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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:38 -0700 |
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Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, +son premier roman «LES AMANTS», va donner en +octobre prochain son soixantième volume «COMPLICES»; +le moment est donc venu de réunir cette +oeuvre considérable en une collection complète, qui par +son format, les soins de son tirage, le choix de son +papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et +par son prix modique soit accessible à toutes les +bourses, même les petites.</i></p> + +<p><i>Pendant cette période de plus de trente années, +Hector Malot a touché à toutes les questions de son +temps; sans se limiter à l'avance dans un certain +nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, +il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui +mérite d'être étudié, allant des petits aux grands, des +heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la +France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui +de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, +de l'art, de la science, de l'industrie, méritant +que le poète Théodore de Banville écrivit de lui «que +ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de +notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre.</i></p> + +<p><i>Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va +du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou +tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours +forte, toujours sincère, soit expliquée, et qu'il lui soit +même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi +nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur +chaque roman une notice que nous placerons à la fin +du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-même, +nous remplacerons cette notice par un article +critique sur le roman publié au moment où il a paru, +et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou +l'auteur.</i></p> + +<p><i>Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume +sera mis en vente tous les mois.</i></p> + +<p><i>L'éditeur,</i></p> + +<p><i>E.F.</i></p> +<br><br><br> + + +<h3>IDA ET CARMELITA</h3> + +<p class="milieu">(L'épisode qui précède <i>Ida et Carmélita</i> a pour titre <i>La marquise de Lucillière</i>.)</p> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, +qui poussent spontanément sur son sol comme les pins et +les champignons; pas de village, pas de hameau, si pauvre +qu'il soit, pas de site, pour peu qu'il offre une curiosité +quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel ou sa +pension.</p> + +<p>C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, +à une altitude de six à sept cents mètres, à la +pointe d'une sorte de promontoire qui s'avance vers le lac +a été construit l'hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i>.</p> + +<p>La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri +des chaleurs comme des froids, au milieu d'un air vif et +salubre, en face d'un merveilleux panorama.</p> + +<p>Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres +rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses +de la Savoie, et, à droite et à gauche, la nappe bleue du +lac, qui commence à l'embouchure du Rhône pour s'en +aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et +se perdent dans un lointain confus.</p> + +<p>Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un +pas à faire pour se trouver immédiatement sur les pentes +herbées ou boisées qui descendent des dents de Naye et +de Jaman.</p> + +<p>Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne +route de voiture qui monte du lac par des lacets tracés +sur le flanc de la montagne; l'autre est un simple sentier +qui grimpe à travers les pâturages et le long d'un torrent.</p> + +<p>C'était à cet hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i> que le colonel s'était +arrêté en venant de Paris; et séduit par le calme autant +que par la belle vue, il y avait pris un appartement +de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur le lac: une +chambre pour lui, une salle à manger où on le servait +seul, et une chambre pour Horace.</p> + +<p>Il sortait le matin de bonne heure, son <i>alpenstock</i> ferré +à la main, un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de +bons souliers à semelles épaisses et garnies de gros clous +et il ne rentrait que dans la soirée, quand il rentrait; +car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant entraîné +au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou +dans une auberge d'un village éloigné.</p> + +<p>On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de +gros souliers ferrés résonner dans le corridor, on savait +seulement qu'il rentrait; le matin, en entendant le même +pas, on savait qu'il sortait.</p> + +<p>Ceux qui occupaient les chambres situées sous les +siennes entendaient aussi parfois, dans le silence de la +nuit, la marche lente et régulière de quelqu'un qui se promenait, +et l'on savait que cette nuit-là, ne pouvant rester +au lit, il avait arpenté son appartement.</p> + +<p>Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient +respirer le frais sur l'esplanade qui domine le lac, +apercevaient souvent, en se retournant vers l'hôtel, une +grande ombre accoudée à une fenêtre. C'était le colonel, +qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus des +montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles +du lac de sa lumière argentée.</p> + +<p>C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent +même on aurait pu penser qu'il était parti, si l'on +n'avait pas vu son valet de chambre promener mélancoliquement, +dans le jardin de l'hôtel et dans les prairies +environnantes, son ennui et son impatience.</p> + +<p>—Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.</p> + +<p>Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.</p> + +<p>Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il +regrettât Paris au point d'en perdre l'appétit, il respectait +trop son maître pour se permettre une seule question +sur ce séjour.</p> + +<p>S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait +ainsi expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. +Que devait-on penser de lui? Il avait la +religion de sa parole, et c'était pour lui un vrai chagrin +d'y manquer. A vrai dire, même, c'était sa grande inquiétude; +car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le remplacer, +il ne le craignait pas.</p> + +<p>Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte +de Montreux au Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de +fougères qui se trouve à l'un des détours de cette route, il +vit venir lentement, au pas, une calèche portant trois +personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, +un monsieur placé sur le siège de devant.</p> + +<p>Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, +il se dit que les voyageurs qu'elle apportait allaient +être bien désappointés en arrivant, car il n'y avait pas +d'appartement libre en ce moment à l'hôtel.</p> + +<p>Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles +de son maître, à ces voyageurs, à condition qu'ils lui +auraient offert leur calèche pour descendre à la station, +où il se serait embarqué pour Paris.</p> + +<p>Cependant la voiture avait continué de monter la côte +et elle s'était rapprochée.</p> + +<p>Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux +voir. L'une des deux dames était vieille, avec des cheveux +gris et une figure jaune; l'autre était jeune, avec des +cheveux noirs et un teint éblouissant, qui renvoyait les +rayons de la lumière.</p> + +<p>Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse +Belmonte et sa fille, la belle Carmelita.</p> + +<p>Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux +regarder au-dessous de lui. Mais à ce moment la voiture +était arrivée à l'un des tournants du chemin, et brusquement +les deux dames, qu'il voyait de face, ne furent plus +visibles pour lui que de dos.</p> + +<p>Seulement, par une juste compensation de cette déception, +le monsieur qui lui faisait vis-à-vis devint visible +de face.</p> + +<p>C'était un homme de grande taille, avec une barbe +noire, mais cette barbe était tout ce qu'on pouvait voir +de son visage; car, en regardant d'en haut, l'oeil était +arrêté par les rebords de son chapeau, qui le couvraient +jusqu'à la bouche.</p> + +<p>A un certain moment, il releva la tête vers le sommet +de la montagne, et Horace le vit alors en face.</p> + +<p>Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli +accompagnant sa soeur et sa nièce.</p> + +<p>Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda +quel effet cette arrivée allait produire sur son maître.</p> + +<p>Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter +dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien +ne pas se sauver au loin comme un sauvage.</p> + +<p>Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en +ce moment à l'hôtel du Rigi-Vaudois!</p> + +<p>Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le +mieux, c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le +prince et sa nièce, la calèche était arrivée vis-à-vis la +grotte.</p> + +<p>—Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se +penchant en avant.</p> + +<p>Horace s'était avancé.</p> + +<p>—Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la +comtesse Belmonte.</p> + +<p>A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez +embarrassé; car sans savoir si son maître serait ou ne +serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance, +il n'avait pas oublié la consigne qui lui avait été +donnée.</p> + +<p>Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui +l'interrogea.</p> + +<p>—Comment se porte le colonel? dit-elle.</p> + +<p>Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien +refuser à une femme.</p> + +<p>—Hélas! pas trop bien, répondit-il.</p> + +<p>—Et où donc êtes-vous présentement? demanda le +prince.</p> + +<p>Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de +répondre.</p> + +<p>Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du +Rigi-Vaudois.</p> + +<p>—A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre +coïncidence! c'était là justement qu'ils allaient.</p> + +<p>—Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres +vacantes en ce moment, continua la comtesse. Est-ce que +cela est vrai? le savez-vous?</p> + +<p>Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.</p> + +<p>A l'hôtel, le <i>Kellner</i> répéta au prince Mazzazoli ce +qu'Horace avait déjà dit:</p> + +<p>—Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. +Si Son Excellence avait pris la peine d'envoyer une +dépêche, quelques jours à l'avance, on aurait été heureux +de se conformer à ses ordres; mais on ne pouvait pas +déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, +pour donner leurs appartements à des nouveaux venus, +si respectables que fussent ceux-ci.</p> + +<p>Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.</p> + +<p>—La seule chambre libre en ce moment est celle qui +sert de salle à manger à votre maître, et encore n'est-ce +pas ce qu'on peut appeler une chambre libre; elle ne le +deviendrait que s'il voulait bien la céder.</p> + +<p>A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un +vif mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers +Horace:</p> + +<p>—Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? +demanda-t-il; en a-t-il un réel besoin? Si je me permets +cette insistance, c'est que nous nous trouvons placés +dans des conditions toutes particulières. Le séjour de +Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de +madame la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme +une question de vie ou de mort, l'habitation, pendant +quelque temps, dans une haute station atmosphérique, et +c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous assure-t-on, +son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront +comme par enchantement, par miracle, dans cet air +raréfié.</p> + +<p>—Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les +toits, deux chambres ou plus justement deux cabinets, +mais qui ne sont pas habitables pour des dames; si Son +Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il n'y +aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la +chambre lui servant de salle à manger, en même temps +ce serait que M. Horace Cooper voulût bien abandonner +aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet sous les +toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. +Il est vrai que Son Excellence et M. Horace +Cooper seraient horriblement mal logés. Mais comment +faire autrement en attendant le départ de quelques pensionnaires, +départ prochain d'ailleurs, et qui ne dépasserait +pas deux ou trois jours?</p> + +<p>—Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré +l'ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain +qu'il ne nous refusera pas ce service dans les conditions +critiques où nous nous trouvons.</p> + +<p>Horace accueillit avec empressement cette idée qui le +tirait d'embarras.</p> + +<p>Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, +et de la voir se fixer au Glion, il n'osait prendre +sur lui d'accepter l'arrangement proposé par le prince +Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte d'autorité +un peu violent.</p> + +<p>Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages +de Montreux, en homme qui ne doute pas de l'acceptation +de ses combinaisons, Horace quittait l'hôtel +pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait +que le colonel devait revenir de sa promenade.</p> + +<p>Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.</p> + +<p>Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus +basses commençaient à monter le long des montagnes et +l'air se rafraîchissait.</p> + +<p>Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer +à l'hôtel, il aperçut son maître qui descendait le sentier +au bout duquel il l'attendait.</p> + +<p>Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, +la tête inclinée en avant, comme un homme +préoccupé qui suit sa pensée et ne se laisse pas distraire +par les agréments du chemin qu'il parcourt.</p> + +<p>Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas +d'Horace.</p> + +<p>Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta +et le fit lever les yeux.</p> + +<p>—Toi? dit-il.</p> + +<p>—C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, +ainsi que madame la comtesse Belmonte et mademoiselle +Carmelita.</p> + +<p>—Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi.</p> + +<p>—Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le +prince lui-même qui me l'a dit.</p> + +<p>Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré +la calèche qui amenait le prince à l'hôtel du Rigi, +et comment le prince lui avait expliqué qu'il venait en +Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait à celle-ci +une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les +médecins, une question de vie ou de mort.</p> + +<p>—Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles +en ce moment à notre hôtel, interrompit le colonel.</p> + +<p>—Justement il n'y en a pas.</p> + +<p>—Eh bien! alors?</p> + +<p>Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment +le sommelier avait été amené par hasard, par force pour +ainsi dire, à parler de la chambre que le colonel transformait +en salle à manger, et comment le prince attendait +l'arrivée du colonel pour lui demander cette +chambre.</p> + +<p>A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son +<i>alpenstock</i>.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera +sans doute à chercher plus loin; tu diras que tu ne +m'as pas rencontré. Je ne reviendrai que dans quelques +jours.</p> + +<p>—Ah! mon colonel.</p> + +<p>Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il +avait formé, essaya de représenter à son maître combien +cette explication serait peu vraisemblable.</p> + +<p>Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; +puis, tout à coup, comme s'il avait pris son parti:</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.</p> + +<p>—Puis-je prendre les devants pour annoncer votre +arrivée?</p> + +<p>—Non; je désire m'expliquer moi-même avec le +prince.</p> + +<p>En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec +sa soeur et sa nièce dans le jardin où ils prenaient des +glaces; vivement le prince se leva pour accourir au devant +de lui: jamais accueil ne fut plus chaleureux.</p> + +<p>Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter +son bagage dans le cabinet qui lui était donné sous les +toits, mais il avait voulu que les malles de sa soeur et de +sa nièce restassent dans le vestibule de l'hôtel.</p> + +<p>Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, +il fallait attendre le retour de celui-ci.</p> + +<p>Il était convenable de lui demander cette chambre.</p> + +<p>Seulement, en même temps, il était bon de le mettre +dans l'impossibilité de la refuser.</p> + +<p>Où coucheraient la comtesse et Carmelita?</p> + +<p>Devant une pareille question, la réponse ne pouvait +pas être douteuse.</p> + +<p>C'était donc en costume de voyage que la comtesse et +Carmelita avaient dîné à table d'hôte, où leur présence +avait fait sensation.</p> + +<p>Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au +colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient +éclairés d'une flamme rapide.</p> + +<p>Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de +serrer la main de ce cher colonel que le prince Mazzazoli +attendait son retour avec impatience.</p> + +<p>Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus +importune, la plus inconvenante, mais qui lui était imposée +par la nécessité.</p> + +<p>—Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le +colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes +chambres à la disposition de ces dames. Je regrette +seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession +en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais +de vous les offrir.</p> + +<p>Comme le prince se confondait en excuses en même +temps qu'en remercîments, le colonel l'interrompit de +nouveau.</p> + +<p>—Je vous assure que vous ne me devez pas tant de +reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est +bien petit, et je regrette même que les circonstances le +rende si insignifiant.</p> + +<p>—Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous +privez de vos chambres, dit Carmelita.</p> + +<p>—Pour une nuit....</p> + +<p>—Comment! pour une nuit? s'écria le prince.</p> + +<p>—Je pars demain soir.</p> + +<p>Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit +baisser les yeux à celui-ci.</p> + +<p>Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita +lui causait, il se jeta dans des explications sur son +départ, arrêté depuis longtemps, dit-il, et qui ne pouvait +être différé.</p> + +<p>Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince +demanda au colonel la permission de conduire la comtesse +à sa chambre.</p> + +<p>Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.</p> + +<p>Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était +bien mal et qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait +curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au +Glion.</p> + +<p>Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de +Lucillière lui avait si souvent répété à propos des projets +du prince et de ses espérances matrimoniales.</p> + +<p>Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion +n'eût pas d'autre but que l'accomplissement de ces projets +et la réalisation de ces espérances.</p> + +<p>Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, +le prince avait trouvé que le moment était favorable pour +mettre Carmelita en avant et la présenter comme une consolatrice.</p> + +<p>Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un +prétexte pour expliquer ce voyage.</p> + +<p>Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à +l'infatuation, et que de lui-même il n'eût très probablement +jamais imaginé qu'on pouvait courir après lui pour +le marier avec une jolie fille. Mais madame de Lucillière +lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, que le +souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter +en présence d'une arrivée si étrange.</p> + +<p>En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.</p> + +<p>Quitter le Glion.</p> + +<p>Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec +précaution et il marchait doucement en évitant de faire du +bruit, de peur de déranger ses voisines, lorsqu'il entendit +frapper quelques petits coups à la cloison.</p> + +<p>En même temps, une voix,—celle de Carmelita,—l'appela.</p> + +<p>—Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!</p> + +<p>On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres +en communication intérieure et qui, alors qu'il occupait +ces deux chambres, restait toujours ouverte.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, dit-il.</p> + +<p>—Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous +preniez pour ne pas faire de bruit; ne vous gênez pas, je +vous prie. C'est moi qui suis votre voisine. J'ai le sommeil +bon; quand je dors, rien ne me réveille. Bonsoir.</p> + +<p>—Bonsoir.</p> + +<p>Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues +de ce genre; à chaque instant dans le jour, il verrait +Carmelita! Ah! certes non, et le lendemain il quitterait +le Glion.</p> + +<p>Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, +il trouva dans le vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait +en long et en large.</p> + +<p>—Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il +en serrant la main du colonel.</p> + +<p>—Mais tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous +allé?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et les Diablerets?</p> + +<p>—Je n'y suis pas allé non plus.</p> + +<p>—Et le val d'Anniviers?</p> + +<p>—Je ne le connais que par les livres.</p> + +<p>—Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour +me tirer d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, +mais dans notre situation ce n'est pas suffisant.</p> + +<p>—Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?</p> + +<p>—Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais +ne pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous +demande des renseignements sur Champéry et les Diablerets, +parce que mon intention est d'aller aux Diablerets, +ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin dans un +pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques +qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, +c'est parce qu'ils ne sont qu'à une courte distance du +Glion.</p> + +<p>—Mais le Glion lui-même?</p> + +<p>—J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et +que je savais que c'était la station par excellence pour ma +malheureuse soeur. Mais nous ne pouvons pas rester au +Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, je veux l'être +jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un +élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; +mais il est bien évident que notre présence vous +gêne.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous penser?</p> + +<p>—Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons +que je n'ai pas à examiner, vous désirez être seul; notre +voisinage vous incommode et vous trouble. Alors vous +partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit pas être. +Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder +la place.</p> + +<p>—Permettez....</p> + +<p>—Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes +ici dans des conditions tout à fait particulières. Si vous +n'aviez pas habité cet hôtel, nous n'aurions pas pu nous y +faire recevoir. Nous ne sommes donc ici que par vous, par +votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, il serait +tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre complaisance. +Nous vous gênons; vous désirez la solitude, +que vous ne pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. +Nous nous en allons: rien n'est plus simple, rien n'est +plus juste. Voilà pourquoi je vous demandais des renseignements +sur les hôtels des environs, pensant que vous +les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure +avec une malade.</p> + +<p>—Jamais je n'accepterai ce départ.</p> + +<p>—Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre.</p> + +<p>—Mon intention n'était pas de rester au Glion.</p> + +<p>—Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De +cela, je suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne +savait rien, et qui assurément eût été prévenu si votre départ +avait été arrêté avant notre arrivée.</p> + +<p>Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait +pas en effet de reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour +fuir la présence du prince et de Carmelita: c'était là une +grossièreté qui n'était pas dans ses habitudes, ou bien c'était +avouer sa faiblesse pour madame de Lucillière, ce qui +le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.</p> + +<p>—Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel +cependant que je vous cède tout de suite une chambre qui +vous est indispensable, car vous ne pouvez pas rester dans +le trou où vous avez passé la nuit.</p> + +<p>—Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends +cela; ce que je ne comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, +voilà qui est bien entendu: si vous persistez dans votre +intention de partir ce soir, c'est nous qui partons ce matin +pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si +au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, +nous aussi, tout le temps qui sera nécessaire pour +la santé de ma soeur.</p> + +<p>Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses +repas, le colonel dut déjeuner dans la salle à manger commune.</p> + +<p>Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra +avec le prince, et celui-ci lui proposa de prendre +place à la table qu'il s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir +à la grande table.</p> + +<p>Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, +et, au lieu de lire tout en mangeant, comme il en avait +l'habitude lorsqu'il était seul, il dut soutenir une conversation +suivie.</p> + +<p>Il avait une crainte assez poignante, qui était que la +comtesse ou Carmelita vinssent à parler de madame de +Lucillière; mais le nom de la marquise ne fut même pas +prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente préalable +pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla +pas de Paris.</p> + +<p>La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita +que du pays dans lequel elle allait passer une saison.</p> + +<p>Elle montra même tant d'empressement à connaître ce +pays, que le colonel se trouva pour ainsi dire obligé à se +mettre à sa disposition pour la guider après le déjeuner.</p> + +<p>—Nous commanderons une voiture, dit le prince, et +et nous emploierons notre après-midi à visiter les villages +environnants.</p> + +<p>Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une +toilette de promenade, le prince prit le colonel par le bras +et l'emmena à l'écart.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis +votre départ? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?</p> + +<p>C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être +que très pénible pour le colonel; il ne répondit donc pas à +cette question.</p> + +<p>Mais le prince continua:</p> + +<p>—Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué +votre brusque détermination.</p> + +<p>Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche +au prince; mais celui-ci parut ne pas comprendre ce +geste.</p> + +<p>—Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a +qu'une voix dans tout Paris.</p> + +<p>Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel +comme pour joindre sa propre approbation à celle +de tout Paris.</p> + +<p>La situation était embarrassante pour le colonel. Que +signifiaient ces paroles? Pourquoi et à propos de quoi +l'avait-on approuvé? C'était une question qu'il ne pouvait +pas poser au prince cependant.</p> + +<p>—Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame +de Lucillière elle-même n'a pas caché son sentiment.</p> + +<p>Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, +mais la curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.</p> + +<p>—Quel sentiment? demanda-t-il.</p> + +<p>—Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. +D'abord, quand on a commencé à croire que vous +aviez véritablement quitté Paris, on a été fort étonné; +tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une +excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas +revenir, on a compris que c'était au contraire un vrai départ. +Pourquoi ce départ? C'est la question que chacun +s'est posée, et, chez tout le monde, la réponse a été la +même.</p> + +<p>Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda +le colonel en se rapprochant de lui.</p> + +<p>—Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise +dans votre association avec le marquis de Lucillière, +vous vouliez bien établir que vous n'étiez pour rien +dans les paris engagés sur <i>Voltigeur</i>.</p> + +<p>Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une +seule pensée, il n'avait nullement songé à cette explication, +et il avait tout rapporté, dans ces paroles à double +sens, à madame de Lucillière.</p> + +<p>—Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux +dans un cercle composé des fidèles ordinaires de la marquise, +le duc de Mestosa, le prince Sératoff, lord Fergusson, +madame de Lucillière affirma très nettement que +vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un +homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu +se lâcher en entendant les sots propos qu'on colporte sur +les gains extraordinaires de <i>Voltigeur</i>, et avec lui les +choses seraient assurément allées à l'extrême. Il a voulu +se mettre dans l'impossibilité de se laisser emporter; je +trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher +ami, si ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne +n'a répliqué un mot. Mais la marquise, s'étant éloignée, +on s'est expliqué, et tout le monde est tombé d'accord sur +la traduction à faire des paroles de madame de Lucillière. +Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari +franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie +ne voulait pas qu'on pût vous soupçonner de vous associer +aux procédés du marquis. De là ce petit discours assez +obscur, en apparence, mais au fond très clair. Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur +rupture en jetant la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas +avec moi qu'il a rompu, avait-elle dit; c'est avec M. de +Lucillière.»</p> + +<p>Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, +qu'elle ne reculait pas devant une pareille explication.</p> + +<p>A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent +dans le jardin, prêtes pour la promenade, et l'on +monta en voiture.</p> + +<p>Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel +se trouva en face de Carmelita.</p> + +<p>Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux +de la belle Italienne, posés sur les siens.</p> + +<p>La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures +ainsi en face l'un de l'autre.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur +les flancs de cette montagne? demanda Carmelita en rentrant +à l'hôtel et en montrant du bout de son ombrelle +les pentes boisées du mont Cubli.</p> + +<p>—Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers +pour les piétons.</p> + +<p>—Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; +tu sais que les ascensions sont impossibles pour moi.</p> + +<p>—Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne +sera pas à vous que je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle +en riant; ce sera au colonel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion +de manière à n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce +qui était presque impossible, ou à l'accompagner, ce qui +n'était pas pour lui plaire dans les conditions morales où +il se trouvait présentement.</p> + +<p>Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez +tard dans la soirée, bien décidé à repartir le lendemain +matin. Il n'y avait pas deux minutes qu'il était dans sa +chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou trois petits +coups à la porte cloison; en même temps une voix,—celle +de Carmelita—l'appela:</p> + +<p>—Vous rentrez?</p> + +<p>—A l'instant.</p> + +<p>—Vous avez fait bon voyage?</p> + +<p>—Très bon, je vous remercie.</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes mort de fatigue?</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>—Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée +de votre côté!</p> + +<p>—Elle est fermée à clef.</p> + +<p>—Et vous avez la clef?</p> + +<p>—Elle est sur la serrure.</p> + +<p>—De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir +cette porte?</p> + +<p>—Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?</p> + +<p>—Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez +tourner la clef en même temps que je pousse le verrou, +la porte s'ouvre.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, +vous plaît-il de tourner la clef? moi, je pousse le verrou.</p> + +<p>Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:</p> + +<p>—Bonsoir, voisin, dit-elle.</p> + +<p>—Bonsoir, voisine.</p> + +<p>Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques +secondes.</p> + +<p>—Ma mère est endormie, et son premier sommeil est +ordinairement difficile à troubler; cependant, en parlant +ainsi à travers les cloisons, nous aurions pu la réveiller. +Voilà pourquoi je vous ai demandé d'ouvrir cette porte.</p> + +<p>Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son +aise dans cette chambre qu'en plein jour, au milieu d'un +salon.</p> + +<p>—Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, +dit-elle, et je croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui +comme il en avait été hier.</p> + +<p>—Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande +distance, et je n'ai pas pu rentrer.</p> + +<p>—Et où avez-vous couché?</p> + +<p>—Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.</p> + +<p>—Mais c'est très amusant, cela.</p> + +<p>—Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, +car les nuits sont fraîches dans la montagne; mais il y a +quelque chose qui vaut encore beaucoup mieux qu'un tas +de foin, c'est un bon lit.</p> + +<p>—Vous aimez ces courses dans la montagne.</p> + +<p>—J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent +de la vie sédentaire que j'ai menée en ces derniers +temps.</p> + +<p>—Ah! vous êtes heureux.</p> + +<p>Comme il ne répondait pas, elle continua:</p> + +<p>—J'entends que vous êtes heureux de faire ce que +vous voulez, d'aller où vous voulez, sans avoir à consulter +personne. Savez-vous que depuis que je ne suis plus +une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans la permission +de mon oncle, et il faut dire que presque toutes +les fois que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis +d'aller à droite.</p> + +<p>Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, +elle s'assit.</p> + +<p>—Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas +tenir sur ses jambes un homme qui a marché toute la +journée.</p> + +<p>Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure +que prenait cet entretien bizarre.</p> + +<p>—Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant +d'ouvrir cette porte? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit +pour causer un instant.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous +adresser.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez +point.</p> + +<p>—Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez +sera fait.</p> + +<p>—Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, +selon que ce que je vous demanderai vous plaira ou ne +vous plaira point, vous me répondrez. Vous souvenez +vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à notre retour de +notre promenade en voiture?</p> + +<p>—A propos de quoi ce mot?</p> + +<p>—A propos d'une excursion dans la montagne.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de +mon oncle, et, quand je dis remontrance, c'est pour ne +pas employer une expression plus forte. Cependant cela +ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon oncle +m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance +en manifestant le désir de vous accompagner dans +une de vos excursions, plus ce désir a été ardent. Cet +aveu va peut-être vous donner une assez mauvaise idée +de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je +suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, +après tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est +empêchée de sortir par sa maladie, mon oncle est retenu +par son horreur de la fatigue et de la marche. Moi, qui +ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de la marche, +j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui se +dressent du matin au soir devant mes yeux comme des +points d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà +pourquoi je veux vous demander de vous accompagner +quelquefois. Voilà ma prière. Enfin voilà comment j'ai été +amenée à pousser ce verrou.</p> + +<p>—Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez +serait fait, je ne puis que vous le répéter. Maintenant, +quand vous plaît-il que nous entreprenions cette promenade?</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se +passer. Le grand grief de mon oncle, ça été que je venais +me jeter à travers vos projets d'une façon importune et +gênante. Si demain matin je lui dis que je pars avec vous +pour cette promenade, il comprendra que son discours +n'a pas été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. +Le moyen d'échapper à ce nouveau discours, +c'est que vous demandiez vous-même à mon oncle de me +faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra +plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?</p> + +<p>Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel +adresserait sa demande au prince.</p> + +<p>Carmelita, ordinairement impassible comme si elle +était insensible à tout, se montra radieuse.</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps +de votre hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.</p> + +<p>Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa +chambre.</p> + +<p>Mais presque aussitôt rouvrant la porte:</p> + +<p>—Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le +verrou pour mon oncle.</p> + +<p>Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli +sa demande ou plutôt la demande de Carmelita.</p> + +<p>—C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en +suis certain, vous a tourmenté pour vous accompagner +dans vos excursions?</p> + +<p>—Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, +et je suis heureux de me mettre â sa disposition.</p> + +<p>—Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement +voilà qui est certain, et c'est bien assez que nous +soyons venus vous chasser de votre appartement, sans encore +vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous prie; +elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.</p> + +<p>—Refusez-vous de me la confier?</p> + +<p>—Je refuse de vous ennuyer.</p> + +<p>L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite +du prince.</p> + +<p>Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: +elle avait revêtu un costume bizarre: une robe courte, +serrée à la taille par un ceinturon de cuir et modulant sa +taille et ses épaules; aux pieds, des souliers pris dans les +guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, sans plumes, +mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, +une longue canne.</p> + +<p>—M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses +grands yeux clairs. Je vous promets de vous suivre sans +demander grâce, et de passer partout où vous passerez; +le pied est solide et je ne sais pas ce que que c'est que le +vertige.</p> + +<p>Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, +en un quart d'heure, elle avait pu improviser ce charmant +costume de montagne, qui était un vrai chef-d'oeuvre longuement +médité par l'illustre Faugeroles, et sans qu'il +se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait pas +faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets +aussi peu appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres +et une canne.</p> + +<p>—Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il +après avoir marché pendant quelques minutes près +d'elle.</p> + +<p>—Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant +nous. Quand vous viendrez, dans l'Apennin, si jamais +vous nous faites le plaisir de nous visiter à Belmonte, +je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car je ne +connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin +possible, le plus haut que nous pourrons monter.</p> + +<p>Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier +qui courait sur le flanc de la montagne en côtoyant +le ravin et en coupant à travers des pâturages et des bois +de sapins.</p> + +<p>Personne dans ce sentier, personne dans les bois; +sur les pentes des pâturages, quelques vaches qui paissaient +l'herbe verte ou qui venaient boire à des auges creusées +dans le tronc d'un pin et qui, en marchant lentement, +faisaient sonner leurs clochettes.</p> + +<p>Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait +trop étroit pour deux, il prenait la tête, se retournant alors +de temps en temps pour voir si elle le suivait.</p> + +<p>Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un +filet d'eau rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait +qu'à étendre le bras pour lui prendre la main et l'aider +à sauter de caillou en caillou, ce qu'elle faisait d'ailleurs +légèrement, sûrement, sans hésitation, en riant +lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.</p> + +<p>La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà +élevé dans un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs +du matin, qui ne persistaient plus que dans quelques +vallons abrités, où elles rampaient le long des rochers et +des arbres comme des fumées légères.</p> + +<p>Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière +de rochers pour former l'amphithéâtre de Jaman et +des monts de Vevey; derrière eux, le lac brillait comme +un immense miroir.</p> + +<p>En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient +sous les yeux, et Carmelita comparait ces montagnes à +celles au milieu desquelles s'était écoulée son enfance.</p> + +<p>De là un inépuisable sujet de conversation.</p> + +<p>Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans +qu'elle se plaignît de la fatigue ou demandât à se reposer.</p> + +<p>Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.</p> + +<p>Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande +froide, et il comptait sur une source qu'il connaissait pour +leur donner de l'eau.</p> + +<p>Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première +fois ils s'assirent sur l'herbe.</p> + +<p>—L'endroit vous déplaît-il?</p> + +<p>—Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement +pour déjeuner, mais encore pour causer librement en +toute sûreté. Et précisément j'ai à vous parler. C'est même +dans ce but, si vous voulez bien me permettre cet aveu, +que je vous ai proposé cette promenade.</p> + +<p>Alors elle se mit à sourire.</p> + +<p>—Je vous étonne, dit-elle.</p> + +<p>—Je l'avoue.</p> + +<p>—Vous avez donc cru que je voulais tout simplement +faire une excursion dans ces montagnes?</p> + +<p>—J'ai cru ce que vous me disiez.</p> + +<p>—Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était +pas toute la vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette +excursion pour le plaisir qu'elle pouvait me donner; mais +aussi j'avais grand désir de me ménager un tête-à-tête +avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser une demande +pour moi très importante.</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas +que notre tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, +ensuite je vous ferai mes confidences. N'écouterez-vous +pas mieux? Pour moi, je parlerai plus facilement quand +j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.</p> + +<p>Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles +de table qu'il renfermait.</p> + +<p>Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: +du pain, un poulet froid et du sel; deux couteaux, +deux verres et deux petites serviettes; dans une gourde +recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.</p> + +<p>Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher +et ils s'assirent en face l'un de l'autre.</p> + +<p>—Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis +servie à souhait.</p> + +<p>Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet +elle promena lentement les yeux autour d'elle.</p> + +<p>Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes +plus célèbres que ces pentes des dents de Naye et de +Jaman, cependant il en est peu où la vue puisse embrasser +un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se +trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir +des yeux: les eaux, les bois, les champs, les prairies, les +villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel, +les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges et qui, de +quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et vous +éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la +vie civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les +rayons du soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons +blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallées, +la fumée des locomotives qui court et s'envole à travers +les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des +vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air +tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le +chant des bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop +rapides pour les pieds des troupeaux.</p> + +<p>—Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas +le <i>Ranz des vaches</i>! dit Carmelita en souriant.</p> + +<p>Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, +tel qu'il se trouve écrit dans <i>Guillaume Tell</i>.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.</p> + +<p>—Admirable.</p> + +<p>—Ce n'est pas un compliment que je vous demande, +mais une réponse sincère; vous comprendrez tout à l'heure +l'importance de cette sincérité.</p> + +<p>—Tout à l'heure?</p> + +<p>—Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le +moment n'est pas encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. +J'accepte un nouveau morceau de poulet, si vous +voulez bien me l'offrir.</p> + +<p>Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs +verres au filet d'eau qui, par un conduit en bois, tombait +dans le tronc d'un pin creusé en forme d'auge.</p> + +<p>Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde +se trouva vide.</p> + +<p>Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques +pas, elle se mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues +et jaunes, des anémones printanières, des saxifrages et +d'autres fleurs alpines, dont elle forma une petite botte.</p> + +<p>Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps +avait refermé son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe +et, s'asseyant, elle commença à les arranger en bouquet.</p> + +<p>—Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, +que j'ai pour vous une grande estime et que vous m'inspirez +une entière confiance.</p> + +<p>—Pourquoi</p> + +<p>—Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile +aussi. Je vous demande donc à affirmer seulement +cette estime et cette confiance pour vous faire comprendre +comment j'ai été amenée à vous prendre pour confident.</p> + +<p>Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une +fadaise, il se contenta d'un signe de main pour dire qu'il +écoutait.</p> + +<p>—Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. +Mon oncle a conçu le projet de me faire faire un grand +mariage, et il a voulu me rendre digne des hautes destinées +qu'il ambitionnait pour moi..., et aussi un peu pour +lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas profité de ses +leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, et +sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne +pourriez me répondre que poliment, et c'est à votre sincérité +que je fais appel. Quoi qu'il en soit, le grand mariage +désiré ne s'est pas fait, et les rêves de mon oncle ne se +sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela explique tout.</p> + +<p>—Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent +que la fortune dans la femme qu'ils épousent.