches; tous les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le
+ chemin de la crosse des fusils: la ligne qui sépare la route du
+ gouffre où roulent les eaux avec fracas est presque invisible; tout à
+ coup un premier éclair jaillit et nous laisse aveuglés, toute la gorge
+ tremble des échos du tonnerre; la pluie redouble et fait rage; pour se
+ donner courage, le souvarys chante un air du pays qui fait marquer le
+ pas.</p>
+
+ <p>A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt,
+ sur l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut
+ m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux
+ supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et
+ se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre
+ présence; un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri
+ d'appel, lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le
+ répète; le souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes
+ de la montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps
+ qu'il fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses
+ indications, nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe
+ le premier, moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en
+ étouffant nos pas et en rasant la montagne; comme les éclairs
+ illuminent par instants la vallée, nous cachons tout ce qui brille et
+ attire le regard. Nous avons dépassé la ligne du feu et au bout d'un
+ quart d'heure nous sommes déjà hors de portée; le camp disparaît au
+ tournant de la gorge, et déjà nous nous félicitons d'avoir passé sans
+ encombre, quand à un nouveau détour de la vallée étincelle un immense
+ brasier, où paraît rôtir quelque bête; sa flamme rougit une douzaine
+ de figures hâves et des corps paraissent étendus contre terre; avec
+ prudence nous glissons sans bruit sur la route; mais les appels
+ antérieurs ont donné l'éveil et le même cri prolongé et sinistre
+ retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La pluie s'arrête et
+ nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais les éclairs ont
+ cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans dire mot nous
+ suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de la route et
+ nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et angoissant
+ qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre ton, bref
+ et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de la
+ forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était
+ sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le
+ touchons et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et
+ épient les sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et
+ sous cette eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère.
+ Nous marchons un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il
+ faut reconnaître notre route, à pas étouffés toujours, car nous
+ gardons dans les yeux les reflets des visions ardentes.</p>
+
+ <p>Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons
+ qui apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout
+ paraît mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos
+ vêtements nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme
+ avec nos bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de
+ linge et, dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée
+ s'ouvre et présente un large fond plat où la rivière serpente; nous
+ continuons une heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons
+ dans les herbes; le souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en
+ vain nous regardons; on ne peut que tâter le sol; nous essayons de
+ faire de la lumière, mais le vent fait rage et nous en empêche; nous
+ tentons d'explorer les environs, mais mon drogman se jette, ce
+ faisant, dans un fossé rempli d'eau, d'où nous le tirons avec peine.
+ Il faut en prendre notre parti: la route est impossible à retrouver.
+ Et voici que l'orage redouble, une trombe s'abat sur nous et nous
+ aveugle. Aussi, les éclairs aidant, retournons-nous sur nos pas,
+ résolus à nous faire ouvrir une des maisons du village.</p>
+
+ <p>Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la
+ première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il
+ n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne
+ peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le
+ souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet,
+ un rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il
+ explique qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule
+ fenêtre tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix
+ d'homme se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien
+ nous sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin,
+ après maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas
+ d'hommes se font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage
+ avant d'ouvrir, nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on
+ allume des lumières; à la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du
+ bas s'ouvre devant un homme armé; on entre dans les écuries qui
+ tiennent le rez-de-chaussée; en haut de l'escalier qui monte au
+ premier et unique étage, d'autres hommes se tiennent et nous
+ observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans la chaumière,
+ la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs
+ sur la carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit
+ s'appeler Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés
+ sépare la pièce des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans
+ la première, où cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos
+ vêtements dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid;
+ aussitôt l'un d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le
+ café; le chef passe au haremlik et revient bientôt avec des chemises
+ et des pantalons de flanelle blanche pour nous permettre de faire
+ sécher nos vêtements; on entasse des tapis au coin de la cheminée et
+ nos hôtes nous confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui
+ avec le café finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons
+ ainsi la fatigue de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent
+ au sommeil; à côté de moi, un vieux paysan commence une interminable
+ prière qu'il bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en
+ baisant la terre à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et
+ s'endort.</p>
+
+ <p>Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction
+ quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le
+ rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide
+ porte cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier
+ étage que par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter
+ et qui permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres
+ comme des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier
+ étage; la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un
+ simple trou aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils
+ et des armes, dans les angles des ustensiles de ménage complètent
+ l'aspect de cette forteresse villageoise.</p>
+
+ <p>Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il
+ a mis à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent;
+ les bandes parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général
+ les demeures des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui
+ demande s'il est content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait
+ se plaindre de la vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent
+ largement pour sa nourriture et celle des siens et on l'a toujours
+ laissé ramasser en paix ses récoltes; il a une des meilleures maisons
+ du village et tous le considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme
+ d'autres paysans avec lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de
+ ne plus laisser pâturer dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des
+ événements du dehors; toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe
+ ici et les nouvelles avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents
+ a travaillé quelque temps à Constantinople et voici qu'une école vient
+ d'être ouverte au village avec un instituteur albanais volontaire.</p>
+
+ <p>Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements
+ et dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une
+ cigarette et buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à
+ terre on place une veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises
+ ardentes du bois qui crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur
+ les tapis et l'on n'entend bientôt plus dans la chaumière que le
+ souffle régulier des dormeurs.</p>
+
+ <p>Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous
+ sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des
+ autres bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi;
+ le temps est moins menaçant et nous décidons de partir de suite;
+ Kérine Karique me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre
+ de beaux raisins qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le
+ remercie de son hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la
+ vallée à travers des terres bien cultivées et un pays qui respire
+ l'abondance; quand nous allons atteindre le col qui fait communiquer
+ le versant de l'Adriatique et le bassin du Scoumbi avec le versant de
+ la mer Égée et du lac d'Okrida, la petite plaine où est bâti le
+ village de Prienze apparaît comme un damier où les cultures tapissent
+ la terre de leurs couleurs aux tonalités différentes.</p>
+
+ <p>Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille
+ mètres et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de
+ l'autre côté dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil
+ déchire les nues opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la
+ ville d'Okrida située juste en face sur l'autre rive; des montagnes
+ aux pentes droites baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac
+ et de toute part des forêts épaisses bornent la vue; c'est là,
+ paraît-il, à l'extrémité méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre,
+ celui de Saint-Naoum, accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la
+ montagne et les eaux, rien n'apparaît. Au nord du lac, au contraire,
+ une plaine prolonge celui-ci et le cadre montagneux est reporté assez
+ loin; c'est là que Struga est bâti sur le lac, à la sortie du Drin
+ noir, qui se fraye au nord un passage à travers les plus hautes
+ montagnes du pays pour arroser la vallée de Dibra et se jeter dans le
+ Drin blanc à Kukus, où j'ai été l'hôte du village pendant la première
+ partie de mon voyage.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement
+ par des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une
+ frontière naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout
+ cas, qui a passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa
+ largeur l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de
+ l'Albanie du Nord que j'ai décrite naguère dans <i>l'Albanie
+ inconnue</i>.</p>
+
+ <p>Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire
+ et héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de
+ tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys
+ sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des
+ métayers, commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un
+ intendant quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers
+ demi-libres, demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des
+ Albanais, comme ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits
+ propriétaires; c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est
+ très loin de comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus
+ grande partie; une petite propriété paysanne très solidement
+ constituée existe dans tout le pays, et elle est de plus en plus
+ importante quand on passe du sud au nord et de la mer à l'intérieur;
+ la montagne en favorise l'essor et la différence de religion dans le
+ sud en arrête l'extension. En Épire, la domination musulmane a eu le
+ même résultat social qu'en Vieille-Serbie: le musulman, qui est
+ toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est le plus souvent sur
+ les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire, et le peuple
+ orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance vers le
+ nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se
+ limite et la petite propriété musulmane s'accroît.</p>
+
+ <p>Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits
+ propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne
+ différaient des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des
+ progrès de la culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une
+ cordialité dans l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus;
+ ils vous offrent volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle
+ droit du foyer, du café, de l'eau fraîche,&mdash;respectueux qu'ils
+ sont tous des prescriptions antialcooliques de la loi
+ musulmane,&mdash;des plats d'oeufs pimentés, du pilaff, du pain fait
+ avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs terres, du raisin et
+ plus rarement des poires et des pêches; café, maïs et riz sont, avec
+ les produits de la basse-cour et les fruits, la base de leur
+ alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire
+ l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture
+ de tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme
+ animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes
+ occasions, aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte
+ le paysan vit de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le
+ respect de ce qu'il considère comme ses droits.</p>
+
+ <p>Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins
+ étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès
+ facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à
+ l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination
+ turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement
+ nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour
+ être souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents,
+ serviteurs obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute
+ l'action du pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine
+ circonspection et, dans les cas délicats, la Sublime Porte usait du
+ procédé d'exciter les uns contre les autres les éléments de la
+ population pour ne pas permettre une action concertée contre son
+ autorité; les monopoles, comme celui du tabac, étaient presque
+ inobservés partout; chaque paysan conservait ses armes dans sa
+ demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans la montagne,
+ les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le paiement de la
+ dîme et l'acceptation du service militaire.</p>
+
+ <p>Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité
+ gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité:
+ constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces
+ mots n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais
+ très pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte;
+ tolérant pour une religion différente, il lui serait insupportable
+ d'être soumis à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du
+ paysan turc et son fanatisme; son sang albanais le lui défend;
+ beaucoup d'entre eux ont l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui
+ depuis des siècles n'a eu aucun aliment et a besoin d'être
+ cultivée.</p>
+
+ <p>D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît
+ pas malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il
+ ne se plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose
+ l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les
+ montagnes de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la
+ mer Égée à la Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées,
+ tondues par la dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai
+ paysage de désolation et un désastre économique. Or l'Albanie
+ constitue en Europe la dernière réserve de forêts de l'ancienne
+ Turquie, et cette réserve est déjà fortement entamée. A la veille des
+ guerres balkaniques, le régime jeune-turc, avec un grand sens de
+ l'avenir, voulut défendre aux bestiaux l'accès de ces forêts; c'est
+ cette mesure qui causait une grande appréhension aux paysans. Ils me
+ disaient: «Nos terres sont en petite étendue dans nos vallées, nous
+ n'y avons pas assez de pâturages: si on nous interdit de laisser nos
+ bêtes paître dans les bois de nos montagnes, que faire? Il n'y a plus
+ qu'à les vendre». Exemple de répercussion des meilleures mesures!</p>
+
+ <p>En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de
+ stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement
+ ou qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa
+ nationalité, un gouvernement national albanais doit trouver en lui un
+ appui. C'est d'autres éléments que surgiront les difficultés.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_VII'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+ <h3>LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET
+ MONASTIR</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines || Struga
+ || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à Resna || La
+ ville de Resna || Monastir et son rôle dans les Balkans || La
+ rivalité des races || Les Albanais à Monastir || La colonie juive ||
+ Les Séphardims des Balkans et leur rivalité avec les juifs allemands
+ || Leurs rapports avec la France.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le
+ Serbe avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup
+ rejeté dans ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque
+ d'Épire et étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les
+ armées helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie
+ européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident,
+ en attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que
+ trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat
+ paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient
+ aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été
+ renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la
+ victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune
+ défaite?</p>
+
+ <p>Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou
+ lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir
+ et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au
+ détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes
+ ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais
+ visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient
+ dominer la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en
+ attendant de pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population
+ bulgare résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les
+ villes que dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense
+ est facilitée par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement
+ favoriser par des mesures arbitraires l'expansion de la race sur
+ laquelle il s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un
+ montagnard et non un citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre
+ de l'Albanie, se propose de suivre les marches albanaises et bulgares,
+ trouve-t-il les premières populations bulgares isolées au milieu d'une
+ campagne albanaise.</p>
+
+ <p>Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra,
+ tout élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne
+ rencontrait de Bulgares que dans la ville de Struga; la route de
+ Durazzo et d'El-Bassam contourne le nord du lac d'Okrida en descendant
+ du col de Cafa Sane et traverse une région bien cultivée, plantée
+ d'énormes châtaigniers; séparée du lac par quelques marécages, Struga
+ allonge ses maisons le long du Drin dont les eaux abondantes sortent
+ du lac d'Okrida et se précipitent vers le nord.</p>
+
+ <p>Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga;
+ des maisons délabrées, des masures informes abritent une population
+ pauvre, où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné;
+ sous le régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage
+ d'une méchante construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté
+ c'est le han de la ville dont les vitres brisées par l'orage des jours
+ passés sont remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan
+ a rafraîchi si fort la température en ce début de septembre, et nous
+ sommes d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons
+ nous chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de
+ mieux, au milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du
+ charbon de bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés,
+ d'ouvrir les fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu
+ et l'eau qui tombe avec rage.</p>
+
+ <p>La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats:
+ elle accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés
+ à l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même
+ huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays;
+ seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et
+ délicieux.</p>
+
+ <p>Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près
+ d'accord avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage
+ entre les deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que
+ l'autre, et la campagne qui l'entoure est entièrement albanaise
+ jusqu'à Okrida; les Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord
+ du lac plus vite que les montagnes du sud; là le monastère de Sveti
+ Naoum (Saint-Naoum) appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le
+ centre de défense le plus important de la nationalité bulgare; comme
+ partout dans les régions disputées des Balkans, ces temples de
+ religion sont des forteresses nationales; leur histoire est une
+ histoire de lutte, de conservation et de préparation; aux jours
+ d'activité, ils offrent aux défenseurs de la nationalité, des concours
+ et des appuis; aux jours sombres, des refuges.</p>
+
+ <p>Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes
+ boisées, ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point
+ s'étonner de voir sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens
+ slaves trouvent abri et repos; si le plus grand est celui de
+ Saint-Naoum, situé exactement vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à
+ six heures de barque environ, une suite d'abbayes bulgares plus
+ modestes jalonnent la rive est du lac; en partant de Struga, Sveti
+ Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa porte ouverte en plein
+ rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit; il domine la route qui
+ longe le lac et semble un poste d'observation plutôt qu'un monastère;
+ en cet endroit, la montagne avance vers le lac un éperon de roc qui
+ sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit sur le flanc ouest
+ et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur, commande la route
+ d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de la ville
+ d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions plus
+ vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne; plus
+ au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme les
+ fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud du
+ lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux du
+ voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales
+ balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis
+ entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé
+ Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le
+ premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route
+ de Resna.</p>
+
+ <p>De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare
+ est demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine
+ de cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant
+ marécageux; quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par
+ l'eau; l'ouragan des jours passés a causé une véritable inondation, et
+ ce qui en subsiste empêche presque les communications. La voirie n'est
+ pas seule défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font
+ d'Okrida la ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un
+ trop mauvais souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de
+ Struga, elle se détache sur un fond de noires montagnes; au premier
+ plan, les roseaux du bord, des bandes de canards sauvages, des barques
+ de pêcheurs composent une vision animée; vue de la route de Resna,
+ elle apparaît au milieu de la verdure, entre deux petites collines qui
+ supportent, l'une, les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses
+ minarets et ses arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout
+ proche, et dans la lumière du matin le tableau n'est pas sans
+ charme.</p>
+
+ <p>A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan
+ bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de
+ maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas,
+ pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de
+ Vallona et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs
+ s'offraient partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui
+ couvrent la campagne ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu
+ de terres à blé qu'est bâti le premier village bulgare que je
+ rencontre depuis l'Adriatique: c'est Kussly (Kosel sur la carte
+ autrichienne).</p>
+
+ <p>Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le
+ long de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de
+ la moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes
+ surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses,
+ des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de
+ faucher et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du
+ village, dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des
+ collines, des femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres
+ voitures; ce sont les premières dont je vois le visage, depuis les
+ catholiques de Mirditie dans l'Albanie du Nord; elles portent le
+ costume bulgare et l'une d'elles, une jeune villageoise aux traits
+ assez fins, vêtue du corsage traditionnel aux larges manches et d'une
+ jupe blanche brodée, file sa quenouille, en s'appuyant à une des
+ voitures chargées de moissons. A quelques pas de là, une odeur de
+ soufre très forte me prend à la gorge; j'interroge et l'on me montre
+ sur la montagne proche des sources sulfureuses très riches, paraît-il,
+ où les gens du pays viennent se baigner, lieu prédestiné pour une
+ ville d'eau des Balkans futurs.</p>
+
+ <p>Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna;
+ la route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le
+ nord, puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et
+ bientôt atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins
+ sauvage et encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce
+ dernier l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions
+ qui sépare la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de
+ cette plaine et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un
+ bourg analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves,
+ de Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares,
+ plusieurs parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont
+ nés dans cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que
+ je rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi
+ le lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour
+ lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient
+ d'ouvrir ici même une école, et tout est encore en fête quand je
+ traverse les rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe
+ rappellent l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits
+ superbes, des melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur
+ qui les obtient à bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le
+ long des boutiques ou sous des hangars, les unes allant à Okrida, la
+ plupart, comme la nôtre, se rendant à Monastir; c'est un lieu de
+ passage très fréquenté et placé à peu près à égale distance de ces
+ deux villes; aussi les voyageurs coupent-ils habituellement ce voyage
+ d'une dizaine d'heures par un arrêt et un déjeuner à Resna.</p>
+
+ <p>Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet
+ un trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de
+ voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit
+ pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée
+ par le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent
+ tous se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous
+ parvenons en vue de Monastir.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit
+ ses maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la
+ vallée; au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine
+ de kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses
+ rivières et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des
+ plus habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des
+ torrents qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages
+ se succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine
+ longitudinale et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé
+ ses maisons qui abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille
+ habitants.</p>
+
+ <p>Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et
+ plus hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble
+ ne pas vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine
+ de l'est; les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour
+ détachent leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits;
+ vue de loin, la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y
+ pénètre, il s'aperçoit que la première impression n'était pas
+ fausse.</p>
+
+ <p>Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues
+ bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se
+ traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque
+ commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle
+ est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la
+ chaussée étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent;
+ les boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des
+ intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en
+ pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux
+ ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins
+ grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la
+ rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont
+ accaparé ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur
+ et quelques autres.</p>
+
+ <p>Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très
+ intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend
+ vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des
+ races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités
+ qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.</p>
+
+ <p>Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans
+ pour y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la
+ ville de Monastir; elle est située à peu près au milieu de la
+ péninsule et se trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine
+ centrale; reliée par une voie ferrée à Salonique, elle y envoie
+ facilement tous les produits agricoles des riches plaines et collines
+ qui l'entourent et en reçoit en échange les articles fabriqués à bas
+ prix qu'elle répartit dans le pays environnant; Monastir est donc un
+ lieu d'échanges de premier ordre; le rayon d'action de cette place
+ commerciale s'étendait au sud vers Kastoria, au nord vers Gostivar, à
+ l'ouest vers Okrida et Koritza et par là vers l'Albanie; de Monastir
+ part un réseau de routes plus ou moins bien entretenues, mais enfin
+ suffisantes pour permettre un roulage intense et un trafic important.
+ La nouvelle délimitation des territoires va sans doute lui faire
+ perdre une partie de ses débouchés; il y a peu de chances que
+ l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des relations suivies
+ avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront en Grèce dont
+ elles dépendent; une crise commerciale est donc possible; mais elle ne
+ peut être que passagère: trois facteurs en effet travailleront à un
+ développement nouveau de la ville; avec la défaite turque s'en est
+ allé le principe de désordre et d'insécurité qui empêchait le
+ développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de penser que les
+ Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et travailleurs
+ infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les richesses qu'il
+ peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de céréales et de
+ fruits que Monastir va devenir.</p>
+
+ <p>D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu
+ de passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne
+ longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant
+ Athènes à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub,
+ et par laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant
+ la communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à
+ Monastir la ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville
+ comme centre commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus
+ encore le jour où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à
+ Okrida-Durazzo, faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de
+ jonction, au centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et
+ la ligne transversale.</p>
+
+ <p>De même que cette situation géographique explique la valeur
+ économique de la cité, de même elle rend compte de la diversité des
+ races qui la peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont
+ peuplées par un mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en
+ compte, à la fois, un nombre aussi grand avec un équilibre aussi
+ parfait entre les divers éléments: la conquête serbe a naturellement
+ affaibli l'élément turc et surtout albanais et accru l'élément serbe
+ en convertissant au «serbisme» d'autres éléments slaves; l'état
+ présent est instable et il faut attendre quelques années pour voir
+ s'établir un ordre de choses nouveau; mais, à la veille de la guerre,
+ de bons esprits de divers camps m'indiquaient sur place la situation
+ des races par la répartition suivante: un cinquième de la population
+ pouvait être turc, un cinquième bulgare, un peu moins d'un cinquième
+ grec et valaque, un dixième, avec propension à l'accroissement,
+ albanais, un peu moins d'un dixième juif, le reste serbe, étranger,
+ fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans un microcosme, Monastir
+ présentait le tableau réduit mais presque exact de la Turquie d'Europe
+ d'hier; le centre de la péninsule absorbait en lui une proportion
+ presque égale de toutes les races qui l'habitaient et qui semblaient
+ pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.</p>
+
+ <p>Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux
+ et les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une
+ continuelle rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui
+ d'Union et Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des
+ travaux publics du vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim
+ bey.</p>
+
+ <p>Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier
+ club et j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes
+ officiers, qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du
+ gouvernement et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes
+ impressions, de savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand
+ je rappelle quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en
+ Albanie, ce sont presque des éclats de colère; rien n'est moins
+ semblable à la placidité turque.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte
+ environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante
+ de tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et
+ de Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme
+ celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle
+ est par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim»,
+ comme on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches:
+ les «Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle,
+ au moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le
+ sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs
+ allemands, venus de Russie et de l'Europe centrale.</p>
+
+ <p>Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent
+ à Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de
+ la population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place,
+ comme je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent
+ aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe
+ d'abord par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la
+ colonie est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais
+ un groupe allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des
+ chefs actifs, tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste
+ Jacobson. De Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le
+ nombre des juifs est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu
+ près également en espagnols et allemands, ces derniers descendant de
+ Roumanie, où l'on sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est
+ accumulée dans toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste
+ entièrement dans la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y
+ est infime: une communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch,
+ Pirot, Kragujevats peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le
+ sionisme est très en faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à
+ cet égard le Dr Alkalai; mais ils sont sionistes pour les autres,
+ c'est-à-dire pour leurs coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes
+ qui estiment fort hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne
+ frontière passe au nord de la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la
+ Dalmatie, de là elle traverse le nord de l'Italie et de l'Espagne,
+ laissant ces deux pays, comme la Méditerranée entière, dans la zone
+ espagnole.</p>
+
+ <p>Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone
+ des «Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre.
+ De leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles
+ de Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles
+ d'Uskub et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de
+ Salonique, est grecque.</p>
+
+ <p>A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est
+ infime et sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux
+ journaux, le Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et
+ <i>l'Aurore</i>, dirigée par M. Sciuto, ancien juif espagnol de
+ Salonique et passé à l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de
+ toute manière par les sionistes de l'Europe centrale et les
+ organisations israélites d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur
+ tentative est restée jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs
+ espagnols de ces deux villes se défient beaucoup de tout ce qui porte
+ la marque du judaïsme allemand ou du sionisme; un des notables de la
+ colonie séphardim me dit: «Vous ne savez pas assez en France la
+ différence qui existe entre nous et les Achkenazims: nous avons une
+ langue différente, le judéo-espagnol<a name='FNanchor_3_3'></a><a
+ href='#Footnote_3_3'><sup>[3]</sup></a> et, comme langue seconde, le
+ français, alors qu'eux parient le judéo-allemand et l'allemand; notre
+ prononciation de l'hébreu n'est pas la même que la leur: ainsi nous
+ prononçons <i>Kascher</i> et eux <i>Koscher</i>; ils sont plus
+ traditionalistes, plus observateurs peut-être des préceptes de la
+ religion que nous, plus nationalistes juifs surtout; nous, au
+ contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit et des
+ moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au
+ nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons
+ pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons
+ même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.
+ D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,
+ alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des
+ conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les
+ seuls qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs;
+ voyez ici, à Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les
+ fonctionnaires des administrations publiques ottomanes; la grande
+ majorité est turque, quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares
+ sont ceux d'autres nationalités; nous avons toujours apporté notre
+ concours à la Porte, qui comptait sur nous; nous sommes partisans de
+ l'assimilation au pays où nous habitons; nous faisions apprendre le
+ turc à nos enfants, nous sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu
+ la langue de la famille, de travailler à nous isoler dans un royaume
+ juif ou dans un nationalisme juif; le firman du sultan Abdul-Medjid,
+ du 6 novembre 1840, accordait protection et défense à la nation juive
+ dans l'Empire ottoman, le «haham bachi» ou grand rabbin la
+ représentait auprès de la Sublime Porte; cette situation
+ traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi
+ étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la
+ patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le
+ plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»</p>
+
+ <p>Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou
+ «maamins»<a name='FNanchor_4_4'></a><a href=
+ '#Footnote_4_4'><sup>[4]</sup></a> ont eu et ont encore une influence
+ marquée dans le Comité Union et Progrès; parmi les premiers, on me
+ cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi, etc.: parmi les seconds Djavid bey,
+ le plus célèbre, Dr Nazim, Osman Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.</p>
+
+ <p>Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté
+ d'eux, existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent
+ n'émigre pas: on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne,
+ de Galicie et de Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays
+ soit inhospitaliers, soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin,
+ Cologne, d'où les plus remarquables passent à Paris ou à Londres; mais
+ le grand courant qui entraîne la masse la déverse en Amérique au nord
+ et au sud, aux États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine.
+ Jusqu'aux guerres de 1912-13, au contraire, aucune émigration
+ n'entraînait les juifs espagnols de Monastir et de Salonique hors de
+ chez eux, si ce n'est quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou
+ l'Égypte; cependant la plupart d'entre eux sont de très petites gens;
+ s'il en est qui remplissent des emplois publics ou exercent les
+ professions de banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable
+ travaille manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine,
+ etc.; il suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles
+ de Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués
+ sous le terme de commerçants.</p>
+
+ <p>D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre
+ compte de la pauvreté de cette population juive: la communauté
+ s'impose elle-même et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital;
+ voici les résultats qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites
+ inscrits à la communauté, 20 000 environ sont dans la misère et la
+ communauté doit les secourir; 20 000 sont pauvres; 28 000 ont un
+ revenu trop faible pour être taxés: la commission chargée de l'impôt
+ le calcule, en effet, soit à raison de 1/8 p. 100 du capital présumé,
+ soit, pour ceux exerçant une profession n'exigeant pas de capital,
+ mais gagnant plus de 6 livres par mois, à raison d'un capital supposé,
+ correspondant au revenu gagné capitalisé à 12 p. 100. Lorsque l'impôt
+ ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres, il n'est pas dû. Or il
+ n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800 redevables de 25 à
+ 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200 environ seulement
+ payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85 livres turques.
+ Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des appréciations
+ sévères, car elle est nommée par le Conseil communal qu'élisent les
+ seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la
+ communauté.</p>
+
+ <p>Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence
+ de ces communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à
+ Salonique, comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi,
+ dans une mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs
+ espagnols, par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des
+ disciples de la langue française et de la culture latine; ils sont
+ sans doute encore fort ignorants, mais leur instruction se développe
+ vite; les écoles de toute nature et de toute origine sont, à
+ Salonique, remplies par leurs fils; or, aussitôt que le juif espagnol
+ de Monastir ou de Salonique, de Smyrne ou de Constantinople ne se
+ contente plus du judéo-espagnol qu'il apprend au foyer, ou de l'hébreu
+ qu'on enseigne à l'école rabbinique, c'est le français qu'il veut
+ connaître; cette connaissance, en effet, répond à la culture latine de
+ l'élite qu'il imite, et d'autre part, la langue qu'on lui demandera de
+ savoir à l'administration des postes ou de la régie, au konak, au
+ chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique, au port, partout en
+ un mot, c'est le français.</p>
+
+ <p>Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette
+ situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre
+ compte dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions
+ oublier que si l'on veut caractériser les tendances générales de la
+ population juive d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les
+ juifs allemands et les sionistes, dont les centres s'étendent de la
+ Roumanie à la Pologne et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des
+ protagonistes de la culture allemande et des propagateurs de la langue
+ et, par voie de conséquence, des intérêts allemands; les juifs
+ espagnols sont des adeptes de la culture et de la civilisation latines
+ et, à l'heure présente, des disciples de la langue française.
+ C'étaient ces derniers qui par Monastir et Uskub auraient pris place
+ dans les centres commerciaux d'Albanie; le cours des événements
+ changera peut-être le sens de ce courant; ce ne serait pas le seul cas
+ où l'influence des puissances de l'Europe centrale remplacerait
+ l'influence française dans les parties détachées de l'ancienne
+ Turquie.</p>
+ <br>
+ <br>
+ <a name='Footnote_3_3'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_3_3'><sup>[3]</sup></a> C'est le
+ judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des trois
+ premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle: Ribbi
+ Chelomon Israch.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_4_4'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_4_4'><sup>[4]</sup></a> Les Donmehs sont des
+ judéo-espagnols presque tous de Salonique, Andrinople et Monastir,
+ disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se convertit à l'islamisme à la
+ fin du XVIIe siècle; ils forment, paraît-il, une secte musulmane
+ d'une dizaine de mille âmes, dont les adeptes ne se marieraient
+ qu'entre eux.</p>
+ </div>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_VIII'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+ <h3>LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De
+ Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne Bukova
+ et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem || La grande
+ tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La plaine d'Uskub ||
+ Les tchiflick albanais de Bardoftza et de Tatalidza || Uskub et son
+ histoire récente || La tragédie balkanique et les Albanais.</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est,
+ continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la
+ Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente,
+ quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la
+ vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées
+ et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et
+ Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade.
+ L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre
+ le grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et
+ Serbes se disputent le sol.</p>
+
+ <p>Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en
+ voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important,
+ Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du
+ matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée
+ et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le
+ nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de
+ soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux
+ officiers à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés,
+ marchant d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon
+ air; il présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des
+ officiers qui les tiennent en main.</p>
+
+ <p>Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et
+ plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont
+ bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas
+ atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte
+ autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on
+ moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les
+ gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des
+ paysannes bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux,
+ dures au travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner
+ par un cheval qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est
+ grand producteur de blé et presque partout la terre est cultivée, mais
+ seulement près de la route et des villages; la montagne est inculte,
+ quelques maigres broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont
+ rares.</p>
+
+ <p>L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des
+ terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne
+ peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs
+ bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze
+ heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent,
+ disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs
+ dans cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a
+ pas ou il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers;
+ ces paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont
+ généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de
+ bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies
+ naturelles de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes,
+ ils préfèrent y renoncer.</p>
+
+ <p>Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines,
+ nous redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez
+ large vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant
+ le lever du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers
+ rayons illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de
+ mon escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant
+ le presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky,
+ l'archimandrite et les principaux Bulgares m'attendent et me
+ reçoivent. Une chambre fort convenable est préparée au presbytère et,
+ avec les notables de l'endroit, je m'entretiens de la situation du
+ pays.</p>
+
+ <p>Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts
+ sont turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six
+ seulement étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces
+ Valaques sont des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et
+ connaissent cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en
+ famille. Les Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et
+ d'organisation: alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à
+ Krchevo deux écoles primaires bulgares et trois classes de gymnase
+ avec dix professeurs. Le bourg est en effet le siège d'une métropolie
+ exarque, depuis que l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence,
+ et il est visible que c'est l'évêché qui est le centre d'action et de
+ lutte. Il n'est pas exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe
+ bulgare, dépendant de l'exarque de Constantinople, était et demeurera
+ une milice, dont il faut chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce
+ clergé forme une hiérarchie fortement constituée dont les degrés sont
+ les suivants: le chef suprême est l'exarque, qui nomme tous les
+ évêques et de qui ceux-ci dépendent directement; il n'y a pas
+ d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous ont le titre de
+ métropolite, et si on les divise en deux classes, cette division n'a
+ d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première classe sont
+ ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à Uskub,
+ Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se trouvent à
+ Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant sa
+ résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à
+ l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des
+ Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté
+ serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution
+ et les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et
+ délicates questions qui puissent se poser.</p>
+
+ <p>Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des
+ remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le
+ titre d'<i>episcopus</i>; les autres sont aidés par des économes,
+ comme l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par
+ les archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur
+ dépendance sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et
+ les prêtres ayant le titre de <i>seculari</i>. Tout ce clergé est
+ formé soit au séminaire principal de Chichly à Péra, soit au séminaire
+ d'Uskub, soit au séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui
+ de Constantinople.</p>
+
+ <p>Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent
+ le rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les
+ idées qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à
+ poursuivre une action politique.</p>
+
+ <p>Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de
+ Turcs, comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée
+ de Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout
+ observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se
+ disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à
+ la Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste
+ bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée
+ d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section
+ bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait
+ nettement au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous,
+ socialistes et syndicats à tendances socialistes, partisans de
+ l'autonomie, opposés à la séparation d'avec la Turquie et au
+ nationalisme; les ouvriers bulgares se groupent de plus en plus en
+ syndicats dans les centres importants et nous travaillons à les
+ entraîner dans la voie des luttes sociales et à réaliser sur ce
+ terrain la fédération des divers groupements ouvriers nationaux.»
+ Sandanski et le député démocrate de Salonique, M. Vlakoff, chefs du
+ «parti du peuple», continuateurs de l'organisation intérieure bulgare
+ de Delscheff, après l'insurrection de 1903, avaient comme mot d'ordre:
+ la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus par les Turcs, appuyés par les
+ socialistes, les démocrates prenaient, à la veille des guerres, un
+ développement assez rapide; redoutés et haïs par les Bulgares de
+ l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le consul général de
+ Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux Jeunes-Turcs, de
+ criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de la Bulgarie,
+ parce qu'ils n'y pouvaient entrer.</p>
+
+ <p>En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et
+ l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement
+ à la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque
+ sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction
+ du général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du
+ groupe révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient
+ des organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la
+ Bulgarie; des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club
+ de Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia.</p>
+
+ <p>Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans,
+ c'est de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui
+ ces partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches
+ albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers;
+ mais ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à
+ s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et
+ démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet
+ de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette
+ région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le
+ vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils
+ étaient presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation
+ intérieure. C'est que dans cette région domine un des deux éléments
+ sociaux qui forment l'armature des partis nationalistes bulgares,
+ partisans du rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute
+ la bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes,
+ étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont
+ pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs
+ amis, parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en
+ Bulgarie, et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans
+ toute cette région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se
+ groupent autour d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout
+ poursuivait sa propagande bulgare.</p>
+
+ <p>Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est
+ d'autant plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique
+ sur lequel ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves
+ incultes, dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à
+ la suite d'une intense propagande du royaume.</p>
+
+ <p>Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible
+ que tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et
+ de ses représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies
+ pour la Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des
+ doléances contre tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien
+ résolus à tout faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur
+ rattachement à la grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les
+ yeux. Un instant leur rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et
+ quelle stupeur! Du dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des
+ fautes des gouvernements et des exigences des grandes puissances.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore
+ installé de village, la situation change complètement à partir de
+ Krchevo; la raison en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est
+ située à la hauteur de Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je
+ vais suivre, est à peu près parallèle à la vallée de Dibra, où coule
+ le Drin noir; de l'une à l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de
+ 35 à 45 kilomètres; Dibra n'est séparé d'où je suis que par une chaîne
+ de 1 200 mètres d'altitude au maximum, un peu plus au nord, qui
+ s'épanouit, s'élargit et s'élève; deux sentiers suivent, l'un, au sud,
+ le cours de l'Ibrova, qui prend sa source à quelques kilomètres de
+ Dibra et passe non loin de Krchevo, et l'autre, au nord, le cours de
+ deux affluents du Drin noir et du Vardar, dont les eaux s'écoulent de
+ chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi ligne de partage des eaux
+ entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages rendent l'infiltration
+ facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée et de ses montagnes a
+ déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout le long de la route
+ que je suis.</p>
+
+ <p>Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la
+ vallée du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage
+ est rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés
+ lentement.</p>
+
+ <p>De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit
+ heures de cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de
+ Krchevo, au pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une
+ peine infinie des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de
+ gendarmerie Azim Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons
+ en effet des lieux qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova
+ dresse à 1 400 mètres environ un large plateau couvert de cailloux et
+ de broussailles, éloigné de tout grand centre, séparé par une longue
+ suite de chaînes des plaines de Macédoine et n'ayant d'autre
+ communication naturelle que la vallée de Vardar à une douzaine de
+ kilomètres au nord; aussi, au beau temps des grandes insurrections
+ macédoniennes, était-ce ici le quartier général des révolutionnaires
+ bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir les pourchasser
+ qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.</p>
+
+ <p>Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la
+ montagne; c'est un désert de roche où je range mon escorte; les
+ silhouettes se découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large
+ et profond pli de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la
+ vallée de Dibra, coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau
+ et mes souvarys, par habitude, rectifient la position, se divisent en
+ peloton d'avant, d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le
+ fusil sur la crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille
+ plis, où les broussailles assez épaisses par endroits et une herbe
+ courte donnent aux bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux
+ choisi en vérité que ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires,
+ et il n'est pas étonnant que le repaire bulgare ait rempli
+ merveilleusement son rôle.</p>
+
+ <p>Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été
+ repoussés pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La
+ montagne Bukova est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo
+ et Gostivar, un seul village est encore bulgare, tous les autres sont
+ albanais; autour de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je
+ croise quelques hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers
+ la vallée de Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais
+ pittoresque; une petite rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar
+ bondit de roche en roche, forme des cascades, entretient une Agréable
+ fraîcheur sous les beaux Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la
+ descente quelques maisons sont construites le long du torrent; ce sont
+ des Albanais qui nous y offrent l'hospitalité; le chemin devient
+ route, suit la rivière; les terres cultivées donnent un maïs superbe
+ et du blé en abondance, qui n'est pas encore partout fauché; sur la
+ route, ce sont encore des Albanais que nous croisons.</p>
+
+ <p>L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la
+ suit à pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de
+ trouver une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement
+ voilée; mais la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus
+ loin un terrain où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie
+ épaisse résiste à tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval
+ et la femme face au fossé de la route et, tout en tenant la bête par
+ la tête, à se placer entre elle et nous; nous passons sans paraître
+ les voir, selon le mot d'ordre; à quelques pas je les photographie,
+ mais c'est sans qu'il s'en doute que je commets ce qu'il regarderait
+ comme un attentat à l'honneur féminin.</p>
+
+ <p>Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent
+ le Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans
+ la plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis
+ quelques années un centre important presque entièrement albanais; les
+ neuf dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec
+ quelques Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large
+ pont de bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses
+ ombrages et des arbres de belle venue entourent toutes les maisons;
+ aussi, malgré l'aspect assez misérable des masures, la bourgade
+ a-t-elle un caractère assez plaisant; à la tombée du jour, nous
+ croisons plusieurs Albanaises sévèrement encloses dans des robes
+ noires et des voiles blancs qui leur ceignent la tête et la figure et
+ tombent jusqu'aux genoux.</p>
+
+ <p>Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey
+ le plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands
+ propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux
+ Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey,
+ est au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison
+ est près de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de
+ village: c'est un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de
+ tuiles, les fenêtres tout ordinaires; si banale est l'habitation,
+ singulièrement typique est l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en
+ personne et son fils Azam bey.</p>
+
+ <p>Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges
+ reculés: il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et
+ droite taille avec fierté; son corps resté mince donne une singulière
+ impression d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur
+ ce grand corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de
+ ses yeux noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu
+ d'une grande robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il
+ s'enveloppe dans un manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur
+ le banc où il est assis; les pieds restent nus, et un turban blanc
+ noué autour de la tête termine la silhouette étrange. Les mains
+ tiennent un chapelet aux grains énormes et le font couler entre les
+ doigts. C'est toute l'Albanie d'autrefois qu'on croit voir en cet
+ homme, l'Albanie ardente et sauvage, primitive et rude, ne connaissant
+ que ses coutumes, les défendant âprement et capable en tout d'une
+ vigueur singulière.</p>
+
+ <p>A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey
+ d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la
+ civilisation gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque,
+ la couleur locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent
+ les traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston
+ fripé et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut
+ laisser un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais
+ le font souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et
+ dans cet accoutrement il figure le progrès.</p>
+
+ <p>Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la
+ fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large
+ vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse:
+ blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout
+ pousse en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité
+ de ceux de la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et
+ de Dibra, qui est éloigné de douze heures<a name='FNanchor_5_5'></a><a
+ href='#Footnote_5_5'><sup>[5]</sup></a>, se groupent à Gostivar et
+ s'expédient sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de
+ 20 à 23 piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres<a
+ name='FNanchor_6_6'></a><a href='#Footnote_6_6'><sup>[6]</sup></a>;
+ aussi tous les beys attendent-ils avec impatience la construction du
+ petit chemin de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier
+ Uskub à Kalkandelem et Gostivar.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à
+ Kalkandelem ne sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus
+ rectiligne pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du
+ Vardar entre deux rangées de collines. C'est dans une voiture du pays
+ que je franchis cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée
+ d'une bâche percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre
+ roues; au grand trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit
+ tombante, à Kalkandelem ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la
+ grande tékié des Becktachi, située à dix minutes de la ville, où une
+ large hospitalité nous est réservée.</p>
+
+ <p>Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour
+ toute l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du
+ passé, nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi
+ jouaient un grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis
+ parmi eux. Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre
+ national albanais, la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une
+ importance considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer,
+ d'autant que les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont
+ tombées sous la même domination; sans doute le centre va émigrer vers
+ El-Bassam, d'où il pourra diriger les grandes tékiés du sud de
+ l'Albanie chez les Toscs, dont les terres et les richesses sont des
+ plus importantes.</p>
+
+ <p>Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un
+ d'eux est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux,
+ un sert d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les
+ tombeaux de saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des
+ derviches. Le chef est absent; son remplaçant est un derviche
+ vénérable, dont la barbe de fleuve couvre de sa blancheur toute la
+ poitrine; il porte un pantalon à l'européenne serré dans une large
+ ceinture, où sont passés pistolets et poignards; une chemise de
+ flanelle grise et un long gilet de laine complètent son habillement.
