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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:41 -0700 |
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Prix Audiffred-Pasquier_). +1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909. + +L'ALBANIE INCONNUE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 vol. +in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e +éd. + + +_BROCHURES_ + +LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET +ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques +et coloniales, 1902 (_épuisé_). + +LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE. +Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et +coloniales, 1904 (_épuisé_). + +LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1904. + +LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et +Brière, 1905. + +CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes, +Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1906. + +L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PRÉOCCUPATIONS SOCIALES. +Une brochure in-8, Félix Alcan, 1908. + + + + +GABRIEL LOUIS-JARAY + +AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE +Ce qu'il a été = Ce qu'il est + + +LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE +PARIS--79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN--1914 + + + + + +INTRODUCTION + + +La constitution de l'Albanie indépendante était si peu prévue par +l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas +seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit +parfois dans les conférences internationales, quand on ne sait comment +résoudre une difficulté; disons le mot, elle a été une surprise. + +Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un +souvenir historique et presque archéologique? Ces hommes, que nous ne +connaissons guère que par l'histoire de la conquête turque, +subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe, +comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet État +nouveau? On le délimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer? +Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prépare ou que l'on attise? Est-ce +un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie? + +Cet État est à quelques heures de Venise et personne n'y pénètre; on y +envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau +travail. Que se passe-t-il donc derrière la ligne de ces rivages +inhospitaliers et que nous réserve cette nouvelle forme de la question +d'Orient? + +Telles sont assurément quelques-unes des questions que tous se posent et +dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point allé voir. + + * * * * * + +Dans les pages qui vont suivre, j'ai essayé seulement de donner une +image fidèle des régions les plus importantes et les plus populeuses de +l'Albanie autonome. + +Dans un précédent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conté mon voyage chez +les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par +les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et +dans les tribus indépendantes et inviolées des montagnes du Nord. + +Le présent ouvrage est consacré aux parties de l'Albanie du Centre, du +Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui étaient d'un abord plus facile. +Ce sont les régions destinées à devenir le centre du nouvel État, du +jeune royaume d'Albanie. + +C'est là que la capitale est établie, là que les premiers efforts +d'organisation sont faits, là que les rivalités s'exercent, là +qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les +nouvelles exigences d'un État du XXe siècle. + +De ce que j'ai vu hier, est-il légitime de conclure pour demain? Du +spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de déduire des +pronostics sur le destin de «l'Albanie aux Albanais», sur l'avenir du +nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder +d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprévus comme aux destins de +l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme à la +logique des événements et des situations. + +Aussi l'ambition de celui qui écrit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite, +s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus +qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs préjugés, leur état d'âme, s'il +explique les problèmes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent +la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-être cela ne permet-il +pas de prévoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis, +si ces pages aident à le comprendre. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +VALLONA + + + En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona || + L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona + || L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie + et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de + Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo + en Albanie. + + +De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays +siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en était-il +des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie; et c'est au +même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans +l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au paiement de +l'impôt; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai raconté mon voyage en _pays +Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu près du canal d'Otrante, +suivant «les échelles» d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en +Macédoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y +était établie et relativement obéie, sinon respectée; partout Italiens, +Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des intérêts et +les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent +journellement, en même temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs +agents. + +Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots qui +font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière grecque à +la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans grand intérêt et +servant surtout de ports à Janina et à sa région, dont ils sont éloignés +d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou à cheval par +Santi-Quaranta. + +Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la bordure +rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant une +échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait un +remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque +complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la baie de +Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de Saseno et le +cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le navire jette +l'ancre. + +La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur +un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers; +là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses +maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres +plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des +flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où +commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on aperçoit +à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se +détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les bâtiments +de la douane attendent le voyageur. + +Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la rade +brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du sud et +la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie la +silhouette des sommets qui la protègent. + +Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage +marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses +flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles, +et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des voiliers +d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute +d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets d'exportation +du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les gens du bord; +voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le batelier de ses +rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout, conduit en s'appuyant +sur les hauts fonds. + + * * * * * + +En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée, l'éclat +des taches blanches que les maisons forment en se détachant sur les +verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane +qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site et jettent +sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui aborde à la rive; +mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage féerique, il +devienne le promeneur familier anxieux de voir de près la beauté +entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait maudire le mirage +que devant ses yeux a fait jouer la lumière. + +Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou plutôt à +un débarcadère, la Scala, construit par une société exploitant +l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une +forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse conduit de la douane +à une ville sans beauté et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et +les étalages y sont misérables; la grande place est d'une banalité +qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux +ont disparu et les maisons sont sans intérêt; ce ne sont plus les +«Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses féodales des beys albanais du +Nord; les jardins desséchés n'ont pas la vie que met l'eau courante des +ruisselets à Tirana la verte ou dans la mystérieuse Ipek. + +Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de l'intérieur; +je cherche le cimetière où, près de la maison, les pierres debout +marquent seules les tombes et où, sous les arbres centenaires, gens et +bêtes passent pour les besognes familières. Je ne trouve plus le jardin +clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds +raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient de mûrir et le +rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à travers les herbes +dans les sillons qu'on lui a creusés. + +Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité; elle +est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y +séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le +gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour +protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché +les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté; +souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais. + + * * * * * + +C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première capitale; +la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier +gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette +partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque +paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières +considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de +la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie durant +et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers de la +récolte, selon les régions. + +Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque partie de +l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence s'exerce sur +les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou +Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille +est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres se comptent par heures +de marche; son palais est en ville, mais fort délabré, car il séjourne +peu volontiers ici où on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son +cousin pauvre qui a hérité de l'influence traditionnelle des Vlora et +Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé en chef. Sous l'ancien régime, +il avait comme programme l'indépendance de l'Albanie; dès l'instauration +du régime jeune-turc, il se proclama «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed +Riza et de ses amis; il s'allia à l'Union libérale, puis en devint le +président et, en face du système centralisateur d'_Union et Progrès_, +réclama la décentralisation et l'autonomie; tous les beys de la région +jusqu'à Berat et El-Bassam étaient ses amis et ses partisans et l'on +peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe +dirigeante contre la jeune-Turquie. + +Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de +Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers +impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de +trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans les +montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans mélange +qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la +jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence. + +Cette classe de la population est fort différente des beys des montagnes +du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils +l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et parlent parfois +l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des lumières sur le monde +extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de culture; musulmans, ils +ne sont pas fanatiques et certains comme Ismaïl Kemal se disent amis +des orthodoxes grecs; très conscients de leur nationalité albanaise, ils +ont l'ambition d'être maîtres chez eux et de parvenir à leurs desseins, +en employant les moyens opportuns. + +La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le coup +de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux +une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du +climat, la facilité de la vie, qui contrastent si singulièrement avec +les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les pénibles +luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia, +ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la Vopoussa et aux côtes de +Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples +favorisés pendant trop de siècles par la chaleur du ciel méditerranéen +et la tiédeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux. +C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est +imaginative et l'initiative renvoyée au lendemain. + +Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal en +décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville +l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur fond +rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le +régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan; c'est tout +un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait caractéristique, un +ministère de grands propriétaires: Zenel bey, nommé sans le savoir +président du sénat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic +d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey, +le chef de la plus vieille famille de Diakovo, était désigné comme +commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le +célèbre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha +à la guerre, Lef Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires; +c'était le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire +d'Ismaïl Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les +circonstances délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît +italien et français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe. + +Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au +vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de +kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie +albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui +réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes +musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de +Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conservé +leur fanatisme et leur isolement. + +C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui subissaient +l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule en compte +environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorité; +des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine +albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la +langue italienne; quant à la langue turque, elle a toujours été +inconnue. + + * * * * * + +La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des +traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et l'Albanie, +et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont Vallona est le +centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable. Vallona est +peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où l'Italie possède le +plus d'influence; elle le doit moins à sa proximité qu'à deux causes +fondamentales: l'une est la présence en Italie d'une importante colonie +albanaise italianisée, dont un certain nombre de représentants sont +retournés en Albanie et ont été dirigés vers Vallona; l'autre est +l'intérêt de premier ordre que le royaume attache à cette partie de la +terre albanaise. + +C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais émigrèrent en +Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant +d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie d'Albanais se +présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que +cette émigration prit des proportions assez importantes; l'origine en +était la conquête turque effectuée à cette époque après la défaite de +Scanderbey; dispersés à travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile, +ces émigrés ont adopté la langue, puis le costume, puis les coutumes du +pays où ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de +leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant très longtemps, +ces souvenirs sont restés latents et ces contacts intermittents; mais, +depuis la création du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti +qu'elle pouvait tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de +mille âmes; elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les +contacts et à faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus +efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en +tirer parti pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur +à l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté: +«La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme +point d'appui pour exercer une influence sur les populations +balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la +côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la +communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits +et des raisons pour intervenir.» + +Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée albanaise +et ont donné asile à une société nationale albanaise et à des journaux, +écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils répandirent de +l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires, les dons pouvaient +facilement être distribués dans l'autre presqu'île; par eux, on chercha +surtout à exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs +agents à transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait +double avantage, celui de posséder sous la main des intermédiaires +précieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le +développement du trafic italo-albanais. + +A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le +chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier d'agent +de la _Puglia_; il est né dans les Pouilles, d'une famille albanaise +transplantée en ce lieu; et de même origine sont la plupart des Italiens +qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles +environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant +d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqués, +ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et les Albanais qui +exportent en Italie les peaux et la laine de leurs bêtes et l'huile de +leurs oliviers. + +L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari par +une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les +linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de +l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les intérêts qui +gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la direction +générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme Durazzo +possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de filles, +et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de ces villes; +à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un nombre un peu +plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona, j'ai lieu de +croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois, il n'est pas +douteux que les écoles royales sont un des meilleurs éléments d'action +de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le projet d'organiser à +Bari, à six heures de la côte albanaise, une école supérieure pour +jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurément le +plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire. + +Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action reste +encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans l'ensemble de +l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a dépassé sa rivale; +c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clergé +catholique et les écoles religieuses; sauf la petite colonie italienne, +qui d'ailleurs manque de prêtres et d'église, il n'y a dans ce port que +des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes +peuvent procurer à l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non +une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement +battue en brèche dans cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien +moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrêté +l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu +violemment hostile à l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter +les progrès de l'action italienne. + +Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant plus de +force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une façade +maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes +l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de +Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce +dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà, +mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique +que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années, +le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites +avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de +Scutari. + +Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que +l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces +régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la +tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses +commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs +maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux +de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point +de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets +faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à +l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche +se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents +et notamment sa jeune rivale et alliée. + +En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être +menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses +plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona, +elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi +et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en +Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de +l'Autriche est absent. + +Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si +l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de Vallona +est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle +abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de l'Albanie, si l'on voulait +lui laisser le dernier sixième avec Vallona et j'exagérerai à peine si +j'ajoute que la Triple-Alliance a été acceptée par l'Italie comme une +assurance de n'être pas rejetée de cette rive. + +La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne +saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique +autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons ports: +Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires, +et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans +pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du mont Leoven. + +En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a créé +tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement ensablés, +ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports de commerce +ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, où +l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme +port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la +sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port défensif et +offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire et au delà du canal +d'Otrante, porte de l'Adriatique. + +Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à +l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur +valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents +du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à +Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui +envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le navire +reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et marchandises +à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivière qui +ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux, on pourrait +faire un port convenable; toutefois, il est livré sans défense aux vents +du sud; une jetée pourrait y être construite, mais Durazzo restera +toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques. + +Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or, sa +baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans +rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du nord au +sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau +varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la baie, dite anse de +Dukati, est abritée de tous les vents et le fond n'y est pas à moins de +20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée, l'entoure, arrosée par +la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de Sasseno, haute de 300 +mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une +défense naturelle vers le large; une minuscule jetée et quelques +dragages suffiraient à constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la +plus sûre et la plus facilement défendable. + +C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les habitants +émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au port +d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non loin de +Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très médiocres, +quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où passait jadis la +ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à Antivari a repoussé la +mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de kilomètres depuis l'époque +romaine, la baie est restée la même rade profonde et protégée, qui +attend le dominateur qui saura l'utiliser. + +Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est +la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée dans ce +port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70 +kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre +puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermée à +celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute la côte +italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte +étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona +tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient +embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient +d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de +Tarente. + +Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre dans +l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port tombe sous +la domination d'une grande puissance sans sentir un péril perpétuel sur +ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en interdire la +possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt à peine +moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la +liberté du passage du canal d'Otrante à ses flottes. + +Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche +s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que +d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la +politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention +réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de +l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des règles directrices +de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise +balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation à Scutari, il +a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et cette proposition +était: l'adhésion de l'Italie, sous condition d'opérer de même à +Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à l'installation de +l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts essentiels; l'Autriche ne +saurait consentir à la prise de possession de ce port par l'Italie sans +livrer à la merci de cette dernière sa politique et ses forces +maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et +une atteinte au prestige de la monarchie dualiste. + +Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont +très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors comme principale +préoccupation d'empêcher la possibilité d'une mainmise par l'Autriche +sur ces régions, mainmise que préparait un travail de pénétration +concertée. