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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:40 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le château des Désertes + +Author: George Sand + +Release Date: October 7, 2004 [EBook #13668] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DES DÉSERTES *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + +<h3>George Sand</h3> +<br><br> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image1.png"></p> +<br><br> + +<h1>LE CHÂTEAU DES DÉSERTES</h1> + +<br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + +<p>Le <i>Château des Désertes</i> est une analyse de quelques +idées d'art plutôt qu'une analyse de sentiments. +Ce roman m'a servi, une fois de plus, à me confirmer +dans la certitude que les choses réelles, transportées dans +le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant +que pour y disparaître aussitôt, tant leur transformation +y devient nécessaire.</p> + +<p>Durant plusieurs hivers consécutifs, étant retirée à la +campagne avec mes enfants et quelques amis de leur âge, +nous avions imaginé de jouer la comédie sur scénario et +sans spectateurs, non pour nous instruire en quoique ce +soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une +passion pour les enfants, et peu à peu une sorte d'exercice +littéraire qui ne fut point inutile au développement +intellectuel de plusieurs d'entre eux. Une sorte de mystère +que nous ne cherchions pas, mais qui résultait naturellement +de ce petit vacarme prolongé assez avant +dans les nuits, au milieu d'une campagne déserte, lorsque +la neige ou le brouillard nous enveloppaient au dehors, +et que nos serviteurs même, n'aidant ni à nos +changements de décor, ni à nos soupers, quittaient de +bonne heure la maison où nous restions seuls; le tonnerre, +les coups de pistolet, les roulements du tambour, +les cris du drame et la musique du ballet, tout cela +avait quelque chose de fantastique, et les rares passants +qui en saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à +nous croire fous ou ensorcelés.</p> + +<p>Lorsque j'introduisis un épisode de ce genre dans le +roman qu'on va lire, il y devint une étude sérieuse, et y +prit des proportions si différentes de l'original, que mes +pauvres enfants, après l'avoir lu, ne regardaient plus +qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de papier +découpé qui avaient fait leurs délices. Mais à quelque +chose sert toujours l'exagération de la fantaisie, car +ils firent eux-mêmes un théâtre aussi grand que le permettait +l'exiguïté du local, et arrivèrent à y jouer des +pièces qu'ils firent, eux-mêmes aussi, les années suivantes.</p> + +<p>Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, là n'est point +la question intéressante pour les autres: mais ne firent-ils +pas mieux de s'amuser et de s'exercer ainsi, que de +courir cette bohème du monde réel, qui se trouve à tous +les étages de la société?</p> + +<p>C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, +en un mot, a son effet détourné, mais certain, +sur l'emploi de la vie. Effet souvent funeste, disent +les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise humeur. +Je le nie. La fiction commence par transformer la réalité; +mais elle est transformée à son tour et fait entrer +un peu d'idéal, non pas seulement dans les petits faits, +mais dans les grands sentiments de la vie réelle.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +NOHANT 17 janvier 1853</p> + +<br><br> + +<p>A M. W.-G. MACREADY.</p> + +<p>Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idées +sur l'art dramatique, je le mets sous la protection d'un +grand nom et d'une honorable amitié.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +Nohant, 30 avril 1847.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>LA JEUNE MÈRE.</h3> + +<p>Avant d'arriver à l'époque de ma vie qui fait le sujet +de ce récit, je dois dire en trois mots qui je suis.</p> + +<p>Je suis le fils d'un pauvre ténor italien et d'une belle +dame française. Mon père se nommait Tealdo Soavi; je +ne nommerai point ma mère. Je ne fus jamais avoué par +elle, ce qui ne l'empêcha point d'être bonne et généreuse +pour moi. Je dirai seulement que je fus élevé dans la +maison de la marquise de..., à Turin et à Paris, sous un +nom de fantaisie.</p> + +<p>La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. +Elle n'y entendait rien et prenait un égal plaisir à entendre +une valse de Strauss et une fugue de Bach. En +peinture, elle avait un faible pour les étoffes vert et or, +et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadrée. Légère +et charmante, elle dansait à quarante ans comme une +sylphide et fumait des cigarettes de contrebande avec +une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Elle n'avait aucun +remords d'avoir cédé à quelques entraînements de jeunesse +et ne s'en cachait point trop, mais elle eût trouvé +de mauvais goût de les afficher. Elle eut de son mari un +fils que je ne nommai jamais mon frère, mais qui est +toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami.</p> + +<p>Je fus élevé comme il plut à Dieu; l'argent n'y fut pas +épargné. La marquise était riche, et, pourvu qu'elle +n'eût à prendre aucun souci de mes aptitudes et de mes +progrès, elle se faisait un devoir de ne me refuser aucun +moyen de développement. Si elle n'eût été en réalité que +ma parente éloignée et ma bienfaitrice, comme elle l'était +officiellement, j'aurais été le plus heureux et le plus +reconnaissant des orphelins; mais les femmes de chambre +avaient eu trop de part à ma première éducation pour +que j'ignorasse le secret de ma naissance. Dès que je pus +sortir de leurs mains, je m'efforçai d'oublier la douleur +et l'effroi que leur indiscrétion m'avait causés. Ma mère +me permit de voir le monde à ses côtés, et je reconnus +à la frivolité bienveillante de son caractère, au peu de +soin mental qu'elle prenait de son fils légitime, que je +n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc +point d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit +mais une sorte de mélancolie, jointe à beaucoup de patience, +de tolérance extérieure et de résolution intime, +se trouva être au fond de mon esprit, de bonne heure et +pour toujours.</p> + +<p>J'éprouvais parfois un violent désir d'aimer et d'embrasser +ma mère. Elle m'accordait un sourire en passant, +une caresse à la dérobée. Elle me consultait sur le +choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me félicitait +d'avoir du <i>goût</i>, donnait des éloges à mes instincts de savoir-vivre, +et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; +mais jamais aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion +avec elle. Le seul mot maternel qui lui échappa fut +pour me demander, un jour qu'elle s'aperçut de ma +tristesse, si j'étais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais +pas aussi bien traité que l'<i>enfant de la maison</i>. Or, +comme, sauf le plaisir très-creux d'avoir un nom et le +bonheur très-faux d'avoir dans le monde une position +toute faite pour l'oisiveté, mon frère n'était effectivement +pas mieux traité que moi, je compris une fois pour +toutes, dans un âge encore assez tendre, que tout sentiment +d'envie et de dépit serait de ma part ingratitude +et lâcheté. Je reconnus que ma mère m'aimait autant +qu'elle pouvait aimer, plus peut-être qu'elle n'aimait +mon frère, car j'étais l'enfant de l'amour, et ma figure +lui plaisait plus que la ressemblance de son héritier avec +son mari.</p> + +<p>Je m'attachai donc à lui complaire, en prenant mieux +que lui les leçons qu'elle payait pour nous deux avec +une égale libéralité, une égale insouciance. Un beau jour, +elle s'aperçut que j'avais profité, et que j'étais capable de +me tirer d'affaire dans la vie. «Et mon fils? dit-elle avec +un sourire; il risque fort d'être ignorant et paresseux, +n'est-ce pas?...» Puis elle ajouta naïvement: «Voyez +comme c'est heureux, que ces deux enfants aient compris +chacun sa position!» Elle m'embrassa au front, et +tout fut dit. Mon frère n'essuya aucun reproche de sa +part. Sans s'en douter, et grâce à ses instincts débonnaires, +elle avait détruit entre nous tout levain d'émulation, +et l'on conçoit qu'entre un fils légitime et un bâtard +l'émulation eût pu se changer fort aisément en +aversion et en jalousie.</p> + +<p>Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus +me livrer sans anxiété et sans amour-propre maladif au +plaisir que je trouvais naturellement à m'instruire. Entouré +d'artistes et de gens du monde, mon choix se fit +tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si +j'eusse été maltraité par ceux qui ne l'étaient pas, je me +serais élancé dans la carrière avec une sorte d'âpreté +chagrine et hautaine. Il n'en fut rien. Tous les amis de +ma mère m'encourageaient de leur bienveillance, et moi, +ne me sentant blessé nulle part, j'entrai dans la voie +qui me parut la mienne avec le calme et la sérénité +d'une âme qui prend librement possession de son domaine.</p> + +<p>Je portai dans l'étude de la peinture toutes les facultés +qui étaient en moi, sans fièvre, sans irritation, sans impatience. +A vingt-cinq ans seulement, je me sentis arrivé +au premier degré de développement de ma force, et +je n'eus pas lieu de regretter mes tâtonnements.</p> + +<p>Ma mère n'était plus; elle m'avait oublié dans son testament, +mais elle était morte en me faisant écrire un +billet fort gracieux pour me féliciter de mes premiers +succès, et en donnant une signature à son banquier pour +payer les premières dettes de mon frère. Elle avait fait +autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis +tous les deux à même de devenir des hommes. J'étais arrivé +au but le premier; je ne dépendais plus que de mon +courage et de mon intelligence. Mon frère dépendait de +sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas changé son +sort contre le mien.</p> + +<p>Depuis quelques années, je ne voyais plus ma mère +que rarement. Je lui écrivais à d'assez longs intervalles. +Il m'en coûtait de l'appeler, conformément à ses prescriptions, +<i>ma bonne protectrice</i>. Ses lettres ne me causaient +qu'une joie mélancolique, car elles ne contenaient +guère que des questions de détail matériel et des offres +d'argent relativement à mon travail. «<i>Il me semble</i>, +écrivait-elle, qu'il y a <i>quelque temps</i> que vous ne m'avez +rien demandé, et je vous supplie de ne point faire de +dettes, puisque ma bourse est toujours à votre disposition. +Traitez-moi toujours en ceci comme votre véritable +amie.»</p> + +<p>Cela était bon et généreux, sans doute, mais cela me +blessait chaque fois davantage. Elle ne remarquait pas +que, depuis plusieurs années, je ne lui coûtais plus rien, +tout en ne faisant point de dettes. Quand je l'eus perdue, +ce que je regrettai le plus, ce fut l'espérance que j'avais +vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui +me fit verser des larmes, ce fut la pensée que j'aurais pu +l'aimer passionnément, si elle l'eût bien voulu. Enfin, je +pleurais de ne pouvoir pleurer vraiment ma mère.</p> + +<p>Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport +avec l'épisode de ma vie que je vais retracer. Il ne se +trouvera aucun lien entre le souvenir de ma première +jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde +période. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; +mais il m'a semblé pourtant qu'elle était nécessaire. +Un narrateur est un être passif qui ennuie quand +il ne rapporte pas les faits qui le touchent à sa propre individualité +bien constatée. J'ai toujours détesté les histoires +qui procèdent par <i>je</i>, et si je ne raconte pas la +mienne à la troisième personne, c'est que je me sens +capable de rendre compte de moi-même, et d'être, sinon +le héros principal, du moins un personnage actif dans +les événements dont j'évoque le souvenir.</p> + +<p>J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu où ma vie +s'est révélée et dénouée. Mon nom, à moi, c'est-à-dire +le nom qu'on m'a choisi en naissant, est Adorno Salentini. +Je ne sais pas pourquoi je ne me serais pas appelé +<i>Soavi</i>, comme mon père. Peut-être que ce n'était pas +non plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il +mourut sans savoir que j'existais. Ma mère, aussi vite +épouvantée qu'éprise, lui avait caché les conséquences +de leur liaison pour pouvoir la rompre plus entièrement.</p> + +<p>Pour toutes les causes qui précèdent, me voyant et me +sentant doublement orphelin dans la vie, j'étais tout accoutumé +à ne compter que sur moi-même. Je pris des +habitudes de discrétion et de réserve en raison des instincts +de courage et de fierté que je cultivais en moi +avec soin.</p> + +<p>Deux ans après la mort de ma mère, c'est-à-dire à +vingt-sept ans, j'étais déjà fort et libre au gré de mon ambition, +car je gagnais un peu d'argent, et j'avais très-peu +de besoins; j'arrivais à une certaine réputation sans avoir +eu trop de protecteurs, à un certain talent sans trop +craindre ni rechercher les conseils de personne, à une +certaine satisfaction intérieure, car je me trouvais sur la +route d'un progrès assuré, et je voyais assez clair dans +mon avenir d'artiste. Tout ce qui me manquait encore, +je le sentais couver en silence dans mon sein, et j'en +attendais l'éclosion avec une joie secrète qui me soutenait, +et une apparence de calme qui m'empêchait d'avoir +des ennemis. Personne encore ne pressentait en moi un +rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas de rivaux +funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je +souriais intérieurement de voir des hommes, plus inquiets +et plus pressés que moi, s'enivrer d'un succès +précaire. Doux et facile à vivre, je pouvais constater en +moi une force de patience dont je savais bien être incapables +les natures violentes, emportées autour de moi +comme des feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais à +l'oeil de celui qui voit tout, ce que je cachais au regard +dangereux et trouble des hommes: le contraste d'un +tempérament paisible avec une imagination vive et une +volonté prompte.</p> + +<p>A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aimé, et certes +ce n'était pas faute d'amour dans le sang et dans la tête; +mais mon coeur ne s'était jamais donné. Je le reconnaissais +si bien, que je rougissais d'un plaisir comme d'une +faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un +autre eût appelé ses bonnes fortunes. Pourquoi mon +coeur se refusait-il à partager l'enivrement de ma jeunesse? +Je l'ignore. Il n'est point d'homme qui puisse se +définir au point de n'être pas, sous quelque rapport, un +mystère pour lui-même. Je ne puis donc m'expliquer ma +froideur intérieure que par induction. Peut-être ma volonté +était-elle trop tendue vers le progrès dans mon art. +Peut-être étais-je trop fier pour me livrer avant d'avoir +le droit d'être compris. Peut-être encore, et il me semble +que je retrouve cette émotion dans mes vagues souvenirs, +peut-être avais-je dans l'âme un idéal de femme +que je ne me croyais pas encore digne de posséder, +et pour lequel je voulais me conserver pur de tout +servage.</p> + +<p>Cependant mon temps approchait. A mesure que la +manifestation de ma vie me devenait plus facile dans la +peinture, l'explosion de ma puissance cachée se préparait +dans mon sein par une inquiétude croissante. A +Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse +de... noble italienne, belle comme un camée antique, +éblouissante femme du monde, et <i>dilettante</i> à tous les +degrés de l'art. Le hasard lui fit voir une peinture de +moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui +entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des +termes qui caressèrent mon amour-propre. Je sus qu'elle +me plaçait plus haut que ne faisait encore le public, et +qu'elle travaillait à ma gloire sans me connaître, par pur +amour de l'art. J'en fus flatté; la reconnaissance vint attendrir +l'orgueil dans mon sein. Je désirai lui être présenté: +je fus accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. +Ma figure et mon langage parurent lui plaire, et +elle me dit, presque à la première entrevue, qu'en moi +l'homme était encore supérieur au peintre. Je me sentis +plus ému par sa grâce, son élégance et sa beauté, que je +ne l'avais encore été auprès d'aucune femme.</p> + +<p>Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes +de mollesse, certaines locutions d'éloges officiels, certaines +formules de sympathie et d'encouragement, me +rappelaient la douce, libérale et insoucieuse femme dont +j'avais été le fils et le <i>protégé</i>. Parfois j'essayais de me persuader +que c'était une raison de plus pour moi de m'attacher +à elle; mais parfois aussi je tremblais de retrouver, +sous cette enveloppe charmante, la femme du monde, +cet être banal et froid, habile dans l'art des niaiseries, +maladroit dans les choses sérieuses, généreux de fait +sans l'être d'intention, aimant à faire le bonheur d'autrui, +à la condition de ne pas compromettre le sien.</p> + +<p>J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une +réputation d'austérité bien établie, quoique ses faiblesses +n'eussent jamais fait scandale. J'avais tout lieu d'espérer +un délicieux caprice de sa part. Cela ne m'enivrait pas. +Je n'étais plus assez enfant pour me glorifier d'inspirer +un caprice; j'étais assez homme pour aspirer à être l'objet +d'une passion. Je brûlais d'un feu mystérieux trop +longtemps comprimé pour ne pas m'avouer que j'allais +être en proie moi-même à une passion énergique; mais, +lorsque je me sentais sur le point d'y céder, j'étais épouvanté +de l'idée que j'allais donner tout pour recevoir +peu... peut-être rien. J'avais peur, non pas précisément +de devenir dans le monde une dupe de plus; qu'importe, +quand l'erreur est douce et profonde? mais peur d'user +mon âme, ma force morale, l'avenir de mon talent, dans +une lutte pleine d'angoisses et de mécomptes. Je pourrais +dire que j'avais peur enfin de n'être pas complètement +dupe, et que je me méfiais du retour de ma clairvoyance +prête à m'échapper.</p> + +<p>Un soir, nous allâmes ensemble au théâtre. Il y avait +plusieurs jours que je ne l'avais vue. Elle avait été malade; +du moins sa porte avait été fermée, et ses traits +étaient légèrement altérés. Elle m'avait envoyé une place +dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses +amis, espèce de sigisbée insignifiant, au début d'un +jeune homme dans un opéra italien.</p> + +<p>J'avais travaillé avec beaucoup d'ardeur et avec une +sorte de dépit fiévreux durant la maladie feinte ou réelle +de la duchesse. Je n'étais pas sorti de mon atelier, je n'avais +vu personne, je n'étais plus au courant des nouvelles +de la ville.</p> + +<p>—Qui donc débute ce soir? lui demandai-je un instant +avant l'ouverture.</p> + +<p>—Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire +caressant, qui semblait me remercier de mon indifférence +à tout ce qui n'était pas elle.</p> + +<p>Puis elle reprit d'un air d'indifférence:</p> + +<p>—C'est un tout jeune homme, mais dont on espère +beaucoup. Il porte un nom célèbre au théâtre; il s'appelle +Célio Floriani.</p> + +<p>—Est-il parent, demandai-je, de la célèbre Lucrezia +Floriani, qui est morte il y a deux ou trois ans?</p> + +<p>—Son propre fils, répondit la duchesse, un garçon de +vingt-quatre ans, beau comme sa mère et intelligent +comme elle.</p> + +<p>Je trouvai cet éloge trop complet; l'instinct jaloux se +développait en moi; à mon gré la duchesse se hâtait trop +d'admirer les jeunes talents. J'oubliai d'être reconnaissant +pour mon propre compte.</p> + +<p>—Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de +calme que je me sentais plus ému.</p> + +<p>—Oui, je le connais un peu, répondit-elle en dépliant +son éventail; je l'ai entendu deux fois depuis qu'il +est ici.</p> + +<p>Je ne répondis rien. Je fis faire un détour à la conversation, +pour obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. +Au bout de cinq minutes de propos oiseux en apparence, +j'appris que la duchesse avait entendu chanter +deux fois dans son salon le jeune Célio Floriani, pendant +que la porte m'était fermée, car ce débutant n'était arrivé +à Vienne que depuis cinq jours.</p> + +<p>Je renfermai ma colère, mais elle fut devinée, et la +duchesse s'en tira aussi bien que possible. Je n'étais pas +encore assez <i>lié</i> avec elle pour avoir le droit d'attendre +une justification. Elle daigna me la donner assez satisfaisante, +et mon amertume fit place à la reconnaissance. +Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son +fils adolescent auprès d'elle. Il était venu naturellement +la saluer à son arrivée, et, croyant lui devoir aide et protection, +elle avait consenti à le recevoir et à l'entendre, +quoique malade et séquestrée. Il avait chanté pour elle +devant son médecin, elle l'avait écouté par ordonnance +de médecin. «Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'être +seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs +étaient détendus par le régime; mais il est certain qu'il +m'a fait plaisir et que j'ai bien auguré de son début. Il a +une voix magnifique, une belle méthode et un extérieur +agréable; mais que sera-t-il sur la scène? C'est si différent +d'entendre un virtuose à huis clos! Je crains pour +ce pauvre enfant l'épreuve terrible du public. Le nom +qu'il porte est un rude fardeau à soutenir; on attend +beaucoup de lui: noblesse oblige!</p> + +<p>—C'est une cruauté, Madame, dit le marquis R., qui +se tenait au fond de la loge, le public est bête; il devrait +savoir que les personnes de génie ne mettent au +monde que des enfants bêtes. C'est une loi de nature.</p> + +<p>—J'aime à croire que vous vous trompez, ou que la +nature ne se trompe pas toujours si sottement, répondit +la duchesse d'un air narquois. Votre fille est une personne +charmante et pleine d'esprit.»—Puis, comme pour +atténuer l'effet désagréable que pouvait produire sur moi +cette repartie un peu vive, elle me dit tout bas, derrière +son éventail: «J'ai choisi le marquis pour être avec +nous ce soir, parce qu'il est le plus bête de tous mes +amis.»</p> + +<p>Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever +du rideau; je me sentis heureux et tout disposé à la +bienveillance pour le débutant.</p> + +<p>—Quelle voix a-t-il? demandai-je.</p> + +<p>—Qui? le marquis? reprit-elle en riant.</p> + +<p>—Non, votre protégé!</p> + +<p>—<i>Primo basso cantante</i>. Il se risque dans un rôle +bien fort, ce soir. Tenez, on commence; il entre en +scène! voyez. Pauvre enfant! comme il doit trembler!</p> + +<p>Elle agita son éventail. Quelques claques saluèrent +l'entrée de Célio. Elle y joignit si vivement le faible bruit +de ses petites mains, que son éventail tomba. «Allons, +me dit-elle, comme je le ramassais, applaudissez aussi +le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie, et, +nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette +femme a été une de nos gloires.</p> + +<p>—Je l'ai entendue dans mon enfance, répondis-je; +mais c'est donc depuis qu'elle était retirée du théâtre que +vous l'avez particulièrement connue? car vous êtes trop +jeune...</p> + +<p>Ce n'était pas le moment de faire une circonlocution +pour apprendre si la duchesse avait vu la Floriani une +fois ou vingt fois en sa vie. J'ai su plus tard qu'elle ne +l'avait jamais vue que de sa loge, et que Célio lui avait +été simplement recommandé par le comte Albani. J'ai su +bien d'autres choses... Mais Célio débitait son récitatif, +et la duchesse toussait trop pour me répondre. Elle avait +été si enrhumée!</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>LE VER LUISANT.</h3> + +<p>Il y avait alors au théâtre impérial une chanteuse +qui eût fait quelque impression sur moi, si la duchesse +de... ne se fût emparée plus victorieusement de mes pensées. +Cette chanteuse n'était ni de la première beauté, +ni de la première jeunesse, ni du premier ordre de talent. +Elle se nommait Cécilia Boccaferri; elle avait une +trentaine d'années, les traits un peu fatigués, une jolie +taille, de la distinction, une voix plutôt douce et sympathique +que puissante; elle remplissait sans fracas d'engouement, +comme sans contestation de la part du public, +l'emploi de <i>seconda donna</i>.</p> + +<p>Sans m'éblouir, elle m'avait plu hors de la scène plutôt +que sur les planches. Je la rencontrais quelquefois +chez un professeur de chant qui était mon ami et qui +avait été son maître, et dans quelques salons où elle +allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on, +fort sagement, et faisait vivre son père, vieux artiste +paresseux et désordonné. C'était une personne modeste +et calme que l'on accueillait avec égard, mais dont on +s'occupait fort peu dans le monde.</p> + +<p>Elle entra en même temps que Célio, et, bien qu'elle +ne s'occupât jamais du public lorsqu'elle était à son rôle, +elle tourna les yeux vers la loge d'avant-scène où j'étais +avec la duchesse. Il y eut dans ce regard furtif et rapide +quelque chose qui me frappa: j'étais disposé à tout remarquer +et à tout commenter ce soir-là.</p> + +<p>Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq +ans, d'une beauté accomplie. On disait qu'il était +tout le portrait de sa mère, qui avait été la plus belle +femme de son temps. Il était grand sans l'être trop, svelte +sans être grêle. Ses membres dégagés avaient de l'élégance, +sa poitrine large et pleine annonçait la force. La +tête était petite comme celle d'une belle statue antique, +les traits d'une pureté délicate avec une expression vive +et une couleur solide; l'oeil noir étincelant, les cheveux +épais, ondés et plantés au front par la nature selon toutes +les règles de l'art italien; le nez était droit, la narine +nette et mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, +la bouche vermeille et bien découpée, la moustache +fine et encadrant la lèvre supérieure par un mouvement +de frisure naturelle d'une grâce coquette; les +plans de la joue sans défaut, l'oreille petite, le cou dégagé, +rond, blanc et fort, la main bien faite, le pied +de même, les dents éblouissantes, le sourire malin, le +regard très-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai +d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, +tant elle était absorbée par l'entrée du débutant.</p> + +<p>La voix de Célio était magnifique, et il savait chanter; +cela se jugeait dés les premières mesures. Sa beauté ne +pouvait pas lui nuire: pourtant, lorsque je reportai mes +regards de la duchesse à l'acteur, ce dernier me parut +insupportable. Je crus d'abord que c'était prévention de +jaloux; je me moquai de moi-même; je l'applaudis, je +l'encourageai d'un de ces <i>bravo</i> à demi-voix que l'acteur +entend fort bien sur la scène. Là je rencontrai encore le +regard de mademoiselle Boccaferri attaché sur la duchesse +et sur moi. Cette préoccupation n'était pas dans +ses habitudes, car elle avait un maintien éminemment +grave et un talent spécialement consciencieux.</p> + +<p>Mais j'avais beau faire le dégagé: d'une part, je voyais +la duchesse en proie à un trouble inconcevable, à une +émotion qu'elle ne pouvait plus me cacher, on eût dit +qu'elle ne l'essayait même pas; d'autre part, je voyais le +beau Célio, en dépit de son audace et de ses moyens, +s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relève +guère, ou tout au moins vers un de ces <i>fiasco</i> qui laissent +après eux des années de découragement et d'impuissance. +En effet, ce jeune homme se présenta avec un aplomb +qui frisait l'outrecuidance. On eût dit que le nom qu'il +portait était écrit par lui sur son front pour être salué +et adoré sans examen de son individualité; on eût +dit aussi que sa beauté devait faire baisser les yeux, +même aux hommes. Il avait cependant du talent et une +puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait +bien; mais il était insolent dans l'âme, et cela perçait +par tous ses pores. La manière dont il accueillit les +premiers applaudissements déplut au public. Dans son +salut et dans son regard, on lisait clairement cette modeste +allocution intérieure: «Tas d'imbéciles que vous +êtes, vous serez bientôt forcés de m'applaudir davantage. +Je méprise le faible tribut de votre indulgence; j'ai droit +à des transports d'admiration.»</p> + +<p>Pendant deux actes, il se maintint à cette hauteur dédaigneuse; +et le public incertain lui pardonna généreusement +son orgueil, voulant voir s'il le justifierait, et si +cet orgueil était un droit légitime ou une prétention impertinente. +Je n'aurais su dire moi-même lequel c'était, +car je l'écoutais avec un désintéressement amer. Je ne +pouvais plus douter de l'engouement de ma compagne +pour lui; je le lui disais, même assez malhonnêtement, +sans la fâcher, sans la distraire; elle n'attendait qu'un +moment d'éclatant triomphe de Célio pour me dire que +j'étais un fat et qu'elle n'avait jamais pensé à moi.</p> + +<p>Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, +c'était un duo du troisième acte avec la signora +Boccaferri. Cette sage créature semblait s'y prêter de +bonne grâce et vouloir s'effacer derrière le succès du débutant. +Célio s'était ménagé jusque-là; il arrivait à un +effet avec la certitude de le produire.</p> + +<p>Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et +lui? Nul ne l'eût expliqué, chacun le sentit. Il était là, +lui, comme un magnétiseur qui essaie de prendre possession +de son sujet, et qui ne se rebute pas de la lenteur +de son action. Le public était comme le patient, à la fois +naïf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer +le charme pour se dire: «Celui-ci est un prophète ou un +charlatan.» Célio ne chanta pourtant pas mal, la voix +ne lui manqua pas; mais il voulut peut-être aider son +effet par un jeu trop accusé: eut-il un geste faux, une +intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais +rien. Je regardai la duchesse prête à s'évanouir, lorsqu'un +froid sinistre plana sur toutes les têtes, un sourire +sépulcral effleura tous les visages. L'air fini, quelques +amis essayèrent d'applaudir; deux on trois <i>chut</i> discrets, +contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer +dans le silence. Le <i>fiasco</i> était consommé.</p> + +<p>La duchesse était pâle comme la mort; mais ce fut +l'affaire d'un instant. Reprenant l'empire d'elle-même +avec une merveilleuse dextérité, elle se tourna vers moi, +et me dit en souriant, en affrontant mon regard comme +si rien n'était changé entre nous:—Allons, c'est trois +ans d'étude qu'il faut encore à ce chanteur-là! Le théâtre +est un autre lieu d'épreuve que l'auditoire bienveillant +de la vie privée. J'aurais pourtant cru qu'il s'en serait +mieux tiré. Pauvre Floriani, comme elle eùt souffert si cela +se fût passé de son vivant! Mais qu'avez-vous donc, monsieur +Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'intérêt +à ce début, que vous vous sentez consterné de la +chute?</p> + +<p>—Je n'y songeais pas, Madame, répondis-je; je regardais +et j'écoutais mademoiselle Boccaferri, qui vient +de dire admirablement bien une toute petite phrase fort +simple.</p> + +<p>—Ah! bah! vous écoutez la Boccaferri, vous? Je ne +lui fais pas tant d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle +disait mal ou bien.</p> + +<p>—Je ne vous crois pas, Madame; vous êtes trop bonne +musicienne et trop artiste pour n'avoir pas mille fois remarqué +qu'elle chante comme un ange.</p> + +<p>—Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce +vraiment de la Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal +entendu, sans doute.</p> + +<p>—Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri +est une personne accomplie et une artiste du plus +grand mérite. C'est votre doute à cet égard qui m'étonne.</p> + +<p>—Oui-da! vous êtes facétieux aujourd'hui, reprit la +duchesse sans se déconcerter.</p> + +<p>Elle était charmée de me supposer du dépit; elle était +loin de croire que je fusse parfaitement calme et détaché +d'elle, ou au moment de l'être.</p> + +<p>—Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai +toujours fait grand cas des talents qui se respectent et +qui se tiennent, sans aigreur, sans dégoût et sans folle +ambition, à la place que le jugement public leur assigne. +La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes +qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour +se maintenir dans la bonne voie. Son organe manque +d'éclat, mais son chant ne manque jamais d'ampleur. Ce +timbre, un peu voilé, a un charme qui me pénètre. Beaucoup +de <i>prime donne</i> fort en vogue n'ont pas plus de +plénitude ou de fraîcheur dans le gosier; il en est même +qui n'en ont plus du tout. Elles appellent alors à leur +aide l'<i>artifice</i> au lieu de l'<i>art</i>, c'est-à-dire le +mensonge. Elles se créent une voix factice, une méthode personnelle, +qui consiste à sauver toutes les parties défectueuses +de leur registre pour ne faire valoir que certaines +notes criées, chevrotées, sanglotées, étouffées, qu'elles +ont à leur service. Cette méthode, prétendue dramatique +et savante, n'est qu'un misérable tour de gibecière, un +escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants +sont seuls dupes; mais, à coup sûr, ce n'est plus là du +chant, ce n'est plus de la musique. Que deviennent l'intention +du maître, le sens de la mélodie, le génie du rôle, +lorsqu'au lieu d'une déclamation naturelle, et qui n'est +vraisemblable et pathétique qu'à la condition d'avoir des +nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement +et d'emportement, la cantatrice, incapable de rien +<i>dire</i> et de rien <i>chanter</i>, crie, soupire et larmoie son rôle d'un bout à l'autre? D'ailleurs, quelle couleur, quelle +physionomie, quel sens peut avoir un chant écrit pour +la voix, quand, à la place d'une voix humaine et vivante, +le virtuose épuisé, met un cri, un grincement, une suffocation +perpétuels? Autant vaut chanter Mozart avec la +<i>pratique</i> de Pulcinella sur la langue; autant vaut assister +aux hurlements de l'épilepsie. Ce n'est pas davantage +de l'art, c'est de la réalité plus positive.</p> + +<p>—Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec +un sourire malin et caressant; je ne vous savais pas si +docte et si subtil en fait de musique! Pourquoi est-ce la +première fois que vous en parlez si bien? J'aurais toujours +été de votre avis... en théorie, car vous faites une +mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri +a précisément une de ces voix usées et flétries qui +ne peuvent plus chanter.</p> + +<p>—Et pourtant, repris-je avec fermeté, elle chante +toujours, elle ne fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque +jamais, et c'est pour cela que le public frivole ne +fait point d'attention à elle. Croyez-vous qu'elle soit si +peu habile qu'elle ne pût viser à l'<i>effet</i> tout comme une +autre, et remplacer l'<i>art</i> par l'<i>artifice</i>, si elle daignait abaisser son âme et sa science jusque-là? Que demain +elle se lasse de passer inaperçue et qu'elle veuille agir sur +la fibre nerveuse de son auditoire par des cris, elle éclipsera +ses rivales, je n'en doute pas. Son organe, voilé +d'habitude, est précisément de ceux qui s'éclaircissent +par un effort physique, et qui vibrent puissamment quand +le chanteur veut sacrifier le charme à l'étonnement, la +vérité à l'effet.</p> + +<p>—Mais alors, convenez-en vous-même, que lui reste-t-il, +si elle n'a ni le courage et la volonté de produire +l'effet par un certain artifice, ni la santé de l'organe qui +possède le charme naturel? Elle n'agit ni sur l'imagination +trompée, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille! +Elle dit proprement ce qui est écrit dans son rôle; elle +ne choque jamais, elle ne dérange rien. Elle est musicienne, +j'en conviens, et utile dans l'ensemble; mais, +seule, elle est nulle. Qu'elle entre, qu'elle sorte, le +théâtre est toujours vide quand elle le traverse de ses +bouts de rôle et de ses petites phrases perlées.</p> + +<p>—Voilà ce que je nie, et, pour mon compte, je sens +qu'elle remplit, non pas seulement le théâtre de sa présence, +mais qu'elle pénètre et anime l'opéra de son intelligence. +Je nie également que le défaut de plénitude +de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas +une voix malade, c'est une voix délicate, de même que la +beauté de mademoiselle Boccaferri n'est pas une beauté +flétrie, mais une beauté voilée. Cette beauté suave, cette +voix douce, ne sont pas faites pour les sens toujours un +peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend +devine des trésors de vérité sous cette expression contenue, +où l'âme tient plus encore qu'elle ne promet et ne +s'épuise jamais, parce qu'elle ne se prodigue point.</p> + +<p>—Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! +s'écria la duchesse en riant et en me tendant la +main d'un air enjoué et affectueux: je ne vous savais pas +amoureux de la Boccaferri; si je m'en étais doutée, je +ne vous aurais pas contrarié en disant du mal d'elle. +Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien!</p> + +<p>Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eût été +sincère dans son désintéressement, je redevenais amoureux; +mais elle ne put soutenir mon regard, et l'étincelle +diabolique jaillit du sien à la dérobée.</p> + +<p>—Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai +faiblement, vous n'aurez jamais à vous excuser d'une +maladresse, et moi, je n'ai jamais été amoureux de mademoiselle +Boccaferri avant cette représentation, où je +viens de la comprendre pour la première fois.</p> + +<p>—Et c'est moi qui vous ai aidé, sans doute, à faire +cette découverte?</p> + +<p>—Non, Madame, c'est Célio Floriani.</p> + +<p>La duchesse frémit, et je continuai fort tranquillement:—C'est +en voyant combien ce jeune homme avait peu de +conscience que j'ai senti le prix de la conscience dans +l'art lyrique, aussi clairement que je le sens dans l'art +de la peinture et dans tous les arts.</p> + +<p>—Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de +reprendre parti pour Célio. Je n'ai pas vu qu'il manquât +de conscience, ce beau jeune homme; il a manqué de +bonheur, voilà tout.</p> + +<p>—Il a manqué à ce qu'il y a de plus sacré, repris-je +froidement; il a manqué à l'amour et au respect de son +art. Il a mérité que le public l'en punit, quoique le public +ait rarement de ces instincts de justice et de fierté. Consolez-vous +pourtant, Madame, son succès n'a tenu qu'à +un fil, et, en procédant par l'audace et le contentement +de soi-même, un artiste peut toujours être applaudi, faire +des dupes, voire des victimes; mais moi, qui vois très-clair +et qui suis tout à fait impartial dans la question, +j'ai compris que l'absence de charme et de puissance de +ce jeune homme tenait à sa vanité, à son besoin d'être +admiré, à son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, +à son manque de respect pour l'esprit et les traditions +de son rôle. Il s'est nourri toute sa vie, j'en suis sûr, de +l'idée qu'il ne pouvait faillir et qu'il avait le don de s'imposer. +Probablement c'est un enfant gâté. Il est joli, intelligent, +gracieux; sa mère a dû être son esclave, et toutes +les dames qu'il fréquente doivent l'enivrer de voluptés. +Celle de la louange est la plus mortelle de toutes. Aussi +s'est-il présenté devant le public comme une coquette +effrontée qui éclabousse le pauvre monde du haut de son +équipage. Personne n'a pu nier qu'il fût jeune, beau et +brillant; mais on s'est mis à le haïr, parce qu'on a senti +dans son maintien quelque chose de la coquette. Oui, +coquette est le mot. Savez-vous ce que c'est qu'une +coquette, madame la duchesse?