</p> + +<p>—Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas +mariée, et je l'explique par une raison qui me paraît +bonne. Cependant j'avoue volontiers qu'elle n'est pas la +seule. Pour que ces grands mariages réussissent, pour +qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages +personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune +fille travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle +trouve elle-même son mari, et qu'avec plus ou moins +d'adresse, de diplomatie, de rouerie, de coquetterie, de +persévérance, elle oblige elle-même ce mari à l'épouser. +C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux +mariages qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui +ont mis en tête l'idée de me donner pour mari un prince +ou un empereur. Il avait eu d'illustres exemples sous les +yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. Par malheur +pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette +comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me +l'avait dessiné. Il était très important, ce rôle, très +brillant et assurément intéressant à jouer; je l'ai transformé +en un rôle muet.</p> + +<p>Elle s'arrêta et, le regardant:</p> + +<p>—Est-ce vrai? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Très vrai.</p> + +<p>—Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte +d'obéissance, sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir +conscience de ce que je faisais. Mon oncle me demandait +de le remplir, je le remplissais en l'appropriant à ma +nature; j'obéissais à son ordre, et par cette soumission il +me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que +je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, +que je ne suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, +ne se sont ouverts que tardivement, peu à peu, si +tant est qu'ils se soient ouverts. Je suis donc restée assez +longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout sans voir +le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son +dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou +puissant, mais à coup sûr malheureux; car, à vos yeux, +n'est-ce pas, comme aux miens, un mariage sans amour +ne peut être que malheureux?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris +où je marchais, ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai +senti avant de le comprendre,—disant cela, elle posa la +main sur son coeur,—j'ai résolu de ne pas aller plus +loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus délicate +que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un +autre côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre +des projets de mariage qui ne pouvaient faire que mon +malheur, ainsi que celui du mari que j'épouserais. +Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis longtemps. +Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours +moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.</p> + +<p>Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette +étrange confidence et surtout pourquoi elle la lui faisait.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup +travaillé la musique et que j'ai pris des leçons de chant. +«Si je n'avais pas dû être une grande dame, j'aurais été +une grande artiste», me disait chaque jour mon professeur. +Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au contraire, +je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, +seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au +théâtre.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette +confidence. C'est pour vous prier d'être, au moment de +mon départ, auprès de mon oncle et de ma mère, pour +leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que +personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, +et c'est le service que je vous demande. Vous ne me le +refuserez point, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comédienne!</p> + +<p>—Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. +Et pourquoi? Que voulez-vous que je fasse? Quelle +position ai-je dans le monde? Je suis d'une noble famille, +cela est vrai; mon oncle est prince, cela est vrai encore. +Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans +fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, +quelle espérance m'est permise?</p> + +<p>—Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, +et qui me paraît,—laissez-moi le dire, sans mettre +aucune galanterie dans mes paroles,—tout à fait légitime +et parfaitement fondée.</p> + +<p>—Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un +beau mariage?</p> + +<p>—Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce +mariage?</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement +de son idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est +pas réalisé jusqu'à présent.</p> + +<p>—Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour +ou l'autre? est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?</p> + +<p>—Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu +dans le même monde, l'un près de l'autre, de la même vie +pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu ce mari? Nulle part, +n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.</p> + +<p>—De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, +s'ensuit-il qu'il ne doive pas se présenter un jour?</p> + +<p>—Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais +je vais plus loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. +C'était à moi de l'aller chercher. Ce que je n'ai pas +fait, alors que je ne me rendais pas bien compte de ma +position, je le ferai encore bien moins maintenant, que je +sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai dit et je +vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle +de la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. +Si je me marie jamais, je veux choisir mon mari, non +parce qu'il a un grand nom ou une grande position, mais +parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je l'espère, ne +vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je +ne suis pas romanesque.</p> + +<p>—Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser +d'être romanesque; trop peu de gens, hélas! mettent le +sentiment dans leur existence.</p> + +<p>—C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment +au-dessus des intérêts, et non les intérêts au-dessus +du sentiment. Voilà pourquoi je tiens à être libre, Je sais +que l'on me reprochera mon coup de tête. Comédienne! +quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles +de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant +j'ai une excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie +en ce monde, j'aime mieux la jouer au théâtre que +dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer et que je devrais +accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte que +je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai +jamais; tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui +m'effraye.</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il +y a une chose qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter +mon oncle et ma mère.</p> + +<p>Elle parut très émue et s'arrêta un moment.</p> + +<p>—C'est cette considération qui pendant longtemps m'a +arrêtée, dit-elle en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une +résolution à une autre, décidée un jour à partir, le lendemain +à rester près d'eux et à laisser les choses aller sans +m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le chagrin que je +vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation +sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, +puisqu'elle sera l'anéantissement de projets auxquels +depuis sept années il a tout sacrifié: son temps, sa +peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, on ne +saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez +que ce qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, +de l'apprendre pour me l'enseigner. Et quel courage non +moins admirable dans cet enseignement donné à une fille +telle que moi! Certes, bien des fois ses leçons m'ont été +pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles +n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.</p> + +<p>De nouveau elle fit une pause pour se remettre.</p> + +<p>—Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! +cela est affreux. Qu'il sache au moins que je ne me sépare +pas de lui, le coeur léger, par un coup de tête, sans +ressentir les angoisses de cette séparation et sans compatir +à son chagrin. Voilà le service que je réclame de +vous, et voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager +cette promenade, qui devait me permettre de +m'expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je +désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je +ne veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets +ma cause entre vos mains: voulez-vous la plaider non +seulement pour moi, de façon qu'ils ne me condamnent +pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur douleur?</p> + +<p>—J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les +raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les +êtes données vous-même, j'en suis sûr. Je suis à vous.</p> + +<p>Elle lui prit la main et la serra en le regardant.</p> + +<p>Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:</p> + +<p>—Vous plaît-il que nous nous remettions en route? +dit-elle. En avant! et ne pensons plus qu'au plaisir de la +promenade.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Eh quoi! c'était là Carmelita!</p> + +<p>Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou +plutôt ce qu'il croyait savoir d'elle!</p> + +<p>Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle +tête, mais point de cervelle!»</p> + +<p>Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient +point, ou bien c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.</p> + +<p>Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, +mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce +coeur.</p> + +<p>Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on +pas aussi s'être trompé de même sur son caractère?</p> + +<p>Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence +était différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et +de ce qu'on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre +un jugement plus que l'autre.</p> + +<p>En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, +depuis qu'ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, +il ne lui avait pas adressé d'autres paroles que quelques +mots insignifiants pour la guider.</p> + +<p>Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la +posa sur son bras.</p> + +<p>Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si +brusque, si imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec +stupéfaction.</p> + +<p>—Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. +Appuyez-vous sur moi.</p> + +<p>Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra +contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment +il avait obéi.</p> + +<p>Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il +était assez difficile de dire que quelques instants auparavant, +il était en défiance contre elle, tandis que maintenant +il était rassuré.</p> + +<p>Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.</p> + +<p>Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.</p> + +<p>Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait +au Glion, vivre librement près d'elle.</p> + +<p>Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.</p> + +<p>Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur +promenade, c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut +frappée du changement qui s'était fait en lui, dans son +humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.</p> + +<p>Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot +dans le bon sens.</p> + +<p>Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans +éviter certains sujets et sans réticences.</p> + +<p>Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait +point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.</p> + +<p>En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.</p> + +<p>Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le +long des montagnes qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu +ils s'étaient rapprochés de l'hôtel; mais sans souci de +l'heure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de +sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle +du soleil couchant.</p> + +<p>Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs +fois sur ses lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais +qu'il se décida alors à risquer.</p> + +<p>Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses +et à rendre le sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait +de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marché +près de lui en s'appuyant sur son bras.</p> + +<p>—Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, +la date seule de mon départ n'est point fixée; car vous +pensez bien que je n'ai pas d'engagement signé qui me +réclame, et puis la saison n'est pas bonne pour les théâtres, +qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte +de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus +ma mère ni mon oncle.</p> + +<p>A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.</p> + +<p>Et il la sentit frémissante contre lui.</p> + +<p>Mais bientôt elle reprit:</p> + +<p>—Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce +départ; en tout cas, il aura lieu certainement avant celui +de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie,—car +j'espère qu'ici elle va se rétablir promptement,—quand +on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et bien +entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, +pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient +Paris; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage, +ils retourneront à Belmonte, et j'aurai la satisfaction de +penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore +d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que +tout cela s'arrange dans la réalité, comme je le dispose +en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-même, +au moment où je me séparerai de mes parents. +En me demandant quand je partirai, vous devez donc +commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.</p> + +<p>—Mais je n'en sais rien.</p> + +<p>—Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que +mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi +donc quand vous serez prêt.</p> + +<p>—Et d'ici là?</p> + +<p>—Quoi! d'ici là?</p> + +<p>—Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades +commencées aujourd'hui?</p> + +<p>—Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux +dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer? Je vous +ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser +de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude; +est-ce vrai?</p> + +<p>—Cela dépend.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette +solitude. Il y a des heures où j'aime mieux être avec moi-même +qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres +où j'aime mieux être avec certaines personnes que seul +avec moi-même.</p> + +<p>—Alors nous sommes dans une de ces heures!</p> + +<p>—Vous êtes de celles qui....</p> + +<p>—Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un +compliment, vous?</p> + +<p>Ils arrivaient à l'hôtel.</p> + +<p>—Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension +de la dent de Naye? dit-il.</p> + +<p>—Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes +qui... et que nous sommes dans une de ces heures +où....</p> + +<p>—Alors à demain.</p> + +<p>—C'est entendu, seulement demandez-moi à mon +oncle.</p> + +<p>Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle +promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna +contre sa nièce.</p> + +<p>—Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en +prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.</p> + +<p>Puis tout à coup s'interrompant:</p> + +<p>—Quand quittez-vous le Glion?</p> + +<p>—Mais je ne sais trop.</p> + +<p>—Alors je refuse mon consentement à cette promenade +je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours +passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce +qu'elle ferait assurément.</p> + +<p>La discussion continua; mais, comme la première fois, +le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou +plutôt par céder à ses instances.</p> + +<p>La promenade du lendemain eut lieu.</p> + +<p>Puis après celle-là ils en firent une troisième, après +cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint +de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller +faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner, +tantôt après.</p> + +<p>Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention +tacite s'était établie à ce sujet entre le prince et le +colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'était au +retour et non au départ.</p> + +<p>Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les +ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour +lui.</p> + +<p>Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant +de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant +l'un derrière l'autre, dans l'étroit sentier; elle s'appuyait +sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers +lui, serrée contre lui, elle semblait écouter avec plaisir +ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même parlait +peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir +souci des pierres ou des trous de la route, elle restait +les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à +ses lèvres.</p> + +<p>Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, +elle était une distraction; elle l'empêchait de retourner +par l'esprit à Paris et de penser à celle qui l'avait +trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s'imposait +à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la journée, +sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et +l'arracher de son coeur; elle lui adressait la parole, elle +le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander +son appui, et le souvenir s'envolait.</p> + +<p>Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, +non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l'impression +immédiate la lui imposait. A vivre du matin au +soir ensemble, une sorte d'accoutumance matérielle s'était +établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, il +la voyait encore, comme si son image était empreinte +dans ses yeux; de même qu'il entendait sa voix, comme +si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par +un écho intérieur longtemps après qu'il les avait reçues.</p> + +<p>Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée +tout d'abord!</p> + +<p>C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son +insu, sans qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.</p> + +<p>L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait +effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade, +rien de plus; une admirable créature, une belle +statue, voilà tout.</p> + +<p>Cependant leurs promenades continuaient, longues ou +courtes, selon les hasards de la journée, et Carmelita +parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant +sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa +mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle +n'avait pas besoin de se presser.</p> + +<p>Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, +ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté +de l'air, qui étaient si grandes qu'on apercevait des montagnes +situées à une distance de dix ou douze lieues, +comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.</p> + +<p>Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, +passant près d'eux, les salua et entrant en conversation +avec eux, leur dit que cette pureté de l'air annonçait un +orage prochain.</p> + +<p>—Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.</p> + +<p>—Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt +que le vent se sera établi au sud-ouest.</p> + +<p>—Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? +demanda la colonel lorsque le paysan se fut éloigné, +marchant devant eux de son grand pas, lent, mais régulier.</p> + +<p>—Pourquoi retourner?</p> + +<p>—Mais de crainte de l'orage.</p> + +<p>—J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre +côté j'ai envie aussi de voir un orage dans ces montagnes, +de sorte que quand même je serais certaine que le tonnerre +dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais +notre promenade.</p> + +<p>—Alors continuons-la quand même puisque nous ne +sommes certains de rien; nous verrons bien.</p> + +<p>—C'est cela, nous verrons bien.</p> + +<p>Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit +la prochaine arrivée d'un orage, ils avaient continué de +gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et +des bois, courait en des détours capricieux sur le Banc de +la montagne.</p> + +<p>A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas +du pays, n'annonçait que cet orage fût prochain.</p> + +<p>—Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit +Carmelita.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous +faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique. +Cependant il me semble que nous ne sommes +pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est +vrai que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.</p> + +<p>—Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, +voilà tout.</p> + +<p>Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait +sous le poids d'une émotion assez vive ou tout au +moins d'un trouble.</p> + +<p>—Vous avez envie de me questionner? dit-elle.</p> + +<p>—Il est vrai.</p> + +<p>—Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je +n'ai rien à vous cacher, et je puis très bien vous dire ce +qui me cause cette oppression: ce n'est point une souffrance +physique, c'est un tourment moral. N'êtes-vous +pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon +maître de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé +un engagement en Italie, et que je dois me hâter de partir, +sinon pour débuter, au moins pour me mettre à la +disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que +quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de +prendre cette grave détermination, je suis émue, très +émue. Il m'en coûte, il m'en coûte beaucoup de me séparer +de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je dois le +dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à +cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me +jeter dans l'inconnu.</p> + +<p>—Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?</p> + +<p>—Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois +revenue sur ma résolution? Elle est aujourd'hui ce +qu'elle était au moment où je vous l'ai fait connaître; +seulement, prête à la mettre à exécution, je la trouve +plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques +jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger +jusqu'à une époque indéterminée. Maintenant cette époque +est fixée; ce ne sont plus quelques jours que j'ai +devant moi, c'est seulement quelques heures.</p> + +<p>—Quelques heures?</p> + +<p>—Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai +en Italie.</p> + +<p>—Vous partez demain?</p> + +<p>—Cette promenade est la dernière que nous ferons +ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un +si bon, un si doux souvenir.</p> + +<p>Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses +regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait +à leurs pieds.</p> + +<p>Une larme semblait rouler dans ses paupières et +mouiller ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.</p> + +<p>—Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de +ma vie, dit-elle en montrant le toit de l'hôtel, qu'on +apercevait tout au loin, confusément, au milieu de la +verdure.</p> + +<p>Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de +la montagne:</p> + +<p>—Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en +levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes +plaintes.</p> + +<p>Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée +opportune:</p> + +<p>—Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, +dit-elle, pour la dernière fois?</p> + +<p>—Je vous conduisais à cette fontaine.</p> + +<p>—C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la +journée soit complète.</p> + +<p>Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, +marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis.</p> + +<p>Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible +émotion.</p> + +<p>Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit +moins libre, le corps moins dispos que de coutume.</p> + +<p>A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait +de plus en plus lourd.</p> + +<p>Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, +sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui +de l'eau des sources qui s'écoulait en clapotant sur les +cailloux qui barraient son passage; au loin, quelques +faibles tintements des clochettes des vaches.</p> + +<p>Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air +n'annonçait qu'un orage fût prochain; le ciel était bleu, +sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité +peu ordinaire.</p> + +<p>Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait +appris au colonel qu'elle était décidée à abandonner sa +mère et son oncle pour entrer au théâtre.</p> + +<p>Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le +jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement, +le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils +mêlaient à leur vin.</p> + +<p>Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il +semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou +tout au moins qu'elle eût peur d'aborder certains sujets, +et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce +mutisme qui autrefois lui était habituel.</p> + +<p>Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait +point ses yeux, au contraire, elle les tenait attachés +sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la +voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance +de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, +avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, +si séduisants, si inquiétant.</p> + +<p>Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus +pesante, quelques nuages se montraient çà là dans le +ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui +arrivait du sud.</p> + +<p>Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et +le silence.</p> + +<p>En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués +par la chaleur; l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, +leurs lèvres se séchaient; les aiguilles tombées sur la +terre, qu'elle feutrait d'un épais tapis, étaient glissantes +au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.</p> + +<p>Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le +mit sous le sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent +d'un même pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce +tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins +dont les hautes branches, formant un couvert épais et +sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le +ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement +du côté du sud.</p> + +<p>Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne +avec un bruit sourd; tout ce qui était immobile et mort +s'anima et entra en mouvement; les feuillas arrachées +des branches passèrent dans l'air, emportées par le vent.</p> + +<p>Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. +Et dans la montagne, à des distances plus ou moins +rapprochées de l'endroit où ils se trouvaient, éclatèrent +des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements +de vache et des cris de berger.</p> + +<p>Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes +des pâturages inclinés de leur côté, des vaches qui couraient +çà et là, la queue dressée, la tête basse, galopant +sans savoir où elles allaient.</p> + +<p>—Enfin voici l'orage, dit Carmelita.</p> + +<p>—Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous +le temps de gagner la hutte?</p> + +<p>—Pressons le pas.</p> + +<p>—Appuyez-vous sur mon bras.</p> + +<p>—Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi +vite que vous voudrez.</p> + +<p>Il allongea le pas et elle l'allongea également.</p> + +<p>Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, +mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient +obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter les quartiers +de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au +contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient +forcément durant quelques secondes.</p> + +<p>—Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, +je crois que nous marcherons plus vite séparément.</p> + +<p>—Si vous voulez.</p> + +<p>—Vous prenez trop souci de moi.</p> + +<p>Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris +par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n'y +avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, +pas une hutte, ils devaient se hâter.</p> + +<p>Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi +tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant +si radieux.</p> + +<p>Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la +lumière, une lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait +l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en +temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.</p> + +<p>Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les +pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches +bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de +leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre, +produisait un effet étrange et fantastique.</p> + +<p>D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur +berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait +de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles, +rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la +protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur +maître.</p> + +<p>Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des +montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les +détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant: +ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un +après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient +se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des +vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme +s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre +en vagues sonores.</p> + +<p>Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient +secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient +autour d'eux.</p> + +<p>Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; +mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita +baissait la tête et levait les épaules.</p> + +<p>—Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle +de silence, et peut-être trop bien servie.</p> + +<p>—Vous avez peur?</p> + +<p>—Dame... oui.</p> + +<p>—Nous approchons de la hutte.</p> + +<p>—Combien de temps encore?</p> + +<p>—Cinq minutes en marchant vite.</p> + +<p>Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même +temps une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.</p> + +<p>Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. +Elle lui tendit la main.</p> + +<p>—Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.</p> + +<p>Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante +courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des +pieds à la tête.</p> + +<p>Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant +ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant. +Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque +sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre +sur eux d'une minute à l'autre.</p> + +<p>Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait +la main de Carmélita serrer la sienne; puis, après cette +pression, il sentait ses frémissements.</p> + +<p>Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient +danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu +marcher plus vite; mais il y avait des moments où ils devaient +s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant plus +devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.</p> + +<p>Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions +électriques, se crispaient dans sa main.</p> + +<p>Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. +Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer +le cou: c'était la pluie qui arrivait.</p> + +<p>—Heureusement voici la hutte, dit-il.</p> + +<p>Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, +qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer. Encore +une centaine de mètres et ils trouvaient un abri. Lui serrant +la main, il l'entraîna rapidement.</p> + +<p>La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie +passa, et il y eut une sorte d'accalmie.</p> + +<p>Cette hutte était une sorte de construction en pierres +sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de +quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire +résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant +la saison où les vaches fréquentent la montagne; +c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin +que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes +trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point +de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture, +qui n'était fermée par aucune clôture.</p> + +<p>Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment +entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait +sur le sentier; ils se jetèrent à l'abri.</p> + +<p>Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses +gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte +qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient +plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.</p> + +<p>Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita +avait peur, c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et +l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur +eux.</p> + +<p>Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des +nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les +enveloppait.</p> + +<p>Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur +libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les +uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient +abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur +hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt +les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient +devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles +éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les +planches qui les abritaient.</p> + +<p>Les nappes de feu se succédaient sans interruption, +éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en +plein dans les flammes du ciel.</p> + +<p>Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de +la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs +embrassant les montagnes; mais bientôt elle avait abandonné +cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller +s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.</p> + +<p>Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il +regardait les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur +clarté trop vive l'éblouissait.</p> + +<p>Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita +l'appeler.</p> + +<p>Il s'approcha d'elle.</p> + +<p>—Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions +tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait; +il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins +peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.</p> + +<p>Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la +rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.</p> + +<p>Mais une détonation formidable lui coupa la parole +la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; +des lueurs fulgurantes couraient partout, comme +si les planches et le foin venaient de s'allumer.</p> + +<p>Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules +du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre +lui.</p> + +<p>Il se pencha vers elle.</p> + +<p>Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent +et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé +les bords du Léman, et le colonel Chamberlain avait +disparu, sans que personne sût au Glion ce qu'il était +devenu.</p> + +<p>Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel +avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au +petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l'avait +vu sortir.</p> + +<p>Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas +pris le chemin de la montagne; mais, tournant à gauche, +il avait suivi la route qui descend à Montreux.</p> + +<p>Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux +commentaires.</p> + +<p>—Comment! le colonel Chamberlain avait quitté +l'hôtel, et son valet de chambre lui-même n'avait pas été +averti de ce départ?</p> + +<p>Mais, à côté des commentaires des indifférents et des +curieux, s'était manifestée l'inquiétude des intéressés. +Le prince Mazzazoli, Carmelita; la comtesse Belmonte +avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant +de questions.</p> + +<p>—Où était le colonel?</p> + +<p>—Quand devait-il revenir?</p> + +<p>A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, +stupéfait lui-même de ce départ, que rien ne +faisait prévoir.</p> + +<p>Et alors il était entré dans des explications desquelles +résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude, +que le colonel était, la veille même de son départ, décidé +à prolonger son séjour au Glion.</p> + +<p>Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.</p> + +<p>C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût +guère s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait +de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il +allait rester près d'elle.</p> + +<p>C'était donc une séparation.</p> + +<p>C'était une fuite!</p> + +<p>Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?</p> + +<p>Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait +déterminé ce brusque départ.</p> + +<p>Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde +pour rester court devant cette question.</p> + +<p>Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, +et en laissant Horace au Glion, le colonel avait +voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et +comment ce départ serait supporté.</p> + +<p>Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait +ne rien savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il +savait parfaitement où son maître était, ce qui expliquait +qu'il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices +de la montagne, et chaque jour, sans doute, il lui +écrivait.</p> + +<p>De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par +sa fuite.</p> + +<p>C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et +qui poussait les raisonnements jusqu'au bout.</p> + +<p>Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en +chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de +savoir, indiquait sûrement une résolution indécise aussi +bien qu'une conscience troublée.</p> + +<p>S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le +colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait +après son départ. Il serait parti et il aurait emmené son +valet de chambre avec lui.</p> + +<p>De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer +ce qui s'y passait pour en avertir son maître, on +devait conclure que le colonel pouvait revenir.</p> + +<p>Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.</p> + +<p>En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles +que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans +sa conscience, fût obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne +le voulût pas.</p> + +<p>Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.</p> + +<p>Acheter Horace.</p> + +<p>Ou bien le tromper.</p> + +<p>Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la +conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace +pour le mettre dans ses intérêts; ce nègre, qui était un +animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir +son maître.</p> + +<p>Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs +était plus économique.</p> + +<p>Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça +qu'elle était malade; on dut même aller chercher un médecin, +et, comme le prince était sans domestiques, il pria +Horace de lui rendre le service d'aller à Montreux.</p> + +<p>Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; +mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, +il entendit sans écouter une partie de la conversation qui +s'engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous +notre malade? Elle me paraît bien sérieusement +prise.</p> + +<p>—Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.</p> + +<p>—La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la +nuit a été des plus mauvaises.</p> + +<p>—Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas +de fièvre; et cependant une grande agitation.</p> + +<p>Quelques questions et leurs réponses échappèrent à +Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait:</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?</p> + +<p>La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle +fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien +la lui faire connaître.</p> + +<p>On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était +très inquiet.</p> + +<p>Horace se montra ému, et le prince fut certain que +cette émotion allait se communiquer au colonel.</p> + +<p>Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.</p> + +<p>Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un +caractère de plus en plus inquiétant.</p> + +<p>Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il +parlait de sa nièce à Horace, c'était avec des tremblements +dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus +en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements +passeraient dans les lettres du nègre.</p> + +<p>—Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon +pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d'être +sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.</p> + +<p>Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles +de son maître», lorsqu'un matin on lui remit une +lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse +était écrite de la main du colonel.</p> + +<p>Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une +pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre +à Paris; une pour le prince Mazzazoli, une pour +la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour mademoiselle +Carmelita Belmonte.</p> + +<p>Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander +quel pouvait être leur contenu.</p> + +<p>Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les +trois lettres dans sa main.</p> + +<p>—Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit +Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que +voici: une pour M. le prince, une pour madame la comtesse, +une pour mademoiselle Carmelita.</p> + +<p>—Donnez, dit le prince en avançant vivement la +main.</p> + +<p>Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser +paraître l'angoisse qui lui serrait les entrailles:</p> + +<p>—Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il +tâcha d'affermir.</p> + +<p>—Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à +Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense +qu'elle est bonne.</p> + +<p>—Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel +aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il +m'adresse, et c'est ce que je vais voir.</p> + +<p>Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia +celui-ci d'un mouvement de main plein d'amabilité.</p> + +<p>Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, +le prince ouvrit celle qui était adressée à Carmelita, pensant +sans doute qu'il verrait là plus clairement ce qu'il +voulait apprendre.</p> + +<p>Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose +la plus naturelle du monde.</p> + +<p>Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle +sans lui? Une déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais +pu se marier.</p> + +<p>N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit +de ses efforts?</p> + +<p>Il lut:</p> + +<p>«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère +Carmelita, et quand le lendemain de notre journée +passée dans la montagne, on vous a dit que j'avais quitté +le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.</p> + +<p>«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que +vous avez pu porter contre moi ou contre ma conduite, +elles étaient fondées, puisque vous ignoriez à quel mobile +j'obéissais en partant.</p> + +<p>«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les +explications de cette conduite étrange qui, une fois encore, +a dû justement vous indigner, et je veux le faire +franchement, loyalement, comme il convient à un +homme d'honneur qui croit devoir se justifier.</p> + +<p>«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?</p> + +<p>«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, +car c'est la première, n'est-ce pas, que vous +vous êtes posée?</p> + +<p>«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, +voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour +cela qu'avais-je à faire? A frapper deux coups à notre +porte de communication, qui se serait ouverte devant +moi et qui m'eût donné toute facilité pour m'expliquer.</p> + +<p>«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire +pourquoi, avant d'aller plus loin.</p> + +<p>«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais +par ce moyen; mais je ne trouvais pas en même temps +la liberté morale, et c'était cette liberté morale que je +voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée dans ce +brusque départ.</p> + +<p>«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de +notre promenade, je ne pensais nullement à ce départ; +bien au contraire, je n'avais qu'une idée, qu'un but +rester près de vous.</p> + +<p>«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les +sensations et les émotions de notre journée.</p> + +<p>«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus +graves; car c'était ma vie que j'allais décider, c'était +en même temps la vôtre.</p> + +<p>«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, +pourquoi n'avoir pas frappé à la porte de communication?</p> + +<p>«Ma réponse sera franche.</p> + +<p>«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, +irrésistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au +lieu de sentir par mon propre coeur, au lieu de raisonner +avec ma propre raison, je me serais laissé entraîner, +j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre +coeur, je n'aurais pas raisonné.</p> + +<p>«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de +décision.</p> + +<p>«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce +départ, convaincu à l'avance que, si je vous disais un +seul mot, je ne partirais point.</p> + +<p>«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour +avoir toute ma liberté de conscience.</p> + +<p>«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une +dernière fois, je ne m'imaginais guère que le lendemain +matin nous ne nous verrions plus; mais, dans le +calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé +les emportements tumultueux de la journée, et, peu à +peu, j'ai été amené à faire l'examen de ma situation +morale dans le présent aussi bien que dans le passé.</p> + +<p>«En commençant cette lettre, je vous ai promis une +entière franchise et une absolue sincérité; je dois donc, +quant à cette position morale, entrer dans des détails +qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.</p> + +<p>«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, +je sens combien ils sont difficiles; mais je m'imputerais +à crime de ne pas les faire.</p> + +<p>«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, +une terrible douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru +que mon coeur était mort pour la tendresse, si bien +mort que personne ne le ressusciterait jamais.</p> + +<p>«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette +vie d'intimité qui a été la nôtre, jamais un mot de tendresse +n'est sorti de mes lèvres; jamais un regard passionné, +jamais un geste n'est venu troubler la confiance +que vous aviez en moi.</p> + +<p>«Vous aimai-je?</p> + +<p>«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je +pouvais encore aimer ne se présentait même pas à +mon esprit.