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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13676 ***
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+_VOLUMES_
+
+LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL (_Ouvrage
+couronné par l'Académie française_), 1 vol. in-16, Perrin, 1904.
+
+LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE
+ÉTRANGÈRE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1907, 3e éd.
+
+LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'ÉTRANGER.
+1 vol. in-16, Félix Alcan, 1909.
+
+LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (_Ouvrage couronné par
+l'Académie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffred-Pasquier_).
+1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909.
+
+L'ALBANIE INCONNUE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 vol.
+in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e
+éd.
+
+
+_BROCHURES_
+
+LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET
+ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques
+et coloniales, 1902 (_épuisé_).
+
+LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE.
+Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et
+coloniales, 1904 (_épuisé_).
+
+LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1904.
+
+LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et
+Brière, 1905.
+
+CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes,
+Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1906.
+
+L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PRÉOCCUPATIONS SOCIALES.
+Une brochure in-8, Félix Alcan, 1908.
+
+
+
+
+GABRIEL LOUIS-JARAY
+
+AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE
+Ce qu'il a été = Ce qu'il est
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
+PARIS--79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN--1914
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+La constitution de l'Albanie indépendante était si peu prévue par
+l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas
+seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit
+parfois dans les conférences internationales, quand on ne sait comment
+résoudre une difficulté; disons le mot, elle a été une surprise.
+
+Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un
+souvenir historique et presque archéologique? Ces hommes, que nous ne
+connaissons guère que par l'histoire de la conquête turque,
+subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe,
+comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet État
+nouveau? On le délimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer?
+Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prépare ou que l'on attise? Est-ce
+un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie?
+
+Cet État est à quelques heures de Venise et personne n'y pénètre; on y
+envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau
+travail. Que se passe-t-il donc derrière la ligne de ces rivages
+inhospitaliers et que nous réserve cette nouvelle forme de la question
+d'Orient?
+
+Telles sont assurément quelques-unes des questions que tous se posent et
+dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point allé voir.
+
+ * * * * *
+
+Dans les pages qui vont suivre, j'ai essayé seulement de donner une
+image fidèle des régions les plus importantes et les plus populeuses de
+l'Albanie autonome.
+
+Dans un précédent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conté mon voyage chez
+les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par
+les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et
+dans les tribus indépendantes et inviolées des montagnes du Nord.
+
+Le présent ouvrage est consacré aux parties de l'Albanie du Centre, du
+Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui étaient d'un abord plus facile.
+Ce sont les régions destinées à devenir le centre du nouvel État, du
+jeune royaume d'Albanie.
+
+C'est là que la capitale est établie, là que les premiers efforts
+d'organisation sont faits, là que les rivalités s'exercent, là
+qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les
+nouvelles exigences d'un État du XXe siècle.
+
+De ce que j'ai vu hier, est-il légitime de conclure pour demain? Du
+spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de déduire des
+pronostics sur le destin de «l'Albanie aux Albanais», sur l'avenir du
+nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder
+d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprévus comme aux destins de
+l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme à la
+logique des événements et des situations.
+
+Aussi l'ambition de celui qui écrit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite,
+s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus
+qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs préjugés, leur état d'âme, s'il
+explique les problèmes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent
+la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-être cela ne permet-il
+pas de prévoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis,
+si ces pages aident à le comprendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+VALLONA
+
+
+ En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona ||
+ L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona
+ || L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie
+ et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de
+ Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo
+ en Albanie.
+
+
+De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays
+siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en était-il
+des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie; et c'est au
+même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans
+l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au paiement de
+l'impôt; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai raconté mon voyage en _pays
+Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu près du canal d'Otrante,
+suivant «les échelles» d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en
+Macédoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y
+était établie et relativement obéie, sinon respectée; partout Italiens,
+Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des intérêts et
+les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent
+journellement, en même temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs
+agents.
+
+Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots qui
+font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière grecque à
+la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans grand intérêt et
+servant surtout de ports à Janina et à sa région, dont ils sont éloignés
+d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou à cheval par
+Santi-Quaranta.
+
+Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la bordure
+rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant une
+échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait un
+remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque
+complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la baie de
+Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de Saseno et le
+cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le navire jette
+l'ancre.
+
+La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur
+un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers;
+là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
+maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
+plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des
+flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où
+commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on aperçoit
+à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se
+détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les bâtiments
+de la douane attendent le voyageur.
+
+Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la rade
+brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du sud et
+la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie la
+silhouette des sommets qui la protègent.
+
+Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage
+marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses
+flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles,
+et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des voiliers
+d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute
+d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets d'exportation
+du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les gens du bord;
+voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le batelier de ses
+rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout, conduit en s'appuyant
+sur les hauts fonds.
+
+ * * * * *
+
+En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée, l'éclat
+des taches blanches que les maisons forment en se détachant sur les
+verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane
+qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site et jettent
+sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui aborde à la rive;
+mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage féerique, il
+devienne le promeneur familier anxieux de voir de près la beauté
+entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait maudire le mirage
+que devant ses yeux a fait jouer la lumière.
+
+Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou plutôt à
+un débarcadère, la Scala, construit par une société exploitant
+l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une
+forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse conduit de la douane
+à une ville sans beauté et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et
+les étalages y sont misérables; la grande place est d'une banalité
+qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux
+ont disparu et les maisons sont sans intérêt; ce ne sont plus les
+«Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses féodales des beys albanais du
+Nord; les jardins desséchés n'ont pas la vie que met l'eau courante des
+ruisselets à Tirana la verte ou dans la mystérieuse Ipek.
+
+Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de l'intérieur;
+je cherche le cimetière où, près de la maison, les pierres debout
+marquent seules les tombes et où, sous les arbres centenaires, gens et
+bêtes passent pour les besognes familières. Je ne trouve plus le jardin
+clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds
+raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient de mûrir et le
+rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à travers les herbes
+dans les sillons qu'on lui a creusés.
+
+Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité; elle
+est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y
+séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
+gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
+protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché
+les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté;
+souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais.
+
+ * * * * *
+
+C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première capitale;
+la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
+gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette
+partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque
+paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières
+considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de
+la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie durant
+et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers de la
+récolte, selon les régions.
+
+Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque partie de
+l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence s'exerce sur
+les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou
+Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille
+est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres se comptent par heures
+de marche; son palais est en ville, mais fort délabré, car il séjourne
+peu volontiers ici où on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son
+cousin pauvre qui a hérité de l'influence traditionnelle des Vlora et
+Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé en chef. Sous l'ancien régime,
+il avait comme programme l'indépendance de l'Albanie; dès l'instauration
+du régime jeune-turc, il se proclama «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed
+Riza et de ses amis; il s'allia à l'Union libérale, puis en devint le
+président et, en face du système centralisateur d'_Union et Progrès_,
+réclama la décentralisation et l'autonomie; tous les beys de la région
+jusqu'à Berat et El-Bassam étaient ses amis et ses partisans et l'on
+peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe
+dirigeante contre la jeune-Turquie.
+
+Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de
+Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
+impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de
+trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans les
+montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans mélange
+qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la
+jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.
+
+Cette classe de la population est fort différente des beys des montagnes
+du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils
+l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et parlent parfois
+l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des lumières sur le monde
+extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de culture; musulmans, ils
+ne sont pas fanatiques et certains comme Ismaïl Kemal se disent amis
+des orthodoxes grecs; très conscients de leur nationalité albanaise, ils
+ont l'ambition d'être maîtres chez eux et de parvenir à leurs desseins,
+en employant les moyens opportuns.
+
+La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le coup
+de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux
+une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du
+climat, la facilité de la vie, qui contrastent si singulièrement avec
+les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les pénibles
+luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia,
+ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la Vopoussa et aux côtes de
+Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples
+favorisés pendant trop de siècles par la chaleur du ciel méditerranéen
+et la tiédeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux.
+C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est
+imaginative et l'initiative renvoyée au lendemain.
+
+Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal en
+décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville
+l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur fond
+rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le
+régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan; c'est tout
+un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait caractéristique, un
+ministère de grands propriétaires: Zenel bey, nommé sans le savoir
+président du sénat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic
+d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey,
+le chef de la plus vieille famille de Diakovo, était désigné comme
+commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le
+célèbre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha
+à la guerre, Lef Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires;
+c'était le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire
+d'Ismaïl Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les
+circonstances délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît
+italien et français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe.
+
+Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au
+vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de
+kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie
+albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui
+réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes
+musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de
+Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conservé
+leur fanatisme et leur isolement.
+
+C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui subissaient
+l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule en compte
+environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorité;
+des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine
+albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la
+langue italienne; quant à la langue turque, elle a toujours été
+inconnue.
+
+ * * * * *
+
+La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des
+traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et l'Albanie,
+et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont Vallona est le
+centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable. Vallona est
+peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où l'Italie possède le
+plus d'influence; elle le doit moins à sa proximité qu'à deux causes
+fondamentales: l'une est la présence en Italie d'une importante colonie
+albanaise italianisée, dont un certain nombre de représentants sont
+retournés en Albanie et ont été dirigés vers Vallona; l'autre est
+l'intérêt de premier ordre que le royaume attache à cette partie de la
+terre albanaise.
+
+C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais émigrèrent en
+Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant
+d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie d'Albanais se
+présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que
+cette émigration prit des proportions assez importantes; l'origine en
+était la conquête turque effectuée à cette époque après la défaite de
+Scanderbey; dispersés à travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile,
+ces émigrés ont adopté la langue, puis le costume, puis les coutumes du
+pays où ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de
+leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant très longtemps,
+ces souvenirs sont restés latents et ces contacts intermittents; mais,
+depuis la création du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti
+qu'elle pouvait tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de
+mille âmes; elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les
+contacts et à faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus
+efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en
+tirer parti pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur
+à l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté:
+«La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme
+point d'appui pour exercer une influence sur les populations
+balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
+côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la
+communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits
+et des raisons pour intervenir.»
+
+Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée albanaise
+et ont donné asile à une société nationale albanaise et à des journaux,
+écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils répandirent de
+l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires, les dons pouvaient
+facilement être distribués dans l'autre presqu'île; par eux, on chercha
+surtout à exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs
+agents à transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait
+double avantage, celui de posséder sous la main des intermédiaires
+précieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le
+développement du trafic italo-albanais.
+
+A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le
+chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier d'agent
+de la _Puglia_; il est né dans les Pouilles, d'une famille albanaise
+transplantée en ce lieu; et de même origine sont la plupart des Italiens
+qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles
+environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant
+d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqués,
+ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et les Albanais qui
+exportent en Italie les peaux et la laine de leurs bêtes et l'huile de
+leurs oliviers.
+
+L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari par
+une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les
+linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de
+l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les intérêts qui
+gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la direction
+générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme Durazzo
+possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de filles,
+et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de ces villes;
+à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un nombre un peu
+plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona, j'ai lieu de
+croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois, il n'est pas
+douteux que les écoles royales sont un des meilleurs éléments d'action
+de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le projet d'organiser à
+Bari, à six heures de la côte albanaise, une école supérieure pour
+jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurément le
+plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.
+
+Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action reste
+encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans l'ensemble de
+l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a dépassé sa rivale;
+c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clergé
+catholique et les écoles religieuses; sauf la petite colonie italienne,
+qui d'ailleurs manque de prêtres et d'église, il n'y a dans ce port que
+des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes
+peuvent procurer à l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non
+une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement
+battue en brèche dans cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien
+moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrêté
+l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu
+violemment hostile à l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter
+les progrès de l'action italienne.
+
+Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant plus de
+force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une façade
+maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes
+l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de
+Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce
+dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà,
+mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique
+que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années,
+le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites
+avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de
+Scutari.
+
+Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que
+l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces
+régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la
+tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
+commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs
+maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux
+de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
+de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
+faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à
+l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
+se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents
+et notamment sa jeune rivale et alliée.
+
+En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être
+menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses
+plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona,
+elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi
+et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en
+Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de
+l'Autriche est absent.
+
+Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si
+l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de Vallona
+est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle
+abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de l'Albanie, si l'on voulait
+lui laisser le dernier sixième avec Vallona et j'exagérerai à peine si
+j'ajoute que la Triple-Alliance a été acceptée par l'Italie comme une
+assurance de n'être pas rejetée de cette rive.
+
+La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne
+saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique
+autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons ports:
+Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires,
+et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans
+pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.
+
+En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a créé
+tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement ensablés,
+ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports de commerce
+ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, où
+l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme
+port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la
+sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port défensif et
+offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire et au delà du canal
+d'Otrante, porte de l'Adriatique.
+
+Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à
+l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
+valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents
+du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à
+Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
+envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le navire
+reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et marchandises
+à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivière qui
+ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux, on pourrait
+faire un port convenable; toutefois, il est livré sans défense aux vents
+du sud; une jetée pourrait y être construite, mais Durazzo restera
+toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.
+
+Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or, sa
+baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans
+rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du nord au
+sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau
+varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la baie, dite anse de
+Dukati, est abritée de tous les vents et le fond n'y est pas à moins de
+20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée, l'entoure, arrosée par
+la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de Sasseno, haute de 300
+mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une
+défense naturelle vers le large; une minuscule jetée et quelques
+dragages suffiraient à constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la
+plus sûre et la plus facilement défendable.
+
+C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les habitants
+émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au port
+d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non loin de
+Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très médiocres,
+quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où passait jadis la
+ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à Antivari a repoussé la
+mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de kilomètres depuis l'époque
+romaine, la baie est restée la même rade profonde et protégée, qui
+attend le dominateur qui saura l'utiliser.
+
+Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est
+la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée dans ce
+port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70
+kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre
+puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermée à
+celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute la côte
+italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte
+étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona
+tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
+embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient
+d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de
+Tarente.
+
+Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre dans
+l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port tombe sous
+la domination d'une grande puissance sans sentir un péril perpétuel sur
+ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en interdire la
+possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt à peine
+moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la
+liberté du passage du canal d'Otrante à ses flottes.
+
+Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche
+s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que
+d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la
+politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention
+réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de
+l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des règles directrices
+de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise
+balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation à Scutari, il
+a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et cette proposition
+était: l'adhésion de l'Italie, sous condition d'opérer de même à
+Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à l'installation de
+l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts essentiels; l'Autriche ne
+saurait consentir à la prise de possession de ce port par l'Italie sans
+livrer à la merci de cette dernière sa politique et ses forces
+maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et
+une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.
+
+Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont
+très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors comme principale
+préoccupation d'empêcher la possibilité d'une mainmise par l'Autriche
+sur ces régions, mainmise que préparait un travail de pénétration
+concertée. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une
+extension autrichienne en Albanie que pour se prémunir contre une
+attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette double assurance et par
+suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus
+armée et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure
+n'est donc pas venue où le royaume se croit capable de refouler et de
+conquérir, après avoir résisté et arrêté.
+
+La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien des
+fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci, que nous
+avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans le cas où
+l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le
+pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.» L'amiral
+Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce qui
+concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande
+puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et encore
+moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie base
+d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il
+n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à l'occuper; parce que, si
+Vallona était dans les mains d'une autre puissance maritime,
+l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi serait
+considérablement diminuée, avec grand péril pour notre situation
+stratégique dans le canal d'Otrante.»
+
+C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée en
+termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
+ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a
+pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans ses
+côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie, dans le
+cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la suprématie
+incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette
+suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie; aussi, dans le cas où
+une de ces deux puissances voudrait la conquérir, l'autre devrait s'y
+opposer de toutes ses forces. C'est la logique même de la situation.»
+
+Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a suivi
+les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et albanais et qui
+arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelée pour
+abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu
+de la partie albanaise et peut-être la pomme de discorde entre Italiens
+et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE
+
+
+ Durazzo || Les projets de voie ferrée || Le projet
+ Durazzo-Monastir et son tracé || Les centres de population de
+ l'Albanie indépendante || La question de la monnaie et du
+ change || L'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.
