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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***
+
+OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IDA
+
+ET
+
+CARMELITA
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+_M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman
+«LES AMANTS», va donner en octobre prochain son soixantième volume
+«COMPLICES»; le moment est donc venu de réunir cette oeuvre considérable
+en une collection complète, qui par son format, les soins de son tirage,
+le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et
+par son prix modique soit accessible à toutes les bourses, même les
+petites._
+
+_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché
+à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans
+un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a
+promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié,
+allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la
+Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+_de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art,
+de la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de
+Banville écrivit de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire
+intime de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._
+
+_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus
+dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou
+justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée,
+et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est
+pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une
+notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
+parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique
+sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra
+caractériser le mieux le livre ou l'auteur._
+
+_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente
+tous les mois._
+
+_L'éditeur,_
+
+_E.F._
+
+
+
+IDA ET CARMELITA
+
+(L'épisode qui précède _Ida et Carmélita_ a pour titre _La
+marquise de Lucillière_.)
+
+
+
+I
+
+Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, qui poussent
+spontanément sur son sol comme les pins et les champignons; pas de
+village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu
+qu'il offre une curiosité quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel
+ou sa pension.
+
+C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, à une altitude
+de six à sept cents mètres, à la pointe d'une sorte de promontoire qui
+s'avance vers le lac a été construit l'hôtel du _Rigi-Vaudois_.
+
+La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri des chaleurs
+comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un
+merveilleux panorama.
+
+Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de
+Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite
+et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l'embouchure du Rhône
+pour s'en aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et se
+perdent dans un lointain confus.
+
+Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas à faire
+pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui
+descendent des dents de Naye et de Jaman.
+
+Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture
+qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne;
+l'autre est un simple sentier qui grimpe à travers les pâturages et le
+long d'un torrent.
+
+C'était à cet hôtel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'était arrêté en
+venant de Paris; et séduit par le calme autant que par la belle vue, il
+y avait pris un appartement de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur
+le lac: une chambre pour lui, une salle à manger où on le servait seul,
+et une chambre pour Horace.
+
+Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferré à la main,
+un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles
+épaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soirée,
+quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant
+entraîné au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une
+auberge d'un village éloigné.
+
+On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de gros souliers
+ferrés résonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le
+matin, en entendant le même pas, on savait qu'il sortait.
+
+Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient
+aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière
+de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-là, ne
+pouvant rester au lit, il avait arpenté son appartement.
+
+Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le
+frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se
+retournant vers l'hôtel, une grande ombre accoudée à une fenêtre.
+C'était le colonel, qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus
+des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du
+lac de sa lumière argentée.
+
+C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent même on
+aurait pu penser qu'il était parti, si l'on n'avait pas vu son valet de
+chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l'hôtel et dans les
+prairies environnantes, son ennui et son impatience.
+
+--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.
+
+Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.
+
+Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il regrettât Paris
+au point d'en perdre l'appétit, il respectait trop son maître pour se
+permettre une seule question sur ce séjour.
+
+S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi
+expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. Que
+devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'était
+pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, même, c'était
+sa grande inquiétude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le
+remplacer, il ne le craignait pas.
+
+Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au
+Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l'un
+des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche
+portant trois personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, un
+monsieur placé sur le siège de devant.
+
+Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, il se dit
+que les voyageurs qu'elle apportait allaient être bien désappointés
+en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment à
+l'hôtel.
+
+Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles de son maître, à
+ces voyageurs, à condition qu'ils lui auraient offert leur calèche pour
+descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris.
+
+Cependant la voiture avait continué de monter la côte et elle s'était
+rapprochée.
+
+Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux
+dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre
+était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui
+renvoyait les rayons de la lumière.
+
+Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa
+fille, la belle Carmelita.
+
+Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous
+de lui. Mais à ce moment la voiture était arrivée à l'un des tournants
+du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne
+furent plus visibles pour lui que de dos.
+
+Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur
+qui lui faisait vis-à-vis devint visible de face.
+
+C'était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette
+barbe était tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant
+d'en haut, l'oeil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le
+couvraient jusqu'à la bouche.
+
+A un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et
+Horace le vit alors en face.
+
+Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli
+accompagnant sa soeur et sa nièce.
+
+Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda quel effet cette
+arrivée allait produire sur son maître.
+
+Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la
+belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin
+comme un sauvage.
+
+Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en ce moment à l'hôtel
+du Rigi-Vaudois!
+
+Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le mieux,
+c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la
+calèche était arrivée vis-à-vis la grotte.
+
+--Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se penchant en avant.
+
+Horace s'était avancé.
+
+--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte.
+
+A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé; car
+sans savoir si son maître serait ou ne serait pas bien aise de voir des
+personnes de connaissance, il n'avait pas oublié la consigne qui lui
+avait été donnée.
+
+Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea.
+
+--Comment se porte le colonel? dit-elle.
+
+Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien refuser à une
+femme.
+
+--Hélas! pas trop bien, répondit-il.
+
+--Et où donc êtes-vous présentement? demanda le prince.
+
+Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de répondre.
+
+Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du Rigi-Vaudois.
+
+--A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coïncidence!
+c'était là justement qu'ils allaient.
+
+--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce
+moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous?
+
+Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.
+
+A l'hôtel, le _Kellner_ répéta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait
+déjà dit:
+
+--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son
+Excellence avait pris la peine d'envoyer une dépêche, quelques jours à
+l'avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres; mais on
+ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour
+donner leurs appartements à des nouveaux venus, si respectables que
+fussent ceux-ci.
+
+Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.
+
+--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à
+manger à votre maître, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une
+chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la céder.
+
+A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un vif
+mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace:
+
+--Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? demanda-t-il; en
+a-t-il un réel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous
+nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour
+de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de madame
+la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme une question de vie ou
+de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station
+atmosphérique, et c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous
+assure-t-on, son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront comme par
+enchantement, par miracle, dans cet air raréfié.
+
+--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres
+ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour
+des dames; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il
+n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la chambre lui
+servant de salle à manger, en même temps ce serait que M. Horace Cooper
+voulût bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet
+sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable.
+Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement
+mal logés. Mais comment faire autrement en attendant le départ
+de quelques pensionnaires, départ prochain d'ailleurs, et qui ne
+dépasserait pas deux ou trois jours?
+
+--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l'ennui que
+tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas
+ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons.
+
+Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d'embarras.
+
+Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir
+se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement
+proposé par le prince Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte
+d'autorité un peu violent.
+
+Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux,
+en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace
+quittait l'hôtel pour aller se poster sur le chemin par lequel il
+supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.
+
+Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.
+
+Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus basses
+commençaient à monter le long des montagnes et l'air se rafraîchissait.
+
+Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer à l'hôtel,
+il aperçut son maître qui descendait le sentier au bout duquel il
+l'attendait.
+
+Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, la tête
+inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se
+laisse pas distraire par les agréments du chemin qu'il parcourt.
+
+Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas d'Horace.
+
+Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta et le fit
+lever les yeux.
+
+--Toi? dit-il.
+
+--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, ainsi que
+madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita.
+
+--Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi.
+
+--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-même qui
+me l'a dit.
+
+Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui
+amenait le prince à l'hôtel du Rigi, et comment le prince lui avait
+expliqué qu'il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait
+à celle-ci une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les
+médecins, une question de vie ou de mort.
+
+--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment à
+notre hôtel, interrompit le colonel.
+
+--Justement il n'y en a pas.
+
+--Eh bien! alors?
+
+Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment le sommelier
+avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la
+chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment le
+prince attendait l'arrivée du colonel pour lui demander cette chambre.
+
+A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_.
+
+--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera sans doute
+à chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontré. Je ne
+reviendrai que dans quelques jours.
+
+--Ah! mon colonel.
+
+Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il avait formé, essaya
+de représenter à son maître combien cette explication serait peu
+vraisemblable.
+
+Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; puis, tout à coup,
+comme s'il avait pris son parti:
+
+--C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.
+
+--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée?
+
+--Non; je désire m'expliquer moi-même avec le prince.
+
+En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec sa soeur et sa
+nièce dans le jardin où ils prenaient des glaces; vivement le prince
+se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus
+chaleureux.
+
+Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le
+cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que
+les malles de sa soeur et de sa nièce restassent dans le vestibule de
+l'hôtel.
+
+Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, il fallait
+attendre le retour de celui-ci.
+
+Il était convenable de lui demander cette chambre.
+
+Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l'impossibilité
+de la refuser.
+
+Où coucheraient la comtesse et Carmelita?
+
+Devant une pareille question, la réponse ne pouvait pas être douteuse.
+
+C'était donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient
+dîné à table d'hôte, où leur présence avait fait sensation.
+
+Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de
+poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient éclairés d'une flamme
+rapide.
+
+Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main
+de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec
+impatience.
+
+Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus importune, la
+plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité.
+
+--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je
+suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces
+dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession
+en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de
+vous les offrir.
+
+Comme le prince se confondait en excuses en même temps qu'en
+remercîments, le colonel l'interrompit de nouveau.
+
+--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au
+reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette même
+que les circonstances le rende si insignifiant.
+
+--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos
+chambres, dit Carmelita.
+
+--Pour une nuit....
+
+--Comment! pour une nuit? s'écria le prince.
+
+--Je pars demain soir.
+
+Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les
+yeux à celui-ci.
+
+Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il
+se jeta dans des explications sur son départ, arrêté depuis longtemps,
+dit-il, et qui ne pouvait être différé.
+
+Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince demanda au
+colonel la permission de conduire la comtesse à sa chambre.
+
+Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.
+
+Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était bien mal et
+qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.
+
+
+
+II
+
+Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait
+curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au Glion.
+
+Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de Lucillière
+lui avait si souvent répété à propos des projets du prince et de ses
+espérances matrimoniales.
+
+Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion n'eût pas d'autre
+but que l'accomplissement de ces projets et la réalisation de ces
+espérances.
+
+Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, le prince avait
+trouvé que le moment était favorable pour mettre Carmelita en avant et
+la présenter comme une consolatrice.
+
+Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un prétexte pour
+expliquer ce voyage.
+
+Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à l'infatuation,
+et que de lui-même il n'eût très probablement jamais imaginé qu'on
+pouvait courir après lui pour le marier avec une jolie fille. Mais
+madame de Lucillière lui avait si souvent parlé de ce projet du prince,
+que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter en
+présence d'une arrivée si étrange.
+
+En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.
+
+Quitter le Glion.
+
+Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec précaution et il
+marchait doucement en évitant de faire du bruit, de peur de déranger ses
+voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups à la cloison.
+
+En même temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela.
+
+--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!
+
+On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en
+communication intérieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres,
+restait toujours ouverte.
+
+--Oui, c'est moi, dit-il.
+
+--Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous preniez pour ne pas
+faire de bruit; ne vous gênez pas, je vous prie. C'est moi qui suis
+votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me réveille.
+Bonsoir.
+
+--Bonsoir.
+
+Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues de ce genre; à
+chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le
+lendemain il quitterait le Glion.
+
+Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le
+vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large.
+
+--Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il en serrant la main
+du colonel.
+
+--Mais tout ce que vous voudrez.
+
+--Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous allé?
+
+--Non.
+
+--Et les Diablerets?
+
+--Je n'y suis pas allé non plus.
+
+--Et le val d'Anniviers?
+
+--Je ne le connais que par les livres.
+
+--Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour me tirer
+d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre
+situation ce n'est pas suffisant.
+
+--Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?
+
+--Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne
+pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous demande des
+renseignements sur Champéry et les Diablerets, parce que mon intention
+est d'aller aux Diablerets, ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin
+dans un pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques
+qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne
+sont qu'à une courte distance du Glion.
+
+--Mais le Glion lui-même?
+
+--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais
+que c'était la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais
+nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demandé d'être franc,
+je veux l'être jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un
+élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; mais il est bien
+évident que notre présence vous gêne.
+
+--Comment pouvez-vous penser?
+
+--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas à
+examiner, vous désirez être seul; notre voisinage vous incommode et vous
+trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit
+pas être. Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder la
+place.
+
+--Permettez....
+
+--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des
+conditions tout à fait particulières. Si vous n'aviez pas habité cet
+hôtel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc
+ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel,
+il serait tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre
+complaisance. Nous vous gênons; vous désirez la solitude, que vous ne
+pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons:
+rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voilà pourquoi je vous
+demandais des renseignements sur les hôtels des environs, pensant que
+vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure avec une
+malade.
+
+--Jamais je n'accepterai ce départ.
+
+--Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre.
+
+--Mon intention n'était pas de rester au Glion.
+
+--Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je
+suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne savait rien, et qui
+assurément eût été prévenu si votre départ avait été arrêté avant notre
+arrivée.
+
+Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait pas en effet de
+reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour fuir la présence du prince et
+de Carmelita: c'était là une grossièreté qui n'était pas dans ses
+habitudes, ou bien c'était avouer sa faiblesse pour madame de
+Lucillière, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.
+
+--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je
+vous cède tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous
+ne pouvez pas rester dans le trou où vous avez passé la nuit.
+
+--Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends cela; ce que je ne
+comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voilà qui est bien entendu: si
+vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui
+partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si
+au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi,
+tout le temps qui sera nécessaire pour la santé de ma soeur.
+
+Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel
+dut déjeuner dans la salle à manger commune.
+
+Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec
+le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place à la table qu'il
+s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir à la grande table.
+
+Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de
+lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il était
+seul, il dut soutenir une conversation suivie.
+
+Il avait une crainte assez poignante, qui était que la comtesse ou
+Carmelita vinssent à parler de madame de Lucillière; mais le nom de la
+marquise ne fut même pas prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente
+préalable pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla pas
+de Paris.
+
+La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans
+lequel elle allait passer une saison.
+
+Elle montra même tant d'empressement à connaître ce pays, que le colonel
+se trouva pour ainsi dire obligé à se mettre à sa disposition pour la
+guider après le déjeuner.
+
+--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons
+notre après-midi à visiter les villages environnants.
+
+Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une toilette de
+promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena à l'écart.
+
+--Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis votre départ?
+demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?
+
+C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être que très pénible
+pour le colonel; il ne répondit donc pas à cette question.
+
+Mais le prince continua:
+
+--Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué votre brusque
+détermination.
+
+Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais
+celui-ci parut ne pas comprendre ce geste.
+
+--Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a qu'une voix dans
+tout Paris.
+
+Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour
+joindre sa propre approbation à celle de tout Paris.
+
+La situation était embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces
+paroles? Pourquoi et à propos de quoi l'avait-on approuvé? C'était une
+question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant.
+
+--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucillière
+elle-même n'a pas caché son sentiment.
+
+Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, mais la
+curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.
+
+--Quel sentiment? demanda-t-il.
+
+--Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. D'abord, quand
+on a commencé à croire que vous aviez véritablement quitté Paris, on a
+été fort étonné; tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une
+excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a
+compris que c'était au contraire un vrai départ. Pourquoi ce départ?
+C'est la question que chacun s'est posée, et, chez tout le monde, la
+réponse a été la même.
+
+Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en
+se rapprochant de lui.
+
+--Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise dans votre
+association avec le marquis de Lucillière, vous vouliez bien établir que
+vous n'étiez pour rien dans les paris engagés sur _Voltigeur_.
+
+Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensée, il
+n'avait nullement songé à cette explication, et il avait tout rapporté,
+dans ces paroles à double sens, à madame de Lucillière.
+
+--Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux dans un cercle
+composé des fidèles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le
+prince Sératoff, lord Fergusson, madame de Lucillière affirma très
+nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un
+homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu se lâcher en
+entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires
+de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurément allées à
+l'extrême. Il a voulu se mettre dans l'impossibilité de se laisser
+emporter; je trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher ami, si
+ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne n'a répliqué un mot.
+Mais la marquise, s'étant éloignée, on s'est expliqué, et tout le monde
+est tombé d'accord sur la traduction à faire des paroles de madame
+de Lucillière. Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari
+franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie ne voulait pas
+qu'on pût vous soupçonner de vous associer aux procédés du marquis.
+De là ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond très
+clair. Qu'en pensez-vous?
+
+Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant
+la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu,
+avait-elle dit; c'est avec M. de Lucillière.»
+
+Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, qu'elle ne
+reculait pas devant une pareille explication.
+
+A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le
+jardin, prêtes pour la promenade, et l'on monta en voiture.
+
+Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel se trouva en
+face de Carmelita.
+
+Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle
+Italienne, posés sur les siens.
+
+La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures ainsi en face
+l'un de l'autre.
+
+--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de
+cette montagne? demanda Carmelita en rentrant à l'hôtel et en montrant
+du bout de son ombrelle les pentes boisées du mont Cubli.
+
+--Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les piétons.
+
+--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les
+ascensions sont impossibles pour moi.
+
+--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas à vous que
+je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel.
+
+
+
+III
+
+Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion de manière à
+n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible,
+ou à l'accompagner, ce qui n'était pas pour lui plaire dans les
+conditions morales où il se trouvait présentement.
+
+Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la
+soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux
+minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou
+trois petits coups à la porte cloison; en même temps une voix,--celle de
+Carmelita--l'appela:
+
+--Vous rentrez?
+
+--A l'instant.
+
+--Vous avez fait bon voyage?
+
+--Très bon, je vous remercie.
+
+--Est-ce que vous êtes mort de fatigue?