</p> + +<p>—Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, +vous le savez, sans doute?</p> + +<p>—Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par +son air de dédain, c'est une femme qui fait par vanité ce +que la courtisane fait par cupidité; c'est un être qui fait +le fort pour cacher sa faiblesse, qui fait semblant de tout +mépriser pour secouer le poids du mépris public, qui +essaie d'écraser la foule pour faire oublier qu'elle s'abaisse +et rampe devant chacun en particulier; c'est un mélange +d'audace et de lâcheté, de bravade téméraire et de terreur +secrète.... A Dieu ne plaise que j'applique ce portrait +dans toute sa rigueur à aucune personne de votre connaissance! +A Célio même, je ne le ferais pas sans restriction. +Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent +le succès sans conscience et sans recueillement +sont un peu dans la voie de la courtisane sans le savoir; +ils feignent de mépriser le jugement d'autrui, et ils n'ont +travaillé toute leur vie qu'à l'obtenir favorable; ils ne +sont si irrités de manquer leur triomphe que parce que le +triomphe a été leur unique mobile. S'ils aimaient leur art +pour lui-même, ils seraient plus calmes et ne feraient pas +dépendre leurs progrès d'un peu plus ou moins de blâme +ou d'éloge. Les courtisanes affectent de mépriser la vertu +qu'elles envient. Les artistes dont je parle affectent de +se suffire à eux-mêmes, précisément parce qu'ils se sentent +mal avec eux-mêmes. Célio Floriani est le fils d'une +vraie, d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les +traditions de sa mère, il en est trop cruellement puni! +Dieu veuille qu'il profite de la leçon, qu'il ne se laisse +point abattre, et qu'il se remette à l'étude sans dégoût et +sans colère! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre +part, Madame, et que je l'invite à souper chez vous au +sortir du spectacle? Il doit avoir besoin de consolation, +et ce serait généreux à vous de le traiter d'autant mieux +qu'il est plus malheureux. Nous voici au <i>finale</i>. J'ai mes +entrées sur le théâtre, j'y vais et je vous l'amène.</p> + +<p>—Non, Salentini, répondit la duchesse. Je ne comptais +point souper ce soir, et, si vous voulez prolonger la +veillée, vous allez venir prendre du thé avec moi et le +marquis... dont la somnolence opiniâtre nous laisse le +champ libre pour causer. Il me semble que nous avons +beaucoup de choses à nous dire... à propos de Célio Floriani +précisément. Celui-ci serait de trop dans notre entretien, +pour moi comme pour vous.</p> + +<p>Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur +et de passion, et se leva pour prendre mon bras; +mais j'esquivai cet honneur en me plaçant derrière son +sigisbée. Cette femme, qui n'aimait les <i>jeunes talents</i> +que dans la prévision du succès, et qui les abandonnait +si lestement quand ils avaient échoué en public, me devenait +odieuse tout d'un coup; elle me faisait l'effet de +ces enfants méchants et stupides qui poursuivent le ver +luisant dans les herbes, qui le saisissent, le réchauffent +et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis l'écrasent +quand le toucher de leur main indiscrète l'a +privé de sa lumière. Parfois ils le torturent pour le ranimer, +mais le pauvre insecte s'éteint de plus en plus. +Alors on le tue: il ne jette plus d'éclat, il ne brille plus, +il n'est plus bon à rien. «Pauvre Célio! pensais-je, +qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou +crains qu'on ne marche sur toi.... Mais à coup sûr ce n'est +pas moi qui profiterai du tête-à-tête qu'on t'avait ménagé +pour cette nuit en cas d'ovation. J'ai encore un peu de +phosphore, et je veux le garder.»</p> + +<p>—Eh bien, dit la duchesse d'un ton impérieux, vous +ne venez pas?</p> + +<p>—Pardon, Madame, répondis-je, je veux aller saluer +mademoiselle Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu +plus de succès ce soir que les autres fois, et elle n'en +chantera pas moins bien demain. J'aime beaucoup à +porter le tribut de mon admiration aux talents ignorés ou +méconnus qui restent eux-mêmes et se consolent de l'indifférence +de la foule par la sympathie de leurs amis et +la conscience de leur force. Si je rencontre Célio Floriani, +je veux faire connaissance avec lui. Me permettez-vous +de me recommander de Votre Seigneurie? Nous +sommes tous deux vos protégés.</p> + +<p>La duchesse brisa son éventail et sortit sans me répondre. +Je sentis que sa souffrance me faisait mal; mais +c'était le dernier tressaillement de mon coeur pour elle. +Je m'élançai dans les couloirs qui menaient au théâtre, +résolu, en effet, à porter mon hommage à Cécilia Boccaferri.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>CÉCILIA.</h3> + +<p>Mais il était écrit au livre de ma destinée que je retrouverais +Célio sur mon chemin. J'approche de la loge +de Cécilia, je frappe, on vient m'ouvrir: au lieu du visage +doux et mélancolique de la cantatrice, c'est la figure +enflammée du débutant qui m'accueille d'un regard +méfiant et de cette parole insolente:—Que voulez-vous, +Monsieur?</p> + +<p>—Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, répondis-je; +elle a donc changé de loge?</p> + +<p>—Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cécilia. +Entrez, signor Salentini, je suis bien aise de vous voir.</p> + +<p>J'entrai, elle quittait son costume derrière un paravent. +Célio se rassit sur le sofa; sans me rien dire, et +même sans daigner faire la moindre attention à ma présence, +il reprit son discours au point où je l'avais interrompu. +A vrai dire, ce discours n'était qu'un monologue. +Il procédait même uniquement par exclamations et +malédictions, donnant au diable ce lourd et stupide parterre +d'Allemands, ces buveurs, aussi froids que leur +bière, aussi incolores que leur café. Les loges n'étaient +pas mieux traitées.—Je sais que j'ai mal chanté et encore +plus mal joué, disait-il à la Boccaferri, comme +pour répondre à une objection qu'elle lui aurait faite +avant mon arrivée; mais soyez donc inspiré devant trois +rangées de sots diplomates et d'affreuses douairières! +Maudite soit l'idée qui m'a fait choisir Vienne pour le théâtre +de mes débuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, +l'air si épais, la vie si plate et les hommes si bêtes! +En bas, des abrutis qui vous glacent; en haut, des +monstres qui vous épouvantent! Par tous les diables! +j'ai été à la hauteur de mon public, c'est-à-dire insipide +et détestable!</p> + +<p>La naïveté de ce dépit me réconcilia avec Célio. Je +lui dis qu'en qualité d'Italien et de compatriote, je réclamais +contre son arrêt, que je ne l'avais point écouté +froidement, et que j'avais protesté contre la rigueur du +public.</p> + +<p>A cette ouverture, il leva la tête, me regarda en face, +et, venant à moi la main ouverte: «Ah! oui! dit-il, +c'est vous qui étiez à l'avant-scène, dans la loge de la +duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai remarqué; +Cécilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention +aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a +abandonné! mais vous luttiez jusqu'au dernier moment. +Eh bien, touchez là; je vous remercie. Il paraît que +vous êtes artiste aussi, que vous avez du talent, du succès? +C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui +tombent! cela vous portera bonheur!»</p> + +<p>Il parlait si vite, il avait un accent si résolu, une cordialité +si spontanée, que, bien que choqué de l'expression +de corps de garde appliquée à la duchesse, mes récentes +amours, je ne pus résister à ses avances, ni rester +froid à l'étreinte de sa main. J'ai toujours jugé les +gens à ce signe. Une main froide me gêne, une main +humide me répugne, une pression saccadée m'irrite, +une main qui ne prend que du bout des doigts me fait +peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser +la mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas +de livrer à une main virile le contact de sa paume entière, +m'inspire une confiance et même une sympathie +subite. Certains observateurs des variétés de l'espèce +humaine s'attachent au regard, d'autres à la forme du +front, ceux-ci à la qualité de la voix, ceux-là au sourire, +d'autres enfin à l'écriture, etc. Moi, je crois que +tout l'homme est dans chaque détail de son être, et +que toute action ou aspect de cet être est un indice révélateur +de sa qualité dominante. Il faudrait donc tout +examiner, si on en avait le temps; mais, dès l'abord, +j'avoue que je suis pris ou repoussé par la première +poignée de main.</p> + +<p>Je m'assis auprès de Célio, et tâchai de le consoler de +son échec en lui parlant de ses moyens et des parties incontestables +de son talent. «Ne me flattez pas, ne m'épargnez +pas, s'écria-t-il avec franchise. J'ai été mauvais, +j'ai mérité de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je +vous en supplie, sur ce misérable début. Je vaux mieux +que cela. Seulement je ne suis pas assez vieux pour être +bon à froid. Il me faut un auditoire qui me porte, et j'en ai +trouvé un ce soir qui, dès le commencement, n'a fait +que me supporter. J'ai été froissé et contrarié avant l'épreuve, +au point d'entrer en scène épuisé et frappé d'un +sombre pressentiment. La colère est bonne quelquefois, +mais il la faut simultanée à l'opération de la volonté. La +mienne n'était pas encore assez refroidie, et elle n'était +plus assez chaude: j'ai succombé. O ma pauvre mère! +si tu avais été là, tu m'aurais électrisé par ta présence, +et je n'aurais pas été indigne de la gloire de porter ton +nom! Dors bien sous tes cyprès, chère sainte! Dans l'état +où me voici, c'est la première fois que je me réjouis +de ce que tes yeux sont fermés pour moi!</p> + +<p>Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau +Célio. Sa sincérité, ce retour enthousiaste vers sa mère, +son expansion devant moi, effaçaient le mauvais effet de +son attitude sur la scène. Je me sentis attendri, je sentis +que je l'aimais. Puis, en voyant de près combien sa +beauté était <i>vraie</i>, son accent pénétrant et son regard +sympathique, je pardonnai à la duchesse de l'avoir aimé +deux jours; je ne lui pardonnai pas de ne plus l'aimer.</p> + +<p>Il me restait à savoir s'il était aimé aussi de Cécilia +Boccaferri. Elle sortit de sa toilette et vint s'asseoir +entre nous deux, nous prit la main à l'un et à l'autre, +et, s'adressant à moi:—C'est la première fois que je +vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. +Vous venez consoler mon pauvre Célio, mon ami d'enfance, +le fils de ma bienfaitrice, et c'est presque une +soeur qui vous en remercie. Au reste, je trouve cela tout +simple de votre part; je sais que vous êtes un noble esprit, +et que les vrais talents ont la bonté et la franchise +en partage.... Ecoute, Célio, ajouta-t-elle, comme frappée +d'une idée soudaine, va quitter ton costume dans ta +loge, il est temps: moi, j'ai quelques mots à dire à +M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous partirons +ensemble.</p> + +<p>Célio sortit sans hésiter et d'un air de confiance absolue. +Était-il sûr, à ce point, de la fidélité de sa maîtresse?... +ou bien n'était-il pas l'amant de Cécilia? Et +pourquoi l'aurait-il été? pourquoi en avais-je la pensée, +lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-être jamais eue?</p> + +<p>Tout cela s'agitait confusément et rapidement dans ma +tête. Je tenais toujours la main de Cécilia dans la mienne, +je l'y avais gardée; elle ne paraissait pas le trouver mauvais. +J'interrogeais les fibres mystérieuses de cette petite +main, assez ferme, légèrement attiédie et particulièrement +calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, +grands et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main +d'une femme ne se pénètrent pas si aisément que ceux +d'un homme. Ma science d'observation et ma délicatesse +de perceptions m'ont souvent trahi ou éclairé selon le +sexe.</p> + +<p>Par un mouvement très-naturel pour relever son châle, +la Boccaferri me retira sa main dès que nous fûmes seuls, +mais sans détourner son regard du mien.</p> + +<p>—Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour à la +duchesse de X... et vous avez été jaloux de Célio; mais +vous ne l'êtes plus, n'est-ce pas? vous sentez bien que +vous n'avez pas sujet de l'être.</p> + +<p>—Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas +sujet d'être jaloux de Célio, si je faisais la cour à la duchesse, +répondis-je en me rapprochant un peu de la Boccaferri; +mais je puis vous jurer que je ne suis pas jaloux, +parce que je n'aime pas cette femme.</p> + +<p>Cécilia baissa les yeux, mais avec une expression de +dignité et non de trouble.—Je ne vous demande pas +vos secrets, dit-elle, je n'ai pas cette indiscrétion. Rien +là dedans ne peut exciter ma curiosité; mais je vous parle +franchement. Je donnerais ma vie pour Célio; je sais que +certaines femmes du monde sont très-dangereuses. Je l'ai +vu avec peine aller chez quelques-unes, j'ai prévu que +sa beauté lui serait funeste, et peut-être son malheur +d'aujourd'hui est-il le résultat de quelques intrigues de +coquettes, de quelques jalousies fomentées à dessein.... +Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais +quelquefois chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh +bien, j'ai vu ce soir Célio <i>chuté</i> par des gens qui lui promettaient +chaudement hier de l'applaudir, et j'ai cru comprendre +certains petits drames dans les loges qui nous +avoisinaient. J'ai remarqué aussi votre générosité, j'en ai +été vivement touchée. Célio, depuis le peu de temps qu'il +est à Vienne, s'est déjà fait des ennemis. Je ne suis pas +en position de l'en préserver; mais, lorsque l'occasion +se présente pour moi de lui assurer et de lui conserver +une noble amitié, je ne veux pas la négliger. Célio n'a +point aspiré à plaire à la duchesse; voilà tout ce que +j'avais à vous dire, signor Salentini, et ce que je puis +vous affirmer sur l'honneur, car Célio n'a point de secrets +pour moi, et je l'ai interrogé sur ce point-là, il n'y +a qu'un instant, comme vous entriez ici.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image2.png"></p> +<br><br> + +<p>Chacun sait plus ou moins la figure que tâche de ne +pas faire un homme qui trouve occupée la place qu'il venait +pour conquérir. Je fis de mon mieux pour que mon +désappointement ne parût pas.—Bonne Cécilia, répondis-je, +je vous déclare que cela me serait parfaitement +égal, et je permets à Célio d'être aujourd'hui ou de ne +jamais être l'amant de la duchesse, sans que cela change +rien à ma sympathie pour lui, à mon impartialité comme +<i>dilettante</i>, à mon zèle comme ami. Oui, je serai son +ami de bon coeur, puisqu'il est le vôtre, car vous êtes +une des personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, +vous, puisque vous venez de me livrer sans détour +le secret de votre coeur, et je vous en remercie.</p> + +<p>—Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton +de sincérité qui me pétrifia. Quel secret?</p> + +<p>—Etes-vous donc distraite à ce point que vous m'ayez +dit, sans le savoir, votre amour pour Célio; ou que vous +l'ayez déjà oublié?</p> + +<p>La Boccaferri se mit à rire. C'était la première fois +que je la voyais rire, et le rire est aussi un indice à étudier. +Sa figure grave et réservée ne semblait pas faite +pour la gaieté, et pourtant cet éclair d'enjouement l'éclaira +d'une beauté que je ne lui connaissais pas. C'était +le rire franc, bref et harmonieusement rhythmé d'une +petite fille épanouie et bonne.—Oui, oui, dit-elle, il +faut que je sois bien distraite pour m'être exprimée +comme je l'ai fait sur le compte de Célio, sans songer +que vous alliez prendre le change et me supposer amoureuse +de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pédanterie +de ma part à m'en défendre, lorsque cela doit vous +paraître très-naturel et très-indifférent.</p> + +<p>—Très-naturel... c'est possible... Très-indifférent... +c'est possible encore; mais je vous prie cependant de +vous expliquer.—Et je pris le bras de Cécilia avec une +brusquerie involontaire dont je me repentis tout à coup, +car elle me regarda d'un air étonné, comme si je venais +de la préserver d'une brûlure ou d'une araignée. Je me +calmai aussitôt et j'ajoutai:—Je tiens à savoir si je suis +assez votre ami pour que vous m'ayez confié votre secret, +ou si je le suis assez peu pour qu'il vous soit indifférent, +à vous, de n'être pas connue de moi.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image3.png"></p> +<br><br> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. Si j'avais un tel +secret, j'avoue que je ne vous le confierais pas sans vous +connaître et vous éprouver davantage; mais, n'ayant +point de secret, j'aime mieux que vous me connaissiez +telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dévouement +pour Célio, et d'abord je dois vous dire que Célio a deux +soeurs et un jeune frère pour lesquels je me dévouerais +encore davantage, parce qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui +des services et de la sollicitude d'une femme. +Oh! oui, si j'avais un sort indépendant, je voudrais consacrer +ma vie à remplacer la Floriani auprès de ses enfants, +car l'être que j'aime de passion et d'enthousiasme, +c'est un nom, c'est une morte, c'est un souvenir sacré, +c'est la grande et bonne Lucrezia Floriani!</p> + +<p>Je pensai, malgré moi, à la duchesse, qui, une heure +auparavant, avait motivé son engouement pour Célio par +une ancienne relation d'amitié avec sa mère. La duchesse +avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani +était morte à quarante, absolument retirée du théâtre et +du monde depuis douze ou quatorze ans... Ces deux femmes +l'avaient-elles beaucoup connue? Je ne sais pourquoi +cela me paraissait invraisemblable. Je craignais que +le nom de Floriani ne servît mieux à Célio auprès des +femmes qu'auprès du public.</p> + +<p>Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou +si Cécilia alla naturellement au-devant de mes objections, +car elle ajouta sans transition:—Et pourtant je ne l'ai +vue, dans toute ma vie, que cinq ou six fois, et notre +plus longue intimité a été de quinze jours, lorsque j'étais +encore une enfant.</p> + +<p>Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je +l'observais. Il y avait comme un embarras douloureux en +elle; mais elle reprit bientôt: «Je souffre un peu de +vous dire pourquoi mon coeur a voué un culte à cette +femme, mais je présume que je n'ai rien de neuf à vous +apprendre là-dessus. Mon père... vous savez, est un +homme excellent, une âme ardente, généreuse, une intelligence +supérieure... ou plutôt vous ne savez guère +cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il +a toujours vécu dans le désordre, dans l'incurie, dans la +misère. Il était trop aimable pour n'avoir pas beaucoup +d'amis; il en faisait tous les jours, parce qu'il plaisait, +mais il n'en conserva jamais aucun, parce qu'il était incorrigible, +et que leurs secours ne pouvaient le guérir +de son imprévoyance et de ses illusions. Lui et moi nous +devons de la reconnaissance à tant de gens, que la liste +serait trop longue; mais une seule personne a droit, de +notre part, à une éternelle adoration. Seule entre tous, +seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver +tous les ans... quelquefois plus souvent. Inépuisable +en patience, en tolérance, en compréhension, en largesse, +elle ne méprisa jamais mon père, elle ne l'humilia +jamais de sa pitié ni de ses reproches. Jamais ce +mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres: «Ce pauvre +homme avait du mérite; la misère l'a dégradé.» Non! +la Floriani disait: «Jacopo Boccaferri aura beau faire, il +sera toujours un homme de coeur et de génie!» Et c'était +vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait être la pauvre +fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.</p> + +<p>«Pendant vingt ans, c'est-à-dire depuis le jour où elle +le rencontra jusqu'à celui où elle cessa de vivre, elle le +traita comme un ami dont on ne doute point. Elle était +bien sûre, au fond du coeur, que ses bienfaits ne l'enrichiraient +pas; et que chaque dette criante qu'elle acquittait +ferait naître d'autres dettes semblables. Elle continua; +elle ne s'arrêta jamais. Mon père n'avait qu'un +mot à lui écrire, l'argent arrivait à point, et avec l'argent +la consolation, le bienfait de l'âme, quelques lignes +si belles, si bonnes! Je les ai tous conservés comme des +reliques, ces précieux billets. Le dernier disait:</p> + +<p>«Courage, mon ami, <i>cette fois-ci</i> la destinée vous +sourira, et vos efforts ne seront pas vains, j'en suis +sûre. Embrassez pour moi la Cécilia, et comptez toujours +sur votre vieille amie.»</p> + +<p>«Voyez quelle délicatesse et quelle science de la vie! +C'était bien la centième fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle +l'encourageait toujours; et, grâce à elle, il entreprenait +toujours quelque chose. Cela ne durait point et creusait +de nouveaux abîmes; mais, sans cela, il serait mort sur +un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... +Oui, oui, la Floriani m'a légué son courage.... Sans elle, +j'aurais peut-être moi-même douté de mon père; mais +j'ai toujours foi en lui, grâce à elle! Il est vieux, mais il +n'est pas fini. Son intelligence et sa fierté n'ont rien +perdu de leur énergie. Je ne puis le rendre riche comme +il le faudrait à un homme d'une imagination si féconde +et si ardente; mais je puis le préserver de la misère et +de l'abattement. Je ne le laisserai pas tomber; je suis +forte!»</p> + +<p>La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique +ce feu fût encore contenu par une habitude de dignité +calme.</p> + +<p>Elle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait +ces trésors de l'âme que j'avais toujours pressentis +en elle. Je pris sa main très-franchement cette fois, et +je la baisai sans arrière-pensée.</p> + +<p>—Vous êtes une noble créature, lui dis-je, je le savais +bien, et je suis fier de l'effort que vous daignez faire +pour m'avouer cette grandeur que vous cachez aux yeux +du monde, comme les autres cachent la honte de leur petitesse. +Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas savoir +le bien que vous me faites, à moi qui suis né pour croire +et pour aimer, mais que le monde extérieur contriste et +alarme perpétuellement.</p> + +<p>—Mais je n'ai plus rien à vous dire, mon ami. La +Floriani n'est plus, mais elle est toujours vivante dans +mon coeur. Son fils aîné commence la vie et tâte le terrain +de la destinée d'un pied hasardeux, téméraire peut-être. +Est-ce à moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux, +imprudent, impuissant même dans les arts, +qu'il se trompe mille fois, qu'il devienne coupable envers +lui-même, je veux l'aimer et le servir comme si j'étais +sa mère. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque +rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais +faire le marchepied de sa gloire, puisque c'est dans +la gloire qu'il cherche son bonheur. Vous voyez bien, +Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en tête. J'ai l'esprit +et le coeur forcément sérieux, et je n'ai pas de temps +à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction +de mes fantaisies personnelles.</p> + +<p>—Oh! oui, je vous comprends, m'écriai-je, une vie +toute d'abnégation et de dévouement! Si vous êtes au +théâtre, ce n'est point pour vous. Vous n'aimez pas le +théâtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au succès. +Vous dédaignez la gloriole; vous travaillez pour les +autres.</p> + +<p>—Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c'est encore +grâce à la Floriani que je peux travailler ainsi. +Sans elle, je serais restée ce que j'étais, une pauvre petite +ouvrière à la journée, gagnant à peine un morceau +de pain pour empêcher son père de mendier dans les +mauvais jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et +trouva ma voix agréable. Elle me dit que je pouvais chanter +dans les salons, même au théâtre, les seconds rôles. +Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon +mieux. Je n'étais déjà plus jeune, j'avais vingt six ans, +et j'avais déjà beaucoup souffert; mais je n'aspirais point +au premier rang, et cela fit que je parvins rapidement à +pouvoir occuper le second. J'avais l'horreur du théâtre. +Mon père y travaillant comme acteur, comme décorateur, +comme souffleur même (il y a rempli tous les emplois, +selon les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais +de bonne heure cette sentine d'impuretés où +nulle fille ne peut se préserver de souillure, à moins +d'être une martyre volontaire. J'hésitai longtemps; je +donnais des leçons, je chantais dans les concerts; mais +il n'y avait là rien d'assuré. Je manque d'audace, je n'entends +rien à l'intrigue. Ma clientèle, fort bornée et fort +modeste, m'échappait à tout moment. La Floriani mourut +presque subitement. Je sentis que mon père n'avait +plus que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai +mon aversion pour ce contact avec le public, qui viole +la pureté de l'âme et flétrit le sanctuaire de la pensée. +Je suis actrice depuis trois ans, je le serai tant qu'il plaira +à Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous mes +goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le +dis à personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il +pas son fardeau? J'ai la force de porter le mien: je fais +mon métier en conscience. J'aime l'art, je mentirais si +je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais j'aurais +aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes. +J'étais née pour tenir l'orgue dans un couvent de +nonnes et pour chanter la prière du soir aux échos profonds +et mystérieux d'un cloître. Qu'importe? ne parlons +plus de moi, c'est trop!</p> + +<p>La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et +me tendit la main en souriant. Je me sentis hors de moi. +Mon heure était venue: j'aimais!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>FLÂNERIE.</h3> + +<p>Elle s'était levée pour partir; elle ramena son châle +sur ses épaules. Elle était mal mise, affreusement mise, +comme une actrice pauvre et fatiguée, qui s'est débarrassée +à la hâte de son costume et qui s'enveloppe avec +joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en +aller à pied par les rues. Elle avait un voile noir très-fané +sur la tête et de gros souliers aux pieds, parce que le +temps était à la pluie. Elle cachait ses jolies mains (je me +rappelle ce détail exactement) dans de vilains gants tricotés. +Elle était très pâle, même un peu jaune, comme +j'ai remarqué depuis qu'elle le devenait quand on la forçait +à remuer la cendre qui couvrait le feu de son âme. +Probablement elle eût été moins belle que laide pour +tout autre que moi en ce moment-là.</p> + +<p>Eh bien! je la trouvai, pour la première fois de ma +vie, la plus belle femme que j'eusse encore contemplée. +Et elle l'était, en effet, j'en suis certain. Ce mélange de +désespoir et de volonté, de dégoût et de courage, cette +abnégation complète dans une nature si énergique, et par +conséquent si capable de goûter la vie avec plénitude, +cette flamme profonde, cette mémoire endolorie, voilées +par un sourire de douceur naïve, la faisaient resplendir +à mes yeux d'un éclat singulier. Elle était devant moi +comme la douce lumière d'une petite lampe qu'on viendrait +d'allumer dans une vaste église. D'abord ce n'est +qu'une étincelle dans les ténèbres, et puis la flamme s'alimente, +la clarté s'épure, l'oeil s'habitue et comprend, +tous les objets s'illuminent peu à peu. Chaque détail se +révèle sans que l'ensemble perde rien de sa lucidité +transparente et de son austérité mélancolique. Au premier +moment, on n'eût pu marcher sans se heurter dans ce +crépuscule, et puis voilà qu'on peut lire à cette lampe du +sanctuaire et que les images du temple se colorent et +flottent devant vous comme des êtres vivants. La vue +augmente à chaque seconde comme un sens nouveau, +perfectionné, satisfait, idéalisé, par ce suave aliment +d'une lumière pure, égale et sereine.</p> + +<p>Cette métaphore, longue à dire, me vint rapide et +complète dans la pensée. Comme un peintre que je suis, +je vis le symbole avec les yeux de l'imagination en même +temps que je regardais la femme avec les yeux du sentiment. +Je m'élançai vers elle, je l'entourai de mes bras, +en m'écriant follement: «<i>Fiat lux!</i> aimons-nous, et la +lumière sera.»</p> + +<p>Mais elle ne me comprit pas, ou plutôt elle n'entendit +pas mes sottes paroles. Elle écoutait un bruit de voix +dans la loge voisine. «Ah! mon Dieu! me dit-elle, voici +mon père qui se querelle avec Célio! allons vite les distraire. +Mon père sort du café. Il est très-animé à cette +heure-ci, et Célio n'est guère disposé à entendre une +théorie sur le néant de la gloire. Venez, mon ami!»</p> + +<p>Elle s'empara de mon bras, et courut à la loge de +Célio. Il devait se passer bien du temps avant que l'occasion +de lui dire mon amour se retrouvât.</p> + +<p>Le vieux Boccaferri était fort débraillé et à moitié ivre, +ce qui lui arrivait toujours quand il ne l'était pas tout à +fait. Célio, tout en se lavant la figure avec de la pâte de +concombre, frappait du pied avec fureur.</p> + +<p>—Oui, disait Boccaferri, je te le répéterai quand +même tu devrais m'étrangler. C'est ta faute; tu as été +<i>mauvais, archimauvais</i>! Je te savais bien <i>mauvais</i>, +mais je ne te croyais pas encore capable d'être aussi +<i>mauvais</i> que tu l'as été ce soir!</p> + +<p>—Est-ce que je ne le sais pas que j'ai été <i>mauvais, +mauvais</i> ivrogne que vous êtes? s'écria Célio en roulant +sa serviette convulsivement pour la lancer à la figure +du vieillard; mais, en voyant paraître Cécilia, il atténua +ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber à +nos pieds.—Cécilia, reprit-il, délivre-moi de ton fléau +de père; ce vieux fou m'apporte le coup de pied de +l'âne. Qu'il me laisse tranquille, ou je le jette par la +fenêtre!</p> + +<p>Cette violence de Célio sentait si fort le cabotin, que +j'en fus révolté; mais la paisible Cécilia n'en parut ni +surprise ni émue. Comme une salamandre habituée à +traverser le feu, comme un nautonier familiarisé avec +la tempête, elle se glissa entre les deux antagonistes, prit +leurs mains et les força à se joindre en disant:—Et +pourtant vous vous aimez! si mon père est fou ce soir, +c'est de chagrin; si Célio est méchant, c'est qu'il est +malheureux, mais il sait bien que c'est son malheur qui +fait déraisonner son vieil ami.</p> + +<p>Boccaferri se jeta au cou de Célio, et, le pressant dans +ses bras: «Le ciel m'est témoin, s'écria-t-il, que je +t'aime presque autant que ma propre fille!» Et il se mit +à pleurer. Ces larmes venaient à la fois du coeur et de la +bouteille. Célio haussa les épaules tout en l'embrassant.</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mère, +tes soeurs, ton jeune frère... je voudrais vous placer dans +le ciel, avec une auréole, une couronne d'éclairs au +front, comme des dieux!... Et voilà que tu fais un <i>fiasco +orribile</i> pour ne m'avoir pas consulté!</p> + +<p>Il déraisonna pendant quelques minutes, puis ses idées +s'éclaircirent en parlant. Il dit d'excellentes choses sur +l'amour de l'art, sur la personnalité mal entendue qui +nuit à celle du talent. Il appelait cela la <i>personnalité de +la personne</i>. Il s'exprima d'abord en termes heurtés, +bizarres, obscurs; mais, à mesure qu'il parlait, l'ivresse +se dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il +trouvait même des formes agréables pour faire accepter +sa critique au récalcitrant Célio. Il lui dit à peu près les +mêmes choses, quant au fond, que j'avais dites à la duchesse; +mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il +pensait comme moi, ou plutôt que je pensais comme +lui, et qu'il résumait devant moi ma propre pensée. Je +n'avais jamais voulu faire attention aux paroles de ce +vieillard, dont le désordre me répugnait. Je m'aperçus +ce soir-là qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une +grande science de la philosophie de l'art, et que, par +moments il trouvait des mots qu'un homme de génie +n'eût pas désavoués.</p> + +<p>Célio l'écoutait l'oreille basse, se défendant mal, et +montrant, avec la naïveté généreuse qui lui était propre, +qu'il était convaincu en dépit de lui-même. L'heure s'écoulait, +on éteignait jusque dans les couloirs, et les +portes du théâtre allaient se fermer. Boccaferri était +partout chez lui. Avec cette admirable insouciance qui +est une grâce d'état pour les débauchés, il eût couché +sur les planches ou bavardé jusqu'au jour sans s'aviser +de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. Cécilia +le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu +dans la rue, et je me trouvai seul avec Célio, qui, se +sentant trop agité pour dormir, voulut me reconduire jusqu'à +mon domicile.</p> + +<p>—Quand je pense, me disait-il, que je suis invité à +souper ce soir dans dix maisons, et qu'à l'heure qu'il est, +toutes mes connaissances sont censées me chercher pour +me consoler! Mais personne ne s'impatiente après moi, +personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un +ami qui m'ait bien cherché, car j'étais dans la loge de +Cécilia, et, en ne me trouvant pas dans la mienne, on +n'essayait pas de savoir si j'étais de l'autre côté de la +cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai entendu des +mots qui devront me faire réfléchir. «Il est déjà parti! +Il est donc désespéré!—Pauvre diable!—Ma foi! je +m'en vais.—Je lui laisse ma carte.—J'aime autant l'avoir +manqué ce soir, etc.» C'est ainsi que mes bons et +fidèles amis se parlaient l'un à l'autre. Et je me tenais +coi, enchanté de les entendre partir. Et votre duchesse! +qui devait m'envoyer prendre par son sigisbée avec sa +voiture? Je n'ai pas eu la peine de refuser son thé. <i>Vous +en tenez</i> pour cette duchesse, vous? Vous avez grand +tort; c'est une dévergondée. Attendez d'avoir un <i>fiasco</i> +dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au +reste, celle-là ne m'a pas trompé. Dès le premier jour, +j'ai vu qu'elle faisait passer son monde sous la toise, et +que, pour avoir les grandes entrées chez elle, il fallait +avoir son brevet de <i>grand homme</i> à la main.</p> + +<p>—Je ne sais, répondis-je, si c'est le dépit ou l'habitude +qui vous rend cynique, Célio; mais vous l'êtes, et +c'est une tache en vous. A quoi bon un langage si +acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de dévergondée une +femme dont j'aurais à me plaindre. Or, comme je n'ai +pas ce droit-là, et que je ne suis pas amoureux de la duchesse +le moins du monde, je vous prie d'en parler froidement +et poliment devant moi; vous me ferez plaisir, et +je vous estimerai davantage.</p> + +<p>—Écoutez, Salentini, reprit vivement Célio, vous êtes +prudent, et vous louvoyez à travers le monde comme +tant d'autres. Je ne crois pas que vous ayez raison; du +moins ce n'est pas mon système. Il faut être franc pour +être fort, et moi, je veux exercer ma force à tout prix. +Si vous n'êtes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous +ne l'avez pas voulu, car, pour mon compte, je sais que +je l'aurais été, si cela eût été de mon goût. Je sais ce +qu'elle m'a dit de vous au premier mot de galanterie que +je lui ai adressé (et je le faisais par manière d'amusement, +par curiosité pure, je vous l'atteste): je regardais +une jolie esquisse que vous avez faite d'après elle et +qu'elle a mise, richement encadrée, dans son boudoir. +Je trouvais le portrait flatté, et je le lui disais, sans +qu'elle s'en doutât, en insinuant que cette noble interprétation +de sa beauté ne pouvait avoir été trouvée que +par l'amour. «Parlez plus bas, me répondit-elle d'un air +de mystère. J'ai bien du mal à tenir cet homme-là en +bride.» On sonna au même instant. «Ah! mon Dieu! +dit-elle, c'est peut-être lui qui force ma porte; sortons +d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, à la veille +de débuter.—Oui, oui, répondis-je ironiquement; vous +êtes si bonne pour moi, que vous le rendriez heureux +rien que pour me préserver de sa haine.» Elle crut que +c'était une déclaration, et, m'arrêtant sur le seuil de son +boudoir: «Que dites-vous là? s'écria-t-elle; si vous ne +craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui +qu'il me cause. Qu'il vienne, qu'il se fâche, restons!» +C'était charmant, n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais +je ne restai point. J'attendais cette belle dame à l'épreuve +de mon succès ou de ma chute. Si vous voulez venir avec +moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous?</p> + +<p>—Non, Célio; ce n'est pas avec les femmes que je +veux faire de la force; les coquettes surtout n'en valent +pas la peine. L'ironie du dépit les flatte plus qu'elle ne +les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il y a, c'est la +plus grande sérénité d'âme dans ma conduite avec celle-ci +désormais.</p> + +<p>—Allons, vous êtes meilleur que moi. Il est vrai que +vous n'avez pas été <i>chuté</i> ce soir, ce qui est fort malsain, +je vous jure, et crispe les nerfs horriblement; mais il me +semble que vous êtes un calmant pour moi. Ne trouvez +pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est souvent +un esprit qui nous domine, et il se peut que le +calme soit la plus grande des forces de la nature.</p> + +<p>—C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est +l'orage qui dérange et bouleverse.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour +tout, et chaque chose a son usage. Peut-être que l'union +de deux natures aussi opposées que la vôtre et la mienne +ferait une force complète. Je veux devenir votre ami, je +sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis +égoïste et que je ne commence rien sans me demander +ce qui m'en reviendra; mais c'est dans l'ordre intellectuel +et moral que je cherche mes profits. Dans les choses +matérielles, je suis presque aussi prodigue et insouciant +que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des +hommes, si le genre humain n'était pas la dernière des +races. Tenez, il a raison, ce Boccaferri, et j'avais tort +de ne pas vouloir supporter son insolence tout à l'heure. +Il m'a dit la vérité. J'ai perdu la partie parce que j'étais +au-dessous de moi-même. Là-dessus, j'étais d'accord +avec lui; mais j'ai été au-dessous de mon propre talent +et j'ai manqué d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait +fausse route. Un talent sain et dispos est toujours prêt +pour l'inspiration. Le mien est malade, et il faut que je +le remette au régime. Voilà pourquoi je suivrai son conseil +et n'écouterai pas celui que votre politesse me donnait. +Je ne tenterai pas une seconde épreuve avant de +m'être retrempé. Il faut que je sois à l'abri de ces défaillances +soudaines, et pour cela je dois envisager autrement +la philosophie de mon art. Il faut que je revienne +aux leçons de ma mère, que je n'ai pas voulu suivre, +mais que je garde écrites en caractères sacrés dans mon +souvenir. Ce soir, le vieux Boccaferri a parlé comme +elle, et la paisible Cécilia... cette froide artiste qui n'a +jamais ni blâme ni éloge pour ce qui l'entoure, oui, oui, +la <i>vieille</i> Cécilia a glissé, comme point d'orgue aux théories +de son père, deux ou trois mots qui m'ont fait une +grande impression, bien que je n'aie pas eu l'air de les +entendre.