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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:40 -0700
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+ <title>Le château des Désertes</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le château des Désertes, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le château des Désertes
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 7, 2004 [EBook #13668]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DES DÉSERTES ***
+
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+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
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+</pre>
+
+
+
+<h3>George Sand</h3>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image1.png"></p>
+<br><br>
+
+<h1>LE CHÂTEAU DES DÉSERTES</h1>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+<p>Le <i>Château des Désertes</i> est une analyse de quelques
+idées d'art plutôt qu'une analyse de sentiments.
+Ce roman m'a servi, une fois de plus, à me confirmer
+dans la certitude que les choses réelles, transportées dans
+le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant
+que pour y disparaître aussitôt, tant leur transformation
+y devient nécessaire.</p>
+
+<p>Durant plusieurs hivers consécutifs, étant retirée à la
+campagne avec mes enfants et quelques amis de leur âge,
+nous avions imaginé de jouer la comédie sur scénario et
+sans spectateurs, non pour nous instruire en quoique ce
+soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une
+passion pour les enfants, et peu à peu une sorte d'exercice
+littéraire qui ne fut point inutile au développement
+intellectuel de plusieurs d'entre eux. Une sorte de mystère
+que nous ne cherchions pas, mais qui résultait naturellement
+de ce petit vacarme prolongé assez avant
+dans les nuits, au milieu d'une campagne déserte, lorsque
+la neige ou le brouillard nous enveloppaient au dehors,
+et que nos serviteurs même, n'aidant ni à nos
+changements de décor, ni à nos soupers, quittaient de
+bonne heure la maison où nous restions seuls; le tonnerre,
+les coups de pistolet, les roulements du tambour,
+les cris du drame et la musique du ballet, tout cela
+avait quelque chose de fantastique, et les rares passants
+qui en saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à
+nous croire fous ou ensorcelés.</p>
+
+<p>Lorsque j'introduisis un épisode de ce genre dans le
+roman qu'on va lire, il y devint une étude sérieuse, et y
+prit des proportions si différentes de l'original, que mes
+pauvres enfants, après l'avoir lu, ne regardaient plus
+qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de papier
+découpé qui avaient fait leurs délices. Mais à quelque
+chose sert toujours l'exagération de la fantaisie, car
+ils firent eux-mêmes un théâtre aussi grand que le permettait
+l'exiguïté du local, et arrivèrent à y jouer des
+pièces qu'ils firent, eux-mêmes aussi, les années suivantes.</p>
+
+<p>Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, là n'est point
+la question intéressante pour les autres: mais ne firent-ils
+pas mieux de s'amuser et de s'exercer ainsi, que de
+courir cette bohème du monde réel, qui se trouve à tous
+les étages de la société?</p>
+
+<p>C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination,
+en un mot, a son effet détourné, mais certain,
+sur l'emploi de la vie. Effet souvent funeste, disent
+les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise humeur.
+Je le nie. La fiction commence par transformer la réalité;
+mais elle est transformée à son tour et fait entrer
+un peu d'idéal, non pas seulement dans les petits faits,
+mais dans les grands sentiments de la vie réelle.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+NOHANT 17 janvier 1853</p>
+
+<br><br>
+
+<p>A M. W.-G. MACREADY.</p>
+
+<p>Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idées
+sur l'art dramatique, je le mets sous la protection d'un
+grand nom et d'une honorable amitié.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+Nohant, 30 avril 1847.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>LA JEUNE MÈRE.</h3>
+
+<p>Avant d'arriver à l'époque de ma vie qui fait le sujet
+de ce récit, je dois dire en trois mots qui je suis.</p>
+
+<p>Je suis le fils d'un pauvre ténor italien et d'une belle
+dame française. Mon père se nommait Tealdo Soavi; je
+ne nommerai point ma mère. Je ne fus jamais avoué par
+elle, ce qui ne l'empêcha point d'être bonne et généreuse
+pour moi. Je dirai seulement que je fus élevé dans la
+maison de la marquise de..., à Turin et à Paris, sous un
+nom de fantaisie.</p>
+
+<p>La marquise aimait les artistes sans aimer les arts.
+Elle n'y entendait rien et prenait un égal plaisir à entendre
+une valse de Strauss et une fugue de Bach. En
+peinture, elle avait un faible pour les étoffes vert et or,
+et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadrée. Légère
+et charmante, elle dansait à quarante ans comme une
+sylphide et fumait des cigarettes de contrebande avec
+une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Elle n'avait aucun
+remords d'avoir cédé à quelques entraînements de jeunesse
+et ne s'en cachait point trop, mais elle eût trouvé
+de mauvais goût de les afficher. Elle eut de son mari un
+fils que je ne nommai jamais mon frère, mais qui est
+toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami.</p>
+
+<p>Je fus élevé comme il plut à Dieu; l'argent n'y fut pas
+épargné. La marquise était riche, et, pourvu qu'elle
+n'eût à prendre aucun souci de mes aptitudes et de mes
+progrès, elle se faisait un devoir de ne me refuser aucun
+moyen de développement. Si elle n'eût été en réalité que
+ma parente éloignée et ma bienfaitrice, comme elle l'était
+officiellement, j'aurais été le plus heureux et le plus
+reconnaissant des orphelins; mais les femmes de chambre
+avaient eu trop de part à ma première éducation pour
+que j'ignorasse le secret de ma naissance. Dès que je pus
+sortir de leurs mains, je m'efforçai d'oublier la douleur
+et l'effroi que leur indiscrétion m'avait causés. Ma mère
+me permit de voir le monde à ses côtés, et je reconnus
+à la frivolité bienveillante de son caractère, au peu de
+soin mental qu'elle prenait de son fils légitime, que je
+n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc
+point d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit
+mais une sorte de mélancolie, jointe à beaucoup de patience,
+de tolérance extérieure et de résolution intime,
+se trouva être au fond de mon esprit, de bonne heure et
+pour toujours.</p>
+
+<p>J'éprouvais parfois un violent désir d'aimer et d'embrasser
+ma mère. Elle m'accordait un sourire en passant,
+une caresse à la dérobée. Elle me consultait sur le
+choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me félicitait
+d'avoir du <i>goût</i>, donnait des éloges à mes instincts de savoir-vivre,
+et ne me gronda pas une seule fois en sa vie;
+mais jamais aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion
+avec elle. Le seul mot maternel qui lui échappa fut
+pour me demander, un jour qu'elle s'aperçut de ma
+tristesse, si j'étais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais
+pas aussi bien traité que l'<i>enfant de la maison</i>. Or,
+comme, sauf le plaisir très-creux d'avoir un nom et le
+bonheur très-faux d'avoir dans le monde une position
+toute faite pour l'oisiveté, mon frère n'était effectivement
+pas mieux traité que moi, je compris une fois pour
+toutes, dans un âge encore assez tendre, que tout sentiment
+d'envie et de dépit serait de ma part ingratitude
+et lâcheté. Je reconnus que ma mère m'aimait autant
+qu'elle pouvait aimer, plus peut-être qu'elle n'aimait
+mon frère, car j'étais l'enfant de l'amour, et ma figure
+lui plaisait plus que la ressemblance de son héritier avec
+son mari.</p>
+
+<p>Je m'attachai donc à lui complaire, en prenant mieux
+que lui les leçons qu'elle payait pour nous deux avec
+une égale libéralité, une égale insouciance. Un beau jour,
+elle s'aperçut que j'avais profité, et que j'étais capable de
+me tirer d'affaire dans la vie. «Et mon fils? dit-elle avec
+un sourire; il risque fort d'être ignorant et paresseux,
+n'est-ce pas?...» Puis elle ajouta naïvement: «Voyez
+comme c'est heureux, que ces deux enfants aient compris
+chacun sa position!» Elle m'embrassa au front, et
+tout fut dit. Mon frère n'essuya aucun reproche de sa
+part. Sans s'en douter, et grâce à ses instincts débonnaires,
+elle avait détruit entre nous tout levain d'émulation,
+et l'on conçoit qu'entre un fils légitime et un bâtard
+l'émulation eût pu se changer fort aisément en
+aversion et en jalousie.</p>
+
+<p>Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus
+me livrer sans anxiété et sans amour-propre maladif au
+plaisir que je trouvais naturellement à m'instruire. Entouré
+d'artistes et de gens du monde, mon choix se fit
+tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si
+j'eusse été maltraité par ceux qui ne l'étaient pas, je me
+serais élancé dans la carrière avec une sorte d'âpreté
+chagrine et hautaine. Il n'en fut rien. Tous les amis de
+ma mère m'encourageaient de leur bienveillance, et moi,
+ne me sentant blessé nulle part, j'entrai dans la voie
+qui me parut la mienne avec le calme et la sérénité
+d'une âme qui prend librement possession de son domaine.</p>
+
+<p>Je portai dans l'étude de la peinture toutes les facultés
+qui étaient en moi, sans fièvre, sans irritation, sans impatience.
+A vingt-cinq ans seulement, je me sentis arrivé
+au premier degré de développement de ma force, et
+je n'eus pas lieu de regretter mes tâtonnements.</p>
+
+<p>Ma mère n'était plus; elle m'avait oublié dans son testament,
+mais elle était morte en me faisant écrire un
+billet fort gracieux pour me féliciter de mes premiers
+succès, et en donnant une signature à son banquier pour
+payer les premières dettes de mon frère. Elle avait fait
+autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis
+tous les deux à même de devenir des hommes. J'étais arrivé
+au but le premier; je ne dépendais plus que de mon
+courage et de mon intelligence. Mon frère dépendait de
+sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas changé son
+sort contre le mien.</p>
+
+<p>Depuis quelques années, je ne voyais plus ma mère
+que rarement. Je lui écrivais à d'assez longs intervalles.
+Il m'en coûtait de l'appeler, conformément à ses prescriptions,
+<i>ma bonne protectrice</i>. Ses lettres ne me causaient
+qu'une joie mélancolique, car elles ne contenaient
+guère que des questions de détail matériel et des offres
+d'argent relativement à mon travail. «<i>Il me semble</i>,
+écrivait-elle, qu'il y a <i>quelque temps</i> que vous ne m'avez
+rien demandé, et je vous supplie de ne point faire de
+dettes, puisque ma bourse est toujours à votre disposition.
+Traitez-moi toujours en ceci comme votre véritable
+amie.»</p>
+
+<p>Cela était bon et généreux, sans doute, mais cela me
+blessait chaque fois davantage. Elle ne remarquait pas
+que, depuis plusieurs années, je ne lui coûtais plus rien,
+tout en ne faisant point de dettes. Quand je l'eus perdue,
+ce que je regrettai le plus, ce fut l'espérance que j'avais
+vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui
+me fit verser des larmes, ce fut la pensée que j'aurais pu
+l'aimer passionnément, si elle l'eût bien voulu. Enfin, je
+pleurais de ne pouvoir pleurer vraiment ma mère.</p>
+
+<p>Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport
+avec l'épisode de ma vie que je vais retracer. Il ne se
+trouvera aucun lien entre le souvenir de ma première
+jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde
+période. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition;
+mais il m'a semblé pourtant qu'elle était nécessaire.
+Un narrateur est un être passif qui ennuie quand
+il ne rapporte pas les faits qui le touchent à sa propre individualité
+bien constatée. J'ai toujours détesté les histoires
+qui procèdent par <i>je</i>, et si je ne raconte pas la
+mienne à la troisième personne, c'est que je me sens
+capable de rendre compte de moi-même, et d'être, sinon
+le héros principal, du moins un personnage actif dans
+les événements dont j'évoque le souvenir.</p>
+
+<p>J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu où ma vie
+s'est révélée et dénouée. Mon nom, à moi, c'est-à-dire
+le nom qu'on m'a choisi en naissant, est Adorno Salentini.
+Je ne sais pas pourquoi je ne me serais pas appelé
+<i>Soavi</i>, comme mon père. Peut-être que ce n'était pas
+non plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
+mourut sans savoir que j'existais. Ma mère, aussi vite
+épouvantée qu'éprise, lui avait caché les conséquences
+de leur liaison pour pouvoir la rompre plus entièrement.</p>
+
+<p>Pour toutes les causes qui précèdent, me voyant et me
+sentant doublement orphelin dans la vie, j'étais tout accoutumé
+à ne compter que sur moi-même. Je pris des
+habitudes de discrétion et de réserve en raison des instincts
+de courage et de fierté que je cultivais en moi
+avec soin.</p>
+
+<p>Deux ans après la mort de ma mère, c'est-à-dire à
+vingt-sept ans, j'étais déjà fort et libre au gré de mon ambition,
+car je gagnais un peu d'argent, et j'avais très-peu
+de besoins; j'arrivais à une certaine réputation sans avoir
+eu trop de protecteurs, à un certain talent sans trop
+craindre ni rechercher les conseils de personne, à une
+certaine satisfaction intérieure, car je me trouvais sur la
+route d'un progrès assuré, et je voyais assez clair dans
+mon avenir d'artiste. Tout ce qui me manquait encore,
+je le sentais couver en silence dans mon sein, et j'en
+attendais l'éclosion avec une joie secrète qui me soutenait,
+et une apparence de calme qui m'empêchait d'avoir
+des ennemis. Personne encore ne pressentait en moi un
+rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas de rivaux
+funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je
+souriais intérieurement de voir des hommes, plus inquiets
+et plus pressés que moi, s'enivrer d'un succès
+précaire. Doux et facile à vivre, je pouvais constater en
+moi une force de patience dont je savais bien être incapables
+les natures violentes, emportées autour de moi
+comme des feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais à
+l'oeil de celui qui voit tout, ce que je cachais au regard
+dangereux et trouble des hommes: le contraste d'un
+tempérament paisible avec une imagination vive et une
+volonté prompte.</p>
+
+<p>A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aimé, et certes
+ce n'était pas faute d'amour dans le sang et dans la tête;
+mais mon coeur ne s'était jamais donné. Je le reconnaissais
+si bien, que je rougissais d'un plaisir comme d'une
+faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un
+autre eût appelé ses bonnes fortunes. Pourquoi mon
+coeur se refusait-il à partager l'enivrement de ma jeunesse?
+Je l'ignore. Il n'est point d'homme qui puisse se
+définir au point de n'être pas, sous quelque rapport, un
+mystère pour lui-même. Je ne puis donc m'expliquer ma
+froideur intérieure que par induction. Peut-être ma volonté
+était-elle trop tendue vers le progrès dans mon art.
+Peut-être étais-je trop fier pour me livrer avant d'avoir
+le droit d'être compris. Peut-être encore, et il me semble
+que je retrouve cette émotion dans mes vagues souvenirs,
+peut-être avais-je dans l'âme un idéal de femme
+que je ne me croyais pas encore digne de posséder,
+et pour lequel je voulais me conserver pur de tout
+servage.</p>
+
+<p>Cependant mon temps approchait. A mesure que la
+manifestation de ma vie me devenait plus facile dans la
+peinture, l'explosion de ma puissance cachée se préparait
+dans mon sein par une inquiétude croissante. A
+Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse
+de... noble italienne, belle comme un camée antique,
+éblouissante femme du monde, et <i>dilettante</i> à tous les
+degrés de l'art. Le hasard lui fit voir une peinture de
+moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui
+entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des
+termes qui caressèrent mon amour-propre. Je sus qu'elle
+me plaçait plus haut que ne faisait encore le public, et
+qu'elle travaillait à ma gloire sans me connaître, par pur
+amour de l'art. J'en fus flatté; la reconnaissance vint attendrir
+l'orgueil dans mon sein. Je désirai lui être présenté:
+je fus accueilli mieux encore que je ne m'y attendais.
+Ma figure et mon langage parurent lui plaire, et
+elle me dit, presque à la première entrevue, qu'en moi
+l'homme était encore supérieur au peintre. Je me sentis
+plus ému par sa grâce, son élégance et sa beauté, que je
+ne l'avais encore été auprès d'aucune femme.</p>
+
+<p>Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes
+de mollesse, certaines locutions d'éloges officiels, certaines
+formules de sympathie et d'encouragement, me
+rappelaient la douce, libérale et insoucieuse femme dont
+j'avais été le fils et le <i>protégé</i>. Parfois j'essayais de me persuader
+que c'était une raison de plus pour moi de m'attacher
+à elle; mais parfois aussi je tremblais de retrouver,
+sous cette enveloppe charmante, la femme du monde,
+cet être banal et froid, habile dans l'art des niaiseries,
+maladroit dans les choses sérieuses, généreux de fait
+sans l'être d'intention, aimant à faire le bonheur d'autrui,
+à la condition de ne pas compromettre le sien.</p>
+
+<p>J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une
+réputation d'austérité bien établie, quoique ses faiblesses
+n'eussent jamais fait scandale. J'avais tout lieu d'espérer
+un délicieux caprice de sa part. Cela ne m'enivrait pas.
+Je n'étais plus assez enfant pour me glorifier d'inspirer
+un caprice; j'étais assez homme pour aspirer à être l'objet
+d'une passion. Je brûlais d'un feu mystérieux trop
+longtemps comprimé pour ne pas m'avouer que j'allais
+être en proie moi-même à une passion énergique; mais,
+lorsque je me sentais sur le point d'y céder, j'étais épouvanté
+de l'idée que j'allais donner tout pour recevoir
+peu... peut-être rien. J'avais peur, non pas précisément
+de devenir dans le monde une dupe de plus; qu'importe,
+quand l'erreur est douce et profonde? mais peur d'user
+mon âme, ma force morale, l'avenir de mon talent, dans
+une lutte pleine d'angoisses et de mécomptes. Je pourrais
+dire que j'avais peur enfin de n'être pas complètement
+dupe, et que je me méfiais du retour de ma clairvoyance
+prête à m'échapper.</p>
+
+<p>Un soir, nous allâmes ensemble au théâtre. Il y avait
+plusieurs jours que je ne l'avais vue. Elle avait été malade;
+du moins sa porte avait été fermée, et ses traits
+étaient légèrement altérés. Elle m'avait envoyé une place
+dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses
+amis, espèce de sigisbée insignifiant, au début d'un
+jeune homme dans un opéra italien.</p>
+
+<p>J'avais travaillé avec beaucoup d'ardeur et avec une
+sorte de dépit fiévreux durant la maladie feinte ou réelle
+de la duchesse. Je n'étais pas sorti de mon atelier, je n'avais
+vu personne, je n'étais plus au courant des nouvelles
+de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc débute ce soir? lui demandai-je un instant
+avant l'ouverture.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire
+caressant, qui semblait me remercier de mon indifférence
+à tout ce qui n'était pas elle.</p>
+
+<p>Puis elle reprit d'un air d'indifférence:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un tout jeune homme, mais dont on espère
+beaucoup. Il porte un nom célèbre au théâtre; il s'appelle
+Célio Floriani.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il parent, demandai-je, de la célèbre Lucrezia
+Floriani, qui est morte il y a deux ou trois ans?</p>
+
+<p>&mdash;Son propre fils, répondit la duchesse, un garçon de
+vingt-quatre ans, beau comme sa mère et intelligent
+comme elle.</p>
+
+<p>Je trouvai cet éloge trop complet; l'instinct jaloux se
+développait en moi; à mon gré la duchesse se hâtait trop
+d'admirer les jeunes talents. J'oubliai d'être reconnaissant
+pour mon propre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de
+calme que je me sentais plus ému.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le connais un peu, répondit-elle en dépliant
+son éventail; je l'ai entendu deux fois depuis qu'il
+est ici.</p>
+
+<p>Je ne répondis rien. Je fis faire un détour à la conversation,
+pour obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais.
+Au bout de cinq minutes de propos oiseux en apparence,
+j'appris que la duchesse avait entendu chanter
+deux fois dans son salon le jeune Célio Floriani, pendant
+que la porte m'était fermée, car ce débutant n'était arrivé
+à Vienne que depuis cinq jours.</p>
+
+<p>Je renfermai ma colère, mais elle fut devinée, et la
+duchesse s'en tira aussi bien que possible. Je n'étais pas
+encore assez <i>lié</i> avec elle pour avoir le droit d'attendre
+une justification. Elle daigna me la donner assez satisfaisante,
+et mon amertume fit place à la reconnaissance.
+Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son
+fils adolescent auprès d'elle. Il était venu naturellement
+la saluer à son arrivée, et, croyant lui devoir aide et protection,
+elle avait consenti à le recevoir et à l'entendre,
+quoique malade et séquestrée. Il avait chanté pour elle
+devant son médecin, elle l'avait écouté par ordonnance
+de médecin. «Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'être
+seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs
+étaient détendus par le régime; mais il est certain qu'il
+m'a fait plaisir et que j'ai bien auguré de son début. Il a
+une voix magnifique, une belle méthode et un extérieur
+agréable; mais que sera-t-il sur la scène? C'est si différent
+d'entendre un virtuose à huis clos! Je crains pour
+ce pauvre enfant l'épreuve terrible du public. Le nom
+qu'il porte est un rude fardeau à soutenir; on attend
+beaucoup de lui: noblesse oblige!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une cruauté, Madame, dit le marquis R., qui
+se tenait au fond de la loge, le public est bête; il devrait
+savoir que les personnes de génie ne mettent au
+monde que des enfants bêtes. C'est une loi de nature.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime à croire que vous vous trompez, ou que la
+nature ne se trompe pas toujours si sottement, répondit
+la duchesse d'un air narquois. Votre fille est une personne
+charmante et pleine d'esprit.»&mdash;Puis, comme pour
+atténuer l'effet désagréable que pouvait produire sur moi
+cette repartie un peu vive, elle me dit tout bas, derrière
+son éventail: «J'ai choisi le marquis pour être avec
+nous ce soir, parce qu'il est le plus bête de tous mes
+amis.»</p>
+
+<p>Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever
+du rideau; je me sentis heureux et tout disposé à la
+bienveillance pour le débutant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle voix a-t-il? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? le marquis? reprit-elle en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, votre protégé!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Primo basso cantante</i>. Il se risque dans un rôle
+bien fort, ce soir. Tenez, on commence; il entre en
+scène! voyez. Pauvre enfant! comme il doit trembler!</p>
+
+<p>Elle agita son éventail. Quelques claques saluèrent
+l'entrée de Célio. Elle y joignit si vivement le faible bruit
+de ses petites mains, que son éventail tomba. «Allons,
+me dit-elle, comme je le ramassais, applaudissez aussi
+le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie, et,
+nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette
+femme a été une de nos gloires.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai entendue dans mon enfance, répondis-je;
+mais c'est donc depuis qu'elle était retirée du théâtre que
+vous l'avez particulièrement connue? car vous êtes trop
+jeune...</p>
+
+<p>Ce n'était pas le moment de faire une circonlocution
+pour apprendre si la duchesse avait vu la Floriani une
+fois ou vingt fois en sa vie. J'ai su plus tard qu'elle ne
+l'avait jamais vue que de sa loge, et que Célio lui avait
+été simplement recommandé par le comte Albani. J'ai su
+bien d'autres choses... Mais Célio débitait son récitatif,
+et la duchesse toussait trop pour me répondre. Elle avait
+été si enrhumée!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>LE VER LUISANT.</h3>
+
+<p>Il y avait alors au théâtre impérial une chanteuse
+qui eût fait quelque impression sur moi, si la duchesse
+de... ne se fût emparée plus victorieusement de mes pensées.
+Cette chanteuse n'était ni de la première beauté,
+ni de la première jeunesse, ni du premier ordre de talent.
+Elle se nommait Cécilia Boccaferri; elle avait une
+trentaine d'années, les traits un peu fatigués, une jolie
+taille, de la distinction, une voix plutôt douce et sympathique
+que puissante; elle remplissait sans fracas d'engouement,
+comme sans contestation de la part du public,
+l'emploi de <i>seconda donna</i>.</p>
+
+<p>Sans m'éblouir, elle m'avait plu hors de la scène plutôt
+que sur les planches. Je la rencontrais quelquefois
+chez un professeur de chant qui était mon ami et qui
+avait été son maître, et dans quelques salons où elle
+allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on,
+fort sagement, et faisait vivre son père, vieux artiste
+paresseux et désordonné. C'était une personne modeste
+et calme que l'on accueillait avec égard, mais dont on
+s'occupait fort peu dans le monde.</p>
+
+<p>Elle entra en même temps que Célio, et, bien qu'elle
+ne s'occupât jamais du public lorsqu'elle était à son rôle,
+elle tourna les yeux vers la loge d'avant-scène où j'étais
+avec la duchesse. Il y eut dans ce regard furtif et rapide
+quelque chose qui me frappa: j'étais disposé à tout remarquer
+et à tout commenter ce soir-là.</p>
+
+<p>Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq
+ans, d'une beauté accomplie. On disait qu'il était
+tout le portrait de sa mère, qui avait été la plus belle
+femme de son temps. Il était grand sans l'être trop, svelte
+sans être grêle. Ses membres dégagés avaient de l'élégance,
+sa poitrine large et pleine annonçait la force. La
+tête était petite comme celle d'une belle statue antique,
+les traits d'une pureté délicate avec une expression vive
+et une couleur solide; l'oeil noir étincelant, les cheveux
+épais, ondés et plantés au front par la nature selon toutes
+les règles de l'art italien; le nez était droit, la narine
+nette et mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau,
+la bouche vermeille et bien découpée, la moustache
+fine et encadrant la lèvre supérieure par un mouvement
+de frisure naturelle d'une grâce coquette; les
+plans de la joue sans défaut, l'oreille petite, le cou dégagé,
+rond, blanc et fort, la main bien faite, le pied
+de même, les dents éblouissantes, le sourire malin, le
+regard très-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai
+d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention,
+tant elle était absorbée par l'entrée du débutant.</p>
+
+<p>La voix de Célio était magnifique, et il savait chanter;
+cela se jugeait dés les premières mesures. Sa beauté ne
+pouvait pas lui nuire: pourtant, lorsque je reportai mes
+regards de la duchesse à l'acteur, ce dernier me parut
+insupportable. Je crus d'abord que c'était prévention de
+jaloux; je me moquai de moi-même; je l'applaudis, je
+l'encourageai d'un de ces <i>bravo</i> à demi-voix que l'acteur
+entend fort bien sur la scène. Là je rencontrai encore le
+regard de mademoiselle Boccaferri attaché sur la duchesse
+et sur moi. Cette préoccupation n'était pas dans
+ses habitudes, car elle avait un maintien éminemment
+grave et un talent spécialement consciencieux.</p>
+
+<p>Mais j'avais beau faire le dégagé: d'une part, je voyais
+la duchesse en proie à un trouble inconcevable, à une
+émotion qu'elle ne pouvait plus me cacher, on eût dit
+qu'elle ne l'essayait même pas; d'autre part, je voyais le
+beau Célio, en dépit de son audace et de ses moyens,
+s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relève
+guère, ou tout au moins vers un de ces <i>fiasco</i> qui laissent
+après eux des années de découragement et d'impuissance.
+En effet, ce jeune homme se présenta avec un aplomb
+qui frisait l'outrecuidance. On eût dit que le nom qu'il
+portait était écrit par lui sur son front pour être salué
+et adoré sans examen de son individualité; on eût
+dit aussi que sa beauté devait faire baisser les yeux,
+même aux hommes. Il avait cependant du talent et une
+puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait
+bien; mais il était insolent dans l'âme, et cela perçait
+par tous ses pores. La manière dont il accueillit les
+premiers applaudissements déplut au public. Dans son
+salut et dans son regard, on lisait clairement cette modeste
+allocution intérieure: «Tas d'imbéciles que vous
+êtes, vous serez bientôt forcés de m'applaudir davantage.
+Je méprise le faible tribut de votre indulgence; j'ai droit
+à des transports d'admiration.»</p>
+
+<p>Pendant deux actes, il se maintint à cette hauteur dédaigneuse;
+et le public incertain lui pardonna généreusement
+son orgueil, voulant voir s'il le justifierait, et si
+cet orgueil était un droit légitime ou une prétention impertinente.
+Je n'aurais su dire moi-même lequel c'était,
+car je l'écoutais avec un désintéressement amer. Je ne
+pouvais plus douter de l'engouement de ma compagne
+pour lui; je le lui disais, même assez malhonnêtement,
+sans la fâcher, sans la distraire; elle n'attendait qu'un
+moment d'éclatant triomphe de Célio pour me dire que
+j'étais un fat et qu'elle n'avait jamais pensé à moi.</p>
+
+<p>Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient,
+c'était un duo du troisième acte avec la signora
+Boccaferri. Cette sage créature semblait s'y prêter de
+bonne grâce et vouloir s'effacer derrière le succès du débutant.
+Célio s'était ménagé jusque-là; il arrivait à un
+effet avec la certitude de le produire.</p>
+
+<p>Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et
+lui? Nul ne l'eût expliqué, chacun le sentit. Il était là,
+lui, comme un magnétiseur qui essaie de prendre possession
+de son sujet, et qui ne se rebute pas de la lenteur
+de son action. Le public était comme le patient, à la fois
+naïf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer
+le charme pour se dire: «Celui-ci est un prophète ou un
+charlatan.» Célio ne chanta pourtant pas mal, la voix
+ne lui manqua pas; mais il voulut peut-être aider son
+effet par un jeu trop accusé: eut-il un geste faux, une
+intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais
+rien. Je regardai la duchesse prête à s'évanouir, lorsqu'un
+froid sinistre plana sur toutes les têtes, un sourire
+sépulcral effleura tous les visages. L'air fini, quelques
+amis essayèrent d'applaudir; deux on trois <i>chut</i> discrets,
+contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer
+dans le silence. Le <i>fiasco</i> était consommé.</p>
+
+<p>La duchesse était pâle comme la mort; mais ce fut
+l'affaire d'un instant. Reprenant l'empire d'elle-même
+avec une merveilleuse dextérité, elle se tourna vers moi,
+et me dit en souriant, en affrontant mon regard comme
+si rien n'était changé entre nous:&mdash;Allons, c'est trois
+ans d'étude qu'il faut encore à ce chanteur-là! Le théâtre
+est un autre lieu d'épreuve que l'auditoire bienveillant
+de la vie privée. J'aurais pourtant cru qu'il s'en serait
+mieux tiré. Pauvre Floriani, comme elle eùt souffert si cela
+se fût passé de son vivant! Mais qu'avez-vous donc, monsieur
+Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'intérêt
+à ce début, que vous vous sentez consterné de la
+chute?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y songeais pas, Madame, répondis-je; je regardais
+et j'écoutais mademoiselle Boccaferri, qui vient
+de dire admirablement bien une toute petite phrase fort
+simple.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! vous écoutez la Boccaferri, vous? Je ne
+lui fais pas tant d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle
+disait mal ou bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous crois pas, Madame; vous êtes trop bonne
+musicienne et trop artiste pour n'avoir pas mille fois remarqué
+qu'elle chante comme un ange.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce
+vraiment de la Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal
+entendu, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri
+est une personne accomplie et une artiste du plus
+grand mérite. C'est votre doute à cet égard qui m'étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! vous êtes facétieux aujourd'hui, reprit la
+duchesse sans se déconcerter.</p>
+
+<p>Elle était charmée de me supposer du dépit; elle était
+loin de croire que je fusse parfaitement calme et détaché
+d'elle, ou au moment de l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai
+toujours fait grand cas des talents qui se respectent et
+qui se tiennent, sans aigreur, sans dégoût et sans folle
+ambition, à la place que le jugement public leur assigne.
+La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes
+qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour
+se maintenir dans la bonne voie. Son organe manque
+d'éclat, mais son chant ne manque jamais d'ampleur. Ce
+timbre, un peu voilé, a un charme qui me pénètre. Beaucoup
+de <i>prime donne</i> fort en vogue n'ont pas plus de
+plénitude ou de fraîcheur dans le gosier; il en est même
+qui n'en ont plus du tout. Elles appellent alors à leur
+aide l'<i>artifice</i> au lieu de l'<i>art</i>, c'est-à-dire le
+mensonge. Elles se créent une voix factice, une méthode personnelle,
+qui consiste à sauver toutes les parties défectueuses
+de leur registre pour ne faire valoir que certaines
+notes criées, chevrotées, sanglotées, étouffées, qu'elles
+ont à leur service. Cette méthode, prétendue dramatique
+et savante, n'est qu'un misérable tour de gibecière, un
+escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants
+sont seuls dupes; mais, à coup sûr, ce n'est plus là du
+chant, ce n'est plus de la musique. Que deviennent l'intention
+du maître, le sens de la mélodie, le génie du rôle,
+lorsqu'au lieu d'une déclamation naturelle, et qui n'est
+vraisemblable et pathétique qu'à la condition d'avoir des
+nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement
+et d'emportement, la cantatrice, incapable de rien
+<i>dire</i> et de rien <i>chanter</i>, crie, soupire et larmoie son rôle d'un bout à l'autre? D'ailleurs, quelle couleur, quelle
+physionomie, quel sens peut avoir un chant écrit pour
+la voix, quand, à la place d'une voix humaine et vivante,
+le virtuose épuisé, met un cri, un grincement, une suffocation
+perpétuels? Autant vaut chanter Mozart avec la
+<i>pratique</i> de Pulcinella sur la langue; autant vaut assister
+aux hurlements de l'épilepsie. Ce n'est pas davantage
+de l'art, c'est de la réalité plus positive.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec
+un sourire malin et caressant; je ne vous savais pas si
+docte et si subtil en fait de musique! Pourquoi est-ce la
+première fois que vous en parlez si bien? J'aurais toujours
+été de votre avis... en théorie, car vous faites une
+mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri
+a précisément une de ces voix usées et flétries qui
+ne peuvent plus chanter.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, repris-je avec fermeté, elle chante
+toujours, elle ne fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque
+jamais, et c'est pour cela que le public frivole ne
+fait point d'attention à elle. Croyez-vous qu'elle soit si
+peu habile qu'elle ne pût viser à l'<i>effet</i> tout comme une
+autre, et remplacer l'<i>art</i> par l'<i>artifice</i>, si elle daignait abaisser son âme et sa science jusque-là? Que demain
+elle se lasse de passer inaperçue et qu'elle veuille agir sur
+la fibre nerveuse de son auditoire par des cris, elle éclipsera
+ses rivales, je n'en doute pas. Son organe, voilé
+d'habitude, est précisément de ceux qui s'éclaircissent
+par un effort physique, et qui vibrent puissamment quand
+le chanteur veut sacrifier le charme à l'étonnement, la
+vérité à l'effet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, convenez-en vous-même, que lui reste-t-il,
+si elle n'a ni le courage et la volonté de produire
+l'effet par un certain artifice, ni la santé de l'organe qui
+possède le charme naturel? Elle n'agit ni sur l'imagination
+trompée, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille!
+Elle dit proprement ce qui est écrit dans son rôle; elle
+ne choque jamais, elle ne dérange rien. Elle est musicienne,
+j'en conviens, et utile dans l'ensemble; mais,
+seule, elle est nulle. Qu'elle entre, qu'elle sorte, le
+théâtre est toujours vide quand elle le traverse de ses
+bouts de rôle et de ses petites phrases perlées.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je nie, et, pour mon compte, je sens
+qu'elle remplit, non pas seulement le théâtre de sa présence,
+mais qu'elle pénètre et anime l'opéra de son intelligence.
+Je nie également que le défaut de plénitude
+de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas
+une voix malade, c'est une voix délicate, de même que la
+beauté de mademoiselle Boccaferri n'est pas une beauté
+flétrie, mais une beauté voilée. Cette beauté suave, cette
+voix douce, ne sont pas faites pour les sens toujours un
+peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend
+devine des trésors de vérité sous cette expression contenue,
+où l'âme tient plus encore qu'elle ne promet et ne
+s'épuise jamais, parce qu'elle ne se prodigue point.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini!
+s'écria la duchesse en riant et en me tendant la
+main d'un air enjoué et affectueux: je ne vous savais pas
+amoureux de la Boccaferri; si je m'en étais doutée, je
+ne vous aurais pas contrarié en disant du mal d'elle.
+Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien!</p>
+
+<p>Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eût été
+sincère dans son désintéressement, je redevenais amoureux;
+mais elle ne put soutenir mon regard, et l'étincelle
+diabolique jaillit du sien à la dérobée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai
+faiblement, vous n'aurez jamais à vous excuser d'une
+maladresse, et moi, je n'ai jamais été amoureux de mademoiselle
+Boccaferri avant cette représentation, où je
+viens de la comprendre pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est moi qui vous ai aidé, sans doute, à faire
+cette découverte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame, c'est Célio Floriani.</p>
+
+<p>La duchesse frémit, et je continuai fort tranquillement:&mdash;C'est
+en voyant combien ce jeune homme avait peu de
+conscience que j'ai senti le prix de la conscience dans
+l'art lyrique, aussi clairement que je le sens dans l'art
+de la peinture et dans tous les arts.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de
+reprendre parti pour Célio. Je n'ai pas vu qu'il manquât
+de conscience, ce beau jeune homme; il a manqué de
+bonheur, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il a manqué à ce qu'il y a de plus sacré, repris-je
+froidement; il a manqué à l'amour et au respect de son
+art. Il a mérité que le public l'en punit, quoique le public
+ait rarement de ces instincts de justice et de fierté. Consolez-vous
+pourtant, Madame, son succès n'a tenu qu'à
+un fil, et, en procédant par l'audace et le contentement
+de soi-même, un artiste peut toujours être applaudi, faire
+des dupes, voire des victimes; mais moi, qui vois très-clair
+et qui suis tout à fait impartial dans la question,
+j'ai compris que l'absence de charme et de puissance de
+ce jeune homme tenait à sa vanité, à son besoin d'être
+admiré, à son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait,
+à son manque de respect pour l'esprit et les traditions
+de son rôle. Il s'est nourri toute sa vie, j'en suis sûr, de
+l'idée qu'il ne pouvait faillir et qu'il avait le don de s'imposer.
+Probablement c'est un enfant gâté. Il est joli, intelligent,
+gracieux; sa mère a dû être son esclave, et toutes
+les dames qu'il fréquente doivent l'enivrer de voluptés.
+Celle de la louange est la plus mortelle de toutes. Aussi
+s'est-il présenté devant le public comme une coquette
+effrontée qui éclabousse le pauvre monde du haut de son
+équipage. Personne n'a pu nier qu'il fût jeune, beau et
+brillant; mais on s'est mis à le haïr, parce qu'on a senti
+dans son maintien quelque chose de la coquette. Oui,
+coquette est le mot. Savez-vous ce que c'est qu'une
+coquette, madame la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous,
+vous le savez, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par
+son air de dédain, c'est une femme qui fait par vanité ce
+que la courtisane fait par cupidité; c'est un être qui fait
+le fort pour cacher sa faiblesse, qui fait semblant de tout
+mépriser pour secouer le poids du mépris public, qui
+essaie d'écraser la foule pour faire oublier qu'elle s'abaisse
+et rampe devant chacun en particulier; c'est un mélange
+d'audace et de lâcheté, de bravade téméraire et de terreur
+secrète.... A Dieu ne plaise que j'applique ce portrait
+dans toute sa rigueur à aucune personne de votre connaissance!
+A Célio même, je ne le ferais pas sans restriction.
+Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent
+le succès sans conscience et sans recueillement
+sont un peu dans la voie de la courtisane sans le savoir;
+ils feignent de mépriser le jugement d'autrui, et ils n'ont
+travaillé toute leur vie qu'à l'obtenir favorable; ils ne
+sont si irrités de manquer leur triomphe que parce que le
+triomphe a été leur unique mobile. S'ils aimaient leur art
+pour lui-même, ils seraient plus calmes et ne feraient pas
+dépendre leurs progrès d'un peu plus ou moins de blâme
+ou d'éloge. Les courtisanes affectent de mépriser la vertu
+qu'elles envient. Les artistes dont je parle affectent de
+se suffire à eux-mêmes, précisément parce qu'ils se sentent
+mal avec eux-mêmes. Célio Floriani est le fils d'une
+vraie, d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les
+traditions de sa mère, il en est trop cruellement puni!
+Dieu veuille qu'il profite de la leçon, qu'il ne se laisse
+point abattre, et qu'il se remette à l'étude sans dégoût et
+sans colère! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre
+part, Madame, et que je l'invite à souper chez vous au
+sortir du spectacle? Il doit avoir besoin de consolation,
+et ce serait généreux à vous de le traiter d'autant mieux
+qu'il est plus malheureux. Nous voici au <i>finale</i>. J'ai mes
+entrées sur le théâtre, j'y vais et je vous l'amène.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Salentini, répondit la duchesse. Je ne comptais
+point souper ce soir, et, si vous voulez prolonger la
+veillée, vous allez venir prendre du thé avec moi et le
+marquis... dont la somnolence opiniâtre nous laisse le
+champ libre pour causer. Il me semble que nous avons
+beaucoup de choses à nous dire... à propos de Célio Floriani
+précisément. Celui-ci serait de trop dans notre entretien,
+pour moi comme pour vous.</p>
+
+<p>Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur
+et de passion, et se leva pour prendre mon bras;
+mais j'esquivai cet honneur en me plaçant derrière son
+sigisbée. Cette femme, qui n'aimait les <i>jeunes talents</i>
+que dans la prévision du succès, et qui les abandonnait
+si lestement quand ils avaient échoué en public, me devenait
+odieuse tout d'un coup; elle me faisait l'effet de
+ces enfants méchants et stupides qui poursuivent le ver
+luisant dans les herbes, qui le saisissent, le réchauffent
+et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis l'écrasent
+quand le toucher de leur main indiscrète l'a
+privé de sa lumière. Parfois ils le torturent pour le ranimer,
+mais le pauvre insecte s'éteint de plus en plus.
+Alors on le tue: il ne jette plus d'éclat, il ne brille plus,
+il n'est plus bon à rien. «Pauvre Célio! pensais-je,
+qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou
+crains qu'on ne marche sur toi.... Mais à coup sûr ce n'est
+pas moi qui profiterai du tête-à-tête qu'on t'avait ménagé
+pour cette nuit en cas d'ovation. J'ai encore un peu de
+phosphore, et je veux le garder.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit la duchesse d'un ton impérieux, vous
+ne venez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Madame, répondis-je, je veux aller saluer
+mademoiselle Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu
+plus de succès ce soir que les autres fois, et elle n'en
+chantera pas moins bien demain. J'aime beaucoup à
+porter le tribut de mon admiration aux talents ignorés ou
+méconnus qui restent eux-mêmes et se consolent de l'indifférence
+de la foule par la sympathie de leurs amis et
+la conscience de leur force. Si je rencontre Célio Floriani,
+je veux faire connaissance avec lui. Me permettez-vous
+de me recommander de Votre Seigneurie? Nous
+sommes tous deux vos protégés.</p>
+
+<p>La duchesse brisa son éventail et sortit sans me répondre.
+Je sentis que sa souffrance me faisait mal; mais
+c'était le dernier tressaillement de mon coeur pour elle.
+Je m'élançai dans les couloirs qui menaient au théâtre,
+résolu, en effet, à porter mon hommage à Cécilia Boccaferri.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>CÉCILIA.</h3>
+
+<p>Mais il était écrit au livre de ma destinée que je retrouverais
+Célio sur mon chemin. J'approche de la loge
+de Cécilia, je frappe, on vient m'ouvrir: au lieu du visage
+doux et mélancolique de la cantatrice, c'est la figure
+enflammée du débutant qui m'accueille d'un regard
+méfiant et de cette parole insolente:&mdash;Que voulez-vous,
+Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, répondis-je;
+elle a donc changé de loge?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cécilia.
+Entrez, signor Salentini, je suis bien aise de vous voir.</p>
+
+<p>J'entrai, elle quittait son costume derrière un paravent.
+Célio se rassit sur le sofa; sans me rien dire, et
+même sans daigner faire la moindre attention à ma présence,
+il reprit son discours au point où je l'avais interrompu.
+A vrai dire, ce discours n'était qu'un monologue.
+Il procédait même uniquement par exclamations et
+malédictions, donnant au diable ce lourd et stupide parterre
+d'Allemands, ces buveurs, aussi froids que leur
+bière, aussi incolores que leur café. Les loges n'étaient
+pas mieux traitées.&mdash;Je sais que j'ai mal chanté et encore
+plus mal joué, disait-il à la Boccaferri, comme
+pour répondre à une objection qu'elle lui aurait faite
+avant mon arrivée; mais soyez donc inspiré devant trois
+rangées de sots diplomates et d'affreuses douairières!
+Maudite soit l'idée qui m'a fait choisir Vienne pour le théâtre
+de mes débuts! Nulle part les femmes ne sont si laides,
+l'air si épais, la vie si plate et les hommes si bêtes!
+En bas, des abrutis qui vous glacent; en haut, des
+monstres qui vous épouvantent! Par tous les diables!
+j'ai été à la hauteur de mon public, c'est-à-dire insipide
+et détestable!</p>
+
+<p>La naïveté de ce dépit me réconcilia avec Célio. Je
+lui dis qu'en qualité d'Italien et de compatriote, je réclamais
+contre son arrêt, que je ne l'avais point écouté
+froidement, et que j'avais protesté contre la rigueur du
+public.</p>
+
+<p>A cette ouverture, il leva la tête, me regarda en face,
+et, venant à moi la main ouverte: «Ah! oui! dit-il,
+c'est vous qui étiez à l'avant-scène, dans la loge de la
+duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai remarqué;
+Cécilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention
+aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a
+abandonné! mais vous luttiez jusqu'au dernier moment.
+Eh bien, touchez là; je vous remercie. Il paraît que
+vous êtes artiste aussi, que vous avez du talent, du succès?
+C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui
+tombent! cela vous portera bonheur!»</p>
+
+<p>Il parlait si vite, il avait un accent si résolu, une cordialité
+si spontanée, que, bien que choqué de l'expression
+de corps de garde appliquée à la duchesse, mes récentes
+amours, je ne pus résister à ses avances, ni rester
+froid à l'étreinte de sa main. J'ai toujours jugé les
+gens à ce signe. Une main froide me gêne, une main
+humide me répugne, une pression saccadée m'irrite,
+une main qui ne prend que du bout des doigts me fait
+peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser
+la mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas
+de livrer à une main virile le contact de sa paume entière,
+m'inspire une confiance et même une sympathie
+subite. Certains observateurs des variétés de l'espèce
+humaine s'attachent au regard, d'autres à la forme du
+front, ceux-ci à la qualité de la voix, ceux-là au sourire,
+d'autres enfin à l'écriture, etc. Moi, je crois que
+tout l'homme est dans chaque détail de son être, et
+que toute action ou aspect de cet être est un indice révélateur
+de sa qualité dominante. Il faudrait donc tout
+examiner, si on en avait le temps; mais, dès l'abord,
+j'avoue que je suis pris ou repoussé par la première
+poignée de main.</p>
+
+<p>Je m'assis auprès de Célio, et tâchai de le consoler de
+son échec en lui parlant de ses moyens et des parties incontestables
+de son talent. «Ne me flattez pas, ne m'épargnez
+pas, s'écria-t-il avec franchise. J'ai été mauvais,
+j'ai mérité de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je
+vous en supplie, sur ce misérable début. Je vaux mieux
+que cela. Seulement je ne suis pas assez vieux pour être
+bon à froid. Il me faut un auditoire qui me porte, et j'en ai
+trouvé un ce soir qui, dès le commencement, n'a fait
+que me supporter. J'ai été froissé et contrarié avant l'épreuve,
+au point d'entrer en scène épuisé et frappé d'un
+sombre pressentiment. La colère est bonne quelquefois,
+mais il la faut simultanée à l'opération de la volonté. La
+mienne n'était pas encore assez refroidie, et elle n'était
+plus assez chaude: j'ai succombé. O ma pauvre mère!
+si tu avais été là, tu m'aurais électrisé par ta présence,
+et je n'aurais pas été indigne de la gloire de porter ton
+nom! Dors bien sous tes cyprès, chère sainte! Dans l'état
+où me voici, c'est la première fois que je me réjouis
+de ce que tes yeux sont fermés pour moi!</p>
+
+<p>Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau
+Célio. Sa sincérité, ce retour enthousiaste vers sa mère,
+son expansion devant moi, effaçaient le mauvais effet de
+son attitude sur la scène. Je me sentis attendri, je sentis
+que je l'aimais. Puis, en voyant de près combien sa
+beauté était <i>vraie</i>, son accent pénétrant et son regard
+sympathique, je pardonnai à la duchesse de l'avoir aimé
+deux jours; je ne lui pardonnai pas de ne plus l'aimer.</p>
+
+<p>Il me restait à savoir s'il était aimé aussi de Cécilia
+Boccaferri. Elle sortit de sa toilette et vint s'asseoir
+entre nous deux, nous prit la main à l'un et à l'autre,
+et, s'adressant à moi:&mdash;C'est la première fois que je
+vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur.
+Vous venez consoler mon pauvre Célio, mon ami d'enfance,
+le fils de ma bienfaitrice, et c'est presque une
+soeur qui vous en remercie. Au reste, je trouve cela tout
+simple de votre part; je sais que vous êtes un noble esprit,
+et que les vrais talents ont la bonté et la franchise
+en partage.... Ecoute, Célio, ajouta-t-elle, comme frappée
+d'une idée soudaine, va quitter ton costume dans ta
+loge, il est temps: moi, j'ai quelques mots à dire à
+M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous partirons
+ensemble.</p>
+
+<p>Célio sortit sans hésiter et d'un air de confiance absolue.
+Était-il sûr, à ce point, de la fidélité de sa maîtresse?...
+ou bien n'était-il pas l'amant de Cécilia? Et
+pourquoi l'aurait-il été? pourquoi en avais-je la pensée,
+lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-être jamais eue?</p>
+
+<p>Tout cela s'agitait confusément et rapidement dans ma
+tête. Je tenais toujours la main de Cécilia dans la mienne,
+je l'y avais gardée; elle ne paraissait pas le trouver mauvais.
+J'interrogeais les fibres mystérieuses de cette petite
+main, assez ferme, légèrement attiédie et particulièrement
+calme, tout en plongeant dans les yeux noirs,
+grands et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main
+d'une femme ne se pénètrent pas si aisément que ceux
+d'un homme. Ma science d'observation et ma délicatesse
+de perceptions m'ont souvent trahi ou éclairé selon le
+sexe.</p>
+
+<p>Par un mouvement très-naturel pour relever son châle,
+la Boccaferri me retira sa main dès que nous fûmes seuls,
+mais sans détourner son regard du mien.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour à la
+duchesse de X... et vous avez été jaloux de Célio; mais
+vous ne l'êtes plus, n'est-ce pas? vous sentez bien que
+vous n'avez pas sujet de l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas
+sujet d'être jaloux de Célio, si je faisais la cour à la duchesse,
+répondis-je en me rapprochant un peu de la Boccaferri;
+mais je puis vous jurer que je ne suis pas jaloux,
+parce que je n'aime pas cette femme.</p>
+
+<p>Cécilia baissa les yeux, mais avec une expression de
+dignité et non de trouble.&mdash;Je ne vous demande pas
+vos secrets, dit-elle, je n'ai pas cette indiscrétion. Rien
+là dedans ne peut exciter ma curiosité; mais je vous parle
+franchement. Je donnerais ma vie pour Célio; je sais que
+certaines femmes du monde sont très-dangereuses. Je l'ai
+vu avec peine aller chez quelques-unes, j'ai prévu que
+sa beauté lui serait funeste, et peut-être son malheur
+d'aujourd'hui est-il le résultat de quelques intrigues de
+coquettes, de quelques jalousies fomentées à dessein....
+Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais
+quelquefois chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh
+bien, j'ai vu ce soir Célio <i>chuté</i> par des gens qui lui promettaient
+chaudement hier de l'applaudir, et j'ai cru comprendre
+certains petits drames dans les loges qui nous
+avoisinaient. J'ai remarqué aussi votre générosité, j'en ai
+été vivement touchée. Célio, depuis le peu de temps qu'il
+est à Vienne, s'est déjà fait des ennemis. Je ne suis pas
+en position de l'en préserver; mais, lorsque l'occasion
+se présente pour moi de lui assurer et de lui conserver
+une noble amitié, je ne veux pas la négliger. Célio n'a
+point aspiré à plaire à la duchesse; voilà tout ce que
+j'avais à vous dire, signor Salentini, et ce que je puis
+vous affirmer sur l'honneur, car Célio n'a point de secrets
+pour moi, et je l'ai interrogé sur ce point-là, il n'y
+a qu'un instant, comme vous entriez ici.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image2.png"></p>
+<br><br>
+
+<p>Chacun sait plus ou moins la figure que tâche de ne
+pas faire un homme qui trouve occupée la place qu'il venait
+pour conquérir. Je fis de mon mieux pour que mon
+désappointement ne parût pas.&mdash;Bonne Cécilia, répondis-je,
+je vous déclare que cela me serait parfaitement
+égal, et je permets à Célio d'être aujourd'hui ou de ne
+jamais être l'amant de la duchesse, sans que cela change
+rien à ma sympathie pour lui, à mon impartialité comme
+<i>dilettante</i>, à mon zèle comme ami. Oui, je serai son
+ami de bon coeur, puisqu'il est le vôtre, car vous êtes
+une des personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris,
+vous, puisque vous venez de me livrer sans détour
+le secret de votre coeur, et je vous en remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton
+de sincérité qui me pétrifia. Quel secret?</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous donc distraite à ce point que vous m'ayez
+dit, sans le savoir, votre amour pour Célio; ou que vous
+l'ayez déjà oublié?</p>
+
+<p>La Boccaferri se mit à rire. C'était la première fois
+que je la voyais rire, et le rire est aussi un indice à étudier.
+Sa figure grave et réservée ne semblait pas faite
+pour la gaieté, et pourtant cet éclair d'enjouement l'éclaira
+d'une beauté que je ne lui connaissais pas. C'était
+le rire franc, bref et harmonieusement rhythmé d'une
+petite fille épanouie et bonne.&mdash;Oui, oui, dit-elle, il
+faut que je sois bien distraite pour m'être exprimée
+comme je l'ai fait sur le compte de Célio, sans songer
+que vous alliez prendre le change et me supposer amoureuse
+de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pédanterie
+de ma part à m'en défendre, lorsque cela doit vous
+paraître très-naturel et très-indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Très-naturel... c'est possible... Très-indifférent...
+c'est possible encore; mais je vous prie cependant de
+vous expliquer.&mdash;Et je pris le bras de Cécilia avec une
+brusquerie involontaire dont je me repentis tout à coup,
+car elle me regarda d'un air étonné, comme si je venais
+de la préserver d'une brûlure ou d'une araignée. Je me
+calmai aussitôt et j'ajoutai:&mdash;Je tiens à savoir si je suis
+assez votre ami pour que vous m'ayez confié votre secret,
+ou si je le suis assez peu pour qu'il vous soit indifférent,
+à vous, de n'être pas connue de moi.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image3.png"></p>
+<br><br>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. Si j'avais un tel
+secret, j'avoue que je ne vous le confierais pas sans vous
+connaître et vous éprouver davantage; mais, n'ayant
+point de secret, j'aime mieux que vous me connaissiez
+telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dévouement
+pour Célio, et d'abord je dois vous dire que Célio a deux
+soeurs et un jeune frère pour lesquels je me dévouerais
+encore davantage, parce qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui
+des services et de la sollicitude d'une femme.
+Oh! oui, si j'avais un sort indépendant, je voudrais consacrer
+ma vie à remplacer la Floriani auprès de ses enfants,
+car l'être que j'aime de passion et d'enthousiasme,
+c'est un nom, c'est une morte, c'est un souvenir sacré,
+c'est la grande et bonne Lucrezia Floriani!</p>
+
+<p>Je pensai, malgré moi, à la duchesse, qui, une heure
+auparavant, avait motivé son engouement pour Célio par
+une ancienne relation d'amitié avec sa mère. La duchesse
+avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani
+était morte à quarante, absolument retirée du théâtre et
+du monde depuis douze ou quatorze ans... Ces deux femmes
+l'avaient-elles beaucoup connue? Je ne sais pourquoi
+cela me paraissait invraisemblable. Je craignais que
+le nom de Floriani ne servît mieux à Célio auprès des
+femmes qu'auprès du public.</p>
+
+<p>Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou
+si Cécilia alla naturellement au-devant de mes objections,
+car elle ajouta sans transition:&mdash;Et pourtant je ne l'ai
+vue, dans toute ma vie, que cinq ou six fois, et notre
+plus longue intimité a été de quinze jours, lorsque j'étais
+encore une enfant.</p>
+
+<p>Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je
+l'observais. Il y avait comme un embarras douloureux en
+elle; mais elle reprit bientôt: «Je souffre un peu de
+vous dire pourquoi mon coeur a voué un culte à cette
+femme, mais je présume que je n'ai rien de neuf à vous
+apprendre là-dessus. Mon père... vous savez, est un
+homme excellent, une âme ardente, généreuse, une intelligence
+supérieure... ou plutôt vous ne savez guère
+cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il
+a toujours vécu dans le désordre, dans l'incurie, dans la
+misère. Il était trop aimable pour n'avoir pas beaucoup
+d'amis; il en faisait tous les jours, parce qu'il plaisait,
+mais il n'en conserva jamais aucun, parce qu'il était incorrigible,
+et que leurs secours ne pouvaient le guérir
+de son imprévoyance et de ses illusions. Lui et moi nous
+devons de la reconnaissance à tant de gens, que la liste
+serait trop longue; mais une seule personne a droit, de
+notre part, à une éternelle adoration. Seule entre tous,
+seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver
+tous les ans... quelquefois plus souvent. Inépuisable
+en patience, en tolérance, en compréhension, en largesse,
+elle ne méprisa jamais mon père, elle ne l'humilia
+jamais de sa pitié ni de ses reproches. Jamais ce
+mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres: «Ce pauvre
+homme avait du mérite; la misère l'a dégradé.» Non!
+la Floriani disait: «Jacopo Boccaferri aura beau faire, il
+sera toujours un homme de coeur et de génie!» Et c'était
+vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait être la pauvre
+fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.</p>
+
+<p>«Pendant vingt ans, c'est-à-dire depuis le jour où elle
+le rencontra jusqu'à celui où elle cessa de vivre, elle le
+traita comme un ami dont on ne doute point. Elle était
+bien sûre, au fond du coeur, que ses bienfaits ne l'enrichiraient
+pas; et que chaque dette criante qu'elle acquittait
+ferait naître d'autres dettes semblables. Elle continua;
+elle ne s'arrêta jamais. Mon père n'avait qu'un
+mot à lui écrire, l'argent arrivait à point, et avec l'argent
+la consolation, le bienfait de l'âme, quelques lignes
+si belles, si bonnes! Je les ai tous conservés comme des
+reliques, ces précieux billets. Le dernier disait:</p>
+
+<p>«Courage, mon ami, <i>cette fois-ci</i> la destinée vous
+sourira, et vos efforts ne seront pas vains, j'en suis
+sûre. Embrassez pour moi la Cécilia, et comptez toujours
+sur votre vieille amie.»</p>
+
+<p>«Voyez quelle délicatesse et quelle science de la vie!
+C'était bien la centième fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle
+l'encourageait toujours; et, grâce à elle, il entreprenait
+toujours quelque chose. Cela ne durait point et creusait
+de nouveaux abîmes; mais, sans cela, il serait mort sur
+un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver....
+Oui, oui, la Floriani m'a légué son courage.... Sans elle,
+j'aurais peut-être moi-même douté de mon père; mais
+j'ai toujours foi en lui, grâce à elle! Il est vieux, mais il
+n'est pas fini. Son intelligence et sa fierté n'ont rien
+perdu de leur énergie. Je ne puis le rendre riche comme
+il le faudrait à un homme d'une imagination si féconde
+et si ardente; mais je puis le préserver de la misère et
+de l'abattement. Je ne le laisserai pas tomber; je suis
+forte!»</p>
+
+<p>La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique
+ce feu fût encore contenu par une habitude de dignité
+calme.</p>
+
+<p>Elle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait
+ces trésors de l'âme que j'avais toujours pressentis
+en elle. Je pris sa main très-franchement cette fois, et
+je la baisai sans arrière-pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une noble créature, lui dis-je, je le savais
+bien, et je suis fier de l'effort que vous daignez faire
+pour m'avouer cette grandeur que vous cachez aux yeux
+du monde, comme les autres cachent la honte de leur petitesse.
+Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas savoir
+le bien que vous me faites, à moi qui suis né pour croire
+et pour aimer, mais que le monde extérieur contriste et
+alarme perpétuellement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai plus rien à vous dire, mon ami. La
+Floriani n'est plus, mais elle est toujours vivante dans
+mon coeur. Son fils aîné commence la vie et tâte le terrain
+de la destinée d'un pied hasardeux, téméraire peut-être.
+Est-ce à moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux,
+imprudent, impuissant même dans les arts,
+qu'il se trompe mille fois, qu'il devienne coupable envers
+lui-même, je veux l'aimer et le servir comme si j'étais
+sa mère. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque
+rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais
+faire le marchepied de sa gloire, puisque c'est dans
+la gloire qu'il cherche son bonheur. Vous voyez bien,
+Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en tête. J'ai l'esprit
+et le coeur forcément sérieux, et je n'ai pas de temps
+à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction
+de mes fantaisies personnelles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je vous comprends, m'écriai-je, une vie
+toute d'abnégation et de dévouement! Si vous êtes au
+théâtre, ce n'est point pour vous. Vous n'aimez pas le
+théâtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au succès.
+Vous dédaignez la gloriole; vous travaillez pour les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c'est encore
+grâce à la Floriani que je peux travailler ainsi.
+Sans elle, je serais restée ce que j'étais, une pauvre petite
+ouvrière à la journée, gagnant à peine un morceau
+de pain pour empêcher son père de mendier dans les
+mauvais jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et
+trouva ma voix agréable. Elle me dit que je pouvais chanter
+dans les salons, même au théâtre, les seconds rôles.
+Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon
+mieux. Je n'étais déjà plus jeune, j'avais vingt six ans,
+et j'avais déjà beaucoup souffert; mais je n'aspirais point
+au premier rang, et cela fit que je parvins rapidement à
+pouvoir occuper le second. J'avais l'horreur du théâtre.
+Mon père y travaillant comme acteur, comme décorateur,
+comme souffleur même (il y a rempli tous les emplois,
+selon les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais
+de bonne heure cette sentine d'impuretés où
+nulle fille ne peut se préserver de souillure, à moins
+d'être une martyre volontaire. J'hésitai longtemps; je
+donnais des leçons, je chantais dans les concerts; mais
+il n'y avait là rien d'assuré. Je manque d'audace, je n'entends
+rien à l'intrigue. Ma clientèle, fort bornée et fort
+modeste, m'échappait à tout moment. La Floriani mourut
+presque subitement. Je sentis que mon père n'avait
+plus que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai
+mon aversion pour ce contact avec le public, qui viole
+la pureté de l'âme et flétrit le sanctuaire de la pensée.
+Je suis actrice depuis trois ans, je le serai tant qu'il plaira
+à Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous mes
+goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le
+dis à personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il
+pas son fardeau? J'ai la force de porter le mien: je fais
+mon métier en conscience. J'aime l'art, je mentirais si
+je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais j'aurais
+aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes.
+J'étais née pour tenir l'orgue dans un couvent de
+nonnes et pour chanter la prière du soir aux échos profonds
+et mystérieux d'un cloître. Qu'importe? ne parlons
+plus de moi, c'est trop!</p>
+
+<p>La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et
+me tendit la main en souriant. Je me sentis hors de moi.
+Mon heure était venue: j'aimais!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>FLÂNERIE.</h3>
+
+<p>Elle s'était levée pour partir; elle ramena son châle
+sur ses épaules. Elle était mal mise, affreusement mise,
+comme une actrice pauvre et fatiguée, qui s'est débarrassée
+à la hâte de son costume et qui s'enveloppe avec
+joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en
+aller à pied par les rues. Elle avait un voile noir très-fané
+sur la tête et de gros souliers aux pieds, parce que le
+temps était à la pluie. Elle cachait ses jolies mains (je me
+rappelle ce détail exactement) dans de vilains gants tricotés.
+Elle était très pâle, même un peu jaune, comme
+j'ai remarqué depuis qu'elle le devenait quand on la forçait
+à remuer la cendre qui couvrait le feu de son âme.
+Probablement elle eût été moins belle que laide pour
+tout autre que moi en ce moment-là.</p>
+
+<p>Eh bien! je la trouvai, pour la première fois de ma
+vie, la plus belle femme que j'eusse encore contemplée.
+Et elle l'était, en effet, j'en suis certain. Ce mélange de
+désespoir et de volonté, de dégoût et de courage, cette
+abnégation complète dans une nature si énergique, et par
+conséquent si capable de goûter la vie avec plénitude,
+cette flamme profonde, cette mémoire endolorie, voilées
+par un sourire de douceur naïve, la faisaient resplendir
+à mes yeux d'un éclat singulier. Elle était devant moi
+comme la douce lumière d'une petite lampe qu'on viendrait
+d'allumer dans une vaste église. D'abord ce n'est
+qu'une étincelle dans les ténèbres, et puis la flamme s'alimente,
+la clarté s'épure, l'oeil s'habitue et comprend,
+tous les objets s'illuminent peu à peu. Chaque détail se
+révèle sans que l'ensemble perde rien de sa lucidité
+transparente et de son austérité mélancolique. Au premier
+moment, on n'eût pu marcher sans se heurter dans ce
+crépuscule, et puis voilà qu'on peut lire à cette lampe du
+sanctuaire et que les images du temple se colorent et
+flottent devant vous comme des êtres vivants. La vue
+augmente à chaque seconde comme un sens nouveau,
+perfectionné, satisfait, idéalisé, par ce suave aliment
+d'une lumière pure, égale et sereine.</p>
+
+<p>Cette métaphore, longue à dire, me vint rapide et
+complète dans la pensée. Comme un peintre que je suis,
+je vis le symbole avec les yeux de l'imagination en même
+temps que je regardais la femme avec les yeux du sentiment.
+Je m'élançai vers elle, je l'entourai de mes bras,
+en m'écriant follement: «<i>Fiat lux!</i> aimons-nous, et la
+lumière sera.»</p>
+
+<p>Mais elle ne me comprit pas, ou plutôt elle n'entendit
+pas mes sottes paroles. Elle écoutait un bruit de voix
+dans la loge voisine. «Ah! mon Dieu! me dit-elle, voici
+mon père qui se querelle avec Célio! allons vite les distraire.
+Mon père sort du café. Il est très-animé à cette
+heure-ci, et Célio n'est guère disposé à entendre une
+théorie sur le néant de la gloire. Venez, mon ami!»</p>
+
+<p>Elle s'empara de mon bras, et courut à la loge de
+Célio. Il devait se passer bien du temps avant que l'occasion
+de lui dire mon amour se retrouvât.</p>
+
+<p>Le vieux Boccaferri était fort débraillé et à moitié ivre,
+ce qui lui arrivait toujours quand il ne l'était pas tout à
+fait. Célio, tout en se lavant la figure avec de la pâte de
+concombre, frappait du pied avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait Boccaferri, je te le répéterai quand
+même tu devrais m'étrangler. C'est ta faute; tu as été
+<i>mauvais, archimauvais</i>! Je te savais bien <i>mauvais</i>,
+mais je ne te croyais pas encore capable d'être aussi
+<i>mauvais</i> que tu l'as été ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne le sais pas que j'ai été <i>mauvais,
+mauvais</i> ivrogne que vous êtes? s'écria Célio en roulant
+sa serviette convulsivement pour la lancer à la figure
+du vieillard; mais, en voyant paraître Cécilia, il atténua
+ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber à
+nos pieds.&mdash;Cécilia, reprit-il, délivre-moi de ton fléau
+de père; ce vieux fou m'apporte le coup de pied de
+l'âne. Qu'il me laisse tranquille, ou je le jette par la
+fenêtre!</p>
+
+<p>Cette violence de Célio sentait si fort le cabotin, que
+j'en fus révolté; mais la paisible Cécilia n'en parut ni
+surprise ni émue. Comme une salamandre habituée à
+traverser le feu, comme un nautonier familiarisé avec
+la tempête, elle se glissa entre les deux antagonistes, prit
+leurs mains et les força à se joindre en disant:&mdash;Et
+pourtant vous vous aimez! si mon père est fou ce soir,
+c'est de chagrin; si Célio est méchant, c'est qu'il est
+malheureux, mais il sait bien que c'est son malheur qui
+fait déraisonner son vieil ami.</p>
+
+<p>Boccaferri se jeta au cou de Célio, et, le pressant dans
+ses bras: «Le ciel m'est témoin, s'écria-t-il, que je
+t'aime presque autant que ma propre fille!» Et il se mit
+à pleurer. Ces larmes venaient à la fois du coeur et de la
+bouteille. Célio haussa les épaules tout en l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mère,
+tes soeurs, ton jeune frère... je voudrais vous placer dans
+le ciel, avec une auréole, une couronne d'éclairs au
+front, comme des dieux!... Et voilà que tu fais un <i>fiasco
+orribile</i> pour ne m'avoir pas consulté!</p>
+
+<p>Il déraisonna pendant quelques minutes, puis ses idées
+s'éclaircirent en parlant. Il dit d'excellentes choses sur
+l'amour de l'art, sur la personnalité mal entendue qui
+nuit à celle du talent. Il appelait cela la <i>personnalité de
+la personne</i>. Il s'exprima d'abord en termes heurtés,
+bizarres, obscurs; mais, à mesure qu'il parlait, l'ivresse
+se dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il
+trouvait même des formes agréables pour faire accepter
+sa critique au récalcitrant Célio. Il lui dit à peu près les
+mêmes choses, quant au fond, que j'avais dites à la duchesse;
+mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il
+pensait comme moi, ou plutôt que je pensais comme
+lui, et qu'il résumait devant moi ma propre pensée. Je
+n'avais jamais voulu faire attention aux paroles de ce
+vieillard, dont le désordre me répugnait. Je m'aperçus
+ce soir-là qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une
+grande science de la philosophie de l'art, et que, par
+moments il trouvait des mots qu'un homme de génie
+n'eût pas désavoués.</p>
+
+<p>Célio l'écoutait l'oreille basse, se défendant mal, et
+montrant, avec la naïveté généreuse qui lui était propre,
+qu'il était convaincu en dépit de lui-même. L'heure s'écoulait,
+on éteignait jusque dans les couloirs, et les
+portes du théâtre allaient se fermer. Boccaferri était
+partout chez lui. Avec cette admirable insouciance qui
+est une grâce d'état pour les débauchés, il eût couché
+sur les planches ou bavardé jusqu'au jour sans s'aviser
+de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. Cécilia
+le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu
+dans la rue, et je me trouvai seul avec Célio, qui, se
+sentant trop agité pour dormir, voulut me reconduire jusqu'à
+mon domicile.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense, me disait-il, que je suis invité à
+souper ce soir dans dix maisons, et qu'à l'heure qu'il est,
+toutes mes connaissances sont censées me chercher pour
+me consoler! Mais personne ne s'impatiente après moi,
+personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un
+ami qui m'ait bien cherché, car j'étais dans la loge de
+Cécilia, et, en ne me trouvant pas dans la mienne, on
+n'essayait pas de savoir si j'étais de l'autre côté de la
+cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai entendu des
+mots qui devront me faire réfléchir. «Il est déjà parti!
+Il est donc désespéré!&mdash;Pauvre diable!&mdash;Ma foi! je
+m'en vais.&mdash;Je lui laisse ma carte.&mdash;J'aime autant l'avoir
+manqué ce soir, etc.» C'est ainsi que mes bons et
+fidèles amis se parlaient l'un à l'autre. Et je me tenais
+coi, enchanté de les entendre partir. Et votre duchesse!
+qui devait m'envoyer prendre par son sigisbée avec sa
+voiture? Je n'ai pas eu la peine de refuser son thé. <i>Vous
+en tenez</i> pour cette duchesse, vous? Vous avez grand
+tort; c'est une dévergondée. Attendez d'avoir un <i>fiasco</i>
+dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au
+reste, celle-là ne m'a pas trompé. Dès le premier jour,
+j'ai vu qu'elle faisait passer son monde sous la toise, et
+que, pour avoir les grandes entrées chez elle, il fallait
+avoir son brevet de <i>grand homme</i> à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondis-je, si c'est le dépit ou l'habitude
+qui vous rend cynique, Célio; mais vous l'êtes, et
+c'est une tache en vous. A quoi bon un langage si
+acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de dévergondée une
+femme dont j'aurais à me plaindre. Or, comme je n'ai
+pas ce droit-là, et que je ne suis pas amoureux de la duchesse
+le moins du monde, je vous prie d'en parler froidement
+et poliment devant moi; vous me ferez plaisir, et
+je vous estimerai davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Salentini, reprit vivement Célio, vous êtes
+prudent, et vous louvoyez à travers le monde comme
+tant d'autres. Je ne crois pas que vous ayez raison; du
+moins ce n'est pas mon système. Il faut être franc pour
+être fort, et moi, je veux exercer ma force à tout prix.