+
+
+Vallona, à cause de son importance stratégique même, est resté le seul
+port d'Albanie que ni Monténégrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occupé;
+quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'île de Sasseno,
+ils ont vite été rappelés à l'ordre par une double injonction de
+l'Italie et de l'Autriche.
+
+A Durazzo, au contraire, les Serbes ont poussé une avant-garde venue de
+Monastir par la vallée du Scoumbi; ces troupes ont occupé quelque temps
+le pays, puis ont dû se retirer, laissant aux autorités locales établies
+avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret
+qu'elles ont quitté ce centre commercial de l'Albanie, devenu la
+capitale du nouveau royaume.
+
+Durazzo est une très vieille cité, où les Romains avaient déjà un
+établissement important que rappellent les ruines d'un vieux château qui
+dresse ses pierres effritées au sommet de la colline, sur les flancs de
+laquelle la ville est construite en amphithéâtre.
+
+Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne
+chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent la
+côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe montagneuse,
+sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue vers l'est en se
+protégeant le plus possible contre les vents du large derrière la
+colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte,
+ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées qui ressortent sur
+le fond vert des hauteurs.
+
+C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise, à la
+seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou
+italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu
+d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus importantes
+villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis
+Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les fertiles vallées de Dibra
+et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les plus peuplées, les plus
+prospères et les plus cultivées de l'Albanie trouvent ici leur débouché
+et leur marché; les produits de la basse-cour (les volailles et les
+oeufs), les produits de l'élevage (les peaux et la laine) sont vendus
+ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et
+surtout avec Trieste.
+
+La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte
+albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu, protégée
+contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation
+directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès l'antiquité ce
+lieu ait été choisi comme point de départ d'une des grandes voies de
+communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des
+traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde
+ancien, la _via Ignalia_ si souvent parcourue par les légions romaines
+qui se rendaient du Latium à Byzance, partait de Durazzo (Dirakium),
+passait à Cavaja, rencontrait à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui
+venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la
+vallée du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route à partir de
+Cavaja, des murs de soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux,
+notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La _via Ignalia_ gagnait
+ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait
+la vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait
+Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent,
+la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, dénommé Lin sur
+la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la rive ouest du lac
+d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et Byzance.
+
+Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la nature
+que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armées;
+pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai M. Victor
+Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du
+_Chicago Daily News_, en 1913, et c'est par cette voie que l'armée
+turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des Serbes, puis que les
+armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle est demeurée une des
+voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et
+El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi bien que de voyageurs
+se continue toute l'année; il est fait actuellement par des voitures du
+pays qui transportent 300 à 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours
+à couvrir la distance qui sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois
+jours seulement au retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres
+d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100
+kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif.
+
+ * * * * *
+
+Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration, était
+donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était assez
+naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de ligne,
+pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du
+régime turc, la société allemande de la voie ferrée Monastir-Salonique
+réclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir à Durazzo;
+comme je l'ai exposé dans _l'Albanie inconnue_, la Turquie n'accorda de
+concession en Albanie qu'à une société française, pour l'établissement
+d'une voie partant de l'ancienne frontière serbe et atteignant
+l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra,
+Okrida et Koritza; il était prévu que cette artère centrale aurait deux
+raccords latéraux, l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers
+Monastir, à l'est.
+
+Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont pas été
+jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus influents à
+Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ, et sans doute
+leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens préféraient et
+préféreront encore Durazzo, où leur action est plus soutenue. Le projet
+autrichien n'est rien autre chose que la réfection de la voie romaine
+par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on
+atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel
+de trois kilomètres relierait le fond de la vallée avec la pente en face
+d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna, il suffirait de se servir de
+la route actuelle toujours carrossable.
+
+J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés; jusqu'à
+El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulté;
+c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il en est de même
+d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur la carte; c'est là
+que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée qui fait vers le nord
+un coude très marqué, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'à
+Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont écroulé, une route
+carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un affluent du Scoumbi; il
+suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre
+le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallée
+permet l'établissement d'une voie de communication; quand j'ai effectué
+ce trajet, des soldats en punition travaillaient à la construction de
+cette route; les gorges sont très loin d'avoir l'importance,
+l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer
+qu'un tel projet n'est pas difficile à réaliser.
+
+Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la
+première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du
+Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie
+franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres
+environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit
+ci-dessus.
+
+L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de
+Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du
+Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à
+Verria sur la ligne de Salonique.
+
+Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes empruntent
+les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud,
+qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai,
+les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat,
+Koritza, et les réunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de
+Vallona; si l'on y ajoute les vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi,
+avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situées à moins de douze
+heures de cheval de Durazzo, on peut se représenter la répartition des
+groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie
+indépendante.
+
+Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom
+sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces
+différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans
+toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs
+formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée du
+Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements
+importants.
+
+Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter
+l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie de
+Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur Kroia; la
+mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement de Durazzo
+à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui réunit
+par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison d'El-Bassam à
+Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers
+Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à Bérat et
+El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza.
+
+Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications et
+la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus cultivées du
+pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo,
+Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par
+ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une
+moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties
+de l'Albanie.
+
+Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au
+moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à
+établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer;
+des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il
+ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne
+comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le
+centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des
+terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient pas
+alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; même
+reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud les
+Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne
+dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus
+grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du
+Danube-Adriatique.
+
+Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic insuffisant
+dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut espérer un afflux
+de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et du Danube dirigés
+en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il
+paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances
+du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement des routes principales,
+la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du
+pays devraient être les premiers articles du programme économique du
+nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps.
+
+ * * * * *
+
+De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à Durazzo que
+j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piécettes
+et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps, sortent des
+montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de Durazzo où l'on
+continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus
+difficile problème que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser
+résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une
+réforme soit apportée.
+
+Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant
+d'Albanie--les sarafs exceptés--en disant que nulle réforme n'est plus
+nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du pays, on en
+sent le vif besoin. L'établissement des voies de communication et la
+réforme monétaire sont les deux premières questions que doit résoudre le
+gouvernement albanais.
+
+La question de la monnaie et du change est simple dans ses données, si
+elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui passe à
+Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que lui cause le
+compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas insurmontable;
+la livre turque a un change régulier et se divise en 108 piastres; on
+sait que les pièces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20
+piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé que celui de
+la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change intérieur;
+il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-à-dire de
+piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là est née l'industrie
+des «sarafs» ou changeurs, généralement petits banquiers juifs ou
+arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidié
+(c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un écu), et
+si vous réclamez des piastrines en échange, on vous retiendra un acompte
+de 2 piastres à la livre; par exemple, on ne vous donnera à peu près
+votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidié, c'est-à-dire 100
+piastres, et 7 piastrines, la huitième étant gardée en tout ou en partie
+comme prime du change.
+
+Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul
+devient un effroyable casse-tête chinois; selon les coutumes locales et
+les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre
+différent de piastres; il en est de même du medjidié; mais cette
+division différente n'est qu'une division de compte.
+
+Un exemple est nécessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent
+valant 1 piastre; que la livre soit à 104, 108, 124 piastres, on ne
+donne au change que la même quantité matérielle de piastrines; si l'on
+exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piécettes, on n'en
+donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.
+
+Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque
+on vous impose d'abord des medjidié et on complète par des piastrines
+d'une ou deux piastres; dès lors, à Constantinople, pour une livre
+comptée à 108, on vous donne 5 medjidié comptés chacun à 20, au total
+100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 à
+107,5; ailleurs, pour une livre comptée 124, on vous change 5 medjidié
+comptés chacun 23, au total 115 et 7 à 7 piastrines et demie, soit 122 à
+122,5, le complément constituant le bénéfice du changeur; ainsi, ce qui
+diffère, c'est seulement la manière de compter et le bénéfice du
+changeur.
+
+Mais cet enchevêtrement de compte complique toute transaction, et ces
+différences sont très sensibles; ainsi, à Constantinople et dans les
+chemins de fer, la livre est à 108 et le medjidié à 20; pour les impôts
+et à la douane, la livre est à 103 un quart et le medjidié à 19; pour
+les autres caisses publiques, pour les opérations des banques locales et
+une partie du grand commerce, la livre est à 100 et le medjidié à 18 et
+demi; pour les échanges commerciaux des bazars et des marchés, le compte
+diffère de ville à ville et de village à village; dans beaucoup de
+villes de l'intérieur, la livre est à 124 et le medjidié à 23; ailleurs
+le change varie de 116 à 124 selon les lieux; dès lors la première
+question à poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de
+la livre turque.
+
+Mais cette complication ne suffît pas: à Constantinople les pièces de 1,
+2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les
+trois dernières rappellent nos pièces de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la
+première étant comme une demi-pièce de fr. 50; mais, à l'intérieur et
+notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux
+formes les plus archaïques; je reçois au marché de Durazzo des pièces
+larges comme des écus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de
+l'étranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a
+des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou
+2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon
+drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide
+me recommande de m'en défaire de suite; elles risqueraient en effet de
+n'être pas acceptées dans les transactions commerciales à dix lieues
+d'ici; même sur place elles sont parfois refusées par les caisses
+officielles.
+
+Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opère pas toujours
+d'après la livre turque comme base, valant de 23 à 24 francs, mais
+d'après trois monnaies d'or ayant également cours en Albanie et y étant
+acceptées: la livre turque, la pièce de 20 francs qu'on appelle toujours
+le «Napoléon» et la livre sterling; les deux premières sont connues
+partout et le Napoléon circule même, au moins en Albanie, plus que la
+livre turque. Dès lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on
+vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il
+faudra vous renseigner pour connaître le change intérieur; à chaque
+paiement important, vous êtes obligé de procéder à des calculs longs,
+compliqués et bizarres, puis à discuter le bénéfice du changeur, enfin à
+distinguer entre les pièces de tous types qu'on vous donne comme
+piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie,
+_etc._; c'est presque aussi difficile que de parler albanais!
+
+Ces brèves explications suffisent à montrer le trouble que jette une
+telle monnaie dans les transactions commerciales. Une réforme est
+urgente: elle serait facilitée dans son application par l'usage général,
+dans toute l'Albanie, du Napoléon: dans la tribu la plus reculée, j'ai
+trouvé la connaissance exacte de sa valeur.
+
+La réforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de
+faciliter les comptes et de gagner un temps précieux; elle supprimera le
+gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de
+l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent
+facilement s'entendre pour raréfier plus encore et artificiellement
+cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et
+accroître ainsi les bénéfices du change intérieur; de même, en se
+servant des conditions naturelles d'échange, ils transportent la petite
+monnaie des lieux où ils l'achètent à meilleur compte aux lieux où ils
+la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base
+la complication du système monétaire et la trop petite quantité de
+monnaies divisionnaires mises sur le marché par l'État. Il est naturel
+que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne
+sente les vices d'un tel régime et la nécessité d'une réforme.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+TIRANA LA VERTE
+
+
+ De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan ||
+ Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les
+ ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses
+ terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le
+ retour d'Essad.
+
+
+Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de
+tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la
+température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein midi
+et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la
+chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers les verdures et
+les sources dont la rive adriatique est privée.
+
+Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur
+demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus jolies
+villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages et sa
+fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison de
+campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y
+entretiennent la fraîcheur.
+
+Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la
+route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une
+des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée
+en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet à
+cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du
+soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord
+la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la mer et des
+marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt nous quittons
+la région des sables et des alluvions côtières; un dos de pays
+faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à plein
+bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.
+
+Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la
+carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible sans un
+pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui que le
+village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon
+et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte
+font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à l'usage des
+passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui étalent en plein
+vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac haché; l'or brillant des
+raisins et des poires ne le cède pas à l'or mat des copeaux de tabac
+blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfumé et mérite la
+célébrité dont il jouit.
+
+Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée d'un
+verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys, quoique
+musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit
+tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont
+cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les points
+brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée de
+Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas
+l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible
+derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à chaque
+instant toucher à la ville que quelque lumière semble découvrir; mais ce
+ne sont que fermes défendues contre les vents du nord par les branches
+serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de la nuit, nous accélérons
+le pas des bêtes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons
+une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrême dans la
+cité endormie; sur le pavé inégal, nos chevaux trébuchent et font
+résonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargés; quelques ombres
+passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenêtres, et de-ci,
+de-là, une lumière jette sa clarté par la porte d'une maison ou par les
+volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a
+prévenu qu'il me donnerait l'hospitalité, mais ce n'est point besogne
+aisée que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras,
+les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font
+ouvrir et désigner la demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par
+toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat
+italien.
+
+ * * * * *
+
+En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de petites
+villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses
+rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon
+drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande mosquée; au
+premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée que traversent
+quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses cachent sous
+leurs portiques des étalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquée
+avance ses cinq porches que domine à peine la blancheur de son dôme; à
+droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche,
+séparée de la mosquée de quelques mètres seulement, une tour de ville,
+comme un beffroi de nos vieilles cités, dresse à quinze mètres de
+hauteur son horloge et ses cloches.
+
+Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et
+quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où
+poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès
+voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir
+feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme des
+pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et
+brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la
+route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes des
+basses-cours voisines qui y picorent.
+
+Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles
+de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne est
+élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la signification
+en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept joue-t-il son rôle
+dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau de l'illustre famille
+des Toptan; sous ces dalles énormes, les descendants des Toptan déposent
+les restes des générations qui disparaissent, et ce monument funéraire
+n'est pas sans grandeur ni sans effet décoratif.
+
+Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants qui
+entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges
+défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de laine
+blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la taille par
+une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que recouvre
+souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro brodé; beaucoup
+vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau,
+épaisse et solide.
+
+Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux tziganes,
+qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les Albanais n'aiment
+pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils
+la main au collet des deux nomades et les expédient-ils hors de la
+ville.
+
+Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de
+beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle n'a
+presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue est
+livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines:
+oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent,
+s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont
+les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs
+charges de marchandises ou leurs voyageurs.
+
+Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se presse
+le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes pastèques; le
+long de la petite rivière, des étalages sont dressés sous de pauvres
+toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossières étoffes
+sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces
+baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au
+fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec
+leurs parents à faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux
+sous, ils vendent une pastèque qui remplit un plat et pour trois sous
+des melons odoriférants et mûrs, qui poussent dans les fermes voisines.
+
+Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la
+circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits
+de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent leur
+porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le
+rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la
+peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on
+incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à vendre,
+des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de laine blanche
+et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le commerce s'en
+ressent.
+
+En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de Tirana
+sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles arrachées;
+contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont
+amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels ils s'assoient
+à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les
+chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures garées: c'est le
+marché aux fruits; poires et raisins, melons et pastèques, figues et
+olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallée de
+Tirana.
+
+Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas
+du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques vieux
+Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à longues
+manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large ceinture; un petit
+boléro étroit laisse une large chaîne d'argent s'étaler sur la poitrine;
+dans la ceinture quelques armes complètent le costume: un pistolet à la
+crosse de cuivre, un poignard au manche incrusté d'argent.
+
+Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur
+l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les rues de
+Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la rivière; par
+eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents mètres, on ne
+voit que leur épais feuillage et une herbe verte et fraîche qui dénonce
+l'eau courante.
+
+ * * * * *
+
+Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad
+Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi
+Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa
+proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie
+et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan.
+Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus
+illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona, comme
+celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme
+celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa
+puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté Tirana
+et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie, dont les
+chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha,
+Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad Pacha.
+
+J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille,
+Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais
+d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous
+allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux
+portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse
+et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste; là-bas,
+sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il
+vient de subir un accident, garde encore la jambe allongée et peut
+difficilement faire quelques pas.
+
+Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue canne
+mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de l'âge.
+Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les yeux
+perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même d'astuce;
+mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas ce vernis
+qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la
+vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui
+l'homme de guerre, énergique, déterminé, brutal, mais moins délié
+peut-être que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs.