</p> + +<p>«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre +a été l'éclair qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»</p> + +<p>Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince +s'arrêta un moment et haussa doucement les épaules avec +un sourire de pitié; mais il ne s'attarda pas dans des réflexions +oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point +où il l'avait interrompue.</p> + +<p>«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, +les effets qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils +s'éteignent, l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée +et illuminée reprend plus sombre et plus noire.</p> + +<p>«Il en est des choses morales comme des choses +matérielles.</p> + +<p>«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai +aveuglé.</p> + +<p>«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau +les lueurs qui avaient projeté leur lumière dans mon +âme. Pour cela, je n'avais qu'à venir près de vous: du +choc de nos regards naîtraient de nouveaux éclairs.</p> + +<p>«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement +ne succéderait-il pas encore â l'éblouissement?</p> + +<p>«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen +que je voulais; ce n'était point près de vous, sous votre +influence, sous votre charme.</p> + +<p>«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de +moi-même, que je devais m'interroger franchement, et +franchement me répondre.</p> + +<p>«Voilà pourquoi je suis parti.</p> + +<p>«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable +d'être heureux près de vous.</p> + +<p>«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin +de l'hôtel où vous dormiez, regardant les fenêtres de +votre chambre, pensant à notre journée de la veille, je +retrouvais encore dans mes veines des frissonnements +de bonheur.</p> + +<p>«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je +vous aimer comme vous devez être aimée? Cela, +je ne le savais pas d'une manière certaine et je voulais +le chercher.</p> + +<p>«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute +conscience.</p> + +<p>«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est +point écoulé une heure, une minute, qui ne vous ait été +consacrée, et aujourd'hui je viens vous dire que j'écris +à votre oncle, et à votre mère, pour leur demander votre +main.</p> + +<p>«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?</p> + +<p>«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre +réponse.»</p> + +<p>Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la +table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil, +il se mit à rire silencieusement.</p> + +<p>Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé +s'il devenait fou: sans une parole, sans un éclat de voix, +il riait toujours, la bouche largement ouverte, la mâchoire +inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:</p> + +<p>—Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit +jours... lutté... réparation obligée... enfin!</p> + +<p>Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit +et acheva sa lecture:</p> + +<p>«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari +qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidèlement +un engagement qu'il n'a voulu prendre qu'en connaissance +de cause.»</p> + +<p>Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui +n'étaient que le développement de cette idée, mais le prince +ne les lut que d'un oeil distrait puis il passa à la lettre qui lui +était adressée: en gros, il savait ou tout au moins il croyait +savoir comment le colonel avait été amené à cette demande +en mariage, et pour le moment cela suffisait.</p> + +<p>Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre +était rédigée.</p> + +<p>Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi +brefs que possible.</p> + +<blockquote><p> +Mon cher prince,</p> + +<p>Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante +nièce, sans me prendre pour elle d'un sentiment de +tendresse qui peu à peu est devenu de l'amour.</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous +prie d'être mon interprète auprès de madame la comtesse +Belmonte, à laquelle d'ailleurs j'écris directement, +pour appuyer ma demande.</p> + +<p>Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de +sentiment; quant à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, +si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque +nous aurons le plaisir d'être réunis.</p> + +<p>Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.</p> + +<p>ÉDOUARD CHAMBERLAIN. +</p></blockquote> + +<p>Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à +Carmelita, autant il fut mécontent de celle-là.</p> + +<p>Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et +d'un ton dégagé avec le dernier représentant des Mazzazoli.</p> + +<p>Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.</p> + +<p>Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait +de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.</p> + +<p>Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la +chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.</p> + +<p>—Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, +dit-il.</p> + +<p>—Ah! s'écria la comtesse.</p> + +<p>Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil +où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.</p> + +<p>—Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua +le prince.</p> + +<p>Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.</p> + +<p>—Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la +comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.</p> + +<p>—Lisez, dit-il.</p> + +<p>Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la +lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé +vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du +cachet brisé.</p> + +<p>Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait +lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la +lettre et la lui lut à mi-voix.</p> + +<p>—Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.</p> + +<p>Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots +inintelligibles.</p> + +<p>Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, +beaucoup plus longue que celle de sa mère.</p> + +<p>Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage +pâlir ou rougir.</p> + +<p>Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se +leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant:</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?</p> + +<p>Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant +la main avec un geste d'humble adoration:</p> + +<p>—Un ange! dit-il.</p> + +<p>Respectueusement il lui baisa la main.</p> + +<p>A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant +la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa +aussi avec une génuflexion.</p> + +<p>Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.</p> + +<p>L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son +mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère +dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle +embrassa son oncle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans +le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un +engagement pris, il eût désiré que le mariage de Carmelita +ne se fît point à Paris.</p> + +<p>Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il +n'y avait guère à craindre que ce mariage manquât.</p> + +<p>Cependant il était dans la nature du prince de craindre +toujours et de rester quand même sur ses gardes.</p> + +<p>Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, +si un danger devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il +fallait l'attendre.</p> + +<p>Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous +l'influence de madame de Lucillière, au moins avant le +mariage. Après, cela était possible, et le prince, qui +avait l'expérience de la passion, admettait ce retour +jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le +mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.</p> + +<p>Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la +duperie dont il avait été victime? Cela était à présumer. +Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'étaient maintenant +bien redoutables.</p> + +<p>Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de +cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse +Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de +prendre pour femme?</p> + +<p>Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois +dangers, et à vrai dire le plus grand de tous paraissait +bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était +que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita +donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus +imminent.</p> + +<p>Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement +aucun de ces dangers n'éclatait.</p> + +<p>Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et +accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se +manifester d'une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient +devenir menaçants.</p> + +<p>Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient +par la tête de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle +apprendrait que son ancien amant allait se marier? En +voyant à qui avait profité la rupture, qu'on avait eu +l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle +pas quel avait été l'auteur de cette rupture?</p> + +<p>Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le +baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères, +et de plus battu avec les armes mêmes qu'il avait eu la +simplicité de donner?</p> + +<p>Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse +Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et +qu'on ne savait rien de ce qui s'était passé entre elle et +son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, le juge +d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, +lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, +devait donner à réfléchir. Il était évident qu'on avait la +main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave +qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains +hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. +Or, si le récit du juge d'instruction était exact, on ne +se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de +mettre en mouvement les couteaux et les poignards; la +poitrine du colonel était là pour le prouver.</p> + +<p>Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi +au point de vue des intérêts personnels du prince, que le +mariage ne se fît pas à Paris.</p> + +<p>—Mais où le célébrer?</p> + +<p>—Ah! si on avait commencé les réparations indispensables +dans le château de Belmonte! Si on s'était occupé +activement de meubler quelques pièces! Si....</p> + +<p>Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en +quelques semaines ou en quelques mois qu'on pouvait +restaurer Belmonte.</p> + +<p>Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles +croulantes d'un château chancelant, sans un toit +sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu +des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes qui +cherchent leur abri dans les décombres?</p> + +<p>La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le +colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines?</p> + +<p>Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y +renonça, mais non pourtant sans tenter d'écarter Paris.</p> + +<p>Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes +pour une lune de miel.</p> + +<p>Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.</p> + +<p>Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? +En avait-il une à Florence? une à Naples? Non, n'est-ce +pas? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples? et +pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui, +un hôtel prêt à le recevoir?</p> + +<p>Paris était aussi une ville charmante pour une lune de +miel.</p> + +<p>Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle +sorte que, finalement, le prince céda.</p> + +<p>Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? +Aucune en réalité; et un refus persistant pourrait le +surprendre et l'inquiéter, peut-être même donner de +mauvaises pensées.</p> + +<p>Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément +ne pas le ménager.</p> + +<p>Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce +serait à Paris que se ferait le mariage.</p> + +<p>D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter +les dangers, s'ils se présentaient.</p> + +<p>Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient +pas de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent +pussent être bien redoutables.</p> + +<p>On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, +mais à coup sûr ils n'auraient aucun résultat.</p> + +<p>Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le +prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant +que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons +qui lui étaient inclusivement personnelles.</p> + +<p>Mais cela ne fut pas possible.</p> + +<p>Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet +étrange mystère.</p> + +<p>Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après +une assez longue absence, était obligé de donner des explications +à ses créanciers pour les faire patienter.</p> + +<p>Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement +payés que l'annonce du prochain mariage de Carmelita +avec le colonel Chamberlain?</p> + +<p>Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou +moins probable; c'était un mariage arrêté, décidé, et le +plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux, +le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le +plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus +brillant, le plus éblouissant, le plus digne d'envie qu'on +pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... +pour tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, +le plus en vue, le plus à la mode de Paris, c'était le colonel +Chamberlain.</p> + +<p>Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec +prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.</p> + +<p>Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques +créanciers qui avaient payé cher le droit d'être incrédules, +il avait fait plus; il avait montré la lettre écrite par le colonel +pour lui demander la main de Carmelita.</p> + +<p>Le premier créancier à qui le prince avait montré la +lettre du colonel était son bijoutier, qu'il avait intérêt à +ménager. Le bijoutier avait promis le secret, mais, en +rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme +que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu +que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain. +A ce moment était entrée une des principales +clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson, +amie et rivale de la marquise de Lucillière.</p> + +<p>Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, +qui, en conséquence de ses relations avec madame +de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.</p> + +<p>C'était un secret, un grand secret, que personne ne +connaissait encore à Paris; car le prince et sa famille venant +de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés +le matin même.</p> + +<p>Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson +n'eut qu'un désir, l'apprendre elle-même à madame +de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette +nouvelle.</p> + +<p>Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière, +l'occasion était vraiment heureuse.</p> + +<p>A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée +dans sa loge, qui faisait face à celle de madame de +Lucillière.</p> + +<p>La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était +restée vide jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on +donnait ce soir-là.</p> + +<p>La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson +entrait dans la loge de madame de Lucillière pour +lui faire une visite d'amitié.</p> + +<p>La marquise était gaie, souriante, de belle humeur +comme à l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment +à plaisanter le prince Seratoff, qui l'avait accompagnée.</p> + +<p>Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations +de joie affectueuse, comme une amie dont on a +été trop longtemps séparée.</p> + +<p>Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la +loge, les laissant en tête à tête.</p> + +<p>—Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.</p> + +<p>—Quelle nouvelle</p> + +<p>—La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: +le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, +il y a quelques mois est retrouvé.</p> + +<p>—Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière +en pâlissant légèrement.</p> + +<p>—Je ne sais s'il l'était pour vous,—la comtesse appuya +sur le mot.—mais il l'était pour le monde parisien; +heureusement le voici revenu, et je crois que son retour +va faire un joli tapage.</p> + +<p>Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière +lui demandât à propos de quoi allait éclater ce tapage; +mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer +le nom du colonel, s'était bien vite remise et maintenant +elle se tenait sur ses gardes.</p> + +<p>Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui +faire une simple visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, +était venue dans sa loge. Madame de Lucillière +avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer +maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.</p> + +<p>—Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du +prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte? demanda +la comtesse d'Ardisson.</p> + +<p>—Très longtemps.</p> + +<p>—Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.</p> + +<p>—La comtesse est rétablie?</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?</p> + +<p>—Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas +de motifs pour me défier de ceux qui parlent.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la +comtesse ou du prince?</p> + +<p>—Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me +défie jamais de mes amis.</p> + +<p>—Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe +de votre confiance.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse +allait en Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait +ce voyage; c'était Carmelita. Devinez-vous?</p> + +<p>—Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le +sphinx.</p> + +<p>—Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle +ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait +en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'était +retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris; +ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble, +et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement +devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle +Carmelita Belmonte.</p> + +<p>Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer +pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, +et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail +se crispa.</p> + +<p>Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien +l'effet qu'elle avait produit.</p> + +<p>—Vous ne me croyez pas? dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi ne vous croirais-je pas?</p> + +<p>—Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable +que ce mariage entre deux êtres qui semblent +faits l'un pour l'autre: le colonel est un homme charmant +malgré l'excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle +des belles. Ils devaient s'aimer, cela était écrit et cela +s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le +certain est qu'ils s'épousent.</p> + +<p>Il fallait bien dire quelque chose.</p> + +<p>—Et pour quand ce mariage? demanda madame de +Lucillière d'une voix qu'elle tâcha d'affermir.</p> + +<p>—Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel +ni le prince Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je +la tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance +et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, la lettre +par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince +Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita +Belmonte. Le mariage n'est donc plus douteux, seulement +j'ignore la date; il est même probable que cette date +vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel +Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que +personne à Paris, et sa première visite sera assurément +pour vous. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez +pas surprise. Vous ne me remerciez pas?</p> + +<p>—Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, +afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.</p> + +<p>Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame +d'Ardisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans +l'ombre de manière à se cacher autant que possible, elle +braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.</p> + +<p>Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes +les paroles portaient; maintenant, sans doute qu'elle se +croyait libre elle allait se livrer....</p> + +<p>Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, +le visage contracté, les sourcils rapprochés, les +lèvres serrées, les narines dilatées.</p> + +<p>Elle aimait donc toujours le colonel?</p> + +<p>Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson +prit plaisir à rappeler les coups qu'elle venait de porter: +«Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils +s'adorent, ils se marient.» Et cette allusion aux relations +intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?... +Vraiment tout cela avait été bien filé.</p> + +<p>A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit +de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise +ne le laissa pas s'asseoir.</p> + +<p>Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après +avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du +côté gauche, il sortit.</p> + +<p>Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson +braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, où +bientôt se montra le prince Seratoff.</p> + +<p>Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui +venait d'arriver.</p> + +<p>Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles +l'emmena avec lui.</p> + +<p>Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la +marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, +laissant le baron seul avec la marquise.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron +Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, +reculant autant que possible celui qu'elle occupait, avait +tourné le dos à la scène.</p> + +<p>—Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui +paraissait assez mal à l'aise.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous +n'accueilliez pas très favorablement la demande de mon +ambassadeur.</p> + +<p>—Mais, madame....</p> + +<p>—Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une +certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit +vous rappeler de mauvais souvenirs.</p> + +<p>Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement +à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.</p> + +<p>Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs +auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.</p> + +<p>—Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester +bouche ouverte sans rien dire), cette loge?</p> + +<p>—N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, +peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous +avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais +le sujet.</p> + +<p>—Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez +le sujet? Mon Dieu! c'est possible, cependant je ne me +rappelle pas du tout de quoi il était question.</p> + +<p>—D'une certaine lettre anonyme.</p> + +<p>—Une lettre anonyme?</p> + +<p>Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à +sa mémoire.</p> + +<p>Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette +lettre anonyme.</p> + +<p>—Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; +je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous +aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte +de la rue de Valois.</p> + +<p>—Comment? vous savez....</p> + +<p>—Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître +ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je +trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que +le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était +fondé; la vraie raison de cette rupture était cette lettre +anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume +que vous le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous +le dire.</p> + +<p>—Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur +de cette infamie?</p> + +<p>—J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, +comme vous dites, était vous.</p> + +<p>—Madame!</p> + +<p>—Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je +ne m'y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez +vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure +perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez +à les employer plus utilement qu'avec moi.</p> + +<p>Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui +avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière +à n'être pas entendue distinctement par les personnes +qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la +violence même qu'elle se faisait pour se contenir rendait +son émotion plus évidente.</p> + +<p>Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation +du prince Seratoff, et il aurait été beaucoup plus +sage à lui d'écouter son inspiration première, qui lui +conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil. +Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait +eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation +de celle-ci ne pouvait être que dangereuse!</p> + +<p>Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre +à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et +comment en sortir?</p> + +<p>Comme il se posait cette question, la porte de la loge +s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avança vivement vers +la marquise, en homme heureux de voir la femme qu'il +adore.</p> + +<p>Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait +madame de Lucillière et ses habitudes: c'était +toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les gens +dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait +avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et les +mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison +elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et +l'on ne sortait de ses jolies griffes roses que déchiré aux +endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules. +Que de fois n'avait-il pas ri lui même de ses pauvres victimes!</p> + +<p>Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures +sans pouvoir les rendre. Il se leva pour céder la place au +duc.</p> + +<p>Mais de la main elle le retint.</p> + +<p>—J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous +faire, dit-elle.</p> + +<p>Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:</p> + +<p>—J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, +dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore?</p> + +<p>Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.</p> + +<p>Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.</p> + +<p>—Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, +continua madame de Lucillière, vous devez vous demander +comment l'idée m'est venue d'avoir une entrevue +avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne +me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, +et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient +rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous +considérais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais +d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez +que je suis franche.</p> + +<p>—Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie +à affirmer cette hostilité.</p> + +<p>—Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement +la joie qui me fait affirmer cette hostilité; j'obéis encore, +en agissant ainsi, à d'autres considérations plus importantes. +Je veux, en effet que cette hostilité soit bien constatée, +bien reconnue par vous, afin que vous ne vous +trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.</p> + +<p>Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, +paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa +paraître un mouvement de surprise.</p> + +<p>—Quand je me serais expliquée, continua madame de +Lucillière, votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît +obscur en ce moment s'éclaircira. Écoutez donc +cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne +pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre +lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas +fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui +vous a poussé à faire usage de cette lettre: vous avez +voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.</p> + +<p>—Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous +vous trompez.</p> + +<p>—Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette +rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos +craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le +colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour +votre fille.</p> + +<p>L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit +pas à profit: on attaquait sa fille, il dédaignait de répondre +et quittait la place. Il se leva pour sortir.</p> + +<p>Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; +car, avant qu'il eût pu faire un pas en arrière, elle lui +jeta vivement quelques mots qui l'arrêtèrent.</p> + +<p>—Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si +vous voulez écouter ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>Le baron hésita un moment.</p> + +<p>—Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, +notre ancienne amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au +bout, pour m'en défendre et vous montrer combien +elles sont fausses.</p> + +<p>C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne +s'en préoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'était +que le baron demeurât, et il demeurait; le reste lui importait +peu.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous +êtes doué de qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? +enfin peu importe. Vous êtes donc doué de qualités, +puisque qualités il y a, que je ne possède pas; de plus vous +avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez, +une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui, +j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un +mot, vous êtes un homme pratique, et voulant le succès, +vous ne vous laissez point empêtrer dans toutes sortes de +considérations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau +pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous +voyez que je vous rends justice.</p> + +<p>Le baron fit la grimace.</p> + +<p>—C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame +de Lucillière, c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques +qui m'a donné l'idée de revenir sur notre rupture +et de vous proposer une alliance dans un but commun, +certaine à l'avance que personne n'était capable comme +vous d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez +peut-être encore plus vivement que moi, quand +vous le connaîtrez. Bien entendu, l'alliance dont je vous +parle n'est point une alliance cordiale; c'est une alliance +utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à +vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments +n'ont rien à voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il +sont.</p> + +<p>—Mais je vous assure....</p> + +<p>—Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: +nos sentiments personnels n'ont rien à voir ni à faire +dans l'oeuvre commune que je veux vous proposer, ou +plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que précisément +je vous la propose.</p> + +<p>—J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends +rien à ces paroles; aussi avant de savoir si je +puis vous prêter mon concours, je vous prie de me dire +ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez.</p> + +<p>—Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir +le mari de mademoiselle Belmonte; le concours, +chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage, +qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien n'est +plus simple.</p> + +<p>—Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.</p> + +<p>—A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: +l'époque à laquelle il doit avoir lieu, je ne la +connais pas. Tout ce que je sais, c'est que le prince Mazzazoli, +accompagné de sa nièce, a été rejoindre le colonel +en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant Paris; que +là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous +deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse +de mariage du colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble +à Paris. Existe-il des moyens pour rompre +ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de bonnes +raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture +non moins vivement que moi, je m'adresse à vous +pour que vous les cherchiez de votre côté, tandis que +je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais pu agir +seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous +reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que +je n'ai pas hésité à vous demander votre concours, en +même temps que je vous proposais le mien. Il est certain +que nous n'agirons pas de la même manière; voilà pourquoi, +à deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous.</p> + +<p>Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.</p> + +<p>—Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable +de voir un homme tel que le colonel épouser +mademoiselle Belmonte.</p> + +<p>—N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.</p> + +<p>—J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je +l'aime comme un fils, et il me semble que c'est un devoir +d'empêcher, si cela est possible, un mariage qui certainement +le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient +de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la +vie parisienne.</p> + +<p>—Il faudrait les lui montrer.</p> + +<p>—Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut +dire qu'il y a en lui une certaine naïveté qui l'expose à +être dupe quelquefois de ceux qui l'entourent. J'ai été témoin +de sa confiance et de sa foi.</p> + +<p>Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva +que le coup du baron avait porté.</p> + +<p>—Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est +une qualité sans doute, mais qui nous expose souvent à +de fâcheuses déceptions. Je crois donc que dans les circonstances +qui nous occupent, il aura été victime de sa +confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est +pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, +si tendre, car il est très tendre.</p> + +<p>—Mille raisons rendent ce mariage impossible.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux +d'un homme aveuglé par la passion, et sans doute le colonel +aime passionnément la belle Carmelita. Savez-vous +s'il l'aime passionnément?</p> + +<p>Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, +en regardant la marquise.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve +cette passion probable. Carmelita est assez belle pour +l'avoir inspirée; pour moi, je ne connais pas de femme +plus belle, et vous?</p> + +<p>—Peu importe.</p> + +<p>—Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très +probablement cette beauté qui fait sa toute-puissance. Sur +cette beauté, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient +un homme.</p> + +<p>—Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, +et je m'en remets pleinement à vous; je veux dire +seulement qu'il est bien difficile de détruire l'influence +que Carmelita doit à sa beauté, surtout avec un homme +tel que le colonel, qui est fidèle dans ses attachements. +Croyez-vous qu'il soit fidèle?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une +arme qui pourrait agir efficacement sur lui.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations +si épris que soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime +lorsqu'on lui donne la preuve qu'il est trompé. Quelque +chose vous fait-il supposer que le colonel serait homme à +s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de ce +genre?</p> + +<p>Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise +sentit que, par le fait seul de l'association qu'elle venait +de lui proposer, elle lui avait permis de redresser la tête: +il était utile, il profitait de sa position.</p> + +<p>—Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne +s'obstinerait pas dans sa passion, sittelle après un court +moment de réflexion, il faudrait savoir si cette preuve +dont vous parlez peut être fournie, et pour moi je l'ignore.</p> + +<p>—Je l'ignore aussi.</p> + +<p>—C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il +me semble.</p> + +<p>—Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait +un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines +femmes qui se font un piédestal de leurs fautes. Car il y +a de ces femmes, n'est-ce pas, dans le monde parisien, +même dans le meilleur?</p> + +<p>—Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait +se trouver dans ce cas, bien au contraire.</p> + +<p>—Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.</p> + +<p>—J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature +à rompre son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en +cherchant habilement, trouver peut-être des moyens pour +arriver à ce résultat, et c'est ce que je répète, sans vouloir +entrer dans le détail de ces raisons ou de ces moyens. +Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous +en userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de +mon côté j'en trouve qui ne soient pas en désaccord avec +mes sentiments ou mes habitudes, j'en userai aussi. Cependant, +puisque nous formons une association en vue de +ce résultat, il peut être bon que nous nous concertions +quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous +présenterez.</p> + +<p>Le baron se leva:</p> + +<p>—J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la +marquise.</p> + +<p>—Au revoir, monsieur le baron.</p> + +<p>Il sortit de la loge.</p> + +<p>Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans +le corridor, car la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit +devant lui.</p> + +<p>—Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, +que tout le monde répète.</p> + +<p>Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait +radieux.</p> + +<p>—Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement +pour vous, je la connais, votre nouvelle. Le +colonel Chamberlain épouse Carmelita, n'est-ce pas? +C'est cela que vous voulez m'apprendre?</p> + +<p>—Il est vrai.</p> + +<p>—Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh +bien! mon cher, cette joie est une injure pour moi; cachez-la +donc, je vous prie, et tâchez de prendre un air +indifférent.</p> + +<p>—Ce mariage vous peine donc bien vivement?</p> + +<p>—Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de +plus c'est une niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me +réjouit. Ce qui me fâche, c'est de vous voir montrer une +joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté foi à mes paroles, +que vous avez toujours et malgré tout persisté dans +vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez +de satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous +ai dit n'a servi à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage +vous la donne. Eh bien! mon cher, cela me blesse +et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller porter +ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux +yeux des gens qui se moqueraient de vous.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et +demain matin sans doute vous aurez compris; s'il vous +faut plusieurs jours, ne vous gênez pas, prenez-les.</p> + +<p>Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il +n'était entré.</p> + +<p>Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme +elle le désirait.</p> + +<p>Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui +vint lui faire visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. +Tous entrèrent avec l'air triomphant qu'avait eu le duc +de Mestosa.</p> + +<p>Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.</p> + +<p>Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.</p> + +<p>Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la +répétition de la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer +avec des attitudes de vainqueur, l'avait exaspérée.</p> + +<p>Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, +dans l'état nerveux où elle se trouvait, était bien +suffisant.</p> + +<p>Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un +défilé, une procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout +d'amies dans la salle voulut se donner la joie de venir +lui annoncer la grande nouvelle.</p> + +<p>—Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?</p> + +<p>—Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais +douté?</p> + +<p>—Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?</p> + +<p>A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme +elle l'avait fait avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.</p> + +<p>Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.</p> + +<p>De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement +ce sourire et ne s'abandonnât pas aux sentiments +qui la troublaient; car, dans la salle, tous les yeux étaient +dirigés sur elle.</p> + +<p>Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle +du mariage du colonel Chamberlain, son premier +mouvement était de chercher avec sa lorgnette la loge de +madame de Lucillière.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.</p> + +<p>Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement +qu'elle se retira.</p> + +<p>—Je suis attendue chez ma mère.</p> + +<p>La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par +les chevaux et conduit par le cocher anglais que le colonel +lui avait donnés.</p> + +<p>—A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à +son cocher.</p> + +<p>En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.</p> + +<p>—Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais +ressortir.</p> + +<p>En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, +et sa femme de chambre, après l'avoir aidée à remplacer +sa toilette de théâtre par une toilette de ville, la vit +chercher dans un meuble, où elle prit une petite clef +qu'elle plaça dans sa poche.</p> + +<p>Cela fait, elle remonta en voiture.</p> + +<p>—Il ne fallut que quelques secondes pour arriver +devant la petite porte où si souvent le cocher avait déposé +et repris sa maîtresse.</p> + +<p>La marquise, enveloppée dans un grand vêtement +sombre et la tête couverte d'une épaisse voilette, descendit +de voiture.</p> + +<p>Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant +comme à l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la +reprendre, elle lui dit d'attendre.</p> + +<p>Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans +la petite porte. Mais, bien que la clef tournât librement +dans la serrure en faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit +point: elle était fermée à l'intérieur par un verrou.</p> + +<p>Madame de Lucillière resta un moment embarrassée +devant cette porte qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.</p> + +<p>Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours +et en toutes circonstances, elle prit vivement sa résolution.</p> + +<p>—Rentrez, dit-elle au cocher.</p> + +<p>Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, +sans s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude +de ce quartier désert, se dirigea vers l'entrée principale +de l'hôtel Chamberlain.</p> + +<p>A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge +parut sur le seuil de sa porte.</p> + +<p>—M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix +faible.</p> + +<p>Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur +de sa loge, et madame de Lucillière entendit des +éclats de rire à demi étouffée.</p> + +<p>—Une dame demande M. Horace, dit le concierge; +est-il chez lui?</p> + +<p>—Déjà! répliqua une voix.</p> + +<p>—A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.</p> + +<p>—Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, +dit le concierge, elle le trouvera en train de s'habiller.</p> + +<p>Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se +laissa pas déconcerter.</p> + +<p>—Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au +parloir, dit-elle.</p> + +<p>En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour +entrer à l'hôtel.</p> + +<p>—Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une +voix.</p> + +<p>—Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de +temps pour venir: le nègre est arrivé ce matin, et déjà +j'ai reçu trois billets pour lui, l'un avec un bouquet. Si ça +ne fait pas hausser les épaules?</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? +demanda une voix de femme.</p> + +<p>—Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va +recommencer comme avant son départ, et on va le revoir +dormir tout debout.</p> + +<p>Cependant madame de Lucillière avait monté le perron +de l'hôtel, et la porte vitrée, tirée par un valet de pied en +grande livrée, s'était ouverte devant elle.</p> + +<p>Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du +haut en bas et les domestiques étaient à leur poste.</p> + +<p>Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être +le colonel était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; +de même quelques personnes de son monde pouvaient, +en traversant le vestibule, l'apercevoir et la +reconnaître.</p> + +<p>Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra +son manteau autour d'elle; puis tout de suite, réfléchissant +que c'était le meilleur moyen pour se faire reconnaître, +elle laissa retomber.</p> + +<p>—M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.</p> + +<p>—C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un +accent anglais très prononcé.</p> + +<p>Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la +porte s'ouvrit devant Horace, qui venait de s'habiller pour +sortir, et portait sur sa personne, dans ses vêtements +comme dans son linge, tous les parfums à la mode.</p> + +<p>Elle avait rejeté son voile en arrière.</p> + +<p>Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.</p> + +<p>—Madame la marquise! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Quand votre maître doit-il rentrer?</p> + +<p>—D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour +sortir. Il est chez....</p> + +<p>Horace s'arrêta.</p> + +<p>—Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.</p> + +<p>—Madame la marquise sait?...</p> + +<p>—Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle +Belmonte! Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je +lui parle ce soir.</p> + +<p>—Mais, madame la marquise....</p> + +<p>—Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.</p> + +<p>Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans +ses sentiments d'admiration et d'adoration d'autrefois; +pour lui, elle était toujours la plus séduisante de toutes les +femmes, et, sans savoir au juste quelles causes avaient +amené une rupture entre elle et son maître, il regrettait +vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la +colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand +on a le bonheur d'être aimé par une femme telle que madame +de Lucillière, il ne faut pas être trop rigoureux et +l'on doit lui passer bien des choses. C'était d'ailleurs son +propre système, faible avec les femmes en proportion de +leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne +l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, +très belle: mais il préférait le genre de beauté de madame +de Lucillière, qui, à ses yeux, était le charme en personne, +la séduction, et puis Carmelita voulait se faire +épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins à l'âge +qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps. +Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on +pouvait les avoir toutes?</p> + +<p>C'était non seulement au point de vue de son maître +qu'il se plaçait pour condamner le mariage, mais encore +au sien propre: une femme dans la maison dérangerait +toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le gênerait +aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments. +Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait +au nom d'un droit et en vertu du principe d'autorité. +Qu'une femme lui demandât n'importe quoi comme +un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le +faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il +pût recevoir d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le +ferait pas.