+
+--Pas du tout.
+
+--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée de votre côté!
+
+--Elle est fermée à clef.
+
+--Et vous avez la clef?
+
+--Elle est sur la serrure.
+
+--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte?
+
+--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?
+
+--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en
+même temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, vous plaît-il de
+tourner la clef? moi, je pousse le verrou.
+
+Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:
+
+--Bonsoir, voisin, dit-elle.
+
+--Bonsoir, voisine.
+
+Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes.
+
+--Ma mère est endormie, et son premier sommeil est ordinairement
+difficile à troubler; cependant, en parlant ainsi à travers les
+cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai
+demandé d'ouvrir cette porte.
+
+Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette
+chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon.
+
+--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je
+croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait été hier.
+
+--Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je
+n'ai pas pu rentrer.
+
+--Et où avez-vous couché?
+
+--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.
+
+--Mais c'est très amusant, cela.
+
+--Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont
+fraîches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore
+beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit.
+
+--Vous aimez ces courses dans la montagne.
+
+--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent de la vie
+sédentaire que j'ai menée en ces derniers temps.
+
+--Ah! vous êtes heureux.
+
+Comme il ne répondait pas, elle continua:
+
+--J'entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller
+où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que depuis
+que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans
+la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois
+que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis d'aller à droite.
+
+Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit.
+
+--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses
+jambes un homme qui a marché toute la journée.
+
+Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure que prenait
+cet entretien bizarre.
+
+--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte?
+demanda-t-elle.
+
+--Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit pour causer un
+instant.
+
+--Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous adresser.
+
+--A moi?
+
+--Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez point.
+
+--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait.
+
+--Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce
+que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me
+répondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à
+notre retour de notre promenade en voiture?
+
+--A propos de quoi ce mot?
+
+--A propos d'une excursion dans la montagne.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand
+je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus
+forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon
+oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en
+manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions,
+plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez
+mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je
+suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, après
+tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est empêchée de sortir
+par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et
+de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de
+la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui
+se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points
+d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà pourquoi je veux
+vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin
+voilà comment j'ai été amenée à pousser ce verrou.
+
+--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je
+ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous plaît-il que nous
+entreprenions cette promenade?
+
+--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand
+grief de mon oncle, ça été que je venais me jeter à travers vos projets
+d'une façon importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars
+avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas
+été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen
+d'échapper à ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-même à
+mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra
+plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?
+
+Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa
+demande au prince.
+
+Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à
+tout, se montra radieuse.
+
+--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.
+
+Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.
+
+Mais presque aussitôt rouvrant la porte:
+
+--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?
+
+--Mais....
+
+--Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le verrou pour mon
+oncle.
+
+Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutôt
+la demande de Carmelita.
+
+--C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en suis certain,
+vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions?
+
+--Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux
+de me mettre â sa disposition.
+
+--Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement voilà qui est
+certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre
+appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous
+prie; elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.
+
+--Refusez-vous de me la confier?
+
+--Je refuse de vous ennuyer.
+
+L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince.
+
+Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: elle avait
+revêtu un costume bizarre: une robe courte, serrée à la taille par un
+ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses épaules; aux pieds, des
+souliers pris dans les guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre,
+sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, une
+longue canne.
+
+--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux
+clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grâce, et de passer
+partout où vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que
+que c'est que le vertige.
+
+Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, en un quart
+d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui
+était un vrai chef-d'oeuvre longuement médité par l'illustre Faugeroles,
+et sans qu'il se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait
+pas faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets aussi peu
+appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne.
+
+--Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il après avoir marché
+pendant quelques minutes près d'elle.
+
+--Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous
+viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous
+visiter à Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car
+je ne connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin
+possible, le plus haut que nous pourrons monter.
+
+Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur
+le flanc de la montagne en côtoyant le ravin et en coupant à travers des
+pâturages et des bois de sapins.
+
+Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des
+pâturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient
+boire à des auges creusées dans le tronc d'un pin et qui, en marchant
+lentement, faisaient sonner leurs clochettes.
+
+Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait trop étroit
+pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps
+pour voir si elle le suivait.
+
+Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau
+rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'à étendre le
+bras pour lui prendre la main et l'aider à sauter de caillou en caillou,
+ce qu'elle faisait d'ailleurs légèrement, sûrement, sans hésitation, en
+riant lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.
+
+La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà élevé dans
+un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne
+persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient
+le long des rochers et des arbres comme des fumées légères.
+
+Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour
+former l'amphithéâtre de Jaman et des monts de Vevey; derrière eux, le
+lac brillait comme un immense miroir.
+
+En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux,
+et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles
+s'était écoulée son enfance.
+
+De là un inépuisable sujet de conversation.
+
+Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu'elle se plaignît
+de la fatigue ou demandât à se reposer.
+
+Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.
+
+Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il
+comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau.
+
+Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils
+s'assirent sur l'herbe.
+
+--L'endroit vous déplaît-il?
+
+--Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner,
+mais encore pour causer librement en toute sûreté. Et précisément j'ai
+à vous parler. C'est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre
+cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade.
+
+Alors elle se mit à sourire.
+
+--Je vous étonne, dit-elle.
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion
+dans ces montagnes?
+
+--J'ai cru ce que vous me disiez.
+
+--Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était pas toute la
+vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le
+plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand désir de me
+ménager un tête-à-tête avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser
+une demande pour moi très importante.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre
+tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai
+mes confidences. N'écouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus
+facilement quand j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.
+
+Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table
+qu'il renfermait.
+
+Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: du pain,
+un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites
+serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.
+
+Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent
+en face l'un de l'autre.
+
+--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à
+souhait.
+
+Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena
+lentement les yeux autour d'elle.
+
+Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces
+pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue
+puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se
+trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les
+eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au
+loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts
+de neiges et qui, de quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et
+vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie
+civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du
+soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux
+bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court
+et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine
+et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air
+tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des
+bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds
+des troupeaux.
+
+--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des
+vaches_! dit Carmelita en souriant.
+
+Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se
+trouve écrit dans _Guillaume Tell_.
+
+--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.
+
+--Admirable.
+
+--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse
+sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette
+sincérité.
+
+--Tout à l'heure?
+
+--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas
+encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau
+morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir.
+
+Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet
+d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creusé
+en forme d'auge.
+
+Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva
+vide.
+
+Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques pas, elle se
+mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones
+printanières, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma
+une petite botte.
+
+Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé
+son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle
+commença à les arranger en bouquet.
+
+--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous
+une grande estime et que vous m'inspirez une entière confiance.
+
+--Pourquoi
+
+--Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous
+demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour
+vous faire comprendre comment j'ai été amenée à vous prendre pour
+confident.
+
+Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se
+contenta d'un signe de main pour dire qu'il écoutait.
+
+--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. Mon oncle a
+conçu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me
+rendre digne des hautes destinées qu'il ambitionnait pour moi..., et
+aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas
+profité de ses leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner,
+et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me
+répondre que poliment, et c'est à votre sincérité que je fais appel.
+Quoi qu'il en soit, le grand mariage désiré ne s'est pas fait, et les
+rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela
+explique tout.
+
+--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans
+la femme qu'ils épousent.
+
+--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariée, et je
+l'explique par une raison qui me paraît bonne. Cependant j'avoue
+volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages
+réussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages
+personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille
+travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle trouve elle-même
+son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie,
+de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à
+l'épouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages
+qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l'idée de
+me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres
+exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre.
+Par malheur pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette
+comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me l'avait dessiné. Il
+était très important, ce rôle, très brillant et assurément intéressant à
+jouer; je l'ai transformé en un rôle muet.
+
+Elle s'arrêta et, le regardant:
+
+--Est-ce vrai? demanda-t-elle.
+
+--Très vrai.
+
+--Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obéissance,
+sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je
+faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en
+l'appropriant à ma nature; j'obéissais à son ordre, et par cette
+soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que
+je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, que je ne
+suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts
+que tardivement, peu à peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je
+suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout
+sans voir le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son
+dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à
+coup sûr malheureux; car, à vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un
+mariage sans amour ne peut être que malheureux?
+
+--Assurément.
+
+--Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris où je marchais,
+ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le
+comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai résolu
+de ne pas aller plus loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus
+délicate que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un autre
+côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de
+mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari
+que j'épouserais. Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis
+longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours
+moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.
+
+Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et
+surtout pourquoi elle la lui faisait.
+
+Elle continua:
+
+--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaillé la
+musique et que j'ai pris des leçons de chant. «Si je n'avais pas dû être
+une grande dame, j'aurais été une grande artiste», me disait chaque
+jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au
+contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,
+seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théâtre.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est
+pour vous prier d'être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et
+de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que
+personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le
+service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce
+pas?
+
+--Comédienne!
+
+--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi?
+Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je
+suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est
+vrai encore. Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans
+fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle
+espérance m'est permise?
+
+--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me
+paraît,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes
+paroles,--tout à fait légitime et parfaitement fondée.
+
+--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage?
+
+--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage?
+
+--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement de son
+idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent.
+
+--Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour ou l'autre?
+est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?
+
+--Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu dans le même monde,
+l'un près de l'autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu
+ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.
+
+--De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, s'ensuit-il qu'il
+ne doive pas se présenter un jour?
+
+--Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais je vais plus
+loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. C'était à moi de
+l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais
+pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins
+maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai
+dit et je vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle de
+la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie
+jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une
+grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je
+l'espère, ne vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je ne
+suis pas romanesque.
+
+--Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser d'être romanesque;
+trop peu de gens, hélas! mettent le sentiment dans leur existence.
+
+--C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des
+intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je
+tiens à être libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tête.
+Comédienne! quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles
+de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une
+excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j'aime
+mieux la jouer au théâtre que dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer
+et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte
+que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais;
+tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye.
+
+--Cependant....
+
+--Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose
+qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mère.
+
+Elle parut très émue et s'arrêta un moment.
+
+--C'est cette considération qui pendant longtemps m'a arrêtée, dit-elle
+en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une résolution à une autre,
+décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d'eux et à laisser
+les choses aller sans m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le
+chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation
+sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle
+sera l'anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout
+sacrifié: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas,
+on ne saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez que ce
+qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, de l'apprendre
+pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet
+enseignement donné à une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses
+leçons m'ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles
+n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.
+
+De nouveau elle fit une pause pour se remettre.
+
+--Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! cela est affreux.
+Qu'il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le coeur léger, par
+un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et
+sans compatir à son chagrin. Voilà le service que je réclame de vous, et
+voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui
+devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout
+ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je ne
+veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos
+mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de façon qu'ils
+ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur
+douleur?
+
+--J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les raisons par
+lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même,
+j'en suis sûr. Je suis à vous.
+
+Elle lui prit la main et la serra en le regardant.
+
+Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:
+
+--Vous plaît-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant!
+et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade.
+
+
+
+IV
+
+Eh quoi! c'était là Carmelita!
+
+Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il
+croyait savoir d'elle!
+
+Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais
+point de cervelle!»
+
+Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien
+c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.
+
+Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore
+il y avait de nobles sentiments dans ce coeur.
+
+Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi
+s'être trompé de même sur son caractère?
+
+Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était
+différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait
+dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre.
+
+En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils
+avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas
+adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.
+
+Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son
+bras.
+
+Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si
+imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.
+
+--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur
+moi.
+
+Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais
+sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi.
+
+Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez
+difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance
+contre elle, tandis que maintenant il était rassuré.
+
+Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.
+
+Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.
+
+Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre
+librement près d'elle.
+
+Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.
+
+Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade,
+c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui
+s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses
+paroles.
+
+Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon
+sens.
+
+Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains
+sujets et sans réticences.
+
+Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête,
+mais il restait les yeux levés sur elle.
+
+En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.
+
+Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes
+qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de
+l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis
+dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle
+du soleil couchant.
+
+Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses
+lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à
+risquer.
+
+Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le
+sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la
+main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son
+bras.
+
+--Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule
+de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas
+d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne
+pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte
+de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon
+oncle.
+
+A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.
+
+Et il la sentit frémissante contre lui.
+
+Mais bientôt elle reprit:
+
+--Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas,
+il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai
+ma mère rétablie,--car j'espère qu'ici elle va se rétablir
+promptement,--quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai,
+et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon
+mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront
+plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai
+la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat
+encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela
+s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut
+que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes
+parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer
+par me dire, quand vous comptez partir vous-même.
+
+--Mais je n'en sais rien.
+
+--Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera
+le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt.
+
+--Et d'ici là?
+
+--Quoi! d'ici là?
+
+--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées
+aujourd'hui?
+
+--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne
+vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand
+service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la
+solitude; est-ce vrai?
+
+--Cela dépend.
+
+--De quoi?
+
+--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des
+heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes,
+et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que
+seul avec moi-même.
+
+--Alors nous sommes dans une de ces heures!
+
+--Vous êtes de celles qui....
+
+--Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous?
+
+Ils arrivaient à l'hôtel.
+
+--Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye?
+dit-il.
+
+--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que
+nous sommes dans une de ces heures où....
+
+--Alors à demain.
+
+--C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle.
+
+Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade,
+il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce.
+
+--Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher
+ami, ne cédez pas à ses caprices.
+
+Puis tout à coup s'interrompant:
+
+--Quand quittez-vous le Glion?
+
+--Mais je ne sais trop.
+
+--Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que
+ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à
+abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément.
+
+La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince
+finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses
+instances.
+
+La promenade du lendemain eut lieu.
+
+Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième,
+une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils
+sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne
+tantôt avant le déjeuner, tantôt après.
+
+Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était
+établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de
+ces promenades, c'était au retour et non au départ.
+
+Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi
+qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui.
+
+Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur
+excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre,
+dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la
+tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait
+écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même
+parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci
+des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur
+lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres.
+
+Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était
+une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et
+de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui
+revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la
+journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son
+coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait
+la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.
+
+Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que
+de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui
+imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance
+matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment,
+il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux;
+de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles
+lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les
+avait reçues.
+
+Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord!
+
+C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans
+qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.
+
+L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit.
+Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable
+créature, une belle statue, voilà tout.
+
+Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les
+hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain
+départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de
+bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle
+n'avait pas besoin de se presser.
+
+Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été
+surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si
+grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix
+ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres
+seulement.
+
+Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux,
+les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté
+de l'air annonçait un orage prochain.
+
+--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.
+
+--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent
+se sera établi au sud-ouest.
+
+--Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la
+colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son
+grand pas, lent, mais régulier.
+
+--Pourquoi retourner?
+
+--Mais de crainte de l'orage.
+
+--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie
+aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je
+serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois
+que je continuerais notre promenade.
+
+--Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de
+rien; nous verrons bien.
+
+--C'est cela, nous verrons bien.
+
+Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine
+arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier,
+qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours
+capricieux sur le Banc de la montagne.
+
+A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays,
+n'annonçait que cet orage fût prochain.
+
+--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur
+nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous
+ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai
+que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.
+
+--Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.
+
+--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà
+tout.
+
+Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous
+le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble.
+
+--Vous avez envie de me questionner? dit-elle.
+
+--Il est vrai.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous
+cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression:
+ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral.
+N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître
+de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en
+Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins
+pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que
+quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette
+grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en
+coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je
+dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à
+cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans
+l'inconnu.
+
+--Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?
+
+--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma
+résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous
+l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la
+trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours
+devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque
+indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus
+quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures.
+
+--Quelques heures?
+
+--Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie.
+
+--Vous partez demain?
+
+--Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins
+dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.
+
+Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la
+plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds.
+
+Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui
+brillaient d'un éclat extraordinaire.
+
+--Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle
+en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin,
+confusément, au milieu de la verdure.
+
+Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne:
+
+--Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main,
+et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes.
+
+Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune:
+
+--Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle,
+pour la dernière fois?
+
+--Je vous conduisais à cette fontaine.
+
+--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit
+complète.
+
+Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant
+lentement tous deux, silencieux et recueillis.
+
+Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion.
+
+Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le
+corps moins dispos que de coutume.
+
+A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus
+lourd.
+
+Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un
+bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui
+s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au
+loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.
+
+Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un
+orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil
+dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire.
+
+Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel
+qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au
+théâtre.
+
+Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette
+confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour
+aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin.
+
+Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que
+Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur
+d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant
+dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel.
+
+Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses
+yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque
+celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant
+avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle,
+avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si
+séduisants, si inquiétant.
+
+Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques
+nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps,
+soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.
+
+Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence.
+
+En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur;
+l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se
+séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un
+épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita
+faillit tomber.
+
+Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le
+sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que
+leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent
+de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais
+et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils
+virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud.
+
+Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit
+sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement;
+les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par
+le vent.
+
+Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la
+montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où
+ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des
+mugissements de vache et des cris de berger.
+
+Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages
+inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue
+dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient.
+
+--Enfin voici l'orage, dit Carmelita.
+
+--Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de
+gagner la hutte?
+
+--Pressons le pas.
+
+--Appuyez-vous sur mon bras.
+
+--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous
+voudrez.
+
+Il allongea le pas et elle l'allongea également.
+
+Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il
+y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un
+de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin;
+d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils
+s'arrêtaient forcément durant quelques secondes.
