diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:38 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:38 -0700 |
| commit | 822967e54760e4a813f2961b7da83c00c8c9ae7c (patch) | |
| tree | a9d81fcee3ebb69b711b169e2263d6dd31cacb9a /13654-0.txt | |
Diffstat (limited to '13654-0.txt')
| -rw-r--r-- | 13654-0.txt | 8591 |
1 files changed, 8591 insertions, 0 deletions
diff --git a/13654-0.txt b/13654-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d67352b --- /dev/null +++ b/13654-0.txt @@ -0,0 +1,8591 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 *** + +OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT + + + +[Illustration] + + + + +IDA + +ET + +CARMELITA + +PAR + +HECTOR MALOT + + + + +AVERTISSEMENT + +_M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman +«LES AMANTS», va donner en octobre prochain son soixantième volume +«COMPLICES»; le moment est donc venu de réunir cette oeuvre considérable +en une collection complète, qui par son format, les soins de son tirage, +le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et +par son prix modique soit accessible à toutes les bourses, même les +petites._ + +_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché +à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans +un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a +promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié, +allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la +Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui +_de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art, +de la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de +Banville écrivit de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire +intime de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._ + +_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus +dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou +justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée, +et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est +pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une +notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la +parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique +sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra +caractériser le mieux le livre ou l'auteur._ + +_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente +tous les mois._ + +_L'éditeur,_ + +_E.F._ + + + +IDA ET CARMELITA + +(L'épisode qui précède _Ida et Carmélita_ a pour titre _La +marquise de Lucillière_.) + + + +I + +Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, qui poussent +spontanément sur son sol comme les pins et les champignons; pas de +village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu +qu'il offre une curiosité quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel +ou sa pension. + +C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, à une altitude +de six à sept cents mètres, à la pointe d'une sorte de promontoire qui +s'avance vers le lac a été construit l'hôtel du _Rigi-Vaudois_. + +La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri des chaleurs +comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un +merveilleux panorama. + +Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de +Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite +et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l'embouchure du Rhône +pour s'en aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et se +perdent dans un lointain confus. + +Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas à faire +pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui +descendent des dents de Naye et de Jaman. + +Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture +qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne; +l'autre est un simple sentier qui grimpe à travers les pâturages et le +long d'un torrent. + +C'était à cet hôtel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'était arrêté en +venant de Paris; et séduit par le calme autant que par la belle vue, il +y avait pris un appartement de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur +le lac: une chambre pour lui, une salle à manger où on le servait seul, +et une chambre pour Horace. + +Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferré à la main, +un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles +épaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soirée, +quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant +entraîné au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une +auberge d'un village éloigné. + +On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de gros souliers +ferrés résonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le +matin, en entendant le même pas, on savait qu'il sortait. + +Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient +aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière +de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-là, ne +pouvant rester au lit, il avait arpenté son appartement. + +Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le +frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se +retournant vers l'hôtel, une grande ombre accoudée à une fenêtre. +C'était le colonel, qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus +des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du +lac de sa lumière argentée. + +C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent même on +aurait pu penser qu'il était parti, si l'on n'avait pas vu son valet de +chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l'hôtel et dans les +prairies environnantes, son ennui et son impatience. + +--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace. + +Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul. + +Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il regrettât Paris +au point d'en perdre l'appétit, il respectait trop son maître pour se +permettre une seule question sur ce séjour. + +S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi +expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. Que +devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'était +pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, même, c'était +sa grande inquiétude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le +remplacer, il ne le craignait pas. + +Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au +Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l'un +des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche +portant trois personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, un +monsieur placé sur le siège de devant. + +Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, il se dit +que les voyageurs qu'elle apportait allaient être bien désappointés +en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment à +l'hôtel. + +Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles de son maître, à +ces voyageurs, à condition qu'ils lui auraient offert leur calèche pour +descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris. + +Cependant la voiture avait continué de monter la côte et elle s'était +rapprochée. + +Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux +dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre +était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui +renvoyait les rayons de la lumière. + +Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa +fille, la belle Carmelita. + +Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous +de lui. Mais à ce moment la voiture était arrivée à l'un des tournants +du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne +furent plus visibles pour lui que de dos. + +Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur +qui lui faisait vis-à-vis devint visible de face. + +C'était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette +barbe était tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant +d'en haut, l'oeil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le +couvraient jusqu'à la bouche. + +A un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et +Horace le vit alors en face. + +Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli +accompagnant sa soeur et sa nièce. + +Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda quel effet cette +arrivée allait produire sur son maître. + +Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la +belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin +comme un sauvage. + +Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en ce moment à l'hôtel +du Rigi-Vaudois! + +Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le mieux, +c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la +calèche était arrivée vis-à-vis la grotte. + +--Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se penchant en avant. + +Horace s'était avancé. + +--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte. + +A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé; car +sans savoir si son maître serait ou ne serait pas bien aise de voir des +personnes de connaissance, il n'avait pas oublié la consigne qui lui +avait été donnée. + +Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea. + +--Comment se porte le colonel? dit-elle. + +Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien refuser à une +femme. + +--Hélas! pas trop bien, répondit-il. + +--Et où donc êtes-vous présentement? demanda le prince. + +Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de répondre. + +Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du Rigi-Vaudois. + +--A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coïncidence! +c'était là justement qu'ils allaient. + +--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce +moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous? + +Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir. + +A l'hôtel, le _Kellner_ répéta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait +déjà dit: + +--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son +Excellence avait pris la peine d'envoyer une dépêche, quelques jours à +l'avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres; mais on +ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour +donner leurs appartements à des nouveaux venus, si respectables que +fussent ceux-ci. + +Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement. + +--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à +manger à votre maître, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une +chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la céder. + +A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un vif +mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace: + +--Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? demanda-t-il; en +a-t-il un réel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous +nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour +de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de madame +la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme une question de vie ou +de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station +atmosphérique, et c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous +assure-t-on, son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront comme par +enchantement, par miracle, dans cet air raréfié. + +--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres +ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour +des dames; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il +n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la chambre lui +servant de salle à manger, en même temps ce serait que M. Horace Cooper +voulût bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet +sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. +Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement +mal logés. Mais comment faire autrement en attendant le départ +de quelques pensionnaires, départ prochain d'ailleurs, et qui ne +dépasserait pas deux ou trois jours? + +--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l'ennui que +tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas +ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons. + +Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d'embarras. + +Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir +se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement +proposé par le prince Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte +d'autorité un peu violent. + +Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux, +en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace +quittait l'hôtel pour aller se poster sur le chemin par lequel il +supposait que le colonel devait revenir de sa promenade. + +Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût. + +Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus basses +commençaient à monter le long des montagnes et l'air se rafraîchissait. + +Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer à l'hôtel, +il aperçut son maître qui descendait le sentier au bout duquel il +l'attendait. + +Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, la tête +inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se +laisse pas distraire par les agréments du chemin qu'il parcourt. + +Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas d'Horace. + +Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta et le fit +lever les yeux. + +--Toi? dit-il. + +--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, ainsi que +madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita. + +--Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi. + +--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-même qui +me l'a dit. + +Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui +amenait le prince à l'hôtel du Rigi, et comment le prince lui avait +expliqué qu'il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait +à celle-ci une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les +médecins, une question de vie ou de mort. + +--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment à +notre hôtel, interrompit le colonel. + +--Justement il n'y en a pas. + +--Eh bien! alors? + +Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment le sommelier +avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la +chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment le +prince attendait l'arrivée du colonel pour lui demander cette chambre. + +A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_. + +--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera sans doute +à chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontré. Je ne +reviendrai que dans quelques jours. + +--Ah! mon colonel. + +Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il avait formé, essaya +de représenter à son maître combien cette explication serait peu +vraisemblable. + +Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; puis, tout à coup, +comme s'il avait pris son parti: + +--C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel. + +--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée? + +--Non; je désire m'expliquer moi-même avec le prince. + +En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec sa soeur et sa +nièce dans le jardin où ils prenaient des glaces; vivement le prince +se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus +chaleureux. + +Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le +cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que +les malles de sa soeur et de sa nièce restassent dans le vestibule de +l'hôtel. + +Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, il fallait +attendre le retour de celui-ci. + +Il était convenable de lui demander cette chambre. + +Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l'impossibilité +de la refuser. + +Où coucheraient la comtesse et Carmelita? + +Devant une pareille question, la réponse ne pouvait pas être douteuse. + +C'était donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient +dîné à table d'hôte, où leur présence avait fait sensation. + +Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de +poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient éclairés d'une flamme +rapide. + +Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main +de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec +impatience. + +Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus importune, la +plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité. + +--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je +suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces +dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession +en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de +vous les offrir. + +Comme le prince se confondait en excuses en même temps qu'en +remercîments, le colonel l'interrompit de nouveau. + +--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au +reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette même +que les circonstances le rende si insignifiant. + +--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos +chambres, dit Carmelita. + +--Pour une nuit.... + +--Comment! pour une nuit? s'écria le prince. + +--Je pars demain soir. + +Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les +yeux à celui-ci. + +Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il +se jeta dans des explications sur son départ, arrêté depuis longtemps, +dit-il, et qui ne pouvait être différé. + +Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince demanda au +colonel la permission de conduire la comtesse à sa chambre. + +Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements. + +Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était bien mal et +qu'un accès de fatigue pouvait la tuer. + + + +II + +Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait +curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au Glion. + +Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de Lucillière +lui avait si souvent répété à propos des projets du prince et de ses +espérances matrimoniales. + +Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion n'eût pas d'autre +but que l'accomplissement de ces projets et la réalisation de ces +espérances. + +Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, le prince avait +trouvé que le moment était favorable pour mettre Carmelita en avant et +la présenter comme une consolatrice. + +Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un prétexte pour +expliquer ce voyage. + +Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à l'infatuation, +et que de lui-même il n'eût très probablement jamais imaginé qu'on +pouvait courir après lui pour le marier avec une jolie fille. Mais +madame de Lucillière lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, +que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter en +présence d'une arrivée si étrange. + +En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire. + +Quitter le Glion. + +Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec précaution et il +marchait doucement en évitant de faire du bruit, de peur de déranger ses +voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups à la cloison. + +En même temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela. + +--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas! + +On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en +communication intérieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres, +restait toujours ouverte. + +--Oui, c'est moi, dit-il. + +--Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous preniez pour ne pas +faire de bruit; ne vous gênez pas, je vous prie. C'est moi qui suis +votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me réveille. +Bonsoir. + +--Bonsoir. + +Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues de ce genre; à +chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le +lendemain il quitterait le Glion. + +Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le +vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large. + +--Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il en serrant la main +du colonel. + +--Mais tout ce que vous voudrez. + +--Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous allé? + +--Non. + +--Et les Diablerets? + +--Je n'y suis pas allé non plus. + +--Et le val d'Anniviers? + +--Je ne le connais que par les livres. + +--Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour me tirer +d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre +situation ce n'est pas suffisant. + +--Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers? + +--Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne +pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous demande des +renseignements sur Champéry et les Diablerets, parce que mon intention +est d'aller aux Diablerets, ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin +dans un pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques +qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne +sont qu'à une courte distance du Glion. + +--Mais le Glion lui-même? + +--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais +que c'était la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais +nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, +je veux l'être jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un +élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; mais il est bien +évident que notre présence vous gêne. + +--Comment pouvez-vous penser? + +--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas à +examiner, vous désirez être seul; notre voisinage vous incommode et vous +trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit +pas être. Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder la +place. + +--Permettez.... + +--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des +conditions tout à fait particulières. Si vous n'aviez pas habité cet +hôtel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc +ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, +il serait tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre +complaisance. Nous vous gênons; vous désirez la solitude, que vous ne +pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons: +rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voilà pourquoi je vous +demandais des renseignements sur les hôtels des environs, pensant que +vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure avec une +malade. + +--Jamais je n'accepterai ce départ. + +--Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre. + +--Mon intention n'était pas de rester au Glion. + +--Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je +suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne savait rien, et qui +assurément eût été prévenu si votre départ avait été arrêté avant notre +arrivée. + +Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait pas en effet de +reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour fuir la présence du prince et +de Carmelita: c'était là une grossièreté qui n'était pas dans ses +habitudes, ou bien c'était avouer sa faiblesse pour madame de +Lucillière, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux. + +--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je +vous cède tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous +ne pouvez pas rester dans le trou où vous avez passé la nuit. + +--Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends cela; ce que je ne +comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voilà qui est bien entendu: si +vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui +partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si +au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi, +tout le temps qui sera nécessaire pour la santé de ma soeur. + +Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel +dut déjeuner dans la salle à manger commune. + +Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec +le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place à la table qu'il +s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir à la grande table. + +Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de +lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il était +seul, il dut soutenir une conversation suivie. + +Il avait une crainte assez poignante, qui était que la comtesse ou +Carmelita vinssent à parler de madame de Lucillière; mais le nom de la +marquise ne fut même pas prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente +préalable pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla pas +de Paris. + +La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans +lequel elle allait passer une saison. + +Elle montra même tant d'empressement à connaître ce pays, que le colonel +se trouva pour ainsi dire obligé à se mettre à sa disposition pour la +guider après le déjeuner. + +--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons +notre après-midi à visiter les villages environnants. + +Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une toilette de +promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena à l'écart. + +--Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis votre départ? +demanda-t-il. + +--Non. + +--Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit? + +C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être que très pénible +pour le colonel; il ne répondit donc pas à cette question. + +Mais le prince continua: + +--Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué votre brusque +détermination. + +Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais +celui-ci parut ne pas comprendre ce geste. + +--Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a qu'une voix dans +tout Paris. + +Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour +joindre sa propre approbation à celle de tout Paris. + +La situation était embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces +paroles? Pourquoi et à propos de quoi l'avait-on approuvé? C'était une +question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant. + +--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucillière +elle-même n'a pas caché son sentiment. + +Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, mais la +curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion. + +--Quel sentiment? demanda-t-il. + +--Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. D'abord, quand +on a commencé à croire que vous aviez véritablement quitté Paris, on a +été fort étonné; tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une +excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a +compris que c'était au contraire un vrai départ. Pourquoi ce départ? +C'est la question que chacun s'est posée, et, chez tout le monde, la +réponse a été la même. + +Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en +se rapprochant de lui. + +--Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise dans votre +association avec le marquis de Lucillière, vous vouliez bien établir que +vous n'étiez pour rien dans les paris engagés sur _Voltigeur_. + +Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensée, il +n'avait nullement songé à cette explication, et il avait tout rapporté, +dans ces paroles à double sens, à madame de Lucillière. + +--Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux dans un cercle +composé des fidèles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le +prince Sératoff, lord Fergusson, madame de Lucillière affirma très +nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un +homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu se lâcher en +entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires +de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurément allées à +l'extrême. Il a voulu se mettre dans l'impossibilité de se laisser +emporter; je trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher ami, si +ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne n'a répliqué un mot. +Mais la marquise, s'étant éloignée, on s'est expliqué, et tout le monde +est tombé d'accord sur la traduction à faire des paroles de madame +de Lucillière. Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari +franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie ne voulait pas +qu'on pût vous soupçonner de vous associer aux procédés du marquis. +De là ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond très +clair. Qu'en pensez-vous? + +Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant +la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu, +avait-elle dit; c'est avec M. de Lucillière.» + +Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, qu'elle ne +reculait pas devant une pareille explication. + +A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le +jardin, prêtes pour la promenade, et l'on monta en voiture. + +Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel se trouva en +face de Carmelita. + +Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle +Italienne, posés sur les siens. + +La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures ainsi en face +l'un de l'autre. + +--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de +cette montagne? demanda Carmelita en rentrant à l'hôtel et en montrant +du bout de son ombrelle les pentes boisées du mont Cubli. + +--Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les piétons. + +--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les +ascensions sont impossibles pour moi. + +--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas à vous que +je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel. + + + +III + +Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion de manière à +n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible, +ou à l'accompagner, ce qui n'était pas pour lui plaire dans les +conditions morales où il se trouvait présentement. + +Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la +soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux +minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou +trois petits coups à la porte cloison; en même temps une voix,--celle de +Carmelita--l'appela: + +--Vous rentrez? + +--A l'instant. + +--Vous avez fait bon voyage? + +--Très bon, je vous remercie. + +--Est-ce que vous êtes mort de fatigue? + +--Pas du tout. + +--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée de votre côté! + +--Elle est fermée à clef. + +--Et vous avez la clef? + +--Elle est sur la serrure. + +--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte? + +--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté? + +--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en +même temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, vous plaît-il de +tourner la clef? moi, je pousse le verrou. + +Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue: + +--Bonsoir, voisin, dit-elle. + +--Bonsoir, voisine. + +Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes. + +--Ma mère est endormie, et son premier sommeil est ordinairement +difficile à troubler; cependant, en parlant ainsi à travers les +cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai +demandé d'ouvrir cette porte. + +Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette +chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon. + +--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je +croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait été hier. + +--Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je +n'ai pas pu rentrer. + +--Et où avez-vous couché? + +--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne. + +--Mais c'est très amusant, cela. + +--Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont +fraîches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore +beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit. + +--Vous aimez ces courses dans la montagne. + +--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent de la vie +sédentaire que j'ai menée en ces derniers temps. + +--Ah! vous êtes heureux. + +Comme il ne répondait pas, elle continua: + +--J'entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller +où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que depuis +que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans +la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois +que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis d'aller à droite. + +Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit. + +--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses +jambes un homme qui a marché toute la journée. + +Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure que prenait +cet entretien bizarre. + +--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte? +demanda-t-elle. + +--Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit pour causer un +instant. + +--Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous adresser. + +--A moi? + +--Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez point. + +--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait. + +--Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce +que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me +répondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à +notre retour de notre promenade en voiture? + +--A propos de quoi ce mot? + +--A propos d'une excursion dans la montagne. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand +je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus +forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon +oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en +manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions, +plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez +mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je +suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, après +tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est empêchée de sortir +par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et +de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de +la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui +se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points +d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà pourquoi je veux +vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin +voilà comment j'ai été amenée à pousser ce verrou. + +--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je +ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous plaît-il que nous +entreprenions cette promenade? + +--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand +grief de mon oncle, ça été que je venais me jeter à travers vos projets +d'une façon importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars +avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas +été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen +d'échapper à ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-même à +mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra +plus parler de mon importunité. Le voulez-vous? + +Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa +demande au prince. + +Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à +tout, se montra radieuse. + +--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre +hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain. + +Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre. + +Mais presque aussitôt rouvrant la porte: + +--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef? + +--Mais.... + +--Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le verrou pour mon +oncle. + +Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutôt +la demande de Carmelita. + +--C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en suis certain, +vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions? + +--Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux +de me mettre â sa disposition. + +--Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement voilà qui est +certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre +appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous +prie; elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait. + +--Refusez-vous de me la confier? + +--Je refuse de vous ennuyer. + +L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince. + +Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: elle avait +revêtu un costume bizarre: une robe courte, serrée à la taille par un +ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses épaules; aux pieds, des +souliers pris dans les guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, +sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, une +longue canne. + +--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux +clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grâce, et de passer +partout où vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que +que c'est que le vertige. + +Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, en un quart +d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui +était un vrai chef-d'oeuvre longuement médité par l'illustre Faugeroles, +et sans qu'il se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait +pas faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets aussi peu +appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne. + +--Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il après avoir marché +pendant quelques minutes près d'elle. + +--Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous +viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous +visiter à Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car +je ne connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin +possible, le plus haut que nous pourrons monter. + +Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur +le flanc de la montagne en côtoyant le ravin et en coupant à travers des +pâturages et des bois de sapins. + +Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des +pâturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient +boire à des auges creusées dans le tronc d'un pin et qui, en marchant +lentement, faisaient sonner leurs clochettes. + +Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait trop étroit +pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps +pour voir si elle le suivait. + +Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau +rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'à étendre le +bras pour lui prendre la main et l'aider à sauter de caillou en caillou, +ce qu'elle faisait d'ailleurs légèrement, sûrement, sans hésitation, en +riant lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton. + +La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà élevé dans +un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne +persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient +le long des rochers et des arbres comme des fumées légères. + +Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour +former l'amphithéâtre de Jaman et des monts de Vevey; derrière eux, le +lac brillait comme un immense miroir. + +En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, +et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles +s'était écoulée son enfance. + +De là un inépuisable sujet de conversation. + +Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu'elle se plaignît +de la fatigue ou demandât à se reposer. + +Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait. + +Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il +comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau. + +Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils +s'assirent sur l'herbe. + +--L'endroit vous déplaît-il? + +--Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner, +mais encore pour causer librement en toute sûreté. Et précisément j'ai +à vous parler. C'est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre +cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade. + +Alors elle se mit à sourire. + +--Je vous étonne, dit-elle. + +--Je l'avoue. + +--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion +dans ces montagnes? + +--J'ai cru ce que vous me disiez. + +--Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était pas toute la +vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le +plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand désir de me +ménager un tête-à-tête avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser +une demande pour moi très importante. + +--Je vous écoute. + +--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre +tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai +mes confidences. N'écouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus +facilement quand j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim. + +Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table +qu'il renfermait. + +Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: du pain, +un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites +serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne. + +Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent +en face l'un de l'autre. + +--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à +souhait. + +Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena +lentement les yeux autour d'elle. + +Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces +pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue +puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se +trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les +eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au +loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts +de neiges et qui, de quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et +vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie +civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du +soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux +bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court +et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine +et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air +tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des +bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds +des troupeaux. + +--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des +vaches_! dit Carmelita en souriant. + +Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se +trouve écrit dans _Guillaume Tell_. + +--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle. + +--Admirable. + +--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse +sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette +sincérité. + +--Tout à l'heure? + +--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas +encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau +morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir. + +Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet +d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creusé +en forme d'auge. + +Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva +vide. + +Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques pas, elle se +mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones +printanières, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma +une petite botte. + +Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé +son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle +commença à les arranger en bouquet. + +--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous +une grande estime et que vous m'inspirez une entière confiance. + +--Pourquoi + +--Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous +demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour +vous faire comprendre comment j'ai été amenée à vous prendre pour +confident. + +Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se +contenta d'un signe de main pour dire qu'il écoutait. + +--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. Mon oncle a +conçu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me +rendre digne des hautes destinées qu'il ambitionnait pour moi..., et +aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas +profité de ses leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, +et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me +répondre que poliment, et c'est à votre sincérité que je fais appel. +Quoi qu'il en soit, le grand mariage désiré ne s'est pas fait, et les +rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela +explique tout. + +--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans +la femme qu'ils épousent. + +--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariée, et je +l'explique par une raison qui me paraît bonne. Cependant j'avoue +volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages +réussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages +personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille +travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle trouve elle-même +son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie, +de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à +l'épouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages +qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l'idée de +me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres +exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. +Par malheur pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette +comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me l'avait dessiné. Il +était très important, ce rôle, très brillant et assurément intéressant à +jouer; je l'ai transformé en un rôle muet. + +Elle s'arrêta et, le regardant: + +--Est-ce vrai? demanda-t-elle. + +--Très vrai. + +--Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obéissance, +sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je +faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en +l'appropriant à ma nature; j'obéissais à son ordre, et par cette +soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que +je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, que je ne +suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts +que tardivement, peu à peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je +suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout +sans voir le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son +dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à +coup sûr malheureux; car, à vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un +mariage sans amour ne peut être que malheureux? + +--Assurément. + +--Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris où je marchais, +ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le +comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai résolu +de ne pas aller plus loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus +délicate que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un autre +côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de +mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari +que j'épouserais. Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis +longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours +moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement. + +Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et +surtout pourquoi elle la lui faisait. + +Elle continua: + +--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaillé la +musique et que j'ai pris des leçons de chant. «Si je n'avais pas dû être +une grande dame, j'aurais été une grande artiste», me disait chaque +jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au +contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, +seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théâtre. + +--Vous? + +--Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est +pour vous prier d'être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et +de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que +personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le +service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce +pas? + +--Comédienne! + +--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi? +Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je +suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est +vrai encore. Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans +fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle +espérance m'est permise? + +--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me +paraît,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes +paroles,--tout à fait légitime et parfaitement fondée. + +--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage? + +--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage? + +--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement de son +idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent. + +--Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour ou l'autre? +est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer? + +--Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu dans le même monde, +l'un près de l'autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu +ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté. + +--De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, s'ensuit-il qu'il +ne doive pas se présenter un jour? + +--Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais je vais plus +loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. C'était à moi de +l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais +pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins +maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai +dit et je vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle de +la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie +jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une +grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je +l'espère, ne vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je ne +suis pas romanesque. + +--Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser d'être romanesque; +trop peu de gens, hélas! mettent le sentiment dans leur existence. + +--C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des +intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je +tiens à être libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tête. +Comédienne! quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles +de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une +excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j'aime +mieux la jouer au théâtre que dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer +et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte +que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais; +tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye. + +--Cependant.... + +--Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose +qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mère. + +Elle parut très émue et s'arrêta un moment. + +--C'est cette considération qui pendant longtemps m'a arrêtée, dit-elle +en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une résolution à une autre, +décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d'eux et à laisser +les choses aller sans m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le +chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation +sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle +sera l'anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout +sacrifié: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, +on ne saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez que ce +qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, de l'apprendre +pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet +enseignement donné à une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses +leçons m'ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles +n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi. + +De nouveau elle fit une pause pour se remettre. + +--Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! cela est affreux. +Qu'il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le coeur léger, par +un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et +sans compatir à son chagrin. Voilà le service que je réclame de vous, et +voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui +devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout +ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je ne +veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos +mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de façon qu'ils +ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur +douleur? + +--J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les raisons par +lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même, +j'en suis sûr. Je suis à vous. + +Elle lui prit la main et la serra en le regardant. + +Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait: + +--Vous plaît-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant! +et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade. + + + +IV + +Eh quoi! c'était là Carmelita! + +Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il +croyait savoir d'elle! + +Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais +point de cervelle!» + +Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien +c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient. + +Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore +il y avait de nobles sentiments dans ce coeur. + +Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi +s'être trompé de même sur son caractère? + +Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était +différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait +dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre. + +En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils +avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas +adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider. + +Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son +bras. + +Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si +imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction. + +--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur +moi. + +Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais +sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi. + +Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez +difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance +contre elle, tandis que maintenant il était rassuré. + +Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie. + +Jeune fille à marier, elle lui faisait peur. + +Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre +librement près d'elle. + +Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse. + +Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade, +c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui +s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses +paroles. + +Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon +sens. + +Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains +sujets et sans réticences. + +Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête, +mais il restait les yeux levés sur elle. + +En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade. + +Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes +qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de +l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis +dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle +du soleil couchant. + +Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses +lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à +risquer. + +Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le +sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la +main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son +bras. + +--Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il. + +--Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule +de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas +d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne +pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte +de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon +oncle. + +A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion. + +Et il la sentit frémissante contre lui. + +Mais bientôt elle reprit: + +--Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas, +il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai +ma mère rétablie,--car j'espère qu'ici elle va se rétablir +promptement,--quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, +et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon +mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront +plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai +la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat +encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela +s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut +que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes +parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer +par me dire, quand vous comptez partir vous-même. + +--Mais je n'en sais rien. + +--Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera +le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt. + +--Et d'ici là? + +--Quoi! d'ici là? + +--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées +aujourd'hui? + +--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne +vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand +service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la +solitude; est-ce vrai? + +--Cela dépend. + +--De quoi? + +--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des +heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes, +et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que +seul avec moi-même. + +--Alors nous sommes dans une de ces heures! + +--Vous êtes de celles qui.... + +--Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous? + +Ils arrivaient à l'hôtel. + +--Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye? +dit-il. + +--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que +nous sommes dans une de ces heures où.... + +--Alors à demain. + +--C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle. + +Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, +il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce. + +--Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher +ami, ne cédez pas à ses caprices. + +Puis tout à coup s'interrompant: + +--Quand quittez-vous le Glion? + +--Mais je ne sais trop. + +--Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que +ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à +abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément. + +La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince +finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses +instances. + +La promenade du lendemain eut lieu. + +Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième, +une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils +sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne +tantôt avant le déjeuner, tantôt après. + +Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était +établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de +ces promenades, c'était au retour et non au départ. + +Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi +qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui. + +Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur +excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre, +dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la +tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait +écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même +parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci +des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur +lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres. + +Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était +une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et +de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui +revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la +journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son +coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait +la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait. + +Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que +de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui +imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance +matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, +il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux; +de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles +lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les +avait reçues. + +Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord! + +C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans +qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle. + +L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit. +Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable +créature, une belle statue, voilà tout. + +Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les +hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain +départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de +bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle +n'avait pas besoin de se presser. + +Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été +surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si +grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix +ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres +seulement. + +Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux, +les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté +de l'air annonçait un orage prochain. + +--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita. + +--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent +se sera établi au sud-ouest. + +--Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la +colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son +grand pas, lent, mais régulier. + +--Pourquoi retourner? + +--Mais de crainte de l'orage. + +--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie +aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je +serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois +que je continuerais notre promenade. + +--Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de +rien; nous verrons bien. + +--C'est cela, nous verrons bien. + +Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine +arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier, +qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours +capricieux sur le Banc de la montagne. + +A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays, +n'annonçait que cet orage fût prochain. + +--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita. + +--Et pourquoi? + +--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur +nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous +ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai +que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui. + +--Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer. + +--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà +tout. + +Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous +le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble. + +--Vous avez envie de me questionner? dit-elle. + +--Il est vrai. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous +cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression: +ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral. +N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître +de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en +Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins +pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que +quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette +grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en +coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je +dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à +cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans +l'inconnu. + +--Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille? + +--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma +résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous +l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la +trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours +devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque +indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus +quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures. + +--Quelques heures? + +--Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie. + +--Vous partez demain? + +--Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins +dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir. + +Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la +plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds. + +Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui +brillaient d'un éclat extraordinaire. + +--Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle +en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin, +confusément, au milieu de la verdure. + +Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne: + +--Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main, +et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes. + +Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune: + +--Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle, +pour la dernière fois? + +--Je vous conduisais à cette fontaine. + +--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit +complète. + +Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant +lentement tous deux, silencieux et recueillis. + +Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion. + +Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le +corps moins dispos que de coutume. + +A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus +lourd. + +Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un +bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui +s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au +loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches. + +Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un +orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil +dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire. + +Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel +qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au +théâtre. + +Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette +confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour +aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin. + +Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que +Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur +d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant +dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel. + +Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses +yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque +celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant +avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, +avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si +séduisants, si inquiétant. + +Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques +nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps, +soufflait un vent chaud qui arrivait du sud. + +Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence. + +En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur; +l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se +séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un +épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita +faillit tomber. + +Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le +sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que +leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent +de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais +et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils +virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud. + +Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit +sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement; +les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par +le vent. + +Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la +montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où +ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des +mugissements de vache et des cris de berger. + +Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages +inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue +dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient. + +--Enfin voici l'orage, dit Carmelita. + +--Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de +gagner la hutte? + +--Pressons le pas. + +--Appuyez-vous sur mon bras. + +--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous +voudrez. + +Il allongea le pas et elle l'allongea également. + +Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il +y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un +de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin; +d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils +s'arrêtaient forcément durant quelques secondes. + +--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que +nous marcherons plus vite séparément. + +--Si vous voulez. + +--Vous prenez trop souci de moi. + +Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage, +dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un +creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter. + +Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et +caché le soleil quelques instants auparavant si radieux. + +Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une +lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des +éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs +fulgurantes. + +Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées +de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des +rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements +du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique. + +D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant +cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les +flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur +confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de +leur maître. + +Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre +lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre +produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups +roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient +se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou +bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un +espace libre pour se répandre en vagues sonores. + +Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces +vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux. + +Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais, +à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les +épaules. + +--Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et +peut-être trop bien servie. + +--Vous avez peur? + +--Dame... oui. + +--Nous approchons de la hutte. + +--Combien de temps encore? + +--Cinq minutes en marchant vite. + +Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu +les enveloppa et les éblouit. + +Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit +la main. + +--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus. + +Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans +ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête. + +Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se +laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car +les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la +grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre. + +Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de +Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses +frémissements. + +Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le +sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il +y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le +pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs. + +Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques, +se crispaient dans sa main. + +Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup +ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la +pluie qui arrivait. + +--Heureusement voici la hutte, dit-il. + +Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair +presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils +trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement. + +La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y +eut une sorte d'accalmie. + +Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches, +recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour +les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un +chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne; +c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les +vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être +pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de +fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture. + +Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant +devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent +à l'abri. + +Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges +et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le +toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils +pouvaient respirer. + +Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur, +c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait +de se déchaîner en plein sur eux. + +Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages, +maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait. + +Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les +nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les +sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que, +dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt +les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir +écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux +et semblaient soulever les planches qui les abritaient. + +Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes, +aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel. + +Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour +jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais +bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse, +pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains. + +Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait +les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive +l'éblouissait. + +Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler. + +Il s'approcha d'elle. + +--Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure +et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me +parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur. + +Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par +quelques mots plus ou moins raisonnables. + +Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée +du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes +couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de +s'allumer. + +Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et, +frémissante, éperdue, elle se serra contre lui. + +Il se pencha vers elle. + +Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres +s'unirent dans un baiser. + + + +V + +Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords +du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût +au Glion ce qu'il était devenu. + +Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle +Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant +les chaussures, l'avait vu sortir. + +Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin +de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui +descend à Montreux. + +Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux +commentaires. + +--Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de +chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ? + +Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était +manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita; +la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le +pressant de questions. + +--Où était le colonel? + +--Quand devait-il revenir? + +A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait +lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir. + +Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la +présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la +veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion. + +Alors il allait revenir d'un instant à l'autre. + +C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère +s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes +raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle. + +C'était donc une séparation. + +C'était une fuite! + +Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel? + +Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce +brusque départ. + +Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court +devant cette question. + +Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en +laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se +passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté. + +Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien +savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où +son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à +le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans +doute, il lui écrivait. + +De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite. + +C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les +raisonnements jusqu'au bout. + +Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se +dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une +résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée. + +S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se +serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait +parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui. + +De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y +passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel +pouvait revenir. + +Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace. + +En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le +colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût +obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas. + +Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient. + +Acheter Horace. + +Ou bien le tromper. + +Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience +humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses +intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de +refuser l'argent et d'avertir son maître. + +Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus +économique. + +Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était +malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était +sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à +Montreux. + +Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque +celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une +partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin +dans le vestibule. + +--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me +paraît bien sérieusement prise. + +--Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux. + +--La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des +plus mauvaises. + +--Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et +cependant une grande agitation. + +Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt +il entendit le prince qui disait: + +--Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale? + +La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée +par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître. + +On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet. + +Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait +se communiquer au colonel. + +Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion. + +Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de +plus en plus inquiétant. + +Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa +nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des +larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces +tremblements passeraient dans les lettres du nègre. + +--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et +je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que +vous aimez tant. + +Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son +maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le +timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel. + +Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans +laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour +le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin +pour mademoiselle Carmelita Belmonte. + +Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel +pouvait être leur contenu. + +Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans +sa main. + +--Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans +laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le +prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita. + +--Donnez, dit le prince en avançant vivement la main. + +Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître +l'angoisse qui lui serrait les entrailles: + +--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha +d'affermir. + +--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il +ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne. + +--Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura +peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce +que je vais voir. + +Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un +mouvement de main plein d'amabilité. + +Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit +celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait +là plus clairement ce qu'il voulait apprendre. + +Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle +du monde. + +Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une +déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier. + +N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses +efforts? + +Il lut: + +«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand +le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que +j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser. + +«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu +porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque +vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant. + +«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette +conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et +je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme +d'honneur qui croit devoir se justifier. + +«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir? + +«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la +première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée? + +«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant +partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à +faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se +serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour +m'expliquer. + +«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant +d'aller plus loin. + +«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen; +mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était +cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée +dans ce brusque départ. + +«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je +ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une +idée, qu'un but rester près de vous. + +«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les +émotions de notre journée. + +«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était +ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre. + +«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas +frappé à la porte de communication? + +«Ma réponse sera franche. + +«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et, +au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre +coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé +entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je +n'aurais pas raisonné. + +«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision. + +«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à +l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point. + +«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute +ma liberté de conscience. + +«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je +ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus; +mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé +les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené +à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que +dans le passé. + +«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise +et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale, +entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux. + +«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils +sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire. + +«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible +douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort +pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait +jamais. + +«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui +a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres; +jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la +confiance que vous aviez en moi. + +«Vous aimai-je? + +«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore +aimer ne se présentait même pas à mon esprit. + +«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair +qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.» + +Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un +moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il +ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa +lecture au point où il l'avait interrompue. + +«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets +qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent, +l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend +plus sombre et plus noire. + +«Il en est des choses morales comme des choses matérielles. + +«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé. + +«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui +avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à +venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux +éclairs. + +«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne +succéderait-il pas encore â l'éblouissement? + +«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce +n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme. + +«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que +je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre. + +«Voilà pourquoi je suis parti. + +«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être +heureux près de vous. + +«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où +vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à +notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des +frissonnements de bonheur. + +«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer +comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière +certaine et je voulais le chercher. + +«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience. + +«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une +heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je +viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur +demander votre main. + +«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita? + +«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.» + +Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui +était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire +silencieusement. + +Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou: +sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche +largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis +de larmes. + +Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules: + +--Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté... +réparation obligée... enfin! + +Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa +lecture: + +«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera +loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu +prendre qu'en connaissance de cause.» + +Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le +développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil +distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il +savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été +amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait. + +Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée. + +Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que +possible. + + Mon cher prince, + + Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me + prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est + devenu de l'amour. + + J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être + mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle + d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande. + + Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant + à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez + bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis. + + Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments. + + ÉDOUARD CHAMBERLAIN. + +Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita, +autant il fut mécontent de celle-là. + +Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé +avec le dernier représentant des Mazzazoli. + +Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit. + +Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec +plus de politesse seulement et moins de sans-gêne. + +Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de +Carmelita, où se trouvait la comtesse. + +--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il. + +--Ah! s'écria la comtesse. + +Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était +étendue, elle regarda son oncle fixement. + +--Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince. + +Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce. + +--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains +tremblantes, parlez donc. + +--Lisez, dit-il. + +Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains +de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire +d'observation à propos du cachet brisé. + +Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors, +le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à +mi-voix. + +--Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse. + +Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles. + +Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus +longue que celle de sa mère. + +Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir. + +Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement +et lançant à son oncle un regard triomphant: + +--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie? + +Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un +geste d'humble adoration: + +--Un ange! dit-il. + +Respectueusement il lui baisa la main. + +A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, +comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion. + +Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle. + +L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne +tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et +l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle. + + + +VI + +Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le +jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que +le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris. + +Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère +à craindre que ce mariage manquât. + +Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de +rester quand même sur ses gardes. + +Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger +devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre. + +Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence +de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était +possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait +ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le +mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci. + +Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il +avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni +Ida n'étaient maintenant bien redoutables. + +Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine +du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment +l'intention de prendre pour femme? + +Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai +dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une +chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et +de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus +imminent. + +Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de +ces dangers n'éclatait. + +Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de +toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon +bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants. + +Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête +de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien +amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on +avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle +pas quel avait été l'auteur de cette rupture? + +Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu +dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes +mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner? + +Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors +surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui +s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, +le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors +de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à +réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette +famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie +avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, +si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas +scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les +couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le +prouver. + +Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue +des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris. + +--Mais où le célébrer? + +--Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le +château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques +pièces! Si.... + +Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines +ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte. + +Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un +château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres +aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes +immondes qui cherchent leur abri dans les décombres? + +La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu +sensible sans doute à la poésie des ruines? + +Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non +pourtant sans tenter d'écarter Paris. + +Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une +lune de miel. + +Mais le colonel n'accueillit point cette proposition. + +Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à +Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise +ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, +lui, un hôtel prêt à le recevoir? + +Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel. + +Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que, +finalement, le prince céda. + +Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en +réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter, +peut-être même donner de mauvaises pensées. + +Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le +ménager. + +Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris +que se ferait le mariage. + +D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers, +s'ils se présentaient. + +Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas +de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien +redoutables. + +On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup +sûr ils n'auraient aucun résultat. + +Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu +tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela +de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles. + +Mais cela ne fut pas possible. + +Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère. + +Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue +absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour +les faire patienter. + +Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce +du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain? + +Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable; +c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus +merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus +triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus +extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne +d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour +tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue, +le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain. + +Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas +ébruiter cette nouvelle. + +Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui +avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il +avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main +de Carmelita. + +Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel +était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait +promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement +annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée, +attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain. +A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison, +la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de +Lucillière. + +Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en +conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un +certain intérêt pour elle. + +C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore +à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel +Chamberlain, étaient arrivés le matin même. + +Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un +désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment +celle-ci recevrait cette nouvelle. + +Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière, +l'occasion était vraiment heureuse. + +A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge, +qui faisait face à celle de madame de Lucillière. + +La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide +jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là. + +La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans +la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié. + +La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire, +et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui +l'avait accompagnée. + +Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie +affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée. + +Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les +laissant en tête à tête. + +--Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse. + +--Quelle nouvelle + +--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel +Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est +retrouvé. + +--Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant +légèrement. + +--Je ne sais s'il l'était pour vous,--la comtesse appuya sur le +mot.--mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici +revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage. + +Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à +propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord +surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite +remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes. + +Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple +visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge. +Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour +se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir. + +--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli +et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson. + +--Très longtemps. + +--Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi. + +--La comtesse est rétablie? + +--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade? + +--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me +défier de ceux qui parlent. + +--Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du +prince? + +--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes +amis. + +--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre +confiance. + +--Vraiment? + +--Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en +Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était +Carmelita. Devinez-vous? + +--Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx. + +--Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit +pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le +colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève +en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence +ensemble, et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement +devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita +Belmonte. + +Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes +lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait +nerveusement avec son éventail se crispa. + +Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle +avait produit. + +--Vous ne me croyez pas? dit-elle. + +--Pourquoi ne vous croirais-je pas? + +--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce +mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le +colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et +Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était +écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le +certain est qu'ils s'épousent. + +Il fallait bien dire quelque chose. + +--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix +qu'elle tâcha d'affermir. + +--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince +Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne +tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui +s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au +prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte. +Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est +même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez +avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que +personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous. +Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me +remerciez pas? + +--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous +remercier une bonne fois pour toutes. + +Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna +vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher +autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière. + +Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles +portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait +se livrer.... + +Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le +visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les +narines dilatées. + +Elle aimait donc toujours le colonel? + +Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à +rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse +pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette +allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la +marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé. + +A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et +le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir. + +Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir +dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il +sortit. + +Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa +lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince +Seratoff. + +Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait +d'arriver. + +Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec +lui. + +Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de +Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec +la marquise. + + + +VI + +Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un +fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que +possible celui qu'elle occupait, avait tourné le dos à la scène. + +--Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à +l'aise. + +--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas très +favorablement la demande de mon ambassadeur. + +--Mais, madame.... + +--Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à +revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs. + +Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à +se rappeler ce dont on lui parle. + +Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait +allusion étaient sortis de sa mémoire. + +--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte +sans rien dire), cette loge? + +--N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce +fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière +un entretien dont je faisais le sujet. + +--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon +Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il +était question. + +--D'une certaine lettre anonyme. + +--Une lettre anonyme? + +Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire. + +Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme. + +--Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; je vois que +vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait +d'une petite porte de la rue de Valois. + +--Comment? vous savez.... + +--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître ignorer ce que +vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser +croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos +relations était fondé; la vraie raison de cette rupture était cette +lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous +le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous le dire. + +--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie? + +--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites, +était vous. + +--Madame! + +--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais +pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre +éloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez +à les employer plus utilement qu'avec moi. + +Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue, +en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue +distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges +voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir +rendait son émotion plus évidente. + +Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation du prince +Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son +inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans +son fauteuil. Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait +eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci +ne pouvait être que dangereuse! + +Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation +et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir? + +Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le +duc de Mestosa s'avança vivement vers la marquise, en homme heureux de +voir la femme qu'il adore. + +Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame +de Lucillière et ses habitudes: c'était toujours publiquement qu'elle +s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et +elle le faisait avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et +les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison elle +arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l'on ne sortait de +ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles, +avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui même de +ses pauvres victimes! + +Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les +rendre. Il se leva pour céder la place au duc. + +Mais de la main elle le retint. + +--J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle. + +Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis: + +--J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle; +voulez-vous nous donner quelques minutes encore? + +Au moins l'explication n'aurait pas de témoin. + +Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction. + +--Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de +Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir +une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne +me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais +bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et +pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour +vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que +je suis franche. + +--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette +hostilité. + +--Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait +affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres +considérations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilité +soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous +trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer. + +Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient +tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de +surprise. + +--Quand je me serais expliquée, continua madame de Lucillière, +votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment +s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus +que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre +anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts +d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette +lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel +Chamberlain. + +--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez. + +--Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que, +interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez +que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari +possible pour votre fille. + +L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit pas à profit: on +attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il +se leva pour sortir. + +Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car, avant qu'il eût +pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui +l'arrêtèrent. + +--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez +écouter ce que j'ai à vous dire. + +Le baron hésita un moment. + +--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne +amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre +et vous montrer combien elles sont fausses. + +C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas +autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il +demeurait; le reste lui importait peu. + +Elle continua: + +--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous êtes doué de +qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? enfin peu importe. +Vous êtes donc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne +possède pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous +recourez, une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui, +j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un mot, vous +êtes un homme pratique, et voulant le succès, vous ne vous laissez point +empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales, +qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous +voyez que je vous rends justice. + +Le baron fit la grimace. + +--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillière, +c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m'a donné l'idée +de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un +but commun, certaine à l'avance que personne n'était capable comme vous +d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez peut-être +encore plus vivement que moi, quand vous le connaîtrez. Bien entendu, +l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est +une alliance utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à +vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments n'ont rien à +voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont. + +--Mais je vous assure.... + +--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments +personnels n'ont rien à voir ni à faire dans l'oeuvre commune que je +veux vous proposer, ou plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que +précisément je vous la propose. + +--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien à ces +paroles; aussi avant de savoir si je puis vous prêter mon concours, +je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous +poursuivez. + +--Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de +mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de +rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien +n'est plus simple. + +--Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron. + +--A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: l'époque +à laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je +sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été +rejoindre le colonel en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant +Paris; que là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous +deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse de mariage du +colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble à Paris. Existe-il des +moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de +bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non +moins vivement que moi, je m'adresse à vous pour que vous les cherchiez +de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais +pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous +reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas +hésité à vous demander votre concours, en même temps que je vous +proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la même +manière; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts. +Acceptez-vous. + +Le baron hésita assez longtemps avant de répondre. + +--Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable de +voir un homme tel que le colonel épouser mademoiselle Belmonte. + +--N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri. + +--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je l'aime comme un +fils, et il me semble que c'est un devoir d'empêcher, si cela est +possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave +colonel vient de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la +vie parisienne. + +--Il faudrait les lui montrer. + +--Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu'il y a en +lui une certaine naïveté qui l'expose à être dupe quelquefois de ceux +qui l'entourent. J'ai été témoin de sa confiance et de sa foi. + +Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du +baron avait porté. + +--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualité sans +doute, mais qui nous expose souvent à de fâcheuses déceptions. Je crois +donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime +de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout +la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est +très tendre. + +--Mille raisons rendent ce mariage impossible. + +--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveuglé +par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle +Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnément? + +Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la +marquise. + +--Je ne sais pas. + +--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion +probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspirée; pour moi, je +ne connais pas de femme plus belle, et vous? + +--Peu importe. + +--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très probablement cette +beauté qui fait sa toute-puissance. Sur cette beauté, nous ne pouvons +rien, ni vous ni moi. + +--Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient un homme. + +--Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je +m'en remets pleinement à vous; je veux dire seulement qu'il est bien +difficile de détruire l'influence que Carmelita doit à sa beauté, +surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidèle dans ses +attachements. Croyez-vous qu'il soit fidèle? + +--Je ne sais pas. + +--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui +pourrait agir efficacement sur lui. + +--Laquelle? + +--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si épris que +soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la +preuve qu'il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le +colonel serait homme à s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de +ce genre? + +Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par +le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui +avait permis de redresser la tête: il était utile, il profitait de sa +position. + +--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait +pas dans sa passion, sittelle après un court moment de réflexion, il +faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et +pour moi je l'ignore. + +--Je l'ignore aussi. + +--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble. + +--Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne +conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un +piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans +le monde parisien, même dans le meilleur? + +--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans +ce cas, bien au contraire. + +--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater. + +--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature à rompre +son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver +peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c'est ce que je +répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces +moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en +userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon côté j'en +trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes +habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une +association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous +concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous +présenterez. + +Le baron se leva: + +--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise. + +--Au revoir, monsieur le baron. + +Il sortit de la loge. + +Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car +la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit devant lui. + +--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le +monde répète. + +Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux. + +--Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous, +je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita, +n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre? + +--Il est vrai. + +--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher, +cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et +tâchez de prendre un air indifférent. + +--Ce mariage vous peine donc bien vivement? + +--Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c'est une +niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me réjouit. Ce qui me fâche, c'est +de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté +foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté +dans vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez de +satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi +à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien! +mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller +porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des +gens qui se moqueraient de vous. + +--Mais.... + +--Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin +sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous +gênez pas, prenez-les. + +Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il n'était entré. + +Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme elle le désirait. + +Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire +visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrèrent +avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa. + +Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti. + +Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc. + +Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la répétition de +la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de +vainqueur, l'avait exaspérée. + +Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, dans +l'état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant. + +Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un défilé, une +procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la +salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle. + +--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc? + +--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais douté? + +--Savez-vous la date précise de ce fameux mariage? + +A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme elle l'avait fait +avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson. + +Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire. + +De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement ce sourire +et ne s'abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la +salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle. + +Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du +colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa +lorgnette la loge de madame de Lucillière. + + + +VII + +Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir. + +Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se +retira. + +--Je suis attendue chez ma mère. + +La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et +conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnés. + +--A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher. + +En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles. + +--Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir. + +En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de +chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une +toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une +petite clef qu'elle plaça dans sa poche. + +Cela fait, elle remonta en voiture. + +--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte +où si souvent le cocher avait déposé et repris sa maîtresse. + +La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête +couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture. + +Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à +l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui +dit d'attendre. + +Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite +porte. Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en +faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point: elle était fermée à +l'intérieur par un verrou. + +Madame de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte +qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir. + +Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes +circonstances, elle prit vivement sa résolution. + +--Rentrez, dit-elle au cocher. + +Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans +s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert, +se dirigea vers l'entrée principale de l'hôtel Chamberlain. + +A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le +seuil de sa porte. + +--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible. + +Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur de sa +loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi +étouffée. + +--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui? + +--Déjà! répliqua une voix. + +--A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort. + +--Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge, +elle le trouvera en train de s'habiller. + +Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas +déconcerter. + +--Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle. + +En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à +l'hôtel. + +--Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une voix. + +--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir: +le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pour lui, +l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules? + +--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de +femme. + +--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme +avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout. + +Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et +la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était +ouverte devant elle. + +Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et +les domestiques étaient à leur poste. + +Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être le colonel +était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques +personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule, +l'apercevoir et la reconnaître. + +Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour +d'elle; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen +pour se faire reconnaître, elle laissa retomber. + +--M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique. + +--C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais +très prononcé. + +Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit +devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa +personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la +mode. + +Elle avait rejeté son voile en arrière. + +Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente. + +--Madame la marquise! s'écria-t-il. + +--Quand votre maître doit-il rentrer? + +--D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est +chez.... + +Horace s'arrêta. + +--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise. + +--Madame la marquise sait?... + +--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte! +Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir. + +--Mais, madame la marquise.... + +--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous. + +Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments +d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours +la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste +quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il +regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la +colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand on a le +bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne +faut pas être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses. +C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en +proportion de leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne +l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle: +mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à +ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita +voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins +à l'âge qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps. +Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir +toutes? + +C'était non seulement au point de vue de son maître qu'il se plaçait +pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans +la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le +gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments. +Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit +et en vertu du principe d'autorité. Qu'une femme lui demandât n'importe +quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le +faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il pût recevoir +d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas. + +Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: «Mon bon Horace», +en lui disant: «Je compte sur vous», devait produire sur lui une vive +émotion. + +--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant. + +--Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour. + +Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait +de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son +appartement et l'attendant. + +Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: comme il +demeurait hésitant, elle insista: + +--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas, +alors même que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il +est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je +m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous. + +Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu'elle +était entrée dans l'hôtel, il importait peu en réalité que l'entretien +qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du +colonel. + +Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière. + +--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la +porte. + +Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son +visage et arrangea les plis de son manteau. + +Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans +le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace +l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se +regardèrent tous les trois avec des mines étonnées. + +L'un d'eux était maître d'hôtel. + +--Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli +métier. + +Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la +bibliothèque. + +--J'attendrai ici, dit-elle. + +Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes. + +--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle: +comment se porte le colonel? + +--Bien, madame la marquise. + +--Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse? + +--Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise. + +--Se plaignait-il? + +--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui, +le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se +plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle +l'a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau +qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte. + +--Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire? +Vous avez pu vous tromper. + +--J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je ne me suis pas +trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait +absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à-dire tant +que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des +courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant +dans une grange ou un chalet. + +--L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du égayer +cette sombre humeur? + +--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait +pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile. + +--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement? + +--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et +même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu +faire, quand il a appris leur arrivée. + +--Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita? + +--Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de +se distraire; il mangeait à la même table que le prince. + +--Et que Carmelita? + +--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle +marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font +pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas +fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel. + +--C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient ces +excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire ce séjour s'est +prolongé? + +--Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse +prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La veille, par une journée +d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une +longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que +le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, +sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous +bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la +montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, +et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours +s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à +moi. + +--Où était-il? + +--J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence +et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris +qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour +madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses +lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage. +Est-ce assez bizarre? + +Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire, +elle s'expliquait comme les choses s'étaient passées, depuis l'arrivée +de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience +féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace. + +La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par +la petite porte. + +A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta +devant le perron. + +--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre. + +Mais la marquise le retint. + + + +VIII + +Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré. + +Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci +sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution. + +Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant +enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la +porte de la chambre. + +Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans +qu'on entendit aucun bruit. + +Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la +porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie +fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la +chambre. + +Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa +main gauche, comme un homme qui réfléchit. + +Elle écarta la portière et entra. + +Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise +frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda +machinalement du côté d'où venaient ces bruits. + +A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit. + +--Qui est là? dit-il. + +Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en +même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait. + +Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son +entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle. + +Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une +couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise. + +--Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil. + +--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière. + +--N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ? +dit-il. + +--Je l'ai reçu. + +--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris? + +--Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu +admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime. + +--Une erreur! + +Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les +paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande +qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier? + +--Votre buvard.... + +--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a +fait comprendre comment vous aviez pu être trompé. + +Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les +yeux. + +--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière +a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et, +comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une +démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous +entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour +moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres. + +Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui. + +Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite +qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse. + +--Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne +peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin +je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un +homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une +femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de +cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète, +c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant +cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en +accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon +saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et +je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance, +il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce +saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai +été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre +mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, +j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de +naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de +toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement +heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai +entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu +les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle +vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je +pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous +aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel +que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la +nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme +ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe +pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, +telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que +vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père +mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous +aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la +douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa +vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la +nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que +je devais faire. + +--Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma +résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée. + +--Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux +l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et +je l'accomplirai. + +Il se leva. + +En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui. + +Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle: + +--Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison? +Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une +résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; +je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. +Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que +j'ai à vous dire. + +Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux. + +Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il +n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le +subir et d'en finir. + +Elle reprit: + +--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait +vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour +obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable +de recourir au moyens qu'il a employés. + +Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il +restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on +lui dit, mais qui ne l'entend pas. + +--J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur +ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis +obligée de le faire. + +--Je vous en prie.... + +--Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces +feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si +vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit +ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre +amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse +cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire +jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver +pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non, +n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que +j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire +votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le +silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de +moi, il