</p> + +<p>Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: +«Mon bon Horace», en lui disant: «Je compte sur vous», +devait produire sur lui une vive émotion.</p> + +<p>—Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.</p> + +<p>—Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai +son retour.</p> + +<p>Horace avait la certitude que son maître ne serait pas +satisfait de trouver, en rentrant, madame de Lucillière +installée dans son appartement et l'attendant.</p> + +<p>Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: +comme il demeurait hésitant, elle insista:</p> + +<p>—Vous devez comprendre que cette entrevue aurait +lieu en tous les cas, alors même que vous refuseriez ce +que je vous demande; seulement il est préférable pour tous +qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je m'adresse, je +veux dire, pourquoi je me confie à vous.</p> + +<p>Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, +et puisqu'elle était entrée dans l'hôtel, il importait peu en +réalité que l'entretien qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir +ou dans l'appartement du colonel.</p> + +<p>Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.</p> + +<p>—Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en +se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena +son voile sur son visage et arrangea les plis de son manteau.</p> + +<p>Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet +de pied dans le vestibule; en voyant cette femme voilée, +monter derrière Horace l'escalier d'honneur, au lieu de +prendre l'escalier de service, ils se regardèrent tous les +trois avec des mines étonnées.</p> + +<p>L'un d'eux était maître d'hôtel.</p> + +<p>—Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, +il fait un joli métier.</p> + +<p>Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était +entrée dans la bibliothèque.</p> + +<p>—J'attendrai ici, dit-elle.</p> + +<p>Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait +les lampes.</p> + +<p>—Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous +faire, dit-elle: comment se porte le colonel?</p> + +<p>—Bien, madame la marquise.</p> + +<p>—Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?</p> + +<p>—Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était +pas à son aise.</p> + +<p>—Se plaignait-il?</p> + +<p>—On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un +bon feu sous lui, le tourner et le retourner comme on a +fait pour saint Laurent, il ne se plaindrait pas. Du reste, +madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle l'a soigné, +et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau +qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché +une plainte.</p> + +<p>—Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son +état ordinaire? Vous avez pu vous tromper.</p> + +<p>—J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je +ne me suis pas trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait +pas, et toujours il restait absorbé comme s'il suivait la +même pensée; toujours, c'est-à-dire tant que je le voyais, +car il passait ses journées entières à faire des courses dans +les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant +dans une grange ou un chalet.</p> + +<p>—L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle +Belmonte a du égayer cette sombre humeur?</p> + +<p>—C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai +tout fait pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.</p> + +<p>—Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?</p> + +<p>—Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir +en Suisse, et même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; +c'est ce qu'il a voulu faire, quand il a appris leur arrivée.</p> + +<p>—Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?</p> + +<p>—Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé +de parler, de se distraire; il mangeait à la même table que +le prince.</p> + +<p>—Et que Carmelita?</p> + +<p>—Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans +ses excursions. Elle marche très bien, mademoiselle Belmonte, +et les ascensions ne lui font pas peur; elle n'est +pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas fait cent +mètres au delà du jardin de l'hôtel.</p> + +<p>—C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient +ces excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire +ce séjour s'est prolongé?</p> + +<p>—Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que +rien le fasse prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La +veille, par une journée d'orage terrible, le colonel et mademoiselle +Carmelita avaient fait une longue course dans +la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que le soir +tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, +sans prévenir personne, sans même me laisser un +mot. Nous voilà tous bien inquiets. Le prince voulait +qu'on fît des recherches dans la montagne, craignant un +accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, et j'ai appris +que mon colonel était parti pour Genève. Les jours s'écoulèrent, +il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, +ni à moi.</p> + +<p>—Où était-il?</p> + +<p>—J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs +de Florence et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu +à Paris. Ce fut de Paris qu'il m'écrivit et m'envoya +trois lettres: une pour le prince, une pour madame la +comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. +Dans ses lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle +Carmelita en mariage. Est-ce assez bizarre?</p> + +<p>Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; +au contraire, elle s'expliquait comme les choses s'étaient +passées, depuis l'arrivée de Carmelita au Glion jusqu'au +départ du colonel, et son expérience féminine suppléait +aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.</p> + +<p>La chance lui avait été favorable en ne lui permettant +pas d'entrer par la petite porte.</p> + +<p>A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour +et s'arrêta devant le perron.</p> + +<p>—Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.</p> + +<p>Mais la marquise le retint.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel +était rentré.</p> + +<p>Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, +et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte +avec précaution.</p> + +<p>Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage +et, s'étant enveloppée dans son manteau, elle attendit +debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.</p> + +<p>Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût +et même sans qu'on entendit aucun bruit.</p> + +<p>Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança +vers la porte de la chambre. Un des battants était +ouvert, mais une tapisserie fermait le passage et empêchait +de voir ce qui se passait dans la chambre.</p> + +<p>Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée +dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.</p> + +<p>Elle écarta la portière et entra.</p> + +<p>Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la +marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la +tête et regarda machinalement du côté d'où venaient ces +bruits.</p> + +<p>A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, +il tressaillit.</p> + +<p>—Qui est là? dit-il.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva +son voile; en même temps, elle jeta loin d'elle le +manteau qui l'enveloppait.</p> + +<p>Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de +théâtral, et son entrée ressemblait jusqu'à un certain point, +à celle d'un premier rôle.</p> + +<p>Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, +avaient une couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.</p> + +<p>—Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.</p> + +<p>—Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.</p> + +<p>—N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant +mon départ? dit-il.</p> + +<p>—Je l'ai reçu.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?</p> + +<p>—Longtemps je suis restée sans comprendre, mais +enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l'erreur +dont vous étiez victime.</p> + +<p>—Une erreur!</p> + +<p>Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que +toutes les paroles et qui signifiait clairement que cette erreur +était si grande qu'on ne pouvait trouver de mots pour +la qualifier?</p> + +<p>—Votre buvard....</p> + +<p>—Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme +vous dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez +pu être trompé.</p> + +<p>Il la regarda en face longuement, profondément; elle +ne détourna pas les yeux.</p> + +<p>—Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver +combien grossière a été votre erreur; mais ce n'est pas +pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont +comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une démonstration +maintenant superflue. C'est de vous que je veux +vous entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous +seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le +bonheur des autres.</p> + +<p>Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de +lui.</p> + +<p>Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas +le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour +moi est horriblement douloureuse.</p> + +<p>—Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette +démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous +qu'elle l'est pour moi; car enfin je rentre dans une maison +d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a +infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une +femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par +le souvenir de cette injure, et je suis venue. Que vous vous +mariiez, je vous répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère +si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la +bouche de gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je +n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon saisissement +a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, +et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais +cela est sans importance, il ne doit pas être question de +moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble, +c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans +cette démarche. Si, après m'avoir appris votre mariage, +on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune +cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans +ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille +est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent +rendre un homme tel que vous pleinement heureux, +et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai +entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de +vous, j'ai vu les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu +sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès +l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et +je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez +certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour +tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe +pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui +aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire +aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse +était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, +telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai +donc cru que vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi +le voeu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce +n'est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez +pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce, +l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait +sa vie pour vous donner une journée de bonheur; +c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce +nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.</p> + +<p>—Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne +changera ma résolution; je ne suis jamais revenu sur +ma parole donnée.</p> + +<p>—Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre +résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir +ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant +lui.</p> + +<p>Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:</p> + +<p>—Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter +cette maison? Vous me connaissez, et vous savez si +l'on peut me faire abandonner une résolution quand je l'ai +arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; je veux vous +parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. +Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez +entendu ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux +dans les yeux.</p> + +<p>Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût +tenter, il n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le +mieux était de le subir et d'en finir.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli +voulait vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait +devant rien pour obtenir ce résultat. J'avoue cependant +que je ne le croyais pas capable de recourir au +moyens qu'il a employés.</p> + +<p>Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur +sa main, et il restait dans l'attitude d'un homme qui +écoute par convenance ce qu'on lui dit, mais qui ne l'entend +pas.</p> + +<p>—J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne +pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre +rupture, cependant je suis obligée de le faire.</p> + +<p>—Je vous en prie....</p> + +<p>—Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. +Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre +vos mains, j'aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées, +vous prouver que je n'avais pas écrit ces +lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour +assurer notre amour; mais, maintenant que cet amour est +mort, qu'importe que je fasse cette preuve? au moins +qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire jusqu'à ce +jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver +pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme +machination? Non, n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, +vous avez pu admettre que j'avais écrit ces +lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire votre +coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer +dans le silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il +ne s'agit plus de moi, il s'agit de vous, et je parle.</p> + +<p>Le bras du colonel était appuyé sur une table portant +une papeterie et un encrier.</p> + +<p>Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, +ayant trempé la plume dans l'encrier, elle traça quelques +lignes.</p> + +<p>Puis elle les tendit au colonel.</p> + +<p>Il lut:</p> + +<blockquote><p> +Dites-vous bien que je vous aime.</p> + +<p>HENRIETTE.</p> + +<p>A vendredi, votre vendredi.</p> + +<p>HENRIETTE.</p> + +<p>Je ne veux pas croire que vous douterez un moment +de la tendresse, faut-il dire de l'amour de votre</p> + +<p>HENRIETTE. +</p></blockquote> + +<p>—Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda +madame de Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je +comprends, hélas! que vous ne les ayez pas oubliées, +ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de moi. Ces +lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous +m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant +l'écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les +comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier? +Comparez, regardez.</p> + +<p>Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait +devant les yeux, il la regarda elle-même.</p> + +<p>—Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là +ce que vos yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un +et l'autre victimes de gens qui voulaient rompre notre +liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous +pu vous laisser tromper de cette façon grossière? +Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire +votre amour? C'est ce que je me demande, et la seule +réponse, hélas! qui se présente, c'est que cet amour était +bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la voix dans +votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette +n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à +votre place et recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait +dit écrites par vous, c'est assurément le cri qui me +serait échappé; jamais je n'aurais admis que l'homme +que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait +protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi +en lui, le souvenir de ses caresses. J'aurais cherché qui +avait intérêt à lancer ces accusations, j'aurais voulu voir +sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais examiné cette écriture, +j'aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités. +Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, +mais des femmes en général, pour admettre comme possible +et comme vraisemblable une pareille accusation? +Mais on l'eût portée contre une inconnue, cette accusation +monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en suis certaine, +et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue! +Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était +bien peu puissant. Ah! Édouard!</p> + +<p>Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; +mais entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement +serrés les uns contre les autres, elle regarda d'un +rapide coup d'oeil le visage du colonel: il était bouleversé.</p> + +<p>De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, +elle le laissa maintenant à son trouble.</p> + +<p>Puis, après un moment de silence assez long, elle +reprit:</p> + +<p>—Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; +en venant ici, je ne voulais pas vous parler de +moi, et je ne l'ai fait que pour appeler votre attention +sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle venait +et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, +l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai +parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez +ce que j'ai dit, et revenons à l'auteur de cette accusation. +Quel est-il? Le prince Mazzazoli.</p> + +<p>Il leva la main.</p> + +<p>—Vous avez admis les accusations les plus infâmes +contre moi, s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je +porte moi-même maintenant. Ce n'est pas à la lettre +anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à l'insinuation; +je viens à vous franchement, à visage découvert, et je +vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables +pour repousser mon accusation, vous me les donnerez, et +je les écouterai. Que n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait +de moi? Que n'êtes-vous venu, ce buvard à la main! +Je vous aurais répondu, vous m'auriez écoutée, et aujourd'hui... +Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté +de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est accompli. +Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et +pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous +entendez bien? je vous jure que la main qui a écrit la +lettre anonyme accompagnant les feuilles de buvard est la +main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus cherché +à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre +que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture +qui avait laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai +fait cette recherche et j'ai trouvé la main du Mazzazoli. +Cela, encore une fois, je vous le jure! Regardez-moi et +voyez si je vous trompe.</p> + +<p>Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. +Elle reprit:</p> + +<p>—Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez +cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends +jusqu'à un certain point; il y avait tant d'infamie +dans cette lâche dénonciation, que votre coeur s'est refusé +à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous +serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les +charges qui, dans votre esprit, devaient s'élever contre le +prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques +faibles doutes; mais depuis, est-ce que ces doutes n'ont +pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, vous +vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le +découvre, lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; +il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre, +porte à porte. Quand vous voulez partir, il s'arrange pour +rendre votre départ impossible; il vous force à manger à +la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent +les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, +les confidences, les épanchements de cette belle fille. Que +s'est-il dit dans ces tête-à-tête, quelles leçons Carmelita +vous a-t-elle répétées? Bien entendu, je l'ignore et n'ai +point la prétention de chercher à l'apprendre. Que m'importe? +Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui +s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence +et les leçons du prince dans les paroles, comme +dans les actions de son élève. Dans cette journée d'orage, +que s'est il passé encore? On ne me l'a pas dit, vous devez +bien le penser; mais je le sais comme si j'en avais +été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain +vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, +comme vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et +vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant +pouvez-vous me dire que ce n'est pas le prince Mazzazoli +qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous +pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il +a joué? C'était ce rôle que je voulais vous faire toucher du +doigt. Maintenant j'ai fini et je vous prie de me conduire conduire +à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.</p> + +<p>Elle s'était levée.</p> + +<p>Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, +prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier +qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.</p> + +<p>Ils marchèrent sans échanger un seul mot.</p> + +<p>Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.</p> + +<p>—Où est Tom? dit-il.</p> + +<p>—Tom ne m'attend pas.</p> + +<p>—Je vais vous conduire alors.</p> + +<p>Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle +était sortie sur le trottoir.</p> + +<p>Non, dit-elle.</p> + +<p>Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le +nez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince +Mazzazoli, madame de Lucillière avait éprouvé pour le +colonel Chamberlain une véritable tendresse et elle l'avait +aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait +aimer.</p> + +<p>Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet +amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il +n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de +Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et +qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»</p> + +<p>Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore +moins l'aimait-elle fidèlement.</p> + +<p>L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, +incompréhensible, cependant madame de +Lucillière était ainsi.</p> + +<p>Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât +encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida +pour prendre leur place.</p> + +<p>Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien +ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté +les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer +jaloux.</p> + +<p>Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher +le colonel à Carmelita et à Ida.</p> + +<p>C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord +il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son +esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du +riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et +romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux +yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme +Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté +madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;» +on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame +de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que +son père mourant lui avait demandé de prendre pour +femme.»</p> + +<p>Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, +prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle +avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie, +et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite +aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, +elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.</p> + +<p>Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne +fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.</p> + +<p>D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le +mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle +réussissait.</p> + +<p>Mais réussirait-elle?</p> + +<p>Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le +rôle qu'elle lui avait confié!</p> + +<p>Les moyens à employer pour rompre ce mariage +qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne +les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.</p> + +<p>Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien +trouver quelque chose avec la réflexion.</p> + +<p>En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il +ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir +examiné le fort et le faible.</p> + +<p>Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, +assis dans son fauteuil, écouter la musique de <i>Robert</i>, ne +se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.</p> + +<p>Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de +plus.</p> + +<p>—Voyez donc le baron Lazarus!...</p> + +<p>—Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida +par le colonel Chamberlain?</p> + +<p>—S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne +lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent +à l'annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.</p> + +<p>—Évidemment il ne pense qu'à la musique.</p> + +<p>A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer +ces paroles, se pencha contre son voisin.</p> + +<p>Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:</p> + +<p>—Si je pouvais prier!</p> + +<p>—<i>Tief eingreifende musik!</i> dit le baron.</p> + +<p>—Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.</p> + +<p>Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et +donnant de cordiales poignées de mains à ses amis.</p> + +<p>Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains +derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à +ceux qui le saluaient.</p> + +<p>Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à +l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir, +il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son +cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à féliciter, +à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.</p> + +<p>—Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous +et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux +forces de la nature: vous par la fortune, elle par la beauté. +Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et +laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez +un devoir social.</p> + +<p>Puis il développa longuement ce compliment philosophique +avec des considérations un peu obscures peut-être, +mais en tout cas très profondes.</p> + +<p>—Quelle femme était plus digne de la fortune que +Carmelita! Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle +était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un +bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature, +que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, +cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé +des contre-sens entre la femme et la position. C'était +pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait +créée, et, s'il elle n'avait point été sur un piédestal, elle +eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle +aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner +à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.</p> + +<p>Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, +après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé +à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se +laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.</p> + +<p>Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle +statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui +donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vanité +mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa +démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant, +au moins d'une façon directe.</p> + +<p>Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le +colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier +à dîner pour le lundi suivant: il s'agissait de fêter son +propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le +colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait +pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il +pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, +il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent +après d'une façon suivie et intime, il ne serait +pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait +quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa +simplicité, serait de bon exemple.</p> + +<p>Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand +même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas +refuser.</p> + +<p>Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation +à dîner.</p> + +<p>Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations +auprès du prince Mazzazoli.</p> + +<p>En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne +savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce +qui était quelque chose.</p> + +<p>Il cherchait, il guettait.</p> + +<p>En regardant, en écoutant, en apostant des gens +habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien, +pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur +lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si le prince +possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, +la comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez +ouvert pour ne rien cacher.</p> + +<p>La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, +prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou +qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.</p> + +<p>Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais +avant de monter à l'appartement du prince, il voulut +demander quelques renseignements au concierge, on +apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, +les petits aussi bien que les grands.</p> + +<p>Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la +conversation: c'était un personnage digne, qui ne se +familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put +rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la +comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que +mademoiselle Belmonte était seule.</p> + +<p>Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita +seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être +pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.</p> + +<p>En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la +trouva entre-bâillée.</p> + +<p>Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que +cela signifiait.</p> + +<p>Comme il se posait cette question, il entendit un bruit +de voix dans l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au +palier par les portes restées ouvertes.</p> + +<p>Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut +facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se +souvenait pas d'avoir entendue.</p> + +<p>On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.</p> + +<p>—Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait +la voix d'homme avec fureur.</p> + +<p>—Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec +moins d'emportement.</p> + +<p>—Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je +vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous +dis, vous êtes prévenue. Adieu.</p> + +<p>Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, +le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier, +comme s'il se rendait à un étage supérieur.</p> + +<p>Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement +du prince et la referma derrière lui avec fracas.</p> + +<p>Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait +pas celui qui venait de tirer cette porte: c'était un homme +de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse +lui couvrant le visage ne laissant voir qu'un nez proéminent +et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais +convenablement.</p> + +<p>Le baron descendit derrière lui, pour demander au +concierge quel était cet homme.</p> + +<p>Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge +ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le +connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler +maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants +auparavant.</p> + +<p>Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet +inconnu.</p> + +<p>Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près +certain de ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa +tête; il le voyait de dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait +sans confusion possible.</p> + +<p>Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui +résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, +par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l'intérieur de +Paris, sans se retourner et sans se douter assurément +qu'il était suivi.</p> + +<p>Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la +rue Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de +vue.</p> + +<p>Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et +l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de +commerçants, il entra dans cette maison.</p> + +<p>Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé +les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de +voir rentrer? dit-il poliment en ôtant son chapeau.</p> + +<p>Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo +Beio.</p> + +<p>Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand +était ou n'était pas chez lui, le baron se retira.</p> + +<p>Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du +colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita, +dont il avait souvent entendu parler.</p> + +<p>Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait +comment tirer parti de ce renseignement.</p> + +<p>Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première +visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite +cousine.</p> + +<p>Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait +son mariage et les invitait à y assister.</p> + +<p>Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent +ce projet.</p> + +<p>S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne +serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite +un mariage qui la désolerait?</p> + +<p>Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était +impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la +même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard, +ou directement de la bouche même de celui qui se +marie.</p> + +<p>Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il +écrirait.</p> + +<p>Et, le coup porté par une lettre,—s'il était vrai que son +mariage dût porter un coup à Thérèse,—il irait faire sa +visite.</p> + +<p>Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,—car il ne +l'oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu'on +doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait +souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter,—un +domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain +demandait à le voir.</p> + +<p>Il descendit vivement au premier étage et courut à son +oncle, les mains tendues.</p> + +<p>—Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.</p> + +<p>—C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous +demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.</p> + +<p>—Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc +ensemble.</p> + +<p>—En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière +fois.</p> + +<p>—Vous avez à me parler?</p> + +<p>—Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me +dire?</p> + +<p>Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au +colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu'il voulait +l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir +cette visite?</p> + +<p>Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant +à son oncle:</p> + +<p>—Ma petite cousine va bien, j'espère?</p> + +<p>—Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.</p> + +<p>Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?</p> + +<p>Il y avait une autre question que le colonel avait sur les +lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; +cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet +auquel elle se rapportait préoccupait et tourmentait son +oncle.</p> + +<p>—Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon +cousin? dit-il enfin, se servant du mot «mon cousin» +pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son +oncle dans cette interrogation.</p> + +<p>—Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour +mon égoïsme de père. On renonce à poursuivra l'affaire; +les présomptions du juge d'instruction ne reposant sur +rien de précis. On ne trouve pas de preuves, votre assassin +a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, +et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, +décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre +celui que vous appelez votre cousin; il peut rentrer en +France.</p> + +<p>A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner +était prêt; ils passèrent dans la salle à manger, +où le couvert était mis comme le jour où il avait été +question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, +c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils +n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et +qu'ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme +l'avait demandé Antoine.</p> + +<p>Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, +il commença par se verser un plein verre de vin; puis, +emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un +moment le colonel en souriant:</p> + +<p>—Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire +à votre mariage, mon cher Édouard.</p> + +<p>—Vous savez?...</p> + +<p>—Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la +santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en +suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera +le bonheur que vous méritez.</p> + +<p>—Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon +mariage?</p> + +<p>C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est +Thérèse.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien +surprenante, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la +connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre. +Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre +à Thérèse? Il était impossible de poser des questions +directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder +avec ordre, surtout avec patience.</p> + +<p>—Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, +il rapporta un journal, et, comme le souper n'était +pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal. +Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever +la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le +regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire +dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions +rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; +moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai +peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez. +Sorieul voulut même prendre le journal, mais +Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui +concerne votre neveu Édouard.»</p> + +<p>«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon +cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous +pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut +voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis +que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, +nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que +les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire +des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à +nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre +future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me +traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris +votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question, +et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même +cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu +ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui +est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me +fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait +tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.» +J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer +lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été +prévenu.—Pendant le souper, il ne fut question que de +votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui +ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; +il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le <i>Sport</i>, +disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser +aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit +que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant +aux courses du bois de Boulogne.</p> + +<p>—Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?</p> + +<p>—Assurément non, c'est une idée comme il en pousse +dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison +des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin +Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le +souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais +un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, +tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès +de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées +ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver +mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me +tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que +vous aviez bien voulu venir avec nous au <i>Moulin flottant</i> +pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné +à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué +le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger +et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, +a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait +jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz +qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela +est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été +éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on +m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour +un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était +devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme +cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le +monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une +chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, +Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à +trois mois.</p> + +<p>—Sorieul!</p> + +<p>—Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler +que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées +qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il +s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour +titre: <i>Les Césars par un César</i>. C'était une critique de la +Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions, +que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un +peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais +toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà +pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât +en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait +failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la +prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri +personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient +condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte: +j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation +en l'étendant, et en ce moment je suis sous le +coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que +prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour +entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire +ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous +me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est +pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas +un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes +craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui +aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. +La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de +faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me +donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et +mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider +enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps +elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une +violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me +décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa +dans cette lutte. Enfin elle céda.</p> + +<p>—Ah! elle a consenti!</p> + +<p>—Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; +mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà +pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On +peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne +m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, +et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à +votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, +mon neveu?</p> + +<p>Il devait épouser Carmelita.</p> + +<p>Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.</p> + +<p>Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,—puisqu'il +n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.</p> + +<p>—Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au +vôtre, mon oncle!</p> + +<p>Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait +commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa +conscience.</p> + +<p>—Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine +pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se +leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait +deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous +faire part de mon mariage.</p> + +<p>—Et qu'appelez-vous tantôt?</p> + +<p>—L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je +vous demanderai de partager ce souper avec vous.</p> + +<p>Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait +plus la même gêne à aller rue de Charonne; et puis elle +connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer.</p> + +<p>Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas +sans une certaine émotion qu'il monta l'escalier de son +oncle.</p> + +<p>Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il +poussa la porte et entra.</p> + +<p>L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.</p> + +<p>Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois +qui tomba et fit du bruit.</p> + +<p>—Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.</p> + +<p>Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse +parut tenant une lampe à la main.</p> + +<p>—Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.</p> + +<p>C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il +lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat +joyeux.</p> + +<p>Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de +l'autre sans se parler.</p> + +<p>Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la +sienne.</p> + +<p>Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, +avec les yeux ardents.</p> + +<p>Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, +comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour +était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans +l'ombre.</p> + +<p>—Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il +m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper +avec nous, ce qui est bien aimable à vous. Alors, apprenant +cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de +vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle +Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis +seule.