+
+--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que
+nous marcherons plus vite séparément.
+
+--Si vous voulez.
+
+--Vous prenez trop souci de moi.
+
+Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage,
+dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un
+creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter.
+
+Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et
+caché le soleil quelques instants auparavant si radieux.
+
+Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une
+lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des
+éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs
+fulgurantes.
+
+Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées
+de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des
+rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements
+du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.
+
+D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant
+cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les
+flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur
+confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de
+leur maître.
+
+Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre
+lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre
+produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups
+roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient
+se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou
+bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un
+espace libre pour se répandre en vagues sonores.
+
+Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces
+vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.
+
+Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais,
+à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les
+épaules.
+
+--Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et
+peut-être trop bien servie.
+
+--Vous avez peur?
+
+--Dame... oui.
+
+--Nous approchons de la hutte.
+
+--Combien de temps encore?
+
+--Cinq minutes en marchant vite.
+
+Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu
+les enveloppa et les éblouit.
+
+Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit
+la main.
+
+--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.
+
+Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans
+ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.
+
+Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se
+laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car
+les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la
+grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre.
+
+Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de
+Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses
+frémissements.
+
+Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le
+sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il
+y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le
+pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.
+
+Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques,
+se crispaient dans sa main.
+
+Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup
+ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la
+pluie qui arrivait.
+
+--Heureusement voici la hutte, dit-il.
+
+Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair
+presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils
+trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement.
+
+La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y
+eut une sorte d'accalmie.
+
+Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches,
+recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour
+les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un
+chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne;
+c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les
+vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être
+pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de
+fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture.
+
+Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant
+devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent
+à l'abri.
+
+Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges
+et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le
+toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils
+pouvaient respirer.
+
+Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur,
+c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait
+de se déchaîner en plein sur eux.
+
+Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages,
+maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait.
+
+Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les
+nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les
+sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que,
+dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt
+les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir
+écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux
+et semblaient soulever les planches qui les abritaient.
+
+Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes,
+aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.
+
+Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour
+jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais
+bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse,
+pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.
+
+Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait
+les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive
+l'éblouissait.
+
+Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.
+
+Il s'approcha d'elle.
+
+--Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure
+et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me
+parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.
+
+Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par
+quelques mots plus ou moins raisonnables.
+
+Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée
+du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes
+couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de
+s'allumer.
+
+Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et,
+frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.
+
+Il se pencha vers elle.
+
+Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres
+s'unirent dans un baiser.
+
+
+
+V
+
+Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords
+du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût
+au Glion ce qu'il était devenu.
+
+Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle
+Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant
+les chaussures, l'avait vu sortir.
+
+Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin
+de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui
+descend à Montreux.
+
+Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux
+commentaires.
+
+--Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de
+chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ?
+
+Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était
+manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita;
+la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le
+pressant de questions.
+
+--Où était le colonel?
+
+--Quand devait-il revenir?
+
+A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait
+lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir.
+
+Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la
+présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la
+veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion.
+
+Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.
+
+C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère
+s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes
+raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle.
+
+C'était donc une séparation.
+
+C'était une fuite!
+
+Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?
+
+Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce
+brusque départ.
+
+Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court
+devant cette question.
+
+Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en
+laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se
+passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté.
+
+Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien
+savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où
+son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à
+le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans
+doute, il lui écrivait.
+
+De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.
+
+C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les
+raisonnements jusqu'au bout.
+
+Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se
+dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une
+résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée.
+
+S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se
+serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait
+parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui.
+
+De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y
+passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel
+pouvait revenir.
+
+Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.
+
+En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le
+colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût
+obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas.
+
+Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.
+
+Acheter Horace.
+
+Ou bien le tromper.
+
+Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience
+humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses
+intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de
+refuser l'argent et d'avertir son maître.
+
+Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus
+économique.
+
+Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était
+malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était
+sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à
+Montreux.
+
+Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque
+celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une
+partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin
+dans le vestibule.
+
+--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me
+paraît bien sérieusement prise.
+
+--Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.
+
+--La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des
+plus mauvaises.
+
+--Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et
+cependant une grande agitation.
+
+Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt
+il entendit le prince qui disait:
+
+--Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?
+
+La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée
+par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître.
+
+On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet.
+
+Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait
+se communiquer au colonel.
+
+Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.
+
+Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de
+plus en plus inquiétant.
+
+Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa
+nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des
+larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces
+tremblements passeraient dans les lettres du nègre.
+
+--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et
+je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que
+vous aimez tant.
+
+Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son
+maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le
+timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel.
+
+Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans
+laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour
+le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin
+pour mademoiselle Carmelita Belmonte.
+
+Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel
+pouvait être leur contenu.
+
+Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans
+sa main.
+
+--Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans
+laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le
+prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.
+
+--Donnez, dit le prince en avançant vivement la main.
+
+Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître
+l'angoisse qui lui serrait les entrailles:
+
+--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha
+d'affermir.
+
+--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il
+ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne.
+
+--Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura
+peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce
+que je vais voir.
+
+Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un
+mouvement de main plein d'amabilité.
+
+Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit
+celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait
+là plus clairement ce qu'il voulait apprendre.
+
+Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle
+du monde.
+
+Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une
+déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.
+
+N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses
+efforts?
+
+Il lut:
+
+«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand
+le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que
+j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.
+
+«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu
+porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque
+vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant.
+
+«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette
+conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et
+je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme
+d'honneur qui croit devoir se justifier.
+
+«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?
+
+«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la
+première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée?
+
+«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant
+partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à
+faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se
+serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour
+m'expliquer.
+
+«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant
+d'aller plus loin.
+
+«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen;
+mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était
+cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée
+dans ce brusque départ.
+
+«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je
+ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une
+idée, qu'un but rester près de vous.
+
+«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les
+émotions de notre journée.
+
+«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était
+ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre.
+
+«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas
+frappé à la porte de communication?
+
+«Ma réponse sera franche.
+
+«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et,
+au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre
+coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé
+entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je
+n'aurais pas raisonné.
+
+«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision.
+
+«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à
+l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.
+
+«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute
+ma liberté de conscience.
+
+«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je
+ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus;
+mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé
+les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené
+à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que
+dans le passé.
+
+«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise
+et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale,
+entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.
+
+«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils
+sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire.
+
+«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible
+douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort
+pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait
+jamais.
+
+«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui
+a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres;
+jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la
+confiance que vous aviez en moi.
+
+«Vous aimai-je?
+
+«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore
+aimer ne se présentait même pas à mon esprit.
+
+«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair
+qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»
+
+Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un
+moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il
+ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa
+lecture au point où il l'avait interrompue.
+
+«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets
+qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent,
+l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend
+plus sombre et plus noire.
+
+«Il en est des choses morales comme des choses matérielles.
+
+«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé.
+
+«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui
+avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à
+venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux
+éclairs.
+
+«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne
+succéderait-il pas encore â l'éblouissement?
+
+«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce
+n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme.
+
+«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que
+je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre.
+
+«Voilà pourquoi je suis parti.
+
+«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être
+heureux près de vous.
+
+«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où
+vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à
+notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des
+frissonnements de bonheur.
+
+«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer
+comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière
+certaine et je voulais le chercher.
+
+«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience.
+
+«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une
+heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je
+viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur
+demander votre main.
+
+«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?
+
+«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.»
+
+Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui
+était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire
+silencieusement.
+
+Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou:
+sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche
+largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis
+de larmes.
+
+Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:
+
+--Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté...
+réparation obligée... enfin!
+
+Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa
+lecture:
+
+«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera
+loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu
+prendre qu'en connaissance de cause.»
+
+Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le
+développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil
+distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il
+savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été
+amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.
+
+Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée.
+
+Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que
+possible.
+
+ Mon cher prince,
+
+ Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me
+ prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est
+ devenu de l'amour.
+
+ J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être
+ mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle
+ d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande.
+
+ Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant
+ à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez
+ bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis.
+
+ Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.
+
+ ÉDOUARD CHAMBERLAIN.
+
+Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita,
+autant il fut mécontent de celle-là.
+
+Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé
+avec le dernier représentant des Mazzazoli.
+
+Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.
+
+Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec
+plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.
+
+Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de
+Carmelita, où se trouvait la comtesse.
+
+--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.
+
+--Ah! s'écria la comtesse.
+
+Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était
+étendue, elle regarda son oncle fixement.
+
+--Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.
+
+Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.
+
+--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains
+tremblantes, parlez donc.
+
+--Lisez, dit-il.
+
+Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains
+de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire
+d'observation à propos du cachet brisé.
+
+Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors,
+le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à
+mi-voix.
+
+--Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.
+
+Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.
+
+Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus
+longue que celle de sa mère.
+
+Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir.
+
+Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement
+et lançant à son oncle un regard triomphant:
+
+--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?
+
+Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un
+geste d'humble adoration:
+
+--Un ange! dit-il.
+
+Respectueusement il lui baisa la main.
+
+A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main,
+comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.
+
+Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.
+
+L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne
+tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et
+l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle.
+
+
+
+VI
+
+Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le
+jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que
+le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris.
+
+Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère
+à craindre que ce mariage manquât.
+
+Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de
+rester quand même sur ses gardes.
+
+Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger
+devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre.
+
+Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence
+de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était
+possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait
+ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le
+mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.
+
+Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il
+avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni
+Ida n'étaient maintenant bien redoutables.
+
+Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine
+du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment
+l'intention de prendre pour femme?
+
+Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai
+dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une
+chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et
+de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus
+imminent.
+
+Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de
+ces dangers n'éclatait.
+
+Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de
+toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon
+bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants.
+
+Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête
+de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien
+amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on
+avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle
+pas quel avait été l'auteur de cette rupture?
+
+Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu
+dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes
+mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner?
+
+Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors
+surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui
+s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté,
+le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors
+de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à
+réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette
+famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie
+avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or,
+si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas
+scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les
+couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le
+prouver.
+
+Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue
+des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris.
+
+--Mais où le célébrer?
+
+--Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le
+château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques
+pièces! Si....
+
+Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines
+ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.
+
+Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un
+château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres
+aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes
+immondes qui cherchent leur abri dans les décombres?
+
+La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu
+sensible sans doute à la poésie des ruines?
+
+Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non
+pourtant sans tenter d'écarter Paris.
+
+Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une
+lune de miel.
+
+Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.
+
+Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à
+Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise
+ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait,
+lui, un hôtel prêt à le recevoir?
+
+Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel.
+
+Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que,
+finalement, le prince céda.
+
+Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en
+réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter,
+peut-être même donner de mauvaises pensées.
+
+Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le
+ménager.
+
+Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris
+que se ferait le mariage.
+
+D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers,
+s'ils se présentaient.
+
+Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas
+de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien
+redoutables.
+
+On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup
+sûr ils n'auraient aucun résultat.
+
+Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu
+tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela
+de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles.
+
+Mais cela ne fut pas possible.
+
+Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère.
+
+Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue
+absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour
+les faire patienter.
+
+Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce
+du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?
+
+Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable;
+c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus
+merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus
+triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus
+extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne
+d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour
+tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue,
+le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain.
+
+Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas
+ébruiter cette nouvelle.
+
+Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui
+avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il
+avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main
+de Carmelita.
+
+Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel
+était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait
+promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement
+annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée,
+attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain.
+A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison,
+la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de
+Lucillière.
+
+Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en
+conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un
+certain intérêt pour elle.
+
+C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore
+à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel
+Chamberlain, étaient arrivés le matin même.
+
+Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un
+désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment
+celle-ci recevrait cette nouvelle.
+
+Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière,
+l'occasion était vraiment heureuse.
+
+A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge,
+qui faisait face à celle de madame de Lucillière.
+
+La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide
+jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là.
+
+La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans
+la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié.
+
+La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire,
+et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui
+l'avait accompagnée.
+
+Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie
+affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée.
+
+Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les
+laissant en tête à tête.
+
+--Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.
+
+--Quelle nouvelle
+
+--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel
+Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est
+retrouvé.
+
+--Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant
+légèrement.
+
+--Je ne sais s'il l'était pour vous,--la comtesse appuya sur le
+mot.--mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici
+revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.
+
+Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à
+propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord
+surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite
+remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.
+
+Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple
+visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge.
+Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour
+se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.
+
+--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli
+et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson.
+
+--Très longtemps.
+
+--Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.
+
+--La comtesse est rétablie?
+
+--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?
+
+--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me
+défier de ceux qui parlent.
+
+--Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du
+prince?
+
+--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes
+amis.
+
+--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre
+confiance.
+
+--Vraiment?
+
+--Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en
+Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était
+Carmelita. Devinez-vous?
+
+--Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx.
+
+--Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit
+pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le
+colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève
+en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence
+ensemble, et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement
+devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita
+Belmonte.
+
+Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes
+lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait
+nerveusement avec son éventail se crispa.
+
+Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle
+avait produit.
+
+--Vous ne me croyez pas? dit-elle.
+
+--Pourquoi ne vous croirais-je pas?
+
+--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce
+mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le
+colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et
+Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était
+écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le
+certain est qu'ils s'épousent.
+
+Il fallait bien dire quelque chose.
+
+--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix
+qu'elle tâcha d'affermir.
+
+--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince
+Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne
+tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui
+s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au
+prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte.
+Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est
+même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez
+avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que
+personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous.
+Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me
+remerciez pas?
+
+--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous
+remercier une bonne fois pour toutes.
+
+Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna
+vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher
+autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.
+
+Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles
+portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait
+se livrer....
+
+Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le
+visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les
+narines dilatées.
+
+Elle aimait donc toujours le colonel?
+
+Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à
+rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse
+pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette
+allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la
+marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé.
+
+A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et
+le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.
+
+Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir
+dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il
+sortit.
+
+Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa
+lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince
+Seratoff.
+
+Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait
+d'arriver.
+
+Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec
+lui.
+
+Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de
+Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec
+la marquise.
+
+
+
+VI
+
+Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un
+fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que
+possible celui qu'elle occupait, avait tourné le dos à la scène.
+
+--Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à
+l'aise.
+
+--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas très
+favorablement la demande de mon ambassadeur.
+
+--Mais, madame....
+
+--Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à
+revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.
+
+Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à
+se rappeler ce dont on lui parle.
+
+Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait
+allusion étaient sortis de sa mémoire.
+
+--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte
+sans rien dire), cette loge?
+
+--N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce
+fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière
+un entretien dont je faisais le sujet.
+
+--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon
+Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il
+était question.
+
+--D'une certaine lettre anonyme.
+
+--Une lettre anonyme?
+
+Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire.
+
+Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme.
+
+--Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; je vois que
+vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait
+d'une petite porte de la rue de Valois.
+
+--Comment? vous savez....
+
+--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître ignorer ce que
+vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser
+croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos
+relations était fondé; la vraie raison de cette rupture était cette
+lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous
+le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous le dire.
+
+--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie?
+
+--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites,
+était vous.
+
+--Madame!
+
+--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais
+pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre
+éloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez
+à les employer plus utilement qu'avec moi.
+
+Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue,
+en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue
+distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges
+voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir
+rendait son émotion plus évidente.
+
+Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation du prince
+Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son
+inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans
+son fauteuil. Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait
+eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci
+ne pouvait être que dangereuse!
+
+Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation
+et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir?
+
+Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le
+duc de Mestosa s'avança vivement vers la marquise, en homme heureux de
+voir la femme qu'il adore.
+
+Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame
+de Lucillière et ses habitudes: c'était toujours publiquement qu'elle
+s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et
+elle le faisait avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et
+les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison elle
+arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l'on ne sortait de
+ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles,
+avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui même de
+ses pauvres victimes!
+
+Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les
+rendre. Il se leva pour céder la place au duc.
+
+Mais de la main elle le retint.
+
+--J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle.
+
+Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:
+
+--J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle;
+voulez-vous nous donner quelques minutes encore?
+
+Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.
+
+Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.
+
+--Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de
+Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir
+une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne
+me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais
+bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et
+pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour
+vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que
+je suis franche.
+
+--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette
+hostilité.
+
+--Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait
+affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres
+considérations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilité
+soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous
+trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.
+
+Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient
+tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de
+surprise.
+
+--Quand je me serais expliquée, continua madame de Lucillière,
+votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment
+s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus
+que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre
+anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts
+d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette
+lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel
+Chamberlain.
+
+--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez.
+
+--Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que,
+interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez
+que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari
+possible pour votre fille.
+
+L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit pas à profit: on
+attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il
+se leva pour sortir.
+
+Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car, avant qu'il eût
+pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui
+l'arrêtèrent.
+
+--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez
+écouter ce que j'ai à vous dire.
+
+Le baron hésita un moment.
+
+--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne
+amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre
+et vous montrer combien elles sont fausses.
+
+C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas
+autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il
+demeurait; le reste lui importait peu.
+
+Elle continua:
+
+--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous êtes doué de
+qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? enfin peu importe.
+Vous êtes donc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne
+possède pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous
+recourez, une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui,
+j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un mot, vous
+êtes un homme pratique, et voulant le succès, vous ne vous laissez point
+empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales,
+qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous
+voyez que je vous rends justice.