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une +extension autrichienne en Albanie que pour se prémunir contre une +attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette double assurance et par +suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus +armée et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure +n'est donc pas venue où le royaume se croit capable de refouler et de +conquérir, après avoir résisté et arrêté. + +La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien des +fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci, que nous +avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans le cas où +l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le +pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.» L'amiral +Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce qui +concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande +puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et encore +moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie base +d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il +n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à l'occuper; parce que, si +Vallona était dans les mains d'une autre puissance maritime, +l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi serait +considérablement diminuée, avec grand péril pour notre situation +stratégique dans le canal d'Otrante.» + +C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée en +termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni, +ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a +pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans ses +côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie, dans le +cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la suprématie +incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette +suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie; aussi, dans le cas où +une de ces deux puissances voudrait la conquérir, l'autre devrait s'y +opposer de toutes ses forces. C'est la logique même de la situation.» + +Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a suivi +les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et albanais et qui +arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelée pour +abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu +de la partie albanaise et peut-être la pomme de discorde entre Italiens +et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique. + + + + +CHAPITRE II + +DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE + + + Durazzo || Les projets de voie ferrée || Le projet + Durazzo-Monastir et son tracé || Les centres de population de + l'Albanie indépendante || La question de la monnaie et du + change || L'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire. + + +Vallona, à cause de son importance stratégique même, est resté le seul +port d'Albanie que ni Monténégrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occupé; +quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'île de Sasseno, +ils ont vite été rappelés à l'ordre par une double injonction de +l'Italie et de l'Autriche. + +A Durazzo, au contraire, les Serbes ont poussé une avant-garde venue de +Monastir par la vallée du Scoumbi; ces troupes ont occupé quelque temps +le pays, puis ont dû se retirer, laissant aux autorités locales établies +avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret +qu'elles ont quitté ce centre commercial de l'Albanie, devenu la +capitale du nouveau royaume. + +Durazzo est une très vieille cité, où les Romains avaient déjà un +établissement important que rappellent les ruines d'un vieux château qui +dresse ses pierres effritées au sommet de la colline, sur les flancs de +laquelle la ville est construite en amphithéâtre. + +Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne +chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent la +côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe montagneuse, +sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue vers l'est en se +protégeant le plus possible contre les vents du large derrière la +colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte, +ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées qui ressortent sur +le fond vert des hauteurs. + +C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise, à la +seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou +italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu +d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus importantes +villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis +Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les fertiles vallées de Dibra +et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les plus peuplées, les plus +prospères et les plus cultivées de l'Albanie trouvent ici leur débouché +et leur marché; les produits de la basse-cour (les volailles et les +oeufs), les produits de l'élevage (les peaux et la laine) sont vendus +ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et +surtout avec Trieste. + +La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte +albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu, protégée +contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation +directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès l'antiquité ce +lieu ait été choisi comme point de départ d'une des grandes voies de +communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des +traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde +ancien, la _via Ignalia_ si souvent parcourue par les légions romaines +qui se rendaient du Latium à Byzance, partait de Durazzo (Dirakium), +passait à Cavaja, rencontrait à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui +venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la +vallée du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route à partir de +Cavaja, des murs de soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux, +notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La _via Ignalia_ gagnait +ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait +la vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait +Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent, +la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, dénommé Lin sur +la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la rive ouest du lac +d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et Byzance. + +Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la nature +que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armées; +pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai M. Victor +Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du +_Chicago Daily News_, en 1913, et c'est par cette voie que l'armée +turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des Serbes, puis que les +armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle est demeurée une des +voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et +El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi bien que de voyageurs +se continue toute l'année; il est fait actuellement par des voitures du +pays qui transportent 300 à 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours +à couvrir la distance qui sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois +jours seulement au retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres +d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100 +kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif. + + * * * * * + +Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration, était +donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était assez +naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de ligne, +pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du +régime turc, la société allemande de la voie ferrée Monastir-Salonique +réclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir à Durazzo; +comme je l'ai exposé dans _l'Albanie inconnue_, la Turquie n'accorda de +concession en Albanie qu'à une société française, pour l'établissement +d'une voie partant de l'ancienne frontière serbe et atteignant +l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra, +Okrida et Koritza; il était prévu que cette artère centrale aurait deux +raccords latéraux, l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers +Monastir, à l'est. + +Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont pas été +jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus influents à +Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ, et sans doute +leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens préféraient et +préféreront encore Durazzo, où leur action est plus soutenue. Le projet +autrichien n'est rien autre chose que la réfection de la voie romaine +par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on +atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel +de trois kilomètres relierait le fond de la vallée avec la pente en face +d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna, il suffirait de se servir de +la route actuelle toujours carrossable. + +J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés; jusqu'à +El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulté; +c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il en est de même +d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur la carte; c'est là +que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée qui fait vers le nord +un coude très marqué, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'à +Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont écroulé, une route +carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un affluent du Scoumbi; il +suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre +le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallée +permet l'établissement d'une voie de communication; quand j'ai effectué +ce trajet, des soldats en punition travaillaient à la construction de +cette route; les gorges sont très loin d'avoir l'importance, +l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer +qu'un tel projet n'est pas difficile à réaliser. + +Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la +première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du +Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie +franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres +environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit +ci-dessus. + +L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de +Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du +Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à +Verria sur la ligne de Salonique. + +Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes empruntent +les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud, +qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai, +les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat, +Koritza, et les réunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de +Vallona; si l'on y ajoute les vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi, +avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situées à moins de douze +heures de cheval de Durazzo, on peut se représenter la répartition des +groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie +indépendante. + +Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom +sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces +différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans +toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs +formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée du +Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements +importants. + +Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter +l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie de +Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur Kroia; la +mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement de Durazzo +à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui réunit +par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison d'El-Bassam à +Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers +Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à Bérat et +El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza. + +Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications et +la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus cultivées du +pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo, +Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par +ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une +moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties +de l'Albanie. + +Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au +moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à +établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer; +des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il +ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne +comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le +centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des +terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient pas +alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; même +reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud les +Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne +dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus +grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du +Danube-Adriatique. + +Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic insuffisant +dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut espérer un afflux +de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et du Danube dirigés +en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il +paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances +du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement des routes principales, +la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du +pays devraient être les premiers articles du programme économique du +nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps. + + * * * * * + +De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à Durazzo que +j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piécettes +et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps, sortent des +montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de Durazzo où l'on +continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus +difficile problème que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser +résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une +réforme soit apportée. + +Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant +d'Albanie--les sarafs exceptés--en disant que nulle réforme n'est plus +nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du pays, on en +sent le vif besoin. L'établissement des voies de communication et la +réforme monétaire sont les deux premières questions que doit résoudre le +gouvernement albanais. + +La question de la monnaie et du change est simple dans ses données, si +elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui passe à +Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que lui cause le +compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas insurmontable; +la livre turque a un change régulier et se divise en 108 piastres; on +sait que les pièces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20 +piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé que celui de +la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change intérieur; +il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-à-dire de +piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là est née l'industrie +des «sarafs» ou changeurs, généralement petits banquiers juifs ou +arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidié +(c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un écu), et +si vous réclamez des piastrines en échange, on vous retiendra un acompte +de 2 piastres à la livre; par exemple, on ne vous donnera à peu près +votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidié, c'est-à-dire 100 +piastres, et 7 piastrines, la huitième étant gardée en tout ou en partie +comme prime du change. + +Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul +devient un effroyable casse-tête chinois; selon les coutumes locales et +les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre +différent de piastres; il en est de même du medjidié; mais cette +division différente n'est qu'une division de compte. + +Un exemple est nécessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent +valant 1 piastre; que la livre soit à 104, 108, 124 piastres, on ne +donne au change que la même quantité matérielle de piastrines; si l'on +exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piécettes, on n'en +donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur. + +Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque +on vous impose d'abord des medjidié et on complète par des piastrines +d'une ou deux piastres; dès lors, à Constantinople, pour une livre +comptée à 108, on vous donne 5 medjidié comptés chacun à 20, au total +100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 à +107,5; ailleurs, pour une livre comptée 124, on vous change 5 medjidié +comptés chacun 23, au total 115 et 7 à 7 piastrines et demie, soit 122 à +122,5, le complément constituant le bénéfice du changeur; ainsi, ce qui +diffère, c'est seulement la manière de compter et le bénéfice du +changeur. + +Mais cet enchevêtrement de compte complique toute transaction, et ces +différences sont très sensibles; ainsi, à Constantinople et dans les +chemins de fer, la livre est à 108 et le medjidié à 20; pour les impôts +et à la douane, la livre est à 103 un quart et le medjidié à 19; pour +les autres caisses publiques, pour les opérations des banques locales et +une partie du grand commerce, la livre est à 100 et le medjidié à 18 et +demi; pour les échanges commerciaux des bazars et des marchés, le compte +diffère de ville à ville et de village à village; dans beaucoup de +villes de l'intérieur, la livre est à 124 et le medjidié à 23; ailleurs +le change varie de 116 à 124 selon les lieux; dès lors la première +question à poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de +la livre turque. + +Mais cette complication ne suffît pas: à Constantinople les pièces de 1, +2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les +trois dernières rappellent nos pièces de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la +première étant comme une demi-pièce de fr. 50; mais, à l'intérieur et +notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux +formes les plus archaïques; je reçois au marché de Durazzo des pièces +larges comme des écus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de +l'étranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a +des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou +2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon +drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide +me recommande de m'en défaire de suite; elles risqueraient en effet de +n'être pas acceptées dans les transactions commerciales à dix lieues +d'ici; même sur place elles sont parfois refusées par les caisses +officielles. + +Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opère pas toujours +d'après la livre turque comme base, valant de 23 à 24 francs, mais +d'après trois monnaies d'or ayant également cours en Albanie et y étant +acceptées: la livre turque, la pièce de 20 francs qu'on appelle toujours +le «Napoléon» et la livre sterling; les deux premières sont connues +partout et le Napoléon circule même, au moins en Albanie, plus que la +livre turque. Dès lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on +vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il +faudra vous renseigner pour connaître le change intérieur; à chaque +paiement important, vous êtes obligé de procéder à des calculs longs, +compliqués et bizarres, puis à discuter le bénéfice du changeur, enfin à +distinguer entre les pièces de tous types qu'on vous donne comme +piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie, +_etc._; c'est presque aussi difficile que de parler albanais! + +Ces brèves explications suffisent à montrer le trouble que jette une +telle monnaie dans les transactions commerciales. Une réforme est +urgente: elle serait facilitée dans son application par l'usage général, +dans toute l'Albanie, du Napoléon: dans la tribu la plus reculée, j'ai +trouvé la connaissance exacte de sa valeur. + +La réforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de +faciliter les comptes et de gagner un temps précieux; elle supprimera le +gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de +l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent +facilement s'entendre pour raréfier plus encore et artificiellement +cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et +accroître ainsi les bénéfices du change intérieur; de même, en se +servant des conditions naturelles d'échange, ils transportent la petite +monnaie des lieux où ils l'achètent à meilleur compte aux lieux où ils +la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base +la complication du système monétaire et la trop petite quantité de +monnaies divisionnaires mises sur le marché par l'État. Il est naturel +que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne +sente les vices d'un tel régime et la nécessité d'une réforme. + + + + +CHAPITRE III + +TIRANA LA VERTE + + + De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan || + Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les + ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses + terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le + retour d'Essad. + + +Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de +tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la +température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein midi +et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la +chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers les verdures et +les sources dont la rive adriatique est privée. + +Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur +demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus jolies +villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages et sa +fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison de +campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y +entretiennent la fraîcheur. + +Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la +route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une +des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée +en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet à +cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du +soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord +la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la mer et des +marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt nous quittons +la région des sables et des alluvions côtières; un dos de pays +faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à plein +bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure. + +Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la +carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible sans un +pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui que le +village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon +et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte +font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à l'usage des +passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui étalent en plein +vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac haché; l'or brillant des +raisins et des poires ne le cède pas à l'or mat des copeaux de tabac +blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfumé et mérite la +célébrité dont il jouit. + +Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée d'un +verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys, quoique +musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit +tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont +cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les points +brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée de +Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas +l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible +derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à chaque +instant toucher à la ville que quelque lumière semble découvrir; mais ce +ne sont que fermes défendues contre les vents du nord par les branches +serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de la nuit, nous accélérons +le pas des bêtes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons +une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrême dans la +cité endormie; sur le pavé inégal, nos chevaux trébuchent et font +résonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargés; quelques ombres +passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenêtres, et de-ci, +de-là, une lumière jette sa clarté par la porte d'une maison ou par les +volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a +prévenu qu'il me donnerait l'hospitalité, mais ce n'est point besogne +aisée que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras, +les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font +ouvrir et désigner la demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par +toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat +italien. + + * * * * * + +En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de petites +villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses +rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon +drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande mosquée; au +premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée que traversent +quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses cachent sous +leurs portiques des étalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquée +avance ses cinq porches que domine à peine la blancheur de son dôme; à +droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche, +séparée de la mosquée de quelques mètres seulement, une tour de ville, +comme un beffroi de nos vieilles cités, dresse à quinze mètres de +hauteur son horloge et ses cloches. + +Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et +quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où +poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès +voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir +feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme des +pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et +brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la +route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes des +basses-cours voisines qui y picorent. + +Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles +de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne est +élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la signification +en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept joue-t-il son rôle +dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau de l'illustre famille +des Toptan; sous ces dalles énormes, les descendants des Toptan déposent +les restes des générations qui disparaissent, et ce monument funéraire +n'est pas sans grandeur ni sans effet décoratif. + +Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants qui +entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges +défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de laine +blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la taille par +une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que recouvre +souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro brodé; beaucoup +vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau, +épaisse et solide. + +Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux tziganes, +qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les Albanais n'aiment +pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils +la main au collet des deux nomades et les expédient-ils hors de la +ville. + +Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de +beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle n'a +presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue est +livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines: +oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent, +s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont +les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs +charges de marchandises ou leurs voyageurs. + +Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se presse +le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes pastèques; le +long de la petite rivière, des étalages sont dressés sous de pauvres +toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossières étoffes +sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces +baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au +fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec +leurs parents à faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux +sous, ils vendent une pastèque qui remplit un plat et pour trois sous +des melons odoriférants et mûrs, qui poussent dans les fermes voisines. + +Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la +circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits +de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent leur +porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le +rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la +peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on +incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à vendre, +des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de laine blanche +et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le commerce s'en +ressent. + +En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de Tirana +sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles arrachées; +contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont +amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels ils s'assoient +à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les +chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures garées: c'est le +marché aux fruits; poires et raisins, melons et pastèques, figues et +olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallée de +Tirana. + +Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas +du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques vieux +Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à longues +manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large ceinture; un petit +boléro étroit laisse une large chaîne d'argent s'étaler sur la poitrine; +dans la ceinture quelques armes complètent le costume: un pistolet à la +crosse de cuivre, un poignard au manche incrusté d'argent. + +Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur +l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les rues de +Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la rivière; par +eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents mètres, on ne +voit que leur épais feuillage et une herbe verte et fraîche qui dénonce +l'eau courante. + + * * * * * + +Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad +Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi +Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa +proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie +et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan. +Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus +illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona, comme +celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme +celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa +puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté Tirana +et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie, dont les +chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha, +Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad Pacha. + +J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille, +Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais +d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous +allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux +portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse +et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste; là-bas, +sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il +vient de subir un accident, garde encore la jambe allongée et peut +difficilement faire quelques pas. + +Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue canne +mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de l'âge. +Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les yeux +perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même d'astuce; +mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas ce vernis +qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la +vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui +l'homme de guerre, énergique, déterminé, brutal, mais moins délié +peut-être que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs. + +Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et +Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la +flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à eux; +ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils avaient +fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service militaire, +l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de +l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de la langue +albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient entièrement +désintéressés du congrès et ignoraient presque ses résolutions; mais +ceux du centre et du sud jugeaient une riposte nécessaire et, contre le +gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et leur nationalité, ils +décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congrès +purement albanais où les revendications du pays seraient proclamées. Les +Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana étaient à la tête du +mouvement; Essad Pacha y était tout acquis. + +Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un moyen +qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut point la +colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana Hussein bey +Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et lui +prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée d'ailleurs +par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire +docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des paysans contre +leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents +des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marchés et +partout annonçaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour +la diviser entre le peuple, si le peuple était fidèle aux ordres de la +Sublime Porte. + +Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils avaient +fini par répandre dans certains villages un véritable esprit d'hostilité +contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs, +centre de réunion contre la politique turque, et que le pouvoir résolut +de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation; +il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la +conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et laissa des scènes de +désordre se produire; sous prétexte de calmer les esprits, il décida la +clôture de tous les clubs. + +Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence +héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie une +véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et l'influence +antagoniste des beys, c'est une question que les événements n'ont pas +laissé poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe +que c'est à Tirana que cette politique s'est surtout affirmée, on peut +facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad Pacha à l'égard de la +Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court. + +De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute +passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion +inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes +ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et voisines, +sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut, où doit être +le centre de réunion des éléments albanais du nord, du sud et de l'est; +c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiègne ou Paris +avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen était le +port sur la Manche. C'est là que les tendances diverses ont des points +de contact; Toscs du sud, Guègues du nord orthodoxes, musulmans, +catholiques, tous sont présents de Durazzo à El-Bassam sur les bords du +Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicté le choix; +c'est là que l'Albanie autonome devait établir sa capitale. Vallona et +Scutari sont aux extrémités du pays, sans contact, ni connaissance des +autres régions lointaines; à Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas +un catholique ne demeure; ici et là, des gouvernements de partis peuvent +s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de +durer, c'est dans la région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou +même Kroia qu'il doit fixer sa résidence. + +Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl Kemal +n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys +d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds +partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà +excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie +d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait +été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour +l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait +toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec +l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se +piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte et +très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot qui +termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision était +tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis». + +Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est +pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait +oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta. + +Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il +avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en +1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans +la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié; +il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un +enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de +la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali +bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore +dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de +la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre +généalogique où toute la descendance était exactement marquée. + +Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le +premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou +et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des +armes portant la barre, signe de la bâtardise. + +Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de +famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par +ses alliances et ses relations, par son influence sociale et +traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé; +des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les +débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce +point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus +d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en +Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la +couronne vacante. + +Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher +toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il +longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le +succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité +passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux +l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation +des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg +veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur +famille. + + * * * * * + +Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze +familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors +et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un +jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un +homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un +vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la +culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le +moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait +gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache +châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des +choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un +drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois +au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental +ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une +moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit +se mettre en route le soir même. + +Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la +situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville +il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très +cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs +terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan: +Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la +cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil +en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages +fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en +même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue +à travailler les terres beylicales. + +Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses +métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété, +travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne +reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud +de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait +par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys +sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et +d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et +beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal +est-il atténué dans une très forte mesure. + +Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres +résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié +de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers. + +A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers +agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en +valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée est +de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs représente un +pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur +doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage ou 20 paras pour +en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un espace dont la +circonférence peut être parcourue en trois heures de temps environ. Il y +cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite, du maïs dont la récolte +est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont +leurs pareilles que dans la Macédoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et +l'orge viennent aussi assez bien; il possède également de grandes forêts +et de beaux pâturages. Ces derniers sont loués à part à des paysans; le +bey en effet n'a pas de bétail, qui appartient aux métayers et aux +cultivateurs indépendants; les uns et les autres louent ces herbages à +Refik qui reçoit d'eux de ce chef 120 livres turques. + +Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000 +napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et cherche +à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me confesse-t-il, +il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'années pour ouvrir +les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler selon les anciens +systèmes. + +C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les +Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur appui +imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit +le procédé, il faillit réussir; les émissaires des Jeunes-Turcs +disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse +partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos pâturages, il a +volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à la raison, mais +pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous +parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient +en turc; apprenez le turc.» + +Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les +Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir, +laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que +l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de +l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui +s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne +connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est +voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer +contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit devenir +la langue d'enseignement dans les écoles albanaises. + +Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et 1910; à +cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs, +l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se +lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il, +trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une armée, par la +route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maître. +Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va devenir un des +centres d'action dans l'Albanie autonome. + + + + +CHAPITRE IV + +A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS + + + La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès + albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question + politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La + situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie + religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et + musulmans. + + +El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués +arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des +villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la +demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne +manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande +cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux +bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik +plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre +est le selamlik, où les hommes ont accès. + +Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont +disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement +du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une +douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et +engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique +d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il +accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et +reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois. + +L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de +cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est +introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces +rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse. +Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand +ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent, +abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol, +puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois +qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect +veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et +ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine. + +Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils +s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en +cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue. + +Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de +quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant +sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un +polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de +laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain +foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris +clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes, +agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle, +va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des +arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey, +s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me +dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité +dans sa demeure. + +Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir +avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière; +tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer +au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il +m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé +notre dîner. + +Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus +avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est +le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam +et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de +Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et +quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre +et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants; +puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des +foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite +présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et +chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les +Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais +jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une +suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau, +avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines +sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des +cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace +la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des +beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour +finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme +on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis. + +Quelle abondance,--et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à +une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et +des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son +couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il +n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait +servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le +repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas, +prend-il à même les plats tout ce qui lui convient? + +Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs +sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule, +coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour +être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais. + + * * * * * + +Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date: +c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais, +qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils sont +là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur ville, +venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre et +propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire +du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette +ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et représentant le club de +Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana, +délégué par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias, +délégué de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me présente une +carte où est inscrit: «George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B. +Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_»; voici +Alex, le délégué de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle +un peu français et est représentant d'une maison de machines +américaines; voici des hodja, des paysans, des commerçants, des beys; +mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tête du mouvement +et du congrès, qui le dominent et qui l'inspirent. + +C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais +existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils +ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution +jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans +l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces +nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane; +chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi +été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants et +fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps le +club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de +l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du pays, +le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les +Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à +Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait +être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant +le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un +millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes. +Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon sa +richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres; la +cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu +introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club comprend +toutes les classes de la population: beys, commerçants, paysans, et +représente toute l'activité du pays. + +Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles +albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore +inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans +des conversations particulières, des questions fort importantes furent +certainement agitées, comme celle des religions, des journaux et des +rapports avec le gouvernement turc. + +Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget, une +pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des écoles. +Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les clubs de +chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien des écoles +et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions +particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik bey versa 250 +livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en Suède, envoya une +grosse somme pour fonder un institut, des bibliothèques et cinquante +écoles; on espère de cette manière recueillir des fonds importants. + +La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à +l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut +unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans +une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam. + +Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas un +pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une population +n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de toute +instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le résultat voulu +de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de +toute voie de communication, de toute connaissance de l'extérieur, de +tout contact avec le dehors et qui par cette méthode pensait assurer +plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah. Les écoles étaient +suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en albanais proscrite. + +Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rénovateur +d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en conçoivent +l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à commencer par +l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc décidé +d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour former +des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction sera la +langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui seront +peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met le +Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra, organisé par +les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque +sera apprise comme langue secondaire seulement et en même temps que deux +langues occidentales. + +On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales +choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de +l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à +des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient +choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention +du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été adoptés. + +Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous +ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue est +la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a +des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le +premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue; +en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent +leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars +(mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pêche), porte (porte), +poule (poule), etc...»; et Derwisch bey concluait: «Nous ne pouvions pas +ne pas choisir le français; quant à l'anglais, ajoutait-il, nous avons +été plus hésitants, mais il nous a semblé que, pour le commerce, c'était +encore cette langue que nous devions préférer.» + +Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir 600 +élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons par an. +Son principal office, les premières années, sera de former les +instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires. +Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans +tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur +ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront instituteurs +et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour +Tirana. + +On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour +instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul +Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et +sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines? + +La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses, +sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en 1908, les journaux +albanais ont été presque uniquement publiés hors de l'Albanie et hors de +la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans l'Empire, et l'on peut +dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que +paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cessé leur +publication--_Rruféja_ (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum, +_Shqypëja é Shqypëuis_ (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, _Dielli_ (le +Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny en +Égypte, _Albania_ à Londres, _Skkopi_ (le Bâton) au Caire, enfin à Rome +_la Natione Albanese_, qui paraît en italien et qui, n'étant pas dirigé +par un Albanais, est suspect aux indigènes. Les dernières années, +quelques autres journaux ont commencé une propagande albanaise dans le +pays même: _Lirya_ (Liberté) dirigé par Midhat bey, à Salonique, et +_Dituria_ (Science), périodique publié aussi à Salonique, Korica, qui +paraît à Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le +seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i +Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par +semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître +un grand journal à Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union +Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet. + +La question politique proprement dite était présente à l'esprit de tous, +mais son acuité même empêchait toute discussion publique. Toutefois un +des principaux membres du congrès, qu'il me paraît inutile de nommer, me +traçait le tableau suivant des échanges de vues entre délégués: on +reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de l'influence; cette influence +s'étend surtout chez les Toscs, de Vallona à Bérat et même à El-Bassam; +mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a été +anti-turc et a travaillé jadis à l'indépendance de l'Albanie; d'autres +parce qu'il a des accointances étrangères qui leur paraissent suspectes, +d'autres parce qu'il s'est efforcé naguère d'attiser le fanatisme +musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami +de ces derniers; d'autres enfin par rivalité d'influence. + +Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et +désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de leur +peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays, +beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation +d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait +nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie +bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mêmes; +or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde +entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en toute chose, +nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer, ni un +kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien; en +retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans argent? et +nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnayé; +notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise à +fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par +politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire à l'intérêt +de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix ou vingt ans, +quand notre pays se sera développé économiquement, nous pourrons désirer +utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est +seulement une constitution avec sa triple garantie: liberté pour nos +écoles, nos clubs, notre langue; égalité dans l'attribution des dépenses +du budget avec les autres vilayets turcs; fraternité, c'est-à-dire +traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privés de +tout depuis des siècles. Nos libertés politiques, la protection de notre +nationalité, notre régénération économique: c'est tout ce qu'il faut +pour l'instant à la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une +grande personne, elle mourra de consomption; l'indépendance pourrait +être la mort de l'Albanie.» + +Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les +difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la réalité +en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers la religion +musulmane à une tolérance sincère envers la religion catholique et la +religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner d'un croissant le +drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je +photographiais les principaux personnages devant le drapeau déployé; je +l'ai vu entourer les hodza d'une considération particulière; j'ai senti +tout le respect que les beys portaient à l'ordre musulman albanais des +Becktachi; mais s'ils sont disposés à faire de la religion musulmane une +sorte de religion d'État, ils veulent, et sincèrement semble-t-il, +assurer la liberté pleine et effective aux Albanais catholiques et +orthodoxes, à leurs prêtres, à leurs institutions; je les ai entendus +déplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon +accueil et porter respect aux orthodoxes présents et aux catholiques. +L'un d'eux me disait dans un jargon moitié français, moitié turc: «lui +catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais». + +Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Épire, +les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par être +suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être tendues, +d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat on peut +observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais +musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le cultivateur. + +La situation des catholiques était et sera bien différente. Les Balkans +jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes orthodoxes +appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare, monténégrine et +roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront concentrés à +Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura +presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes, soit +catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du nord et +du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange; quels vont +être leurs rapports? + +Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés de +Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre +sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont _extra provincias +ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus +anciennes dans les annales de l'église catholique; Scutari remonte à +l'année 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe +siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub était déjà +métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé en l'an 58 de notre ère; +ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hiérarchie +catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique +l'existence de trois archevêchés, d'un abbé ayant rang d'archevêque et +de trois évêques pour une population qui, d'après les évaluations les +plus optimistes, ne dépasse pas 200 000 âmes. + +Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à Alessio +avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr Georges +Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et métropolitain +de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antérieurement +évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de son diocèse, à 30 +000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20 000 ceux de Sappa, +au total à 87 000; tous sont groupés dans un territoire assez peu +étendu entre la frontière monténégrine et la mer. Il faut y joindre les +Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la côte, d'une +part, et le pays de Liouma; presque tous dépendent de l'abbaye de +Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bénédictine, qui au +cours des siècles fut confiée au clergé séculier et soumise à l'évêque +d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré d'Orosch, fort de la protection +de l'Autriche et faisant valoir l'intérêt de grouper les Mirdites en un +diocèse séparé, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le +décret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocèse d'Alessio +juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous +l'autorité de l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et +en 1894 cinq à Alessio vinrent grossir la population catholique de +l'abbaye, qui est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont +d'ailleurs singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement +communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire +général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même +indique les différences d'estimation entre les _Missiones catholicæ_ +éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr +Battandier; d'après les renseignements recueillis sur place, j'ai +l'impression que ces divers chiffres sont plutôt exagérés. + +Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste +autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est +lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans +cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et pour +ainsi dire aucun fidèle. + +Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre des +catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo jusqu'à +Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'à +Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec, +convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé, Papas +Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont +aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y +sont constitués en groupes de plus en plus compacts. + +Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut se +résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers +l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus +musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange d'orthodoxes; au +centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de la Vopussa, la +disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent pas 15 000 +entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilués +dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes +prennent peu à peu la majorité, les catholiques disparaissent +complètement, mais les musulmans restent assez nombreux et, à la +différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord, +dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands +propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs +orthodoxes. + +De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un rôle +prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région +qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite, +un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet +élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à +obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très +jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour voisins +les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les +musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée fortement par le +mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de la Mirditie, +rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de maître par l'abbé +Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à l'Autriche et reçoit les +subsides réguliers du _Ballplatz_; l'archevêché de Scutari est à peu +près dans le même cas, et c'est l'empereur François-Joseph, par exemple, +qui donna les fonds nécessaires à la construction du séminaire +pontifical albanais[1]. + +Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront +d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques +rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas +en un jour que sera éteinte une animosité créée par des traditions, +attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'intérêts +politiques qui comptent bien en tirer parti[2]. + + +NOTES DE BAS DE PAGE: + +[1] L'oeuvre française de la Propagation de la foi, qui a son siège + à Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs à + l'archevêché de Scutari, de 2 000 à 4 000 francs à Durazzo, de 5 + 500 à 7 000 francs à Uskub; elle a donné autrefois des sommes + assez importantes aux autres diocèses, mais aujourd'hui elle ne + donne qu'accidentellement à Alessio et elle n'alloue aucun + subside à Pulati, Sappa et Orosch. + +[2] Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine + dépendaient de l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje, + dont la résidence était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr + Lazare Mildia qui occupe ce siège, dont dépendent environ 17 000 + catholiques, d'après cet archevêque. + + Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va + se trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire + résidera un archevêque albanais catholique, avec un clergé + albanais et des fidèles albanais dans la mesure où ils + demeureront dans le pays; cet archevêque dépendra directement de + Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un évêché + à Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur + apostolique, les catholiques du rite latin ne dépassant pas + d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien royaume de + Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de Scutari; + il n'est pas douteux que cette situation demande des + modifications compatibles avec le nouvel état de choses + politique et le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de + l'été 1913 que le gouvernement serbe désirait demander à Rome + l'érection d'un archevêché serbe dépendant directement de Rome, + et les dépêches ajoutaient par erreur que c'était dans le + dessein de se libérer du contrôle autrichien de l'archevêché de + Sarajévo; le contrôle existant actuellement peut être subordonné + à des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siège de + Belgrade, celui du métropolite de Scutari. + + + + +CHAPITRE V + +A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM + + + La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le + cimetière || L'ordre des Becktachi || Son action politique et + nationale || Sur la terrasse de la tékié || Les souvenirs et + l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le + sentiment commun. + + +A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional de +la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses +constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et +d'ombre toutes les pentes voisines. + +Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une vient +toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres; l'autre +contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme verdoyant sur +le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un éperon entre la +ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source à la sortie des +montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin +d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom. + +Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et le +goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au +croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie; de +sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il voit +encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastère; +à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs +de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam. + +Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la +modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau +rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier +devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier: +«Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est +charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau +vénéré de nos saints qui y reposent.» + +Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et ensemble +nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une pelouse unie; +comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage sur le ciel +adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes +fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressées comme +une armée, droites et piquées en terre comme de minuscules mausolées; +dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des +ânes broutent sans hâte dans la paix du soir. Kiamil me dit: «Voyez, +c'est notre cimetière; nous le traversons pour aller à la tékié; +regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'être taillée; +autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé; c'est qu'on passe +peu du côté où elle est plantée; un ami est là depuis peu; je l'ai perdu +l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe; mais bientôt ce sera +difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les +nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout où il reste un espace +à combler.» + +A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont +taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes, +celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont soigneusement +découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au hasard de la main; +quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres penchent déjà et entre +elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paître +dans ce champ des morts. + + * * * * * + +Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est le +monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me +présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions +sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est qu'une maison de +l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à Koniah, en +Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent à +Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable ordre +musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que des +Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek, Diakovo +et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec des terres +considérables, dans le Sud, chez les Toscs. + +Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des beys +albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle des +terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce titre +un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des Becktachi. + +Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre; à +vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale albanaise. +Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à Constantinople, les +ministres qui entouraient le sultan étaient des Becktachi: au milieu du +XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais +sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur auprès du +Padischah. Leur caractère de religieux musulmans les défendit contre les +Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporté qu'avec contrainte le +nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont +invulnérables, car la population musulmane entière, du riche bey au plus +pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une vénération sans +réserve; dans chaque tékié des tombeaux de saints sont un lieu de +pèlerinage quotidien; chaque fidèle y vient déposer son offrande forte +ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des +pieux mahométans. + +Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de +l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les +musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à +côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles, +participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un +élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de +sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent +une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est +devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer +des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des +espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le +monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments +populaires. + +De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope, ne +se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à la +défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi est +derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et jure +de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les prières +et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est +de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un grand saint +de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une construction de +pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres au-dessus des +autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de +l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'étroites +fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine éclairé; à même le +sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied +on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du tombeau supporte un +piquet de bois, planté obliquement, autour duquel est enroulé un voile +de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la chaux, sont nus. Pas une +inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort. + +En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines viennent +méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas besoin, +puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser plus loin +l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état d'âme des +derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait de nos +ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes +chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité, +conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître +et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de +lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre ses +vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut réprimer; le +saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de triompher de +ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute perfection; sa +vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une préparation à la mort, où +commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus +sont révérées après la mort comme pendant la vie par la piété musulmane. +Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui +commandent de se conformer à la nature et, s'il est fidèle à leurs +préceptes, sa récompense sera dans leur paradis toutes les jouissances +terrestres portées au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout +ce qui y participe; dans tout ce qui émane d'elle, il voit une flamme +divine et il croit à sa beauté et à sa bonté première; s'il s'écarte de +la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature, +et s'il médite, c'est sur la vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure. +L'existence du sage est donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il +aspire à continuer après la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la +paix et l'harmonie, sans excès ni lutte, pour jouir des voluptés +supérieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent +dans la vie des moines musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit +est en repos. La tombe sacrée ne projette pas son ombre sur les +existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent +connaître que la beauté du site où les a placés le goût du fondateur de +la tékié. Aussi le premier d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les +arbres proches devant la vallée où l'ombre grandit. Une table est +préparée; du raisin trempe dans l'eau fraîche et de minuscules tasses +sont pleines d'un café odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le +voile du soir s'étend sur le fond de la vallée, que domine la tékié, +lorsqu'un de mes compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des +jours passés, entonne un air fier et mélancolique, que les autres +reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg. + + * * * * * + +Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car +Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière, +qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante en +lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix contre +le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote, surnommé +Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des +Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en 1443, il +quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les Hongrois; +par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père gouvernait, +Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les +autres chefs de clans le reconnaissent comme général et prince de la +confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle durant, il les +mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiégée +deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mène si bien la +campagne que les armées turques sont affamées, coupées de leurs +communications; leurs détachements sont surpris; elles doivent lever +leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou 1468, après vingt-cinq +années de lutte interrompue par une seule trêve, l'Albanie est libre et +les clans fédérés. Mais lui mort, comme les généraux d'Alexandre se +partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne +surent maintenir la confédération albanaise et, comme une grande houle, +la conquête musulmane submergea le pays, convertit par la force la +majorité des habitants et ferma à l'Occident ce territoire, jadis tête +de pont de la chrétienté au delà de l'Adriatique. + +Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de +l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du héros +chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique, +celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en sa mémoire +l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les siècles qui +ont passé ont entouré son histoire d'une légende si populaire que, si +l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus +fort ciment. Du passé si reculé de leur race antique, l'épopée de +Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme populaire; c'est son étendard +que l'Albanie autonome est allée retrouver dans sa capitale de Kroia: le +drapeau écarlate portant l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a +écarté la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais +chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitée; +et quand celle-ci exprime tout son désir latent de liberté et veut +incarner sa foi en elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et +digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors +l'inconscient besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments +qui animent l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte: + + O race de guerriers + Enfants de Scanderbeg, + Arrachez, ô Albanais, + La liberté de la Patrie. + + Assez d'esclavage, + O pauvre Albanie, + O frères, prenez le fusil; + Mort ou Liberté! + + Aujourd'hui arborons notre drapeau, + Allons à la montagne; + Sur les pierres et les rocs + Nous gagnerons notre liberté. + + La vie pour nous n'est que mensonge, + Comme mensonge est notre esclavage. + Comment pouvez-vous laisser l'Albanie + Sans liberté? + +Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que +possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde +sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche: +Mort ou Liberté! + +L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur cette +note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et le +calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la +tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias et +les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du +soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure +du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam avant la +nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais, +selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose, d'après la +coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre dans un tronc +aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois même du +cercueil. + +Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au +«Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur +souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux +d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures passées à la +tékié des Becktachi. + + + + +CHAPITRE VI + +D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA + + + Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le + Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De + Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie: + beys et tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs + rapports avec le pouvoir. + + +Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ +dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et +celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre à +peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolées. +Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer +dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi +ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; à deux +heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux +sont sellés et l'escorte attend. La nuit est fraîche et claire. La route +est facile, elle suit le fond de la vallée, qui monte lentement et sert +journellement à atteindre les terres qui des deux côtés de la rive sont +partout cultivées; l'aurore ne tarde pas à éclairer les sommets; les +contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu +la lumière descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la +vallée, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au +pont sur le Scoumbi, il est plein jour. + +En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allongé +qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de montagne; +nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes apparaissent en +larges traînées; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux +cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de +l'eau dont les méandres se détachent sur le feuillage sombre des fonds; +le long de son cours on aperçoit un campement, des tentes et des +ouvriers qui travaillent à la construction d'une route; on m'apprend que +ce sont des soldats révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on +a infligé comme punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge +entre El-Bassam et Kouks. + +A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un +méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après une +dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle saison et +offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de maïs +au voyageur. Après une courte halte, nous continuons notre route en +longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du fleuve; le sentier +n'est pas dangereux, mais très mauvais par endroits, et les méchantes +montures que j'ai louées à El-Bassam heurtent à chaque pas; bientôt la +pluie, menaçante depuis quelques heures, se met à tomber; aussi est-ce +avec un plaisir extrême que nous parvenons vers une heure et demie au +village de Kouks, où nous prendrons un peu de repos. + +C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses +maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien entretenues +et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situé +cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche environ; mais +elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux qu'elle est +impraticable et que chacun descend du village au fleuve à travers champs +au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative +ottomane! + +Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardée; +à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en cet +endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième pile; tout +le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs +encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite et nous +devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas +que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est +complètement coupée. + +C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous +quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont +venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman +et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive +avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie. +Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près de l'eau sous des +hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien +venir sur la route d'Okrida. La position devient délicate; que faire +dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop +longtemps, quand arriverons-nous? Après maints pourparlers, le mudir me +fournit un âne, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un +homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon +drogman et moi ferons la route à pied, jusqu'à ce que nous rencontrions +les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il +est déjà cinq heures quand nous partons. + + * * * * * + +Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses +affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé dans une +gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque côté, sur +les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et +ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la +vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit noire, on n'entend +que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui déferle +dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la forêt +comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous +les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le chemin de la crosse des +fusils: la ligne qui sépare la route du gouffre où roulent les eaux avec +fracas est presque invisible; tout à coup un premier éclair jaillit et +nous laisse aveuglés, toute la gorge tremble des échos du tonnerre; la +pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante +un air du pays qui fait marquer le pas. + +A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt, sur +l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut +m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux +supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et +se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre présence; +un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri d'appel, +lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le répète; le +souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la +montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps qu'il +fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications, +nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier, +moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en étouffant nos pas +et en rasant la montagne; comme les éclairs illuminent par instants la +vallée, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons +dépassé la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes déjà +hors de portée; le camp disparaît au tournant de la gorge, et déjà nous +nous félicitons d'avoir passé sans encombre, quand à un nouveau détour +de la vallée étincelle un immense brasier, où paraît rôtir quelque bête; +sa flamme rougit une douzaine de figures hâves et des corps paraissent +étendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la +route; mais les appels antérieurs ont donné l'éveil et le même cri +prolongé et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La +pluie s'arrête et nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais +les éclairs ont cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans +dire mot nous suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de +la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et +angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre +ton, bref et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de +la forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était +sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons +et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et épient les +sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette +eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère. Nous marchons +un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaître +notre route, à pas étouffés toujours, car nous gardons dans les yeux les +reflets des visions ardentes. + +Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons qui +apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout paraît +mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vêtements +nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme avec nos +bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et, +dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée s'ouvre et +présente un large fond plat où la rivière serpente; nous continuons une +heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le +souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons; +on ne peut que tâter le sol; nous essayons de faire de la lumière, mais +le vent fait rage et nous en empêche; nous tentons d'explorer les +environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fossé rempli +d'eau, d'où nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti: +la route est impossible à retrouver. Et voici que l'orage redouble, une +trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les éclairs aidant, +retournons-nous sur nos pas, résolus à nous faire ouvrir une des maisons +du village. + +Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la +première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il +n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne +peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le +souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet, un +rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique +qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenêtre +tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix d'homme +se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous +sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, après +maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas d'hommes se +font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage avant d'ouvrir, +nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on allume des lumières; à +la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du bas s'ouvre devant un homme +armé; on entre dans les écuries qui tiennent le rez-de-chaussée; en haut +de l'escalier qui monte au premier et unique étage, d'autres hommes se +tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans +la chaumière, la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés. + + * * * * * + +Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs sur la +carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit s'appeler +Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés sépare la pièce +des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la première, où +cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos vêtements +dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitôt l'un +d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le café; le chef passe +au haremlik et revient bientôt avec des chemises et des pantalons de +flanelle blanche pour nous permettre de faire sécher nos vêtements; on +entasse des tapis au coin de la cheminée et nos hôtes nous +confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui avec le café +finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons ainsi la fatigue +de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent au sommeil; à côté +de moi, un vieux paysan commence une interminable prière qu'il +bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre +à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et s'endort. + +Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction +quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le +rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide porte +cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier étage que +par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui +permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres comme +des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier étage; +la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un simple trou +aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils et des armes, +dans les angles des ustensiles de ménage complètent l'aspect de cette +forteresse villageoise. + +Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis +à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent; les bandes +parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général les demeures +des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui demande s'il est +content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait se plaindre de la +vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa +nourriture et celle des siens et on l'a toujours laissé ramasser en paix +ses récoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le +considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme d'autres paysans avec +lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de ne plus laisser pâturer +dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des événements du dehors; +toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe ici et les nouvelles +avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents a travaillé quelque +temps à Constantinople et voici qu'une école vient d'être ouverte au +village avec un instituteur albanais volontaire. + +Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements et +dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une cigarette et +buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à terre on place une +veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui +crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur les tapis et l'on +n'entend bientôt plus dans la chaumière que le souffle régulier des +dormeurs. + +Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous +sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des autres +bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi; le temps +est moins menaçant et nous décidons de partir de suite; Kérine Karique +me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre de beaux raisins +qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son +hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la vallée à travers +des terres bien cultivées et un pays qui respire l'abondance; quand nous +allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique +et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Égée et du lac +d'Okrida, la petite plaine où est bâti le village de Prienze apparaît +comme un damier où les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux +tonalités différentes. + +Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille mètres +et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre côté +dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil déchire les nues +opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la ville d'Okrida située +juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites +baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des +forêts épaisses bornent la vue; c'est là, paraît-il, à l'extrémité +méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre, celui de Saint-Naoum, +accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien +n'apparaît. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci +et le cadre montagneux est reporté assez loin; c'est là que Struga est +bâti sur le lac, à la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un +passage à travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la +vallée de Dibra et se jeter dans le Drin blanc à Kukus, où j'ai été +l'hôte du village pendant la première partie de mon voyage. + + * * * * * + +Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement par +des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une frontière +naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a +passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa largeur +l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de l'Albanie du +Nord que j'ai décrite naguère dans _l'Albanie inconnue_. + +Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire et +héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de +tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys +sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des métayers, +commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un intendant +quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers demi-libres, +demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des Albanais, comme +ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits propriétaires; +c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est très loin de +comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus grande partie; une +petite propriété paysanne très solidement constituée existe dans tout le +pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au +nord et de la mer à l'intérieur; la montagne en favorise l'essor et la +différence de religion dans le sud en arrête l'extension. En Épire, la +domination musulmane a eu le même résultat social qu'en Vieille-Serbie: +le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est +le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire, +et le peuple orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance +vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se +limite et la petite propriété musulmane s'accroît. + +Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits +propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne différaient +des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrès de la +culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dans +l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent +volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du +café, de l'eau fraîche,--respectueux qu'ils sont tous des prescriptions +antialcooliques de la loi musulmane,--des plats d'oeufs pimentés, du +pilaff, du pain fait avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs +terres, du raisin et plus rarement des poires et des pêches; café, maïs +et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base +de leur alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire +l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de +tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme +animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes occasions, +aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte le paysan vit +de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le respect de ce +qu'il considère comme ses droits. + +Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins +étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès +facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à +l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination +turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement +nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour être +souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents, serviteurs +obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du +pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine circonspection et, dans +les cas délicats, la Sublime Porte usait du procédé d'exciter les uns +contre les autres les éléments de la population pour ne pas permettre +une action concertée contre son autorité; les monopoles, comme celui du +tabac, étaient presque inobservés partout; chaque paysan conservait ses +armes dans sa demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans +la montagne, les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le +paiement de la dîme et l'acceptation du service militaire. + +Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité +gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité: +constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces mots +n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais très +pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte; tolérant +pour une religion différente, il lui serait insupportable d'être soumis +à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du paysan turc et son +fanatisme; son sang albanais le lui défend; beaucoup d'entre eux ont +l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siècles n'a eu +aucun aliment et a besoin d'être cultivée. + +D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît pas +malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il ne se +plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose +l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les montagnes +de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la mer Égée à la +Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées, tondues par la +dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai paysage de +désolation et un désastre économique. Or l'Albanie constitue en Europe +la dernière réserve de forêts de l'ancienne Turquie, et cette réserve +est déjà fortement entamée. A la veille des guerres balkaniques, le +régime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut défendre aux +bestiaux l'accès de ces forêts; c'est cette mesure qui causait une +grande appréhension aux paysans. Ils me disaient: «Nos terres sont en +petite étendue dans nos vallées, nous n'y avons pas assez de pâturages: +si on nous interdit de laisser nos bêtes paître dans les bois de nos +montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'à les vendre». Exemple de +répercussion des meilleures mesures! + +En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de +stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement ou +qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa nationalité, +un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est +d'autres éléments que surgiront les difficultés. + + + + +CHAPITRE VII + +LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR + + + Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines || + Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à + Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les + Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir || + La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité + avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France. + + +Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe +avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans +ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et +étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées +helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie +européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en +attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que +trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat +paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient +aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été +renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la +victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune +défaite? + +Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou +lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir +et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au +détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes +ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais +visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer +la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de +pousser leur colonisation jusqu'à Salonique. + + * * * * * + +De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare +résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que +dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée +par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par +des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il +s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un +citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se +propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les +premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne +albanaise. + +Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout +élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de +Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam +contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et +traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers; +séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le +long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se +précipitent vers le nord. + +Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des +maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre, +où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le +régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante +construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la +ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont +remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi +si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes +d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous +chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au +milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de +bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les +fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui +tombe avec rage. + +La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle +accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à +l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même +huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays; +seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et +délicieux. + +Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord +avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les +deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la +campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les +Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que +les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum) +appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus +important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions +disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses +nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et +de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la +nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges. + +Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées, +ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir +sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri +et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement +vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une +suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en +partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa +porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit; +il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation +plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac +un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit +sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur, +commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de +la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions +plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne; +plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme +les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud +du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux +du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales +balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis +entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé +Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le +premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route +de Resna. + +De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est +demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de +cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux; +quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan +des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste +empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule +défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la +ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais +souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle +se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux +du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs +composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au +milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une, +les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses +arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la +lumière du matin le tableau n'est pas sans charme. + +A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan +bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de +maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas, +pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona +et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient +partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne +ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est +bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique: +c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne). + +Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long +de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la +moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes +surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses, +des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher +et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village, +dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des +femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont +les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie +dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une +d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage +traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa +quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A +quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge; +j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources +sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se +baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs. + +Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la +route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord, +puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt +atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et +encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier +l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare +la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine +et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg +analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de +Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs +parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans +cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je +rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le +lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour +lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir +ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les +rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent +l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des +melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à +bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou +sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre, +se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé +à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs +coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt +et un déjeuner à Resna. + +Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un +trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de +voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit +pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par +le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous +se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en +vue de Monastir. + + * * * * * + +Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses +maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée; +au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de +kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières +et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus +habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents +qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se +succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale +et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui +abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants. + +Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus +hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas +vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est; +les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent +leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin, +la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il +s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse. + +Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues +bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se +traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque +commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle +est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée +étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les +boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des +intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en +pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux +ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins +grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la +rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé +ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques +autres. + +Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très +intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend +vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des +races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités +qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive. + +Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour +y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de +Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se +trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une +voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits +agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit +en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le +pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre; +le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers +Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par +là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins +bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage +intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires +va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu +de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des +relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront +en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible; +mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet +travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite +turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui +empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de +penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et +travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les +richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de +céréales et de fruits que Monastir va devenir. + +D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de +passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne +longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes +à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par +laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la +communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la +ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre +commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour +où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo, +faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au +centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne +transversale. + +De même que cette situation géographique explique la valeur économique +de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la +peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un +mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois, +un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers +éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et +surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme» +d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut +attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau; +mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps +m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition +suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième +bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec +propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif, +le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans +un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact +de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en +lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et +qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort. + +Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et +les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle +rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et +Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du +vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey. + +Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et +j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers, +qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement +et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de +savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle +quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce +sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la +placidité turque. + + * * * * * + +Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte +environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante de +tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et de +Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme +celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle est +par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim», comme +on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les +«Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle, au +moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le +sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs allemands, +venus de Russie et de l'Europe centrale. + +Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent à +Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la +population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place, comme +je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent +aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord +par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la colonie +est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais un groupe +allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des chefs actifs, +tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De +Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le nombre des juifs +est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu près également en +espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, où l'on +sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est accumulée dans +toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste entièrement dans +la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une +communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch, Pirot, Kragujevats +peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le sionisme est très en +faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à cet égard le Dr Alkalai; +mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-à-dire pour leurs +coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes qui estiment fort +hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontière passe au nord de +la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la Dalmatie, de là elle traverse +le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la +Méditerranée entière, dans la zone espagnole. + +Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone des +«Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre. De +leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de +Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub +et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est +grecque. + +A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est infime et +sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux journaux, le +Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et _l'Aurore_, dirigée +par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passé à +l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de toute manière par les +sionistes de l'Europe centrale et les organisations israélites +d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur tentative est restée +jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux +villes se défient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaïsme +allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie séphardim me dit: +«Vous ne savez pas assez en France la différence qui existe entre nous +et les Achkenazims: nous avons une langue différente, le +judéo-espagnol[3] et, comme langue seconde, le français, alors qu'eux +parient le judéo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hébreu +n'est pas la même que la leur: ainsi nous prononçons _Kascher_ et eux +_Koscher_; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-être +des préceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout; +nous, au contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit +et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au +nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons +pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons +même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants. +D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie, +alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des +conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les seuls +qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs; voyez ici, à +Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les fonctionnaires des +administrations publiques ottomanes; la grande majorité est turque, +quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares sont ceux d'autres +nationalités; nous avons toujours apporté notre concours à la Porte, +qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays +où nous habitons; nous faisions apprendre le turc à nos enfants, nous +sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu la langue de la famille, +de travailler à nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme +juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait +protection et défense à la nation juive dans l'Empire ottoman, le «haham +bachi» ou grand rabbin la représentait auprès de la Sublime Porte; cette +situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi +étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la +patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le +plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.» + +Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou «maamins»[4] +ont eu et ont encore une influence marquée dans le Comité Union et +Progrès; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi, +etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus célèbre, Dr Nazim, Osman +Talaat, Kiazim, Karakasch, etc. + +Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté d'eux, +existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent n'émigre pas: +on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de +Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays soit inhospitaliers, +soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin, Cologne, d'où les plus +remarquables passent à Paris ou à Londres; mais le grand courant qui +entraîne la masse la déverse en Amérique au nord et au sud, aux +États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine. Jusqu'aux guerres de +1912-13, au contraire, aucune émigration n'entraînait les juifs +espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est +quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Égypte; cependant la +plupart d'entre eux sont de très petites gens; s'il en est qui +remplissent des emplois publics ou exercent les professions de +banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable travaille +manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine, etc.; il +suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de +Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués sous le +terme de commerçants. + +D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre compte de +la pauvreté de cette population juive: la communauté s'impose elle-même +et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital; voici les résultats +qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites inscrits à la communauté, +20 000 environ sont dans la misère et la communauté doit les secourir; +20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour être taxés: +la commission chargée de l'impôt le calcule, en effet, soit à raison de +1/8 p. 100 du capital présumé, soit, pour ceux exerçant une profession +n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, à +raison d'un capital supposé, correspondant au revenu gagné capitalisé à +12 p. 100. Lorsque l'impôt ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres, +il n'est pas dû. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800 +redevables de 25 à 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200 +environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85 +livres turques. Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des +appréciations sévères, car elle est nommée par le Conseil communal +qu'élisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la +communauté. + +Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence de ces +communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à Salonique, +comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une +mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs espagnols, +par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de +la langue française et de la culture latine; ils sont sans doute encore +fort ignorants, mais leur instruction se développe vite; les écoles de +toute nature et de toute origine sont, à Salonique, remplies par leurs +fils; or, aussitôt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de +Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judéo-espagnol qu'il +apprend au foyer, ou de l'hébreu qu'on enseigne à l'école rabbinique, +c'est le français qu'il veut connaître; cette connaissance, en effet, +répond à la culture latine de l'élite qu'il imite, et d'autre part, la +langue qu'on lui demandera de savoir à l'administration des postes ou de +la régie, au konak, au chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique, +au port, partout en un mot, c'est le français. + +Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette +situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre compte +dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si +l'on veut caractériser les tendances générales de la population juive +d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les juifs allemands et +les sionistes, dont les centres s'étendent de la Roumanie à la Pologne +et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture +allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de conséquence, +des intérêts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la +culture et de la civilisation latines et, à l'heure présente, des +disciples de la langue française. C'étaient ces derniers qui par +Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux +d'Albanie; le cours des événements changera peut-être le sens de ce +courant; ce ne serait pas le seul cas où l'influence des puissances de +l'Europe centrale remplacerait l'influence française dans les parties +détachées de l'ancienne Turquie. + + +NOTES DE BAS DE PAGE: + +[3] C'est le judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des + trois premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle: + Ribbi Chelomon Israch. + +[4] Les Donmehs sont des judéo-espagnols presque tous de Salonique, + Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se + convertit à l'islamisme à la fin du XVIIe siècle; ils forment, + paraît-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille âmes, dont + les adeptes ne se marieraient qu'entre eux. + + + + +CHAPITRE VIII + +LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB + + + De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De + Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne + Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem + || La grande tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La + plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de + Tatalidza || Uskub et son histoire récente || La tragédie + balkanique et les Albanais. + + +De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est, +continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la +Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente, +quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la +vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées +et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et +Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade. +L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre le +grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et +Serbes se disputent le sol. + +Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en +voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important, +Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du +matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée +et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le +nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de +soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux officiers +à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés, marchant +d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il +présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des officiers qui les +tiennent en main. + +Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et +plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont +bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas +atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte +autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on +moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les +gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes +bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au +travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner par un cheval +qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur +de blé et presque partout la terre est cultivée, mais seulement près de +la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres +broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont rares. + +L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des +terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne +peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs +bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze +heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent, +disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs dans +cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a pas ou +il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces +paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont +généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de +bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles +de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes, ils +préfèrent y renoncer. + +Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines, nous +redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez large +vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant le lever +du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons +illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de mon +escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant le +presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky, l'archimandrite +et les principaux Bulgares m'attendent et me reçoivent. Une chambre fort +convenable est préparée au presbytère et, avec les notables de +l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays. + +Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont +turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement +étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont +des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et connaissent +cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en famille. Les +Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation: +alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à Krchevo deux écoles +primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le +bourg est en effet le siège d'une métropolie exarque, depuis que +l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence, et il est visible que +c'est l'évêché qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas +exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe bulgare, dépendant de +l'exarque de Constantinople, était et demeurera une milice, dont il faut +chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce clergé forme une hiérarchie +fortement constituée dont les degrés sont les suivants: le chef suprême +est l'exarque, qui nomme tous les évêques et de qui ceux-ci dépendent +directement; il n'y a pas d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous +ont le titre de métropolite, et si on les divise en deux classes, cette +division n'a d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première +classe sont ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à +Uskub, Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se +trouvent à Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant +sa résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à +l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des +Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté +serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution et +les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et délicates +questions qui puissent se poser. + +Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des +remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le +titre d'_episcopus_; les autres sont aidés par des économes, comme +l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par les +archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur dépendance +sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et les prêtres +ayant le titre de _seculari_. Tout ce clergé est formé soit au séminaire +principal de Chichly à Péra, soit au séminaire d'Uskub, soit au +séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui de Constantinople. + +Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le +rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les idées +qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à +poursuivre une action politique. + +Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de Turcs, +comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée de +Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout +observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se +disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à la +Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste +bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée +d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section +bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait nettement +au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous, socialistes et +syndicats à tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposés à +la séparation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers +bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres +importants et nous travaillons à les entraîner dans la voie des luttes +sociales et à réaliser sur ce terrain la fédération des divers +groupements ouvriers nationaux.» Sandanski et le député démocrate de +Salonique, M. Vlakoff, chefs du «parti du peuple», continuateurs de +l'organisation intérieure bulgare de Delscheff, après l'insurrection de +1903, avaient comme mot d'ordre: la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus +par les Turcs, appuyés par les socialistes, les démocrates prenaient, à +la veille des guerres, un développement assez rapide; redoutés et haïs +par les Bulgares de l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le +consul général de Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux +Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de +la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer. + +En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et +l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement à +la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque +sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction du +général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe +révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient des +organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la Bulgarie; +des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club de +Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia. + +Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est +de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces +partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches +albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers; mais +ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à +s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et +démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet +de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette +région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le +vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils étaient +presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation intérieure. +C'est que dans cette région domine un des deux éléments sociaux qui +forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du +rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la +bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes, +étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont +pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs amis, +parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en Bulgarie, +et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette +région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se groupent autour +d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa +propagande bulgare. + +Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant +plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique sur lequel +ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes, +dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à la suite +d'une intense propagande du royaume. + +Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible que +tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et de ses +représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la +Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doléances contre +tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien résolus à tout +faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement à la +grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur +rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et quelle stupeur! Du +dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des fautes des +gouvernements et des exigences des grandes puissances. + + * * * * * + +Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installé de +village, la situation change complètement à partir de Krchevo; la raison +en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est située à la hauteur de +Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je vais suivre, est à peu +près parallèle à la vallée de Dibra, où coule le Drin noir; de l'une à +l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de 35 à 45 kilomètres; Dibra +n'est séparé d'où je suis que par une chaîne de 1 200 mètres d'altitude +au maximum, un peu plus au nord, qui s'épanouit, s'élargit et s'élève; +deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa +source à quelques kilomètres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et +l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar, +dont les eaux s'écoulent de chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi +ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages +rendent l'infiltration facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée +et de ses montagnes a déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout +le long de la route que je suis. + +Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la vallée +du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est +rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés +lentement. + +De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit heures de +cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de Krchevo, au +pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une peine infinie +des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim +Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons en effet des lieux +qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova dresse à 1 400 mètres +environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, éloigné +de tout grand centre, séparé par une longue suite de chaînes des plaines +de Macédoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallée de +Vardar à une douzaine de kilomètres au nord; aussi, au beau temps des +grandes insurrections macédoniennes, était-ce ici le quartier général +des révolutionnaires bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir +les pourchasser qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées. + +Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la montagne; +c'est un désert de roche où je range mon escorte; les silhouettes se +découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large et profond pli +de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallée de Dibra, +coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau et mes souvarys, par +habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant, +d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le fusil sur la +crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille plis, où les +broussailles assez épaisses par endroits et une herbe courte donnent aux +bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux choisi en vérité que +ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires, et il n'est pas +étonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rôle. + +Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été repoussés +pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La montagne Bukova +est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un +seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour +de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je croise quelques +hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallée de +Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais pittoresque; une petite +rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar bondit de roche en roche, +forme des cascades, entretient une Agréable fraîcheur sous les beaux +Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons +sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y +offrent l'hospitalité; le chemin devient route, suit la rivière; les +terres cultivées donnent un maïs superbe et du blé en abondance, qui +n'est pas encore partout fauché; sur la route, ce sont encore des +Albanais que nous croisons. + +L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la suit à +pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de trouver +une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement voilée; mais +la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus loin un terrain +où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie épaisse résiste à +tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval et la femme face au +fossé de la route et, tout en tenant la bête par la tête, à se placer +entre elle et nous; nous passons sans paraître les voir, selon le mot +d'ordre; à quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en +doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat à l'honneur +féminin. + +Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent le +Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans la +plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques +années un centre important presque entièrement albanais; les neuf +dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques +Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large pont de +bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses ombrages et des +arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgré +l'aspect assez misérable des masures, la bourgade a-t-elle un caractère +assez plaisant; à la tombée du jour, nous croisons plusieurs Albanaises +sévèrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur +ceignent la tête et la figure et tombent jusqu'aux genoux. + +Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le +plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands +propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux +Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est +au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est près +de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est +un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de tuiles, les fenêtres +tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulièrement typique est +l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey. + +Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges reculés: +il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille +avec fierté; son corps resté mince donne une singulière impression +d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand +corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de ses yeux +noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu d'une grande +robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un +manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc où il est +assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noué autour de la tête +termine la silhouette étrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains +énormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie +d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage, +primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les défendant +âprement et capable en tout d'une vigueur singulière. + +A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey +d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation +gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque, la couleur +locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les +traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston fripé +et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut laisser +un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font +souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et dans cet +accoutrement il figure le progrès. + +Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la +fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large +vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse: +blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse +en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité de ceux de +la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et de Dibra, qui +est éloigné de douze heures[5], se groupent à Gostivar et s'expédient +sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 à 23 +piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous +les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin +de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier Uskub à +Kalkandelem et Gostivar. + + * * * * * + +La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à Kalkandelem ne +sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne +pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du Vardar entre deux +rangées de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis +cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée d'une bâche +percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre roues; au grand +trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit tombante, à Kalkandelem +ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la grande tékié des Becktachi, +située à dix minutes de la ville, où une large hospitalité nous est +réservée. + +Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute +l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passé, +nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un +grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis parmi eux. +Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais, +la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une importance +considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer, d'autant que +les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombées sous la +même domination; sans doute le centre va émigrer vers El-Bassam, d'où il +pourra diriger les grandes tékiés du sud de l'Albanie chez les Toscs, +dont les terres et les richesses sont des plus importantes. + +Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un d'eux +est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert +d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les tombeaux de +saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des derviches. Le +chef est absent; son remplaçant est un derviche vénérable, dont la barbe +de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon +à l'européenne serré dans une large ceinture, où sont passés pistolets +et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine +complètent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui +travaillent aux récoltes ont l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié +est administrée par un bey, économe du monastère, que j'ai rencontré au +congrès albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent, +au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et +en assure la vente. + +Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande pièce du +premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure; le long +des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins +dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun +d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions où des +fleurs mettent les coloris les plus variés; le soir tombe; dans +l'atmosphère paisible, les dernières clartés du soleil rougissent de +légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum des fleurs du portique +monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupés autour +de la tékié se mêle à la senteur des roses, des héliotropes de l'herbe +que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriférantes. Dans la +vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des +murs; à terre a été préparé un matelas et des draps recouverts d'étoffes +de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand +nous aurons dîné. Le bey fait apporter une table et m'invite à apprécier +l'excellence de la cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une +soupe où trempent des viandes diverses, des canards rôtis, des +aubergines fort bien apprêtées et des poires; je le félicite sur la +perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les +monastères qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion +à laquelle il se range aussitôt. + +Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre; la +plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule dans +le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue leurs +produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont accroupies à +terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant elles sur un grand +linge à même le sol; elles se rangent par spécialités; voici celles qui +vendent des étoffes filées et brodées à la main, des mouchoirs, des +voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des +serviettes; celles-ci ont de beaux boléros albanais tissés d'or, de +fabrication ancienne, dont elles se défont; d'autres apportent les +produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des +raisins, des melons, des pastèques; dans un angle de la grande place +c'est le marché du blé, des haricots et de la farine; ailleurs, +l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des +colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets +utiles à la culture; là, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et +ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux +pistolets de cuivre incrusté. + +Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs, +venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des +conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on +s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non +sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent; +sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés, +et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la +plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar. + +Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et +enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir +leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à +l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part. +Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes +l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe. +Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais +svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux vêtements +de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les +immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée d'un +fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune, jeunes +Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des +colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet brodé, +tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient sous le +clair et doux soleil de septembre. + +La variété des types montre la diversité des nationalités qui habitent +la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis le +terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville; à +Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des guerres, +3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait +été organisé sous le nom de Club international, mais il était devenu de +fait albanais; d'après les renseignements recueillis ici, sur 100 +villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de Kalkandelem, 68 sont +albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la région de +Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et +quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrès +incessants et les Slaves ont usé leurs forces à lutter entre eux. + +Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du «bulgarisme» +au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette vallée du +Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les +nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à +l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes chances +pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macédoine jusqu'au +fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans autres obstacles que +ceux que pourront lui créer les Albanais descendant de leur montagne. + +De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des +Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des guerres +étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même c'est le +couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce +monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres la +vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minérales +y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent. + +C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans tout ce +voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs champs, et +on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement +administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes, tout pousse +en abondance et en force. La tranquillité assurée, des moyens commodes +de circulation établis permettront une mise en valeur remarquable de ces +terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitués +par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce +qu'on appelle ici des phaétons (nous dirions des victorias), pour les +personnes: de Kalkandelem à Uskub il faut au moins cinq heures de +voiture; les marchandises paient de 6 à 15 piastres[7], selon l'époque +de l'année, par 100 ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des +voitures ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une +simple planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il +faut assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver. + + * * * * * + +La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des +attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et fort +pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude vers le +nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la route coupe +la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en droite ligne la +métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères tous bulgares +surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature pendant l'été +aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien +cultivées et un bétail abondant broute les prairies environnantes. + +Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque de +montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée est +tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8] est son nom; une +vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la mosquée +marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a +été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine; tous les +villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des +collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomérées et les +rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et +quelques fermes sont les seuls bâtiments qu'on rencontre au milieu des +champs mis en cultures de la plaine d'Uskub. + +Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette +région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus +importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la +propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi +pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable +château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le premier +pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik, le +troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier étage +du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pièces +ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des bains +même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours absent; +ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de meurtrières; sept +koulé ou tours en défendent les approches; c'est une vraie forteresse. + +L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire de 20 +000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par moitié les +récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le maïs, l'orge, les +haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et +ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant +l'exploitation à ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes +les demeures de bey, celle qui présente l'aspect le plus imposant; c'est +un château princier, mais vide et froid. + +Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un Albanais, +Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais également, est loin +d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mène à +la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au +milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses étages, que domine une +terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des +taudis, où vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un: +je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres +supportent des ustensiles; des murs en terre battue séparent cette +habitation de la voisine; dans un angle, un carré de terre surélevée est +couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est aménagé; +le feu brûle à même le sol, entre deux pierres; au toit à travers les +planches, un trou laisse fuir la fumée; aucune fenêtre n'est pratiquée; +la porte basse, par laquelle je suis entré, est la seule ouverture. +J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les dénombrer +facilement: un escabeau, deux nattes, un récipient, un balai, des +jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme siège, +l'homme et la femme sont assis; ils portent des vêtements en guenilles, +les pieds sont nus, la face crie la misère et la brutalité; ce sont les +paysans bulgares du grand propriétaire. + +Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par centaines; +un cheval les bat, des femmes apportent le blé et remportent la paille; +l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de répit à personne. + +Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers +profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande propriété +était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de +Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à peu entre les +villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les +Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu à peu le +pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où la grande +propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son intendant +étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population +slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la +domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux prises avec ces +graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas une des moindres +difficultés du nouveau régime. + +Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de ces +longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui, si +angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de +la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite, +quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle +des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination +de leurs fusils. + +Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des voitures et +des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies occupent la +large place du marché, où les gens à cet instant ne pensent qu'à leurs +achats et à leurs ventes. + +Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont +déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que celle de +ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage avant la +révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun prédisait la +fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son pouvoir sur toute +la Macédoine; l'Albanais prétendait être le successeur du Turc, du droit +de la force et de celui de l'héritier désigné. La lutte s'exaspère; les +bandes déchirent le pays; puis la révolution éclate; dans la stupeur +tous croient au triomphe, à la délivrance, à la victoire; chacun sur +cette place embrasse son voisin, pensant que ses désirs sont comblés. + +Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie +étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en +Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc +a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe; +les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient, reculent, +reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du +Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la +première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent jusqu'à Monastir +leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque bulgare et +s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida à Monastir +et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et Bulgares se +disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième acte, qui s'est +joué en l'an de grâce 1913. + +Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique: +Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas. + + +NOTES DE BAS DE PAGE: + +[5] Les