+ Les autres derviches, tous albanais, qui travaillent aux récoltes ont
+ l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié est administrée par un bey,
+ économe du monastère, que j'ai rencontré au congrès albanais
+ d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent, au point de vue
+ temporel, qui prend soin des terres et des produits, et en assure la
+ vente.</p>
+
+ <p>Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande
+ pièce du premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure;
+ le long des portiques courent des branches de vigne et pendent de
+ beaux raisins dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et,
+ autour de chacun d'eux, un jeu de planches supporte des vases de
+ toutes dimensions où des fleurs mettent les coloris les plus variés;
+ le soir tombe; dans l'atmosphère paisible, les dernières clartés du
+ soleil rougissent de légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum
+ des fleurs du portique monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des
+ foins qu'on a coupés autour de la tékié se mêle à la senteur des
+ roses, des héliotropes de l'herbe que l'on vient d'arroser et de mille
+ plantes odoriférantes. Dans la vaste chambre, des boiseries et une
+ banquette courent tout autour des murs; à terre a été préparé un
+ matelas et des draps recouverts d'étoffes de soie aux couleurs vives;
+ c'est ici que je vais passer la nuit, quand nous aurons dîné. Le bey
+ fait apporter une table et m'invite à apprécier l'excellence de la
+ cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une soupe où trempent
+ des viandes diverses, des canards rôtis, des aubergines fort bien
+ apprêtées et des poires; je le félicite sur la perfection des mets et
+ lui dis en riant qu'il n'y a que dans les monastères qu'on puisse
+ manger convenablement dans les Balkans, opinion à laquelle il se range
+ aussitôt.</p>
+
+ <p>Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre;
+ la plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule
+ dans le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue
+ leurs produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont
+ accroupies à terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant
+ elles sur un grand linge à même le sol; elles se rangent par
+ spécialités; voici celles qui vendent des étoffes filées et brodées à
+ la main, des mouchoirs, des voiles, des turbans, des gilets, des
+ chemises de laine blanche, des serviettes; celles-ci ont de beaux
+ boléros albanais tissés d'or, de fabrication ancienne, dont elles se
+ défont; d'autres apportent les produits de leurs champs, des fruits de
+ toute sorte, des poires, des raisins, des melons, des pastèques; dans
+ un angle de la grande place c'est le marché du blé, des haricots et de
+ la farine; ailleurs, l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage
+ courant que des colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce
+ sont tous les objets utiles à la culture; là, les armes et les
+ couteaux, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui, la pacotille de
+ l'Europe centrale ou les beaux pistolets de cuivre incrusté.</p>
+
+ <p>Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des
+ environs, venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont
+ des conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on
+ s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non
+ sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;
+ sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés,
+ et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la
+ plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.</p>
+
+ <p>Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et
+ enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir
+ leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à
+ l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part.
+ Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes
+ l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe.
+ Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais
+ svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux
+ vêtements de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont
+ les immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée
+ d'un fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune,
+ jeunes Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des
+ colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet
+ brodé, tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient
+ sous le clair et doux soleil de septembre.</p>
+
+ <p>La variété des types montre la diversité des nationalités qui
+ habitent la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis
+ le terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville;
+ à Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des
+ guerres, 3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un
+ club y avait été organisé sous le nom de Club international, mais il
+ était devenu de fait albanais; d'après les renseignements recueillis
+ ici, sur 100 villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de
+ Kalkandelem, 68 sont albanais, le reste bulgare et serbe, surtout
+ bulgare; dans la région de Gostivar, sur 60 villages, 40 sont
+ albanais, le reste bulgare et quelques-uns serbes; depuis dix ans les
+ Albanais ont fait des progrès incessants et les Slaves ont usé leurs
+ forces à lutter entre eux.</p>
+
+ <p>Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du
+ «bulgarisme» au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette
+ vallée du Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les
+ nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à
+ l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes
+ chances pour que la domination serbe, dans cette partie de la
+ Macédoine jusqu'au fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans
+ autres obstacles que ceux que pourront lui créer les Albanais
+ descendant de leur montagne.</p>
+
+ <p>De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des
+ Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des
+ guerres étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même
+ c'est le couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare;
+ ce monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres
+ la vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux
+ minérales y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.</p>
+
+ <p>C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans
+ tout ce voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs
+ champs, et on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays
+ sagement administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes,
+ tout pousse en abondance et en force. La tranquillité assurée, des
+ moyens commodes de circulation établis permettront une mise en valeur
+ remarquable de ces terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de
+ circulation sont constitués par des charrettes pour les produits et
+ des voitures du pays, ou ce qu'on appelle ici des phaétons (nous
+ dirions des victorias), pour les personnes: de Kalkandelem à Uskub il
+ faut au moins cinq heures de voiture; les marchandises paient de 6 à
+ 15 piastres<a name='FNanchor_7_7'></a><a href=
+ '#Footnote_7_7'><sup>[7]</sup></a>, selon l'époque de l'année, par 100
+ ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des voitures
+ ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une simple
+ planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il faut
+ assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par
+ des attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et
+ fort pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude
+ vers le nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la
+ route coupe la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en
+ droite ligne la métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères
+ tous bulgares surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature
+ pendant l'été aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres
+ sont bien cultivées et un bétail abondant broute les prairies
+ environnantes.</p>
+
+ <p>Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque
+ de montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée
+ est tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha<a name=
+ 'FNanchor_8_8'></a><a href='#Footnote_8_8'><sup>[8]</sup></a> est son
+ nom; une vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la
+ mosquée marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue.
+ Uskub a été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine;
+ tous les villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les
+ replis des collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont
+ agglomérées et les rives du Vardar n'en portent presque aucune;
+ quelques grands tchiflik et quelques fermes sont les seuls bâtiments
+ qu'on rencontre au milieu des champs mis en cultures de la plaine
+ d'Uskub.</p>
+
+ <p>Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette
+ région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus
+ importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est
+ la propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi
+ pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable
+ château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le
+ premier pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik,
+ le troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier
+ étage du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes
+ pièces ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des
+ bains même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours
+ absent; ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de
+ meurtrières; sept koulé ou tours en défendent les approches; c'est une
+ vraie forteresse.</p>
+
+ <p>L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire
+ de 20 000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par
+ moitié les récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le
+ maïs, l'orge, les haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque
+ paysan a sa maison et ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la
+ terre, en en transmettant l'exploitation à ses descendants. Bardoftza
+ est certainement de toutes les demeures de bey, celle qui présente
+ l'aspect le plus imposant; c'est un château princier, mais vide et
+ froid.</p>
+
+ <p>Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un
+ Albanais, Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais
+ également, est loin d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un
+ rude paysan qui mène à la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui
+ sont au travail. Au milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses
+ étages, que domine une terrasse couverte; devant la cour, une suite de
+ hangars abrite des taudis, où vivent les paysans. Je demande la
+ permission d'en visiter un: je descends dans une sorte de cave; sur la
+ terre, quelques pierres supportent des ustensiles; des murs en terre
+ battue séparent cette habitation de la voisine; dans un angle, un
+ carré de terre surélevée est couvert d'un peu de feuillage: c'est le
+ lit; aucun foyer n'est aménagé; le feu brûle à même le sol, entre deux
+ pierres; au toit à travers les planches, un trou laisse fuir la fumée;
+ aucune fenêtre n'est pratiquée; la porte basse, par laquelle je suis
+ entré, est la seule ouverture. J'examine les objets qui garnissent le
+ logis; on peut les dénombrer facilement: un escabeau, deux nattes, un
+ récipient, un balai, des jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une
+ grosse pierre, comme siège, l'homme et la femme sont assis; ils
+ portent des vêtements en guenilles, les pieds sont nus, la face crie
+ la misère et la brutalité; ce sont les paysans bulgares du grand
+ propriétaire.</p>
+
+ <p>Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par
+ centaines; un cheval les bat, des femmes apportent le blé et
+ remportent la paille; l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de
+ répit à personne.</p>
+
+ <p>Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers
+ profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande
+ propriété était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de
+ Gostivar ou de Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à
+ peu entre les villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville;
+ puis, les Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu
+ à peu le pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où
+ la grande propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son
+ intendant étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la
+ population slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le
+ nord, comme la domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux
+ prises avec ces graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas
+ une des moindres difficultés du nouveau régime.</p>
+
+ <p>Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de
+ ces longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui,
+ si angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons
+ de la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive
+ droite, quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de
+ laquelle des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la
+ domination de leurs fusils.</p>
+
+ <p>Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des
+ voitures et des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies
+ occupent la large place du marché, où les gens à cet instant ne
+ pensent qu'à leurs achats et à leurs ventes.</p>
+
+ <p>Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se
+ sont déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que
+ celle de ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage
+ avant la révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun
+ prédisait la fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son
+ pouvoir sur toute la Macédoine; l'Albanais prétendait être le
+ successeur du Turc, du droit de la force et de celui de l'héritier
+ désigné. La lutte s'exaspère; les bandes déchirent le pays; puis la
+ révolution éclate; dans la stupeur tous croient au triomphe, à la
+ délivrance, à la victoire; chacun sur cette place embrasse son voisin,
+ pensant que ses désirs sont comblés.</p>
+
+ <p>Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une
+ folie étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination
+ en Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme
+ turc a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie
+ d'Europe; les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient,
+ reculent, reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur
+ cette place du Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour
+ longtemps: la première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent
+ jusqu'à Monastir leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque
+ bulgare et s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida
+ à Monastir et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et
+ Bulgares se disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième
+ acte, qui s'est joué en l'an de grâce 1913.</p>
+
+ <p>Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique:
+ Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.</p>
+ <br>
+ <br>
+ <a name='Footnote_5_5'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_5_5'><sup>[5]</sup></a> Les Serbes termineront
+ cette année la construction d'une route qui permettra d'aller
+ facilement de Gostivar à Dibra.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_6_6'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_6_6'><sup>[6]</sup></a> 23 piastres font ici 1
+ medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font un peu plus de 100
+ kilos.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_7_7'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_7_7'><sup>[7]</sup></a> Comptées 123 piastres
+ à la livre.</p>
+ </div>
+ <a name='Footnote_8_8'></a>
+
+ <div class='note'>
+ <p><a href='#FNanchor_8_8'><sup>[8]</sup></a> Hussein Sah, dit la
+ carte autrichienne.</p>
+ </div>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='CHAPITRE_IX'></a>
+
+ <h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+ <h3>CONCLUSION</h3>
+
+ <h3>L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE</h3>
+ <br>
+
+
+ <div class='blkquot'>
+ <p>La question d'Orient et la question albanaise || La force du
+ sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
+ l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique
+ internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
+ diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de
+ l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou
+ Pologne?</p>
+ </div>
+ <br>
+
+
+ <p>La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui
+ la question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres
+ balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur
+ solution définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années;
+ ils vont sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise
+ est au contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa
+ liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu.</p>
+
+ <p>Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se
+ pose en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais
+ de solution pourraient lui être apportés.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une
+ invention diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a
+ laissé faire celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances
+ et que Vienne n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une
+ partie de l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans.
+ L'Autriche-Hongrie serait ainsi l'auteur responsable de la question
+ albanaise.</p>
+
+ <p>Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les
+ difficultés dont la diplomatie du <i>Ballplatz</i> est l'origine et
+ celles qui tiennent à la nature des choses, je veux dire à l'existence
+ d'une nationalité albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si
+ l'on avait laissé aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et
+ la Grèce avaient pu en toute liberté se partager l'Albanie, le
+ dépeçage d'une nouvelle Pologne aurait été accompli sans conséquences
+ internationales. C'est compter sans son hôte; pour la tranquillité
+ future et l'avenir économique de ces trois États balkaniques, dont je
+ désire vivement la prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une
+ circonstance étrangère les ait délivrés de ce présent de Nessus.</p>
+
+ <p>Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas
+ entendre raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux
+ cette vérité, et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop
+ souffert de la domination de fait des Albanais et des beys; au moment
+ où ils allaient enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on
+ arrête leurs bras et on contient leur vengeance depuis si longtemps
+ motivée. J'ai vu la situation dans les villages à la veille des
+ guerres balkaniques, et je n'ignore rien des sentiments trop
+ facilement explicables des chrétiens orthodoxes. Mais il ne s'agit
+ point ici de sentiments. C'est l'avenir et le développement de ces
+ États qui est en jeu, et j'affirme seulement que ni la Serbie ni la
+ Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez fortes pour
+ braver le sentiment public international et jouer au Germain en
+ Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des révoltes
+ dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier un pays
+ traditionnellement insoumis.</p>
+
+ <p>Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
+ convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
+ rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de
+ journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il
+ étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
+ divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle
+ nationalité subsisterait?</p>
+
+ <p>Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore?
+ mais le seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous
+ Albanais et si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour
+ étrangère; or, soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi,
+ quand ils reçoivent des concours de l'Autriche, savent et sentent
+ qu'ils emploient les mêmes moyens que Condé, recevant secours des
+ Espagnols contre Mazarin, ou les révolutionnaires mexicains attendant
+ des armes des États-Unis contre le président au pouvoir; c'est
+ précisément une des plus vives impressions de mon voyage en Albanie
+ que le souvenir de la force du sentiment national albanais dans toutes
+ les régions du pays.</p>
+
+ <p>Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la
+ conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au
+ XIXe siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont
+ reconnaissables à un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la
+ tradition, ni l'histoire, ni la religion, mais la conscience
+ nationale; langue, tradition, histoire, religion servent à la former,
+ à la conserver, à l'accroître; mais le sentiment personnel est seul
+ décisif: qui se sent Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son
+ père se disait bulgare, si son village était jadis sur le territoire
+ des anciens tzars de Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque.</p>
+
+ <p>Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec,
+ du bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
+ origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la
+ possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous
+ étions encore au temps des villes libres et des républiques
+ marchandes, Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le
+ gouvernement des juifs espagnols de culture française; mais ce temps a
+ passé et ils se contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et
+ les intermédiaires de la Macédoine et de l'Occident.</p>
+
+ <p>Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages
+ slaves, sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été
+ ni serbes, ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant
+ l'orthodoxie, et s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente
+ des Serbes et des Bulgares pendant les vingt dernières années a
+ ballotté ces villages du «serbisme» au «bulgarisme»; en fait,
+ toutefois, la conversion aux idées nationales bulgares a été la plus
+ fréquente; chacun l'explique à sa manière: les Bulgares et leurs amis
+ disent qu'en Macédoine le fond de la race est bulgare; c'est possible,
+ mais quelle affirmation difficile à prouver! Dans ces pays où tous les
+ peuples ont laissé des alluvions successives, dans ces territoires qui
+ ont connu les empires les plus variés, si on raisonne sur la race et
+ sur l'histoire, on entre dans l'insoluble.</p>
+
+ <p>En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est
+ due à ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux
+ de Serbie partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une
+ propagande du dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement,
+ qu'enfin et surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de
+ Slaves qui a produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses
+ qualités et aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur,
+ acharné, opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on
+ peut compter et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et
+ organiser; mais un peuple brutal, sans délicatesse ni finesse,
+ incapable de comprendre un accord et une concession, cruel et rude,
+ aussi antipathique à l'homme qui n'entre en relation avec lui que pour
+ son plaisir que hautement estimé de qui prend contact avec ce peuple
+ pour travailler en commun. Avec ces qualités et ces défauts, comment
+ les Bulgares n'auraient-ils pas fait triompher en Macédoine leur
+ propagande au détriment des Serbes?</p>
+
+ <p>Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été
+ conservées durant les siècles de la domination turque par la religion;
+ la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du
+ sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit
+ national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
+ familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments
+ patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
+ l'esprit national s'est évaporé.</p>
+
+ <p>Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en
+ Turquie d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont
+ demeurés chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le
+ musulman albanais est resté albanais, seule exception dans les Balkans
+ à l'adage que les nationalités y sont des religions, et illustre
+ exemple de la profondeur et de la force du sentiment national
+ albanais.</p>
+
+ <p>Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves;
+ lorsque la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des
+ Balkans, le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec
+ ne semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif
+ et l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient:
+ dans ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa
+ langue, sa conscience nationale, même son type physique et sa race;
+ quelques mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée
+ de Dibra ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie
+ restait intact; l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si
+ peu au Turc que les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs
+ autres sujets; ils exploitaient cette différence de sentiment en
+ favorisant de toutes manières les Arnautes et en les utilisant pour
+ les besoins de leur pouvoir personnel et pour la domination des
+ Turcs.</p>
+
+ <p>Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de
+ l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée
+ privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les
+ campements turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le
+ pouvoir de Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la
+ Macédoine, dans l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient
+ trop peu nombreux pour constituer la force sociale nécessaire.</p>
+
+ <p>Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que
+ l'Albanais devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite
+ fut tracée et appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina
+ la Macédoine; en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne
+ devait pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les
+ beys recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative
+ d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la
+ division était soigneusement cultivée entre tribus, religions,
+ influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à
+ Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de
+ faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection
+ personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration
+ albanaise et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts,
+ au nord contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au
+ nord-est et à Test contre les Bulgares.</p>
+
+ <p>Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente
+ dernières années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des
+ montagnes qui étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment
+ de la guerre, la conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque
+ accomplie; les Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en
+ minorité même à Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans
+ la plaine d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais
+ débordaient le lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida
+ dans une campagne albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux
+ villes; à Monastir, ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est,
+ ils conquéraient de même sur les Bulgares toute la haute vallée du
+ Vardar et devenaient la majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils
+ poussaient leurs villages vers la Macédoine centrale, et les ambitieux
+ les voyaient déjà entourant Salonique; au sud, en Épire, il n'en était
+ pas autrement. Ainsi, en un vaste éventail, les Albanais poussaient
+ leurs villages et leurs domaines vers la frontière serbe, Uskub, la
+ Macédoine centrale, Monastir, Janina et le golfe d'Arta. L'un de leurs
+ chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était resté cinquante ans encore sur
+ le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace exceptée, serait devenue
+ albanaise.»</p>
+
+ <p>La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
+ procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les
+ paysans.</p>
+
+ <p>Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations
+ chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
+ grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des
+ beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous
+ leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus
+ dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.</p>
+
+ <p>Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine
+ du Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
+ Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs
+ pauvres montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou
+ les terres du gouvernement, fondaient un village, puis un autre,
+ entouraient les centres slaves, puis les rejetaient plus loin et
+ continuaient leur marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne
+ se faisait pas par la force, mais par une douceur à laquelle se
+ joignait l'appareil de la force; l'Albanais est belliqueux, ardent,
+ tenace et adroit; il avait le droit traditionnel de porter le fusil.
+ Aussi, dès qu'un village slave était entouré de villages albanais, il
+ abandonnait de lui-même la partie, tant ce voisinage lui paraissait
+ redoutable.</p>
+
+ <p>Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au
+ cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion
+ nouvelle extraordinaire.</p>
+
+ <p>Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la
+ Turquie d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce
+ peuple vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans
+ sur toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe,
+ on aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que
+ n'ont pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?</p>
+
+ <p>Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
+ Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à
+ l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
+ de fait sous le joug turc?</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de
+ l'Albanie, le <i>Ballplatz</i> n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
+ politique?</p>
+
+ <p>On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été&mdash;tout au
+ contraire&mdash;une invention diplomatique de l'Autriche et de
+ l'Italie, ces deux puissances se sont servies de cette création
+ nécessaire pour imposer les desseins personnels de leur politique.
+ Elles n'ont pas voulu répéter la fable de <i>l'Huître et les Deux
+ Plaideurs</i>; et quand le juge serbe ou grec, du droit de la
+ victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions italo-autrichiennes,
+ les deux monarchies y ont mis un brutal holà.</p>
+
+ <p>Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand
+ elle peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le
+ droit de lui reprocher d'être une politique intéressée?</p>
+
+ <p>Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment
+ l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette
+ conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de
+ l'heure présente?</p>
+
+ <p>L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile
+ situation de l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation
+ balkanique. Quand, sans s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion
+ de la Bosnie, dont la conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle
+ était loin de penser que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu.
+ Sa diplomatie a été prise deux fois au dépourvu, la première en
+ escomptant la victoire turque, la seconde en escomptant la victoire
+ bulgare. Chaque fois elle a manqué d'énergie avant et de doigté
+ après.</p>
+
+ <p>L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place
+ de ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à
+ sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la
+ mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que
+ Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
+ second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance
+ capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
+ habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces
+ en Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union
+ balkanique présumée et la Russie.</p>
+
+ <p>A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les
+ deux solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu
+ de croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme
+ d'État, comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en
+ faisant savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme
+ intangible Vallona et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci
+ pouvait s'emparer de la Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le
+ sandjak et elle demanderait la promesse d'une liaison ferrée directe
+ de la Bosnie à Uskub ainsi que des avantages économiques. Ces
+ demandes, présentées avec énergie et habileté avant la guerre,
+ auraient sans doute été accueillies avec empressement par la Serbie,
+ au prix d'une neutralité bienveillante. Quant à l'équilibre des forces
+ en Orient, il était aisé de l'assurer: Grèce et Roumanie avaient trop
+ d'intérêt à se méfier d'une prépondérance slave.</p>
+
+ <p>Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable
+ et énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que
+ menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique
+ intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa
+ protection pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la
+ liquidation balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus
+ légitime désir de la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A
+ ce moment l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération
+ que ses propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres,
+ mais pour s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des
+ difficultés futures est là: la Serbie, dans le partage des
+ territoires, avait obtenu son lot légitime et la satisfaction de son
+ intérêt capital: avoir un port libre lui appartenant; l'Autriche ne
+ pouvait à aucun titre prétendre qu'une telle ambition heurtait ses
+ intérêts essentiels; cependant, elle a mis son honneur à interdire à
+ la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant de l'autonomie de
+ l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes intérêts de l'Autriche
+ en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger, au cas où les Serbes
+ auraient pu créer un port purement commercial dans l'extrême nord de
+ la contrée.</p>
+
+ <p>Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une
+ création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son
+ influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie
+ par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de
+ l'Autriche et infiniment pernicieuse dans ses résultats.</p>
+
+ <p>Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la
+ Bulgarie et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi
+ comptait l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux
+ alliés; la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses
+ viennoises; mais Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les
+ résultats, si mérités qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables,
+ car ils sont pleins de dangers pour le lendemain. Une liquidation
+ balkanique bien faite aurait dû assurer à la fois un équilibre des
+ puissances des Balkans proportionnel à leur force d'avant la guerre et
+ une attribution des territoires conforme dans les grandes lignes aux
+ voeux des populations. De toute manière, ce dernier voeu était
+ difficile à établir, les nationalités étant emmêlées au plus haut
+ degré. Mais, avec des sacrifices, des arrangements et des assurances
+ réciproques, un état de choses convenable pouvait être établi.</p>
+
+ <p>Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes
+ les dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une
+ carte de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et
+ aboutissant à Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend,
+ passant à Uskub et rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine
+ et la Vieille-Serbie étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise
+ à part; dans l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs
+ dominaient au sud de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la
+ seconde et les Bulgares entre les deux; mais la part des Serbes, même
+ en leur attribuant le débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu
+ faible et l'équilibre des forces demandait qu'on la grossît; leur
+ assurer la plaine d'Uskub et la région entre Uskub et Monastir au
+ moins jusqu'à Krchevo n'était pas exagéré, d'autant que si ce pays se
+ disait bulgare, il avait été longtemps simplement slave et la
+ conversion au «bulgarisme» était récente. Ainsi, le centre des
+ Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la chaîne de Ferizovic à Koritza
+ devenait le centre de dispersion des souverainetés serbe, bulgare,
+ grecque, albanaise. Une telle liquidation pouvait préparer un <i>statu
+ quo</i> à la fois définitif, équitable et équilibré.</p>
+
+ <p>L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la
+ lançant ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
+ serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime
+ fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls:
+ non seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en
+ plein corps dans des populations d'autres nationalités pour les
+ rattacher à des souverainetés contraires à leurs voeux.</p>
+
+ <p>La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en
+ elle-même les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de
+ la Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir
+ autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix
+ formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons;
+ nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont
+ habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du
+ royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le
+ monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
+ possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense
+ majorité; l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes,
+ même si les circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de
+ l'histoire; mais, alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que
+ vous nous refusez, rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers
+ l'Adriatique dont vous nous avez interdit les abords.»</p>
+
+ <p>La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment
+ désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
+ porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités
+ et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque
+ établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant
+ d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder
+ par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la
+ Macédoine, où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire
+ jusqu'au golfe de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la
+ Serbie un port commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4°
+ laisser à l'Albanie la vallée de Dibra et reporter la frontière aux
+ sources du Vardar. C'est assez dire que la refonte juste et équilibrée
+ des traités est aussi improbable qu'elle serait souhaitable.</p>
+
+ <p>Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de
+ l'Albanie, la politique autrichienne aura des suites déplorables: au
+ lieu de créer un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on
+ l'alourdit d'un autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie
+ intégrante de l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de
+ perpétuel dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est
+ entourée de hautes montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont
+ la ville est le marché; l'hiver, elle est coupée de toute
+ communication; une gorge resserrée, celle du Drin noir, la met en
+ relation difficile avec Okrida, une autre avec Kukus et la vallée du
+ Drin blanc; j'ai séjourné dans ces tribus, je connais leur état
+ d'esprit et j'estime qu'une telle annexion, sans profit pour la
+ Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente de conflit entre
+ celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie et n'est pour
+ les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur retire, on leur
+ doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port libre et le
+ débouché commercial.</p>
+
+ <p>Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les
+ populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
+ le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
+ musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à
+ soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs
+ intérêts essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum
+ d'embarras qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.</p>
+
+ <p>Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont
+ pas, dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome,
+ conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat
+ de la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
+ politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que
+ l'on doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences:
+ l'état instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises
+ frontières de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les
+ difficiles relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une
+ telle situation.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la
+ volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses,
+ est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
+ économique de demain?</p>
+
+ <p>Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné
+ de nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié
+ profondément l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont
+ amené ces événements, les Albanais ont une part capitale: leur
+ révolte, leur triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie
+ ont provoqué les convoitises et ruiné la force de résistance de
+ l'empire turc en Europe, ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie
+ inconnue. Si la question albanaise a eu de si profonds retentissements
+ sur l'Europe entière au moment de la naissance de cet État, est-il
+ exagéré de croire que sa vie politique aura une répercussion non moins
+ importante sur l'équilibre diplomatique du vieux monde?</p>
+
+ <p>Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va
+ être un jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un
+ fantôme d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les
+ capitales nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par
+ avance, recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières
+ pour agrandir le gâteau à partager. La création de l'Albanie,
+ conclut-on, n'est qu'une hypocrisie diplomatique pour cacher une
+ mainmise des deux États sur une partie des Balkans.</p>
+
+ <p>Laissons pour un instant les vues actuelles de la <i>Consulta</i>
+ et du <i>Ballplatz</i> et considérons seulement la réalité: est-on si
+ assuré que l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux
+ puissances de la Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires
+ tireront dans le même sens les ficelles de ce jouet?</p>
+
+ <p>Je ne crois point pour ma part à une mainmise <i>facile</i> sur
+ l'Albanie; la Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur
+ l'ingratitude des États; cependant, la race, la religion, la
+ fraternité d'armes rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite
+ cependant la libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à
+ Sofia! Les Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils
+ avec l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues?
+ J'ai quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans
+ finesse, ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le
+ faudra, recevront leurs dons,&mdash;car, comme me disait l'un d'eux,
+ on ne reçoit que des riches,&mdash;accueilleront leurs envoyés et leur
+ argent, leurs banques et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des
+ jouets, c'est eux qui se joueront de leurs protecteurs.</p>
+
+ <p>En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque
+ côté on va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais
+ regarde les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux
+ râteliers sans être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé
+ les méfiances réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et
+ cherchent comment ils pourront semer la division entre eux pour les
+ dominer par un de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si
+ un Albanais peut se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention
+ par occupation et partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le
+ même point et un seul, Vallona, son port et sa région, dont la
+ non-occupation par l'autre partenaire est d'intérêt fondamental pour
+ l'Autriche, si elle ne veut pas être embouteillée dans l'Adriatique,
+ et pour l'Italie, si elle ne veut pas voir toutes ses côtes
+ adriatiques tenues sous la menace d'un Vallona autrichien.</p>
+
+ <p>Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la
+ politique du monde? C'est pour y assurer le <i>statu quo</i>, autant
+ que pour se prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a
+ souscrit au pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de
+ négative la politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en
+ sortir? Elles ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face,
+ côte à côte; hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un
+ mariage contre leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter:
+ observons le nouveau ménage.</p>
+
+ <p>Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet,
+ qui convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement
+ provisoire ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des
+ événements susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen.
+ L'arbitre de Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à
+ imposer sa décision en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait
+ tort de se plaindre de l'allié allemand, qui lui a donné le temps
+ depuis 1878 de se fortifier pour parler en égale de l'empire voisin;
+ mais la monarchie habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a
+ montré les Balkans pour la détourner du Nord: son expansion balkanique
+ est arrêtée, le commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en
+ Albanie c'est l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans
+ la Triple Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.</p>
+
+ <p>Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire
+ allemand sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience;
+ où la paix sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un
+ ou l'autre des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer
+ sa politique?</p>
+
+ <p>Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il
+ pas avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors
+ possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
+ modification au <i>statu quo</i> dans l'Europe centrale devenant
+ <i>casus belli</i>; passer des ententes appropriées avec l'Italie;
+ enfin, constituer avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des
+ trois grandes puissances continentales que Bismarck craignait seule au
+ monde.</p>
+
+ <p>La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en
+ pareil cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas
+ laisser à nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait
+ jamais une nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne,
+ ne recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
+ Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.</p>
+
+ <p>Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être
+ proche; la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur
+ l'histoire de l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des
+ années à devenir aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États
+ et la guerre de Crimée, elle est restée latente une trentaine
+ d'années, pour n'éclater qu'en 1880; mais alors pendant trente ans
+ elle a séparé profondément les deux peuples jusqu'au jour où l'un
+ d'eux a abdiqué en Égypte au profit de l'autre. Si l'Albanie devient
+ une Égypte italo-autrichienne dont le canal d'Otrante serait l'isthme
+ de Suez, qui peut dire combien de temps durera chacune des périodes
+ d'histoire de ce condominium, ni comment finira ce dernier?</p>
+
+ <p>Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une
+ politique d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à
+ laisser face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est
+ international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du
+ moins où l'on nous paiera cet abandon; des institutions
+ internationales doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place,
+ comme en Égypte les puissances de la Triplice eurent le soin de le
+ faire, pour jouer plus facilement et du dedans de la rivalité
+ franco-anglaise et pour conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous
+ devons veiller à garder le plus possible le caractère international
+ aux organisations économiques albanaises et à y réserver notre rôle
+ jusqu'au jour où, par une tractation intéressée, nous pourrons être
+ amenés à l'abandonner, il serait contraire à cette politique
+ d'expectative de lier nos votes à ceux d'une des deux rivales.</p>
+
+ <p>Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment
+ à nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de
+ notre concours complet en vue de la bonne organisation de l'État
+ albanais et du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre
+ place et observons le ménage italo-autrichien, non de loin en
+ spectateur, mais de près en acteur, gardant en main tous les atouts
+ d'une partie qui peut un jour se jouer.</p>
+
+ <p>L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
+ puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent
+ volontiers qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M.
+ Gustave Lanson, présentant une critique de mon ouvrage <i>l'Albanie
+ inconnue</i>, écrit: «N'oublions pas que, si le Turc est souvent un
+ excellent homme, le régime turc fut toujours une détestable chose.
+ Depuis 1360 qu'ils ont Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont
+ Constantinople, ces vainqueurs ont-ils établi en Macédoine et en
+ Thrace un gouvernement tolérable aux vaincus? La conquête ne crée pas
+ par elle-même un droit: elle se légitime avec le temps par la
+ réconciliation du peuple conquis et son consentement au pouvoir du
+ conquérant. Je ne donne pas là une théorie révolutionnaire,
+ empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est celle de
+ Bossuet.</p>
+
+ <p>«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de
+ fondement que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une
+ patrie à ses sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis
+ Jaray: «Routes, ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont
+ maîtres, c'est l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en
+ ruines, les eaux voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages
+ d'art, on n'utilise pas les forces naturelles.</p>
+
+ <p>«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,&mdash;de ce petit
+ Monténégro qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage
+ que les montagnes d'Albanie,&mdash;les routes sont bonnes; à défaut de
+ chemins de fer, des services d'automobiles sont organisés. La
+ civilisation fait son oeuvre.</p>
+
+ <p>«Il faut bien le dire,&mdash;et on peut le dire sans être taxé de
+ cléricalisme,&mdash;avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le
+ chrétien est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte
+ paysan bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus
+ raffiné, qui parle anglais, allemand et français sans aucun accent et
+ qui peut causer avec vous de droit, de philosophie ou des petits
+ théâtres de Paris.»</p>
+
+ <p>Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou
+ non conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il
+ n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
+ loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni
+ des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants
+ albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le
+ gouvernement de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a
+ enfermé volontairement la population albanaise dans son isolement et
+ son ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni
+ intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
+ chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes
+ raisons.</p>
+
+ <p>Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et
+ d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve
+ est difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se
+ produire. Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade
+ de civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables
+ entre l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a
+ paru plus semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un
+ habitant musulman de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un
+ bey musulman de Tirana.</p>
+
+ <p>En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en
+ Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien
+ examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui
+ d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.</p>
+
+ <p>Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du
+ pays en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter
+ cette région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le
+ lac de Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac
+ d'Okrida; cette ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia,
+ Tirana, El-Bassam; le massif des montagnes du nord compris entre cette
+ ligne et la frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra,
+ aujourd'hui en Serbie, est habité par des tribus qui en sont à l'état
+ social des clans gaulois au temps de Vercingétorix. Quant à la région
+ des montagnards catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à
+ peine différente; toutefois, deux autorités centrales y subsistent,
+ celle du prince des Mirdites et celle du pouvoir religieux. La
+ situation est à peu près la même dans les montagnes entre Bérat,
+ El-Bassam et le lac d'Okrida, et même, d'une manière générale, dans
+ toutes les régions montagneuses d'Albanie.</p>
+
+ <p>Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité
+ souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est
+ divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces
+ confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central
+ et ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les
+ clans s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En
+ temps ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc
+ celles des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt
+ et ne faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas
+ de guerre sainte.</p>
+
+ <p>Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de
+ l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait
+ l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au
+ seigneur féodal ou bey.</p>
+
+ <p>Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
+ analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les
+ commerçants ont imposé des règles et des coutumes.</p>
+
+ <p>Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer
+ nos usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de
+ service militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme,
+ etc., l'échec est certain.</p>
+
+ <p>Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au
+ lendemain, il faut adapter les institutions aux hommes et faire au
+ temps sa part.</p>
+
+ <p>A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il
+ importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos
+ rois de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et
+ saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité.</p>
+
+ <p>Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie,
+ il faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole
+ vivant de cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit
+ d'un prestige qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince.