+
+Le baron fit la grimace.
+
+--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillière,
+c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m'a donné l'idée
+de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un
+but commun, certaine à l'avance que personne n'était capable comme vous
+d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez peut-être
+encore plus vivement que moi, quand vous le connaîtrez. Bien entendu,
+l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est
+une alliance utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à
+vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments n'ont rien à
+voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont.
+
+--Mais je vous assure....
+
+--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments
+personnels n'ont rien à voir ni à faire dans l'oeuvre commune que je
+veux vous proposer, ou plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que
+précisément je vous la propose.
+
+--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien à ces
+paroles; aussi avant de savoir si je puis vous prêter mon concours,
+je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous
+poursuivez.
+
+--Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de
+mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de
+rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien
+n'est plus simple.
+
+--Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.
+
+--A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: l'époque
+à laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je
+sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été
+rejoindre le colonel en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant
+Paris; que là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous
+deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse de mariage du
+colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble à Paris. Existe-il des
+moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de
+bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non
+moins vivement que moi, je m'adresse à vous pour que vous les cherchiez
+de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais
+pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous
+reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas
+hésité à vous demander votre concours, en même temps que je vous
+proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la même
+manière; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts.
+Acceptez-vous.
+
+Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.
+
+--Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable de
+voir un homme tel que le colonel épouser mademoiselle Belmonte.
+
+--N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.
+
+--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je l'aime comme un
+fils, et il me semble que c'est un devoir d'empêcher, si cela est
+possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave
+colonel vient de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la
+vie parisienne.
+
+--Il faudrait les lui montrer.
+
+--Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu'il y a en
+lui une certaine naïveté qui l'expose à être dupe quelquefois de ceux
+qui l'entourent. J'ai été témoin de sa confiance et de sa foi.
+
+Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du
+baron avait porté.
+
+--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualité sans
+doute, mais qui nous expose souvent à de fâcheuses déceptions. Je crois
+donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime
+de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout
+la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est
+très tendre.
+
+--Mille raisons rendent ce mariage impossible.
+
+--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveuglé
+par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle
+Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnément?
+
+Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la
+marquise.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion
+probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspirée; pour moi, je
+ne connais pas de femme plus belle, et vous?
+
+--Peu importe.
+
+--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très probablement cette
+beauté qui fait sa toute-puissance. Sur cette beauté, nous ne pouvons
+rien, ni vous ni moi.
+
+--Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient un homme.
+
+--Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je
+m'en remets pleinement à vous; je veux dire seulement qu'il est bien
+difficile de détruire l'influence que Carmelita doit à sa beauté,
+surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidèle dans ses
+attachements. Croyez-vous qu'il soit fidèle?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui
+pourrait agir efficacement sur lui.
+
+--Laquelle?
+
+--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si épris que
+soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la
+preuve qu'il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le
+colonel serait homme à s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de
+ce genre?
+
+Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par
+le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui
+avait permis de redresser la tête: il était utile, il profitait de sa
+position.
+
+--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait
+pas dans sa passion, sittelle après un court moment de réflexion, il
+faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et
+pour moi je l'ignore.
+
+--Je l'ignore aussi.
+
+--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble.
+
+--Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne
+conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un
+piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans
+le monde parisien, même dans le meilleur?
+
+--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans
+ce cas, bien au contraire.
+
+--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.
+
+--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature à rompre
+son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver
+peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c'est ce que je
+répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces
+moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en
+userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon côté j'en
+trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes
+habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une
+association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous
+concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous
+présenterez.
+
+Le baron se leva:
+
+--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise.
+
+--Au revoir, monsieur le baron.
+
+Il sortit de la loge.
+
+Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car
+la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit devant lui.
+
+--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le
+monde répète.
+
+Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux.
+
+--Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous,
+je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita,
+n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre?
+
+--Il est vrai.
+
+--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher,
+cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et
+tâchez de prendre un air indifférent.
+
+--Ce mariage vous peine donc bien vivement?
+
+--Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c'est une
+niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me réjouit. Ce qui me fâche, c'est
+de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté
+foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté
+dans vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez de
+satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi
+à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien!
+mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller
+porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des
+gens qui se moqueraient de vous.
+
+--Mais....
+
+--Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin
+sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous
+gênez pas, prenez-les.
+
+Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il n'était entré.
+
+Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme elle le désirait.
+
+Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire
+visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrèrent
+avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa.
+
+Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.
+
+Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.
+
+Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la répétition de
+la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de
+vainqueur, l'avait exaspérée.
+
+Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, dans
+l'état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant.
+
+Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un défilé, une
+procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la
+salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle.
+
+--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?
+
+--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais douté?
+
+--Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?
+
+A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme elle l'avait fait
+avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.
+
+Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.
+
+De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement ce sourire
+et ne s'abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la
+salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle.
+
+Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du
+colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa
+lorgnette la loge de madame de Lucillière.
+
+
+
+VII
+
+Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.
+
+Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se
+retira.
+
+--Je suis attendue chez ma mère.
+
+La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et
+conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnés.
+
+--A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher.
+
+En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.
+
+--Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.
+
+En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de
+chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une
+toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une
+petite clef qu'elle plaça dans sa poche.
+
+Cela fait, elle remonta en voiture.
+
+--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte
+où si souvent le cocher avait déposé et repris sa maîtresse.
+
+La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête
+couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture.
+
+Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à
+l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui
+dit d'attendre.
+
+Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite
+porte. Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en
+faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point: elle était fermée à
+l'intérieur par un verrou.
+
+Madame de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte
+qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.
+
+Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes
+circonstances, elle prit vivement sa résolution.
+
+--Rentrez, dit-elle au cocher.
+
+Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans
+s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert,
+se dirigea vers l'entrée principale de l'hôtel Chamberlain.
+
+A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le
+seuil de sa porte.
+
+--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible.
+
+Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur de sa
+loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi
+étouffée.
+
+--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui?
+
+--Déjà! répliqua une voix.
+
+--A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.
+
+--Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge,
+elle le trouvera en train de s'habiller.
+
+Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas
+déconcerter.
+
+--Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle.
+
+En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à
+l'hôtel.
+
+--Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une voix.
+
+--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir:
+le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pour lui,
+l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules?
+
+--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de
+femme.
+
+--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme
+avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout.
+
+Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et
+la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était
+ouverte devant elle.
+
+Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et
+les domestiques étaient à leur poste.
+
+Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être le colonel
+était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques
+personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule,
+l'apercevoir et la reconnaître.
+
+Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour
+d'elle; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen
+pour se faire reconnaître, elle laissa retomber.
+
+--M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.
+
+--C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais
+très prononcé.
+
+Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit
+devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa
+personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la
+mode.
+
+Elle avait rejeté son voile en arrière.
+
+Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.
+
+--Madame la marquise! s'écria-t-il.
+
+--Quand votre maître doit-il rentrer?
+
+--D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est
+chez....
+
+Horace s'arrêta.
+
+--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.
+
+--Madame la marquise sait?...
+
+--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte!
+Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir.
+
+--Mais, madame la marquise....
+
+--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.
+
+Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments
+d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours
+la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste
+quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il
+regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la
+colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand on a le
+bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne
+faut pas être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses.
+C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en
+proportion de leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne
+l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle:
+mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à
+ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita
+voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins
+à l'âge qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps.
+Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir
+toutes?
+
+C'était non seulement au point de vue de son maître qu'il se plaçait
+pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans
+la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le
+gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments.
+Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit
+et en vertu du principe d'autorité. Qu'une femme lui demandât n'importe
+quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le
+faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il pût recevoir
+d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas.
+
+Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: «Mon bon Horace»,
+en lui disant: «Je compte sur vous», devait produire sur lui une vive
+émotion.
+
+--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.
+
+--Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour.
+
+Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait
+de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son
+appartement et l'attendant.
+
+Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: comme il
+demeurait hésitant, elle insista:
+
+--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas,
+alors même que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il
+est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je
+m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous.
+
+Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu'elle
+était entrée dans l'hôtel, il importait peu en réalité que l'entretien
+qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du
+colonel.
+
+Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.
+
+--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la
+porte.
+
+Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son
+visage et arrangea les plis de son manteau.
+
+Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans
+le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace
+l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se
+regardèrent tous les trois avec des mines étonnées.
+
+L'un d'eux était maître d'hôtel.
+
+--Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli
+métier.
+
+Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la
+bibliothèque.
+
+--J'attendrai ici, dit-elle.
+
+Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes.
+
+--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle:
+comment se porte le colonel?
+
+--Bien, madame la marquise.
+
+--Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?
+
+--Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise.
+
+--Se plaignait-il?
+
+--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui,
+le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se
+plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle
+l'a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau
+qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte.
+
+--Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire?
+Vous avez pu vous tromper.
+
+--J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je ne me suis pas
+trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait
+absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à-dire tant
+que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des
+courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant
+dans une grange ou un chalet.
+
+--L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du égayer
+cette sombre humeur?
+
+--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait
+pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.
+
+--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?
+
+--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et
+même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu
+faire, quand il a appris leur arrivée.
+
+--Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?
+
+--Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de
+se distraire; il mangeait à la même table que le prince.
+
+--Et que Carmelita?
+
+--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle
+marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font
+pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas
+fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel.
+
+--C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient ces
+excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire ce séjour s'est
+prolongé?
+
+--Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse
+prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La veille, par une journée
+d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une
+longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que
+le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait,
+sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous
+bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la
+montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer,
+et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours
+s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à
+moi.
+
+--Où était-il?
+
+--J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence
+et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris
+qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour
+madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses
+lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage.
+Est-ce assez bizarre?
+
+Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire,
+elle s'expliquait comme les choses s'étaient passées, depuis l'arrivée
+de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience
+féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.
+
+La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par
+la petite porte.
+
+A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta
+devant le perron.
+
+--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.
+
+Mais la marquise le retint.
+
+
+
+VIII
+
+Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré.
+
+Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci
+sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution.
+
+Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant
+enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la
+porte de la chambre.
+
+Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans
+qu'on entendit aucun bruit.
+
+Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la
+porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie
+fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la
+chambre.
+
+Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa
+main gauche, comme un homme qui réfléchit.
+
+Elle écarta la portière et entra.
+
+Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise
+frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda
+machinalement du côté d'où venaient ces bruits.
+
+A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit.
+
+--Qui est là? dit-il.
+
+Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en
+même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.
+
+Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son
+entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle.
+
+Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une
+couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.
+
+--Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.
+
+--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.
+
+--N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ?
+dit-il.
+
+--Je l'ai reçu.
+
+--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?
+
+--Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu
+admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime.
+
+--Une erreur!
+
+Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les
+paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande
+qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier?
+
+--Votre buvard....
+
+--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a
+fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.
+
+Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les
+yeux.
+
+--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière
+a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et,
+comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une
+démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous
+entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour
+moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.
+
+Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.
+
+Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite
+qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse.
+
+--Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne
+peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin
+je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un
+homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une
+femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de
+cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète,
+c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant
+cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en
+accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon
+saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et
+je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance,
+il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce
+saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai
+été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre
+mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine,
+j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de
+naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de
+toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement
+heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai
+entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu
+les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle
+vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je
+pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous
+aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel
+que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la
+nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme
+ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe
+pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et,
+telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que
+vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père
+mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous
+aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la
+douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa
+vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la
+nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que
+je devais faire.
+
+--Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma
+résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.
+
+--Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux
+l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et
+je l'accomplirai.
+
+Il se leva.
+
+En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui.
+
+Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:
+
+--Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison?
+Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une
+résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux;
+je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe.
+Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que
+j'ai à vous dire.
+
+Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.
+
+Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il
+n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le
+subir et d'en finir.
+
+Elle reprit:
+
+--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait
+vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour
+obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable
+de recourir au moyens qu'il a employés.
+
+Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il
+restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on
+lui dit, mais qui ne l'entend pas.
+
+--J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur
+ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis
+obligée de le faire.
+
+--Je vous en prie....
+
+--Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces
+feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si
+vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit
+ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre
+amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse
+cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire
+jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver
+pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non,
+n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que
+j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire
+votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le
+silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de
+moi, il s'agit de vous, et je parle.
+
+Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et
+un encrier.
+
+Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la
+plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes.
+
+Puis elle les tendit au colonel.
+
+Il lut:
+
+ Dites-vous bien que je vous aime.
+
+ HENRIETTE.
+
+ A vendredi, votre vendredi.
+
+ HENRIETTE.
+
+ Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse,
+ faut-il dire de l'amour de votre
+
+ HENRIETTE.
+
+--Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de
+Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les
+ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de
+moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous
+m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces
+lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de
+tracer sur ce papier? Comparez, regardez.
+
+Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux,
+il la regarda elle-même.
+
+--Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos
+yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens
+qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe.
+Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière?
+Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour?
+C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente,
+c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la
+voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette
+n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et
+recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est
+assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que
+l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait
+protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir
+de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces
+accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais
+examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les
+probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi,
+mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme
+vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une
+inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en
+suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue!
+Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu
+puissant. Ah! Édouard!
+
+Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais
+entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre
+les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel:
+il était bouleversé.
+
+De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le
+laissa maintenant à son trouble.
+
+Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit:
+
+--Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant
+ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour
+appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle
+venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur,
+l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de
+vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à
+l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.
+
+Il leva la main.
+
+--Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi,
+s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant.
+Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à
+l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et
+je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour
+repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que
+n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous
+venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez
+écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait
+résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est
+accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne
+plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je
+vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les
+feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus
+cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre
+que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait
+laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et
+j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le
+jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.
+
+Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit:
+
+--Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté
+vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il
+y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur
+s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous
+serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans
+votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le
+reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que
+ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez,
+vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre,
+lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa
+nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous
+voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous
+force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent
+les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences,
+les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces
+tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien
+entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à
+l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous,
+ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et
+les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son
+élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me
+l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en
+avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain
+vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un
+honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita
+pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le
+prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous
+pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce
+rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et
+je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je
+sortais autrefois.
+
+Elle s'était levée.
+
+Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une
+lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie
+aboutissant à la rue de Valois.
+
+Ils marchèrent sans échanger un seul mot.
+
+Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.
+
+--Où est Tom? dit-il.
+
+--Tom ne m'attend pas.
+
+--Je vais vous conduire alors.
+
+Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le
+trottoir.
+
+Non, dit-elle.
+
+Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez.
+
+
+
+IX
+
+Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame
+de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable
+tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle
+pouvait aimer.
+
+Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse
+être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle
+s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans
+aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»
+
+Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins
+l'aimait-elle fidèlement.
+
+L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable,
+incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi.
+
+Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne
+voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.
+
+Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait
+le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant
+qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.
+
+Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à
+Carmelita et à Ida.
+
+C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque
+chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg
+Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle,
+original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux
+yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait
+pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser
+la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par
+madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père
+mourant lui avait demandé de prendre pour femme.»
+
+Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une
+meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette
+petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur.
+Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune
+à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.
+
+Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de
+Lucillière voulait se donner cette satisfaction.
+
+D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour
+elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.
+
+Mais réussirait-elle?
+
+Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle
+lui avait confié!
+
+Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme
+arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de
+madame de Lucillière.
+
+Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque
+chose avec la réflexion.
+
+En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait
+jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible.
+
+Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son
+fauteuil, écouter la musique de _Robert_, ne se doutèrent pas des idées
+qui roulaient dans sa tête.
+
+Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.
+
+--Voyez donc le baron Lazarus!...
+
+--Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel
+Chamberlain?
+
+--S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas
+bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage
+du colonel et de la belle Carmelita.
+
+--Évidemment il ne pense qu'à la musique.
+
+A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se
+pencha contre son voisin.
+
+Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:
+
+--Si je pouvais prier!
+
+--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron.
+
+--Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.
+
+Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de
+cordiales poignées de mains à ses amis.
+
+Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos,
+donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.
+
+Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain,
+et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver
+jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à
+féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.
+
+--Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de
+votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la
+fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour,
+c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez
+un devoir social.
+
+Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des
+considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très
+profondes.
+
+--Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en
+voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les
+pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la
+nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage,
+cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens
+entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que
+la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un
+piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle
+aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci
+les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.
+
+Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit
+qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le
+baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait
+enfourché un dada.
+
+Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à
+parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les
+satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il
+poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de
+blessant, au moins d'une façon directe.
+
+Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de
+son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant:
+il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait
+pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami,
+ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne
+viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il
+fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après
+d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de
+voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout
+cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.
+
+Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était
+aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.
+
+Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.
+
+Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du
+prince Mazzazoli.
+
+En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop
+ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.
+
+Il cherchait, il guettait.
+
+En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de
+regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines,
+découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si
+le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la
+comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour
+ne rien cacher.
+
+La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter
+des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles
+tardaient trop à naître spontanément.
+
+Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à
+l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au
+concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres,
+les petits aussi bien que les grands.
+
+Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation:
+c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier
+venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était
+sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que
+mademoiselle Belmonte était seule.
+
+Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait
+plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de
+sa naïveté.
+
+En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva
+entre-bâillée.