+Si vous n'êtes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous
+ne l'avez pas voulu, car, pour mon compte, je sais que
+je l'aurais été, si cela eût été de mon goût. Je sais ce
+qu'elle m'a dit de vous au premier mot de galanterie que
+je lui ai adressé (et je le faisais par manière d'amusement,
+par curiosité pure, je vous l'atteste): je regardais
+une jolie esquisse que vous avez faite d'après elle et
+qu'elle a mise, richement encadrée, dans son boudoir.
+Je trouvais le portrait flatté, et je le lui disais, sans
+qu'elle s'en doutât, en insinuant que cette noble interprétation
+de sa beauté ne pouvait avoir été trouvée que
+par l'amour. «Parlez plus bas, me répondit-elle d'un air
+de mystère. J'ai bien du mal à tenir cet homme-là en
+bride.» On sonna au même instant. «Ah! mon Dieu!
+dit-elle, c'est peut-être lui qui force ma porte; sortons
+d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, à la veille
+de débuter.&mdash;Oui, oui, répondis-je ironiquement; vous
+êtes si bonne pour moi, que vous le rendriez heureux
+rien que pour me préserver de sa haine.» Elle crut que
+c'était une déclaration, et, m'arrêtant sur le seuil de son
+boudoir: «Que dites-vous là? s'écria-t-elle; si vous ne
+craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui
+qu'il me cause. Qu'il vienne, qu'il se fâche, restons!»
+C'était charmant, n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais
+je ne restai point. J'attendais cette belle dame à l'épreuve
+de mon succès ou de ma chute. Si vous voulez venir avec
+moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Célio; ce n'est pas avec les femmes que je
+veux faire de la force; les coquettes surtout n'en valent
+pas la peine. L'ironie du dépit les flatte plus qu'elle ne
+les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il y a, c'est la
+plus grande sérénité d'âme dans ma conduite avec celle-ci
+désormais.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous êtes meilleur que moi. Il est vrai que
+vous n'avez pas été <i>chuté</i> ce soir, ce qui est fort malsain,
+je vous jure, et crispe les nerfs horriblement; mais il me
+semble que vous êtes un calmant pour moi. Ne trouvez
+pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est souvent
+un esprit qui nous domine, et il se peut que le
+calme soit la plus grande des forces de la nature.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est
+l'orage qui dérange et bouleverse.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour
+tout, et chaque chose a son usage. Peut-être que l'union
+de deux natures aussi opposées que la vôtre et la mienne
+ferait une force complète. Je veux devenir votre ami, je
+sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis
+égoïste et que je ne commence rien sans me demander
+ce qui m'en reviendra; mais c'est dans l'ordre intellectuel
+et moral que je cherche mes profits. Dans les choses
+matérielles, je suis presque aussi prodigue et insouciant
+que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des
+hommes, si le genre humain n'était pas la dernière des
+races. Tenez, il a raison, ce Boccaferri, et j'avais tort
+de ne pas vouloir supporter son insolence tout à l'heure.
+Il m'a dit la vérité. J'ai perdu la partie parce que j'étais
+au-dessous de moi-même. Là-dessus, j'étais d'accord
+avec lui; mais j'ai été au-dessous de mon propre talent
+et j'ai manqué d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait
+fausse route. Un talent sain et dispos est toujours prêt
+pour l'inspiration. Le mien est malade, et il faut que je
+le remette au régime. Voilà pourquoi je suivrai son conseil
+et n'écouterai pas celui que votre politesse me donnait.
+Je ne tenterai pas une seconde épreuve avant de
+m'être retrempé. Il faut que je sois à l'abri de ces défaillances
+soudaines, et pour cela je dois envisager autrement
+la philosophie de mon art. Il faut que je revienne
+aux leçons de ma mère, que je n'ai pas voulu suivre,
+mais que je garde écrites en caractères sacrés dans mon
+souvenir. Ce soir, le vieux Boccaferri a parlé comme
+elle, et la paisible Cécilia... cette froide artiste qui n'a
+jamais ni blâme ni éloge pour ce qui l'entoure, oui, oui,
+la <i>vieille</i> Cécilia a glissé, comme point d'orgue aux théories
+de son père, deux ou trois mots qui m'ont fait une
+grande impression, bien que je n'aie pas eu l'air de les
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'appelez-vous la <i>vieille</i> Cécilia, mon cher
+Célio? Elle n'a que bien peu d'années de plus que vous
+et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est une manière de dire, une habitude d'enfance,
+un terme d'amitié, si vous voulez. Je l'appelle <i>mon
+vieux fer</i>. C'est un sobriquet tiré de son nom, et qui ne
+la fâche pas. Elle a toujours été en avant de son âge,
+triste, raisonnable et prudente. Quand j'étais enfant, j'ai
+joué quelquefois avec elle dans les grands corridors des
+vieux palais; elle me cédait toujours, ce qui me la faisait
+croire aussi vieille que ma bonne, quoiqu'elle fût
+alors une jolie fille. Nous ne nous sommes bien connus
+et rencontrés souvent que depuis la mort de ma mère,
+c'est-à-dire depuis qu'elle est au théâtre et que je suis
+sorti du nid où j'ai été couvé si longtemps et avec tant
+d'amour. J'ai déjà pas mal couru le monde depuis deux
+ans. J'étais arriéré en fait d'expérience; j'étais avide
+d'en acquérir, et je me suis dénoué vite. Le furieux besoin
+que j'avais de vivre par moi-même m'a étourdi d'abord
+sur ma douleur, car j'avais une mère telle qu'aucun
+homme n'en a eu une semblable. Elle me portait encore
+dans son coeur, dans son esprit, dans ses bras, sans s'apercevoir
+que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne m'en
+apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi;
+mais elle partie pour le ciel, j'ai voulu courir, bâtir, posséder
+sur la terre. Déjà je suis fatigué, et j'ai encore les
+mains vides. C'est maintenant que je sens réellement
+que ma mère me manque; c'est maintenant que je la
+pleure, que je crie après elle dans la solitude de mes
+pensées... Eh bien! dans cette solitude effrayante toujours,
+navrante parfois pour un homme habitué à l'amour
+exclusif et passionné d'une mère, il y a un être qui me
+fait encore un peu de bien et auprès duquel je respire de
+toute la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri.
+Voyez-vous, Salentini, je vais vous dire une chose qui
+vous étonnera; mais pesez-la, et vous la comprendrez: je
+n'aime pas les femmes, je les déteste, et je suis affreusement
+méchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri,
+parce que, seule, elle ressemble par certains
+côtés à ma mère, à la femme qui est cause de mon aversion
+pour toutes les autres; comprenez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, Célio. Votre mère ne vivait que pour
+vous, et vous vous étiez habitué à la société d'une femme
+qui vous aimait plus qu'elle-même... Ah! vous ne savez
+pas à qui vous parlez, Célio, et quelles souffrances tout
+opposées ce nom de mère réveille dans mon coeur! Plus
+mon enfance a différé de la vôtre, mieux je vous comprends,
+ô enfant gâté, insolent et beau comme le bonheur!
+Aussi tant qu'a duré votre virginale inexpérience,
+vous avez cru que la femme était l'idéal du dévouement,
+que l'amour de la femme était le bien suprême pour
+l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'à nous servir,
+à nous adorer, à nous garantir, à écarter de nous le
+danger, le mal, la peine, le souci, et jusqu'à l'ennui,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est cela, s'écria Célio en s'arrêtant et en
+regardant le ciel. L'amour d'une femme, c'était, dans
+mon attente, la lumière splendide et palpitante d'une
+étoile qui ne défaille et ne pâlit jamais. Ma mère m'aimait
+comme un astre verse le feu qui féconde. Auprès
+d'elle, j'étais une plante vivace, une fleur aussi pure
+que la rosée dont elle me nourrissait. Je n'avais pas une
+mauvaise pensée, pas un doute, pas un désir. Je ne me
+donnais pas la peine de vivre par moi-même dans les moments
+où la vie eût pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant;
+elle mourait, rongée par un chagrin secret, et moi,
+misérable, je ne le voyais pas. Si je l'interrogeais à cet
+égard, je me laissais rassurer par ses réponses; je croyais
+à son divin sourire..... Je la tenais un matin inanimée
+dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant
+évanouie... Elle était morte, morte! et j'embrassais son
+cadavre...</p>
+
+<p>Célio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions
+en ce moment-là. Un cri de désespoir et de terreur
+s'échappa de sa poitrine, comme si une apparition eût
+passé devant lui. Je vis bien que ce pauvre enfant ne
+savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir réveillé
+et envenimé par son récent désastre ne devînt trop violent
+pour ses nerfs; je le pris par le bras, je l'emmenai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses
+idées, comment et pourquoi je suis égoïste; je ne pouvais
+pas être autrement, et vous comprenez aussi pourquoi je
+suis devenu haineux et colère aussitôt qu'en cherchant
+l'amour et l'amitié dans le commerce de mes semblables,
+je me suis heurté et brisé contre des égoïsmes pareils au
+mien. Les femmes que j'ai rencontrées (et je commence
+à croire que toutes sont ainsi) n'aiment qu'elles-mêmes,
+ou, si elles nous aiment un peu, c'est par rapport à elles,
+à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs appétits
+de vanité ou de libertinage. Que nous ne leur
+soyons plus bons à rien, elles nous brisent et nous marchent
+sur la figure, et vous voudriez que j'eusse du respect
+pour ces créatures ambitieuses ou sensuelles, qui
+remarquent que je suis beau et que je pourrais bien avoir
+de l'avenir! Oh! ma mère m'eût aimé bossu et idiot!
+mais les autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini,
+et vous verrez!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Célio, vous avez raison en général; mais,
+en faveur des exceptions possibles, vous ne devriez pas
+tant vous hâter de tout maudire. Moi qui n'ai jamais été
+gâté, et qui n'ai encore été aimé de personne, j'espère
+encore, j'attends toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais été aimé de personne?... Vous
+n'avez pas eu de mère?... ou la vôtre ne valait pas mieux
+que vos maîtresses? Pauvre garçon! En ce cas, vous avez
+toujours été seul avec vous-même, et il n'y a point de
+plus terrible tête-à-tête. Ah! je voudrais être aimant,
+Salentini, je vous aimerais, car ce doit être un grand
+bonheur que de pouvoir faire le bonheur d'un autre!</p>
+
+<p>&mdash;Étrange coeur que vous êtes, Célio! Je ne vous comprends
+pas encore; mais je veux vous connaître, car il
+me semble qu'en dépit de vos contradictions et de votre
+inconséquence, en dépit de votre prétention à la haine,
+à l'égoïsme, à la dureté, il y a en vous quelque chose de
+l'âme qui vous a versé ses trésors.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose de ma mère? je ne le crois pas. Elle
+était si humble dans sa grandeur, cette âme incomparable,
+qu'elle craignait toujours de détruire mon individualité
+en y substituant la sienne. Elle me développait dans le
+sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que je
+suis, sans se douter que je puisse être mauvais. Ah! c'est
+là aimer, et ce n'est pas ainsi que nos maîtresses nous
+aiment, convenez-en.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur
+et la beauté du dévouement dans l'amour, vous ne
+le sentiez pas vivre ou germer dans votre propre sein?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Salentini, répondit-il en m'arrêtant avec
+vivacité, que portez-vous ou que couvez-vous dans votre
+âme? Est-ce le dévouement aux autres? non, c'est le dévouement
+à vous-même, car vous êtes artiste. Soyez sincère,
+je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores
+vulgairement appelés <i>blagues</i> de sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites trembler, Célio, lui dis-je, et, en me
+pénétrant d'un examen si froid, vous me feriez douter de
+moi-même. Laissez-moi jusqu'à demain pour vous répondre,
+car me voici à ma porte, et je crains que vous
+ne soyez fatigué. Où demeurez-vous, et à quelle heure
+secouez-vous les pavots du sommeil?</p>
+
+<p>&mdash;Le sommeil! encore une <i>blague!</i> répondit-il; je
+suis toujours éveillé. Venez me demander à déjeuner aussitôt
+que vous voudrez. Voilà ma carte.</p>
+
+<p>Il ralluma son cigare au mien, et s'éloigna.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>DÉPIT.</h3>
+
+<p>J'étais fatigué, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai
+les heures sans réussir à résumer les émotions de ma
+soirée et à conclure avec moi-même. Il n'y avait qu'une
+chose certaine pour moi, c'est que je n'aimais plus la
+duchesse, et que j'avais failli faire une lourde école en
+m'attachant à elle; mais une âme blessée cherche vite
+une autre blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre,
+et j'éprouvais un besoin d'aimer qui me donnait
+la fièvre. Pour la première fois, je n'étais plus le maître
+absolu de ma volonté; j'étais impatient du lendemain.
+Depuis douze heures, j'étais entré dans une nouvelle
+phase de ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me
+crus malade.</p>
+
+<p>Je ne l'avais jamais été, ma santé avait fait ma force;
+je m'étais développé dans un équilibre inappréciable.
+J'eus peur en me sentant le pouls légèrement agité. Je
+sautai à bas de mon lit; je me regardai dans une glace,
+et je me mis à rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un
+crayon, je jetai sur un bout de papier les idées qui me
+vinrent. Je fis une composition qui me plut, quoique ce
+fût une mauvaise composition. C'était un homme assis
+entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange était
+distrait et comme pris de sollicitude pour un passant
+auquel le mauvais ange faisait des agaceries dans le
+même moment. Entre ces deux anges, le personnage
+principal délaissé, et ne comptant ni sur l'un ni sur l'autre,
+regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour
+lui la nature. Cette allégorie n'avait pas le sens commun,
+mais elle avait une signification pour moi seul. Je me
+crus vainqueur de mon angoisse; je me recouchai, je
+m'assoupis, j'eus le cauchemar: je rêvai que j'égorgeais
+Célio.</p>
+
+<p>Je quittai mon lit décidément, je m'habillai aux premières
+lueurs de l'aube; j'allai faire un tour de promenade
+sur les remparts, et, quand le soleil fut levé, je gagnai
+le logis de Célio.</p>
+
+<p>Célio ne s'était pas couché, je le trouvai écrivant des
+lettres.&mdash;Vous n'avez pas dormi, me dit-il, et vous êtes
+fatigué pour avoir essayé de dormir? J'ai fait mieux que
+vous; j'ai passé la nuit dehors. Quand on est excité, il
+faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Fi! Célio, dis-je en riant, vous me scandalisez.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passé la nuit
+sagement à causer et à écrire avec la plus honnête des
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? mademoiselle Boccaferri?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il
+serait trop tard, elle est partie.</p>
+
+<p>&mdash;Partie!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous pâlissez? Tiens, tiens! je ne m'étais pas
+aperçu de cela; il est vrai que j'étais tout plongé en moi-même
+hier soir. Mais écoutez: en vous quittant cette
+nuit, j'étais de fort mauvaise humeur contre vous. J'aurais
+causé encore deux heures avec plaisir, et vous me
+disiez d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous
+aviez assez de moi. Résolu à causer jusqu'au grand jour,
+n'importe avec qui, j'allai droit chez le vieux Boccaferri.
+Je sais qu'il ne dort jamais de manière, même quand il
+a bu, à ne pas s'éveiller tout d'un coup le plus honnêtement
+du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumière
+à sa fenêtre, je frappe, je le trouve debout causant
+avec sa fille. Ils accourent à moi, m'embrassent et me
+montrent une lettre qui était arrivée chez eux pendant la
+soirée et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que
+contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le
+saurez plus tard; c'est un secret important pour eux, et
+j'ai donné ma parole de n'en parler à qui que ce soit. Je
+les ai aidés à faire leurs paquets; je me suis chargé d'arranger
+ici leurs affaires avec le théâtre; j'ai causé des
+miennes avec Cécilia, pendant que le vieux allait chercher
+une voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai
+vus monter et sortir de la ville. A présent me voilà réglant
+leurs comptes, en attendant que j'aille à la direction
+théâtrale pour dégager la Cécilia de toutes poursuites.
+Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellée;
+mais je vous prie de remarquer que je suis fort actif et
+fort joyeux ce matin, que je ne songe pas à ménager la
+fraîcheur de ma voix, enfin que je fais du dévouement
+pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple épicier.
+Que cela ne vous émerveille pas trop! je suis <i>obligeant</i>,
+parce que je suis actif, et qu'au lieu de me coûter, cela
+m'occupe et m'amuse, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez même pas me dire vers quelle contrée
+ils se dirigent!</p>
+
+<p>&mdash;Pas même cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas?
+Prenez-vous-en à la Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception
+en votre faveur au silence qu'elle m'imposait, tant
+les femmes sont ingrates et perverses!</p>
+
+<p>&mdash;J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en
+faveur de mademoiselle Boccaferri dans vos anathèmes
+contre son sexe?</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-nous sérieusement? Oui, certes, elle est
+une exception, et je le proclame. C'est une femme honnête;
+mais pourquoi? Parce qu'elle n'est point belle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien persuadé qu'elle n'est pas belle?
+repris-je avec feu; vous parlez comme un comédien,
+mais non comme un artiste. Moi, je suis peintre, je m'y
+connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que la duchesse
+de X..., qui a tant de réputation, et que la prima
+donna actuelle, dont on fait tant de bruit.</p>
+
+<p>Je m'attendais à des plaisanteries ou à des négations
+de la part de Célio. Il ne me répondit rien, changea de
+vêtements, et m'emmena déjeuner. Chemin faisant, il me
+dit brusquement:&mdash;Vous avez parfaitement raison, elle
+est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement
+j'avais la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais
+être le seul à m'en apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez comme un possesseur, Célio, comme
+un amant.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'écria-t-il en tournant son visage vers le mien
+avec assurance, je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été, et
+je ne le serai jamais!</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient que vous ne désirez pas l'être?</p>
+
+<p>&mdash;De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours,
+de ce qu'elle a été la protégée de ma mère qui l'estimait,
+de ce qu'elle est, après moi (et peut-être autant que moi),
+le coeur qui a le mieux compris, le mieux aimé, le mieux
+pleuré ma mère. Oh! ma <i>vieille</i> Cécilia, jamais! c'est
+une tête sacrée, et c'est la seule tête portant un bonnet
+sur laquelle je ne voudrais pas mettre le pied.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours étrange et inconséquent, Célio!... Vous
+reconnaissez qu'elle est respectable et adorable, et vous
+méprisez tant votre propre amour, que vous l'en préservez
+comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que
+flétrir et dégrader ce que votre souffle atteint! Quel
+homme ou quel diable êtes-vous? Mais, permettez-moi
+de vous le dire et d'employer un des mots crus que vous
+aimez, ceci me paraît de la <i>blague</i>, une prétention au
+<i>méphistophélisme</i>, que votre âge et votre expérience ne
+peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas.
+Vous voulez m'étonner, faire le fort, l'invincible, le satanique;
+mais, tout bonnement, vous êtes un honnête jeune
+homme, un peu libertin, un peu taquin, un peu fanfaron...
+pas assez pourtant pour ne pas comprendre qu'il
+faut épouser une honnête fille quand on l'a séduite; et
+comme vous êtes trop jeune ou trop ambitieux pour vous
+décider si tôt à un mariage si modeste, vous ne voulez
+pas faire la cour à mademoiselle Boccaferri.</p>
+
+<p>&mdash;Plût au ciel que je fusse ainsi! dit Célio sans montrer
+d'humeur et sans regimber; je ne serais pas malheureux,
+et je le suis pourtant! Ce que je souffre est atroce...
+Ah! si j'étais honnête et bon, je serais naïf, j'épouserais
+demain la Boccaferri, et j'aurais une existence calme,
+rangée, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-être
+pas un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui
+connaît l'avenir? Je ne puis m'expliquer là-dessus; mais
+sachez que, quand même la Cécilia serait une riche héritière,
+parée d'un grand nom, je ne voudrais pas devenir
+amoureux d'elle. Écoutez, Salentini, une grande vérité,
+bien niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises
+femmes nous tue; l'amour des femmes grandes et bonnes
+les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui nous aime
+peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mère
+est morte de cela, à quarante ans, après dix années de
+silence et d'agonie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai? je l'avais entendu dire.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui l'a tuée vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener
+à se battre avec moi. Je l'ai insulté atrocement, et lui
+qui n'est point un lâche, tant s'en faut, il a tout supporté
+plutôt que de lever la main contre le fils de la Floriani...
+Aussi je vis comme un réprouvé, avec une vengeance
+inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage
+d'assassiner l'assassin de ma mère! Tenez, vous voyez
+en moi un nouvel Hamlet, qui ne pose pas la douleur et
+la folie, mais qui se consume dans le remords, dans la
+haine et dans la colère. Et pourtant, vous l'avez dit, je
+suis bon: tous les égoïstes sont faciles à vivre, tolérants
+et doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai
+point la pâle Ophélia; qu'elle aille dans un cloître
+plutôt! je suis trop malheureux pour aimer. Je n'en ai
+plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se complique en
+moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux, personnel;
+l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire
+qu'une vengeance. Mon ennemi avait prédit que je ne
+serais rien, parce que ma mère m'avait trop gâté. Je veux
+l'écraser d'un éclatant démenti à la face du monde.
+Quant à la Boccaferri, je ne veux pas être pour elle ce
+que cet homme maudit a été pour ma mère, et je le serais!
+Voyez-vous, il y a une fatalité! Les orages et les
+malheurs qui nous frappent dans notre enfance s'attachent
+à nous comme des furies, et, plus nous tâchons de
+nous en préserver, plus nous sommes entraînés, par je
+ne sais quel funeste instinct d'imitation, à les reproduire
+plus tard: le crime est contagieux. L'injustice et la folie,
+que j'ai détestées chez l'amant de ma mère, je les sens
+s'éveiller en moi dès que je commence à aimer une
+femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'étais pas
+la victime, je serais le bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Donc vous avez peur aussi, quelquefois et à votre
+insu, d'être la victime? Donc vous êtes capable d'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mère,
+dans quel abîme nous précipite le dévouement, et je ne
+veux pas tomber dans cet abîme.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne croyez pas que l'amour puisse être soumis
+à d'autres lois qu'à cette diabolique alternative du
+dévouement méconnu et immolé, ou de la tyrannie délirante
+et homicide?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Célio, je vous plains, et je vois que vous
+êtes un homme faible et passionné. Je vous connais enfin:
+vous êtes destiné, en effet, à être victime ou bourreau;
+mais vous ne faites là le procès qu'à vous-même,
+et le genre humain n'est pas forcément votre complice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me méprisez, parce que vous avez meilleure
+opinion de vous-même? s'écria Célio avec amertume;
+eh bien, attendons. Si vous êtes sincère, nous
+philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons
+plus. Jusque-là, que voulez-vous faire? La cour à ma
+vieille Boccaferri? En ce cas, prenez garde! je veille à
+sa défense comme un jeune chien déjà méfiant et hargneux.
+Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la
+respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer
+d'elle, même dans le secret de leurs pensées.</p>
+
+<p>Je fus frappé de l'âpreté de ces dernières paroles de
+Célio et de l'accent de haine et de dépit qui les accompagna.&mdash;Célio,
+lui dis-je, vous serez jaloux de la Boccaferri,
+vous l'êtes déjà; convenez que nous sommes rivaux!
+Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites que
+la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit
+que vous n'étiez pas son amant et que vous ne vouliez
+pas l'être; mais descendez dans le plus profond de votre
+coeur, et voyez si vous êtes bien sûr de l'avenir; puis
+vous me direz si je vais sur vos brisées, et si nous sommes
+dès aujourd'hui amis ou ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me demandez là est délicat, répondit-il;
+mais ma réponse ne se fera pas attendre. Je ne mens
+jamais aux autres ni à moi-même. Je ne serai jamais jaloux
+de la Cécilia, parce que je n'en serai jamais amoureux...
+à moins que pourtant elle ne devienne amoureuse
+de moi, ce qui est aussi vraisemblable que de voir la
+duchesse devenir sincère et le vieux Boccaferri devenir
+sobre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, Célio? Si, par malheur pour moi,
+la Cécilia vous voyait et vous entendait en cet instant,
+elle pourrait bien être émue, tremblante, indécise...</p>
+
+<p>&mdash;Si je la voyais indécise, émue et tremblante, je
+fuirais, je vous en donne ma parole d'honneur, monsieur
+Salentini! Je sais trop ce que c'est que de profiter d'un
+moment d'émotion et de prendre les femmes par surprise.
+Ce n'est pas ainsi que je voudrais être aimé d'une
+femme comme la Boccaferri; je n'y trouverais aucun
+plaisir et aucune gloire, parce qu'elle est sincère et honnête,
+parce qu'elle ne me cacherait pas sa honte et
+ses larmes, parce qu'au lieu de volupté je ne lui donnerais
+et ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords.
+Oh! non, ce n'est pas ainsi que je voudrais posséder
+une femme pure! Et, comme je ne cherche que
+l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'à celles qui ne
+veulent rien de plus. Êtes-vous content?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri
+ne vous aime pas profondément, et que l'amitié
+qu'elle proclame pour vous ne soit pas un amour qu'elle
+se cache encore à elle-même. S'il en était ainsi, si un
+jour ou l'autre vous veniez à le découvrir, vous me la
+disputeriez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, Monsieur, répondit Célio sans hésiter,
+et, puisque vous l'aimez, vous devez comprendre que son
+amour ne soit pas chose indifférente... Mais alors, mon
+ami, ajouta-t-il saisi d'un attendrissement douloureux qui
+se peignit sur son visage expressif et sincère, je vous demanderais
+en grâce de vous battre avec moi. J'aurais la
+chance d'être tué, parce que je me bats mal. Je suis passé
+maître à la salle d'armes: en présence d'un adversaire
+réel, je suis ému, la colère me transporte, et j'ai toujours
+été blessé. Ma mort sauverait la Cécilia de mon amour.
+Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais là.*
+A présent, déjeunons, rions et soyons amis, car je suis
+bien sûr qu'elle me regarde comme un enfant; je ne
+vois en elle qu'une vieille amie, et, si cela continue, je
+ne vous porterai pas ombrage... Mais vous l'épouseriez,
+n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et
+je vous tuerais, comptez-y.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, répondis-je. Ce que vous me dites
+là me prouve qui elle est, et ce respect pour la vertu
+dans la bouche d'un soi-disant libertin me pousse au
+mariage les yeux fermés.</p>
+
+<p>Nous nous serrâmes la main, et notre repas fut fort
+enjoué. J'étais plein d'espoir et de confiance, je ne sais
+pourquoi, car mademoiselle Boccaferri était partie. Je
+ne savais plus quand ni où je la retrouverais, et elle ne
+m'avait pas accordé seulement un regard qui pût me
+faire croire à son amour pour moi. Étais-je en proie à
+un accès de fatuité? Non, j'aimais. Mon entretien avec
+Célio venait de rendre évident pour moi ce mérite que
+j'avais deviné la veille. L'amour élargit la poitrine et
+parfume l'air qui y pénètre: c'était mon premier amour
+véritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se
+colorait à mes yeux d'une lumière plus vive et plus pure.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous un rêve que je faisais ces jours-ci, me
+dit Célio, et qui me revient plus sérieux après mon
+<i>fiasco</i>? C'est d'aller passer quelques semaines, quelques
+mois peut-être, dans un coin tranquille et ignoré, avec
+le vieux fou Boccaferri et sa très-raisonnable fille. A eux
+deux ils possèdent le secret de l'art: chacun en représente
+une face. Le père est particulièrement inventif et
+spontané, la fille éminemment consciencieuse et savante,
+car c'est une grande musicienne que la Cécilia; le public
+ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez probablement
+rien non plus. Eh bien, elle est peut-être la dernière
+grande musicienne que possédera l'Italie. Elle comprend
+encore les maîtres qu'aucun nouveau chanteur en renom
+ne comprend plus. Qu'elle chante dans un ensemble,
+avec sa voix qu'on entend à peine, tout le monde marche
+sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine
+toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la
+force du poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le
+dit pas. Quels sont les favoris du public qui voudraient
+avouer la supériorité d'un talent qu'on n'applaudit jamais?
+Mais allez ce soir au théâtre, et vous verrez comment
+marchera l'opéra; on s'apercevra <i>un peu</i> de la
+lacune creusée par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai
+qu'on ne dira pas à quoi tient ce manque d'ensemble et
+d'âme collective. Ce sera l'enrouement de celui-ci, la
+distraction de celui-là; les voix s'en prendront à l'orchestre,
+et réciproquement. Mais moi, qui serai spectateur
+ce soir, je rirai de la déroute générale, et je me
+dirai: Sot public, vous aviez un trésor, et vous ne l'avez
+jamais compris! Il vous faut des roulades, on vous en
+donne <i>en veux-tu? en voilà</i>, et vous n'êtes pas content!
+Tâchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant,
+moi, j'observe et je me repose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'apprenez rien, Célio; précisément hier
+soir je rompais une lance contre la duchesse de... pour
+le talent élevé et profond de mademoiselle Boccaferri.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela,
+reprit Célio en haussant les épaules. Elle n'est pas plus
+artiste que <i>ma botte</i>! Et il faut être extrêmement fort
+pour reconnaître des qualités enfouies sous un <i>fiasco</i> perpétuel,
+car c'est là le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle
+dise comme un maître les parties les plus insignifiantes
+de son rôle, quatre ou cinq vrais dilettanti épars dans
+les profondeurs de la salle souriront d'un plaisir mystérieux
+et tranquille. Quelques demi-musiciens diront:
+«Quelle belle musique! comme c'est écrit» sans reconnaître
+qu'ils ne se fussent pas aperçus de cette perfection
+dans le détail d'une belle chose si la <i>seconda
+donna</i> n'était pas une grande artiste. Ainsi va le monde,
+Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche le
+succès de toute la puissance de ma volonté, mais c'est
+pour me venger du public que je hais, c'est pour le mépriser
+davantage. Je me suis trompé sur les moyens,
+mais je réussirai à les trouver, en profitant du vieux
+Boccaferri, de sa fille, et de moi-même par-dessus tout.
+Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne
+comme véritable artiste; ce sera l'affaire de peu de
+temps; chaque année, pour moi, représente dix ans de
+la vie du vulgaire; je suis actif et entêté. Quand j'aurai
+acquis ce qui me manque pour moi-même, je saurai parfaitement
+ce qui manque au public pour comprendre le
+vrai mérite. Je parviendrai à être infiniment plus mauvais
+que je ne l'ai été hier devant lui, et par conséquent
+à lui plaire infiniment. Voilà ma théorie. Comprenez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne
+cherchez pas le beau et le vrai pour l'enseigner au public,
+en supposant que vous lui plaisiez dans le faux, vous ne
+posséderez jamais le vrai. On ne dédouble jamais son
+être à ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en
+reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous
+avez fait fausse route, et vous allez vous perdre entièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Et voyez pourtant l'exemple de la Cécilia! s'écria
+Célio fort animé; ne possède-t-elle pas le vrai en elle, ne
+s'opiniâtre-t-elle pas à ne donner au public que du vrai, et
+n'est-elle pas méconnue et ignorée? Et il ne faut pas dire
+qu'elle est incomplète et qu'elle manque de force et de
+feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai
+entendu la Boccaferri chanter et déclamer seule entre
+quatre murs et ne sachant pas que j'étais là pour l'écouter.
+Elle embrasait l'atmosphère de sa passion, elle avait
+des accents à faire vibrer et tressaillir une foule comme
+un seul homme. Cependant elle ne méprise pas le public,
+elle se borne à ne pas l'aimer. Elle chante bien devant
+lui, pour son propre compte, sans colère, sans passion,
+sans audace. Le public reste sourd et froid; il veut, avant
+tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire, et moi,
+je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui
+donnerai de mon feu et de ma science que le rebut, encore
+trop bon pour lui.</p>
+
+<p>Je ne pus calmer Célio. Il prenait beaucoup de café en
+jurant contre la platitude du café viennois. Il cherchait à
+s'exciter de plus en plus. La rage de sa défaite lui revenait
+plus amère. Je lui rappelai qu'il fallait aller au
+théâtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le
+soir chez moi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>LA DUCHESSE.</h3>
+
+<p>A l'heure convenue, j'attendais Célio, mais je ne reçus
+qu'un billet ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers
+pour que vous ayez à terminer demain l'affaire de
+mademoiselle Boccaferri avec le théâtre. Rien n'est plus
+simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe et de
+prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement
+était à la veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une
+amende ordinaire pour deux représentations auxquelles
+elle fait défaut. Elle trouve ailleurs un engagement plus
+avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai parti
+quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une
+heure de plus l'air du pays et les compliments de condoléance:
+je me fâcherais, je dirais ou ferais quelque sottise.
+Je vais ailleurs, je pousse plus loin. En avant, en
+Avant!</p>
+
+<p>«Vous aurez bientôt de mes nouvelles et <i>d'autres</i> qui
+vous intéressent davantage.</p>
+
+<p>«A vous de coeur,</p>
+
+<p>«CÉLIO FLORIANI.»</p>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image4.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<p>Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à
+mon adresse: <i>Adorno Salentini, place... n°...</i> Rien
+n'y manquait.</p>
+
+<p>Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude,
+en proie à de noirs soupçons, consterné d'avoir perdu
+la trace de Cécilia et de celui qui pouvait me la disputer
+ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué. Des jours,
+des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de
+Célio ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à
+leur brusque départ, puisqu'il s'était effectué presque
+avec la clôture de la saison musicale. Je lisais avidement
+tous les journaux de musique et de théâtre qui me tombaient
+sous la main. Nulle part il n'était question d'un
+engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais
+personne qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur
+de mademoiselle Boccaferri, qui ne savait rien
+ou ne voulait rien savoir. Je me disposai à quitter
+Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j'allai
+faire mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait
+peut-être me dire quelque chose de Célio.</p>
+
+<p>Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au
+moment de m'épanouir à l'amour par la confiance et
+l'estime, je me voyais rejeté dans le doute, et je sentais
+les atteintes empoisonnées du scepticisme et de l'ironie.
+Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, et
+ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon
+entretien avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût
+été à ma place. Ceci la passionna pour, je devrais dire
+<i>contre</i> moi: les coquettes sont ainsi faites.</p>
+
+<p>L'inquiétude mal déguisée avec laquelle je l'interrogeais
+sur Célio lui fit croire que j'étais resté jaloux et
+amoureux d'elle. Elle me jura ne pas savoir ce qu'il était
+devenu depuis la malencontreuse soirée de son début;
+mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec
+quelle assurance je le niais, elle se forma une grande
+idée de la force de mon caractère. Elle prit à coeur de le
+dompter, elle se piqua au jeu; une lutte acharnée avec
+un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et qui
+l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de
+toute sa science.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image5.png"></p>
+<br><br>
+
+<p>Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au
+bout de deux jours, elle y était aussi; elle se compromettait
+ouvertement, elle faisait pour moi ce qu'elle n'avait
+jamais fait pour personne. Cette femme qui m'avait
+tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans
+l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en
+herbe pour choisir celui des deux qui flatterait le plus
+sa vanité, cette sage coquette qui nous ménageait tous
+les deux pour éconduire celui de nous qui serait brisé
+par le public, cette grande dame, jusque-là fort prudente
+et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes,
+se jetait à corps perdu dans un scandale, sans que
+j'eusse grandi d'une ligne dans l'opinion publique, et
+tout simplement par la seule raison que je lui résistais.</p>
+
+<p>Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle
+ne s'en était pas émue d'une manière apparente. Il ne
+suffisait donc pas de lui résister pour qu'elle s'éprît de
+la sorte. Elle avait senti que Célio ne l'aimait pas, et
+qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer sérieusement;
+mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui
+offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement
+ému auprès d'elle, elle devinait que j'étais capable de
+concevoir une grande passion, et elle pensait me l'inspirer
+encore en dépit de mon courage et de ma fierté.
+Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva qu'elle
+fit pour moi, lorsque j'étais refroidi à son égard, ce
+qu'elle n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé.