Serbes termineront cette année la construction d'une route + qui permettra d'aller facilement de Gostivar à Dibra. + +[6] 23 piastres font ici 1 medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font + un peu plus de 100 kilos. + +[7] Comptées 123 piastres à la livre. + +[8] Hussein Sah, dit la carte autrichienne. + + + + +CHAPITRE IX + +CONCLUSION + +L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE + + + La question d'Orient et la question albanaise || La force du + sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et + l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique + internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre + diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de + l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule + ou Pologne? + + +La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la +question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres +balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur solution +définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années; ils vont +sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise est au +contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa +liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu. + +Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose +en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais de +solution pourraient lui être apportés. + + * * * * * + +On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une invention +diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a laissé faire +celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne +n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une partie de +l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait +ainsi l'auteur responsable de la question albanaise. + +Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les difficultés +dont la diplomatie du _Ballplatz_ est l'origine et celles qui tiennent à +la nature des choses, je veux dire à l'existence d'une nationalité +albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laissé +aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et la Grèce avaient pu +en toute liberté se partager l'Albanie, le dépeçage d'une nouvelle +Pologne aurait été accompli sans conséquences internationales. C'est +compter sans son hôte; pour la tranquillité future et l'avenir +économique de ces trois États balkaniques, dont je désire vivement la +prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une circonstance étrangère +les ait délivrés de ce présent de Nessus. + +Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas entendre +raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux cette vérité, +et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop souffert de la +domination de fait des Albanais et des beys; au moment où ils allaient +enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on arrête leurs bras et +on contient leur vengeance depuis si longtemps motivée. J'ai vu la +situation dans les villages à la veille des guerres balkaniques, et je +n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chrétiens +orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et +le développement de ces États qui est en jeu, et j'affirme seulement que +ni la Serbie ni la Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez +fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain +en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des +révoltes dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier +un pays traditionnellement insoumis. + +Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a +convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me +rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de +journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il +étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent +divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle +nationalité subsisterait? + +Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore? mais le +seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et +si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour étrangère; or, +soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils reçoivent +des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les mêmes +moyens que Condé, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les +révolutionnaires mexicains attendant des armes des États-Unis contre le +président au pouvoir; c'est précisément une des plus vives impressions +de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment +national albanais dans toutes les régions du pays. + +Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la +conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au XIXe +siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables à +un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni +l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue, +tradition, histoire, religion servent à la former, à la conserver, à +l'accroître; mais le sentiment personnel est seul décisif: qui se sent +Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son père se disait bulgare, +si son village était jadis sur le territoire des anciens tzars de +Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque. + +Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec, du +bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux +origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la +possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous +étions encore au temps des villes libres et des républiques marchandes, +Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le gouvernement des juifs +espagnols de culture française; mais ce temps a passé et ils se +contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et les intermédiaires +de la Macédoine et de l'Occident. + +Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves, +sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été ni serbes, +ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant l'orthodoxie, et +s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des +Bulgares pendant les vingt dernières années a ballotté ces villages du +«serbisme» au «bulgarisme»; en fait, toutefois, la conversion aux idées +nationales bulgares a été la plus fréquente; chacun l'explique à sa +manière: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macédoine le fond de la +race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile à +prouver! Dans ces pays où tous les peuples ont laissé des alluvions +successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus +variés, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans +l'insoluble. + +En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est due à +ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie +partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du +dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement, qu'enfin et +surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de Slaves qui a +produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualités et +aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur, acharné, +opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter +et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et organiser; mais un +peuple brutal, sans délicatesse ni finesse, incapable de comprendre un +accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique à l'homme +qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement +estimé de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun. +Avec ces qualités et ces défauts, comment les Bulgares n'auraient-ils +pas fait triompher en Macédoine leur propagande au détriment des Serbes? + +Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été +conservées durant les siècles de la domination turque par la religion; +la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du +sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit +national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes +familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments +patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet, +l'esprit national s'est évaporé. + +Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en Turquie +d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurés +chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le musulman albanais +est resté albanais, seule exception dans les Balkans à l'adage que les +nationalités y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur +et de la force du sentiment national albanais. + +Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque +la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des Balkans, +le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec ne +semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif et +l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient: dans +ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa langue, +sa conscience nationale, même son type physique et sa race; quelques +mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée de Dibra +ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie restait intact; +l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que +les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils +exploitaient cette différence de sentiment en favorisant de toutes +manières les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur +pouvoir personnel et pour la domination des Turcs. + +Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de +l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée +privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les campements +turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de +Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la Macédoine, dans +l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient trop peu nombreux +pour constituer la force sociale nécessaire. + +Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais +devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite fut tracée et +appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macédoine; +en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne devait +pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les beys +recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative +d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la +division était soigneusement cultivée entre tribus, religions, +influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à +Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de +faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection +personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise +et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord +contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et +à Test contre les Bulgares. + +Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente dernières +années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des montagnes qui +étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la +conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque accomplie; les +Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en minorité même à +Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans la plaine +d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais débordaient le +lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida dans une campagne +albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes; à Monastir, +ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conquéraient de +même sur les Bulgares toute la haute vallée du Vardar et devenaient la +majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils poussaient leurs villages vers +la Macédoine centrale, et les ambitieux les voyaient déjà entourant +Salonique; au sud, en Épire, il n'en était pas autrement. Ainsi, en un +vaste éventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines +vers la frontière serbe, Uskub, la Macédoine centrale, Monastir, Janina +et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était +resté cinquante ans encore sur le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace +exceptée, serait devenue albanaise.» + +La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux +procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les +paysans. + +Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations +chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les +grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des +beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous +leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus +dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur. + +Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du +Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans +Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres +montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres +du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les +centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur +marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par +la force, mais par une douceur à laquelle se joignait l'appareil de la +force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le +droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, dès qu'un village slave +était entouré de villages albanais, il abandonnait de lui-même la +partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable. + +Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au +cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion +nouvelle extraordinaire. + +Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie +d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce peuple +vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur +toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe, on +aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que n'ont +pas réussie les Turcs depuis cinq siècles? + +Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en +Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à +l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie +de fait sous le joug turc? + + * * * * * + +Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de +l'Albanie, le _Ballplatz_ n'a-t-il fait que modeler sur elle sa +politique? + +On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été--tout au contraire--une +invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux +puissances se sont servies de cette création nécessaire pour imposer les +desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu répéter la +fable de _l'Huître et les Deux Plaideurs_; et quand le juge serbe ou +grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions +italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal holà. + +Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand elle +peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de +lui reprocher d'être une politique intéressée? + +Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment +l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette +conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de +l'heure présente? + +L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile situation de +l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation balkanique. Quand, sans +s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion de la Bosnie, dont la +conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle était loin de penser +que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a été +prise deux fois au dépourvu, la première en escomptant la victoire +turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a +manqué d'énergie avant et de doigté après. + +L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place de +ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à +sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la +mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que +Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en +second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance +capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie +habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces en +Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union balkanique +présumée et la Russie. + +A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les deux +solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu de +croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'État, +comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en faisant +savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme intangible Vallona +et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la +Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le sandjak et elle demanderait +la promesse d'une liaison ferrée directe de la Bosnie à Uskub ainsi que +des avantages économiques. Ces demandes, présentées avec énergie et +habileté avant la guerre, auraient sans doute été accueillies avec +empressement par la Serbie, au prix d'une neutralité bienveillante. +Quant à l'équilibre des forces en Orient, il était aisé de l'assurer: +Grèce et Roumanie avaient trop d'intérêt à se méfier d'une prépondérance +slave. + +Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et +énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que +menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique +intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa protection +pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la liquidation +balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus légitime désir de +la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment +l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération que ses +propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres, mais pour +s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des difficultés futures +est là: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot +légitime et la satisfaction de son intérêt capital: avoir un port libre +lui appartenant; l'Autriche ne pouvait à aucun titre prétendre qu'une +telle ambition heurtait ses intérêts essentiels; cependant, elle a mis +son honneur à interdire à la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant +de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes +intérêts de l'Autriche en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger, +au cas où les Serbes auraient pu créer un port purement commercial dans +l'extrême nord de la contrée. + +Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une +création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son +influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie +par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de l'Autriche +et infiniment pernicieuse dans ses résultats. + +Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie +et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait +l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux alliés; +la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses viennoises; mais +Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les résultats, si mérités +qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables, car ils sont pleins de +dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait +dû assurer à la fois un équilibre des puissances des Balkans +proportionnel à leur force d'avant la guerre et une attribution des +territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations. +De toute manière, ce dernier voeu était difficile à établir, les +nationalités étant emmêlées au plus haut degré. Mais, avec des +sacrifices, des arrangements et des assurances réciproques, un état de +choses convenable pouvait être établi. + +Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes les +dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte +de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant à +Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant à Uskub et +rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine et la Vieille-Serbie +étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise à part; dans +l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud +de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la seconde et les Bulgares +entre les deux; mais la part des Serbes, même en leur attribuant le +débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu faible et l'équilibre des +forces demandait qu'on la grossît; leur assurer la plaine d'Uskub et la +région entre Uskub et Monastir au moins jusqu'à Krchevo n'était pas +exagéré, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait été +longtemps simplement slave et la conversion au «bulgarisme» était +récente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la +chaîne de Ferizovic à Koritza devenait le centre de dispersion des +souverainetés serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation +pouvait préparer un _statu quo_ à la fois définitif, équitable et +équilibré. + +L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lançant +ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire +serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime +fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls: non +seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en plein +corps dans des populations d'autres nationalités pour les rattacher à +des souverainetés contraires à leurs voeux. + +La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-même +les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la +Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir +autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix +formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons; +nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont +habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du +royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le +monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs +possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense majorité; +l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, même si les +circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de l'histoire; mais, +alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que vous nous refusez, +rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers l'Adriatique dont vous nous +avez interdit les abords.» + +La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment +désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait +porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités +et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque +établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant +d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder +par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine, +où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe +de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port +commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la +vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est +assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi +improbable qu'elle serait souhaitable. + +Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie, +la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer +un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un +autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de +l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel +dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes +montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le +marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge +resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida, +une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces +tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion, +sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente +de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie +et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur +retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port +libre et le débouché commercial. + +Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les +populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre +le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie +musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à +soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts +essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras +qu'elles ne s'y prendraient pas autrement. + +Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas, +dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome, +conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de +la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la +politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on +doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état +instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières +de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles +relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle +situation. + + * * * * * + +L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la +volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses, +est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et +économique de demain? + +Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de +nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément +l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces +événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur +triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les +convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe, +ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question +albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au +moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie +politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre +diplomatique du vieux monde? + +Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un +jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme +d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales +nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance, +recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir +le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une +hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une +partie des Balkans. + +Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du +_Ballplatz_ et considérons seulement la réalité: est-on si assuré que +l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la +Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le +même sens les ficelles de ce jouet? + +Je ne crois point pour ma part à une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la +Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude +des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes +rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la +libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les +Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec +l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai +quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse, +ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra, +recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que +des riches,--accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques +et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se +joueront de leurs protecteurs. + +En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque côté on +va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde +les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux râteliers sans +être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé les méfiances +réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et cherchent +comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un +de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut +se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et +partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le même point et un +seul, Vallona, son port et sa région, dont la non-occupation par l'autre +partenaire est d'intérêt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut +pas être embouteillée dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne +veut pas voir toutes ses côtes adriatiques tenues sous la menace d'un +Vallona autrichien. + +Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la politique +du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se +prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au +pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de négative la +politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en sortir? Elles +ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face, côte à côte; +hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un mariage contre +leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau +ménage. + +Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui +convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement provisoire +ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des événements +susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen. L'arbitre de +Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à imposer sa décision +en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de +l'allié allemand, qui lui a donné le temps depuis 1878 de se fortifier +pour parler en égale de l'empire voisin; mais la monarchie +habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a montré les Balkans +pour la détourner du Nord: son expansion balkanique est arrêtée, le +commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est +l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple +Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir. + +Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire allemand +sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience; où la paix +sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un ou l'autre +des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer sa +politique? + +Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas +avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors +possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute +modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus +belli_; passer des ententes appropriées avec l'Italie; enfin, constituer +avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes +puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde. + +La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil +cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas laisser à +nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une +nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne, ne +recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second +Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté. + +Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être proche; +la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur l'histoire de +l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des années à devenir +aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États et la guerre de +Crimée, elle est restée latente une trentaine d'années, pour n'éclater +qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a séparé profondément les +deux peuples jusqu'au jour où l'un d'eux a abdiqué en Égypte au profit +de l'autre. Si l'Albanie devient une Égypte italo-autrichienne dont le +canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps +durera chacune des périodes d'histoire de ce condominium, ni comment +finira ce dernier? + +Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une politique +d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à laisser +face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est +international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du moins +où l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales +doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place, comme en Égypte +les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer +plus facilement et du dedans de la rivalité franco-anglaise et pour +conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous devons veiller à garder +le plus possible le caractère international aux organisations +économiques albanaises et à y réserver notre rôle jusqu'au jour où, par +une tractation intéressée, nous pourrons être amenés à l'abandonner, il +serait contraire à cette politique d'expectative de lier nos votes à +ceux d'une des deux rivales. + +Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment à +nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre +concours complet en vue de la bonne organisation de l'État albanais et +du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre place et +observons le ménage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de +près en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un +jour se jouer. + +L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux +puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent volontiers +qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson, +présentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, écrit: +«N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le +régime turc fut toujours une détestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont +Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs +ont-ils établi en Macédoine et en Thrace un gouvernement tolérable aux +vaincus? La conquête ne crée pas par elle-même un droit: elle se +légitime avec le temps par la réconciliation du peuple conquis et son +consentement au pouvoir du conquérant. Je ne