+
+Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans
+l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes
+restées ouvertes.
+
+Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement;
+l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir
+entendue.
+
+On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.
+
+--Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec
+fureur.
+
+--Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement.
+
+--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma
+parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.
+
+Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta
+rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un
+étage supérieur.
+
+Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la
+referma derrière lui avec fracas.
+
+Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui
+venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans
+environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant
+voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu
+simplement, mais convenablement.
+
+Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était
+cet homme.
+
+Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait
+peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être
+pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants
+auparavant.
+
+Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu.
+
+Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de
+ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de
+dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.
+
+Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la
+colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées,
+il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se
+douter assurément qu'il était suivi.
+
+Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue
+Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue.
+
+Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient
+couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette
+maison.
+
+Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se
+dirigea vers la loge du concierge.
+
+--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il
+poliment en ôtant son chapeau.
+
+Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.
+
+--Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.
+
+Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était
+pas chez lui, le baron se retira.
+
+Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo
+Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu
+parler.
+
+Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer
+parti de ce renseignement.
+
+Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.
+
+
+
+X
+
+En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il
+ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.
+
+Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage
+et les invitait à y assister.
+
+Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet.
+
+S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté
+d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait?
+
+Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le
+lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une
+pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui
+qui se marie.
+
+Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait.
+
+Et, le coup porté par une lettre,--s'il était vrai que son mariage dût
+porter un coup à Thérèse,--il irait faire sa visite.
+
+Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,--car il ne l'oubliait pas,
+et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit
+pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le
+tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain
+demandait à le voir.
+
+Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains
+tendues.
+
+--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.
+
+--C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à
+déjeuner, si je ne vous dérange pas.
+
+--Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble.
+
+--En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois.
+
+--Vous avez à me parler?
+
+--Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire?
+
+Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi
+son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi
+avait-il tenu à prévenir cette visite?
+
+Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle:
+
+--Ma petite cousine va bien, j'espère?
+
+--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.
+
+Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?
+
+Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et
+qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se
+risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait
+préoccupait et tourmentait son oncle.
+
+--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il
+enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y
+avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.
+
+--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de
+père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge
+d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de
+preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe,
+et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément
+introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre
+cousin; il peut rentrer en France.
+
+A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils
+passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour
+où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel,
+c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient
+pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer
+librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine.
+
+Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença
+par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de
+son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:
+
+--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre
+mariage, mon cher Édouard.
+
+--Vous savez?...
+
+--Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce,
+que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de
+vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez.
+
+--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?
+
+C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse.
+
+--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante,
+n'est-ce pas?
+
+--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas
+encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce
+qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des
+questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de
+procéder avec ordre, surtout avec patience.
+
+--Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il
+rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt,
+en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une
+exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot,
+Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si
+extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien:
+Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois
+que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que
+vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel
+ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu
+Édouard.»
+
+«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se
+marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des
+exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était
+vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du
+prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli
+avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en
+eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres
+de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me
+traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage
+avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit
+qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as
+lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà
+qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai
+point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle,
+qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon
+cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir
+qu'il avait été prévenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de
+votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du
+tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder,
+parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position
+ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il
+prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux
+courses du bois de Boulogne.
+
+--Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?
+
+--Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de
+Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve
+plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion
+finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse;
+j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que
+Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je
+n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais
+même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me
+tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien
+voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Thérèse de
+mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement,
+après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger
+et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur
+lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre
+nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette
+découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a
+été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé
+en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le
+gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain,
+coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent
+subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges.
+Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison,
+Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.
+
+--Sorieul!
+
+--Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait
+toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête
+quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une
+brochure portant pour titre: _Les Césars par un César_. C'était une
+critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine
+d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus,
+Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous
+devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que
+Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui
+avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison,
+j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était
+pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait
+renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre
+organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de
+nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais
+de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi
+jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux.
+Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas
+mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident.
+J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car
+Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de
+nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire
+une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture.
+Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la
+suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant
+longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une
+violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas,
+j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle
+céda.
+
+--Ah! elle a consenti!
+
+--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle
+a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu
+arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien
+que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et
+qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne
+boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu?
+
+Il devait épouser Carmelita.
+
+Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.
+
+Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait
+pas moyen qu'elles fussent autrement.
+
+--Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle!
+
+Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins
+pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.
+
+--Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le
+colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens
+à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais
+moi-même vous faire part de mon mariage.
+
+--Et qu'appelez-vous tantôt?
+
+--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai
+de partager ce souper avec vous.
+
+Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même
+gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il
+n'aurait donc pas à le lui annoncer.
+
+Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une
+certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle.
+
+Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte
+et entra.
+
+L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.
+
+Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit
+du bruit.
+
+--Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.
+
+Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une
+lampe à la main.
+
+--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.
+
+C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla
+qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux.
+
+Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se
+parler.
+
+Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.
+
+Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux
+ardents.
+
+Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait
+posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la
+voyait mal et seulement dans l'ombre.
+
+--Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot
+pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable
+à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper
+digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul
+n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.
+
+Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant,
+en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui
+indiquait que Michel devait souper avec eux.
+
+--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de
+n'avoir pas douté de moi.
+
+--Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours
+témoigné une grande amitié.
+
+--Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que
+depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos
+de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était
+décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.
+
+Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers
+le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait
+produit sur elle.
+
+Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:
+
+--En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien
+heureux, celle de votre mariage.
+
+--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me
+suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses
+craintes et dans quelle position il se trouvait?
+
+--Il me l'a dit.
+
+--J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et,
+puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.
+
+--Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.
+
+--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je
+n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui
+souhaitait si ardemment de me voir mariée.
+
+De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer
+difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait
+même pas la regarder.
+
+Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.
+
+--Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous
+raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je
+prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je
+disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais
+pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite
+fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides!
+
+--Oui, je me souviens, dit-il.
+
+--Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie,
+ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se
+marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère,
+sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?
+
+Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il
+éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa
+conscience était moins ferme.
+
+--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour...
+Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il
+sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un
+plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je
+voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur
+la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il
+croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon
+coeur.
+
+La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et
+l'étouffait.
+
+C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.
+
+--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces
+choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins
+vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne
+de vous.
+
+--Q'importe, mon bon Denizot?
+
+--Comment, qu'importe! et ma gloire?
+
+Puis, donnant une poignée de main au colonel:
+
+--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme
+cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim?
+
+--Pas trop.
+
+--Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien
+aise.
+
+Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui
+étaient entassées dans son panier.
+
+Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.
+
+Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une
+physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et
+moins sombres.
+
+Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa
+santé.
+
+Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte
+que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour
+répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient
+adressées.
+
+Le souper était servi sur la table.
+
+Antoine invita son neveu à s'asseoir.
+
+--Prenez la place de votre père, mon neveu.
+
+A ce moment, Sorieul fit son entrée.
+
+Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux;
+en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.
+
+Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les
+poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de
+brochures, il accapara la conversation.
+
+--Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se
+douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il
+s'était occupé de lui pendant toute la journée.
+
+--De moi?
+
+--De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle
+dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils
+ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom
+dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été
+leur rôle.
+
+Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la
+guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la
+maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini.
+Pignotti, Quinet.
+
+Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu
+l'arrêter.
+
+La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se
+retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer.
+
+Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une
+marche; puis, tendant la main au colonel:
+
+--Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander
+votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli
+avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons
+procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis
+je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent,
+puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours
+une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.
+
+Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.
+
+--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et
+cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?
+
+Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.
+
+--Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la
+sienne?
+
+
+
+XI
+
+Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le
+hasard avait mise entre ses mains.
+
+Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage
+de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user
+de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la
+marquise.
+
+Il l'alla donc trouver.
+
+Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus
+demandait à la voir, le marquis était avec elle.
+
+--Vous recevez cet homme? dit-il.
+
+--J'ai besoin de lui.
+
+--Ah! c'est une raison.
+
+--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les
+recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent.
+
+--Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante;
+pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive
+volontiers de sa visite. Au revoir.
+
+Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une
+autre.
+
+--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant
+un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait.
+
+--En avons-nous beaucoup devant nous?
+
+--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans
+trop de hâte.
+
+--Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien
+entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements
+que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.
+
+Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme
+qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la
+chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.
+
+--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette
+conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité.
+
+--Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.
+
+--Le maître de chant de Carmelita!
+
+--Lui-même.
+
+--Mais alors?...
+
+--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce
+mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.
+
+--Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans
+l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel
+Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel
+Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant
+seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son
+secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il
+est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions
+collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il
+faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de
+Lorenzo Beio.
+
+--On pourrait peut-être le lui acheter.
+
+--La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre,
+et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien
+compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.
+
+--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains
+quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel,
+pourrait l'éclairer.
+
+--Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une
+arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque
+chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui
+dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le
+colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez
+un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous
+aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas
+à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est
+aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher
+d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour
+refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce
+mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans
+secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le
+faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis,
+elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner
+contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule.
+Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à
+vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête.
+
+--Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un
+gros rire.
+
+Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua:
+
+--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près
+de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous
+être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder.
+Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des
+Bouffes?
+
+--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.
+
+--Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que
+je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de
+mademoiselle Flavie.
+
+--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant
+était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et
+sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle
+pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.
+
+--Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?
+
+--C'est bien naturel.
+
+--Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours,
+et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne
+sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous
+occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est
+plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle
+n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un
+petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère.
+
+--Je la vois quelquefois.
+
+--Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?
+
+--J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.
+
+--Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris
+l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de
+reconnaissance et vous serez écouté?
+
+--Je le pense.
+
+--Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette
+reconnaissance déjà si grande.
+
+--J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.
+
+--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite
+Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que
+ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait
+de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent,
+son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut,
+sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature
+lui a donné,--une seule chose exceptée, la voix;--il est vrai que de
+ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui
+donniez ce qui lui manque.
+
+--La voix? moi!
+
+--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites,
+vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio,
+qui les possède, lui, ces mérites.
+
+Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien
+qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il
+ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors
+surtout que cette combinaison devait lui profiter.
+
+--Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.
+
+--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour
+professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner
+à Ida?
+
+--Oh! ma fille!
+
+--Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille
+comme mademoiselle Ida....
+
+--_Sie ist eine engel._
+
+--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que
+d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par
+l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la
+main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus
+naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand
+sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne
+ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre.
+Flavie qui est une chanteuse de théâtre,--au moins elle peut
+le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à
+l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,--on a vu des exemples de cette ambition
+chez de simples grues;--elle s'adresse à Beio pour lui demander des
+leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?
+
+--Quelquefois.
+
+--Plusieurs fois par semaine?
+
+--Oui, souvent.
+
+--Tous les jours?
+
+--Je la vois souvent, mais pas régulièrement.
+
+-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours.
+Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est
+plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre
+caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas
+exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses
+leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle
+vous fera honneur.
+
+--Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.
+
+--En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel
+Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel
+puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout
+d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce
+mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera
+peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant
+principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut
+l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se
+rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il
+soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se
+rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par
+amour, le colonel le désire non moins vivement.
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un
+moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera
+temps encore;--il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du
+moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand
+même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous
+pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre
+et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen.
+Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on
+agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit
+visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.
+
+Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas
+sotte.
+
+Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!
+
+Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille
+combinaison, et encore sans paraître y toucher.
+
+Quelle Babylone que ce Paris!
+
+
+
+XII
+
+Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de
+Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus
+simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore,
+était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et
+elle n'était que cela.
+
+Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant
+elle avait une certaine réputation.
+
+Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui
+se montraient en elle.
+
+C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui
+l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de
+race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de
+comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par
+ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères
+constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas
+ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée;
+à Paris, on la remarquait.
+
+Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une
+autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de
+l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités
+et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui,
+précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits
+blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.
+
+Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père,
+qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands,
+laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par
+malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que
+la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout
+dire, celle du ruisseau.
+
+Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune
+fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en
+apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.»
+Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les
+plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet
+homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est
+plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la
+langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler
+autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son
+langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.
+
+C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien
+entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme
+avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux
+innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle
+produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du
+contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie.
+
+Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont
+elle récitait «son catéchisme de débauche.»
+
+Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:
+
+--Est-elle drôle, cette Flavie!
+
+Et ce mot était généralement accepté.
+
+Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez
+indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la
+soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la
+défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques,
+ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets
+qui en disaient long pour qui savait comprendre.
+
+Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui
+témoignait publiquement le plus d'intérêt.
+
+--Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout
+naturel?
+
+Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait
+pas et riait lui-même.
+
+--Je voudrais bien, disait-il.
+
+En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez
+Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il
+désirait, c'est-à-dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio.
+
+A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux
+éclats.
+
+--Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!
+
+--Mais, ma chère petite....
+
+Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour
+elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille
+en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait
+devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela.
+Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas
+débuté dans des cafés-concerts?
+
+Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:
+
+--C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.
+
+Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés:
+
+--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire,
+celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis
+là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore
+de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron?
+J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon
+père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.
+
+--Je veux en faire une grande artiste.
+
+--Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; maintenant il
+est trop tard; et à qui la faute?
+
+--Il n'est jamais trop tard.
+
+--Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse
+plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons
+par Beio? Dites-moi la raison vraie.
+
+--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art.
+
+Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle.
+
+--Non, non! criait-elle; impayable!
+
+Le baron vint s'asseoir près d'elle:
+
+--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est
+de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire
+ce miracle: le talent.
+
+--Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?
+
+--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies
+davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à
+l'Opéra. Vois-tu l'affiche: _Débuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela
+ne te dit rien.
+
+--Après tout, pourquoi pas?
+
+--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur,
+qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès
+d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te
+faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les
+auras.
+
+Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et
+regardant le baron dans les yeux:
+
+--Vous y tenez donc bien à ces leçons?
+
+--Beaucoup, je t'assure.
+
+--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?
+
+--Comment! ce que je te les paye?
+
+--Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?
+
+--Mais il me semble....
+
+--Pour qui aurais-je tout ce mal?
+
+--Pour toi.
+
+--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher,
+n'est-ce pas? Alors, payez.
+
+Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie
+en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que
+par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer.
+
+Ils tombèrent d'accord à cent francs.
+
+Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les
+fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.
+
+--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.
+
+Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du
+calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une
+forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des
+nombres.
+
+Une nouvelle discussion s'engagea.
+
+--Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion,
+que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les
+fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis
+que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.
+
+--Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon
+propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé.
+
+Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer
+vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie.
+
+--Je fais tout ce que tu veux, dit-il.
+
+--Ainsi vous payerez Beio?
+
+--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me
+compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons,
+et je jugerai par moi-même de tes progrès.
+
+Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci
+traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de
+chant l'arrêta.
+
+Son temps était pris.
+
+En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre
+des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une
+pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes
+celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas
+en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour
+en prendre une nouvelle.
+
+Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent
+francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle
+fit si bien qu'elle parvint à décider Beio.
+
+Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour
+donner sa leçon.
+
+Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire.
+
+Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.
+
+--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.
+
+--Et pourquoi donc, petite fille?
+
+Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public.
+
+--Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.
+
+Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au
+baron, du baron à Beio.
+
+--Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai
+l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la
+meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous
+êtes le professeur.
+
+Beio, sans répondre, s'inclina.
+
+--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans
+Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur,
+n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art!
+Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa
+place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain:
+avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès
+prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de
+se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des
+salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la
+famille, lui en laisseront-ils la possibilité?
+
+Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas
+prête à commencer.
+
+--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien
+souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à
+moi.
+
+Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait.
+
+--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle
+Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon.
+
+Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.
+
+--Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa
+connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble
+que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de
+Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.
+
+L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de
+temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne
+pas voir, mais qu'il remarquait très bien.
+
+--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de
+mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me
+demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des
+choses, on aperçoit des causes de trouble.
+
+Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.
+
+--Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division.
+Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage
+m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se
+faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations,
+avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel.
+Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce
+mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant
+pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux
+côtés.
+
+Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il
+s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se
+retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se
+demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient,
+car ce n'était assurément pas un simple bavardage.
+
+--Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit
+le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime
+passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si
+belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du
+colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le
+prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume
+du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions.
+
+Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:
+
+--Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je
+bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant,
+je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte.
+
+Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui
+se rapportaient à la leçon même.
+
+--Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en
+dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est
+Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour
+la musique que les Français.
+
+Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au
+professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une
+pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande,
+et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment
+musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir,
+et ne pas renoncer dès la première leçon.
+
+Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui
+et l'accompagna jusque dans la rue.
+
+Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.
+
+-De quel côté allait M. Beio?
+
+Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le
+professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que
+musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut
+seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots
+personnels dans cet entretien.
+
+--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas
+lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et
+si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur
+mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas
+qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma
+fille, une ange, monsieur, une ange.
+
+Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au
+prince Mazzazoli.
+
+Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista,
+trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli
+et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel
+Chamberlain.
+
+Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait
+tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré;
+seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout
+en ce qui touchait la rupture de ce mariage.
+
+--Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le
+bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?
+
+Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière,
+il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture:
+l'intérêt du prince, l'amour du colonel.
+
+Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant
+chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre
+on mettait à accomplir ce mariage.