</p> + +<p>Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer +Michel; cependant, en regardant sur la table qui était +mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait +souper avec eux.</p> + +<p>—Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je +vous remercie de n'avoir pas douté de moi.</p> + +<p>—Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! +vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.</p> + +<p>—Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à +Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette +indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que +d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage, +a pu être commise.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva +la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet +que ce mot avait produit sur elle.</p> + +<p>Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:</p> + +<p>—En même temps, mon oncle m'a communiqué une +nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.</p> + +<p>—Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me +marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous +a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position +il se trouvait?</p> + +<p>—Il me l'a dit.</p> + +<p>—J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à +mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je +me marie.</p> + +<p>—Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une +bonne et tendre fille.</p> + +<p>—Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, +je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter +mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir +mariée.</p> + +<p>De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer +difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que +dire, il n'osait même pas la regarder.</p> + +<p>Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.</p> + +<p>—Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous +m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de +vous expliquer quel mari je prendrais: je voulais qu'il +m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce +pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas +en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand +on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont +peu solides!</p> + +<p>—Oui, je me souviens, dit-il.</p> + +<p>—Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, +c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se +marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une +honnête femme, je pense, une bonne mère, sans ces sentiments +extraordinaires. Le pensez-vous aussi?</p> + +<p>Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car +la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait +plus pénible, et sa conscience était moins ferme.</p> + +<p>—Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais +pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade, +un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je +ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne, +et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. +Je voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est +peut être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible +en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux, +je m'y appliquerai de tout mon coeur.</p> + +<p>La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait +à la gorge et l'étouffait.</p> + +<p>C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.</p> + +<p>—Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se +fait pas, ces choses-là; les grands cuisiniers veulent être +prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous +n'allez pas trouver un souper digne de vous.</p> + +<p>—Q'importe, mon bon Denizot?</p> + +<p>—Comment, qu'importe! et ma gloire?</p> + +<p>Puis, donnant une poignée de main au colonel:</p> + +<p>—Comme homme, je suis joliment content de vous +voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé. +Avez-vous faim?</p> + +<p>—Pas trop.</p> + +<p>—Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, +j'en suis bien aise.</p> + +<p>Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles +qui étaient entassées dans son panier.</p> + +<p>Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.</p> + +<p>Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune +ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante; ses +yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.</p> + +<p>Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, +de sa santé.</p> + +<p>Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et +contrainte que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se +faire violence pour répondre convenablement quelques +mots aux questions qui lui étaient adressées.</p> + +<p>Le souper était servi sur la table.</p> + +<p>Antoine invita son neveu à s'asseoir.</p> + +<p>—Prenez la place de votre père, mon neveu.</p> + +<p>A ce moment, Sorieul fit son entrée.</p> + +<p>Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût +souper avec eux; en l'apercevant, il poussa des exclamations +joyeuses.</p> + +<p>Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine +et vidé les poches de son habit pleines de livres, de +papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.</p> + +<p>—Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; +ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le +colonel le soir même, il s'était occupé de lui pendant toute +la journée.</p> + +<p>—De moi?</p> + +<p>—De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle +famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des +princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire. +Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi, +mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été leur +rôle.</p> + +<p>Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse +Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des +Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Este et de celle des +Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. Pignotti, +Quinet.</p> + +<p>Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait +voulu l'arrêter.</p> + +<p>La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le +colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour +l'éclairer.</p> + +<p>Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite +lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel:</p> + +<p>—Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre +de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être +pas trouvé toujours très poli avec vous, et j'ai à me reprocher +d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en +fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne +vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre +parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous +avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure +que je la rendrai heureuse.</p> + +<p>Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.</p> + +<p>—La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle +acceptait, et cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?</p> + +<p>Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.</p> + +<p>—Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle +vie serait la sienne?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à +l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.</p> + +<p>Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers +le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans +quelle mesure on pouvait user de son concours; et le +mieux semblait-il était de se concerter avec la marquise.</p> + +<p>Il l'alla donc trouver.</p> + +<p>Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le +baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec +elle.</p> + +<p>—Vous recevez cet homme? dit-il.</p> + +<p>—J'ai besoin de lui.</p> + +<p>—Ah! c'est une raison.</p> + +<p>—Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions +il a pour les recherches policières; je désire l'employer +conformément à son talent.</p> + +<p>—Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison +suffisante; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu +merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.</p> + +<p>Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron +entrait par une autre.</p> + +<p>—Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière +en indiquant un siège au baron à une assez grande +distance de celui qu'elle occupait.</p> + +<p>—En avons-nous beaucoup devant nous?</p> + +<p>—Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour +ne rien risquer dans trop de hâte.</p> + +<p>—Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant +de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques +petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune +d'obtenir.</p> + +<p>Alors il raconta simplement, modestement, comme il +convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la +conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre +Carmelita et un inconnu.</p> + +<p>—Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, +sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d'une +grande utilité.</p> + +<p>—Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: +Lorenzo Beio.</p> + +<p>—Le maître de chant de Carmelita!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Mais alors?...</p> + +<p>—Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour +empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens +justement vous demander.</p> + +<p>—Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre +Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que +Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre +côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain +épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant +seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que +nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen +différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu +d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous +aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc +avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de +Lorenzo Beio.</p> + +<p>—On pourrait peut-être le lui acheter.</p> + +<p>—La négociation serait aventureuse, tous les gens ne +sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui +s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était +répondu par un refus.</p> + +<p>—En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait +avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous +les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.</p> + +<p>—Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; +sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours +sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans +le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui +dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle +Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi +empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je +le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment +accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons +pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation +l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; +vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car +enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons +que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,—souvent +la vengeance est jalouse, elle veut agir +seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais +elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle +poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient +souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner +contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer +seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible +qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en +tête à tête.</p> + +<p>—Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron +en riant d'un gros rire.</p> + +<p>Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle +continua:</p> + +<p>—Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir +à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de +voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper. +Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. Vous intéressez-vous +toujours à la petite Flavie, du théâtre des +Bouffes?</p> + +<p>—Je ne vois pas en quoi cette question touche notre +affaire.</p> + +<p>—Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; +soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande +pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.</p> + +<p>—Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. +Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline +sans fortune et sans métier; on disait qu'elle était +jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée +aux tentations de la misère.</p> + +<p>—Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?</p> + +<p>—C'est bien naturel.</p> + +<p>—Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit +tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter; +seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous +demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de +cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est plus, +comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. +Car elle n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue +hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout +la misère.</p> + +<p>—Je la vois quelquefois.</p> + +<p>—Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?</p> + +<p>—J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.</p> + +<p>—Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en +mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces +sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?</p> + +<p>—Je le pense.</p> + +<p>—Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra +accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.</p> + +<p>—J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous +voulez arriver.</p> + +<p>—Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise +que cette petite Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux +ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une +grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose, +sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, +son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre +tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante +avec tout ce que la nature lui a donné,—une seule chose +exceptée, la voix;—il est vrai que de ce côté la nature +lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui donniez +ce qui lui manque.</p> + +<p>—La voix? moi!</p> + +<p>—Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré +tous vos mérites, vous n'avez peut-être pas ceux d'un +maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui, +ces mérites.</p> + +<p>Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, +car bien qu'il professât le plus profond mépris pour +madame de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer +une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette +combinaison devait lui profiter.</p> + +<p>—Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.</p> + +<p>—Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo +Beio pour professeur à Flavie? Sans doute vous +pourriez tout aussi bien le donner à Ida?</p> + +<p>—Oh! ma fille!</p> + +<p>—Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas +mêler une fille comme mademoiselle Ida....</p> + +<p>—<i>Sie ist eine engel.</i></p> + +<p>—<i>Ja, ja</i>, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien +à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; +tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se +font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande +des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio +a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand +sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons +qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des +chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de +théâtre,—au moins elle peut le croire,—ne veut pas +rester aux Bouffes, elle veut passer à l'Opéra-Comique ou +à l'Opéra,—on a vu des exemples de cette ambition chez +de simples grues;—elle s'adresse à Beio pour lui demander +des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez +elle, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quelquefois.</p> + +<p>—Plusieurs fois par semaine?</p> + +<p>—Oui, souvent.</p> + +<p>—Tous les jours?</p> + +<p>—Je la vois souvent, mais pas régulièrement.</p> + +<p>-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, +tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous +assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous +intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez +qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux +tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses +leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette +conduite; elle vous fera honneur.</p> + +<p>—Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.</p> + +<p>—En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en +temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. +Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du +marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon +que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, +afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. +Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, +en insistant principalement sur la certitude où vous +êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage +qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette +rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment +désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre +dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte +le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. +Il arrive un moment,—ah! nous n'avons pas besoin +de nous presser; la veille il sera temps encore;—il +arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen +dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera +quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se +fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en +réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous +serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement +vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; +on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part +votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en +vue de l'avenir.</p> + +<p>Le baron se retira en pensant que la marquise n'était +vraiment pas sotte.</p> + +<p>Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!</p> + +<p>Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer +une pareille combinaison, et encore sans paraître +y toucher.</p> + +<p>Quelle Babylone que ce Paris!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre +sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour +une bouche française, ou plus simplement sous celui de +Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce +qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, +et elle n'était que cela.</p> + +<p>Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, +et cependant elle avait une certaine réputation.</p> + +<p>Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie +qui se montraient en elle.</p> + +<p>C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père +et d'une mère qui l'un et l'autre étaient deux types de pure +race; cette pureté de race, ils l'avaient transmise à leur +fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises, +frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus, +ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères constitutifs +de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès +de ne pas ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, +on ne l'eût pas regardée; à Paris, on la remarquait.</p> + +<p>Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en +joignait une autre, plus puissante: Allemande de naissance, +elle avait cessé de l'être par son éducation. De là +en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates, +jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément +par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits +blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.</p> + +<p>Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de +mère; son père, qui était un excellent employé, comme le +sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, l'avait +livrée aux soins d'une domestique par malheur richement +douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que la +petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, +pour tout dire, celle du ruisseau.</p> + +<p>Dans son roman des <i>Liaisons dangereuses</i>, Laclos a +peint une jeune fille sage et innocente, que son amant +prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière +naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» Sans savoir +ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les +plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, +cet homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses +bizarres, dit que rien n'est plus drôle que l'ingénuité avec +laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu'il vient de lui +apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler autrement: +le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec +son langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.</p> + +<p>C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était +donnée, mais bien entendu en sachant très bien «qu'on +pouvait parler autrement,» et, comme avec cela elle était +restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocents, +un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle produisait +justement un effet de séduction provoquante, qui +résultait du contraste de son apparence naïve avec son +langage plein d'effronterie.</p> + +<p>Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon +candide dont elle récitait «son catéchisme de débauche.»</p> + +<p>Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:</p> + +<p>—Est-elle drôle, cette Flavie!</p> + +<p>Et ce mot était généralement accepté.</p> + +<p>Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre +étaient assez indifférents pour elle; mais, parmi les +hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de +zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la défendaient pas ouvertement +quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, ils +répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires +discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.</p> + +<p>Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, +celui qui lui témoignait publiquement le plus d'intérêt.</p> + +<p>—Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il +pas tout naturel?</p> + +<p>Si cette explication était accueillie par des sourires, +il ne se fâchait pas et riait lui-même.</p> + +<p>—Je voudrais bien, disait-il.</p> + +<p>En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit +directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions, +il lui expliqua ce qu'il désirait, c'est-à-dire qu'elle +prît des leçons de Lorenzo Beio.</p> + +<p>A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en +riant aux éclats.</p> + +<p>—Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!</p> + +<p>—Mais, ma chère petite....</p> + +<p>Et le baron se mit à développer tous les avantages +qu'il y avait pour elle à prendre de leçons de Beio. Cette +idée lui était venue la veille en l'entendant chanter. Évidemment, +si elle voulait, elle pouvait devenir une grande +artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. Est-ce +que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient +pas débuté dans des cafés-concerts?</p> + +<p>Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:</p> + +<p>—C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.</p> + +<p>Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, +les bras croisés:</p> + +<p>—Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la +faire, celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la +paternité. Et puis là, franchement, est-ce que si mon +pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il +ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron? +J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la +fille de mon père? Soyez franc pendant cinq minutes, si +vous pouvez.</p> + +<p>—Je veux en faire une grande artiste.</p> + +<p>—Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; +maintenant il est trop tard; et à qui la faute?</p> + +<p>—Il n'est jamais trop tard.</p> + +<p>—Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que +je ne m'y laisse plus prendre. Pourquoi avez-vous eu +l'idée de me faire donner des leçons par Beio? Dites-moi +la raison vraie.</p> + +<p>—Pour que tu me donnes les nobles jouissances de +l'art.</p> + +<p>Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus +belle.</p> + +<p>—Non, non! criait-elle; impayable!</p> + +<p>Le baron vint s'asseoir près d'elle:</p> + +<p>—Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un +désir, qui est de t'aimer plus encore, si cela est possible. +Une seule chose peut faire ce miracle: le talent.</p> + +<p>—Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?</p> + +<p>—Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que +tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu +iras à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Vois-tu l'affiche: +<i>Débuts de mademoiselle Flavie Engel.</i> Cela ne te dit rien.</p> + +<p>—Après tout, pourquoi pas?</p> + +<p>—Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent +professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à +présent tu as eu les succès d'une petite fille, mais tu +vas devenir une femme; avec l'âge, il te faut d'autres succès, +plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les +auras.</p> + +<p>Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur +son coude et regardant le baron dans les yeux:</p> + +<p>—Vous y tenez donc bien à ces leçons?</p> + +<p>—Beaucoup, je t'assure.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?</p> + +<p>—Comment! ce que je te les paye?</p> + +<p>—Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?</p> + +<p>—Mais il me semble....</p> + +<p>—Pour qui aurais-je tout ce mal?</p> + +<p>—Pour toi.</p> + +<p>—Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, +comme vous dites.</p> + +<p>—Sans doute, mais....</p> + +<p>—Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? +Cher, n'est-ce pas? Alors, payez.</p> + +<p>Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences +de Flavie en se disant que Beio ne serait probablement +pas long à parler, et que par conséquent il n'y +aurait pas trop de leçons à payer.</p> + +<p>Ils tombèrent d'accord à cent francs.</p> + +<p>Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son +argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose +sur ces cent francs.</p> + +<p>—Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.</p> + +<p>Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, +avait le sens du calcul très développé, et un crâniologiste +eût remarqué chez elle une forte saillie à l'angle externe +de l'orbite, autrement dit l'organe des nombres.</p> + +<p>Une nouvelle discussion s'engagea.</p> + +<p>—Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre +par la persuasion, que si je demande moi-même à Beio de +te donner des leçons, il me les fera payer très cher, sous +le prétexte que je suis un financier; tandis que toi, tu es +une artiste, il te fera un prix de faveur.</p> + +<p>—Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme +si je payais de mon propre argent; mais vous me rembourserez +ce que j'aurai avancé.</p> + +<p>Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop +s'avancer vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande +de Flavie.</p> + +<p>—Je fais tout ce que tu veux, dit-il.</p> + +<p>—Ainsi vous payerez Beio?</p> + +<p>—Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle +capable de me compter des leçons que tu ne prendrais +pas, j'assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même +de tes progrès.</p> + +<p>Les choses étant ainsi convenues entre le baron et +Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, +au premier mot, le maître de chant l'arrêta.</p> + +<p>Son temps était pris.</p> + +<p>En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle +Engel, du théâtre des Bouffes, n'avait rien d'attrayant +pour lui. Que ferait-il d'une pareille élève? Il choisissait +ses leçons et n'acceptait pas toutes celles qu'on lui demandait, +et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas en disposition +de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour en +prendre une nouvelle.</p> + +<p>Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait +bien, et les cent francs promis par le baron lui avaient +inspiré une ferme volonté: elle fit si bien qu'elle parvint +à décider Beio.</p> + +<p>Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque +Beio y arriva pour donner sa leçon.</p> + +<p>Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait +à faire.</p> + +<p>Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.</p> + +<p>—A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous +fausse compagnie.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, petite fille?</p> + +<p>Petite fille était un mot paternel dont il se servait en +public.</p> + +<p>—Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.</p> + +<p>Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation +de Beio au baron, du baron à Beio.</p> + +<p>—Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo +Beio? Mais j'ai l'honneur de vous connaître; j'entends +souvent parler de vous par la meilleure amie de ma +fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous êtes +le professeur.</p> + +<p>Beio, sans répondre, s'inclina.</p> + +<p>—Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; +vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le +plus grand honneur. Quel malheur, n'est-ce pas, qu'une +organisation si splendide soit perdue pour l'art! Combien +de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que +sa place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en +suis certain: avec sa beauté, avec son talent, elle aurait +obtenu des succès prodigieux. C'est, il me semble, un vif +chagrin pour un professeur de se dire qu'un pareil talent +est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des salons! Et +puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, +la famille, lui en laisseront-ils la possibilité?</p> + +<p>Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si +elle n'était pas prête à commencer.</p> + +<p>—Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour +moi. J'ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite +fille; elle est habituée à moi.</p> + +<p>Dans un moment de repos, le baron revint au sujet +qui le préoccupait.</p> + +<p>—Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse +mademoiselle Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, +charmant garçon.</p> + +<p>Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.</p> + +<p>—Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous +aurez fait sa connaissance, vous regretterez moins de +perdre votre élève. Il me semble que ce soit l'homme +destiné par la Providence à devenir la mari de Carmelita, +comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.</p> + +<p>L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, +en lançant de temps en temps des regards furieux au baron, +que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu'il remarquait +très bien.</p> + +<p>—Cependant seront-ils heureux? continua le baron, +ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans +son discours; c'est ce que je me demande. L'apparence +est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des +choses, on aperçoit des causes de trouble.</p> + +<p>Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le +baron insista.</p> + +<p>—Parfaitement, des causes de trouble, on peut même +dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie. +Aussi ce mariage m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. +J'aurais su qu'il devait se faire, que j'aurais assurément +présenté mes doutes et mes observations, avant qu'il fût +décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. Mais +à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? +Ce mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations +qui maintenant pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il +est vivement désiré des deux côtés.</p> + +<p>Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première +fois qu'il s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces +derniers mots le firent se retourner vers Flavie, qui, elle, +écoutait attentivement le baron, se demandant ce que +signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car +ce n'était assurément pas un simple bavardage.</p> + +<p>—Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux +côtés, poursuivit le baron, et c'est là ce qui me ferme la +bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et +cette passion s'explique: Carmelita est si belle! D'autre +part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du +colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est +si riche! Le prince voulait un roi pour sa nièce: il a +trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n'a +rien à craindre des révolutions.</p> + +<p>Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:</p> + +<p>—Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre +votre temps, je bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. +Travaillez, mon enfant, je vous prie; si je vous +interromps encore, mettez-moi à la porte.</p> + +<p>Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques +paroles qui se rapportaient à la leçon même.</p> + +<p>—Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur +Beio! Je n'en dirais pas autant pour une Française; mais +cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands +sont autrement organisés pour la musique que +les Français.</p> + +<p>Cette observation arriva à propos pour rendre un peu +d'espérance au professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait +rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être +raison, c'était une Allemande, et, comme il partageait +pleinement l'avis du baron sur le sentiment musical des +Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir, +et ne pas renoncer dès la première leçon.</p> + +<p>Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en +même temps que lui et l'accompagna jusque dans la rue.</p> + +<p>Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.</p> + +<p>-De quel côté allait M. Beio?</p> + +<p>Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, +et il força le professeur à prendre place dans sa voiture. +En chemin, il ne parlât que musique, et il en parla +bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut seulement +quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques +mots personnels dans cet entretien.</p> + +<p>—Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous +demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de +Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal +interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon +assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne +veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer +l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.</p> + +<p>Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de +ses leçons au prince Mazzazoli.</p> + +<p>Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron +Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de +son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami, +non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.</p> + +<p>Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui +qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il +l'avait rencontré; seulement il mettait un peu plus de +précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la +rupture de ce mariage.</p> + +<p>—Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce +serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais +comment?</p> + +<p>Et alors, se conformant aux instructions de madame +de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait +à cette rupture: l'intérêt du prince, l'amour du colonel.</p> + +<p>Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, +voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement +que de part et d'autre on mettait à accomplir +ce mariage.</p> + +<p>Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer +à de grands efforts d'imagination; il lui suffisait de +rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le +colonel.</p> + +<p>Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans +l'autre maison.</p> + +<p>Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même +plusieurs fois par jour.</p> + +<p>Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi +souvent.</p> + +<p>C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que +le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité +qui rappelait la prodigalité orientale.</p> + +<p>C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement +fixée pour le mariage serait forcément retardée pour +l'accomplissement de certaines formalités. Le père de +Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il +avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait +trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, +et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la +distance, demandait des délais, et, d'un autre côté, par +suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés +par les Turcs, présentait des difficultés.</p> + +<p>En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, +le baron, ne s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, +auprès des uns et des autres, les recherches qui +pouvaient lui fournir des armes nouvelles.</p> + +<p>Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage +de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.</p> + +<p>Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.</p> + +<p>Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, +étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu, +ils n'auraient rien fait, rien dit pour l'empêcher.</p> + +<p>Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, +ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais +c'était tout.</p> + +<p>Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs +trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on fît +la folie de l'épouser.</p> + +<p>Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston +de Pompéran.</p> + +<p>Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer +ce mariage:</p> + +<p>—C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit +Gaston; au moins Carmelita est du monde. Je vous +avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu +avec la marquise; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite +cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme. +C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis reconnaissant +à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le +colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg +Saint-Antoine!</p> + +<p>Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas +cela.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent +à réfléchir.</p> + +<p>Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, +revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame +de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec +Carmelita?</p> + +<p>Il devait donc prendre des précautions contre cette +faubourienne, mais quelles précautions?</p> + +<p>Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen +de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît +pas; car il ne fallait pas s'avancer à l'étourdie en cette +affaire, ni s'exposer à blesser le colonel en agissant d'une +façon brutale et surtout directe contre un membre de sa +famille.</p> + +<p>Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était +cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements +qu'il était possible, afin de chercher dans ces +renseignements un moyen d'action.</p> + +<p>Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour +le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête +de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine.</p> + +<p>Heureusement cette enquête pouvait être faite par des +tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; +restant soigneusement dans la coulisse, sans +même laisser voir son ombre, il devait se contenter de +faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait +agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait +qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si +bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la +marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le colonel.</p> + +<p>Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il +devait se servir.</p> + +<p>Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui +l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.</p> + +<p>C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans +l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations +suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.</p> + +<p>Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces +conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter +de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret +pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les +financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des +rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.</p> + +<p>Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un +financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un +financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des +relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans +celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi +bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la +colline», ce quartier central des balayeurs Hessois, ou +dans ceux du quartier Saint-Marcel.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que +Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction; +de tous les coins du monde, l'ancien comme le +nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement +pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore +pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour +gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son +pays, trop pauvre. A tous riches ou misérables, Paris +ouvrait ses portes.</p> + +<p>—Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous +êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie +contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devait être +accrochée cette enseigne, qu'on ne trouve plus que dans +les villages perdus: <i>Au soleil d'or, il luit pour tout le +monde</i>; cela vaudra bien le <i>Fluctuat nec mergitur</i>.</p> + +<p>De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement +profité de cette hospitalité étaient les Allemands. +Combien y avait-il d'Allemands à Paris. On ne le savait +pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de +deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu près +impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce +qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. +A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de +la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on +demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient +d'une étrange façon les <i>p</i>, les <i>b</i> et les <i>v</i>, ils vous +faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit +au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, +on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à +Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, +qui était que ce chiffre était considérable: partout +des Allemands. Dans la finance, des Allemands: dans le +commerce d'exportation et de commission, des Allemands; +chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, +des Allemands; dans les hôtels, comme <i>kellner</i> et +comme <i>oberkellner</i>, des Allemands; pour balayer nos +rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie, +l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris +des quartiers exclusivement occupés par des Allemands +«la colline» à la Villette; d'autres sans nom particulier, +aux Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au +boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes +cours allemandes <i>(deutsche hoefe).</i></p> + +<p>Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis +on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.</p> + +<p>Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune +position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires +d'aucun petit prince allemand, était en relations +avec le plus grand nombre de ses compatriotes: avec les +uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande, +par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient +au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de +propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin +lui serraient la main; les carriers de la barrière +de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers +du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.</p> + +<p>Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois +rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son +cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait +sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui, +ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les +interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un +homme occupant une haute position sociale comme le +baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns, +le baron était simplement un banquier qui voulait bien +faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille, +l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu +plus francs, c'était le correspondant d'associations établies +dans la mère-patrie.</p> + +<p>Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le +baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car +plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les +amis d'Antoine.</p> + +<p>Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui +il devait s'adresser:</p> + +<p>—Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le +connaît bien; ils se voient tous les jours.</p> + +<p>Hermann était précisément un de ces ouvriers que le +baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec +lesquels il s'enfermait.</p> + +<p>Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue +du Colisée. Et, en moins d'une heure, le baron connut +Antoine Chamberlain, comme s'il avait été en relations +avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le +rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.</p> + +<p>Mais Thérèse?</p> + +<p>Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus +vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue, +mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans +importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question +d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine, +un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave +garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.</p> + +<p>Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, +cet associé de son père, elle n'était pas à craindre, +et l'on pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.</p> + +<p>—Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, +mon brave Hermann, et discrètement.</p> + +<p>Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel +d'heureuses dispositions pour faire des recherches et des +enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait +épouser Michel.</p> + +<p>Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et +après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra +peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot, +qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre, +il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de +l'année 1870.</p> + +<p>—Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron +lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta +cette nouvelle.</p> + +<p>—Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer +le mariage.</p> + +<p>—C'est un brave homme.</p> + +<p>—Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, +et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne +veut pas.</p> + +<p>—Pourquoi ne veut-elle pas?</p> + +<p>—On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle +ne donne pas ses raisons.