+ La désignation d'un membre de la famille du Sultan aurait eu
+ l'avantage de lui concilier les musulmans, surtout des tribus, qui
+ auraient vu en lui un chef religieux. On ne saurait oublier
+ l'importance de ces tribus et leurs sévères traditions religieuses;
+ l'infiltration chez elles sera difficile; la nomination d'un prince
+ musulman l'aurait facilitée.</p>
+
+ <p>Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur
+ auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à
+ rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni
+ hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
+ pourront faciliter sa tâche.</p>
+
+ <p>Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le
+ point de départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu
+ s'adresser à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays
+ influence, relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des
+ concours lui auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action;
+ une politique adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer
+ feudataires du prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de
+ fait, comportant toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement,
+ l'organisation centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays,
+ non sans bien des à-coups et des difficultés, d'ailleurs.</p>
+
+ <p>De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute
+ parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
+ sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette
+ oeuvre pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la
+ réussite ou de l'insuccès de l'opération.</p>
+
+ <p>En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un
+ État et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait
+ la plus grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les
+ institutions politiques en faveur au XXe siècle.</p>
+
+ <p>Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on
+ ne commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une
+ caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère
+ prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
+ d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases
+ n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état
+ d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont
+ anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse
+ générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
+ marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
+ et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la
+ société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd
+ de son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la
+ liberté individuelle contre les abus du pouvoir.</p>
+
+ <p>Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État,
+ mettre debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot
+ organiser, il convient de laisser de côté les discours et les
+ parlements. Il faut se rendre compte qu'un des vices profonds du
+ régime parlementaire, qui comme tout régime a son revers, est la
+ confusion qu'il établit entre le politique verbeux et l'homme d'État:
+ qui ne sait pas parler ne saurait être ministre, qui n'est pas orateur
+ n'a pas vocation au commandement. Or, tout au contraire, il y a de
+ fortes chances pour que le grand organisateur, l'homme d'État de haute
+ envergure ne soit pas un orateur ou n'aime pas parler; Mæterlinck a
+ écrit un de ces mots profonds qui ouvre, comme une pensée de Pascal,
+ des échappées sur l'infini: «Quand les lèvres dorment, les âmes se
+ réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce n'est que les grands penseurs,
+ les vrais hommes d'État, les intelligences ayant de l'avenir dans
+ l'esprit sont des silencieux; un Richelieu, un Colbert, un Napoléon
+ auraient peu goûté la réunion publique ou la tribune parlementaire; la
+ grande faiblesse du régime moderne de gouvernement est d'écarter du
+ pouvoir l'organisateur ou l'homme d'État même génial, s'il n'est pas
+ un orateur, et d'y pousser le politique bavard et l'improvisateur
+ prestigieux; la facilité ou le talent de paroles, l'esprit de
+ repartie, n'a cependant rien de commun avec la force de la pensée, la
+ pénétration de l'esprit, la vue de l'avenir, la sûreté du jugement, la
+ prévision du lendemain, le talent de l'organisation, l'autorité de la
+ personne, la force du caractère, toutes choses qui, réunies,
+ constituent le don du gouvernement et les qualités essentielles de
+ l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et d'hommes de
+ gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux
+ parleurs.</p>
+
+ <p>Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime
+ moderne de la propriété et de l'égalité des charges entre les
+ citoyens. Si à une révolution politique on veut ajouter une révolution
+ sociale, on ne saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale
+ devra percevoir les impôts dans les villes, puis dans les villages qui
+ avaient l'habitude de le payer; elle aura à éviter les abus de
+ perception jadis si fréquents; puis peu à peu elle tâchera d'amener le
+ reste du pays au versement régulier d'un tribut, sans prétendre à une
+ égalité immédiate, et en tenant compte des traditions locales, de
+ l'organisation féodale, domestique et collective. La mise en valeur du
+ pays et la sécurité des communications doit précéder et non suivre le
+ recouvrement <i>général</i> de l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une
+ des moindres difficultés du nouveau pouvoir.</p>
+
+ <p>Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
+ facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord
+ le sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que
+ symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier,
+ le goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais
+ contre l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car
+ ils sont de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.</p>
+
+ <p>Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
+ religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies
+ des grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de
+ l'étranger, l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais
+ l'oeuvre à entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien
+ n'autorise à affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est
+ ingouvernable. Les difficultés et les périls sont visibles; peut-être
+ peut-on espérer en triompher.</p>
+
+ <p>Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
+ fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
+ intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
+ particularités religieuses et les traditions des tribus de la
+ montagne. En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion
+ serait d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité
+ du pays et le développement de ses richesses latentes.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique
+ aussi brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La
+ montagne y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des
+ vallées et des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant
+ que de richesses à mettre au jour!</p>
+
+ <p>Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est
+ inhabile. Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît
+ pas dépasser actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces
+ chiffres sont-ils très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on
+ ne possède aucun renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces
+ éléments sont bons, ils suffisent pour la mise en valeur du pays. Il
+ est vrai qu'on soutient que l'Albanais est homme d'épée et n'est que
+ cela: que faire, dit-on, avec de telles gens? Mes observations me
+ rendent moins pessimiste à cet égard.</p>
+
+ <p>Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà
+ des siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un
+ peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu
+ que l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute
+ nature, et je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu
+ pratiquer: dans tout le centre de l'Albanie, l'homme libre de la
+ campagne est un paysan dont les méthodes sont arriérées, mais qui
+ possède l'amour de la terre et le culte de sa petite propriété; même
+ dans les montagnes du nord, dès qu'un coin de sol est cultivable, on
+ l'exploite et, si les moyens sont rudimentaires, ils montrent en tout
+ cas le goût de la culture; les Albanais émigrés à Constantinople ont
+ la réputation d'être des jardiniers aussi habiles que les
+ Bulgares.</p>
+
+ <p>Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
+ négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
+ Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
+ fils des rudes montagnards qui entourent la ville.</p>
+
+ <p>Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de
+ s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à
+ Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
+ cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de
+ cuivre, ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend,
+ j'ai visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et
+ ouvriers albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur
+ habileté; sans doute ces industries locales sont en décadence; la
+ pacotille de l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités
+ natives de la race s'affirment encore: l'Albanais, généralement
+ intelligent, vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous
+ les métiers, comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il
+ émigre.</p>
+
+ <p>Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication,
+ moyens d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car
+ volontairement la Porte a tout laissé à l'abandon.</p>
+
+ <p>Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
+ certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la
+ presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
+ petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la
+ première revêt une forme presque collective dans les tribus des
+ montagnes du nord et une forme plus étroitement familiale chez les
+ paysans du centre; la seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au
+ sud, de vastes domaines exploités par des fermiers. Grands et petits
+ propriétaires cultivent surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé
+ d'un bout à l'autre du pays; puis l'olivier à partir de Durazzo,
+ particulièrement sur la côte; le riz le long de quelques fleuves, dans
+ la plaine d'El-Bassam et sur les rives de la Vopussa; le coton aux
+ environs de Vallona; enfin les fruits et un peu de seigle, d'avoine et
+ d'orge.</p>
+
+ <p>Mais une très grande partie des terres cultivables restent en
+ friche, faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi
+ du désir de les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment
+ développé. Le blé notamment pourrait prendre une extension
+ considérable et être exporté. Toutes ces cultures donnent d'excellents
+ produits, le climat étant favorable, selon les lieux, au maïs, aux
+ fruits, au riz et au coton. Cette production pourrait donc non
+ seulement être beaucoup plus considérable en quantité, mais aussi
+ grandement améliorée: on se sert presque partout des charrues les plus
+ antiques; le battage du grain est archaïque; la vigne, qui pousse
+ merveilleusement bien, est attaquée par les maladies et les indigènes
+ ne savent comment la protéger, de même qu'ils ignorent les bons
+ procédés de fabrication du vin; l'olivier est renommé, mais l'huile
+ d'olive est mal faite.</p>
+
+ <p>La production agricole doit donc être étendue et améliorée;
+ l'extension de la sécurité, le développement des communications et des
+ échanges, la création de fermes modèles et d'écoles pratiques
+ d'agriculture paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au
+ résultat désiré; de la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer
+ du riz et du vin et pourra exporter son blé et son huile d'olive.</p>
+
+ <p>Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie
+ pastorale: les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent
+ dans tout le pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors
+ des épidémies, ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans
+ inquiets parce qu'ils se demandaient comment ils allaient pourvoir à
+ la nourriture de leur bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore
+ de grands progrès soient désirables et rendraient possible une
+ exportation du bétail albanais ou de ses produits, peaux et laines,
+ par exemple. Enfin, l'industrie forestière doit devenir une des plus
+ belles ressources du pays. Il n'est pas un voyageur qui n'ait été
+ frappé dans toute l'ancienne Turquie d'Europe par la dévastation
+ complète des forêts; les chèvres ont si bien mangé en liberté les
+ jeunes pousses que les montagnes présentent partout cet aspect pelé et
+ rocailleux si attristant. L'Albanie seule fait exception, et la forêt
+ couvre d'immenses territoires de ses essences les plus variées. De
+ Scutari à Durazzo, à partir de quelques kilomètres de la côte et
+ indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur rencontre la forêt:
+ d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis des hêtres, plus
+ haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude de 1 500 mètres
+ environ où les rochers calcaires ne laissent pousser qu'une herbe
+ rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la forêt qui
+ domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti
+ quelques kilomètres avant Scutari.</p>
+
+ <p>Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire
+ place aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte;
+ à l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois
+ importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
+ Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du
+ climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.</p>
+
+ <p>Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis
+ en valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le
+ nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
+ la protection.</p>
+
+ <p>Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps
+ encore la principale richesse du pays; l'industrie proprement dite
+ paraît avoir peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule
+ exception des industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il
+ en soit autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à
+ présent, c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume
+ que l'on exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble
+ donc que, jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur
+ les petites industries locales ou domestiques, comme celles des
+ poteries ou des armes, des broderies ou du filage, et sur les
+ industries agricoles, comme celles du bois, des peaux, de la farine,
+ qui pourraient être protégées et développées.</p>
+
+ <p>Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa
+ vie économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de
+ cultiver et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité
+ et de profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence
+ d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication
+ et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la
+ culture, à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au
+ commerce, à l'exportation.</p>
+
+ <p>Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la
+ justice dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni
+ écoles pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de
+ lignes télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques
+ villes du centre et du sud; on compte les routes carrossables, la
+ plupart des voies de communication n'étant que des sentiers à la merci
+ des intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie;
+ ceux qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des
+ rivières ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre
+ paludéenne rend dangereux le séjour sur les côtes, notamment à
+ Vallona, où rien n'a été tenté pour assainir la région, où pas même un
+ eucalyptus n'a été planté; le système monétaire légué par la Turquie
+ est le plus imparfait, le plus compliqué, le plus anti-commercial
+ qu'on puisse rêver; l'organisation du crédit est presque inexistante
+ et les opérations de banque et de paiement sont faites par les
+ changeurs ou sarafs qui spéculent sur l'ignorance générale et
+ l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si, depuis deux ou trois
+ ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles primaires ont été
+ commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que des écoles
+ étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de cette
+ population intelligente est complètement illettrée. Au point de vue de
+ l'organisation économique tout est donc à créer.</p>
+
+ <p>Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de
+ ports, création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes,
+ organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires,
+ l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
+ détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.</p>
+
+ <p>La question financière est la première à résoudre, et elle est
+ insoluble si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice
+ aurait voulu qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait
+ conservé la charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser
+ ce qu'elle n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue
+ période; cette solution aurait été possible, si un prince de la
+ famille du Sultan avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de
+ vassalité avait été maintenu entre la Porte et le gouvernement
+ albanais.</p>
+
+ <p>On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie
+ internationale et paiement des arrérages par les revenus de la douane.
+ La possession de ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre
+ d'achoppement du nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et
+ organiser sa vie économique, il faut de suite engager des dépenses
+ importantes; le pays, incapable actuellement de les assurer, ne
+ supporterait de les payer que si on l'y contraignait par la force; ce
+ n'est que du développement de la sécurité et des échanges qu'on peut
+ attendre sa mise en valeur; celle-ci amènera comme conséquence
+ l'aisance, la faculté de payer des impôts et surtout un nouvel état
+ d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices qu'il retire de
+ l'organisation économique du pays, il ne croira plus que l'impôt qu'on
+ exige de lui est perçu injustement du seul droit de la force et pour
+ l'enrichissement d'étrangers.</p>
+
+ <p>Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira
+ les bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins
+ dans l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir,
+ qu'on réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la
+ seule méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais
+ que de mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour
+ implanter vraiment les progrès matériels de notre civilisation en
+ Albanie et pour assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes
+ qui importe, mais le changement de l'état d'âme d'un peuple.</p>
+ <hr style='width: 45%;'>
+
+ <p>Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des
+ dernières convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de
+ l'histoire, où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais
+ ressuscite par la force des sentiments impérissables. Saura-t-il
+ s'adapter au milieu où il renaît, ou, venu trop tard dans un monde
+ trop vieux, ne reparaît-il, comme une vision éphémère d'un passé
+ aboli, que pour disparaître à nouveau au milieu des peuples qui
+ l'enserrent?</p>
+
+ <p>Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
+ sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
+ celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si
+ merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation
+ musulmane.</p>
+
+ <p>Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à
+ une petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne,
+ toujours vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si
+ brillantes, mais divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un
+ sentiment national si vif, ne sut pas se gouverner et paya de son
+ indépendance son goût de la liberté individuelle; Pologne dépecée par
+ la politique des voisins à l'affût, sera-ce ton histoire qui va
+ revivre aux bords de la mer Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en
+ vient point arrêter le cours?</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='APPENDICE'></a>
+
+ <h2>APPENDICE</h2>
+
+ <h3><i>OUVRAGES SUR L'ALBANIE</i></h3>
+ <br>
+
+
+ <p>Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui
+ soit au courant des faits récents. La plupart de ceux qui écrivent sur
+ ce pays n'en ont vu par eux-mêmes tout au plus que les côtes et
+ reproduisent ce qu'ont publié divers auteurs en petit nombre, dont
+ quelques-uns sont déjà anciens.</p>
+
+ <p>Les ouvrages en français sont rares et datent au moins d'un quart
+ de siècle: ce sont ceux d'HECQUARD, <i>Description de la Haute-Albanie
+ à Guegarie</i> (1859), de DOZON, qui a publié en 1878 un <i>Manuel de
+ la langue chkipe</i> et en 1881 des <i>Contes albanais</i>, enfin de
+ DEGRAND, qui a été consul de France à Scutari et a publié chez Walter
+ (1893) ses <i>Souvenirs de la Haute-Albanie</i>. Les autres ouvrages
+ ou brochures sont des livres d'histoire ou de polémique, ou sont faits
+ de seconde main.</p>
+
+ <p>En Autriche et en Italie, les études sont plus récentes et,
+ notamment en Autriche, elles constituent une suite ininterrompue
+ depuis la moitié du siècle dernier jusqu'à nos jours; il faut surtout
+ citer les ouvrages du meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul
+ général Dr. V. HAHN, qui reste l'écrivain réputé des <i>Albanesische
+ Studien</i> et de <i>Reise Durch die Gebiete des Drin und Vardar</i>;
+ le premier de ces ouvrages, qui a paru à Vienne en 1853, est encore
+ celui qui peut servir de base à une étude scientifique du pays. Après
+ lui, un autre consul autrichien, THEODOR V. IPPEN, qui a été adjoint
+ comme technicien à la conférence de Londres, a fait paraître chez
+ Hartleben <i>Scutari und Nordalbanesische Küstenebene</i> (1907); chez
+ le même éditeur, KARL STEINMETZ, a publié <i>Eine Reise Durch die
+ Hochländergasse Oberalbaniens</i> (1904) et <i>Ein Vorslosz in die
+ Nordalbanien Alpen</i> (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs
+ incidents dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a étudié les
+ Albanais catholiques: <i>Im Katholischen Nordalbanien</i>, Gerold,
+ Vienne, 1907; de même PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop
+ général: <i>Albanien und die Albanesen</i>, paru chez Manz, à Vienne,
+ en 1910. Une bibliographie complète devrait citer encore les
+ publications de Hassert, Liebert, Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La
+ littérature sur l'Albanie est donc particulièrement florissante à
+ Vienne, mais elle se limite en général à l'étude de l'Albanie du Nord,
+ des tribus catholiques et de la région de Scutari à Durazzo.</p>
+
+ <p>En Italie, deux ouvrages récents ont montré l'intérêt que le
+ royaume attache à ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publié à Rome,
+ chez Voghera, un ouvrage très sérieux: <i>Albania</i>, et en 1912 VICO
+ MANTEGAZZA a fait paraître <i>l'Albania</i>, chez Bontempelli; le
+ professeur Baldacci, de l'Université de Bologne, a écrit également
+ plusieurs études sur la question albanaise, dispersées dans des revues
+ et mémoires.</p>
+
+ <p>On peut également ajouter à ces ouvrages celui de GOPCEVIC,
+ <i>Oberalbanien und seine Liga</i>, paru chez Duncker, à Leipsig, en
+ 1881. Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou
+ écrivains qui se sont spécialisés dans les études albanaises:
+ Baschamakoff, les professeur Cvijic de Belgrade, Träger de Berlin,
+ <i>etc</i>.</p>
+
+ <p>Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intérieur de
+ l'Albanie; dans les montagnes de l'arrière-pays, un grand nombre de
+ levés restent à faire; la carte française du service géographique de
+ l'armée au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine
+ d'inexactitudes. Pour un voyage à l'intérieur, on doit se servir de la
+ carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et détaillée, mais
+ des étendues assez grandes de territoires ont été dessinées de loin et
+ par à peu près; c'est un guide précieux et unique pour un voyage dans
+ le pays, mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglément.</p>
+
+ <p>En résumé, il reste à écrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble
+ actuel et à dresser une carte exacte à petite échelle.</p>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ <a href='images/large.gif'><img src='images/vignette.gif' width=
+ '290' height='450' alt=
+ 'L&#39;ALBANIE. Itinéraires dressés par Mr. G. LOUIS-JARAY' title=
+ 'L&#39;ALBANIE. Itinéraires dressés par Mr. G. LOUIS-JARAY'></a>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+
+ <h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+ <br>
+
+
+ <p><a href='#INTRODUCTION'>INTRODUCTION</a></p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_PREMIER'><i>CHAP. I</i>: VALLONA</a></p>
+
+ <p>En pays «maghzen» albanais; la baie de
+ Vallona.&mdash;L'organisation féodale.&mdash;Les relations entre
+ l'Italie et Vallona; l'action autrichienne; le commerce extérieur de
+ l'Albanie et la part de l'Autriche et de l'Italie.&mdash;L'importance
+ de Vallona dans l'Adriatique; la Triple Alliance et le <i>statu
+ quo</i> en Albanie; le Gibraltar de l'Adriatique.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_II'><i>CHAP. II</i>: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL
+ DE L'ALBANIE</a></p>
+
+ <p>Durazzo et son importance économique.&mdash;Les projets de voie
+ ferrée; le projet Durazzo-Monastir et son tracé; les centres de
+ population de l'Albanie indépendante; les routes.&mdash;La question de
+ la monnaie et du change; l'urgence et l'intérêt d'une réforme
+ monétaire.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_III'><i>CHAP. III</i>: TIRANA LA VERTE</a></p>
+
+ <p>De Durazzo à Tirana; Tirana.&mdash;Essad Pacha et les Toptan; au
+ tchiflick d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des
+ Toptan.&mdash;Refik bey Toptan; ses fermiers et ses terres; les
+ cultures; les métayers et les paysans; la propagande pour la langue
+ turque; le retour d'Essad.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_IV'><i>CHAP. IV</i>: EL-BASSAM ET SON CONGRÈS
+ ALBANAIS</a></p>
+
+ <p>La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.&mdash;Le Congrès
+ albanais; les délégués; la presse albanaise; la question politique; la
+ question religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en
+ Albanie et leur hiérarchie religieuse; la nécessité d'un accord entre
+ catholiques et musulmans.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_V'><i>CHAP. V</i>: A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI
+ D'EL-BASSAM</a></p>
+
+ <p>La situation du monastère; d'El-Bassam à la tékié; le cimetière;
+ l'ordre des Becktachi; son action politique et nationale.&mdash;Sur la
+ terrasse de la tékié; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le
+ chant national albanais; le sentiment commun; le départ de la
+ tékié.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_VI'><i>CHAP. VI</i>: D'EL-BASSAM AU LAC
+ D'OKRIDA</a></p>
+
+ <p>Le départ d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi;
+ de Kouks à Prienze.&mdash;Chez l'habitant; la chaumière du paysan et
+ son hospitalité; de Prienze au lac d'Okrida.&mdash;Les paysans du
+ centre de l'Albanie: beys et tenanciers; petits propriétaires libres;
+ leurs rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_VII'><i>CHAP. VII</i>: LES MARCHES ALBANAISES DE
+ L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR</a></p>
+
+ <p>Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les
+ monastères bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier
+ village bulgare, Kussly; d'Okrida à Resna; la ville de Resna; de Resna
+ à Monastir.&mdash;Monastir et son rôle dans les Balkans; la rivalité
+ des races; les Albanais à Monastir.&mdash;La colonie juive; les
+ Séphardims des Balkans et leur rivalité avec les juifs allemands;
+ leurs rapports avec la France.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_VIII'><i>CHAP. VIII</i>: LES MARCHES ALBANAISES
+ DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB</a></p>
+
+ <p>La route de la montagne; de Monastir à Krchevo; l'organisation
+ bulgare à Krchevo et les partis politiques.&mdash;De Krchevo à
+ Gostivar; l'infiltration albanaise; la montagne Bukova et son plateau;
+ les villages albanais; la ville de Gostivar.&mdash;De Gostivar à
+ Kalkandelem; la grande tékié de Becktachi; les derviches; le marché de
+ Kalkandelem.&mdash;De Kalkandelem à Uskub; Ussincha et la plaine
+ d'Uskub; les tchiflick albanais de Bardoftza et de Tatalidza; Albanais
+ et Bulgares; Uskub et son histoire récente; la tragédie balkanique et
+ les Albanais.</p>
+
+ <p><a href='#CHAPITRE_IX'><i>CHAP. IX</i>: CONCLUSION: L'ALBANIE
+ AUTONOME ET L'EUROPE</a></p>
+
+ <p>La question d'Orient et la question albanaise.&mdash;La force du
+ sentiment national albanais; les nationalismes des Balkans; la
+ politique d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise;
+ leur méthode d'expansion.&mdash;L'Albanie et l'Autriche; la
+ liquidation balkanique et la paix boiteuse de Bucarest.&mdash;La vie
+ politique internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
+ diplomatique du vieux monde; l'Albanie et la Triple Alliance; la
+ politique française.&mdash;La vie politique intérieure de l'Albanie:
+ l'Albanie est-elle ingouvernable? Son organisation sociale actuelle et
+ la possibilité d'une organisation nationale.&mdash;La vie économique
+ de l'Albanie: ses produits et leur mise en valeur.&mdash;La
+ résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?</p>
+
+ <p><a href='#APPENDICE'>APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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+</html>
+
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--- /dev/null
+++ b/old/13676.txt
@@ -0,0 +1,5241 @@
+Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Au jeune royaume d'Albanie
+
+Author: Gabriel Louis-Jaray
+
+Release Date: October 8, 2004 [EBook #13676]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Eric Bailey and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MEME AUTEUR
+
+
+_VOLUMES_
+
+LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL (_Ouvrage
+couronne par l'Academie francaise_), 1 vol. in-16, Perrin, 1904.
+
+LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE
+ETRANGERE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Felix Alcan, 1907, 3e ed.
+
+LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'ETRANGER.
+1 vol. in-16, Felix Alcan, 1909.
+
+LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (_Ouvrage couronne par
+l'Academie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffred-Pasquier_).
+1 vol. in-8, Felix Alcan, 1909.
+
+L'ALBANIE INCONNUE (_Ouvrage couronne par l'Academie francaise_). 1 vol.
+in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e
+ed.
+
+
+_BROCHURES_
+
+LES NATIONALITES EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET
+ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliotheque des questions diplomatiques
+et coloniales, 1902 (_epuise_).
+
+LA PAPAUTE, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTERIEURE DE LA FRANCE.
+Une brochure in-8. Bibliotheque des questions diplomatiques et
+coloniales, 1904 (_epuise_).
+
+LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Felix Alcan, 1904.
+
+LE REGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et
+Briere, 1905.
+
+CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes,
+Bibliotheque des questions diplomatiques et coloniales, 1906.
+
+L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PREOCCUPATIONS SOCIALES.
+Une brochure in-8, Felix Alcan, 1908.
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+GABRIEL LOUIS-JARAY
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+AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE
+Ce qu'il a ete = Ce qu'il est
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+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
+PARIS--79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN--1914
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+
+
+
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+INTRODUCTION
+
+
+La constitution de l'Albanie independante etait si peu prevue par
+l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas
+seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit
+parfois dans les conferences internationales, quand on ne sait comment
+resoudre une difficulte; disons le mot, elle a ete une surprise.
+
+Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un
+souvenir historique et presque archeologique? Ces hommes, que nous ne
+connaissons guere que par l'histoire de la conquete turque,
+subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe,
+comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet Etat
+nouveau? On le delimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer?
+Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prepare ou que l'on attise? Est-ce
+un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie?
+
+Cet Etat est a quelques heures de Venise et personne n'y penetre; on y
+envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau
+travail. Que se passe-t-il donc derriere la ligne de ces rivages
+inhospitaliers et que nous reserve cette nouvelle forme de la question
+d'Orient?
+
+Telles sont assurement quelques-unes des questions que tous se posent et
+dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point alle voir.
+
+ * * * * *
+
+Dans les pages qui vont suivre, j'ai essaye seulement de donner une
+image fidele des regions les plus importantes et les plus populeuses de
+l'Albanie autonome.
+
+Dans un precedent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conte mon voyage chez
+les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par
+les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et
+dans les tribus independantes et inviolees des montagnes du Nord.
+
+Le present ouvrage est consacre aux parties de l'Albanie du Centre, du
+Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui etaient d'un abord plus facile.
+Ce sont les regions destinees a devenir le centre du nouvel Etat, du
+jeune royaume d'Albanie.
+
+C'est la que la capitale est etablie, la que les premiers efforts
+d'organisation sont faits, la que les rivalites s'exercent, la
+qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les
+nouvelles exigences d'un Etat du XXe siecle.
+
+De ce que j'ai vu hier, est-il legitime de conclure pour demain? Du
+spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de deduire des
+pronostics sur le destin de "l'Albanie aux Albanais", sur l'avenir du
+nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder
+d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprevus comme aux destins de
+l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme a la
+logique des evenements et des situations.
+
+Aussi l'ambition de celui qui ecrit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite,
+s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus
+qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs prejuges, leur etat d'ame, s'il
+explique les problemes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent
+la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-etre cela ne permet-il
+pas de prevoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis,
+si ces pages aident a le comprendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+VALLONA
+
+
+ En pays "maghzen" albanais || La baie de Vallona ||
+ L'organisation feodale, les relations entre l'Italie et Vallona
+ || L'action autrichienne || Le commerce exterieur de l'Albanie
+ et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de
+ Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo
+ en Albanie.
+
+
+De meme que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays
+siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de meme en etait-il
+des regions que nos cartes denomment habituellement Albanie; et c'est au
+meme signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans
+l'une ou l'autre des deux categories, je veux dire au paiement de
+l'impot; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai raconte mon voyage en _pays
+Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu pres du canal d'Otrante,
+suivant "les echelles" d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en
+Macedoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y
+etait etablie et relativement obeie, sinon respectee; partout Italiens,
+Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des interets et
+les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent
+journellement, en meme temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs
+agents.
+
+Prevesa et Santi-Quaranta sont les premieres escales des paquebots qui
+font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontiere grecque a
+la frontiere montenegrine ou autrichienne; escales sans grand interet et
+servant surtout de ports a Janina et a sa region, dont ils sont eloignes
+d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou a cheval par
+Santi-Quaranta.
+
+Mais le navire, qui court le long d'une cote sauvage dont la bordure
+rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout a coup devant une
+echancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marecageux fait un
+remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque
+completement une baie, que ferme et protege une ile. C'est la baie de
+Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'ile de Saseno et le
+cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe ou le navire jette
+l'ancre.
+
+La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur
+un fond de montagnes vertes, tachees du gris cendre des oliviers;
+la-bas, sur la droite, a mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
+maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
+plantes par les Venitiens; a gauche, la terre plate emerge a peine des
+flots et l'on distingue mal ou finissent les roseaux de la cote et ou
+commencent les oliviers et les ormes ou Vallona est enfoui; on apercoit
+a peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se
+detache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les batiments
+de la douane attendent le voyageur.
+
+Ce cirque de verdure enserre une baie apaisee; l'ile qui ferme la rade
+brise la violence des flots; les collines arretent les vents du sud et
+la brise de l'est; l'eau calmee reflete au profond de la baie la
+silhouette des sommets qui la protegent.
+
+Le navire se balance sur ses ancres a cinq cents metres du rivage
+marecageux; les barques arrivent du debarcadere et se pressent sur ses
+flancs; celle-ci amene le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles,
+et la voisine un agent du consulat autrichien; a cote, des voiliers
+d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute
+d'huile d'olives et de peaux de chevres, les deux objets d'exportation
+du pays. Les bateliers assiegent de leur insistance les gens du bord;
+voici enfin la barcasse ou l'on me fait descendre; le batelier de ses
+rames s'eloigne du navire, puis bientot debout, conduit en s'appuyant
+sur les hauts fonds.
+
+ * * * * *
+
+En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumiere doree, l'eclat
+des taches blanches que les maisons forment en se detachant sur les
+verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane
+qui rapproche les premiers plans composent la beaute du site et jettent
+sur la ville l'illusion du reve devant le voyageur qui aborde a la rive;
+mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage feerique, il
+devienne le promeneur familier anxieux de voir de pres la beaute
+entrevue, souvent, helas! un desenchantement lui fait maudire le mirage
+que devant ses yeux a fait jouer la lumiere.
+
+Vallona est de ces villes: on aborde a un port rudimentaire, ou plutot a
+un debarcadere, la Scala, construit par une societe exploitant
+l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une
+forteresse venitienne, puis une route poussiereuse conduit de la douane
+a une ville sans beaute et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et
+les etalages y sont miserables; la grande place est d'une banalite
+qu'egalent les mosquees voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux
+ont disparu et les maisons sont sans interet; ce ne sont plus les
+"Koule" de Diakovo et d'Ipek, forteresses feodales des beys albanais du
+Nord; les jardins desseches n'ont pas la vie que met l'eau courante des
+ruisselets a Tirana la verte ou dans la mysterieuse Ipek.
+
+Rien ne rappelle ici l'originalite des villes albanaises de l'interieur;
+je cherche le cimetiere ou, pres de la maison, les pierres debout
+marquent seules les tombes et ou, sous les arbres centenaires, gens et
+betes passent pour les besognes familieres. Je ne trouve plus le jardin
+clos ou c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds
+raisins, ou l'on peut cueillir le fruit qui vient de murir et le
+rafraichir dans l'eau glacee et pure qui circule a travers les herbes
+dans les sillons qu'on lui a creuses.
+
+Non contente d'etre sans grace, Vallona est aussi sans salubrite; elle
+est entouree de marecages et la malaria sevit; l'Occidental qui y
+sejourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
+gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
+proteger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asseche
+les environs et chasse l'endemique malaria, n'a nulle part ete plante;
+souhaitons plus de prevoyance au jeune gouvernement albanais.
+
+ * * * * *
+
+C'est a Vallona que celui-ci avait naguere etabli sa premiere capitale;
+la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
+gouvernement, Ismail Kemal. L'organisation feodale subsiste dans cette
+partie du pays comme au nord; a cote des villages libres, ou chaque
+paysan est proprietaire de sa terre, des proprietes foncieres
+considerables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de
+la population; sur ces domaines, des metayers demeurent leur vie durant
+et cultivent le sol; ils recoivent une moitie ou les deux tiers de la
+recolte, selon les regions.
+
+Parmi ces grands proprietaires, quelques familles, dans chaque partie de
+l'Albanie, se sont elevees avec le temps et leur influence s'exerce sur
+les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou
+Vlorna, deformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille
+est l'ancien grand-vizir Ferid Pacha; ses terres se comptent par heures
+de marche; son palais est en ville, mais fort delabre, car il sejourne
+peu volontiers ici ou on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son
+cousin pauvre qui a herite de l'influence traditionnelle des Vlora et
+Ismail Kemal s'est depuis longtemps pose en chef. Sous l'ancien regime,
+il avait comme programme l'independance de l'Albanie; des l'instauration
+du regime jeune-turc, il se proclama "osmanlis", mais adversaire d'Ahmed
+Riza et de ses amis; il s'allia a l'Union liberale, puis en devint le
+president et, en face du systeme centralisateur d'_Union et Progres_,
+reclama la decentralisation et l'autonomie; tous les beys de la region
+jusqu'a Berat et El-Bassam etaient ses amis et ses partisans et l'on
+peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe
+dirigeante contre la jeune-Turquie.
+
+Celle-ci s'en vengea en 1909: apres le mouvement de reaction de
+Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
+impliquerent les beys de Vallona dans un complot et les inculperent de
+trahison ou de reaction. La plupart durent fuir a l'etranger ou dans les
+montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans melange
+qu'ils mirent a leur tour a la porte les representants de la
+jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.
+
+Cette classe de la population est fort differente des beys des montagnes
+du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils
+l'ignorent; les beys de Vallona y sont alles et parlent parfois
+l'italien, l'allemand ou le francais; ils ont des lumieres sur le monde
+exterieur a l'Albanie et possedent un vernis de culture; musulmans, ils
+ne sont pas fanatiques et certains comme Ismail Kemal se disent amis
+des orthodoxes grecs; tres conscients de leur nationalite albanaise, ils
+ont l'ambition d'etre maitres chez eux et de parvenir a leurs desseins,
+en employant les moyens opportuns.
+
+La rudesse des moeurs du Nord s'est attenuee et ils ont remplace le coup
+de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux
+une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du
+climat, la facilite de la vie, qui contrastent si singulierement avec
+les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les penibles
+luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia,
+ont donne a ceux qui sont nes aux rives de la Vopoussa et aux cotes de
+Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples
+favorises pendant trop de siecles par la chaleur du ciel mediterraneen
+et la tiedeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux.
+C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est
+imaginative et l'initiative renvoyee au lendemain.
+
+Chacun sait que le semblant de gouvernement etabli par Ismail Kemal en
+decembre 1912 dura l'espace d'une annee et n'arbora sur la ville
+l'etendard de l'Albanie independante, l'aigle noir a deux tetes sur fond
+rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le
+regime turc, Vallona n'etait dotee que d'un simple Kaimakan; c'est tout
+un ministere qui y fut etabli par Ismail et, trait caracteristique, un
+ministere de grands proprietaires: Zenel bey, nomme sans le savoir
+president du senat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic
+d'Ipek, dont j'ai conte l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey,
+le chef de la plus vieille famille de Diakovo, etait designe comme
+commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Boletinatz, le
+celebre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nomme aux finances, Mehmed Pacha
+a la guerre, Lef Nossis aux postes etaient tous de grands proprietaires;
+c'etait le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secretaire
+d'Ismail Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les
+circonstances delicates, type de levantin ruse et adroit, qui connait
+italien et francais et servait d'interprete entre l'Albanie et l'Europe.
+
+Tel etait le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au
+vrai sens du mot, guere au dela d'une zone d'une cinquantaine de
+kilometres autour de la ville. Au Nord et a l'Est, c'est l'anarchie
+albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Epire, qui
+reclame son rattachement a la Grece, a l'exception de quelques groupes
+musulmans refugies dans les montagnes, comme les Lap pres de
+Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conserve
+leur fanatisme et leur isolement.
+
+C'etait donc une vingtaine de mille habitants peut-etre qui subissaient
+l'action du gouvernement de Vallona; la ville a elle seule en compte
+environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorite;
+des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine
+albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la
+langue italienne; quant a la langue turque, elle a toujours ete
+inconnue.
+
+ * * * * *
+
+La presence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des
+traits les plus interessants des relations entre l'Italie et l'Albanie,
+et dans le conflit d'interets italo-autrichien, dont Vallona est le
+centre, elle joue un role qui n'est pas negligeable. Vallona est
+peut-etre de toutes les villes de l'Albanie celle ou l'Italie possede le
+plus d'influence; elle le doit moins a sa proximite qu'a deux causes
+fondamentales: l'une est la presence en Italie d'une importante colonie
+albanaise italianisee, dont un certain nombre de representants sont
+retournes en Albanie et ont ete diriges vers Vallona; l'autre est
+l'interet de premier ordre que le royaume attache a cette partie de la
+terre albanaise.
+
+C'est, parait-il, au XVe siecle que les premiers Albanais emigrerent en
+Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant
+d'Aragon faisait le siege de Barletta, une colonie d'Albanais se
+presenta a lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que
+cette emigration prit des proportions assez importantes; l'origine en
+etait la conquete turque effectuee a cette epoque apres la defaite de
+Scanderbey; disperses a travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile,
+ces emigres ont adopte la langue, puis le costume, puis les coutumes du
+pays ou ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de
+leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant tres longtemps,
+ces souvenirs sont restes latents et ces contacts intermittents; mais,
+depuis la creation du royaume d'Italie, Rome comprit tres vite le parti
+qu'elle pouvait tirer de cet element, qu'on evalue a une cinquantaine de
+mille ames; elle s'appliqua a ranimer les souvenirs, a retablir les
+contacts et a faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus
+efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en
+tirer parti pour invoquer ses interets speciaux. M. Baldacci, professeur
+a l'Universite de Bologne, a indique avec franchise ce plan concerte:
+"La politique italienne se sert, ecrit-il, des Italo-Albanais comme
+point d'appui pour exercer une influence sur les populations
+balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
+cote d'Illyrie, la parente avec certaines familles, l'analogie et la
+communaute d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits
+et des raisons pour intervenir."
+
+Les Italiens ont favorise la renaissance nationale de l'idee albanaise
+et ont donne asile a une societe nationale albanaise et a des journaux,
+ecrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils repandirent de
+l'autre cote de l'Adriatique; par ces intermediaires, les dons pouvaient
+facilement etre distribues dans l'autre presqu'ile; par eux, on chercha
+surtout a exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs
+agents a transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait
+double avantage, celui de posseder sous la main des intermediaires
+precieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le
+developpement du trafic italo-albanais.
+
+A Vallona, le vice-consul d'Italie me presente, par exemple, le
+chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le metier d'agent
+de la _Puglia_; il est ne dans les Pouilles, d'une famille albanaise
+transplantee en ce lieu; et de meme origine sont la plupart des Italiens
+qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles
+environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant
+d'intermediaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriques,
+ses etoffes, ses vins, son ble ou sa farine et les Albanais qui
+exportent en Italie les peaux et la laine de leurs betes et l'huile de
+leurs oliviers.
+
+L'Italie encadre cette colonie comme a Durazzo et comme a Scutari par
+une organisation a elle, dont le chef est le consul et dont les
+lineaments sont formes des ecoles royales, des postes italiennes et de
+l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les interets qui
+gravitent autour de celle-ci. D'apres un rapport de la direction
+generale des ecoles italiennes a l'etranger, Vallona comme Durazzo
+possedait en 1913 trois ecoles royales, une de garcons, une de filles,
+et une ecole du soir avec 400 eleves environ dans chacune de ces villes;
+a Scutari, cinq ecoles, dont deux creches, recevraient un nombre un peu
+plus grand d'enfants. D'apres ce que j'ai vu a Vallona, j'ai lieu de
+croire que ces chiffres sont plutot exageres; toutefois, il n'est pas
+douteux que les ecoles royales sont un des meilleurs elements d'action
+de l'Italie en Albanie; si elle pouvait realiser le projet d'organiser a
+Bari, a six heures de la cote albanaise, une ecole superieure pour
+jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurement le
+plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.
+
+Malgre ces efforts qui datent d'un quart de siecle, son action reste
+encore inferieure en resultats a celle de l'Autriche dans l'ensemble de
+l'Albanie; mais a Vallona, grace a sa colonie, elle a depasse sa rivale;
+c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clerge
+catholique et les ecoles religieuses; sauf la petite colonie italienne,
+qui d'ailleurs manque de pretres et d'eglise, il n'y a dans ce port que
+des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes
+peuvent procurer a l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non
+une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement
+battue en breche dans cette region de l'Albanie et il n'a fallu rien
+moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrete
+l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu
+violemment hostile a l'Italie tout l'element grecophile, pour arreter
+les progres de l'action italienne.