</p> + +<p>—Pourquoi l'appelez-vous la <i>vieille</i> Cécilia, mon cher +Célio? Elle n'a que bien peu d'années de plus que vous +et moi.</p> + +<p>—Oh! c'est une manière de dire, une habitude d'enfance, +un terme d'amitié, si vous voulez. Je l'appelle <i>mon +vieux fer</i>. C'est un sobriquet tiré de son nom, et qui ne +la fâche pas. Elle a toujours été en avant de son âge, +triste, raisonnable et prudente. Quand j'étais enfant, j'ai +joué quelquefois avec elle dans les grands corridors des +vieux palais; elle me cédait toujours, ce qui me la faisait +croire aussi vieille que ma bonne, quoiqu'elle fût +alors une jolie fille. Nous ne nous sommes bien connus +et rencontrés souvent que depuis la mort de ma mère, +c'est-à-dire depuis qu'elle est au théâtre et que je suis +sorti du nid où j'ai été couvé si longtemps et avec tant +d'amour. J'ai déjà pas mal couru le monde depuis deux +ans. J'étais arriéré en fait d'expérience; j'étais avide +d'en acquérir, et je me suis dénoué vite. Le furieux besoin +que j'avais de vivre par moi-même m'a étourdi d'abord +sur ma douleur, car j'avais une mère telle qu'aucun +homme n'en a eu une semblable. Elle me portait encore +dans son coeur, dans son esprit, dans ses bras, sans s'apercevoir +que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne m'en +apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; +mais elle partie pour le ciel, j'ai voulu courir, bâtir, posséder +sur la terre. Déjà je suis fatigué, et j'ai encore les +mains vides. C'est maintenant que je sens réellement +que ma mère me manque; c'est maintenant que je la +pleure, que je crie après elle dans la solitude de mes +pensées... Eh bien! dans cette solitude effrayante toujours, +navrante parfois pour un homme habitué à l'amour +exclusif et passionné d'une mère, il y a un être qui me +fait encore un peu de bien et auprès duquel je respire de +toute la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. +Voyez-vous, Salentini, je vais vous dire une chose qui +vous étonnera; mais pesez-la, et vous la comprendrez: je +n'aime pas les femmes, je les déteste, et je suis affreusement +méchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri, +parce que, seule, elle ressemble par certains +côtés à ma mère, à la femme qui est cause de mon aversion +pour toutes les autres; comprenez-vous cela?</p> + +<p>—Parfaitement, Célio. Votre mère ne vivait que pour +vous, et vous vous étiez habitué à la société d'une femme +qui vous aimait plus qu'elle-même... Ah! vous ne savez +pas à qui vous parlez, Célio, et quelles souffrances tout +opposées ce nom de mère réveille dans mon coeur! Plus +mon enfance a différé de la vôtre, mieux je vous comprends, +ô enfant gâté, insolent et beau comme le bonheur! +Aussi tant qu'a duré votre virginale inexpérience, +vous avez cru que la femme était l'idéal du dévouement, +que l'amour de la femme était le bien suprême pour +l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'à nous servir, +à nous adorer, à nous garantir, à écarter de nous le +danger, le mal, la peine, le souci, et jusqu'à l'ennui, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, oui, c'est cela, s'écria Célio en s'arrêtant et en +regardant le ciel. L'amour d'une femme, c'était, dans +mon attente, la lumière splendide et palpitante d'une +étoile qui ne défaille et ne pâlit jamais. Ma mère m'aimait +comme un astre verse le feu qui féconde. Auprès +d'elle, j'étais une plante vivace, une fleur aussi pure +que la rosée dont elle me nourrissait. Je n'avais pas une +mauvaise pensée, pas un doute, pas un désir. Je ne me +donnais pas la peine de vivre par moi-même dans les moments +où la vie eût pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; +elle mourait, rongée par un chagrin secret, et moi, +misérable, je ne le voyais pas. Si je l'interrogeais à cet +égard, je me laissais rassurer par ses réponses; je croyais +à son divin sourire..... Je la tenais un matin inanimée +dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant +évanouie... Elle était morte, morte! et j'embrassais son +cadavre...</p> + +<p>Célio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions +en ce moment-là. Un cri de désespoir et de terreur +s'échappa de sa poitrine, comme si une apparition eût +passé devant lui. Je vis bien que ce pauvre enfant ne +savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir réveillé +et envenimé par son récent désastre ne devînt trop violent +pour ses nerfs; je le pris par le bras, je l'emmenai.</p> + +<p>—Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses +idées, comment et pourquoi je suis égoïste; je ne pouvais +pas être autrement, et vous comprenez aussi pourquoi je +suis devenu haineux et colère aussitôt qu'en cherchant +l'amour et l'amitié dans le commerce de mes semblables, +je me suis heurté et brisé contre des égoïsmes pareils au +mien. Les femmes que j'ai rencontrées (et je commence +à croire que toutes sont ainsi) n'aiment qu'elles-mêmes, +ou, si elles nous aiment un peu, c'est par rapport à elles, +à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs appétits +de vanité ou de libertinage. Que nous ne leur +soyons plus bons à rien, elles nous brisent et nous marchent +sur la figure, et vous voudriez que j'eusse du respect +pour ces créatures ambitieuses ou sensuelles, qui +remarquent que je suis beau et que je pourrais bien avoir +de l'avenir! Oh! ma mère m'eût aimé bossu et idiot! +mais les autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, +et vous verrez!</p> + +<p>—Mon cher Célio, vous avez raison en général; mais, +en faveur des exceptions possibles, vous ne devriez pas +tant vous hâter de tout maudire. Moi qui n'ai jamais été +gâté, et qui n'ai encore été aimé de personne, j'espère +encore, j'attends toujours.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais été aimé de personne?... Vous +n'avez pas eu de mère?... ou la vôtre ne valait pas mieux +que vos maîtresses? Pauvre garçon! En ce cas, vous avez +toujours été seul avec vous-même, et il n'y a point de +plus terrible tête-à-tête. Ah! je voudrais être aimant, +Salentini, je vous aimerais, car ce doit être un grand +bonheur que de pouvoir faire le bonheur d'un autre!</p> + +<p>—Étrange coeur que vous êtes, Célio! Je ne vous comprends +pas encore; mais je veux vous connaître, car il +me semble qu'en dépit de vos contradictions et de votre +inconséquence, en dépit de votre prétention à la haine, +à l'égoïsme, à la dureté, il y a en vous quelque chose de +l'âme qui vous a versé ses trésors.</p> + +<p>—Quelque chose de ma mère? je ne le crois pas. Elle +était si humble dans sa grandeur, cette âme incomparable, +qu'elle craignait toujours de détruire mon individualité +en y substituant la sienne. Elle me développait dans le +sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que je +suis, sans se douter que je puisse être mauvais. Ah! c'est +là aimer, et ce n'est pas ainsi que nos maîtresses nous +aiment, convenez-en.</p> + +<p>—Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur +et la beauté du dévouement dans l'amour, vous ne +le sentiez pas vivre ou germer dans votre propre sein?</p> + +<p>—Et vous, Salentini, répondit-il en m'arrêtant avec +vivacité, que portez-vous ou que couvez-vous dans votre +âme? Est-ce le dévouement aux autres? non, c'est le dévouement +à vous-même, car vous êtes artiste. Soyez sincère, +je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores +vulgairement appelés <i>blagues</i> de sentiment.</p> + +<p>—Vous me faites trembler, Célio, lui dis-je, et, en me +pénétrant d'un examen si froid, vous me feriez douter de +moi-même. Laissez-moi jusqu'à demain pour vous répondre, +car me voici à ma porte, et je crains que vous +ne soyez fatigué. Où demeurez-vous, et à quelle heure +secouez-vous les pavots du sommeil?</p> + +<p>—Le sommeil! encore une <i>blague!</i> répondit-il; je +suis toujours éveillé. Venez me demander à déjeuner aussitôt +que vous voudrez. Voilà ma carte.</p> + +<p>Il ralluma son cigare au mien, et s'éloigna.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>DÉPIT.</h3> + +<p>J'étais fatigué, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai +les heures sans réussir à résumer les émotions de ma +soirée et à conclure avec moi-même. Il n'y avait qu'une +chose certaine pour moi, c'est que je n'aimais plus la +duchesse, et que j'avais failli faire une lourde école en +m'attachant à elle; mais une âme blessée cherche vite +une autre blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, +et j'éprouvais un besoin d'aimer qui me donnait +la fièvre. Pour la première fois, je n'étais plus le maître +absolu de ma volonté; j'étais impatient du lendemain. +Depuis douze heures, j'étais entré dans une nouvelle +phase de ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me +crus malade.</p> + +<p>Je ne l'avais jamais été, ma santé avait fait ma force; +je m'étais développé dans un équilibre inappréciable. +J'eus peur en me sentant le pouls légèrement agité. Je +sautai à bas de mon lit; je me regardai dans une glace, +et je me mis à rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un +crayon, je jetai sur un bout de papier les idées qui me +vinrent. Je fis une composition qui me plut, quoique ce +fût une mauvaise composition. C'était un homme assis +entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange était +distrait et comme pris de sollicitude pour un passant +auquel le mauvais ange faisait des agaceries dans le +même moment. Entre ces deux anges, le personnage +principal délaissé, et ne comptant ni sur l'un ni sur l'autre, +regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour +lui la nature. Cette allégorie n'avait pas le sens commun, +mais elle avait une signification pour moi seul. Je me +crus vainqueur de mon angoisse; je me recouchai, je +m'assoupis, j'eus le cauchemar: je rêvai que j'égorgeais +Célio.</p> + +<p>Je quittai mon lit décidément, je m'habillai aux premières +lueurs de l'aube; j'allai faire un tour de promenade +sur les remparts, et, quand le soleil fut levé, je gagnai +le logis de Célio.</p> + +<p>Célio ne s'était pas couché, je le trouvai écrivant des +lettres.—Vous n'avez pas dormi, me dit-il, et vous êtes +fatigué pour avoir essayé de dormir? J'ai fait mieux que +vous; j'ai passé la nuit dehors. Quand on est excité, il +faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus +vite.</p> + +<p>—Fi! Célio, dis-je en riant, vous me scandalisez.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passé la nuit +sagement à causer et à écrire avec la plus honnête des +femmes.</p> + +<p>—Qui? mademoiselle Boccaferri?</p> + +<p>—Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il +serait trop tard, elle est partie.</p> + +<p>—Partie!</p> + +<p>—Ah! vous pâlissez? Tiens, tiens! je ne m'étais pas +aperçu de cela; il est vrai que j'étais tout plongé en moi-même +hier soir. Mais écoutez: en vous quittant cette +nuit, j'étais de fort mauvaise humeur contre vous. J'aurais +causé encore deux heures avec plaisir, et vous me +disiez d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous +aviez assez de moi. Résolu à causer jusqu'au grand jour, +n'importe avec qui, j'allai droit chez le vieux Boccaferri. +Je sais qu'il ne dort jamais de manière, même quand il +a bu, à ne pas s'éveiller tout d'un coup le plus honnêtement +du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumière +à sa fenêtre, je frappe, je le trouve debout causant +avec sa fille. Ils accourent à moi, m'embrassent et me +montrent une lettre qui était arrivée chez eux pendant la +soirée et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que +contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le +saurez plus tard; c'est un secret important pour eux, et +j'ai donné ma parole de n'en parler à qui que ce soit. Je +les ai aidés à faire leurs paquets; je me suis chargé d'arranger +ici leurs affaires avec le théâtre; j'ai causé des +miennes avec Cécilia, pendant que le vieux allait chercher +une voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai +vus monter et sortir de la ville. A présent me voilà réglant +leurs comptes, en attendant que j'aille à la direction +théâtrale pour dégager la Cécilia de toutes poursuites. +Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellée; +mais je vous prie de remarquer que je suis fort actif et +fort joyeux ce matin, que je ne songe pas à ménager la +fraîcheur de ma voix, enfin que je fais du dévouement +pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple épicier. +Que cela ne vous émerveille pas trop! je suis <i>obligeant</i>, +parce que je suis actif, et qu'au lieu de me coûter, cela +m'occupe et m'amuse, voilà tout.</p> + +<p>—Vous ne pouvez même pas me dire vers quelle contrée +ils se dirigent!</p> + +<p>—Pas même cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? +Prenez-vous-en à la Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception +en votre faveur au silence qu'elle m'imposait, tant +les femmes sont ingrates et perverses!</p> + +<p>—J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en +faveur de mademoiselle Boccaferri dans vos anathèmes +contre son sexe?</p> + +<p>—Parlons-nous sérieusement? Oui, certes, elle est +une exception, et je le proclame. C'est une femme honnête; +mais pourquoi? Parce qu'elle n'est point belle.</p> + +<p>—Vous êtes bien persuadé qu'elle n'est pas belle? +repris-je avec feu; vous parlez comme un comédien, +mais non comme un artiste. Moi, je suis peintre, je m'y +connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que la duchesse +de X..., qui a tant de réputation, et que la prima +donna actuelle, dont on fait tant de bruit.</p> + +<p>Je m'attendais à des plaisanteries ou à des négations +de la part de Célio. Il ne me répondit rien, changea de +vêtements, et m'emmena déjeuner. Chemin faisant, il me +dit brusquement:—Vous avez parfaitement raison, elle +est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement +j'avais la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais +être le seul à m'en apercevoir.</p> + +<p>—Vous parlez comme un possesseur, Célio, comme +un amant.</p> + +<p>—Moi! s'écria-t-il en tournant son visage vers le mien +avec assurance, je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été, et +je ne le serai jamais!</p> + +<p>—D'où vient que vous ne désirez pas l'être?</p> + +<p>—De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, +de ce qu'elle a été la protégée de ma mère qui l'estimait, +de ce qu'elle est, après moi (et peut-être autant que moi), +le coeur qui a le mieux compris, le mieux aimé, le mieux +pleuré ma mère. Oh! ma <i>vieille</i> Cécilia, jamais! c'est +une tête sacrée, et c'est la seule tête portant un bonnet +sur laquelle je ne voudrais pas mettre le pied.</p> + +<p>—Toujours étrange et inconséquent, Célio!... Vous +reconnaissez qu'elle est respectable et adorable, et vous +méprisez tant votre propre amour, que vous l'en préservez +comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que +flétrir et dégrader ce que votre souffle atteint! Quel +homme ou quel diable êtes-vous? Mais, permettez-moi +de vous le dire et d'employer un des mots crus que vous +aimez, ceci me paraît de la <i>blague</i>, une prétention au +<i>méphistophélisme</i>, que votre âge et votre expérience ne +peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. +Vous voulez m'étonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; +mais, tout bonnement, vous êtes un honnête jeune +homme, un peu libertin, un peu taquin, un peu fanfaron... +pas assez pourtant pour ne pas comprendre qu'il +faut épouser une honnête fille quand on l'a séduite; et +comme vous êtes trop jeune ou trop ambitieux pour vous +décider si tôt à un mariage si modeste, vous ne voulez +pas faire la cour à mademoiselle Boccaferri.</p> + +<p>—Plût au ciel que je fusse ainsi! dit Célio sans montrer +d'humeur et sans regimber; je ne serais pas malheureux, +et je le suis pourtant! Ce que je souffre est atroce... +Ah! si j'étais honnête et bon, je serais naïf, j'épouserais +demain la Boccaferri, et j'aurais une existence calme, +rangée, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-être +pas un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui +connaît l'avenir? Je ne puis m'expliquer là-dessus; mais +sachez que, quand même la Cécilia serait une riche héritière, +parée d'un grand nom, je ne voudrais pas devenir +amoureux d'elle. Écoutez, Salentini, une grande vérité, +bien niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises +femmes nous tue; l'amour des femmes grandes et bonnes +les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui nous aime +peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mère +est morte de cela, à quarante ans, après dix années de +silence et d'agonie.</p> + +<p>—C'est donc vrai? je l'avais entendu dire.</p> + +<p>—Celui qui l'a tuée vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener +à se battre avec moi. Je l'ai insulté atrocement, et lui +qui n'est point un lâche, tant s'en faut, il a tout supporté +plutôt que de lever la main contre le fils de la Floriani... +Aussi je vis comme un réprouvé, avec une vengeance +inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage +d'assassiner l'assassin de ma mère! Tenez, vous voyez +en moi un nouvel Hamlet, qui ne pose pas la douleur et +la folie, mais qui se consume dans le remords, dans la +haine et dans la colère. Et pourtant, vous l'avez dit, je +suis bon: tous les égoïstes sont faciles à vivre, tolérants +et doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai +point la pâle Ophélia; qu'elle aille dans un cloître +plutôt! je suis trop malheureux pour aimer. Je n'en ai +plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se complique en +moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux, personnel; +l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire +qu'une vengeance. Mon ennemi avait prédit que je ne +serais rien, parce que ma mère m'avait trop gâté. Je veux +l'écraser d'un éclatant démenti à la face du monde. +Quant à la Boccaferri, je ne veux pas être pour elle ce +que cet homme maudit a été pour ma mère, et je le serais! +Voyez-vous, il y a une fatalité! Les orages et les +malheurs qui nous frappent dans notre enfance s'attachent +à nous comme des furies, et, plus nous tâchons de +nous en préserver, plus nous sommes entraînés, par je +ne sais quel funeste instinct d'imitation, à les reproduire +plus tard: le crime est contagieux. L'injustice et la folie, +que j'ai détestées chez l'amant de ma mère, je les sens +s'éveiller en moi dès que je commence à aimer une +femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'étais pas +la victime, je serais le bourreau.</p> + +<p>—Donc vous avez peur aussi, quelquefois et à votre +insu, d'être la victime? Donc vous êtes capable d'aimer?</p> + +<p>—Peut-être; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mère, +dans quel abîme nous précipite le dévouement, et je ne +veux pas tomber dans cet abîme.</p> + +<p>—Et vous ne croyez pas que l'amour puisse être soumis +à d'autres lois qu'à cette diabolique alternative du +dévouement méconnu et immolé, ou de la tyrannie délirante +et homicide?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Pauvre Célio, je vous plains, et je vois que vous +êtes un homme faible et passionné. Je vous connais enfin: +vous êtes destiné, en effet, à être victime ou bourreau; +mais vous ne faites là le procès qu'à vous-même, +et le genre humain n'est pas forcément votre complice.</p> + +<p>—Ah! vous me méprisez, parce que vous avez meilleure +opinion de vous-même? s'écria Célio avec amertume; +eh bien, attendons. Si vous êtes sincère, nous +philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons +plus. Jusque-là, que voulez-vous faire? La cour à ma +vieille Boccaferri? En ce cas, prenez garde! je veille à +sa défense comme un jeune chien déjà méfiant et hargneux. +Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la +respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer +d'elle, même dans le secret de leurs pensées.</p> + +<p>Je fus frappé de l'âpreté de ces dernières paroles de +Célio et de l'accent de haine et de dépit qui les accompagna.—Célio, +lui dis-je, vous serez jaloux de la Boccaferri, +vous l'êtes déjà; convenez que nous sommes rivaux! +Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites que +la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit +que vous n'étiez pas son amant et que vous ne vouliez +pas l'être; mais descendez dans le plus profond de votre +coeur, et voyez si vous êtes bien sûr de l'avenir; puis +vous me direz si je vais sur vos brisées, et si nous sommes +dès aujourd'hui amis ou ennemis.</p> + +<p>—Ce que vous me demandez là est délicat, répondit-il; +mais ma réponse ne se fera pas attendre. Je ne mens +jamais aux autres ni à moi-même. Je ne serai jamais jaloux +de la Cécilia, parce que je n'en serai jamais amoureux... +à moins que pourtant elle ne devienne amoureuse +de moi, ce qui est aussi vraisemblable que de voir la +duchesse devenir sincère et le vieux Boccaferri devenir +sobre.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, Célio? Si, par malheur pour moi, +la Cécilia vous voyait et vous entendait en cet instant, +elle pourrait bien être émue, tremblante, indécise...</p> + +<p>—Si je la voyais indécise, émue et tremblante, je +fuirais, je vous en donne ma parole d'honneur, monsieur +Salentini! Je sais trop ce que c'est que de profiter d'un +moment d'émotion et de prendre les femmes par surprise. +Ce n'est pas ainsi que je voudrais être aimé d'une +femme comme la Boccaferri; je n'y trouverais aucun +plaisir et aucune gloire, parce qu'elle est sincère et honnête, +parce qu'elle ne me cacherait pas sa honte et +ses larmes, parce qu'au lieu de volupté je ne lui donnerais +et ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. +Oh! non, ce n'est pas ainsi que je voudrais posséder +une femme pure! Et, comme je ne cherche que +l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'à celles qui ne +veulent rien de plus. Êtes-vous content?</p> + +<p>—Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri +ne vous aime pas profondément, et que l'amitié +qu'elle proclame pour vous ne soit pas un amour qu'elle +se cache encore à elle-même. S'il en était ainsi, si un +jour ou l'autre vous veniez à le découvrir, vous me la +disputeriez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, certes, Monsieur, répondit Célio sans hésiter, +et, puisque vous l'aimez, vous devez comprendre que son +amour ne soit pas chose indifférente... Mais alors, mon +ami, ajouta-t-il saisi d'un attendrissement douloureux qui +se peignit sur son visage expressif et sincère, je vous demanderais +en grâce de vous battre avec moi. J'aurais la +chance d'être tué, parce que je me bats mal. Je suis passé +maître à la salle d'armes: en présence d'un adversaire +réel, je suis ému, la colère me transporte, et j'ai toujours +été blessé. Ma mort sauverait la Cécilia de mon amour. +Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais là.* +A présent, déjeunons, rions et soyons amis, car je suis +bien sûr qu'elle me regarde comme un enfant; je ne +vois en elle qu'une vieille amie, et, si cela continue, je +ne vous porterai pas ombrage... Mais vous l'épouseriez, +n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et +je vous tuerais, comptez-y.</p> + +<p>—A la bonne heure, répondis-je. Ce que vous me dites +là me prouve qui elle est, et ce respect pour la vertu +dans la bouche d'un soi-disant libertin me pousse au +mariage les yeux fermés.</p> + +<p>Nous nous serrâmes la main, et notre repas fut fort +enjoué. J'étais plein d'espoir et de confiance, je ne sais +pourquoi, car mademoiselle Boccaferri était partie. Je +ne savais plus quand ni où je la retrouverais, et elle ne +m'avait pas accordé seulement un regard qui pût me +faire croire à son amour pour moi. Étais-je en proie à +un accès de fatuité? Non, j'aimais. Mon entretien avec +Célio venait de rendre évident pour moi ce mérite que +j'avais deviné la veille. L'amour élargit la poitrine et +parfume l'air qui y pénètre: c'était mon premier amour +véritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se +colorait à mes yeux d'une lumière plus vive et plus pure.</p> + +<p>—Savez-vous un rêve que je faisais ces jours-ci, me +dit Célio, et qui me revient plus sérieux après mon +<i>fiasco</i>? C'est d'aller passer quelques semaines, quelques +mois peut-être, dans un coin tranquille et ignoré, avec +le vieux fou Boccaferri et sa très-raisonnable fille. A eux +deux ils possèdent le secret de l'art: chacun en représente +une face. Le père est particulièrement inventif et +spontané, la fille éminemment consciencieuse et savante, +car c'est une grande musicienne que la Cécilia; le public +ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez probablement +rien non plus. Eh bien, elle est peut-être la dernière +grande musicienne que possédera l'Italie. Elle comprend +encore les maîtres qu'aucun nouveau chanteur en renom +ne comprend plus. Qu'elle chante dans un ensemble, +avec sa voix qu'on entend à peine, tout le monde marche +sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine +toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la +force du poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le +dit pas. Quels sont les favoris du public qui voudraient +avouer la supériorité d'un talent qu'on n'applaudit jamais? +Mais allez ce soir au théâtre, et vous verrez comment +marchera l'opéra; on s'apercevra <i>un peu</i> de la +lacune creusée par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai +qu'on ne dira pas à quoi tient ce manque d'ensemble et +d'âme collective. Ce sera l'enrouement de celui-ci, la +distraction de celui-là; les voix s'en prendront à l'orchestre, +et réciproquement. Mais moi, qui serai spectateur +ce soir, je rirai de la déroute générale, et je me +dirai: Sot public, vous aviez un trésor, et vous ne l'avez +jamais compris! Il vous faut des roulades, on vous en +donne <i>en veux-tu? en voilà</i>, et vous n'êtes pas content! +Tâchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, +moi, j'observe et je me repose.</p> + +<p>—Vous ne m'apprenez rien, Célio; précisément hier +soir je rompais une lance contre la duchesse de... pour +le talent élevé et profond de mademoiselle Boccaferri.</p> + +<p>—Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, +reprit Célio en haussant les épaules. Elle n'est pas plus +artiste que <i>ma botte</i>! Et il faut être extrêmement fort +pour reconnaître des qualités enfouies sous un <i>fiasco</i> perpétuel, +car c'est là le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle +dise comme un maître les parties les plus insignifiantes +de son rôle, quatre ou cinq vrais dilettanti épars dans +les profondeurs de la salle souriront d'un plaisir mystérieux +et tranquille. Quelques demi-musiciens diront: +«Quelle belle musique! comme c'est écrit» sans reconnaître +qu'ils ne se fussent pas aperçus de cette perfection +dans le détail d'une belle chose si la <i>seconda +donna</i> n'était pas une grande artiste. Ainsi va le monde, +Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche le +succès de toute la puissance de ma volonté, mais c'est +pour me venger du public que je hais, c'est pour le mépriser +davantage. Je me suis trompé sur les moyens, +mais je réussirai à les trouver, en profitant du vieux +Boccaferri, de sa fille, et de moi-même par-dessus tout. +Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne +comme véritable artiste; ce sera l'affaire de peu de +temps; chaque année, pour moi, représente dix ans de +la vie du vulgaire; je suis actif et entêté. Quand j'aurai +acquis ce qui me manque pour moi-même, je saurai parfaitement +ce qui manque au public pour comprendre le +vrai mérite. Je parviendrai à être infiniment plus mauvais +que je ne l'ai été hier devant lui, et par conséquent +à lui plaire infiniment. Voilà ma théorie. Comprenez-vous!</p> + +<p>—Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne +cherchez pas le beau et le vrai pour l'enseigner au public, +en supposant que vous lui plaisiez dans le faux, vous ne +posséderez jamais le vrai. On ne dédouble jamais son +être à ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en +reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous +avez fait fausse route, et vous allez vous perdre entièrement.</p> + +<p>—Et voyez pourtant l'exemple de la Cécilia! s'écria +Célio fort animé; ne possède-t-elle pas le vrai en elle, ne +s'opiniâtre-t-elle pas à ne donner au public que du vrai, et +n'est-elle pas méconnue et ignorée? Et il ne faut pas dire +qu'elle est incomplète et qu'elle manque de force et de +feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai +entendu la Boccaferri chanter et déclamer seule entre +quatre murs et ne sachant pas que j'étais là pour l'écouter. +Elle embrasait l'atmosphère de sa passion, elle avait +des accents à faire vibrer et tressaillir une foule comme +un seul homme. Cependant elle ne méprise pas le public, +elle se borne à ne pas l'aimer. Elle chante bien devant +lui, pour son propre compte, sans colère, sans passion, +sans audace. Le public reste sourd et froid; il veut, avant +tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire, et moi, +je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui +donnerai de mon feu et de ma science que le rebut, encore +trop bon pour lui.</p> + +<p>Je ne pus calmer Célio. Il prenait beaucoup de café en +jurant contre la platitude du café viennois. Il cherchait à +s'exciter de plus en plus. La rage de sa défaite lui revenait +plus amère. Je lui rappelai qu'il fallait aller au +théâtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le +soir chez moi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<h3>LA DUCHESSE.</h3> + +<p>A l'heure convenue, j'attendais Célio, mais je ne reçus +qu'un billet ainsi conçu:</p> + +<p>«Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers +pour que vous ayez à terminer demain l'affaire de +mademoiselle Boccaferri avec le théâtre. Rien n'est plus +simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe et de +prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement +était à la veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une +amende ordinaire pour deux représentations auxquelles +elle fait défaut. Elle trouve ailleurs un engagement plus +avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai parti +quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une +heure de plus l'air du pays et les compliments de condoléance: +je me fâcherais, je dirais ou ferais quelque sottise. +Je vais ailleurs, je pousse plus loin. En avant, en +Avant!</p> + +<p>«Vous aurez bientôt de mes nouvelles et <i>d'autres</i> qui +vous intéressent davantage.</p> + +<p>«A vous de coeur,</p> + +<p>«CÉLIO FLORIANI.»</p> +<br><br> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image4.png"></p> +<br><br> + + +<p>Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à +mon adresse: <i>Adorno Salentini, place... n°...</i> Rien +n'y manquait.</p> + +<p>Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude, +en proie à de noirs soupçons, consterné d'avoir perdu +la trace de Cécilia et de celui qui pouvait me la disputer +ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué. Des jours, +des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de +Célio ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à +leur brusque départ, puisqu'il s'était effectué presque +avec la clôture de la saison musicale. Je lisais avidement +tous les journaux de musique et de théâtre qui me tombaient +sous la main. Nulle part il n'était question d'un +engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais +personne qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur +de mademoiselle Boccaferri, qui ne savait rien +ou ne voulait rien savoir. Je me disposai à quitter +Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j'allai +faire mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait +peut-être me dire quelque chose de Célio.</p> + +<p>Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au +moment de m'épanouir à l'amour par la confiance et +l'estime, je me voyais rejeté dans le doute, et je sentais +les atteintes empoisonnées du scepticisme et de l'ironie. +Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, et +ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon +entretien avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût +été à ma place. Ceci la passionna pour, je devrais dire +<i>contre</i> moi: les coquettes sont ainsi faites.</p> + +<p>L'inquiétude mal déguisée avec laquelle je l'interrogeais +sur Célio lui fit croire que j'étais resté jaloux et +amoureux d'elle. Elle me jura ne pas savoir ce qu'il était +devenu depuis la malencontreuse soirée de son début; +mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec +quelle assurance je le niais, elle se forma une grande +idée de la force de mon caractère. Elle prit à coeur de le +dompter, elle se piqua au jeu; une lutte acharnée avec +un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et qui +l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de +toute sa science.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image5.png"></p> +<br><br> + +<p>Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au +bout de deux jours, elle y était aussi; elle se compromettait +ouvertement, elle faisait pour moi ce qu'elle n'avait +jamais fait pour personne. Cette femme qui m'avait +tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans +l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en +herbe pour choisir celui des deux qui flatterait le plus +sa vanité, cette sage coquette qui nous ménageait tous +les deux pour éconduire celui de nous qui serait brisé +par le public, cette grande dame, jusque-là fort prudente +et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, +se jetait à corps perdu dans un scandale, sans que +j'eusse grandi d'une ligne dans l'opinion publique, et +tout simplement par la seule raison que je lui résistais.</p> + +<p>Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle +ne s'en était pas émue d'une manière apparente. Il ne +suffisait donc pas de lui résister pour qu'elle s'éprît de +la sorte. Elle avait senti que Célio ne l'aimait pas, et +qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer sérieusement; +mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui +offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement +ému auprès d'elle, elle devinait que j'étais capable de +concevoir une grande passion, et elle pensait me l'inspirer +encore en dépit de mon courage et de ma fierté. +Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva qu'elle +fit pour moi, lorsque j'étais refroidi à son égard, ce +qu'elle n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé. +Les femmes ne sont jamais si habiles qu'elles ne tombent +dans le piège de leur propre vanité.</p> + +<p>Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de +ma vie où je ne l'aimais point, et où je souffrais à cause +d'une autre femme. Il ne me fallut ni courage, ni vertu, +ni orgueil pour la repousser d'abord, et pour tenter de +la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie +qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un +scélérat, un roué, un ennemi acharné à son désastre, +que je n'aurais pas agi autrement pour la pousser à bout +et lui faire fouler aux pieds tout souci de sa réputation. +Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve, et le +mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette +femme, funeste aux autres, le devint volontairement à +elle-même tout d'un coup, au milieu d'une vie d'égoïsme +et de calcul. Elle tendit tous les ressorts de sa volonté +pour vaincre une aversion qu'elle prenait seulement +pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l'emporta +sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. +Peut-être aussi s'ennuyait-elle, peut-être voulait-elle +connaître les orages d'une passion véritable ou d'une +lutte violente.</p> + +<p>Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me +forcer par un éclat à tomber à ses pieds. Elle chercha à +se faire insulter publiquement pour me contraindre à +prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi dans +sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou +quatre amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus +indiscrètes possible. Elle laissa tomber son masque en +plein bal, au moment où elle s'emparait de mon bras; +enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre +où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse +sorti précipitamment avec elle.</p> + +<p>Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut +multiplier des incidents incroyables. Cette femme indolente +et superbe de mollesse était en proie à une activité +dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne mangeait plus, +elle était changée d'une manière effrayante. Elle savait +aussi s'opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque +instant qu'elle venait me dire adieu et qu'elle renonçait +à moi. J'aurais voulu calmer la douleur que je lui causais, +l'amener à de bonnes résolutions, la quitter noblement +et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter +son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, +plus enlaçant au moment où je me flattais de l'avoir +fait céder à l'empire de la raison.