</p> + +<p>Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de +1870, il pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce +qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage +du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse +n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le colonel +pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.</p> + +<p>Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce +départ qu'il devait employer les ressources de son esprit, +son énergie, ses relations.</p> + +<p>Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.</p> + +<p>—Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est +malheureusement vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il +allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète. +Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui +dites pas de qui vous tenez ce renseignement.</p> + +<p>—Antoine ne voudra pas se sauver.</p> + +<p>—Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à +user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association +est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous +mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en +prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est +facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. +Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la +justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois +ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous +manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront +pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine +a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.</p> + +<p>—Il ne voudra jamais partir.</p> + +<p>—Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il +voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura +lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au +moment où l'on a pu craindre une guerre entre la France +et la Prusse?</p> + +<p>—Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles +qui se sont échangées entre Allemands et Français.</p> + +<p>—Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements +plus menaçants qu'en 1867; la guerre est dans +l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que +jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine +Chamberlain est connu des chefs de votre association en +Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner +une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et +quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique. +Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre +intelligence tirer les conséquences de cette indication, +Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à +Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en +Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir. +Commencez par mettre vos archives en sûreté, et +vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le +peuvent et qui le doivent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>C'était un système dont le baron s'était toujours bien +trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions +d'une façon assez vague.</p> + +<p>Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.</p> + +<p>Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il +l'avait inspirée;</p> + +<p>Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité +de cet échec: c'était sa faute, il avait mal compris ce qui +lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.</p> + +<p>Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?</p> + +<p>En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage +de ne s'engager qu'autant qu'il lui convenait.</p> + +<p>Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il +était pleinement tranquille, et il savait que les quelques +indications qu'il n'avait pas voulu préciser seraient intelligemment +développées: si Antoine Chamberlain pouvait +être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement +par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement +à cette tâche.</p> + +<p>Depuis longtemps le baron savait par expérience que +ce sont les gens de bonne foi, qui peuvent rendre les plus +grands services.</p> + +<p>Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; +il agirait sans qu'il fût besoin de le relancer.</p> + +<p>Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de +quitter Paris.</p> + +<p>—On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne +lui convenait pas de fuir comme un coupable.</p> + +<p>On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question +de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas; il +fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et +à l'association, rien de plus.</p> + +<p>L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser +arrêter.</p> + +<p>Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: +il attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre +d'arrestation.</p> + +<p>Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à +Hermann qu'Antoine Chamberlain devait être prochainement +arrêté, un commissaire de police, accompagné de +trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois, +la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq +heures du matin: la grande porte était fermée.</p> + +<p>Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été +tirée, et cependant le concierge s'était réveillé: un agent, +qui avait collé son oreille contre la porte, entendit un bruit +qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la +cour.</p> + +<p>Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui +était là.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!</p> + +<p>—C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.</p> + +<p>Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; +mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à +l'ordinaire, de ferraille et de pièces de bois, il y eut une +chute et des jurons.</p> + +<p>Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets +et la lumière se fit.</p> + +<p>Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du +commissaire de police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait +au logement d'Antoine.</p> + +<p>Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans +sa loge et se plaça devant la porte; d'autres agents suivirent +leur chef, marchant en évitant autant que possible +de faire du bruit.</p> + +<p>Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur +laquelle se lisait, gravé dans le bois, <i>Chamberlain.</i></p> + +<p>Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa +de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour avec sa +canne.</p> + +<p>Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un +bruit de pas à l'intérieur.</p> + +<p>—Qui est là? demanda une voix d'homme.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!</p> + +<p>—Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit +une voix goguenarde, ça s'est vu.</p> + +<p>Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat +de justice à faire exécuter.</p> + +<p>—La justice, on ne lui demande rien, répondit la même +voix goguenarde.</p> + +<p>—C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais +gredin, dit un agent.</p> + +<p>—Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque +aussitôt la porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra +son visage narquois.</p> + +<p>Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.</p> + +<p>—De quel droit troublez-vous notre repos? demanda +Sorieul.</p> + +<p>—J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, +dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant +son écharpe.</p> + +<p>—Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.</p> + +<p>Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées +assez rapidement, les agents avaient envahi l'atelier et la +cuisine.</p> + +<p>—Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.</p> + +<p>—Allons donc! on a établi une surveillance; depuis +trois jours, il n'est pas sorti.</p> + +<p>—Dites qu'il n'est pas rentré.</p> + +<p>—C'est bien, nous allons voir.</p> + +<p>—Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda +Denizot, ils auront besoin de voir clair.</p> + +<p>Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre +de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.</p> + +<p>—C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez +pas dans la chambre d'une jeune fille, sans doute?</p> + +<p>—En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. +Mais, comme il mettait la main sur la clef, la porte +s'ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d'une +robe, passée à la hâte.</p> + +<p>A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant +au commissaire de police:</p> + +<p>—L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, +il est chaud encore.</p> + +<p>—Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on +fouille toutes les armoires.</p> + +<p>Puis, après avoir placé deux agents en faction devant +la porte, il commença ses recherches.</p> + +<p>Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda +sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient +entassés dans l'atelier, on fouilla les commodes et les armoires +en jetant les habits au milieu de la chambre; on +ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.</p> + +<p>—Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; +si ces messieurs veulent une autre lampe?</p> + +<p>Les agents le regardaient de travers, mais il conservait +sa figure narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.</p> + +<p>Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un +grand placard posé contre la muraille, la clef n'était pas +sur la porte.</p> + +<p>—La clef? dit un agent en tirant le lit.</p> + +<p>Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel +avec un geste désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert +cette cachette.</p> + +<p>—La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je +ne sais pas où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, +ma parole!</p> + +<p>—Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.</p> + +<p>Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une +autre.</p> + +<p>—Enfoncez la porte, dit un agent.</p> + +<p>En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se +décida à prendre la clef à un clou où elle était accrochée, +mais il parut n'avoir pas la force d'ouvrir la porte lui-même.</p> + +<p>La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un +formidable éclat de rire.</p> + +<p>Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas +dix centimètres de profondeur! il ne renfermait que de +vieux habits accrochés à des clous.</p> + +<p>C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à +jouer aux agents.</p> + +<p>—Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, +il aurait été aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me +croire? Je vous avais donné ma parole qu'il n'y avait rien +là-dedans.</p> + +<p>Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, +cela tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait +en sûreté.</p> + +<p>Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre +quelque chose.</p> + +<p>L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le +temps qu'on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle +de la rue comme celle du logement de l'ouvrier, celui-ci +avait pu se sauver.</p> + +<p>On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on +chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent +remarqua qu'il avait pu par ce toit gagner facilement la +maison voisine.</p> + +<p>Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la +consolation de saisir ses papiers; son pupitre était vide +et ne contenait que du papier blanc: pas le moindre registre, +pas la moindre lettre.</p> + +<p>Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot +avait été se placer à la porte et là il attendait au port +d'armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les +paroles arrivaient aux oreilles des agents:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Zut au préfet,</p> +<p>Mes respects aux mouchards;</p> +<p>Oui, voilà, oui, voilà Balochard.</p> + </div> </div> + +<p>Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait +avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.</p> + +<p>—Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier +est mauvais, faites attention à la soixante-treizième +marche.</p> + +<p>Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la +porte, et alors il se mit à danser dans l'atelier.</p> + +<p>—Enfoncée la police!</p> + +<p>Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par +ses pieds, voltigeaient autour de lui.</p> + +<p>Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.</p> + +<p>—Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont +pas pu le prendre ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu +n'aurais pas dû les exaspérer par tes plaisanteries.</p> + +<p>—Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront +vous arrêter, répondit Denizot; car on arrêtera tout le +monde bientôt.</p> + +<p>—Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda +Thérèse.</p> + +<p>—Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera +moyen de nous faire savoir indirectement ce qui se +sera passé.</p> + +<p>—Pourvu que mon cousin soit chez lui!</p> + +<p>Une heure environ après que les gens de police eurent +quitté la rue de Charonne, un commissionnaire sonna à la +porte de l'hôtel Chamberlain. Malgré l'heure matinale le +concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand il apprit qu'il +s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on attendait +la réponse, il poussa les hauts cris.</p> + +<p>—Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin +maintenant; rentré à minuit, on le relance dès le petit +jour, on le tuera.</p> + +<p>Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix +minutes après Horace descendit pour dire au commissionnaire +qu'il allait porter lui-même la réponse demandée.</p> + +<p>En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain +attablé dans un coin et tournant le dos à la lumière.</p> + +<p>Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit +un doigt sur les lèvres. Alors Horace s'avança discrètement +et s'assit en face d'Antoine.</p> + +<p>—Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de +venir me trouver ici. On a voulu m'arrêter pour affaires +politiques, et j'ai besoin de le voir. Ne l'accompagnez pas, +donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne vienne qu'après +avoir fait un détour, de peur d'être suivi.</p> + +<p>Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans +le café et vint s'asseoir à la table de son oncle.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant +l'un et l'autre sur la table qui les séparait, ils se +mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon +qui allait çà et là, tournant autour de ces deux consommateurs +mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.</p> + +<p>—Eh bien! mon oncle?</p> + +<p>—Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, +on est venu ce matin pour m'arrêter. Mais j'attendais +cette descente de police et j'avais pris mes précautions en +conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait +bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. +Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu +avant d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me +prévenir; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce +n'était pas la première fois que les agents venaient dans +l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier de la +famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par +le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père +l'a suivie, votre père l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée +plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.</p> + +<p>—A votre âge, mon oncle!</p> + +<p>—A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je +sais que les agents montent l'escalier. Et puis Michel +avait voulu m'accompagner; il m'a tendu la main, et le +voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est heureusement +accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je +suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai +dit adieu à Michel, et me voilà.</p> + +<p>—Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez +moi?</p> + +<p>—Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité +que je vous demande, c'est plus que cela; mon intention +n'est pas de rester à Paris où je n'aurais rien à faire présentement; +je veux quitter la France et passer en Allemagne, +où j'ai besoin, et je viens vous demander de m'aider +à franchir la frontière.</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, mon oncle.</p> + +<p>—J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà +pourquoi je suis venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop +maladroit pour manoeuvrer; mais au delà des fortifications, +je suis certain que je me ferais prendre tout de suite. Le +gendarme me rend timide et bête.</p> + +<p>—Et où voulez-vous aller?</p> + +<p>—En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la +route m'est indifférente, je prendrai celle que vous me +conseillerez.</p> + +<p>Le colonel réfléchit un moment.</p> + +<p>—Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre +plan, nous n'avons pas d'indicateur; nous allons sortir. +Moi, je vais rentrer à l'hôtel par la grande porte; vous, +vous allez prendre la rue de Valois, à cette heure déserte. +En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une +petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous +serez chez moi, où nous pourrons délibérer en paix.</p> + +<p>Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette +délibération, tenue tranquillement dans l'appartement du +colonel, fut qu'Antoine partirait le soir pour Bâle; seulement, +au lieu de prendre le train à Paris, où une surveillance +pouvait être organisée, il le prendrait à Nogent. Le +colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.</p> + +<p>Laissant son oncle dans son appartement, où Horace +seul le servit, le colonel, pour écarter tous les soupçons, +sortit comme il en avait l'habitude.</p> + +<p>A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, +rue de Valois, et se firent conduire à l'entrée de +Nogent, où ils renvoyèrent leur voiture. Ils traversèrent +à pied le village et arrivèrent à la gare en temps pour +prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda +pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les +prit pour Longueville; à Longueville, il en prit d'autres +pour Troyes; à Troyes, d'autres pour Vesoul; à Vesoul, +d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse enfin, d'autres pour +Bâle.</p> + +<p>Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître +dans cette confusion.</p> + +<p>Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, +Antoine crut, il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, +mais ce fut une fausse alerte.</p> + +<p>A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant +hâte de revenir à Paris pour rassurer Thérèse.</p> + +<p>Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, +et l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux +mains propres de son père qui l'attendait; mais il n'osa +pas se proposer pour ce voyage, par respect pour Michel, +et ce fut Sorieul qui dut la conduire.</p> + +<p>Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire +ses adieux avant qu'elle montât en wagon.</p> + +<p>Michel était là aussi.</p> + +<p>Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand +se reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? +Antoine, il est vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait +pas longtemps en Allemagne, et qu'il rentrerait quand +l'Empire serait renversé, ce qui devait arriver très prochainement. +Mais c'étaient là les paroles d'un fanatique +qui croyait naïvement ce qu'il espérait.</p> + +<p>Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que +Michel entretenait Thérèse:</p> + +<p>—Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, +dit Sorieul; avec ma brochure je lui ai porté un rude coup +dont il ne se relèvera pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus +fut informé jour par jour de ce qui se passait chez +Antoine Chamberlain.</p> + +<p>Par Hermann, il apprit la descente de police rue de +Charonne, la fuite d'Antoine par les toits, le séjour chez +le colonel, la conduite faite par celui-ci à son oncle jusqu'à +Bâle, enfin le départ prochain de Thérèse pour aller +rejoindre son père.</p> + +<p>Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment +le colonel se séparait de sa petite cousine, et il se rendit +à la gare de l'Est.</p> + +<p>Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver +le colonel, qui se promena en long et en large dans +la salle des pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, +n'ayant d'attention que pour les voitures qui apportaient +des voyageurs.</p> + +<p>Il était visible que ce départ le troublait; il marchait +vite, il s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient +comme si elles prononçaient tout bas des paroles qui de +temps en temps étaient accompagnées d'un geste énergique +de la main.</p> + +<p>Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son +visage derrière un numéro de l'<i>Allgemeine Zeitung,</i> +qu'il ne pouvait pas lire, le baron ne perdit pas le colonel +de vue, sans que celui-ci eût l'idée de regarder ce lecteur +dont les yeux le suivaient.</p> + +<p>Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit +deux hommes, un vieux et un jeune, puis une jeune fille.</p> + +<p>Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la +main à la jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut +jolie avec quelque chose d'attrayant, de charmant dans +toute sa personne qui la rendait véritablement dangereuse.</p> + +<p>Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, +on comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle +de tendres sentiments.</p> + +<p>Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se +trahissait manifestement, et elle-même en lui répondant +paraissait assez contrainte.</p> + +<p>Chez tous deux, il y avait de l'émotion.</p> + +<p>Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il +n'osa les approcher.</p> + +<p>—De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule +de la salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: +il y aurait trop à craindre que le colonel le reconnût.</p> + +<p>Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel +revint avec Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut +par hasard.</p> + +<p>—Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais +venu accompagner un ami qui repart pour l'Allemagne.</p> + +<p>Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, +mais il fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât +la compagnie du baron.</p> + +<p>Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à +peine si le colonel répondait par un <i>oui</i> ou par un <i>non</i> aux +questions qui lui étaient posées.</p> + +<p>Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, +et le baron ne laissa pas comprendre qu'il connaissait +ces personnes.</p> + +<p>Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était +atteint: il avait vu partir cette petite cousine qu'il redoutait +tant, et l'effet produit par ce départ sur le colonel lui +avait montré le bien fondé de ses craintes.</p> + +<p>Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner +toutes ses forces du côté de Beio.</p> + +<p>Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur +mieux valait frapper le coup aussitôt que possible.</p> + +<p>Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez +long, et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des +marques de préoccupation assez fortes pour que Beio +dût les remarquer. Comme à l'ordinaire, la leçon finie, ils +sortirent ensemble. Le baron paraissait si mal à l'aise, +que Beio s'informa de sa santé.</p> + +<p>—Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis +sous l'impression d'une grave contrariété et je crains +bien d'avoir fait une double sottise.</p> + +<p>Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le +baron n'avait pas besoin d'être interrogé pour parler.</p> + +<p>—J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis +franchement expliqué avec le prince Mazzazoli d'une +part, et d'autre part, avec le colonel Chamberlain, à propos +de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. En +face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que +j'en pensais, c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent +raconté.</p> + +<p>—Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait +toujours à lâcher une question quand le baron avait fouetté +sa curiosité.</p> + +<p>—Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, +et il m'a donné à comprendre que je me mêlais de +ce qui ne me regardait pas. Nous avons échangé quelques +paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène a été +moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! +D'un côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage +se fera. Pour moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est +leur affaire après tout, ce n'est pas la mienne. Je ne vais +pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi entre eux. +Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront, +ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs +il n'y a plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont +accomplies, et l'on va pouvoir fixer la date précise du +mariage. J'avais toujours espéré qu'au dernier moment, +le bienheureux hasard me fournirait un empêchement, +et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé +passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer +à cette espérance et j'y renonce.</p> + +<p>Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin +parler, bien certainement un combat se livrait en lui. +Mais, après quelques secondes, le maître de chant salua +le baron et s'éloigna.</p> + +<p>—Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me +traîner ainsi et de me faire dépenser mon argent. J'en ai +assez de ses leçons!</p> + +<p>Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois +en employant une autre tactique.</p> + +<p>—Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent +pas, se dit-il, essayons d'un moyen plus direct.</p> + +<p>Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. +Au lieu de monter en voiture, il prit le professeur par le +bras, comme il l'aurait fait avec un intime.</p> + +<p>—Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, +un homme qui a pris une grande résolution: +c'est celle de vous faire violence.</p> + +<p>Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se +mit à rire d'un air bon enfant, plein de franche cordialité.</p> + +<p>—Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas +vous faire de mal, au contraire. Quels sentiments croyez-vous +que je ressens pour vous, monsieur Beio? demanda-t-il +en regardant le maître de chant en face.</p> + +<p>—Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que +vous répondre.</p> + +<p>—Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous +une vive, une très vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, +ou bien vous, vous êtes donc aveugle? Il faut +que je vous dise en plein visage que j'ai pour vous, nonseulement +pour votre talent, que j'admire, mais encore +pour votre personne, une grande estime? Elle est si vive +qu'elle m'a inspiré une idée qui a germé dans mon esprit +en pensant à ce maudit mariage. Savez-vous ce que je me +suis dit souvent en vous regardant pendant que vous +faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que +j'ai pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe +par l'esprit, tout ce que je pense des gens, je le dis. +Voilà comme je suis fait. Est-ce bien? est-ce mal? ce +n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce que je me +suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita, +c'était....</p> + +<p>Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio +à s'arrêter aussi et à le regarder en face.</p> + +<p>—Je me suis dit que c'était... vous.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer +comment cette idée m'est venue et sur quoi elle repose. +Cela ne vous ennuie point, n'est-ce pas?</p> + +<p>Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, +son attitude, toute sa personne, répondirent pour lui.</p> + +<p>—Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. +Une créature placée par la Providence dans une +classe à part et au-dessus des autres; en un mot et pour +tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes vous +vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; +mais bien différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons +dont elle est si riche, de la nature, tandis que vous devez +beaucoup au travail et à l'art. Mais cela importe peu, +et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous est donc +commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement +il vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des +choses vous séparent. C'est juste et je n'en disconviens +pas. Cependant il ne faut pas s'exagérer leur importance, +au contraire, il faut reconnaître ce qu'elles ont de factice.</p> + +<p>Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons +mises ostensiblement en avant par le prince pour expliquer +le travail de Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. +Le prince, désespérant de réaliser le beau mariage +qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa nièce, pensait +à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?</p> + +<p>Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été +confié, j'approuve cette discrétion; mais, que cous confirmiez +ou ne confirmiez pas ce que je vous dis là, il n'en +est pas moins certain que c'est la vérité. Alors rien d'étonnant +à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au +théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes +les raisons de famille et de noblesse, écartées de fait +pour le théâtre, l'étaient naturellement pour le mariage. +Vous avez vu, vous voyez en ce moment que mon besoin +de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences. +Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant +poussé dans ma tête, je n'ai pu m'empêcher d'en parler à +Carmelita en cherchant à découvrir son sentiment à ce +sujet.</p> + +<p>—Et....</p> + +<p>—Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez +comme elle est réservée, même mystérieuse: c'est +un sphinx. Elle ne m'a pas répondu franchement que +j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous +avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.</p> + +<p>—Elle aime la fortune.</p> + +<p>—Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, +je dois constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement +la fortune qu'elle aime; elle n'est pas uniquement +une femme d'argent. Il y a en elle d'autres sentiments, +plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense +fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée +dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, +sa mère, le monde qui, tous, s'occupent à faire miroiter +cette fortune, il n'est pas étonnant qu'elle subisse cette influence. +Mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, malgré +cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards +en arrière. Me croyez-vous sincère?</p> + +<p>Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus +sincère.</p> + +<p>—Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une +tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait +été par Carmelita. Quand je dis «on» vous comprenez +de qui je parle; c'est de vous, monsieur Beio. Moi, +je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon indirects, indécise, +qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air +sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et +cependant l'effet que j'ai produit a été si grand que j'ai eu +la conviction que le succès était encore possible. Et voilà +pourquoi j'ai eu avec vous cet entretien, qui a dû vous +surprendre mais dont vous voyez maintenant le but. J'aime +le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je +crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre +côté, j'ai pour vous une haute estime, une vive sympathie, +je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur +à Carmelita, je me mets à votre disposition pour rompre +le premier mariage et conclure le second.</p> + +<p>Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, +et abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.</p> + +<p>Beio mit sa main dans celle du baron.</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous +revoir.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.</p> + +<p>Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé +par ce qu'il venait d'entendre.</p> + +<p>Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative +hardie, et qui pouvait même paraître au premier +abord désespérée. Il ne s'était pas trompé dans ses observations. +Beio aimait Carmelita et il avait entretenu +l'espérance de l'obtenir pour femme.</p> + +<p>Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, +alla embrasser tendrement sa fille.</p> + +<p>—Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, +et l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. +Elle aurait la fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait +cette fortune. S'appuyant, se haussant sur elle, +où ne parviendrait-il pas? Et le prince Mazzazoli, qui se +flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il fait, le +pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave +colonel Chamberlain méritait d'avoir pour femme une +Carmelita, une chanteuse! Allons donc! C'était venir en +aide à la Providence que d'empêcher ce mariage. Avec Ida +le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: c'était +pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de +ceux qui méritent le bonheur.</p> + +<p>Il pria sa fille de se mettre au piano:</p> + +<p>—Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une +musique simple et pure.</p> + +<p>Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique +qui accompagnait délicieusement sa rêverie.</p> + +<p>Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un +monsieur, dont on lui remit la carte, l'attendait depuis +longtemps déjà.</p> + +<p>Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.</p> + +<p>Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements +de joie intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher +de se frotter les mains.</p> + +<p>Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu +une parole, était là prêt à parler.</p> + +<p>—A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir +venir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<p>Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo +venait lui dire, il ne le reçut pas aussitôt.</p> + +<p>Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la +fièvre par l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins +de retenue et se livrerait plus facilement.</p> + +<p>Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, +classant seulement les lettres devant lui.</p> + +<p>Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien +montrer qu'il avait été absorbé par le travail, il sonna.</p> + +<p>On introduisit Beio, grave et solennel.</p> + +<p>Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et +s'excusa de l'avoir fait si longtemps attendre:</p> + +<p>Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il +m'a fallu expédier tout de suite, mais au moins j'ai gagné +ainsi la liberté d'être tout à vous.</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des +excuses à vous faire pour la façon inconvenante dont j'ai +reçu hier la proposition que vous avez bien voulu m'adresser.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, je vous prie.</p> + +<p>—J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble +qui m'avait bouleversé; je ne me sentais pas maître de +moi, et, dans une affaire aussi grave, je ne voulais pas +céder à un entraînement.</p> + +<p>—Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs +fois son bureau du plat de sa main; vous êtes un homme +de raison, monsieur Beio, et j'aime la raison par-dessus +tout. Où va-t-on avec l'entraînement?</p> + +<p>Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant +évidemment par où commencer cet entretien.</p> + +<p>Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés +d'une voix si basse, que ce fut à peine si le baron +les entendit.</p> + +<p>—Hier vous m'avez fait part de certaines observations +et de certaines suppositions s'appliquant à mademoiselle +Belmonte et à moi. Pour répondre à l'appel à la franchise +que vous venez de m'adresser, je dois déclarer que ces +observations et ces suppositions sont fondées... au moins +jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant +que j'avais pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour +mademoiselle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé. +J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte d'une +passion profonde, absolue, folle.</p> + +<p>Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns +sur les autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, +j'aime mademoiselle Belmonte,» on sentait combien +grand était cet amour. Jamais le baron n'avait entendu +prononcer ces mots avec un accent si passionné.</p> + +<p>—Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, +le colonel ne tardera pas à être veuf; les Italiens ont +du bon.</p> + +<p>Beio continua:</p> + +<p>—Ce qui doit vous faire comprendre comment cet +amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre +part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte +se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît +souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune +fille destinée à prendre une haute position dans le monde +que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour +vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte +serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence +de cette espérance, mon amour s'est développé. +N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle +Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien +je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais +de portes! En réalité, elle était mon élève; pour +tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les +choses du théâtre....</p> + +<p>—Oh! bien peu.</p> + +<p>—Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on +n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté +et des dons heureux; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus, +je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait +une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, +peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je +pus croire qu'elle serait ma femme.</p> + +<p>—Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé +de préciser autant que possible; je ne veux pas +vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me +suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita +envers vous?</p> + +<p>Beio hésita un moment, puis il se décida:</p> + +<p>—Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il +d'une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle +fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je +ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez +mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec +elle; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. +A mes reproches, elle ne répondit que par un mot: elle +était obligée d'obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer +la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s'enferma +dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible +d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. +Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle +était insensible à la passion, je n'avais aucun ménagement +à garder envers elle et que, n'importe comment, +j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas elle-même. +Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas +revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont +été inutiles; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais +j'ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.</p> + +<p>—Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement +de l'engagement pris par Carmelita?</p> + +<p>—Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des +moyens désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre +encore et faire une dernière tentative: c'est dans ce but +que je viens vous demander votre concours.</p> + +<p>—Que faut-il faire? Je suis à vous.</p> + +<p>Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint +un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir +se décider à répondre.</p> + +<p>—Je n'ose vraiment, dit-il enfin.</p> + +<p>—Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à +Carmelita? dit le baron.</p> + +<p>Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la +lettre.</p> + +<p>Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas +la lettre.</p> + +<p>—Vous me refusez? dit Beio.</p> + +<p>—Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je +puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours, +je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, c'est que +je me demande si cette lettre produira l'effet que vous +attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. +Écrire est bien, mais parler est mieux.</p> + +<p>—Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?</p> + +<p>-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une +entrevue avec Carmelita?</p> + +<p>—Vous feriez cela?</p> + +<p>—Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous +rendra celle que vous aimez et qui vous aime: il faut que +vous lui parliez; il faut qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. +Que ne peut obtenir la voix de celui qu'on aime? +Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais +rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. +Quand je l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, +tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir en +paix et de rester à ma disposition.</p> + +<p>—Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; +comment reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites +pour moi?</p> + +<p>Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant +affectueusement:</p> + +<p>—Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur +de tous: le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui +de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux, +et je serai payé de ma peine. A bientôt!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<p>Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de +ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier. +Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses +mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien +certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait +de son amour et de l'engagement pris par Carmelita; +assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il +s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. +Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour +l'éclairer.</p> + +<p>Et cependant il ne l'avait pas prise.</p> + +<p>Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper +l'occasion qui se présentait si belle?</p> + +<p>Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans +avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il +avait coutume de faire dans les circonstances graves, +n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.</p> + +<p>Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, +allait ne pas réussir?</p> + +<p>Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il +ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel +témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et +Beio.</p> + +<p>A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat +décisif et triomphant!</p> + +<p>Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il +avait obtenu l'engagement de Carmelita, le baron était +fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela +se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue, +dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du Midi +dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, +de race italienne. Les principes ethnographiques, +auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait +pas dû aimer Beio d'un amour idéal; c'était sur un fait +matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien +certain que dans une explication comme celle qui s'engagerait +entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait +des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le +passé de sa fiancée.</p> + +<p>Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, +Carmelita, Beio et le colonel.</p> + +<p>Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés +contre toute surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent +entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute +liberté.</p> + +<p>Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où +ce serait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. +Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses +difficultés, car rien ne devait manquer: au même moment, +ces trois acteurs devaient se trouver nécessairement +en face les uns des autres.</p> + +<p>Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des +difficultés.</p> + +<p>Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur +l'hôtel, communiquant avec le grand salon par deux +larges baies qu'on tenait ouvertes ou fermées à volonté +avec des portes-fenêtres ou avec des stores.</p> + +<p>Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de +la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter +le colonel; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin, +caché n'importe où.</p> + +<p>On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, +dont les fenêtres en communication avec la serre seraient +fermées par les stores.</p> + +<p>Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on +la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.</p> + +<p>Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait +dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu +curieux qu'il fût, il voudrait voir ce qui s'y passerait.</p> + +<p>Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron +avait besoin d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne +jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l'employait.</p> + +<p>—Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous +avons une surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, +il faut entendre le colonel Chamberlain, qui a besoin de +lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander +cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours tu amènes +Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, +et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le +colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C'est +un service qu'il m'a demandé et que je puis d'autant +moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit de choses sérieuses. +J'ai comme un pressentiment que le mariage de +Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.</p> + +<p>—Oh! papa.</p> + +<p>—Chut!</p> + +<p>Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira +discrètement: il en avait dit assez.</p> + +<p>Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez +lui; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: +les lettres se gardent.</p> + +<p>—J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. +Voici ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas +très habile, car je reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, +mais il me semble que ce que j'ai en vue peut néanmoins +réussir): je fais venir Carmelita chez moi, et on +l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt +vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la +précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez +derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous +au verrou, vous vous expliquez, sans craindre d'être +entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans +cette serre un coin où vous serez cachés comme dans un +bois: c'est auprès de la grotte, dans le fond, contre le +mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez +rien, vous y serez chez vous.</p> + +<p>Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant +il proposa au baron une légère modification:</p> + +<p>—Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le +jardin, il l'attendait dans la serre même, caché dans la +grotte ou derrière un arbuste?