+
+Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et
+Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la
+flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à eux;
+ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils avaient
+fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service militaire,
+l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de
+l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de la langue
+albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient entièrement
+désintéressés du congrès et ignoraient presque ses résolutions; mais
+ceux du centre et du sud jugeaient une riposte nécessaire et, contre le
+gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et leur nationalité, ils
+décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congrès
+purement albanais où les revendications du pays seraient proclamées. Les
+Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana étaient à la tête du
+mouvement; Essad Pacha y était tout acquis.
+
+Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un moyen
+qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut point la
+colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana Hussein bey
+Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et lui
+prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée d'ailleurs
+par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire
+docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des paysans contre
+leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents
+des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marchés et
+partout annonçaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour
+la diviser entre le peuple, si le peuple était fidèle aux ordres de la
+Sublime Porte.
+
+Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils avaient
+fini par répandre dans certains villages un véritable esprit d'hostilité
+contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs,
+centre de réunion contre la politique turque, et que le pouvoir résolut
+de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation;
+il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la
+conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et laissa des scènes de
+désordre se produire; sous prétexte de calmer les esprits, il décida la
+clôture de tous les clubs.
+
+Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence
+héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie une
+véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et l'influence
+antagoniste des beys, c'est une question que les événements n'ont pas
+laissé poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe
+que c'est à Tirana que cette politique s'est surtout affirmée, on peut
+facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad Pacha à l'égard de la
+Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court.
+
+De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute
+passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion
+inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes
+ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et voisines,
+sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut, où doit être
+le centre de réunion des éléments albanais du nord, du sud et de l'est;
+c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiègne ou Paris
+avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen était le
+port sur la Manche. C'est là que les tendances diverses ont des points
+de contact; Toscs du sud, Guègues du nord orthodoxes, musulmans,
+catholiques, tous sont présents de Durazzo à El-Bassam sur les bords du
+Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicté le choix;
+c'est là que l'Albanie autonome devait établir sa capitale. Vallona et
+Scutari sont aux extrémités du pays, sans contact, ni connaissance des
+autres régions lointaines; à Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas
+un catholique ne demeure; ici et là, des gouvernements de partis peuvent
+s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de
+durer, c'est dans la région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou
+même Kroia qu'il doit fixer sa résidence.
+
+Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl Kemal
+n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys
+d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds
+partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà
+excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie
+d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait
+été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour
+l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait
+toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec
+l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se
+piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte et
+très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot qui
+termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision était
+tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».
+
+Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est
+pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait
+oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.
+
+Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il
+avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en
+1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans
+la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié;
+il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un
+enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de
+la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali
+bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore
+dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de
+la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre
+généalogique où toute la descendance était exactement marquée.
+
+Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le
+premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou
+et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des
+armes portant la barre, signe de la bâtardise.
+
+Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de
+famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par
+ses alliances et ses relations, par son influence sociale et
+traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé;
+des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les
+débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce
+point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus
+d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en
+Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la
+couronne vacante.
+
+Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher
+toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il
+longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le
+succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité
+passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux
+l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation
+des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg
+veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur
+famille.
+
+ * * * * *
+
+Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze
+familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors
+et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un
+jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un
+homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un
+vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la
+culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le
+moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait
+gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache
+châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des
+choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un
+drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois
+au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental
+ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une
+moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit
+se mettre en route le soir même.
+
+Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la
+situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville
+il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très
+cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs
+terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan:
+Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la
+cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil
+en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages
+fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en
+même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue
+à travailler les terres beylicales.
+
+Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses
+métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété,
+travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne
+reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud
+de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait
+par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys
+sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et
+d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et
+beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal
+est-il atténué dans une très forte mesure.
+
+Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres
+résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié
+de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers.
+
+A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers
+agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en
+valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée est
+de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs représente un
+pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur
+doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage ou 20 paras pour
+en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un espace dont la
+circonférence peut être parcourue en trois heures de temps environ. Il y
+cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite, du maïs dont la récolte
+est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont
+leurs pareilles que dans la Macédoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et
+l'orge viennent aussi assez bien; il possède également de grandes forêts
+et de beaux pâturages. Ces derniers sont loués à part à des paysans; le
+bey en effet n'a pas de bétail, qui appartient aux métayers et aux
+cultivateurs indépendants; les uns et les autres louent ces herbages à
+Refik qui reçoit d'eux de ce chef 120 livres turques.
+
+Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000
+napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et cherche
+à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me confesse-t-il,
+il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'années pour ouvrir
+les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler selon les anciens
+systèmes.
+
+C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les
+Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur appui
+imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit
+le procédé, il faillit réussir; les émissaires des Jeunes-Turcs
+disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse
+partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos pâturages, il a
+volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à la raison, mais
+pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous
+parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient
+en turc; apprenez le turc.»
+
+Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les
+Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir,
+laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que
+l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de
+l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui
+s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne
+connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est
+voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer
+contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit devenir
+la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.
+
+Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et 1910; à
+cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs,
+l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se
+lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il,
+trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une armée, par la
+route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maître.
+Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va devenir un des
+centres d'action dans l'Albanie autonome.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS
+
+
+ La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès
+ albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question
+ politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La
+ situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie
+ religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et
+ musulmans.
+
+
+El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués
+arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des
+villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la
+demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne
+manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande
+cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux
+bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik
+plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre
+est le selamlik, où les hommes ont accès.
+
+Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont
+disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement
+du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une
+douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et
+engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique
+d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il
+accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et
+reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.
+
+L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de
+cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est
+introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces
+rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse.
+Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand
+ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent,
+abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol,
+puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois
+qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect
+veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et
+ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine.
+
+Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils
+s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en
+cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue.
+
+Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de
+quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant
+sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un
+polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de
+laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain
+foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris
+clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes,
+agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle,
+va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des
+arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey,
+s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me
+dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité
+dans sa demeure.
+
+Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir
+avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière;
+tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer
+au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il
+m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé
+notre dîner.
+
+Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus
+avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est
+le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam
+et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de
+Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et
+quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre
+et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants;
+puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des
+foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite
+présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et
+chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les
+Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais
+jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une
+suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau,
+avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines
+sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des
+cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace
+la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des
+beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour
+finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme
+on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis.
+
+Quelle abondance,--et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à
+une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et
+des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son
+couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il
+n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait
+servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le
+repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas,
+prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?
+
+Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs
+sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule,
+coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour
+être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais.
+
+ * * * * *
+
+Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date:
+c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais,
+qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils sont
+là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur ville,
+venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre et
+propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire
+du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette
+ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et représentant le club de
+Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana,
+délégué par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias,
+délégué de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me présente une
+carte où est inscrit: «George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B.
+Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_»; voici
+Alex, le délégué de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle
+un peu français et est représentant d'une maison de machines
+américaines; voici des hodja, des paysans, des commerçants, des beys;
+mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tête du mouvement
+et du congrès, qui le dominent et qui l'inspirent.
+
+C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais
+existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils
+ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution
+jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans
+l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces
+nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane;
+chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi
+été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants et
+fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps le
+club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de
+l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du pays,
+le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les
+Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à
+Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait
+être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant
+le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un
+millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes.
+Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon sa
+richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres; la
+cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu
+introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club comprend
+toutes les classes de la population: beys, commerçants, paysans, et
+représente toute l'activité du pays.
+
+Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles
+albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore
+inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans
+des conversations particulières, des questions fort importantes furent
+certainement agitées, comme celle des religions, des journaux et des
+rapports avec le gouvernement turc.
+
+Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget, une
+pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des écoles.
+Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les clubs de
+chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien des écoles
+et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions
+particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik bey versa 250
+livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en Suède, envoya une
+grosse somme pour fonder un institut, des bibliothèques et cinquante
+écoles; on espère de cette manière recueillir des fonds importants.
+
+La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à
+l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut
+unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans
+une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.
+
+Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas un
+pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une population
+n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de toute
+instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le résultat voulu
+de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de
+toute voie de communication, de toute connaissance de l'extérieur, de
+tout contact avec le dehors et qui par cette méthode pensait assurer
+plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah. Les écoles étaient
+suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en albanais proscrite.
+
+Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rénovateur
+d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en conçoivent
+l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à commencer par
+l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc décidé
+d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour former
+des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction sera la
+langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui seront
+peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met le
+Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra, organisé par
+les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque
+sera apprise comme langue secondaire seulement et en même temps que deux
+langues occidentales.
+
+On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales
+choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de
+l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à
+des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient
+choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention
+du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été adoptés.
+
+Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous
+ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue est
+la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a
+des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le
+premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue;
+en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent
+leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars
+(mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pêche), porte (porte),
+poule (poule), etc...»; et Derwisch bey concluait: «Nous ne pouvions pas
+ne pas choisir le français; quant à l'anglais, ajoutait-il, nous avons
+été plus hésitants, mais il nous a semblé que, pour le commerce, c'était
+encore cette langue que nous devions préférer.»
+
+Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir 600
+élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons par an.
+Son principal office, les premières années, sera de former les
+instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires.
+Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans
+tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur
+ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront instituteurs
+et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour
+Tirana.
+
+On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour
+instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul
+Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et
+sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines?
+
+La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses,
+sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en 1908, les journaux
+albanais ont été presque uniquement publiés hors de l'Albanie et hors de
+la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans l'Empire, et l'on peut
+dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que
+paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cessé leur
+publication--_Rruféja_ (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum,
+_Shqypëja é Shqypëuis_ (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, _Dielli_ (le
+Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny en
+Égypte, _Albania_ à Londres, _Skkopi_ (le Bâton) au Caire, enfin à Rome
+_la Natione Albanese_, qui paraît en italien et qui, n'étant pas dirigé
+par un Albanais, est suspect aux indigènes. Les dernières années,
+quelques autres journaux ont commencé une propagande albanaise dans le
+pays même: _Lirya_ (Liberté) dirigé par Midhat bey, à Salonique, et
+_Dituria_ (Science), périodique publié aussi à Salonique, Korica, qui
+paraît à Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le
+seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i
+Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par
+semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître
+un grand journal à Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union
+Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.
+
+La question politique proprement dite était présente à l'esprit de tous,
+mais son acuité même empêchait toute discussion publique. Toutefois un
+des principaux membres du congrès, qu'il me paraît inutile de nommer, me
+traçait le tableau suivant des échanges de vues entre délégués: on
+reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de l'influence; cette influence
+s'étend surtout chez les Toscs, de Vallona à Bérat et même à El-Bassam;
+mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a été
+anti-turc et a travaillé jadis à l'indépendance de l'Albanie; d'autres
+parce qu'il a des accointances étrangères qui leur paraissent suspectes,
+d'autres parce qu'il s'est efforcé naguère d'attiser le fanatisme
+musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami
+de ces derniers; d'autres enfin par rivalité d'influence.
+
+Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et
+désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de leur
+peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays,
+beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation
+d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait
+nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie
+bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mêmes;
+or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde
+entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en toute chose,
+nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer, ni un
+kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien; en
+retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans argent? et
+nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnayé;
+notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise à
+fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par
+politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire à l'intérêt
+de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix ou vingt ans,
+quand notre pays se sera développé économiquement, nous pourrons désirer
+utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est
+seulement une constitution avec sa triple garantie: liberté pour nos
+écoles, nos clubs, notre langue; égalité dans l'attribution des dépenses
+du budget avec les autres vilayets turcs; fraternité, c'est-à-dire
+traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privés de
+tout depuis des siècles. Nos libertés politiques, la protection de notre
+nationalité, notre régénération économique: c'est tout ce qu'il faut
+pour l'instant à la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une
+grande personne, elle mourra de consomption; l'indépendance pourrait
+être la mort de l'Albanie.»
+
+Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les
+difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la réalité
+en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers la religion
+musulmane à une tolérance sincère envers la religion catholique et la
+religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner d'un croissant le
+drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je
+photographiais les principaux personnages devant le drapeau déployé; je
+l'ai vu entourer les hodza d'une considération particulière; j'ai senti
+tout le respect que les beys portaient à l'ordre musulman albanais des
+Becktachi; mais s'ils sont disposés à faire de la religion musulmane une
+sorte de religion d'État, ils veulent, et sincèrement semble-t-il,
+assurer la liberté pleine et effective aux Albanais catholiques et
+orthodoxes, à leurs prêtres, à leurs institutions; je les ai entendus
+déplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon
+accueil et porter respect aux orthodoxes présents et aux catholiques.
+L'un d'eux me disait dans un jargon moitié français, moitié turc: «lui
+catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».
+
+Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Épire,
+les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par être
+suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être tendues,
+d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat on peut
+observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais
+musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le cultivateur.
+
+La situation des catholiques était et sera bien différente. Les Balkans
+jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes orthodoxes
+appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare, monténégrine et
+roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront concentrés à
+Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura
+presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes, soit
+catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du nord et
+du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange; quels vont
+être leurs rapports?
+
+Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés de
+Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre
+sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont _extra provincias
+ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus
+anciennes dans les annales de l'église catholique; Scutari remonte à
+l'année 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe
+siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub était déjà
+métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé en l'an 58 de notre ère;
+ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hiérarchie
+catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique
+l'existence de trois archevêchés, d'un abbé ayant rang d'archevêque et
+de trois évêques pour une population qui, d'après les évaluations les
+plus optimistes, ne dépasse pas 200 000 âmes.
+
+Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à Alessio
+avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr Georges
+Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et métropolitain
+de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antérieurement
+évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de son diocèse, à 30
+000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20 000 ceux de Sappa,
+au total à 87 000; tous sont groupés dans un territoire assez peu
+étendu entre la frontière monténégrine et la mer. Il faut y joindre les
+Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la côte, d'une
+part, et le pays de Liouma; presque tous dépendent de l'abbaye de
+Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bénédictine, qui au
+cours des siècles fut confiée au clergé séculier et soumise à l'évêque
+d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré d'Orosch, fort de la protection
+de l'Autriche et faisant valoir l'intérêt de grouper les Mirdites en un
+diocèse séparé, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le
+décret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocèse d'Alessio
+juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous
+l'autorité de l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et
+en 1894 cinq à Alessio vinrent grossir la population catholique de
+l'abbaye, qui est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont
+d'ailleurs singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement
+communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire
+général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même
+indique les différences d'estimation entre les _Missiones catholicæ_
+éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr
+Battandier; d'après les renseignements recueillis sur place, j'ai
+l'impression que ces divers chiffres sont plutôt exagérés.
+
+Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste
+autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est
+lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans
+cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et pour
+ainsi dire aucun fidèle.
+
+Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre des
+catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo jusqu'à
+Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'à
+Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec,
+convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé, Papas
+Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont
+aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y
+sont constitués en groupes de plus en plus compacts.
+
+Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut se
+résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers
+l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus
+musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange d'orthodoxes; au
+centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de la Vopussa, la
+disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent pas 15 000
+entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilués
+dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes
+prennent peu à peu la majorité, les catholiques disparaissent
+complètement, mais les musulmans restent assez nombreux et, à la
+différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord,
+dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands
+propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs
+orthodoxes.
+
+De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un rôle
+prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région
+qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,
+un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet
+élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à
+obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très
+jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour voisins
+les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les
+musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée fortement par le
+mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de la Mirditie,
+rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de maître par l'abbé
+Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à l'Autriche et reçoit les
+subsides réguliers du _Ballplatz_; l'archevêché de Scutari est à peu
+près dans le même cas, et c'est l'empereur François-Joseph, par exemple,
+qui donna les fonds nécessaires à la construction du séminaire
+pontifical albanais[1].
+
+Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront
+d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques
+rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas
+en un jour que sera éteinte une animosité créée par des traditions,
+attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'intérêts
+politiques qui comptent bien en tirer parti[2].