</p> + +<p>Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible +à confesser. L'amour d'une femme est peut-être irrésistible, +quelle que soit cette femme, et celle-là était belle, +jeune, intelligente, audacieuse, pleine de séductions. Le +chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa beauté +un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination +d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait +pour l'être, elle l'avait peut-être toujours été; mais, +avec moi, elle paraissait dévorée d'un besoin de coeur +qui faisait taire les sens et l'ornait du prestige nouveau +de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente rapide +dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer +un instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela, +je n'en pouvais douter; je savais bien quelle réaction de +tyrannie j'aurais à subir une fois que j'aurais abandonné +mon âme à cet attrait perfide. Je me connaissais, ou +plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j'étais +trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout +jamais par ma conscience. Et je pouvais encore combattre, +parce que je me retenais d'aimer, car je voyais +en elle tout le contraire de mon idéal: le dévouement, il +est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l'énergie +dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-même, +et point de force véritable, point de dignité, point +de durée possible dans ce subit engouement. Elle me +faisait horreur et pitié en même temps qu'elle allumait +en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. +Je voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, +toutes les femmes effrontées et galantes ayant +déjà l'oeil sur moi pour me disputer à une puissante +rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des +panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à +bonnes fortunes, moi qui détestais ce plat métier, un +charlatan pour les esprits sévères qui m'accuseraient de +chercher la renommée dans le scandale des aventures, +au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je +me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion +montait à ma poitrine, la sueur froide de l'épouvante +coulait de mon front. Que cette femme fût perdue par +moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute volontaire, +j'étais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus +l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en +me battant pour elle, il me faudrait toujours traîner à +mon pied ce boulet dégradant d'un amour imposé par la +faiblesse d'un instant à la dignité de toute la vie.</p> + +<p>Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la +situation extrême où elle s'était jetée, une heure de rage +et de délire pouvait la porter au suicide. Le ciel m'inspira +un <i>mezzo termine</i>. Je résolus de la tromper en laissant +une porte ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai +qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan; +j'en fis une condition de mon amour, lui disant que je +rougirais de profiter, pour la posséder, de la crise où +elle se jetait, que ma conscience ne serait plus troublée +dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde +et son rang dans l'opinion, que je restais à Turin pour +ne pas la compromettre en la suivant, mais que dans +huit jours je serais auprès d'elle pour l'aimer dans les +douceurs du mystère.</p> + +<p>J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez +ému, assez peu sûr de ma force pour qu'elle crût encore +à la sienne. Elle partit, et je restai brisé de tant d'émotions, +fatigué de ma victoire, incertain si j'allais me +sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus +la quitter.</p> + +<p>Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été +en sa présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il +y avait en moi une sorte d'antipathie instinctive que son +langage et ses manières réveillaient par instants, et qui +s'effaçait quand son souvenir me revenait accompagné +de tant de preuves d'abnégation et d'emportement. Et +puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies +me sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio +m'avait trompé. Le monde était vide, sans un être à +aimer exclusivement. Les huit jours expirés, je fis venir +un voiturin pour me rendre à Milan.</p> + +<p>On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma +porte; j'entrai dans mon atelier pour y jeter un dernier +coup d'oeil.</p> + +<p>J'étais venu à Turin avec l'intention d'y passer un certain +temps. J'aimais cette ville, qui me rappelait toute +mon enfance, et où j'avais conservé de bonnes relations. +J'avais loué un des plus agréables logements d'artiste; +mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y étais +installé, j'avais travaillé avec délices, me flattant d'y oublier +tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides. +L'arrivée de la duchesse avait brisé ces doux projets, et, +en quittant cet asile, je tremblai que tout ne fût brisé dans +ma vie. Il me prit un remords, une terreur, un regret, +sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai sur un +sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin +s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient +jeunes et fringants, grattaient le pavé. Je ne bougeais +pas. Je n'avais pas la force de me dire que je ne partirais +point; je me disais avec une certaine satisfaction +puérile que je n'étais pas encore parti.</p> + +<p>Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma +porte. Je vois encore sa casquette de loutre et sa casaque +de molleton. Il avait une bonne figure à la fois +mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité +de mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination. +«Eh! mon cher monsieur, les jours sont si courts +dans cette saison! la route est si mauvaise! Si la nuit +nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il y a +une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits +chevaux ne demandent qu'à courir pour votre service.» +Ce fut là toute sa plainte.—«C'est juste, ami, lui dis-je, +monte sur ton siége, me voilà!»</p> + +<p>Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier +qui voltigeait sur le plancher arrêta mes regards. Je le +ramassai: c'était un feuillet détaché de mon album. Je +reconnus la composition que j'avais esquissée dans la +nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne, +après son <i>fiasco</i>. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits +tous deux de moi par un malin personnage qui +avait la tournure et le costume de théâtre de Célio. Je me +reportai à cette nuit d'insomnie où la duchesse m'était +apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si +grande.</p> + +<p>LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.</p> + +<p>Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers +la porte; j'ordonnai au <i>vetturino</i> de dételer et de s'en +aller. Je rentrai; je respirai; je mis mon album sur une +table comme pour reprendre possession de mon atelier, +de mon travail et de ma liberté; puis l'effroi de la solitude +me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier +me serrèrent le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me +mis a pleurer, à sangloter, presque, comme un enfant +qui subit une pénitence et se désole à l'aspect de la +chambre qui va lui servir de prison.</p> + +<p>Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la +rue me fit entendre les premières phrases de cet air du +<i>Don Juan</i> de Mozart:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vedrai, Carino</p> +<p>Se sei buonfuo,</p> +<p>Che bel rimedio</p> +<p>Ti voglio dar.</p> + </div> </div> + +<p>Était-ce un rêve? J'entendais la voix de Cécilia Boccaterri. +Je l'avais entendue deux fois dans le rôle de Zerline, +où elle avait une naïveté charmante, mais où elle +manquait de la nuance de coquetterie nécessaire. En cet +instant, il me sembla qu'elle s'adressait à moi avec une +tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, +et qu'elle m'appelait avec un accent irrésistible. Je +bondis vers la porte; je m'élançai dehors: je ne trouvai +que le <i>vetturino</i> qui dételait. Je me livrai à mille recherches +minutieuses. La rue et tous les alentour étaient +déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait +des montagnes. «Reviens demain, dis-je à mon conducteur +en lui donnant un pourboire; je ne puis partir +aujourd'hui.»</p> + +<p>Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m'informer. +Je demandais la Boccaferri, son père et Célio, au +ciel et à la terre. Personne ne savait ce que je voulais +dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de Boccaferri +était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri +n'avait jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani +devait être en Angleterre, parce qu'il avait traversé Turin +deux mois auparavant en disant qu'il était engagé à +Londres.</p> + +<p>Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce +n'était pas la voix de Cécilia qui m'avait chanté ces quatre +vers beaucoup trop tendres pour elle; mais pendant ces +vingt-quatre heures, mon émotion avait changé d'objet; +la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. +Au point du jour, le brave <i>vetturino</i> était à ma porte +comme la veille. Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je +chargeai moi-même mes effets; je m'installai dans son +frêle <i>legno</i> (c'est comme on dirait à Paris <i>un sapin</i>), et +je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.</p> + +<p>—Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!</p> + +<p>—Je le sais bien; je ne vais plus à Milan.</p> + +<p>—Alors, mon maître, dites-moi où nous allons.</p> + +<p>—Où tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, +du côté opposé à Milan.</p> + +<p>—Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là; mais +encore voudrais-je savoir si c'est à Paris ou à Rome qu'il +faut aller.</p> + +<p>—Va vers la France, tout droit vers la France, lui +dis-je, obéissant à un instinct spontané. Je t'arrêterai +quand je serai fatigué, ou quand la belle nature m'invitera +à la contempler.</p> + +<p>—La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit +en souriant le brave homme. Voyez, que de neige du +haut en bas des montagnes! Nous ne passerons pas aisément +le Mont-Cenis!</p> + +<p>—Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons +peut-être pas. Allons, partons. J'ai besoin de voyager. +Pourvu que ta voiture roule et m'éloigne de Mifan, +comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour aujourd'hui.</p> + +<p>—Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui +firent une longue glissade sur le pavé cristallisé par la +gelée, tête d'artiste, tête de fou! mais les gens raisonnables +sont souvent bêtes et toujours avares. Vivent les +artistes!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>LE NOEUD CERISE.</h3> + +<p>Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la destiné, ni +à mes instincts, et je suis pourtant forcé de croire à quelque +chose qui semble une combinaison de l'un ou de +l'autre, à une force mystérieuse qui est comme l'attraction +de la fatalité.</p> + +<p>Il se fait dans notre existence, comme de grande courants +magnétiques que nous traversons quelquefois, sans +être emportés par eux, mais où quelquefois aussi nous +nous précipitons de nous-mêmes, parce que notre <i>moi</i> +se trouve admirablement prédisposé à subir l'influence +de ce qui est notre élément naturel, longtemps ignoré +ou méconnu. Quand nous sommes entraînés sur cette +pente irrésistible, il semble que tout nous aide à en subir +l'impulsion souveraine, que tout s'enchaîne autour de +nous de façon à nous faire nier le hasard, enfin que les +circonstances les plus naturelles, les plus insignifiantes +dans d'autres moments n'existent, à ce moment donné, +que pour nous pousser vers le but de notre destinée, que +ce but soit un abîme ou un sanctuaire.</p> + +<p>Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et +qui ne fut autre chose que la rencontre d'un fait parallèle +à celui de mon ennui et de mon inquiétude. Mon <i>vetturino</i> +était marié non loin de la frontière, du côté de +Briançon, à une jeune et jolie femme dont il était séparé +assez souvent par l'activité de sa profession. Je lui dis +que je voulais aller du côté de la France, et je le voulais +parce qu'il s'agissait pour moi de prendre la route +diamétralement opposée à celle de Milan, et aussi un +peu parce que j'avais quelques renseignements vagues +sur le pas&age récent de Célio dans la contrée que je parcourais. +Mon <i>vetturino</i> vit que je ne savais pas bien où +je voulais aller, et comme il avait envie d'aller à Briançon, +il prit naturellement la route de Suse et d'Exille, +traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans +le département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre.</p> + +<p>Comme nous approchions de Briançon, il me demanda +si je ne comptais pas m'y arrêter quelques jours, du ton +d'un homme décidé à m'y contraindre. Et, comme j'hésitais +à lui répondre avant d'avoir bien pénétré son dessein, +il m'annonça que son plus jeune cheval était malade, +qu'il ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'être +forcé de voir un vétérinaire pour le faire saigner. Je +descendis de voiture et j'examinai le cheval: il avait +l'oeil pur, le flanc calme; il n'était pas plus malade que +l'autre.</p> + +<p>—Mon ami, dis-je à maître Volabù (c'était le nom de +mon voiturin), je te prie d'être sincère avec moi. Tu +cherches un prétexte pour t'arrêter, et moi je n'ai pas de +raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus longtemps à +ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. Que j'arrive +à Briançon, c'est tout ce que je demande. Là, je penserai +à ce que je veux faire, et j'aurai sous la main tous les +moyens de transport désirables. Si tu l'obstinés à me +laisser ici (nous n'étions plus qu'à cinq lieues de Briançon), +je m'obstinerai peut-être de mon côté à le faire +marcher, car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, +si tu veux que je sois bon. Tu as ici, aux environs, une +affaire de coeur ou d'argent, et c'est pour cela que ton +cheval ne mange pas? Le brave homme se mit à rire, +puis il secoua la tête d'un air mélancolique:—Je ne +suis plus de la première jeunesse, dit-il, ma femme a +dix-huit ans, et j'aurais été bien aise de la surprendre; +elle ne demeure qu'à une toute petite lieue d'ici, aux +<i>Désertes</i>. Par la traverse, nous y serons dans une demi-heure; +le chemin est bon, et puisque vous aime à vous +arrêter n'importe où, pour marcher au hasard dans la +neige, vous verrez là un bel endroit et de la belle neige, +le diable m'emporte! Nous repartirions demain malin, +et nous serions à Briançon avant midi. Allons, j'ai été +franc, voulez-vous être bon enfant?</p> + +<p>—Oui, puisque je t'ai fait moi-même cette condition. +Va pour les <i>Désertes</i>! le non me lait, et la traverse +aussi. J'aime assez les paysages qu'on ne voit pas des +grandes routes; mais s'il te prend fantaisie, mon compère, +de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton +cheval recommence demain à ne plus manger?</p> + +<p>—Voulez-vous vous fier à la parole d'un ancien militaire, +mon bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous +voulez.</p> + +<p>—Je veux me fier, répondis-je. En route!</p> + +<p>Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher +lecteur, et tu me diras si, dans l'accès de flânerie bienveillante +qui me poussa à subir son caprice, il n'y eut +pas quelque chose qu'un homme plus impertinent que +moi eût pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne +m'avait pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il +me fit pénétrer avait un caractère à la fois naïf et grandiose, +qui s'empara de moi d'autant plus que je n'avais +pas compté sur le discernement pittoresque de mon +guide. Sans doute c'était son amour pour sa jeune femme +qui lui faisait aimer ou mieux comprendre instinctivement +la beauté du lieu qu'elle habitait. Il voulut reconnaître +ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs +de l'hospitalité.</p> + +<p>Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette +très-propre où il me conduisit. Et quand il eut +trouvé sa jeune ménagère au travail, bien gaie, bien +sage, bien pure (cela se voyait à la joie franche qu'elle +montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fête +qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, +pour me préparer un meilleur repas que celui que j'aurais +pu faire à l'auberge du hameau, et, comme je leur +disais que tant de soin n'était pas nécessaire pour me +contenter, ils jurèrent naïvement que cela <i>ne me regardait +pas</i>, c'est-à-dire qu'ils voulaient me traiter et +m'héberger gratis.</p> + +<p>Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos +et de gros baisers, pour aller admirer le site environnant. +Il était simple et superbe. Des collines escarpées +servant de premier échelon aux grandes montagnes +des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes, encadraient +la vallée et la préservaient des vents du nord +et de l'est. Au-dessus du hameau, à mi-côte de la colline +la plus rapprochée et la plus adoucie, s'élevait un vieux +et fier château, une des anciennes défenses de la frontière +probablement, demeure paisible et confortable désormais, +car je voyais au ton frais des châssis de croisées +en bois de chêne, encadrant de longues vitres bien claires, +que l'antique manoir était habite par des propriétaires +fort civilisés. Un parc immense, jeté noblement sur la +pente de la colline et masquant ses froides lignes de clôture +sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en +France, formait un des accidents les plus heureux du tableau. +Malgré la rigueur de la saison (nous étions à la +fin de janvier, et la terre était couverte de frimas), la +soirée était douce et riante. Le ciel avait ces tons rose +vif qui sont propres aux beaux temps de gelée; les horizons +neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages +doux, couleur de perle, attendaient le soleil qui descendait +lentement pour s'y plonger. Avant de s'envelopper +dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir sourire encore +à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux +château un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne +et moussue un dôme de cuivre rouge resplendissant.</p> + +<p>Comme j'étais vêtu et chaussé en conséquence de la +saison, je prenais un plaisir extrême à marcher sur cette +neige brillante, cristallisée par le froid, et qui craquait +sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces grandes +surfaces à peine égratignées par la trace de quelques petites +pattes d'oiseaux, j'étudiais avec attention le reflet +verdâtre que donne ce blanc éblouissant auprès duquel +l'hermine et le duvet du cygne paraissent jaunes ou malpropres. +Je ne pensais plus qu'à la peinture et à remercier +le ciel de m'avoir détourné de Milan.</p> + +<p>Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais +embrasser de l'oeil la vaste pelouse blanche, coupée de +massifs noirs, qui s'étendait devant le château. On avait +rajeuni les abords de cette austère demeure en nivelant +les anciens fossés, en exhaussant les terres et en amenant +le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu'au +niveau du rez-de-chaussée, jusqu'à la porte des appartements, +comme c'est l'usage aujourd'hui que nous sentons +à la fois le confortable et la poésie de la vie de château. +L'enclos était bien fermé de grands murs; mais, en face +du manoir, on en avait échancré une longueur de trente +mètres au moins pour prendre vue sur la campagne. Cette +ouverture formait terrasse, à une hauteur peu considérable, +et avait pour défense un large fossé extérieur. Un +petit escalier, pratiqué dans l'épaisseur du massif de +pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de +l'eau pour permettre, apparemment, aux jardiniers d'y +venir puiser durant l'été. Comme l'eau était couverte +d'une croûte de glace très-forte, je fis la remarque qu'il +était très-facile en ce moment d'entrer dans la résidence +seigneuriale des Désertes; mais il me parut qu'on s'en +rapportait à la discrétion des habitants de la contrée, car +aucune précaution n'était prise pour garantir ce côté faible +de la place.</p> + +<p>Comme le lieu me parut désert, j'eus quelque tentation +d'y pénétrer pour admirer de plus près le tronc des +ifs superbes et des pins centenaires dont les groupes formaient, +dans cet intérieur, mille paysages aussi <i>vrais</i>, +quoique beaucoup mieux <i>composés</i> que ceux de la campagne +environnante; mais je m'abstins prudemment et +respectueusement de cette témérité de peintre, en entendant +venir vers la terrasse deux femmes qui, vues de +près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je +les regardai courir et folâtrer sur la neige, sans qu'elles +fissent attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux +et de fourrures, elles étaient aussi légères que le +grand lévrier blanc qui bondissait autour d'elles. L'une +me parut en âge d'être mariée; mais, à son insouciance, +on voyait qu'elle ne l'était pas, et même qu'elle n'y songeait +point. Elle était grande, mince, blonde, jolie, et, +par sa coiffure et ses attitudes, elle me rappelait les nymphes +de marbre qui ornaient les jardins du temps de +Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa +beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût +moins élégante. Je ne sais pas non plus pourquoi je fus +ému en la regardant, comme si elle me rappelait une +image connue et chère. Cependant il me fut impossible, +ce jour-là et plus tard, de trouver de moi-même à qui +elle ressemblait.</p> + +<p>Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels +ébats, qu'elles passèrent sans me voir. Elles parlaient +italien, mais si vite (et souvent toutes deux ensemble), +chaque phrase était d'ailleurs entrecoupée de rires si +bruyants et si prolongés, que je ne pus rien saisir qui eût +un sens. Un peu plus loin, elles s'arrêtèrent et se mirent +à briser sans pitié de superbes branches d'arbre vert dont +elles firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnèrent +ensuite sur la neige, en disant:</p> + +<p>«Ma foi, qu'<i>il</i> vienne les chercher, c'est trop froid à +manier.»</p> + +<p>J'allais les perdre de vue à regret, je l'avoue, car il y +avait quelque chose de sympathique et d'excitant pour +moi dans la pétulance et la gaieté de ces jolies filles, +lorsqu'une d'elles s'écria: «Bon! j'ai perdu <i>son</i> noeud, +son fameux noeud d'épée, que j'avais attaché sur mon +capuchon, avec une épingle!</p> + +<p>—Eh bien! dit l'aînée, nous en ferons un autre; la +belle affaire!</p> + +<p>—Oh! il l'avait fait lui-même! Il prétend que nous ne +savons pas faire les noeuds, comme si c'était bien malin! +Il va grogner.</p> + +<p>—Eh bien, qu'il grogne, le grognon! répliqua l'autre, +et toutes deux recommencèrent à rire, comme rient +les jeunes filles, sans savoir pourquoi, sinon qu'elles ont +besoin de rire.</p> + +<p>—Tiens! je le vois, mon noeud! <i>son</i> noeud! s'écria +la cadette en bondissant vers le fossé; le voilà qui s'épanouit +sur la neige. Oh! le beau coquelicot!</p> + +<p>Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment +de ramasser ce noeud de rubans rouges que j'avais +fort bien remarqué, elle partit d'un nouvel éclat de rire: +une petite brise soudaine qui venait de s'élever emportait +le ruban, et le déposait, à mes pieds, sur la glace +du fossé.</p> + +<p>Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce +fut alors seulement qu'elle m'aperçut et devint aussi +rouge que son noeud de rubans cerise.</p> + +<p>—Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, +je serai forcé de traverser ce fossé; me le permettez-vous?</p> + +<p>—Non, non, ne faites pas cela! répondit l'enfant, en +qui un fonds d'assurance mutine parut dominer trés-vite +le premier accès de timidité, c'est peut-être dangereux. +Si la glace ne porte pas?</p> + +<p>—N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose +que de courir un petit danger pour votre service.</p> + +<p>Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu. +En voyant qu'en effet il y avait bien quelque danger pour +moi, car le fossé était large et profond, l'enfant rougit +encore et descendit quelques marches du petit escalier +pour venir à ma rencontre. Elle ne riait plus.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, +petite soeur? dit l'aînée, qui venait la rejoindre, et qui +me regarda d'un air de surprise et de mécontentement. +Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle connaissait +sans doute déjà la prudence. Elle avait au moins une +vingtaine d'années.</p> + +<p>—Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à +sa soeur le noeud de rubans au bout de ma canne, je +m'arrête à la limite de votre empire, je ne me permets +pas de mettre le pied seulement sur la première marche +de l'escalier.</p> + +<p>Elle vit tout de suite que j'étais un homme bien élevé, +et me remercia d'un doux et charmant sourire. Quant à +l'enfant, elle saisit le noeud avec vivacité, et me fit signe +de ne pas m'arrêter sur la glace. Je m'en retournai lentement +et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me +crièrent <i>merci</i> avec beaucoup de grâce; puis j'entendis +l'aînée dire à la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!—Sauvons-nous! +répondit l'enfant en recommençant +son rire frais et clair comme une clochette d'argent. +Elles se prirent par la main, et partirent en courant +et en riant vers le château. Quand elles eurent disparu, +je regagnai la modeste demeure de monsieur et +madame Volabù, un peu préoccupé de ma petite aventure.</p> + +<p>Je trouvai mon souper prêt. J'aurais été Grandgousier +en personne, qu'on ne m'eut pas traité plus largement. +Je crois que toute la petite basse-cour de madame Volabù +y avait passé. Je n'aurais pas eu bonne grâce à me +plaindre de cette prodigalité, en voyant l'air de triomphe +naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les +honneurs de chez eux. J'exigeai qu'ils se missent à table +avec moi, ainsi que la vieille mère de madame Volabù, +qui était encore un robuste virago, nommée madame +Peirecote, et qui paraissait prendre à coeur d'être +bonne gardienne de l'honneur de son gendre.</p> + +<p>Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver +d'une indigestion, car mon brave <i>vetturino</i> semblait +décidé à me faire étouffer. Dès que je pus obtenir quelques +instants de répit, j'en profitai pour faire des questions +sur le château et ses habitants.</p> + +<p>—C'est bien vieux, ce château, me dit Volabù d'un +air capable; c'est laid, n'est-ce pas? Ça ressemble à une +grande masure? Mais c'est plus joli en dedans qu'on ne +croirait; c'est très-bien tenu, bien conservé, bien arrangé, +quoique en vieux meubles qui ne sont plus de +mode. Il y a des calorifères, ma foi! C'est que le vieux +marquis ne se refusait rien. Il n'était pas très-généreux +pour les autres, mais il aimait bien ses aises, et il passait +presque toute l'année ici. L'hiver, il n'allait qu'un +peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c'était son +pays.</p> + +<p>—Et qui possède ce château à présent?</p> + +<p>—Son frère, la comte de Balma, qui vient de passer +marquis par le décès de l'aîné de la famille. Dame, il +n'est pas jeune non plus! C'est le sort de notre village, +on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison et vieilles +gens.</p> + +<p>—Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le +château, dit madame Volabù; M. le nouveau marquis +n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus âgé ne l'est guère +plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabù +me désignait à son mari, dont les yeux s'arrondirent +tout à coup, en même temps que sa bouche s'allongeait +en une moue assez risible.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il, M. de Balma a des garçons à présent! +Quand je suis parti, il n'avait qu'une fille, et il +n'y a qu'un mois de cela.</p> + +<p>—C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, +dit à son tour la vieille madame Peirecote. Depuis un +mois, il lui est arrivé une famille nombreuse, deux autres +filles et deux garçons, tous beaux comme des amours; +mais qu'est-ce que ça vous fait, Volabù?</p> + +<p>—Ça ne me fait rien, la mère; mais c'est égal, notre +vieux marquis est diablement sournois, car je lui ai entendu +dire à M. le curé qu'il n'avait qu'une fille, celle +qui est arrivée avec lui le lendemain de la mort du dernier +marquis.</p> + +<p>—Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-là +de légitime peut-être, et que les quatre autres enfants +sont des bâtards. Ça ne prouve pas un mauvais homme +d'avoir recueilli tout ça le jour où il s'est vu riche et seigneur. +Sans doute il veut les établir pour effacer devant +Dieu tous ses vieux péchés.</p> + +<p>—Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces +enfants? observa madame Volabù.</p> + +<p>—Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère +Peirecote, et ils l'appellent tous <i>mon papa</i>. Quand à +savoir au juste ce qui en est, ce n'est pas facile. C'est +une maison où il y a toujours eu de gros secrets, par rapport +surtout à M. le marquis actuel. Du temps de l'autre, +est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui +d'à présent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu +un frère qui est mort aux Indes, disaient les uns. D'autres +disaient au contraire: Le frère puiné* de M. le marquis +n'est pas si mort ni si éloigné qu'on croit; mais il a +changé de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes +qu'il ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que +monsieur ne veut pas le voir. Les uns disaient encore: +Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise conduite, mais +il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette. +Et les autres répondaient: Il ne lui envoie rien du tout. +Il a le coeur trop dur pour cela. Le pire des deux n'est +pas celui qu'on pense.</p> + +<p>—Et ne peut-on éclaircir cette histoire? demandai-je. +Personne, dans le pays, n'est-il mieux renseigné que +vous? Il est étrange qu'un membre d'une grande famille +sorte ainsi de dessous terre.</p> + +<p>—Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de +ces gens-là. Moi, voilà ce que je sais, ce que j'ai vu +dans ma jeunesse. Il y avait deux frères du nom de +Balma, famille piémontaise bien anciennement établie +dans le pays. L'aîné était fort sage, mais pas de très-bon +coeur, cela est certain. Le cadet était une diable de tête, +mais il n'était pas fier. Il n'avait rien à lui, et je n'ai +point vu d'enfant si aimable et si joli. Les Balma ont vécu +longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aîné vint prendre +possession de son domaine et habiter son château, +sans vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, +et mettant à la porte quiconque se montrait curieux du +sort de son frère. Cet aîné a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingts +ans sans se marier, sans adopter personne, +sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans +faire de testament, comme un homme qui dit: Après +moi, la fin du monde! Mais voilà que l'on a vu arriver +tout à coup le jeune homme qui a produit de bons litres, +et qui a hérité naturellement du titre, du château et des +grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois +ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour +un homme qui était; dit-on, dans la dernière misère. +Pauvre enfant! j'ai été le saluer; il s'est souvenu de +moi, et il a été encore galant en paroles, comme si je +n'avais que quinze ans.</p> + +<p>—Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, +la mère, c'est donc le nouveau marquis? dit M. Volabù. +Diantre! il n'a pas l'air d'un freluquet pourtant.</p> + +<p>—Dame! il peut bien avoir, à cette heure, soixante-douze ans, +répondit naïvement madame Peirecote. Aussi +il est bien changé! Et l'on dit qu'il est devenu raisonnable, +et que sa fille aînée est rangée, économe; que c'est +surprenant de la part de gens qu'on croyait disposés à +tout avaler dans un jour.</p> + +<p>—Peste! c'est l'âge de s'amender, reprit Volabù. +Soixante-douze ans! excusez! Le <i>jeune homme</i> a dû +mettre de l'eau dans son vin.</p> + +<p>Les époux Volabù, voyant que j'avais fini de manger, +commencèrent à desservir, et je m'approchai du feu, où +je retins la mère Peirecote pour la faire encore parler. +Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi l'histoire des +Balma excitait à ce point ma curiosité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<h3>LE SABBAT.</h3> + +<p>—Et les deux jeunes demoiselles, dis-je à ma vieille +hôtesse, vous les connaissez?</p> + +<p>—Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. +Il n'y a qu'une quinzaine qu'elles sont ici, et le +dernier jeune homme, qui paraît avoir quinze ans tout +au plus, est arrivé avant-hier au soir. Ce qui fait dire +dans le village que ce n'est peut-être pas le dernier, et +qu'on ne sait pas où s'arrêtera la famille de M. le marquis. +Chacun dit son mot là-dessus: il faut bien rire un +peu, pour se consoler de ne rien savoir.</p> + +<p>—Le nouveau marquis a donc les mêmes habitudes +de mystère que l'ancien?</p> + +<p>—C'est à peu près la même chose, c'est même encore +pire, puisque, ce qu'il a été et ce qu'il a fait durant tant +d'années qu'on ne l'a pas vu, il a sans doute intérêt à le +cacher plus encore que feu M. son frère; mais pourtant +ce n'est pas le même homme. On commence à me croire, +quand je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra +justice plus tard. L'autre était sec de coeur comme de +corps; celui-ci est un peu brusque de manières, et +n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas +au premier venu: on dirait qu'il connaît tous les tours et +toutes les ruses de ceux qui <i>quémandent</i>; mais il s'informe, +il consulte; sa fille aînée le fait avec lui, et les +secours arrivent sans bruit à ceux qui ont vraiment besoin. +M. le curé a bien remarqué cela, lui qui s'affligeait +tant lorsqu'il a vu venir ce prétendu mauvais sujet: il +commence à dire que les pauvres gens n'ont pas perdu +au change.</p> + +<p>—Voilà qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire +gagne en moralité ce qu'elle perd en merveilleux. +Cela se résume en un vieux proverbe de votre connaissance +sans doute: «Les mauvaises têtes font les bons +coeurs.»</p> + +<p>—Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste à +dire, les trop bonnes têtes font souvent les coeurs mauvais. +Qui ne pense qu'à soi n'est bon qu'à soi... Il n'en +reste pas moins du merveilleux dans cette maison-là. De +tout temps, il s'est passé au château des Désertes des +choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas +comprendre. D'abord, on dit que tous les Balma sont +sorciers de père en fils, et l'on me dirait que l'aînée des +demoiselles en tient, que cela ne m'étonnerait pas, car +elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle +ne va pas du tout vêtue selon son rang, elle ne porte ni +plumes à son chapeau ni cachemires, comme les dames +riches du pays; elle a la figure si blanche, qu'on dirait +qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un +peu plus élégantes et paraissent plus gaies; mais l'aîné +des jeunes gens a l'air d'un vrai fou: on l'entend parler +tout seul, et on le voit faire des gestes qui font peur. +Quant à M. le marquis, tout charitable qu'il est, il a l'air +bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous +voulez, mais les domestiques du château ont peur et sont +fort aises qu'on les renvoie à sept heures du soir, en leur +permettant d'aller faire la veillée et coucher dans le village, +où ils ont tous leur famille, car ce marquis n'a +amené avec lui aucun serviteur étranger qu'on puisse +faire parler. Tous ceux qui sont employés au château +sont pris à la journée, parce qu'on a renvoyé tous les anciens. +Cela fait que, pendant douze heures de nuit, +personne ne peut savoir ce qui se passe dans la maison.</p> + +<p>—Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque +chose? Peut-être que ces Balma sont tout simplement de +grands dormeurs qui craignent le bruit de l'office.</p> + +<p>—Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils +s'en vont dans tout le château, montant, descendant, +traversant les vieilles galeries, s'arrêtant dans des +chambres qui n'ont pas été habitées depuis cent ans +peut-être. Ils remuent les meubles, les transportent d'un +coin à l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, +se disputent..., on dit même qu'ils se battent, car +*car ils font là-dedans un sabbat désordonné.</p> + +<p>—Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient +tout le monde de si bonne heure?</p> + +<p>—Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes +et contrevents, après avoir fait la ronde pour s'assurer +qu'on ne les espionne pas. Le fils du jardinier, qui s'était +caché dans une armoire par curiosité, a manqué être +jeté par les fenêtres, et il a eu une si grosse peur, qu'il +en a été malade, car il prétend que ces messieurs et ces +demoiselles, et même M. le marquis, étaient tous habillés +en diables, et que cela faisait dresser les cheveux sur la +tête de les voir ainsi, et de leur entendre dire des choses +qui ne ressemblaient à rien.</p> + +<p>—A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui +commença à m'intéresser! Les vieux châteaux où il +ne se passe pas des choses diaboliques ne sont bons à +rien.</p> + +<p>—Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas à cela? +Eh bien! si je vous disais que j'ai été écouter le plus +près possible avec ma fille, et que j'ai vu quelque +chose?</p> + +<p>—Bien! voyons, contez-moi cela.</p> + +<p>—Nous avons vu à travers les fentes d'un vieux contrevent +qui ne ferme pas aussi bien que les autres, et qui +donne ouverture à l'ancienne salle des gardes du château, +des lumières passer et repasser si vite, qu'on eût +dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi +sans les éteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit +du tonnerre et le vent siffler dans le château, quoiqu'il +fit une belle nuit de gelée bien tranquille comme ce soir. +Un grand cri est venu jusqu'à nous, comme si l'on tuait +quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans +les veines. C'était la semaine dernière, Monsieur! Nous +nous sommes sauvées, ma fille et moi, parce que nous +ne doutions pas qu'un crime n'eût été commis, et nous +ne voulions pas être appelées comme témoins: cela fait +toujours du tort à de pauvres gens comme nous de témoigner +contre les riches; on s'en aperçoit plus tard. Si bien +que nous n'avons pu fermer l'oeil de toute la nuit; mais +le lendemain tout le monde se portait bien dans le château: +les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin +comme à l'ordinaire, et M. le marquis a été à la +messe, car c'était un dimanche. Seulement les domestiques +nous ont dit qu'ils avaient brûlé dans la nuit plus +de cinquante bougies, et que tout le souper avait été +mangé jusqu'au dernier os.</p> + +<p>—Ah! il me paraît qu'ils fêtent joyeusement le +diable?</p> + +<p>—Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, +avec des gâteaux, des confitures et des vins fins, leur est +servi dans la salle à manger, en même temps qu'on dessert +leur dîner. On ne sait pas à quelle heure ni avec +quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire à des +esprits qui ne se nourrissent pas de fumée. Le matin, on +trouve les fauteuils rangés en cercle autour de la cheminée +du grand salon, et dans tout le reste de la maison +il n'y a pas trace du remue-ménage de la nuit. Seulement, +il y a toute une partie du château, celle qu'on n'habite +plus depuis longtemps, qui est fermée et cadenassée de +façon à ce que personne ne puisse y mettre le bout du nez. +Ils ont, au reste, fort peu de domestiques pour une si +grande maison et tant de maîtres. Ils n'ont encore reçu +personne, si ce n'est le maire et le curé, lesquels ont vu +seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun +de ses enfants ait paru, excepté sa fille aînée. Les demoiselles +n'ont pas de filles de chambre, et semblent +tout aussi habituées que les messieurs à se servir elles-mêmes. +Le service intérieur est fait aussi par des femmes +de journée que l'on congédie quand elles ont balayé et +rangé; et vous savez, Monsieur, les hommes sont si +simples! Quand il n'y a pas de femmes au courant des +affaires d'une maison, on ne peut rien savoir.