</p> + +<p>Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui +pouvait faire échouer son plan: en effet, Beio s'introduisant +le premier dans la serre, pouvait appeler l'attention +du colonel, tandis que c'était la voix de Carmelita qui +devait frapper cette attention.</p> + +<p>—Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il +y aurait préméditation de votre part et complicité de la +mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard; +vous voyez Carmelita entrer dans la serre, vous la +suivez: rien de plus naturel.</p> + +<p>Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à +lui demander, un renseignement sur l'Amérique, qui ne +pouvait être précis qu'en ayant sous les yeux une masse +de lettres.</p> + +<p>Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel +de la rue du Colisée.</p> + +<p>Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.</p> + +<p>Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.</p> + +<p>Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour +le lendemain, et en même temps il envoya Ida chez Carmelita +pour l'avertir que le lendemain, vers deux heures +et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.</p> + +<p>Tout était prêt.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient +qu'aux grands capitaines.</p> + +<p>Il avait fait pour le succès ce qui était humainement +possible, le reste était aux mains de la Providence.</p> + +<p>Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il +dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une +victoire qu'il croyait avoir bien méritée.</p> + +<p>C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de +peine; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts?</p> + +<p>Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut +veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et +ne rien laisser au hasard.</p> + +<p>Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était +pas tirer intérieurement, puis il disposa les chaises +devant la grotte et tira le tête-à-tête de manière à le +bien placer vis-à-vis les baies du salon.</p> + +<p>Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et +les tira jusqu'en bas.</p> + +<p>Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, +personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin +que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.</p> + +<p>A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, +en lui recommandant de rester avec Carmelita +jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière +à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures +précises.</p> + +<p>Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un +peu avant l'heure qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait +en rien le plan du baron, mieux valait cette +avance qu'un retard.</p> + +<p>Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette +impatience du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça +d'enflammer son espérance.</p> + +<p>—Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était +une affaire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne +croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait +sourde à la voix de son coeur et n'écouterait que le +tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la +dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, +qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il +pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui +vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion, +de l'indiquer. Mais, dans son coeur, M. Beio trouverait +certainement des élans irrésistibles. Personne à +craindre, liberté absolue.</p> + +<p>A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un +rendez-vous d'une importance considérable l'appelait au +dehors.</p> + +<p>—Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon +espoir!</p> + +<p>Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit +où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de +Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.</p> + +<p>—A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle +sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, +et ne craignez rien.</p> + +<p>L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour +lui d'une importance considérable: il ne s'agissait de +rien moins que d'aller chercher le colonel.</p> + +<p>Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.</p> + +<p>Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite +dans les heures.</p> + +<p>Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci +allait sortir pour se rendre rue du Colisée.</p> + +<p>—Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous +étiez encore chez vous, dit le baron.</p> + +<p>Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. +Il était deux heures cinquante minutes.</p> + +<p>Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du +baron, mais celui-ci l'arrêta par le bras:</p> + +<p>—J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour +une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas +parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je +vous prie; je donnerai des ordres pour que nous ne +soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, +je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.</p> + +<p>Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la +cheminée, entre les deux baies communiquant avec la +serre, étaient disposées des liasses de lettres.</p> + +<p>C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron +voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment +sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui +les avaient écrites.</p> + +<p>En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y +avait encore un point décisif dans le plan du baron: il +fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre, +le colonel et lui gardassent le silence dans le salon; car, +si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien +certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque +arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.</p> + +<p>Quand on se poste pour surprendre les gens, il est +facile de garder le silence; mais ce n'était point là le cas +du colonel, et il était impossible de lui dire franchement: +Taisez-vous.</p> + +<p>Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé +un moyen pour la tourner.</p> + +<p>Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant +la table chargée de lettres et de manière à faire face à la +serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses +questions au colonel en lui nommant les personnes sur +lesquelles il désirait être renseigné.</p> + +<p>Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait +encore six minutes pour être bruyant.</p> + +<p>Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que +parmi les noms qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il +ne connaissait pas.</p> + +<p>Le baron se montra vivement contrarié.</p> + +<p>—Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en +riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes +relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.</p> + +<p>—Cependant vous connaissez M. Wright, le père de +cette délicieuse jeune fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.</p> + +<p>—Sans doute, mais....</p> + +<p>—Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner +à ce sujet? interrompit le baron, pressé par l'heure.</p> + +<p>—Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce +que vous désirez savoir.</p> + +<p>—Si vous vouliez....</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Me donner une lettre d'introduction auprès de +M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, +il me semble.</p> + +<p>—Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, +mais encore de recommandation; cette affaire est +pour moi capitale, ma fortune est en jeu.</p> + +<p>—Alors je vous ferai cette lettre.</p> + +<p>—Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant +une plume pleine d'encre.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Il était deux heures cinquante-huit minutes.</p> + +<p>Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, +malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements +impatients.</p> + +<p>Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.</p> + +<p>A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le +gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma +dans un châssis en fer et un verrou glissa dans +une gâche.</p> + +<p>Beio était entré derrière Carmelita.</p> + +<p>Instantanément un cri retentit:</p> + +<p>—Lorenzo!</p> + +<p>Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait +crié était celle de Carmelita.</p> + +<p>—Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut +pour celle de Beio.</p> + +<p>—Ici!</p> + +<p>—Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous +n'avez pas répondu â mes lettres; je vous ai suivie, et +me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.</p> + +<p>—Et quelle explication voulez-vous?</p> + +<p>—Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne +voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu +pour votre amant.</p> + +<p>Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.</p> + +<p>Le baron le retint par le bras:</p> + +<p>—Écoutez, dit-il.</p> + +<p>Mais le colonel se dégagea.</p> + +<p>—Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait +la voix de Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller +dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse?</p> + +<p>Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque +mouvement, il le remonta.</p> + +<p>Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un +de l'autre.</p> + +<p>A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques +pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses +mains.</p> + +<p>Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, +se tourna vers Beio.</p> + +<p>—Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; +vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre +lâche menace.</p> + +<p>Puis, revenant à Carmelita:</p> + +<p>—Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que +vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma +femme.</p> + +<p>Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, +il rentra dans le salon.</p> + +<p>Alors, s'adressant au baron.</p> + +<p>—Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.</p> + +<p>Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà +le colonel avait ouvert la porte.</p> + + + +<p>XVIII</p> + +<p>Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, +sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés +par cette apparition du colonel, ses paroles et son +départ.</p> + +<p>Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda +venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des +flammes.</p> + +<p>—Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? +dit-il.</p> + +<p>Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur +lui avec une fixité si grande que malgré son assurance, +il se sentit troublé.</p> + +<p>—Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant +son bras vers le baron par un geste tragique.</p> + +<p>Puis, détournant la tête avec dégoût:</p> + +<p>—Lorenzo! dit-elle.</p> + +<p>A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la +façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans +doute d'heureux souvenirs.</p> + +<p>Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.</p> + +<p>Il s'avança d'un pas vers elle.</p> + +<p>—Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.</p> + +<p>Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le +corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait +le dédain et le mépris le plus profonds.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de +Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même +pas.</p> + +<p>—Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son +parti, se dit-il; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement?</p> + +<p>Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait +un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais +ses devoirs.</p> + +<p>Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait +passé dans cette entrevue?</p> + +<p>Il entra chez elle.</p> + +<p>Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son +appartement qui donnait sur le jardin.</p> + +<p>—Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita +partie avec M. Beio! Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel +a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il entretenue comme il le +désirait? sommes-nous arrivés trop tard!</p> + +<p>—N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, +chère fille, parle-moi franchement? Que penses-tu du +colonel?</p> + +<p>—C'est la troisième fois que tu me poses cette question: +la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée +du colonel à Paris; la seconde, un peu avant le +départ du colonel pour la Suisse; enfin voici maintenant +que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi +bon?</p> + +<p>—Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un +de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je +sois fixé.</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé?</p> + +<p>—Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec +mademoiselle Belmonte.</p> + +<p>—Rompre! en si peu de temps!</p> + +<p>—Quelques paroles ont suffi.</p> + +<p>—Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?</p> + +<p>—Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il +avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues +de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que +je dois répondre au colonel, si un jour ou l'autre il me +demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire +qu'il m'adressera cette demande.</p> + +<p>—Quelles raisons, cher papa?</p> + +<p>—Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est +pas venu. Sache seulement que si le colonel n'avait pas +pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Carmelita.</p> + +<p>—Ah! papa!</p> + +<p>—J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement +avec le colonel pour connaître l'état de son coeur; ne +doute pas de ce que je dis et réponds-moi franchement.</p> + +<p>—La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà +faite deux fois; je n'ai pas changé.</p> + +<p>Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.</p> + +<p>Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la +quitta; car il n'avait pas le loisir, hélas! de se donner +tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.</p> + +<p>Il lui fallait voir le colonel.</p> + +<p>A ses questions, le concierge répondit que le colonel +venait de rentrer.</p> + +<p>Alors, sans en demander davantage et sans parler à +aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la +maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après +avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.</p> + +<p>Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée +dans ses deux mains.</p> + +<p>Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de +lui, qu'il abaissa ses mains et releva la tête.</p> + +<p>—J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de +savoir ce qui s'est passé après votre départ.</p> + +<p>Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait +pas; puis levant la main:</p> + +<p>—Avant tout une question, je vous prie, monsieur.</p> + +<p>—Dites, mon ami, dites.</p> + +<p>—Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de +mademoiselle Belmonte et de cet homme?</p> + +<p>—Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait +tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement; +mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez +vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma +fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments +d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si +j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! +il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que +soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle +Belmonte était la maîtresse de son professeur de +chant, j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie +de me fille? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas? +Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que +j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle +Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel +but aurais-je agi ainsi?</p> + +<p>Le colonel ne répondit pas.</p> + +<p>—Voici comment cet entretien a été amené, continua +le baron,—au moins ce que je vous dis là résulte de ce +que j'ai entendu après votre départ:—ce professeur de +chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un +comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il +avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince +faisait bonne garde et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. +Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et, +quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma +fille allait changer de toilette dans son appartement, il est +entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, +pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien +vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre +pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez +elle. Elle ne m'a pas répondu; mais détournant la tête, +elle a pris le bras de ce... comédien et elle est partie avec +lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur celle que +vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu +vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce +triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul; si vous +avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je +me mets à votre disposition et vous demande d'user de +moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour +cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que +moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à +arranger les choses de manière à la ménager autant que +possible.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<p>Malgré les ménagements que le baron avait promis +d'apporter «dans l'arrangement des choses,» la rupture +du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle +Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion +dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.</p> + +<p>Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron +Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité +de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait +en elle-même.</p> + +<p>Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, +il refusa de répondre, et persista dans son refus avec fermeté; +mais cependant de manière à laisser entendre que, +s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que +c'était par discrétion.</p> + +<p>—Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, +et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le +colonel rompre avec mademoiselle Belmonte et j'affirme +cette rupture; mais les causes de cette rupture, c'est une +autre affaire.</p> + +<p>De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces +causes clairement et franchement, mais à les laisser +adroitement entendre.</p> + +<p>Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le +compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître +de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas +beau; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita +était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio. +Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le +connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable +de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors +surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore +quelques jours, et il était conclu.</p> + +<p>Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le +soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de +Lucillière qu'il espérait rencontrer.</p> + +<p>En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant +le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique, +qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre; +malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans +toute sa personne.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que +madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa +cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la +plus légère marque d'hésitation ou de révolte.</p> + +<p>Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de +lord Fergusson et du duc de Mestosa; elle leur fit un signe +imperceptible, aussitôt ils sortirent.</p> + +<p>—Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle +vivement.</p> + +<p>—Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont +réussi.</p> + +<p>—Réussi?</p> + +<p>—C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car +cette nouvelle est insignifiante; vous m'aviez si bien tracé +mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un +jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute à son sujet; +peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. +Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en +ces sortes d'affaires.</p> + +<p>—Ne soyez pas trop modeste.</p> + +<p>—Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y +aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un +succès qui n'appartient qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, +vous avez été la main; encore l'instrument a-t-il +été bien insuffisant.</p> + +<p>La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité +dans le triomphe.</p> + +<p>—Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce +succès devant le colonel? dit-elle en riant. Il faut vous +rassurer, monsieur, et ne pas trembler ainsi; je ne trahis +pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne +pensez pas à me dire ce qui s'est passé.</p> + +<p>—Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît +que mademoiselle Belmonte avait pris l'engagement de +devenir la femme de son maître de chant.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Mon Dieu! oui.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—C'est justement ce que je vous demande, car pour +moi je ne comprends pas qu'une jeune fille dans sa position +se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu +les femmes, et puis Paris est si corrupteur!</p> + +<p>—Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas +Parisienne; elle est Italienne, comme mademoiselle Lazarus +est Allemande.</p> + +<p>—Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, +a fait une scène violente à mademoiselle Belmonte, en lui +reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari l'homme +qu'elle avait bien voulu prendre pour... amant. Il a dit le +mot, et précisément, par un malheureux hasard,—en +disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,—le +colonel l'a entendu.</p> + +<p>Le colonel assistait à cette scène?</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, +se croyant encore au théâtre sans doute, dans une de ses +scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que +sa voix est arrivée jusqu'aux oreilles du colonel.</p> + +<p>—Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de +l'endroit où se passait cette scène.</p> + +<p>—C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon +salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, poursuivait +mademoiselle Belmonte, avait rejoint celle-ci dans ma +serre, où elle s'était réfugiée.</p> + +<p>—Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita +dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres +fussent fermées, n'est-ce pas? Mais cela était adroitement +combiné.</p> + +<p>—Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il +faut faire nos compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a +entendu les paroles de Beio; je crois même qu'il en aurait +entendu bien d'autres, et de très instructives, s'il avait +écouté quelques minutes encore; car ce comédien était +lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; +vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il +n'a pas voulu surprendre les secrets de M. Beio et de mademoiselle +Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient +si profondément; il a brusquement remonté le +store...</p> + +<p>—Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p> + +<p>—Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il +n'a dit que ces simples mots, les adressant à mademoiselle +Belmonte: «Vous donnerez à votre oncle les raisons que +vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma +femme.»</p> + +<p>—Et il est sorti simplement, dignement.</p> + +<p>—Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p> + +<p>—Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte +parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire +chez elle, elle ne m'a pas répondu; mais, prenant +le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.</p> + +<p>—Voilà qui est assez crâne.</p> + +<p>—Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, +n'est-ce pas, que cela est scandaleux? C'est aussi mon +sentiment.</p> + +<p>—Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle +parle, lui, et il agit. Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?</p> + +<p>—Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en +sais rien, et j'avoue même que je le regrette, car cela a +dû être original; mais ce qu'il a fait est beaucoup plus +original encore.</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est +passée entre le colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. +Vers six heures, le hasard m'a conduit aux Champs-Éysées, +et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince Mazzazoli, la +comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, +montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, +chargé de bagages.</p> + +<p>—Ils partent?</p> + +<p>—Leur position eût été assez embarrassante à Paris; +il eût fallu répondre à bien des questions; et puis d'un +autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires +pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait +envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, bijoux, cadeaux +de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas +restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; +c'est plus simple.</p> + +<p>La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, +mais celui-ci les refusa obstinément; il n'avait rien fait, +à elle toute la gloire du succès; et il la quitta avec la +même physionomie discrète.</p> + +<p>Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, +répétée franchement par la marquise, la nouvelle de la +rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de +la salle.</p> + +<p>Était-ce possible?</p> + +<p>—Surtout était-il possible que le prince eût ainsi +quitté Paris?</p> + +<p>—Parbleu! avec les diamants du colonel.</p> + +<p>—Et en laissant ses créanciers derrière lui.</p> + +<p>Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la +marquise; mais tout n'était pas dit pour elle.</p> + +<p>Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la +marquise avait eu la pensée d'aller voir Thérèse; mais, +emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé +l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était assez aventureux. +Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne +idée lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait +plus à attendre.</p> + +<p>Le lendemain de la communication du baron, elle se +rendit rue de Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse +précise d'Antoine Chamberlain.</p> + +<p>En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander +cette adresse par son valet de pied chez un fabricant +de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte +sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.</p> + +<p>Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il +est vrai de dire que tout d'abord il la reçut assez mal; +mais quand elle se fut nommée, il lui donna toutes les +explications qu'elle pouvait désirer.</p> + +<p>Malheureusement ces explications venaient ruiner tout +son plan: Thérèse était en Allemagne avec son père, et +depuis son départ elle n'avait pas écrit.</p> + +<p>La marquise se retira déconcertée.</p> + +<p>N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer +le triomphe d'Ida?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<p>Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer +son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à +lui apprendre que ce mariage était rompu.</p> + +<p>Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour +de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse +pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de +Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.</p> + +<p>Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du +Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné +l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception du prince +Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.</p> + +<p>Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, +pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que +les autres, troublaient son esprit et son coeur.</p> + +<p>Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer +pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur +la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.</p> + +<p>Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient +leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter +pour le regarder d'une façon étrange: les uns comme +s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient +de lui.</p> + +<p>Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard +Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour +le faubourg Saint-Antoine.</p> + +<p>C'était l'heure où le <i>tout Paris</i> qui respecte les exigences +de la tradition et les observe religieusement +comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne. +Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait +croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des +personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même +partie de ce <i>tout Paris</i>, dont il était une des individualités +les plus connues, et les gens du monde qui n'avaient pas +eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il +était.</p> + +<p>Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter +grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on +le regardait avec une curiosité peu ordinaire; les yeux +s'attachaient sur lui avec fixité; on se penchait vers son +voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes souriaient.</p> + +<p>En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage +pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les +protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toute +circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui +barra le passage et l'aborda presque de force.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher colonel!</p> + +<p>—Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement +le colonel.</p> + +<p>—Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Qui est indiscret?</p> + +<p>—De vous adresser une félicitation?</p> + +<p>—Et à propos de quoi, je vous prie?</p> + +<p>—A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.</p> + +<p>Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe +de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût +été déconcerté et peut-être même jusqu'à un certain point +inquiété.</p> + +<p>Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter +par rien ni par personne, et de plus il n'avait jamais +pensé qu'on pouvait avoir l'idée de l'intimider: l'herbe +n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire, +M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, +et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.</p> + +<p>Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel +en lui faisant presque violence:</p> + +<p>—Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, +pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement +que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de +vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que +votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, monsieur?</p> + +<p>—Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.</p> + +<p>—Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous +prie.</p> + +<p>—Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez +maintenant, vous deviez prendre une Française; +voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon +cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est +d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; +je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup pour +cela. Ne résistez pas. Ce n'est pas officiellement que je +parle c'est officieusement; mais cependant soyez assuré +que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes +visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et +que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de +source certaine qu'on désire vous adresser une invitation. +Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter? +Vous voyez que je parle net et sans détour. Que +dois-je répondre?</p> + +<p>—Que vous avez trouvé un homme très touché de la +sollicitude qu'on lui témoigne et très reconnaissant qu'on +pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi +un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait +pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, +où une affaire importante l'appelle; dans ces conditions +la réponse que vous demandez est impossible à formuler, +aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.</p> + +<p>Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son +bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.</p> + +<p>Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on +lui faire prendre pour femme? Quelles influences voulait-on +servir avec sa fortune?</p> + +<p>A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour +retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. +Le marché devait être curieux à connaître. Il apportait sa +fortune; que lui apportait-on en échange?</p> + +<p>Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et +tous ces gens!</p> + +<p>Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment +la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant +d'autres avaient poursuivie ou qu'ils poursuivaient encore +par de honteux moyens.</p> + +<p>Et précisément parce qu'il avait bien conscience que +maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour +la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment +qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il +était.</p> + +<p>Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement +d'une idée à une autre, que celle qu'il abordait ne +lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter, +il arriva rue de Charonne.</p> + +<p>En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, +joyeusement, près de lui, le jour où il était venu +la prendre en voiture pour la conduire aux courses. +Comme elle était charmante alors!</p> + +<p>En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le +bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.</p> + +<p>Il poussa la porte.</p> + +<p>Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son +pierrot sur sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un +livre à Michel qui travaillait.</p> + +<p>—Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant +si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé, +s'envola; en voilà une surprise, et une bonne!</p> + +<p>Michel, non moins vivement, quitta son travail pour +venir tendre la main au colonel; la surprise paraissait +être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.</p> + +<p>—Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions +nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce +soir; j'y serais même allé dans la journée, si je n'étais pas +resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille. +Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les +livres nous aident à le passer moins tristement. Nous +avons des nouvelles d'Antoine.</p> + +<p>—C'était précisément pour vous demander des nouvelles +de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous +voir.</p> + +<p>—Voici la lettre, dit Michel.</p> + +<blockquote><p> +Mon cher Michel,</p> + +<p>Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait +permis de causer avec vous en toute liberté; mais, +cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser +plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais +que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que +nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant +plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.</p> + +<p>J'use donc tout simplement de la poste, comme tout +le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible +confiance et croyant qu'il est très possible, très probable +même que les lettres qui arrivent rue de Charonne, +adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance +destinée à fournir à la police des renseignements, +qui heureusement lui manquent, je suis obligé +de garder certaines précautions assez gênantes, mais +que je crois nécessaires présentement. Au reste, je +pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma +lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai +alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.</p> + +<p>Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour +recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces +réponses ont été telles qu'on devait les attendre des +braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous +sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en +Allemagne.</p> + +<p>Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous +pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui +t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris +contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.</p> + +<p>Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, +par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer +en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne, +c'est chez eux qu'il faut les connaître.</p> + +<p>Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères +allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains +préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.</p> + +<p>Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, +les Allemands sont plus avancés dans nos idées +que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas +seulement les ouvriers des villes qui pensent à une +réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le +pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs +ennemis.</p> + +<p>De cette communauté de croyance, il est certain +qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera +irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution +plus terrible et plus complète que ne l'a été la +révolution française.</p> + +<p>Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai +pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais +pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait +entrer dans des considérations trop longues pour cette +lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les +choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances. +Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que +ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures +et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de +détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra +son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.</p> + +<p>Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil +à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens, +car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous +devons travailler à son succès aussi bien en France +qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.</p> + +<p>Nous avons ici un journal, <i>le Volkstaat</i>, ce qui veut +dire <i>le gouvernement du peuple</i>, dans lequel on me demande +des articles qu'on traduira; je vais les écrire. +En même temps je fournirai des notes à son rédacteur +en chef, un de nos frères, qui écrit une <i>Histoire de la +Révolution Française</i>, car partout notre <i>Révolution</i> doit +être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.</p> + +<p>Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence +matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans +l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement +social en Allemagne.</p> + +<p>Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur +homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous +demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie +de la journée à apprendre le français à ses deux petites +filles.</p> + +<p>Si nous étions en France et réunis, nous pourrions +dire que nous sommes pleinement heureux.</p> + +<p>En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré +sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire +et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au +courant de mon procès, je lis les journaux français.</p> + +<p>Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et +de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie +ses amitiés.</p> + +<p>ANTOINE. +</p></blockquote> + +<p>Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations +et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence +des choses pratiques.</p> + +<p>—Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, +dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là +justement ce que je voulais savoir.</p> + +<p>—Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt +que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.</p> + +<p>—Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la +communiquer aussi à une dame de vos amies qui est +venue pour voir Thérèse?</p> + +<p>—Une dame de mes amies? Et qui donc!</p> + +<p>—Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici +hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? +Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai +dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, +voilà tout.</p> + +<p>Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette +nouvelle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<p>Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de +conscience, il n'en est pas de plus grave, que celle qui +tient dans ces trois mots:</p> + +<p>—Que faire maintenant?</p> + +<p>Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant +chez lui, mais sans trouver une réponse, c'est-à-dire +un but.</p> + +<p>Comment prendre la vie?</p> + +<p>Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?</p> + +<p>Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque +précisément l'Allemagne lui était interdite et que c'était +en Allemagne seulement qu'il désirait aller?</p> + +<p>Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne +lui disait absolument rien; par là il n'était pas Américain +et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui +pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner +le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage +qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les +monuments, les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait +dans des dispositions où il lui était impossible d'ouvrir +un livre. Alors que ferait-il en voyage? La mélancolie +des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.</p> + +<p>Autant rester à Paris.</p> + +<p>La plupart de ceux avec qui il était en relations se +trouvaient dans des conditions qui, jusqu'à un certain +point, ressemblaient aux siennes: combien n'avaient pas +plus de volonté, plus d'initiative que lui, et cependant ils +acceptaient la vie, se laissant porter par elle.</p> + +<p>Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle +actif dans la comédie humaine, il y a les simples spectateurs; +il serait de ceux-là.</p> + +<p>Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur +le théâtre du monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; +peut-être n'étaient-elles pas d'un genre très élevé et +se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l'opérette; +mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les +yeux.</p> + +<p>Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; +il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces +à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique +et galop final. Qui pensait au lendemain? On se ruait au +plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on +avait le pressentiment que demain n'existerait pas.</p> + +<p>Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette +musique dansante une note triste: on entendait un roulement +sur des tambours drapés de noir.</p> + +<p>On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées +par des coups de fusil; il y avait de nombreuses arrestations +politiques, des procès, des condamnations; on +rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans +des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, +il y avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient +de construire des barricades; on prononçait de +nouveau avec un certain effarement les noms des faubourgs +du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec +leurs riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient +pas avoir de grandes provisions d'armes chez eux, +de peur d'être pillés.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: +la France était tranquille, le gouvernement était +fort.</p> + +<p>Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la +note joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du +piquant.</p> + +<p>Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, +à l'enterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation +populaire des vingt dernières années, et le +soir à la représentation du <i>Plus heureux des trois</i>, la comédie +la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? Profondément +saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; +mais, d'un autre côté, bien drôle, la physionomie +de Geoffroy, la mari trompé, caressé et content.</p> + +<p>On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles +les femmes du plus grand monde n'étaient reçues +que déguisées en grisettes obtenaient le plus vif succès. +C'était admirable! On s'extasiait, sans se demander si les +fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été reçues +que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été +presque aussi réussies.</p> + +<p>Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans +sa monotonie, prenant les jours comme ils venaient et +s'en remettant au hasard pour le distraire ou l'ennuyer.</p> + +<p>Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de +toutes les réunions; on le vit partout, et les journaux à +informations parlèrent de lui si souvent qu'on aurait pu, +dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé; +on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom +retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait +le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui +de lord Seymour.</p> + +<p>Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait +ni son coeur ni son esprit. Il en était de lui comme de +ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle: +«Et maintenant que la fête commence!» assistent à cette +fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une +indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de +perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était +avec le même calme qu'il gagnait ou qu'il perdait des +sommes considérables.</p> + +<p>—Quel estomac! disait-on.</p> + +<p>On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais +ce qui faisait l'admiration de la galerie faisait son désespoir.</p> + +<p>Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?</p> + +<p>Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer +les battements de son coeur: celui de Thérèse.</p> + +<p>Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles +ni d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, +il était retourné rue de Charonne.</p> + +<p>Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son +oreille à la serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans +cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de +marteau.</p> + +<p>Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui +avait donné les raisons de ce silence. Denizot s'était fait +prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et +Michel avait été arrêté le lendemain à l'atelier; quant à +Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait ce qu'il était +devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le timbre +d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, +et le concierge commençait à être inquiet pour le payement +de son terme.