+
+Dans l'Albanie independante, cette action reprend avec d'autant plus de
+force que son rayon va etre limite; l'Albanie devient une facade
+maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaines
+l'encadrent et elle est a peu pres formee des deux anciens vilayets de
+Scutari et de Janina, a l'exception de la region meridionale de ce
+dernier; sous le regime turc, les Albanais s'avancaient bien au dela,
+mais l'Italie n'exercait vraiment son action commerciale et economique
+que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernieres annees,
+le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites
+avec l'etranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de
+Scutari.
+
+Ce sont des resultats considerables, si l'on songe que
+l'Autriche-Hongrie a herite de la preponderance economique en ces
+regions depuis la chute de la Republique de Venise, que Trieste est la
+tete de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
+commercants allemands, grecs, voire italiens, qui y possedent leurs
+maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondes par ceux
+de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
+de depart d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
+faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires a
+l'exterieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
+se maintenait au premier rang, distancant de bien loin ses concurrents
+et notamment sa jeune rivale et alliee.
+
+En sera-t-il de meme demain? On ne peut douter que la lutte va etre
+menee a fond par l'Italie, et c'est a Vallona que celle-ci dirige ses
+plus vifs efforts; a Scutari ou a Durazzo, elle travaille; a Vallona,
+elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: a six heures de Brindisi
+et de Bari, sous le meme ciel et le meme climat que celui ou vivent en
+Italie les Albanais emigres, dans un milieu ou le catholicisme ami de
+l'Autriche est absent.
+
+Mais, a vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si
+l'Italie a les yeux fixes sur Vallona, c'est que la question de Vallona
+est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle
+abandonnerait sans doute les cinq sixiemes de l'Albanie, si l'on voulait
+lui laisser le dernier sixieme avec Vallona et j'exagererai a peine si
+j'ajoute que la Triple-Alliance a ete acceptee par l'Italie comme une
+assurance de n'etre pas rejetee de cette rive.
+
+La valeur que la rade de Vallona represente dans l'Adriatique ne
+saurait etre trop mise en lumiere. Dans cette mer, la politique
+autrichienne a su se reserver au cours des siecles tous les bons ports:
+Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires,
+et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans
+pareille si le Montenegro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.
+
+En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise ou l'on a cree
+tout un appareil defensif, mais qui, avec les acces facilement ensables,
+ne peut pretendre a un role offensif; Ancone et Bari, ports de commerce
+ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, ou
+l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme
+port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la
+sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port defensif et
+offensif a Tarente, a l'extremite de son territoire et au dela du canal
+d'Otrante, porte de l'Adriatique.
+
+Sur la cote voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un a
+l'autre, j'ai passe et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
+valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, a l'abri des vents
+du sud, mais peu defendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablee; a
+Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
+envahissent progressivement la rade tres mediocre; a Durazzo, le navire
+reste aussi actuellement en mer pour debarquer passagers et marchandises
+a 300 metres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de riviere qui
+ensable la cote: en operant des dragages et des travaux, on pourrait
+faire un port convenable; toutefois, il est livre sans defense aux vents
+du sud; une jetee pourrait y etre construite, mais Durazzo restera
+toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.
+
+Pour completer cette enumeration, il ne reste plus que Vallona. Or, sa
+baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans
+riviere qui l'ensable. Elle s'etend sur plus de dix milles du nord au
+sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau
+varie de 25 a 50 metres; la partie meridionale de la baie, dite anse de
+Dukati, est abritee de tous les vents et le fond n'y est pas a moins de
+20 metres; une plaine, boisee et bien cultivee, l'entoure, arrosee par
+la riviere Nisvora. Devant la rade, l'ile de Sasseno, haute de 300
+metres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une
+defense naturelle vers le large; une minuscule jetee et quelques
+dragages suffiraient a constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la
+plus sure et la plus facilement defendable.
+
+C'est en ce lieu qu'etait jadis Oricum, Porto Raguseo, ou les habitants
+emigrerent quand le fleuve Vopousa, apportant ses depots au port
+d'Appolonia, l'ensabla et eloigna le rivage; on voit encore, non loin de
+Vallona, sur une petite eminence, quelques ruines tres mediocres,
+quelques colonnes, restes de cette ancienne ville ou passait jadis la
+ligne cotiere; alors que toute la cote jusqu'a Antivari a repousse la
+mer et s'est avancee de plusieurs dizaines de kilometres depuis l'epoque
+romaine, la baie est restee la meme rade profonde et protegee, qui
+attend le dominateur qui saura l'utiliser.
+
+Des lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est
+la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquee dans ce
+port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70
+kilometres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre
+puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermee a
+celle-ci, les escadres de Tarente arretees au defile et toute la cote
+italienne d'Otrante a Venise tenue sous la menace d'une flotte
+etrangere, cachee a six heures de mer; il est vrai que si Vallona
+tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
+embouteillees dans l'Adriatique, car, a la quitter, elles risqueraient
+d'etre prises au detroit entre les attaques de Vallona et celles de
+Tarente.
+
+Vallona constitue donc une position strategique de premier ordre dans
+l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir a ce que ce port tombe sous
+la domination d'une grande puissance sans sentir un peril perpetuel sur
+ses rives; l'interet vital du royaume lui commande d'en interdire la
+possession a l'Autriche. Mais cette derniere a un interet a peine
+moindre a eloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la
+liberte du passage du canal d'Otrante a ses flottes.
+
+Des lors, et malgre toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche
+s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que
+d'eloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la
+politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention
+reciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de
+l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre a l'une des regles directrices
+de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise
+balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation a Scutari, il
+a suffi d'une proposition italienne pour l'arreter, et cette proposition
+etait: l'adhesion de l'Italie, sous condition d'operer de meme a
+Vallona. En resume, l'Italie ne saurait consentir a l'installation de
+l'Autriche a Vallona sans trahir ses interets essentiels; l'Autriche ne
+saurait consentir a la prise de possession de ce port par l'Italie sans
+livrer a la merci de cette derniere sa politique et ses forces
+maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et
+une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.
+
+Des la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont
+tres clairement vu ces verites et ont eu des lors comme principale
+preoccupation d'empecher la possibilite d'une mainmise par l'Autriche
+sur ces regions, mainmise que preparait un travail de penetration
+concertee. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une
+extension autrichienne en Albanie que pour se premunir contre une
+attaque en Venetie. Rome avait besoin de cette double assurance et par
+suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus
+armee et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure
+n'est donc pas venue ou le royaume se croit capable de refouler et de
+conquerir, apres avoir resiste et arrete.
+
+La politique actuelle de l'Italie a l'egard de Vallona a ete bien des
+fois definie avec une nettete parfaite; le professeur Baldacci, que nous
+avons deja cite, ecrit en 1912: "Notre formule est ceci: dans le cas ou
+l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le
+pavillon albanais ne sera hisse sur la ville Shkipetare." L'amiral
+Bettollo dans une interview a la meme epoque declare: "En ce qui
+concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande
+puissance s'y vint installer directement ou indirectement et encore
+moins qu'elle convertit cette position splendide en une vraie base
+d'operations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il
+n'y a que l'Italie qui pourrait etre appelee a l'occuper; parce que, si
+Vallona etait dans les mains d'une autre puissance maritime,
+l'efficacite des places de Tarente et de Brindisi serait
+considerablement diminuee, avec grand peril pour notre situation
+strategique dans le canal d'Otrante."
+
+C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimee en
+termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
+ministre des Affaires etrangeres, en s'exprimant ainsi: "L'Albanie n'a
+pas grande importance en elle-meme; toute son importance tient dans ses
+cotes et ses ports, qui assureraient a l'Autriche et a l'Italie, dans le
+cas ou une de ces deux puissances en serait maitresse, la suprematie
+incontestee de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette
+suprematie a l'Autriche, ni l'Autriche a l'Italie; aussi, dans le cas ou
+une de ces deux puissances voudrait la conquerir, l'autre devrait s'y
+opposer de toutes ses forces. C'est la logique meme de la situation."
+
+Cette situation apparait dans toute sa brutalite au voyageur qui a suivi
+les "echelles" des territoires dalmates, montenegrins et albanais et qui
+arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelee pour
+abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu
+de la partie albanaise et peut-etre la pomme de discorde entre Italiens
+et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE
+
+
+ Durazzo || Les projets de voie ferree || Le projet
+ Durazzo-Monastir et son trace || Les centres de population de
+ l'Albanie independante || La question de la monnaie et du
+ change || L'urgence et l'interet d'une reforme monetaire.
+
+
+Vallona, a cause de son importance strategique meme, est reste le seul
+port d'Albanie que ni Montenegrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occupe;
+quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'ile de Sasseno,
+ils ont vite ete rappeles a l'ordre par une double injonction de
+l'Italie et de l'Autriche.
+
+A Durazzo, au contraire, les Serbes ont pousse une avant-garde venue de
+Monastir par la vallee du Scoumbi; ces troupes ont occupe quelque temps
+le pays, puis ont du se retirer, laissant aux autorites locales etablies
+avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret
+qu'elles ont quitte ce centre commercial de l'Albanie, devenu la
+capitale du nouveau royaume.
+
+Durazzo est une tres vieille cite, ou les Romains avaient deja un
+etablissement important que rappellent les ruines d'un vieux chateau qui
+dresse ses pierres effritees au sommet de la colline, sur les flancs de
+laquelle la ville est construite en amphitheatre.
+
+Une eminence de 200 metres a peine, reste et temoin d'une ancienne
+chaine, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caracterisent la
+cote albanaise d'Antivari a Vallona; au sud de cette croupe montagneuse,
+sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est etendue vers l'est en se
+protegeant le plus possible contre les vents du large derriere la
+colline ou elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte,
+ses maisons blanches et les minarets de ses mosquees qui ressortent sur
+le fond vert des hauteurs.
+
+C'est une cite d'une dizaine de mille ames, entierement albanaise, a la
+seule exception de quelques elements heterogenes turcs, grecs ou
+italiens; la, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu
+d'echange entre les produits de l'etranger et ceux des plus importantes
+villes de l'interieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis
+Okrida, avant sa separation de l'Albanie, les fertiles vallees de Dibra
+et de Cavaja, c'est-a-dire les regions les plus peuplees, les plus
+prosperes et les plus cultivees de l'Albanie trouvent ici leur debouche
+et leur marche; les produits de la basse-cour (les volailles et les
+oeufs), les produits de l'elevage (les peaux et la laine) sont vendus
+ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et
+surtout avec Trieste.
+
+La situation geographique de Durazzo, placee au centre de la cote
+albanaise et au debouche des vallees du Scoumbi et de l'Arzeu, protegee
+contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation
+directe avec l'interieur de l'Albanie, explique que des l'antiquite ce
+lieu ait ete choisi comme point de depart d'une des grandes voies de
+communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des
+traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde
+ancien, la _via Ignalia_ si souvent parcourue par les legions romaines
+qui se rendaient du Latium a Byzance, partait de Durazzo (Dirakium),
+passait a Cavaja, rencontrait a Pekinj (Claudiopolis) la branche qui
+venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au dela de Pekinj la
+vallee du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route a partir de
+Cavaja, des murs de soutenement, de petits ponts a tabliers horizontaux,
+notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La _via Ignalia_ gagnait
+ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait
+la vallee ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait
+Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent,
+la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, denomme Lin sur
+la carte autrichienne; de la elle parvenait, par la rive ouest du lac
+d'Okrida, a Kastoria, Salonique, Seres et Byzance.
+
+Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien definie par la nature
+que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armees;
+pour ne citer que quelques exemples recents, je mentionnerai M. Victor
+Berard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du
+_Chicago Daily News_, en 1913, et c'est par cette voie que l'armee
+turque de Djavid Pacha echappa a l'etreinte des Serbes, puis que les
+armees serbes arriverent jusqu'a Durazzo. Elle est demeuree une des
+voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et
+El-Bassam un trafic regulier de marchandises aussi bien que de voyageurs
+se continue toute l'annee; il est fait actuellement par des voitures du
+pays qui transportent 300 a 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours
+a couvrir la distance qui separe le port de Durazzo d'El-Bassam et trois
+jours seulement au retour, El-Bassam etant situe a 135 metres
+d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100
+kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif.
+
+ * * * * *
+
+Durazzo, situee au debouche de cette grande voie de penetration, etait
+donc predestinee a devenir un entrepot de produits et il etait assez
+naturel de songer a emprunter la route, dont elle est la tete de ligne,
+pour y etablir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du
+regime turc, la societe allemande de la voie ferree Monastir-Salonique
+reclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir a Durazzo;
+comme je l'ai expose dans _l'Albanie inconnue_, la Turquie n'accorda de
+concession en Albanie qu'a une societe francaise, pour l'etablissement
+d'une voie partant de l'ancienne frontiere serbe et atteignant
+l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra,
+Okrida et Koritza; il etait prevu que cette artere centrale aurait deux
+raccords lateraux, l'un vers Scutari, a l'ouest, et l'autre vers
+Monastir, a l'est.
+
+Autrichiens et Italiens avaient esquisse leurs projets qui n'ont pas ete
+jusqu'ici serieusement etudies; les Italiens, etant plus influents a
+Vallona, choisissaient cette ville comme point de depart, et sans doute
+leur choix ne sera pas different demain; les Autrichiens preferaient et
+prefereront encore Durazzo, ou leur action est plus soutenue. Le projet
+autrichien n'est rien autre chose que la refection de la voie romaine
+par la vallee du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on
+atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel
+de trois kilometres relierait le fond de la vallee avec la pente en face
+d'Okrida; d'Okrida a Monastir par Resna, il suffirait de se servir de
+la route actuelle toujours carrossable.
+
+J'ai suivi ce trace pour me rendre compte de ses difficultes; jusqu'a
+El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulte;
+c'est une des voies les plus frequentees de l'Albanie; il en est de meme
+d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, denomme Hadzi sur la carte; c'est la
+que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallee qui fait vers le nord
+un coude tres marque, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'a
+Koukous; en ce lieu, de l'autre cote du pont ecroule, une route
+carrossable conduit a Okrida par la vallee d'un affluent du Scoumbi; il
+suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre
+le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallee
+permet l'etablissement d'une voie de communication; quand j'ai effectue
+ce trajet, des soldats en punition travaillaient a la construction de
+cette route; les gorges sont tres loin d'avoir l'importance,
+l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer
+qu'un tel projet n'est pas difficile a realiser.
+
+Le plan italien est different et hesite entre deux combinaisons: la
+premiere consiste a unir Vallona a El-Bassam par Berat, la vallee du
+Semen et du Devol; a Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie
+franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 metres
+environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit
+ci-dessus.
+
+L'autre combinaison abandonne la vallee du Scoumbi et Monastir; de
+Vallona le trace atteindrait Berat, suivrait la vallee du Semen et du
+Devol qui aboutit a Koritza, d'ou, par Kastoria, on parviendrait a
+Verria sur la ligne de Salonique.
+
+Toutes ces lignes ne sont pas malaisees a etablir et toutes empruntent
+les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud,
+qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai,
+les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat,
+Koritza, et les reunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de
+Vallona; si l'on y ajoute les vallees basses de l'Arzeu et de l'Ismi,
+avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situees a moins de douze
+heures de cheval de Durazzo, on peut se representer la repartition des
+groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie
+independante.
+
+Par suite, la premiere oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom
+sera de percer ou de retablir des routes convenables entre ces
+differents points; ce ne sera pas un travail considerable, car, dans
+toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs
+formes et sont coupees de larges vallees; seule la haute vallee du
+Scoumbi, entre son coude et Koukous, presente quelques escarpements
+importants.
+
+Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter
+l'etablissement immediat des voies suivantes: la refection de la voie de
+Durazzo a Tirana, avec l'etablissement d'un embranchement sur Kroia; la
+mise en etat de viabilite du sentier conduisant actuellement de Durazzo
+a Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui reunit
+par la montagne El-Bassam a Tirana; puis la liaison d'El-Bassam a
+Koukous; a partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers
+Okrida; enfin, l'etablissement d'une route de Vallona a Berat et
+El-Bassam, avec embranchement a Gurula vers Koritza.
+
+Un tel reseau suffirait pour le debut a assurer les communications et
+la mise en valeur des parties les plus peuplees et les plus cultivees du
+pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo,
+Tirana et Kroia a Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par
+ce simple expose que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une
+moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties
+de l'Albanie.
+
+Il n'est peut-etre pas necessaire de faire un plus grand effort, au
+moins pour les premieres annees, et de charger le budget difficile a
+etablir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer;
+des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il
+ne faut pas oublier que, de la cote a la frontiere, l'Albanie ne
+comporte guere plus de 80 a 100 kilometres de largeur; si, dans le
+centre et dans le sud, ce territoire contient des vallees et des
+terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrees ne seraient pas
+alimentees par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; meme
+reliees aux lignes greco-serbes qui vont couper du nord au sud les
+Balkans, elles ne gagneraient rien a cette jonction, car elles ne
+deriveraient sur leur parcours aucun des produits reserves au terminus
+grec sur la mer Egee ou le golfe d'Arta, ou a la ligne serbe du
+Danube-Adriatique.
+
+Cette derniere voie, qui n'aurait egalement qu'un trafic insuffisant
+dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut esperer un afflux
+de produits de la Vieille-Serbie, de la Macedoine et du Danube diriges
+en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il
+paraitrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances
+du jeune Etat d'un luxe inutile; l'etablissement des routes principales,
+la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du
+pays devraient etre les premiers articles du programme economique du
+nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps.
+
+ * * * * *
+
+De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est a Durazzo que
+j'ai trouve le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piecettes
+et des sous, partout ailleurs oublies depuis longtemps, sortent des
+montagnes d'Albanie et sont presentes sur le marche de Durazzo ou l'on
+continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus
+difficile probleme que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser
+resoudre, a ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une
+reforme soit apportee.
+
+Je ne crois pas etre dementi par n'importe quel commercant
+d'Albanie--les sarafs exceptes--en disant que nulle reforme n'est plus
+necessaire. En tout cas, a Durazzo, centre commercial du pays, on en
+sent le vif besoin. L'etablissement des voies de communication et la
+reforme monetaire sont les deux premieres questions que doit resoudre le
+gouvernement albanais.
+
+La question de la monnaie et du change est simple dans ses donnees, si
+elle est tres compliquee dans ses applications. Le voyageur qui passe a
+Constantinople se plaint deja du change et des embarras que lui cause le
+compte de la monnaie; toutefois la difficulte n'est pas insurmontable;
+la livre turque a un change regulier et se divise en 108 piastres; on
+sait que les pieces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20
+piastres, et le calcul, par suite, est a peine plus malaise que celui de
+la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change interieur;
+il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-a-dire de
+piastrines, et par suite celles-ci font prime; de la est nee l'industrie
+des "sarafs" ou changeurs, generalement petits banquiers juifs ou
+armeniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidie
+(c'est-a-dire des pieces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un ecu), et
+si vous reclamez des piastrines en echange, on vous retiendra un acompte
+de 2 piastres a la livre; par exemple, on ne vous donnera a peu pres
+votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidie, c'est-a-dire 100
+piastres, et 7 piastrines, la huitieme etant gardee en tout ou en partie
+comme prime du change.
+
+Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul
+devient un effroyable casse-tete chinois; selon les coutumes locales et
+les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre
+different de piastres; il en est de meme du medjidie; mais cette
+division differente n'est qu'une division de compte.
+
+Un exemple est necessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent
+valant 1 piastre; que la livre soit a 104, 108, 124 piastres, on ne
+donne au change que la meme quantite materielle de piastrines; si l'on
+exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piecettes, on n'en
+donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.
+
+Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque
+on vous impose d'abord des medjidie et on complete par des piastrines
+d'une ou deux piastres; des lors, a Constantinople, pour une livre
+comptee a 108, on vous donne 5 medjidie comptes chacun a 20, au total
+100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 a
+107,5; ailleurs, pour une livre comptee 124, on vous change 5 medjidie
+comptes chacun 23, au total 115 et 7 a 7 piastrines et demie, soit 122 a
+122,5, le complement constituant le benefice du changeur; ainsi, ce qui
+differe, c'est seulement la maniere de compter et le benefice du
+changeur.
+
+Mais cet enchevetrement de compte complique toute transaction, et ces
+differences sont tres sensibles; ainsi, a Constantinople et dans les
+chemins de fer, la livre est a 108 et le medjidie a 20; pour les impots
+et a la douane, la livre est a 103 un quart et le medjidie a 19; pour
+les autres caisses publiques, pour les operations des banques locales et
+une partie du grand commerce, la livre est a 100 et le medjidie a 18 et
+demi; pour les echanges commerciaux des bazars et des marches, le compte
+differe de ville a ville et de village a village; dans beaucoup de
+villes de l'interieur, la livre est a 124 et le medjidie a 23; ailleurs
+le change varie de 116 a 124 selon les lieux; des lors la premiere
+question a poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de
+la livre turque.
+
+Mais cette complication ne suffit pas: a Constantinople les pieces de 1,
+2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les
+trois dernieres rappellent nos pieces de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la
+premiere etant comme une demi-piece de fr. 50; mais, a l'interieur et
+notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux
+formes les plus archaiques; je recois au marche de Durazzo des pieces
+larges comme des ecus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de
+l'etranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a
+des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou
+2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon
+drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide
+me recommande de m'en defaire de suite; elles risqueraient en effet de
+n'etre pas acceptees dans les transactions commerciales a dix lieues
+d'ici; meme sur place elles sont parfois refusees par les caisses
+officielles.
+
+Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opere pas toujours
+d'apres la livre turque comme base, valant de 23 a 24 francs, mais
+d'apres trois monnaies d'or ayant egalement cours en Albanie et y etant
+acceptees: la livre turque, la piece de 20 francs qu'on appelle toujours
+le "Napoleon" et la livre sterling; les deux premieres sont connues
+partout et le Napoleon circule meme, au moins en Albanie, plus que la
+livre turque. Des lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on
+vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il
+faudra vous renseigner pour connaitre le change interieur; a chaque
+paiement important, vous etes oblige de proceder a des calculs longs,
+compliques et bizarres, puis a discuter le benefice du changeur, enfin a
+distinguer entre les pieces de tous types qu'on vous donne comme
+piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie,
+_etc._; c'est presque aussi difficile que de parler albanais!
+
+Ces breves explications suffisent a montrer le trouble que jette une
+telle monnaie dans les transactions commerciales. Une reforme est
+urgente: elle serait facilitee dans son application par l'usage general,
+dans toute l'Albanie, du Napoleon: dans la tribu la plus reculee, j'ai
+trouve la connaissance exacte de sa valeur.
+
+La reforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de
+faciliter les comptes et de gagner un temps precieux; elle supprimera le
+gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de
+l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent
+facilement s'entendre pour rarefier plus encore et artificiellement
+cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et
+accroitre ainsi les benefices du change interieur; de meme, en se
+servant des conditions naturelles d'echange, ils transportent la petite
+monnaie des lieux ou ils l'achetent a meilleur compte aux lieux ou ils
+la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base
+la complication du systeme monetaire et la trop petite quantite de
+monnaies divisionnaires mises sur le marche par l'Etat. Il est naturel
+que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne
+sente les vices d'un tel regime et la necessite d'une reforme.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+TIRANA LA VERTE
+
+
+ De Durazzo a Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan ||
+ Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les
+ ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses
+ terres, les cultures || Les metayers et les paysans || Le
+ retour d'Essad.
+
+
+Aout finissant brule la cote; ses sables la dotent d'un climat de
+tropiques; pendant le milieu des journees, malgre la mer voisine, la
+temperature est accablante; Durazzo, etageant ses maisons en plein midi
+et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la
+chaleur comme une serre; il faut fuir a l'interieur vers les verdures et
+les sources dont la rive adriatique est privee.
+
+Pendant tout l'ete, consuls, beys et riches commercants fixent leur
+demeure a Tirana, celebree en toute l'Albanie comme une des plus jolies
+villes du pays; sa vallee est renommee par ses verts ombrages et sa
+fertilite; on envie ceux qui y possedent un "tchiflik" ou maison de
+campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forets proches, y
+entretiennent la fraicheur.
+
+Il faut, me dit-on a Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la
+route, tres frequentee en toute saison et surtout en celle-ci, est une
+des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupee
+en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet a
+cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du
+soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord
+la grande route vers la vallee du Scoumbi; le chemin longe la mer et des
+marecages, et la chaussee est construite en talus; bientot nous quittons
+la region des sables et des alluvions cotieres; un dos de pays
+faiblement ondule separe la mer de la vallee ou coule encore a plein
+bord, malgre la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.
+
+Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la
+carte autrichienne); la traversee du fleuve serait impossible sans un
+pont, et on l'entretient grace a un peage que percoit celui que le
+village a charge de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon
+et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte
+font halte, attachent les chevaux a une sorte de hangar a l'usage des
+passants et me conduisent a des boutiques voisines, qui etalent en plein
+vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac hache; l'or brillant des
+raisins et des poires ne le cede pas a l'or mat des copeaux de tabac
+blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfume et merite la
+celebrite dont il jouit.
+
+Apres une legere collation de fruits et de pain de mais, arrosee d'un
+verre d'excellent raki, que ne dedaignent pas mes souvarys, quoique
+musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit
+tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont
+cultivees et ou, ca et la, de petits villages jettent les points
+brillants de leurs lumieres; bientot nous atteignons la vallee de
+Tirana, ou coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent a chaque pas
+l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana etait presque invisible
+derriere la barriere de ses chataigniers centenaires, je crois a chaque
+instant toucher a la ville que quelque lumiere semble decouvrir; mais ce
+ne sont que fermes defendues contre les vents du nord par les branches
+serrees des grands arbres; dans la fraicheur de la nuit, nous accelerons
+le pas des betes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons
+une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extreme dans la
+cite endormie; sur le pave inegal, nos chevaux trebuchent et font
+resonner leurs pas et les bagages dont ils sont charges; quelques ombres
+passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenetres, et de-ci,
+de-la, une lumiere jette sa clarte par la porte d'une maison ou par les
+volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extreme obligeance, m'a
+prevenu qu'il me donnerait l'hospitalite, mais ce n'est point besogne
+aisee que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras,
+les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font
+ouvrir et designer la demeure; et c'est ainsi, apres avoir circule par
+toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat
+italien.
+
+ * * * * *
+
+En verite, Tirana merite bien sa reputation, et je sais peu de petites
+villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses
+rues et leurs detours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon
+drogman, m'accompagne et me conduit d'abord a la grande mosquee; au
+premier plan, s'etend une large place grossierement pavee que traversent
+quelques ruisselets; sur les cotes, des maisons basses cachent sous
+leurs portiques des etalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquee
+avance ses cinq porches que domine a peine la blancheur de son dome; a
+droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche,
+separee de la mosquee de quelques metres seulement, une tour de ville,
+comme un beffroi de nos vieilles cites, dresse a quinze metres de
+hauteur son horloge et ses cloches.
+
+Nous nous eloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et
+quelques palissades separent le chemin d'un grand champ inculte ou
+poussent a leur gre toutes les herbes de la campagne; deux cypres
+voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir
+feuillage; a leur ombre se pressent des pierres taillees comme des
+pieux, les unes debout et piquees en terre, les autres tombees et
+brisees; chacune marque un mort; c'est le cimetiere de Tirana, que la
+route contourne; j'y apercois errants quelques Albanais et les hotes des
+basses-cours voisines qui y picorent.
+
+Un etrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles
+de pierre tracent sept cotes egaux; a chaque angle, une colonne est
+elevee et l'ensemble supporte un portique a sept faces; la signification
+en est obscure et sans doute le nombre sacre de sept joue-t-il son role
+dans ce temple de la mort; car c'est la le tombeau de l'illustre famille
+des Toptan; sous ces dalles enormes, les descendants des Toptan deposent
+les restes des generations qui disparaissent, et ce monument funeraire
+n'est pas sans grandeur ni sans effet decoratif.
+
+Au detour d'une rue, nous sommes arretes par une foule d'enfants qui
+entourent des hommes du pays et deux individus habilles d'etranges
+defroques; tous ces petits Albanais sont vetus de meme, le polo de laine
+blanche sur la tete, la culotte de toile blanche serree a la taille par
+une ceinture de couleur, le buste moule dans un jersey que recouvre
+souvent un gilet bariole, une petite veste ou un bolero brode; beaucoup
+vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau,
+epaisse et solide.
+
+Les deux individus qu'ils devisagent curieusement sont deux tziganes,
+qui ont reussi a s'infiltrer jusqu'a Tirana; mais les Albanais n'aiment
+pas beaucoup les etrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils
+la main au collet des deux nomades et les expedient-ils hors de la
+ville.
+
+Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavee, mais plantee de
+beaux arbres ou une eau court si rapide que, malgre la chaleur, elle n'a
+presque rien perdu de sa fraicheur et de sa transparence; la rue est
+livree comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines:
+oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent,
+s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont
+les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs
+charges de marchandises ou leurs voyageurs.
+
+Voici une autre mosquee, petite et basse, autour de laquelle se presse
+le marche; des chevaux apportent a pleine charge d'enormes pasteques; le
+long de la petite riviere, des etalages sont dresses sous de pauvres
+toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossieres etoffes
+sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces
+baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au
+fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec
+leurs parents a faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux
+sous, ils vendent une pasteque qui remplit un plat et pour trois sous
+des melons odoriferants et murs, qui poussent dans les fermes voisines.
+
+Un peu plus loin, une autre mosquee ferme une large rue ou la
+circulation est deja active; la chaussee est bordee de trottoirs faits
+de paves inegaux; des maisons basses, de un ou deux etages, ouvrent leur
+porte sur la rue meme; des boutiques d'artisans occupent le
+rez-de-chaussee; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la
+peau et le cuir; la, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on
+incruste l'argent dans leurs poignees; puis ce sont des selles a vendre,
+des ceintures et des vestes brodees, des piles de polos de laine blanche
+et des etoffes de couleur; le pays est prospere et le commerce s'en
+ressent.
+
+En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquee de Tirana
+sans dome ni terre-plein, le toit inegal et les tuiles arrachees;
+contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont
+amoncele leurs fruits en d'enormes tas, derriere lesquels ils s'assoient
+a la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les
+chevaux et les mulets ont ete attaches et les voitures garees: c'est le
+marche aux fruits; poires et raisins, melons et pasteques, figues et
+olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallee de
+Tirana.
+
+Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas
+du consulat nous accompagne: il porte le vetement de quelques vieux
+Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, a longues
+manches, tombe jusqu'aux genoux, serree par une large ceinture; un petit
+bolero etroit laisse une large chaine d'argent s'etaler sur la poitrine;
+dans la ceinture quelques armes completent le costume: un pistolet a la
+crosse de cuivre, un poignard au manche incruste d'argent.
+
+Guides par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur
+l'Ismi ou se jettent toutes les eaux qui courent a travers les rues de
+Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la riviere; par
+eux, la ville est entierement cachee et, a deux cents metres, on ne
+voit que leur epais feuillage et une herbe verte et fraiche qui denonce
+l'eau courante.
+
+ * * * * *
+
+Non loin de la est la propriete de la famille d'Essad Pacha. Essad
+Pacha, mis a l'ordre du jour de l'Europe par son traite avec le roi
+Nicolas de Montenegro et la reddition a celui-ci de Scutari, par sa
+proclamation pretendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie
+et en Europe, n'etait, quand je le visitais, que le chef des Toptan.
+Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus
+illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora a Vallona, comme
+celle des Bagovic a Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme
+celle des Bitchaktchy a El-Bassam, celle des Toptan domine de sa
+puissance, de sa richesse, de ses relations et de son anciennete Tirana
+et toute sa region; parmi cette feodalite terrienne d'Albanie, dont les
+chefs les plus influents sont Ismail-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha,
+Derwisch bey, une place a part merite d'etre faite a Essad Pacha.
+
+J'etais introduit aupres d'un des membres principaux de la famille,
+Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congres albanais
+d'El-Bassam; a la veille de son depart pour cette derniere ville, nous
+allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux
+portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse
+et longue presente un aspect de grande ferme cossue et vaste; la-bas,
+sous un chataignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il
+vient de subir un accident, garde encore la jambe allongee et peut
+difficilement faire quelques pas.
+
+Correctement vetu a l'europeenne, le fez sur la tete, une longue canne
+mince a tete d'or a la main, il apparait dans toute la force de l'age.
+Il a a peine depasse la quarantaine; de taille moyenne, les yeux
+percants, il ne manque assurement ni d'intelligence, ni meme d'astuce;
+mais sa culture parait tres rudimentaire et il n'a meme pas ce vernis
+qu'a donne a son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la
+vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui
+l'homme de guerre, energique, determine, brutal, mais moins delie
+peut-etre que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs.
+
+Quand je visitais Essad, c'etait la lutte entre Albanais et
+Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord use de la douceur et de la
+flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier a eux;
+ils avaient tenu a Dibra un congres albanais truque, a qui ils avaient
+fait voter le paiement de la dime, l'acceptation du service militaire,
+l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de
+l'ecole, et l'emploi des caracteres turcs pour l'ecriture de la langue
+albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'etaient entierement
+desinteresses du congres et ignoraient presque ses resolutions; mais
+ceux du centre et du sud jugeaient une riposte necessaire et, contre le
+gre des Turcs, pour affirmer leur volonte et leur nationalite, ils
+decidaient de tenir a El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congres
+purement albanais ou les revendications du pays seraient proclamees. Les
+Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana etaient a la tete du
+mouvement; Essad Pacha y etait tout acquis.
+
+Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'aviserent d'un moyen
+qui n'etait pas sans ingeniosite, mais qui exalta au plus haut point la
+colere des beys. Ils designerent comme Kaimakan a Tirana Hussein bey
+Vrion, dont le pere Assiz Pacha etait depute de Berat, et lui
+prescrivirent une politique sociale tres curieuse, surveillee d'ailleurs
+par des emissaires speciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire
+docile, Hussein s'efforcait d'exciter la population des paysans contre
+leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents
+des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marches et
+partout annoncaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour
+la diviser entre le peuple, si le peuple etait fidele aux ordres de la
+Sublime Porte.
+
+Usant du fanatisme religieux, jouant du desir de la terre, ils avaient
+fini par repandre dans certains villages un veritable esprit d'hostilite
+contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs,
+centre de reunion contre la politique turque, et que le pouvoir resolut
+de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation;
+il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la
+conduisit aux lieux ou les clubs etaient ouverts et laissa des scenes de
+desordre se produire; sous pretexte de calmer les esprits, il decida la
+cloture de tous les clubs.
+
+Cette politique sociale menacait les beys dans leur influence
+hereditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils reussi a creer en Albanie une
+veritable lutte de classe, pour abattre le regime feodal et l'influence
+antagoniste des beys, c'est une question que les evenements n'ont pas
+laisse poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe
+que c'est a Tirana que cette politique s'est surtout affirmee, on peut
+facilement concevoir l'etat d'esprit d'Essad Pacha a l'egard de la
+Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court.
+
+De la mefiance extreme qu'il ressentait alors, il serait sans doute
+passe a des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion
+inesperee amena la famille des Toptan a concevoir les plus hautes
+ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cites antiques et voisines,
+sont au coeur du pays; c'est le lieu geographique ou peut, ou doit etre
+le centre de reunion des elements albanais du nord, du sud et de l'est;
+c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiegne ou Paris
+avec, en facade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen etait le
+port sur la Manche. C'est la que les tendances diverses ont des points
+de contact; Toscs du sud, Guegues du nord orthodoxes, musulmans,
+catholiques, tous sont presents de Durazzo a El-Bassam sur les bords du
+Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicte le choix;
+c'est la que l'Albanie autonome devait etablir sa capitale. Vallona et
+Scutari sont aux extremites du pays, sans contact, ni connaissance des
+autres regions lointaines; a Scutari, pas un orthodoxe, a Vallona, pas
+un catholique ne demeure; ici et la, des gouvernements de partis peuvent
+s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de
+durer, c'est dans la region centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou
+meme Kroia qu'il doit fixer sa residence.
+
+Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismail Kemal
+n'a jamais ete de leurs amis; au congres d'El-Bassam, les beys
+d'El-Bassam, de Berat, de Koritza, de Vallona etaient fort chauds
+partisans d'Ismail; les Toptan se reservaient; ils trouvaient deja
+excessive l'influence qu'exercait cet homme politique dans l'Albanie
+d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismail avait
+ete traitre a la Turquie sous l'ancien regime, en complotant pour
+l'independance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait
+toujours eu des fonds a sa disposition, dont ses relations avec
+l'etranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se
+piquaient d'etre des Albanais a la fois loyaux a l'egard de la Porte et
+tres soucieux des libertes albanaises. Je me rappelle encore le mot qui
+termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision etait
+tout un programme: "Albanais, mais Osmanlis".
+
+Aussi, quand on a songe a donner un chef a l'Albanie autonome, il n'est
+pas etonnant que le premier des Toptan fut sur les rangs; il ne pouvait
+oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.
+
+Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia etait duc de Durazzo; il
+avait trois freres et l'un d'eux epousa une soeur de Scanderbeg; vint en
+1467 la mort de Scanderbeg a Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans
+la ville de Kroia, qu'il avait jadis cede a Scanderbeg en gage d'amitie;
+il fut a son tour vaincu et tue par les Turcs qui emmenerent avec eux un
+enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de
+la maison des Topia le suivit dans sa captivite, l'eleva et ce fut Ali
+bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore
+dans la memoire de ses descendants et je me souviens de l'interet et de
+la fierte avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre
+genealogique ou toute la descendance etait exactement marquee.
+
+Dans le pays et surtout a Durazzo, une curieuse legende a cours: le
+premier des Topia serait un arriere-petit-fils batard de Charles d'Anjou
+et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouve des
+armes portant la barre, signe de la batardise.
+
+Des lors, que l'on veuille bien rassembler ces elements: un chef de
+famille feodale, puissant par les ramifications de cette famille, par
+ses alliances et ses relations, par son influence sociale et
+traditionnelle; une histoire qui se prolonge deja loin dans le passe;
+des terres situees au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les
+debris d'une armee qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce
+point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus
+d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en
+Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit resolument sur sa tete la
+couronne vacante.
+
+Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empecher
+toutefois Essad d'etre le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il
+longtemps, et les elements qui font sa force lui assureront-ils le
+succes ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosite
+passionnee l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux
+l'image de ce que fut, dans le haut moyen age, les essais de fondation
+des grands Etats modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg
+veulent en etre les heritiers et porter sur le pavois le chef de leur
+famille.
+
+ * * * * *
+
+Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze
+familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-etre aux choses du dehors
+et le plus averti; on m'avait recommande a lui chaudement et tout un
+jour nous nous promenames a travers Tirana et ses environs; c'est un
+homme de quarante ans a peine, de taille moyenne, bien pris dans un
+vetement a l'europeenne qui parait venir tout droit de Londres: la
+culotte de cheval serree dans des guetres de cuir et la veste qui le
+moule, terminee par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait
+gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et energique, la moustache
+chatain clair, la peau doree par le soleil; Refik cause avec plaisir des
+choses d'Occident qu'il a vues et meme de Paris qu'il a visite avec un
+drogman; il est delegue de Tirana avec un hodja et un effendi villageois
+au congres d'El-Bassam et il a deja prepare ses bagages qu'un Occidental
+ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une
+moustiquaire; le tout va etre charge sur des chevaux et la caravane doit
+se mettre en route le soir meme.