</p> + +<p>—C'est vraiment désespérant, ma chère madame Peirecote, +dis-je en retenant une bonne envie de rire.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'étais plus jeune, et si +je ne craignais pas d'attraper un rhumatisme en faisant +le guet, je saurais bientôt à quoi m'en tenir. Par +exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait les lits +a trouvé au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles +dépareillées. On a beau se cacher, on n'est jamais +à l'abri d'une distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce +qu'il y avait à la place de la pantoufle perdue durant le +sabbat!</p> + +<p>—Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? +ou bien un fer de cheval qui a brûlé les doigts de la +pauvre servante?</p> + +<p>—Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc +avec un noeud de beaux rubans rose et or!</p> + +<p>—Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est +évident que ces demoiselles avaient été au bal sur un +manche à balai!</p> + +<p>—Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au +château, car on avait justement entendu des airs de +danse, et les parquets s'en ressentaient; mais quels +étaient les invités, et d'où sortait le beau monde? car +on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espèce autour +du château, et à moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontée par les tuyaux de cheminée, je ne +vois pas pour qui ces demoiselles ont mis des souliers +blancs à noeuds rose et or.</p> + +<p>J'aurais écouté madame Peirecote toute la nuit, tant +ses contes me divertissaient; mais je vis que mes hôtes +désiraient se retirer, et je leur en donnai l'exemple. Volabù +me conduisit à sa meilleure chambre et à son meilleur +lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, +et ils ne me quittèrent qu'après s'être assurés que je ne +manquais de rien. Volabù me demanda au travers de la +porte à quelle heure je voulais partir pour Briançon. Je +le priai d'être prêt à sept heures du matin, ne voulant +pas être à charge plus longtemps à sa famille.</p> + +<p>Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'était +que sept heures du soir, et j'avais douze heures devant +moi. Un bon feu de sapin pétillait dans la cheminée de +ma petite chambre, et une grande provision de branches +résineuses, placée à côté, me permettait de lutter contre +la froide bise qui sifflait à travers les fenêtres mal +jointes. Je pris mes crayons, et j'esquissai les deux jolies +figures des demoiselles de Balma dans le costume et les +attitudes où elles m'étaient apparues, sans oublier le +beau lévrier blanc et le cadre des grands cyprès noirs +couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore +plus vite dans mon imagination que sur le papier, et je +ne pouvais me défendre d'une émotion analogue à celle +que nous fait éprouver la lecture d'un conte fantastique +d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures +si candides, si enjouées, si heureuses en apparence, les +récits bizarres et les diaboliques commentaires de ma +vieille hôtesse. Ainsi que dans ces contes germaniques, +où des anges terrestres luttent sans cesse contre les +piéges d'un esprit infernal pétri d'ironie, de colère et de +douleur, je voyais ces beaux enfants fleurir à leur insu, +sous l'influence perfide de quelque vieux alchimiste couvert +de crimes, qui les élevait à la brochette pour vendre +leurs âmes à Satan, afin de dégager la sienne d'un pacte +fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre commençait +à se méfier. Au milieu de leur gaieté railleuse, +il m'avait semblé voir percer de la crainte pour un +maître qu'elles n'avaient pas osé nommer. Qu'il <i>grogne</i>, +<i>le grognon!</i> avaient-elles dit, et puis encore, en parlant +de ma traversée périlleuse sur le fossé, l'aînée avait dit: +<i>S'il voyait cela il nous gronderait.</i> Était-ce leur père +qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? +Rien ne prouvait qu'elles fussent les filles de ce +vieux marquis ressuscité par magie après avoir passé +pour mort, que dis-je? après avoir été mort probablement +pendant cinquante ans. Ce devait être un vampire. +Il les tourmentait déjà toutes les nuits, mais chaque +matin, grâce à sa science, elles avaient perdu le souvenir +de ce cauchemar, et tâchaient de se reprendre à la +vie. Hélas! elles n'en avaient pas pour longtemps, les +pauvrettes! Un matin, on les trouverait étranglées dans +quelque gargouille du vieux manoir.</p> + +<p>A ces folles rêveries, quelques indices réels venaient +pourtant se joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans +venaient faire là; mais le ruban rose et or du petit +soulier coïncidait, je ne sais comment, avec le noeud de +ruban cerise que j'avais ramassé. <i>Son noeud</i>, avait-elle +dit, <i>son noeud d'épée!</i>—Qui donc, dans le château, +portait encore la costume de nos pères, l'épée et le noeud +d'épée? Cela était vraiment bizarre, et <i>il</i> l'avait fait lui-même! +<i>Il</i> prétendait que ces charmantes petites mains +de fée ne savaient pas faire un noeud digne de <i>lui</i>! <i>Il</i> +était donc bien impérieux et bien difficile, ce tyran de +la jeunesse et de la beauté! Qu'il fût jeune ou vieux, ce +porteur d'épée, ce faiseur de noeuds, il était peu galant +ou peu paternel. Ce ne pouvait être que le diable ou l'un +de ses suppôts rechignés.</p> + +<p>Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent +à ce sujet; mais je ne les exécutai point. La mère +Peirecote m'avait soufflé le poison de sa curiosité, et je +ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il était fort tard, +tant j'avais fait de rêves en peu d'instants. Ma montre +s'était arrêtée; mais l'horloge du hameau sonna neuf +heures, et je m'inquiétai du reste de ma nuit, car je n'avais +plus envie de dessiner; il m'était impossible de lire, +et je mourais d'envie d'agir comme un écolier, c'est-à-dire +d'aller chercher quelque aventure poétique ou ridicule +sous les murs du vieux château.</p> + +<p>Je commençai par m'assurer d'un moyen de sortie qui +ne fit ni bruit ni scandale, et je l'eus trouvé avant d'être +décidé à m'en servir. Les contrevents de ma fenêtre ouvraient +sans crier et donnaient sur un petit jardin clos +seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait +qu'un étage de niveau avec le sol. Cela était si facile et +si tentant, que je n'y résistai pas. Je me munis d'un briquet, +de plusieurs cigares, de ma canne à tête plombée; +je cachai ma figure dans un grand foulard, je m'enveloppai +de mon manteau, et, pour me déguiser mieux, je +décrochai de la muraille une espèce de chapeau tyrolien +appartenant à M. Volabù; puis je sortis de la maison par +la fenêtre, je poussai les contrevents, j'enjambai la haie; +la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait +dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, +rien qu'en faisant à l'extérieur le tour de la +maison.</p> + +<p>J'arrivai au fossé que je connaissais déjà si bien. La +nuit avait raffermi la glace. Je montai, non sans peine, +le petit escalier, qui était devenu fort glissant. J'entrai +résolument dans le parc, et j'approchai du château +comme un Almaviva préparé à toute aventure.</p> + +<p>Je touchais aux portes vitrées du rez-de-chaussée donnant +toutes sur une longue terrasse couverte de vignes +desséchées par l'hiver, qui ressemblaient, dans la nuit, +à de gros serpents noirs courant sur les murs et se roulant +autour des balustres. J'avais monté sans hésiter l'escalier +bordé de grands vases de terre cuite qui entaillait +noblement le perron sur chaque face. Tous les volets +étaient hermétiquement fermés; je ne craignais pas +qu'on me vit de l'intérieur. Je voulais écouter ces bruits +étranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces meubles +mis en danse, cette musique infernale dont ma +vieille hôtesse m'avait rempli la cervelle.</p> + +<p>Je ne fus pas longtemps sans reconnaître qu'on agissait +énergiquement dans cette demeure silencieuse et +déserte au dehors. De grands coups de marteau résonnaient +dans l'intérieur, et des éclats de voix, comme de +gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frappèrent +confusément mon oreille. Tout cela se passait +fort près de moi, probablement dans une des pièces du +rez-de-chaussée; mais les contrevents en plein chêne, +rembourrés de crin et garnis de cuir, ne me permettaient +pas de saisir un seul mot.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image6.png"></p> +<br><br> + +<p>Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir à +distance. Je descendis le perron, et bientôt j'entendis +ouvrir la porte que je venais de quitter. Le chien hurlait, +je me crus perdu, car le clair de lune ne me permettait +pas de franchir l'espace découvert qui me séparait des +premiers massifs.</p> + +<p>—Ne laisse pas sortir Hécate! dit une voix que je +reconnus aussitôt pour celle de la plus jeune de mes deux +héroïnes. Elle est folle au clair de la lune, et elle casse +tous les vases du perron.</p> + +<p>—Rentrez, Hécate! dit l'autre, dont je reconnus aussi +la voix. Elle ferma la porte au nez de la grande levrette, +qui les avertissait de ma présence et gémissait de n'être +pas comprise.</p> + +<p>Les deux jeunes filles s'avancèrent sur le perron. Je +me cachai sous la voûte qu'il formait entre les deux escaliers +latéraux.</p> + +<p>—Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, +petite; tu vas t'enrhumer, disait l'aînée. Qu'as-tu besoin +de t'appuyer sur la balustrade?</p> + +<p>—Je suis fatiguée, et je meurs de chaud.</p> + +<p>—En ce cas, rentrons.</p> + +<p>—Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! +Ils en ont au moins pour un quart d'heure à arranger le +<i>cimetière</i>, respirons un peu.</p> + +<p>Le <i>cimetière</i> me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me +permettait de ne pas perdre une de leurs paroles, et +j'allais saisir le mot de l'énigme, lorsque quelqu'un de +l'intérieur, ennuyé des cris du chien, ouvrit la porte +et laissa passer la maudite bête, qui s'élança jusqu'à moi +et s'arrêta à l'entrée de la voûte, indignée de ma présence, +mais tenue en respect par la canne dont je la menaçais.</p> + +<p>—Oh! qu'<i>ils</i> sont ennuyeux d'avoir lâché Hécate! +disaient tranquillement ces demoiselles, pendant que +j'étais dans une situation désespérée. Ici, Hécate, tais-toi +donc! tu fais toujours du bruit pour rien!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image7.png"></p> +<br><br> + +<p>—Mais comme elle est en colère! c'est peut-être un +voleur! dit la petite.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'aînée en +riant; monsieur le voleur, répondez.</p> + +<p>—Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur +le curieux, vous perdez votre temps; vous vous enrhumez +pour rien. Vous ne nous verrez pas.</p> + +<p>—A toi, Hécate! mange-le!</p> + +<p>Hécate n'eût pas demandé mieux, si elle eût osé. +Bruyante, mais craintive, comme le sont les levrettes, +elle reculait hérissée de colère et de peur, quoiqu'elle +fût de taille à m'étrangler.</p> + +<p>—Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, +elle crie après la statue qui est là au fond de la grotte.</p> + +<p>—Et si nous allions voir?</p> + +<p>—Ma foi non, j'ai peur!</p> + +<p>—Et moi aussi, rentrons!</p> + +<p>—Appelons <i>nos garçons</i>!</p> + +<p>—Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tête, et ils +se moqueront de nous comme à l'ordinaire.</p> + +<p>—Il fait froid, allons-nous-en.</p> + +<p>—Il <i>fait peur</i>, sauvons-nous!</p> + +<p>Elles rentrèrent en rappelant la chienne. Tout se referma +hermétiquement, et je n'entendis plus rien pendant +un quart d'heure; mais tout à coup les cris d'une +personne qui semblait frappée d'épouvante retentirent. +On parla haut sans que je pusse distinguer ni les paroles +ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des éclats de +rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'étais +transi de froid, et la maudite levrette pouvait me trahir +encore, pour peu qu'on eût le caprice de venir poser de +jolis petits bras nus sur la neige de la balustrade. Je regagnai +la maison Volabù, certain qu'on ne m'avait pas +tout à fait trompé, et qu'on travaillait dans le château à +une oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux +de n'avoir rien découvert, sinon qu'on arrangeait le +<i>cimetière</i> et qu'on se moquait des curieux.</p> + +<p>La nuit était fort avancée quand je me retrouvai dans +ma petite chambre. Je passai encore quelque temps à +rallumer mon feu et à me réchauffer avant de pouvoir +m'endormir, si bien que, lorsque Volabù vint pour m'éveiller +avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais +en conscience de mon premier somme. Je me levai tard. +Il avait eu le temps de me préparer mon déjeuner, qu'il +fallut accepter sous peine de désespérer le brave homme +et madame Volabù, qui avait des prétentions assez fondées +au talent de cuisinière. A midi, une affaire survint +à mon hôte: il était prêt à y renoncer pour tenir sa parole +envers moi; mais moi, sans me vanter de mon escapade, +j'avais un <i>fiasco</i> sur le coeur, et je me sentais +beaucoup moins pressé que la veille d'arriver à Briançon. +Je priai donc mon hôte de ne pas se gêner, et je +remis notre départ au lendemain, à la condition qu'il +me laisserait payer la dépense que je faisais chez lui, ce +qui donna lieu à de grandes contestations, car cet homme +était sincèrement libéral dans son hospitalité. Il eût discuté +avec moi pour une misère durant le voyage, si +j'eusse voulu marchander; chez lui, il était prêt à mettre +le feu à la maison pour me prouver son savoir-vivre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<h3>L'UOM DI SASSO.</h3> + +<p>J'étais trop mécontent du résultat de mon entreprise +pour me sentir disposé à faire de nouvelles questions +sur le château mystérieux. Je renfermais ma curiosité +comme une honte, le succès ne l'avait pas justifiée; mais +elle n'en subsistait pas moins au fond de mon imagination, +et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante. +En attendant, je résolus d'aller pousser une reconnaissance +autour du château, pour me ménager les +moyens de pénétrer nuitamment dans l'intérieur de la +place, s'il était possible... Bah! me disais-je, tout est possible +à celui qui veut.</p> + +<p>J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rôdait devant +la route, me regarda avec ce mélange de hardiesse et de +poltronnerie qui caractérise les enfants de la campagne. +Puis, comme j'observais sa mine à la fois espiègle et farouche, +il vint à moi, et, me présentant une lettre, il me +dit: «Regardez ça, si c'est pour vous.» Je lus mon nom +et mon prénom tracés fort lisiblement et d'une main élégante +sur l'adresse. A peine eus-je fait un signe affirmatif +que l'enfant s'enfuit sans attendre ni questions ni récompense. +Je courus à la signature, qui ne m'apprit rien +d'officiel, mais à laquelle pourtant je ne me trompai pas. +Stella et Béatrice! les jolis noms! m'écriai-je, et je rentrai +dans ma chambre, assez ému, je le confesse.</p> + +<p>«Le hasard, aidé de la curiosité, disait cette gracieuse +lettre parfumée, a fait découvrir à deux petites filles fort +rusées le nom de l'étranger qui a ramassé le noeud de +ruban cerise. Des pas laissés sur la neige, coïncidant +avec les avertissements de la belle chienne Hécate, ont +prouvé à ces demoiselles que l'étranger était encore plus +curieux que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de +marcher sur les eaux pour surprendre les secrets d'autrui. +Le sort en est jeté! Puisque vous voulez être initié +à nos mystères, ô jeune présomptueux, vous le serez! +Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer +digne de notre confiance! Soyez muet comme la tombe; +la plus légère indiscrétion nous mettrait dans l'impossibilité +de vous admettre. Venez à huit heures du soir (<i>solo +e inosservato</i>) au bord du fossé, vous y trouverez Stella +et Béatrice.»</p> + +<p>Tout le billet était écrit en italien et rédigé dans le pur +toscan que je leur avais entendu parler. Je hâtai le dîner +pour avoir le droit de sortir à six heures, prétextant que +j'allais voir lever la lune sur le haut des collines. En effet, +je fis une course au delà du château, et à huit heures +précises j'étais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq minutes. +Mes deux charmantes châtelaines parurent, bien +enveloppées et encapuchonnées. Je fus un peu inquiet, +lorsque j'eus franchi l'escalier, d'en voir une troisième +sur laquelle je ne comptais pas. Celle-là était masquée +d'un <i>loup</i> de velours noir et son manteau avait la forme +d'un domino de bal.—Ne soyez pas effrayé, me dit la +petite Béatrice en me prenant sans façon par-dessous le +bras, nous sommes trois. Celle-ci est notre soeur aînée. +Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il faut nous +suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut +vous soumettre à tout ce que nous exigerons de vous, +eussions-nous la fantaisie de vous couper la moustache, +les cheveux et même un peu de l'oreille. Vous allez voir +des choses fort extraordinaires et faire tout ce qu'on vous +commandera, sans hasarder la moindre objection, sans +hésiter, et surtout <i>sans rire</i>, dès que vous aurez passé +le seuil du sanctuaire. Le rire intempestif est odieux à +notre <i>chef</i>, et je ne réponds pas de ce qui vous arriverait +si vous ne vous comportiez pas avec la plus grande dignité.</p> + +<p>—Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnête homme, +dit à son tour Stella, la seconde des deux soeurs, à nous +obéir dans toutes ces prescriptions? Autrement, il ne fera +point un pas de plus sur nos domaines, et ma soeur aînée +que voici, et qui est sourde comme la loi du destin, l'enchaînera jusqu'au jour, par une force magique, au pied +de cet arbre où il servira demain de risée aux passants. +Pour cela il ne faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez +vite, Monsieur.</p> + +<p>—Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous +voulez, d'être à vous corps et âme jusqu'à demain matin.</p> + +<p>—A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune +par un bras, elles m'entraînèrent dans un dédale +obscur de bosquets d'arbres verts. Le domino noir nous +précédait, marchant vite, sans détourner la tête. Une +branche ayant accroché le bas de son manteau, je vis se +dessiner sur la neige une jambe très-fine et qui pourtant +me parut suspecte, car elle était chaussée d'un bas noir +avec une floche de rubans pareils retombant sur le côté, +sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur +aînée, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garçon +qui ne voulait pas se trahir par la voix et qui surveillait +ma conduite auprès de ses soeurs, pour me remettre à la +raison, s'il en était besoin.</p> + +<p>Je ne pus me défendre du sot amour-propre de faire +part de ma découverte, et j'en fus aussitôt châtié.—Pourquoi +avez-vous manqué de confiance en moi? disais-je +à mes deux jeunes amies. Il n'était pas besoin de la +présence de votre frère pour m'engager d'être auprès de +vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes.</p> + +<p>—Et vous, pourquoi manquez-vous à votre serment? +répliqua Stella d'un ton sévère: allons, il est trop tard +pour reculer, et il faut employer les grands moyens pour +vous forcer au silence.</p> + +<p>Elle m'arrêta; le domino noir se retourna malgré sa surdité, +et présenta un bandeau, qu'à elles trois elles placèrent +sur mes yeux avec la précaution et la dextérité de jeunes +filles qui connaissent les supercheries possibles du jeu de +colin-maillard.—On vous fait grâce du bâillon, me dit +Béatrice; mais, à la première parole que vous direz, vous +ne l'échapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver +main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous +vos mains; vous ne serez pas assez félon, je pense, +pour nous les retirer et pour nous forcer à vous les lier +derrière le dos.</p> + +<p>Je ne trouvais pas désagréable cette manière d'avoir +les mains liées, en les enlaçant à celles de deux filles +charmantes, et la cérémonie du bandeau ne m'avait pas +révolté non plus; car j'avais senti se poser doucement +sur mon front et passer légèrement dans ma chevelure +deux autres mains, celles de la soeur aînée, lesquelles, +dégantées pour cet office d'exécuteur des hautes-oeuvres, +ne me laissèrent plus aucun doute sur le sexe du personnage +muet.</p> + +<p>Je dois dire à ma louange que je n'eus pas un instant +d'inquiétude sur les suites de mon aventure. Quelque +inexplicable qu'elle fût encore, je n'eus pas le <i>provincialisme</i> +de redouter une mystification de mauvais goût; +je ne m'étais muni d'aucun poignard, et les menaces de +mes jolies sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour +mes oreilles ni même pour ma moustache. Je voyais assez +clairement que j'avais affaire à des personnes d'esprit, +et le souvenir de leurs figures, le son de leurs voix, +ne trahissaient en elles ni la méchanceté ni l'effronterie. +Certes, elles étaient autorisées par leur père, qui sans +doute me connaissait de réputation, à me faire cet accueil +romanesque, et, ne le fussent-elles pas, il y a autour de +la femme pure je ne sais quelle indéfinissable atmosphère +de candeur, qui ne trompe pas le sens exercé d'un +homme.</p> + +<p>Je sentis bientôt, à la chaleur de la température et à +la sonorité de mes pas, que j'étais dans le château; on +me fit monter plusieurs marches, on m'enferma dans une +chambre, et la voix de Béatrice me cria à travers la porte: +«Préparez-vous, ôtez votre bandeau, revêtez l'armure, +mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher +tout à l'heure.»</p> + +<p>Je me trouvai seul dans un cabinet meublé seulement +d'une grande glace, de deux quinquets et d'un sofa, sur +lequel je vis une étrange armure. Un casque, une cuirasse, +une cotte, des brassards, des jambards, le tout mat +et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'était du carton, +mais si bien modelé et peint en relief pour figurer +les ornements repoussés, qu'à deux pas l'illusion était +complète. La cotte était en toile d'encollage, et ses plis +inflexibles simulaient on ne peut mieux la sculpture. Le +style de l'accoutrement guerrier était un mélange d'antique +et de rococo, comme on le voit employé dans les +panoplies de nos derniers siècles. Je me hâtai de revêtir +cet étrange costume, même le masque, qui représentait +la figure austère et chagrine d'un vieux capitaine, et dont +les yeux blancs, doublés d'une gaze à l'intérieur, avaient +quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, +cette gaze ne me permettant pas une vision bien nette, +je me crus changé en pierre, et je reculai involontairement.</p> + +<p>La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, +et en posant son doigt sur ses lèvres: «C'est à merveille, +dit-elle en parlant bas. L'<i>uom' di sasso</i> est effroyable! +Mais n'oubliez pas les gants blancs... Oh! ceux-ci sont +trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour leur +donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de près, +tout fasse illusion. Bien! venez maintenant. Mes frères +vous attendent, mais mon père ne se doute de rien. Allons, +comportez-vous comme une statue bien raisonnable. +N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!»</p> + +<p>Elle me fit descendre un escalier dérobé, pratiqué +dans l'épaisseur d'un mur énorme, puis elle ouvrit une +porte en bas, et me conduisit à un siége où elle me laissa +en me disant tout bas: «Posez-vous bien. Soyez artiste +dans cette pose-là!»</p> + +<p>Elle disparut; le plus grand silence régnait autour de +moi, et ce ne fut qu'au bout de quelques secondes que la +gaze de mon masque me permit de distinguer les objets +mal éclairés qui m'environnaient.</p> + +<p>Qu'on juge de ma surprise: j'étais assis sur une +tombe! Je faisais monument dans un coin de cimetière +éclairé par la lune. De vrais ifs étaient plantés autour de +moi, du vrai lierre grimpait sur mon piédestal. Il me fallut +encore quelques instants pour m'assurer que j'étais +dans un intérieur bien chauffé, éclairé par un clair de +lune factice. Les branches de cyprès qui s'entrelaçaient +au-dessus de ma tête me laissaient apercevoir des coins +de ciel bleu, qui n'étaient pourtant que de la toile peinte, +éclairée par des lumières bleues. Mais tout cela était si +artistement agencé, qu'il fallait un effort de la raison pour +reconnaître l'artifice. Étais-je sur un théâtre? Il y avait +bien devant moi un grand rideau de velours vert; mais, +autour de moi, rien ne sentait le théâtre. Rien n'était +disposé pour des effets de scène ménagés au spectateur. +Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais des issues +formées par des masses de branches vertes et voilant +leurs extrémités par des toiles bleues perdues dans l'ombre. +Point de quinquets visibles; de quelque côté qu'on +cherchât la lumière, elle venait d'en haut, comme des +astres, et, du point où l'on m'avait rivé sur mon socle +funéraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher +était caché sous un grand tapis vert imitant la mousse. +Les tombes qui m'entouraient me semblaient de marbre, +tant elles étaient bien peintes et bien disposées. Dans le +fond, derrière moi, s'élevait un faux mur qui ressemblait +à un vrai mur à s'y tromper. On n'avait pas cherché ces +lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et +contre lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de +l'horizon. La scène dont je faisais partie était assez grande +pour que rien n'y choquât l'apparence de la réalité. C'était +une vaste salle arrangée de façon à ce que je pusse +me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un +coin de jardin destiné à d'illustres sépultures. Les cyprès +semblaient plantés réellement dans de grosses pierres qu'on +avait transportées pour les soutenir, et où la mousse du +parc était encore fraîche.</p> + +<p>Donc je n'étais pas sur un théâtre, et pourtant je servais +à une représentation quelconque. Voici ce que j'imaginai: +M. de Balma était fou, et ses enfants essayaient +d'étranges fantaisies pour flatter la sienne. On lui servait +des tableaux appropriés à la disposition lugubre ou riante +de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter +la nuit précédente, quoiqu'on eût déjà parlé de cimetière. +J'entendis des chuchotements, des pas furtifs et +des frôlements de robe derrière les massifs qui m'environnaient; +puis la douce voix de Béatrice, partant de +derrière le rideau, prononça ces mots:—<i>Il est temps!...</i></p> + +<p>Alors un choeur, formé de quelques voix admirables, +s'éleva de divers côtés, comme si des esprits eussent habité +ces buissons de cyprès, dont les tiges se balançaient +sur ma tête et à mes pieds. J'arrangeai ma pose de Commandeur, +car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans +cette affaire. Le choeur était de Mozart, et chantait les +admirables accords harmoniques du cimetière: «<i>Di rider +finirai, pria dell'aurora. Ribaldo! audace! lascia +ai morti la pace!</i>»</p> + +<p>Involontairement je mêlai ma voix à celle des fantômes +invisibles; mais je me tus en voyant le rideau s'ouvrir +en face de moi.</p> + +<p>Il ne se leva pas comme une toile de théâtre, il se sépara +en deux comme un vrai rideau qu'il était; mais il ne m'en +dévoila pas moins l'intérieur d'une jolie petite salle de +spectacle, ornée de deux rangées de belles loges décorées +dans le goût de Louis XIV. Trois jolis lustres pendaient +de la voûte; il n'y avait pas de rampe allumée, +mais il y avait la place d'un orchestre. Le plus curieux +de tout cela, c'est qu'il n'y avait pas un spectateur, pas +une âme dans toute cette salle, et que je me trouvais +poser la statue devant les banquettes.</p> + +<p>—Si c'est là toute la mystification que je subis, pensai-je, +elle n'est pas bien méchante. Reste à savoir combien +de temps on me laissera faire mon effet dans le vide.</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello +sortirent du massif derrière moi, et se mirent à causer. +Leurs costumes, admirables de vérité, de bon goût et +d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaître tout de +suite les acteurs, car Leporello surtout était rajeuni de +trente ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une +barbe noire taillée en collier andalous, une résille qui +cachait son front ridé; mais, à sa voix, pouvais-je hésiter +un instant? C'était le vieux Boccaferri devenu un acteur +élégant et alerte.</p> + +<p>Mais ce beau don Juan, ce fier et poétique jeune +homme qui s'appuyait négligemment sur mon piédestal, +sans daigner tourner vers moi son visage, ombragé d'une +*d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis XIII, à +plume blanche, quel était-il donc? Son riche vêtement +semblait emprunté à un portrait de famille. Ce n'était +point un costume de fantaisie, un composé de chiffons et +de clinquant: c'était un véritable pourpoint de velours +aussi court que le portaient les dandys de l'époque, avec +des braies aussi larges, des passements aussi raides, des +rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la +boutique, le magasin de costumes, l'arrangement infidèle +par lequel l'acteur transige avec les bourgeoises du public +en modifiant l'extravagance ou l'exagération des anciennes +modes, c'était la première fois que j'avais sous +les yeux un vrai personnage historique dans son vrai +costume et dans sa manière de le porter. Pour moi, peintre, +c'était une bonne fortune. Le jeune homme était +svelte et fait au tour. Il se dandinait comme un paon, et +me donnait une idée beaucoup plus juste de don Juan que +ne me l'eût donnée le beau Célio lui-même sur les planches, +car Célio y eût voulu mettre quelque chose de hautain +et de tragique qui outrepasse la donnée du caractère... +Mais tout à coup, sur une observation poltronne +de Leporello Boccaferri, il leva la tête vers moi, statue, +d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Célio Floriani +en personne.</p> + +<p>Savait-il qui j'étais? Dans tous les cas, mon masque +ne lui permettait guère de sourire à des traits connus, +et, comme la pièce me paraissait engagée avec un merveilleux +sang-froid, je gardai ma pose immobile.</p> + +<p>Quand le premier effet de la surprise et de la joie se +fut dissipé, car, bien que je ne visse pas la Boccaferri, +j'espérais qu'elle n'était pas loin, je prêtai l'oreille à la +scène qui se jouait, afin de ne pas la faire manquer. Mon +rôle n'était pas difficile, puisque je n'avais qu'un geste +à faire et un mot à dire, mais encore fallait-il les placer +à propos.</p> + +<p>J'avais cru, d'après le choeur, où, faute d'instruments, +des voix charmantes remplaçaient les combinaisons harmoniques +de l'orchestre, qu'il s'agissait de l'opéra de +Mozart rendu d'une certaine façon; mais le dialogue parlé +de Célio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait la comédie +de Molière en italien. Je la savais presque par coeur +en français; je ne fus donc pas longtemps à m'apercevoir +qu'on ne suivait pas cette version à la lettre, car dona +Anna, vêtue de noir, traversa le fond du cimetière, s'approcha +de moi comme pour prier sur ma tombe, puis, +apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour écouter. +Cette belle dona Anna, costumée comme un Velasquez, +était représentée par Stella. Elle était pâle et triste, autant +que son rôle le comportait en cet instant. Elle apprit +là que c'était don Juan qui avait tué son père, car le réprouvé +s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello +qui mourait de peur. Anna étouffa un cri en fuyant. Leporello +répondit par un cri d'effroi, et déclara à son +maître que les âmes des morts étaient irritées de son impiété; +que, quant à lui, il ne traverserait pas cet endroit +du cimetière, et qu'il en ferait le tour extérieur plutôt +que d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et +le força de lire l'inscription du monument du Commandeur. +Le pauvre valet déclara ne savoir pas lire, comme +dans le libretto de l'opéra italien. La scène se prolongea +d'une manière assez piquante à étudier, car c'était un +composé de la comédie de Molière et du drame lyrique +mis en action et en langage vulgaire, le tout compliqué et +développé par une troisième version que je ne connaissais +pas et qui me parut improvisée. Cela faisait un dialogue +trop étendu et parfois trop familier pour une scène +qui se serait jouée en public, mais qui prenait là une +réalité surprenante, à tel point que la convention ne s'y +sentait plus du tout par moments, et que je croyais presque +assister à un épisode de la vie de don Juan. Le jeu +des acteurs était si naturel et le lieu où ils se tenaient si +bien disposé pour la liberté de leurs mouvements, qu'ils +n'avaient plus du tout l'air de jouer la comédie, mais de se +persuader qu'ils étaient les vrais types du drame.</p> + +<p>Cette illusion me gagna moi-même quand je vis Leporello +m'adresser l'invitation de son maître, et montrer à +mon inflexion de tête une terreur non équivoque. Jamais +tremblement convulsif, jamais contraction du visage, jamais +suffocation de la voix et flageolement des jambes +n'appartinrent mieux à l'homme sérieusement épouvanté +par un fait surnaturel. Don Juan lui-même fut ému lorsque +je répondis à son insolente provocation par le <i>oui</i> +funèbre. Un coup de tamtam dans la coulisse et des accords +lugubres faillirent me faire tressaillir moi-même. +Don Juan conserva la tête haute, le corps raide, la flamberge +arrogante retroussant le coin du manteau; mais il +tremblait un peu, sa moustache blonde se hérissait d'une +horreur secrète, et il sortit en disant: «Je me croyais à +l'abri de pareilles hallucinations; sortons d'ici!» *il passa +devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil était +arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front +altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma +pendant que les esprits reprenaient le choeur du commencement +de la scène:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Di rider finirai, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Aussitôt dona Anna vint me prendre par la main, et +m'aidant à me débarrasser du masque, elle me conduisit +au bord du rideau, en me disant de regarder avec précaution +dans la salle. Le parterre de cette salle, qui n'était +garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargée +de papiers et d'un piano à queue, devenait, dans les +entr'actes, le foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri +s'éventant avec un éventail de femme, et respirant +à pleine poitrine comme un homme qui vient d'être réellement +très-ému. Célio rassemblait des papiers sur la +table; Béatrice, belle comme un ange, en costume de +Zerlina, tenait par la main un charmant garçon encore +imberbe, qui me sembla devoir être Masetto. Un cinquième +personnage, enveloppé d'un domino de bal, qui, +retroussé sur sa hanche, laissait voir une manchette de +dentelle sur un bas de soie noire, me tournait le dos. +C'était la troisième prétendue demoiselle de Balma, <i>la +sourde</i>, costumée en Ottavio, qui m'avait intrigué dans +le jardin; mais était-ce là Cécilia? Elle me paraissait plus +grande, et cette tournure dégagée, cette pose de jeune +homme, ne me rappelaient pas la Boccaferri, à laquelle +je n'avais jamais vu porter sur la scène les vêtements de +notre sexe.</p> + +<p>J'allais demander son nom à Stella, lorsque celle-ci mit +le doigt sur ses lèvres et me fit signe d'écouter.</p> + +<p>—Pardieu! disait Boccaferri à Célio, qui lui faisait +compliment de la manière dont il avait joué, on aurait +bien joué à moins! J'étais mort de peur, et cela tout de +bon; car je n'avais pas vu la statue à la répétition d'hier, +et quoique j'aie coupé et peint moi-même toutes les pièces +d'armure, je ne me représentais pas l'effet qu'elles produisent +quand elles sont revêtues. Salvator posait dans +la perfection, et il a dit son <i>oui</i> avec un timbre si excellent, +que je n'ai pas reconnu le son de sa voix; et puis, +dans ce costume, il me faisait l'effet d'un géant. Où est-il +donc cet enfant, que je le complimente?</p> + +<p>Boccaferri se retourna brusquement, et vit derrière lui +le jeune homme auquel il s'adressait, occupé à mettre du +rouge pour faire le personnage de Masetto.—En bien! +quoi? s'écria Boccaferri, tu as déjà eu le temps de changer +de costume?</p> + +<p>—Comment, <i>mon vieux</i> répondit le jeune homme, tu +crois que c'est moi qui ai fait la statue? Tu ne te souviens +pas de m'avoir vu dans la coulisse au moment où +tu es revenu tomber à genoux, comme voulant fuir (au +plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit +tout bas: Cette figure de pierre m'a fait vraiment peur!</p> + +<p>—Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupéfait, je +ne m'en souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais +pas ma tête. Oui, j'ai eu réellement peur. Je suis content, +notre essai réussit, mes enfants; voilà que l'émotion nous +gagne. Pour moi, c'est déjà fait; et quand vous en serez +tous là, vous serez tous de grands artistes!...</p> + +<p>—Mais, vieux fou, dit Célio en souriant, si ce n'était +pas Salvator qui faisait la statue, qui était-ce donc? Tu +ne te le demandes pas?</p> + +<p>—Au fait, qui était-ce? Qui diable a fait cette statue?</p> + +<p>Et Boccaferri se leva tout effrayé en promenant des +yeux hagards autour de lui.</p> + +<p>—Le bonhomme est très-impressionnable, me dit +Stella; il ne faudrait pas pousser plus loin l'épreuve. +Nommez-vous avant de vous montrer.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<h3>OTTAVIO.</h3> + +<p>—Maître Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le +rideau, reconnaissez-vous la voix du Commandeur?</p> + +<p>—Oui, pardieu! je reconnais cette voix, répondit-il; +mais je ne puis dire à qui elle appartient. Mille diables! +il y a ici ou un revenant, ou un intrus; qu'est-ce que cela +signifie, enfants?</p> + +<p>—Cela signifie, mon père, dit Ottavio en se retournant +et en me montrant enfin les traits purs et nobles de +la Cécilia, que nous avons ici un bon acteur et un bon +ami de plus. Elle vint à moi en me tendant la main. Je +m'élançai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre; +je saisis sa main que je baisai à plusieurs reprises, et +j'embrassai ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les +bras. C'était la première fois que je songeais à lui donner +cette accolade, dont la seule idée m'eût causé du dégoût +deux mois auparavant. Il est vrai que c'était la première +fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille +pipe et le vin nouveau.