+Les femmes ne sont jamais si habiles qu'elles ne tombent
+dans le piège de leur propre vanité.</p>
+
+<p>Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de
+ma vie où je ne l'aimais point, et où je souffrais à cause
+d'une autre femme. Il ne me fallut ni courage, ni vertu,
+ni orgueil pour la repousser d'abord, et pour tenter de
+la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie
+qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un
+scélérat, un roué, un ennemi acharné à son désastre,
+que je n'aurais pas agi autrement pour la pousser à bout
+et lui faire fouler aux pieds tout souci de sa réputation.
+Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve, et le
+mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette
+femme, funeste aux autres, le devint volontairement à
+elle-même tout d'un coup, au milieu d'une vie d'égoïsme
+et de calcul. Elle tendit tous les ressorts de sa volonté
+pour vaincre une aversion qu'elle prenait seulement
+pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l'emporta
+sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse.
+Peut-être aussi s'ennuyait-elle, peut-être voulait-elle
+connaître les orages d'une passion véritable ou d'une
+lutte violente.</p>
+
+<p>Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me
+forcer par un éclat à tomber à ses pieds. Elle chercha à
+se faire insulter publiquement pour me contraindre à
+prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi dans
+sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou
+quatre amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus
+indiscrètes possible. Elle laissa tomber son masque en
+plein bal, au moment où elle s'emparait de mon bras;
+enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre
+où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse
+sorti précipitamment avec elle.</p>
+
+<p>Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut
+multiplier des incidents incroyables. Cette femme indolente
+et superbe de mollesse était en proie à une activité
+dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne mangeait plus,
+elle était changée d'une manière effrayante. Elle savait
+aussi s'opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque
+instant qu'elle venait me dire adieu et qu'elle renonçait
+à moi. J'aurais voulu calmer la douleur que je lui causais,
+l'amener à de bonnes résolutions, la quitter noblement
+et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter
+son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux,
+plus enlaçant au moment où je me flattais de l'avoir
+fait céder à l'empire de la raison.</p>
+
+<p>Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible
+à confesser. L'amour d'une femme est peut-être irrésistible,
+quelle que soit cette femme, et celle-là était belle,
+jeune, intelligente, audacieuse, pleine de séductions. Le
+chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa beauté
+un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination
+d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait
+pour l'être, elle l'avait peut-être toujours été; mais,
+avec moi, elle paraissait dévorée d'un besoin de coeur
+qui faisait taire les sens et l'ornait du prestige nouveau
+de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente rapide
+dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer
+un instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela,
+je n'en pouvais douter; je savais bien quelle réaction de
+tyrannie j'aurais à subir une fois que j'aurais abandonné
+mon âme à cet attrait perfide. Je me connaissais, ou
+plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j'étais
+trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout
+jamais par ma conscience. Et je pouvais encore combattre,
+parce que je me retenais d'aimer, car je voyais
+en elle tout le contraire de mon idéal: le dévouement, il
+est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l'énergie
+dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-même,
+et point de force véritable, point de dignité, point
+de durée possible dans ce subit engouement. Elle me
+faisait horreur et pitié en même temps qu'elle allumait
+en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité.
+Je voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré,
+toutes les femmes effrontées et galantes ayant
+déjà l'oeil sur moi pour me disputer à une puissante
+rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des
+panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à
+bonnes fortunes, moi qui détestais ce plat métier, un
+charlatan pour les esprits sévères qui m'accuseraient de
+chercher la renommée dans le scandale des aventures,
+au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je
+me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion
+montait à ma poitrine, la sueur froide de l'épouvante
+coulait de mon front. Que cette femme fût perdue par
+moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute volontaire,
+j'étais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus
+l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en
+me battant pour elle, il me faudrait toujours traîner à
+mon pied ce boulet dégradant d'un amour imposé par la
+faiblesse d'un instant à la dignité de toute la vie.</p>
+
+<p>Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la
+situation extrême où elle s'était jetée, une heure de rage
+et de délire pouvait la porter au suicide. Le ciel m'inspira
+un <i>mezzo termine</i>. Je résolus de la tromper en laissant
+une porte ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai
+qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan;
+j'en fis une condition de mon amour, lui disant que je
+rougirais de profiter, pour la posséder, de la crise où
+elle se jetait, que ma conscience ne serait plus troublée
+dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde
+et son rang dans l'opinion, que je restais à Turin pour
+ne pas la compromettre en la suivant, mais que dans
+huit jours je serais auprès d'elle pour l'aimer dans les
+douceurs du mystère.</p>
+
+<p>J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez
+ému, assez peu sûr de ma force pour qu'elle crût encore
+à la sienne. Elle partit, et je restai brisé de tant d'émotions,
+fatigué de ma victoire, incertain si j'allais me
+sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus
+la quitter.</p>
+
+<p>Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été
+en sa présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il
+y avait en moi une sorte d'antipathie instinctive que son
+langage et ses manières réveillaient par instants, et qui
+s'effaçait quand son souvenir me revenait accompagné
+de tant de preuves d'abnégation et d'emportement. Et
+puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies
+me sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio
+m'avait trompé. Le monde était vide, sans un être à
+aimer exclusivement. Les huit jours expirés, je fis venir
+un voiturin pour me rendre à Milan.</p>
+
+<p>On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma
+porte; j'entrai dans mon atelier pour y jeter un dernier
+coup d'oeil.</p>
+
+<p>J'étais venu à Turin avec l'intention d'y passer un certain
+temps. J'aimais cette ville, qui me rappelait toute
+mon enfance, et où j'avais conservé de bonnes relations.
+J'avais loué un des plus agréables logements d'artiste;
+mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y étais
+installé, j'avais travaillé avec délices, me flattant d'y oublier
+tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides.
+L'arrivée de la duchesse avait brisé ces doux projets, et,
+en quittant cet asile, je tremblai que tout ne fût brisé dans
+ma vie. Il me prit un remords, une terreur, un regret,
+sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai sur un
+sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin
+s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient
+jeunes et fringants, grattaient le pavé. Je ne bougeais
+pas. Je n'avais pas la force de me dire que je ne partirais
+point; je me disais avec une certaine satisfaction
+puérile que je n'étais pas encore parti.</p>
+
+<p>Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma
+porte. Je vois encore sa casquette de loutre et sa casaque
+de molleton. Il avait une bonne figure à la fois
+mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité
+de mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination.
+«Eh! mon cher monsieur, les jours sont si courts
+dans cette saison! la route est si mauvaise! Si la nuit
+nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il y a
+une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits
+chevaux ne demandent qu'à courir pour votre service.»
+Ce fut là toute sa plainte.&mdash;«C'est juste, ami, lui dis-je,
+monte sur ton siége, me voilà!»</p>
+
+<p>Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier
+qui voltigeait sur le plancher arrêta mes regards. Je le
+ramassai: c'était un feuillet détaché de mon album. Je
+reconnus la composition que j'avais esquissée dans la
+nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne,
+après son <i>fiasco</i>. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits
+tous deux de moi par un malin personnage qui
+avait la tournure et le costume de théâtre de Célio. Je me
+reportai à cette nuit d'insomnie où la duchesse m'était
+apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si
+grande.</p>
+
+<p>LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.</p>
+
+<p>Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers
+la porte; j'ordonnai au <i>vetturino</i> de dételer et de s'en
+aller. Je rentrai; je respirai; je mis mon album sur une
+table comme pour reprendre possession de mon atelier,
+de mon travail et de ma liberté; puis l'effroi de la solitude
+me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier
+me serrèrent le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me
+mis a pleurer, à sangloter, presque, comme un enfant
+qui subit une pénitence et se désole à l'aspect de la
+chambre qui va lui servir de prison.</p>
+
+<p>Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la
+rue me fit entendre les premières phrases de cet air du
+<i>Don Juan</i> de Mozart:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vedrai, Carino</p>
+<p>Se sei buonfuo,</p>
+<p>Che bel rimedio</p>
+<p>Ti voglio dar.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Était-ce un rêve? J'entendais la voix de Cécilia Boccaterri.
+Je l'avais entendue deux fois dans le rôle de Zerline,
+où elle avait une naïveté charmante, mais où elle
+manquait de la nuance de coquetterie nécessaire. En cet
+instant, il me sembla qu'elle s'adressait à moi avec une
+tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public,
+et qu'elle m'appelait avec un accent irrésistible. Je
+bondis vers la porte; je m'élançai dehors: je ne trouvai
+que le <i>vetturino</i> qui dételait. Je me livrai à mille recherches
+minutieuses. La rue et tous les alentour étaient
+déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait
+des montagnes. «Reviens demain, dis-je à mon conducteur
+en lui donnant un pourboire; je ne puis partir
+aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m'informer.
+Je demandais la Boccaferri, son père et Célio, au
+ciel et à la terre. Personne ne savait ce que je voulais
+dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de Boccaferri
+était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri
+n'avait jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani
+devait être en Angleterre, parce qu'il avait traversé Turin
+deux mois auparavant en disant qu'il était engagé à
+Londres.</p>
+
+<p>Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce
+n'était pas la voix de Cécilia qui m'avait chanté ces quatre
+vers beaucoup trop tendres pour elle; mais pendant ces
+vingt-quatre heures, mon émotion avait changé d'objet;
+la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination.
+Au point du jour, le brave <i>vetturino</i> était à ma porte
+comme la veille. Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je
+chargeai moi-même mes effets; je m'installai dans son
+frêle <i>legno</i> (c'est comme on dirait à Paris <i>un sapin</i>), et
+je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien; je ne vais plus à Milan.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon maître, dites-moi où nous allons.</p>
+
+<p>&mdash;Où tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible,
+du côté opposé à Milan.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là; mais
+encore voudrais-je savoir si c'est à Paris ou à Rome qu'il
+faut aller.</p>
+
+<p>&mdash;Va vers la France, tout droit vers la France, lui
+dis-je, obéissant à un instinct spontané. Je t'arrêterai
+quand je serai fatigué, ou quand la belle nature m'invitera
+à la contempler.</p>
+
+<p>&mdash;La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit
+en souriant le brave homme. Voyez, que de neige du
+haut en bas des montagnes! Nous ne passerons pas aisément
+le Mont-Cenis!</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons
+peut-être pas. Allons, partons. J'ai besoin de voyager.
+Pourvu que ta voiture roule et m'éloigne de Mifan,
+comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui
+firent une longue glissade sur le pavé cristallisé par la
+gelée, tête d'artiste, tête de fou! mais les gens raisonnables
+sont souvent bêtes et toujours avares. Vivent les
+artistes!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>LE NOEUD CERISE.</h3>
+
+<p>Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la destiné, ni
+à mes instincts, et je suis pourtant forcé de croire à quelque
+chose qui semble une combinaison de l'un ou de
+l'autre, à une force mystérieuse qui est comme l'attraction
+de la fatalité.</p>
+
+<p>Il se fait dans notre existence, comme de grande courants
+magnétiques que nous traversons quelquefois, sans
+être emportés par eux, mais où quelquefois aussi nous
+nous précipitons de nous-mêmes, parce que notre <i>moi</i>
+se trouve admirablement prédisposé à subir l'influence
+de ce qui est notre élément naturel, longtemps ignoré
+ou méconnu. Quand nous sommes entraînés sur cette
+pente irrésistible, il semble que tout nous aide à en subir
+l'impulsion souveraine, que tout s'enchaîne autour de
+nous de façon à nous faire nier le hasard, enfin que les
+circonstances les plus naturelles, les plus insignifiantes
+dans d'autres moments n'existent, à ce moment donné,
+que pour nous pousser vers le but de notre destinée, que
+ce but soit un abîme ou un sanctuaire.</p>
+
+<p>Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et
+qui ne fut autre chose que la rencontre d'un fait parallèle
+à celui de mon ennui et de mon inquiétude. Mon <i>vetturino</i>
+était marié non loin de la frontière, du côté de
+Briançon, à une jeune et jolie femme dont il était séparé
+assez souvent par l'activité de sa profession. Je lui dis
+que je voulais aller du côté de la France, et je le voulais
+parce qu'il s'agissait pour moi de prendre la route
+diamétralement opposée à celle de Milan, et aussi un
+peu parce que j'avais quelques renseignements vagues
+sur le pas&amp;age récent de Célio dans la contrée que je parcourais.
+Mon <i>vetturino</i> vit que je ne savais pas bien où
+je voulais aller, et comme il avait envie d'aller à Briançon,
+il prit naturellement la route de Suse et d'Exille,
+traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans
+le département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre.</p>
+
+<p>Comme nous approchions de Briançon, il me demanda
+si je ne comptais pas m'y arrêter quelques jours, du ton
+d'un homme décidé à m'y contraindre. Et, comme j'hésitais
+à lui répondre avant d'avoir bien pénétré son dessein,
+il m'annonça que son plus jeune cheval était malade,
+qu'il ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'être
+forcé de voir un vétérinaire pour le faire saigner. Je
+descendis de voiture et j'examinai le cheval: il avait
+l'oeil pur, le flanc calme; il n'était pas plus malade que
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dis-je à maître Volabù (c'était le nom de
+mon voiturin), je te prie d'être sincère avec moi. Tu
+cherches un prétexte pour t'arrêter, et moi je n'ai pas de
+raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus longtemps à
+ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. Que j'arrive
+à Briançon, c'est tout ce que je demande. Là, je penserai
+à ce que je veux faire, et j'aurai sous la main tous les
+moyens de transport désirables. Si tu l'obstinés à me
+laisser ici (nous n'étions plus qu'à cinq lieues de Briançon),
+je m'obstinerai peut-être de mon côté à le faire
+marcher, car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc,
+si tu veux que je sois bon. Tu as ici, aux environs, une
+affaire de coeur ou d'argent, et c'est pour cela que ton
+cheval ne mange pas? Le brave homme se mit à rire,
+puis il secoua la tête d'un air mélancolique:&mdash;Je ne
+suis plus de la première jeunesse, dit-il, ma femme a
+dix-huit ans, et j'aurais été bien aise de la surprendre;
+elle ne demeure qu'à une toute petite lieue d'ici, aux
+<i>Désertes</i>. Par la traverse, nous y serons dans une demi-heure;
+le chemin est bon, et puisque vous aime à vous
+arrêter n'importe où, pour marcher au hasard dans la
+neige, vous verrez là un bel endroit et de la belle neige,
+le diable m'emporte! Nous repartirions demain malin,
+et nous serions à Briançon avant midi. Allons, j'ai été
+franc, voulez-vous être bon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque je t'ai fait moi-même cette condition.
+Va pour les <i>Désertes</i>! le non me lait, et la traverse
+aussi. J'aime assez les paysages qu'on ne voit pas des
+grandes routes; mais s'il te prend fantaisie, mon compère,
+de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton
+cheval recommence demain à ne plus manger?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous fier à la parole d'un ancien militaire,
+mon bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous
+voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux me fier, répondis-je. En route!</p>
+
+<p>Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher
+lecteur, et tu me diras si, dans l'accès de flânerie bienveillante
+qui me poussa à subir son caprice, il n'y eut
+pas quelque chose qu'un homme plus impertinent que
+moi eût pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne
+m'avait pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il
+me fit pénétrer avait un caractère à la fois naïf et grandiose,
+qui s'empara de moi d'autant plus que je n'avais
+pas compté sur le discernement pittoresque de mon
+guide. Sans doute c'était son amour pour sa jeune femme
+qui lui faisait aimer ou mieux comprendre instinctivement
+la beauté du lieu qu'elle habitait. Il voulut reconnaître
+ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs
+de l'hospitalité.</p>
+
+<p>Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette
+très-propre où il me conduisit. Et quand il eut
+trouvé sa jeune ménagère au travail, bien gaie, bien
+sage, bien pure (cela se voyait à la joie franche qu'elle
+montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fête
+qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui,
+pour me préparer un meilleur repas que celui que j'aurais
+pu faire à l'auberge du hameau, et, comme je leur
+disais que tant de soin n'était pas nécessaire pour me
+contenter, ils jurèrent naïvement que cela <i>ne me regardait
+pas</i>, c'est-à-dire qu'ils voulaient me traiter et
+m'héberger gratis.</p>
+
+<p>Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos
+et de gros baisers, pour aller admirer le site environnant.
+Il était simple et superbe. Des collines escarpées
+servant de premier échelon aux grandes montagnes
+des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes, encadraient
+la vallée et la préservaient des vents du nord
+et de l'est. Au-dessus du hameau, à mi-côte de la colline
+la plus rapprochée et la plus adoucie, s'élevait un vieux
+et fier château, une des anciennes défenses de la frontière
+probablement, demeure paisible et confortable désormais,
+car je voyais au ton frais des châssis de croisées
+en bois de chêne, encadrant de longues vitres bien claires,
+que l'antique manoir était habite par des propriétaires
+fort civilisés. Un parc immense, jeté noblement sur la
+pente de la colline et masquant ses froides lignes de clôture
+sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en
+France, formait un des accidents les plus heureux du tableau.
+Malgré la rigueur de la saison (nous étions à la
+fin de janvier, et la terre était couverte de frimas), la
+soirée était douce et riante. Le ciel avait ces tons rose
+vif qui sont propres aux beaux temps de gelée; les horizons
+neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages
+doux, couleur de perle, attendaient le soleil qui descendait
+lentement pour s'y plonger. Avant de s'envelopper
+dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir sourire encore
+à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux
+château un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne
+et moussue un dôme de cuivre rouge resplendissant.</p>
+
+<p>Comme j'étais vêtu et chaussé en conséquence de la
+saison, je prenais un plaisir extrême à marcher sur cette
+neige brillante, cristallisée par le froid, et qui craquait
+sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces grandes
+surfaces à peine égratignées par la trace de quelques petites
+pattes d'oiseaux, j'étudiais avec attention le reflet
+verdâtre que donne ce blanc éblouissant auprès duquel
+l'hermine et le duvet du cygne paraissent jaunes ou malpropres.
+Je ne pensais plus qu'à la peinture et à remercier
+le ciel de m'avoir détourné de Milan.</p>
+
+<p>Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais
+embrasser de l'oeil la vaste pelouse blanche, coupée de
+massifs noirs, qui s'étendait devant le château. On avait
+rajeuni les abords de cette austère demeure en nivelant
+les anciens fossés, en exhaussant les terres et en amenant
+le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu'au
+niveau du rez-de-chaussée, jusqu'à la porte des appartements,
+comme c'est l'usage aujourd'hui que nous sentons
+à la fois le confortable et la poésie de la vie de château.
+L'enclos était bien fermé de grands murs; mais, en face
+du manoir, on en avait échancré une longueur de trente
+mètres au moins pour prendre vue sur la campagne. Cette
+ouverture formait terrasse, à une hauteur peu considérable,
+et avait pour défense un large fossé extérieur. Un
+petit escalier, pratiqué dans l'épaisseur du massif de
+pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de
+l'eau pour permettre, apparemment, aux jardiniers d'y
+venir puiser durant l'été. Comme l'eau était couverte
+d'une croûte de glace très-forte, je fis la remarque qu'il
+était très-facile en ce moment d'entrer dans la résidence
+seigneuriale des Désertes; mais il me parut qu'on s'en
+rapportait à la discrétion des habitants de la contrée, car
+aucune précaution n'était prise pour garantir ce côté faible
+de la place.</p>
+
+<p>Comme le lieu me parut désert, j'eus quelque tentation
+d'y pénétrer pour admirer de plus près le tronc des
+ifs superbes et des pins centenaires dont les groupes formaient,
+dans cet intérieur, mille paysages aussi <i>vrais</i>,
+quoique beaucoup mieux <i>composés</i> que ceux de la campagne
+environnante; mais je m'abstins prudemment et
+respectueusement de cette témérité de peintre, en entendant
+venir vers la terrasse deux femmes qui, vues de
+près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je
+les regardai courir et folâtrer sur la neige, sans qu'elles
+fissent attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux
+et de fourrures, elles étaient aussi légères que le
+grand lévrier blanc qui bondissait autour d'elles. L'une
+me parut en âge d'être mariée; mais, à son insouciance,
+on voyait qu'elle ne l'était pas, et même qu'elle n'y songeait
+point. Elle était grande, mince, blonde, jolie, et,
+par sa coiffure et ses attitudes, elle me rappelait les nymphes
+de marbre qui ornaient les jardins du temps de
+Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa
+beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût
+moins élégante. Je ne sais pas non plus pourquoi je fus
+ému en la regardant, comme si elle me rappelait une
+image connue et chère. Cependant il me fut impossible,
+ce jour-là et plus tard, de trouver de moi-même à qui
+elle ressemblait.</p>
+
+<p>Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels
+ébats, qu'elles passèrent sans me voir. Elles parlaient
+italien, mais si vite (et souvent toutes deux ensemble),
+chaque phrase était d'ailleurs entrecoupée de rires si
+bruyants et si prolongés, que je ne pus rien saisir qui eût
+un sens. Un peu plus loin, elles s'arrêtèrent et se mirent
+à briser sans pitié de superbes branches d'arbre vert dont
+elles firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnèrent
+ensuite sur la neige, en disant:</p>
+
+<p>«Ma foi, qu'<i>il</i> vienne les chercher, c'est trop froid à
+manier.»</p>
+
+<p>J'allais les perdre de vue à regret, je l'avoue, car il y
+avait quelque chose de sympathique et d'excitant pour
+moi dans la pétulance et la gaieté de ces jolies filles,
+lorsqu'une d'elles s'écria: «Bon! j'ai perdu <i>son</i> noeud,
+son fameux noeud d'épée, que j'avais attaché sur mon
+capuchon, avec une épingle!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'aînée, nous en ferons un autre; la
+belle affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il l'avait fait lui-même! Il prétend que nous ne
+savons pas faire les noeuds, comme si c'était bien malin!
+Il va grogner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'il grogne, le grognon! répliqua l'autre,
+et toutes deux recommencèrent à rire, comme rient
+les jeunes filles, sans savoir pourquoi, sinon qu'elles ont
+besoin de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je le vois, mon noeud! <i>son</i> noeud! s'écria
+la cadette en bondissant vers le fossé; le voilà qui s'épanouit
+sur la neige. Oh! le beau coquelicot!</p>
+
+<p>Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment
+de ramasser ce noeud de rubans rouges que j'avais
+fort bien remarqué, elle partit d'un nouvel éclat de rire:
+une petite brise soudaine qui venait de s'élever emportait
+le ruban, et le déposait, à mes pieds, sur la glace
+du fossé.</p>
+
+<p>Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce
+fut alors seulement qu'elle m'aperçut et devint aussi
+rouge que son noeud de rubans cerise.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je,
+je serai forcé de traverser ce fossé; me le permettez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne faites pas cela! répondit l'enfant, en
+qui un fonds d'assurance mutine parut dominer trés-vite
+le premier accès de timidité, c'est peut-être dangereux.
+Si la glace ne porte pas?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose
+que de courir un petit danger pour votre service.</p>
+
+<p>Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu.
+En voyant qu'en effet il y avait bien quelque danger pour
+moi, car le fossé était large et profond, l'enfant rougit
+encore et descendit quelques marches du petit escalier
+pour venir à ma rencontre. Elle ne riait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc,
+petite soeur? dit l'aînée, qui venait la rejoindre, et qui
+me regarda d'un air de surprise et de mécontentement.
+Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle connaissait
+sans doute déjà la prudence. Elle avait au moins une
+vingtaine d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à
+sa soeur le noeud de rubans au bout de ma canne, je
+m'arrête à la limite de votre empire, je ne me permets
+pas de mettre le pied seulement sur la première marche
+de l'escalier.</p>
+
+<p>Elle vit tout de suite que j'étais un homme bien élevé,
+et me remercia d'un doux et charmant sourire. Quant à
+l'enfant, elle saisit le noeud avec vivacité, et me fit signe
+de ne pas m'arrêter sur la glace. Je m'en retournai lentement
+et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me
+crièrent <i>merci</i> avec beaucoup de grâce; puis j'entendis
+l'aînée dire à la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!&mdash;Sauvons-nous!
+répondit l'enfant en recommençant
+son rire frais et clair comme une clochette d'argent.
+Elles se prirent par la main, et partirent en courant
+et en riant vers le château. Quand elles eurent disparu,
+je regagnai la modeste demeure de monsieur et
+madame Volabù, un peu préoccupé de ma petite aventure.</p>
+
+<p>Je trouvai mon souper prêt. J'aurais été Grandgousier
+en personne, qu'on ne m'eut pas traité plus largement.
+Je crois que toute la petite basse-cour de madame Volabù
+y avait passé. Je n'aurais pas eu bonne grâce à me
+plaindre de cette prodigalité, en voyant l'air de triomphe
+naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les
+honneurs de chez eux. J'exigeai qu'ils se missent à table
+avec moi, ainsi que la vieille mère de madame Volabù,
+qui était encore un robuste virago, nommée madame
+Peirecote, et qui paraissait prendre à coeur d'être
+bonne gardienne de l'honneur de son gendre.</p>
+
+<p>Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver
+d'une indigestion, car mon brave <i>vetturino</i> semblait
+décidé à me faire étouffer. Dès que je pus obtenir quelques
+instants de répit, j'en profitai pour faire des questions
+sur le château et ses habitants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vieux, ce château, me dit Volabù d'un
+air capable; c'est laid, n'est-ce pas? Ça ressemble à une
+grande masure? Mais c'est plus joli en dedans qu'on ne
+croirait; c'est très-bien tenu, bien conservé, bien arrangé,
+quoique en vieux meubles qui ne sont plus de
+mode. Il y a des calorifères, ma foi! C'est que le vieux
+marquis ne se refusait rien. Il n'était pas très-généreux
+pour les autres, mais il aimait bien ses aises, et il passait
+presque toute l'année ici. L'hiver, il n'allait qu'un
+peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c'était son
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui possède ce château à présent?</p>
+
+<p>&mdash;Son frère, la comte de Balma, qui vient de passer
+marquis par le décès de l'aîné de la famille. Dame, il
+n'est pas jeune non plus! C'est le sort de notre village,
+on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison et vieilles
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le
+château, dit madame Volabù; M. le nouveau marquis
+n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus âgé ne l'est guère
+plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabù
+me désignait à son mari, dont les yeux s'arrondirent
+tout à coup, en même temps que sa bouche s'allongeait
+en une moue assez risible.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria-t-il, M. de Balma a des garçons à présent!
+Quand je suis parti, il n'avait qu'une fille, et il
+n'y a qu'un mois de cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment,
+dit à son tour la vieille madame Peirecote. Depuis un
+mois, il lui est arrivé une famille nombreuse, deux autres
+filles et deux garçons, tous beaux comme des amours;
+mais qu'est-ce que ça vous fait, Volabù?</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne me fait rien, la mère; mais c'est égal, notre
+vieux marquis est diablement sournois, car je lui ai entendu
+dire à M. le curé qu'il n'avait qu'une fille, celle
+qui est arrivée avec lui le lendemain de la mort du dernier
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-là
+de légitime peut-être, et que les quatre autres enfants
+sont des bâtards. Ça ne prouve pas un mauvais homme
+d'avoir recueilli tout ça le jour où il s'est vu riche et seigneur.
+Sans doute il veut les établir pour effacer devant
+Dieu tous ses vieux péchés.</p>
+
+<p>&mdash;Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces
+enfants? observa madame Volabù.</p>
+
+<p>&mdash;Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère
+Peirecote, et ils l'appellent tous <i>mon papa</i>. Quand à
+savoir au juste ce qui en est, ce n'est pas facile. C'est
+une maison où il y a toujours eu de gros secrets, par rapport
+surtout à M. le marquis actuel. Du temps de l'autre,
+est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui
+d'à présent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu
+un frère qui est mort aux Indes, disaient les uns. D'autres
+disaient au contraire: Le frère puiné* de M. le marquis
+n'est pas si mort ni si éloigné qu'on croit; mais il a
+changé de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes
+qu'il ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que
+monsieur ne veut pas le voir. Les uns disaient encore:
+Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise conduite, mais
+il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette.
+Et les autres répondaient: Il ne lui envoie rien du tout.
+Il a le coeur trop dur pour cela. Le pire des deux n'est
+pas celui qu'on pense.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne peut-on éclaircir cette histoire? demandai-je.
+Personne, dans le pays, n'est-il mieux renseigné que
+vous? Il est étrange qu'un membre d'une grande famille
+sorte ainsi de dessous terre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de
+ces gens-là. Moi, voilà ce que je sais, ce que j'ai vu
+dans ma jeunesse. Il y avait deux frères du nom de
+Balma, famille piémontaise bien anciennement établie
+dans le pays. L'aîné était fort sage, mais pas de très-bon
+coeur, cela est certain. Le cadet était une diable de tête,
+mais il n'était pas fier. Il n'avait rien à lui, et je n'ai
+point vu d'enfant si aimable et si joli. Les Balma ont vécu
+longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aîné vint prendre
+possession de son domaine et habiter son château,
+sans vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question,
+et mettant à la porte quiconque se montrait curieux du
+sort de son frère. Cet aîné a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingts
+ans sans se marier, sans adopter personne,
+sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans
+faire de testament, comme un homme qui dit: Après
+moi, la fin du monde! Mais voilà que l'on a vu arriver
+tout à coup le jeune homme qui a produit de bons litres,
+et qui a hérité naturellement du titre, du château et des
+grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois
+ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour
+un homme qui était; dit-on, dans la dernière misère.
+Pauvre enfant! j'ai été le saluer; il s'est souvenu de
+moi, et il a été encore galant en paroles, comme si je
+n'avais que quinze ans.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez,
+la mère, c'est donc le nouveau marquis? dit M. Volabù.
+Diantre! il n'a pas l'air d'un freluquet pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il peut bien avoir, à cette heure, soixante-douze ans,
+répondit naïvement madame Peirecote. Aussi
+il est bien changé! Et l'on dit qu'il est devenu raisonnable,
+et que sa fille aînée est rangée, économe; que c'est
+surprenant de la part de gens qu'on croyait disposés à
+tout avaler dans un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! c'est l'âge de s'amender, reprit Volabù.
+Soixante-douze ans! excusez! Le <i>jeune homme</i> a dû
+mettre de l'eau dans son vin.</p>
+
+<p>Les époux Volabù, voyant que j'avais fini de manger,
+commencèrent à desservir, et je m'approchai du feu, où
+je retins la mère Peirecote pour la faire encore parler.
+Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi l'histoire des
+Balma excitait à ce point ma curiosité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h3>LE SABBAT.</h3>
+
+<p>&mdash;Et les deux jeunes demoiselles, dis-je à ma vieille
+hôtesse, vous les connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir.
+Il n'y a qu'une quinzaine qu'elles sont ici, et le
+dernier jeune homme, qui paraît avoir quinze ans tout
+au plus, est arrivé avant-hier au soir. Ce qui fait dire
+dans le village que ce n'est peut-être pas le dernier, et
+qu'on ne sait pas où s'arrêtera la famille de M. le marquis.
+Chacun dit son mot là-dessus: il faut bien rire un
+peu, pour se consoler de ne rien savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Le nouveau marquis a donc les mêmes habitudes
+de mystère que l'ancien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à peu près la même chose, c'est même encore
+pire, puisque, ce qu'il a été et ce qu'il a fait durant tant
+d'années qu'on ne l'a pas vu, il a sans doute intérêt à le
+cacher plus encore que feu M. son frère; mais pourtant
+ce n'est pas le même homme. On commence à me croire,
+quand je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra
+justice plus tard. L'autre était sec de coeur comme de
+corps; celui-ci est un peu brusque de manières, et
+n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas
+au premier venu: on dirait qu'il connaît tous les tours et
+toutes les ruses de ceux qui <i>quémandent</i>; mais il s'informe,
+il consulte; sa fille aînée le fait avec lui, et les
+secours arrivent sans bruit à ceux qui ont vraiment besoin.
+M. le curé a bien remarqué cela, lui qui s'affligeait
+tant lorsqu'il a vu venir ce prétendu mauvais sujet: il
+commence à dire que les pauvres gens n'ont pas perdu
+au change.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire
+gagne en moralité ce qu'elle perd en merveilleux.
+Cela se résume en un vieux proverbe de votre connaissance
+sans doute: «Les mauvaises têtes font les bons
+coeurs.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste à
+dire, les trop bonnes têtes font souvent les coeurs mauvais.
+Qui ne pense qu'à soi n'est bon qu'à soi... Il n'en
+reste pas moins du merveilleux dans cette maison-là. De
+tout temps, il s'est passé au château des Désertes des
+choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas
+comprendre. D'abord, on dit que tous les Balma sont
+sorciers de père en fils, et l'on me dirait que l'aînée des
+demoiselles en tient, que cela ne m'étonnerait pas, car
+elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle
+ne va pas du tout vêtue selon son rang, elle ne porte ni
+plumes à son chapeau ni cachemires, comme les dames
+riches du pays; elle a la figure si blanche, qu'on dirait
+qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un
+peu plus élégantes et paraissent plus gaies; mais l'aîné
+des jeunes gens a l'air d'un vrai fou: on l'entend parler
+tout seul, et on le voit faire des gestes qui font peur.
+Quant à M. le marquis, tout charitable qu'il est, il a l'air
+bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous
+voulez, mais les domestiques du château ont peur et sont
+fort aises qu'on les renvoie à sept heures du soir, en leur
+permettant d'aller faire la veillée et coucher dans le village,
+où ils ont tous leur famille, car ce marquis n'a
+amené avec lui aucun serviteur étranger qu'on puisse
+faire parler. Tous ceux qui sont employés au château
+sont pris à la journée, parce qu'on a renvoyé tous les anciens.
+Cela fait que, pendant douze heures de nuit,
+personne ne peut savoir ce qui se passe dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque
+chose? Peut-être que ces Balma sont tout simplement de
+grands dormeurs qui craignent le bruit de l'office.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils
+s'en vont dans tout le château, montant, descendant,
+traversant les vieilles galeries, s'arrêtant dans des
+chambres qui n'ont pas été habitées depuis cent ans
+peut-être. Ils remuent les meubles, les transportent d'un
+coin à l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent,
+se disputent..., on dit même qu'ils se battent, car
+*car ils font là-dedans un sabbat désordonné.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient
+tout le monde de si bonne heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes
+et contrevents, après avoir fait la ronde pour s'assurer
+qu'on ne les espionne pas. Le fils du jardinier, qui s'était
+caché dans une armoire par curiosité, a manqué être
+jeté par les fenêtres, et il a eu une si grosse peur, qu'il
+en a été malade, car il prétend que ces messieurs et ces
+demoiselles, et même M. le marquis, étaient tous habillés
+en diables, et que cela faisait dresser les cheveux sur la
+tête de les voir ainsi, et de leur entendre dire des choses
+qui ne ressemblaient à rien.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui
+commença à m'intéresser! Les vieux châteaux où il
+ne se passe pas des choses diaboliques ne sont bons à
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas à cela?
+Eh bien! si je vous disais que j'ai été écouter le plus
+près possible avec ma fille, et que j'ai vu quelque
+chose?</p>
+
+<p>&mdash;Bien! voyons, contez-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons vu à travers les fentes d'un vieux contrevent
+qui ne ferme pas aussi bien que les autres, et qui
+donne ouverture à l'ancienne salle des gardes du château,
+des lumières passer et repasser si vite, qu'on eût
+dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi
+sans les éteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit
+du tonnerre et le vent siffler dans le château, quoiqu'il
+fit une belle nuit de gelée bien tranquille comme ce soir.
+Un grand cri est venu jusqu'à nous, comme si l'on tuait
+quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans
+les veines. C'était la semaine dernière, Monsieur! Nous
+nous sommes sauvées, ma fille et moi, parce que nous
+ne doutions pas qu'un crime n'eût été commis, et nous
+ne voulions pas être appelées comme témoins: cela fait
+toujours du tort à de pauvres gens comme nous de témoigner
+contre les riches; on s'en aperçoit plus tard. Si bien
+que nous n'avons pu fermer l'oeil de toute la nuit; mais
+le lendemain tout le monde se portait bien dans le château:
+les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin
+comme à l'ordinaire, et M. le marquis a été à la
+messe, car c'était un dimanche. Seulement les domestiques
+nous ont dit qu'ils avaient brûlé dans la nuit plus
+de cinquante bougies, et que tout le souper avait été
+mangé jusqu'au dernier os.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il me paraît qu'ils fêtent joyeusement le
+diable?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les soirs, un bon souper de viandes froides,
+avec des gâteaux, des confitures et des vins fins, leur est
+servi dans la salle à manger, en même temps qu'on dessert
+leur dîner. On ne sait pas à quelle heure ni avec
+quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire à des
+esprits qui ne se nourrissent pas de fumée. Le matin, on
+trouve les fauteuils rangés en cercle autour de la cheminée
+du grand salon, et dans tout le reste de la maison
+il n'y a pas trace du remue-ménage de la nuit. Seulement,
+il y a toute une partie du château, celle qu'on n'habite
+plus depuis longtemps, qui est fermée et cadenassée de
+façon à ce que personne ne puisse y mettre le bout du nez.