+
+Nous nous dirigeons du cote de son tchiflik et il me decrit ainsi la
+situation sociale de la vallee de Tirana. Dans les environs de la ville
+il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, generalement tres
+cultives et tres prosperes; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs
+terres et leurs habitants, la propriete des beys et surtout des Toptan:
+Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la
+cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil
+en turc) a habite Paris, Refik bey, etc.; les autres villages
+fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en
+meme temps petit proprietaire; generalement il loue son bien et continue
+a travailler les terres beylicales.
+
+Refik possede cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses
+metayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriete,
+travaillent les terres et partagent la recolte avec le maitre qui ne
+recoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud
+de l'Albanie, dans la region de Vallona par exemple, le partage se fait
+par moitie; d'ailleurs, dans le nord de l'Epire, les terres des beys
+sont beaucoup plus vastes; la-bas, le paysan est souvent orthodoxe et
+d'origine grecque, le maitre musulman et albanais; ici, cultivateurs et
+beys sont de meme religion et de meme origine; aussi le regime feodal
+est-il attenue dans une tres forte mesure.
+
+Dans la vallee de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres
+residant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitie
+de la recolte; tous les riches proprietaires ne demandent que le tiers.
+
+A cote des metayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers
+agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en
+valeur certaines terres sans metayage; le prix moyen de leur journee est
+de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs represente un
+pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur
+doit un ocre de pain de mais et une portion de fromage ou 20 paras pour
+en acquerir; les terres de Refik s'etendent sur un espace dont la
+circonference peut etre parcourue en trois heures de temps environ. Il y
+cultive du riz, qui pousse d'une facon parfaite, du mais dont la recolte
+est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont
+leurs pareilles que dans la Macedoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et
+l'orge viennent aussi assez bien; il possede egalement de grandes forets
+et de beaux paturages. Ces derniers sont loues a part a des paysans; le
+bey en effet n'a pas de betail, qui appartient aux metayers et aux
+cultivateurs independants; les uns et les autres louent ces herbages a
+Refik qui recoit d'eux de ce chef 120 livres turques.
+
+Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000
+napoleons; il fait vendre ses produits a Tirana et a Durazzo et cherche
+a introduire de nouvelles methodes de culture; mais, me confesse-t-il,
+il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'annees pour ouvrir
+les yeux a ces gens, qui s'obstinent a travailler selon les anciens
+systemes.
+
+C'est a cette population de metayers et de cultivateurs que les
+Jeunes-Turcs avaient fait appel pour resister aux beys et par leur appui
+imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit
+le procede, il faillit reussir; les emissaires des Jeunes-Turcs
+disaient: "Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse
+partie de la recolte, un fermage trop eleve pour vos paturages, il a
+vole cette terre a vos ancetres; nous les mettrons a la raison, mais
+pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous
+parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient
+en turc; apprenez le turc."
+
+Cette propagande a d'abord un certain succes; jusqu'en 1908, les
+Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'etablir,
+laissent la population libre et celle-ci ne connait et ne veut que
+l'albanais; au Congres de Dibra, ils circonviennent les delegues de
+l'Albanie du Nord, qui ne s'inquietaient guere du congres et de ce qui
+s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne
+connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est
+voter pour le Padischah contre l'infidele, et ainsi ils font proclamer
+contre le gre des delegues du Centre et du Sud que le turc doit devenir
+la langue d'enseignement dans les ecoles albanaises.
+
+Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la region en 1909 et 1910; a
+cette date le peuple persuade reclame, en albanais d'ailleurs,
+l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se
+lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il,
+trahie et opprimee! Deux ans se passent et a la tete d'une armee, par la
+route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maitre.
+Il songe que l'heure est venue ou Tirana la verte va devenir un des
+centres d'action dans l'Albanie autonome.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+A EL-BASSAM ET A SON CONGRES ALBANAIS
+
+
+ La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congres
+ albanais || Les delegues || La presse albanaise || La question
+ politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La
+ situation des catholiques en Albanie et leur hierarchie
+ religieuse || La necessite d'un accord entre catholiques et
+ musulmans.
+
+
+El-Bassam est en fete; de toutes les parties de l'Albanie, des delegues
+arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les representants des
+villes les plus eloignees; c'est un va-et-vient continuel dans la
+demeure du president du Congres, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne
+manque pas de le saluer et les conversations s'ebauchent dans la grande
+cour ou Derwisch recoit ses hotes; sa demeure est composee de deux
+batiments situes de chaque cote de cette cour; l'un est le haremlik
+plein de luxe et de bibelots, reserve aux femmes et aux enfants; l'autre
+est le selamlik, ou les hommes ont acces.
+
+Dans la cour, pres de quelques arbres, des bancs et des tables sont
+disposes; la chaleur du jour tombe et chacun vient gouter l'apaisement
+du crepuscule et la fraicheur qui descend des montagnes voisines. Une
+douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et
+engages chez Derwisch depuis quelques annees seulement; un catholique
+d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il
+accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service special et
+recoit, outre la nourriture, quatre medjidie par mois.
+
+L'un d'eux a pour office d'apporter a tout nouvel arrivant le sirop de
+cerise melange d'eau et le cafe traditionnel; ici un usage slave s'est
+introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hote offre avant ces
+rafraichissements une cuilleree de confitures comme premiere politesse.
+Tous ces serviteurs sont d'une extreme deference pour le maitre: quand
+ils le voient, ils portent la main a leur coeur, puis s'inclinent,
+abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussiere du sol,
+puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois
+qu'ils apportent au chef ou aux hotes un objet quelconque, le respect
+veut qu'ils s'inclinent legerement, en portant la main a la poitrine, et
+ils doivent n'approcher que pieds nus ou chausses de laine.
+
+Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils
+s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est la et en
+cette heure de crise c'est la destinee d'un peuple qui se joue.
+
+Derwisch bey, prevenu de mon arrivee, vient a moi; c'est un homme de
+quarante ans, elegamment vetu a l'europeenne d'une jaquette s'ouvrant
+sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopte comme coiffure un
+polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de
+laine blanche; plutot grand, tres brun, la moustache courte et chatain
+fonce, il presente une physionomie etrange qu'animent des yeux gris
+clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes,
+agile et presque fievreux, il se depense, cause, harangue, interpelle,
+va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des
+arrivants. Il me presente ses deux freres, Kiamil bey et Hassan bey,
+s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses freres, me
+dit-il, le remplaceront et il tient a ce que j'accepte l'hospitalite
+dans sa demeure.
+
+Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilees de blanc ou de noir
+avec un soin extreme, viennent de rentrer de leur promenade journaliere;
+tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer
+au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprete sur des tapis; puis il
+m'invite a venir avec son frere autour d'une table, ou l'on a prepare
+notre diner.
+
+Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus
+avances en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est
+le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la premiere d'El-Bassam
+et, a part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de
+Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre a table et
+quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre
+et une aiguiere et versent un peu d'eau sur les mains des assistants;
+puis le diner commence par un potage dans lequel ont ete coupes des
+foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite
+presente a ceux qui en desirent: il fait partie de chaque repas et
+chacun en prend a sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les
+Albanais preparent de cette maniere soit le mouton, soit le boeuf, mais
+jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une
+suite de legumes varies, une sorte de pate feuillete comme un gateau,
+avec des herbes hachees ressemblant a des epinards, des aubergines
+sautees au beurre, un plat de piments tres releves, qu'on denomme des
+cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace
+la pomme de terre inconnue. A ces services succedent les entremets, des
+beignets d'abord et des gateaux de mais epais et nourrissants et pour
+finir, le meilleur du repas, des peches succulentes et juteuses, comme
+on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dores et exquis.
+
+Quelle abondance,--et quel estomac est necessaire pour faire honneur a
+une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et
+des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invite a son
+couvert de table et son service a dessert; mais pourquoi faut-il qu'il
+n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait
+servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le
+repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas,
+prend-il a meme les plats tout ce qui lui convient?
+
+Apres ce plantureux diner, les chandelles sont enlevees, les serviteurs
+sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule,
+coupee par les arrivees des caravanes lointaines qui se pressent pour
+etre au lever du soleil a l'ouverture du congres albanais.
+
+ * * * * *
+
+Dans la renaissance albanaise, le congres d'El-Bassam est une date:
+c'est le premier congres dont l'initiative appartient a des Albanais,
+qui ont voulu affirmer leur nationalite au centre de leur pays. Ils sont
+la une cinquantaine de delegues, tous gens influents dans leur ville,
+venus pour se concerter dans un meme esprit, celui de defendre et
+propager l'idee nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire
+du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette
+ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et representant le club de
+Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana,
+delegue par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias,
+delegue de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me presente une
+carte ou est inscrit: "George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B.
+Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_"; voici
+Alex, le delegue de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle
+un peu francais et est representant d'une maison de machines
+americaines; voici des hodja, des paysans, des commercants, des beys;
+mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tete du mouvement
+et du congres, qui le dominent et qui l'inspirent.
+
+C'est que ce congres est compose de delegues des clubs albanais
+existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils
+ont ete crees et demeurent sous l'influence des beys. La revolution
+jeune-turque, qui a laisse etablir des clubs de toute nationalite dans
+l'empire, a ainsi ete indirectement la cause de la renaissance des ces
+nationalites, qu'elle pretendait absorber dans la communaute ottomane;
+chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi
+ete crees dans les villes et villages; il y en a eu de tres puissants et
+frequentes a Uskub, a Salonique, a Constantinople, ou fut longtemps le
+club central que presidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de
+l'Albanie, de Janina a Monastir et a Kalkandelem; a l'interieur du pays,
+le centre et le sud en furent parsemes; a partir de 1909, les
+Jeunes-Turcs chercherent tous les pretextes pour les fermer comme a
+Vallona, comme, a Tirana; mais le mouvement etait lance, il ne pouvait
+etre arrete; a El-Bassam, par exemple, sont organises deux clubs ayant
+le meme statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un
+millier de membres et sont diriges par un bureau de sept personnes.
+Chaque membre paie un droit d'entree, qui est une sorte de don, selon sa
+richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'a quelques piastres; la
+cotisation mensuelle est d'un medjidie; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu
+introduire les memes divisions sociales qu'a Tirana, le club comprend
+toutes les classes de la population: beys, commercants, paysans, et
+represente toute l'activite du pays.
+
+Le congres ne s'occupa officiellement que des clubs et des ecoles
+albanaises et il prit a cet egard des decisions capitales, encore
+inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans
+des conversations particulieres, des questions fort importantes furent
+certainement agitees, comme celle des religions, des journaux et des
+rapports avec le gouvernement turc.
+
+Le congres designa trois commissions: une pour l'etude du budget, une
+pour l'organisation des clubs et une pour l'etablissement des ecoles.
+Pour etre assure d'un budget regulier, il fut decide que les clubs de
+chaque ville paieraient une somme determinee pour l'entretien des ecoles
+et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions
+particulieres; elles sont venues assez genereuses: Refik bey versa 250
+livres turques; un Albanais, commercant enrichi en Suede, envoya une
+grosse somme pour fonder un institut, des bibliotheques et cinquante
+ecoles; on espere de cette maniere recueillir des fonds importants.
+
+La commission des clubs fit adopter une resolution tendant a
+l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis a un statut
+unique, vote par l'assemblee, et un club central serait installe dans
+une ville qui n'est pas determinee, peut-etre a El-Bassam.
+
+Les plus importantes decisions touchent les ecoles: en Europe, pas un
+pays n'est aussi depourvu d'ecoles que l'Albanie, pas une population
+n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi eloigne de toute
+instruction, si rudimentaire qu'on la concoive; c'est le resultat voulu
+de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de
+toute voie de communication, de toute connaissance de l'exterieur, de
+tout contact avec le dehors et qui par cette methode pensait assurer
+plus aisement la fidelite des Albanais au Padischah. Les ecoles etaient
+suspectes, les journaux prohibes, l'ecriture en albanais proscrite.
+
+Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand renovateur
+d'energie pour leur peuple et voici comment ils en concoivent
+l'organisation; rien n'existe, tout est a faire, a commencer par
+l'education des instituteurs; a El-Bassam il fut donc decide
+d'organiser une ecole normale, a la fois ecole pedagogique pour former
+des instituteurs, et ecole secondaire; la langue d'instruction sera la
+langue albanaise, comme dans toutes les ecoles de villages qui seront
+peu a peu fondees; ce point est capital et cette resolution met le
+Congres d'El-Bassam en opposition avec le Congres de Dibra, organise par
+les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque
+sera apprise comme langue secondaire seulement et en meme temps que deux
+langues occidentales.
+
+On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales
+choisies; ceux qui croient a l'influence reelle de l'Italie et de
+l'Autriche et non pas seulement a des ambitions, a des emissaires et a
+des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient
+choisi; il n'en a rien ete; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention
+du Congres; et c'est le francais et l'anglais qui ont ete adoptes.
+
+Comme je demandais la raison de ce choix, on me repondit: "Que nous
+ayons choisi le francais, cela n'etonnera personne; car cette langue est
+la veritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a
+des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le
+premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue;
+en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent
+leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars
+(mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (peche), porte (porte),
+poule (poule), etc..."; et Derwisch bey concluait: "Nous ne pouvions pas
+ne pas choisir le francais; quant a l'anglais, ajoutait-il, nous avons
+ete plus hesitants, mais il nous a semble que, pour le commerce, c'etait
+encore cette langue que nous devions preferer."
+
+Cette ecole centrale et normale doit etre organisee pour recevoir 600
+eleves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoleons par an.
+Son principal office, les premieres annees, sera de former les
+instituteurs necessaires pour enseigner dans les ecoles primaires.
+Celles-ci, au fur et a mesure des possibilites, seront ouvertes dans
+tous les villages importants. La premiere annee meme, pour hater leur
+ouverture, ce seront les beys les plus cultives qui seront instituteurs
+et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour
+Tirana.
+
+On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour
+instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance ou la politique d'Abdul
+Hamid l'avait laisse. Mais reussiront-ils dans leur travail et
+sauront-ils pour le realiser se degager des discussions intestines?
+
+La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses,
+sinon de discussions officielles du Congres. Jusqu'en 1908, les journaux
+albanais ont ete presque uniquement publies hors de l'Albanie et hors de
+la Turquie, qui ne les laissait pas penetrer dans l'Empire, et l'on peut
+dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que
+paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cesse leur
+publication--_Rrufeja_ (l'Eclair) en Haute-Egypte a Tubhar-Fayoum,
+_Shqypeja e Shqypeuis_ (l'Aigle de l'Albanie) a Sofia, _Dielli_ (le
+Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu, a Miny en
+Egypte, _Albania_ a Londres, _Skkopi_ (le Baton) au Caire, enfin a Rome
+_la Natione Albanese_, qui parait en italien et qui, n'etant pas dirige
+par un Albanais, est suspect aux indigenes. Les dernieres annees,
+quelques autres journaux ont commence une propagande albanaise dans le
+pays meme: _Lirya_ (Liberte) dirige par Midhat bey, a Salonique, et
+_Dituria_ (Science), periodique publie aussi a Salonique, Korica, qui
+parait a Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le
+seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i
+Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait a Janina deux fois par
+semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraitre
+un grand journal a Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union
+Nationale), mais les guerres ruinerent ce projet.
+
+La question politique proprement dite etait presente a l'esprit de tous,
+mais son acuite meme empechait toute discussion publique. Toutefois un
+des principaux membres du congres, qu'il me parait inutile de nommer, me
+tracait le tableau suivant des echanges de vues entre delegues: on
+reconnait a Ismail Kemal du talent et de l'influence; cette influence
+s'etend surtout chez les Toscs, de Vallona a Berat et meme a El-Bassam;
+mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a ete
+anti-turc et a travaille jadis a l'independance de l'Albanie; d'autres
+parce qu'il a des accointances etrangeres qui leur paraissent suspectes,
+d'autres parce qu'il s'est efforce naguere d'attiser le fanatisme
+musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami
+de ces derniers; d'autres enfin par rivalite d'influence.
+
+Les Albanais cultives sentent l'etat d'inferiorite de leur pays et
+desirent avant tout la regeneration economique et intellectuelle de leur
+peuple; bien que souhaitant un regime de liberte pour leur pays,
+beaucoup parmi les musulmans n'etaient pas partisans d'une separation
+d'avec la Turquie; ils pensaient que l'independance complete serait
+nuisible a l'Albanie: "Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie
+bien liberte, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-memes;
+or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde
+entier s'est enrichi et outille, nous sommes pauvres en toute chose,
+nous n'avons ni une route veritable, ni un chemin de fer, ni un
+kilometre de telegraphe, ni une ecole a nous, ni un port, rien; en
+retard sur tous les peuples, comment reparer ce retard, sans argent? et
+nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnaye;
+notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise a
+fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par
+politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire a l'interet
+de l'Albanie; l'Albanie doit rester a la Turquie; dans dix ou vingt ans,
+quand notre pays se sera developpe economiquement, nous pourrons desirer
+utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est
+seulement une constitution avec sa triple garantie: liberte pour nos
+ecoles, nos clubs, notre langue; egalite dans l'attribution des depenses
+du budget avec les autres vilayets turcs; fraternite, c'est-a-dire
+traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont prives de
+tout depuis des siecles. Nos libertes politiques, la protection de notre
+nationalite, notre regeneration economique: c'est tout ce qu'il faut
+pour l'instant a la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une
+grande personne, elle mourra de consomption; l'independance pourrait
+etre la mort de l'Albanie."
+
+Le probleme religieux ne preoccupe pas moins les beys que les
+difficultes politiques; je crois reproduire assez exactement la realite
+en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur veneration envers la religion
+musulmane a une tolerance sincere envers la religion catholique et la
+religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congres orner d'un croissant le
+drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je
+photographiais les principaux personnages devant le drapeau deploye; je
+l'ai vu entourer les hodza d'une consideration particuliere; j'ai senti
+tout le respect que les beys portaient a l'ordre musulman albanais des
+Becktachi; mais s'ils sont disposes a faire de la religion musulmane une
+sorte de religion d'Etat, ils veulent, et sincerement semble-t-il,
+assurer la liberte pleine et effective aux Albanais catholiques et
+orthodoxes, a leurs pretres, a leurs institutions; je les ai entendus
+deplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon
+accueil et porter respect aux orthodoxes presents et aux catholiques.
+L'un d'eux me disait dans un jargon moitie francais, moitie turc: "lui
+catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais".
+
+Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Epire,
+les orthodoxes seront attires vers la Grece et finiront par etre
+suspects, si les relations greco-albanaises continuent a etre tendues,
+d'autant qu'au sud de Vallona et meme dans la region de Berat on peut
+observer le meme phenomene social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais
+musulman est le grand proprietaire et l'orthodoxe le cultivateur.
+
+La situation des catholiques etait et sera bien differente. Les Balkans
+jusqu'a Andrinople vont etre peuples de populations toutes orthodoxes
+appartenant aux eglises grecque, serbe, bulgare, montenegrine et
+roumaine; des juifs assez nombreux etaient et seront concentres a
+Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura
+presque plus d'agglomerations nombreuses, soit musulmanes, soit
+catholiques; les deux groupes vont etre reunis dans l'Albanie du nord et
+du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre melange; quels vont
+etre leurs rapports?
+
+Actuellement, les catholiques sont etablis autour des archeveches de
+Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre
+sieges dependent directement du Saint-Siege; ils sont _extra provincias
+ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus
+anciennes dans les annales de l'eglise catholique; Scutari remonte a
+l'annee 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe
+siecle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub etait deja
+metropole au Ve siecle et Durazzo a ete fonde en l'an 58 de notre ere;
+ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hierarchie
+catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique
+l'existence de trois archeveches, d'un abbe ayant rang d'archeveque et
+de trois eveques pour une population qui, d'apres les evaluations les
+plus optimistes, ne depasse pas 200 000 ames.
+
+Scutari seul possede des eveques suffragants, Mgr Aloys Bumoi a Alessio
+avec residence a Calmeti, Mgr Bernardin Slaku a Pulati, Mgr Georges
+Koletsi a Sappa avec residence a Neushati; l'archeveque et metropolitain
+de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, anterieurement
+eveque a Sappa; il evalue a 57 000 les catholiques de son diocese, a 30
+000 ceux des dioceses d'Alessio et de Pulati et a 20 000 ceux de Sappa,
+au total a 87 000; tous sont groupes dans un territoire assez peu
+etendu entre la frontiere montenegrine et la mer. Il faut y joindre les
+Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la cote, d'une
+part, et le pays de Liouma; presque tous dependent de l'abbaye de
+Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye benedictine, qui au
+cours des siecles fut confiee au clerge seculier et soumise a l'eveque
+d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbe mitre d'Orosch, fort de la protection
+de l'Autriche et faisant valoir l'interet de grouper les Mirdites en un
+diocese separe, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siege le
+decret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocese d'Alessio
+juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous
+l'autorite de l'abbe; en 1890, trois autres paroisses prises a Sappa et
+en 1894 cinq a Alessio vinrent grossir la population catholique de
+l'abbaye, qui est evaluee a 25 000 ames. Tous ces chiffres sont
+d'ailleurs singulierement sujets a caution; ils me sont tres aimablement
+communiques avec d'autres precieux renseignements par le secretaire
+general de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-meme
+indique les differences d'estimation entre les _Missiones catholicae_
+editees par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr
+Battandier; d'apres les renseignements recueillis sur place, j'ai
+l'impression que ces divers chiffres sont plutot exageres.
+
+Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais resiste
+autour de Scutari a toute penetration religieuse etrangere et il est
+lui-meme entoure de populations musulmanes albanaises compactes; dans
+cette partie du pays, l'Eglise orthodoxe n'a aucune organisation et pour
+ainsi dire aucun fidele.
+
+Dans le centre de l'Albanie, on evalue a moins de 15 000 le nombre des
+catholiques, qui vivent en petites communautes depuis Durazzo jusqu'a
+Delbenisti, residence de l'archeveque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'a
+Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec,
+convertis, existent a Durazzo et a El-Bassam, ou leur cure, Papas
+Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont
+aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y
+sont constitues en groupes de plus en plus compacts.
+
+Ainsi, dans l'Albanie autonome, la repartition des religions peut se
+resumer a grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers
+l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus
+musulmanes plus nombreuses encore vivent sans melange d'orthodoxes; au
+centre, de l'embouchure de l'Ismi a l'embouchure de la Vopussa, la
+disparition graduelle des catholiques qui ne depassent pas 15 000
+entraine l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilues
+dans une majorite musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes
+prennent peu a peu la majorite, les catholiques disparaissent
+completement, mais les musulmans restent assez nombreux et, a la
+difference de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord,
+dans ces regions orthodoxes, surtout de l'Epire, les grands
+proprietaires sont generalement musulmans et les cultivateurs
+orthodoxes.
+
+De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un role
+preponderant et dominent en fait partout, sauf dans la region
+qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,
+un regime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet
+element de la population. Ce concours ne sera pas tres facile a
+obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupconneux, tres
+jaloux de leur autonomie, d'autant plus mefiants qu'ils ont pour voisins
+les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les
+musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencee fortement par le
+mot d'ordre donne par leurs cures; or, les cures de la Mirditie,
+rattaches a l'abbaye d'Orosch, sont diriges de main de maitre par l'abbe
+Mgr Primo Dochi qui est entierement devoue a l'Autriche et recoit les
+subsides reguliers du _Ballplatz_; l'archeveche de Scutari est a peu
+pres dans le meme cas, et c'est l'empereur Francois-Joseph, par exemple,
+qui donna les fonds necessaires a la construction du seminaire
+pontifical albanais[1].
+
+Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront
+d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques
+rassures. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas
+en un jour que sera eteinte une animosite creee par des traditions,
+attisee par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'interets
+politiques qui comptent bien en tirer parti[2].
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[1] L'oeuvre francaise de la Propagation de la foi, qui a son siege
+ a Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs a
+ l'archeveche de Scutari, de 2 000 a 4 000 francs a Durazzo, de 5
+ 500 a 7 000 francs a Uskub; elle a donne autrefois des sommes
+ assez importantes aux autres dioceses, mais aujourd'hui elle ne
+ donne qu'accidentellement a Alessio et elle n'alloue aucun
+ subside a Pulati, Sappa et Orosch.
+
+[2] Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macedoine
+ dependaient de l'archeveque metropolitain d'Uskub ou Scoplje,
+ dont la residence etait a Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr
+ Lazare Mildia qui occupe ce siege, dont dependent environ 17 000
+ catholiques, d'apres cet archeveque.
+
+ Dans la nouvelle Serbie, une particularite assez singuliere va
+ se trouver realisee: a l'extreme frontiere du territoire
+ residera un archeveque albanais catholique, avec un clerge
+ albanais et des fideles albanais dans la mesure ou ils
+ demeureront dans le pays; cet archeveque dependra directement de
+ Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un eveche
+ a Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur
+ apostolique, les catholiques du rite latin ne depassant pas
+ d'ailleurs 6 000 a 8 000 ames dans tout l'ancien royaume de
+ Serbie; et ce siege depend de l'archeveche albanais de Scutari;
+ il n'est pas douteux que cette situation demande des
+ modifications compatibles avec le nouvel etat de choses
+ politique et le conflit albano-serbe. On a annonce a la fin de
+ l'ete 1913 que le gouvernement serbe desirait demander a Rome
+ l'erection d'un archeveche serbe dependant directement de Rome,
+ et les depeches ajoutaient par erreur que c'etait dans le
+ dessein de se liberer du controle autrichien de l'archeveche de
+ Sarajevo; le controle existant actuellement peut etre subordonne
+ a des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siege de
+ Belgrade, celui du metropolite de Scutari.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+A LA TEKIE DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
+
+
+ La situation du monastere || D'El-Bassam a la tekie, le
+ cimetiere || L'ordre des Becktachi || Son action politique et
+ nationale || Sur la terrasse de la tekie || Les souvenirs et
+ l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le
+ sentiment commun.
+
+
+A cinquante metres au-dessus de la vallee, sur le revers meridional de
+la montagne de Krabe, la tekie des Becktachi d'El-Bassam etage ses
+constructions au milieu des grands arbres qui revetent de verdure et
+d'ombre toutes les pentes voisines.
+
+Deux routes se reunissent au pied du monastere albanais; l'une vient
+toute droite d'El-Bassam, distante d'a peine 3 kilometres; l'autre
+contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dome verdoyant sur
+le cours du Scoumbi, le detourne et s'avance comme un eperon entre la
+ville et le fleuve; la vallee, resserree de la source a la sortie des
+montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin
+d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom.
+
+Les constructeurs de monasteres ont toujours le sens des lieux et le
+gout des sites favorables; aussi est-ce a l'entree de ce bassin, au
+croisement des deux routes et les dominant, que la tekie a ete batie; de
+sa terrasse le regard suit a l'est la vallee du Scoumbi; au sud il voit
+encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastere;
+a l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs
+de riz, de mais et de cereales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam.
+
+Le Congres albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la
+modeste maison ou il se reunit, les chefs ont fait deployer le drapeau
+rouge surmonte du croissant et ils m'ont demande de les photographier
+devant leur etendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier:
+"Je veux vous conduire a la tekie voisine; vous verrez, le site est
+charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau
+venere de nos saints qui y reposent."
+
+Kiamil bey m'entraine; il appelle un ami et un serviteur et ensemble
+nous sortons de la ville; bientot nous approchons d'une pelouse unie;
+comme fond, de grands arbres decoupent leur feuillage sur le ciel
+adouci; derriere nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes
+fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressees comme
+une armee, droites et piquees en terre comme de minuscules mausolees;
+dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des
+anes broutent sans hate dans la paix du soir. Kiamil me dit: "Voyez,
+c'est notre cimetiere; nous le traversons pour aller a la tekie;
+regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'etre taillee;
+autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tasse; c'est qu'on passe
+peu du cote ou elle est plantee; un ami est la depuis peu; je l'ai perdu
+l'an dernier; on reconnait encore sa tombe; mais bientot ce sera
+difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les
+nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout ou il reste un espace
+a combler."
+
+A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont
+taillees comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes,
+celles-ci sont basses et presque brutes, celles-la sont soigneusement
+decoupees; mais toutes sont comme jetees pele-mele au hasard de la main;
+quelques-unes brisees gisent a terre; d'autres penchent deja et entre
+elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paitre
+dans ce champ des morts.
+
+ * * * * *
+
+Sur le flanc de la montagne, un batiment d'un etage apparait: c'est le
+monastere; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me
+presente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions
+sont plus que suffisantes pour eux. La tekie n'est qu'une maison de
+l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est a Koniah, en
+Asie-Mineure; mais le centre albanais etait jusqu'a present a
+Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un veritable ordre
+musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte a peu pres que des
+Albanais et ils possedent des tekie dans tout le pays, a Ipek, Diakovo
+et Prizrend dans le Nord, et surtout de tres nombreuses, avec des terres
+considerables, dans le Sud, chez les Toscs.
+
+Les moines veritables sont des derviches; mais a cote d'eux des beys
+albanais s'occupent comme economes de l'administration temporelle des
+terres; c'est ainsi qu'au Congres d'El-Bassam etait present a ce titre
+un bey de Kalkandelem, econome de la tekie centrale des Becktachi.
+
+Il est assez difficile de determiner l'action politique de l'ordre; a
+vrai dire, elle apparait surtout comme une action nationale albanaise.
+Jadis, quand les Albanais etaient tout puissants a Constantinople, les
+ministres qui entouraient le sultan etaient des Becktachi: au milieu du
+XIXe siecle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais
+sous le regne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur aupres du
+Padischah. Leur caractere de religieux musulmans les defendit contre les
+Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporte qu'avec contrainte le
+nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont
+invulnerables, car la population musulmane entiere, du riche bey au plus
+pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une veneration sans
+reserve; dans chaque tekie des tombeaux de saints sont un lieu de
+pelerinage quotidien; chaque fidele y vient deposer son offrande forte
+ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des
+pieux mahometans.
+
+Ainsi, malgre l'opposition des doctrines religieuses, les formes de
+l'organisation ecclesiastique ne sont pas tres differentes chez les
+musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, a
+cote du clerge seculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fideles,
+participe a l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un
+element monastique s'est constitue depuis des siecles autour de
+sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs reveres; des moines y vivent
+une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastere est
+devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer
+des nationalites en lutte, le temple vivant des traditions et des
+espoirs d'un peuple; dans ces regions disputees des Balkans, le
+monastere concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments
+populaires.
+
+De meme que chez les orthodoxes, le moine, a la difference du pope, ne
+se marie pas pour consacrer toute son activite a la propagande et a la
+defense de son ideal religieux et national, de meme le Becktachi est
+derviche et, dans une ceremonie solennelle, prononce ses voeux et jure
+de ne pas prendre femme. Leur existence est partagee entre les prieres
+et ceremonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est
+de veiller au tombeau confie a leur garde. C'est celui d'un grand saint
+de leur ordre, et son sepulcre est protege par une construction de
+pierre de forme hexagonale, situee a quelques metres au-dessus des
+autres batiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de
+l'edifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'etroites
+fenetres; on me fait entrer; l'interieur est a peine eclaire; a meme le
+sol git une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied
+on a jete un linge brode; a la tete, la planche du tombeau supporte un
+piquet de bois, plante obliquement, autour duquel est enroule un voile
+de gaze. C'est tout; les murs, blanchis a la chaux, sont nus. Pas une
+inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort.
+
+En sortant de la tekie, je demande a mon guide si les moines viennent
+mediter ici; il me repond simplement: ils n'en ont pas besoin,
+puisqu'ils vivent en ces lieux. Il etait difficile de pousser plus loin
+l'echange des idees, mais je cherchais a comprendre l'etat d'ame des
+derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il differait de nos
+ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos ames
+chretiennes, se forme comme ideal la contemplation de la Divinite,
+concue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire a connaitre
+et a imiter; sa conscience est le siege d'une lutte au profond de
+lui-meme, et sa saintete resulte d'une victoire dans un combat entre ses
+vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut reprimer; le
+saint, croyant a la perversite de la nature, s'efforce de triompher de
+ses astreintes et aspire a l'ideal divin, source de toute perfection; sa
+vie est donc tissee de luttes et n'est qu'une preparation a la mort, ou
+commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus
+sont reverees apres la mort comme pendant la vie par la piete musulmane.
+Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui
+commandent de se conformer a la nature et, s'il est fidele a leurs
+preceptes, sa recompense sera dans leur paradis toutes les jouissances
+terrestres portees au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout
+ce qui y participe; dans tout ce qui emane d'elle, il voit une flamme
+divine et il croit a sa beaute et a sa bonte premiere; s'il s'ecarte de
+la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature,
+et s'il medite, c'est sur la vie qui eclate dans tout ce qui l'entoure.
+L'existence du sage est donc un hymne a la nature et a la vie, qu'il
+aspire a continuer apres la mort comme il l'a vecue ici-bas, dans la
+paix et l'harmonie, sans exces ni lutte, pour jouir des voluptes
+superieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent
+dans la vie des moines musulmans, et la tekie est un asile ou l'esprit
+est en repos. La tombe sacree ne projette pas son ombre sur les
+existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent
+connaitre que la beaute du site ou les a places le gout du fondateur de
+la tekie. Aussi le premier d'entre eux m'invite a m'asseoir sous les
+arbres proches devant la vallee ou l'ombre grandit. Une table est
+preparee; du raisin trempe dans l'eau fraiche et de minuscules tasses
+sont pleines d'un cafe odorant. La chaleur du jour tombe et deja le
+voile du soir s'etend sur le fond de la vallee, que domine la tekie,
+lorsqu'un de mes compagnons, emporte sans doute par les souvenirs des
+jours passes, entonne un air fier et melancolique, que les autres
+reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.
+
+ * * * * *
+
+Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car
+Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entiere,
+qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie independante en
+lutte contre le Turc, en meme temps que le defenseur de la Croix contre
+le Croissant? On sait son veritable nom, Georges Castriote, surnomme
+Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des
+Turcs, il faisait ses premieres armes en Asie Mineure; en 1443, il
+quitte avec des compagnons les camps turcs attaques par les Hongrois;
+par surprise il reprend aux Turcs la ville que son pere gouvernait,
+Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les
+autres chefs de clans le reconnaissent comme general et prince de la
+confederation albanaise a Alessio et, un quart de siecle durant, il les
+mene a la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiegee
+deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mene si bien la
+campagne que les armees turques sont affamees, coupees de leurs
+communications; leurs detachements sont surpris; elles doivent lever
+leur camp, et quand il meurt a Alessio en 1467 ou 1468, apres vingt-cinq
+annees de lutte interrompue par une seule treve, l'Albanie est libre et
+les clans federes. Mais lui mort, comme les generaux d'Alexandre se
+partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne
+surent maintenir la confederation albanaise et, comme une grande houle,
+la conquete musulmane submergea le pays, convertit par la force la
+majorite des habitants et ferma a l'Occident ce territoire, jadis tete
+de pont de la chretiente au dela de l'Adriatique.
+
+Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de
+l'Albanie qui conservent avec une piete profonde le souvenir du heros
+chretien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique,
+celle des tekie comme celle des monasteres, qui garde en sa memoire
+l'image du dernier defenseur de l'Albanie independante. Les siecles qui
+ont passe ont entoure son histoire d'une legende si populaire que, si
+l'unite de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus
+fort ciment. Du passe si recule de leur race antique, l'epopee de
+Scanderbeg est ce qui survit dans l'ame populaire; c'est son etendard
+que l'Albanie autonome est allee retrouver dans sa capitale de Kroia: le
+drapeau ecarlate portant l'aigle noir a deux tetes; Ismail Kemal en a
+ecarte la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais
+chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitee;
+et quand celle-ci exprime tout son desir latent de liberte et veut
+incarner sa foi en elle-meme dans un chant, c'est l'hymne grave et
+digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors
+l'inconscient besoin de repeter par ces paroles d'antan les sentiments
+qui animent l'ame nationale et l'appretent a la lutte:
+
+ O race de guerriers
+ Enfants de Scanderbeg,
+ Arrachez, o Albanais,
+ La liberte de la Patrie.
+
+ Assez d'esclavage,
+ O pauvre Albanie,
+ O freres, prenez le fusil;
+ Mort ou Liberte!
+
+ Aujourd'hui arborons notre drapeau,
+ Allons a la montagne;
+ Sur les pierres et les rocs
+ Nous gagnerons notre liberte.
+
+ La vie pour nous n'est que mensonge,
+ Comme mensonge est notre esclavage.
+ Comment pouvez-vous laisser l'Albanie
+ Sans liberte?
+
+Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidelement que
+possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde
+sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche:
+Mort ou Liberte!
+
+L'echo de la vallee vient de le redire pour la troisieme fois; sur cette
+note derniere le chant melancolique s'est termine; le silence et le
+calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la
+tekie; le vent est tombe et pas une branche ne bouge; les acacias et
+les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du
+soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure
+du depart; le crepuscule est court et il faut etre a El-Bassam avant la
+nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais,
+selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je depose, d'apres la
+coutume albanaise, l'obole de l'hote, les pieces de cuivre dans un tronc
+amenage dans le mur, et les pieces d'argent sur le bois meme du
+cercueil.
+
+Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au
+"Franc" venu d'au dela des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur
+souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux
+d'aspiration, de sentiment et d'ideal pendant ces heures passees a la
+tekie des Becktachi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
+
+
+ Le depart d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le
+ Scoumbi || La chaumiere du paysan et son hospitalite || De
+ Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie:
+ beys et tenanciers || Petits proprietaires libres || Leurs
+ rapports avec le pouvoir.
+
+
+Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ
+dix-huit heures de cheval; on remonte l'etroite vallee du Scoumbi et
+celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre a
+peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolees.
+Nous sommes deja le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer
+dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi
+ai-je decide de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; a deux
+heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux
+sont selles et l'escorte attend. La nuit est fraiche et claire. La route
+est facile, elle suit le fond de la vallee, qui monte lentement et sert
+journellement a atteindre les terres qui des deux cotes de la rive sont
+partout cultivees; l'aurore ne tarde pas a eclairer les sommets; les
+contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu a peu
+la lumiere descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la
+vallee, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au
+pont sur le Scoumbi, il est plein jour.
+
+En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allonge
+qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaine a flanc de montagne;
+nous nous elevons sur une pente rocheuse ou les schistes apparaissent en
+larges trainees; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux
+cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de
+l'eau dont les meandres se detachent sur le feuillage sombre des fonds;
+le long de son cours on apercoit un campement, des tentes et des
+ouvriers qui travaillent a la construction d'une route; on m'apprend que
+ce sont des soldats revoltes du 23 avril, les "reactionnaires", a qui on
+a inflige comme punition la charge d'etablir la chaussee dans la gorge
+entre El-Bassam et Kouks.
+
+A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un
+mechant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos apres une
+dure montee. Quelques Albanais y sejournent pendant la belle saison et
+offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de mais
+au voyageur. Apres une courte halte, nous continuons notre route en
+longeant la montagne a 400 ou 500 metres au-dessus du fleuve; le sentier
+n'est pas dangereux, mais tres mauvais par endroits, et les mechantes
+montures que j'ai louees a El-Bassam heurtent a chaque pas; bientot la
+pluie, menacante depuis quelques heures, se met a tomber; aussi est-ce
+avec un plaisir extreme que nous parvenons vers une heure et demie au
+village de Kouks, ou nous prendrons un peu de repos.
+
+C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses
+maisons dispersees a mi-coteau sont entourees de terres bien entretenues
+et de beaux paturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situe
+cent metres plus bas, a trois quarts d'heure de marche environ; mais
+elle est si pleine de trous, si labouree par les eaux qu'elle est
+impraticable et que chacun descend du village au fleuve a travers champs
+au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative
+ottomane!