</p> + +<p>Célio m'embrassa aussi avec plus d'effusion véritable +que je ne l'y eusse cru disposé. La douleur de son <i>fiasco</i> +semblait s'être effacée, et, avec elle, l'amertume de son +langage et de sa physionomie. «Ami, me dit-il, je veux +te présenter à tout ce que j'aime. Tu vois ici les quatre +enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Béatrice, et +mon jeune frère Salvator, le Benjamin de la famille, un +bon enfant bien gai, qui pâlissait dans l'étude d'un homme +de loi, et qui a quitté ce noir métier de scribe, il y a deux +jours, pour venir se faire artiste à l'école de notre père +adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le reste +de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur éducation, +les autres leur stage dramatique. On t'expliquera +cela plus tard: maintenant il ne faut pas trop s'absorber +dans les embrassades et les explications, car on perdrait +la pièce de vue; on se refroidirait sur l'affaire principale +de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art dramatique!</p> + +<p>—Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cécilia +à la dérobée: pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonné? +Si le plus incroyable, le plus inespéré des hasards +ne m'eût conduit ici, je ne vous aurais peut-être jamais +revus qu'à travers la rampe d'un théâtre; car tu m'avais +promis de m'écrire, Célio, et tu m'as oublié!</p> + +<p>—Tu mens! répondit-il en riant. Une lettre de moi, +avec une invitation de notre cher hôte, le marquis, te +cherche à Vienne dans ce moment-ci. Ne m'avais-tu pas +dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps? Ce +serait à toi de nous expliquer comment nous te retrouvons +ici, ou plutôt comment tu as découvert notre retraite, +et pourquoi il a fallu que ces demoiselles se compromissent +jusqu'à t'écrire un billet doux sous ma dictée +pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu +de venir rôder sous les fenêtres. Si l'aventure d'hier soir +ne m'eût pas mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, +ce matin, ces traces indiscrètes empreintes sur la neige, +et cela jusque chez le voiturin Volabù, où j'ai vu ton nom +sur une caisse placée dans son hangar, tu nous ménageais +donc quelque terrible surprise?</p> + +<p>—Moi? j'étais le plus sot et le plus innocent des curieux. +Je ne vous savais pas ici. J'avais la tête échauffée +par votre sabbat nocturne, qui met en émoi tout le hameau, +et je venais tâcher de surprendre les manies de +M. le marquis de Balma... Mais à propos, m'écriai-je en +éclatant de rire et en promenant aussitôt un regard inquiet +et confus autour de moi, chez qui sommes-nous +ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et comment +peut-il dormir pendant un pareil vacarme?</p> + +<p>Toute la troupe échangea à son tour des regards d'étonnement, +et Béatrice éclata de rire comme je venais +de le faire.</p> + +<p>Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid +pour me répondre.—Le vieux marquis est un monomane, +en effet, dit-il. Il a la passion du théâtre, et son +premier soin, dès qu'il s'est vu riche et maître d'un beau +château, ç'a été de recruter, par mon intermédiaire, la +troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici +en la faisant passer pour sa famille. Comme il est grand +dormeur et passablement sourd, nous nous amusons à +répéter sans qu'il nous gêne, et, au premier jour, nous +ferons nos débuts devant lui; mais, comme il est censé +pleurer la mort du généreux frère qui ne l'a fait son héritier +que faute d'avoir songé à le déshériter, il nous a +recommandé le plus grand mystère. C'est pour cela que +personne ne sait à quoi nous passons nos nuits, et l'on +aime mieux supposer que c'est à évoquer le diable qu'à +nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous +les arts. Restez donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous +plaira, et, si la partie vous amuse, soyez associée à notre +théâtre. Comme je fais la pluie et le beau temps ici, on +n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plaît d'en changer. +Vous passerez même, au besoin, pour un sixième enfant +du marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui +choisis les sujets et qui les dirige. Vous voyez que je suis +lié de vieille date avec ce bon seigneur, cela ne doit pas +vous étonner: c'était un vieux ivrogne, et nous nous +sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes +amendés ici, et, depuis que nous avons le vin à discrétion, +nous sommes d'une sobriété qui vous charmera... +Allons! nous oublions trop la pièce, et ce n'est pas dans +un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires. Voulez-vous +faire jusqu'au bout le rôle de la statue? Ce n'est +qu'une entrée de manége; demain on vous donnera, dans +une autre pièce, le rôle que vous voudrez, ou bien vous +prendrez celui d'Ottavio; et Cécilia créera celui d'Elvire, +que nous avions supprimé. Vous avez déjà compris que +nous inventons un théâtre d'une nouvelle forme et complètement +à notre usage. Nous prenons le premier scénario +venu, et nous improvisons le dialogue, aidés des +souvenirs du texte. Quand un sujet nous plaît, comme +celui-ci, nous l'étudions pendant quelques jours en le modifiant +<i>ad libitum</i>. Sinon, nous passons à un autre, et souvent +nous faisons nous-mêmes le sujet de nos drames et +de nos comédies, en laissant à l'intelligence et à la fantaisie +de chaque personnage le soin d'en tirer parti. Vous +voyez déjà qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose, +c'est d'être créateurs et non interprètes serviles. Nous +cherchons l'inspiration, et elle nous vient peu à peu. Au +reste, tout ceci s'éclaircira pour vous en voyant comment +nous nous y prenons. Il est déjà dix heures, et nous n'avons +joué que deux actes. <i>All'opra!</i> mes enfants! Les +jeunes gens au décor, les demoiselles au manuscrit pour +nous aider dans l'ordre des scènes, car il faut de l'ordre +même dans l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui +doit indisposer le public.</p> + +<p>Boccaferri prononça ces derniers mots d'un ton qui eût +fait croire qu'il avait sous les yeux un public imaginaire +remplissant cette salle vide et sonore. Mais il n'était pas +maniaque le moins du monde. Il se livrait à une consciencieuse +étude de l'art, et il faisait d'admirables élèves en +cherchant lui-même à mettre en pratique des théories +qui avaient été le rêve de sa vie entière.</p> + +<p>Nous nous occupâmes de changer la scène. Cela se fit +en un clin d'oeil, tant les pièces du décor étaient bien +montées, légères, faciles à remuer et la salle bien machinée.—Ceci +était une ancienne salle de spectacle parfaitement +construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma +ont eu de tout temps la passion du théâtre, sauf le dernier, +qui est mort triste, ennuyé, parfaitement égoïste et +nul, faute d'avoir cultivé et compris cet art divin. Le marquis +actuel est le digne fils de ses pères, et son premier +soin a été d'exhumer les décors et les costumes qui remplissaient +cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu +la vie à tous ces cadavres gisant dans la poussière. Vous +savez que c'était mon métier <i>là-bas</i>. Il ne m'a pas fallu +plus de huit jours pour rendre la couleur et l'élasticité à +tout cela. Ma fille, qui est une grande artiste, a rajeuni +les habillements et leur a rendu le style et l'exactitude +dont on faisait bon marché il y a cinquante ans. Les petites +Floriani, qui veulent être artistes aussi un jour, l'aident +en profitant de ses leçons. Moi, avec Célio, qui vaut +dix hommes pour la promptitude d'exécution, l'adresse +des mains et la rapidité d'intuition, nous avons imaginé +de faire un théâtre dont nous pussions jouir nous-mêmes, +et qui n'offrit pas à nos yeux, désabusés à chaque instant, +ces laids intérieurs de coulisses pelées où le froid +vous saisit le coeur et l'esprit dès que vous y rentrez. +Nous ne nous moquons pas pour cela du public, qui est +censé partager nos illusions. Nous agissons en tout +comme si le public était là; mais nous n'y pensons que +dans l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on +l'oubliera, comme cela devrait être quand on joue pour +tout de bon devant lui. Quant à notre système de décor, +placez-vous au fond de la salle, et vous verrez qu'il fait +plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers +tourné vers nous, et dont le public, placé de côté, +aperçoit toujours une partie.</p> + +<p>Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre +satisfaction, des moyens naïfs dont le charme serait perdu +sur un grand théâtre. Nous plantons de vrais arbres sur +nos planchers et nous mettons de vrais rochers jusqu'au +fond de notre scène. Nous le pouvons, parce qu'elle est +petite, nous le devons même, parce que les grands moyens +de la perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas +assez de distance pour qu'ils nous fissent illusion à nous-mêmes, +et le jour où nous manquerons de l'illusion de la +vue, celle de l'esprit nous manquera. Tout se tient: l'art +est homogène, c'est un résumé magnifique de l'ébranlement +de toutes nos facultés. Le théâtre est ce résumé par +excellence, et voilà pourquoi il n'y a ni vrai théâtre, ni +acteurs vrais, ou fort peu, et ceux-là qui le sont ne sont +pas toujours compris, parce qu'ils se trouvent enchâssés +comme des perles fines au milieu de diamants faux dont +l'éclat brutal les efface.</p> + +<p>Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'être! +Qu'est-ce qu'un acteur, sans cette première condition +essentielle et vitale de son art? On ne devrait distinguer +le talent de la médiocrité que par le plus ou moins d élévation +d'esprit des personnes. Un homme de coeur et d'intelligence +serait forcément un grand acteur, si les règles +de l'art étaient connues et observées; au lieu qu'on voit +souvent le contraire. Une femme belle, intelligente, généreuse +dans ses passions, exercée à la grâce libre et naturelle, +ne pourrait pas être au second rang, comme l'a +toujours été ma fille, qui n'a pas pu développer sur la +scène l'âme et le génie qu'elle a dans la vie réelle. Faute +de se trouver dans un milieu assez artiste pour l'impressionner, +elle a toujours été glacée par le théâtre, et vous +la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaîtrez point! +C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: +nous élargissons par la fantaisie le cadre où nous voulons +nous mouvoir, et la poésie du décor est la dorure du +cadre.</p> + +<p>Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, +tout en arrangeant mille détails matériels sans cesser de +causer, l'invraisemblance de la mise en scène, celle des +caractères, celle du dialogue, et jusqu'à celle du costume, +voilà de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui comprend +le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y +a rien de bête comme un acteur qui se passionne dans +une scène impossible, et qui prononce avec éloquence des +discours absurdes. C'est parce qu'on fait de pareilles +pièces et qu'on les monte par-dessus le marché avec une +absurdité digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, +et, je vous le disais, tous devraient l'être. Rappelez-vous +la Cécilia. Elle a trop d'intelligence pour ne pas sentir le +vrai; vous l'avez vue souvent insuffisante, presque toujours +trop concentrée et cachant son émotion, mais vous +ne l'avez jamais vue donner à côté, ni tomber dans le +faux; et pourtant c'était une pâle actrice. Telle qu'elle +était, elle ne déparait rien, et la pièce n'en allait pas plus +mal. Eh bien, je dis ceci: que le théâtre soit vrai, tous +les acteurs seront vrais, même les plus médiocres ou +les plus timides; que le théâtre soit vrai, tous les êtres +intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, +dans les intervalles où ceux-ci n'occuperont pas la scène, +où le public se reposera de l'émotion produite par eux, +les acteurs secondaires seront du moins naïfs, vraisemblables. +Au lieu d'une torture qu'on subit à voir grimacer +des sujets détestables, on éprouvera un certain bien-être +confiant à suivre l'action dans les détails nécessaires +à son développement. Le public se formera à cette école, +et, au lieu d'injuste et de stupide qu'il est aujourd'hui, +il deviendra consciencieux, attentif, amateur des oeuvres +bien faites et ami des artistes de bonne foi. Jusque-là, +qu'on ne me parle pas de théâtre, car vraiment c'est un +art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts +d'un génie complet pour le ressusciter.</p> + +<p>Oui, mon fils Célio! dit-il en s'adressant au jeune +homme qui attendait pour faire commencer l'acte qu'il +eût cessé de babiller, ta mère, la grande artiste, avait +compris cela. Elle m'avait écouté et elle m'a toujours +rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est +parce qu'elle partageait mes idées qu'elle voulut faire +elle-même les pièces qu'elle jouait, être la directrice de +son théâtre, choisir et former ses acteurs. Elle sentait +qu'une grande actrice a besoin de bons interlocuteurs et +que la tirade d'une héroïne n'est pas inspirée quand sa +confidente l'écoute d'un air bête. Nous avons fait ensemble +des essais hardis; j'ai été son décorateur, son machiniste, +son répétiteur, son costumier et parfois même son +poëte; l'art y gagnait sans doute, mais non les affaires. +Il eût fallu une immense fortune pour vaincre les premiers +obstacles qui s'élevaient de toutes parts. Et puis le +public ne sait point seconder les nobles efforts, il aime +mieux s'abrutir à bon marché que de s'ennoblir à grands +frais.</p> + +<p>Mais toi, Célio, mais vous, Stella, Béatrice, Salvator, +vous êtes jeunes, vous êtes unis, vous comprenez l'art +maintenant, et vous pouvez, à vous quatre, tenter une +rénovation. Ayez-en du moins le désir, caressez-en l'espérance; +quand même ce ne serait qu'un rêve, quand +même ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement +poétique, il vous en restera quelque chose qui vous fera +supérieurs aux acteurs vulgaires et aux supériorités de +ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le feu +sacré qui me rajeunit et qui m'a consumé en vain jusqu'ici, +faute d'aliments à mon usage. Je ne regretterai +pas d'avoir échoué toute ma vie, en toutes choses, d'avoir +été aux prises avec la misère jusqu'à être forcé d'échapper +au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai de +rien dans mon triste passé, si la vivace postérité de la +Floriani élève son triomphe sur mes débris, si Célio, son +frère et ses soeurs réalisent le rêve de leur mère, et si le +pauvre vieux Boccaferri peut s'acquitter ainsi envers la +mémoire de cet ange!</p> + +<p>—Tu as raison, ami, répondit Célio, c'était le rêve de +ma mère de nous voir grands artistes; mais pour cela, +disait-elle, il fallait <i>renouveler l'art</i>. Nous comprenons +aujourd'hui, grâce à toi, ce qu'elle voulait dire; nous +comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite à trente +ans, dans tout l'éclat de sa force et de son génie, c'est-à-dire +pourquoi elle était déjà dégoûtée du théâtre et privée +d'illusions. Je ne sais si nous ferons faire un progrès +à l'esprit humain sous ce rapport; mais nous le tenterons, +et, quoi qu'il arrive, nous bénirons tes enseignements, +nous rapporterons à toi toutes nos jouissances; +car nous en aurons de grandes, et si les goûts exquis que +tu nous donnes nous exposent à souffrir plus souvent du +contact des mauvaises choses, du moins, quand nous +toucherons aux grandes, nous les sentirons plus vivement +que le vulgaire.</p> + +<p>Nous passâmes au troisième acte, qui était emprunté +presque en entier au libretto italien. C'était une fête +champêtre donnée par don Juan à ses vassaux et à ses +voisins de campagne dans les jardins de son château. +J'admirai avec quelle adresse le scénario de Boccaferri +déguisait les impossibilités d'une mise en scène où manquaient +les comparses. La foule était toujours censée se +mouvoir et agir autour de la scène où elle n'entrait jamais, +et pour cause. De temps en temps un des acteurs, +hors de scène, imitait avec soin des murmures, des trépignements +lointains. Derrière les décors on fredonnait +<i>pianissimo</i> sur un instrument invisible un air de danse +tiré de l'opéra, en simulant un bal à distance. Ces détails +étaient improvisés avec un art extrême, chacun prenant +part à l'action avec une grande ardeur et beaucoup de +délicatesse de moyens pour seconder les personnages en +scène sans les distraire ni les déranger. L'arrangement +ingénieux des coulisses étroites et sombres, ne recevant +que le jour du théâtre qui s'éteignait dans leurs profondeurs, +permettait à chacun d'observer et de saisir tout ce +qui se passait sur la scène, sans troubler la vraisemblance +en se montrant aux personnages en action. Tout le monde +était occupé, et personne n'avait la faculté de se distraire +une seule minute du sujet, ce qui faisait qu'on rentrait +en scène aussi animé qu'on en était sorti.</p> + +<p>Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, +bien que n'ayant pas à paraître dans cet acte. Le scénario +surtout était la chose délicate à observer; et si je +ne l'eusse pas vu pratiquer à ces êtres intelligents, qui +me communiquaient à mon insu leur finesse de perception, +je n'aurais pas cru possible de s'abandonner aux +hasards de l'improvisation sans manquer à la proportion +des scènes, à l'ordre des entrées et des sorties, et à la +mémoire des détails convenus; Il parait que, dans les +premiers essais, cette difficulté avait paru insurmontable +aux Floriaui; mais Boccaferri et sa fille ayant persisté, +et leurs théories sur la nature de l'inspiration dans l'art +et sur la méthode d'en tirer parti ayant éclairé ce mystérieux +travail, la lumière s'était faite dans ce premier +chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits +inaliénables dans toute opération saine de l'art, et l'effrayant +obstacle avait été vaincu avec une rapidité surprenante. +On n'en était même plus à s'avertir les uns les +autres par des clins d'oeil et des mots à la dérobée +comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa +règle écrite en caractères inflexibles dans la pensée; le +brillant des à-propos dans le dialogue, l'entraînement de +la passion, le sel de l'impromptu, la fantaisie de la divagation, +avaient toute leur liberté d'allure, et cependant +l'action ne s'égarait point, ou, si elle semblait oubliée un +instant pour être réengagée et ressaisie sur un incident +fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique +avec la vie réelle (ce grand décousu, recousu sans cesse +à propos) n'en était que plus frappante et plus attachante.</p> + +<p>Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, +Béatrice-Zerlina et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants +avaient l'inappréciable mérite d'être aussi jeunes et +aussi frais que leurs rôles; et l'habitude de leur familiarité +fraternelle donnait à leur dispute un adorable caractère +de chasteté et d'obstination enfantine qui ne gâtait +rien à celui de la scène. Ce n'était pas là tout à fait pourtant +l'intention du libretto italien, encore moins cette de +Molière; mais qu'importe? la chose, pour être rendue +d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune Salvator +(le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. +Il ne chercha pas à être comique, et il le fut. Il parla le +dialecte milanais, dont il savait toutes les gentillesses et +toutes les naïves métaphores pour en avoir été bercé naguère; +il eut un senti ment vrai des dangers que courait +Zerline à se laisser courtiser par un libertin; il la tança +sur sa coquetterie avec une liberté de frère qui rendit +d'autant plus naturelle la franchise du paysan. Il sut lui +adresser ces malices de l'intimité qui piquent un peu les +jeunes filles quand elles sont dites devant un étranger, et +Béatrice fut piquée tout de bon, ce qui fit d'elle une merveilleuse +actrice sans qu'elle y songeât.</p> + +<p>Mais, à ce joli couple, succéda un couple plus expérimenté +et plus savant, Anna et Ottavio. Stella était une +héroïne pénétrante de noblesse, de douleur et de rêverie. +Je vis qu'elle avait bien lu et compris le <i>Don Juan</i> +d'Hoffmann, et qu'elle complétait le personnage du libretto +en laissant pressentir une délicate nuance d'entraînement +involontaire pour l'irrésistible ennemi de son +sang et de son bonheur. Ce point fut touché d'une manière +exquise, et cette victime d'une secrète fatalité fut +plus vertueuse et plus intéressante ainsi, que la fière et +forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son père +sans défaillance et sans pitié.</p> + +<p>Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce +qu'on pouvait faire de ce personnage en lui retranchant +la musique qu'il chante: car c'est Mozart seul qui eu a +fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a créer, +et elle créa de main de maître; elle développa la tendresse, +le dévouement, l'indignation, la persévérance +que Mozart seul sait indiquer: elle traduisit la pensée du +maître dans un langage aussi élevé que sa musique; elle +donna à ce jeune amant la poésie, la grâce, la fierté, +l'amour surtout!...—Oui, c'est là de l'amour, me dit +tout à coup Célio en s'approchant de mon oreille, dans +la coulisse, comme s'il eût répondu à ma pensée. Écoute +et regarde la Cécilia, mon ami, et tâche d'oublier le +serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux +plus te répondre de rien à cet égard, car je ne la connaissais +pas il y a deux mois; je ne l'avais jamais entendue +exprimer l'amour, et je ne savais pas qu'elle put le +ressentir. Or, je le sais maintenant que je la vois loin +du public qui la paralysait. Elle s'est transformée à mes +yeux, et moi, je me suis transformé aux miens propres. +Je me crois capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir +si nous serons l'un à l'autre l'objet de cette ardeur qui +couve en nous sans autre but déterminé, à l'heure qu'il +est, que la révélation de l'art; mais ne te fie plus à ton +ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler +à ton aide.</p> + +<p>En parlant ainsi, Célio me tenait la main et me la serrait +avec une force convulsive. Je sentis, au tremblement +de tout son être, que lui ou moi étions perdus.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant +près de nous. Une distraction? un dialogue dans la coulisse? +Voulez-vous donc faire envoler le dieu qui nous +inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous, oubliez Célio +Floriani, et allons tourmenter Masetto!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<h3>LE SOUPER.</h3> + +<p>Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, +lequel, ainsi que je l'ai dit, était disposé en salle de repos +ou d'étude à volonté, et on se pressa autour de Boccaferri +pour avoir son sentiment et profiter de ses observations. +Je vis là comment il procédait pour développer +ses élèves; car sa conversation était un véritable cours, +et le seul sérieux et profond que j'aie jamais entendu sur +cette matière.</p> + +<p>Tant que durait la représentation, il se gardait bien +d'interrompre les acteurs, ni même de laisser percer son +contentement ou son blâme, quelque chose qu'ils fissent; +il eût craint de les troubler ou de les distraire de leur +but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il s'intitulait <i>public +éclairé</i>, et distribuait la critiqué ou l'éloge.</p> + +<p>—Honneur à la Cécilia! dit-il pour commencer. Dans +cet acte, elle a été supérieure à nous tous. Elle a porté +l'épée et parlé d'amour comme Roméo; elle m'a fait aimer +ce jeune homme dont le rôle est si délicat. Avez-vous remarqué +un trait de génie, mes enfants? Écoutez. Célio, +Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites +filles n'y comprendraient rien. Dans le libretto, que vous +savez tous par coeur, il y a un mot que je n'ai jamais pu +écouter sans rire. C'est lorsque dona* Anna raconte à +son fiancé qu'elle a failli être victime de l'audace de don +Juan, ce scélérat ayant imité, dans la nuit du meurtre +du Commandeur, la démarche et les manières d'Ottavio +pour surprendre sa tendresse. Elle dit qu'elle s'est échappée +de ses bras, et qu'elle a réussi à le repousser. Alors +don Ottavio, qui a écouté ce récit avec une piteuse mine, +chante naïvement: <i>Respiro!</i> Le mot est bien écrit musicalement +pour le dialogue, comme Mozart savait écrire +le moindre mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, +comme un maître intelligent qu'il est, le disait sans expression +marquée, et en sauvait ainsi le ridicule: mais +presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus ne manquaient +point de <i>respirer</i> le mot a pleine poitrine, en +levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: «Ma +foi, je l'ai échappé belle».</p> + +<p>Eh bien, Cécilia a écouté le récit d'Anna avec une douleur +chaste, une indignation concentrée, qui n'aurait +prêté à rire à aucun parterre, si impudique qu'il eût été! +Je l'ai vu pâlir, mon jeune Ottavio! car la figure de l'acteur +vraiment ému pâlit sous le fard, sans qu'il soit nécessaire +de se retourner adroitement pour passer le mouchoir +sur les joues, mauvaise <i>ficelle</i>, ressource grossière +de l'art grossier. Et puis, quand il a été soulage de son +inquiétude, au lieu de dire: <i>Je respire!</i> il s'est écrié, du +fond de l'âme: <i>Oh! perdue ou sauvée, tu aurait toujours +été à moi!</i></p> + +<p>—Oui, oui, s'écria Stella, qui ne se piquait pas de +faire la petite fille ignorante, et s'occupait d'être artiste +avant tout; j'ai été si frappée de ce mot, que j'ai senti +comme un remords d'avoir été émue un instant dans les +bras du perfide. J'ai aimé Ottavio, et vous allés voir, dans +le quatrième acte, combien cette généreuse parole m'a +rendu de force et de fierté.</p> + +<p>—Brava! bravissima! dit Boccaferri, voilà ce qui s'appelle +comprendre: un entr'acte ne doit pas être perdu +pour un véritable artiste. Tandis qu'il repose ses membres +et sa voix, il faut que son intelligence continue à +travailler, qu'il résume ses émotions récentes, et qu'il se +prépare à de nouveaux combats contre les dangers et les +maux de sa destinée. Je ne me lasserai pas de vous le +dire, le théâtre doit être l'image de la vie: de même que, +dans la vie réelle, l'homme se recueille dans la solitude +ou s'épanche dans l'intimité, pour comprendre les événements +qui le pressent, et pour trouver dans une bonne +résolution ou dans un bon conseil la puissance de dénouer +et de gouverner les faits, de même l'acteur doit +méditer sur l'action du drame et sur le caractère qu'il représente. +Il doit chercher tous les jours, et entre chaque +scène, tous les développements que ce rôle comporte. Ici, +nous sommes libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation +nous ouvre un champ illimité de créations délicieuses. +Mais, lors même qu'en public vous serez esclaves d'un +texte, un geste, une expression de visage suffiront pour +rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! +car il faudra tomber juste du premier coup, et résumer +une grande pensée dans un petit effet; mais ce sera plus +subtil à chercher et plus glorieux à trouver: ce sera le +dernier mot de la science, la pierre précieuse par excellence +que nous cherchons ici dans une mine abondante +de matériaux variés, où nous puisons à pleines mains, +comme d'heureux et avides enfants que nous sommes, +en attendant que nous soyons assez exercés et assez habiles +pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche.</p> + +<p>Toi, Célio, continua Boccaferri, qu'on écoutait là +comme un oracle, et contre lequel le fier Célio lui-même +n'essayait pas de regimber, tu as été trop leste et pas +assez hypocrite. Tu as oublié que la naïve et crédule +Zerline était déjà assez femme pour exiger plus de cajoleries +et pour se méfier de trop de hardiesse. Tu n'as pas +oublié que Béatrice est ta soeur, et tu l'as traitée comme +un petit enfant que tu es habitué à caresser sans qu'elle +s'en fâche ou s'en inquiète.—Sois plus perfide, plus méchant, +plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte +que nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, +il nous manquait un père, en voici un; c'est M. Salentini +qui nous tombe du ciel, et il faut improviser la scène +du père. C'est du Molière, et c'est beau! Vite, enfants! +un costume de grand d'Espagne à M. Salentini. +L'habit <i>Louis XIII</i>, tirant encore sur l'<i>Henri IV</i>, ancienne +mode; grande fraise, et la trousse violette, le +pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez, Stella, +n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: <i>Je +n'y ai pas pensé</i> des jeunes filles. Repassez-moi tous +les deux, ajouta-t-il en s'adressant à Célio et à moi, la +scène de Molière. Monsieur Salentini, il ne s'agit que +de s'en rappeler l'esprit et de s'en imprégner. Ne vous +attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entièrement: +la moindre phrase, retenue par coeur, est mortelle +à l'improvisation... Mais, mon Dieu! j'oublie que +vous n'êtes pas ici pour apprendre à jouer la comédie. +Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez +bien, parce que vous avez du talent dans une autre partie, +et que le sentiment du vrai et du beau sert à comprendre +toutes les faces de l'art. <i>L'art est un</i>, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je ferai de mon mieux pour ne dérouter personne, +répondis-je, et je vous jure que tout ceci m'amuse, m'intéresse +et me passionne infiniment.</p> + +<p>—Merci, artiste! s'écria Boccaferri en me tendant la +main. Oh! être artiste! Il n'y a que cela qui mérite la +peine de vivre!</p> + +<p>—Nous, au décor! dit-il à sa fille; je n'ai besoin que +de toi pour m'aider à placer l'intérieur du palais de don +Juan. Que l'armure de la statue soit prête pour que M. Salentini +puisse la reprendre bien vite pendant la scène de +M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour faire ce +vieux personnage. Célio, si tu as le malheur de causer +dans la coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme +je l'ai été dans la dernière scène du précédent: tu m'avais +mis en colère, je n'étais plus lâche et poltron; et si je suis +mauvais, tu le seras! C'est une grande erreur que de +croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son interlocuteur +est plus pâle: la théorie de l'individualisme, +qui règne au théâtre plus que partout ailleurs, et qui +s'exerce en ignobles jalousies de métier pour souiller la +claque à un camarade, est plus pernicieuse au talent sur +les planches que sur toutes les autres scènes de la vie. +Le théâtre est l'oeuvre collective par excellence. Celui qui +a froid y gèle son voisin, et la contagion se communique +avec une désespérante promptitude à tous les autres. On +veut se persuader ici-bas que le mauvais fait ressortir le +bon. On se trompe, le bon deviendrait le parfait, le beau +deviendrait le sublime, l'émotion deviendrait la passion, +si, au lieu d'être isolé, l'acteur d'élite était secondé et +chauffé par son entourage. A ce propos, mes enfants, +encore un mot, le dernier, avant de nous remettre à +l'oeuvre! Dans les commencements, nous jouions trop +longuement: maintenant que nous tenons la forme et +que le développement ne nous emporte plus, nous tombons +dans le défaut contraire: nous jouons trop vite. +Cela vient de ce que chacun, sûr de son propre fait, coupe +la parole à son interlocuteur pour placer la sienne. Gardez-vous +de la personnalité jalouse et pressée de se montrer! +Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'éclaire +qu'en s'écoutant les uns les autres. Laissez même un peu +divaguer la réplique, si bon lui semble: ce sera une occasion +de vous impatienter tout de bon quand elle entravera +l'action qui vous passionne. Dans la vie réelle, +un ami nous fatigue de ses distractions, un valet nous irrite +par son bavardage, une femme nous désespère par +son obstination ou ses détours. Eh bien, cela sert au lieu +de nuire, sur la scène que nous avons créée. C'est de la +réalité, et l'art n'a qu'à conclure. D'ailleurs, quand vous +vous interrompez les uns les autres, vous risquez d'écourter +une bonne réflexion qui vous en eût inspiré une +meilleure: vous faites envoler une pensée qui eût éveillé +en vous mille pensées. Vous vous nuisez donc à vous-même. +Souvenez-vous du principe: «Pour que chacun +soit bon et vrai, il faut que tous le soient, et le succès +qu'on ôte à un rôle, on l'ôte au sien propre. Cela paraîtrait +un effroyable paradoxe hors de cette enceinte; mais +vous en reconnaîtrez la justesse, à mesure que vous vous +formerez à l'école de la vérité. D'ailleurs, quand ce ne +serait que de la bienveillance et de l'affection mutuelle, +il faut être frères dans l'art, comme vous l'êtes par le +sang; l'inspiration ne peut être que le résultat de la santé +morale, elle ne descend que dans les âmes généreuses, +et un méchant camarade est un méchant acteur, quoi +qu'on en dise!»</p> + +<p>La pièce marcha à souhait jusqu'à la dernière scène, +celle où je reparus en statue pour m'abîmer finalement +dans une trappe avec don Juan. Mais, quand nous fûmes +sous le théâtre, Célio, dont je tenais encore la main dans +ma main de pierre, me dit en se dégageant et en passant +du fantastique à la réalité, sans transition:—Pardieu! +que le diable vous emporte! vous m'avez fait manquer +la partie culminante du drame; j'ai été plus froid +que la statue, quand je devais être terrifié et terrifiant. +Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai été aussi mauvais +ce soir que sur le théâtre impérial de Vienne. Mais +moi, je vais vous le dire. Vous regardez trop la Boccaferri, +et cela me fait mal. Don Juan jaloux, c'est impossible; +cela fait penser qu'il peut être amoureux, et cela +n'est point compatible avec le rôle que j'ai joué ce soir +ici et jusqu'à présent dans la vie réelle.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir, Célio? répondis-je. Est-ce +une querelle, un défi, une déclaration de guerre? Parlez, +je fais appel à la vertu qui m'a fait votre ami presque +sans vous connaître, à votre franchise!</p> + +<p>—Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'écoutais +mon instinct, je vous tordrais le cou dans cette cave. +Mais je sens que je serais odieux et ridicule de vous haïr, +et je veux sincèrement et loyalement vous accepter pour +rival et pour ami quand même. C'est moi qui vous ai attiré +ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. +Je confesse que je vous croyais au mieux avec la +duchesse de N..., car j'étais à Turin, il y a trois jours, +avec Cécilia. Personne, dans ce village et dans la ville +de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans les vingt-quatre +heures que nous avons été près de vous sans pouvoir +aller vous serrer la main, nous avons appris, malgré +nous, bien des choses. Je vous ai cru retombé dans +les filets de Cirée; je vous ai plaint sincèrement, et, +comme nous passions devant votre logement pour sortir +de la ville, à cinq heures du matin, Cécilia vous a chanté +quelques phrases de Mozart en guise d'éternel adieu. +Malheureusement elle a choisi un air et des paroles qui +ressemblaient à un appel plus qu'à une formulé d'abandon, +et cela m'a mis en colère. Puis, je me suis rassuré +en la voyant aussi calme que si votre infidélité lui était +la chose du monde la plus indifférente; et, comme je +vous aime, au fond, j'étais triste en pensant à la femme +qui remplaçait Cécilia dans votre volage coeur. Voyons, +dites, qui aimez-vous et où allez-vous? Ne couriez-vous +pas après la duchesse en passant par le village des Désertes? +Est-elle cachée dans quelque château voisin? +Comment le hasard aurait-il pu vous amener dans cette +vallée, qui n'est sur la route de rien? Si vous ne volez; +pas à un rendez-vous donné par cette femme, il est évident +pour moi que vous êtes venu ici pour <i>l'autre</i>, que +vous avez réussi à connaître sa retraite et sa nouvelle situation, +si bien cachée depuis qu'elle en jouit. C'est donc +à vous d'être sincère, monsieur Salentini. De qui êtes-vous +ou n'êtes-vous pas amoureux, et vis-à-vis de qui +prétendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don Giovanni?</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image8.png"></p> +<br><br> + +<p>Je répondis en racontant succinctement toute la vérité; +je ne cachai point que le <i>vedrai carino</i> chanté par +Cécilia, sous ma fenêtre, m'avait sauvé des griffes de la +duchesse, et j'ajoutai pour conclure:—J'ai été sur le +point d'oublier Cécilia, j'en conviens, et j'ai tant souffert +dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je m'attendais +si peu à vous revoir aujourd'hui, et l'existence +fantastique où vous me je les tout d'un coup est si nouvelle +pour moi, que je ne puis vous rien dire, sinon que +vous, devenu naïf et amoureux, <i>elle</i>, devenus expansive +et brillante, son père, devenu sobre et lucide d'intelligence, +votre château mystérieux, vos deux charmantes +soeurs, ces figures inconnues qui m'apparaissent +comme dans un rêve, cette vie d'artiste-grand-seigneur +que vous vous êtes créée si vite dans un nid de vautours +et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige +tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'étais +enivré, j'étais heureux tout à l'heure, je ne touchais +plus à la terre; vous me rejetez dans la réalité, et vous +voulez que je me résume. Je ne le puis. Donnez-moi jusqu'à +demain matin pour vous répondre. Puisque nous ne +pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne +sais pas pourquoi nous ne resterions pas amis jusqu'à demain +matin.</p> + +<p>—Tu as raison, répondit Célio, et si nous ne restons +pas amis toute la vie, j'en aurai un mortel regret. Nous +causerons demain au jour. La nuit est faite ici pour le +délire.... Mais pourtant écoute un dernier mot de réalité +que je ne peux différer. Mes charmantes soeurs, dis-tu, +t'apparaissent comme dans un rêve? Méfie-toi de ce rêve! +il y a une de mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir +amoureux.</p> + +<p>—Elle est mariée?</p> + +<p>—Non: c'est plus grave encore. Réponds à une question +qui ne souffre pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton +père? Je puis te demander cela, moi qui n'ai su que fort +tard le nom du mien.</p> + +<p>—Oui, je sais le nom de mon père, répondis-je.</p> + +<p>—Et peux-tu le dire?</p> + +<p>—Oui; c'est seulement le nom de ma mère que je +dois cacher.</p> + +<p>—C'est le contraire de moi. Donc ton père s'appelait?</p> + +<p>—Tealdo Soavi. Il était chanteur au théâtre de Naples. +Il est mort jeune.