+
+Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands
+efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait
+et chez le prince et chez le colonel.
+
+Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.
+
+Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par
+jour.
+
+Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent.
+
+C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel
+préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la
+prodigalité orientale.
+
+C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le
+mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines
+formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en
+Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait
+trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il
+fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait
+des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans
+les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.
+
+En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne
+s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des
+autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.
+
+Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de
+mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.
+
+Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.
+
+Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis
+de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien
+dit pour l'empêcher.
+
+Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient
+bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout.
+
+Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que
+Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser.
+
+Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran.
+
+Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:
+
+--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au
+moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle
+peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait
+retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre
+pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis
+reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel
+Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine!
+
+Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.
+
+
+
+XIII
+
+Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.
+
+Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à
+sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y
+reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita?
+
+Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais
+quelles précautions?
+
+Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la
+résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait
+pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le
+colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un
+membre de sa famille.
+
+Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite
+Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était
+possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.
+
+Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne
+pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg
+Saint-Antoine.
+
+Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron
+n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans
+la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de
+faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont
+il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à
+répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu
+savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le
+colonel.
+
+Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se
+servir.
+
+Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait,
+c'était ce qui se passait chez elle.
+
+C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur
+d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci,
+qu'il devait employer.
+
+Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de
+plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin
+pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à
+trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des
+rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.
+
+Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français,
+anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant,
+comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie
+à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi
+bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline»,
+ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier
+Saint-Marcel.
+
+Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette
+époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du
+monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était
+pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour
+mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau
+de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches
+ou misérables, Paris ouvrait ses portes.
+
+--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous,
+nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à
+l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne
+trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour
+tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_.
+
+De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de
+cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands
+à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les
+autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu
+près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se
+produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment,
+ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et
+bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui
+prononçaient d'une étrange façon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous
+faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au
+compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé
+qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le
+Bas-Rhin.
+
+Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui
+était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la
+finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission,
+des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des
+Allemands; dans les hôtels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des
+Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage,
+la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des
+quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la
+Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière
+de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de
+grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._
+
+Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on
+n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.
+
+Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position
+officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit
+prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses
+compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie
+allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient
+au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande
+religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la
+main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la
+Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.
+
+Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et
+lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls,
+son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils
+parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on
+les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme
+occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient
+contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier
+qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur
+famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu
+plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la
+mère-patrie.
+
+Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait
+organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers
+étaient les camarades et les amis d'Antoine.
+
+Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait
+s'adresser:
+
+--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se
+voient tous les jours.
+
+Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait
+mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.
+
+Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en
+moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait
+été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était
+le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.
+
+Mais Thérèse?
+
+Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette
+petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la
+regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait,
+c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et
+l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave
+garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.
+
+Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de
+son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper
+d'elle davantage.
+
+--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave
+Hermann, et discrètement.
+
+Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses
+dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa
+d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.
+
+Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir
+interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra
+moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et
+emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la
+fin de l'année 1870.
+
+--Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout
+fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle.
+
+--Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage.
+
+--C'est un brave homme.
+
+--Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait
+marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.
+
+--Pourquoi ne veut-elle pas?
+
+--On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses
+raisons.
+
+Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il
+pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait
+certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita.
+Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le
+colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.
+
+Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ
+qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses
+relations.
+
+Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.
+
+--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement
+vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous
+l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas
+prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.
+
+--Antoine ne voudra pas se sauver.
+
+--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les
+moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine
+Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant
+mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est
+facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de
+mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il
+aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il
+ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris,
+qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être
+réduit à ce rôle de martyr.
+
+--Il ne voudra jamais partir.
+
+--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut
+être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce
+qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre
+entre la France et la Prusse?
+
+--Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont
+échangées entre Allemands et Français.
+
+--Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants
+qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le
+moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine
+Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il
+pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression
+sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec
+l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre
+intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine
+Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une
+importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez
+le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et
+vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le
+doivent.
+
+
+
+XIV
+
+C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner,
+dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague.
+
+Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.
+
+Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait
+inspirée;
+
+Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec:
+c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On
+ne lui avait pas noté le détail.
+
+Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?
+
+En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager
+qu'autant qu'il lui convenait.
+
+Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement
+tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait
+pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine
+Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le
+serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à
+cette tâche.
+
+Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de
+bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.
+
+Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait
+sans qu'il fût besoin de le relancer.
+
+Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris.
+
+--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas
+de fuir comme un coupable.
+
+On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui
+lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui
+pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus.
+
+L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter.
+
+Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il
+attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation.
+
+Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine
+Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de
+police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en
+bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures
+du matin: la grande porte était fermée.
+
+Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et
+cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son
+oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas
+légers courant sur le pavé de la cour.
+
+Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.
+
+Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était
+sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de
+pièces de bois, il y eut une chute et des jurons.
+
+Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la
+lumière se fit.
+
+Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de
+police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.
+
+Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se
+plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en
+évitant autant que possible de faire du bruit.
+
+Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se
+lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._
+
+Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus
+fort, un agent frappa à son tour avec sa canne.
+
+Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à
+l'intérieur.
+
+--Qui est là? demanda une voix d'homme.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix
+goguenarde, ça s'est vu.
+
+Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à
+faire exécuter.
+
+--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde.
+
+--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un
+agent.
+
+--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la
+porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.
+
+Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.
+
+--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.
+
+--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le
+commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.
+
+--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.
+
+Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement,
+les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.
+
+--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.
+
+--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il
+n'est pas sorti.
+
+--Dites qu'il n'est pas rentré.
+
+--C'est bien, nous allons voir.
+
+--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront
+besoin de voir clair.
+
+Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul
+se plaça devant lui.
+
+--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la
+chambre d'une jeune fille, sans doute?
+
+--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme
+il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et
+Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte.
+
+A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au
+commissaire de police:
+
+--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud
+encore.
+
+--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les
+armoires.
+
+Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il
+commença ses recherches.
+
+Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on
+déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on
+fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de
+la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.
+
+--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces
+messieurs veulent une autre lampe?
+
+Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure
+narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.
+
+Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard
+posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte.
+
+--La clef? dit un agent en tirant le lit.
+
+Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste
+désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette.
+
+--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas
+où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!
+
+--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.
+
+Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.
+
+--Enfoncez la porte, dit un agent.
+
+En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre
+la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la
+force d'ouvrir la porte lui-même.
+
+La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat
+de rire.
+
+Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix
+centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits
+accrochés à des clous.
+
+C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents.
+
+--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été
+aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma
+parole qu'il n'y avait rien là-dedans.
+
+Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela
+tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté.
+
+Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.
+
+L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait
+perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du
+logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.
+
+On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le
+toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce
+toit gagner facilement la maison voisine.
+
+Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de
+saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier
+blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.
+
+Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se
+placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre
+ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des
+agents:
+
+ Zut au préfet,
+ Mes respects aux mouchards;
+ Oui, voilà, oui, voilà Balochard.
+
+Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la
+démonstration de la joie la plus respectueuse.
+
+--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est
+mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche.
+
+Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors
+il se mit à danser dans l'atelier.
+
+--Enfoncée la police!
+
+Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds,
+voltigeaient autour de lui.
+
+Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.
+
+--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre
+ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par
+tes plaisanteries.
+
+--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter,
+répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt.
+
+--Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse.
+
+--Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous
+faire savoir indirectement ce qui se sera passé.
+
+--Pourvu que mon cousin soit chez lui!
+
+Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de
+Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain.
+Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand
+il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on
+attendait la réponse, il poussa les hauts cris.
+
+--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant;
+rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera.
+
+Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après
+Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter
+lui-même la réponse demandée.
+
+En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du
+Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un
+coin et tournant le dos à la lumière.
+
+Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les
+lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine.
+
+--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver
+ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le
+voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne
+vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi.
+
+Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint
+s'asseoir à la table de son oncle.
+
+Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et
+l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix
+basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour
+de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils
+disaient.
+
+--Eh bien! mon oncle?
+
+--Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce
+matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et
+j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser
+arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.
+Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant
+d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas
+amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents
+venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier
+de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit
+qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père
+l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti
+par la fenêtre.
+
+--A votre âge, mon oncle!
+
+--A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les
+agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il
+m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est
+heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je
+suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à
+Michel, et me voilà.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi?
+
+--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous
+demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris
+où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France
+et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de
+m'aider à franchir la frontière.
+
+--Je suis à votre disposition, mon oncle.
+
+--J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis
+venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer;
+mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais
+prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête.
+
+--Et où voulez-vous aller?
+
+--En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est
+indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez.
+
+Le colonel réfléchit un moment.
+
+--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons
+pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel
+par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette
+heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une
+petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez
+moi, où nous pourrons délibérer en paix.
+
+Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération,
+tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine
+partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à
+Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à
+Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.
+
+Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit,
+le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait
+l'habitude.
+
+A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois,
+et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur
+voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en
+temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda
+pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour
+Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes,
+d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse
+enfin, d'autres pour Bâle.
+
+Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette
+confusion.
+
+Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut,
+il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse
+alerte.
+
+A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de
+revenir à Paris pour rassurer Thérèse.
+
+Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et
+l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son
+père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par
+respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.
+
+Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux
+avant qu'elle montât en wagon.
+
+Michel était là aussi.
+
+Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se
+reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est
+vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en
+Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui
+devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un
+fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait.
+
+Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel
+entretenait Thérèse:
+
+--Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma
+brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas.
+
+
+
+XV
+
+Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour
+par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain.
+
+Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite
+d'Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite
+par celui-ci à son oncle jusqu'à Bâle, enfin le départ prochain de
+Thérèse pour aller rejoindre son père.
+
+Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se
+séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l'Est.
+
+Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver le
+colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des
+pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que
+pour les voitures qui apportaient des voyageurs.
+
+Il était visible que ce départ le troublait; il marchait vite, il
+s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient comme si elles
+prononçaient tout bas des paroles qui de temps en temps étaient
+accompagnées d'un geste énergique de la main.
+
+Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derrière
+un numéro de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le
+baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l'idée de
+regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient.
+
+Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit deux hommes, un
+vieux et un jeune, puis une jeune fille.
+
+Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main à la
+jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut jolie avec quelque
+chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait
+véritablement dangereuse.
+
+Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, on
+comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres
+sentiments.
+
+Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait
+manifestement, et elle-même en lui répondant paraissait assez
+contrainte.
+
+Chez tous deux, il y avait de l'émotion.
+
+Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les
+approcher.
+
+--De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la
+salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop
+à craindre que le colonel le reconnût.
+
+Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec
+Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut par hasard.
+
+--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais venu accompagner
+un ami qui repart pour l'Allemagne.
+
+Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il
+fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât la compagnie du baron.
+
+Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à peine si le
+colonel répondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui
+étaient posées.
+
+Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron
+ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes.
+
+Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était atteint: il avait
+vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit
+par ce départ sur le colonel lui avait montré le bien fondé de ses
+craintes.
+
+Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces
+du côté de Beio.
+
+Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur mieux valait
+frapper le coup aussitôt que possible.
+
+Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez long,
+et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de
+préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer. Comme à
+l'ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait
+si mal à l'aise, que Beio s'informa de sa santé.
+
+--Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous
+l'impression d'une grave contrariété et je crains bien d'avoir fait une
+double sottise.
+
+Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le baron n'avait pas
+besoin d'être interrogé pour parler.
+
+--J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement expliqué
+avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel
+Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus.
+En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais,
+c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent raconté.
+
+--Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher
+une question quand le baron avait fouetté sa curiosité.
+
+--Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, et il m'a
+donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous
+avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène
+a été moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! D'un
+côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour
+moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est leur affaire après tout, ce n'est
+pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi
+entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront,
+ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs il n'y a
+plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l'on
+va pouvoir fixer la date précise du mariage. J'avais toujours
+espéré qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un
+empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé
+passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer à cette
+espérance et j'y renonce.
+
+Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien
+certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes,
+le maître de chant salua le baron et s'éloigna.
+
+--Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me traîner ainsi et
+de me faire dépenser mon argent. J'en ai assez de ses leçons!
+
+Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant
+une autre tactique.
+
+--Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se
+dit-il, essayons d'un moyen plus direct.
+
+Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de
+monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait
+fait avec un intime.
+
+--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui
+a pris une grande résolution: c'est celle de vous faire violence.
+
+Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d'un air
+bon enfant, plein de franche cordialité.
+
+--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal,
+au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous,
+monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maître de chant en face.
+
+--Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre.
+
+--Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous une vive, une très
+vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes
+donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour
+vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour
+votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspiré
+une idée qui a germé dans mon esprit en pensant à ce maudit mariage.
+Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que
+vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que j'ai
+pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout
+ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce
+bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce
+que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita,
+c'était....
+
+Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio à s'arrêter
+aussi et à le regarder en face.
+
+--Je me suis dit que c'était... vous.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer comment cette idée
+m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce
+pas?
+
+Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute
+sa personne, répondirent pour lui.
+
+--Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. Une créature
+placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres;
+en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes
+vous vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien
+différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche,
+de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l'art. Mais
+cela importe peu, et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous
+est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il
+vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des choses vous séparent.
+C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas
+s'exagérer leur importance, au contraire, il faut reconnaître ce
+qu'elles ont de factice.
+
+Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons mises
+ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de
+Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de
+réaliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa
+nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?
+
+Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.
+
+--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j'approuve
+cette discrétion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que
+je vous dis là, il n'en est pas moins certain que c'est la vérité.
+Alors rien d'étonnant à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au
+théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons
+de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l'étaient
+naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que
+mon besoin de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences.
+Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma tête,
+je n'ai pu m'empêcher d'en parler à Carmelita en cherchant à découvrir
+son sentiment à ce sujet.
+
+--Et....
+
+--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est
+réservée, même mystérieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas répondu
+franchement que j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous
+avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.
+
+--Elle aime la fortune.
+
+--Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois
+constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune
+qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en
+elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute
+cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans
+le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde
+qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas
+étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins
+vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des
+regards en arrière. Me croyez-vous sincère?
+
+Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère.
+
+--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative
+sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita.
+Quand je dis «on» vous comprenez de qui je parle; c'est de vous,
+monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon
+indirects, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air
+sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant l'effet
+que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le
+succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet
+entretien, qui a dû vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le
+but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je
+crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai
+pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous êtes
+le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita, je me mets à votre
+disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.
+
+Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant
+le bras du chanteur, il lui tendit la main.
+
+Beio mit sa main dans celle du baron.
+
+--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir.
+
+--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.
+
+Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé par ce qu'il
+venait d'entendre.
+
+Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie,
+et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée. Il ne s'était
+pas trompé dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait
+entretenu l'espérance de l'obtenir pour femme.
+
+Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser
+tendrement sa fille.
+
+--Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, et
+l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la
+fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune.
+S'appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas? Et le
+prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il
+fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel
+Chamberlain méritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse!
+Allons donc! C'était venir en aide à la Providence que d'empêcher ce
+mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde:
+c'était pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui
+méritent le bonheur.
+
+Il pria sa fille de se mettre au piano:
+
+--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple
+et pure.
+
+Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait
+délicieusement sa rêverie.
+
+Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un monsieur, dont on
+lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps déjà.
+
+Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.
+
+Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements de joie
+intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher de se frotter les
+mains.
+
+Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole,
+était là prêt à parler.
+
+--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir.
+
+
+
+XVI
+
+Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire,
+il ne le reçut pas aussitôt.
+
+Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par
+l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se
+livrerait plus facilement.
+
+Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant
+seulement les lettres devant lui.
+
+Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il
+avait été absorbé par le travail, il sonna.
+
+On introduisit Beio, grave et solennel.
+
+Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de
+l'avoir fait si longtemps attendre:
+
+Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier
+tout de suite, mais au moins j'ai gagné ainsi la liberté d'être tout à
+vous.
+
+--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous
+faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que
+vous avez bien voulu m'adresser.
+
+--Ne parlons pas de cela, je vous prie.
+
+--J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait
+bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire
+aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement.
+
+--Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du
+plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime
+la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement?
+
+Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où
+commencer cet entretien.
+
+Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix
+si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit.
+
+--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines
+suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour
+répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois
+déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au
+moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais
+pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne
+vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte
+d'une passion profonde, absolue, folle.
+
+Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les
+autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle
+Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron
+n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné.
+
+--Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne
+tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon.
+
+Beio continua:
+
+--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé,
+c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste,
+que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que
+l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune
+fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai
+aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu
+penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi
+comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé.
+N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait
+arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus
+facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon
+élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les
+choses du théâtre....
+
+--Oh! bien peu.
+
+--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de
+grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut
+plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais
+et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage,
+peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire
+qu'elle serait ma femme.
+
+--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant
+que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un
+mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita
+envers vous?
+
+Beio hésita un moment, puis il se décida:
+
+--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme.
+Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant
+parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je
+courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle;
+je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches,
+elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle.
+Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle
+s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible
+d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt
+à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à
+la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que,
+n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas
+elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue.
+Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on
+faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes
+lettres ne lui sont pas parvenues.