+
+Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardee;
+a peine nous sommes-nous approches du fleuve, assez large en cet
+endroit, que nous apercevons le pont rompu apres la troisieme pile; tout
+le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs
+encombrent la riviere; aucune passerelle n'a ete construite et nous
+devons traverser le fleuve a gue; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas
+que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est
+completement coupee.
+
+C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous
+quittent, pour etre remplaces par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont
+venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman
+et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive
+avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie.
+Ainsi transbordes, nous dejeunons frugalement pres de l'eau sous des
+hetres. Mais l'heure s'ecoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien
+venir sur la route d'Okrida. La position devient delicate; que faire
+dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop
+longtemps, quand arriverons-nous? Apres maints pourparlers, le mudir me
+fournit un ane, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un
+homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon
+drogman et moi ferons la route a pied, jusqu'a ce que nous rencontrions
+les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il
+est deja cinq heures quand nous partons.
+
+ * * * * *
+
+Nous quittons bientot la vallee du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses
+affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaisse dans une
+gorge ou la route se faufile par un etroit passage; de chaque cote, sur
+les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et
+ferment l'horizon; bientot le ciel se couvre, une pluie fine embrume la
+vallee et la nuit tombe; a sept heures, il fait nuit noire, on n'entend
+que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui deferle
+dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la foret
+comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous
+les dix pas nous nous arretons pour tater le chemin de la crosse des
+fusils: la ligne qui separe la route du gouffre ou roulent les eaux avec
+fracas est presque invisible; tout a coup un premier eclair jaillit et
+nous laisse aveugles, toute la gorge tremble des echos du tonnerre; la
+pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante
+un air du pays qui fait marquer le pas.
+
+A peine a-t-il commence qu'il s'arrete et me montre dans la foret, sur
+l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut
+m'indiquer, mais bientot nous distinguons un grand feu; des pieux
+supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et
+se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont decele notre presence;
+un des hommes eclaires par l'atre se leve et pousse un cri d'appel,
+lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le repete; le
+souvarys tres bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la
+montagne; il n'est point rassure, mais ajoute qu'avec le temps qu'il
+fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications,
+nous nous eloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier,
+moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en etouffant nos pas
+et en rasant la montagne; comme les eclairs illuminent par instants la
+vallee, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons
+depasse la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes deja
+hors de portee; le camp disparait au tournant de la gorge, et deja nous
+nous felicitons d'avoir passe sans encombre, quand a un nouveau detour
+de la vallee etincelle un immense brasier, ou parait rotir quelque bete;
+sa flamme rougit une douzaine de figures haves et des corps paraissent
+etendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la
+route; mais les appels anterieurs ont donne l'eveil et le meme cri
+prolonge et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signales. La
+pluie s'arrete et nos pas nous semblent soulever au loin un echo; mais
+les eclairs ont cesse et il est impossible de percer les tenebres; sans
+dire mot nous suivons le souvarys toujours en tete qui scrute l'ombre de
+la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et
+angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre
+ton, bref et saccade, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de
+la foret, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il etait
+sans doute a 300 metres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons
+et nous croyons froler les hommes aux aguets qui ecoutent et epient les
+sonorites de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette
+eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystere. Nous marchons
+un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaitre
+notre route, a pas etouffes toujours, car nous gardons dans les yeux les
+reflets des visions ardentes.
+
+Enfin dans le lointain voici a la clarte d'un eclair des maisons qui
+apparaissent; la route les traverse; pas une n'est eclairee; tout parait
+mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vetements
+nous collent sur le dos, tant ils sont mouilles, et l'homme avec nos
+bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et,
+dans l'etat ou nous sommes, il faut marcher. La vallee s'ouvre et
+presente un large fond plat ou la riviere serpente; nous continuons une
+heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le
+souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons;
+on ne peut que tater le sol; nous essayons de faire de la lumiere, mais
+le vent fait rage et nous en empeche; nous tentons d'explorer les
+environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fosse rempli
+d'eau, d'ou nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti:
+la route est impossible a retrouver. Et voici que l'orage redouble, une
+trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les eclairs aidant,
+retournons-nous sur nos pas, resolus a nous faire ouvrir une des maisons
+du village.
+
+Non sans difficulte nous atteignons celui-ci. Nous frappons a la
+premiere maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il
+n'est fait nulle reponse; la porte en est etroite et massive et on ne
+peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, ou le
+souvarys vient de deceler, filtrant a travers une jointure de volet, un
+rayon de lumiere; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique
+qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenetre
+tout en haut du toit s'ouvre; toute lumiere eteinte, une voix d'homme
+se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous
+sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, apres
+maintes explications, on consent a nous recevoir; des pas d'hommes se
+font entendre a l'interieur, c'est tout un remue-menage avant d'ouvrir,
+nous apercevons aux jointures des fenetres qu'on allume des lumieres; a
+la fin, d'enormes verrous tires, la porte du bas s'ouvre devant un homme
+arme; on entre dans les ecuries qui tiennent le rez-de-chaussee; en haut
+de l'escalier qui monte au premier et unique etage, d'autres hommes se
+tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons penetre dans
+la chaumiere, la porte se referme et nos hotes paraissent tranquillises.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes dans le village de Prienze (denomme Brinjas ou Prenjs sur la
+carte autrichienne) et le paysan qui est notre hote nous dit s'appeler
+Kerine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montes separe la piece
+des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la premiere, ou
+cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre etat: nos vetements
+degouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitot l'un
+d'eux attise l'atre qui mourait; un autre prepare le cafe; le chef passe
+au haremlik et revient bientot avec des chemises et des pantalons de
+flanelle blanche pour nous permettre de faire secher nos vetements; on
+entasse des tapis au coin de la cheminee et nos hotes nous
+confectionnent un immense plat d'oeufs pimentes qui avec le cafe
+finissent de nous rechauffer; tandis que nous reparons ainsi la fatigue
+de seize heures de chemin, les Albanais s'appretent au sommeil; a cote
+de moi, un vieux paysan commence une interminable priere qu'il
+bredouille a mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre
+a mes pieds; puis il s'etend sur le sol et s'endort.
+
+Pendant ce temps, j'observe la chaumiere: c'est une construction
+quadrangulaire tres simple, aux murs d'une epaisseur extreme; le
+rez-de-chaussee est sans fenetre et ne s'ouvre que par une solide porte
+cadenassee et triplement verrouillee; on n'accede au premier etage que
+par un leger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui
+permet d'en haut une defense possible; de tres petites fenetres comme
+des meurtrieres presque au ras du plancher eclairent le premier etage;
+la fumee du bois, qui petille dans l'atre, s'echappe par un simple trou
+amenage au plafond; a terre des tapis, au mur des fusils et des armes,
+dans les angles des ustensiles de menage completent l'aspect de cette
+forteresse villageoise.
+
+Kerine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis
+a nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait etre trop prudent; les bandes
+parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en general les demeures
+des paysans, on ne peut jamais en etre assure. Je lui demande s'il est
+content de son sort, et il me repond qu'il ne saurait se plaindre de la
+vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa
+nourriture et celle des siens et on l'a toujours laisse ramasser en paix
+ses recoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le
+considerent. Une seule chose l'inquiete, comme d'autres paysans avec
+lesquels j'ai cause, c'est la defense faite de ne plus laisser paturer
+dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des evenements du dehors;
+toutefois, de Durazzo a Monastir la route passe ici et les nouvelles
+avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais presents a travaille quelque
+temps a Constantinople et voici qu'une ecole vient d'etre ouverte au
+village avec un instituteur albanais volontaire.
+
+Deja deux ou trois Albanais se sont enroules dans leurs vetements et
+dorment de l'autre cote de l'atre; nous faisons encore une cigarette et
+buvons notre derniere tasse de cafe; dans un angle a terre on place une
+veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui
+crepite; puis a notre tour nous nous etendons sur les tapis et l'on
+n'entend bientot plus dans la chaumiere que le souffle regulier des
+dormeurs.
+
+Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous
+sortons dans le village, dont les maisons eloignees les unes des autres
+bordent la route et s'etagent sur les pentes exposees au midi; le temps
+est moins menacant et nous decidons de partir de suite; Kerine Karique
+me dit adieu en portant ma main a son front et m'offre de beaux raisins
+qui murissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son
+hospitalite et rapidement nous gagnons le fond de la vallee a travers
+des terres bien cultivees et un pays qui respire l'abondance; quand nous
+allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique
+et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Egee et du lac
+d'Okrida, la petite plaine ou est bati le village de Prienze apparait
+comme un damier ou les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux
+tonalites differentes.
+
+Par de grands orbes, la route monte de six cents a plus de mille metres
+et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre cote
+dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil dechire les nues
+opaques de l'orage qui nous entoure et eclaire la ville d'Okrida situee
+juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites
+baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des
+forets epaisses bornent la vue; c'est la, parait-il, a l'extremite
+meridionale, qu'un monastere bulgare celebre, celui de Saint-Naoum,
+accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien
+n'apparait. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci
+et le cadre montagneux est reporte assez loin; c'est la que Struga est
+bati sur le lac, a la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un
+passage a travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la
+vallee de Dibra et se jeter dans le Drin blanc a Kukus, ou j'ai ete
+l'hote du village pendant la premiere partie de mon voyage.
+
+ * * * * *
+
+Le lac d'Okrida limite a l'est le territoire habite exclusivement par
+des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce cote une frontiere
+naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a
+passe de Durazzo au lac d'Okrida, a traverse dans toute sa largeur
+l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle differe de l'Albanie du
+Nord que j'ai decrite naguere dans _l'Albanie inconnue_.
+
+Dans le centre existe une veritable aristocratie feodale, agraire et
+hereditaire, qui a etabli sur le pays une influence qui n'a rien de
+tyrannique quand elle s'applique a des Albanais cultivateurs; les beys
+sont des proprietaires dont les terres sont cultivees par des metayers,
+commandes par le maitre lui-meme quand il est pauvre, par un intendant
+quand le maitre est riche; ces metayers, tenanciers demi-libres,
+demi-serfs, ne sont pas mal traites quand ce sont des Albanais, comme
+ici, et d'ailleurs beaucoup sont en meme temps petits proprietaires;
+c'est qu'en effet partout la propriete beylicale est tres loin de
+comprendre toute l'etendue des terres ou meme la plus grande partie; une
+petite propriete paysanne tres solidement constituee existe dans tout le
+pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au
+nord et de la mer a l'interieur; la montagne en favorise l'essor et la
+difference de religion dans le sud en arrete l'extension. En Epire, la
+domination musulmane a eu le meme resultat social qu'en Vieille-Serbie:
+le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est
+le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand proprietaire,
+et le peuple orthodoxe travaille ses terres; a mesure que l'on s'avance
+vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriete se
+limite et la petite propriete musulmane s'accroit.
+
+Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits
+proprietaires libres, passionnement attaches au sol, qui ne differaient
+des notres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progres de la
+culture; tous pratiquent l'hospitalite avec une cordialite dans
+l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent
+volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du
+cafe, de l'eau fraiche,--respectueux qu'ils sont tous des prescriptions
+antialcooliques de la loi musulmane,--des plats d'oeufs pimentes, du
+pilaff, du pain fait avec le beau mais qui pousse superbe sur leurs
+terres, du raisin et plus rarement des poires et des peches; cafe, mais
+et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base
+de leur alimentation; les chevres leur donnent le lait qui sert a faire
+l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de
+tous les Balkans; les boeufs sont utilises presque uniquement comme
+animaux de trait et, seul, le mouton est tue dans les grandes occasions,
+aux fetes qui sont jours de debauches carnees. De la sorte le paysan vit
+de lui-meme et sur lui-meme; il demande seulement le respect de ce
+qu'il considere comme ses droits.
+
+Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins
+etendus que dans le Nord; la contree plus ouverte, les vallees d'acces
+facile, le mouvement d'echange et le passage continuel de l'est a
+l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination
+turque qui n'etait pas, comme dans les montagnes du nord, purement
+nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour etre
+souvent des Albanais, n'en etaient pas moins ses agents, serviteurs
+obeissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du
+pouvoir s'est toujours exercee avec une certaine circonspection et, dans
+les cas delicats, la Sublime Porte usait du procede d'exciter les uns
+contre les autres les elements de la population pour ne pas permettre
+une action concertee contre son autorite; les monopoles, comme celui du
+tabac, etaient presque inobserves partout; chaque paysan conservait ses
+armes dans sa demeure, toutes pretes au premier signal; mais, sauf dans
+la montagne, les deux marques de la souverainete se retrouvaient: le
+paiement de la dime et l'acceptation du service militaire.
+
+Le paysan de ces contrees a donc le respect de l'autorite
+gouvernementale; mais il y joint un sens tres vif de sa nationalite:
+constitution ou ancien regime, autonomie ou independance, tous ces mots
+n'ont pas grand sens a ses oreilles; musulman hospitalier, mais tres
+pieux, il exige le respect exterieur des choses de son culte; tolerant
+pour une religion differente, il lui serait insupportable d'etre soumis
+a des maitres etrangers; il n'a pas la passivite du paysan turc et son
+fanatisme; son sang albanais le lui defend; beaucoup d'entre eux ont
+l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siecles n'a eu
+aucun aliment et a besoin d'etre cultivee.
+
+D'une maniere generale, dans les regions du centre, il ne parait pas
+malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'etre; il ne se
+plaint pas de son sort; fait caracteristique, une seule chose
+l'inquietait: on sait quel effroyable deboisement ont subi les montagnes
+de l'ancienne Turquie; de Constantinople a la Grece, de la mer Egee a la
+Bosnie, le voyageur n'apercoit que des montagnes pelees, tondues par la
+dent des bestiaux, surtout des chevres: c'est un vrai paysage de
+desolation et un desastre economique. Or l'Albanie constitue en Europe
+la derniere reserve de forets de l'ancienne Turquie, et cette reserve
+est deja fortement entamee. A la veille des guerres balkaniques, le
+regime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut defendre aux
+bestiaux l'acces de ces forets; c'est cette mesure qui causait une
+grande apprehension aux paysans. Ils me disaient: "Nos terres sont en
+petite etendue dans nos vallees, nous n'y avons pas assez de paturages:
+si on nous interdit de laisser nos betes paitre dans les bois de nos
+montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'a les vendre". Exemple de
+repercussion des meilleures mesures!
+
+En resume, le paysan albanais du Centre et du Sud est un element de
+stabilite pour l'Albanie; a moins qu'il ne le traite sans menagement ou
+qu'il offense les susceptibilites de sa religion et de sa nationalite,
+un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est
+d'autres elements que surgiront les difficultes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR
+
+
+ Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines ||
+ Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida a
+ Resna || La ville de Resna || Monastir et son role dans les
+ Balkans || La rivalite des races || Les Albanais a Monastir ||
+ La colonie juive || Les Sephardims des Balkans et leur rivalite
+ avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.
+
+
+Au nord, l'Albanais debordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe
+avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejete dans
+ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Epire et
+etendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armees
+helleniques n'aient arrache a son etreinte ce que la diplomatie
+europeenne leur a concede. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en
+attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que
+trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce resultat
+paradoxal d'etablir une souverainete serbe en des regions ou etaient
+aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont ete
+renvoyes dos a dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la
+victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune
+defaite?
+
+Quoi que presage une telle perspective pour un avenir prochain ou
+lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida a Monastir
+et de Monastir a Kalkandelem la penetration albanaise s'est exercee au
+detriment des Bulgares avec une activite egale a celle dont les Serbes
+ont souffert en Vieille-Serbie; et de meme qu'au nord les Albanais
+visaient a la conquete d'Uskub, de meme a l'est ils pretendaient dominer
+la grande metropole du centre de la Macedoine, Monastir, en attendant de
+pousser leur colonisation jusqu'a Salonique.
+
+ * * * * *
+
+De meme que l'element serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare
+resiste ici a l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que
+dans les campagnes; dans les centres urbains, la defense est facilitee
+par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par
+des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il
+s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un
+citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se
+propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les
+premieres populations bulgares isolees au milieu d'une campagne
+albanaise.
+
+Jusqu'a la prise de possession par la Serbie de la vallee de Dibra, tout
+element slave en avait disparu et jusqu'a Okrida on ne rencontrait de
+Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam
+contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et
+traverse une region bien cultivee, plantee d'enormes chataigniers;
+separee du lac par quelques marecages, Struga allonge ses maisons le
+long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se
+precipitent vers le nord.
+
+Peu de bourgades presentent un aspect aussi miserable que Struga; des
+maisons delabrees, des masures informes abritent une population pauvre,
+ou l'on est incapable de designer un proprietaire fortune; sous le
+regime turc un kaimakan vous accueillait au premier etage d'une mechante
+construction qui surplombe le Drin. De l'autre cote c'est le han de la
+ville dont les vitres brisees par l'orage des jours passes sont
+remplacees en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraichi
+si fort la temperature en ce debut de septembre, et nous sommes
+d'ailleurs si parfaitement trempes d'eau, que nous desirons nous
+chauffer et nous secher; l'hotelier fait installer, faute de mieux, au
+milieu de la piece sans cheminee, un brasier et y allume du charbon de
+bois; force nous est donc, pour n'etre pas asphyxies, d'ouvrir les
+fenetres toutes grandes et de dejeuner ainsi entre le feu et l'eau qui
+tombe avec rage.
+
+La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs delicats: elle
+accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passes a
+l'huile; les oeufs sont arroses de poivre et baignent dans la meme
+huile; comme boisson, c'est de l'eau coupee de raki, l'alcool du pays;
+seuls les fruits sont, comme partout en ces contrees, superbes et
+delicieux.
+
+Mon hote est bulgare; je l'interroge et il tombe a peu pres d'accord
+avec des Albanais que j'ai questionnes: la ville se partage entre les
+deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la
+campagne qui l'entoure est entierement albanaise jusqu'a Okrida; les
+Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que
+les montagnes du sud; la le monastere de Sveti Naoum (Saint-Naoum)
+appele souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de defense le plus
+important de la nationalite bulgare; comme partout dans les regions
+disputees des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses
+nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et
+de preparation; aux jours d'activite, ils offrent aux defenseurs de la
+nationalite, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.
+
+Il suffit de considerer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisees,
+ces pentes tombant a pic dans les eaux pour ne point s'etonner de voir
+sur ses bords s'elever des reduits ou les chretiens slaves trouvent abri
+et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situe exactement
+vis-a-vis d'Okrida, au fond du lac, a six heures de barque environ, une
+suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en
+partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) presente a mi-coteau sa
+porte ouverte en plein rocher; de l'exterieur il me parait tout petit;
+il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation
+plutot qu'un monastere; en cet endroit, la montagne avance vers le lac
+un eperon de roc qui separe Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit
+sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, a meme hauteur,
+commande la route d'Okrida a Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de
+la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions
+plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaine;
+plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme
+les fortins detaches d'un systeme de defense, poursuivi du nord au sud
+du lac et se terminant a Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux
+du voyageur l'importance de cette region dans les luttes nationales
+balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis
+entierement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis depasse
+Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejete le
+premier village bulgare a Kussly, au sortir du pays plat, sur la route
+de Resna.
+
+De meme qu'a Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est
+demeuree nombreuse et plus d'un Macedonien slave tire son origine de
+cette cite. Elle est batie aux bords memes du lac, cependant marecageux;
+quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan
+des jours passes a cause une veritable inondation, et ce qui en subsiste
+empeche presque les communications. La voirie n'est pas seule
+defectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la
+ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais
+souvenir, il faut la voir de loin; apercue de la route de Struga, elle
+se detache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux
+du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pecheurs
+composent une vision animee; vue de la route de Resna, elle apparait au
+milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une,
+les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses
+arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la
+lumiere du matin le tableau n'est pas sans charme.
+
+A mesure que nous approchons des regions ou vit encore le paysan
+bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de
+mais succedent des champs de ble; sans doute le mais ne disparait pas,
+pas plus qu'en Albanie le ble n'est absent; mais, tandis que, de Vallona
+et de Durazzo jusqu'a Okrida, les tiges epaisses du mais s'offraient
+partout aux regards, ce sont ici des epis murs qui couvrent la campagne
+ou des champs a moitie fauches; c'est au milieu de terres a ble qu'est
+bati le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique:
+c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).
+
+Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long
+de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la
+moisson; a cote des maisons aux minuscules fenetres et aux portes
+surelevees, qui conservent l'aspect rebarbatif de petites forteresses,
+des voitures du pays apportent les gerbes de ble qu'on vient de faucher
+et, dans la cour, on les bat a l'ancienne mode; tout a cote du village,
+dans un champ qui se prolonge jusqu'a la croupe pelee des collines, des
+femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont
+les premieres dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie
+dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une
+d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vetue du corsage
+traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodee, file sa
+quenouille, en s'appuyant a une des voitures chargees de moissons. A
+quelques pas de la, une odeur de soufre tres forte me prend a la gorge;
+j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources
+sulfureuses tres riches, parait-il, ou les gens du pays viennent se
+baigner, lieu predestine pour une ville d'eau des Balkans futurs.
+
+Une chaine de montagnes, dite de Petrina, separe Okrida de Resna; la
+route, pour aller chercher un col de 1200 metres, remonte vers le nord,
+puis redescend au sud apres avoir gagne le point culminant, et bientot
+atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et
+encaisse que celui d'Okrida, presente toutefois avec ce dernier
+l'analogie d'etre continue au nord par une plaine d'alluvions qui separe
+la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine
+et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg
+analogue a Struga, habite par une population melangee de Slaves, de
+Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macedoniens bulgares, plusieurs
+parmi les plus actifs de Macedoine et meme du royaume sont nes dans
+cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je
+rencontrai quelques semaines apres ce voyage a Sofia; c'est aussi le
+lieu de naissance du "heros de la liberte", le Turc Niazi bey, pour
+lequel les musulmans de Resna ont un veritable culte: on vient d'ouvrir
+ici meme une ecole, et tout est encore en fete quand je traverse les
+rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent
+l'inauguration; le marche regorge de monde; des fruits superbes, des
+melons enormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient a
+bas prix; des voitures nombreuses sont rangees le long des boutiques ou
+sous des hangars, les unes allant a Okrida, la plupart, comme la notre,
+se rendant a Monastir; c'est un lieu de passage tres frequente et place
+a peu pres a egale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs
+coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arret
+et un dejeuner a Resna.
+
+Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un
+trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de
+voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit
+pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussiere soulevee par
+le trot des chevaux et des provocations des cochers qui pretendent tous
+se depasser, au risque de jeter bas leur equipage, que nous parvenons en
+vue de Monastir.
+
+ * * * * *
+
+Trois ou quatre kilometres avant d'atteindre la ville, on apercoit ses
+maisons blanches resserrees entre deux collines a l'oree de la vallee;
+au dela, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de
+kilometres, large d'une vingtaine, traversee par de nombreuses rivieres
+et parsemee de marecages; c'est une des plus fertiles et des plus
+habitees de Macedoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents
+qui y reunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se
+succedent; et c'est a peu pres au centre de cette plaine longitudinale
+et au debouche d'une des vallees que Monastir a groupe ses maisons qui
+abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.
+
+Ces maisons apparaissent plus rapprochees les unes des autres et plus
+hautes que dans les autres villes de ces regions; la cite semble ne pas
+vouloir quitter la vallee pour s'etendre dans la grande plaine de l'est;
+les domes des mosquees, les minarets et les cypres, une tour detachent
+leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin,
+la ville parait sans beaute, et quand le voyageur y penetre, il
+s'apercoit que la premiere impression n'etait pas fausse.
+
+Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et etroites rues
+bordees de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se
+traitent toutes les affaires; chaque rue a sa specialite et chaque
+commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle
+est fermee par la grande mosquee, son minaret et ses cypres; la chaussee
+etroite recoit tous les detritus des masures qui la bordent; les
+boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'etage, sont garanties des
+intemperies par des planches mal jointes; pendus a des traverses ou en
+pile sur des etalages, des oripeaux etranges attendent l'amateur; deux
+ou trois boutiques paraissent presenter un assortiment un peu moins
+grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un etage; la
+rue est habitee a peu pres exclusivement par des juifs, qui ont accapare
+ici le metier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques
+autres.
+
+Cette influence de l'element juif a Monastir est un phenomene tres
+interessant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend
+vite compte de l'importance economique de Monastir, de la rivalite des
+races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilites
+qui en ont resulte pour l'infiltration d'une forte colonie juive.
+
+Il suffit d'etaler devant soi une carte de la peninsule des Balkans pour
+y lire le role qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de
+Monastir; elle est situee a peu pres au milieu de la peninsule et se
+trouve ainsi le marche naturel de la Macedoine centrale; reliee par une
+voie ferree a Salonique, elle y envoie facilement tous les produits
+agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en recoit
+en echange les articles fabriques a bas prix qu'elle repartit dans le
+pays environnant; Monastir est donc un lieu d'echanges de premier ordre;
+le rayon d'action de cette place commerciale s'etendait au sud vers
+Kastoria, au nord vers Gostivar, a l'ouest vers Okrida et Koritza et par
+la vers l'Albanie; de Monastir part un reseau de routes plus ou moins
+bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage
+intense et un trafic important. La nouvelle delimitation des territoires
+va sans doute lui faire perdre une partie de ses debouches; il y a peu
+de chances que l'Albanie continue immediatement d'entretenir des
+relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront
+en Grece dont elles dependent; une crise commerciale est donc possible;
+mais elle ne peut etre que passagere: trois facteurs en effet
+travailleront a un developpement nouveau de la ville; avec la defaite
+turque s'en est alle le principe de desordre et d'insecurite qui
+empechait le developpement de la Macedoine; il y a donc tout lieu de
+penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et
+travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les
+richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de
+cereales et de fruits que Monastir va devenir.
+
+D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de
+passage de la plus importante artere des Balkans; la ligne
+longitudinale, qui coupera la presqu'ile en son milieu, reliant Athenes
+a l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par
+laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la
+communication etablie avec le golfe Persique, rencontrera a Monastir la
+ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre
+commercial ne saurait qu'en etre accrue et le sera plus encore le jour
+ou la voie Salonique-Monastir sera poussee jusqu'a Okrida-Durazzo,
+faisant ainsi de la metropole macedonienne le point de jonction, au
+centre de la peninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne
+transversale.
+
+De meme que cette situation geographique explique la valeur economique
+de la cite, de meme elle rend compte de la diversite des races qui la
+peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplees par un
+melange aussi varie de populations, mais aucune n'en compte, a la fois,
+un nombre aussi grand avec un equilibre aussi parfait entre les divers
+elements: la conquete serbe a naturellement affaibli l'element turc et
+surtout albanais et accru l'element serbe en convertissant au "serbisme"
+d'autres elements slaves; l'etat present est instable et il faut
+attendre quelques annees pour voir s'etablir un ordre de choses nouveau;
+mais, a la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps
+m'indiquaient sur place la situation des races par la repartition
+suivante: un cinquieme de la population pouvait etre turc, un cinquieme
+bulgare, un peu moins d'un cinquieme grec et valaque, un dixieme, avec
+propension a l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixieme juif,
+le reste serbe, etranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans
+un microcosme, Monastir presentait le tableau reduit mais presque exact
+de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la peninsule absorbait en
+lui une proportion presque egale de toutes les races qui l'habitaient et
+qui semblaient pousser jusqu'a Monastir leur dernier effort.
+
+Les Albanais, notamment, etaient particulierement actifs; entre eux et
+les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquete serbe une continuelle
+rivalite; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et
+Progres, preside par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du
+vilayet, et celui des Albanais dirige par Fehim bey.
+
+Le jour meme de mon arrivee, je suis invite a visiter ce dernier club et
+j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers,
+qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberte du gouvernement
+et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaitre mes impressions, de
+savoir ce que j'ai vu au Congres d'El-Bassam, et quand je rappelle
+quelques faits relatifs a la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce
+sont presque des eclats de colere; rien n'est moins semblable a la
+placidite turque.
+
+ * * * * *
+
+Dans un tel milieu, l'element juif devait se developper; il compte
+environ cinq mille ames, et c'est la colonie juive la plus importante de
+tous les Balkans apres celles des grands ports de Constantinople et de
+Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme
+celle qui, au nombre de deux mille ames environ, habite Uskub; elle est
+par suite entierement composee de juifs espagnols ou "sephardim", comme
+on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les
+"Sephardims" ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siecle, au
+moment ou Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et ou le
+sultan Bajazet les accueillait, et les "Achkenazims" ou juifs allemands,
+venus de Russie et de l'Europe centrale.
+
+Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent a
+Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la
+population. Il est du reste tres interessant de suivre sur place, comme
+je l'ai fait, la frontiere entre les deux groupes qui divisent
+aujourd'hui le judaisme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord
+par Constantinople: dans cette ville, la grande majorite de la colonie
+est espagnole, comme son grand rabbin l'erudit Dr Nahoum; mais un groupe
+allemand s'y est cree depuis quelque temps et compte des chefs actifs,
+tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De
+Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, ou le nombre des juifs
+est tres restreint, moins de 50 000, partages a peu pres egalement en
+espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, ou l'on
+sait quelle agglomeration enorme de plebe juive est accumulee dans
+toutes les cites et dans les campagnes. La Serbie reste entierement dans
+la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une
+communaute a Belgrade, quelques individus a Nisch, Pirot, Kragujevats
+peuvent seulement y etre signales; fait curieux, le sionisme est tres en
+faveur aupres des juifs de Serbie, que dirige a cet egard le Dr Alkalai;
+mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-a-dire pour leurs
+coreligionnaires de Russie, non pour eux-memes qui estiment fort
+hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontiere passe au nord de
+la Bosnie, puis s'inflechit au sud de la Dalmatie, de la elle traverse
+le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la
+Mediterranee entiere, dans la zone espagnole.
+
+Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entiere etait dans la zone des
+"Sephardims" et on evaluait a un demi-million environ leur nombre. De
+leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de
+Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub
+et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est
+grecque.
+
+A Monastir comme a Salonique, le nombre des "Achkenazims" est infime et
+sans influence; a Constantinople, ils ont cree deux journaux, le
+Jeune-Turc, dirige par le juif russe Hochberg, et _l'Aurore_, dirigee
+par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passe a
+l'adversaire; ils sont secourus et appuyes de toute maniere par les
+sionistes de l'Europe centrale et les organisations israelites
+d'Allemagne. A Salonique et a Monastir, leur tentative est restee
+jusqu'a present sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux
+villes se defient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaisme
+allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie sephardim me dit:
+"Vous ne savez pas assez en France la difference qui existe entre nous
+et les Achkenazims: nous avons une langue differente, le
+judeo-espagnol[3] et, comme langue seconde, le francais, alors qu'eux
+parient le judeo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hebreu
+n'est pas la meme que la leur: ainsi nous prononcons _Kascher_ et eux
+_Koscher_; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-etre
+des preceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout;
+nous, au contraire, nous avons une tendance a nous impregner de l'esprit
+et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au
+nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons
+pas en communaute d'esprit et de sentiment avec eux et nous hesitons
+meme beaucoup a laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.
+D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,
+alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient etre des
+conquerants; de toutes les nationalites, nous sommes peut-etre les seuls
+qui avons ete sincerement et entierement devoues aux Turcs; voyez ici, a
+Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont ete les fonctionnaires des
+administrations publiques ottomanes; la grande majorite est turque,
+quelques-uns sont albanais ou juifs, tres rares sont ceux d'autres
+nationalites; nous avons toujours apporte notre concours a la Porte,
+qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays
+ou nous habitons; nous faisions apprendre le turc a nos enfants, nous
+sommes hostiles a l'idee de faire de l'hebreu la langue de la famille,
+de travailler a nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme
+juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait
+protection et defense a la nation juive dans l'Empire ottoman, le "haham
+bachi" ou grand rabbin la representait aupres de la Sublime Porte; cette
+situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi
+etions-nous devenus a Salonique et a Monastir si loyalistes envers la
+patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progres a trouve le
+plus facilement des appuis pour la regeneration de l'Empire."
+
+Il est de fait que les juifs espagnols et les "donmehs" ou "maamins"[4]
+ont eu et ont encore une influence marquee dans le Comite Union et
+Progres; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi,
+etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus celebre, Dr Nazim, Osman
+Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.
+
+Ces hommes forment l'elite des juifs de ces pays; mais, a cote d'eux,
+existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'a present n'emigre pas:
+on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de
+Hongrie ont une tendance marquee a quitter ces pays soit inhospitaliers,
+soit surpeuples: l'elite va a Vienne, Berlin, Cologne, d'ou les plus
+remarquables passent a Paris ou a Londres; mais le grand courant qui
+entraine la masse la deverse en Amerique au nord et au sud, aux
+Etats-Unis, et depuis peu dans l'Amerique latine. Jusqu'aux guerres de
+1912-13, au contraire, aucune emigration n'entrainait les juifs
+espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est
+quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Egypte; cependant la
+plupart d'entre eux sont de tres petites gens; s'il en est qui
+remplissent des emplois publics ou exercent les professions de
+banquiers, negociants, avocats, un nombre considerable travaille
+manuellement comme portefaix, ouvriers, garcons de peine, etc.; il
+suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de
+Salonique pour voir quels miserables boutiquiers sont catalogues sous le
+terme de commercants.
+
+D'ailleurs, une indication tres precieuse permet de se rendre compte de
+la pauvrete de cette population juive: la communaute s'impose elle-meme
+et elle a cree a cet effet un impot sur le capital; voici les resultats
+qu'il donne a Salonique: sur 70 000 israelites inscrits a la communaute,
+20 000 environ sont dans la misere et la communaute doit les secourir;
+20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour etre taxes:
+la commission chargee de l'impot le calcule, en effet, soit a raison de
+1/8 p. 100 du capital presume, soit, pour ceux exercant une profession
+n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, a
+raison d'un capital suppose, correspondant au revenu gagne capitalise a
+12 p. 100. Lorsque l'impot ainsi calcule s'eleve a moins de 25 piastres,
+il n'est pas du. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800
+redevables de 25 a 100 piastres, 280 de 100 a 1000 piastres et 200
+environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum etant de 85
+livres turques. Encore la commission a-t-elle interet a etablir des
+appreciations severes, car elle est nommee par le Conseil communal
+qu'elisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impot a la
+communaute.
+
+Il n'est pas sans interet pour la France de connaitre l'existence de ces
+communautes juives espagnoles d'Orient: a Monastir comme a Salonique,
+comme a Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une
+mesure peut-etre moindre, a Andrinople et a Uskub, les juifs espagnols,
+par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de
+la langue francaise et de la culture latine; ils sont sans doute encore
+fort ignorants, mais leur instruction se developpe vite; les ecoles de
+toute nature et de toute origine sont, a Salonique, remplies par leurs
+fils; or, aussitot que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de
+Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judeo-espagnol qu'il
+apprend au foyer, ou de l'hebreu qu'on enseigne a l'ecole rabbinique,
+c'est le francais qu'il veut connaitre; cette connaissance, en effet,
+repond a la culture latine de l'elite qu'il imite, et d'autre part, la
+langue qu'on lui demandera de savoir a l'administration des postes ou de
+la regie, au konak, au chemin de fer, a la Banque, a la Dette publique,
+au port, partout en un mot, c'est le francais.
+
+Avec la souverainete serbe et grecque, dans quelle mesure cette
+situation sera-t-elle modifiee, c'est ce dont on pourra se rendre compte
+dans quelques annees. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si
+l'on veut caracteriser les tendances generales de la population juive
+d'Orient, on peut les resumer par deux traits: les juifs allemands et
+les sionistes, dont les centres s'etendent de la Roumanie a la Pologne
+et de la Hongrie a l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture
+allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de consequence,
+des interets allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la
+culture et de la civilisation latines et, a l'heure presente, des
+disciples de la langue francaise. C'etaient ces derniers qui par
+Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux
+d'Albanie; le cours des evenements changera peut-etre le sens de ce
+courant; ce ne serait pas le seul cas ou l'influence des puissances de
+l'Europe centrale remplacerait l'influence francaise dans les parties
+detachees de l'ancienne Turquie.
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[3] C'est le judeo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appele des
+ trois premieres lettres du nom de son fondateur au XVe siecle:
+ Ribbi Chelomon Israch.
+
+[4] Les Donmehs sont des judeo-espagnols presque tous de Salonique,
+ Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethai-Zebi, qui se
+ convertit a l'islamisme a la fin du XVIIe siecle; ils forment,
+ parait-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille ames, dont
+ les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB
+
+
+ De Monastir a Krchevo || L'organisation bulgare a Krchevo || De
+ Krchevo a Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne
+ Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem
+ || La grande tekie de Becktachi || De Kalkandelem a Uskub || La
+ plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de
+ Tatalidza || Uskub et son histoire recente || La tragedie
+ balkanique et les Albanais.
+
+
+De Monastir, deux routes menent a Uskub: la route de l'Est,
+continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la
+Macedoine centrale; la route de l'Ouest se detache de la precedente,
+quelques kilometres apres la sortie de la ville, et remonte bientot la
+vallee de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines desolees
+et pierreuses qui atteignent de 1200 a 1400 metres entre Monastir et
+Krchevo et jusqu'a 1500 metres apres cette derniere bourgade.
+L'itineraire par la montagne, s'il est plus difficile a suivre, offre le
+grand interet de couper des regions ou Albanais, Turcs, Bulgares et
+Serbes se disputent le sol.
+
+Il ne faut pas moins de treize heures sans arret pour franchir en
+voiture la distance qui separe Monastir du premier centre important,
+Krchevo. Des l'aube, mon cocher me presse de partir; a trois heures du
+matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnee
+et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le
+nord. Comme le soleil apparait a l'orient, nous croisons un peloton de
+soldats turcs, dits "chasseurs de bandes", commandes par deux officiers
+a cheval; habilles de toile kaki impermeable, bien chausses, marchant
+d'un pas elastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il
+presente l'aspect d'hommes entrames, conduits par des officiers qui les
+tiennent en main.
+
+Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et
+plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont
+bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas
+atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte
+autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongee: partout on
+moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les
+gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes
+bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au
+travail, les etendent dans la cour, puis les font pietiner par un cheval
+qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur
+de ble et presque partout la terre est cultivee, mais seulement pres de
+la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres
+broussailles y poussent, et les bois memes y sont rares.
+
+L'insecurite empeche toute culture un peu loin dans l'interieur des
+terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne
+peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paitre leurs
+bestiaux dans la montagne du cote de Dibra: Dibra n'est qu'a douze
+heures de Krchevo, et les Albanais de la vallee de Dibra viennent,
+disent-ils, razzier le betail et les recoltes. Or, les cultivateurs dans
+cette region sont generalement de petits proprietaires; il n'y a pas ou
+il y a tres peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces
+paysans travaillent l'etendue de terre qu'ils possedent et ont
+generalement pour toute richesse une plus ou moins grande quantite de
+betail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles
+de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs betes, ils
+preferent y renoncer.
+
+Apres avoir franchi a 1100 metres environ une chaine de collines, nous
+redescendons rapidement vers Krchevo, situe au fond d'une assez large
+vallee, a 500 metres plus bas. Nous avons quitte Monastir avant le lever
+du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons
+illuminent les premieres maisons du bourg; un des souvarys de mon
+escorte s'est porte en avant pour annoncer mon arrivee, et devant le
+presbytere orthodoxe bulgare, l'econome Terpo Popfsky, l'archimandrite
+et les principaux Bulgares m'attendent et me recoivent. Une chambre fort
+convenable est preparee au presbytere et, avec les notables de
+l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays.