</p> + +<p>—C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en être certain. +Eh bien, ami, regarde la petite Béatrice avec les +yeux d'un frère, car elle est ta soeur. Pas de questions +là-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien mystérieux +avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous, +notre mère est sacrée, et toutes ses actions ont été saintes. +Nous sommes ses enfants, nous portons son glorieux +nom, il suffit à notre orgueil; mais, quoi qu'il ait pu +m'en coûter, je devait t'avertir, afin qu'il n'y eût pas ici +de méprise. Quelquefois le sentiment le plus pur est un +inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. +Cette chaste enfant est disposée à la coquetterie, et peut-être +un jour sera-t-elle passionnée par réaction. Sois sévère, +sois désobligeant avec elle au besoin, afin que nous +ne soyons pas forcés de lui dire ce que vous êtes l'un à +l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque raison +pour m'intéresser à toi, et en même temps pour te surveiller +un peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi +établit entre nous un lien indirect. Je serais bien malheureux +d'avoir à te haïr!</p> + +<p>—Eh bien, eh bien, nous cria Béatrice en rouvrant +la trappe, êtes-vous morts tout de bon là-dessous? D'où +vient que vous ne remontez pas? On vous attend pour +souper.</p> + +<p>La belle tête de cette enfant fit tressaillir mon coeur +d'une émotion profonde. Je compris pourquoi je l'avais +aimée à la première vue, et, quand je me demandai à +qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait être à moi. +Elle-même, par la suite, en fit un jour très-naïvement +la remarque.</p> + +<p>J'étais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela +me mit à l'aise. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi +poétique et d'aussi émouvant que ces découvertes de parenté +que couvre le mystère; elles ont presque le charme +de l'amour.</p> + +<p>Nous passâmes dans la salle à manger, comme l'horloge +du château sonnait minuit. Le règlement portait +qu'on souperait en costume. Il faisait assez chaud dans +les appartements pour que mon armure de carton ne compromit +pas ma santé, et, quand on vit l'<i>uomo di sasso</i> +s'asseoir pour manger <i>cibo mortale</i> entre don Juan et +Leporello, il se fit une grande gaieté, qui conserva pourtant +une certaine nuance de fantastique dans les imaginations +même après que j'eus posé mon masque en guise +de couvercle sur un pâté de faisans.</p> + +<p>On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri +commençait à causer, Cécilia et Célio voulurent envoyer +coucher <i>les enfants</i>; mais Béatrice et Benjamin +résistèrent à cet avis. Ils ouvraient de grands yeux pour +prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et prétendaient +être aussi robustes que les <i>grandes personnes</i> +pour veiller.—Ne les contrarie pas, dit Cécilia à Célio; +dans un quart d'heure, ils vont demander grâce.</p> + +<p>En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, +mettre beaucoup d'eau dans son vin, entama l'examen de +la pièce que nous venions de jouer, et la belle tête +blonde de Béatrice se pencha sur l'épaule de Stella, pendant +que, à l'autre bout de la table, Benjamin commençait +à regarder son assiette avec une fixité non équivoque. +Célio, qui était fort comme un athlète, prit sa soeur +dans ses bras et l'emporta comme un petit enfant; Stella +secouait son jeune frère pour l'emmener. Je pris un flambeau +pour diriger leur marche dans les grandes galeries +du château, et, tandis que Stella prenait ma bougie +pour aller allumer celle de Benjamin, Célio me dit tout +bas, en me montrant Béatrice, qu'il avait déposée sur son +lit: «Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces ténèbres, +ta petite soeur que tu ne dois peut-être jamais +embrasser une seconde fois.» Je déposai un baiser presque +paternel sur le front pur de Béatrice, qui me répondit, +sans me reconnaître: Bonsoir, Célio! puis, elle ajouta, +sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: «Tu diras +à M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, +crainte de réveiller M. le marquis de Balma!»</p> + +<p>Stella était revenue avec la lumière. Nous mîmes sa +jeune soeur entre ses mains pour la déshabiller, puis +nous allâmes nous remettre à table. Stella revint bientôt +aussi, rapportant ce délicieux costume andalous de Zerlina +qui devait être serré et caché dans le magasin de +costumes.</p> + +<p>—Le mystère dont nous réussissons à nous entourer, +me dit Cécilia, donne un nouvel attrait à nos études et +à nos fêtes nocturnes. J'espère que vous ne le trahirez +pas, et que vous laisserez les gens du village croire que +nous allons au sabbat toutes les nuits.</p> + +<p>Je lui racontai les commentaires de mon hôtesse et +l'histoire du petit soulier.—Oh! c'est vrai, dit Stella; +c'est la faute de Béatrice, qui ne veut aller se coucher +que quand elle dort debout. Cette nuit-là, elle était si +lasse, qu'elle a dormi avec un pied chaussé comme une +vraie petite sorcière. Nous ne nous en sommes aperçus +que le lendemain.</p> + +<p>—Ça, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de +temps à d'inutiles paroles. Que jouons-nous demain?</p> + +<p>—Je demande encore <i>Don Juan</i> pour prendre ma revanche, +dit Célio; car j'ai été distrait ce soir et j'ai fait un +progrès à reculons.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Boccaferri: à demain donc <i>Don +Juan</i>, pour la troisième fois! Je commence à craindre, +Célio, que tu ne sois pas assez méchant pour ce rôle tel +que tu l'as conçu dans le principe. Je te conseille donc, +si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un acteur +intelligent est la meilleure critique du rôle qu'il essaie), +de lui donner d'autres nuances. Celui de Molière +est un marquis, celui de Mozart un démon, celui d'Hoffmann +un ange déchu. Pourquoi ne le pousserais-tu pas +dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une +pure rêverie du poète allemand, cela est indiqué dans +Molière, qui a conçu ce marquis dans d'aussi grandes +proportions que le <i>Misanthrope</i> et <i>Tartufe</i>. Moi, je +n'aime pas que <i>Don Juan</i> ne soit que le <i>dissoluto castigato</i>, +comme on l'annonce, par respect pour les moeurs, +sur les affiches de spectacle de la <i>Fenice</i>. Fais-en un héros +corrompu, un grand coeur éteint par le vice, une flamme +mourante qui essaie en vain, par moments, de jeter une +dernière lueur. Ne te gêne pas, mon enfant, nous sommes +ici pour interpréter plutôt que pour traduire.</p> + +<p><i>Don Juan</i> est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en +allumant un bon cigare de la Havane (sa vielle pipe +noire avait disparu), mais c'est un chef-d'oeuvre en plusieurs +versions. Mozart seul en a fait un chef-d'oeuvre +complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le +côté littéraire, nous verrons que Molière n'a pas donné +à son drame le mouvement et la passion qu'on trouve +dans le libretto de notre opéra. D'un autre côté, ce libretto +est écrit en style de libretto, c'est tout dire, et le +style de Molière est admirable. Puis, l'opéra ne souffre +pas les développements de caractère, et le drame français +y excelle. Mais il manquera toujours à l'oeuvre de +Molière la scène de dona Anna et le meurtre du Commandeur, +ce terrible épisode oui ouvre si violemment et si +franchement l'opéra; le bal où Zerlina est arrachée des +mains du séducteur est aussi très-dramatique; donc le +drame manque un peu chez Molière. Il faudrait refondre +entièrement ces deux sujets l'un dans l'autre; mais, pour +cela, il faudrait retrancher et ajouter à Molière. Qui l'oserait +et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous +et assez hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est +que nous voulons de l'action à tout prix et retrouver ici, +à huis clos, les parties importantes de l'opéra que vous +chanterez un jour en public. Et puis, de douze acteurs, +nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de +force.</p> + +<p>Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse +Ottavio, et que ma fille crée cette fâcheuse Elvire, toujours +furieuse et toujours mystifiée, que nous avions fondue +dans l'unique personnage d'Anna. Il faut voir ce que +Cécilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma fille! +Plus c'est difficile et déplaisant, plus ce sera glorieux!</p> + +<p>—Eh bien, puisque nous changeons de rôle, dit Célio, +je demande à être Ottavio. Je me sens dans une veine de +tendresse, et don Juan me sort par les yeux.</p> + +<p>—Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri.</p> + +<p>—Vous! mon père, répondit Cecilia. Vous saurez vous +rajeunir, et comme vous êtes encore notre maître à tous, +cet essai profitera à Célio.</p> + +<p>—Mauvaise idée! où trouverais-je la grâce et la beauté? +Regarde Célio; il peut mal jouer ce rôle: cette tournure, +ce jarret, cette fausse moustache blonde qui va si bien à +ses yeux noirs, ce grand oeil un peu cerné, mais si jeune +encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu qu'avec +moi, vieillard, vous serez tous froids et déroulés.</p> + +<p>—Non! dit Célio, don Juan pouvait fort bien avoir +quarante cinq ans, et tu ne paraissais pas aujourd'hui +un Leporello plus âgé que cela. Je crois que je me suis +fait trop jeune pour être un si profond scélérat et un roué +si célèbre. Essaie, nous t'en prions tous.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cécilia, +tu seras Elvire?</p> + +<p>—Je serai tout ce qu'on voudra pour que la pièce +marche. Mais M. Salentini?</p> + +<p>—Toujours statue à votre service.</p> + +<p>—C'est un seul rôle, dit Boccaferri; les rôles courts +doivent nécessairement cumuler. Vous essaierez d'être +Masetto, et le Benjamin, qui a beaucoup de comique, se +lancera dans Leporello Pourquoi non? On le vieillira, et +les grandes difficultés font les grands progrès.</p> + +<p>—Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? +demandai-je en faisant de l'oeil le tour de la table.</p> + +<p>—Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dît +Cécilia en me tendant la main avec une bienveillance +tranquille, qui n'était pas faite pour me rendre fier.</p> + +<p>—Vous reviendrez demain matin habiter le château +des Désertes! s'écria Boccaferri. Je le veux vous êtes un +acteur très-utile et très-distingué par nature. Je vous +tiens, je ne vous lâche pas. Et puis, nous nous occuperons +de peinture, vous verrez! La peinture en décors est la +grande école de relief, de profondeur et de la lumière +que les peintres d'histoire et de paysage dédaignent, faute +de la connaître, et faute aussi de la voir bien employée. +J'ai mes idées aussi là-dessus, et vous verrez que vous +n'aurez pas perdu voire temps à écouter le vieux Boccaferri. +Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront +des sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de +la peinture, et des ateliers à choisir.</p> + +<p>—Laissez-moi songer à cela cette nuit, dis-je en regardant +Célio, et je vous répondrai demain matin.</p> + +<p>—Je vous attends donc demain à déjeuner, ou plutôt +je vous garde ici sur l'heure.</p> + +<p>—Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui +ne se coucherait pas cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. +Il croirait que je suis tombé dans quelque précipice, +ou que les diables du château m'ont dévoré.</p> + +<p>Ceci convenu, nous nous séparâmes. Célio m'aide à +reprendre mes habits et voulut me reconduire jusqu'a +mi-chemin de ma demeure; mais il me parla à peine, et +quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je le +vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule +jaune, son manteau de velours, sa grande rapière au côté +et sa grande plume agitée par la bise. Il n'y avait rien +d'étrange comme de voir ce personnage du temps passé +traverser la campagne au clair de la lune, et de penser +que ce héros de théâtre était plongé dans les rêveries et +les émotions du monde réel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<h3>L'HÉRITIÈRE.</h3> + +<p>Je trouvai en effet mes hôtes fort effrayés de ma disparition. +Le bon Volabù m'avait cherché dans la campagne +et se disposait à y retourner. Je sentis que ces pauvres +gens étaient déjà de vrais amis pour moi. Je leur dis que +le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du +château en qui j'avais retrouvé une ancienne connaissance. +La mère Peirecote, apprenant que j'avais fait la +veillée au château, m'accabla de questions, et parut fort +désappointée quand je lui répondis que je n'avais vu là +rien d'extraordinaire.</p> + +<p>Le lendemain, à neuf heures, je me rendis au château +en prévenant mes hôtes que j'y passerais peut-être quelques +jours et qu'ils n'eussent pas à s'inquiéter de moi. +Célio venait à ma rencontre.—Tu as bien dormi! me +dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des +yeux.</p> + +<p>—Je l'avoue, répondis-je, et c'est la première fois +depuis longtemps. J'ai éprouvé un merveilleux bien-être, +comme si j'étais arrivé au vrai but de mon existence, +heureux ou misérable. Si je dois être heureux par vous +tous qui êtes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il +n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie +comme pour la douleur.</p> + +<p>—Ainsi, tu l'aimes?</p> + +<p>—Oui, Célio, et toi?</p> + +<p>—Eh bien, moi je ne puis répondre aussi nettement. +Je crois l'aimer et je n'en suis pas assez certain pour le +dire à une femme que je respecte par-dessus tout, que je +crains même un peu. Ainsi je me vois supplanté d'avance! +La foi triomphe aisément de l'incertitude.</p> + +<p>—Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-être +le contraire. Une conquête assurée a moins d'attraits +pour ce sexe qu'une conquête à faire. Donc, nous +restons amis?</p> + +<p>—Croyez-vous?</p> + +<p>—Je vous le demande? Mais il me semble que nos +rôles sont assez naturellement indiqués, Si je vous trouvais +véritablement épris et tant soit peu payé de retour, +je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que de se comporter +comme un larron avec le premier venu de ses +semblables, à plus forte raison avec un homme qui se +confie à votre loyauté; mais vous n'en êtes pas là, et la +partie est égale pour nous deux.</p> + +<p>—Que savez-vous si je n'ai pas de l'espérance?</p> + +<p>—Si vous étiez aimé d'une telle femme, Célio, je vous +estime assez pour croire que vous ne me souffririez pas +ici, et vous savez qu'il ne me faudrait qu'une pareille +confidence de votre part pour m'en éloigner à jamais; +mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une +velléité, et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fière +pour s'en contenter, je reste.</p> + +<p>—Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai +aussi serré que vous.</p> + +<p>—Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, +vous n'avez qu'à le dire ainsi que moi, elle choisira. +Si vous n'aimez pas, je ne vois pas quel jeu vous +pouvez jouer avec une femme que vous respectez.</p> + +<p>—Tu as raison. Je suis un fou. J'ai même peur d'être +un sot. Allons! restons amis. Je t'aime, bien que je me +sente un peu mortifié de trouver en toi mon égal pour la +franchise et la résolution. Je ne suis guère habitué à cela. +Dans le monde où j'ai vécu jusqu'ici, presque tous les +hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain +de la galanterie. Fais donc la cour à Cécilia; moi, je verrai +venir. Nous ne nous engageons qu'à une chose: c'est à +nous tenir l'un l'autre au courant du résultat de nos tentatives +pour épargner à celui qui échouera un rôle ridicule. +Puisque nous visons tous deux au mariage, à la +chose la plus honnête et la plus officielle du monde, +l'honneur de la dame n'exige pas que nous nous fassions +mystère de son choix. Quant aux lâches petits +moyens usités en pareil cas par les plus honnêtes gens, +la délation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la +malveillance à l'égard d'un rival qu'on veut supplanter, +je n'en fais pas mention dans notre traité. Ce serait nous +faire une mutuelle injure.</p> + +<p>Je souscrivis à tout ce que proposait Célio sans regarder +en avant ni en arrière, et sans même prévoir que +l'exécution d'un pareil contrat soulèverait peut-être de +terribles difficultés.</p> + +<p>—Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la +cour du château, qui était vaste et superbe, il faut que +je commence par te conduire chez notre marquis.... Puis +il ajouta en riant: car ce n'est pas sérieusement que tu +as demandé, hier au soir, chez qui nous étions ici?</p> + +<p>—Si j'ai fait une sotte question, répondis-je, c'est de +la meilleure foi du monde. J'étais trop bouleversé et trop +enivré de me retrouver au milieu de vous pour m'inquiéter +d'autre chose, et je ne me suis pas même tourmenté, +en venant ici, de l'idée que je pourrais être indiscret ou +mal venu à me présenter chez un personnage que je ne +connais pas. A la vie que vous menez chez lui, je ne +m'attendais même pas à le voir aujourd'hui. Sous quel +titre et sous quel prétexte vas-tu donc me présenter?</p> + +<p>—Oh! mais tu es fort amusant, répondit Célio en me +faisant monter l'escalier en spirale et garni de tapis d'une +grande tour. Voilà une mystification que nous pourrions +prolonger longtemps; mais tu t'y jettes de trop bonne +foi, et je ne veux pas en abuser.</p> + +<p>En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle +ronde qui servait de cabinet de travail au marquis, et il +cria très-haut:—Eh! mon cher marquis de Balma, voici +Adorno Salentini qui persiste à vous prendre pour un +mythe, et qui ne veut être désabusé que par vous-même.</p> + +<p>Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son +bureau, vint à ma rencontre en me tendant les deux +mains, et j'éclatai de rire en reconnaissant ma simplicité.</p> + +<p>«<i>Les enfants</i> pensaient, dit-il, que c'était un jeu de +votre part; mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez +croire à l'identité du vieux malheureux Boccaferri +de Vienne et du facétieux Leporello de cette nuit avec le +marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai +eu des écarts de jeunesse. Au lieu de les réparer et de +me ramener ainsi à la raison, mon père m'a banni et +déshérité. Mes prénoms sont Pierre-Anselme <i>Boccadiferro</i>. +Ce nom de <i>Bouche de fer</i> est dans ma famille le +partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo, +<i>Bouche d'or</i>, est celui de tous les aînés. Je pris pour +tout titre mon nom de baptême en le modifiant un peu, +et je vécus, comme vous savez, errant et malheureux +dans toutes mes entreprises. Ce n'était ni le courage ni +l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire; +mais j'étais un homme à illusions comme tous les hommes +à idées. Je ne tenais pas assez compte des obstacles. Tout +s'écroulait sur moi, au moment où, plein de génie et de +fierté, j'apportais la clé de voûte à mon édifice. Alors, +criblé de dettes, poursuivi, forcé de fuir, j'allais cacher +ailleurs la honte et le désespoir de ma défaite; mais, +comme je ne suis pas homme à me décourager, je cherchais +dans le vin une force factice, et quand un certain +temps consacré à l'ivresse, à l'ivrognerie, si vous voulez, +m'avait réchauffé le coeur et l'esprit, j'entreprenais autre +chose. On m'a donc qualifié très-généreusement en mille +endroits de <i>canaille</i> et d'<i>abruti</i>, sans se douter le moins +du monde que je fusse par goût l'homme le plus sobre +qui existât. Pour tomber dans cette disgrâce de l'opinion, +il suffit de trois choses: être pauvre, avoir du chagrin, +et rencontrer un de ses créanciers le jour où l'on sort du +cabaret.</p> + +<p>«J'étais trop fier pour rien demander à mon frère aîné, +après avoir essuyé son premier refus. Je fus assez généreux +pour ne pas le faire rougir en reprenant mon nom +et en parlant de lui et de son avarice. J'oubliai même +avec un certain plaisir que j'étais un patricien pour m'affermir +dans la vie d'artiste, pour laquelle j'étais né. Deux +anges m'assistèrent sans cesse et me consolèrent de tout, +la mère de Célio et ma fille. Honneur à ce sexe! il vaut +mieux que nous par le coeur.</p> + +<p>«J'étais à Vienne avec la Cécilia, il y a deux mois, +lorsque je reçus une lettre qui me fit partir à l'heure +même. J'avais conservé en secret des relations affectueuses +avec un avocat de Briançon qui faisait les affaires +de mon frère. Dans cette lettre, il me donnait avis de +l'état désespéré où se trouvait mon aîné. Il savait qu'il +n'existait pas de titre qui pût me déshériter. Il m'appelait +chez lui, où il me donna l'hospitalité jusqu'à la mort +du marquis, laquelle eut lieu deux jours après sans qu'une +parole d'affection et de souvenir pour moi sortît de ses +lèvres. Il n'avait qu'une idée fixe, la peur de la mort. Ce +qui adviendrait après lui ne l'occupait point.</p> + +<p>«Dès que je me vis en possession de mon titre et de +mes biens, grâce aux conseils de mon digne ami, l'avocat +de Briançon, je me tins coi, je fis le mort; je ne révélai +à personne ma nouvelle situation, et je restai enfermé, +quasi caché dans mon château, sans faire savoir sous quel +nom j'avais été connu ailleurs. Je continuerai à agir ainsi +jusqu'à ce que j'aie payé toutes les dettes que j'ai contractées +durant cinquante années de ma vie; alors en +même temps qu'on dira: «Cette vieille brute de Boccaferri +est devenu marquis et quatre fois millionnaire,» on +pourra dire aussi: «Après tout, ce n'était pas un malhonnête +homme; car il n'a fait banqueroute à personne, +pas même à ses amis.»</p> + +<p>«J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer +ma liberté et mon honneur en m'acquittant de +la sorte. Je ne comptais pas sur l'héritage de mon frère. +Il me haïssait tant que j'aurais juré qu'il avait trouvé un +moyen de me dépouiller après sa mort; mais moi, toujours +artiste et toujours poète, je n'avais pas cessé de me +flatter que le succès couronnerait enfin mes entreprises. +Aussi je n'avais jamais fait une dette ni une banqueroute +sans en consigner le chiffre et sans en conserver le détail +et les circonstances. Dans les dernières années, comme +j'étais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et +j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, +si ma fille ne les eût rangées et tenues avec soin.</p> + +<p>«Aussi maintenant sommes-nous à même de nous réhabiliter. +Nous consacrons à ce travail, ma fille et moi, +une heure tous les jours, avant le déjeuner. Tandis que +notre avocat de Briançon vend une partie de nos immeubles +et prépare la liquidation générale, nous tenons la +correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les +contrées où nous avons vécu, nous cherchons nos créanciers. +Il y en a peu qui ne répondent à notre appel. Ceux +qui m'ont obligé avec la pensée de le faire gratuitement +sont remboursés aussi malgré eux. Dans un mois, je crois +que nous aurons terminé ce fastidieux travail et que notre +tâche sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura +la vérité sur mon compte. Il nous restera encore une fortune +très-considérable, et dont j'espère que nous ferons +bon usage. Si j'écoutais mon penchant, je donnerais à +pleines mains, sans trop savoir à qui; mais j'ai trop fréquenté +les paresseux et les débauchés, j'ai eu trop affaire +aux escrocs de toute espèce pour ne pas savoir un peu +distinguer. Je dois mon aide aux mauvaises têtes, mais +non aux mauvais coeurs.</p> + +<p>«D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, +et, pour ne plus faire de folies, je lui ai tout abandonné. +Elle fera aussi des folies généreuses, mais elle n'en fera +pas de sottes et de nuisibles. Tenez, ajouta-t-il en tirant +deux ailes du paravent qui nous cachait la moitié de la +table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience +entre toutes! Rien ne la rebute, et cette âme d'artiste +sait s'astreindre au métier de teneur de livres pour sauver +l'honneur de son père!»</p> + +<p>Nous vîmes la Cécilia penchée sur le bureau, écrivant, +rangeant, cachetant et pliant avec rapidité, sans se laisser +distraire par ce qu'elle entendait. Elle était pâle de +fatigue, car cette double vie d'artiste et d'administrateur +devait briser ce corps frêle et généreux; mais elle était +calme et noble, comme une vraie châtelaine, dans sa robe +de soie verte. Je m'aperçus qu'elle avait coupé tout de bon +ses longs cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice +pour pouvoir jouer les rôles d'homme, et cette chevelure, +bouclée sur le cou et autour du visage, lui donnait quelque +chose d'un jeune apprenti artiste de la renaissance; +elle avait trop de mélancolie dans l'habitude de la physionomie +pour rappeler le page espiègle ou le seigneur +enfant du manoir. L'intelligence et la fierté régnaient sur +ce front pur, tandis que le regard modeste et doux semblait +vouloir abdiquer tous les droits du génie et tous les +rêves de la gloire.</p> + +<p>Elle sourit à Célio, me tendit la main, et referma le +paravent pour achever sa besogne.</p> + +<p>«Vous voilà donc dans notre secret, reprit le marquis. +Je ne puis le placer en de meilleures mains; je n'ai pas +voulu attendre un seul jour pour en faire part à Célio et +aux autres enfants de la Floriani. J'ai dû tant à leur mère! +mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je puis +m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement +avec de l'argent; elle m'a aidé et soutenu avec son +coeur, et mon coeur appartient à ce qui survit d'elle, à +ces nobles et beaux enfants qui sont désormais les miens. +La Floriani n'avait laissé qu'une fortune aisée. Entre +quatre enfants, ce n'était pas un grand développement +d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en +fournit les moyens, je veux qu'ils aient les coudées plus +franches dans la vie, et je les ai tout de suite appelés à +moi pour qu'ils ne me quittent que le jour où ils seront +assez forts pour se lancer sur la grande scène de la vie +comme artistes; car c'est la plus haute des destinées, et, +quelle que soit la partie que chacun d'eux choisira, ils +auront étudié la synthèse de l'art dans tous ses détails +auprès de moi.</p> + +<p>«Passez-moi cette vanité; elle est innocente de la +part d'un homme qui n'a réussi à rien et qui n'a pas +échoué à demi dans ses tentatives personnelles. Je crois +qu'à force de réflexions et d'expériences je suis arrivé à +tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne +me fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. +Je ne suis pas cependant un <i>professeur de profession</i>. +J'ai la certitude qu'on ne fait rien avec rien, et que l'enseignement +n'est utile qu'aux êtres richement doués par +la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des élèves de +génie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je +sais que je leur abrégerai des lenteurs, que je les préserverai +de certains écarts, et que j'adoucirai les supplices que +l'intelligence leur prépare. Je manie déjà l'âme de Stella, +je tâte plus délicatement Salvator et Béatrice, et, quant à +Célio, qu'il réponde si je ne lui ai pas fait découvrir en +lui-même des ressources qu'il ignorait.</p> + +<p>—Oui, c'est la vérité, dit Célio, tu m'as appris à me +connaître. Tu m'as rendu l'orgueil en me guérissant de +la vanité. Il me semble que, chaque jour, ta fille et toi +vous faites de moi un autre homme. Je me croyais envieux, +brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir +méchant parce que j'aspirais a l'être; mais vous m'avez +guéri de cette dangereuse folie, vous m'avez fait mettre +la main sur mon propre coeur. Je ne l'eusse pas fait en +vue de la morale, je l'ai fait en vue de l'art, et j'ai découvert +que c'est de là (et en parlant ainsi Célio frappa +sa poitrine) que doit sortir le talent.</p> + +<p>J'étais vivement ému; j'écoutais Célio avec attendrissement; +je regardais le marquis de Balma avec admiration. +C'était un autre homme que celui que j'avais connu; +ses traits même étaient changés. Était-ce là ce vieux +ivrogne trébuchant dans les escaliers du théâtre, accostant +les gens pour les assommer de ses théories vagues +et prolixes, assaisonnées d'une insupportable odeur de +rhum et de tabac? Je voyais en face de moi un homme +bien conservé, droit, propre, d'une belle et noble figure, +l'oeil étincelant de génie, la barbe bien faite, la main +blanche et soignée. Avec son linge magnifique et sa robe +de chambre de velours doublée de martre, il me faisait +l'effet d'un prince donnant audience à ses amis, ou, mieux +que cela, de Voltaire à Ferney; mais non, c'était mieux +encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le +coeur plein de tendresse et de naïveté. Tant il est vrai +que le bonheur est nécessaire à l'homme, que la misère +dégrade l'artiste, et qu'il faut un miracle pour qu'il n'y +perde pas la conscience de sa propre dignité!</p> + +<p>—Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, +allez voir si les autres enfants sont prêts pour déjeuner; j'ai +encore une lettre à terminer avec ma fille, et nous irons +vous rejoindre. Vous me promettez maintenant, monsieur +Salentini, de passer au moins quelques jours chez moi.</p> + +<p>J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tôt sorti +de son cabinet que je fis un douloureux retour sur moi-même. +Je crois que je suis fou tout de bon depuis que +j'ai mis les pieds ici, dis-je à Célio en l'arrêtant dans une +galerie ornée de portraits de famille. Tout le temps que +le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa +position, je ne songeais qu'à me réjouir de voir la fortune +récompenser son mérite et celui de sa fille. Je ne pensais +pas que ce changement dans leur existence me portait +un coup terrible et sans remède.</p> + +<p>—Comment cela? dit Célio d'un air étonné.</p> + +<p>—Tu me le demandes, répondis-je. Tu ne vois pas +que j'aimais la Boccaferri, cette pauvre cantatrice à trois +ou quatre mille francs d'appointements par saison, et +qu'il m'était bien permis, à moi qui gagne beaucoup plus, +de songer à en faire ma femme, tandis que maintenant +je ne pourrais aspirer à la main de mademoiselle de +Balma, héritière de plusieurs millions, sans être ridicule +en réalité et en apparence méprisable?</p> + +<p>—Je serais donc méprisable, moi, d'y aspirer aussi? +dit Célio en haussant les épaules.</p> + +<p>—Non, lui répondis-je après un instant de réflexion. +Bien que tu ne sois pas plus riche que moi, je pense, ta +mère a tant fait pour le pauvre Boccaferri, que le riche +Balma peut et doit se considérer toujours comme ton +obligé. Et puis le nom de la mère est une gloire; Cécilia +a voué un culte à ce grand nom. Tu as donc mille raisons +pour te présenter sans honte et sans crainte. Moi, +si je surmontais l'une, je n'en ressentirais pas moins +l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi beaucoup, console-moi +un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je +resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon +respect et mon dévouement; mais je partirai demain et +je tâcherai de guérir. Le sentiment de ma fierté et la conscience +de mon devoir m'y aideront. Garde-moi le secret +sur les confidences que je t'ai faites, et que mademoiselle +de Balma ne sache jamais que j'ai élevé mes prétentions +jusqu'à elle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<h3>STELLA.</h3> + +<p>Célio allait me répondre lorsque Béatrice, accourant du +fond de la galerie, vint se jeter à son cou et folâtrer autour +de nous en me demandant avec malice si j'avais été +présenté à <i>M. le marquis</i>. Quelques pas plus loin, nous +rencontrâmes Stella et Benjamin, qui m'accablèrent des +mêmes questions; la cloche du déjeuner sonna à grand +bruit, et la belle Hécate, qui était fort nerveuse, accompagna +d'un long hurlement ce signal du déjeuner. Le +marquis et sa fille vinrent les derniers, sereins et bienveillants +comme des gens qui viennent de faire leur devoir. +Je vis là combien Cécilia était adorée des jeunes +filles et quel respect elle inspirait à toute la famille. Je ne +pouvais m'empêcher de la contempler, et même, quand +je ne la regardais ou ne l'écoutais pas, je voyais tous ses +mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle agissait +et parlait peu cependant; mais elle était attentive à tout +ce qui pouvait être utile ou agréable à ses amis. On eût +dit qu'elle avait eu toute sa vie deux cent mille livres de +rentes, tant elle était aisée et tranquille dans son opulence, +et l'on voyait qu'elle ne jouirait de rien pour elle-même, +tant elle restait dévouée au moindre besoin, au +moindre désir des autres.</p> + +<p>On ne parla point de comédie pendant la déjeuner. Pas +un mot ne fut dit devant les domestiques qui pût leur +faire soupçonner quelque chose à cet égard. Ce n'est pas +que de temps en temps Béatrice, qui n'avait autre chose +en tête, n'essayât de parler de la précédente et de la prochaine +soirée; mais Stella, qui était toujours à ses côtés +et qui s'était habituée à être pour elle comme une jeune +mère, la tenait en bride. Quand le repas fut terminé, le +marquis prit le bras de sa fille et sortit.</p> + +<p>—Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre +genre d'affaires, me dit Célio. Ils donnent cette partie de +la journée aux besoins des gens qui les environnent; ils +écoutent les demandes des pauvres, les réclamations des +fermiers, les invitations de la commune. Ils voient le curé +ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent même +des consultations à des malades; enfin, ils font leurs devoirs +de châtelains avec autant de conscience et de régularité +que possible. Stella et Béatrice sont chargées de +veiller, à l'intérieur, sur le détail de la maison; moi, ordinairement, +je lis ou fais de la musique, et, depuis que +mon frère est ici, je lui donne des leçons; mais, pour +aujourd'hui, il ira s'exercer tout seul au billard. Je veux +causer avec vous.</p> + +<p>Il m'emmena dans le jardin, et là, me serrant la main +avec effusion:—Ta tristesse me fait mal, dit-il, et je ne +saurais la voir plus longtemps. Écoute, mon ami, j'ai eu +un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a une +heure, que tu renonçais à Cécilia par délicatesse. J'ai +failli te dire que c'était ton devoir et t'encourager à partir: +je ne l'ai pas fait; mais, quand même je l'aurais fait, +je me rétracterais à cette heure. Tu te montres trop scrupuleux, +ou tu ne connais pas encore Cécilia et son père. +Ils n'ont pas cessé d'être artistes, je crois même qu'ils +le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs. +L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc +jamais leur sembler au-dessous de leur condition. Quant +à te soupçonner coupable d'ambition et de cupidité, cela +est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois tu étais +amoureux de la pauvre cantatrice à trois mille francs par +saison, et que tu aspirais sérieusement à l'épouser, même +sans rougir du vieux ivrogne.</p> + +<p>—Ils le savent! Tu l'as dit, Célio?</p> + +<p>—Je le leur ai dit le jour même où j'en ai reçu de toi +la confidence, et ils en avaient été fort touchés.</p> + +<p>—Mais ils avaient refusé parce que, ce jour-là même, +ils recevaient la nouvelle de leur héritage?</p> + +<p>—Non; même en recevant cette nouvelle ils n'avaient +pas refusé. Ils avaient dit: <i>Nous verrons!</i> Depuis, quoique +je me sentisse ému moi-même, j'ai eu le courage de +tenir la parole que je t'avais presque donnée: j'ai reparlé +de toi.</p> + +<p>—Et qu'a-t-<i>elle</i> dit?</p> + +<p>—Elle a dit: «Je suis si reconnaissante de ses bonnes +intentions pour moi dans un temps où j'étais pauvre et +obscure, que, si j'étais décidée à me marier, je chercherais +l'occasion de le voir et de le connaître davantage.» +Et puis nous avons été à Turin secrètement ces jours-ci, +comme je te l'ai dit, pour les affaires de son père, et pour +ramener en même temps notre Benjamin. Là, j'ai étudié +avec un peu d'inquiétude l'effet que produisait sur elle +la bruit de tes amours avec la duchesse. Elle a été triste +un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te cache +rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en +secret à notre hôtel. J'avais du dépit, elle l'a vu, et elle +a refusé, parce qu'elle est bonne pour moi comme un +ange, comme une mère; mais elle souffrait, et quand, la +nuit suivante, nous avons passé à pied devant ta porte +pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions +pas faire venir devant l'hôtel, nous avons vu ton voiturin, +nous avons reconnu Volabù. Nous l'avons évité, nous ne +voulions pas être vus; mais Cécilia a eu une inspiration +de femme. Elle a dit à Benjamin (que cet homme n'avait +jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si +son voiturin était disponible pour Milan.—Je vais à Milan, +en effet, répondit-il, mais je ne puis prendre personne.—Qui +donc conduisez-vous? dit l'enfant; ne pourrais-je +m'arranger avec votre voyageur pour aller avec +lui?—Non, c'est un peintre. Il voyage seul.—Comment +s'appelle-t-il? peut-être que je le connais?—Ce +voiturin a dit ton nom: c'est tout ce que nous voulions +savoir. On nous avait dit que la duchesse était retournée +à Milan. Cécilia pâlit, sous prétexte qu'elle avait froid; +puis, comme j'en faisais l'observation à demi-voix, elle se +mit à sourire avec cet air de souveraine mansuétude qui +lui est propre. Elle approcha de ta fenêtre en me disant:—Tu +vas voir que je vais lui adresser un adieu +bien amical et par conséquent bien désintéressé. C'est +alors qu'elle chanta ce maudit <i>Vedrai carino</i> qui t'a +arraché aux griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela +une fatalité! Je crois qu'elle t'aime, bien que ce soit fort +difficile à constater chez une personne toujours maîtresse +d'elle-même, et si habituée à l'abnégation qu'on peut à +peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure +qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que +je n'ai pas eu le courage de lui dire que tu as renoncé à +la duchesse et que tu lui dois ton salut. Je me suis engagé +à ne pas te nuire; mais ce serait pousser l'héroïsme +au-delà de mes facultés que d'aller faire la cour pour toi. +Seulement je te devais la vérité, la voilà tout entière. +Reste donc ou parle; attends et espère, ou agis et éclaire-toi. +De toute façon, tu es dans ton droit, et personne ne +peut te supposer amoureux des millions, puisque, ce matin +encore, tu ne voulais pas comprendre que le marquis +de Balma était le père Boccaferri.</p> + +<p>—Bon et grand Célio, m'écriai-je, comment te remercier! +Je ne sais plus que faire. Il me semble que tu aimes +Cécilia autant que moi, et que tu es plus digne d'elle. +Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le temps +de te connaître et de t'apprécier sous la face nouvelle que +ton caractère a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle +nous examine, qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il +m'a semblé parfois qu'elle t'aimait, et peut-être que c'est +toi qu'elle aime! Pourquoi nous hâter de savoir notre +sort? Qui sait si, à l'heure qu'il est, elle-même n'est pas +indécise? Attendons.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés +tous les deux si nous brusquons sa sympathie. Moi, +je suis fort gêné aussi, car je n'étais pas amoureux d'elle +à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue que quand +j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne +me croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé +que toi à mériter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves +à temps comme tu les as faites. D'un autre côte, l'adoration +qu'elle avait pour ma mère, et qui domine encore +toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire +sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre +malheureux. Elle est ainsi faite, cette femme excellente; +mais je ne jouirai pas de son sacrifice.