+Ils ont, au reste, fort peu de domestiques pour une si
+grande maison et tant de maîtres. Ils n'ont encore reçu
+personne, si ce n'est le maire et le curé, lesquels ont vu
+seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun
+de ses enfants ait paru, excepté sa fille aînée. Les demoiselles
+n'ont pas de filles de chambre, et semblent
+tout aussi habituées que les messieurs à se servir elles-mêmes.
+Le service intérieur est fait aussi par des femmes
+de journée que l'on congédie quand elles ont balayé et
+rangé; et vous savez, Monsieur, les hommes sont si
+simples! Quand il n'y a pas de femmes au courant des
+affaires d'une maison, on ne peut rien savoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraiment désespérant, ma chère madame Peirecote,
+dis-je en retenant une bonne envie de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'étais plus jeune, et si
+je ne craignais pas d'attraper un rhumatisme en faisant
+le guet, je saurais bientôt à quoi m'en tenir. Par
+exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait les lits
+a trouvé au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles
+dépareillées. On a beau se cacher, on n'est jamais
+à l'abri d'une distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce
+qu'il y avait à la place de la pantoufle perdue durant le
+sabbat!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu?
+ou bien un fer de cheval qui a brûlé les doigts de la
+pauvre servante?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc
+avec un noeud de beaux rubans rose et or!</p>
+
+<p>&mdash;Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est
+évident que ces demoiselles avaient été au bal sur un
+manche à balai!</p>
+
+<p>&mdash;Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au
+château, car on avait justement entendu des airs de
+danse, et les parquets s'en ressentaient; mais quels
+étaient les invités, et d'où sortait le beau monde? car
+on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espèce autour
+du château, et à moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontée par les tuyaux de cheminée, je ne
+vois pas pour qui ces demoiselles ont mis des souliers
+blancs à noeuds rose et or.</p>
+
+<p>J'aurais écouté madame Peirecote toute la nuit, tant
+ses contes me divertissaient; mais je vis que mes hôtes
+désiraient se retirer, et je leur en donnai l'exemple. Volabù
+me conduisit à sa meilleure chambre et à son meilleur
+lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins,
+et ils ne me quittèrent qu'après s'être assurés que je ne
+manquais de rien. Volabù me demanda au travers de la
+porte à quelle heure je voulais partir pour Briançon. Je
+le priai d'être prêt à sept heures du matin, ne voulant
+pas être à charge plus longtemps à sa famille.</p>
+
+<p>Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'était
+que sept heures du soir, et j'avais douze heures devant
+moi. Un bon feu de sapin pétillait dans la cheminée de
+ma petite chambre, et une grande provision de branches
+résineuses, placée à côté, me permettait de lutter contre
+la froide bise qui sifflait à travers les fenêtres mal
+jointes. Je pris mes crayons, et j'esquissai les deux jolies
+figures des demoiselles de Balma dans le costume et les
+attitudes où elles m'étaient apparues, sans oublier le
+beau lévrier blanc et le cadre des grands cyprès noirs
+couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore
+plus vite dans mon imagination que sur le papier, et je
+ne pouvais me défendre d'une émotion analogue à celle
+que nous fait éprouver la lecture d'un conte fantastique
+d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures
+si candides, si enjouées, si heureuses en apparence, les
+récits bizarres et les diaboliques commentaires de ma
+vieille hôtesse. Ainsi que dans ces contes germaniques,
+où des anges terrestres luttent sans cesse contre les
+piéges d'un esprit infernal pétri d'ironie, de colère et de
+douleur, je voyais ces beaux enfants fleurir à leur insu,
+sous l'influence perfide de quelque vieux alchimiste couvert
+de crimes, qui les élevait à la brochette pour vendre
+leurs âmes à Satan, afin de dégager la sienne d'un pacte
+fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre commençait
+à se méfier. Au milieu de leur gaieté railleuse,
+il m'avait semblé voir percer de la crainte pour un
+maître qu'elles n'avaient pas osé nommer. Qu'il <i>grogne</i>,
+<i>le grognon!</i> avaient-elles dit, et puis encore, en parlant
+de ma traversée périlleuse sur le fossé, l'aînée avait dit:
+<i>S'il voyait cela il nous gronderait.</i> Était-ce leur père
+qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer?
+Rien ne prouvait qu'elles fussent les filles de ce
+vieux marquis ressuscité par magie après avoir passé
+pour mort, que dis-je? après avoir été mort probablement
+pendant cinquante ans. Ce devait être un vampire.
+Il les tourmentait déjà toutes les nuits, mais chaque
+matin, grâce à sa science, elles avaient perdu le souvenir
+de ce cauchemar, et tâchaient de se reprendre à la
+vie. Hélas! elles n'en avaient pas pour longtemps, les
+pauvrettes! Un matin, on les trouverait étranglées dans
+quelque gargouille du vieux manoir.</p>
+
+<p>A ces folles rêveries, quelques indices réels venaient
+pourtant se joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans
+venaient faire là; mais le ruban rose et or du petit
+soulier coïncidait, je ne sais comment, avec le noeud de
+ruban cerise que j'avais ramassé. <i>Son noeud</i>, avait-elle
+dit, <i>son noeud d'épée!</i>&mdash;Qui donc, dans le château,
+portait encore la costume de nos pères, l'épée et le noeud
+d'épée? Cela était vraiment bizarre, et <i>il</i> l'avait fait lui-même!
+<i>Il</i> prétendait que ces charmantes petites mains
+de fée ne savaient pas faire un noeud digne de <i>lui</i>! <i>Il</i>
+était donc bien impérieux et bien difficile, ce tyran de
+la jeunesse et de la beauté! Qu'il fût jeune ou vieux, ce
+porteur d'épée, ce faiseur de noeuds, il était peu galant
+ou peu paternel. Ce ne pouvait être que le diable ou l'un
+de ses suppôts rechignés.</p>
+
+<p>Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent
+à ce sujet; mais je ne les exécutai point. La mère
+Peirecote m'avait soufflé le poison de sa curiosité, et je
+ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il était fort tard,
+tant j'avais fait de rêves en peu d'instants. Ma montre
+s'était arrêtée; mais l'horloge du hameau sonna neuf
+heures, et je m'inquiétai du reste de ma nuit, car je n'avais
+plus envie de dessiner; il m'était impossible de lire,
+et je mourais d'envie d'agir comme un écolier, c'est-à-dire
+d'aller chercher quelque aventure poétique ou ridicule
+sous les murs du vieux château.</p>
+
+<p>Je commençai par m'assurer d'un moyen de sortie qui
+ne fit ni bruit ni scandale, et je l'eus trouvé avant d'être
+décidé à m'en servir. Les contrevents de ma fenêtre ouvraient
+sans crier et donnaient sur un petit jardin clos
+seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait
+qu'un étage de niveau avec le sol. Cela était si facile et
+si tentant, que je n'y résistai pas. Je me munis d'un briquet,
+de plusieurs cigares, de ma canne à tête plombée;
+je cachai ma figure dans un grand foulard, je m'enveloppai
+de mon manteau, et, pour me déguiser mieux, je
+décrochai de la muraille une espèce de chapeau tyrolien
+appartenant à M. Volabù; puis je sortis de la maison par
+la fenêtre, je poussai les contrevents, j'enjambai la haie;
+la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait
+dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne,
+rien qu'en faisant à l'extérieur le tour de la
+maison.</p>
+
+<p>J'arrivai au fossé que je connaissais déjà si bien. La
+nuit avait raffermi la glace. Je montai, non sans peine,
+le petit escalier, qui était devenu fort glissant. J'entrai
+résolument dans le parc, et j'approchai du château
+comme un Almaviva préparé à toute aventure.</p>
+
+<p>Je touchais aux portes vitrées du rez-de-chaussée donnant
+toutes sur une longue terrasse couverte de vignes
+desséchées par l'hiver, qui ressemblaient, dans la nuit,
+à de gros serpents noirs courant sur les murs et se roulant
+autour des balustres. J'avais monté sans hésiter l'escalier
+bordé de grands vases de terre cuite qui entaillait
+noblement le perron sur chaque face. Tous les volets
+étaient hermétiquement fermés; je ne craignais pas
+qu'on me vit de l'intérieur. Je voulais écouter ces bruits
+étranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces meubles
+mis en danse, cette musique infernale dont ma
+vieille hôtesse m'avait rempli la cervelle.</p>
+
+<p>Je ne fus pas longtemps sans reconnaître qu'on agissait
+énergiquement dans cette demeure silencieuse et
+déserte au dehors. De grands coups de marteau résonnaient
+dans l'intérieur, et des éclats de voix, comme de
+gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frappèrent
+confusément mon oreille. Tout cela se passait
+fort près de moi, probablement dans une des pièces du
+rez-de-chaussée; mais les contrevents en plein chêne,
+rembourrés de crin et garnis de cuir, ne me permettaient
+pas de saisir un seul mot.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image6.png"></p>
+<br><br>
+
+<p>Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir à
+distance. Je descendis le perron, et bientôt j'entendis
+ouvrir la porte que je venais de quitter. Le chien hurlait,
+je me crus perdu, car le clair de lune ne me permettait
+pas de franchir l'espace découvert qui me séparait des
+premiers massifs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne laisse pas sortir Hécate! dit une voix que je
+reconnus aussitôt pour celle de la plus jeune de mes deux
+héroïnes. Elle est folle au clair de la lune, et elle casse
+tous les vases du perron.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez, Hécate! dit l'autre, dont je reconnus aussi
+la voix. Elle ferma la porte au nez de la grande levrette,
+qui les avertissait de ma présence et gémissait de n'être
+pas comprise.</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles s'avancèrent sur le perron. Je
+me cachai sous la voûte qu'il formait entre les deux escaliers
+latéraux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige,
+petite; tu vas t'enrhumer, disait l'aînée. Qu'as-tu besoin
+de t'appuyer sur la balustrade?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatiguée, et je meurs de chaud.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, rentrons.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige!
+Ils en ont au moins pour un quart d'heure à arranger le
+<i>cimetière</i>, respirons un peu.</p>
+
+<p>Le <i>cimetière</i> me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me
+permettait de ne pas perdre une de leurs paroles, et
+j'allais saisir le mot de l'énigme, lorsque quelqu'un de
+l'intérieur, ennuyé des cris du chien, ouvrit la porte
+et laissa passer la maudite bête, qui s'élança jusqu'à moi
+et s'arrêta à l'entrée de la voûte, indignée de ma présence,
+mais tenue en respect par la canne dont je la menaçais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'<i>ils</i> sont ennuyeux d'avoir lâché Hécate!
+disaient tranquillement ces demoiselles, pendant que
+j'étais dans une situation désespérée. Ici, Hécate, tais-toi
+donc! tu fais toujours du bruit pour rien!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image7.png"></p>
+<br><br>
+
+<p>&mdash;Mais comme elle est en colère! c'est peut-être un
+voleur! dit la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'aînée en
+riant; monsieur le voleur, répondez.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur
+le curieux, vous perdez votre temps; vous vous enrhumez
+pour rien. Vous ne nous verrez pas.</p>
+
+<p>&mdash;A toi, Hécate! mange-le!</p>
+
+<p>Hécate n'eût pas demandé mieux, si elle eût osé.
+Bruyante, mais craintive, comme le sont les levrettes,
+elle reculait hérissée de colère et de peur, quoiqu'elle
+fût de taille à m'étrangler.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles,
+elle crie après la statue qui est là au fond de la grotte.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous allions voir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, j'ai peur!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, rentrons!</p>
+
+<p>&mdash;Appelons <i>nos garçons</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tête, et ils
+se moqueront de nous comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait froid, allons-nous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Il <i>fait peur</i>, sauvons-nous!</p>
+
+<p>Elles rentrèrent en rappelant la chienne. Tout se referma
+hermétiquement, et je n'entendis plus rien pendant
+un quart d'heure; mais tout à coup les cris d'une
+personne qui semblait frappée d'épouvante retentirent.
+On parla haut sans que je pusse distinguer ni les paroles
+ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des éclats de
+rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'étais
+transi de froid, et la maudite levrette pouvait me trahir
+encore, pour peu qu'on eût le caprice de venir poser de
+jolis petits bras nus sur la neige de la balustrade. Je regagnai
+la maison Volabù, certain qu'on ne m'avait pas
+tout à fait trompé, et qu'on travaillait dans le château à
+une oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux
+de n'avoir rien découvert, sinon qu'on arrangeait le
+<i>cimetière</i> et qu'on se moquait des curieux.</p>
+
+<p>La nuit était fort avancée quand je me retrouvai dans
+ma petite chambre. Je passai encore quelque temps à
+rallumer mon feu et à me réchauffer avant de pouvoir
+m'endormir, si bien que, lorsque Volabù vint pour m'éveiller
+avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais
+en conscience de mon premier somme. Je me levai tard.
+Il avait eu le temps de me préparer mon déjeuner, qu'il
+fallut accepter sous peine de désespérer le brave homme
+et madame Volabù, qui avait des prétentions assez fondées
+au talent de cuisinière. A midi, une affaire survint
+à mon hôte: il était prêt à y renoncer pour tenir sa parole
+envers moi; mais moi, sans me vanter de mon escapade,
+j'avais un <i>fiasco</i> sur le coeur, et je me sentais
+beaucoup moins pressé que la veille d'arriver à Briançon.
+Je priai donc mon hôte de ne pas se gêner, et je
+remis notre départ au lendemain, à la condition qu'il
+me laisserait payer la dépense que je faisais chez lui, ce
+qui donna lieu à de grandes contestations, car cet homme
+était sincèrement libéral dans son hospitalité. Il eût discuté
+avec moi pour une misère durant le voyage, si
+j'eusse voulu marchander; chez lui, il était prêt à mettre
+le feu à la maison pour me prouver son savoir-vivre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<h3>L'UOM DI SASSO.</h3>
+
+<p>J'étais trop mécontent du résultat de mon entreprise
+pour me sentir disposé à faire de nouvelles questions
+sur le château mystérieux. Je renfermais ma curiosité
+comme une honte, le succès ne l'avait pas justifiée; mais
+elle n'en subsistait pas moins au fond de mon imagination,
+et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante.
+En attendant, je résolus d'aller pousser une reconnaissance
+autour du château, pour me ménager les
+moyens de pénétrer nuitamment dans l'intérieur de la
+place, s'il était possible... Bah! me disais-je, tout est possible
+à celui qui veut.</p>
+
+<p>J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rôdait devant
+la route, me regarda avec ce mélange de hardiesse et de
+poltronnerie qui caractérise les enfants de la campagne.
+Puis, comme j'observais sa mine à la fois espiègle et farouche,
+il vint à moi, et, me présentant une lettre, il me
+dit: «Regardez ça, si c'est pour vous.» Je lus mon nom
+et mon prénom tracés fort lisiblement et d'une main élégante
+sur l'adresse. A peine eus-je fait un signe affirmatif
+que l'enfant s'enfuit sans attendre ni questions ni récompense.
+Je courus à la signature, qui ne m'apprit rien
+d'officiel, mais à laquelle pourtant je ne me trompai pas.
+Stella et Béatrice! les jolis noms! m'écriai-je, et je rentrai
+dans ma chambre, assez ému, je le confesse.</p>
+
+<p>«Le hasard, aidé de la curiosité, disait cette gracieuse
+lettre parfumée, a fait découvrir à deux petites filles fort
+rusées le nom de l'étranger qui a ramassé le noeud de
+ruban cerise. Des pas laissés sur la neige, coïncidant
+avec les avertissements de la belle chienne Hécate, ont
+prouvé à ces demoiselles que l'étranger était encore plus
+curieux que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de
+marcher sur les eaux pour surprendre les secrets d'autrui.
+Le sort en est jeté! Puisque vous voulez être initié
+à nos mystères, ô jeune présomptueux, vous le serez!
+Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer
+digne de notre confiance! Soyez muet comme la tombe;
+la plus légère indiscrétion nous mettrait dans l'impossibilité
+de vous admettre. Venez à huit heures du soir (<i>solo
+e inosservato</i>) au bord du fossé, vous y trouverez Stella
+et Béatrice.»</p>
+
+<p>Tout le billet était écrit en italien et rédigé dans le pur
+toscan que je leur avais entendu parler. Je hâtai le dîner
+pour avoir le droit de sortir à six heures, prétextant que
+j'allais voir lever la lune sur le haut des collines. En effet,
+je fis une course au delà du château, et à huit heures
+précises j'étais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq minutes.
+Mes deux charmantes châtelaines parurent, bien
+enveloppées et encapuchonnées. Je fus un peu inquiet,
+lorsque j'eus franchi l'escalier, d'en voir une troisième
+sur laquelle je ne comptais pas. Celle-là était masquée
+d'un <i>loup</i> de velours noir et son manteau avait la forme
+d'un domino de bal.&mdash;Ne soyez pas effrayé, me dit la
+petite Béatrice en me prenant sans façon par-dessous le
+bras, nous sommes trois. Celle-ci est notre soeur aînée.
+Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il faut nous
+suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut
+vous soumettre à tout ce que nous exigerons de vous,
+eussions-nous la fantaisie de vous couper la moustache,
+les cheveux et même un peu de l'oreille. Vous allez voir
+des choses fort extraordinaires et faire tout ce qu'on vous
+commandera, sans hasarder la moindre objection, sans
+hésiter, et surtout <i>sans rire</i>, dès que vous aurez passé
+le seuil du sanctuaire. Le rire intempestif est odieux à
+notre <i>chef</i>, et je ne réponds pas de ce qui vous arriverait
+si vous ne vous comportiez pas avec la plus grande dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnête homme,
+dit à son tour Stella, la seconde des deux soeurs, à nous
+obéir dans toutes ces prescriptions? Autrement, il ne fera
+point un pas de plus sur nos domaines, et ma soeur aînée
+que voici, et qui est sourde comme la loi du destin, l'enchaînera jusqu'au jour, par une force magique, au pied
+de cet arbre où il servira demain de risée aux passants.
+Pour cela il ne faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez
+vite, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous
+voulez, d'être à vous corps et âme jusqu'à demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune
+par un bras, elles m'entraînèrent dans un dédale
+obscur de bosquets d'arbres verts. Le domino noir nous
+précédait, marchant vite, sans détourner la tête. Une
+branche ayant accroché le bas de son manteau, je vis se
+dessiner sur la neige une jambe très-fine et qui pourtant
+me parut suspecte, car elle était chaussée d'un bas noir
+avec une floche de rubans pareils retombant sur le côté,
+sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur
+aînée, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garçon
+qui ne voulait pas se trahir par la voix et qui surveillait
+ma conduite auprès de ses soeurs, pour me remettre à la
+raison, s'il en était besoin.</p>
+
+<p>Je ne pus me défendre du sot amour-propre de faire
+part de ma découverte, et j'en fus aussitôt châtié.&mdash;Pourquoi
+avez-vous manqué de confiance en moi? disais-je
+à mes deux jeunes amies. Il n'était pas besoin de la
+présence de votre frère pour m'engager d'être auprès de
+vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, pourquoi manquez-vous à votre serment?
+répliqua Stella d'un ton sévère: allons, il est trop tard
+pour reculer, et il faut employer les grands moyens pour
+vous forcer au silence.</p>
+
+<p>Elle m'arrêta; le domino noir se retourna malgré sa surdité,
+et présenta un bandeau, qu'à elles trois elles placèrent
+sur mes yeux avec la précaution et la dextérité de jeunes
+filles qui connaissent les supercheries possibles du jeu de
+colin-maillard.&mdash;On vous fait grâce du bâillon, me dit
+Béatrice; mais, à la première parole que vous direz, vous
+ne l'échapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver
+main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous
+vos mains; vous ne serez pas assez félon, je pense,
+pour nous les retirer et pour nous forcer à vous les lier
+derrière le dos.</p>
+
+<p>Je ne trouvais pas désagréable cette manière d'avoir
+les mains liées, en les enlaçant à celles de deux filles
+charmantes, et la cérémonie du bandeau ne m'avait pas
+révolté non plus; car j'avais senti se poser doucement
+sur mon front et passer légèrement dans ma chevelure
+deux autres mains, celles de la soeur aînée, lesquelles,
+dégantées pour cet office d'exécuteur des hautes-oeuvres,
+ne me laissèrent plus aucun doute sur le sexe du personnage
+muet.</p>
+
+<p>Je dois dire à ma louange que je n'eus pas un instant
+d'inquiétude sur les suites de mon aventure. Quelque
+inexplicable qu'elle fût encore, je n'eus pas le <i>provincialisme</i>
+de redouter une mystification de mauvais goût;
+je ne m'étais muni d'aucun poignard, et les menaces de
+mes jolies sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour
+mes oreilles ni même pour ma moustache. Je voyais assez
+clairement que j'avais affaire à des personnes d'esprit,
+et le souvenir de leurs figures, le son de leurs voix,
+ne trahissaient en elles ni la méchanceté ni l'effronterie.
+Certes, elles étaient autorisées par leur père, qui sans
+doute me connaissait de réputation, à me faire cet accueil
+romanesque, et, ne le fussent-elles pas, il y a autour de
+la femme pure je ne sais quelle indéfinissable atmosphère
+de candeur, qui ne trompe pas le sens exercé d'un
+homme.</p>
+
+<p>Je sentis bientôt, à la chaleur de la température et à
+la sonorité de mes pas, que j'étais dans le château; on
+me fit monter plusieurs marches, on m'enferma dans une
+chambre, et la voix de Béatrice me cria à travers la porte:
+«Préparez-vous, ôtez votre bandeau, revêtez l'armure,
+mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher
+tout à l'heure.»</p>
+
+<p>Je me trouvai seul dans un cabinet meublé seulement
+d'une grande glace, de deux quinquets et d'un sofa, sur
+lequel je vis une étrange armure. Un casque, une cuirasse,
+une cotte, des brassards, des jambards, le tout mat
+et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'était du carton,
+mais si bien modelé et peint en relief pour figurer
+les ornements repoussés, qu'à deux pas l'illusion était
+complète. La cotte était en toile d'encollage, et ses plis
+inflexibles simulaient on ne peut mieux la sculpture. Le
+style de l'accoutrement guerrier était un mélange d'antique
+et de rococo, comme on le voit employé dans les
+panoplies de nos derniers siècles. Je me hâtai de revêtir
+cet étrange costume, même le masque, qui représentait
+la figure austère et chagrine d'un vieux capitaine, et dont
+les yeux blancs, doublés d'une gaze à l'intérieur, avaient
+quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace,
+cette gaze ne me permettant pas une vision bien nette,
+je me crus changé en pierre, et je reculai involontairement.</p>
+
+<p>La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence,
+et en posant son doigt sur ses lèvres: «C'est à merveille,
+dit-elle en parlant bas. L'<i>uom' di sasso</i> est effroyable!
+Mais n'oubliez pas les gants blancs... Oh! ceux-ci sont
+trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour leur
+donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de près,
+tout fasse illusion. Bien! venez maintenant. Mes frères
+vous attendent, mais mon père ne se doute de rien. Allons,
+comportez-vous comme une statue bien raisonnable.
+N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!»</p>
+
+<p>Elle me fit descendre un escalier dérobé, pratiqué
+dans l'épaisseur d'un mur énorme, puis elle ouvrit une
+porte en bas, et me conduisit à un siége où elle me laissa
+en me disant tout bas: «Posez-vous bien. Soyez artiste
+dans cette pose-là!»</p>
+
+<p>Elle disparut; le plus grand silence régnait autour de
+moi, et ce ne fut qu'au bout de quelques secondes que la
+gaze de mon masque me permit de distinguer les objets
+mal éclairés qui m'environnaient.</p>
+
+<p>Qu'on juge de ma surprise: j'étais assis sur une
+tombe! Je faisais monument dans un coin de cimetière
+éclairé par la lune. De vrais ifs étaient plantés autour de
+moi, du vrai lierre grimpait sur mon piédestal. Il me fallut
+encore quelques instants pour m'assurer que j'étais
+dans un intérieur bien chauffé, éclairé par un clair de
+lune factice. Les branches de cyprès qui s'entrelaçaient
+au-dessus de ma tête me laissaient apercevoir des coins
+de ciel bleu, qui n'étaient pourtant que de la toile peinte,
+éclairée par des lumières bleues. Mais tout cela était si
+artistement agencé, qu'il fallait un effort de la raison pour
+reconnaître l'artifice. Étais-je sur un théâtre? Il y avait
+bien devant moi un grand rideau de velours vert; mais,
+autour de moi, rien ne sentait le théâtre. Rien n'était
+disposé pour des effets de scène ménagés au spectateur.
+Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais des issues
+formées par des masses de branches vertes et voilant
+leurs extrémités par des toiles bleues perdues dans l'ombre.
+Point de quinquets visibles; de quelque côté qu'on
+cherchât la lumière, elle venait d'en haut, comme des
+astres, et, du point où l'on m'avait rivé sur mon socle
+funéraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher
+était caché sous un grand tapis vert imitant la mousse.
+Les tombes qui m'entouraient me semblaient de marbre,
+tant elles étaient bien peintes et bien disposées. Dans le
+fond, derrière moi, s'élevait un faux mur qui ressemblait
+à un vrai mur à s'y tromper. On n'avait pas cherché ces
+lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et
+contre lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de
+l'horizon. La scène dont je faisais partie était assez grande
+pour que rien n'y choquât l'apparence de la réalité. C'était
+une vaste salle arrangée de façon à ce que je pusse
+me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un
+coin de jardin destiné à d'illustres sépultures. Les cyprès
+semblaient plantés réellement dans de grosses pierres qu'on
+avait transportées pour les soutenir, et où la mousse du
+parc était encore fraîche.</p>
+
+<p>Donc je n'étais pas sur un théâtre, et pourtant je servais
+à une représentation quelconque. Voici ce que j'imaginai:
+M. de Balma était fou, et ses enfants essayaient
+d'étranges fantaisies pour flatter la sienne. On lui servait
+des tableaux appropriés à la disposition lugubre ou riante
+de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter
+la nuit précédente, quoiqu'on eût déjà parlé de cimetière.
+J'entendis des chuchotements, des pas furtifs et
+des frôlements de robe derrière les massifs qui m'environnaient;
+puis la douce voix de Béatrice, partant de
+derrière le rideau, prononça ces mots:&mdash;<i>Il est temps!...</i></p>
+
+<p>Alors un choeur, formé de quelques voix admirables,
+s'éleva de divers côtés, comme si des esprits eussent habité
+ces buissons de cyprès, dont les tiges se balançaient
+sur ma tête et à mes pieds. J'arrangeai ma pose de Commandeur,
+car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans
+cette affaire. Le choeur était de Mozart, et chantait les
+admirables accords harmoniques du cimetière: «<i>Di rider
+finirai, pria dell'aurora. Ribaldo! audace! lascia
+ai morti la pace!</i>»</p>
+
+<p>Involontairement je mêlai ma voix à celle des fantômes
+invisibles; mais je me tus en voyant le rideau s'ouvrir
+en face de moi.</p>
+
+<p>Il ne se leva pas comme une toile de théâtre, il se sépara
+en deux comme un vrai rideau qu'il était; mais il ne m'en
+dévoila pas moins l'intérieur d'une jolie petite salle de
+spectacle, ornée de deux rangées de belles loges décorées
+dans le goût de Louis XIV. Trois jolis lustres pendaient
+de la voûte; il n'y avait pas de rampe allumée,
+mais il y avait la place d'un orchestre. Le plus curieux
+de tout cela, c'est qu'il n'y avait pas un spectateur, pas
+une âme dans toute cette salle, et que je me trouvais
+poser la statue devant les banquettes.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est là toute la mystification que je subis, pensai-je,
+elle n'est pas bien méchante. Reste à savoir combien
+de temps on me laissera faire mon effet dans le vide.</p>
+
+<p>Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello
+sortirent du massif derrière moi, et se mirent à causer.
+Leurs costumes, admirables de vérité, de bon goût et
+d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaître tout de
+suite les acteurs, car Leporello surtout était rajeuni de
+trente ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une
+barbe noire taillée en collier andalous, une résille qui
+cachait son front ridé; mais, à sa voix, pouvais-je hésiter
+un instant? C'était le vieux Boccaferri devenu un acteur
+élégant et alerte.</p>
+
+<p>Mais ce beau don Juan, ce fier et poétique jeune
+homme qui s'appuyait négligemment sur mon piédestal,
+sans daigner tourner vers moi son visage, ombragé d'une
+*d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis XIII, à
+plume blanche, quel était-il donc? Son riche vêtement
+semblait emprunté à un portrait de famille. Ce n'était
+point un costume de fantaisie, un composé de chiffons et
+de clinquant: c'était un véritable pourpoint de velours
+aussi court que le portaient les dandys de l'époque, avec
+des braies aussi larges, des passements aussi raides, des
+rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la
+boutique, le magasin de costumes, l'arrangement infidèle
+par lequel l'acteur transige avec les bourgeoises du public
+en modifiant l'extravagance ou l'exagération des anciennes
+modes, c'était la première fois que j'avais sous
+les yeux un vrai personnage historique dans son vrai
+costume et dans sa manière de le porter. Pour moi, peintre,
+c'était une bonne fortune. Le jeune homme était
+svelte et fait au tour. Il se dandinait comme un paon, et
+me donnait une idée beaucoup plus juste de don Juan que
+ne me l'eût donnée le beau Célio lui-même sur les planches,
+car Célio y eût voulu mettre quelque chose de hautain
+et de tragique qui outrepasse la donnée du caractère...
+Mais tout à coup, sur une observation poltronne
+de Leporello Boccaferri, il leva la tête vers moi, statue,
+d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Célio Floriani
+en personne.</p>
+
+<p>Savait-il qui j'étais? Dans tous les cas, mon masque
+ne lui permettait guère de sourire à des traits connus,
+et, comme la pièce me paraissait engagée avec un merveilleux
+sang-froid, je gardai ma pose immobile.</p>
+
+<p>Quand le premier effet de la surprise et de la joie se
+fut dissipé, car, bien que je ne visse pas la Boccaferri,
+j'espérais qu'elle n'était pas loin, je prêtai l'oreille à la
+scène qui se jouait, afin de ne pas la faire manquer. Mon
+rôle n'était pas difficile, puisque je n'avais qu'un geste
+à faire et un mot à dire, mais encore fallait-il les placer
+à propos.</p>
+
+<p>J'avais cru, d'après le choeur, où, faute d'instruments,
+des voix charmantes remplaçaient les combinaisons harmoniques
+de l'orchestre, qu'il s'agissait de l'opéra de
+Mozart rendu d'une certaine façon; mais le dialogue parlé
+de Célio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait la comédie
+de Molière en italien. Je la savais presque par coeur
+en français; je ne fus donc pas longtemps à m'apercevoir
+qu'on ne suivait pas cette version à la lettre, car dona
+Anna, vêtue de noir, traversa le fond du cimetière, s'approcha
+de moi comme pour prier sur ma tombe, puis,
+apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour écouter.
+Cette belle dona Anna, costumée comme un Velasquez,
+était représentée par Stella. Elle était pâle et triste, autant
+que son rôle le comportait en cet instant. Elle apprit
+là que c'était don Juan qui avait tué son père, car le réprouvé
+s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello
+qui mourait de peur. Anna étouffa un cri en fuyant. Leporello
+répondit par un cri d'effroi, et déclara à son
+maître que les âmes des morts étaient irritées de son impiété;
+que, quant à lui, il ne traverserait pas cet endroit
+du cimetière, et qu'il en ferait le tour extérieur plutôt
+que d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et
+le força de lire l'inscription du monument du Commandeur.
+Le pauvre valet déclara ne savoir pas lire, comme
+dans le libretto de l'opéra italien. La scène se prolongea
+d'une manière assez piquante à étudier, car c'était un
+composé de la comédie de Molière et du drame lyrique
+mis en action et en langage vulgaire, le tout compliqué et
+développé par une troisième version que je ne connaissais
+pas et qui me parut improvisée. Cela faisait un dialogue
+trop étendu et parfois trop familier pour une scène
+qui se serait jouée en public, mais qui prenait là une
+réalité surprenante, à tel point que la convention ne s'y
+sentait plus du tout par moments, et que je croyais presque
+assister à un épisode de la vie de don Juan. Le jeu
+des acteurs était si naturel et le lieu où ils se tenaient si
+bien disposé pour la liberté de leurs mouvements, qu'ils
+n'avaient plus du tout l'air de jouer la comédie, mais de se
+persuader qu'ils étaient les vrais types du drame.</p>
+
+<p>Cette illusion me gagna moi-même quand je vis Leporello
+m'adresser l'invitation de son maître, et montrer à
+mon inflexion de tête une terreur non équivoque. Jamais
+tremblement convulsif, jamais contraction du visage, jamais
+suffocation de la voix et flageolement des jambes
+n'appartinrent mieux à l'homme sérieusement épouvanté
+par un fait surnaturel. Don Juan lui-même fut ému lorsque
+je répondis à son insolente provocation par le <i>oui</i>
+funèbre. Un coup de tamtam dans la coulisse et des accords
+lugubres faillirent me faire tressaillir moi-même.
+Don Juan conserva la tête haute, le corps raide, la flamberge
+arrogante retroussant le coin du manteau; mais il
+tremblait un peu, sa moustache blonde se hérissait d'une
+horreur secrète, et il sortit en disant: «Je me croyais à
+l'abri de pareilles hallucinations; sortons d'ici!» *il passa
+devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil était
+arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front
+altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma
+pendant que les esprits reprenaient le choeur du commencement
+de la scène:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Di rider finirai, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Aussitôt dona Anna vint me prendre par la main, et
+m'aidant à me débarrasser du masque, elle me conduisit
+au bord du rideau, en me disant de regarder avec précaution
+dans la salle. Le parterre de cette salle, qui n'était
+garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargée
+de papiers et d'un piano à queue, devenait, dans les
+entr'actes, le foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri
+s'éventant avec un éventail de femme, et respirant
+à pleine poitrine comme un homme qui vient d'être réellement
+très-ému. Célio rassemblait des papiers sur la
+table; Béatrice, belle comme un ange, en costume de
+Zerlina, tenait par la main un charmant garçon encore
+imberbe, qui me sembla devoir être Masetto. Un cinquième
+personnage, enveloppé d'un domino de bal, qui,
+retroussé sur sa hanche, laissait voir une manchette de
+dentelle sur un bas de soie noire, me tournait le dos.
+C'était la troisième prétendue demoiselle de Balma, <i>la
+sourde</i>, costumée en Ottavio, qui m'avait intrigué dans
+le jardin; mais était-ce là Cécilia? Elle me paraissait plus
+grande, et cette tournure dégagée, cette pose de jeune
+homme, ne me rappelaient pas la Boccaferri, à laquelle
+je n'avais jamais vu porter sur la scène les vêtements de
+notre sexe.</p>
+
+<p>J'allais demander son nom à Stella, lorsque celle-ci mit
+le doigt sur ses lèvres et me fit signe d'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! disait Boccaferri à Célio, qui lui faisait
+compliment de la manière dont il avait joué, on aurait
+bien joué à moins! J'étais mort de peur, et cela tout de
+bon; car je n'avais pas vu la statue à la répétition d'hier,
+et quoique j'aie coupé et peint moi-même toutes les pièces
+d'armure, je ne me représentais pas l'effet qu'elles produisent
+quand elles sont revêtues. Salvator posait dans
+la perfection, et il a dit son <i>oui</i> avec un timbre si excellent,
+que je n'ai pas reconnu le son de sa voix; et puis,
+dans ce costume, il me faisait l'effet d'un géant. Où est-il
+donc cet enfant, que je le complimente?</p>
+
+<p>Boccaferri se retourna brusquement, et vit derrière lui
+le jeune homme auquel il s'adressait, occupé à mettre du
+rouge pour faire le personnage de Masetto.&mdash;En bien!