+
+Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont
+turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement
+etaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont
+des commercants venus de Perlepe, ils se disent grecs et connaissent
+cette langue, mais toutefois parlent le bulgare meme en famille. Les
+Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation:
+alors qu'il n'y a qu'une ecole turque, on compte a Krchevo deux ecoles
+primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le
+bourg est en effet le siege d'une metropolie exarque, depuis que
+l'eveque bulgare de Dibra a fixe ici sa residence, et il est visible que
+c'est l'eveche qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas
+exagere d'affirmer que le clerge orthodoxe bulgare, dependant de
+l'exarque de Constantinople, etait et demeurera une milice, dont il faut
+chercher l'inspiration nationale a Sofia. Ce clerge forme une hierarchie
+fortement constituee dont les degres sont les suivants: le chef supreme
+est l'exarque, qui nomme tous les eveques et de qui ceux-ci dependent
+directement; il n'y a pas d'eveques suffragants, ni d'archeveques; tous
+ont le titre de metropolite, et si on les divise en deux classes, cette
+division n'a d'interet que pour le traitement: les eveques de premiere
+classe sont ceux residant dans les anciennes capitales de vilayet, a
+Uskub, Monastir et Andrinople; les eveques de deuxieme classe se
+trouvent a Okrida, Veles, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant
+sa residence a Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti a
+l'accroissement du nombre de ces eveques, malgre les demandes des
+Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzerainete
+serbe; que vont devenir la hierarchie, les pouvoirs, la constitution et
+les biens de l'Eglise bulgare? c'est une des plus graves et delicates
+questions qui puissent se poser.
+
+Dans chacun de ces dioceses, l'eveque a soit un adjoint, soit des
+remplacants. Seul l'eveque d'Uskub a un adjoint, a qui est reserve le
+titre d'_episcopus_; les autres sont aides par des economes, comme
+l'econome Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalite, et par les
+archimandrites, qui sont les chefs de communaute. Sous leur dependance
+sont les pretres dirigeant les paroisses, les diacres et les pretres
+ayant le titre de _seculari_. Tout ce clerge est forme soit au seminaire
+principal de Chichly a Pera, soit au seminaire d'Uskub, soit au
+seminaire de Sofia, qui a le meme programme que celui de Constantinople.
+
+Cette hierarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le
+role joue par le clerge dans l'histoire de la Macedoine et les idees
+qu'il defendait et qu'il defendra demain, s'il peut continuer a
+poursuivre une action politique.
+
+Dans ces regions mixtes, peuplees de Bulgares, d'Albanais et de Turcs,
+comme dans les autres parties de la Macedoine que j'ai visitee de
+Monastir a Salonique et de Salonique a Uskub, on pouvait partout
+observer a la veille des guerres balkaniques, chez les Macedoniens se
+disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement a la
+Bulgarie, les autres a une Macedoine autonome. Le parti socialiste
+bulgare et le parti democrate de Sandanski etaient favorables a l'idee
+d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secretaire de la section
+bulgare de la Federation socialiste de Salonique, me declarait nettement
+au club des ouvriers de cette ville: "Nous sommes tous, socialistes et
+syndicats a tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposes a
+la separation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers
+bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres
+importants et nous travaillons a les entrainer dans la voie des luttes
+sociales et a realiser sur ce terrain la federation des divers
+groupements ouvriers nationaux." Sandanski et le depute democrate de
+Salonique, M. Vlakoff, chefs du "parti du peuple", continuateurs de
+l'organisation interieure bulgare de Delscheff, apres l'insurrection de
+1903, avaient comme mot d'ordre: la Macedoine aux Macedoniens. Soutenus
+par les Turcs, appuyes par les socialistes, les democrates prenaient, a
+la veille des guerres, un developpement assez rapide; redoutes et hais
+par les Bulgares de l'autre parti, ils etaient traites devant moi par le
+consul general de Bulgarie a Salonique, M. Chopoff, de vendus aux
+Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de
+la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer.
+
+En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et
+l'organisation revolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement a
+la Bulgarie. Cette derniere organisation a pris la suite, en quelque
+sorte, de l'organisation varkoviste, creee en 1903 sous la direction du
+general Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe
+revolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'etaient des
+organisations entierement acquises a l'idee d'union avec la Bulgarie;
+des hommes, comme le publiciste Rizoff, le president du club de
+Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre a Sofia.
+
+Ce qui demeure interessant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est
+de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces
+partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces regions de marches
+albanaises de l'Est, pourront peut-etre ramener a eux les premiers; mais
+ils conserveront les autres comme ennemis irreductibles, prets a
+s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et
+democrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet
+de Salonique et chez les ouvriers, employes et instituteurs de cette
+region; il en etait de meme, quoique dans une moindre mesure, dans le
+vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils etaient
+presque sans force, de meme qu'avant eux l'organisation interieure.
+C'est que dans cette region domine un des deux elements sociaux qui
+forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du
+rattachement a la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la
+bourgeoisie, avocats, medecins, hommes d'affaires, publicistes,
+etudiants, et du clerge orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont
+pris contact avec Sofia et ont garde ce contact; beaucoup de leurs amis,
+parents ou relations, nes en Macedoine, ont fait carriere en Bulgarie,
+et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette
+region de Monastir a Uskub, les populations bulgares se groupent autour
+d'un clerge nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa
+propagande bulgare.
+
+Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant
+plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun element ethnique sur lequel
+ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes,
+dont la conscience nationale ne s'est affirmee bulgare qu'a la suite
+d'une intense propagande du royaume.
+
+Dans le milieu dans lequel je me trouve a Krchevo, il est visible que
+tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre aupres de l'eveque et de ses
+representants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la
+Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doleances contre
+tout et contre tous que je recois de ces hommes, bien resolus a tout
+faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement a la
+grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur
+reve a paru se realiser. Mais quel reveil et quelle stupeur! Du
+dominateur turc, ils ont passe aux Serbes, prix des fautes des
+gouvernements et des exigences des grandes puissances.
+
+ * * * * *
+
+Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installe de
+village, la situation change completement a partir de Krchevo; la raison
+en est d'ailleurs facile a trouver. Krchevo est situee a la hauteur de
+Dibra; la route de Krchevo a Gostivar, que je vais suivre, est a peu
+pres parallele a la vallee de Dibra, ou coule le Drin noir; de l'une a
+l'autre, la distance a vol d'oiseau varie de 35 a 45 kilometres; Dibra
+n'est separe d'ou je suis que par une chaine de 1 200 metres d'altitude
+au maximum, un peu plus au nord, qui s'epanouit, s'elargit et s'eleve;
+deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa
+source a quelques kilometres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et
+l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar,
+dont les eaux s'ecoulent de chaque cote de la montagne de Mavrova, ainsi
+ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Egee. Ces passages
+rendent l'infiltration facile; la region peuplee de Dibra, de sa vallee
+et de ses montagnes a deverse les Arnautes, depuis quelques annees, tout
+le long de la route que je suis.
+
+Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'epaississent, la vallee
+du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est
+rejetee vers Struga et Okrida, par ou les Albanais se sont avances
+lentement.
+
+De Krchevo a Gostivar, la distance peut etre parcourue en huit heures de
+cheval; la route s'arrete deux heures apres le depart de Krchevo, au
+pied de la montagne Bukova; nous avons trouve non sans une peine infinie
+des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim
+Effendi m'a prete une forte escorte; nous traversons en effet des lieux
+qui ont mauvaise reputation: la montagne Bukova dresse a 1 400 metres
+environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, eloigne
+de tout grand centre, separe par une longue suite de chaines des plaines
+de Macedoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallee de
+Vardar a une douzaine de kilometres au nord; aussi, au beau temps des
+grandes insurrections macedoniennes, etait-ce ici le quartier general
+des revolutionnaires bulgares. Les troupes regulieres ne pouvaient venir
+les pourchasser qu'a grand'peine et etaient a l'avance signalees.
+
+Apres une assez penible montee, nous voici au sommet de la montagne;
+c'est un desert de roche ou je range mon escorte; les silhouettes se
+decoupent sur le ciel et, au loin, separee par un large et profond pli
+de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallee de Dibra,
+coupe l'horizon. Nous nous enfoncons sur le plateau et mes souvarys, par
+habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant,
+d'arriere et de centre et, prets a tirer, couchent le fusil sur la
+criniere de leurs chevaux. Ce plateau est coupe de mille plis, ou les
+broussailles assez epaisses par endroits et une herbe courte donnent aux
+betes une maigre nourriture. Rien n'etait mieux choisi en verite que
+ces lieux comme rendez-vous de revolutionnaires, et il n'est pas
+etonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son role.
+
+Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont ete repousses
+pacifiquement ou a peu pres par les paysans albanais. La montagne Bukova
+est aujourd'hui situee en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un
+seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour
+de la montagne j'apercois quelques fermes isolees, je croise quelques
+hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallee de
+Gostivar, le sentier est abrupt et penible, mais pittoresque; une petite
+riviere qui va rejoindre le Vardar a Gostivar bondit de roche en roche,
+forme des cascades, entretient une Agreable fraicheur sous les beaux
+Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons
+sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y
+offrent l'hospitalite; le chemin devient route, suit la riviere; les
+terres cultivees donnent un mais superbe et du ble en abondance, qui
+n'est pas encore partout fauche; sur la route, ce sont encore des
+Albanais que nous croisons.
+
+L'un d'eux est accompagne de sa femme a cheval, tandis qu'il la suit a
+pied; du plus loin qu'il nous voit, il se precipite, essaie de trouver
+une issue pour cacher son epouse, cependant soigneusement voilee; mais
+la route passe en tranchee; il court trouver un peu plus loin un terrain
+ou il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie epaisse resiste a
+tous ses efforts; il est reduit a tourner le cheval et la femme face au
+fosse de la route et, tout en tenant la bete par la tete, a se placer
+entre elle et nous; nous passons sans paraitre les voir, selon le mot
+d'ordre; a quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en
+doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat a l'honneur
+feminin.
+
+Au debouche des vallees montagneuses du Vardar et de son affluent le
+Padalichtar, Gostivar dissimule derriere des rideaux d'arbres, dans la
+plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques
+annees un centre important presque entierement albanais; les neuf
+dixiemes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques
+Serbes et quelques Turcs. On accede a la ville par un large pont de
+bois sur le Vardar; au dela, un jardin public etend ses ombrages et des
+arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgre
+l'aspect assez miserable des masures, la bourgade a-t-elle un caractere
+assez plaisant; a la tombee du jour, nous croisons plusieurs Albanaises
+severement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur
+ceignent la tete et la figure et tombent jusqu'aux genoux.
+
+Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le
+plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands
+proprietaires albanais et qui d'ailleurs etait assez hostile aux
+Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est
+au contraire a son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est pres
+de la ville et presente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est
+un batiment a un etage, le toit est recouvert de tuiles, les fenetres
+tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulierement typique est
+l'homme. Je suis recu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.
+
+Yachar presente l'aspect saisissant d'un patriarche des ages recules:
+il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille
+avec fierte; son corps reste mince donne une singuliere impression
+d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand
+corps, une tete d'aigle au nez fortement arque vous fixe de ses yeux
+noirs, ou la flamme de la vie brille toujours; il est vetu d'une grande
+robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un
+manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc ou il est
+assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noue autour de la tete
+termine la silhouette etrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains
+enormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie
+d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage,
+primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les defendant
+aprement et capable en tout d'une vigueur singuliere.
+
+A cote d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey
+d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation
+gagne peut-etre a la transformation, mais le pittoresque, la couleur
+locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les
+traditions centenaires; Azam est vetu a l'europeenne d'un veston fripe
+et trop etroit; un faux col etrangle si bien son cou qu'il faut laisser
+un de ses cotes libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font
+souffrir et il les laisse deboutonnees; il porte le fez, et dans cet
+accoutrement il figure le progres.
+
+Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la
+fertilite de ses grandes proprietes, en partie situees dans la large
+vallee d'alluvions du Vardar qui s'ouvre a Gostivar, est prodigieuse:
+ble, mais, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse
+en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantite de ceux de
+la region de Krchevo, qui n'est qu'a huit heures d'ici, et de Dibra, qui
+est eloigne de douze heures[5], se groupent a Gostivar et s'expedient
+sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 a 23
+piastres en ete et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous
+les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin
+de fer sur route a voie etroite dont on parle pour relier Uskub a
+Kalkandelem et Gostivar.
+
+ * * * * *
+
+La construction du chemin de fer sur route de Gostivar a Kalkandelem ne
+sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne
+pendant 25 kilometres d'affilee, longeant le cours du Vardar entre deux
+rangees de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis
+cette distance, c'est-a-dire sur une planche surmontee d'une bache
+percee de deux trous de chaque cote et portee sur quatre roues; au grand
+trot des petits chevaux, nous penetrons, la nuit tombante, a Kalkandelem
+ou Tetovo et nous nous rendons aussitot a la grande tekie des Becktachi,
+situee a dix minutes de la ville, ou une large hospitalite nous est
+reservee.
+
+Cette tekie est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute
+l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passe,
+nees au temps ou, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un
+grand role a la Porte et ou les ministres etaient choisis parmi eux.
+Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais,
+la grande tekie de Kalkandelem devait prendre une importance
+considerable; avec la souverainete serbe, tout va changer, d'autant que
+les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombees sous la
+meme domination; sans doute le centre va emigrer vers El-Bassam, d'ou il
+pourra diriger les grandes tekies du sud de l'Albanie chez les Toscs,
+dont les terres et les richesses sont des plus importantes.
+
+Cinq corps de batiments composent la tekie de Kalkandelem: l'un d'eux
+est reserve aux hotes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert
+d'entrepot, le dernier est la tekie proprement dite, ou les tombeaux de
+saints sont l'objet du culte des fideles et des soins des derviches. Le
+chef est absent; son remplacant est un derviche venerable, dont la barbe
+de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon
+a l'europeenne serre dans une large ceinture, ou sont passes pistolets
+et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine
+completent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui
+travaillent aux recoltes ont l'aspect singulierement vulgaire. La tekie
+est administree par un bey, econome du monastere, que j'ai rencontre au
+congres albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent,
+au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et
+en assure la vente.
+
+Dans le batiment des hotes, il m'offre l'hospitalite; la grande piece du
+premier etage donne sur la cour interieure pleine de verdure; le long
+des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins
+dores; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun
+d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions ou des
+fleurs mettent les coloris les plus varies; le soir tombe; dans
+l'atmosphere paisible, les dernieres clartes du soleil rougissent de
+legers nuages, comme des flocons dores; le parfum des fleurs du portique
+monte par la fenetre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupes autour
+de la tekie se mele a la senteur des roses, des heliotropes de l'herbe
+que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriferantes. Dans la
+vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des
+murs; a terre a ete prepare un matelas et des draps recouverts d'etoffes
+de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand
+nous aurons dine. Le bey fait apporter une table et m'invite a apprecier
+l'excellence de la cuisine du couvent: tour a tour nous sont servis une
+soupe ou trempent des viandes diverses, des canards rotis, des
+aubergines fort bien appretees et des poires; je le felicite sur la
+perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les
+monasteres qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion
+a laquelle il se range aussitot.
+
+Le lendemain est jour de marche et je ne manque pas de m'y rendre; la
+plus grande animation regne dans les rues de la ville; il y a foule dans
+le centre ou les marchandes etalent des deux cotes de la rue leurs
+produits; les villageoises musulmanes et chretiennes sont accroupies a
+terre cote a cote, leurs marchandises etendues devant elles sur un grand
+linge a meme le sol; elles se rangent par specialites; voici celles qui
+vendent des etoffes filees et brodees a la main, des mouchoirs, des
+voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des
+serviettes; celles-ci ont de beaux boleros albanais tisses d'or, de
+fabrication ancienne, dont elles se defont; d'autres apportent les
+produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des
+raisins, des melons, des pasteques; dans un angle de la grande place
+c'est le marche du ble, des haricots et de la farine; ailleurs,
+l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des
+colporteurs des deux sexes amenent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets
+utiles a la culture; la, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et
+ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux
+pistolets de cuivre incruste.
+
+Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs,
+venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des
+conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on
+s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non
+sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;
+sous les baches des voitures des objets de toute sorte sont amonceles,
+et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la
+plaine d'Uskub ou la vallee de Tetovo et de Gostivar.
+
+Necessite fait loi, et ces Albanaises si severement voilees et
+enroulees dans leurs etoffes blanches et noires doivent laisser voir
+leur figure et denouer leurs voiles pour vanter leurs produits a
+l'acheteur et conquerir sa clientele sollicitee de toute part.
+Villageoises bulgares et albanaises, chretiennes et musulmanes
+l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolee qui passe.
+Vieux Turc basane, portant un turban de diverses couleurs, Albanais
+svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffe d'un fez, femmes aux vetements
+de couleur rayes et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les
+immenses madriers encombrent la rue, paysannes a la tete coiffee d'un
+fichu multicolore et au corps enroule de grossiere etoffe brune, jeunes
+Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des
+colifichets, villageois albanais a la culotte blanche et au gilet brode,
+tout ce monde emplit de gaite a ville et les couleurs chatoient sous le
+clair et doux soleil de septembre.
+
+La variete des types montre la diversite des nationalites qui habitent
+la region; mais ici encore les Albanais ont peu a peu conquis le
+terrain, acquis les villages, et conquis la majorite dans la ville; a
+Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, a la veille des guerres,
+3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait
+ete organise sous le nom de Club international, mais il etait devenu de
+fait albanais; d'apres les renseignements recueillis ici, sur 100
+villages du Kaimakanlik ou sous-prefecture de Kalkandelem, 68 sont
+albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la region de
+Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et
+quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progres
+incessants et les Slaves ont use leurs forces a lutter entre eux.
+
+Selon l'intensite de la propagande, tel village passait du "bulgarisme"
+au "serbisme" et reciproquement; il semble que dans cette vallee du
+Vardar, les races slaves melangees sont ballottees entre les
+nationalites, a tel point qu'il est bien difficile de les rattacher a
+l'une d'elles d'une facon tres nette; aussi y a-t-il de grandes chances
+pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macedoine jusqu'au
+fond de la vallee de Gostivar, soit acceptee sans autres obstacles que
+ceux que pourront lui creer les Albanais descendant de leur montagne.
+
+De meme que le centre du mouvement albanais est ici la tekie des
+Becktachi, de meme que les agents du "serbisme" a la veille des guerres
+etaient des archimandrites et des maitres d'ecole, de meme c'est le
+couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce
+monastere, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de metres la
+vallee du Vardar, a une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minerales
+y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.
+
+C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent repetees dans tout ce
+voyage par mes hotes que celle vantant la fertilite de leurs champs, et
+on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement
+administre: ble, mais, haricots, fruits, vignes, chataignes, tout pousse
+en abondance et en force. La tranquillite assuree, des moyens commodes
+de circulation etablis permettront une mise en valeur remarquable de ces
+terres benies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitues
+par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce
+qu'on appelle ici des phaetons (nous dirions des victorias), pour les
+personnes: de Kalkandelem a Uskub il faut au moins cinq heures de
+voiture; les marchandises paient de 6 a 15 piastres[7], selon l'epoque
+de l'annee, par 100 ocres; les personnes 15 a 25 par personne pour des
+voitures ordinaires, ou l'on est entasse huit assis a la turque sur une
+simple planche; quant a un phaeton, il constitue un veritable luxe et il
+faut assurer au voiturier 4 medjidie en ete et 5 en hiver.
+
+ * * * * *
+
+La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des
+attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon etat et fort
+pittoresque; entre les deux villes, le Vardar decrit un coude vers le
+nord, comme s'il allait traverser le defile de Kacanik; la route coupe
+la montagne par des defiles verdoyants pour gagner en droite ligne la
+metropole; sur les hauteurs, une suite de monasteres tous bulgares
+surveillent la plaine et servent de lieu de villegiature pendant l'ete
+aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien
+cultivees et un betail abondant broute les prairies environnantes.
+
+Bientot nous arrivons dans la plaine ou Uskub est bati; un cirque de
+montagnes l'encadre et, au premier plan, une tres antique mosquee est
+tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8] est son nom; une
+vieille demeure donne asile a un gardien et le minaret de la mosquee
+marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a
+ete reporte a une heure de voiture au centre de la plaine; tous les
+villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des
+collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomerees et les
+rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et
+quelques fermes sont les seuls batiments qu'on rencontre au milieu des
+champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.
+
+Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette
+region et du role qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus
+importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la
+propriete de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi
+pacha, le premier pacha venu a Uskub; nous penetrons dans un veritable
+chateau feodal, forme de trois corps de batiments successifs, le premier
+pour les serviteurs et le betail, le second pour le selamlik, le
+troisieme pour le haremlik; une large terrasse vitree au premier etage
+du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pieces
+ornees de fresques naives presentent un aspect seigneurial; des bains
+meme y sont amenages et l'on semble attendre un hote toujours absent;
+ces batiments sont entoures de murs enormes perces de meurtrieres; sept
+koule ou tours en defendent les approches; c'est une vraie forteresse.
+
+L'intendant me fait visiter les lieux: le maitre est proprietaire de 20
+000 dolums; cinquante fermiers en dependent et partagent par moitie les
+recoltes avec le bey; ils cultivent le ble, le riz, le mais, l'orge, les
+haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et
+ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant
+l'exploitation a ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes
+les demeures de bey, celle qui presente l'aspect le plus imposant; c'est
+un chateau princier, mais vide et froid.
+
+Tatalidja est moins grandiose; le proprietaire est aussi un Albanais,
+Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais egalement, est loin
+d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mene a
+la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au
+milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses etages, que domine une
+terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des
+taudis, ou vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un:
+je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres
+supportent des ustensiles; des murs en terre battue separent cette
+habitation de la voisine; dans un angle, un carre de terre surelevee est
+couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est amenage;
+le feu brule a meme le sol, entre deux pierres; au toit a travers les
+planches, un trou laisse fuir la fumee; aucune fenetre n'est pratiquee;
+la porte basse, par laquelle je suis entre, est la seule ouverture.
+J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les denombrer
+facilement: un escabeau, deux nattes, un recipient, un balai, des
+jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme siege,
+l'homme et la femme sont assis; ils portent des vetements en guenilles,
+les pieds sont nus, la face crie la misere et la brutalite; ce sont les
+paysans bulgares du grand proprietaire.
+
+Dans le champ en face, les gerbes de ble sont accumulees par centaines;
+un cheval les bat, des femmes apportent le ble et remportent la paille;
+l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de repit a personne.
+
+Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers
+profitaient de maints avantages; dans les regions ou la grande propriete
+etait rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de
+Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu a peu entre les
+villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les
+Arnautes penetraient dans la ville, s'y developpaient et peu a peu le
+pays devenait albanais. Dans les regions plus lointaines, ou la grande
+propriete etait etendue, le proprietaire du tchiflik et son intendant
+etaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population
+slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la
+domination grecque au sud, en Epire, va se trouver aux prises avec ces
+graves questions sociales, et les resoudre ne sera pas une des moindres
+difficultes du nouveau regime.
+
+Tandis que nous gagnons Uskub, point de depart initial et terme de ces
+longs voyages, je songe a tous ces problemes que pose aujourd'hui, si
+angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de
+la ville s'etendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite,
+quelques batiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle
+des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination
+de leurs fusils.
+
+Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de betes, des voitures et
+des paniers, des produits amonceles et des hottes garnies occupent la
+large place du marche, ou les gens a cet instant ne pensent qu'a leurs
+achats et a leurs ventes.
+
+Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont
+deroules jadis et hier; quelle histoire plus mouvementee que celle de
+ces six dernieres annees! Je me reporte a mon premier voyage avant la
+revolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun predisait la
+fin d'une race; le Bulgare s'appretait a etendre son pouvoir sur toute
+la Macedoine; l'Albanais pretendait etre le successeur du Turc, du droit
+de la force et de celui de l'heritier designe. La lutte s'exaspere; les
+bandes dechirent le pays; puis la revolution eclate; dans la stupeur
+tous croient au triomphe, a la delivrance, a la victoire; chacun sur
+cette place embrasse son voisin, pensant que ses desirs sont combles.
+
+Mais une fatalite extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie
+etrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en
+Macedoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc
+a fait la revolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe;
+les Arnautes quatre annees durant resistent, guerroient, reculent,
+reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du
+Konak, ou ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la
+premiere guerre balkanique eclate; les Serbes poussent jusqu'a Monastir
+leurs armees victorieuses, puis arretent l'attaque bulgare et
+s'installent dans cette Macedoine centrale du lac d'Okrida a Monastir
+et a Uskub, que, depuis le nouveau siecle, Albanais et Bulgares se
+disputaient. Tel est la fin de ce troisieme ou quatrieme acte, qui s'est
+joue en l'an de grace 1913.
+
+Peut-etre ne sera-t-il pas le dernier de la tragedie balkanique:
+Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[5] Les Serbes termineront cette annee la construction d'une route
+ qui permettra d'aller facilement de Gostivar a Dibra.
+
+[6] 23 piastres font ici 1 medjidie, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font
+ un peu plus de 100 kilos.
+
+[7] Comptees 123 piastres a la livre.
+
+[8] Hussein Sah, dit la carte autrichienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+CONCLUSION
+
+L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE
+
+
+ La question d'Orient et la question albanaise || La force du
+ sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
+ l'expansion de la nationalite albanaise || La vie politique
+ internationale de l'Albanie: son importance dans l'equilibre
+ diplomatique du vieux monde || La vie politique interieure de
+ l'Albanie || La resurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule
+ ou Pologne?
+
+
+La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la
+question albanaise; les autres problemes souleves par les guerres
+balkaniques ne sont peut-etre pas resolus, mais toutefois leur solution
+definitive ou provisoire parait reportee a quelques annees; ils vont
+sommeiller jusqu'a la prochaine crise; la question albanaise est au
+contraire pressante, aigue, et de bons esprits croient que sa
+liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprevu.
+
+Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose
+en 1914, quels sont ses origines, ses elements, et quels essais de
+solution pourraient lui etre apportes.
+
+ * * * * *
+
+On dit communement en France que l'Albanie est le fruit d'une invention
+diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisee a laisse faire
+celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne
+n'a vu dans cette creation qu'un moyen de garder une partie de
+l'influence qu'elle exercait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait
+ainsi l'auteur responsable de la question albanaise.
+
+Pour bien juger les faits, il faut faire le depart entre les difficultes
+dont la diplomatie du _Ballplatz_ est l'origine et celles qui tiennent a
+la nature des choses, je veux dire a l'existence d'une nationalite
+albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laisse
+aller les evenements, si la Serbie, le Montenegro et la Grece avaient pu
+en toute liberte se partager l'Albanie, le depecage d'une nouvelle
+Pologne aurait ete accompli sans consequences internationales. C'est
+compter sans son hote; pour la tranquillite future et l'avenir
+economique de ces trois Etats balkaniques, dont je desire vivement la
+prosperite et la grandeur, je me felicite qu'une circonstance etrangere
+les ait delivres de ce present de Nessus.
+
+Je sais bien que Serbes, Grecs ou Montenegrins ne veulent pas entendre
+raison, quand j'ai l'occasion de dire a l'un d'entre eux cette verite,
+et je les en excuse: pendant trop d'annees, ils ont trop souffert de la
+domination de fait des Albanais et des beys; au moment ou ils allaient
+enfin les traiter comme eux-memes l'avaient ete, on arrete leurs bras et
+on contient leur vengeance depuis si longtemps motivee. J'ai vu la
+situation dans les villages a la veille des guerres balkaniques, et je
+n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chretiens
+orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et
+le developpement de ces Etats qui est en jeu, et j'affirme seulement que
+ni la Serbie ni la Grece ne sont assez riches, assez prosperes et assez
+fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain
+en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources a noyer des
+revoltes dans le sang, a guerroyer contre des guerillas et a pacifier
+un pays traditionnellement insoumis.
+
+Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
+convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
+rappelle avoir lu, je ne sais ou, une lettre d'un correspondant de
+journal qui affirmait l'inexistence de la nationalite albanaise, et il
+etayait sa demonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
+divises sur la plupart des questions; a pareille objection, quelle
+nationalite subsisterait?
+
+Qu'entre Albanais de profonds desaccords existent, qui l'ignore? mais le
+seul point interessant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et
+si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour etrangere; or,
+soyez sur que meme Ismail Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils recoivent
+des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les memes
+moyens que Conde, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les
+revolutionnaires mexicains attendant des armes des Etats-Unis contre le
+president au pouvoir; c'est precisement une des plus vives impressions
+de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment
+national albanais dans toutes les regions du pays.
+
+Je dirai meme que de tous ces "nationalismes", qui ont survecu a la
+conquete turque et que la force imponderable des idees a ranimes au XIXe
+siecle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables a
+un seul caractere, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni
+l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue,
+tradition, histoire, religion servent a la former, a la conserver, a
+l'accroitre; mais le sentiment personnel est seul decisif: qui se sent
+Serbe est Serbe, meme s'il parle bulgare, si son pere se disait bulgare,
+si son village etait jadis sur le territoire des anciens tzars de
+Bulgarie, s'il va a l'eglise de l'exarque.
+
+Or, quels sont ces "nationalismes" des Balkans? Du turc, du grec, du
+bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
+origines incertaines sont trop dissemines pour qu'ils aient la
+possibilite materielle de constituer un Etat; quant aux juifs, si nous
+etions encore au temps des villes libres et des republiques marchandes,
+Salonique serait la Hanse de la mer Egee sous le gouvernement des juifs
+espagnols de culture francaise; mais ce temps a passe et ils se
+contentent d'etre les grands banquiers de l'Orient et les intermediaires
+de la Macedoine et de l'Occident.
+
+Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves,
+sans denomination nationale precise; longtemps ils n'ont ete ni serbes,
+ni bulgares, parlant le slave de Macedoine, pratiquant l'orthodoxie, et
+s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des
+Bulgares pendant les vingt dernieres annees a ballotte ces villages du
+"serbisme" au "bulgarisme"; en fait, toutefois, la conversion aux idees
+nationales bulgares a ete la plus frequente; chacun l'explique a sa
+maniere: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macedoine le fond de la
+race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile a
+prouver! Dans ces pays ou tous les peuples ont laisse des alluvions
+successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus
+varies, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans
+l'insoluble.
+
+En realite, l'extension de la nationalite bulgare en Macedoine est due a
+ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie
+partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du
+dedans, qu'ils etaient mieux situes geographiquement, qu'enfin et
+surtout les Bulgares sont nes d'un melange de Turcs et de Slaves qui a
+produit le resultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualites et
+aux immenses defauts, solide, resistant, travailleur, acharne,
+opiniatre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter
+et batir, se battre et conquerir, puis tenir et organiser; mais un
+peuple brutal, sans delicatesse ni finesse, incapable de comprendre un
+accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique a l'homme
+qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement
+estime de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun.
+Avec ces qualites et ces defauts, comment les Bulgares n'auraient-ils
+pas fait triompher en Macedoine leur propagande au detriment des Serbes?
+
+Toutes ces nationalites, qu'on veuille bien le remarquer, ont ete
+conservees durant les siecles de la domination turque par la religion;
+la religion a ete le filtre magique qui a empeche la destruction du
+sentiment national; qui l'a abandonnee a perdu en meme temps l'esprit
+national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
+familles slaves au temps de la conquete, a epouse les sentiments
+patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
+l'esprit national s'est evapore.
+
+Or, au creuset de l'islam, la nationalite albanaise seule en Turquie
+d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeures
+chretiens, la majorite est devenue musulmane; mais le musulman albanais
+est reste albanais, seule exception dans les Balkans a l'adage que les
+nationalites y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur
+et de la force du sentiment national albanais.
+
+Depuis le XIVe siecle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque
+la maree de la conquete turque passa sur tous les peuples des Balkans,
+le Slave ne paraissait plus etre qu'une denomination, le Grec ne
+semblait vivant que par la litterature et le phanar; seuls le Juif et
+l'Albanais maintenaient intacte leur nationalite et l'affirmaient: dans
+ses montagnes ou il s'etait retranche, le Shkipetar gardait sa langue,
+sa conscience nationale, meme son type physique et sa race; quelques
+melanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallee de Dibra
+ou avec les Grecs en Epire, mais le centre de l'Albanie restait intact;
+l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que
+les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils
+exploitaient cette difference de sentiment en favorisant de toutes
+manieres les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur
+pouvoir personnel et pour la domination des Turcs.
+
+Quand, au souffle des idees nouvelles, les religions chretiennes de
+l'empire ottoman se sont muees en nationalites, la Porte s'est trouvee
+privee de points d'appui solides en Macedoine; en Thrace, les campements
+turcs etaient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de
+Constantinople sur des adversaires divises; mais dans la Macedoine, dans
+l'Epire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs etaient trop peu nombreux
+pour constituer la force sociale necessaire.
+
+Avec un veritable genie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais
+devait remplacer le Turc; des lors, sa ligne de conduite fut tracee et
+appliquee avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macedoine;
+en consequence, a l'interieur de l'Albanie, personne ne devait
+penetrer, ni aucune idee moderne s'infiltrer; les tribus et les beys
+recevaient satisfactions et privileges; mais toute tentative
+d'organisation etait rigoureusement reprimee et son auteur exile; la
+division etait soigneusement cultivee entre tribus, religions,
+influences; on attirait a l'exterieur de l'Albanie, notamment a
+Constantinople, les personnalites marquantes, on les entourait de
+faveurs, et tout ce qui etait albanais s'y trouvait sous la protection
+personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise
+et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord
+contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et
+a Test contre les Bulgares.
+
+Aussi, le grand phenomene social en Albanie pendant les trente dernieres
+annees a-t-il ete l'expansion des Albanais au dela des montagnes qui
+etaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la
+conquete pacifique de la Vieille-Serbie etait presque accomplie; les
+Serbes etaient rejetes a la frontiere et mis en minorite meme a
+Prichtina; la preponderance albanaise s'affirmait dans la plaine
+d'Uskub et dans la ville elle-meme; a l'est, les Albanais debordaient le
+lac d'Okrida, noyaient les cites de Struga et d'Okrida dans une campagne
+albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes; a Monastir,
+ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conqueraient de
+meme sur les Bulgares toute la haute vallee du Vardar et devenaient la
+majorite a Kalkandelem et a Gostivar; ils poussaient leurs villages vers
+la Macedoine centrale, et les ambitieux les voyaient deja entourant
+Salonique; au sud, en Epire, il n'en etait pas autrement. Ainsi, en un
+vaste eventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines
+vers la frontiere serbe, Uskub, la Macedoine centrale, Monastir, Janina
+et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: "Si Abdul-Hamid etait
+reste cinquante ans encore sur le trone, la Turquie d'Europe, la Thrace
+exceptee, serait devenue albanaise."
+
+La methode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
+procedes: c'etait la conquete tantot par les boys, tantot par les
+paysans.
+
+Dans les regions les plus lointaines, au milieu des populations
+chretiennes, en Epire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
+grandes proprietes, les tchiflik, etaient acquises ou prises par des
+beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et reduisaient sous
+leur domination tout le peuple des fermiers chretiens; ceux-ci, tenus
+dans un demi-servage, etaient a la merci du seigneur.
+
+Dans les regions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du
+Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
+Albanais venaient s'etablir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres
+montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres
+du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les
+centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur
+marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par
+la force, mais par une douceur a laquelle se joignait l'appareil de la
+force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le
+droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, des qu'un village slave
+etait entoure de villages albanais, il abandonnait de lui-meme la
+partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.
+
+Ainsi la nationalite albanaise, apres avoir affirme sa vitalite au
+cours de l'histoire, avait pris au debut du XXe siecle une expansion
+nouvelle extraordinaire.
+
+Tel est l'etat ou elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie
+d'Europe; cela laisse presager les difficultes de demain. Ce peuple
+vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur
+toutes ses frontieres, maitre de la moitie de la Turquie d'Europe, on
+aurait pretendu le supprimer; qui va se charger de l'operation que n'ont
+pas reussie les Turcs depuis cinq siecles?
+
+Des lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
+Orient celle des "Balkans aux Balkaniques", comment refuser le droit a
+l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
+de fait sous le joug turc?
+
+ * * * * *
+
+Si donc c'est la nature des choses qui legitime l'autonomie de
+l'Albanie, le _Ballplatz_ n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
+politique?
+
+On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas ete--tout au contraire--une
+invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux
+puissances se sont servies de cette creation necessaire pour imposer les
+desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu repeter la
+fable de _l'Huitre et les Deux Plaideurs_; et quand le juge serbe ou
+grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions
+italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal hola.
+
+Mais la politique d'un Etat a le devoir d'etre egoiste et, quand elle
+peut l'etre en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de
+lui reprocher d'etre une politique interessee?
+
+Toutefois, et c'est la le point qu'il convient d'examiner, comment
+l'Autriche-Hongrie a-t-elle concu la creation de l'Albanie, et cette
+conception n'est-elle pas a l'origine de toutes les difficultes de
+l'heure presente?
+
+L'observateur equitable doit reconnaitre la tres difficile situation de
+l'Autriche-Hongrie en presence de la liquidation balkanique. Quand, sans
+s'en douter, elle l'a amorcee par l'annexion de la Bosnie, dont la
+conquete de la Tripolitaine a ete la suite, elle etait loin de penser
+que l'operation se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a ete
+prise deux fois au depourvu, la premiere en escomptant la victoire
+turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a
+manque d'energie avant et de doigte apres.
+
+L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant a la place de
+ses dirigeants, a dans les Balkans trois interets essentiels a
+sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberte de la
+mer Adriatique, pour n'y etre pas enfermee, et par suite garantie que
+Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
+second lieu, maintien des debouches economiques qui ont une importance
+capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
+habsbourgeoise; en troisieme lieu, maintien de l'equilibre des forces en
+Orient, pour n'etre pas prise dans un etau entre une union balkanique
+presumee et la Russie.
+
+A la veille de la premiere guerre, si l'Autriche avait prevu les deux
+solutions possibles, au lieu de ne songer qu'a une, il y a lieu de
+croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'Etat,
+comme le comte d'AErenthal, aurait pris ses precautions, en faisant
+savoir a l'avance a la Grece qu'il considerait comme intangible Vallona
+et toute sa region, a la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la
+Vieille-Serbie, l'Autriche reoccuperait le sandjak et elle demanderait
+la promesse d'une liaison ferree directe de la Bosnie a Uskub ainsi que
+des avantages economiques. Ces demandes, presentees avec energie et
+habilete avant la guerre, auraient sans doute ete accueillies avec
+empressement par la Serbie, au prix d'une neutralite bienveillante.
+Quant a l'equilibre des forces en Orient, il etait aise de l'assurer:
+Grece et Roumanie avaient trop d'interet a se mefier d'une preponderance
+slave.
+
+Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et
+energique, l'Autriche, ballottee par les circonstances, n'a su que
+menacer, contracter d'enormes depenses, amener une crise economique
+interieure, puis concevoir une Albanie, non pas creee sous sa protection
+pour maintenir l'equilibre des influences et faciliter la liquidation
+balkanique, mais inventee pour mettre obstacle au plus legitime desir de
+la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment
+l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en consideration que ses
+propres interets essentiels, a eu egard a ceux des autres, mais pour
+s'y opposer. Le noeud de la crise presente et des difficultes futures
+est la: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot
+legitime et la satisfaction de son interet capital: avoir un port libre
+lui appartenant; l'Autriche ne pouvait a aucun titre pretendre qu'une
+telle ambition heurtait ses interets essentiels; cependant, elle a mis
+son honneur a interdire a la Serbie l'acces de l'Adriatique, en jouant
+de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les legitimes
+interets de l'Autriche en ce pays etaient en quoi que ce soit en danger,
+au cas ou les Serbes auraient pu creer un port purement commercial dans
+l'extreme nord de la contree.