</p> + +<p>—Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. +Si elle m'aime, ce ne peut être encore au point +de devenir égoïste. Dans mon intérêt, comme dans le +tien, je demande l'aide et le conseil du temps.</p> + +<p>—C'est bien dit, répliqua Célio; ajournons. Eh! tiens, +prenons une résolution: c'est de ne nous déclarer ni l'un +ni l'autre avant de nous être consultés encore; jusque-là, +nous n'en reparlerons plus ensemble, car cela me fait +un peu de mal.</p> + +<p>—Et à moi aussi. Je souscris à cet accord; mais nous +ne nous interdisons pas l'un à l'autre de chercher à lui +plaire.</p> + +<p>—Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance +de don Juan; puis peu à peu il arriva à la chanter, à +l'étudier tout en marchant à mon côté, et à frapper la +terre de son pied avec impatience dans les endroits où il +était mécontent de sa voix et de son accent.—Je ne suis +pas don Juan, s'écria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant +dans ma voix et dans ma destinée de l'être sur +les planches. Que diable! je ne suis pas un ténor, je ne +peux pas être un amoureux tendre; je ne peux pas chanter +<i>Il mio tesoro intante</i> et faire la cadence du Rimini... Il +faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête +homme qui fait <i>fiasco</i>! Va pour la puissance!... Après +tout, ajouta-t-il en passant la main sur son front, qui +sait si j'aime? Voyons! Il chanta <i>Quando del vino</i>, et +il le chanta supérieurement.—Non! non! s'écria-t-il +satisfait de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer! +Cécilia n'est pas ma mère. Il peut lui arriver d'aimer +demain quelqu'un plus que moi, toi, par exemple! Fi +donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait +point! j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, à +toi, Salentini; mais elle? je la jetterais du haut de son +château sur le pavé pour lui faire voir le cas que je fais +de sa personne et de sa fortune!</p> + +<p>Je fus effrayé de l'expression de sa figure. Le Célio +que j'avais connu à Vienne reparaissait tout entier et me +jetait dans une stupéfaction douloureuse. Il s'en aperçut, +sourit et me dit:—Je crois que je redeviens méchant! +Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. Parfois mes +nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! +Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.</p> + +<p>A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand +salon. Le marquis donna, comme de coutume, à ses +gens, l'ordre qu'on ne le dérangeât plus jusqu'au dîner, +à moins d'un motif important, et que, dans ce cas, on +sonnât la cloche du château pour l'avertir. Puis il demanda +aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveillé +la maison; à Benjamin, s'il avait travaillé, et, +quand chacun lui eut rendu compte de l'emploi de sa matinée:—C'est +bien, dit-il; la première condition de la +liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est l'ordre +dans l'arrangement de la vie; mais, hélas! pour +avoir de l'ordre, il faut être riche. Les malheureux sont +forcés de ne jamais savoir ce qu'ils feront dans une heure! +A présent, mes chers enfants, vive la joie! La journée +d'affaires et de soucis est terminée; la soirée de plaisir +et d'art commence. Suivez-moi.</p> + +<p>Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air, +aux rires et aux acclamations des enfants. Puis, nous +nous dirigeâmes avec lui vers l'aile du château où était +situé le théâtre. On ouvrit la <i>porte d'ivoire</i>, comme +l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire des +songes, après s'y être enfermés et barricadés d'importance.</p> + +<p>Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remettre +de l'ordre et de la propreté, de réunir, de secouer et +d'étiqueter les costumes abandonnés à la hâte, la nuit +précédente, sur des fauteuils. Les hommes balayaient, +époussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les +accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les +femmes s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une +exactitude et une rapidité prodigieuses, tant chacun de +nous y mit d'ardeur et de gaieté. Quand ce fut fait, le +marquis réunit sa couvée autour de la grande table qui +occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit +les manuscrits de <i>Don Juan</i> à l'étude, on y fit rentrer +des personnages et des scènes éliminés la veille; on +se consulta encore sur la distribution des rôles. Célio revint +à celui de don Juan, il demanda que certaines scènes +fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent +à improviser un pas de danse dans le bal du troisième +acte. Tout fut accordé. On se permettait d'essayer de +tout; mais, à mesure qu'on décidait quelque chose, on +le consignait sur le manuscrit, afin que l'ordre de la représentation +ne fût pas troublé.</p> + +<p>Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques +à longs cheveux. Il voulait assombrir un peu son +caractère et sa physionomie. Il essaya une chevelure +noire.—Tu as tort de le faire brun, si tu veux être méchant, +lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom +derrière la <i>porte d'ivoire</i>). C'est un usage classique de +faire les traîtres noirs et à tous crins, mais c'est un mensonge +banal. Les hommes pâles de visage et noirs de +barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai tigre +est fauve et soyeux.</p> + +<p>—Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa +perruque de la veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; +cela sent le tyran de mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi +une quantité de canons couleur de feu. C'était le type +du roué au temps de Molière.</p> + +<p>—En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton <i>beau +noeud d'épée</i>! dit Stella.</p> + +<p>—Qu'en veux-tu faire?</p> + +<p>—Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant +avec malice, car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au +monde sais faire les noeuds. Tu y mets le temps, mais +quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle en s'adressant +à moi et en me montrant ce même noeud cerise +que j'avais ramassé la veille, comment le trouvez-vous?</p> + +<p>Le ton dont elle me fit cette question et la manière +dont elle agita ce ruban devant mon visage me troublaient +un peu. Il me sembla qu'elle désirait me voir m'en emparer, +et je fus assez vertueux pour ne pas le faire. La +Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle +laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mégarde, +tout en feignant de rire d'autre chose.</p> + +<p>Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il +les adorât au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles +mille tendres sollicitudes. Il avait vu aussi ce singulier +petit épisode.—Allons donc, paresseuses! cria-t-il à +Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de +rubans couleur de feu! J'attends!—Et quand elles furent +entrées dans le magasin, il ramassa le noeud cerise, et +me la donna à la dérobée, en me disant tout bas:—Garde-le +en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou l'autre est +coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te +demande cela comme à un frère.</p> + +<p>Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez +sérieux. On reprenait de la gravité devant les domestiques, +qui portaient le deuil de l'ancien marquis sur leurs +habits, faute de le porter dans le coeur. Et d'ailleurs, +chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une +chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent +et s'ordonnent durant la satisfaction du premier +appétit.</p> + +<p>Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. +Il disait familièrement que l'artiste qui mange est <i>à moitié +cuit</i>. On savourait le café et le cigare, pendant que les +domestiques levaient le couvert et effectuaient leur sortie +finale des appartements et de la maison. Alors on faisait +une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: +Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait +une demi-heure d'avance sur les hommes; mais Cécilia +n'en profitait pas. Elle resta avec nous dans le salon, et je +remarquai qu'elle causait tout bas dans un coin avec Célio.</p> + +<p>Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était +d'une gaieté arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée; +mais cela ne prouvait pas grand'chose: chez lui, +les émotions étaient toujours un peu forcées; chez elle, +elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque +insaisissable.</p> + +<p>A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais +d'être fastidieux en la suivant dans ses détails, mais +je dois signaler que, à ma grande surprise, Cécilia fut +admirable et atroce de jalousie dans le rôle d'Elvire. Je +ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si ennemie +de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.—Mais +c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle.... +Et puis, d'ailleurs, que savez-vous de moi?</p> + +<p>Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me +fit peur. Elle semblait mettre tout son orgueil à n'être +pas devinée. Je m'attachai à la deviner malgré elle, et +cela assez froidement. Boccaferri loua Célio avec enthousiasme; +il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien +jouer. Le fait est qu'il avait été le plus froid, le plus railleur, +le plus pervers des hommes.—C'est grâce à toi, +dit-il à la Boccaferri; tu es si irritée et si hautaine, que +tu me rends méchant. Je me fais de glace devant tes reproches, +parce que je me sens poussé à bout et prêt à +éclater. Tiens! <i>ma vieille</i>, tu devrais toujours être ainsi; +je reprendrais les forces que m'ôtent ta bonté et ta douceur +accoutumées.</p> + +<p>—Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de +jouer souvent ces rôles-là avec moi: je t'y rendrais des +points.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image9.png"></p> +<br><br> + +<p>Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:—Serais-tu +capable d'être la femelle d'un tigre? lui dit-il.</p> + +<p>—Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il +me sembla qu'elle parlait exprès de manière à ce que je +ne perdisse pas sa réponse). Dans la vie réelle, Célio, je +mépriserai un usage si petit, si facile et si niais de ma +force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle? +C'est que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois +donc pas trop vain de ton succès d'aujourd'hui. La force +dans l'excitation, c'est le <i>pont aux ânes</i>! La force dans +le calme.... Tu y viendras peut-être, mais tu n'y es pas +encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons!</p> + +<p>—Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse +de son talent! dit Célio en se mordant les lèvres si +fort, que sa moustache rousse, collée à sa lèvre, tomba +sur son rabat de dentelle.</p> + +<p>—Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la +Boccaferri en rattrapant la moustache; tu as raison de +faire une peau neuve!</p> + +<p>—Vous croyez que vous opérerez ce miracle?</p> + +<p>—Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne +le promets pas.</p> + +<p>Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à eux-mêmes, +et je regardai Stella, qui était belle comme un +ange en me présentant un masque pour la scène du bal. +Elle avait cet air généreux et brave d'une personne qui +renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un +élan de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas +d'hésiter, me fit tirer de mon sein le noeud cerise que +j'y avais caché, et je le lui montrai mystérieusement. +Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et ses yeux +se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive, +et que je venais de me donner pour jamais ou de +faire une lâcheté. Dès ce moment, je ne regardai plus +en arrière, et je m'abandonnai tout entier au bonheur, +bien nouveau pour moi, d'être chastement et naïvement +aimé.</p> + +<p>Je faisais le rôle d'Ottavio, et je l'avais fort mal joué +jusque-là. Je pris le bras de ma charmante Anna pour +entrer en scène, et je trouvai du coeur et de l'émotion +pour lui dire mon amour et lui peindre mon dévouement.</p> + +<p>A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia +me dit en me tendant la main:—Toi, Ottavio, tu n'as +besoin des leçons de personne, et tu en remontrerais à +ceux qui enseignent.—Je ne sais pas jouer la comédie, lui +répondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne +la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image10.png"></p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIV.</h3> + +<h3>CONCLUSION.</h3> + +<p>Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser +de mon domino. A peine y étais-je entré, que +Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle avait arraché +vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré, +naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son +épaule. Elle était pâle, elle tremblait; mais c'était une +âme éminemment courageuse, quoique elle agît par expansion +spontanée et d'une manière tout opposée, par +conséquent, à celle de la Boccaferri.</p> + +<p>—Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main +blanche sur mon épaule, m'aimez-vous?</p> + +<p>Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, +faite avec un effort évidemment douloureux et le trouble +de la pudeur alarmée.</p> + +<p>Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.</p> + +<p>—Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant +avec force de mon étreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai +pas encore aimé, moi, et je ne dois pas être trompée. +Mon premier amour sera le dernier, et, si je suis trahie, +je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une +seconde fois: je mourrai. C'est là le seul courage dont +je me sente capable. Je suis jeune, mais l'expérience +des autres m'a éclairée. J'ai beaucoup rêvé déjà, et, si +je ne connais pas le monde, je me connais du moins. +L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne +pourra être qu'un misérable, et, s'il en vient là, il faudra +que je le haïsse et que je le méprise. La mort me +semble mille fois plus douce que la vie, après une semblable +désillusion.</p> + +<p>—Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je +vous aime, me croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à +l'épreuve avant de vous fier aveuglément à la parole d'un +homme que vous ne connaissez pas?</p> + +<p>—Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n'estime +personne, vous estime et vous respecte; et, d'ailleurs, +quand même je n'aurais pas ce motif de confiance, je +croirais encore à votre parole.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je ne sais pas, mais cela est ainsi.</p> + +<p>—Donc vous m'aimez, vous?</p> + +<p>Elle hésita un instant, puis elle dit:</p> + +<p>—Écoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. +Je n'ai pas la force de ma mère, mais j'ai son courage; +je vous aime.</p> + +<p>Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de +Stella, et je les baisai avec enthousiasme.—C'est la +première fois, lui dis-je, que je me mets aux genoux +d'une femme, et c'est aussi la première fois que j'aime. +Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je +vous dois cette confession; mais ce que je cherche dans +la femme, c'est le coeur, et j'ai vu que le sien ne m'appartenait +pas. Le vôtre se donne à moi avec une vaillance +qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais +pas plus que vous ne me connaissez, et voilà que +je crois en vous comme vous croyez en moi. L'amour, +c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien ne lui résiste. +Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin +d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être +ma femme?</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer +qu'une fois, je vous l'ai dit.</p> + +<p>—Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant +avec transport. Veux-tu que je te demande à ton frère +tout de suite?</p> + +<p>—Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres +avec une suavité vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia, +et il faut qu'il devienne digne d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, +il ne l'aime pas encore assez pour la mériter. +Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival. +Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à lui-même. +Cécilia l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a +pas dit, mais je le sais bien. C'est à elle que tu dois me +demander d'abord, car c'est elle que je regarde comme +ma mère.</p> + +<p>—J'y vais tout de suite, répondis-je.</p> + +<p>—Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de +te repentir si tu prends le temps de la réflexion?</p> + +<p>—Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante! +je ne ferai que ce que tu voudras.</p> + +<p>On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio, +qui surveillait ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le +moindre mouvement de ses soeurs, n'avait pas remarqué +notre absence. Il était en proie à une agitation extraordinaire. +Son rôle paraissait l'absorber. Il le termina de +la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas +d'être sombre et silencieux pendant le souper et l'intéressante +causerie du marquis, qui se prolongea jusqu'à +trois heures du matin.</p> + +<p>Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre +retour sur moi-même, pas l'apparence d'inquiétude, +d'hésitation ou de regret, en m'éveillant. Je dois dire +que, dès le matin du jour précédent, les deux cent mille +livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porté +comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait +point et dérangeait les rêves et l'ambition de toute +ma vie, qui était de faire moi-même mon existence et d'y +associer une compagne de mon choix, prise dans une +condition assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de +mon succès.</p> + +<p>D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre +un rival à chances égales me plaît et m'anime, tandis que +la conscience de la moindre infériorité dans ma position, +sur un pareil terrain, me refroidit et me guérit comme +par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je l'ignore; mais +il est certain que j'étais, à cet égard, tout l'opposé de +Célio, et, qu'au lieu de me sentir acharné, par dépit +d'amour-propre, à lui disputer sa conquête, j'éprouvais +un noble plaisir à les rapprocher l'un de l'autre en restant +leur ami.</p> + +<p>Cécilia vint me trouver dans la journée.—Je vais +vous parler comme à un frère, me dit-elle. Quelques +mots de Célio tendraient à me faire croire que vous êtes +amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y +songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir +mon coeur.</p> + +<p>«Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez +connue dans un état voisin de la misère, vous avez songé +à m'épouser. J'ai vu là la noblesse de votre âme, et cette +pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon estime! +et, plus encore, une sorte de respect pour votre +caractère.»</p> + +<p>Elle prit ma main et la porta contre son coeur, où elle +la tint pressée un instant avec une expression à la fuis +si chaste et si tendre, que je pliai presque un genou devant +elle.</p> + +<p>—Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le +temps de lui répondre, je crois que j'aime Célio! voilà +pourquoi, en vous faisant cet aveu, je crois avoir le droit +de vous adresser une prière humble et fervente au nom +de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais: fuyez +la duchesse de ***; détachez-vous d'elle, ou vous êtes +perdu!</p> + +<p>—Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma +chère Cécilia, de me conserver ce tendre intérêt; mais +ne craignez rien, ce lien funeste n'a pas été contracté; +votre douce voix, une inspiration de votre coeur généreux +et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais +préservé.</p> + +<p>—Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué!</p> + +<p>—Oui, Dieu soit loué! repris-je, car ce chant magique +m'a attiré jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le +bonheur.</p> + +<p>Cécilia me regarda avec surprise.</p> + +<p>—Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais, +vous, vous avez encore quelque chose à me dire, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens +à votre estime, et, si je ne l'avais pas, il manquerait +quelque chose au repos de ma conscience. Vous souvenez-vous +qu'à Vienne, la dernière fois que nous nous y +sommes vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio?</p> + +<p>—Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre +réponse, et vous n'avez pas besoin de vous expliquer +davantage, Cécilia. Je sais fort bien que vous fûtes sincère +en me disant que vous n'y songiez pas, et que votre +dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits +de la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous +depuis ce jour-là, parce que je sais ce qui s'est passé +en lui.</p> + +<p>—Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez +pas douté de ma loyauté?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander +pour la vôtre; mais, dites-moi, vous croyez donc +qu'il m'aime?</p> + +<p>—J'en suis certain.</p> + +<p>—Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et +une légère rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore; +mais son orgueil pliera, et je serai sa femme, car c'est +là toute l'ambition de mon âme, depuis que je suis <i>dama +e comtessa garbata</i>. Lorsque vous m'interrogiez, Salentini, +je me croyais pour toujours obscure et misérable. +Comment n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon +sein la seule pensée d'être la femme du brillant Célio, +de ce jeune ambitieux à qui l'éclat et la richesse sont +des éléments de bonheur et des conditions de succès indispensables? +J'aurais rougi de m'avouer à moi-même que +j'étais émue en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois +que je ne le savais pas moi-même, tant j'étais résolue à +n'y pas prendra garde, et tant j'ai l'habitude et le pouvoir +de me maîtriser.</p> + +<p>«Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance +et le droit. Voyez-vous, Célio n'est pas comme +vous. Je vous ai bien devinés tous deux. Vous êtes calme, +vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui, qui n'est +qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni +de désintéressement; mais il est incapable de se créer +tout seul l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui +est nécessaire au développement de ses facultés. Il lui +faut la richesse tout acquise, et je lui dois cette richesse. +N'est-ce pas, je dois cela au fils de Lucrezia? et, +quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand +même le caractère effrayant de Célio m'inspirerait des +craintes sérieuses pour mon bonheur, j'ai une dette sacrée +à payer.</p> + +<p>—J'espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice +n'est pas trop rude. En ce qui me concerne, il est nul, +et votre supposition n'est qu'une consolation gratuite +dont je n'aurai pas la folie de faire mon profit. En ce qui +concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que lui, +et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme +et légère.</p> + +<p>—Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que +vous croyez, répondit-elle; mais je n'ai pas peur, voilà +ce qui est certain. Il n'y a rien de tel pour être courageux +que de se sentir disposé, comme je le suis, à faire +bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie; +mais je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que +je suis secrètement enivrée, et que ma bravoure est +singulièrement récompensée par l'amour qui parle en +moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de +celui qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom +illustre et cher à porter auprès de celui de Floriani.</p> + +<p>—Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, répondis-je. +Si toutes celles qui le portent allaient refuser +de le perdre!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.</p> + +<p>Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'était passé entre +Stella et moi, et je lui demandai la main de sa fille adoptive. +La joie de cette généreuse femme fut immense; elle +se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux joues. Je +la vis enfin ce jour-là telle qu'elle était, expansive et +maternelle dans ses affections, autant qu'elle était prudente +et mystérieuse avec les indifférents.</p> + +<p>—Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille +fois béni en vous inspirant cette confiance subite en sa +parole. Je la connais bien, moi, et je sais que, de tous les +enfants de Floriani, c'est celle qui a vraiment hérité de la +plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il y a +longtemps qu'elle est tourmentée du besoin d'aimer, et +ce n'est pas l'occasion qui lui a manqué, croyez-le bien; +mais cette âme romanesque et délicate n'a pas subi l'entraînement +des sens qui ferme parfois les yeux aux jeunes +filles. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait l'attendre. +Cela se voit bien à la fraîcheur de ses joues et à +la pureté de ses paupières; elle l'a trouvé enfin, celui +qu'elle a rêvé! Charmante Stella, exquise nature de +femme, ton bonheur m'est encore plus cher que le mien!</p> + +<p>La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les +siennes, et fondit en larmes en s'écriant: «O Lucrezia! +réjouis-toi dans le sein de Dieu!»</p> + +<p>Célio entra brusquement, et, voyant Cécilia si émue et +assise tout près de moi, il se retira en refermant la porte +avec violence. Il avait pâli, sa figure était décomposée +d'une manière effrayante. Toutes les furies de l'enfer +étaient entrées dans son sein.</p> + +<p>—Qu'il dise après cela qu'il ne t'aime pas! dis-je à +la Boccaferri. Je la fis consentir à laisser subir encore un +peu cette souffrance au pauvre Célio, et nous allâmes +trouver ma chère Stella pour lui faire part de notre entretien.</p> + +<p>Stella travaillait dans l'intérieur d'une tourelle qui lui +servait d'atelier. Je fus étrangement supris*[*surpris?*] de la trouver +occupée de peinture, et de voir qu'elle avait un talent +réel, tendre, profond, délicieusement vrai pour le paysage, +les troupeaux, la nature pastorale et naïve.—Vous pensiez +donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que je +voulais me faire comédienne? Oh, non! je n'aime pas +plus le public que ne l'a aimé notre Cécilia, et jamais je +n'aurais le courage d'affronter son regard. Je joue ici la +comédie comme Cécilia et son père la jouent; pour aider +à l'oeuvre collective qui sert à l'éducation de Célio, peut-être +à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux <i>Bambini</i> +ont aussi jusqu'à présent la passion du théâtre; mais +vous n'avez pas compris notre cher maître Boccaferri, si +vous croyez qu'il n'a en vue que de nous faire débuter. +Non, ce n'est pas là sa pensée. Il pense que ces essais +dramatiques, dans la forme libre que nous leur donnons, +sont un exercice salutaire au développement synthétique +(je me sers de son mot) de nos facultés d'artiste, et je +crois bien qu'il a raison, car depuis que nous faisons cette +amusante étude je me sens plus peintre et plus poëte que +je ne croyais l'être.</p> + +<p>—Oui, il a mille fois raison, répondis-je, et le coeur +aussi s'ouvre à la poésie, à l'effusion, à l'amour, dans +cette joyeuse et sympathique épreuve: je le sens bien, +ô ma Stella, pour deux jours que j'ai passés ici! Partout +ailleurs, je n'aurais point osé vous aimer si vite, et, dans +cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultés, +je vous ai comprise d'emblée, et j'ai éprouvé la +portée de mon propre coeur.</p> + +<p>Cécilia me prit par le bras et me fit entrer dans la +chambre de Stella et de Béatrice, qui communiquait avec +cette même tourelle par un petit couloir. Stella rougissait +beaucoup, mais elle ne fit pas de résistance. Cécilia me +conduisit en face d'un tableau placé dans l'alcôve virginale +de ma jeune amante, et je reconnus une <i>Madoneta +col Bambino</i> que j'avais peinte et vendue à Turin deux +ans auparavant à un marchand de tableaux. Cela était +fort naïf, mais d'un sentiment assez vrai pour que je +pusse le revoir sans humeur. Cécilia l'avait acheté, à son +dernier voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa +que, depuis deux mois, Stella, en entendant parler +souvent de moi aux Boccaferri et à Célio, avait vivement +désiré me connaître. Cécilia avait nourri d'avance, et sans +le lui dire, la pensée que notre union serait un beau rêve +à réaliser. Stella semblait l'avoir deviné.</p> + +<p>—Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu +ramasser le noeud cerise, j'ai éprouvé quelque chose +d'extraordinaire que je ne pouvais m'expliquer à moi-même; +et que, quand Célio est venu nous dire, le lendemain, +que le <i>ramasseur de rubans</i>, comme il vous +appelait, était encore dans le village, et se nommait +Adorno Salentini, je me suis dit, follement peut-être, +mais sans douter de la destinée, que la mienne était accomplie.</p> + +<p>Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement me +plongea ce jeune et pur amour d'une fille encore enfant +par la fraîcheur et la simplicité, déjà femme par le dévouement +et l'intelligence. Lorsque la cloche nous avertit de +nous rendre au théâtre, j'étais un peu fou. Célio vit mon +bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut +méchant et brutal à faire plaisir. Je me laissai presque +insulter par lui; mais le soir j'ignore ce qui s'était passé. +Il me parut plus calme et me demanda pardon de sa violence, +ce que je lui accordai fort généreusement.</p> + +<p>Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant +d'arriver au dénoûment, que le lecteur sait d'avance. +Presque tous les soirs nous entreprenions un nouvel essai. +Tantôt c'était un opéra: tous les acteurs étant bons +musiciens, même moi, je l'avoue humblement et sans +prétention, chacun tenait le piano alternativement. Une +autre fois, c'était un ballet; les personnes sérieuses se +donnaient à la pantomime, les jeunes gens dansaient +d'inspiration, avec une grâce, un abandon et un entrain +qu'on eût vainement cherchés dans les poses étudiées du +théâtre. Boccaferri était admirable au piano dans ces circonstances. +Il s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, +et, comme s'il eût dicté impérieusement chaque geste, +chaque intention de ses personnages, il les enlevait, les +excitait jusqu'au délire ou les calmait jusqu'à l'abattement, +au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi +au scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent +l'auteur, avait toujours une action bien nettement +développée et suivie.</p> + +<p>D'autres fois, nous tentions un opéra comique, et il +nous arriva d'improviser des airs, même des choeurs, +qui le croirait? où l'ensemble ne manqua pas, et où diverses +réminiscences d'opéras connus se lièrent par des +modulations individuelles promptement conquises et saisies +de tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de +mémoire une pièce dont nous n'avions pas le texte et +que nous nous rappelions assez confusément. Ces souvenirs +indécis avaient leur charme, et, pour les enfants +qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l'attrait +de la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé +préliminaire, autrement que nous, et nous étions tout +ravis de leur voir trouver d'inspiration des caractères +nouveaux et des scènes meilleures que celles du texte.</p> + +<p>Nous avions encore la ressource de faire de bonnes +pièces avec de fort mauvaises. Boccaferri excellait à ce +genre de découvertes. Il fouillait dans sa bibliothèque +théâtrale, et trouvait un sujet heureux à exploiter dans +une vieillerie mal conçue et mal exécutée.</p> + +<p>—Il n'est si mauvaise oeuvre tombée à plat, disait-il, +où l'on ne trouve une idée, un caractère ou une scène +dont on peut tirer un bon parti. Au théâtre, j'ai entendu +siffler cent ouvrages qui eussent été applaudis, si un +homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons +donc toujours, ne doutons de rien, et soyez sûrs que +nous pourrions aller ainsi pendant dix ans et trouver +tout les soirs matière à inventer et à développer.</p> + +<p>Cette vie fut charmante et nous passionna tous à tel +point, que cela eût semblé puéril et quasi insensé à +tout autre qu'à nous. Nous ne nous blasions point sur +notre plaisir, parce que la matinée entière était donnée +à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec +Stella; le marquis et sa fille remplissaient assidûment +les devoirs qu'ils s'étaient imposés; Célio faisait l'éducation +littéraire et musicale de son jeune frère et de <i>notre</i> +petite soeur Béatrice, à laquelle aussi on me permettait +de donner quelques leçons. L'heure de la comédie arrivait +donc comme une récréation toujours méritée et toujours +nouvelle. La <i>porte d'ivoire</i> s'ouvrait toujours +comme le sanctuaire de nos plus chères illusions.</p> + +<p>Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations +d'artistes dont le vieux Boccaferri était la clé, +le lien et l'âme. Je dois dire que Lucrezia Floriani avait +bien connu et bien jugé cet homme, le plus improductif +et le plus impuissant des membres de la société officielle, +le plus complet, le plus inspiré, le plus <i>artiste</i> +enfin des artistes. Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai +au delà du tombeau une éternelle reconnaissance. +Jamais je n'ai entendu parler avec autant de sens, +de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture. +En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort +mal), il épanchait dans mon sein un flot d'idées lumineuses +qui fécondaient mon intelligence, et dont je sentirai +toute ma vie la puissance génératrice.</p> + +<p>Je m'étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir +riche et seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement +à lui faire reprendre ses débuts: mais je le compris, +comme eux, en étudiant son caractère, en reconnaissant +sa vocation et la supériorité de talent que chaque +jour faisait éclore en lui.—Les grands artistes dramatiques +ne sont-ils pas presque toujours riches à une +certaine époque de leur vie, me disait le marquis, et la +possession des terres, des châteaux et même des titres +les dégoûte-t-elle de leur art? Non. En général, c'est la +vieillesse seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent +bien que leur plus grande puissance et leur plus vive +jouissance est là. Eh bien, Célio commencera par où les +autres finissent; il fera de l'art en grand, à son loisir; il +sera d'autant plus précieux au public, qu'il se rendra +plus rare, et d'autant mieux payé, qu'il en aura moins +besoin. Ainsi va le monde.</p> + +<p>Célio vivait dans la fièvre, et ces alternatives de fureur, +d'espérance, de jalousie et d'enivrement développèrent en +lui une passion terrible pour Cécilia, une puissance supérieure +dans son talent. Nous lui laissâmes passer deux +mois dans cette épreuve brûlante qu'il avait la force de +supporter, et qui était, pour ainsi dire, l'élément naturel +de son génie.</p> + +<p>Un matin, que le printemps commençait à sourire, les +sapins à se parer de pointes d'un vert tendre à l'extrémité +de leurs sombres rameaux, les lilas bourgeonnant +sous une brise attiédie, et les mésanges semant les fourrés +de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur +la terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. +L'avocat de Briançon arriva et se jeta dans les bras de son +vieux ami le marquis, en s'écriant: <i>Tout est liquidé!</i></p> + +<p>Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles +que le premier tonnerre du printemps. C'était le signal +de notre bonheur à tous. Le marquis mit la main de sa +fille dans celle de Célio, et celle de Stella dans la mienne. +A l'heure où j'écris ces dernières lignes, Béatrice cueille +des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour +les couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier +de pouvoir donner tout haut le nom de soeur à cette +chère enfant, et maître Volabù vient d'entrer comme +cocher au service du château.</p> +<br><br> + + +<p>FIN DU CHÂTEAU DES DÉSERTES.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le château des Désertes, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DES DÉSERTES *** + +***** This file should be named 13668-h.htm or 13668-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/6/13668/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13668-h/images/Image1.png b/old/13668-h/images/Image1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..533fd2b --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image1.png diff --git a/old/13668-h/images/Image10.png b/old/13668-h/images/Image10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2bdb34b --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image10.png diff --git a/old/13668-h/images/Image2.png b/old/13668-h/images/Image2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e933e06 --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image2.png diff --git a/old/13668-h/images/Image3.png b/old/13668-h/images/Image3.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6acf028 --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image3.png diff --git a/old/13668-h/images/Image4.png b/old/13668-h/images/Image4.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0b068cc --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image4.png diff --git a/old/13668-h/images/Image5.png b/old/13668-h/images/Image5.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0f8eaee --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image5.png diff --git a/old/13668-h/images/Image6.png b/old/13668-h/images/Image6.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a029090 --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image6.png diff --git a/old/13668-h/images/Image7.png b/old/13668-h/images/Image7.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..07d4b35 --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image7.png diff --git a/old/13668-h/images/Image8.png b/old/13668-h/images/Image8.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9893ec5 --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image8.png diff --git a/old/13668-h/images/Image9.png b/old/13668-h/images/Image9.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9e2eca6 --- /dev/null +++ b/old/13668-h/images/Image9.png |