+quoi? s'écria Boccaferri, tu as déjà eu le temps de changer
+de costume?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, <i>mon vieux</i> répondit le jeune homme, tu
+crois que c'est moi qui ai fait la statue? Tu ne te souviens
+pas de m'avoir vu dans la coulisse au moment où
+tu es revenu tomber à genoux, comme voulant fuir (au
+plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit
+tout bas: Cette figure de pierre m'a fait vraiment peur!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupéfait, je
+ne m'en souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais
+pas ma tête. Oui, j'ai eu réellement peur. Je suis content,
+notre essai réussit, mes enfants; voilà que l'émotion nous
+gagne. Pour moi, c'est déjà fait; et quand vous en serez
+tous là, vous serez tous de grands artistes!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vieux fou, dit Célio en souriant, si ce n'était
+pas Salvator qui faisait la statue, qui était-ce donc? Tu
+ne te le demandes pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, qui était-ce? Qui diable a fait cette statue?</p>
+
+<p>Et Boccaferri se leva tout effrayé en promenant des
+yeux hagards autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Le bonhomme est très-impressionnable, me dit
+Stella; il ne faudrait pas pousser plus loin l'épreuve.
+Nommez-vous avant de vous montrer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<h3>OTTAVIO.</h3>
+
+<p>&mdash;Maître Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le
+rideau, reconnaissez-vous la voix du Commandeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pardieu! je reconnais cette voix, répondit-il;
+mais je ne puis dire à qui elle appartient. Mille diables!
+il y a ici ou un revenant, ou un intrus; qu'est-ce que cela
+signifie, enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, mon père, dit Ottavio en se retournant
+et en me montrant enfin les traits purs et nobles de
+la Cécilia, que nous avons ici un bon acteur et un bon
+ami de plus. Elle vint à moi en me tendant la main. Je
+m'élançai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre;
+je saisis sa main que je baisai à plusieurs reprises, et
+j'embrassai ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les
+bras. C'était la première fois que je songeais à lui donner
+cette accolade, dont la seule idée m'eût causé du dégoût
+deux mois auparavant. Il est vrai que c'était la première
+fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille
+pipe et le vin nouveau.</p>
+
+<p>Célio m'embrassa aussi avec plus d'effusion véritable
+que je ne l'y eusse cru disposé. La douleur de son <i>fiasco</i>
+semblait s'être effacée, et, avec elle, l'amertume de son
+langage et de sa physionomie. «Ami, me dit-il, je veux
+te présenter à tout ce que j'aime. Tu vois ici les quatre
+enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Béatrice, et
+mon jeune frère Salvator, le Benjamin de la famille, un
+bon enfant bien gai, qui pâlissait dans l'étude d'un homme
+de loi, et qui a quitté ce noir métier de scribe, il y a deux
+jours, pour venir se faire artiste à l'école de notre père
+adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le reste
+de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur éducation,
+les autres leur stage dramatique. On t'expliquera
+cela plus tard: maintenant il ne faut pas trop s'absorber
+dans les embrassades et les explications, car on perdrait
+la pièce de vue; on se refroidirait sur l'affaire principale
+de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art dramatique!</p>
+
+<p>&mdash;Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cécilia
+à la dérobée: pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonné?
+Si le plus incroyable, le plus inespéré des hasards
+ne m'eût conduit ici, je ne vous aurais peut-être jamais
+revus qu'à travers la rampe d'un théâtre; car tu m'avais
+promis de m'écrire, Célio, et tu m'as oublié!</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens! répondit-il en riant. Une lettre de moi,
+avec une invitation de notre cher hôte, le marquis, te
+cherche à Vienne dans ce moment-ci. Ne m'avais-tu pas
+dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps? Ce
+serait à toi de nous expliquer comment nous te retrouvons
+ici, ou plutôt comment tu as découvert notre retraite,
+et pourquoi il a fallu que ces demoiselles se compromissent
+jusqu'à t'écrire un billet doux sous ma dictée
+pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu
+de venir rôder sous les fenêtres. Si l'aventure d'hier soir
+ne m'eût pas mis sur tes traces, si je ne les avais suivies,
+ce matin, ces traces indiscrètes empreintes sur la neige,
+et cela jusque chez le voiturin Volabù, où j'ai vu ton nom
+sur une caisse placée dans son hangar, tu nous ménageais
+donc quelque terrible surprise?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? j'étais le plus sot et le plus innocent des curieux.
+Je ne vous savais pas ici. J'avais la tête échauffée
+par votre sabbat nocturne, qui met en émoi tout le hameau,
+et je venais tâcher de surprendre les manies de
+M. le marquis de Balma... Mais à propos, m'écriai-je en
+éclatant de rire et en promenant aussitôt un regard inquiet
+et confus autour de moi, chez qui sommes-nous
+ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et comment
+peut-il dormir pendant un pareil vacarme?</p>
+
+<p>Toute la troupe échangea à son tour des regards d'étonnement,
+et Béatrice éclata de rire comme je venais
+de le faire.</p>
+
+<p>Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid
+pour me répondre.&mdash;Le vieux marquis est un monomane,
+en effet, dit-il. Il a la passion du théâtre, et son
+premier soin, dès qu'il s'est vu riche et maître d'un beau
+château, ç'a été de recruter, par mon intermédiaire, la
+troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici
+en la faisant passer pour sa famille. Comme il est grand
+dormeur et passablement sourd, nous nous amusons à
+répéter sans qu'il nous gêne, et, au premier jour, nous
+ferons nos débuts devant lui; mais, comme il est censé
+pleurer la mort du généreux frère qui ne l'a fait son héritier
+que faute d'avoir songé à le déshériter, il nous a
+recommandé le plus grand mystère. C'est pour cela que
+personne ne sait à quoi nous passons nos nuits, et l'on
+aime mieux supposer que c'est à évoquer le diable qu'à
+nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous
+les arts. Restez donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous
+plaira, et, si la partie vous amuse, soyez associée à notre
+théâtre. Comme je fais la pluie et le beau temps ici, on
+n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plaît d'en changer.
+Vous passerez même, au besoin, pour un sixième enfant
+du marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui
+choisis les sujets et qui les dirige. Vous voyez que je suis
+lié de vieille date avec ce bon seigneur, cela ne doit pas
+vous étonner: c'était un vieux ivrogne, et nous nous
+sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes
+amendés ici, et, depuis que nous avons le vin à discrétion,
+nous sommes d'une sobriété qui vous charmera...
+Allons! nous oublions trop la pièce, et ce n'est pas dans
+un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires. Voulez-vous
+faire jusqu'au bout le rôle de la statue? Ce n'est
+qu'une entrée de manége; demain on vous donnera, dans
+une autre pièce, le rôle que vous voudrez, ou bien vous
+prendrez celui d'Ottavio; et Cécilia créera celui d'Elvire,
+que nous avions supprimé. Vous avez déjà compris que
+nous inventons un théâtre d'une nouvelle forme et complètement
+à notre usage. Nous prenons le premier scénario
+venu, et nous improvisons le dialogue, aidés des
+souvenirs du texte. Quand un sujet nous plaît, comme
+celui-ci, nous l'étudions pendant quelques jours en le modifiant
+<i>ad libitum</i>. Sinon, nous passons à un autre, et souvent
+nous faisons nous-mêmes le sujet de nos drames et
+de nos comédies, en laissant à l'intelligence et à la fantaisie
+de chaque personnage le soin d'en tirer parti. Vous
+voyez déjà qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose,
+c'est d'être créateurs et non interprètes serviles. Nous
+cherchons l'inspiration, et elle nous vient peu à peu. Au
+reste, tout ceci s'éclaircira pour vous en voyant comment
+nous nous y prenons. Il est déjà dix heures, et nous n'avons
+joué que deux actes. <i>All'opra!</i> mes enfants! Les
+jeunes gens au décor, les demoiselles au manuscrit pour
+nous aider dans l'ordre des scènes, car il faut de l'ordre
+même dans l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui
+doit indisposer le public.</p>
+
+<p>Boccaferri prononça ces derniers mots d'un ton qui eût
+fait croire qu'il avait sous les yeux un public imaginaire
+remplissant cette salle vide et sonore. Mais il n'était pas
+maniaque le moins du monde. Il se livrait à une consciencieuse
+étude de l'art, et il faisait d'admirables élèves en
+cherchant lui-même à mettre en pratique des théories
+qui avaient été le rêve de sa vie entière.</p>
+
+<p>Nous nous occupâmes de changer la scène. Cela se fit
+en un clin d'oeil, tant les pièces du décor étaient bien
+montées, légères, faciles à remuer et la salle bien machinée.&mdash;Ceci
+était une ancienne salle de spectacle parfaitement
+construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma
+ont eu de tout temps la passion du théâtre, sauf le dernier,
+qui est mort triste, ennuyé, parfaitement égoïste et
+nul, faute d'avoir cultivé et compris cet art divin. Le marquis
+actuel est le digne fils de ses pères, et son premier
+soin a été d'exhumer les décors et les costumes qui remplissaient
+cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu
+la vie à tous ces cadavres gisant dans la poussière. Vous
+savez que c'était mon métier <i>là-bas</i>. Il ne m'a pas fallu
+plus de huit jours pour rendre la couleur et l'élasticité à
+tout cela. Ma fille, qui est une grande artiste, a rajeuni
+les habillements et leur a rendu le style et l'exactitude
+dont on faisait bon marché il y a cinquante ans. Les petites
+Floriani, qui veulent être artistes aussi un jour, l'aident
+en profitant de ses leçons. Moi, avec Célio, qui vaut
+dix hommes pour la promptitude d'exécution, l'adresse
+des mains et la rapidité d'intuition, nous avons imaginé
+de faire un théâtre dont nous pussions jouir nous-mêmes,
+et qui n'offrit pas à nos yeux, désabusés à chaque instant,
+ces laids intérieurs de coulisses pelées où le froid
+vous saisit le coeur et l'esprit dès que vous y rentrez.
+Nous ne nous moquons pas pour cela du public, qui est
+censé partager nos illusions. Nous agissons en tout
+comme si le public était là; mais nous n'y pensons que
+dans l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on
+l'oubliera, comme cela devrait être quand on joue pour
+tout de bon devant lui. Quant à notre système de décor,
+placez-vous au fond de la salle, et vous verrez qu'il fait
+plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers
+tourné vers nous, et dont le public, placé de côté,
+aperçoit toujours une partie.</p>
+
+<p>Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre
+satisfaction, des moyens naïfs dont le charme serait perdu
+sur un grand théâtre. Nous plantons de vrais arbres sur
+nos planchers et nous mettons de vrais rochers jusqu'au
+fond de notre scène. Nous le pouvons, parce qu'elle est
+petite, nous le devons même, parce que les grands moyens
+de la perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas
+assez de distance pour qu'ils nous fissent illusion à nous-mêmes,
+et le jour où nous manquerons de l'illusion de la
+vue, celle de l'esprit nous manquera. Tout se tient: l'art
+est homogène, c'est un résumé magnifique de l'ébranlement
+de toutes nos facultés. Le théâtre est ce résumé par
+excellence, et voilà pourquoi il n'y a ni vrai théâtre, ni
+acteurs vrais, ou fort peu, et ceux-là qui le sont ne sont
+pas toujours compris, parce qu'ils se trouvent enchâssés
+comme des perles fines au milieu de diamants faux dont
+l'éclat brutal les efface.</p>
+
+<p>Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'être!
+Qu'est-ce qu'un acteur, sans cette première condition
+essentielle et vitale de son art? On ne devrait distinguer
+le talent de la médiocrité que par le plus ou moins d élévation
+d'esprit des personnes. Un homme de coeur et d'intelligence
+serait forcément un grand acteur, si les règles
+de l'art étaient connues et observées; au lieu qu'on voit
+souvent le contraire. Une femme belle, intelligente, généreuse
+dans ses passions, exercée à la grâce libre et naturelle,
+ne pourrait pas être au second rang, comme l'a
+toujours été ma fille, qui n'a pas pu développer sur la
+scène l'âme et le génie qu'elle a dans la vie réelle. Faute
+de se trouver dans un milieu assez artiste pour l'impressionner,
+elle a toujours été glacée par le théâtre, et vous
+la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaîtrez point!
+C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste:
+nous élargissons par la fantaisie le cadre où nous voulons
+nous mouvoir, et la poésie du décor est la dorure du
+cadre.</p>
+
+<p>Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation,
+tout en arrangeant mille détails matériels sans cesser de
+causer, l'invraisemblance de la mise en scène, celle des
+caractères, celle du dialogue, et jusqu'à celle du costume,
+voilà de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui comprend
+le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y
+a rien de bête comme un acteur qui se passionne dans
+une scène impossible, et qui prononce avec éloquence des
+discours absurdes. C'est parce qu'on fait de pareilles
+pièces et qu'on les monte par-dessus le marché avec une
+absurdité digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais,
+et, je vous le disais, tous devraient l'être. Rappelez-vous
+la Cécilia. Elle a trop d'intelligence pour ne pas sentir le
+vrai; vous l'avez vue souvent insuffisante, presque toujours
+trop concentrée et cachant son émotion, mais vous
+ne l'avez jamais vue donner à côté, ni tomber dans le
+faux; et pourtant c'était une pâle actrice. Telle qu'elle
+était, elle ne déparait rien, et la pièce n'en allait pas plus
+mal. Eh bien, je dis ceci: que le théâtre soit vrai, tous
+les acteurs seront vrais, même les plus médiocres ou
+les plus timides; que le théâtre soit vrai, tous les êtres
+intelligents et courageux seront de grands acteurs; et,
+dans les intervalles où ceux-ci n'occuperont pas la scène,
+où le public se reposera de l'émotion produite par eux,
+les acteurs secondaires seront du moins naïfs, vraisemblables.
+Au lieu d'une torture qu'on subit à voir grimacer
+des sujets détestables, on éprouvera un certain bien-être
+confiant à suivre l'action dans les détails nécessaires
+à son développement. Le public se formera à cette école,
+et, au lieu d'injuste et de stupide qu'il est aujourd'hui,
+il deviendra consciencieux, attentif, amateur des oeuvres
+bien faites et ami des artistes de bonne foi. Jusque-là,
+qu'on ne me parle pas de théâtre, car vraiment c'est un
+art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts
+d'un génie complet pour le ressusciter.</p>
+
+<p>Oui, mon fils Célio! dit-il en s'adressant au jeune
+homme qui attendait pour faire commencer l'acte qu'il
+eût cessé de babiller, ta mère, la grande artiste, avait
+compris cela. Elle m'avait écouté et elle m'a toujours
+rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est
+parce qu'elle partageait mes idées qu'elle voulut faire
+elle-même les pièces qu'elle jouait, être la directrice de
+son théâtre, choisir et former ses acteurs. Elle sentait
+qu'une grande actrice a besoin de bons interlocuteurs et
+que la tirade d'une héroïne n'est pas inspirée quand sa
+confidente l'écoute d'un air bête. Nous avons fait ensemble
+des essais hardis; j'ai été son décorateur, son machiniste,
+son répétiteur, son costumier et parfois même son
+poëte; l'art y gagnait sans doute, mais non les affaires.
+Il eût fallu une immense fortune pour vaincre les premiers
+obstacles qui s'élevaient de toutes parts. Et puis le
+public ne sait point seconder les nobles efforts, il aime
+mieux s'abrutir à bon marché que de s'ennoblir à grands
+frais.</p>
+
+<p>Mais toi, Célio, mais vous, Stella, Béatrice, Salvator,
+vous êtes jeunes, vous êtes unis, vous comprenez l'art
+maintenant, et vous pouvez, à vous quatre, tenter une
+rénovation. Ayez-en du moins le désir, caressez-en l'espérance;
+quand même ce ne serait qu'un rêve, quand
+même ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement
+poétique, il vous en restera quelque chose qui vous fera
+supérieurs aux acteurs vulgaires et aux supériorités de
+ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le feu
+sacré qui me rajeunit et qui m'a consumé en vain jusqu'ici,
+faute d'aliments à mon usage. Je ne regretterai
+pas d'avoir échoué toute ma vie, en toutes choses, d'avoir
+été aux prises avec la misère jusqu'à être forcé d'échapper
+au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai de
+rien dans mon triste passé, si la vivace postérité de la
+Floriani élève son triomphe sur mes débris, si Célio, son
+frère et ses soeurs réalisent le rêve de leur mère, et si le
+pauvre vieux Boccaferri peut s'acquitter ainsi envers la
+mémoire de cet ange!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, ami, répondit Célio, c'était le rêve de
+ma mère de nous voir grands artistes; mais pour cela,
+disait-elle, il fallait <i>renouveler l'art</i>. Nous comprenons
+aujourd'hui, grâce à toi, ce qu'elle voulait dire; nous
+comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite à trente
+ans, dans tout l'éclat de sa force et de son génie, c'est-à-dire
+pourquoi elle était déjà dégoûtée du théâtre et privée
+d'illusions. Je ne sais si nous ferons faire un progrès
+à l'esprit humain sous ce rapport; mais nous le tenterons,
+et, quoi qu'il arrive, nous bénirons tes enseignements,
+nous rapporterons à toi toutes nos jouissances;
+car nous en aurons de grandes, et si les goûts exquis que
+tu nous donnes nous exposent à souffrir plus souvent du
+contact des mauvaises choses, du moins, quand nous
+toucherons aux grandes, nous les sentirons plus vivement
+que le vulgaire.</p>
+
+<p>Nous passâmes au troisième acte, qui était emprunté
+presque en entier au libretto italien. C'était une fête
+champêtre donnée par don Juan à ses vassaux et à ses
+voisins de campagne dans les jardins de son château.
+J'admirai avec quelle adresse le scénario de Boccaferri
+déguisait les impossibilités d'une mise en scène où manquaient
+les comparses. La foule était toujours censée se
+mouvoir et agir autour de la scène où elle n'entrait jamais,
+et pour cause. De temps en temps un des acteurs,
+hors de scène, imitait avec soin des murmures, des trépignements
+lointains. Derrière les décors on fredonnait
+<i>pianissimo</i> sur un instrument invisible un air de danse
+tiré de l'opéra, en simulant un bal à distance. Ces détails
+étaient improvisés avec un art extrême, chacun prenant
+part à l'action avec une grande ardeur et beaucoup de
+délicatesse de moyens pour seconder les personnages en
+scène sans les distraire ni les déranger. L'arrangement
+ingénieux des coulisses étroites et sombres, ne recevant
+que le jour du théâtre qui s'éteignait dans leurs profondeurs,
+permettait à chacun d'observer et de saisir tout ce
+qui se passait sur la scène, sans troubler la vraisemblance
+en se montrant aux personnages en action. Tout le monde
+était occupé, et personne n'avait la faculté de se distraire
+une seule minute du sujet, ce qui faisait qu'on rentrait
+en scène aussi animé qu'on en était sorti.</p>
+
+<p>Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement,
+bien que n'ayant pas à paraître dans cet acte. Le scénario
+surtout était la chose délicate à observer; et si je
+ne l'eusse pas vu pratiquer à ces êtres intelligents, qui
+me communiquaient à mon insu leur finesse de perception,
+je n'aurais pas cru possible de s'abandonner aux
+hasards de l'improvisation sans manquer à la proportion
+des scènes, à l'ordre des entrées et des sorties, et à la
+mémoire des détails convenus; Il parait que, dans les
+premiers essais, cette difficulté avait paru insurmontable
+aux Floriaui; mais Boccaferri et sa fille ayant persisté,
+et leurs théories sur la nature de l'inspiration dans l'art
+et sur la méthode d'en tirer parti ayant éclairé ce mystérieux
+travail, la lumière s'était faite dans ce premier
+chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits
+inaliénables dans toute opération saine de l'art, et l'effrayant
+obstacle avait été vaincu avec une rapidité surprenante.
+On n'en était même plus à s'avertir les uns les
+autres par des clins d'oeil et des mots à la dérobée
+comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa
+règle écrite en caractères inflexibles dans la pensée; le
+brillant des à-propos dans le dialogue, l'entraînement de
+la passion, le sel de l'impromptu, la fantaisie de la divagation,
+avaient toute leur liberté d'allure, et cependant
+l'action ne s'égarait point, ou, si elle semblait oubliée un
+instant pour être réengagée et ressaisie sur un incident
+fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique
+avec la vie réelle (ce grand décousu, recousu sans cesse
+à propos) n'en était que plus frappante et plus attachante.</p>
+
+<p>Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux,
+Béatrice-Zerlina et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants
+avaient l'inappréciable mérite d'être aussi jeunes et
+aussi frais que leurs rôles; et l'habitude de leur familiarité
+fraternelle donnait à leur dispute un adorable caractère
+de chasteté et d'obstination enfantine qui ne gâtait
+rien à celui de la scène. Ce n'était pas là tout à fait pourtant
+l'intention du libretto italien, encore moins cette de
+Molière; mais qu'importe? la chose, pour être rendue
+d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune Salvator
+(le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange.
+Il ne chercha pas à être comique, et il le fut. Il parla le
+dialecte milanais, dont il savait toutes les gentillesses et
+toutes les naïves métaphores pour en avoir été bercé naguère;
+il eut un senti ment vrai des dangers que courait
+Zerline à se laisser courtiser par un libertin; il la tança
+sur sa coquetterie avec une liberté de frère qui rendit
+d'autant plus naturelle la franchise du paysan. Il sut lui
+adresser ces malices de l'intimité qui piquent un peu les
+jeunes filles quand elles sont dites devant un étranger, et
+Béatrice fut piquée tout de bon, ce qui fit d'elle une merveilleuse
+actrice sans qu'elle y songeât.</p>
+
+<p>Mais, à ce joli couple, succéda un couple plus expérimenté
+et plus savant, Anna et Ottavio. Stella était une
+héroïne pénétrante de noblesse, de douleur et de rêverie.
+Je vis qu'elle avait bien lu et compris le <i>Don Juan</i>
+d'Hoffmann, et qu'elle complétait le personnage du libretto
+en laissant pressentir une délicate nuance d'entraînement
+involontaire pour l'irrésistible ennemi de son
+sang et de son bonheur. Ce point fut touché d'une manière
+exquise, et cette victime d'une secrète fatalité fut
+plus vertueuse et plus intéressante ainsi, que la fière et
+forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son père
+sans défaillance et sans pitié.</p>
+
+<p>Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce
+qu'on pouvait faire de ce personnage en lui retranchant
+la musique qu'il chante: car c'est Mozart seul qui eu a
+fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a créer,
+et elle créa de main de maître; elle développa la tendresse,
+le dévouement, l'indignation, la persévérance
+que Mozart seul sait indiquer: elle traduisit la pensée du
+maître dans un langage aussi élevé que sa musique; elle
+donna à ce jeune amant la poésie, la grâce, la fierté,
+l'amour surtout!...&mdash;Oui, c'est là de l'amour, me dit
+tout à coup Célio en s'approchant de mon oreille, dans
+la coulisse, comme s'il eût répondu à ma pensée. Écoute
+et regarde la Cécilia, mon ami, et tâche d'oublier le
+serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux
+plus te répondre de rien à cet égard, car je ne la connaissais
+pas il y a deux mois; je ne l'avais jamais entendue
+exprimer l'amour, et je ne savais pas qu'elle put le
+ressentir. Or, je le sais maintenant que je la vois loin
+du public qui la paralysait. Elle s'est transformée à mes
+yeux, et moi, je me suis transformé aux miens propres.
+Je me crois capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir
+si nous serons l'un à l'autre l'objet de cette ardeur qui
+couve en nous sans autre but déterminé, à l'heure qu'il
+est, que la révélation de l'art; mais ne te fie plus à ton
+ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler
+à ton aide.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Célio me tenait la main et me la serrait
+avec une force convulsive. Je sentis, au tremblement
+de tout son être, que lui ou moi étions perdus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant
+près de nous. Une distraction? un dialogue dans la coulisse?
+Voulez-vous donc faire envoler le dieu qui nous
+inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous, oubliez Célio
+Floriani, et allons tourmenter Masetto!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<h3>LE SOUPER.</h3>
+
+<p>Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre,
+lequel, ainsi que je l'ai dit, était disposé en salle de repos
+ou d'étude à volonté, et on se pressa autour de Boccaferri
+pour avoir son sentiment et profiter de ses observations.
+Je vis là comment il procédait pour développer
+ses élèves; car sa conversation était un véritable cours,
+et le seul sérieux et profond que j'aie jamais entendu sur
+cette matière.</p>
+
+<p>Tant que durait la représentation, il se gardait bien
+d'interrompre les acteurs, ni même de laisser percer son
+contentement ou son blâme, quelque chose qu'ils fissent;
+il eût craint de les troubler ou de les distraire de leur
+but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il s'intitulait <i>public
+éclairé</i>, et distribuait la critiqué ou l'éloge.</p>
+
+<p>&mdash;Honneur à la Cécilia! dit-il pour commencer. Dans
+cet acte, elle a été supérieure à nous tous. Elle a porté
+l'épée et parlé d'amour comme Roméo; elle m'a fait aimer
+ce jeune homme dont le rôle est si délicat. Avez-vous remarqué
+un trait de génie, mes enfants? Écoutez. Célio,
+Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites
+filles n'y comprendraient rien. Dans le libretto, que vous
+savez tous par coeur, il y a un mot que je n'ai jamais pu
+écouter sans rire. C'est lorsque dona* Anna raconte à
+son fiancé qu'elle a failli être victime de l'audace de don
+Juan, ce scélérat ayant imité, dans la nuit du meurtre
+du Commandeur, la démarche et les manières d'Ottavio
+pour surprendre sa tendresse. Elle dit qu'elle s'est échappée
+de ses bras, et qu'elle a réussi à le repousser. Alors
+don Ottavio, qui a écouté ce récit avec une piteuse mine,
+chante naïvement: <i>Respiro!</i> Le mot est bien écrit musicalement
+pour le dialogue, comme Mozart savait écrire
+le moindre mot, mais le mot est par trop niais. Rubini,
+comme un maître intelligent qu'il est, le disait sans expression
+marquée, et en sauvait ainsi le ridicule: mais
+presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus ne manquaient
+point de <i>respirer</i> le mot a pleine poitrine, en
+levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: «Ma
+foi, je l'ai échappé belle».</p>
+
+<p>Eh bien, Cécilia a écouté le récit d'Anna avec une douleur
+chaste, une indignation concentrée, qui n'aurait
+prêté à rire à aucun parterre, si impudique qu'il eût été!
+Je l'ai vu pâlir, mon jeune Ottavio! car la figure de l'acteur
+vraiment ému pâlit sous le fard, sans qu'il soit nécessaire
+de se retourner adroitement pour passer le mouchoir
+sur les joues, mauvaise <i>ficelle</i>, ressource grossière
+de l'art grossier. Et puis, quand il a été soulage de son
+inquiétude, au lieu de dire: <i>Je respire!</i> il s'est écrié, du
+fond de l'âme: <i>Oh! perdue ou sauvée, tu aurait toujours
+été à moi!</i></p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, s'écria Stella, qui ne se piquait pas de
+faire la petite fille ignorante, et s'occupait d'être artiste
+avant tout; j'ai été si frappée de ce mot, que j'ai senti
+comme un remords d'avoir été émue un instant dans les
+bras du perfide. J'ai aimé Ottavio, et vous allés voir, dans
+le quatrième acte, combien cette généreuse parole m'a
+rendu de force et de fierté.</p>
+
+<p>&mdash;Brava! bravissima! dit Boccaferri, voilà ce qui s'appelle
+comprendre: un entr'acte ne doit pas être perdu
+pour un véritable artiste. Tandis qu'il repose ses membres
+et sa voix, il faut que son intelligence continue à
+travailler, qu'il résume ses émotions récentes, et qu'il se
+prépare à de nouveaux combats contre les dangers et les
+maux de sa destinée. Je ne me lasserai pas de vous le
+dire, le théâtre doit être l'image de la vie: de même que,
+dans la vie réelle, l'homme se recueille dans la solitude
+ou s'épanche dans l'intimité, pour comprendre les événements
+qui le pressent, et pour trouver dans une bonne
+résolution ou dans un bon conseil la puissance de dénouer
+et de gouverner les faits, de même l'acteur doit
+méditer sur l'action du drame et sur le caractère qu'il représente.
+Il doit chercher tous les jours, et entre chaque
+scène, tous les développements que ce rôle comporte. Ici,
+nous sommes libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation
+nous ouvre un champ illimité de créations délicieuses.
+Mais, lors même qu'en public vous serez esclaves d'un
+texte, un geste, une expression de visage suffiront pour
+rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants!
+car il faudra tomber juste du premier coup, et résumer
+une grande pensée dans un petit effet; mais ce sera plus
+subtil à chercher et plus glorieux à trouver: ce sera le
+dernier mot de la science, la pierre précieuse par excellence
+que nous cherchons ici dans une mine abondante
+de matériaux variés, où nous puisons à pleines mains,
+comme d'heureux et avides enfants que nous sommes,
+en attendant que nous soyons assez exercés et assez habiles
+pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche.</p>
+
+<p>Toi, Célio, continua Boccaferri, qu'on écoutait là
+comme un oracle, et contre lequel le fier Célio lui-même
+n'essayait pas de regimber, tu as été trop leste et pas
+assez hypocrite. Tu as oublié que la naïve et crédule
+Zerline était déjà assez femme pour exiger plus de cajoleries
+et pour se méfier de trop de hardiesse. Tu n'as pas
+oublié que Béatrice est ta soeur, et tu l'as traitée comme
+un petit enfant que tu es habitué à caresser sans qu'elle
+s'en fâche ou s'en inquiète.&mdash;Sois plus perfide, plus méchant,
+plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte
+que nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos,
+il nous manquait un père, en voici un; c'est M. Salentini
+qui nous tombe du ciel, et il faut improviser la scène
+du père. C'est du Molière, et c'est beau! Vite, enfants!
+un costume de grand d'Espagne à M. Salentini.
+L'habit <i>Louis XIII</i>, tirant encore sur l'<i>Henri IV</i>, ancienne
+mode; grande fraise, et la trousse violette, le
+pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez, Stella,
+n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: <i>Je
+n'y ai pas pensé</i> des jeunes filles. Repassez-moi tous
+les deux, ajouta-t-il en s'adressant à Célio et à moi, la
+scène de Molière. Monsieur Salentini, il ne s'agit que
+de s'en rappeler l'esprit et de s'en imprégner. Ne vous
+attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entièrement:
+la moindre phrase, retenue par coeur, est mortelle
+à l'improvisation... Mais, mon Dieu! j'oublie que
+vous n'êtes pas ici pour apprendre à jouer la comédie.
+Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez
+bien, parce que vous avez du talent dans une autre partie,
+et que le sentiment du vrai et du beau sert à comprendre
+toutes les faces de l'art. <i>L'art est un</i>, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai de mon mieux pour ne dérouter personne,
+répondis-je, et je vous jure que tout ceci m'amuse, m'intéresse
+et me passionne infiniment.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, artiste! s'écria Boccaferri en me tendant la
+main. Oh! être artiste! Il n'y a que cela qui mérite la
+peine de vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Nous, au décor! dit-il à sa fille; je n'ai besoin que
+de toi pour m'aider à placer l'intérieur du palais de don
+Juan. Que l'armure de la statue soit prête pour que M. Salentini
+puisse la reprendre bien vite pendant la scène de
+M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour faire ce
+vieux personnage. Célio, si tu as le malheur de causer
+dans la coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme
+je l'ai été dans la dernière scène du précédent: tu m'avais
+mis en colère, je n'étais plus lâche et poltron; et si je suis
+mauvais, tu le seras! C'est une grande erreur que de
+croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son interlocuteur
+est plus pâle: la théorie de l'individualisme,
+qui règne au théâtre plus que partout ailleurs, et qui
+s'exerce en ignobles jalousies de métier pour souiller la
+claque à un camarade, est plus pernicieuse au talent sur
+les planches que sur toutes les autres scènes de la vie.
+Le théâtre est l'oeuvre collective par excellence. Celui qui
+a froid y gèle son voisin, et la contagion se communique
+avec une désespérante promptitude à tous les autres. On
+veut se persuader ici-bas que le mauvais fait ressortir le
+bon. On se trompe, le bon deviendrait le parfait, le beau
+deviendrait le sublime, l'émotion deviendrait la passion,
+si, au lieu d'être isolé, l'acteur d'élite était secondé et
+chauffé par son entourage. A ce propos, mes enfants,
+encore un mot, le dernier, avant de nous remettre à
+l'oeuvre! Dans les commencements, nous jouions trop
+longuement: maintenant que nous tenons la forme et
+que le développement ne nous emporte plus, nous tombons
+dans le défaut contraire: nous jouons trop vite.
+Cela vient de ce que chacun, sûr de son propre fait, coupe
+la parole à son interlocuteur pour placer la sienne. Gardez-vous
+de la personnalité jalouse et pressée de se montrer!
+Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'éclaire
+qu'en s'écoutant les uns les autres. Laissez même un peu
+divaguer la réplique, si bon lui semble: ce sera une occasion
+de vous impatienter tout de bon quand elle entravera
+l'action qui vous passionne. Dans la vie réelle,
+un ami nous fatigue de ses distractions, un valet nous irrite
+par son bavardage, une femme nous désespère par
+son obstination ou ses détours. Eh bien, cela sert au lieu
+de nuire, sur la scène que nous avons créée. C'est de la
+réalité, et l'art n'a qu'à conclure. D'ailleurs, quand vous
+vous interrompez les uns les autres, vous risquez d'écourter
+une bonne réflexion qui vous en eût inspiré une
+meilleure: vous faites envoler une pensée qui eût éveillé
+en vous mille pensées. Vous vous nuisez donc à vous-même.
+Souvenez-vous du principe: «Pour que chacun
+soit bon et vrai, il faut que tous le soient, et le succès
+qu'on ôte à un rôle, on l'ôte au sien propre. Cela paraîtrait
+un effroyable paradoxe hors de cette enceinte; mais
+vous en reconnaîtrez la justesse, à mesure que vous vous
+formerez à l'école de la vérité. D'ailleurs, quand ce ne
+serait que de la bienveillance et de l'affection mutuelle,
+il faut être frères dans l'art, comme vous l'êtes par le
+sang; l'inspiration ne peut être que le résultat de la santé
+morale, elle ne descend que dans les âmes généreuses,
+et un méchant camarade est un méchant acteur, quoi
+qu'on en dise!»</p>
+
+<p>La pièce marcha à souhait jusqu'à la dernière scène,
+celle où je reparus en statue pour m'abîmer finalement
+dans une trappe avec don Juan. Mais, quand nous fûmes
+sous le théâtre, Célio, dont je tenais encore la main dans
+ma main de pierre, me dit en se dégageant et en passant
+du fantastique à la réalité, sans transition:&mdash;Pardieu!
+que le diable vous emporte! vous m'avez fait manquer
+la partie culminante du drame; j'ai été plus froid
+que la statue, quand je devais être terrifié et terrifiant.
+Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai été aussi mauvais
+ce soir que sur le théâtre impérial de Vienne. Mais
+moi, je vais vous le dire. Vous regardez trop la Boccaferri,
+et cela me fait mal. Don Juan jaloux, c'est impossible;
+cela fait penser qu'il peut être amoureux, et cela
+n'est point compatible avec le rôle que j'ai joué ce soir
+ici et jusqu'à présent dans la vie réelle.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous en venir, Célio? répondis-je. Est-ce
+une querelle, un défi, une déclaration de guerre? Parlez,
+je fais appel à la vertu qui m'a fait votre ami presque
+sans vous connaître, à votre franchise!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'écoutais
+mon instinct, je vous tordrais le cou dans cette cave.
+Mais je sens que je serais odieux et ridicule de vous haïr,
+et je veux sincèrement et loyalement vous accepter pour
+rival et pour ami quand même. C'est moi qui vous ai attiré
+ici de mon propre mouvement et sans consulter personne.