+
+Des lors toute la diplomatie de l'Autriche etait determinee: une
+creation juste et heureuse, ou l'Autriche aurait pu exercer son
+influence, etait transformee en une machine de guerre contre la Serbie
+par une politique malhabile, contraire aux vrais interets de l'Autriche
+et infiniment pernicieuse dans ses resultats.
+
+Rejetee de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie
+et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait
+l'Autriche, et des lors elle ne pensa qu'a brouiller les deux allies;
+la Bulgarie se laissa tourner la tete par les promesses viennoises; mais
+Vienne et Sofia recurent une rude lecon, dont les resultats, si merites
+qu'ils fussent, n'en sont pas moins deplorables, car ils sont pleins de
+dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait
+du assurer a la fois un equilibre des puissances des Balkans
+proportionnel a leur force d'avant la guerre et une attribution des
+territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations.
+De toute maniere, ce dernier voeu etait difficile a etablir, les
+nationalites etant emmelees au plus haut degre. Mais, avec des
+sacrifices, des arrangements et des assurances reciproques, un etat de
+choses convenable pouvait etre etabli.
+
+Monastir paraissait devoir etre le point d'ou rayonneraient toutes les
+dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte
+de Macedoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant a
+Monastir et a Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant a Uskub et
+rejoignant la frontiere serbe; ainsi la Macedoine et la Vieille-Serbie
+etaient divisees en trois parties, l'Albanie mise a part; dans
+l'ensemble, malgre de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud
+de la premiere ligne, les Serbes a l'ouest de la seconde et les Bulgares
+entre les deux; mais la part des Serbes, meme en leur attribuant le
+debouche sur l'Adriatique, aurait ete un peu faible et l'equilibre des
+forces demandait qu'on la grossit; leur assurer la plaine d'Uskub et la
+region entre Uskub et Monastir au moins jusqu'a Krchevo n'etait pas
+exagere, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait ete
+longtemps simplement slave et la conversion au "bulgarisme" etait
+recente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la
+chaine de Ferizovic a Koritza devenait le centre de dispersion des
+souverainetes serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation
+pouvait preparer un _statu quo_ a la fois definitif, equitable et
+equilibre.
+
+L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lancant
+ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
+serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connait, legitime
+fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de perils: non
+seulement les parts ne sont plus equilibrees; mais on taille en plein
+corps dans des populations d'autres nationalites pour les rattacher a
+des souverainetes contraires a leurs voeux.
+
+La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-meme
+les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la
+Roumanie, de la Serbie et de la Grece? Celles-ci ne pouvaient agir
+autrement qu'elles ont fait; a la demande de revision de la paix
+formulee par l'Autriche, elles auraient pu repondre: "Nous acceptons;
+nous reconnaissons avoir enleve a la Bulgarie des territoires qui sont
+habites par ses fils; nous savons que jamais un Macedonien bulgare du
+royaume n'oubliera que les Serbes detiennent Monastir et Okrida, le
+monastere de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
+possedent les regions centrales ou les Bulgares sont l'immense majorite;
+l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, meme si les
+circonstances les expliquent, pesent sur le cours de l'histoire; mais,
+alors, rendez-nous a nous, Grecs, cette Epire que vous nous refusez,
+rendez-nous a nous, Serbes, ce debouche vers l'Adriatique dont vous nous
+avez interdit les abords."
+
+La revision des traites de Londres et de Bucarest serait infiniment
+desirable, mais elle depend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
+porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalites
+et a l'equilibre des forces: 1 deg. maintenir la frontiere bulgaro-turque
+etablie par l'entente directe des deux Etats, les Bulgares n'ayant
+d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; conceder
+par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macedoine,
+ou domine leur nationalite; 2 deg. donner a la Grece l'Epire jusqu'au golfe
+de Vallona et au cours de la Vopussa; 3 deg. assurer a la Serbie un port
+commercial et une voie d'acces a l'Adriatique; 4 deg. laisser a l'Albanie la
+vallee de Dibra et reporter la frontiere aux sources du Vardar. C'est
+assez dire que la refonte juste et equilibree des traites est aussi
+improbable qu'elle serait souhaitable.
+
+Pour l'avenir, pour la securite et la bonne organisation de l'Albanie,
+la politique autrichienne aura des suites deplorables: au lieu de creer
+un Etat bien constitue, on l'ampute d'un cote et on l'alourdit d'un
+autre d'un point mort. Dibra et sa vallee sont partie integrante de
+l'Albanie; les lui enlever, c'est creer une cause de perpetuel
+dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallee est entouree de hautes
+montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le
+marche; l'hiver, elle est coupee de toute communication; une gorge
+resserree, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida,
+une autre avec Kukus et la vallee du Drin blanc; j'ai sejourne dans ces
+tribus, je connais leur etat d'esprit et j'estime qu'une telle annexion,
+sans profit pour la Serbie, ne servira qu'a etre une occasion permanente
+de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester a l'Albanie
+et n'est pour les Serbes qu'un present dangereux. Mais si on la leur
+retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port
+libre et le debouche commercial.
+
+Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Epire! Les
+populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
+le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
+musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur a
+soutenir des conceptions qui ne correspondent a aucun de leurs interets
+essentiels; elles voudraient creer au nouvel Etat le maximum d'embarras
+qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.
+
+Ainsi les plus graves difficultes du present et de l'avenir ne sont pas,
+dans les Balkans, le fait de la creation d'une Albanie autonome,
+conception juste et je dirai necessaire; mais elles sont le resultat de
+la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
+politique italienne; c'est a ces diplomaties et a elles seules que l'on
+doit la mauvaise repartition des territoires et ses consequences: l'etat
+instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontieres
+de l'Albanie demembree au nord, alourdie au sud, les difficiles
+relations avec ses voisins que menage au nouvel Etat une telle
+situation.
+
+ * * * * *
+
+L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalite et la
+volonte de l'Europe. D'apres le spectacle des hommes et des choses,
+est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
+economique de demain?
+
+Sa vie politique internationale est nee d'evenements qui ont donne de
+nouvelles directions aux diplomaties europeennes et modifie profondement
+l'equilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amene ces
+evenements, les Albanais ont une part capitale: leur revolte, leur
+triomphe et l'anarchie qui en est resultee en Turquie ont provoque les
+convoitises et ruine la force de resistance de l'empire turc en Europe,
+ainsi que je l'ai montre dans l'Albanie inconnue. Si la question
+albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entiere au
+moment de la naissance de cet Etat, est-il exagere de croire que sa vie
+politique aura une repercussion non moins importante sur l'equilibre
+diplomatique du vieux monde?
+
+Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va etre un
+jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantome
+d'Etat Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales
+nominales, Vienne et Rome les capitales reelles. Aussi, par avance,
+recule-t-on le plus possible les limites de ces frontieres pour agrandir
+le gateau a partager. La creation de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une
+hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux Etats sur une
+partie des Balkans.
+
+Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du
+_Ballplatz_ et considerons seulement la realite: est-on si assure que
+l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la
+Triplice? est-on si assure que les deux partenaires tireront dans le
+meme sens les ficelles de ce jouet?
+
+Je ne crois point pour ma part a une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la
+Bulgarie voisine donne une eclatante lecon de choses sur l'ingratitude
+des Etats; cependant, la race, la religion, la fraternite d'armes
+rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la
+liberation par le peuple frere a-t-elle ete oubliee a Sofia! Les
+Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec
+l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentes analogues? J'ai
+quelque tendance a penser que les beys, qui ne sont point sans finesse,
+menageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra,
+recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne recoit que
+des riches,--accueilleront leurs envoyes et leur argent, leurs banques
+et leurs ingenieurs, mais que, loin d'etre des jouets, c'est eux qui se
+joueront de leurs protecteurs.
+
+En ce moment commence une partie extremement curieuse: de chaque cote on
+va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde
+les deux allies et se demande comment il mangera aux deux rateliers sans
+etre lui-meme mange, en cultivant comme par le passe les mefiances
+reciproques; les deux allies considerent les Albanais et cherchent
+comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un
+de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut
+se faire ecouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et
+partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le meme point et un
+seul, Vallona, son port et sa region, dont la non-occupation par l'autre
+partenaire est d'interet fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut
+pas etre embouteillee dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne
+veut pas voir toutes ses cotes adriatiques tenues sous la menace d'un
+Vallona autrichien.
+
+Des lors, qui ne voit le role que va jouer l'Albanie dans la politique
+du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se
+premunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au
+pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de negative la
+politique des deux allies devient positive, que va-t-il en sortir? Elles
+ont mis la main dans l'engrenage, les voici face a face, cote a cote;
+hier elles accordaient leurs interets et faisaient un mariage contre
+leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau
+menage.
+
+Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui
+convienne a notre pays en Albanie. Mais ce desinteressement provisoire
+ne doit pas etre un oubli, car d'Albanie peuvent naitre des evenements
+susceptibles de modifier a nouveau l'equilibre europeen. L'arbitre de
+Berlin au gantelet de fer reussira-t-il toujours a imposer sa decision
+en cas de peril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de
+l'allie allemand, qui lui a donne le temps depuis 1878 de se fortifier
+pour parler en egale de l'empire voisin; mais la monarchie
+habsbourgeoise peut se croire jouee; Bismarck lui a montre les Balkans
+pour la detourner du Nord: son expansion balkanique est arretee, le
+commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est
+l'autre allie qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple
+Alliance a donne a celui-ci le temps de grandir.
+
+Qui peut dire si l'Albanie n'amenera pas le jour ou l'empire allemand
+sera incapable de maintenir les deux allies dans l'obedience; ou la paix
+sera en danger parce que la Triple Alliance brisee; ou l'un ou l'autre
+des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou liberer sa
+politique?
+
+Si ce jour venait, grace a l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas
+avoir dans l'histoire europeenne! Trois attitudes seraient alors
+possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
+modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus
+belli_; passer des ententes appropriees avec l'Italie; enfin, constituer
+avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes
+puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.
+
+La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil
+cas, mais encore faut-il voir, prevoir et vouloir et ne pas laisser a
+nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une
+nouvelle affaire des duches, cette fois italo-autrichienne, ne
+recommencons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
+Empire, faute de courage, d'initiative et de volonte.
+
+Mais ce sont la vues d'un avenir, peut-etre lointain, peut-etre proche;
+la rivalite anglo-francaise en Egypte, qui a pese sur l'histoire de
+l'Europe depuis le milieu du XIXe siecle, a mis des annees a devenir
+aigue; elle n'a pas empeche l'alliance des deux Etats et la guerre de
+Crimee, elle est restee latente une trentaine d'annees, pour n'eclater
+qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a separe profondement les
+deux peuples jusqu'au jour ou l'un d'eux a abdique en Egypte au profit
+de l'autre. Si l'Albanie devient une Egypte italo-autrichienne dont le
+canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps
+durera chacune des periodes d'histoire de ce condominium, ni comment
+finira ce dernier?
+
+Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit etre une politique
+d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'a laisser
+face a face les deux rivaux et a quitter le terrain. Il est
+international de par les traites; donc restons-y, jusqu'au jour du moins
+ou l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales
+doivent etre creees en Albanie; gardons-y notre place, comme en Egypte
+les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer
+plus facilement et du dedans de la rivalite franco-anglaise et pour
+conserver une monnaie d'echange. Mais, si nous devons veiller a garder
+le plus possible le caractere international aux organisations
+economiques albanaises et a y reserver notre role jusqu'au jour ou, par
+une tractation interessee, nous pourrons etre amenes a l'abandonner, il
+serait contraire a cette politique d'expectative de lier nos votes a
+ceux d'une des deux rivales.
+
+Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien a gagner en ce moment a
+nous aliener l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre
+concours complet en vue de la bonne organisation de l'Etat albanais et
+du respect de leurs interets legitimes. Mais gardons notre place et
+observons le menage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de
+pres en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un
+jour se jouer.
+
+L'Albanie, constituee ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
+puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains pretendent volontiers
+qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson,
+presentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, ecrit:
+"N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le
+regime turc fut toujours une detestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont
+Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs
+ont-ils etabli en Macedoine et en Thrace un gouvernement tolerable aux
+vaincus? La conquete ne cree pas par elle-meme un droit: elle se
+legitime avec le temps par la reconciliation du peuple conquis et son
+consentement au pouvoir du conquerant. Je ne donne pas la une theorie
+revolutionnaire, empoisonnee de romantisme et de liberalisme; c'est
+celle de Bossuet.
+
+"La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement
+que la force: en cinq siecles, il n'a pas su donner une patrie a ses
+sujets chretiens. De plus, voyez le recit de M. Louis Jaray: "Routes,
+ponts, fleuves, partout ou le Turc et l'Albanais sont maitres, c'est
+l'incurie, la negligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux
+voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on
+n'utilise pas les forces naturelles.
+
+"Et des qu'on passe la frontiere du Montenegro,--de ce petit Montenegro
+qui, vu de Paris, ne nous parait pas beaucoup moins sauvage que les
+montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes; a defaut de chemins de
+fer, des services d'automobiles sont organises. La civilisation fait son
+oeuvre.
+
+"Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans etre taxe de
+clericalisme,--avec le musulman, il n'y a rien a esperer: le chretien
+est civilisable quand il n'est pas civilise. Le plus inculte paysan
+bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffine, qui
+parle anglais, allemand et francais sans aucun accent et qui peut causer
+avec vous de droit, de philosophie ou des petits theatres de Paris."
+
+Que la these du savant professeur a l'Universite de Paris soit ou non
+conforme aux faits en ce qui concerne les conquerants turcs, il
+n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
+loin de ne se soucier ni des ecoles, ni des voies de communication, ni
+des progres materiels, les beys albanais les desirent, les commercants
+albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement
+de la Turquie qui, dans son interet de domination, a enferme
+volontairement la population albanaise dans son isolement et son
+ignorance; l'Albanie n'a pu se developper economiquement ni
+intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
+chretiennes des Balkans avant leur liberation et pour les memes raisons.
+
+Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progres et
+d'organisation, parce qu'il a embrasse la foi de Mahomet? La preuve est
+difficile a faire et le mieux est de laisser l'experience se produire.
+Le seul temoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de
+civilisation actuel, je n'ai pas note de differences appreciables entre
+l'etat social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus
+semblable a un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman
+de Liouma, ou a un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de
+Tirana.
+
+En verite, l'obstacle qui s'opposera a l'organisation politique en
+Albanie sera surtout ce que l'on a appele l'anarchie albanaise; a bien
+examiner les choses, il faut remplacer le mot "anarchie" par celui
+d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.
+
+Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays
+en etendue n'obeit qu'aux chefs de village; on peut delimiter cette
+region en tracant une ligne depuis la nouvelle frontiere vers le lac de
+Scutari, au nord de la ville du meme nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette
+ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam;
+le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la
+frontiere, comme d'ailleurs la region de Dibra, aujourd'hui en Serbie,
+est habite par des tribus qui en sont a l'etat social des clans gaulois
+au temps de Vercingetorix. Quant a la region des montagnards
+catholiques, de Scutari a Alessio et Kroia, elle est a peine differente;
+toutefois, deux autorites centrales y subsistent, celle du prince des
+Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est a peu pres la
+meme dans les montagnes entre Berat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et
+meme, d'une maniere generale, dans toutes les regions montagneuses
+d'Albanie.
+
+Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorite
+souveraine du Sultan, mais seulement son autorite religieuse. Elle est
+divisee, de temps immemorial, en confederations; mais aucune de ces
+confederations, sauf celle des Mirdites, n'obeit a un pouvoir central et
+ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans
+s'unissent et nomment un chef qui les menera a la bataille. En temps
+ordinaire, les seules autorites reconnues jusqu'ici etaient donc celles
+des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impot et ne
+faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre
+sainte.
+
+Le reste du pays se trouvait a un stade un peu plus avance de
+l'evolution sociale; il en etait a la fin du regime feodal et payait
+l'impot d'argent et l'impot du sang au souverain et en meme temps au
+seigneur feodal ou bey.
+
+Enfin les villes de la cote, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
+analogies avec les villes et ports marchands du moyen age, ou les
+commercants ont impose des regles et des coutumes.
+
+Dans un tel milieu, si l'on pretend du jour au lendemain appliquer nos
+usages modernes, les principes d'egalite devant l'impot, de service
+militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'echec
+est certain.
+
+Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il
+faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part.
+
+A ces clans gaulois, a ces feodaux, a ces communes marchandes, il
+importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois
+de France qui, pour batir leur royaume, procedaient lentement et
+saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorite.
+
+Pour reussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il
+faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de
+cohesion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige
+qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La designation
+d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui
+concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un
+chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et
+leurs severes traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera
+difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilitee.
+
+Par contre, un prince etranger trouvera peut-etre moins de defaveur
+aupres des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre a
+rencontrer en eux un veritable appui; il ne saurait leur demander ni
+hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
+pourront faciliter sa tache.
+
+Enfin, il n'aurait pas ete impossible de concevoir autrement le point de
+depart d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser
+a une des grandes familles de beys, ayant deja dans le pays influence,
+relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui
+auraient permis d'etendre peu a peu son rayon d'action; une politique
+adroite aurait pu amener d'autres beys a se declarer feudataires du
+prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant
+toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation
+centrale aurait fait tache d'huile et pacifie le pays, non sans bien des
+a-coups et des difficultes, d'ailleurs.
+
+De tous ces systemes, c'est le second qui a ete choisi, sans doute
+parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
+securite pour l'avenir. Les merites de l'homme designe pour cette oeuvre
+pleine d'embuches ne seront pas un des moindres facteurs de la reussite
+ou de l'insucces de l'operation.
+
+En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de creer un Etat
+et de developper les ressources naturelles du pays, commettrait la plus
+grave erreur en pretendant y transplanter tout d'un coup les
+institutions politiques en faveur au XXe siecle.
+
+Si l'on veut tenter quelque organisation serieuse en Albanie, qu'on ne
+commence pas par y constituer, comme on l'a fait a Vallona, une
+caricature de regime parlementaire avec chambre, senat et ministere
+pretendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
+d'orateurs; il y a une rade et dure besogne a y accomplir; les phrases
+n'y suffisent pas; le regime parlementaire repond a un autre etat
+d'esprit et a d'autres besoins; quand les cadres d'une societe sont
+anciens et solides, les esprits cultives et critiques, la richesse
+generale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
+marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
+et les discours du parlement n'ont qu'une influence reduite sur la
+societe et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de
+son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties a la
+liberte individuelle contre les abus du pouvoir.
+
+Mais, dans un pays ou tout est a creer, ou il faut faire un Etat, mettre
+debout des cadres et des hierarchies, ou il faut en un mot organiser, il
+convient de laisser de cote les discours et les parlements. Il faut se
+rendre compte qu'un des vices profonds du regime parlementaire, qui
+comme tout regime a son revers, est la confusion qu'il etablit entre le
+politique verbeux et l'homme d'Etat: qui ne sait pas parler ne saurait
+etre ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement.
+Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand
+organisateur, l'homme d'Etat de haute envergure ne soit pas un orateur
+ou n'aime pas parler; Maeterlinck a ecrit un de ces mots profonds qui
+ouvre, comme une pensee de Pascal, des echappees sur l'infini: "Quand
+les levres dorment, les ames se reveillent." Qu'est-ce a dire, si ce
+n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'Etat, les
+intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un
+Richelieu, un Colbert, un Napoleon auraient peu goute la reunion
+publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du regime
+moderne de gouvernement est d'ecarter du pouvoir l'organisateur ou
+l'homme d'Etat meme genial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le
+politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilite ou le
+talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun
+avec la force de la pensee, la penetration de l'esprit, la vue de
+l'avenir, la surete du jugement, la prevision du lendemain, le talent de
+l'organisation, l'autorite de la personne, la force du caractere, toutes
+choses qui, reunies, constituent le don du gouvernement et les qualites
+essentielles de l'homme d'Etat; l'Albanie a besoin d'organisateurs et
+d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le regime des beaux
+parleurs.
+
+Qu'on ne pretende point non plus instaurer en Albanie le regime moderne
+de la propriete et de l'egalite des charges entre les citoyens. Si a une
+revolution politique on veut ajouter une revolution sociale, on ne
+saurait s'y prendre autrement. L'autorite centrale devra percevoir les
+impots dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de
+le payer; elle aura a eviter les abus de perception jadis si frequents;
+puis peu a peu elle tachera d'amener le reste du pays au versement
+regulier d'un tribut, sans pretendre a une egalite immediate, et en
+tenant compte des traditions locales, de l'organisation feodale,
+domestique et collective. La mise en valeur du pays et la securite des
+communications doit preceder et non suivre le recouvrement _general_ de
+l'impot, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultes du
+nouveau pouvoir.
+
+Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
+facteurs d'union et de cohesion, qui subsistent dans le pays: d'abord le
+sentiment tres vif de la nationalite, les souvenirs historiques que
+symbolisent toujours l'etendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le
+gout de l'independance et la fierte de defendre le sol albanais contre
+l'etranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont
+de ceux qui sont a la base d'une formation nationale.
+
+Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
+religion, des competitions de clans, des hostilites et des jalousies des
+grandes familles de beys, des manoeuvres et des embuches de l'etranger,
+l'histoire des prochaines annees nous l'apprendra. Mais l'oeuvre a
+entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise a
+affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les
+difficultes et les perils sont visibles; peut-etre peut-on esperer en
+triompher.
+
+Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
+federation de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
+interieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
+particularites religieuses et les traditions des tribus de la montagne.
+En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohesion serait
+d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prosperite du pays et
+le developpement de ses richesses latentes.
+
+ * * * * *
+
+Sans doute l'Albanie ne saurait pretendre a un avenir economique aussi
+brillant que celui de la Macedoine et de la Vieille-Serbie. La montagne
+y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallees et
+des plaines cotieres y sont trop limitees; mais cependant que de
+richesses a mettre au jour!
+
+Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile.
+Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne parait pas depasser
+actuellement 1500000 a 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils
+tres incertains, puisque, sur la moitie du pays, on ne possede aucun
+renseignement d'ensemble precis. Mais, si ces elements sont bons, ils
+suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que
+l'Albanais est homme d'epee et n'est que cela: que faire, dit-on, avec
+de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste a cet
+egard.
+
+Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'ame, car voila des
+siecles qu'il est habitue au peril et a la lutte; l'education d'un
+peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que
+l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et
+je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout
+le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont
+les methodes sont arrierees, mais qui possede l'amour de la terre et le
+culte de sa petite propriete; meme dans les montagnes du nord, des qu'un
+coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont
+rudimentaires, ils montrent en tout cas le gout de la culture; les
+Albanais emigres a Constantinople ont la reputation d'etre des
+jardiniers aussi habiles que les Bulgares.
+
+Aptes a l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
+negociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
+Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
+fils des rudes montagnards qui entourent la ville.
+
+Autant qu'on peut en juger, ils semblent etre aussi capables de
+s'adapter a l'industrie: n'est-ce pas eux qui a Prizrend, a Diakovo, a
+Ipek, comme a Tirana ou a El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
+ciselent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre,
+ces poignards incrustes, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai
+visite toute une partie du quartier commercant ou forgerons et ouvriers
+albanais exercent ces metiers et y sont reputes pour leur habilete; sans
+doute ces industries locales sont en decadence; la pacotille de
+l'Europe centrale s'infiltre peu a peu; mais les qualites natives de la
+race s'affirment encore: l'Albanais, generalement intelligent,
+vigoureux, subtil, est tres capable de s'adapter a tous les metiers,
+comme d'ailleurs il le fait deja dans les villes ou il emigre.
+
+Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens
+d'echange, tout est a creer ou a perfectionner, car volontairement la
+Porte a tout laisse a l'abandon.
+
+Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
+certains produits, l'industrie pastorale et forestiere forment la
+presque totalite de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
+petite propriete patriarcale et la grande propriete feodale: la premiere
+revet une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord
+et une forme plus etroitement familiale chez les paysans du centre; la
+seconde comporte dans le centre, a l'ouest et au sud, de vastes domaines
+exploites par des fermiers. Grands et petits proprietaires cultivent
+surtout le mais et, en seconde ligne, le ble d'un bout a l'autre du
+pays; puis l'olivier a partir de Durazzo, particulierement sur la cote;
+le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur
+les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les
+fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.
+
+Mais une tres grande partie des terres cultivables restent en friche,
+faute de securite et de moyens de communication, faute aussi du desir de
+les mettre en valeur, l'echange etant insuffisamment developpe. Le ble
+notamment pourrait prendre une extension considerable et etre exporte.
+Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat etant
+favorable, selon les lieux, au mais, aux fruits, au riz et au coton.
+Cette production pourrait donc non seulement etre beaucoup plus
+considerable en quantite, mais aussi grandement amelioree: on se sert
+presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est
+archaique; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquee par
+les maladies et les indigenes ne savent comment la proteger, de meme
+qu'ils ignorent les bons procedes de fabrication du vin; l'olivier est
+renomme, mais l'huile d'olive est mal faite.
+
+La production agricole doit donc etre etendue et amelioree; l'extension
+de la securite, le developpement des communications et des echanges, la
+creation de fermes modeles et d'ecoles pratiques d'agriculture
+paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au resultat desire; de
+la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et
+pourra exporter son ble et son huile d'olive.
+
+Les memes observations peuvent etre faites pour l'industrie pastorale:
+les boeufs, les chevres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le
+pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des epidemies,
+ni assurer leur hygiene; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se
+demandaient comment ils allaient pourvoir a la nourriture de leur
+betail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progres soient
+desirables et rendraient possible une exportation du betail albanais ou
+de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie
+forestiere doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est
+pas un voyageur qui n'ait ete frappe dans toute l'ancienne Turquie
+d'Europe par la devastation complete des forets; les chevres ont si bien
+mange en liberte les jeunes pousses que les montagnes presentent
+partout cet aspect pele et rocailleux si attristant. L'Albanie seule
+fait exception, et la foret couvre d'immenses territoires de ses
+essences les plus variees. De Scutari a Durazzo, a partir de quelques
+kilometres de la cote et indefiniment en allant vers l'est, le voyageur
+rencontre la foret: d'abord des chenes, des ormes et des frenes, puis
+des hetres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'a l'altitude
+de 1 500 metres environ ou les rochers calcaires ne laissent pousser
+qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin a l'Adriatique, c'est la
+foret qui domine: j'y suis entre en partant de Prizrend; j'en suis sorti
+quelques kilometres avant Scutari.
+
+Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la foret commence a faire place
+aux taillis et a la futaie mediterraneenne, surtout sur la cote; a
+l'interieur, j'ai encore traverse le long du Scoumbi des bois
+importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
+Vallona et de Koritza, les montagnes cotieres attenuent l'influence du
+climat mediterraneen et la foret recommence comme dans le nord.
+
+Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a ete mis en
+valeur; on ne saurait en exagerer l'importance economique, et le
+nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
+la protection.
+
+Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la
+principale richesse du pays; l'industrie proprement dite parait avoir
+peu de chance de s'y developper prochainement, a la seule exception des
+industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit
+autrement, que des decouvertes minieres se produisent; jusqu'a present,
+c'est tout juste si l'on a trouve pres de Vallona du bitume que l'on
+exploite, ainsi que le sel de la cote adriatique. Il semble donc que,
+jusqu'a nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites
+industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des
+armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles,
+comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient etre
+protegees et developpees.
+
+Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie
+economique: pour la susciter, il faut assurer la possibilite de cultiver
+et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilite et de
+profiter de son travail, c'est-a-dire la securite, l'absence
+d'exactions et de razzias, l'etablissement de moyens de communication
+et de moyens d'echange, la connaissance de ce qui convient a la culture,
+a l'exploitation des forets, a l'elevage du betail, au commerce, a
+l'exportation.
+
+Or l'Albanie ne connait aujourd'hui ni la paix interieure, ni la justice
+dans le prelevement des impots; elle n'a ni chemins de fer, ni ecoles
+pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possede de lignes
+telegraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du
+centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des
+voies de communication n'etant que des sentiers a la merci des
+intemperies; les ports sont laisses dans la plus complete incurie; ceux
+qui ont besoin d'etre dragues ne le sont pas et les depots des rivieres
+ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fievre paludeenne rend
+dangereux le sejour sur les cotes, notamment a Vallona, ou rien n'a ete
+tente pour assainir la region, ou pas meme un eucalyptus n'a ete plante;
+le systeme monetaire legue par la Turquie est le plus imparfait, le plus
+complique, le plus anti-commercial qu'on puisse rever; l'organisation du
+credit est presque inexistante et les operations de banque et de
+paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui speculent sur
+l'ignorance generale et l'insuffisance de la monnaie; c'est a peine si,
+depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'ecoles
+primaires ont ete commencees et, en dehors de celles-ci, il n'existe que
+des ecoles etrangeres dans les ports, de telle sorte que la masse de
+cette population intelligente est completement illettree. Au point de
+vue de l'organisation economique tout est donc a creer.
+
+Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports,
+creation d'ecoles, etablissement de ponts et de telegraphes,
+organisation d'une gendarmerie, institutions monetaires et bancaires,
+l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
+detienne le moyen, c'est-a-dire l'argent.
+
+La question financiere est la premiere a resoudre, et elle est insoluble
+si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu
+qu'un emprunt fut contracte par la Turquie, qui en aurait conserve la
+charge pendant un certain nombre d'annees, pour compenser ce qu'elle
+n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue periode; cette
+solution aurait ete possible, si un prince de la famille du Sultan
+avait ete appele en Albanie et surtout si un lien de vassalite avait ete
+maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.
+
+On en est reduit a envisager un emprunt avec garantie internationale et
+paiement des arrerages par les revenus de la douane. La possession de
+ressources immediates va etre, en tout cas, la pierre d'achoppement du
+nouveau regime en Albanie; pour y etablir la paix et organiser sa vie
+economique, il faut de suite engager des depenses importantes; le pays,
+incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que
+si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du developpement de la
+securite et des echanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci
+amenera comme consequence l'aisance, la faculte de payer des impots et
+surtout un nouvel etat d'esprit: lorsque l'Albanais verra les benefices
+qu'il retire de l'organisation economique du pays, il ne croira plus que
+l'impot qu'on exige de lui est percu injustement du seul droit de la
+force et pour l'enrichissement d'etrangers.
+
+Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les
+bienfaits materiels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans
+l'interieur du pays; c'est en commencant par les lui offrir, qu'on
+reussira peut-etre a l'y interesser; c'est, en tout cas, la seule
+methode de penetration durable; une autre peut s'imposer, mais que de
+mecomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter
+vraiment les progres materiels de notre civilisation en Albanie et pour
+assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais
+le changement de l'etat d'ame d'un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Tel est cet Etat nouveau, surgi au debut du XXe siecle des dernieres
+convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire,
+ou il a peut-etre joue jadis le premier role, l'Albanais ressuscite par
+la force des sentiments imperissables. Saura-t-il s'adapter au milieu ou
+il renait, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparait-il,
+comme une vision ephemere d'un passe aboli, que pour disparaitre a
+nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?
+
+Disparaitre, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
+sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
+celle qui, plus de cinq siecles durant, a resiste, avec une si
+merveilleuse vigueur, a la conquete turque et a l'assimilation
+musulmane.
+
+Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance a une
+petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours
+vivante et cependant disparue. Pologne aux qualites si brillantes, mais
+divisee contre elle-meme; Pologne qui, avec un sentiment national si
+vif, ne sut pas se gouverner et paya de son independance son gout de la
+liberte individuelle; Pologne depecee par la politique des voisins a
+l'affut, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer
+Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arreter le cours?
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+_OUVRAGES SUR L'ALBANIE_
+
+
+Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui soit au
+courant des faits recents. La plupart de ceux qui ecrivent sur ce pays
+n'en ont vu par eux-memes tout au plus que les cotes et reproduisent ce
+qu'ont publie divers auteurs en petit nombre, dont quelques-uns sont
+deja anciens.
+
+Les ouvrages en francais sont rares et datent au moins d'un quart de
+siecle: ce sont ceux d'HECQUARD, _Description de la Haute-Albanie a
+Guegarie_ (1859), de DOZON, qui a publie en 1878 un _Manuel de la langue
+chkipe_ et en 1881 des _Contes albanais_, enfin de DEGRAND, qui a ete
+consul de France a Scutari et a publie chez Walter (1893) ses _Souvenirs
+de la Haute-Albanie_. Les autres ouvrages ou brochures sont des livres
+d'histoire ou de polemique, ou sont faits de seconde main.
+
+En Autriche et en Italie, les etudes sont plus recentes et, notamment en
+Autriche, elles constituent une suite ininterrompue depuis la moitie du
+siecle dernier jusqu'a nos jours; il faut surtout citer les ouvrages du
+meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul general Dr. V. HAHN, qui
+reste l'ecrivain repute des _Albanesische Studien_ et de _Reise Durch
+die Gebiete des Drin und Vardar_; le premier de ces ouvrages, qui a paru
+a Vienne en 1853, est encore celui qui peut servir de base a une etude
+scientifique du pays. Apres lui, un autre consul autrichien, THEODOR V.
+IPPEN, qui a ete adjoint comme technicien a la conference de Londres, a
+fait paraitre chez Hartleben _Scutari und Nordalbanesische Kuestenebene_
+(1907); chez le meme editeur, KARL STEINMETZ, a publie _Eine Reise Durch
+die Hochlaendergasse Oberalbaniens_ (1904) et _Ein Vorslosz in die
+Nordalbanien Alpen_ (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs incidents
+dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a etudie les Albanais
+catholiques: _Im Katholischen Nordalbanien_, Gerold, Vienne, 1907; de
+meme PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop general: _Albanien und
+die Albanesen_, paru chez Manz, a Vienne, en 1910. Une bibliographie
+complete devrait citer encore les publications de Hassert, Liebert,
+Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La litterature sur l'Albanie est donc
+particulierement florissante a Vienne, mais elle se limite en general a
+l'etude de l'Albanie du Nord, des tribus catholiques et de la region de
+Scutari a Durazzo.
+
+En Italie, deux ouvrages recents ont montre l'interet que le royaume
+attache a ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publie a Rome, chez
+Voghera, un ouvrage tres serieux: _Albania_, et en 1912 VICO MANTEGAZZA
+a fait paraitre _l'Albania_, chez Bontempelli; le professeur Baldacci,
+de l'Universite de Bologne, a ecrit egalement plusieurs etudes sur la
+question albanaise, dispersees dans des revues et memoires.
+
+On peut egalement ajouter a ces ouvrages celui de GOPCEVIC,
+_Oberalbanien und seine Liga_, paru chez Duncker, a Leipsig, en 1881.
+Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou ecrivains qui se
+sont specialises dans les etudes albanaises: Baschamakoff, les
+professeur Cvijic de Belgrade, Traeger de Berlin, _etc_.
+
+Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'interieur de
+l'Albanie; dans les montagnes de l'arriere-pays, un grand nombre de
+leves restent a faire; la carte francaise du service geographique de
+l'armee au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine
+d'inexactitudes. Pour un voyage a l'interieur, on doit se servir de la
+carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et detaillee, mais des
+etendues assez grandes de territoires ont ete dessinees de loin et par a
+peu pres; c'est un guide precieux et unique pour un voyage dans le pays,
+mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglement.
+
+En resume, il reste a ecrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble actuel
+et a dresser une carte exacte a petite echelle.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+_CHAP. I_: VALLONA
+
+En pays "maghzen" albanais; la baie de Vallona.--L'organisation
+feodale.--Les relations entre l'Italie et Vallona; l'action
+autrichienne; le commerce exterieur de l'Albanie et la part de
+l'Autriche et de l'Italie.--L'importance de Vallona dans l'Adriatique;
+la Triple Alliance et le _statu quo_ en Albanie; le Gibraltar de
+l'Adriatique.
+
+
+_CHAP. II_: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE
+
+Durazzo et son importance economique.--Les projets de voie ferree; le
+projet Durazzo-Monastir et son trace; les centres de population de
+l'Albanie independante; les routes.--La question de la monnaie et du
+change; l'urgence et l'interet d'une reforme monetaire.
+
+
+_CHAP. III_: TIRANA LA VERTE
+
+De Durazzo a Tirana; Tirana.--Essad Pacha et les Toptan; au tchiflick
+d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des Toptan.--Refik bey
+Toptan; ses fermiers et ses terres; les cultures; les metayers et les
+paysans; la propagande pour la langue turque; le retour d'Essad.
+
+
+_CHAP. IV_: EL-BASSAM ET SON CONGRES ALBANAIS
+
+La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.--Le Congres albanais; les
+delegues; la presse albanaise; la question politique; la question
+religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en Albanie et
+leur hierarchie religieuse; la necessite d'un accord entre catholiques
+et musulmans.
+
+
+_CHAP. V_: A LA TEKIE DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
+
+La situation du monastere; d'El-Bassam a la tekie; le cimetiere; l'ordre
+des Becktachi; son action politique et nationale.--Sur la terrasse de la
+tekie; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le chant national
+albanais; le sentiment commun; le depart de la tekie.
+
+
+_CHAP. VI_: D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
+
+Le depart d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi; de
+Kouks a Prienze.--Chez l'habitant; la chaumiere du paysan et son
+hospitalite; de Prienze au lac d'Okrida.--Les paysans du centre de
+l'Albanie: beys et tenanciers; petits proprietaires libres; leurs
+rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments.
+
+
+_CHAP. VII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET
+MONASTIR
+
+Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les
+monasteres bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier
+village bulgare, Kussly; d'Okrida a Resna; la ville de Resna; de Resna a
+Monastir.--Monastir et son role dans les Balkans; la rivalite des races;
+les Albanais a Monastir.--La colonie juive; les Sephardims des Balkans
+et leur rivalite avec les juifs allemands; leurs rapports avec la
+France.
+
+
+_CHAP. VIII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB
+
+La route de la montagne; de Monastir a Krchevo; l'organisation bulgare a
+Krchevo et les partis politiques.--De Krchevo a Gostivar; l'infiltration
+albanaise; la montagne Bukova et son plateau; les villages albanais; la
+ville de Gostivar.--De Gostivar a Kalkandelem; la grande tekie de
+Becktachi; les derviches; le marche de Kalkandelem.--De Kalkandelem a
+Uskub; Ussincha et la plaine d'Uskub; les tchiflick albanais de
+Bardoftza et de Tatalidza; Albanais et Bulgares; Uskub et son histoire
+recente; la tragedie balkanique et les Albanais.
+
+
+_CHAP. IX_: CONCLUSION: L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE
+
+La question d'Orient et la question albanaise.--La force du sentiment
+national albanais; les nationalismes des Balkans; la politique
+d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalite albanaise; leur methode
+d'expansion.--L'Albanie et l'Autriche; la liquidation balkanique et la
+paix boiteuse de Bucarest.--La vie politique internationale de
+l'Albanie: son importance dans l'equilibre diplomatique du vieux monde;
+l'Albanie et la Triple Alliance; la politique francaise.--La vie
+politique interieure de l'Albanie: l'Albanie est-elle ingouvernable?
+Son organisation sociale actuelle et la possibilite d'une organisation
+nationale.--La vie economique de l'Albanie: ses produits et leur mise en
+valeur.--La resurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?
+
+
+APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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Binary files differ