+
+--Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement
+pris par Carmelita?
+
+--Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens
+désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une
+dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre
+concours.
+
+--Que faut-il faire? Je suis à vous.
+
+Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec
+embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre.
+
+--Je n'ose vraiment, dit-il enfin.
+
+--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le
+baron.
+
+Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre.
+
+Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre.
+
+--Vous me refusez? dit Beio.
+
+--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre
+ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me
+voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet
+que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita.
+Écrire est bien, mais parler est mieux.
+
+--Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?
+
+-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec
+Carmelita?
+
+--Vous feriez cela?
+
+--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que
+vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut
+qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de
+celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais
+rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je
+l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous
+demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition.
+
+--Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment
+reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi?
+
+Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement:
+
+--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le
+vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel.
+Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt!
+
+
+
+XVII
+
+Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre
+la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des
+avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle
+contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre
+innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par
+Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il
+s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au
+colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer.
+
+Et cependant il ne l'avait pas prise.
+
+Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se
+présentait si belle?
+
+Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la
+peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans
+les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et
+l'inquiétude.
+
+Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne
+pas réussir?
+
+Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait
+de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait
+lieu entre Carmelita et Beio.
+
+A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et
+triomphant!
+
+Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu
+l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita
+était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa
+bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du
+Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore,
+de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait
+fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour
+idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il
+était donc bien certain que dans une explication comme celle qui
+s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des
+choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.
+
+Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita,
+Beio et le colonel.
+
+Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute
+surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en
+toute franchise, à agir en toute liberté.
+
+Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le
+hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un
+ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait
+manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver
+nécessairement en face les uns des autres.
+
+Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés.
+
+Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel,
+communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait
+ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des
+stores.
+
+Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre
+Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio,
+il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où.
+
+On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les
+fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores.
+
+Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait
+seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.
+
+Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et
+il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait
+voir ce qui s'y passerait.
+
+Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin
+d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui
+expliquer à quoi il l'employait.
+
+--Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une
+surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le
+colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne
+veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours
+tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et,
+sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera
+dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et
+que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit
+de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de
+Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.
+
+--Oh! papa.
+
+--Chut!
+
+Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il
+en avait dit assez.
+
+Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car,
+en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se
+gardent.
+
+--J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici
+ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je
+reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce
+que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez
+moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt
+vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne
+pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de
+la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre
+d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre
+un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la
+grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin
+et ne craignez rien, vous y serez chez vous.
+
+Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron
+une légère modification:
+
+--Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il
+l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un
+arbuste?
+
+Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer
+son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre,
+pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de
+Carmelita qui devait frapper cette attention.
+
+--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait
+préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux
+que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans
+la serre, vous la suivez: rien de plus naturel.
+
+Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un
+renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant
+sous les yeux une masse de lettres.
+
+Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du
+Colisée.
+
+Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.
+
+Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.
+
+Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain,
+et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le
+lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour
+sortir en voiture.
+
+Tout était prêt.
+
+
+
+XVIII
+
+Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands
+capitaines.
+
+Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste
+était aux mains de la Providence.
+
+Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une
+dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir
+bien méritée.
+
+C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne
+bénirait-il pas ses efforts?
+
+Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller
+lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au
+hasard.
+
+Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer
+intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le
+tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon.
+
+Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en
+bas.
+
+Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât
+dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il
+l'avait disposé.
+
+A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui
+recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq
+minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois
+heures précises.
+
+Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure
+qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du
+baron, mieux valait cette avance qu'un retard.
+
+Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience
+du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son
+espérance.
+
+--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire
+d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron
+Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur
+et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère
+avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé,
+qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela?
+Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant
+jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur,
+M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à
+craindre, liberté absolue.
+
+A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une
+importance considérable l'appelait au dehors.
+
+--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!
+
+Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il
+pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre
+d'être aperçu par celle-ci.
+
+--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans
+la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.
+
+L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une
+importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller
+chercher le colonel.
+
+Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.
+
+Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.
+
+Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir
+pour se rendre rue du Colisée.
+
+--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez
+vous, dit le baron.
+
+Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux
+heures cinquante minutes.
+
+Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci
+l'arrêta par le bras:
+
+--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification
+importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux.
+Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que
+nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne
+suis visible pour personne, et Ida est sortie.
+
+Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre
+les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses
+de lettres.
+
+C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre
+au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la
+valeur morale de ceux qui les avaient écrites.
+
+En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore
+un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où
+Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le
+silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel,
+il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la
+brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.
+
+Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder
+le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était
+impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.
+
+Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour
+la tourner.
+
+Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table
+chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces
+lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui
+nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.
+
+Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six
+minutes pour être bruyant.
+
+Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms
+qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.
+
+Le baron se montra vivement contrarié.
+
+--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis
+ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville
+n'ont jamais été bien fréquentes.
+
+--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune
+fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet?
+interrompit le baron, pressé par l'heure.
+
+--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez
+savoir.
+
+--Si vous vouliez....
+
+--Quoi donc?
+
+--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui
+demanderais moi-même ces renseignements.
+
+--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.
+
+--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de
+recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en
+jeu.
+
+--Alors je vous ferai cette lettre.
+
+--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume
+pleine d'encre.
+
+--Volontiers.
+
+Il était deux heures cinquante-huit minutes.
+
+Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme
+ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.
+
+Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.
+
+A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la
+serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer
+et un verrou glissa dans une gâche.
+
+Beio était entré derrière Carmelita.
+
+Instantanément un cri retentit:
+
+--Lorenzo!
+
+Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle
+de Carmelita.
+
+--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.
+
+--Ici!
+
+--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â
+mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous
+expliquer.
+
+--Et quelle explication voulez-vous?
+
+--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre
+mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.
+
+Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.
+
+Le baron le retint par le bras:
+
+--Écoutez, dit-il.
+
+Mais le colonel se dégagea.
+
+--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de
+Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que
+vous êtes ma maîtresse?
+
+Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le
+remonta.
+
+Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.
+
+A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et
+Carmelita se cacha le visage entre ses mains.
+
+Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers
+Beio.
+
+--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin
+d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.
+
+Puis, revenant à Carmelita:
+
+--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour
+expliquer que vous refusez d'être ma femme.
+
+Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le
+salon.
+
+Alors, s'adressant au baron.
+
+--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.
+
+Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait
+ouvert la porte.
+
+
+
+XVIII
+
+Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger,
+sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du
+colonel, ses paroles et son départ.
+
+Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur
+lui des yeux qui jetaient des flammes.
+
+--Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il.
+
+Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une
+fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé.
+
+--Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le
+baron par un geste tragique.
+
+Puis, détournant la tête avec dégoût:
+
+--Lorenzo! dit-elle.
+
+A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle
+avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.
+
+Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.
+
+Il s'avança d'un pas vers elle.
+
+--Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.
+
+Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout
+entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le
+mépris le plus profonds.
+
+Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le
+baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas.
+
+--Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le
+prince prendra-t-il le sien aussi facilement?
+
+Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à
+remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.
+
+Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans
+cette entrevue?
+
+Il entra chez elle.
+
+Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui
+donnait sur le jardin.
+
+--Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio!
+Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il
+entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard!
+
+--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille,
+parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel?
+
+--C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première
+fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la
+seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici
+maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi
+bon?
+
+--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours,
+dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle
+Belmonte.
+
+--Rompre! en si peu de temps!
+
+--Quelques paroles ont suffi.
+
+--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?
+
+--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été
+amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà
+pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour
+ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire
+qu'il m'adressera cette demande.
+
+--Quelles raisons, cher papa?
+
+--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache
+seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas
+rompu avec Carmelita.
+
+--Ah! papa!
+
+--J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel
+pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et
+réponds-moi franchement.
+
+--La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois;
+je n'ai pas changé.
+
+Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.
+
+Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il
+n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies
+de la tendresse paternelle.
+
+Il lui fallait voir le colonel.
+
+A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer.
+
+Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le
+baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement
+du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la
+bibliothèque.
+
+Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux
+mains.
+
+Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il
+abaissa ses mains et releva la tête.
+
+--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est
+passé après votre départ.
+
+Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis
+levant la main:
+
+--Avant tout une question, je vous prie, monsieur.
+
+--Dites, mon ami, dites.
+
+--Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de mademoiselle
+Belmonte et de cet homme?
+
+--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je
+pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette
+réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma
+tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments
+d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que
+mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses
+par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su
+que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant,
+j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le
+pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment
+voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien
+de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but
+aurais-je agi ainsi?
+
+Le colonel ne répondit pas.
+
+--Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,--au
+moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre
+départ:--ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur,
+un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru
+épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde
+et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir
+avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre,
+tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il
+est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour
+être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite
+calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir
+à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas
+répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien
+et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur
+celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu
+vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet.
+Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à
+traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous
+demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis,
+pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne
+sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de
+manière à la ménager autant que possible.
+
+
+
+XIX
+
+Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans
+l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel
+Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable
+explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.
+
+Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il
+le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à
+l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.
+
+Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de
+répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de
+manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point
+par ignorance, mais que c'était par discrétion.
+
+--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je
+n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle
+Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture,
+c'est une autre affaire.
+
+De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement
+et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.
+
+Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa
+fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio,
+l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne
+fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le
+rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour
+qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se
+décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il
+s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était
+conclu.
+
+Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de
+la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait
+rencontrer.
+
+En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer,
+elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose
+d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le
+triomphe éclatait dans toute sa personne.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière
+exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir
+instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte.
+
+Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et
+du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils
+sortirent.
+
+--Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement.
+
+--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi.
+
+--Réussi?
+
+--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est
+insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez
+attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute
+à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé.
+Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes
+d'affaires.
+
+--Ne soyez pas trop modeste.
+
+--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait
+outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient
+qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore
+l'instrument a-t-il été bien insuffisant.
+
+La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe.
+
+--Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le
+colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas
+trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé
+que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé.
+
+--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle
+Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de
+chant.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Mon Dieu! oui.
+
+--Et comment cela?
+
+--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends
+pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner.
+Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur!
+
+--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est
+Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.
+
+--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène
+violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir
+prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour...
+amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,--en
+disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a
+entendu.
+
+Le colonel assistait à cette scène?
+
+--C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant
+encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras
+italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux
+oreilles du colonel.
+
+--Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se
+passait cette scène.
+
+--C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio,
+qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait
+rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée.
+
+--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et
+les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas?
+Mais cela était adroitement combiné.
+
+--Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos
+compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de
+Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très
+instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien
+était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez
+comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre
+les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces
+secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le
+store...
+
+--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
+
+--Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces
+simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à
+votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez
+d'être ma femme.»
+
+--Et il est sorti simplement, dignement.
+
+--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
+
+--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit.
+Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas
+répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.
+
+--Voilà qui est assez crâne.
+
+--Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que
+cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.
+
+--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit.
+Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?
+
+--Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et
+j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce
+qu'il a fait est beaucoup plus original encore.
+
+--Voyons.
+
+--C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le
+colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard
+m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince
+Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante,
+montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages.
+
+--Ils partent?
+
+--Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu
+répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût
+été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous
+savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants,
+bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas
+restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus
+simple.
+
+La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les
+refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du
+succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète.
+
+Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée
+franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du
+colonel eut bientôt fait le tour de la salle.
+
+Était-ce possible?
+
+--Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris?
+
+--Parbleu! avec les diamants du colonel.
+
+--Et en laissant ses créanciers derrière lui.
+
+Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais
+tout n'était pas dit pour elle.
+
+Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu
+la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle
+avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était
+assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée
+lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre.
+
+Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de
+Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine
+Chamberlain.
+
+En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette
+adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt
+elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de
+Chamberlain.
+
+Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de
+dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut
+nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer.
+
+Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse
+était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas
+écrit.
+
+La marquise se retira déconcertée.
+
+N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe
+d'Ida?
+
+
+
+XX
+
+Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son
+mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce
+mariage était rompu.
+
+Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul,
+et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce
+moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.
+
+Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il
+était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir
+personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui
+n'était pas venu.
+
+Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux
+pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit
+et son coeur.
+
+Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce
+mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de
+marteau l'exaspéraient.
+
+Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne,
+il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon
+étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se
+moquaient de lui.
+
+Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les
+boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.
+
+C'était l'heure où le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la
+tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige
+vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas,
+qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des
+personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce
+_tout Paris_, dont il était une des individualités les plus connues, et
+les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui,
+savaient au moins qui il était.
+
+Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande
+attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une
+curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on
+se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes
+souriaient.
+
+En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il
+avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié
+dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de
+Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.
+
+--Eh bien! mon cher colonel!
+
+--Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel.
+
+--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?
+
+--Qui est indiscret?
+
+--De vous adresser une félicitation?
+
+--Et à propos de quoi, je vous prie?
+
+--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.
+
+Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que
+tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même
+jusqu'à un certain point inquiété.
+
+Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par
+personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée
+de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du
+dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre,
+et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.
+
+Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant
+presque violence:
+
+--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le
+plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me
+plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous
+dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.
+
+--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie.
+
+--Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous
+deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en
+ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est
+d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure
+qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est
+pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant
+soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes
+visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas
+trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire
+vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de
+l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je
+répondre?
+
+--Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui
+témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps
+vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui
+ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une
+affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous
+demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre
+son retour.
+
+Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua
+Sainte-Austreberthe et le quitta.
+
+Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre
+pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune?
+
+A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver
+Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être
+curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en
+échange?
+
+Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens!
+
+Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui
+n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou
+qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens.
+
+Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle
+était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer
+en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le
+reconnaître pour ce qu'il était.
+
+Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à
+une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que
+celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.
+
+En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement,
+joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture
+pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors!
+
+En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une
+voix qui paraissait lire dans l'atelier.
+
+Il poussa la porte.
+
+Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur
+sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui
+travaillait.
+
+--Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de
+son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et
+une bonne!
+
+Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main
+au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que
+pour Denizot.
+
+--Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir
+aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé
+dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel
+pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant,
+et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des
+nouvelles d'Antoine.
+
+--C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle
+et... (il s'arrêta) que je venais vous voir.
+
+--Voici la lettre, dit Michel.
+
+ Mon cher Michel,
+
+ Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de
+ causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à
+ partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles;
+ car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir
+ aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant
+ plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.
+
+ J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde;
+ seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il
+ est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent
+ rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une
+ surveillance destinée à fournir à la police des renseignements,
+ qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines
+ précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires
+ présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt
+ sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je
+ te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire
+ aujourd'hui.
+
+ Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les
+ réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été
+ telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je
+ m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour
+ notre exil en Allemagne.
+
+ Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être,
+ et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des
+ préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en
+ être témoin.
+
+ Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on
+ dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on
+ rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les
+ connaître.
+
+ Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands,
+ j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais
+ j'étais loin de soupçonner la vérité.
+
+ Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les
+ Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en
+ France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui
+ pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le
+ pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis.
+
+ De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un
+ jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en
+ Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a
+ été la révolution française.
+
+ Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte
+ prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays
+ pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations
+ trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien
+ entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des
+ résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux
+ qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des
+ guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais,
+ quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir
+ lui appartient.
+
+ Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la
+ roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des
+ nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en
+ France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.
+
+ Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le
+ gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles
+ qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des
+ notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit
+ une _Histoire de la Révolution Française_, car partout notre
+ _Révolution_ doit être un enseignement pour les peuples qui veulent
+ s'affranchir.
+
+ Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle,
+ n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur
+ qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.
+
+ Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde,
+ le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et
+ Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses
+ deux petites filles.
+
+ Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous
+ sommes pleinement heureux.
+
+ En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous.
+ Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas
+ inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux
+ français.
+
+ Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot.
+ Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés.
+
+ ANTOINE.
+
+Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son
+enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.
+
+--Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en
+rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais
+savoir.
+
+--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai
+reçue, je vous la communiquerai.
+
+--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à
+une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse?
+
+--Une dame de mes amies? Et qui donc!
+
+--Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir
+Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le
+lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était
+en Allemagne, voilà tout.
+
+Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle.
+
+
+
+XXI
+
+Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en
+est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots:
+
+--Que faire maintenant?
+
+Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais
+sans trouver une réponse, c'est-à-dire un but.
+
+Comment prendre la vie?
+
+Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?
+
+Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément
+l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement
+qu'il désirait aller?
+
+Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait
+absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas
+cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant,
+sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage
+qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments,
+les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions
+où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en
+voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.
+
+Autant rester à Paris.
+
+La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des
+conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes:
+combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et
+cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.
+
+Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la
+comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là.
+
+Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du
+monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles
+pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et
+de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les
+yeux.
+
+Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à
+ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de
+Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain?
+On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on
+avait le pressentiment que demain n'existerait pas.
+
+Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante
+une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de
+noir.
+
+On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de
+fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des
+condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées
+dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y
+avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des
+barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms
+des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs
+riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de
+grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés.
+
+Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France
+était tranquille, le gouvernement était fort.
+
+Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse,
+mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant.
+
+Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement
+de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt
+dernières années, et le soir à la représentation du _Plus heureux
+des trois_, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal?
+Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais,
+d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé,
+caressé et content.
+
+On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes
+du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes
+obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans
+se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été
+reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi
+réussies.