+Je confesse que je vous croyais au mieux avec la
+duchesse de N..., car j'étais à Turin, il y a trois jours,
+avec Cécilia. Personne, dans ce village et dans la ville
+de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans les vingt-quatre
+heures que nous avons été près de vous sans pouvoir
+aller vous serrer la main, nous avons appris, malgré
+nous, bien des choses. Je vous ai cru retombé dans
+les filets de Cirée; je vous ai plaint sincèrement, et,
+comme nous passions devant votre logement pour sortir
+de la ville, à cinq heures du matin, Cécilia vous a chanté
+quelques phrases de Mozart en guise d'éternel adieu.
+Malheureusement elle a choisi un air et des paroles qui
+ressemblaient à un appel plus qu'à une formulé d'abandon,
+et cela m'a mis en colère. Puis, je me suis rassuré
+en la voyant aussi calme que si votre infidélité lui était
+la chose du monde la plus indifférente; et, comme je
+vous aime, au fond, j'étais triste en pensant à la femme
+qui remplaçait Cécilia dans votre volage coeur. Voyons,
+dites, qui aimez-vous et où allez-vous? Ne couriez-vous
+pas après la duchesse en passant par le village des Désertes?
+Est-elle cachée dans quelque château voisin?
+Comment le hasard aurait-il pu vous amener dans cette
+vallée, qui n'est sur la route de rien? Si vous ne volez;
+pas à un rendez-vous donné par cette femme, il est évident
+pour moi que vous êtes venu ici pour <i>l'autre</i>, que
+vous avez réussi à connaître sa retraite et sa nouvelle situation,
+si bien cachée depuis qu'elle en jouit. C'est donc
+à vous d'être sincère, monsieur Salentini. De qui êtes-vous
+ou n'êtes-vous pas amoureux, et vis-à-vis de qui
+prétendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don Giovanni?</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image8.png"></p>
+<br><br>
+
+<p>Je répondis en racontant succinctement toute la vérité;
+je ne cachai point que le <i>vedrai carino</i> chanté par
+Cécilia, sous ma fenêtre, m'avait sauvé des griffes de la
+duchesse, et j'ajoutai pour conclure:&mdash;J'ai été sur le
+point d'oublier Cécilia, j'en conviens, et j'ai tant souffert
+dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je m'attendais
+si peu à vous revoir aujourd'hui, et l'existence
+fantastique où vous me je les tout d'un coup est si nouvelle
+pour moi, que je ne puis vous rien dire, sinon que
+vous, devenu naïf et amoureux, <i>elle</i>, devenus expansive
+et brillante, son père, devenu sobre et lucide d'intelligence,
+votre château mystérieux, vos deux charmantes
+soeurs, ces figures inconnues qui m'apparaissent
+comme dans un rêve, cette vie d'artiste-grand-seigneur
+que vous vous êtes créée si vite dans un nid de vautours
+et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige
+tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'étais
+enivré, j'étais heureux tout à l'heure, je ne touchais
+plus à la terre; vous me rejetez dans la réalité, et vous
+voulez que je me résume. Je ne le puis. Donnez-moi jusqu'à
+demain matin pour vous répondre. Puisque nous ne
+pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne
+sais pas pourquoi nous ne resterions pas amis jusqu'à demain
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, répondit Célio, et si nous ne restons
+pas amis toute la vie, j'en aurai un mortel regret. Nous
+causerons demain au jour. La nuit est faite ici pour le
+délire.... Mais pourtant écoute un dernier mot de réalité
+que je ne peux différer. Mes charmantes soeurs, dis-tu,
+t'apparaissent comme dans un rêve? Méfie-toi de ce rêve!
+il y a une de mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir
+amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Non: c'est plus grave encore. Réponds à une question
+qui ne souffre pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton
+père? Je puis te demander cela, moi qui n'ai su que fort
+tard le nom du mien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais le nom de mon père, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et peux-tu le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; c'est seulement le nom de ma mère que je
+dois cacher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le contraire de moi. Donc ton père s'appelait?</p>
+
+<p>&mdash;Tealdo Soavi. Il était chanteur au théâtre de Naples.
+Il est mort jeune.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en être certain.
+Eh bien, ami, regarde la petite Béatrice avec les
+yeux d'un frère, car elle est ta soeur. Pas de questions
+là-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien mystérieux
+avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous,
+notre mère est sacrée, et toutes ses actions ont été saintes.
+Nous sommes ses enfants, nous portons son glorieux
+nom, il suffit à notre orgueil; mais, quoi qu'il ait pu
+m'en coûter, je devait t'avertir, afin qu'il n'y eût pas ici
+de méprise. Quelquefois le sentiment le plus pur est un
+inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance.
+Cette chaste enfant est disposée à la coquetterie, et peut-être
+un jour sera-t-elle passionnée par réaction. Sois sévère,
+sois désobligeant avec elle au besoin, afin que nous
+ne soyons pas forcés de lui dire ce que vous êtes l'un à
+l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque raison
+pour m'intéresser à toi, et en même temps pour te surveiller
+un peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi
+établit entre nous un lien indirect. Je serais bien malheureux
+d'avoir à te haïr!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, eh bien, nous cria Béatrice en rouvrant
+la trappe, êtes-vous morts tout de bon là-dessous? D'où
+vient que vous ne remontez pas? On vous attend pour
+souper.</p>
+
+<p>La belle tête de cette enfant fit tressaillir mon coeur
+d'une émotion profonde. Je compris pourquoi je l'avais
+aimée à la première vue, et, quand je me demandai à
+qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait être à moi.
+Elle-même, par la suite, en fit un jour très-naïvement
+la remarque.</p>
+
+<p>J'étais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela
+me mit à l'aise. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi
+poétique et d'aussi émouvant que ces découvertes de parenté
+que couvre le mystère; elles ont presque le charme
+de l'amour.</p>
+
+<p>Nous passâmes dans la salle à manger, comme l'horloge
+du château sonnait minuit. Le règlement portait
+qu'on souperait en costume. Il faisait assez chaud dans
+les appartements pour que mon armure de carton ne compromit
+pas ma santé, et, quand on vit l'<i>uomo di sasso</i>
+s'asseoir pour manger <i>cibo mortale</i> entre don Juan et
+Leporello, il se fit une grande gaieté, qui conserva pourtant
+une certaine nuance de fantastique dans les imaginations
+même après que j'eus posé mon masque en guise
+de couvercle sur un pâté de faisans.</p>
+
+<p>On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri
+commençait à causer, Cécilia et Célio voulurent envoyer
+coucher <i>les enfants</i>; mais Béatrice et Benjamin
+résistèrent à cet avis. Ils ouvraient de grands yeux pour
+prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et prétendaient
+être aussi robustes que les <i>grandes personnes</i>
+pour veiller.&mdash;Ne les contrarie pas, dit Cécilia à Célio;
+dans un quart d'heure, ils vont demander grâce.</p>
+
+<p>En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration,
+mettre beaucoup d'eau dans son vin, entama l'examen de
+la pièce que nous venions de jouer, et la belle tête
+blonde de Béatrice se pencha sur l'épaule de Stella, pendant
+que, à l'autre bout de la table, Benjamin commençait
+à regarder son assiette avec une fixité non équivoque.
+Célio, qui était fort comme un athlète, prit sa soeur
+dans ses bras et l'emporta comme un petit enfant; Stella
+secouait son jeune frère pour l'emmener. Je pris un flambeau
+pour diriger leur marche dans les grandes galeries
+du château, et, tandis que Stella prenait ma bougie
+pour aller allumer celle de Benjamin, Célio me dit tout
+bas, en me montrant Béatrice, qu'il avait déposée sur son
+lit: «Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces ténèbres,
+ta petite soeur que tu ne dois peut-être jamais
+embrasser une seconde fois.» Je déposai un baiser presque
+paternel sur le front pur de Béatrice, qui me répondit,
+sans me reconnaître: Bonsoir, Célio! puis, elle ajouta,
+sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: «Tu diras
+à M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper,
+crainte de réveiller M. le marquis de Balma!»</p>
+
+<p>Stella était revenue avec la lumière. Nous mîmes sa
+jeune soeur entre ses mains pour la déshabiller, puis
+nous allâmes nous remettre à table. Stella revint bientôt
+aussi, rapportant ce délicieux costume andalous de Zerlina
+qui devait être serré et caché dans le magasin de
+costumes.</p>
+
+<p>&mdash;Le mystère dont nous réussissons à nous entourer,
+me dit Cécilia, donne un nouvel attrait à nos études et
+à nos fêtes nocturnes. J'espère que vous ne le trahirez
+pas, et que vous laisserez les gens du village croire que
+nous allons au sabbat toutes les nuits.</p>
+
+<p>Je lui racontai les commentaires de mon hôtesse et
+l'histoire du petit soulier.&mdash;Oh! c'est vrai, dit Stella;
+c'est la faute de Béatrice, qui ne veut aller se coucher
+que quand elle dort debout. Cette nuit-là, elle était si
+lasse, qu'elle a dormi avec un pied chaussé comme une
+vraie petite sorcière. Nous ne nous en sommes aperçus
+que le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de
+temps à d'inutiles paroles. Que jouons-nous demain?</p>
+
+<p>&mdash;Je demande encore <i>Don Juan</i> pour prendre ma revanche,
+dit Célio; car j'ai été distrait ce soir et j'ai fait un
+progrès à reculons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit Boccaferri: à demain donc <i>Don
+Juan</i>, pour la troisième fois! Je commence à craindre,
+Célio, que tu ne sois pas assez méchant pour ce rôle tel
+que tu l'as conçu dans le principe. Je te conseille donc,
+si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un acteur
+intelligent est la meilleure critique du rôle qu'il essaie),
+de lui donner d'autres nuances. Celui de Molière
+est un marquis, celui de Mozart un démon, celui d'Hoffmann
+un ange déchu. Pourquoi ne le pousserais-tu pas
+dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une
+pure rêverie du poète allemand, cela est indiqué dans
+Molière, qui a conçu ce marquis dans d'aussi grandes
+proportions que le <i>Misanthrope</i> et <i>Tartufe</i>. Moi, je
+n'aime pas que <i>Don Juan</i> ne soit que le <i>dissoluto castigato</i>,
+comme on l'annonce, par respect pour les moeurs,
+sur les affiches de spectacle de la <i>Fenice</i>. Fais-en un héros
+corrompu, un grand coeur éteint par le vice, une flamme
+mourante qui essaie en vain, par moments, de jeter une
+dernière lueur. Ne te gêne pas, mon enfant, nous sommes
+ici pour interpréter plutôt que pour traduire.</p>
+
+<p><i>Don Juan</i> est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en
+allumant un bon cigare de la Havane (sa vielle pipe
+noire avait disparu), mais c'est un chef-d'oeuvre en plusieurs
+versions. Mozart seul en a fait un chef-d'oeuvre
+complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le
+côté littéraire, nous verrons que Molière n'a pas donné
+à son drame le mouvement et la passion qu'on trouve
+dans le libretto de notre opéra. D'un autre côté, ce libretto
+est écrit en style de libretto, c'est tout dire, et le
+style de Molière est admirable. Puis, l'opéra ne souffre
+pas les développements de caractère, et le drame français
+y excelle. Mais il manquera toujours à l'oeuvre de
+Molière la scène de dona Anna et le meurtre du Commandeur,
+ce terrible épisode oui ouvre si violemment et si
+franchement l'opéra; le bal où Zerlina est arrachée des
+mains du séducteur est aussi très-dramatique; donc le
+drame manque un peu chez Molière. Il faudrait refondre
+entièrement ces deux sujets l'un dans l'autre; mais, pour
+cela, il faudrait retrancher et ajouter à Molière. Qui l'oserait
+et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous
+et assez hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est
+que nous voulons de l'action à tout prix et retrouver ici,
+à huis clos, les parties importantes de l'opéra que vous
+chanterez un jour en public. Et puis, de douze acteurs,
+nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de
+force.</p>
+
+<p>Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse
+Ottavio, et que ma fille crée cette fâcheuse Elvire, toujours
+furieuse et toujours mystifiée, que nous avions fondue
+dans l'unique personnage d'Anna. Il faut voir ce que
+Cécilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma fille!
+Plus c'est difficile et déplaisant, plus ce sera glorieux!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque nous changeons de rôle, dit Célio,
+je demande à être Ottavio. Je me sens dans une veine de
+tendresse, et don Juan me sort par les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! mon père, répondit Cecilia. Vous saurez vous
+rajeunir, et comme vous êtes encore notre maître à tous,
+cet essai profitera à Célio.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise idée! où trouverais-je la grâce et la beauté?
+Regarde Célio; il peut mal jouer ce rôle: cette tournure,
+ce jarret, cette fausse moustache blonde qui va si bien à
+ses yeux noirs, ce grand oeil un peu cerné, mais si jeune
+encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu qu'avec
+moi, vieillard, vous serez tous froids et déroulés.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit Célio, don Juan pouvait fort bien avoir
+quarante cinq ans, et tu ne paraissais pas aujourd'hui
+un Leporello plus âgé que cela. Je crois que je me suis
+fait trop jeune pour être un si profond scélérat et un roué
+si célèbre. Essaie, nous t'en prions tous.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cécilia,
+tu seras Elvire?</p>
+
+<p>&mdash;Je serai tout ce qu'on voudra pour que la pièce
+marche. Mais M. Salentini?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours statue à votre service.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un seul rôle, dit Boccaferri; les rôles courts
+doivent nécessairement cumuler. Vous essaierez d'être
+Masetto, et le Benjamin, qui a beaucoup de comique, se
+lancera dans Leporello Pourquoi non? On le vieillira, et
+les grandes difficultés font les grands progrès.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc convenu que je reviens ici demain soir?
+demandai-je en faisant de l'oeil le tour de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dît
+Cécilia en me tendant la main avec une bienveillance
+tranquille, qui n'était pas faite pour me rendre fier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reviendrez demain matin habiter le château
+des Désertes! s'écria Boccaferri. Je le veux vous êtes un
+acteur très-utile et très-distingué par nature. Je vous
+tiens, je ne vous lâche pas. Et puis, nous nous occuperons
+de peinture, vous verrez! La peinture en décors est la
+grande école de relief, de profondeur et de la lumière
+que les peintres d'histoire et de paysage dédaignent, faute
+de la connaître, et faute aussi de la voir bien employée.
+J'ai mes idées aussi là-dessus, et vous verrez que vous
+n'aurez pas perdu voire temps à écouter le vieux Boccaferri.
+Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront
+des sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de
+la peinture, et des ateliers à choisir.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi songer à cela cette nuit, dis-je en regardant
+Célio, et je vous répondrai demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attends donc demain à déjeuner, ou plutôt
+je vous garde ici sur l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui
+ne se coucherait pas cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer.
+Il croirait que je suis tombé dans quelque précipice,
+ou que les diables du château m'ont dévoré.</p>
+
+<p>Ceci convenu, nous nous séparâmes. Célio m'aide à
+reprendre mes habits et voulut me reconduire jusqu'a
+mi-chemin de ma demeure; mais il me parla à peine, et
+quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je le
+vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule
+jaune, son manteau de velours, sa grande rapière au côté
+et sa grande plume agitée par la bise. Il n'y avait rien
+d'étrange comme de voir ce personnage du temps passé
+traverser la campagne au clair de la lune, et de penser
+que ce héros de théâtre était plongé dans les rêveries et
+les émotions du monde réel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<h3>L'HÉRITIÈRE.</h3>
+
+<p>Je trouvai en effet mes hôtes fort effrayés de ma disparition.
+Le bon Volabù m'avait cherché dans la campagne
+et se disposait à y retourner. Je sentis que ces pauvres
+gens étaient déjà de vrais amis pour moi. Je leur dis que
+le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du
+château en qui j'avais retrouvé une ancienne connaissance.
+La mère Peirecote, apprenant que j'avais fait la
+veillée au château, m'accabla de questions, et parut fort
+désappointée quand je lui répondis que je n'avais vu là
+rien d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Le lendemain, à neuf heures, je me rendis au château
+en prévenant mes hôtes que j'y passerais peut-être quelques
+jours et qu'ils n'eussent pas à s'inquiéter de moi.
+Célio venait à ma rencontre.&mdash;Tu as bien dormi! me
+dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue, répondis-je, et c'est la première fois
+depuis longtemps. J'ai éprouvé un merveilleux bien-être,
+comme si j'étais arrivé au vrai but de mon existence,
+heureux ou misérable. Si je dois être heureux par vous
+tous qui êtes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il
+n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie
+comme pour la douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu l'aimes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Célio, et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi je ne puis répondre aussi nettement.
+Je crois l'aimer et je n'en suis pas assez certain pour le
+dire à une femme que je respecte par-dessus tout, que je
+crains même un peu. Ainsi je me vois supplanté d'avance!
+La foi triomphe aisément de l'incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-être
+le contraire. Une conquête assurée a moins d'attraits
+pour ce sexe qu'une conquête à faire. Donc, nous
+restons amis?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande? Mais il me semble que nos
+rôles sont assez naturellement indiqués, Si je vous trouvais
+véritablement épris et tant soit peu payé de retour,
+je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que de se comporter
+comme un larron avec le premier venu de ses
+semblables, à plus forte raison avec un homme qui se
+confie à votre loyauté; mais vous n'en êtes pas là, et la
+partie est égale pour nous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Que savez-vous si je n'ai pas de l'espérance?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous étiez aimé d'une telle femme, Célio, je vous
+estime assez pour croire que vous ne me souffririez pas
+ici, et vous savez qu'il ne me faudrait qu'une pareille
+confidence de votre part pour m'en éloigner à jamais;
+mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une
+velléité, et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fière
+pour s'en contenter, je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai
+aussi serré que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez,
+vous n'avez qu'à le dire ainsi que moi, elle choisira.
+Si vous n'aimez pas, je ne vois pas quel jeu vous
+pouvez jouer avec une femme que vous respectez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison. Je suis un fou. J'ai même peur d'être
+un sot. Allons! restons amis. Je t'aime, bien que je me
+sente un peu mortifié de trouver en toi mon égal pour la
+franchise et la résolution. Je ne suis guère habitué à cela.
+Dans le monde où j'ai vécu jusqu'ici, presque tous les
+hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain
+de la galanterie. Fais donc la cour à Cécilia; moi, je verrai
+venir. Nous ne nous engageons qu'à une chose: c'est à
+nous tenir l'un l'autre au courant du résultat de nos tentatives
+pour épargner à celui qui échouera un rôle ridicule.
+Puisque nous visons tous deux au mariage, à la
+chose la plus honnête et la plus officielle du monde,
+l'honneur de la dame n'exige pas que nous nous fassions
+mystère de son choix. Quant aux lâches petits
+moyens usités en pareil cas par les plus honnêtes gens,
+la délation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la
+malveillance à l'égard d'un rival qu'on veut supplanter,
+je n'en fais pas mention dans notre traité. Ce serait nous
+faire une mutuelle injure.</p>
+
+<p>Je souscrivis à tout ce que proposait Célio sans regarder
+en avant ni en arrière, et sans même prévoir que
+l'exécution d'un pareil contrat soulèverait peut-être de
+terribles difficultés.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la
+cour du château, qui était vaste et superbe, il faut que
+je commence par te conduire chez notre marquis.... Puis
+il ajouta en riant: car ce n'est pas sérieusement que tu
+as demandé, hier au soir, chez qui nous étions ici?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai fait une sotte question, répondis-je, c'est de
+la meilleure foi du monde. J'étais trop bouleversé et trop
+enivré de me retrouver au milieu de vous pour m'inquiéter
+d'autre chose, et je ne me suis pas même tourmenté,
+en venant ici, de l'idée que je pourrais être indiscret ou
+mal venu à me présenter chez un personnage que je ne
+connais pas. A la vie que vous menez chez lui, je ne
+m'attendais même pas à le voir aujourd'hui. Sous quel
+titre et sous quel prétexte vas-tu donc me présenter?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais tu es fort amusant, répondit Célio en me
+faisant monter l'escalier en spirale et garni de tapis d'une
+grande tour. Voilà une mystification que nous pourrions
+prolonger longtemps; mais tu t'y jettes de trop bonne
+foi, et je ne veux pas en abuser.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle
+ronde qui servait de cabinet de travail au marquis, et il
+cria très-haut:&mdash;Eh! mon cher marquis de Balma, voici
+Adorno Salentini qui persiste à vous prendre pour un
+mythe, et qui ne veut être désabusé que par vous-même.</p>
+
+<p>Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son
+bureau, vint à ma rencontre en me tendant les deux
+mains, et j'éclatai de rire en reconnaissant ma simplicité.</p>
+
+<p>«<i>Les enfants</i> pensaient, dit-il, que c'était un jeu de
+votre part; mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez
+croire à l'identité du vieux malheureux Boccaferri
+de Vienne et du facétieux Leporello de cette nuit avec le
+marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai
+eu des écarts de jeunesse. Au lieu de les réparer et de
+me ramener ainsi à la raison, mon père m'a banni et
+déshérité. Mes prénoms sont Pierre-Anselme <i>Boccadiferro</i>.
+Ce nom de <i>Bouche de fer</i> est dans ma famille le
+partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo,
+<i>Bouche d'or</i>, est celui de tous les aînés. Je pris pour
+tout titre mon nom de baptême en le modifiant un peu,
+et je vécus, comme vous savez, errant et malheureux
+dans toutes mes entreprises. Ce n'était ni le courage ni
+l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire;
+mais j'étais un homme à illusions comme tous les hommes
+à idées. Je ne tenais pas assez compte des obstacles. Tout
+s'écroulait sur moi, au moment où, plein de génie et de
+fierté, j'apportais la clé de voûte à mon édifice. Alors,
+criblé de dettes, poursuivi, forcé de fuir, j'allais cacher
+ailleurs la honte et le désespoir de ma défaite; mais,
+comme je ne suis pas homme à me décourager, je cherchais
+dans le vin une force factice, et quand un certain
+temps consacré à l'ivresse, à l'ivrognerie, si vous voulez,
+m'avait réchauffé le coeur et l'esprit, j'entreprenais autre
+chose. On m'a donc qualifié très-généreusement en mille
+endroits de <i>canaille</i> et d'<i>abruti</i>, sans se douter le moins
+du monde que je fusse par goût l'homme le plus sobre
+qui existât. Pour tomber dans cette disgrâce de l'opinion,
+il suffit de trois choses: être pauvre, avoir du chagrin,
+et rencontrer un de ses créanciers le jour où l'on sort du
+cabaret.</p>
+
+<p>«J'étais trop fier pour rien demander à mon frère aîné,
+après avoir essuyé son premier refus. Je fus assez généreux
+pour ne pas le faire rougir en reprenant mon nom
+et en parlant de lui et de son avarice. J'oubliai même
+avec un certain plaisir que j'étais un patricien pour m'affermir
+dans la vie d'artiste, pour laquelle j'étais né. Deux
+anges m'assistèrent sans cesse et me consolèrent de tout,
+la mère de Célio et ma fille. Honneur à ce sexe! il vaut
+mieux que nous par le coeur.</p>
+
+<p>«J'étais à Vienne avec la Cécilia, il y a deux mois,
+lorsque je reçus une lettre qui me fit partir à l'heure
+même. J'avais conservé en secret des relations affectueuses
+avec un avocat de Briançon qui faisait les affaires
+de mon frère. Dans cette lettre, il me donnait avis de
+l'état désespéré où se trouvait mon aîné. Il savait qu'il
+n'existait pas de titre qui pût me déshériter. Il m'appelait
+chez lui, où il me donna l'hospitalité jusqu'à la mort
+du marquis, laquelle eut lieu deux jours après sans qu'une
+parole d'affection et de souvenir pour moi sortît de ses
+lèvres. Il n'avait qu'une idée fixe, la peur de la mort. Ce
+qui adviendrait après lui ne l'occupait point.</p>
+
+<p>«Dès que je me vis en possession de mon titre et de
+mes biens, grâce aux conseils de mon digne ami, l'avocat
+de Briançon, je me tins coi, je fis le mort; je ne révélai
+à personne ma nouvelle situation, et je restai enfermé,
+quasi caché dans mon château, sans faire savoir sous quel
+nom j'avais été connu ailleurs. Je continuerai à agir ainsi
+jusqu'à ce que j'aie payé toutes les dettes que j'ai contractées
+durant cinquante années de ma vie; alors en
+même temps qu'on dira: «Cette vieille brute de Boccaferri
+est devenu marquis et quatre fois millionnaire,» on
+pourra dire aussi: «Après tout, ce n'était pas un malhonnête
+homme; car il n'a fait banqueroute à personne,
+pas même à ses amis.»</p>
+
+<p>«J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer
+ma liberté et mon honneur en m'acquittant de
+la sorte. Je ne comptais pas sur l'héritage de mon frère.
+Il me haïssait tant que j'aurais juré qu'il avait trouvé un
+moyen de me dépouiller après sa mort; mais moi, toujours
+artiste et toujours poète, je n'avais pas cessé de me
+flatter que le succès couronnerait enfin mes entreprises.
+Aussi je n'avais jamais fait une dette ni une banqueroute
+sans en consigner le chiffre et sans en conserver le détail
+et les circonstances. Dans les dernières années, comme
+j'étais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et
+j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes,
+si ma fille ne les eût rangées et tenues avec soin.</p>
+
+<p>«Aussi maintenant sommes-nous à même de nous réhabiliter.
+Nous consacrons à ce travail, ma fille et moi,
+une heure tous les jours, avant le déjeuner. Tandis que
+notre avocat de Briançon vend une partie de nos immeubles
+et prépare la liquidation générale, nous tenons la
+correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les
+contrées où nous avons vécu, nous cherchons nos créanciers.
+Il y en a peu qui ne répondent à notre appel. Ceux
+qui m'ont obligé avec la pensée de le faire gratuitement
+sont remboursés aussi malgré eux. Dans un mois, je crois
+que nous aurons terminé ce fastidieux travail et que notre
+tâche sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura
+la vérité sur mon compte. Il nous restera encore une fortune
+très-considérable, et dont j'espère que nous ferons
+bon usage. Si j'écoutais mon penchant, je donnerais à
+pleines mains, sans trop savoir à qui; mais j'ai trop fréquenté
+les paresseux et les débauchés, j'ai eu trop affaire
+aux escrocs de toute espèce pour ne pas savoir un peu
+distinguer. Je dois mon aide aux mauvaises têtes, mais
+non aux mauvais coeurs.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune,
+et, pour ne plus faire de folies, je lui ai tout abandonné.
+Elle fera aussi des folies généreuses, mais elle n'en fera
+pas de sottes et de nuisibles. Tenez, ajouta-t-il en tirant
+deux ailes du paravent qui nous cachait la moitié de la
+table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience
+entre toutes! Rien ne la rebute, et cette âme d'artiste
+sait s'astreindre au métier de teneur de livres pour sauver
+l'honneur de son père!»</p>
+
+<p>Nous vîmes la Cécilia penchée sur le bureau, écrivant,
+rangeant, cachetant et pliant avec rapidité, sans se laisser
+distraire par ce qu'elle entendait. Elle était pâle de
+fatigue, car cette double vie d'artiste et d'administrateur
+devait briser ce corps frêle et généreux; mais elle était
+calme et noble, comme une vraie châtelaine, dans sa robe
+de soie verte. Je m'aperçus qu'elle avait coupé tout de bon
+ses longs cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice
+pour pouvoir jouer les rôles d'homme, et cette chevelure,
+bouclée sur le cou et autour du visage, lui donnait quelque
+chose d'un jeune apprenti artiste de la renaissance;
+elle avait trop de mélancolie dans l'habitude de la physionomie
+pour rappeler le page espiègle ou le seigneur
+enfant du manoir. L'intelligence et la fierté régnaient sur
+ce front pur, tandis que le regard modeste et doux semblait
+vouloir abdiquer tous les droits du génie et tous les
+rêves de la gloire.</p>
+
+<p>Elle sourit à Célio, me tendit la main, et referma le
+paravent pour achever sa besogne.</p>
+
+<p>«Vous voilà donc dans notre secret, reprit le marquis.
+Je ne puis le placer en de meilleures mains; je n'ai pas
+voulu attendre un seul jour pour en faire part à Célio et
+aux autres enfants de la Floriani. J'ai dû tant à leur mère!
+mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je puis
+m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement
+avec de l'argent; elle m'a aidé et soutenu avec son
+coeur, et mon coeur appartient à ce qui survit d'elle, à
+ces nobles et beaux enfants qui sont désormais les miens.
+La Floriani n'avait laissé qu'une fortune aisée. Entre
+quatre enfants, ce n'était pas un grand développement
+d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en
+fournit les moyens, je veux qu'ils aient les coudées plus
+franches dans la vie, et je les ai tout de suite appelés à
+moi pour qu'ils ne me quittent que le jour où ils seront
+assez forts pour se lancer sur la grande scène de la vie
+comme artistes; car c'est la plus haute des destinées, et,
+quelle que soit la partie que chacun d'eux choisira, ils
+auront étudié la synthèse de l'art dans tous ses détails
+auprès de moi.</p>
+
+<p>«Passez-moi cette vanité; elle est innocente de la
+part d'un homme qui n'a réussi à rien et qui n'a pas
+échoué à demi dans ses tentatives personnelles. Je crois
+qu'à force de réflexions et d'expériences je suis arrivé à
+tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne
+me fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil.
+Je ne suis pas cependant un <i>professeur de profession</i>.
+J'ai la certitude qu'on ne fait rien avec rien, et que l'enseignement
+n'est utile qu'aux êtres richement doués par
+la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des élèves de
+génie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je
+sais que je leur abrégerai des lenteurs, que je les préserverai
+de certains écarts, et que j'adoucirai les supplices que
+l'intelligence leur prépare. Je manie déjà l'âme de Stella,
+je tâte plus délicatement Salvator et Béatrice, et, quant à
+Célio, qu'il réponde si je ne lui ai pas fait découvrir en
+lui-même des ressources qu'il ignorait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est la vérité, dit Célio, tu m'as appris à me
+connaître. Tu m'as rendu l'orgueil en me guérissant de
+la vanité. Il me semble que, chaque jour, ta fille et toi
+vous faites de moi un autre homme. Je me croyais envieux,
+brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir
+méchant parce que j'aspirais a l'être; mais vous m'avez
+guéri de cette dangereuse folie, vous m'avez fait mettre
+la main sur mon propre coeur. Je ne l'eusse pas fait en
+vue de la morale, je l'ai fait en vue de l'art, et j'ai découvert
+que c'est de là (et en parlant ainsi Célio frappa
+sa poitrine) que doit sortir le talent.</p>
+
+<p>J'étais vivement ému; j'écoutais Célio avec attendrissement;
+je regardais le marquis de Balma avec admiration.
+C'était un autre homme que celui que j'avais connu;
+ses traits même étaient changés. Était-ce là ce vieux
+ivrogne trébuchant dans les escaliers du théâtre, accostant
+les gens pour les assommer de ses théories vagues
+et prolixes, assaisonnées d'une insupportable odeur de
+rhum et de tabac? Je voyais en face de moi un homme
+bien conservé, droit, propre, d'une belle et noble figure,
+l'oeil étincelant de génie, la barbe bien faite, la main
+blanche et soignée. Avec son linge magnifique et sa robe
+de chambre de velours doublée de martre, il me faisait
+l'effet d'un prince donnant audience à ses amis, ou, mieux
+que cela, de Voltaire à Ferney; mais non, c'était mieux
+encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le
+coeur plein de tendresse et de naïveté. Tant il est vrai
+que le bonheur est nécessaire à l'homme, que la misère
+dégrade l'artiste, et qu'il faut un miracle pour qu'il n'y
+perde pas la conscience de sa propre dignité!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma,
+allez voir si les autres enfants sont prêts pour déjeuner; j'ai
+encore une lettre à terminer avec ma fille, et nous irons
+vous rejoindre. Vous me promettez maintenant, monsieur
+Salentini, de passer au moins quelques jours chez moi.</p>
+
+<p>J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tôt sorti
+de son cabinet que je fis un douloureux retour sur moi-même.
+Je crois que je suis fou tout de bon depuis que
+j'ai mis les pieds ici, dis-je à Célio en l'arrêtant dans une
+galerie ornée de portraits de famille. Tout le temps que
+le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa
+position, je ne songeais qu'à me réjouir de voir la fortune
+récompenser son mérite et celui de sa fille. Je ne pensais
+pas que ce changement dans leur existence me portait
+un coup terrible et sans remède.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? dit Célio d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le demandes, répondis-je. Tu ne vois pas
+que j'aimais la Boccaferri, cette pauvre cantatrice à trois
+ou quatre mille francs d'appointements par saison, et
+qu'il m'était bien permis, à moi qui gagne beaucoup plus,
+de songer à en faire ma femme, tandis que maintenant
+je ne pourrais aspirer à la main de mademoiselle de
+Balma, héritière de plusieurs millions, sans être ridicule
+en réalité et en apparence méprisable?</p>
+
+<p>&mdash;Je serais donc méprisable, moi, d'y aspirer aussi?
+dit Célio en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui répondis-je après un instant de réflexion.
+Bien que tu ne sois pas plus riche que moi, je pense, ta
+mère a tant fait pour le pauvre Boccaferri, que le riche
+Balma peut et doit se considérer toujours comme ton
+obligé. Et puis le nom de la mère est une gloire; Cécilia
+a voué un culte à ce grand nom. Tu as donc mille raisons
+pour te présenter sans honte et sans crainte. Moi,
+si je surmontais l'une, je n'en ressentirais pas moins
+l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi beaucoup, console-moi
+un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je
+resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon
+respect et mon dévouement; mais je partirai demain et
+je tâcherai de guérir. Le sentiment de ma fierté et la conscience
+de mon devoir m'y aideront. Garde-moi le secret
+sur les confidences que je t'ai faites, et que mademoiselle
+de Balma ne sache jamais que j'ai élevé mes prétentions
+jusqu'à elle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<h3>STELLA.</h3>
+
+<p>Célio allait me répondre lorsque Béatrice, accourant du
+fond de la galerie, vint se jeter à son cou et folâtrer autour
+de nous en me demandant avec malice si j'avais été
+présenté à <i>M. le marquis</i>. Quelques pas plus loin, nous
+rencontrâmes Stella et Benjamin, qui m'accablèrent des
+mêmes questions; la cloche du déjeuner sonna à grand
+bruit, et la belle Hécate, qui était fort nerveuse, accompagna
+d'un long hurlement ce signal du déjeuner. Le
+marquis et sa fille vinrent les derniers, sereins et bienveillants
+comme des gens qui viennent de faire leur devoir.
+Je vis là combien Cécilia était adorée des jeunes
+filles et quel respect elle inspirait à toute la famille. Je ne
+pouvais m'empêcher de la contempler, et même, quand
+je ne la regardais ou ne l'écoutais pas, je voyais tous ses
+mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle agissait
+et parlait peu cependant; mais elle était attentive à tout
+ce qui pouvait être utile ou agréable à ses amis. On eût
+dit qu'elle avait eu toute sa vie deux cent mille livres de
+rentes, tant elle était aisée et tranquille dans son opulence,
+et l'on voyait qu'elle ne jouirait de rien pour elle-même,
+tant elle restait dévouée au moindre besoin, au
+moindre désir des autres.</p>
+
+<p>On ne parla point de comédie pendant la déjeuner. Pas
+un mot ne fut dit devant les domestiques qui pût leur
+faire soupçonner quelque chose à cet égard. Ce n'est pas
+que de temps en temps Béatrice, qui n'avait autre chose
+en tête, n'essayât de parler de la précédente et de la prochaine
+soirée; mais Stella, qui était toujours à ses côtés
+et qui s'était habituée à être pour elle comme une jeune
+mère, la tenait en bride. Quand le repas fut terminé, le
+marquis prit le bras de sa fille et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre
+genre d'affaires, me dit Célio. Ils donnent cette partie de
+la journée aux besoins des gens qui les environnent; ils
+écoutent les demandes des pauvres, les réclamations des
+fermiers, les invitations de la commune. Ils voient le curé
+ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent même
+des consultations à des malades; enfin, ils font leurs devoirs
+de châtelains avec autant de conscience et de régularité
+que possible. Stella et Béatrice sont chargées de
+veiller, à l'intérieur, sur le détail de la maison; moi, ordinairement,
+je lis ou fais de la musique, et, depuis que
+mon frère est ici, je lui donne des leçons; mais, pour
+aujourd'hui, il ira s'exercer tout seul au billard. Je veux
+causer avec vous.</p>
+
+<p>Il m'emmena dans le jardin, et là, me serrant la main
+avec effusion:&mdash;Ta tristesse me fait mal, dit-il, et je ne
+saurais la voir plus longtemps. Écoute, mon ami, j'ai eu
+un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a une
+heure, que tu renonçais à Cécilia par délicatesse. J'ai
+failli te dire que c'était ton devoir et t'encourager à partir:
+je ne l'ai pas fait; mais, quand même je l'aurais fait,
+je me rétracterais à cette heure. Tu te montres trop scrupuleux,
+ou tu ne connais pas encore Cécilia et son père.