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[1] L'oeuvre française de la Propagation de la foi, qui a son siège
+ à Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs à
+ l'archevêché de Scutari, de 2 000 à 4 000 francs à Durazzo, de 5
+ 500 à 7 000 francs à Uskub; elle a donné autrefois des sommes
+ assez importantes aux autres diocèses, mais aujourd'hui elle ne
+ donne qu'accidentellement à Alessio et elle n'alloue aucun
+ subside à Pulati, Sappa et Orosch.
+
+[2] Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine
+ dépendaient de l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje,
+ dont la résidence était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr
+ Lazare Mildia qui occupe ce siège, dont dépendent environ 17 000
+ catholiques, d'après cet archevêque.
+
+ Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va
+ se trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire
+ résidera un archevêque albanais catholique, avec un clergé
+ albanais et des fidèles albanais dans la mesure où ils
+ demeureront dans le pays; cet archevêque dépendra directement de
+ Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un évêché
+ à Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur
+ apostolique, les catholiques du rite latin ne dépassant pas
+ d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien royaume de
+ Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de Scutari;
+ il n'est pas douteux que cette situation demande des
+ modifications compatibles avec le nouvel état de choses
+ politique et le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de
+ l'été 1913 que le gouvernement serbe désirait demander à Rome
+ l'érection d'un archevêché serbe dépendant directement de Rome,
+ et les dépêches ajoutaient par erreur que c'était dans le
+ dessein de se libérer du contrôle autrichien de l'archevêché de
+ Sarajévo; le contrôle existant actuellement peut être subordonné
+ à des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siège de
+ Belgrade, celui du métropolite de Scutari.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
+
+
+ La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le
+ cimetière || L'ordre des Becktachi || Son action politique et
+ nationale || Sur la terrasse de la tékié || Les souvenirs et
+ l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le
+ sentiment commun.
+
+
+A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional de
+la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses
+constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et
+d'ombre toutes les pentes voisines.
+
+Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une vient
+toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres; l'autre
+contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme verdoyant sur
+le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un éperon entre la
+ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source à la sortie des
+montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin
+d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom.
+
+Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et le
+goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au
+croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie; de
+sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il voit
+encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastère;
+à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs
+de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam.
+
+Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la
+modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau
+rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier
+devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier:
+«Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est
+charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau
+vénéré de nos saints qui y reposent.»
+
+Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et ensemble
+nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une pelouse unie;
+comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage sur le ciel
+adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes
+fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressées comme
+une armée, droites et piquées en terre comme de minuscules mausolées;
+dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des
+ânes broutent sans hâte dans la paix du soir. Kiamil me dit: «Voyez,
+c'est notre cimetière; nous le traversons pour aller à la tékié;
+regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'être taillée;
+autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé; c'est qu'on passe
+peu du côté où elle est plantée; un ami est là depuis peu; je l'ai perdu
+l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe; mais bientôt ce sera
+difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les
+nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout où il reste un espace
+à combler.»
+
+A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont
+taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes,
+celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont soigneusement
+découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au hasard de la main;
+quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres penchent déjà et entre
+elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paître
+dans ce champ des morts.
+
+ * * * * *
+
+Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est le
+monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me
+présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions
+sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est qu'une maison de
+l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à Koniah, en
+Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent à
+Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable ordre
+musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que des
+Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek, Diakovo
+et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec des terres
+considérables, dans le Sud, chez les Toscs.
+
+Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des beys
+albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle des
+terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce titre
+un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des Becktachi.
+
+Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre; à
+vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale albanaise.
+Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à Constantinople, les
+ministres qui entouraient le sultan étaient des Becktachi: au milieu du
+XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais
+sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur auprès du
+Padischah. Leur caractère de religieux musulmans les défendit contre les
+Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporté qu'avec contrainte le
+nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont
+invulnérables, car la population musulmane entière, du riche bey au plus
+pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une vénération sans
+réserve; dans chaque tékié des tombeaux de saints sont un lieu de
+pèlerinage quotidien; chaque fidèle y vient déposer son offrande forte
+ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des
+pieux mahométans.
+
+Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de
+l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les
+musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à
+côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles,
+participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un
+élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de
+sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent
+une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est
+devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer
+des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des
+espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le
+monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments
+populaires.
+
+De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope, ne
+se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à la
+défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi est
+derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et jure
+de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les prières
+et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est
+de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un grand saint
+de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une construction de
+pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres au-dessus des
+autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de
+l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'étroites
+fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine éclairé; à même le
+sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied
+on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du tombeau supporte un
+piquet de bois, planté obliquement, autour duquel est enroulé un voile
+de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la chaux, sont nus. Pas une
+inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort.
+
+En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines viennent
+méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas besoin,
+puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser plus loin
+l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état d'âme des
+derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait de nos
+ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes
+chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité,
+conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître
+et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de
+lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre ses
+vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut réprimer; le
+saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de triompher de
+ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute perfection; sa
+vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une préparation à la mort, où
+commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus
+sont révérées après la mort comme pendant la vie par la piété musulmane.
+Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui
+commandent de se conformer à la nature et, s'il est fidèle à leurs
+préceptes, sa récompense sera dans leur paradis toutes les jouissances
+terrestres portées au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout
+ce qui y participe; dans tout ce qui émane d'elle, il voit une flamme
+divine et il croit à sa beauté et à sa bonté première; s'il s'écarte de
+la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature,
+et s'il médite, c'est sur la vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure.
+L'existence du sage est donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il
+aspire à continuer après la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la
+paix et l'harmonie, sans excès ni lutte, pour jouir des voluptés
+supérieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent
+dans la vie des moines musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit
+est en repos. La tombe sacrée ne projette pas son ombre sur les
+existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent
+connaître que la beauté du site où les a placés le goût du fondateur de
+la tékié. Aussi le premier d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les
+arbres proches devant la vallée où l'ombre grandit. Une table est
+préparée; du raisin trempe dans l'eau fraîche et de minuscules tasses
+sont pleines d'un café odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le
+voile du soir s'étend sur le fond de la vallée, que domine la tékié,
+lorsqu'un de mes compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des
+jours passés, entonne un air fier et mélancolique, que les autres
+reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.
+
+ * * * * *
+
+Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car
+Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière,
+qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante en
+lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix contre
+le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote, surnommé
+Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des
+Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en 1443, il
+quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les Hongrois;
+par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père gouvernait,
+Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les
+autres chefs de clans le reconnaissent comme général et prince de la
+confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle durant, il les
+mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiégée
+deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mène si bien la
+campagne que les armées turques sont affamées, coupées de leurs
+communications; leurs détachements sont surpris; elles doivent lever
+leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou 1468, après vingt-cinq
+années de lutte interrompue par une seule trêve, l'Albanie est libre et
+les clans fédérés. Mais lui mort, comme les généraux d'Alexandre se
+partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne
+surent maintenir la confédération albanaise et, comme une grande houle,
+la conquête musulmane submergea le pays, convertit par la force la
+majorité des habitants et ferma à l'Occident ce territoire, jadis tête
+de pont de la chrétienté au delà de l'Adriatique.
+
+Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de
+l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du héros
+chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique,
+celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en sa mémoire
+l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les siècles qui
+ont passé ont entouré son histoire d'une légende si populaire que, si
+l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus
+fort ciment. Du passé si reculé de leur race antique, l'épopée de
+Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme populaire; c'est son étendard
+que l'Albanie autonome est allée retrouver dans sa capitale de Kroia: le
+drapeau écarlate portant l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a
+écarté la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais
+chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitée;
+et quand celle-ci exprime tout son désir latent de liberté et veut
+incarner sa foi en elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et
+digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors
+l'inconscient besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments
+qui animent l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte:
+
+ O race de guerriers
+ Enfants de Scanderbeg,
+ Arrachez, ô Albanais,
+ La liberté de la Patrie.
+
+ Assez d'esclavage,
+ O pauvre Albanie,
+ O frères, prenez le fusil;
+ Mort ou Liberté!
+
+ Aujourd'hui arborons notre drapeau,
+ Allons à la montagne;
+ Sur les pierres et les rocs
+ Nous gagnerons notre liberté.
+
+ La vie pour nous n'est que mensonge,
+ Comme mensonge est notre esclavage.
+ Comment pouvez-vous laisser l'Albanie
+ Sans liberté?
+
+Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que
+possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde
+sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche:
+Mort ou Liberté!
+
+L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur cette
+note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et le
+calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la
+tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias et
+les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du
+soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure
+du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam avant la
+nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais,
+selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose, d'après la
+coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre dans un tronc
+aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois même du
+cercueil.
+
+Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au
+«Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur
+souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux
+d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures passées à la
+tékié des Becktachi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
+
+
+ Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le
+ Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De
+ Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie:
+ beys et tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs
+ rapports avec le pouvoir.
+
+
+Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ
+dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et
+celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre à
+peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolées.
+Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer
+dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi
+ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; à deux
+heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux
+sont sellés et l'escorte attend. La nuit est fraîche et claire. La route
+est facile, elle suit le fond de la vallée, qui monte lentement et sert
+journellement à atteindre les terres qui des deux côtés de la rive sont
+partout cultivées; l'aurore ne tarde pas à éclairer les sommets; les
+contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu
+la lumière descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la
+vallée, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au
+pont sur le Scoumbi, il est plein jour.
+
+En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allongé
+qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de montagne;
+nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes apparaissent en
+larges traînées; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux
+cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de
+l'eau dont les méandres se détachent sur le feuillage sombre des fonds;
+le long de son cours on aperçoit un campement, des tentes et des
+ouvriers qui travaillent à la construction d'une route; on m'apprend que
+ce sont des soldats révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on
+a infligé comme punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge
+entre El-Bassam et Kouks.
+
+A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un
+méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après une
+dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle saison et
+offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de maïs
+au voyageur. Après une courte halte, nous continuons notre route en
+longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du fleuve; le sentier
+n'est pas dangereux, mais très mauvais par endroits, et les méchantes
+montures que j'ai louées à El-Bassam heurtent à chaque pas; bientôt la
+pluie, menaçante depuis quelques heures, se met à tomber; aussi est-ce
+avec un plaisir extrême que nous parvenons vers une heure et demie au
+village de Kouks, où nous prendrons un peu de repos.
+
+C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses
+maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien entretenues
+et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situé
+cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche environ; mais
+elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux qu'elle est
+impraticable et que chacun descend du village au fleuve à travers champs
+au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative
+ottomane!
+
+Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardée;
+à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en cet
+endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième pile; tout
+le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs
+encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite et nous
+devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas
+que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est
+complètement coupée.
+
+C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous
+quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont
+venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman
+et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive
+avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie.
+Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près de l'eau sous des
+hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien
+venir sur la route d'Okrida. La position devient délicate; que faire
+dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop
+longtemps, quand arriverons-nous? Après maints pourparlers, le mudir me
+fournit un âne, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un
+homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon
+drogman et moi ferons la route à pied, jusqu'à ce que nous rencontrions
+les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il
+est déjà cinq heures quand nous partons.
+
+ * * * * *
+
+Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses
+affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé dans une
+gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque côté, sur
+les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et
+ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la
+vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit noire, on n'entend
+que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui déferle
+dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la forêt
+comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous
+les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le chemin de la crosse des
+fusils: la ligne qui sépare la route du gouffre où roulent les eaux avec
+fracas est presque invisible; tout à coup un premier éclair jaillit et
+nous laisse aveuglés, toute la gorge tremble des échos du tonnerre; la
+pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante
+un air du pays qui fait marquer le pas.
+
+A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt, sur
+l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut
+m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux
+supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et
+se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre présence;
+un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri d'appel,
+lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le répète; le
+souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la
+montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps qu'il
+fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications,
+nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier,
+moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en étouffant nos pas
+et en rasant la montagne; comme les éclairs illuminent par instants la
+vallée, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons
+dépassé la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes déjà
+hors de portée; le camp disparaît au tournant de la gorge, et déjà nous
+nous félicitons d'avoir passé sans encombre, quand à un nouveau détour
+de la vallée étincelle un immense brasier, où paraît rôtir quelque bête;
+sa flamme rougit une douzaine de figures hâves et des corps paraissent
+étendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la
+route; mais les appels antérieurs ont donné l'éveil et le même cri
+prolongé et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La
+pluie s'arrête et nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais
+les éclairs ont cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans
+dire mot nous suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de
+la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et
+angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre
+ton, bref et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de
+la forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était
+sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons
+et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et épient les
+sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette
+eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère. Nous marchons
+un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaître
+notre route, à pas étouffés toujours, car nous gardons dans les yeux les
+reflets des visions ardentes.
+
+Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons qui
+apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout paraît
+mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vêtements
+nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme avec nos
+bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et,
+dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée s'ouvre et
+présente un large fond plat où la rivière serpente; nous continuons une
+heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le
+souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons;
+on ne peut que tâter le sol; nous essayons de faire de la lumière, mais
+le vent fait rage et nous en empêche; nous tentons d'explorer les
+environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fossé rempli
+d'eau, d'où nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti:
+la route est impossible à retrouver. Et voici que l'orage redouble, une
+trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les éclairs aidant,
+retournons-nous sur nos pas, résolus à nous faire ouvrir une des maisons
+du village.
+
+Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la
+première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il
+n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne
+peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le
+souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet, un
+rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique
+qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenêtre
+tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix d'homme
+se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous
+sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, après
+maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas d'hommes se
+font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage avant d'ouvrir,
+nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on allume des lumières; à
+la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du bas s'ouvre devant un homme
+armé; on entre dans les écuries qui tiennent le rez-de-chaussée; en haut
+de l'escalier qui monte au premier et unique étage, d'autres hommes se
+tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans
+la chaumière, la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs sur la
+carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit s'appeler
+Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés sépare la pièce
+des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la première, où
+cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos vêtements
+dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitôt l'un
+d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le café; le chef passe
+au haremlik et revient bientôt avec des chemises et des pantalons de
+flanelle blanche pour nous permettre de faire sécher nos vêtements; on
+entasse des tapis au coin de la cheminée et nos hôtes nous
+confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui avec le café
+finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons ainsi la fatigue
+de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent au sommeil; à côté
+de moi, un vieux paysan commence une interminable prière qu'il
+bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre
+à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et s'endort.
+
+Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction
+quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le
+rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide porte
+cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier étage que
+par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui
+permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres comme
+des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier étage;
+la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un simple trou
+aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils et des armes,
+dans les angles des ustensiles de ménage complètent l'aspect de cette
+forteresse villageoise.
+
+Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis
+à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent; les bandes
+parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général les demeures
+des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui demande s'il est
+content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait se plaindre de la
+vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa
+nourriture et celle des siens et on l'a toujours laissé ramasser en paix
+ses récoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le
+considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme d'autres paysans avec
+lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de ne plus laisser pâturer
+dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des événements du dehors;
+toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe ici et les nouvelles
+avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents a travaillé quelque
+temps à Constantinople et voici qu'une école vient d'être ouverte au
+village avec un instituteur albanais volontaire.
+
+Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements et
+dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une cigarette et
+buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à terre on place une
+veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui
+crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur les tapis et l'on
+n'entend bientôt plus dans la chaumière que le souffle régulier des
+dormeurs.
+
+Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous
+sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des autres
+bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi; le temps
+est moins menaçant et nous décidons de partir de suite; Kérine Karique
+me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre de beaux raisins
+qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son
+hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la vallée à travers
+des terres bien cultivées et un pays qui respire l'abondance; quand nous
+allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique
+et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Égée et du lac
+d'Okrida, la petite plaine où est bâti le village de Prienze apparaît
+comme un damier où les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux
+tonalités différentes.
+
+Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille mètres
+et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre côté
+dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil déchire les nues
+opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la ville d'Okrida située
+juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites
+baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des
+forêts épaisses bornent la vue; c'est là, paraît-il, à l'extrémité
+méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre, celui de Saint-Naoum,
+accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien
+n'apparaît. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci
+et le cadre montagneux est reporté assez loin; c'est là que Struga est
+bâti sur le lac, à la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un
+passage à travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la
+vallée de Dibra et se jeter dans le Drin blanc à Kukus, où j'ai été
+l'hôte du village pendant la première partie de mon voyage.