</p> + +<p>En apprenant cette double arrestation, le colonel avait +voulu savoir s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à +Michel, mais on lui avait répondu qu'ils étaient au secret +à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait +attendre que l'instruction fût terminée.</p> + +<p>A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?</p> + +<p>Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il +donc de mystérieux?</p> + +<p>Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la +lettre qu'il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir +d'indice pour découvrir la ville où Antoine s'était réfugié +c'était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.</p> + +<p>Il alla trouver le baron, rue du Colisée,—ce qu'il n'avait +pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin, +résistant quand même à toutes les instances dont +il avait été accablé: invitations à dîner, demandes de services, +et autres prétextes plus ou moins habilement mis +en avant.</p> + +<p>Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir +un soupir de soulagement:</p> + +<p>—Enfin, tout n'est pas perdu!</p> + +<p>Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant +de lui, les deux mains ouvertes.</p> + +<p>—Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque +de vous revoir ici? Vous aviez refusé mes invitations avec +une telle persévérance, que je vous croyais fâché; mais +vous venez; soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.</p> + +<p>Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer +tout de suite la raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.</p> + +<p>Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui +demanda s'il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une +visite de quelques minutes à sa chère Ida, il ne put pas +refuser.</p> + +<p>Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, +comme l'avait proposé le baron, mais de près +d'une heure; car, chaque fois qu'il voulut se lever, le +baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l'obligeait +à rester.</p> + +<p>Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la +porte de sortie, qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait +amené.</p> + +<p>—A propos, connaissez-vous un journal allemand +portant pour titre le <i>Volkstaat</i>?</p> + +<p>Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, +il la referma aussitôt et parut chercher.</p> + +<p>—Le <i>Volkstaat</i>, le <i>Volkstaat</i>, dit-il.</p> + +<p>—C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers +pour les ouvriers.</p> + +<p>—Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous +ayez votre renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants +de Dresde et de Leipzig. C'est aujourd'hui +lundi: j'écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et +vous venez dîner avec nous samedi.</p> + +<p>Comme le colonel répondait par un refus aussi poli +que possible:</p> + +<p>—Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement +fâché contre moi?</p> + +<p>—Mais, comment pouvez-vous penser?...</p> + +<p>—Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, +c'est chose convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris +pas. Faut-il écrire?</p> + +<p>—Écrivez, je vous prie.</p> + +<p>—Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis +seulement et nous.</p> + +<p>Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement +parler des compères dont le rôle consistait à rendre +le dîner attrayant: l'un, homme d'esprit et du meilleur; +l'autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et +jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment de +lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, +et celui-là les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps +insensibles aux séductions féminines, et par là +incapables de provoquer la jalousie.</p> + +<p>Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin +pour lui communiquer les renseignements qu'il venait de +recevoir.</p> + +<p>Le <i>Volkstaat</i> paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste, +qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande +influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des +villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques +mois, il avait fait le plus grand mal; mais le gouvernement +avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; son rédacteur +en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient +à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait +pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables +socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le +pays.</p> + +<p>La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, +mais, en réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé +au contraire et tourmenté.</p> + +<p>Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement, +poursuivi en Allemagne, dans quel pays +Antoine allait-il se retirer? comment trouverait-il à travailler? +N'était-ce pas une vie de misère qui commençait +pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, +et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine +d'aider la police à les trouver.</p> + +<p>Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.</p> + +<p>Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été +dans d'autres circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit +et la gourmandise du gourmet.</p> + +<p>Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur +sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel +pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa +maussaderie; puisqu'il avait accepté ce dîner, il devait y +apporter une figure et des manières convenables. Évidemment +sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait +plus tard.</p> + +<p>Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la +convaincre qu'il ne voyageait pas pour le moment dans +des pays chimériques, mais qu'il savait où et près de qui +il était.</p> + +<p>De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa +les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait +fait naître.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<p>Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et +baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement +ils devinrent de plus en plus fréquents.</p> + +<p>Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour +appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son +côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.</p> + +<p>D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, +ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin +de là.</p> + +<p>En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de +gala ou quand il n'en donnait point un lui-même, il mangeait +le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et +le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable +que le silence et la solitude.</p> + +<p>Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas +ailleurs.</p> + +<p>Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table +est une sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses +circonstances, de choses et de personnes.</p> + +<p>Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait +à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier +parisien et non allemand, était exquise, et où les +convives étaient habilement choisis pour se faire valoir +les uns les autres.</p> + +<p>Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en +honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu, +à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et +ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.</p> + +<p>Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel +c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners +intimes. On y causait librement, spirituellement, on y +mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau +s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans +un état de bien être général tout à fait agréable.</p> + +<p>Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les +qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession +d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession +pour laquelle les Allemands ont incontestablement, +comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes +remarquables.</p> + +<p>A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne +pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire +une visite au baron et à Ida.</p> + +<p>Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de +réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions +comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère +d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations +d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des +Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement +des Allemands.</p> + +<p>Alors bien souvent la conversation prenait une tournure +qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la +France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la +plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables +du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail +ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de +«la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, +de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on +gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas +citoyens des États-Unis?</p> + +<p>Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour +à répliquer à ces litanies:</p> + +<p>—Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, +dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y +restez-vous?</p> + +<p>On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui +n'appartient qu'à la race germanique.</p> + +<p>Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne +manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde +parisien, que mademoiselle Ida Lazarus «avait été la +reine de la soirée», prit la parole.</p> + +<p>—Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il +avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons +qu'elle est le premier pays du monde pour les couturières, +pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les +modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du +tout.</p> + +<p>Les rires recommencèrent de plus belle.</p> + +<p>—Et les soldats? dit le colonel agacé.</p> + +<p>Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des +sourires discrets.</p> + +<p>Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, +leva la main, et tout le monde garda le silence.</p> + +<p>—Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que +nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter +que les Français fussent aussi équitables pour nous que +nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et +eux nous regardent comme des ennemis qu'ils dévoreront +un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la +France, c'est que nous avons peur d'elle.</p> + +<p>Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il +voulut prendre ses précautions pour l'avenir et ne pas +exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient +le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.</p> + +<p>—Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; +c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez +avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent +à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en +tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.</p> + +<p>Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous +faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-là, nous +serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me +semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude.</p> + +<p>Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le +jeudi ou le samedi quelquefois même le jeudi et le samedi.</p> + +<p>Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait +pour elle les attentions et les prévenances qu'un grand +frère a pour une soeur plus jeune.</p> + +<p>Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, +qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait +être qu'une amitié fraternelle.</p> + +<p>Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le +passé.</p> + +<p>Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément +aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère +Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie; +mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances +franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté. +Dans une maison où ils se rencontraient, elle était +venue à lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans +prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle +avait manoeuvré de manière à le trouver seul dans un +boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit +qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, +mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans +trouble, il avait répondu qu'il n'avait rien à entendre +d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras, +qu'elle avait pris.</p> + +<p>Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre +que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât +jamais en une tendresse passionnée.</p> + +<p>Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été +sans que les dîners ni les soirées s'interrompissent.</p> + +<p>Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée +pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il +croisa, en arrivant devant la porte du baron Luzerne, son +ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent +en même temps pour se serrer la main.</p> + +<p>Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à +sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.</p> + +<p>—Vous allez là? dit-il.</p> + +<p>—Oui, je vais faire une visite au baron.</p> + +<p>—Et à sa fille?</p> + +<p>—Et à sa fille.</p> + +<p>—Alors c'est vrai?</p> + +<p>—Qui est vrai?</p> + +<p>-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?</p> + +<p>A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa +le pavé du pied.</p> + +<p>—Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question +était indiscrète et que j'avais raison d'hésiter à vous +l'adresser.</p> + +<p>—C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage +sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour +vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de +m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous seul. Que cela +soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement +d'impatience que je suis fâché contre vous.</p> + +<p>Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.</p> + +<p>—On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez +le baron, et que de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie +et en celle d'Ida, une partie de vos soirées. De là, +à conclure à un mariage, il n'y a qu'un pas.</p> + +<p>—Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question +de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la +pensée; cela est précis, n'est-ce pas?</p> + +<p>Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. +Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement +sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché +contre Gaston, il l'était contre «les autres».</p> + +<p>Cette question de mariage le poursuivait donc toujours +et sans relâche? Il fallait en finir.</p> + +<p>Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et +sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer +une explication ce soir même.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de +recevoir le colonel, c'était chez sa fille.</p> + +<p>En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; +il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât +la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu +dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa +disposition comme par son ameublement, son aquarium, +sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, +son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets +de ménage, présentait une si étrange réunion de +choses qui juraient entre elles.</p> + +<p>Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron +assi dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle. +était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et +deux verres; installée devant le piano ou devant l'orgue, +Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé +dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait +en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa +pipe.</p> + +<p>Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie +de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille +serait un jour la meilleure femme qu'un mari pût souhaiter; +en elle, tout se trouvait réuni: les talents les plus +variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, l'indulgence, +la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du +bonheur qu'elle donnait.</p> + +<p>Quand elle disait <i>Lieber papa</i>, sa voix était une suave +musique.</p> + +<p>Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle +quand, penchée devant son père, elle lui tendait un papier +roulé pour qu'il allumât sa pipe.</p> + +<p>Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait +permis que son père fumât chez elle, et la pipe encore?</p> + +<p>Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne +pensait qu'aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la +fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.</p> + +<p>Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano +en train de jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, +sa pipe allumée, était assis dans son fauteuil.</p> + +<p>Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la +tête; mais le colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. +Quant au baron, il ne bougea pas; on pouvait croire +qu'il était absorbé dans une sorte de ravissement. Renversé +dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, il +n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce +la musique, était-ce le tabac qui produisait cette extase? +les deux peut-être.</p> + +<p>Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier +siège qu'il trouva à sa portée et attendit que la romance +fût finie.</p> + +<p>Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret +et vint à lui en courant.</p> + +<p>—Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai +joué cette romance à papa. Voulez-vous que je la recommence +pour vous?</p> + +<p>Le baron était enfin sorti de son état extatique.</p> + +<p>—Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera +heureux de t'entendre, tu as joué comme un ange.</p> + +<p>Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la +musique avec recueillement, même quand c'était un ange +qui était au piano.</p> + +<p>Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et +suivant sa pensée intérieure d'autant plus librement qu'il +ne se croyait pas observé.</p> + +<p>Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en +temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle +suivait les mouvements de physionomie du colonel et +voyait sa préoccupation.</p> + +<p>Quant au baron par suite d'une heureuse disposition +particulière dont l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement +développée par l'usage, il pouvait voir ce qui +se passait autour de lui, sans paraître le regarder: si bien +qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli du colonel, +qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter +religieusement la romance de Mendelssohn, il se +demanda curieusement ce qu'avait le colonel.</p> + +<p>Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa +assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour +lui montrer le colonel; mais le baron répondit toujours en +mettant un doigt sur ses lèvres.</p> + +<p>Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.</p> + +<p>—Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant +quelques instants? dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir +d'une affaire pressante, pour moi très-importante, +et je ne voudrais pas vous imposer l'ennui de l'entendre.</p> + +<p>Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du +baron. Lorsqu'ils furent entrés, le colonel se retourna +pour s'assurer que la porte était fermée.</p> + +<p>—Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.</p> + +<p>—Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain +point pour vous. Je pense, que mon assiduité dans votre +maison vous a prouvé tout le plaisir que j'éprouvais à vous +voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.</p> + +<p>—Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en +mettant la main sur son coeur, soyez-en convaincu; nos +réunions ont été un vrai bonheur pour moi, aussi bien que +pour ma fille.</p> + +<p>—Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que +quelques amis dont les plaisirs étaient quelquefois pour +moi une fatigue, j'étais heureux de trouver une maison +calme...</p> + +<p>—Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le +franchement, mon ami. C'est là en effet ce que nous +pouvions vous offrir.</p> + +<p>—Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que +je n'oublierai jamais.</p> + +<p>Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant +où il devait aboutir, et pressentant, au ton dont il était +prononcé, à l'embarras qui se montrait dans le choix des +mots, enfin à mille petits faits résultant de l'attitude et +des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait être +que mauvaise.</p> + +<p>Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui +illumina tout ce qui avait été dit d'obscur jusqu'à ce +moment par le colonel et en même temps le but encore +éloigné auquel celui-ci tendait.</p> + +<p>C'était un adieu que le colonel lui adressait.</p> + +<p>Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de +coup d'oeil qui lui rendit sa présence d'esprit, un moment +troublée.</p> + +<p>Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait +à être aidé par le baron; mais, celui-ci étant resté +silencieux, les yeux fixés sur lui, il continua:</p> + +<p>—Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de +malentendu entre nous, j'arrive à la partie difficile de la +demande que j'ai à vous adresser, et pour laquelle, vous +le voyez, je cherche mes mots sans les trouver.</p> + +<p>Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.</p> + +<p>—Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles +avec moi et pour une demande telle que celle que vous +avez à m'adresser? Allons donc! Pourquoi ne pas parler +tout simplement, franchement, sans détours et sans ambages?</p> + +<p>Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris +de cette gaieté; mais...</p> + +<p>—Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il +y a dans votre demande?</p> + +<p>—Vous savez?</p> + +<p>—Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous +sommes, cela n'est pas bien difficile à deviner. Je ne suis +pas un grand sorcier ni un grand diplomate; je suis un +bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille et +auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.</p> + +<p>Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie +pleine d'émotion.</p> + +<p>—Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas +aperçu depuis longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais +pas le père que vous connaissez.</p> + +<p>Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron +parlait d'une voix forte et rapide, de telle sorte qu'il était +à peu près impossible de l'interrompre.</p> + +<p>—Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques +mois j'ai commencé à me douter de quelque chose? Non, +n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous le dire pour que vous +compreniez ce que je suis et pour que vous me jugiez tout +entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement, +directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, +je crois que je n'ai pas eu tort. Au reste, +j'aurais voulu agir autrement que je n'aurais pas pu. +Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa franchise, +on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles +et, ce qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous +me direz que j'aurais pu m'adresser d'abord à vous. Cela +est vrai, mais avec ma fille j'avais une liberté que je +n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé à +elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux +et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction +ou d'un limier de police, cependant je vois autour de moi +des choses qui me touchent au coeur, je vois ce qui se +passe, mais je ne sais pas quels sont tes sentiments, et je +viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je +dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en +m'entendant parler ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne +désapprouve rien, et avant tout je dois te déclarer, ce que +tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela soit nettement +exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel +Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude +sympathie; en un mot, c'est l'homme selon mon coeur.» +Je vous demande pardon de vous dire cela en face, mon +cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je +dois les répéter sans les altérer.</p> + +<p>Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots +significatifs de ce discours, avait voulu l'interrompre, +écoutait maintenant, bouche close, se demandant avec +stupéfaction ce que tout cela signifiait.</p> + +<p>Le baron poursuivit:</p> + +<p>—«Maintenant que tu connais mes sentiments à +l'égard du colonel, dis-je à ma fille, je te prie de me +faire connaître les tiens en toute sincérité, en toute +franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble cette +question directe lui causa. Je voulus alors venir à son +aide. «Ce n'est point une confession que j'espère de toi, +c'est un mot, un seul mot, mais net et précis: si le colonel +Chamberlain me demande ta main, que dois-je lui +répondre?»</p> + +<p>A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de +dessus le fauteuil qu'il occupait.</p> + +<p>Mais de la main, le baron, par un geste paternel et +avec un bon sourire, lui imposa silence:</p> + +<p>—Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis +ainsi fait; quand je veux savoir une chose, je ne trouve +pas de meilleur moyen que de la demander tout naïvement. +Si ma question vous surprend maintenant, elle ne +surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; +je vis son front rougir, puis son cou; ses yeux +s'emplirent de larmes; ses lèvres frémirent, sans former +des mots, et elle détourna la tête; mais presque aussitôt, +relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil +qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait +de joie et de bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha +sa tête sur ma poitrine. Je n'insistai pas, vous le comprenez +bien; ce que je venais de voir était la réponse la +plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, +que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; +je l'attendais et je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, +mille fois, oui.</p> + +<p>Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude +de la stupéfaction:</p> + +<p>—Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je +peux dire non, n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si +doux à prononcer.</p> + +<p>Le colonel restait toujours immobile, sous le regard +souriant du baron.</p> + +<p>Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette +stupéfaction; son sourire s'effaça, et peu à peu, mais +rapidement cependant, son visage prit l'expression de la +surprise.</p> + +<p>—Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? +qu'avez-vous? pourquoi ce regard troublé? qui cause +cette émotion? Vous vous taisez? Ah! mon Dieu!</p> + +<p>Et le baron, à son tour, se leva vivement.</p> + +<p>—Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous +m'avez bien dit, n'est-ce pas, que vous aviez une demande +à m'adresser?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. +Que trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous +satisfasse pas? Elle est à vous, je vous répète que je vous +la donne.</p> + +<p>Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.</p> + +<p>Le baron parut le regarder avec une surprise qui +croissait de seconde en seconde; tout à coup il se frappa +la tête, et prenant le colonel par la main:</p> + +<p>—Cette demande, dit-il,—sur votre honneur, répondez +franchement, colonel;—cette demande ne s'appliquait +donc pas à ma fille? Sans pitié, sans ménagement, sans +circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, répondez.</p> + +<p>—Je venais vous dire qu'on présence de certains +propos qui couraient dans le monde et que mon assiduité +chez vous paraissait justifier, je vous demandais à suspendre +nos relations.</p> + +<p>Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il +venait de recevoir un coup de massue qui l'avait assommé.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!</p> + +<p>A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un +accent déchirant: il était accablé.</p> + +<p>Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il +passa ses deux larges mains sur son visage en les +appuyant fortement comme pour comprimer son front; +puis, se levant et croisant ses bras, il vint se placer en face +du colonel, à deux pas.</p> + +<p>—Et vous m'avez laissé parler? dit-il.</p> + +<p>Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: +c'était une profonde douleur, un morne désespoir.</p> + +<p>—Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma +fille.</p> + +<p>Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni +l'un ni l'autre la parole.</p> + +<p>Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il +commençât.</p> + +<p>Enfin le baron se décida.</p> + +<p>—Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point +en état de nous expliquer en ce moment. Vous réfléchirez +de votre côté; moi, je réfléchirai du mien, et tous deux, +en hommes d'honneur, nous chercherons un moyen pour +sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous +prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande +d'être pour ma fille ce que vous avez été. Il ne faut pas +qu'elle apprenne la vérité par un coup brutal: elle en +mourrait, ne l'oubliez pas. Je la préparerai; nous chercherons, +nous verrons. Je compte donc sur vous pour +notre dîner de mardi.. Vous viendrez?</p> + +<p>—Je viendrai.</p> + +<p>Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa +fille, se frottant les mains à se les brûler.</p> + +<p>—Eh bien! papa? dit Ida.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce +moment une bonne formule pour me demander ta main; +viens que je t'embrasse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait +été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron +comptait le plus: le temps, et le hasard, que le baron +n'avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses +savantes combinaisons.</p> + +<p>On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction +s'empara de tout le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 +on comprit tout à coup que la guerre entre la France et +la Prusse pouvait faire explosion d'un moment à l'autre.</p> + +<p>En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est +peut-être pas tout à fait juste.</p> + +<p>Il y avait en effet, en France, des gens que la marche +du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce +gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les +expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait, un +jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver +là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent +de résister à la liberté.</p> + +<p>D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient +quel formidable engin de guerre elle avait entre les +mains, se disaient que sûrement elle voudrait s'en servir +avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination +dans toute l'Allemagne sur la défaite de la +France.</p> + +<p>De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire +des nuages chargés d'orages qui, se rencontrant +et se choquant, devaient fatalement allumer la +foudre.</p> + +<p>Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient +souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le +moment éloignés l'un de l'autre; le ciel était serein, le +baromètre était au beau, et les esprits timides avaient +fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année +Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses +et qui, par ses relations multiples aussi bien en France +qu'en Allemagne, était en mesure d'être bien informé, +répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette +année.</p> + +<p>Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, +pour d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; +car, depuis longtemps averti et convaincu de l'imminence +de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations. +Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires, +il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les +ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. +C'était même cette expectative terrible qui, en ces derniers +temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa +fille au colonel: la guerre ou la fortune du colonel. Si les +deux lui manquaient, c'en était fait de lui.</p> + +<p>Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour +l'année présente, se montra menaçante, et en quelques +jours les chances de paix semblèrent disparaître complètement, +tant des deux côtés on était disposé à saisir les +occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait +faire naître.</p> + +<p>Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à +72 60 le 5 juillet, était à 67 40 le 14.</p> + +<p>C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre +côté c'était la ruine des espérances du père.</p> + +<p>En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à +Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement +amener le colonel à prendre Ida pour femme?</p> + +<p>Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le +colonel le quittât en même temps.</p> + +<p>Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce +fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur +entretien et «où le coeur d'Ida avait été mis à nu, +le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.</p> + +<p>Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour +voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait +admirablement les eaux minérales de toute l'Europe. +Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le +regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.</p> + +<p>Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha +pas et, se cramponnant à lui de force, l'attira dans un +coin.</p> + +<p>Il mit la conversation sur les maladies de foie, et +cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.</p> + +<p>Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour +en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel +comme dans une consultation.</p> + +<p>Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; +j'en suis aussi certain que si vous m'aviez longuement +raconté ce que vous éprouvez.</p> + +<p>Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit +les différents états par lesquels le colonel passait dans la +digestion.</p> + +<p>—Est-ce exact?</p> + +<p>—Très exact.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, +je n'hésiterais pas une minute; je partirais pour Carlsbad, +Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous +débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n'est +pas grave; cependant je suis convaincu qu'une médication +fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas +garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, +tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard +lorsqu'on veut agir. Les eaux allemandes, c'est non-seulement +un conseil d'ami, c'est encore un ordre de médecin, +si vous me permettez de parler ainsi.</p> + +<p>Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, +le baron se rapprocha du colonel.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur +Pfoefoers? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si +je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.</p> + +<p>—Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce +moment.</p> + +<p>—Même quand la science l'ordonne!</p> + +<p>Je ne puis pas obéir à la science.</p> + +<p>—Mais c'est une horrible imprudence.</p> + +<p>—Plus tard, je verrai.</p> + +<p>Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait +trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et +leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n'en +riait pas.</p> + +<p>Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui +dut essayer de décider le colonel à faire un voyage en +Allemagne.</p> + +<p>Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément +le temps manquait.</p> + +<p>De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait +plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins +par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement +français cherchait à provoquer les sentiments guerriers +du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité +dans la déclaration de la guerre.</p> + +<p>Paris présentait une physionomie étrange, où les +émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus +sincères.</p> + +<p>On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans +se connaître, on s'aborde, on s'interroge, on discute; les +boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons +s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée +s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus circuler. +De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la +la guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond +«Vive la paix!» On chante la <i>Marseillaise</i>, les <i>Girondins</i>, +le <i>Chant du départ</i>, et, pour la première fois depuis vingt +ans, Paris entend: «Aux armes, citoyens!» sans que la +police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y ait des +citoyens.</p> + +<p>L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement +des voitures diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer +des gens en blouses blanches, qui forment des +sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte +une torche allumée.</p> + +<p>—A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!</p> + +<p>Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles +à enflammer répètent: «A Berlin!» on se regarde en +voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse +les épaules, et quelques voix crient: «A bas les mouchards!»</p> + +<p>Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, +il aperçut, dans une calèche découverte qui +suivait ces blouses blanches, un homme que depuis +longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De +temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, +qui allait au pas, et, le visage souriant,—s'il est +permis de donner le nom de sourire à la grimace qui +élargissait cette face épaisse,—il applaudissait des deux +mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise +près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, +qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait +le colonel, criait à pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» +Tout à coup ce jeune homme, dont la voix +dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers +le comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.</p> + +<p>C'était Anatole!</p> + +<p>Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien +ganté; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans +la voiture d'un sénateur: Anatole en France.</p> + +<p>Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour +voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau; +mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient +ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un +personnage dont le nom circulait dans les groupes.</p> + +<p>Comme le comte, penché en dehors de la calèche, +répétait: «A Berlin!» un gamin, qui se trouvait au premier +rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la +chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la voiture, +il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante +qui n'appartient qu'au voyou parisien:</p> + +<p>«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»</p> + +<p>Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées +et des applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût +aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain, +perdu dans la foule.</p> + +<p>Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent +plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances +de paix ou de guerre s'accentuaient.</p> + +<p>Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la +paix n'avait jamais été sérieusement menacée; hier les +Prussiens étaient nos amis, aujourd'hui ils étaient nos +ennemis, demain ils redeviendraient nos amis, et, dans le +gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples +et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec +le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, +ils l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur +poche en souriant. C'était éblouissant.</p> + +<p>Cependant les événements avaient marché, et, comme +de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue +de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés +à la guerre: l'ambassadeur de Prusse avait quitté +Paris.</p> + +<p>Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de +chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.</p> + +<p>Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la +rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes +considérables au baron, celui-ci entra avec une figure +grave et sombre; car si le financier était plein de joie, le +père, par contre, était plein d'inquiétude.</p> + +<p>Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant +décider le mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant +cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du +Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il n'avait fait +aucune allusion à leur entretien.</p> + +<p>—Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, +que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout +le personnel de l'ambassade, par le train de cinq heures. +Alors tout est fini?</p> + +<p>—C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu +la guerre, elle l'a. Maintenant, c'est la question de la prépondérance +de la France ou de l'Allemagne en Europe +qui est engagée: la Providence seule sait quand et comment +elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent +pas nous faire oublier les intérêts particuliers; je +viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.</p> + +<p>Le colonel regarda le baron comme pour le prier de +préciser sa question.</p> + +<p>Celui-ci s'inclina et continua:</p> + +<p>—Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes +obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre +un caractère implacable; si cela se réalise, je désire savoir +quelles sont vos intentions.</p> + +<p>—Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au +contraire.</p> + +<p>—Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons +pour venir en Allemagne?</p> + +<p>—Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous +pas que je suis Français de coeur. Je ne peux +pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon +pays.</p> + +<p>—Je vois que vous avez oublié notre entretien.</p> + +<p>—Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez +douter ni de me sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle +Lazarus: mais....</p> + +<p>Il hésita.</p> + +<p>—Mais?... demanda le baron.</p> + +<p>—Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles +soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.</p> + +<p>Le baron se leva avec dignité.</p> + +<p>D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; +car, bien qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire +quelque chose.</p> + +<p>—Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont +au moins cela de bon, qu'ils couperont court aux propos +du monde.</p> + +<p>—Je vois que vous savez tirer parti des événements, +dit le baron en se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux +mains et murmura:</p> + +<p>—Oh! ma pauvre enfant!</p> + +<p>Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.</p> + +<p>Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:</p> + +<p>—Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, +et, bien qu'elle me coûte cruellement, je ne dois penser +qu'à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement +réfléchi, mon intention n'est pas de lui avouer la +vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire +que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison +est la seule qui vous empêche de nous accompagner +en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté +un certain apaisement à son chagrin, je la préparerai peu +à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, il me +faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou +trois jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et +m'aider à tromper cette pauvre enfant? Sans doute, il vous +faudra feindre des sentiments que vous n'éprouvez pas, +mais la pitié vous inspirera.</p> + +<p>Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, +ce pauvre père!</p> + +<p>Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; +pouvait-il refuser?</p> + +<p>Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, +il se rendit rue du Colisée.</p> + +<p>La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers +emballeurs entassait, dans les caisses en bois, tous les +objets de valeur qui garnissaient les appartements: les +tableaux, les bronzes, les livres, les porcelaines et les +meubles assez légers pour être emportés.</p> + +<p>—Savons-nous quand nous reviendrons et ce que +nous retrouverons? dit le baron.</p> + +<p>Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant +la volière et l'aquarium.</p> + +<p>—J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis +emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur +qu'on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les +fasse porter chez vous demain matin? En les regardant, +vous penserez quelquefois à l'exilée.</p> + +<p>Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la +main, et la lui serrant fortement:</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites +votre devoir. La France n'est-elle pas votre patrie?</p> + +<p>Elle paraissait émue, mais en même temps cependant +soutenue par une volonté virile.</p> + +<p>Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, +comme il l'avait promis, arriva rue du Colisée pour +monter en voiture avec eux et les accompagner à la gare.</p> + +<p>Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il +n'éprouvait pas,» selon le conseil du baron; il était réellement +sous une impression pénible.</p> + +<p>La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la +France: c'était un entassement, une cohue; mais, devant +M. le baron Lazarus, les portes secrètes s'ouvrirent, et le +colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu pour elle.</p> + +<p>Pendant que le baron s'installait dans son compartiment +avec l'aide de son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, +et l'emmenant quelques pas plus loin:</p> + +<p>—Vous souviendrez-vous? dit-elle.</p> + +<p>Et elle lui tendit une petite branche de <i>vergise mein +nicht</i>, qu'elle tira de son corsage.</p> + +<p>Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa +fille.</p> + +<p>Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.</p> + +<p>La baron tendit la main au colonel:</p> + +<p>—Au revoir!</p> + +<p>On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla +lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai, +aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait,—celui d'Ida.</p> + +<p>Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des +pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n'avaient +pas pu partir.</p> + +<p>Si les Allemands quittaient la France pour retourner +dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne +n'allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits +et les condamnés politiques?</p> + +<p>Et Thérèse?</p> + +<br><br> + +<p>FIN DE IDA ET CARMELITA</p> + +<p>(L'épisode qui suit <i>Ida et Carmelita</i> a pour titre <i>Thérèse</i>.)</p> +<br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13654-h/images/001.png b/13654-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..454776a --- /dev/null +++ b/13654-h/images/001.png |