+
+Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie,
+prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le
+distraire ou l'ennuyer.
+
+Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les
+réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de
+lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom
+tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom
+retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien,
+comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour.
+
+Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni
+son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la
+phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent
+à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une
+indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de
+gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il
+gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables.
+
+--Quel estomac! disait-on.
+
+On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait
+l'admiration de la galerie faisait son désespoir.
+
+Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?
+
+Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les
+battements de son coeur: celui de Thérèse.
+
+Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni
+d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné
+rue de Charonne.
+
+Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la
+serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois
+les chants se mêlaient aux coups de marteau.
+
+Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné
+les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la
+barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain
+à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait
+ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le
+timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le
+concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme.
+
+En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir
+s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait
+répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec
+eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée.
+
+A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?
+
+Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de
+mystérieux?
+
+Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait
+lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la
+ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel
+Antoine écrivait.
+
+Il alla trouver le baron, rue du Colisée,--ce qu'il n'avait pas voulu
+faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à
+toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner,
+demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis
+en avant.
+
+Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de
+soulagement:
+
+--Enfin, tout n'est pas perdu!
+
+Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux
+mains ouvertes.
+
+--Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici?
+Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que
+je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le
+bienvenu.
+
+Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la
+raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.
+
+Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il
+ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques
+minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser.
+
+Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme
+l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois
+qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui
+l'obligeait à rester.
+
+Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie,
+qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené.
+
+--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le
+_Volkstaat_?
+
+Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la
+referma aussitôt et parut chercher.
+
+--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il.
+
+--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les
+ouvriers.
+
+--Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre
+renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et
+de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les
+réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi.
+
+Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible:
+
+--Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre
+moi?
+
+--Mais, comment pouvez-vous penser?...
+
+--Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose
+convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire?
+
+--Écrivez, je vous prie.
+
+--Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous.
+
+Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des
+compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un,
+homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux
+allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment
+de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là
+les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux
+séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie.
+
+Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui
+communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.
+
+Le _Volkstaat_ paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste,
+qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les
+classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux
+des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais
+le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance;
+son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui
+collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour
+les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes,
+qui menaçaient de corrompre tout le pays.
+
+La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en
+réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et
+tourmenté.
+
+Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement,
+poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer?
+comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui
+commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être,
+et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police
+à les trouver.
+
+Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.
+
+Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres
+circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du
+gourmet.
+
+Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida
+lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement,
+il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce
+dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables.
+Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus
+tard.
+
+Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il
+ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il
+savait où et près de qui il était.
+
+De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations
+sérieuses et tristes que le baron avait fait naître.
+
+
+
+XXII
+
+Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se
+renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus
+fréquents.
+
+Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son
+invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de
+mauvaises pour la refuser.
+
+D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners
+n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là.
+
+En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand
+il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son
+restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui
+était tout aussi désagréable que le silence et la solitude.
+
+Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs.
+
+Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une
+sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de
+choses et de personnes.
+
+Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du
+baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand,
+était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se
+faire valoir les uns les autres.
+
+Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris;
+malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a
+voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares
+maisons.
+
+Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une
+détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait
+librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même
+temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en
+sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable.
+
+Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées
+qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement
+de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont
+incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des
+aptitudes remarquables.
+
+A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner
+chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.
+
+Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du
+baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles
+n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui
+étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des
+Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.
+
+Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le
+colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous
+ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis
+implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le
+travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande
+Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa
+pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain?
+N'était-il pas citoyens des États-Unis?
+
+Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces
+litanies:
+
+--Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il,
+pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous?
+
+On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à
+la race germanique.
+
+Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais
+d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida
+Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole.
+
+--Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme
+imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays
+du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers,
+pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout.
+
+Les rires recommencèrent de plus belle.
+
+--Et les soldats? dit le colonel agacé.
+
+Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets.
+
+Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main,
+et tout le monde garda le silence.
+
+--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons
+justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent
+aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les
+traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils
+dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France,
+c'est que nous avons peur d'elle.
+
+Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre
+ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre
+des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se
+retirer, il l'accompagna.
+
+--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de
+réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes
+affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je
+reste en tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.
+
+Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié
+d'une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre
+nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme
+sans solitude.
+
+Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi
+quelquefois même le jeudi et le samedi.
+
+Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les
+attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus
+jeune.
+
+Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était
+bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié
+fraternelle.
+
+Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé.
+
+Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de
+Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir
+rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles
+aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait
+insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à
+lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main,
+il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le
+trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui
+avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais
+avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait
+répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré,
+dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris.
+
+Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment
+amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse
+passionnée.
+
+Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les
+dîners ni les soirées s'interrompissent.
+
+Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa
+visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la
+porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement
+tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main.
+
+Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant
+du doigt les arbres du jardin du baron.
+
+--Vous allez là? dit-il.
+
+--Oui, je vais faire une visite au baron.
+
+--Et à sa fille?
+
+--Et à sa fille.
+
+--Alors c'est vrai?
+
+--Qui est vrai?
+
+-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?
+
+A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied.
+
+--Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et
+que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser.
+
+--C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment
+irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et,
+si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous
+seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement
+d'impatience que je suis fâché contre vous.
+
+Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.
+
+--On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que
+de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une
+partie de vos soirées. De là, à conclure à un mariage, il n'y a qu'un
+pas.
+
+--Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre
+Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis,
+n'est-ce pas?
+
+Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et
+revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération;
+car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les
+autres».
+
+Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche?
+Il fallait en finir.
+
+Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la
+grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir
+même.
+
+
+
+XXIII
+
+Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le
+colonel, c'était chez sa fille.
+
+En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc
+tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette
+pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée
+à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son
+aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son
+piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage,
+présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles.
+
+Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un
+large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau
+avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le
+piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui,
+renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait
+en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe.
+
+Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus
+patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure
+femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni:
+les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance,
+l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du
+bonheur qu'elle donnait.
+
+Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix était une suave musique.
+
+Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée
+devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa
+pipe.
+
+Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son
+père fumât chez elle, et la pipe encore?
+
+Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux
+plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle
+ne pouvait que sentir bon.
+
+Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de
+jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était
+assis dans son fauteuil.
+
+Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le
+colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne
+bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de
+ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague,
+il n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce la musique,
+était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être.
+
+Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siège qu'il
+trouva à sa portée et attendit que la romance fût finie.
+
+Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui
+en courant.
+
+--Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai joué cette romance
+à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous?
+
+Le baron était enfin sorti de son état extatique.
+
+--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de
+t'entendre, tu as joué comme un ange.
+
+Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec
+recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano.
+
+Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée
+intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé.
+
+Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard
+de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de
+physionomie du colonel et voyait sa préoccupation.
+
+Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont
+l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par
+l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître
+le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli
+du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.
+
+Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter
+religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce
+qu'avait le colonel.
+
+Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez
+tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le
+colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses
+lèvres.
+
+Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.
+
+--Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants?
+dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire
+pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer
+l'ennui de l'entendre.
+
+Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils
+furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était
+fermée.
+
+--Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.
+
+--Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain point pour vous. Je
+pense, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir
+que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.
+
+--Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son
+coeur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour
+moi, aussi bien que pour ma fille.
+
+--Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les
+plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de
+trouver une maison calme...
+
+--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon
+ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir.
+
+--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai
+jamais.
+
+Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait
+aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui
+se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant
+de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait
+être que mauvaise.
+
+Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui
+avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps
+le but encore éloigné auquel celui-ci tendait.
+
+C'était un adieu que le colonel lui adressait.
+
+Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'oeil qui lui
+rendit sa présence d'esprit, un moment troublée.
+
+Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par
+le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui,
+il continua:
+
+--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu
+entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous
+adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les
+trouver.
+
+Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.
+
+--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour
+une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc!
+Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et
+sans ambages?
+
+Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté;
+mais...
+
+--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre
+demande?
+
+--Vous savez?
+
+--Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas
+bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand
+diplomate; je suis un bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille
+et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.
+
+Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion.
+
+--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis
+longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous
+connaissez.
+
+Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix
+forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de
+l'interrompre.
+
+--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé
+à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous
+le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me
+jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement,
+directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, je crois
+que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que
+je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa
+franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce
+qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais
+pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais
+une liberté que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé
+à elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux
+et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de
+police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au
+coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes
+sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je
+dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler
+ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne désapprouve rien, et avant tout je
+dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela
+soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel
+Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot,
+c'est l'homme selon mon coeur.» Je vous demande pardon de vous dire cela
+en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois
+les répéter sans les altérer.
+
+Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce
+discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close,
+se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait.
+
+Le baron poursuivit:
+
+--«Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel,
+dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute
+sincérité, en toute franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble
+cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. «Ce
+n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul
+mot, mais net et précis: si le colonel Chamberlain me demande ta main,
+que dois-je lui répondre?»
+
+A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le
+fauteuil qu'il occupait.
+
+Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire,
+lui imposa silence:
+
+--Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand
+je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la
+demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle
+ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; je vis
+son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses
+lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête; mais
+presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil
+qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de
+bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je
+n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir était
+la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami,
+que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et
+je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, mille fois, oui.
+
+Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la
+stupéfaction:
+
+--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non,
+n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer.
+
+Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.
+
+Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette stupéfaction;
+son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son
+visage prit l'expression de la surprise.
+
+--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous?
+pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez?
+Ah! mon Dieu!
+
+Et le baron, à son tour, se leva vivement.
+
+--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce
+pas, que vous aviez une demande à m'adresser?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que
+trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est à
+vous, je vous répète que je vous la donne.
+
+Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.
+
+Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en
+seconde; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la
+main:
+
+--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, répondez franchement,
+colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié,
+sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non: répondez, colonel,
+répondez.
+
+--Je venais vous dire qu'on présence de certains propos qui couraient
+dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je
+vous demandais à suspendre nos relations.
+
+Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir
+un coup de massue qui l'avait assommé.
+
+--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!
+
+A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant:
+il était accablé.
+
+Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il passa ses
+deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour
+comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se
+placer en face du colonel, à deux pas.
+
+--Et vous m'avez laissé parler? dit-il.
+
+Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: c'était une
+profonde douleur, un morne désespoir.
+
+--Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma fille.
+
+Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la
+parole.
+
+Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât.
+
+Enfin le baron se décida.
+
+--Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point en état de nous
+expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je
+réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons
+un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous
+prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma
+fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la
+vérité par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la
+préparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour
+notre dîner de mardi.. Vous viendrez?
+
+--Je viendrai.
+
+Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se
+frottant les mains à se les brûler.
+
+--Eh bien! papa? dit Ida.
+
+--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule
+pour me demander ta main; viens que je t'embrasse.
+
+
+
+XXIV
+
+Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il
+lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le
+temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs,
+vint bouleverser ses savantes combinaisons.
+
+On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction s'empara de tout
+le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout à coup que la
+guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment
+à l'autre.
+
+En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-être pas tout
+à fait juste.
+
+Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement
+épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après
+avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se
+jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver
+là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister
+à la liberté.
+
+D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable
+engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement
+elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi
+sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France.
+
+De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire des nuages
+chargés d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement
+allumer la foudre.
+
+Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de
+se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre; le
+ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides
+avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année Le baron
+Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations
+multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être
+bien informé, répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette
+année.
+
+Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour
+d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps
+averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il était à la baisse
+dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses
+affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les
+ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. C'était même
+cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si
+ardemment désirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune
+du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en était fait de lui.
+
+Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente,
+se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix semblèrent
+disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir
+les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire
+naître.
+
+Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72 60 le 5
+juillet, était à 67 40 le 14.
+
+C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la
+ruine des espérances du père.
+
+En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et
+alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel
+à prendre Ida pour femme?
+
+Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le
+quittât en même temps.
+
+Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le
+lendemain du jour où eut lieu leur entretien et «où le coeur d'Ida avait
+été mis à nu, le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.
+
+Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table
+un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales
+de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le
+regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.
+
+Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se
+cramponnant à lui de force, l'attira dans un coin.
+
+Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures
+merveilleuses obtenues par les eaux minérales.
+
+Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour en prendre
+un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une
+consultation.
+
+Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; j'en suis aussi
+certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez.
+
+Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents
+états par lesquels le colonel passait dans la digestion.
+
+--Est-ce exact?
+
+--Très exact.
+
+--Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais
+pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou
+Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute
+votre état n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une
+médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas
+garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand
+on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux
+allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre
+de médecin, si vous me permettez de parler ainsi.
+
+Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se
+rapprocha du colonel.
+
+--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous
+ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets
+à votre disposition.
+
+--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.
+
+--Même quand la science l'ordonne!
+
+Je ne puis pas obéir à la science.
+
+--Mais c'est une horrible imprudence.
+
+--Plus tard, je verrai.
+
+Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait trop souvent
+vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient
+parfaitement calme quand il n'en riait pas.
+
+Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de
+décider le colonel à faire un voyage en Allemagne.
+
+Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps
+manquait.
+
+De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante,
+et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il
+était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les
+sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de
+responsabilité dans la déclaration de la guerre.
+
+Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se
+mêlaient aux sentiments les plus sincères.
+
+On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître,
+on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue,
+et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures
+sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus
+circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la
+guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On
+chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du départ_, et,
+pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes,
+citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y
+ait des citoyens.
+
+L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures
+diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses
+blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef
+qui porte une torche allumée.
+
+--A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!
+
+Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer
+répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on
+sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas
+les mouchards!»
+
+Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il
+aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches,
+un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De
+temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait
+au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom
+de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,--il
+applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise
+près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête
+tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à
+pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme,
+dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le
+comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.
+
+C'était Anatole!
+
+Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole
+assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole
+en France.
+
+Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne
+devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de
+bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation
+courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.
+
+Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait: «A Berlin!»
+un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir,
+descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la
+voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui
+n'appartient qu'au voyou parisien:
+
+«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»
+
+Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des
+applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son
+cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.
+
+Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes
+ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre
+s'accentuaient.
+
+Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait
+jamais été sérieusement menacée; hier les Prussiens étaient nos amis,
+aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos
+amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins
+souples et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec
+le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils
+l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en
+souriant. C'était éblouissant.
+
+Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les
+avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers,
+ils étaient fatalement arrivés à la guerre: l'ambassadeur de Prusse
+avait quitté Paris.
+
+Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui
+annonça M. le baron Lazarus.
+
+Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr.
+50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci
+entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein
+de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude.
+
+Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le
+mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était
+venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il
+n'avait fait aucune allusion à leur entretien.
+
+--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron
+de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par
+le train de cinq heures. Alors tout est fini?
+
+--C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a.
+Maintenant, c'est la question de la prépondérance de la France ou de
+l'Allemagne en Europe qui est engagée: la Providence seule sait quand et
+comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous
+faire oublier les intérêts particuliers; je viens donc vous demander à
+quoi vous vous êtes arrêté.
+
+Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question.
+
+Celui-ci s'inclina et continua:
+
+--Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de
+quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable; si cela
+se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions.
+
+--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire.
+
+--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en
+Allemagne?
+
+--Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je
+suis Français de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez
+les ennemis de mon pays.
+
+--Je vois que vous avez oublié notre entretien.
+
+--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me
+sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle Lazarus: mais....
+
+Il hésita.
+
+--Mais?... demanda le baron.
+
+--Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent
+pas pour faire un mariage.
+
+Le baron se leva avec dignité.
+
+D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien
+qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose.
+
+--Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de
+bon, qu'ils couperont court aux propos du monde.
+
+--Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit le baron en se
+dirigeant vers la porte.
+
+Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux mains et murmura:
+
+--Oh! ma pauvre enfant!
+
+Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.
+
+Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:
+
+--Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle
+me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir
+longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui
+avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire
+que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la
+seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard,
+lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la
+préparerai peu à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse,
+il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois
+jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette
+pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que
+vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera.
+
+Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre
+père!
+
+Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il
+refuser?
+
+Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue
+du Colisée.
+
+La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs
+entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui
+garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres,
+les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés.
+
+--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le
+baron.
+
+Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et
+l'aquarium.
+
+--J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes
+oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici.
+Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les
+regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée.
+
+Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui
+serrant fortement:
+
+--C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites votre devoir. La
+France n'est-elle pas votre patrie?
+
+Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une
+volonté virile.
+
+Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il
+l'avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et
+les accompagner à la gare.
+
+Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,»
+selon le conseil du baron; il était réellement sous une impression
+pénible.
+
+La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France: c'était
+un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes
+secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu
+pour elle.
+
+Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de
+son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas
+plus loin:
+
+--Vous souviendrez-vous? dit-elle.
+
+Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle
+tira de son corsage.
+
+Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa fille.
+
+Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.
+
+La baron tendit la main au colonel:
+
+--Au revoir!
+
+On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla lourdement, et
+dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc
+qui voltigeait,--celui d'Ida.
+
+Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui,
+moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir.
+
+Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les
+Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France,
+même les proscrits et les condamnés politiques?
+
+Et Thérèse?
+
+
+
+FIN DE IDA ET CARMELITA
+
+(L'épisode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Thérèse.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***