+
+ * * * * *
+
+Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement par
+des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une frontière
+naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a
+passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa largeur
+l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de l'Albanie du
+Nord que j'ai décrite naguère dans _l'Albanie inconnue_.
+
+Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire et
+héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de
+tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys
+sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des métayers,
+commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un intendant
+quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers demi-libres,
+demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des Albanais, comme
+ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits propriétaires;
+c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est très loin de
+comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus grande partie; une
+petite propriété paysanne très solidement constituée existe dans tout le
+pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au
+nord et de la mer à l'intérieur; la montagne en favorise l'essor et la
+différence de religion dans le sud en arrête l'extension. En Épire, la
+domination musulmane a eu le même résultat social qu'en Vieille-Serbie:
+le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est
+le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire,
+et le peuple orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance
+vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se
+limite et la petite propriété musulmane s'accroît.
+
+Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits
+propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne différaient
+des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrès de la
+culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dans
+l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent
+volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du
+café, de l'eau fraîche,--respectueux qu'ils sont tous des prescriptions
+antialcooliques de la loi musulmane,--des plats d'oeufs pimentés, du
+pilaff, du pain fait avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs
+terres, du raisin et plus rarement des poires et des pêches; café, maïs
+et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base
+de leur alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire
+l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de
+tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme
+animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes occasions,
+aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte le paysan vit
+de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le respect de ce
+qu'il considère comme ses droits.
+
+Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins
+étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès
+facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à
+l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination
+turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement
+nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour être
+souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents, serviteurs
+obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du
+pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine circonspection et, dans
+les cas délicats, la Sublime Porte usait du procédé d'exciter les uns
+contre les autres les éléments de la population pour ne pas permettre
+une action concertée contre son autorité; les monopoles, comme celui du
+tabac, étaient presque inobservés partout; chaque paysan conservait ses
+armes dans sa demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans
+la montagne, les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le
+paiement de la dîme et l'acceptation du service militaire.
+
+Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité
+gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité:
+constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces mots
+n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais très
+pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte; tolérant
+pour une religion différente, il lui serait insupportable d'être soumis
+à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du paysan turc et son
+fanatisme; son sang albanais le lui défend; beaucoup d'entre eux ont
+l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siècles n'a eu
+aucun aliment et a besoin d'être cultivée.
+
+D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît pas
+malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il ne se
+plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose
+l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les montagnes
+de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la mer Égée à la
+Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées, tondues par la
+dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai paysage de
+désolation et un désastre économique. Or l'Albanie constitue en Europe
+la dernière réserve de forêts de l'ancienne Turquie, et cette réserve
+est déjà fortement entamée. A la veille des guerres balkaniques, le
+régime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut défendre aux
+bestiaux l'accès de ces forêts; c'est cette mesure qui causait une
+grande appréhension aux paysans. Ils me disaient: «Nos terres sont en
+petite étendue dans nos vallées, nous n'y avons pas assez de pâturages:
+si on nous interdit de laisser nos bêtes paître dans les bois de nos
+montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'à les vendre». Exemple de
+répercussion des meilleures mesures!
+
+En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de
+stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement ou
+qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa nationalité,
+un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est
+d'autres éléments que surgiront les difficultés.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR
+
+
+ Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines ||
+ Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à
+ Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les
+ Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir ||
+ La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité
+ avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.
+
+
+Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe
+avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans
+ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et
+étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées
+helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie
+européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en
+attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que
+trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat
+paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient
+aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été
+renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la
+victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune
+défaite?
+
+Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou
+lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir
+et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au
+détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes
+ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais
+visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer
+la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de
+pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.
+
+ * * * * *
+
+De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare
+résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que
+dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée
+par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par
+des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il
+s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un
+citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se
+propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les
+premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne
+albanaise.
+
+Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout
+élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de
+Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam
+contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et
+traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers;
+séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le
+long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se
+précipitent vers le nord.
+
+Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des
+maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre,
+où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le
+régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante
+construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la
+ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont
+remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi
+si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes
+d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous
+chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au
+milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de
+bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les
+fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui
+tombe avec rage.
+
+La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle
+accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à
+l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même
+huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays;
+seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et
+délicieux.
+
+Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord
+avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les
+deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la
+campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les
+Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que
+les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum)
+appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus
+important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions
+disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses
+nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et
+de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la
+nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.
+
+Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées,
+ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir
+sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri
+et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement
+vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une
+suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en
+partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa
+porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit;
+il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation
+plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac
+un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit
+sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur,
+commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de
+la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions
+plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne;
+plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme
+les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud
+du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux
+du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales
+balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis
+entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé
+Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le
+premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route
+de Resna.
+
+De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est
+demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de
+cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux;
+quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan
+des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste
+empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule
+défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la
+ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais
+souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle
+se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux
+du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs
+composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au
+milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une,
+les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses
+arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la
+lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.
+
+A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan
+bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de
+maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas,
+pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona
+et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient
+partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne
+ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est
+bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique:
+c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).
+
+Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long
+de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la
+moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes
+surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses,
+des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher
+et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village,
+dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des
+femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont
+les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie
+dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une
+d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage
+traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa
+quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A
+quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge;
+j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources
+sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se
+baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.
+
+Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la
+route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord,
+puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt
+atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et
+encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier
+l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare
+la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine
+et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg
+analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de
+Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs
+parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans
+cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je
+rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le
+lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour
+lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir
+ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les
+rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent
+l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des
+melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à
+bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou
+sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre,
+se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé
+à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs
+coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt
+et un déjeuner à Resna.
+
+Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un
+trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de
+voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit
+pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par
+le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous
+se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en
+vue de Monastir.
+
+ * * * * *
+
+Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses
+maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée;
+au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de
+kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières
+et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus
+habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents
+qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se
+succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale
+et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui
+abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.
+
+Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus
+hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas
+vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est;
+les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent
+leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin,
+la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il
+s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.
+
+Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues
+bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se
+traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque
+commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle
+est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée
+étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les
+boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des
+intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en
+pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux
+ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins
+grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la
+rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé
+ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques
+autres.
+
+Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très
+intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend
+vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des
+races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités
+qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.
+
+Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour
+y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de
+Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se
+trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une
+voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits
+agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit
+en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le
+pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre;
+le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers
+Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par
+là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins
+bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage
+intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires
+va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu
+de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des
+relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront
+en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible;
+mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet
+travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite
+turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui
+empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de
+penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et
+travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les
+richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de
+céréales et de fruits que Monastir va devenir.
+
+D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de
+passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne
+longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes
+à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par
+laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la
+communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la
+ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre
+commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour
+où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo,
+faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au
+centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne
+transversale.
+
+De même que cette situation géographique explique la valeur économique
+de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la
+peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un
+mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois,
+un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers
+éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et
+surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme»
+d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut
+attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau;
+mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps
+m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition
+suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième
+bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec
+propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif,
+le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans
+un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact
+de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en
+lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et
+qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.
+
+Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et
+les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle
+rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et
+Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du
+vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey.
+
+Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et
+j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers,
+qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement
+et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de
+savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle
+quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce
+sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la
+placidité turque.
+
+ * * * * *
+
+Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte
+environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante de
+tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et de
+Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme
+celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle est
+par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim», comme
+on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les
+«Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle, au
+moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le
+sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs allemands,
+venus de Russie et de l'Europe centrale.
+
+Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent à
+Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la
+population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place, comme
+je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent
+aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord
+par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la colonie
+est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais un groupe
+allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des chefs actifs,
+tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De
+Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le nombre des juifs
+est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu près également en
+espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, où l'on
+sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est accumulée dans
+toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste entièrement dans
+la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une
+communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch, Pirot, Kragujevats
+peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le sionisme est très en
+faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à cet égard le Dr Alkalai;
+mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-à-dire pour leurs
+coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes qui estiment fort
+hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontière passe au nord de
+la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la Dalmatie, de là elle traverse
+le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la
+Méditerranée entière, dans la zone espagnole.
+
+Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone des
+«Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre. De
+leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de
+Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub
+et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est
+grecque.
+
+A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est infime et
+sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux journaux, le
+Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et _l'Aurore_, dirigée
+par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passé à
+l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de toute manière par les
+sionistes de l'Europe centrale et les organisations israélites
+d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur tentative est restée
+jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux
+villes se défient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaïsme
+allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie séphardim me dit:
+«Vous ne savez pas assez en France la différence qui existe entre nous
+et les Achkenazims: nous avons une langue différente, le
+judéo-espagnol[3] et, comme langue seconde, le français, alors qu'eux
+parient le judéo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hébreu
+n'est pas la même que la leur: ainsi nous prononçons _Kascher_ et eux
+_Koscher_; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-être
+des préceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout;
+nous, au contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit
+et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au
+nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons
+pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons
+même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.
+D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,
+alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des
+conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les seuls
+qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs; voyez ici, à
+Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les fonctionnaires des
+administrations publiques ottomanes; la grande majorité est turque,
+quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares sont ceux d'autres
+nationalités; nous avons toujours apporté notre concours à la Porte,
+qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays
+où nous habitons; nous faisions apprendre le turc à nos enfants, nous
+sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu la langue de la famille,
+de travailler à nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme
+juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait
+protection et défense à la nation juive dans l'Empire ottoman, le «haham
+bachi» ou grand rabbin la représentait auprès de la Sublime Porte; cette
+situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi
+étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la
+patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le
+plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»
+
+Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou «maamins»[4]
+ont eu et ont encore une influence marquée dans le Comité Union et
+Progrès; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi,
+etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus célèbre, Dr Nazim, Osman
+Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.
+
+Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté d'eux,
+existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent n'émigre pas:
+on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de
+Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays soit inhospitaliers,
+soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin, Cologne, d'où les plus
+remarquables passent à Paris ou à Londres; mais le grand courant qui
+entraîne la masse la déverse en Amérique au nord et au sud, aux
+États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine. Jusqu'aux guerres de
+1912-13, au contraire, aucune émigration n'entraînait les juifs
+espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est
+quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Égypte; cependant la
+plupart d'entre eux sont de très petites gens; s'il en est qui
+remplissent des emplois publics ou exercent les professions de
+banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable travaille
+manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine, etc.; il
+suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de
+Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués sous le
+terme de commerçants.
+
+D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre compte de
+la pauvreté de cette population juive: la communauté s'impose elle-même
+et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital; voici les résultats
+qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites inscrits à la communauté,
+20 000 environ sont dans la misère et la communauté doit les secourir;
+20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour être taxés:
+la commission chargée de l'impôt le calcule, en effet, soit à raison de
+1/8 p. 100 du capital présumé, soit, pour ceux exerçant une profession
+n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, à
+raison d'un capital supposé, correspondant au revenu gagné capitalisé à
+12 p. 100. Lorsque l'impôt ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres,
+il n'est pas dû. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800
+redevables de 25 à 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200
+environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85
+livres turques. Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des
+appréciations sévères, car elle est nommée par le Conseil communal
+qu'élisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la
+communauté.
+
+Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence de ces
+communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à Salonique,
+comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une
+mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs espagnols,
+par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de
+la langue française et de la culture latine; ils sont sans doute encore
+fort ignorants, mais leur instruction se développe vite; les écoles de
+toute nature et de toute origine sont, à Salonique, remplies par leurs
+fils; or, aussitôt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de
+Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judéo-espagnol qu'il
+apprend au foyer, ou de l'hébreu qu'on enseigne à l'école rabbinique,
+c'est le français qu'il veut connaître; cette connaissance, en effet,
+répond à la culture latine de l'élite qu'il imite, et d'autre part, la
+langue qu'on lui demandera de savoir à l'administration des postes ou de
+la régie, au konak, au chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique,
+au port, partout en un mot, c'est le français.
+
+Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette
+situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre compte
+dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si
+l'on veut caractériser les tendances générales de la population juive
+d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les juifs allemands et
+les sionistes, dont les centres s'étendent de la Roumanie à la Pologne
+et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture
+allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de conséquence,
+des intérêts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la
+culture et de la civilisation latines et, à l'heure présente, des
+disciples de la langue française. C'étaient ces derniers qui par
+Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux
+d'Albanie; le cours des événements changera peut-être le sens de ce
+courant; ce ne serait pas le seul cas où l'influence des puissances de
+l'Europe centrale remplacerait l'influence française dans les parties
+détachées de l'ancienne Turquie.
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[3] C'est le judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des
+ trois premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle:
+ Ribbi Chelomon Israch.
+
+[4] Les Donmehs sont des judéo-espagnols presque tous de Salonique,
+ Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se
+ convertit à l'islamisme à la fin du XVIIe siècle; ils forment,
+ paraît-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille âmes, dont
+ les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB
+
+
+ De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De
+ Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne
+ Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem
+ || La grande tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La
+ plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de
+ Tatalidza || Uskub et son histoire récente || La tragédie
+ balkanique et les Albanais.
+
+
+De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est,
+continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la
+Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente,
+quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la
+vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées
+et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et
+Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade.
+L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre le
+grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et
+Serbes se disputent le sol.
+
+Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en
+voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important,
+Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du
+matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée
+et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le
+nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de
+soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux officiers
+à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés, marchant
+d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il
+présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des officiers qui les
+tiennent en main.
+
+Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et
+plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont
+bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas
+atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte
+autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on
+moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les
+gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes
+bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au
+travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner par un cheval
+qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur
+de blé et presque partout la terre est cultivée, mais seulement près de
+la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres
+broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont rares.
+
+L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des
+terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne
+peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs
+bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze
+heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent,
+disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs dans
+cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a pas ou
+il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces
+paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont
+généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de
+bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles
+de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes, ils
+préfèrent y renoncer.
+
+Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines, nous
+redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez large
+vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant le lever
+du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons
+illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de mon
+escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant le
+presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky, l'archimandrite
+et les principaux Bulgares m'attendent et me reçoivent. Une chambre fort
+convenable est préparée au presbytère et, avec les notables de
+l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays.
+
+Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont
+turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement
+étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont
+des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et connaissent
+cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en famille. Les
+Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation:
+alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à Krchevo deux écoles
+primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le
+bourg est en effet le siège d'une métropolie exarque, depuis que
+l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence, et il est visible que
+c'est l'évêché qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas
+exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe bulgare, dépendant de
+l'exarque de Constantinople, était et demeurera une milice, dont il faut
+chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce clergé forme une hiérarchie
+fortement constituée dont les degrés sont les suivants: le chef suprême
+est l'exarque, qui nomme tous les évêques et de qui ceux-ci dépendent
+directement; il n'y a pas d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous
+ont le titre de métropolite, et si on les divise en deux classes, cette
+division n'a d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première
+classe sont ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à
+Uskub, Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se
+trouvent à Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant
+sa résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à
+l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des
+Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté
+serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution et
+les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et délicates
+questions qui puissent se poser.
+
+Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des
+remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le
+titre d'_episcopus_; les autres sont aidés par des économes, comme
+l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par les
+archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur dépendance
+sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et les prêtres
+ayant le titre de _seculari_. Tout ce clergé est formé soit au séminaire
+principal de Chichly à Péra, soit au séminaire d'Uskub, soit au
+séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui de Constantinople.
+
+Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le
+rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les idées
+qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à
+poursuivre une action politique.