+Ils n'ont pas cessé d'être artistes, je crois même qu'ils
+le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs.
+L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc
+jamais leur sembler au-dessous de leur condition. Quant
+à te soupçonner coupable d'ambition et de cupidité, cela
+est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois tu étais
+amoureux de la pauvre cantatrice à trois mille francs par
+saison, et que tu aspirais sérieusement à l'épouser, même
+sans rougir du vieux ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Ils le savent! Tu l'as dit, Célio?</p>
+
+<p>&mdash;Je le leur ai dit le jour même où j'en ai reçu de toi
+la confidence, et ils en avaient été fort touchés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils avaient refusé parce que, ce jour-là même,
+ils recevaient la nouvelle de leur héritage?</p>
+
+<p>&mdash;Non; même en recevant cette nouvelle ils n'avaient
+pas refusé. Ils avaient dit: <i>Nous verrons!</i> Depuis, quoique
+je me sentisse ému moi-même, j'ai eu le courage de
+tenir la parole que je t'avais presque donnée: j'ai reparlé
+de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-<i>elle</i> dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit: «Je suis si reconnaissante de ses bonnes
+intentions pour moi dans un temps où j'étais pauvre et
+obscure, que, si j'étais décidée à me marier, je chercherais
+l'occasion de le voir et de le connaître davantage.»
+Et puis nous avons été à Turin secrètement ces jours-ci,
+comme je te l'ai dit, pour les affaires de son père, et pour
+ramener en même temps notre Benjamin. Là, j'ai étudié
+avec un peu d'inquiétude l'effet que produisait sur elle
+la bruit de tes amours avec la duchesse. Elle a été triste
+un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te cache
+rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en
+secret à notre hôtel. J'avais du dépit, elle l'a vu, et elle
+a refusé, parce qu'elle est bonne pour moi comme un
+ange, comme une mère; mais elle souffrait, et quand, la
+nuit suivante, nous avons passé à pied devant ta porte
+pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions
+pas faire venir devant l'hôtel, nous avons vu ton voiturin,
+nous avons reconnu Volabù. Nous l'avons évité, nous ne
+voulions pas être vus; mais Cécilia a eu une inspiration
+de femme. Elle a dit à Benjamin (que cet homme n'avait
+jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si
+son voiturin était disponible pour Milan.&mdash;Je vais à Milan,
+en effet, répondit-il, mais je ne puis prendre personne.&mdash;Qui
+donc conduisez-vous? dit l'enfant; ne pourrais-je
+m'arranger avec votre voyageur pour aller avec
+lui?&mdash;Non, c'est un peintre. Il voyage seul.&mdash;Comment
+s'appelle-t-il? peut-être que je le connais?&mdash;Ce
+voiturin a dit ton nom: c'est tout ce que nous voulions
+savoir. On nous avait dit que la duchesse était retournée
+à Milan. Cécilia pâlit, sous prétexte qu'elle avait froid;
+puis, comme j'en faisais l'observation à demi-voix, elle se
+mit à sourire avec cet air de souveraine mansuétude qui
+lui est propre. Elle approcha de ta fenêtre en me disant:&mdash;Tu
+vas voir que je vais lui adresser un adieu
+bien amical et par conséquent bien désintéressé. C'est
+alors qu'elle chanta ce maudit <i>Vedrai carino</i> qui t'a
+arraché aux griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela
+une fatalité! Je crois qu'elle t'aime, bien que ce soit fort
+difficile à constater chez une personne toujours maîtresse
+d'elle-même, et si habituée à l'abnégation qu'on peut à
+peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure
+qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que
+je n'ai pas eu le courage de lui dire que tu as renoncé à
+la duchesse et que tu lui dois ton salut. Je me suis engagé
+à ne pas te nuire; mais ce serait pousser l'héroïsme
+au-delà de mes facultés que d'aller faire la cour pour toi.
+Seulement je te devais la vérité, la voilà tout entière.
+Reste donc ou parle; attends et espère, ou agis et éclaire-toi.
+De toute façon, tu es dans ton droit, et personne ne
+peut te supposer amoureux des millions, puisque, ce matin
+encore, tu ne voulais pas comprendre que le marquis
+de Balma était le père Boccaferri.</p>
+
+<p>&mdash;Bon et grand Célio, m'écriai-je, comment te remercier!
+Je ne sais plus que faire. Il me semble que tu aimes
+Cécilia autant que moi, et que tu es plus digne d'elle.
+Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le temps
+de te connaître et de t'apprécier sous la face nouvelle que
+ton caractère a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle
+nous examine, qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il
+m'a semblé parfois qu'elle t'aimait, et peut-être que c'est
+toi qu'elle aime! Pourquoi nous hâter de savoir notre
+sort? Qui sait si, à l'heure qu'il est, elle-même n'est pas
+indécise? Attendons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés
+tous les deux si nous brusquons sa sympathie. Moi,
+je suis fort gêné aussi, car je n'étais pas amoureux d'elle
+à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue que quand
+j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne
+me croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé
+que toi à mériter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves
+à temps comme tu les as faites. D'un autre côte, l'adoration
+qu'elle avait pour ma mère, et qui domine encore
+toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire
+sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre
+malheureux. Elle est ainsi faite, cette femme excellente;
+mais je ne jouirai pas de son sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui.
+Si elle m'aime, ce ne peut être encore au point
+de devenir égoïste. Dans mon intérêt, comme dans le
+tien, je demande l'aide et le conseil du temps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dit, répliqua Célio; ajournons. Eh! tiens,
+prenons une résolution: c'est de ne nous déclarer ni l'un
+ni l'autre avant de nous être consultés encore; jusque-là,
+nous n'en reparlerons plus ensemble, car cela me fait
+un peu de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Et à moi aussi. Je souscris à cet accord; mais nous
+ne nous interdisons pas l'un à l'autre de chercher à lui
+plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance
+de don Juan; puis peu à peu il arriva à la chanter, à
+l'étudier tout en marchant à mon côté, et à frapper la
+terre de son pied avec impatience dans les endroits où il
+était mécontent de sa voix et de son accent.&mdash;Je ne suis
+pas don Juan, s'écria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant
+dans ma voix et dans ma destinée de l'être sur
+les planches. Que diable! je ne suis pas un ténor, je ne
+peux pas être un amoureux tendre; je ne peux pas chanter
+<i>Il mio tesoro intante</i> et faire la cadence du Rimini... Il
+faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête
+homme qui fait <i>fiasco</i>! Va pour la puissance!... Après
+tout, ajouta-t-il en passant la main sur son front, qui
+sait si j'aime? Voyons! Il chanta <i>Quando del vino</i>, et
+il le chanta supérieurement.&mdash;Non! non! s'écria-t-il
+satisfait de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer!
+Cécilia n'est pas ma mère. Il peut lui arriver d'aimer
+demain quelqu'un plus que moi, toi, par exemple! Fi
+donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait
+point! j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, à
+toi, Salentini; mais elle? je la jetterais du haut de son
+château sur le pavé pour lui faire voir le cas que je fais
+de sa personne et de sa fortune!</p>
+
+<p>Je fus effrayé de l'expression de sa figure. Le Célio
+que j'avais connu à Vienne reparaissait tout entier et me
+jetait dans une stupéfaction douloureuse. Il s'en aperçut,
+sourit et me dit:&mdash;Je crois que je redeviens méchant!
+Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. Parfois mes
+nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid!
+Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.</p>
+
+<p>A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand
+salon. Le marquis donna, comme de coutume, à ses
+gens, l'ordre qu'on ne le dérangeât plus jusqu'au dîner,
+à moins d'un motif important, et que, dans ce cas, on
+sonnât la cloche du château pour l'avertir. Puis il demanda
+aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveillé
+la maison; à Benjamin, s'il avait travaillé, et,
+quand chacun lui eut rendu compte de l'emploi de sa matinée:&mdash;C'est
+bien, dit-il; la première condition de la
+liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est l'ordre
+dans l'arrangement de la vie; mais, hélas! pour
+avoir de l'ordre, il faut être riche. Les malheureux sont
+forcés de ne jamais savoir ce qu'ils feront dans une heure!
+A présent, mes chers enfants, vive la joie! La journée
+d'affaires et de soucis est terminée; la soirée de plaisir
+et d'art commence. Suivez-moi.</p>
+
+<p>Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air,
+aux rires et aux acclamations des enfants. Puis, nous
+nous dirigeâmes avec lui vers l'aile du château où était
+situé le théâtre. On ouvrit la <i>porte d'ivoire</i>, comme
+l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire des
+songes, après s'y être enfermés et barricadés d'importance.</p>
+
+<p>Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remettre
+de l'ordre et de la propreté, de réunir, de secouer et
+d'étiqueter les costumes abandonnés à la hâte, la nuit
+précédente, sur des fauteuils. Les hommes balayaient,
+époussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les
+accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les
+femmes s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une
+exactitude et une rapidité prodigieuses, tant chacun de
+nous y mit d'ardeur et de gaieté. Quand ce fut fait, le
+marquis réunit sa couvée autour de la grande table qui
+occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit
+les manuscrits de <i>Don Juan</i> à l'étude, on y fit rentrer
+des personnages et des scènes éliminés la veille; on
+se consulta encore sur la distribution des rôles. Célio revint
+à celui de don Juan, il demanda que certaines scènes
+fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent
+à improviser un pas de danse dans le bal du troisième
+acte. Tout fut accordé. On se permettait d'essayer de
+tout; mais, à mesure qu'on décidait quelque chose, on
+le consignait sur le manuscrit, afin que l'ordre de la représentation
+ne fût pas troublé.</p>
+
+<p>Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques
+à longs cheveux. Il voulait assombrir un peu son
+caractère et sa physionomie. Il essaya une chevelure
+noire.&mdash;Tu as tort de le faire brun, si tu veux être méchant,
+lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom
+derrière la <i>porte d'ivoire</i>). C'est un usage classique de
+faire les traîtres noirs et à tous crins, mais c'est un mensonge
+banal. Les hommes pâles de visage et noirs de
+barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai tigre
+est fauve et soyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa
+perruque de la veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient;
+cela sent le tyran de mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi
+une quantité de canons couleur de feu. C'était le type
+du roué au temps de Molière.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton <i>beau
+noeud d'épée</i>! dit Stella.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant
+avec malice, car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au
+monde sais faire les noeuds. Tu y mets le temps, mais
+quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle en s'adressant
+à moi et en me montrant ce même noeud cerise
+que j'avais ramassé la veille, comment le trouvez-vous?</p>
+
+<p>Le ton dont elle me fit cette question et la manière
+dont elle agita ce ruban devant mon visage me troublaient
+un peu. Il me sembla qu'elle désirait me voir m'en emparer,
+et je fus assez vertueux pour ne pas le faire. La
+Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle
+laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mégarde,
+tout en feignant de rire d'autre chose.</p>
+
+<p>Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il
+les adorât au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles
+mille tendres sollicitudes. Il avait vu aussi ce singulier
+petit épisode.&mdash;Allons donc, paresseuses! cria-t-il à
+Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de
+rubans couleur de feu! J'attends!&mdash;Et quand elles furent
+entrées dans le magasin, il ramassa le noeud cerise, et
+me la donna à la dérobée, en me disant tout bas:&mdash;Garde-le
+en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou l'autre est
+coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te
+demande cela comme à un frère.</p>
+
+<p>Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez
+sérieux. On reprenait de la gravité devant les domestiques,
+qui portaient le deuil de l'ancien marquis sur leurs
+habits, faute de le porter dans le coeur. Et d'ailleurs,
+chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une
+chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent
+et s'ordonnent durant la satisfaction du premier
+appétit.</p>
+
+<p>Au reste on mangeait vite et modérément à sa table.
+Il disait familièrement que l'artiste qui mange est <i>à moitié
+cuit</i>. On savourait le café et le cigare, pendant que les
+domestiques levaient le couvert et effectuaient leur sortie
+finale des appartements et de la maison. Alors on faisait
+une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait:
+Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait
+une demi-heure d'avance sur les hommes; mais Cécilia
+n'en profitait pas. Elle resta avec nous dans le salon, et je
+remarquai qu'elle causait tout bas dans un coin avec Célio.</p>
+
+<p>Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était
+d'une gaieté arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée;
+mais cela ne prouvait pas grand'chose: chez lui,
+les émotions étaient toujours un peu forcées; chez elle,
+elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque
+insaisissable.</p>
+
+<p>A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais
+d'être fastidieux en la suivant dans ses détails, mais
+je dois signaler que, à ma grande surprise, Cécilia fut
+admirable et atroce de jalousie dans le rôle d'Elvire. Je
+ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si ennemie
+de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.&mdash;Mais
+c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle....
+Et puis, d'ailleurs, que savez-vous de moi?</p>
+
+<p>Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me
+fit peur. Elle semblait mettre tout son orgueil à n'être
+pas devinée. Je m'attachai à la deviner malgré elle, et
+cela assez froidement. Boccaferri loua Célio avec enthousiasme;
+il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien
+jouer. Le fait est qu'il avait été le plus froid, le plus railleur,
+le plus pervers des hommes.&mdash;C'est grâce à toi,
+dit-il à la Boccaferri; tu es si irritée et si hautaine, que
+tu me rends méchant. Je me fais de glace devant tes reproches,
+parce que je me sens poussé à bout et prêt à
+éclater. Tiens! <i>ma vieille</i>, tu devrais toujours être ainsi;
+je reprendrais les forces que m'ôtent ta bonté et ta douceur
+accoutumées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de
+jouer souvent ces rôles-là avec moi: je t'y rendrais des
+points.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image9.png"></p>
+<br><br>
+
+<p>Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:&mdash;Serais-tu
+capable d'être la femelle d'un tigre? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il
+me sembla qu'elle parlait exprès de manière à ce que je
+ne perdisse pas sa réponse). Dans la vie réelle, Célio, je
+mépriserai un usage si petit, si facile et si niais de ma
+force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle?
+C'est que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois
+donc pas trop vain de ton succès d'aujourd'hui. La force
+dans l'excitation, c'est le <i>pont aux ânes</i>! La force dans
+le calme.... Tu y viendras peut-être, mais tu n'y es pas
+encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse
+de son talent! dit Célio en se mordant les lèvres si
+fort, que sa moustache rousse, collée à sa lèvre, tomba
+sur son rabat de dentelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la
+Boccaferri en rattrapant la moustache; tu as raison de
+faire une peau neuve!</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que vous opérerez ce miracle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne
+le promets pas.</p>
+
+<p>Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à eux-mêmes,
+et je regardai Stella, qui était belle comme un
+ange en me présentant un masque pour la scène du bal.
+Elle avait cet air généreux et brave d'une personne qui
+renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un
+élan de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas
+d'hésiter, me fit tirer de mon sein le noeud cerise que
+j'y avais caché, et je le lui montrai mystérieusement.
+Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et ses yeux
+se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive,
+et que je venais de me donner pour jamais ou de
+faire une lâcheté. Dès ce moment, je ne regardai plus
+en arrière, et je m'abandonnai tout entier au bonheur,
+bien nouveau pour moi, d'être chastement et naïvement
+aimé.</p>
+
+<p>Je faisais le rôle d'Ottavio, et je l'avais fort mal joué
+jusque-là. Je pris le bras de ma charmante Anna pour
+entrer en scène, et je trouvai du coeur et de l'émotion
+pour lui dire mon amour et lui peindre mon dévouement.</p>
+
+<p>A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia
+me dit en me tendant la main:&mdash;Toi, Ottavio, tu n'as
+besoin des leçons de personne, et tu en remontrerais à
+ceux qui enseignent.&mdash;Je ne sais pas jouer la comédie, lui
+répondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne
+la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image10.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<h3>CONCLUSION.</h3>
+
+<p>Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser
+de mon domino. A peine y étais-je entré, que
+Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle avait arraché
+vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré,
+naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son
+épaule. Elle était pâle, elle tremblait; mais c'était une
+âme éminemment courageuse, quoique elle agît par expansion
+spontanée et d'une manière tout opposée, par
+conséquent, à celle de la Boccaferri.</p>
+
+<p>&mdash;Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main
+blanche sur mon épaule, m'aimez-vous?</p>
+
+<p>Je fus entièrement vaincu par cette question hardie,
+faite avec un effort évidemment douloureux et le trouble
+de la pudeur alarmée.</p>
+
+<p>Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant
+avec force de mon étreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai
+pas encore aimé, moi, et je ne dois pas être trompée.
+Mon premier amour sera le dernier, et, si je suis trahie,
+je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une
+seconde fois: je mourrai. C'est là le seul courage dont
+je me sente capable. Je suis jeune, mais l'expérience
+des autres m'a éclairée. J'ai beaucoup rêvé déjà, et, si
+je ne connais pas le monde, je me connais du moins.
+L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne
+pourra être qu'un misérable, et, s'il en vient là, il faudra
+que je le haïsse et que je le méprise. La mort me
+semble mille fois plus douce que la vie, après une semblable
+désillusion.</p>
+
+<p>&mdash;Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je
+vous aime, me croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à
+l'épreuve avant de vous fier aveuglément à la parole d'un
+homme que vous ne connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n'estime
+personne, vous estime et vous respecte; et, d'ailleurs,
+quand même je n'aurais pas ce motif de confiance, je
+croirais encore à votre parole.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, mais cela est ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Donc vous m'aimez, vous?</p>
+
+<p>Elle hésita un instant, puis elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani.
+Je n'ai pas la force de ma mère, mais j'ai son courage;
+je vous aime.</p>
+
+<p>Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de
+Stella, et je les baisai avec enthousiasme.&mdash;C'est la
+première fois, lui dis-je, que je me mets aux genoux
+d'une femme, et c'est aussi la première fois que j'aime.
+Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je
+vous dois cette confession; mais ce que je cherche dans
+la femme, c'est le coeur, et j'ai vu que le sien ne m'appartenait
+pas. Le vôtre se donne à moi avec une vaillance
+qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais
+pas plus que vous ne me connaissez, et voilà que
+je crois en vous comme vous croyez en moi. L'amour,
+c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien ne lui résiste.
+Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin
+d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être
+ma femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer
+qu'une fois, je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant
+avec transport. Veux-tu que je te demande à ton frère
+tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres
+avec une suavité vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia,
+et il faut qu'il devienne digne d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui,
+il ne l'aime pas encore assez pour la mériter.
+Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival.
+Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à lui-même.
+Cécilia l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a
+pas dit, mais je le sais bien. C'est à elle que tu dois me
+demander d'abord, car c'est elle que je regarde comme
+ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais tout de suite, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de
+te repentir si tu prends le temps de la réflexion?</p>
+
+<p>&mdash;Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante!
+je ne ferai que ce que tu voudras.</p>
+
+<p>On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio,
+qui surveillait ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le
+moindre mouvement de ses soeurs, n'avait pas remarqué
+notre absence. Il était en proie à une agitation extraordinaire.
+Son rôle paraissait l'absorber. Il le termina de
+la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas
+d'être sombre et silencieux pendant le souper et l'intéressante
+causerie du marquis, qui se prolongea jusqu'à
+trois heures du matin.</p>
+
+<p>Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre
+retour sur moi-même, pas l'apparence d'inquiétude,
+d'hésitation ou de regret, en m'éveillant. Je dois dire
+que, dès le matin du jour précédent, les deux cent mille
+livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porté
+comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait
+point et dérangeait les rêves et l'ambition de toute
+ma vie, qui était de faire moi-même mon existence et d'y
+associer une compagne de mon choix, prise dans une
+condition assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de
+mon succès.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre
+un rival à chances égales me plaît et m'anime, tandis que
+la conscience de la moindre infériorité dans ma position,
+sur un pareil terrain, me refroidit et me guérit comme
+par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je l'ignore; mais
+il est certain que j'étais, à cet égard, tout l'opposé de
+Célio, et, qu'au lieu de me sentir acharné, par dépit
+d'amour-propre, à lui disputer sa conquête, j'éprouvais
+un noble plaisir à les rapprocher l'un de l'autre en restant
+leur ami.</p>
+
+<p>Cécilia vint me trouver dans la journée.&mdash;Je vais
+vous parler comme à un frère, me dit-elle. Quelques
+mots de Célio tendraient à me faire croire que vous êtes
+amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y
+songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir
+mon coeur.</p>
+
+<p>«Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez
+connue dans un état voisin de la misère, vous avez songé
+à m'épouser. J'ai vu là la noblesse de votre âme, et cette
+pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon estime!
+et, plus encore, une sorte de respect pour votre
+caractère.»</p>
+
+<p>Elle prit ma main et la porta contre son coeur, où elle
+la tint pressée un instant avec une expression à la fuis
+si chaste et si tendre, que je pliai presque un genou devant
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le
+temps de lui répondre, je crois que j'aime Célio! voilà
+pourquoi, en vous faisant cet aveu, je crois avoir le droit
+de vous adresser une prière humble et fervente au nom
+de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais: fuyez
+la duchesse de ***; détachez-vous d'elle, ou vous êtes
+perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma
+chère Cécilia, de me conserver ce tendre intérêt; mais
+ne craignez rien, ce lien funeste n'a pas été contracté;
+votre douce voix, une inspiration de votre coeur généreux
+et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais
+préservé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Dieu soit loué! repris-je, car ce chant magique
+m'a attiré jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le
+bonheur.</p>
+
+<p>Cécilia me regarda avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais,
+vous, vous avez encore quelque chose à me dire, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens
+à votre estime, et, si je ne l'avais pas, il manquerait
+quelque chose au repos de ma conscience. Vous souvenez-vous
+qu'à Vienne, la dernière fois que nous nous y
+sommes vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre
+réponse, et vous n'avez pas besoin de vous expliquer
+davantage, Cécilia. Je sais fort bien que vous fûtes sincère
+en me disant que vous n'y songiez pas, et que votre
+dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits
+de la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous
+depuis ce jour-là, parce que je sais ce qui s'est passé
+en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez
+pas douté de ma loyauté?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander
+pour la vôtre; mais, dites-moi, vous croyez donc
+qu'il m'aime?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et
+une légère rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore;
+mais son orgueil pliera, et je serai sa femme, car c'est
+là toute l'ambition de mon âme, depuis que je suis <i>dama
+e comtessa garbata</i>. Lorsque vous m'interrogiez, Salentini,
+je me croyais pour toujours obscure et misérable.
+Comment n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon
+sein la seule pensée d'être la femme du brillant Célio,
+de ce jeune ambitieux à qui l'éclat et la richesse sont
+des éléments de bonheur et des conditions de succès indispensables?
+J'aurais rougi de m'avouer à moi-même que
+j'étais émue en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois
+que je ne le savais pas moi-même, tant j'étais résolue à
+n'y pas prendra garde, et tant j'ai l'habitude et le pouvoir
+de me maîtriser.</p>
+
+<p>«Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance
+et le droit. Voyez-vous, Célio n'est pas comme
+vous. Je vous ai bien devinés tous deux. Vous êtes calme,
+vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui, qui n'est
+qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni
+de désintéressement; mais il est incapable de se créer
+tout seul l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui
+est nécessaire au développement de ses facultés. Il lui
+faut la richesse tout acquise, et je lui dois cette richesse.
+N'est-ce pas, je dois cela au fils de Lucrezia? et,
+quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand
+même le caractère effrayant de Célio m'inspirerait des
+craintes sérieuses pour mon bonheur, j'ai une dette sacrée
+à payer.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice
+n'est pas trop rude. En ce qui me concerne, il est nul,
+et votre supposition n'est qu'une consolation gratuite
+dont je n'aurai pas la folie de faire mon profit. En ce qui
+concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que lui,
+et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme
+et légère.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que
+vous croyez, répondit-elle; mais je n'ai pas peur, voilà
+ce qui est certain. Il n'y a rien de tel pour être courageux
+que de se sentir disposé, comme je le suis, à faire
+bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie;
+mais je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que
+je suis secrètement enivrée, et que ma bravoure est
+singulièrement récompensée par l'amour qui parle en
+moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de
+celui qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom
+illustre et cher à porter auprès de celui de Floriani.</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, répondis-je.
+Si toutes celles qui le portent allaient refuser
+de le perdre!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'était passé entre
+Stella et moi, et je lui demandai la main de sa fille adoptive.
+La joie de cette généreuse femme fut immense; elle
+se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux joues. Je
+la vis enfin ce jour-là telle qu'elle était, expansive et
+maternelle dans ses affections, autant qu'elle était prudente
+et mystérieuse avec les indifférents.</p>
+
+<p>&mdash;Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille
+fois béni en vous inspirant cette confiance subite en sa
+parole. Je la connais bien, moi, et je sais que, de tous les
+enfants de Floriani, c'est celle qui a vraiment hérité de la
+plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il y a
+longtemps qu'elle est tourmentée du besoin d'aimer, et
+ce n'est pas l'occasion qui lui a manqué, croyez-le bien;
+mais cette âme romanesque et délicate n'a pas subi l'entraînement
+des sens qui ferme parfois les yeux aux jeunes
+filles. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait l'attendre.
+Cela se voit bien à la fraîcheur de ses joues et à
+la pureté de ses paupières; elle l'a trouvé enfin, celui
+qu'elle a rêvé! Charmante Stella, exquise nature de
+femme, ton bonheur m'est encore plus cher que le mien!</p>
+
+<p>La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les
+siennes, et fondit en larmes en s'écriant: «O Lucrezia!
+réjouis-toi dans le sein de Dieu!»</p>
+
+<p>Célio entra brusquement, et, voyant Cécilia si émue et
+assise tout près de moi, il se retira en refermant la porte
+avec violence. Il avait pâli, sa figure était décomposée
+d'une manière effrayante. Toutes les furies de l'enfer
+étaient entrées dans son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il dise après cela qu'il ne t'aime pas! dis-je à
+la Boccaferri. Je la fis consentir à laisser subir encore un
+peu cette souffrance au pauvre Célio, et nous allâmes
+trouver ma chère Stella pour lui faire part de notre entretien.</p>
+
+<p>Stella travaillait dans l'intérieur d'une tourelle qui lui
+servait d'atelier. Je fus étrangement supris*[*surpris?*] de la trouver
+occupée de peinture, et de voir qu'elle avait un talent
+réel, tendre, profond, délicieusement vrai pour le paysage,
+les troupeaux, la nature pastorale et naïve.&mdash;Vous pensiez
+donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que je
+voulais me faire comédienne? Oh, non! je n'aime pas
+plus le public que ne l'a aimé notre Cécilia, et jamais je
+n'aurais le courage d'affronter son regard. Je joue ici la
+comédie comme Cécilia et son père la jouent; pour aider
+à l'oeuvre collective qui sert à l'éducation de Célio, peut-être
+à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux <i>Bambini</i>
+ont aussi jusqu'à présent la passion du théâtre; mais
+vous n'avez pas compris notre cher maître Boccaferri, si
+vous croyez qu'il n'a en vue que de nous faire débuter.
+Non, ce n'est pas là sa pensée. Il pense que ces essais
+dramatiques, dans la forme libre que nous leur donnons,
+sont un exercice salutaire au développement synthétique
+(je me sers de son mot) de nos facultés d'artiste, et je
+crois bien qu'il a raison, car depuis que nous faisons cette
+amusante étude je me sens plus peintre et plus poëte que
+je ne croyais l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il a mille fois raison, répondis-je, et le coeur
+aussi s'ouvre à la poésie, à l'effusion, à l'amour, dans
+cette joyeuse et sympathique épreuve: je le sens bien,
+ô ma Stella, pour deux jours que j'ai passés ici! Partout
+ailleurs, je n'aurais point osé vous aimer si vite, et, dans
+cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultés,
+je vous ai comprise d'emblée, et j'ai éprouvé la
+portée de mon propre coeur.</p>
+
+<p>Cécilia me prit par le bras et me fit entrer dans la
+chambre de Stella et de Béatrice, qui communiquait avec
+cette même tourelle par un petit couloir. Stella rougissait
+beaucoup, mais elle ne fit pas de résistance. Cécilia me
+conduisit en face d'un tableau placé dans l'alcôve virginale
+de ma jeune amante, et je reconnus une <i>Madoneta
+col Bambino</i> que j'avais peinte et vendue à Turin deux
+ans auparavant à un marchand de tableaux. Cela était
+fort naïf, mais d'un sentiment assez vrai pour que je
+pusse le revoir sans humeur. Cécilia l'avait acheté, à son
+dernier voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa
+que, depuis deux mois, Stella, en entendant parler
+souvent de moi aux Boccaferri et à Célio, avait vivement
+désiré me connaître. Cécilia avait nourri d'avance, et sans
+le lui dire, la pensée que notre union serait un beau rêve
+à réaliser. Stella semblait l'avoir deviné.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu
+ramasser le noeud cerise, j'ai éprouvé quelque chose
+d'extraordinaire que je ne pouvais m'expliquer à moi-même;
+et que, quand Célio est venu nous dire, le lendemain,
+que le <i>ramasseur de rubans</i>, comme il vous
+appelait, était encore dans le village, et se nommait
+Adorno Salentini, je me suis dit, follement peut-être,
+mais sans douter de la destinée, que la mienne était accomplie.</p>
+
+<p>Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement me
+plongea ce jeune et pur amour d'une fille encore enfant
+par la fraîcheur et la simplicité, déjà femme par le dévouement
+et l'intelligence. Lorsque la cloche nous avertit de
+nous rendre au théâtre, j'étais un peu fou. Célio vit mon
+bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut
+méchant et brutal à faire plaisir. Je me laissai presque
+insulter par lui; mais le soir j'ignore ce qui s'était passé.
+Il me parut plus calme et me demanda pardon de sa violence,
+ce que je lui accordai fort généreusement.</p>
+
+<p>Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant
+d'arriver au dénoûment, que le lecteur sait d'avance.
+Presque tous les soirs nous entreprenions un nouvel essai.
+Tantôt c'était un opéra: tous les acteurs étant bons
+musiciens, même moi, je l'avoue humblement et sans
+prétention, chacun tenait le piano alternativement. Une
+autre fois, c'était un ballet; les personnes sérieuses se
+donnaient à la pantomime, les jeunes gens dansaient
+d'inspiration, avec une grâce, un abandon et un entrain
+qu'on eût vainement cherchés dans les poses étudiées du
+théâtre. Boccaferri était admirable au piano dans ces circonstances.
+Il s'y livrait aux plus brillantes fantaisies,
+et, comme s'il eût dicté impérieusement chaque geste,
+chaque intention de ses personnages, il les enlevait, les
+excitait jusqu'au délire ou les calmait jusqu'à l'abattement,
+au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi
+au scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent
+l'auteur, avait toujours une action bien nettement
+développée et suivie.</p>
+
+<p>D'autres fois, nous tentions un opéra comique, et il
+nous arriva d'improviser des airs, même des choeurs,
+qui le croirait? où l'ensemble ne manqua pas, et où diverses
+réminiscences d'opéras connus se lièrent par des
+modulations individuelles promptement conquises et saisies
+de tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de
+mémoire une pièce dont nous n'avions pas le texte et
+que nous nous rappelions assez confusément. Ces souvenirs
+indécis avaient leur charme, et, pour les enfants
+qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l'attrait
+de la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé
+préliminaire, autrement que nous, et nous étions tout
+ravis de leur voir trouver d'inspiration des caractères
+nouveaux et des scènes meilleures que celles du texte.</p>
+
+<p>Nous avions encore la ressource de faire de bonnes
+pièces avec de fort mauvaises. Boccaferri excellait à ce
+genre de découvertes. Il fouillait dans sa bibliothèque
+théâtrale, et trouvait un sujet heureux à exploiter dans
+une vieillerie mal conçue et mal exécutée.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est si mauvaise oeuvre tombée à plat, disait-il,
+où l'on ne trouve une idée, un caractère ou une scène
+dont on peut tirer un bon parti. Au théâtre, j'ai entendu
+siffler cent ouvrages qui eussent été applaudis, si un
+homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons
+donc toujours, ne doutons de rien, et soyez sûrs que
+nous pourrions aller ainsi pendant dix ans et trouver
+tout les soirs matière à inventer et à développer.</p>
+
+<p>Cette vie fut charmante et nous passionna tous à tel
+point, que cela eût semblé puéril et quasi insensé à
+tout autre qu'à nous. Nous ne nous blasions point sur
+notre plaisir, parce que la matinée entière était donnée
+à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec
+Stella; le marquis et sa fille remplissaient assidûment
+les devoirs qu'ils s'étaient imposés; Célio faisait l'éducation
+littéraire et musicale de son jeune frère et de <i>notre</i>
+petite soeur Béatrice, à laquelle aussi on me permettait
+de donner quelques leçons. L'heure de la comédie arrivait
+donc comme une récréation toujours méritée et toujours
+nouvelle. La <i>porte d'ivoire</i> s'ouvrait toujours
+comme le sanctuaire de nos plus chères illusions.</p>
+
+<p>Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations
+d'artistes dont le vieux Boccaferri était la clé,
+le lien et l'âme. Je dois dire que Lucrezia Floriani avait
+bien connu et bien jugé cet homme, le plus improductif
+et le plus impuissant des membres de la société officielle,
+le plus complet, le plus inspiré, le plus <i>artiste</i>
+enfin des artistes. Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai
+au delà du tombeau une éternelle reconnaissance.
+Jamais je n'ai entendu parler avec autant de sens,
+de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture.
+En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort
+mal), il épanchait dans mon sein un flot d'idées lumineuses
+qui fécondaient mon intelligence, et dont je sentirai
+toute ma vie la puissance génératrice.</p>
+
+<p>Je m'étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir
+riche et seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement
+à lui faire reprendre ses débuts: mais je le compris,
+comme eux, en étudiant son caractère, en reconnaissant
+sa vocation et la supériorité de talent que chaque
+jour faisait éclore en lui.&mdash;Les grands artistes dramatiques
+ne sont-ils pas presque toujours riches à une
+certaine époque de leur vie, me disait le marquis, et la
+possession des terres, des châteaux et même des titres
+les dégoûte-t-elle de leur art? Non. En général, c'est la
+vieillesse seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent
+bien que leur plus grande puissance et leur plus vive
+jouissance est là. Eh bien, Célio commencera par où les
+autres finissent; il fera de l'art en grand, à son loisir; il
+sera d'autant plus précieux au public, qu'il se rendra
+plus rare, et d'autant mieux payé, qu'il en aura moins
+besoin. Ainsi va le monde.</p>
+
+<p>Célio vivait dans la fièvre, et ces alternatives de fureur,
+d'espérance, de jalousie et d'enivrement développèrent en
+lui une passion terrible pour Cécilia, une puissance supérieure
+dans son talent. Nous lui laissâmes passer deux
+mois dans cette épreuve brûlante qu'il avait la force de
+supporter, et qui était, pour ainsi dire, l'élément naturel
+de son génie.</p>
+
+<p>Un matin, que le printemps commençait à sourire, les
+sapins à se parer de pointes d'un vert tendre à l'extrémité
+de leurs sombres rameaux, les lilas bourgeonnant
+sous une brise attiédie, et les mésanges semant les fourrés
+de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur
+la terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil.
+L'avocat de Briançon arriva et se jeta dans les bras de son
+vieux ami le marquis, en s'écriant: <i>Tout est liquidé!</i></p>
+
+<p>Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles
+que le premier tonnerre du printemps. C'était le signal
+de notre bonheur à tous. Le marquis mit la main de sa
+fille dans celle de Célio, et celle de Stella dans la mienne.
+A l'heure où j'écris ces dernières lignes, Béatrice cueille
+des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour
+les couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier
+de pouvoir donner tout haut le nom de soeur à cette
+chère enfant, et maître Volabù vient d'entrer comme
+cocher au service du château.</p>
+<br><br>
+
+
+<p>FIN DU CHÂTEAU DES DÉSERTES.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le château des Désertes, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DES DÉSERTES ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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