donne pas là une théorie +révolutionnaire, empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est +celle de Bossuet. + +«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement +que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une patrie à ses +sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis Jaray: «Routes, +ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont maîtres, c'est +l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux +voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on +n'utilise pas les forces naturelles. + +«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,--de ce petit Monténégro +qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage que les +montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes; à défaut de chemins de +fer, des services d'automobiles sont organisés. La civilisation fait son +oeuvre. + +«Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans être taxé de +cléricalisme,--avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le chrétien +est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte paysan +bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffiné, qui +parle anglais, allemand et français sans aucun accent et qui peut causer +avec vous de droit, de philosophie ou des petits théâtres de Paris.» + +Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou non +conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il +n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien +loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni +des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants +albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement +de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a enfermé +volontairement la population albanaise dans son isolement et son +ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni +intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations +chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes raisons. + +Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et +d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve est +difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se produire. +Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de +civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables entre +l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus +semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman +de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de +Tirana. + +En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en +Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien +examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui +d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne. + +Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays +en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter cette +région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le lac de +Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette +ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam; +le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la +frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra, aujourd'hui en Serbie, +est habité par des tribus qui en sont à l'état social des clans gaulois +au temps de Vercingétorix. Quant à la région des montagnards +catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à peine différente; +toutefois, deux autorités centrales y subsistent, celle du prince des +Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est à peu près la +même dans les montagnes entre Bérat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et +même, d'une manière générale, dans toutes les régions montagneuses +d'Albanie. + +Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité +souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est +divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces +confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central et +ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans +s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En temps +ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc celles +des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt et ne +faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre +sainte. + +Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de +l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait +l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au +seigneur féodal ou bey. + +Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des +analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les +commerçants ont imposé des règles et des coutumes. + +Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer nos +usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de service +militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'échec +est certain. + +Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il +faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part. + +A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il +importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois +de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et +saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité. + +Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il +faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de +cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige +qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La désignation +d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui +concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un +chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et +leurs sévères traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera +difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilitée. + +Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur +auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à +rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni +hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche +pourront faciliter sa tâche. + +Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le point de +départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser +à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays influence, +relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui +auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action; une politique +adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer feudataires du +prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant +toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation +centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays, non sans bien des +à-coups et des difficultés, d'ailleurs. + +De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute +parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de +sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette oeuvre +pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la réussite +ou de l'insuccès de l'opération. + +En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un État +et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait la plus +grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les +institutions politiques en faveur au XXe siècle. + +Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on ne +commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une +caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère +prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non +d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases +n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état +d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont +anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse +générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale +marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes +et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la +société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de +son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la +liberté individuelle contre les abus du pouvoir. + +Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État, mettre +debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot organiser, il +convient de laisser de côté les discours et les parlements. Il faut se +rendre compte qu'un des vices profonds du régime parlementaire, qui +comme tout régime a son revers, est la confusion qu'il établit entre le +politique verbeux et l'homme d'État: qui ne sait pas parler ne saurait +être ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement. +Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand +organisateur, l'homme d'État de haute envergure ne soit pas un orateur +ou n'aime pas parler; Mæterlinck a écrit un de ces mots profonds qui +ouvre, comme une pensée de Pascal, des échappées sur l'infini: «Quand +les lèvres dorment, les âmes se réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce +n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'État, les +intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un +Richelieu, un Colbert, un Napoléon auraient peu goûté la réunion +publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du régime +moderne de gouvernement est d'écarter du pouvoir l'organisateur ou +l'homme d'État même génial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le +politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilité ou le +talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun +avec la force de la pensée, la pénétration de l'esprit, la vue de +l'avenir, la sûreté du jugement, la prévision du lendemain, le talent de +l'organisation, l'autorité de la personne, la force du caractère, toutes +choses qui, réunies, constituent le don du gouvernement et les qualités +essentielles de l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et +d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux +parleurs. + +Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime moderne +de la propriété et de l'égalité des charges entre les citoyens. Si à une +révolution politique on veut ajouter une révolution sociale, on ne +saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale devra percevoir les +impôts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de +le payer; elle aura à éviter les abus de perception jadis si fréquents; +puis peu à peu elle tâchera d'amener le reste du pays au versement +régulier d'un tribut, sans prétendre à une égalité immédiate, et en +tenant compte des traditions locales, de l'organisation féodale, +domestique et collective. La mise en valeur du pays et la sécurité des +communications doit précéder et non suivre le recouvrement _général_ de +l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultés du +nouveau pouvoir. + +Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les +facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord le +sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que +symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le +goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais contre +l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont +de ceux qui sont à la base d'une formation nationale. + +Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de +religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies des +grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de l'étranger, +l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais l'oeuvre à +entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise à +affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les +difficultés et les périls sont visibles; peut-être peut-on espérer en +triompher. + +Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une +fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie +intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les +particularités religieuses et les traditions des tribus de la montagne. +En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion serait +d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité du pays et +le développement de ses richesses latentes. + + * * * * * + +Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique aussi +brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La montagne +y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallées et +des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant que de +richesses à mettre au jour! + +Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile. +Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît pas dépasser +actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils +très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on ne possède aucun +renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces éléments sont bons, ils +suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que +l'Albanais est homme d'épée et n'est que cela: que faire, dit-on, avec +de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste à cet +égard. + +Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà des +siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un +peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que +l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et +je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout +le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont +les méthodes sont arriérées, mais qui possède l'amour de la terre et le +culte de sa petite propriété; même dans les montagnes du nord, dès qu'un +coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont +rudimentaires, ils montrent en tout cas le goût de la culture; les +Albanais émigrés à Constantinople ont la réputation d'être des +jardiniers aussi habiles que les Bulgares. + +Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de +négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des +Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des +fils des rudes montagnards qui entourent la ville. + +Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de +s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à +Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent, +cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre, +ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai +visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et ouvriers +albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur habileté; sans +doute ces industries locales sont en décadence; la pacotille de +l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités natives de la +race s'affirment encore: l'Albanais, généralement intelligent, +vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous les métiers, +comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il émigre. + +Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens +d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car volontairement la +Porte a tout laissé à l'abandon. + +Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de +certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la +presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la +petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la première +revêt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord +et une forme plus étroitement familiale chez les paysans du centre; la +seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au sud, de vastes domaines +exploités par des fermiers. Grands et petits propriétaires cultivent +surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé d'un bout à l'autre du +pays; puis l'olivier à partir de Durazzo, particulièrement sur la côte; +le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur +les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les +fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge. + +Mais une très grande partie des terres cultivables restent en friche, +faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi du désir de +les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment développé. Le blé +notamment pourrait prendre une extension considérable et être exporté. +Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat étant +favorable, selon les lieux, au maïs, aux fruits, au riz et au coton. +Cette production pourrait donc non seulement être beaucoup plus +considérable en quantité, mais aussi grandement améliorée: on se sert +presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est +archaïque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquée par +les maladies et les indigènes ne savent comment la protéger, de même +qu'ils ignorent les bons procédés de fabrication du vin; l'olivier est +renommé, mais l'huile d'olive est mal faite. + +La production agricole doit donc être étendue et améliorée; l'extension +de la sécurité, le développement des communications et des échanges, la +création de fermes modèles et d'écoles pratiques d'agriculture +paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au résultat désiré; de +la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et +pourra exporter son blé et son huile d'olive. + +Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie pastorale: +les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le +pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des épidémies, +ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se +demandaient comment ils allaient pourvoir à la nourriture de leur +bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrès soient +désirables et rendraient possible une exportation du bétail albanais ou +de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie +forestière doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est +pas un voyageur qui n'ait été frappé dans toute l'ancienne Turquie +d'Europe par la dévastation complète des forêts; les chèvres ont si bien +mangé en liberté les jeunes pousses que les montagnes présentent +partout cet aspect pelé et rocailleux si attristant. L'Albanie seule +fait exception, et la forêt couvre d'immenses territoires de ses +essences les plus variées. De Scutari à Durazzo, à partir de quelques +kilomètres de la côte et indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur +rencontre la forêt: d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis +des hêtres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude +de 1 500 mètres environ où les rochers calcaires ne laissent pousser +qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la +forêt qui domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti +quelques kilomètres avant Scutari. + +Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire place +aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte; à +l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois +importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de +Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du +climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord. + +Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis en +valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le +nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et +la protection. + +Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la +principale richesse du pays; l'industrie proprement dite paraît avoir +peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule exception des +industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit +autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à présent, +c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume que l'on +exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble donc que, +jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites +industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des +armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles, +comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient être +protégées et développées. + +Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie +économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de cultiver +et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité et de +profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence +d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication +et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la culture, +à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au commerce, à +l'exportation. + +Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la justice +dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni écoles +pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de lignes +télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du +centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des +voies de communication n'étant que des sentiers à la merci des +intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie; ceux +qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des rivières +ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre paludéenne rend +dangereux le séjour sur les côtes, notamment à Vallona, où rien n'a été +tenté pour assainir la région, où pas même un eucalyptus n'a été planté; +le système monétaire légué par la Turquie est le plus imparfait, le plus +compliqué, le plus anti-commercial qu'on puisse rêver; l'organisation du +crédit est presque inexistante et les opérations de banque et de +paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spéculent sur +l'ignorance générale et l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si, +depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles +primaires ont été commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que +des écoles étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de +cette population intelligente est complètement illettrée. Au point de +vue de l'organisation économique tout est donc à créer. + +Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports, +création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes, +organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires, +l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en +détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent. + +La question financière est la première à résoudre, et elle est insoluble +si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu +qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait conservé la +charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser ce qu'elle +n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue période; cette +solution aurait été possible, si un prince de la famille du Sultan +avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de vassalité avait été +maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais. + +On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie internationale et +paiement des arrérages par les revenus de la douane. La possession de +ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre d'achoppement du +nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et organiser sa vie +économique, il faut de suite engager des dépenses importantes; le pays, +incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que +si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du développement de la +sécurité et des échanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci +amènera comme conséquence l'aisance, la faculté de payer des impôts et +surtout un nouvel état d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices +qu'il retire de l'organisation économique du pays, il ne croira plus que +l'impôt qu'on exige de lui est perçu injustement du seul droit de la +force et pour l'enrichissement d'étrangers. + +Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les +bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans +l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir, qu'on +réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la seule +méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais que de +mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter +vraiment les progrès matériels de notre civilisation en Albanie et pour +assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais +le changement de l'état d'âme d'un peuple. + + * * * * * + +Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des dernières +convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire, +où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais ressuscite par +la force des sentiments impérissables. Saura-t-il s'adapter au milieu où +il renaît, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparaît-il, +comme une vision éphémère d'un passé aboli, que pour disparaître à +nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent? + +Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le +sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations +celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si +merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation +musulmane. + +Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à une +petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours +vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si brillantes, mais +divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un sentiment national si +vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indépendance son goût de la +liberté individuelle; Pologne dépecée par la politique des voisins à +l'affût, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer +Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrêter le cours? + + + + +APPENDICE + +_OUVRAGES SUR L'ALBANIE_ + + +Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui soit au +courant des faits récents. La plupart de ceux qui écrivent sur ce pays +n'en ont vu par eux-mêmes tout au plus que les côtes et reproduisent ce +qu'ont publié divers auteurs en petit nombre, dont quelques-uns sont +déjà anciens. + +Les ouvrages en français sont rares et datent au moins d'un quart de +siècle: ce sont ceux d'HECQUARD, _Description de la Haute-Albanie à +Guegarie_ (1859), de DOZON, qui a publié en 1878 un _Manuel de la langue +chkipe_ et en 1881 des _Contes albanais_, enfin de DEGRAND, qui a été +consul de France à Scutari et a publié chez Walter (1893) ses _Souvenirs +de la Haute-Albanie_. Les autres ouvrages ou brochures sont des livres +d'histoire ou de polémique, ou sont faits de seconde main. + +En Autriche et en Italie, les études sont plus récentes et, notamment en +Autriche, elles constituent une suite ininterrompue depuis la moitié du +siècle dernier jusqu'à nos jours; il faut surtout citer les ouvrages du +meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul général Dr. V. HAHN, qui +reste l'écrivain réputé des _Albanesische Studien_ et de _Reise Durch +die Gebiete des Drin und Vardar_; le premier de ces ouvrages, qui a paru +à Vienne en 1853, est encore celui qui peut servir de base à une étude +scientifique du pays. Après lui, un autre consul autrichien, THEODOR V. +IPPEN, qui a été adjoint comme technicien à la conférence de Londres, a +fait paraître chez Hartleben _Scutari und Nordalbanesische Küstenebene_ +(1907); chez le même éditeur, KARL STEINMETZ, a publié _Eine Reise Durch +die Hochländergasse Oberalbaniens_ (1904) et _Ein Vorslosz in die +Nordalbanien Alpen_ (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs incidents +dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a étudié les Albanais +catholiques: _Im Katholischen Nordalbanien_, Gerold, Vienne, 1907; de +même PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop général: _Albanien und +die Albanesen_, paru chez Manz, à Vienne, en 1910. Une bibliographie +complète devrait citer encore les publications de Hassert, Liebert, +Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La littérature sur l'Albanie est donc +particulièrement florissante à Vienne, mais elle se limite en général à +l'étude de l'Albanie du Nord, des tribus catholiques et de la région de +Scutari à Durazzo. + +En Italie, deux ouvrages récents ont montré l'intérêt que le royaume +attache à ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publié à Rome, chez +Voghera, un ouvrage très sérieux: _Albania_, et en 1912 VICO MANTEGAZZA +a fait paraître _l'Albania_, chez Bontempelli; le professeur Baldacci, +de l'Université de Bologne, a écrit également plusieurs études sur la +question albanaise, dispersées dans des revues et mémoires. + +On peut également ajouter à ces ouvrages celui de GOPCEVIC, +_Oberalbanien und seine Liga_, paru chez Duncker, à Leipsig, en 1881. +Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou écrivains qui se +sont spécialisés dans les études albanaises: Baschamakoff, les +professeur Cvijic de Belgrade, Träger de Berlin, _etc_. + +Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intérieur de +l'Albanie; dans les montagnes de l'arrière-pays, un grand nombre de +levés restent à faire; la carte française du service géographique de +l'armée au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine +d'inexactitudes. Pour un voyage à l'intérieur, on doit se servir de la +carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et détaillée, mais des +étendues assez grandes de territoires ont été dessinées de loin et par à +peu près; c'est un guide précieux et unique pour un voyage dans le pays, +mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglément. + +En résumé, il reste à écrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble actuel +et à dresser une carte exacte à petite échelle. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION + + +_CHAP. I_: VALLONA + +En pays «maghzen» albanais; la baie de Vallona.--L'organisation +féodale.--Les relations entre l'Italie et Vallona; l'action +autrichienne; le commerce extérieur de l'Albanie et la part de +l'Autriche et de l'Italie.--L'importance de Vallona dans l'Adriatique; +la Triple Alliance et le _statu quo_ en Albanie; le Gibraltar de +l'Adriatique. + + +_CHAP. II_: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE + +Durazzo et son importance économique.--Les projets de voie ferrée; le +projet Durazzo-Monastir et son tracé; les centres de population de +l'Albanie indépendante; les routes.--La question de la monnaie et du +change; l'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire. + + +_CHAP. III_: TIRANA LA VERTE + +De Durazzo à Tirana; Tirana.--Essad Pacha et les Toptan; au tchiflick +d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des Toptan.--Refik bey +Toptan; ses fermiers et ses terres; les cultures; les métayers et les +paysans; la propagande pour la langue turque; le retour d'Essad. + + +_CHAP. IV_: EL-BASSAM ET SON CONGRÈS ALBANAIS + +La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.--Le Congrès albanais; les +délégués; la presse albanaise; la question politique; la question +religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en Albanie et +leur hiérarchie religieuse; la nécessité d'un accord entre catholiques +et musulmans. + + +_CHAP. V_: A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM + +La situation du monastère; d'El-Bassam à la tékié; le cimetière; l'ordre +des Becktachi; son action politique et nationale.--Sur la terrasse de la +tékié; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le chant national +albanais; le sentiment commun; le départ de la tékié. + + +_CHAP. VI_: D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA + +Le départ d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi; de +Kouks à Prienze.--Chez l'habitant; la chaumière du paysan et son +hospitalité; de Prienze au lac d'Okrida.--Les paysans du centre de +l'Albanie: beys et tenanciers; petits propriétaires libres; leurs +rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments. + + +_CHAP. VII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET +MONASTIR + +Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les +monastères bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier +village bulgare, Kussly; d'Okrida à Resna; la ville de Resna; de Resna à +Monastir.--Monastir et son rôle dans les Balkans; la rivalité des races; +les Albanais à Monastir.--La colonie juive; les Séphardims des Balkans +et leur rivalité avec les juifs allemands; leurs rapports avec la +France. + + +_CHAP. VIII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB + +La route de la montagne; de Monastir à Krchevo; l'organisation bulgare à +Krchevo et les partis politiques.--De Krchevo à Gostivar; l'infiltration +albanaise; la montagne Bukova et son plateau; les villages albanais; la +ville de Gostivar.--De Gostivar à Kalkandelem; la grande tékié de +Becktachi; les derviches; le marché de Kalkandelem.--De Kalkandelem à +Uskub; Ussincha et la plaine d'Uskub; les tchiflick albanais de +Bardoftza et de Tatalidza; Albanais et Bulgares; Uskub et son histoire +récente; la tragédie balkanique et les Albanais. + + +_CHAP. IX_: CONCLUSION: L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE + +La question d'Orient et la question albanaise.--La force du sentiment +national albanais; les nationalismes des Balkans; la politique +d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise; leur méthode +d'expansion.--L'Albanie et l'Autriche; la liquidation balkanique et la +paix boiteuse de Bucarest.--La vie politique internationale de +l'Albanie: son importance dans l'équilibre diplomatique du vieux monde; +l'Albanie et la Triple Alliance; la politique française.--La vie +politique intérieure de l'Albanie: l'Albanie est-elle ingouvernable? +Son organisation sociale actuelle et la possibilité d'une organisation +nationale.--La vie économique de l'Albanie: ses produits et leur mise en +valeur.--La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne? + + +APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13676 *** |