+
+Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de Turcs,
+comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée de
+Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout
+observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se
+disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à la
+Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste
+bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée
+d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section
+bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait nettement
+au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous, socialistes et
+syndicats à tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposés à
+la séparation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers
+bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres
+importants et nous travaillons à les entraîner dans la voie des luttes
+sociales et à réaliser sur ce terrain la fédération des divers
+groupements ouvriers nationaux.» Sandanski et le député démocrate de
+Salonique, M. Vlakoff, chefs du «parti du peuple», continuateurs de
+l'organisation intérieure bulgare de Delscheff, après l'insurrection de
+1903, avaient comme mot d'ordre: la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus
+par les Turcs, appuyés par les socialistes, les démocrates prenaient, à
+la veille des guerres, un développement assez rapide; redoutés et haïs
+par les Bulgares de l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le
+consul général de Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux
+Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de
+la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer.
+
+En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et
+l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement à
+la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque
+sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction du
+général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe
+révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient des
+organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la Bulgarie;
+des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club de
+Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia.
+
+Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est
+de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces
+partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches
+albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers; mais
+ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à
+s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et
+démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet
+de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette
+région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le
+vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils étaient
+presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation intérieure.
+C'est que dans cette région domine un des deux éléments sociaux qui
+forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du
+rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la
+bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes,
+étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont
+pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs amis,
+parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en Bulgarie,
+et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette
+région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se groupent autour
+d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa
+propagande bulgare.
+
+Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant
+plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique sur lequel
+ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes,
+dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à la suite
+d'une intense propagande du royaume.
+
+Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible que
+tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et de ses
+représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la
+Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doléances contre
+tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien résolus à tout
+faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement à la
+grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur
+rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et quelle stupeur! Du
+dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des fautes des
+gouvernements et des exigences des grandes puissances.
+
+ * * * * *
+
+Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installé de
+village, la situation change complètement à partir de Krchevo; la raison
+en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est située à la hauteur de
+Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je vais suivre, est à peu
+près parallèle à la vallée de Dibra, où coule le Drin noir; de l'une à
+l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de 35 à 45 kilomètres; Dibra
+n'est séparé d'où je suis que par une chaîne de 1 200 mètres d'altitude
+au maximum, un peu plus au nord, qui s'épanouit, s'élargit et s'élève;
+deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa
+source à quelques kilomètres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et
+l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar,
+dont les eaux s'écoulent de chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi
+ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages
+rendent l'infiltration facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée
+et de ses montagnes a déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout
+le long de la route que je suis.
+
+Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la vallée
+du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est
+rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés
+lentement.
+
+De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit heures de
+cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de Krchevo, au
+pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une peine infinie
+des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim
+Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons en effet des lieux
+qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova dresse à 1 400 mètres
+environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, éloigné
+de tout grand centre, séparé par une longue suite de chaînes des plaines
+de Macédoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallée de
+Vardar à une douzaine de kilomètres au nord; aussi, au beau temps des
+grandes insurrections macédoniennes, était-ce ici le quartier général
+des révolutionnaires bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir
+les pourchasser qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.
+
+Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la montagne;
+c'est un désert de roche où je range mon escorte; les silhouettes se
+découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large et profond pli
+de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallée de Dibra,
+coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau et mes souvarys, par
+habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant,
+d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le fusil sur la
+crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille plis, où les
+broussailles assez épaisses par endroits et une herbe courte donnent aux
+bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux choisi en vérité que
+ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires, et il n'est pas
+étonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rôle.
+
+Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été repoussés
+pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La montagne Bukova
+est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un
+seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour
+de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je croise quelques
+hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallée de
+Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais pittoresque; une petite
+rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar bondit de roche en roche,
+forme des cascades, entretient une Agréable fraîcheur sous les beaux
+Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons
+sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y
+offrent l'hospitalité; le chemin devient route, suit la rivière; les
+terres cultivées donnent un maïs superbe et du blé en abondance, qui
+n'est pas encore partout fauché; sur la route, ce sont encore des
+Albanais que nous croisons.
+
+L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la suit à
+pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de trouver
+une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement voilée; mais
+la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus loin un terrain
+où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie épaisse résiste à
+tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval et la femme face au
+fossé de la route et, tout en tenant la bête par la tête, à se placer
+entre elle et nous; nous passons sans paraître les voir, selon le mot
+d'ordre; à quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en
+doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat à l'honneur
+féminin.
+
+Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent le
+Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans la
+plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques
+années un centre important presque entièrement albanais; les neuf
+dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques
+Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large pont de
+bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses ombrages et des
+arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgré
+l'aspect assez misérable des masures, la bourgade a-t-elle un caractère
+assez plaisant; à la tombée du jour, nous croisons plusieurs Albanaises
+sévèrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur
+ceignent la tête et la figure et tombent jusqu'aux genoux.
+
+Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le
+plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands
+propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux
+Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est
+au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est près
+de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est
+un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de tuiles, les fenêtres
+tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulièrement typique est
+l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.
+
+Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges reculés:
+il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille
+avec fierté; son corps resté mince donne une singulière impression
+d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand
+corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de ses yeux
+noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu d'une grande
+robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un
+manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc où il est
+assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noué autour de la tête
+termine la silhouette étrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains
+énormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie
+d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage,
+primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les défendant
+âprement et capable en tout d'une vigueur singulière.
+
+A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey
+d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation
+gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque, la couleur
+locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les
+traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston fripé
+et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut laisser
+un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font
+souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et dans cet
+accoutrement il figure le progrès.
+
+Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la
+fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large
+vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse:
+blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse
+en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité de ceux de
+la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et de Dibra, qui
+est éloigné de douze heures[5], se groupent à Gostivar et s'expédient
+sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 à 23
+piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous
+les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin
+de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier Uskub à
+Kalkandelem et Gostivar.
+
+ * * * * *
+
+La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à Kalkandelem ne
+sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne
+pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du Vardar entre deux
+rangées de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis
+cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée d'une bâche
+percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre roues; au grand
+trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit tombante, à Kalkandelem
+ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la grande tékié des Becktachi,
+située à dix minutes de la ville, où une large hospitalité nous est
+réservée.
+
+Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute
+l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passé,
+nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un
+grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis parmi eux.
+Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais,
+la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une importance
+considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer, d'autant que
+les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombées sous la
+même domination; sans doute le centre va émigrer vers El-Bassam, d'où il
+pourra diriger les grandes tékiés du sud de l'Albanie chez les Toscs,
+dont les terres et les richesses sont des plus importantes.
+
+Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un d'eux
+est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert
+d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les tombeaux de
+saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des derviches. Le
+chef est absent; son remplaçant est un derviche vénérable, dont la barbe
+de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon
+à l'européenne serré dans une large ceinture, où sont passés pistolets
+et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine
+complètent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui
+travaillent aux récoltes ont l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié
+est administrée par un bey, économe du monastère, que j'ai rencontré au
+congrès albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent,
+au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et
+en assure la vente.
+
+Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande pièce du
+premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure; le long
+des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins
+dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun
+d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions où des
+fleurs mettent les coloris les plus variés; le soir tombe; dans
+l'atmosphère paisible, les dernières clartés du soleil rougissent de
+légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum des fleurs du portique
+monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupés autour
+de la tékié se mêle à la senteur des roses, des héliotropes de l'herbe
+que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriférantes. Dans la
+vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des
+murs; à terre a été préparé un matelas et des draps recouverts d'étoffes
+de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand
+nous aurons dîné. Le bey fait apporter une table et m'invite à apprécier
+l'excellence de la cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une
+soupe où trempent des viandes diverses, des canards rôtis, des
+aubergines fort bien apprêtées et des poires; je le félicite sur la
+perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les
+monastères qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion
+à laquelle il se range aussitôt.
+
+Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre; la
+plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule dans
+le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue leurs
+produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont accroupies à
+terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant elles sur un grand
+linge à même le sol; elles se rangent par spécialités; voici celles qui
+vendent des étoffes filées et brodées à la main, des mouchoirs, des
+voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des
+serviettes; celles-ci ont de beaux boléros albanais tissés d'or, de
+fabrication ancienne, dont elles se défont; d'autres apportent les
+produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des
+raisins, des melons, des pastèques; dans un angle de la grande place
+c'est le marché du blé, des haricots et de la farine; ailleurs,
+l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des
+colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets
+utiles à la culture; là, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et
+ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux
+pistolets de cuivre incrusté.
+
+Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs,
+venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des
+conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on
+s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non
+sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;
+sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés,
+et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la
+plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.
+
+Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et
+enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir
+leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à
+l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part.
+Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes
+l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe.
+Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais
+svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux vêtements
+de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les
+immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée d'un
+fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune, jeunes
+Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des
+colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet brodé,
+tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient sous le
+clair et doux soleil de septembre.
+
+La variété des types montre la diversité des nationalités qui habitent
+la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis le
+terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville; à
+Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des guerres,
+3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait
+été organisé sous le nom de Club international, mais il était devenu de
+fait albanais; d'après les renseignements recueillis ici, sur 100
+villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de Kalkandelem, 68 sont
+albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la région de
+Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et
+quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrès
+incessants et les Slaves ont usé leurs forces à lutter entre eux.
+
+Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du «bulgarisme»
+au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette vallée du
+Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les
+nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à
+l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes chances
+pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macédoine jusqu'au
+fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans autres obstacles que
+ceux que pourront lui créer les Albanais descendant de leur montagne.
+
+De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des
+Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des guerres
+étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même c'est le
+couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce
+monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres la
+vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minérales
+y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.
+
+C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans tout ce
+voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs champs, et
+on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement
+administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes, tout pousse
+en abondance et en force. La tranquillité assurée, des moyens commodes
+de circulation établis permettront une mise en valeur remarquable de ces
+terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitués
+par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce
+qu'on appelle ici des phaétons (nous dirions des victorias), pour les
+personnes: de Kalkandelem à Uskub il faut au moins cinq heures de
+voiture; les marchandises paient de 6 à 15 piastres[7], selon l'époque
+de l'année, par 100 ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des
+voitures ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une
+simple planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il
+faut assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.
+
+ * * * * *
+
+La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des
+attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et fort
+pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude vers le
+nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la route coupe
+la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en droite ligne la
+métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères tous bulgares
+surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature pendant l'été
+aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien
+cultivées et un bétail abondant broute les prairies environnantes.
+
+Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque de
+montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée est
+tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8] est son nom; une
+vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la mosquée
+marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a
+été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine; tous les
+villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des
+collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomérées et les
+rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et
+quelques fermes sont les seuls bâtiments qu'on rencontre au milieu des
+champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.
+
+Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette
+région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus
+importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la
+propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi
+pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable
+château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le premier
+pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik, le
+troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier étage
+du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pièces
+ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des bains
+même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours absent;
+ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de meurtrières; sept
+koulé ou tours en défendent les approches; c'est une vraie forteresse.
+
+L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire de 20
+000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par moitié les
+récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le maïs, l'orge, les
+haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et
+ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant
+l'exploitation à ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes
+les demeures de bey, celle qui présente l'aspect le plus imposant; c'est
+un château princier, mais vide et froid.
+
+Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un Albanais,
+Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais également, est loin
+d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mène à
+la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au
+milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses étages, que domine une
+terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des
+taudis, où vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un:
+je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres
+supportent des ustensiles; des murs en terre battue séparent cette
+habitation de la voisine; dans un angle, un carré de terre surélevée est
+couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est aménagé;
+le feu brûle à même le sol, entre deux pierres; au toit à travers les
+planches, un trou laisse fuir la fumée; aucune fenêtre n'est pratiquée;
+la porte basse, par laquelle je suis entré, est la seule ouverture.
+J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les dénombrer
+facilement: un escabeau, deux nattes, un récipient, un balai, des
+jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme siège,
+l'homme et la femme sont assis; ils portent des vêtements en guenilles,
+les pieds sont nus, la face crie la misère et la brutalité; ce sont les
+paysans bulgares du grand propriétaire.
+
+Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par centaines;
+un cheval les bat, des femmes apportent le blé et remportent la paille;
+l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de répit à personne.
+
+Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers
+profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande propriété
+était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de
+Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à peu entre les
+villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les
+Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu à peu le
+pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où la grande
+propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son intendant
+étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population
+slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la
+domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux prises avec ces
+graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas une des moindres
+difficultés du nouveau régime.
+
+Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de ces
+longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui, si
+angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de
+la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite,
+quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle
+des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination
+de leurs fusils.
+
+Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des voitures et
+des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies occupent la
+large place du marché, où les gens à cet instant ne pensent qu'à leurs
+achats et à leurs ventes.
+
+Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont
+déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que celle de
+ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage avant la
+révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun prédisait la
+fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son pouvoir sur toute
+la Macédoine; l'Albanais prétendait être le successeur du Turc, du droit
+de la force et de celui de l'héritier désigné. La lutte s'exaspère; les
+bandes déchirent le pays; puis la révolution éclate; dans la stupeur
+tous croient au triomphe, à la délivrance, à la victoire; chacun sur
+cette place embrasse son voisin, pensant que ses désirs sont comblés.
+
+Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie
+étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en
+Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc
+a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe;
+les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient, reculent,
+reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du
+Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la
+première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent jusqu'à Monastir
+leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque bulgare et
+s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida à Monastir
+et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et Bulgares se
+disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième acte, qui s'est
+joué en l'an de grâce 1913.
+
+Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique:
+Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.
+
+
+NOTES DE BAS DE PAGE:
+
+[5] Les Serbes termineront cette année la construction d'une route
+ qui permettra d'aller facilement de Gostivar à Dibra.
+
+[6] 23 piastres font ici 1 medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font
+ un peu plus de 100 kilos.
+
+[7] Comptées 123 piastres à la livre.
+
+[8] Hussein Sah, dit la carte autrichienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+CONCLUSION
+
+L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE
+
+
+ La question d'Orient et la question albanaise || La force du
+ sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
+ l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique
+ internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
+ diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de
+ l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule
+ ou Pologne?
+
+
+La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la
+question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres
+balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur solution
+définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années; ils vont
+sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise est au
+contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa
+liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu.
+
+Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose
+en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais de
+solution pourraient lui être apportés.
+
+ * * * * *
+
+On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une invention
+diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a laissé faire
+celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne
+n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une partie de
+l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait
+ainsi l'auteur responsable de la question albanaise.
+
+Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les difficultés
+dont la diplomatie du _Ballplatz_ est l'origine et celles qui tiennent à
+la nature des choses, je veux dire à l'existence d'une nationalité
+albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laissé
+aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et la Grèce avaient pu
+en toute liberté se partager l'Albanie, le dépeçage d'une nouvelle
+Pologne aurait été accompli sans conséquences internationales. C'est
+compter sans son hôte; pour la tranquillité future et l'avenir
+économique de ces trois États balkaniques, dont je désire vivement la
+prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une circonstance étrangère
+les ait délivrés de ce présent de Nessus.
+
+Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas entendre
+raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux cette vérité,
+et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop souffert de la
+domination de fait des Albanais et des beys; au moment où ils allaient
+enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on arrête leurs bras et
+on contient leur vengeance depuis si longtemps motivée. J'ai vu la
+situation dans les villages à la veille des guerres balkaniques, et je
+n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chrétiens
+orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et
+le développement de ces États qui est en jeu, et j'affirme seulement que
+ni la Serbie ni la Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez
+fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain
+en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des
+révoltes dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier
+un pays traditionnellement insoumis.
+
+Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
+convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
+rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de
+journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il
+étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
+divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle
+nationalité subsisterait?
+
+Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore? mais le
+seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et
+si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour étrangère; or,
+soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils reçoivent
+des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les mêmes
+moyens que Condé, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les
+révolutionnaires mexicains attendant des armes des États-Unis contre le
+président au pouvoir; c'est précisément une des plus vives impressions
+de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment
+national albanais dans toutes les régions du pays.
+
+Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la
+conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au XIXe
+siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables à
+un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni
+l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue,
+tradition, histoire, religion servent à la former, à la conserver, à
+l'accroître; mais le sentiment personnel est seul décisif: qui se sent
+Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son père se disait bulgare,
+si son village était jadis sur le territoire des anciens tzars de
+Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque.
+
+Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec, du
+bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
+origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la
+possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous
+étions encore au temps des villes libres et des républiques marchandes,
+Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le gouvernement des juifs
+espagnols de culture française; mais ce temps a passé et ils se
+contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et les intermédiaires
+de la Macédoine et de l'Occident.
+
+Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves,
+sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été ni serbes,
+ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant l'orthodoxie, et
+s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des
+Bulgares pendant les vingt dernières années a ballotté ces villages du
+«serbisme» au «bulgarisme»; en fait, toutefois, la conversion aux idées
+nationales bulgares a été la plus fréquente; chacun l'explique à sa
+manière: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macédoine le fond de la
+race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile à
+prouver! Dans ces pays où tous les peuples ont laissé des alluvions
+successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus
+variés, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans
+l'insoluble.
+
+En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est due à
+ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie
+partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du
+dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement, qu'enfin et
+surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de Slaves qui a
+produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualités et
+aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur, acharné,
+opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter
+et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et organiser; mais un
+peuple brutal, sans délicatesse ni finesse, incapable de comprendre un
+accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique à l'homme
+qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement
+estimé de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun.
+Avec ces qualités et ces défauts, comment les Bulgares n'auraient-ils
+pas fait triompher en Macédoine leur propagande au détriment des Serbes?
+
+Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été
+conservées durant les siècles de la domination turque par la religion;
+la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du
+sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit
+national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
+familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments
+patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
+l'esprit national s'est évaporé.
+
+Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en Turquie
+d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurés
+chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le musulman albanais
+est resté albanais, seule exception dans les Balkans à l'adage que les
+nationalités y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur
+et de la force du sentiment national albanais.
+
+Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque
+la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des Balkans,
+le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec ne
+semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif et
+l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient: dans
+ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa langue,
+sa conscience nationale, même son type physique et sa race; quelques
+mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée de Dibra
+ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie restait intact;
+l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que
+les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils
+exploitaient cette différence de sentiment en favorisant de toutes
+manières les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur
+pouvoir personnel et pour la domination des Turcs.
+
+Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de
+l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée
+privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les campements
+turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de
+Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la Macédoine, dans
+l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient trop peu nombreux
+pour constituer la force sociale nécessaire.
+
+Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais
+devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite fut tracée et
+appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macédoine;
+en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne devait
+pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les beys
+recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative
+d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la
+division était soigneusement cultivée entre tribus, religions,
+influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à
+Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de
+faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection
+personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise
+et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord
+contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et
+à Test contre les Bulgares.
+
+Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente dernières
+années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des montagnes qui
+étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la
+conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque accomplie; les
+Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en minorité même à
+Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans la plaine
+d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais débordaient le
+lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida dans une campagne
+albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes; à Monastir,
+ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conquéraient de
+même sur les Bulgares toute la haute vallée du Vardar et devenaient la
+majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils poussaient leurs villages vers
+la Macédoine centrale, et les ambitieux les voyaient déjà entourant
+Salonique; au sud, en Épire, il n'en était pas autrement. Ainsi, en un
+vaste éventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines
+vers la frontière serbe, Uskub, la Macédoine centrale, Monastir, Janina
+et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était
+resté cinquante ans encore sur le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace
+exceptée, serait devenue albanaise.»
+
+La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
+procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les
+paysans.
+
+Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations
+chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
+grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des
+beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous
+leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus
+dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.
+
+Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du
+Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
+Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres
+montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres
+du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les
+centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur
+marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par
+la force, mais par une douceur à laquelle se joignait l'appareil de la
+force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le
+droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, dès qu'un village slave
+était entouré de villages albanais, il abandonnait de lui-même la
+partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.
+
+Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au
+cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion
+nouvelle extraordinaire.
+
+Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie
+d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce peuple
+vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur
+toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe, on
+aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que n'ont
+pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?
+
+Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
+Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à
+l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
+de fait sous le joug turc?
+
+ * * * * *
+
+Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de
+l'Albanie, le _Ballplatz_ n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
+politique?
+
+On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été--tout au contraire--une
+invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux
+puissances se sont servies de cette création nécessaire pour imposer les
+desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu répéter la
+fable de _l'Huître et les Deux Plaideurs_; et quand le juge serbe ou
+grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions
+italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal holà.
+
+Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand elle
+peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de
+lui reprocher d'être une politique intéressée?
+
+Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment
+l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette
+conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de
+l'heure présente?
+
+L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile situation de
+l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation balkanique. Quand, sans
+s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion de la Bosnie, dont la
+conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle était loin de penser
+que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a été
+prise deux fois au dépourvu, la première en escomptant la victoire
+turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a
+manqué d'énergie avant et de doigté après.
+
+L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place de
+ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à
+sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la
+mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que
+Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
+second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance
+capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
+habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces en
+Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union balkanique
+présumée et la Russie.
+
+A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les deux
+solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu de
+croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'État,
+comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en faisant
+savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme intangible Vallona
+et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la
+Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le sandjak et elle demanderait
+la promesse d'une liaison ferrée directe de la Bosnie à Uskub ainsi que
+des avantages économiques. Ces demandes, présentées avec énergie et
+habileté avant la guerre, auraient sans doute été accueillies avec
+empressement par la Serbie, au prix d'une neutralité bienveillante.
+Quant à l'équilibre des forces en Orient, il était aisé de l'assurer:
+Grèce et Roumanie avaient trop d'intérêt à se méfier d'une prépondérance
+slave.
+
+Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et
+énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que
+menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique
+intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa protection
+pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la liquidation
+balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus légitime désir de
+la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment
+l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération que ses
+propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres, mais pour
+s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des difficultés futures
+est là: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot
+légitime et la satisfaction de son intérêt capital: avoir un port libre
+lui appartenant; l'Autriche ne pouvait à aucun titre prétendre qu'une
+telle ambition heurtait ses intérêts essentiels; cependant, elle a mis
+son honneur à interdire à la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant
+de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes
+intérêts de l'Autriche en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger,
+au cas où les Serbes auraient pu créer un port purement commercial dans
+l'extrême nord de la contrée.
+
+Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une
+création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son
+influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie
+par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de l'Autriche
+et infiniment pernicieuse dans ses résultats.
+
+Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie
+et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait
+l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux alliés;
+la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses viennoises; mais
+Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les résultats, si mérités
+qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables, car ils sont pleins de
+dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait
+dû assurer à la fois un équilibre des puissances des Balkans
+proportionnel à leur force d'avant la guerre et une attribution des
+territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations.
+De toute manière, ce dernier voeu était difficile à établir, les
+nationalités étant emmêlées au plus haut degré. Mais, avec des
+sacrifices, des arrangements et des assurances réciproques, un état de
+choses convenable pouvait être établi.
+
+Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes les
+dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte
+de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant à
+Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant à Uskub et
+rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine et la Vieille-Serbie
+étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise à part; dans
+l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud
+de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la seconde et les Bulgares
+entre les deux; mais la part des Serbes, même en leur attribuant le
+débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu faible et l'équilibre des
+forces demandait qu'on la grossît; leur assurer la plaine d'Uskub et la
+région entre Uskub et Monastir au moins jusqu'à Krchevo n'était pas
+exagéré, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait été
+longtemps simplement slave et la conversion au «bulgarisme» était
+récente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la
+chaîne de Ferizovic à Koritza devenait le centre de dispersion des
+souverainetés serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation
+pouvait préparer un _statu quo_ à la fois définitif, équitable et
+équilibré.
+
+L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lançant
+ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
+serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime
+fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls: non
+seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en plein
+corps dans des populations d'autres nationalités pour les rattacher à
+des souverainetés contraires à leurs voeux.
+
+La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-même
+les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la
+Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir
+autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix
+formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons;
+nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont
+habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du
+royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le
+monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
+possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense majorité;
+l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, même si les
+circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de l'histoire; mais,
+alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que vous nous refusez,
+rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers l'Adriatique dont vous nous
+avez interdit les abords.»
+
+La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment
+désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
+porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités
+et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque
+établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant
+d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder
+par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine,
+où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe
+de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port
+commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la
+vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est
+assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi
+improbable qu'elle serait souhaitable.
+
+Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie,
+la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer
+un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un
+autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de
+l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel
+dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes
+montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le
+marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge
+resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida,
+une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces
+tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion,
+sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente
+de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie
+et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur
+retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port
+libre et le débouché commercial.
+
+Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les
+populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
+le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
+musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à
+soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts
+essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras
+qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.
+
+Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas,
+dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome,
+conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de
+la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
+politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on
+doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état
+instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières
+de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles
+relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle
+situation.
+
+ * * * * *
+
+L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la
+volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses,
+est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
+économique de demain?
+
+Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de
+nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément
+l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces
+événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur
+triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les
+convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe,
+ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question
+albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au
+moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie
+politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre
+diplomatique du vieux monde?
+
+Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un
+jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme
+d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales
+nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance,
+recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir
+le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une
+hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une
+partie des Balkans.
+
+Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du
+_Ballplatz_ et considérons seulement la réalité: est-on si assuré que
+l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la
+Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le
+même sens les ficelles de ce jouet?
+
+Je ne crois point pour ma part à une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la
+Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude
+des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes
+rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la
+libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les
+Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec
+l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai
+quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse,
+ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra,
+recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que
+des riches,--accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques
+et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se
+joueront de leurs protecteurs.
+
+En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque côté on
+va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde
+les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux râteliers sans
+être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé les méfiances
+réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et cherchent
+comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un
+de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut
+se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et
+partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le même point et un
+seul, Vallona, son port et sa région, dont la non-occupation par l'autre
+partenaire est d'intérêt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut
+pas être embouteillée dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne
+veut pas voir toutes ses côtes adriatiques tenues sous la menace d'un
+Vallona autrichien.
+
+Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la politique
+du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se
+prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au
+pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de négative la
+politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en sortir? Elles
+ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face, côte à côte;
+hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un mariage contre
+leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau
+ménage.
+
+Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui
+convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement provisoire
+ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des événements
+susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen. L'arbitre de
+Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à imposer sa décision
+en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de
+l'allié allemand, qui lui a donné le temps depuis 1878 de se fortifier
+pour parler en égale de l'empire voisin; mais la monarchie
+habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a montré les Balkans
+pour la détourner du Nord: son expansion balkanique est arrêtée, le
+commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est
+l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple
+Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.
+
+Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire allemand
+sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience; où la paix
+sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un ou l'autre
+des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer sa
+politique?
+
+Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas
+avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors
+possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
+modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus
+belli_; passer des ententes appropriées avec l'Italie; enfin, constituer
+avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes
+puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.
+
+La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil
+cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas laisser à
+nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une
+nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne, ne
+recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
+Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.
+
+Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être proche;
+la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur l'histoire de
+l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des années à devenir
+aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États et la guerre de
+Crimée, elle est restée latente une trentaine d'années, pour n'éclater
+qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a séparé profondément les
+deux peuples jusqu'au jour où l'un d'eux a abdiqué en Égypte au profit
+de l'autre. Si l'Albanie devient une Égypte italo-autrichienne dont le
+canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps
+durera chacune des périodes d'histoire de ce condominium, ni comment
+finira ce dernier?
+
+Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une politique
+d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à laisser
+face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est
+international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du moins
+où l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales
+doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place, comme en Égypte
+les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer
+plus facilement et du dedans de la rivalité franco-anglaise et pour
+conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous devons veiller à garder
+le plus possible le caractère international aux organisations
+économiques albanaises et à y réserver notre rôle jusqu'au jour où, par
+une tractation intéressée, nous pourrons être amenés à l'abandonner, il
+serait contraire à cette politique d'expectative de lier nos votes à
+ceux d'une des deux rivales.
+
+Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment à
+nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre
+concours complet en vue de la bonne organisation de l'État albanais et
+du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre place et
+observons le ménage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de
+près en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un
+jour se jouer.
+
+L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
+puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent volontiers
+qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson,
+présentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, écrit:
+«N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le
+régime turc fut toujours une détestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont
+Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs
+ont-ils établi en Macédoine et en Thrace un gouvernement tolérable aux
+vaincus? La conquête ne crée pas par elle-même un droit: elle se
+légitime avec le temps par la réconciliation du peuple conquis et son
+consentement au pouvoir du conquérant. Je ne donne pas là une théorie
+révolutionnaire, empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est
+celle de Bossuet.
+
+«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement
+que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une patrie à ses
+sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis Jaray: «Routes,
+ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont maîtres, c'est
+l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux
+voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on
+n'utilise pas les forces naturelles.
+
+«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,--de ce petit Monténégro
+qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage que les
+montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes; à défaut de chemins de
+fer, des services d'automobiles sont organisés. La civilisation fait son
+oeuvre.
+
+«Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans être taxé de
+cléricalisme,--avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le chrétien
+est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte paysan
+bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffiné, qui
+parle anglais, allemand et français sans aucun accent et qui peut causer
+avec vous de droit, de philosophie ou des petits théâtres de Paris.»
+
+Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou non
+conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il
+n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
+loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni
+des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants
+albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement
+de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a enfermé
+volontairement la population albanaise dans son isolement et son
+ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni
+intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
+chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes raisons.
+
+Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et
+d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve est
+difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se produire.
+Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de
+civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables entre
+l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus
+semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman
+de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de
+Tirana.
+
+En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en
+Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien
+examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui
+d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.
+
+Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays
+en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter cette
+région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le lac de
+Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette
+ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam;
+le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la
+frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra, aujourd'hui en Serbie,
+est habité par des tribus qui en sont à l'état social des clans gaulois
+au temps de Vercingétorix. Quant à la région des montagnards
+catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à peine différente;
+toutefois, deux autorités centrales y subsistent, celle du prince des
+Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est à peu près la
+même dans les montagnes entre Bérat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et
+même, d'une manière générale, dans toutes les régions montagneuses
+d'Albanie.
+
+Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité
+souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est
+divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces
+confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central et
+ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans
+s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En temps
+ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc celles
+des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt et ne
+faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre
+sainte.
+
+Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de
+l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait
+l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au
+seigneur féodal ou bey.
+
+Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
+analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les
+commerçants ont imposé des règles et des coutumes.
+
+Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer nos
+usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de service
+militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'échec
+est certain.
+
+Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il
+faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part.
+
+A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il
+importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois
+de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et
+saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité.
+
+Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il
+faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de
+cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige
+qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La désignation
+d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui
+concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un
+chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et
+leurs sévères traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera
+difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilitée.
+
+Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur
+auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à
+rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni
+hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
+pourront faciliter sa tâche.
+
+Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le point de
+départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser
+à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays influence,
+relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui
+auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action; une politique
+adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer feudataires du
+prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant
+toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation
+centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays, non sans bien des
+à-coups et des difficultés, d'ailleurs.
+
+De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute
+parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
+sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette oeuvre
+pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la réussite
+ou de l'insuccès de l'opération.
+
+En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un État
+et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait la plus
+grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les
+institutions politiques en faveur au XXe siècle.
+
+Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on ne
+commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une
+caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère
+prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
+d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases
+n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état
+d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont
+anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse
+générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
+marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
+et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la
+société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de
+son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la
+liberté individuelle contre les abus du pouvoir.
+
+Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État, mettre
+debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot organiser, il
+convient de laisser de côté les discours et les parlements. Il faut se
+rendre compte qu'un des vices profonds du régime parlementaire, qui
+comme tout régime a son revers, est la confusion qu'il établit entre le
+politique verbeux et l'homme d'État: qui ne sait pas parler ne saurait
+être ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement.
+Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand
+organisateur, l'homme d'État de haute envergure ne soit pas un orateur
+ou n'aime pas parler; Mæterlinck a écrit un de ces mots profonds qui
+ouvre, comme une pensée de Pascal, des échappées sur l'infini: «Quand
+les lèvres dorment, les âmes se réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce
+n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'État, les
+intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un
+Richelieu, un Colbert, un Napoléon auraient peu goûté la réunion
+publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du régime
+moderne de gouvernement est d'écarter du pouvoir l'organisateur ou
+l'homme d'État même génial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le
+politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilité ou le
+talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun
+avec la force de la pensée, la pénétration de l'esprit, la vue de
+l'avenir, la sûreté du jugement, la prévision du lendemain, le talent de
+l'organisation, l'autorité de la personne, la force du caractère, toutes
+choses qui, réunies, constituent le don du gouvernement et les qualités
+essentielles de l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et
+d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux
+parleurs.
+
+Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime moderne
+de la propriété et de l'égalité des charges entre les citoyens. Si à une
+révolution politique on veut ajouter une révolution sociale, on ne
+saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale devra percevoir les
+impôts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de
+le payer; elle aura à éviter les abus de perception jadis si fréquents;
+puis peu à peu elle tâchera d'amener le reste du pays au versement
+régulier d'un tribut, sans prétendre à une égalité immédiate, et en
+tenant compte des traditions locales, de l'organisation féodale,
+domestique et collective. La mise en valeur du pays et la sécurité des
+communications doit précéder et non suivre le recouvrement _général_ de
+l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultés du
+nouveau pouvoir.
+
+Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
+facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord le
+sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que
+symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le
+goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais contre
+l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont
+de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.
+
+Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
+religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies des
+grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de l'étranger,
+l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais l'oeuvre à
+entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise à
+affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les
+difficultés et les périls sont visibles; peut-être peut-on espérer en
+triompher.
+
+Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
+fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
+intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
+particularités religieuses et les traditions des tribus de la montagne.
+En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion serait
+d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité du pays et
+le développement de ses richesses latentes.
+
+ * * * * *
+
+Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique aussi
+brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La montagne
+y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallées et
+des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant que de
+richesses à mettre au jour!
+
+Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile.
+Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît pas dépasser
+actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils
+très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on ne possède aucun
+renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces éléments sont bons, ils
+suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que
+l'Albanais est homme d'épée et n'est que cela: que faire, dit-on, avec
+de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste à cet
+égard.
+
+Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà des
+siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un
+peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que
+l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et
+je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout
+le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont
+les méthodes sont arriérées, mais qui possède l'amour de la terre et le
+culte de sa petite propriété; même dans les montagnes du nord, dès qu'un
+coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont
+rudimentaires, ils montrent en tout cas le goût de la culture; les
+Albanais émigrés à Constantinople ont la réputation d'être des
+jardiniers aussi habiles que les Bulgares.
+
+Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
+négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
+Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
+fils des rudes montagnards qui entourent la ville.
+
+Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de
+s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à
+Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
+cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre,
+ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai
+visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et ouvriers
+albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur habileté; sans
+doute ces industries locales sont en décadence; la pacotille de
+l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités natives de la
+race s'affirment encore: l'Albanais, généralement intelligent,
+vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous les métiers,
+comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il émigre.
+
+Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens
+d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car volontairement la
+Porte a tout laissé à l'abandon.
+
+Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
+certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la
+presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
+petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la première
+revêt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord
+et une forme plus étroitement familiale chez les paysans du centre; la
+seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au sud, de vastes domaines
+exploités par des fermiers. Grands et petits propriétaires cultivent
+surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé d'un bout à l'autre du
+pays; puis l'olivier à partir de Durazzo, particulièrement sur la côte;
+le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur
+les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les
+fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.
+
+Mais une très grande partie des terres cultivables restent en friche,
+faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi du désir de
+les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment développé. Le blé
+notamment pourrait prendre une extension considérable et être exporté.
+Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat étant
+favorable, selon les lieux, au maïs, aux fruits, au riz et au coton.
+Cette production pourrait donc non seulement être beaucoup plus
+considérable en quantité, mais aussi grandement améliorée: on se sert
+presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est
+archaïque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquée par
+les maladies et les indigènes ne savent comment la protéger, de même
+qu'ils ignorent les bons procédés de fabrication du vin; l'olivier est
+renommé, mais l'huile d'olive est mal faite.
+
+La production agricole doit donc être étendue et améliorée; l'extension
+de la sécurité, le développement des communications et des échanges, la
+création de fermes modèles et d'écoles pratiques d'agriculture
+paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au résultat désiré; de
+la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et
+pourra exporter son blé et son huile d'olive.
+
+Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie pastorale:
+les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le
+pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des épidémies,
+ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se
+demandaient comment ils allaient pourvoir à la nourriture de leur
+bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrès soient
+désirables et rendraient possible une exportation du bétail albanais ou
+de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie
+forestière doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est
+pas un voyageur qui n'ait été frappé dans toute l'ancienne Turquie
+d'Europe par la dévastation complète des forêts; les chèvres ont si bien
+mangé en liberté les jeunes pousses que les montagnes présentent
+partout cet aspect pelé et rocailleux si attristant. L'Albanie seule
+fait exception, et la forêt couvre d'immenses territoires de ses
+essences les plus variées. De Scutari à Durazzo, à partir de quelques
+kilomètres de la côte et indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur
+rencontre la forêt: d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis
+des hêtres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude
+de 1 500 mètres environ où les rochers calcaires ne laissent pousser
+qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la
+forêt qui domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti
+quelques kilomètres avant Scutari.
+
+Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire place
+aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte; à
+l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois
+importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
+Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du
+climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.
+
+Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis en
+valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le
+nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
+la protection.
+
+Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la
+principale richesse du pays; l'industrie proprement dite paraît avoir
+peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule exception des
+industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit
+autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à présent,
+c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume que l'on
+exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble donc que,
+jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites
+industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des
+armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles,
+comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient être
+protégées et développées.
+
+Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie
+économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de cultiver
+et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité et de
+profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence
+d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication
+et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la culture,
+à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au commerce, à
+l'exportation.
+
+Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la justice
+dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni écoles
+pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de lignes
+télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du
+centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des
+voies de communication n'étant que des sentiers à la merci des
+intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie; ceux
+qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des rivières
+ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre paludéenne rend
+dangereux le séjour sur les côtes, notamment à Vallona, où rien n'a été
+tenté pour assainir la région, où pas même un eucalyptus n'a été planté;
+le système monétaire légué par la Turquie est le plus imparfait, le plus
+compliqué, le plus anti-commercial qu'on puisse rêver; l'organisation du
+crédit est presque inexistante et les opérations de banque et de
+paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spéculent sur
+l'ignorance générale et l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si,
+depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles
+primaires ont été commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que
+des écoles étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de
+cette population intelligente est complètement illettrée. Au point de
+vue de l'organisation économique tout est donc à créer.
+
+Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports,
+création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes,
+organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires,
+l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
+détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.
+
+La question financière est la première à résoudre, et elle est insoluble
+si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu
+qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait conservé la
+charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser ce qu'elle
+n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue période; cette
+solution aurait été possible, si un prince de la famille du Sultan
+avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de vassalité avait été
+maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.
+
+On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie internationale et
+paiement des arrérages par les revenus de la douane. La possession de
+ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre d'achoppement du
+nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et organiser sa vie
+économique, il faut de suite engager des dépenses importantes; le pays,
+incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que
+si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du développement de la
+sécurité et des échanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci
+amènera comme conséquence l'aisance, la faculté de payer des impôts et
+surtout un nouvel état d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices
+qu'il retire de l'organisation économique du pays, il ne croira plus que
+l'impôt qu'on exige de lui est perçu injustement du seul droit de la
+force et pour l'enrichissement d'étrangers.
+
+Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les
+bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans
+l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir, qu'on
+réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la seule
+méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais que de
+mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter
+vraiment les progrès matériels de notre civilisation en Albanie et pour
+assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais
+le changement de l'état d'âme d'un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des dernières
+convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire,
+où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais ressuscite par
+la force des sentiments impérissables. Saura-t-il s'adapter au milieu où
+il renaît, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparaît-il,
+comme une vision éphémère d'un passé aboli, que pour disparaître à
+nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?
+
+Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
+sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
+celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si
+merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation
+musulmane.
+
+Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à une
+petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours
+vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si brillantes, mais
+divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un sentiment national si
+vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indépendance son goût de la
+liberté individuelle; Pologne dépecée par la politique des voisins à
+l'affût, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer
+Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrêter le cours?
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+_OUVRAGES SUR L'ALBANIE_
+
+
+Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui soit au
+courant des faits récents. La plupart de ceux qui écrivent sur ce pays
+n'en ont vu par eux-mêmes tout au plus que les côtes et reproduisent ce
+qu'ont publié divers auteurs en petit nombre, dont quelques-uns sont
+déjà anciens.
+
+Les ouvrages en français sont rares et datent au moins d'un quart de
+siècle: ce sont ceux d'HECQUARD, _Description de la Haute-Albanie à
+Guegarie_ (1859), de DOZON, qui a publié en 1878 un _Manuel de la langue
+chkipe_ et en 1881 des _Contes albanais_, enfin de DEGRAND, qui a été
+consul de France à Scutari et a publié chez Walter (1893) ses _Souvenirs
+de la Haute-Albanie_. Les autres ouvrages ou brochures sont des livres
+d'histoire ou de polémique, ou sont faits de seconde main.
+
+En Autriche et en Italie, les études sont plus récentes et, notamment en
+Autriche, elles constituent une suite ininterrompue depuis la moitié du
+siècle dernier jusqu'à nos jours; il faut surtout citer les ouvrages du
+meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul général Dr. V. HAHN, qui
+reste l'écrivain réputé des _Albanesische Studien_ et de _Reise Durch
+die Gebiete des Drin und Vardar_; le premier de ces ouvrages, qui a paru
+à Vienne en 1853, est encore celui qui peut servir de base à une étude
+scientifique du pays. Après lui, un autre consul autrichien, THEODOR V.
+IPPEN, qui a été adjoint comme technicien à la conférence de Londres, a
+fait paraître chez Hartleben _Scutari und Nordalbanesische Küstenebene_
+(1907); chez le même éditeur, KARL STEINMETZ, a publié _Eine Reise Durch
+die Hochländergasse Oberalbaniens_ (1904) et _Ein Vorslosz in die
+Nordalbanien Alpen_ (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs incidents
+dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a étudié les Albanais
+catholiques: _Im Katholischen Nordalbanien_, Gerold, Vienne, 1907; de
+même PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop général: _Albanien und
+die Albanesen_, paru chez Manz, à Vienne, en 1910. Une bibliographie
+complète devrait citer encore les publications de Hassert, Liebert,
+Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La littérature sur l'Albanie est donc
+particulièrement florissante à Vienne, mais elle se limite en général à
+l'étude de l'Albanie du Nord, des tribus catholiques et de la région de
+Scutari à Durazzo.
+
+En Italie, deux ouvrages récents ont montré l'intérêt que le royaume
+attache à ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publié à Rome, chez
+Voghera, un ouvrage très sérieux: _Albania_, et en 1912 VICO MANTEGAZZA
+a fait paraître _l'Albania_, chez Bontempelli; le professeur Baldacci,
+de l'Université de Bologne, a écrit également plusieurs études sur la
+question albanaise, dispersées dans des revues et mémoires.
+
+On peut également ajouter à ces ouvrages celui de GOPCEVIC,
+_Oberalbanien und seine Liga_, paru chez Duncker, à Leipsig, en 1881.
+Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou écrivains qui se
+sont spécialisés dans les études albanaises: Baschamakoff, les
+professeur Cvijic de Belgrade, Träger de Berlin, _etc_.
+
+Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intérieur de
+l'Albanie; dans les montagnes de l'arrière-pays, un grand nombre de
+levés restent à faire; la carte française du service géographique de
+l'armée au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine
+d'inexactitudes. Pour un voyage à l'intérieur, on doit se servir de la
+carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et détaillée, mais des
+étendues assez grandes de territoires ont été dessinées de loin et par à
+peu près; c'est un guide précieux et unique pour un voyage dans le pays,
+mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglément.
+
+En résumé, il reste à écrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble actuel
+et à dresser une carte exacte à petite échelle.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+_CHAP. I_: VALLONA
+
+En pays «maghzen» albanais; la baie de Vallona.--L'organisation
+féodale.--Les relations entre l'Italie et Vallona; l'action
+autrichienne; le commerce extérieur de l'Albanie et la part de
+l'Autriche et de l'Italie.--L'importance de Vallona dans l'Adriatique;
+la Triple Alliance et le _statu quo_ en Albanie; le Gibraltar de
+l'Adriatique.
+
+
+_CHAP. II_: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE
+
+Durazzo et son importance économique.--Les projets de voie ferrée; le
+projet Durazzo-Monastir et son tracé; les centres de population de
+l'Albanie indépendante; les routes.--La question de la monnaie et du
+change; l'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.
+
+
+_CHAP. III_: TIRANA LA VERTE
+
+De Durazzo à Tirana; Tirana.--Essad Pacha et les Toptan; au tchiflick
+d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des Toptan.--Refik bey
+Toptan; ses fermiers et ses terres; les cultures; les métayers et les
+paysans; la propagande pour la langue turque; le retour d'Essad.
+
+
+_CHAP. IV_: EL-BASSAM ET SON CONGRÈS ALBANAIS
+
+La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.--Le Congrès albanais; les
+délégués; la presse albanaise; la question politique; la question
+religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en Albanie et
+leur hiérarchie religieuse; la nécessité d'un accord entre catholiques
+et musulmans.
+
+
+_CHAP. V_: A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
+
+La situation du monastère; d'El-Bassam à la tékié; le cimetière; l'ordre
+des Becktachi; son action politique et nationale.--Sur la terrasse de la
+tékié; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le chant national
+albanais; le sentiment commun; le départ de la tékié.
+
+
+_CHAP. VI_: D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
+
+Le départ d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi; de
+Kouks à Prienze.--Chez l'habitant; la chaumière du paysan et son
+hospitalité; de Prienze au lac d'Okrida.--Les paysans du centre de
+l'Albanie: beys et tenanciers; petits propriétaires libres; leurs
+rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments.
+
+
+_CHAP. VII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET
+MONASTIR
+
+Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les
+monastères bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier
+village bulgare, Kussly; d'Okrida à Resna; la ville de Resna; de Resna à
+Monastir.--Monastir et son rôle dans les Balkans; la rivalité des races;
+les Albanais à Monastir.--La colonie juive; les Séphardims des Balkans
+et leur rivalité avec les juifs allemands; leurs rapports avec la
+France.
+
+
+_CHAP. VIII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB
+
+La route de la montagne; de Monastir à Krchevo; l'organisation bulgare à
+Krchevo et les partis politiques.--De Krchevo à Gostivar; l'infiltration
+albanaise; la montagne Bukova et son plateau; les villages albanais; la
+ville de Gostivar.--De Gostivar à Kalkandelem; la grande tékié de
+Becktachi; les derviches; le marché de Kalkandelem.--De Kalkandelem à
+Uskub; Ussincha et la plaine d'Uskub; les tchiflick albanais de
+Bardoftza et de Tatalidza; Albanais et Bulgares; Uskub et son histoire
+récente; la tragédie balkanique et les Albanais.
+
+
+_CHAP. IX_: CONCLUSION: L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE
+
+La question d'Orient et la question albanaise.--La force du sentiment
+national albanais; les nationalismes des Balkans; la politique
+d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise; leur méthode
+d'expansion.--L'Albanie et l'Autriche; la liquidation balkanique et la
+paix boiteuse de Bucarest.--La vie politique internationale de
+l'Albanie: son importance dans l'équilibre diplomatique du vieux monde;
+l'Albanie et la Triple Alliance; la politique française.--La vie
+politique intérieure de l'Albanie: l'Albanie est-elle ingouvernable?
+Son organisation sociale actuelle et la possibilité d'une organisation
+nationale.--La vie économique de l'Albanie: ses produits et leur mise en
+valeur.--La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?
+
+
+APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13676 ***