s'agit de vous, et je parle. + +Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et +un encrier. + +Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la +plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes. + +Puis elle les tendit au colonel. + +Il lut: + + Dites-vous bien que je vous aime. + + HENRIETTE. + + A vendredi, votre vendredi. + + HENRIETTE. + + Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse, + faut-il dire de l'amour de votre + + HENRIETTE. + +--Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de +Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les +ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de +moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous +m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces +lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de +tracer sur ce papier? Comparez, regardez. + +Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux, +il la regarda elle-même. + +--Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos +yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens +qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe. +Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière? +Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour? +C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente, +c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la +voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette +n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et +recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est +assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que +l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait +protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir +de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces +accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais +examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les +probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, +mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme +vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une +inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en +suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue! +Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu +puissant. Ah! Édouard! + +Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais +entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre +les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel: +il était bouleversé. + +De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le +laissa maintenant à son trouble. + +Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit: + +--Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant +ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour +appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle +venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, +l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de +vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à +l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli. + +Il leva la main. + +--Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi, +s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant. +Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à +l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et +je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour +repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que +n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous +venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez +écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait +résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est +accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne +plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je +vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les +feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus +cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre +que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait +laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et +j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le +jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe. + +Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit: + +--Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté +vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il +y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur +s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous +serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans +votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le +reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que +ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, +vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre, +lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa +nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous +voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous +force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent +les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences, +les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces +tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien +entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à +l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, +ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et +les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son +élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me +l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en +avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain +vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un +honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita +pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le +prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous +pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce +rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et +je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je +sortais autrefois. + +Elle s'était levée. + +Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une +lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie +aboutissant à la rue de Valois. + +Ils marchèrent sans échanger un seul mot. + +Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit. + +--Où est Tom? dit-il. + +--Tom ne m'attend pas. + +--Je vais vous conduire alors. + +Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le +trottoir. + +Non, dit-elle. + +Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez. + + + +IX + +Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame +de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable +tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle +pouvait aimer. + +Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse +être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle +s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans +aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.» + +Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins +l'aimait-elle fidèlement. + +L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, +incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi. + +Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne +voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place. + +Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait +le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant +qui pouvait à juste droit se montrer jaloux. + +Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à +Carmelita et à Ida. + +C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque +chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg +Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, +original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux +yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait +pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser +la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par +madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père +mourant lui avait demandé de prendre pour femme.» + +Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une +meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette +petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. +Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune +à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer. + +Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de +Lucillière voulait se donner cette satisfaction. + +D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour +elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait. + +Mais réussirait-elle? + +Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle +lui avait confié! + +Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme +arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de +madame de Lucillière. + +Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque +chose avec la réflexion. + +En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait +jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible. + +Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son +fauteuil, écouter la musique de _Robert_, ne se doutèrent pas des idées +qui roulaient dans sa tête. + +Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus. + +--Voyez donc le baron Lazarus!... + +--Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel +Chamberlain? + +--S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas +bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage +du colonel et de la belle Carmelita. + +--Évidemment il ne pense qu'à la musique. + +A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se +pencha contre son voisin. + +Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré: + +--Si je pouvais prier! + +--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron. + +--Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable. + +Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de +cordiales poignées de mains à ses amis. + +Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos, +donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient. + +Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain, +et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver +jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à +féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita. + +--Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de +votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la +fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour, +c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez +un devoir social. + +Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des +considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très +profondes. + +--Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en +voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les +pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la +nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, +cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens +entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que +la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un +piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle +aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci +les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu. + +Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit +qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le +baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait +enfourché un dada. + +Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à +parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les +satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il +poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de +blessant, au moins d'une façon directe. + +Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de +son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant: +il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait +pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, +ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne +viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il +fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après +d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de +voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout +cas, par sa simplicité, serait de bon exemple. + +Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était +aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser. + +Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner. + +Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du +prince Mazzazoli. + +En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop +ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose. + +Il cherchait, il guettait. + +En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de +regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, +découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si +le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la +comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour +ne rien cacher. + +La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter +des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles +tardaient trop à naître spontanément. + +Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à +l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au +concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, +les petits aussi bien que les grands. + +Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation: +c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier +venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était +sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que +mademoiselle Belmonte était seule. + +Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait +plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de +sa naïveté. + +En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva +entre-bâillée. + +Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait. + +Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans +l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes +restées ouvertes. + +Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement; +l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir +entendue. + +On parlait sur le ton de la colère et de la dispute. + +--Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec +fureur. + +--Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement. + +--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma +parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu. + +Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta +rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un +étage supérieur. + +Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la +referma derrière lui avec fracas. + +Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui +venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans +environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant +voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu +simplement, mais convenablement. + +Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était +cet homme. + +Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait +peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être +pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants +auparavant. + +Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu. + +Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de +ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de +dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible. + +Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la +colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées, +il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se +douter assurément qu'il était suivi. + +Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue +Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue. + +Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient +couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette +maison. + +Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se +dirigea vers la loge du concierge. + +--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il +poliment en ôtant son chapeau. + +Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson. + +--Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio. + +Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était +pas chez lui, le baron se retira. + +Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo +Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu +parler. + +Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer +parti de ce renseignement. + +Et aussi comment utiliser ce nouvel allié. + + + +X + +En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il +ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine. + +Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage +et les invitait à y assister. + +Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet. + +S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté +d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait? + +Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le +lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une +pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui +qui se marie. + +Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait. + +Et, le coup porté par une lettre,--s'il était vrai que son mariage dût +porter un coup à Thérèse,--il irait faire sa visite. + +Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,--car il ne l'oubliait pas, +et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit +pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le +tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain +demandait à le voir. + +Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains +tendues. + +--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel. + +--C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à +déjeuner, si je ne vous dérange pas. + +--Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble. + +--En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois. + +--Vous avez à me parler? + +--Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire? + +Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi +son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi +avait-il tenu à prévenir cette visite? + +Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle: + +--Ma petite cousine va bien, j'espère? + +--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre. + +Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre? + +Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et +qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se +risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait +préoccupait et tourmentait son oncle. + +--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il +enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y +avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation. + +--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de +père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge +d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de +preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, +et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément +introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre +cousin; il peut rentrer en France. + +A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils +passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour +où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, +c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient +pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer +librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine. + +Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença +par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de +son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant: + +--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre +mariage, mon cher Édouard. + +--Vous savez?... + +--Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce, +que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de +vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez. + +--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage? + +C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse. + +--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, +n'est-ce pas? + +--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas +encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce +qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des +questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de +procéder avec ordre, surtout avec patience. + +--Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il +rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt, +en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une +exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot, +Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si +extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien: +Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois +que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que +vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel +ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu +Édouard.» + +«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se +marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des +exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était +vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du +prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli +avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en +eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres +de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me +traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage +avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit +qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as +lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà +qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai +point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, +qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon +cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir +qu'il avait été prévenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de +votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du +tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder, +parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position +ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il +prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux +courses du bois de Boulogne. + +--Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle? + +--Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de +Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve +plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion +finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; +j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que +Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je +n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais +même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me +tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien +voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Thérèse de +mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement, +après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger +et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur +lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre +nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette +découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a +été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé +en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le +gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, +coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent +subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. +Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, +Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois. + +--Sorieul! + +--Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait +toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête +quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une +brochure portant pour titre: _Les Césars par un César_. C'était une +critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine +d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, +Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous +devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que +Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui +avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison, +j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était +pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait +renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre +organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de +nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais +de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi +jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. +Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas +mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. +J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car +Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de +nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire +une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture. +Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la +suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant +longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une +violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas, +j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle +céda. + +--Ah! elle a consenti! + +--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle +a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu +arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien +que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et +qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne +boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu? + +Il devait épouser Carmelita. + +Thérèse consentait à devenir la femme de Michel. + +Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait +pas moyen qu'elles fussent autrement. + +--Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle! + +Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins +pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience. + +--Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le +colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens +à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais +moi-même vous faire part de mon mariage. + +--Et qu'appelez-vous tantôt? + +--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai +de partager ce souper avec vous. + +Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même +gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il +n'aurait donc pas à le lui annoncer. + +Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une +certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle. + +Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte +et entra. + +L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine. + +Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit +du bruit. + +--Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse. + +Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une +lampe à la main. + +--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle. + +C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla +qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux. + +Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se +parler. + +Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne. + +Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux +ardents. + +Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait +posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la +voyait mal et seulement dans l'ombre. + +--Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot +pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable +à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper +digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul +n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule. + +Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant, +en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui +indiquait que Michel devait souper avec eux. + +--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de +n'avoir pas douté de moi. + +--Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours +témoigné une grande amitié. + +--Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que +depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos +de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était +décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise. + +Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers +le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait +produit sur elle. + +Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite: + +--En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien +heureux, celle de votre mariage. + +--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me +suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses +craintes et dans quelle position il se trouvait? + +--Il me l'a dit. + +--J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et, +puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie. + +--Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille. + +--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je +n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui +souhaitait si ardemment de me voir mariée. + +De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer +difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait +même pas la regarder. + +Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première. + +--Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous +raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je +prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je +disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais +pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite +fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides! + +--Oui, je me souviens, dit-il. + +--Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie, +ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se +marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère, +sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi? + +Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il +éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa +conscience était moins ferme. + +--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour... +Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il +sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un +plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je +voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur +la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il +croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon +coeur. + +La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et +l'étouffait. + +C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier. + +--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces +choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins +vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne +de vous. + +--Q'importe, mon bon Denizot? + +--Comment, qu'importe! et ma gloire? + +Puis, donnant une poignée de main au colonel: + +--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme +cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim? + +--Pas trop. + +--Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien +aise. + +Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui +étaient entassées dans son panier. + +Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel. + +Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une +physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et +moins sombres. + +Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa +santé. + +Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte +que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour +répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient +adressées. + +Le souper était servi sur la table. + +Antoine invita son neveu à s'asseoir. + +--Prenez la place de votre père, mon neveu. + +A ce moment, Sorieul fit son entrée. + +Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux; +en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses. + +Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les +poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de +brochures, il accapara la conversation. + +--Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se +douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il +s'était occupé de lui pendant toute la journée. + +--De moi? + +--De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle +dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils +ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom +dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été +leur rôle. + +Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la +guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la +maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. +Pignotti, Quinet. + +Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu +l'arrêter. + +La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se +retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer. + +Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une +marche; puis, tendant la main au colonel: + +--Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander +votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli +avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons +procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis +je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent, +puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours +une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse. + +Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant. + +--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et +cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle? + +Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même. + +--Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la +sienne? + + + +XI + +Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le +hasard avait mise entre ses mains. + +Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage +de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user +de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la +marquise. + +Il l'alla donc trouver. + +Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus +demandait à la voir, le marquis était avec elle. + +--Vous recevez cet homme? dit-il. + +--J'ai besoin de lui. + +--Ah! c'est une raison. + +--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les +recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent. + +--Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante; +pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive +volontiers de sa visite. Au revoir. + +Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une +autre. + +--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant +un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait. + +--En avons-nous beaucoup devant nous? + +--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans +trop de hâte. + +--Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien +entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements +que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir. + +Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme +qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la +chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu. + +--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette +conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité. + +--Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio. + +--Le maître de chant de Carmelita! + +--Lui-même. + +--Mais alors?... + +--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce +mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander. + +--Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans +l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel +Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel +Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant +seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son +secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il +est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions +collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il +faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de +Lorenzo Beio. + +--On pourrait peut-être le lui acheter. + +--La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, +et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien +compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus. + +--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains +quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, +pourrait l'éclairer. + +--Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une +arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque +chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui +dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le +colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez +un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous +aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas +à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est +aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher +d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour +refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce +mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans +secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le +faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis, +elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner +contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule. +Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à +vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête. + +--Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un +gros rire. + +Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua: + +--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près +de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous +être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. +Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des +Bouffes? + +--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire. + +--Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que +je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de +mademoiselle Flavie. + +--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant +était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et +sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle +pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère. + +--Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes? + +--C'est bien naturel. + +--Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours, +et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne +sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous +occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est +plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle +n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un +petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère. + +--Je la vois quelquefois. + +--Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez? + +--J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance. + +--Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris +l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de +reconnaissance et vous serez écouté? + +--Je le pense. + +--Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette +reconnaissance déjà si grande. + +--J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver. + +--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite +Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que +ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait +de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, +son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut, +sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature +lui a donné,--une seule chose exceptée, la voix;--il est vrai que de +ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui +donniez ce qui lui manque. + +--La voix? moi! + +--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites, +vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio, +qui les possède, lui, ces mérites. + +Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien +qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il +ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors +surtout que cette combinaison devait lui profiter. + +--Je comprends, s'écria-t-il, je comprends. + +--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour +professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner +à Ida? + +--Oh! ma fille! + +--Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille +comme mademoiselle Ida.... + +--_Sie ist eine engel._ + +--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que +d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par +l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la +main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus +naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand +sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne +ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre. +Flavie qui est une chanteuse de théâtre,--au moins elle peut +le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à +l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,--on a vu des exemples de cette ambition +chez de simples grues;--elle s'adresse à Beio pour lui demander des +leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas? + +--Quelquefois. + +--Plusieurs fois par semaine? + +--Oui, souvent. + +--Tous les jours? + +--Je la vois souvent, mais pas régulièrement. + +-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. +Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est +plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre +caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas +exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses +leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle +vous fera honneur. + +--Il est certain qu'il n'y aura rien à dire. + +--En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel +Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel +puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout +d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce +mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera +peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant +principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut +l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se +rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il +soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se +rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par +amour, le colonel le désire non moins vivement. + +--Parfaitement. + +--Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un +moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera +temps encore;--il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du +moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand +même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous +pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre +et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen. +Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on +agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit +visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir. + +Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas +sotte. + +Mais quelle femme corrompue, bon Dieu! + +Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille +combinaison, et encore sans paraître y toucher. + +Quelle Babylone que ce Paris! + + + +XII + +Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de +Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus +simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, +était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et +elle n'était que cela. + +Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant +elle avait une certaine réputation. + +Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui +se montraient en elle. + +C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui +l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de +race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de +comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par +ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères +constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas +ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée; +à Paris, on la remarquait. + +Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une +autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de +l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités +et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui, +précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits +blasés, amoureux de ce qui sort du naturel. + +Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père, +qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands, +laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par +malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que +la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout +dire, celle du ruisseau. + +Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune +fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en +apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» +Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les +plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet +homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est +plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la +langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler +autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son +langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant. + +C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien +entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme +avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux +innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle +produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du +contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie. + +Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont +elle récitait «son catéchisme de débauche.» + +Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle: + +--Est-elle drôle, cette Flavie! + +Et ce mot était généralement accepté. + +Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez +indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la +soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la +défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, +ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets +qui en disaient long pour qui savait comprendre. + +Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui +témoignait publiquement le plus d'intérêt. + +--Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout +naturel? + +Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait +pas et riait lui-même. + +--Je voudrais bien, disait-il. + +En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez +Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il +désirait, c'est-à-dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio. + +A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux +éclats. + +--Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut! + +--Mais, ma chère petite.... + +Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour +elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille +en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait +devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. +Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas +débuté dans des cafés-concerts? + +Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête: + +--C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il. + +Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés: + +--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire, +celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis +là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore +de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron? +J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon +père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez. + +--Je veux en faire une grande artiste. + +--Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; maintenant il +est trop tard; et à qui la faute? + +--Il n'est jamais trop tard. + +--Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse +plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons +par Beio? Dites-moi la raison vraie. + +--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art. + +Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle. + +--Non, non! criait-elle; impayable! + +Le baron vint s'asseoir près d'elle: + +--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est +de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire +ce miracle: le talent. + +--Ah! ça! je n'ai donc pas de talent? + +--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies +davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à +l'Opéra. Vois-tu l'affiche: _Débuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela +ne te dit rien. + +--Après tout, pourquoi pas? + +--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur, +qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès +d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te +faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les +auras. + +Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et +regardant le baron dans les yeux: + +--Vous y tenez donc bien à ces leçons? + +--Beaucoup, je t'assure. + +--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure? + +--Comment! ce que je te les paye? + +--Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer? + +--Mais il me semble.... + +--Pour qui aurais-je tout ce mal? + +--Pour toi. + +--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites. + +--Sans doute, mais.... + +--Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher, +n'est-ce pas? Alors, payez. + +Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie +en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que +par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer. + +Ils tombèrent d'accord à cent francs. + +Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les +fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs. + +--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio. + +Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du +calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une +forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des +nombres. + +Une nouvelle discussion s'engagea. + +--Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion, +que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les +fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis +que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur. + +--Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon +propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé. + +Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer +vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie. + +--Je fais tout ce que tu veux, dit-il. + +--Ainsi vous payerez Beio? + +--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me +compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons, +et je jugerai par moi-même de tes progrès. + +Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci +traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de +chant l'arrêta. + +Son temps était pris. + +En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre +des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une +pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes +celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas +en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour +en prendre une nouvelle. + +Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent +francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle +fit si bien qu'elle parvint à décider Beio. + +Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour +donner sa leçon. + +Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire. + +Le baron était installé sur un canapé, dans le salon. + +--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie. + +--Et pourquoi donc, petite fille? + +Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public. + +--Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur. + +Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au +baron, du baron à Beio. + +--Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai +l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la +meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous +êtes le professeur. + +Beio, sans répondre, s'inclina. + +--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans +Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur, +n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art! +Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa +place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain: +avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès +prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de +se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des +salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la +famille, lui en laisseront-ils la possibilité? + +Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas +prête à commencer. + +--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien +souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à +moi. + +Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait. + +--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle +Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon. + +Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel. + +--Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa +connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble +que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de +Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre. + +L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de +temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne +pas voir, mais qu'il remarquait très bien. + +--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de +mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me +demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des +choses, on aperçoit des causes de trouble. + +Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista. + +--Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division. +Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage +m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se +faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations, +avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. +Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce +mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant +pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux +côtés. + +Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il +s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se +retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se +demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, +car ce n'était assurément pas un simple bavardage. + +--Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit +le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime +passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si +belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du +colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le +prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume +du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions. + +Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie: + +--Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je +bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant, +je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte. + +Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui +se rapportaient à la leçon même. + +--Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en +dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est +Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour +la musique que les Français. + +Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au +professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une +pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande, +et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment +musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir, +et ne pas renoncer dès la première leçon. + +Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui +et l'accompagna jusque dans la rue. + +Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant. + +-De quel côté allait M. Beio? + +Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le +professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que +musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut +seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots +personnels dans cet entretien. + +--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas +lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et +si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur +mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas +qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma +fille, une ange, monsieur, une ange. + +Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au +prince Mazzazoli. + +Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, +trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli +et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel +Chamberlain. + +Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait +tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré; +seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout +en ce qui touchait la rupture de ce mariage. + +--Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le +bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment? + +Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière, +il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture: +l'intérêt du prince, l'amour du colonel. + +Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant +chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre +on mettait à accomplir ce mariage. + +Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands +efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait +et chez le prince et chez le colonel. + +Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison. + +Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par +jour. + +Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent. + +C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel +préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la +prodigalité orientale. + +C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le +mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines +formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en +Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait +trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il +fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait +des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans +les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés. + +En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne +s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des +autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles. + +Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de +mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain. + +Par malheur pour lui, il ne trouvait rien. + +Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis +de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien +dit pour l'empêcher. + +Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient +bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout. + +Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que +Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser. + +Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran. + +Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage: + +--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au +moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle +peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait +retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre +pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis +reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel +Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine! + +Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela. + + + +XIII + +Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir. + +Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à +sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y +reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita? + +Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais +quelles précautions? + +Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la +résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait +pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le +colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un +membre de sa famille. + +Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite +Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était +possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action. + +Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne +pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg +Saint-Antoine. + +Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron +n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans +la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de +faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont +il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à +répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu +savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le +colonel. + +Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se +servir. + +Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait, +c'était ce qui se passait chez elle. + +C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur +d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci, +qu'il devait employer. + +Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de +plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin +pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à +trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des +rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes. + +Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français, +anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant, +comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie +à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi +bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline», +ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier +Saint-Marcel. + +Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette +époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du +monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était +pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour +mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau +de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches +ou misérables, Paris ouvrait ses portes. + +--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous, +nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à +l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne +trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour +tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_. + +De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de +cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands +à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les +autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu +près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se +produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment, +ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et +bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui +prononçaient d'une étrange façon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous +faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au +compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé +qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le +Bas-Rhin. + +Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui +était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la +finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission, +des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des +Allemands; dans les hôtels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des +Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage, +la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des +quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la +Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière +de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de +grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._ + +Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on +n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands. + +Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position +officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit +prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses +compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie +allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient +au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande +religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la +main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la +Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient. + +Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et +lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls, +son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils +parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on +les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme +occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient +contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier +qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur +famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu +plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la +mère-patrie. + +Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait +organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers +étaient les camarades et les amis d'Antoine. + +Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait +s'adresser: + +--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se +voient tous les jours. + +Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait +mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait. + +Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en +moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait +été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était +le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence. + +Mais Thérèse? + +Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette +petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la +regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait, +c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et +l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave +garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine. + +Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de +son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper +d'elle davantage. + +--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave +Hermann, et discrètement. + +Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses +dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa +d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel. + +Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir +interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra +moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et +emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la +fin de l'année 1870. + +--Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout +fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle. + +--Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage. + +--C'est un brave homme. + +--Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait +marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas. + +--Pourquoi ne veut-elle pas? + +--On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses +raisons. + +Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il +pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait +certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. +Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le +colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même. + +Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ +qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses +relations. + +Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide. + +--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement +vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous +l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas +prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement. + +--Antoine ne voudra pas se sauver. + +--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les +moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine +Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant +mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est +facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de +mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il +aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il +ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris, +qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être +réduit à ce rôle de martyr. + +--Il ne voudra jamais partir. + +--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut +être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce +qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre +entre la France et la Prusse? + +--Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont +échangées entre Allemands et Français. + +--Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants +qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le +moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine +Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il +pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression +sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec +l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre +intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine +Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une +importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez +le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et +vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le +doivent. + + + +XIV + +C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner, +dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague. + +Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait. + +Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait +inspirée; + +Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec: +c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On +ne lui avait pas noté le détail. + +Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent? + +En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager +qu'autant qu'il lui convenait. + +Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement +tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait +pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine +Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le +serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à +cette tâche. + +Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de +bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services. + +Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait +sans qu'il fût besoin de le relancer. + +Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris. + +--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas +de fuir comme un coupable. + +On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui +lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui +pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus. + +L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter. + +Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il +attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation. + +Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine +Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de +police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en +bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures +du matin: la grande porte était fermée. + +Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et +cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son +oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas +légers courant sur le pavé de la cour. + +Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là. + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir. + +Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était +sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de +pièces de bois, il y eut une chute et des jurons. + +Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la +lumière se fit. + +Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de +police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine. + +Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se +plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en +évitant autant que possible de faire du bruit. + +Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se +lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._ + +Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus +fort, un agent frappa à son tour avec sa canne. + +Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à +l'intérieur. + +--Qui est là? demanda une voix d'homme. + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix +goguenarde, ça s'est vu. + +Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à +faire exécuter. + +--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde. + +--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un +agent. + +--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la +porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois. + +Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne. + +--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul. + +--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le +commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe. + +--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul. + +Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement, +les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine. + +--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul. + +--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il +n'est pas sorti. + +--Dites qu'il n'est pas rentré. + +--C'est bien, nous allons voir. + +--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront +besoin de voir clair. + +Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul +se plaça devant lui. + +--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la +chambre d'une jeune fille, sans doute? + +--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme +il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et +Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte. + +A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au +commissaire de police: + +--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud +encore. + +--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les +armoires. + +Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il +commença ses recherches. + +Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on +déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on +fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de +la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter. + +--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces +messieurs veulent une autre lampe? + +Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure +narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant. + +Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard +posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte. + +--La clef? dit un agent en tirant le lit. + +Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste +désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette. + +--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas +où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole! + +--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça. + +Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre. + +--Enfoncez la porte, dit un agent. + +En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre +la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la +force d'ouvrir la porte lui-même. + +La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat +de rire. + +Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix +centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits +accrochés à des clous. + +C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents. + +--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été +aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma +parole qu'il n'y avait rien là-dedans. + +Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela +tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté. + +Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose. + +L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait +perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du +logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver. + +On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le +toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce +toit gagner facilement la maison voisine. + +Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de +saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier +blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre. + +Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se +placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre +ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des +agents: + + Zut au préfet, + Mes respects aux mouchards; + Oui, voilà, oui, voilà Balochard. + +Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la +démonstration de la joie la plus respectueuse. + +--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est +mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche. + +Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors +il se mit à danser dans l'atelier. + +--Enfoncée la police! + +Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds, +voltigeaient autour de lui. + +Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive. + +--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre +ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par +tes plaisanteries. + +--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter, +répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt. + +--Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse. + +--Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous +faire savoir indirectement ce qui se sera passé. + +--Pourvu que mon cousin soit chez lui! + +Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de +Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain. +Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand +il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on +attendait la réponse, il poussa les hauts cris. + +--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant; +rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera. + +Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après +Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter +lui-même la réponse demandée. + +En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un +coin et tournant le dos à la lumière. + +Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les +lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine. + +--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci. + +--Oui. + +--Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver +ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le +voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne +vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi. + +Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint +s'asseoir à la table de son oncle. + +Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et +l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix +basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour +de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils +disaient. + +--Eh bien! mon oncle? + +--Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce +matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et +j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser +arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. +Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant +d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas +amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents +venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier +de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit +qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père +l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti +par la fenêtre. + +--A votre âge, mon oncle! + +--A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les +agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il +m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est +heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je +suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à +Michel, et me voilà. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi? + +--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous +demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris +où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France +et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de +m'aider à franchir la frontière. + +--Je suis à votre disposition, mon oncle. + +--J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis +venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer; +mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais +prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête. + +--Et où voulez-vous aller? + +--En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est +indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez. + +Le colonel réfléchit un moment. + +--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons +pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel +par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette +heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une +petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez +moi, où nous pourrons délibérer en paix. + +Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération, +tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine +partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à +Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à +Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle. + +Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit, +le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait +l'habitude. + +A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois, +et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur +voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en +temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda +pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour +Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes, +d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse +enfin, d'autres pour Bâle. + +Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette +confusion. + +Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut, +il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse +alerte. + +A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de +revenir à Paris pour rassurer Thérèse. + +Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et +l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son +père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par +respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire. + +Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux +avant qu'elle montât en wagon. + +Michel était là aussi. + +Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se +reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est +vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en +Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui +devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un +fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait. + +Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel +entretenait Thérèse: + +--Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma +brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas. + + + +XV + +Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour +par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain. + +Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite +d'Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite +par celui-ci à son oncle jusqu'à Bâle, enfin le départ prochain de +Thérèse pour aller rejoindre son père. + +Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se +séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l'Est. + +Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver le +colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des +pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que +pour les voitures qui apportaient des voyageurs. + +Il était visible que ce départ le troublait; il marchait vite, il +s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient comme si elles +prononçaient tout bas des paroles qui de temps en temps étaient +accompagnées d'un geste énergique de la main. + +Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derrière +un numéro de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le +baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l'idée de +regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient. + +Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit deux hommes, un +vieux et un jeune, puis une jeune fille. + +Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main à la +jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut jolie avec quelque +chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait +véritablement dangereuse. + +Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, on +comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres +sentiments. + +Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait +manifestement, et elle-même en lui répondant paraissait assez +contrainte. + +Chez tous deux, il y avait de l'émotion. + +Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les +approcher. + +--De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la +salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop +à craindre que le colonel le reconnût. + +Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec +Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut par hasard. + +--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais venu accompagner +un ami qui repart pour l'Allemagne. + +Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il +fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât la compagnie du baron. + +Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à peine si le +colonel répondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui +étaient posées. + +Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron +ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes. + +Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était atteint: il avait +vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit +par ce départ sur le colonel lui avait montré le bien fondé de ses +craintes. + +Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces +du côté de Beio. + +Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur mieux valait +frapper le coup aussitôt que possible. + +Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez long, +et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de +préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer. Comme à +l'ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait +si mal à l'aise, que Beio s'informa de sa santé. + +--Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous +l'impression d'une grave contrariété et je crains bien d'avoir fait une +double sottise. + +Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le baron n'avait pas +besoin d'être interrogé pour parler. + +--J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement expliqué +avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel +Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. +En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais, +c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent raconté. + +--Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher +une question quand le baron avait fouetté sa curiosité. + +--Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, et il m'a +donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous +avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène +a été moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! D'un +côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour +moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est leur affaire après tout, ce n'est +pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi +entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront, +ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs il n'y a +plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l'on +va pouvoir fixer la date précise du mariage. J'avais toujours +espéré qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un +empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé +passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer à cette +espérance et j'y renonce. + +Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien +certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes, +le maître de chant salua le baron et s'éloigna. + +--Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me traîner ainsi et +de me faire dépenser mon argent. J'en ai assez de ses leçons! + +Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant +une autre tactique. + +--Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se +dit-il, essayons d'un moyen plus direct. + +Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de +monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait +fait avec un intime. + +--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui +a pris une grande résolution: c'est celle de vous faire violence. + +Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d'un air +bon enfant, plein de franche cordialité. + +--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal, +au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous, +monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maître de chant en face. + +--Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre. + +--Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous une vive, une très +vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes +donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour +vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour +votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspiré +une idée qui a germé dans mon esprit en pensant à ce maudit mariage. +Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que +vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que j'ai +pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout +ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce +bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce +que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita, +c'était.... + +Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio à s'arrêter +aussi et à le regarder en face. + +--Je me suis dit que c'était... vous. + +--Moi? + +--Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer comment cette idée +m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce +pas? + +Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute +sa personne, répondirent pour lui. + +--Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. Une créature +placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres; +en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes +vous vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien +différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche, +de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l'art. Mais +cela importe peu, et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous +est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il +vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des choses vous séparent. +C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas +s'exagérer leur importance, au contraire, il faut reconnaître ce +qu'elles ont de factice. + +Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons mises +ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de +Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de +réaliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa +nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai? + +Beio ne répondit rien à cette interrogation directe. + +--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j'approuve +cette discrétion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que +je vous dis là, il n'en est pas moins certain que c'est la vérité. +Alors rien d'étonnant à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au +théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons +de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l'étaient +naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que +mon besoin de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences. +Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma tête, +je n'ai pu m'empêcher d'en parler à Carmelita en cherchant à découvrir +son sentiment à ce sujet. + +--Et.... + +--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est +réservée, même mystérieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas répondu +franchement que j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous +avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage. + +--Elle aime la fortune. + +--Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois +constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune +qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en +elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute +cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans +le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde +qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas +étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins +vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des +regards en arrière. Me croyez-vous sincère? + +Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère. + +--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative +sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita. +Quand je dis «on» vous comprenez de qui je parle; c'est de vous, +monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon +indirects, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air +sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant l'effet +que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le +succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet +entretien, qui a dû vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le +but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je +crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai +pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous êtes +le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita, je me mets à votre +disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second. + +Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant +le bras du chanteur, il lui tendit la main. + +Beio mit sa main dans celle du baron. + +--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir. + +--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron. + +Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé par ce qu'il +venait d'entendre. + +Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie, +et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée. Il ne s'était +pas trompé dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait +entretenu l'espérance de l'obtenir pour femme. + +Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser +tendrement sa fille. + +--Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, et +l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la +fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune. +S'appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas? Et le +prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il +fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel +Chamberlain méritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse! +Allons donc! C'était venir en aide à la Providence que d'empêcher ce +mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: +c'était pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui +méritent le bonheur. + +Il pria sa fille de se mettre au piano: + +--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple +et pure. + +Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait +délicieusement sa rêverie. + +Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un monsieur, dont on +lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps déjà. + +Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio. + +Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements de joie +intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher de se frotter les +mains. + +Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole, +était là prêt à parler. + +--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir. + + + +XVI + +Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire, +il ne le reçut pas aussitôt. + +Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par +l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se +livrerait plus facilement. + +Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant +seulement les lettres devant lui. + +Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il +avait été absorbé par le travail, il sonna. + +On introduisit Beio, grave et solennel. + +Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de +l'avoir fait si longtemps attendre: + +Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier +tout de suite, mais au moins j'ai gagné ainsi la liberté d'être tout à +vous. + +--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous +faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que +vous avez bien voulu m'adresser. + +--Ne parlons pas de cela, je vous prie. + +--J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait +bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire +aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement. + +--Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du +plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime +la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement? + +Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où +commencer cet entretien. + +Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix +si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit. + +--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines +suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour +répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois +déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au +moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais +pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne +vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte +d'une passion profonde, absolue, folle. + +Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les +autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle +Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron +n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné. + +--Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne +tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon. + +Beio continua: + +--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé, +c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, +que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que +l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune +fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai +aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu +penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi +comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé. +N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait +arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus +facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon +élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les +choses du théâtre.... + +--Oh! bien peu. + +--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de +grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut +plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais +et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, +peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire +qu'elle serait ma femme. + +--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant +que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un +mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita +envers vous? + +Beio hésita un moment, puis il se décida: + +--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme. +Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant +parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je +courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle; +je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches, +elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle. +Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle +s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible +d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt +à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à +la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que, +n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas +elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue. +Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on +faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes +lettres ne lui sont pas parvenues. + +--Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement +pris par Carmelita? + +--Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens +désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une +dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre +concours. + +--Que faut-il faire? Je suis à vous. + +Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec +embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre. + +--Je n'ose vraiment, dit-il enfin. + +--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le +baron. + +Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre. + +Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre. + +--Vous me refusez? dit Beio. + +--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre +ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me +voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet +que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. +Écrire est bien, mais parler est mieux. + +--Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous? + +-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec +Carmelita? + +--Vous feriez cela? + +--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que +vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut +qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de +celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais +rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je +l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous +demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition. + +--Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment +reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi? + +Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement: + +--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le +vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel. +Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt! + + + +XVII + +Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre +la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des +avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle +contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre +innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par +Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il +s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au +colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer. + +Et cependant il ne l'avait pas prise. + +Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se +présentait si belle? + +Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la +peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans +les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et +l'inquiétude. + +Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne +pas réussir? + +Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait +de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait +lieu entre Carmelita et Beio. + +A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et +triomphant! + +Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu +l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita +était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa +bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du +Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, +de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait +fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour +idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il +était donc bien certain que dans une explication comme celle qui +s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des +choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée. + +Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita, +Beio et le colonel. + +Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute +surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en +toute franchise, à agir en toute liberté. + +Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le +hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un +ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait +manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver +nécessairement en face les uns des autres. + +Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés. + +Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel, +communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait +ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des +stores. + +Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre +Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio, +il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où. + +On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les +fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores. + +Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait +seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre. + +Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et +il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait +voir ce qui s'y passerait. + +Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin +d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui +expliquer à quoi il l'employait. + +--Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une +surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le +colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne +veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours +tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et, +sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera +dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et +que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit +de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de +Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait. + +--Oh! papa. + +--Chut! + +Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il +en avait dit assez. + +Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car, +en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se +gardent. + +--J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici +ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je +reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce +que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez +moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt +vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne +pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de +la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre +d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre +un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la +grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin +et ne craignez rien, vous y serez chez vous. + +Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron +une légère modification: + +--Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il +l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un +arbuste? + +Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer +son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre, +pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de +Carmelita qui devait frapper cette attention. + +--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait +préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux +que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans +la serre, vous la suivez: rien de plus naturel. + +Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un +renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant +sous les yeux une masse de lettres. + +Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du +Colisée. + +Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure. + +Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi. + +Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain, +et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le +lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour +sortir en voiture. + +Tout était prêt. + + + +XVIII + +Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands +capitaines. + +Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste +était aux mains de la Providence. + +Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une +dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir +bien méritée. + +C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne +bénirait-il pas ses efforts? + +Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller +lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au +hasard. + +Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer +intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le +tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon. + +Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en +bas. + +Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât +dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il +l'avait disposé. + +A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui +recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq +minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois +heures précises. + +Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure +qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du +baron, mieux valait cette avance qu'un retard. + +Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience +du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son +espérance. + +--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire +d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron +Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur +et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère +avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, +qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela? +Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant +jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur, +M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à +craindre, liberté absolue. + +A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une +importance considérable l'appelait au dehors. + +--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir! + +Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il +pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre +d'être aperçu par celle-ci. + +--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans +la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien. + +L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une +importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller +chercher le colonel. + +Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard. + +Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures. + +Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir +pour se rendre rue du Colisée. + +--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez +vous, dit le baron. + +Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux +heures cinquante minutes. + +Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci +l'arrêta par le bras: + +--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification +importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. +Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que +nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne +suis visible pour personne, et Ida est sortie. + +Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre +les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses +de lettres. + +C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre +au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la +valeur morale de ceux qui les avaient écrites. + +En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore +un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où +Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le +silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel, +il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la +brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas. + +Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder +le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était +impossible de lui dire franchement: Taisez-vous. + +Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour +la tourner. + +Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table +chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces +lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui +nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné. + +Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six +minutes pour être bruyant. + +Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms +qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas. + +Le baron se montra vivement contrarié. + +--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis +ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville +n'ont jamais été bien fréquentes. + +--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune +fille avec laquelle j'ai dîné chez vous. + +--Sans doute, mais.... + +--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet? +interrompit le baron, pressé par l'heure. + +--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez +savoir. + +--Si vous vouliez.... + +--Quoi donc? + +--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui +demanderais moi-même ces renseignements. + +--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble. + +--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de +recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en +jeu. + +--Alors je vous ferai cette lettre. + +--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume +pleine d'encre. + +--Volontiers. + +Il était deux heures cinquante-huit minutes. + +Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme +ordinaire, il était agité par des mouvements impatients. + +Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours. + +A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la +serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer +et un verrou glissa dans une gâche. + +Beio était entré derrière Carmelita. + +Instantanément un cri retentit: + +--Lorenzo! + +Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle +de Carmelita. + +--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio. + +--Ici! + +--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â +mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous +expliquer. + +--Et quelle explication voulez-vous? + +--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre +mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant. + +Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre. + +Le baron le retint par le bras: + +--Écoutez, dit-il. + +Mais le colonel se dégagea. + +--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de +Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que +vous êtes ma maîtresse? + +Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le +remonta. + +Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre. + +A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et +Carmelita se cacha le visage entre ses mains. + +Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers +Beio. + +--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin +d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace. + +Puis, revenant à Carmelita: + +--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour +expliquer que vous refusez d'être ma femme. + +Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le +salon. + +Alors, s'adressant au baron. + +--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il. + +Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait +ouvert la porte. + + + +XVIII + +Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger, +sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du +colonel, ses paroles et son départ. + +Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur +lui des yeux qui jetaient des flammes. + +--Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il. + +Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une +fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé. + +--Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le +baron par un geste tragique. + +Puis, détournant la tête avec dégoût: + +--Lorenzo! dit-elle. + +A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle +avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs. + +Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation. + +Il s'avança d'un pas vers elle. + +--Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle. + +Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout +entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le +mépris le plus profonds. + +Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le +baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas. + +--Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le +prince prendra-t-il le sien aussi facilement? + +Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à +remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs. + +Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans +cette entrevue? + +Il entra chez elle. + +Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui +donnait sur le jardin. + +--Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio! +Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il +entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard! + +--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille, +parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel? + +--C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première +fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la +seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici +maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi +bon? + +--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, +dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé. + +--Que s'est-il donc passé? + +--Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle +Belmonte. + +--Rompre! en si peu de temps! + +--Quelques paroles ont suffi. + +--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita? + +--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été +amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà +pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour +ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire +qu'il m'adressera cette demande. + +--Quelles raisons, cher papa? + +--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache +seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas +rompu avec Carmelita. + +--Ah! papa! + +--J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel +pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et +réponds-moi franchement. + +--La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois; +je n'ai pas changé. + +Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement. + +Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il +n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies +de la tendresse paternelle. + +Il lui fallait voir le colonel. + +A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer. + +Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le +baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement +du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la +bibliothèque. + +Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux +mains. + +Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il +abaissa ses mains et releva la tête. + +--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est +passé après votre départ. + +Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis +levant la main: + +--Avant tout une question, je vous prie, monsieur. + +--Dites, mon ami, dites. + +--Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de mademoiselle +Belmonte et de cet homme? + +--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je +pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette +réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma +tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments +d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que +mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses +par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su +que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant, +j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le +pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment +voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien +de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but +aurais-je agi ainsi? + +Le colonel ne répondit pas. + +--Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,--au +moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre +départ:--ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, +un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru +épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde +et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir +avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre, +tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il +est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour +être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite +calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir +à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas +répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien +et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur +celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu +vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet. +Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à +traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous +demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, +pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne +sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de +manière à la ménager autant que possible. + + + +XIX + +Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans +l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel +Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable +explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit. + +Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il +le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à +l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même. + +Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de +répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de +manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point +par ignorance, mais que c'était par discrétion. + +--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je +n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle +Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture, +c'est une autre affaire. + +De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement +et franchement, mais à les laisser adroitement entendre. + +Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa +fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio, +l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne +fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le +rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour +qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se +décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il +s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était +conclu. + +Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de +la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait +rencontrer. + +En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, +elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose +d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le +triomphe éclatait dans toute sa personne. + +Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière +exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir +instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte. + +Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et +du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils +sortirent. + +--Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement. + +--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi. + +--Réussi? + +--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est +insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez +attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute +à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. +Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes +d'affaires. + +--Ne soyez pas trop modeste. + +--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait +outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient +qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore +l'instrument a-t-il été bien insuffisant. + +La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe. + +--Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le +colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas +trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé +que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé. + +--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle +Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de +chant. + +--Ah! vraiment? + +--Mon Dieu! oui. + +--Et comment cela? + +--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends +pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner. +Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur! + +--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est +Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande. + +--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène +violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir +prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour... +amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,--en +disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a +entendu. + +Le colonel assistait à cette scène? + +--C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant +encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras +italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux +oreilles du colonel. + +--Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se +passait cette scène. + +--C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio, +qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait +rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée. + +--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et +les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas? +Mais cela était adroitement combiné. + +--Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos +compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de +Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très +instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien +était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez +comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre +les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces +secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le +store... + +--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte? + +--Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces +simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à +votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez +d'être ma femme.» + +--Et il est sorti simplement, dignement. + +--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte? + +--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit. +Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas +répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui. + +--Voilà qui est assez crâne. + +--Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que +cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment. + +--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit. +Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? + +--Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et +j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce +qu'il a fait est beaucoup plus original encore. + +--Voyons. + +--C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le +colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard +m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince +Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, +montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages. + +--Ils partent? + +--Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu +répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût +été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous +savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, +bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas +restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus +simple. + +La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les +refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du +succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète. + +Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée +franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du +colonel eut bientôt fait le tour de la salle. + +Était-ce possible? + +--Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris? + +--Parbleu! avec les diamants du colonel. + +--Et en laissant ses créanciers derrière lui. + +Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais +tout n'était pas dit pour elle. + +Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu +la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle +avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était +assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée +lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre. + +Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de +Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine +Chamberlain. + +En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette +adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt +elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de +Chamberlain. + +Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de +dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut +nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer. + +Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse +était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas +écrit. + +La marquise se retira déconcertée. + +N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe +d'Ida? + + + +XX + +Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son +mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce +mariage était rompu. + +Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul, +et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce +moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle. + +Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il +était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir +personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui +n'était pas venu. + +Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux +pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit +et son coeur. + +Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce +mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de +marteau l'exaspéraient. + +Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne, +il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon +étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se +moquaient de lui. + +Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les +boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine. + +C'était l'heure où le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la +tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige +vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, +qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des +personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce +_tout Paris_, dont il était une des individualités les plus connues, et +les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui, +savaient au moins qui il était. + +Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande +attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une +curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on +se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes +souriaient. + +En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il +avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié +dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de +Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force. + +--Eh bien! mon cher colonel! + +--Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel. + +--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas? + +--Qui est indiscret? + +--De vous adresser une félicitation? + +--Et à propos de quoi, je vous prie? + +--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas. + +Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que +tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même +jusqu'à un certain point inquiété. + +Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par +personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée +de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du +dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, +et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer. + +Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant +presque violence: + +--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le +plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me +plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous +dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait. + +--Et pourquoi cela, monsieur? + +--Parce que vous ne devez épouser qu'une Française. + +--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie. + +--Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous +deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en +ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est +d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure +qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est +pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant +soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes +visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas +trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire +vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de +l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je +répondre? + +--Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui +témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps +vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui +ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une +affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous +demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre +son retour. + +Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua +Sainte-Austreberthe et le quitta. + +Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre +pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune? + +A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver +Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être +curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en +échange? + +Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens! + +Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui +n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou +qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens. + +Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle +était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer +en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le +reconnaître pour ce qu'il était. + +Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à +une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que +celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne. + +En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, +joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture +pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors! + +En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une +voix qui paraissait lire dans l'atelier. + +Il poussa la porte. + +Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur +sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui +travaillait. + +--Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de +son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et +une bonne! + +Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main +au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que +pour Denizot. + +--Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir +aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé +dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel +pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, +et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des +nouvelles d'Antoine. + +--C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle +et... (il s'arrêta) que je venais vous voir. + +--Voici la lettre, dit Michel. + + Mon cher Michel, + + Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de + causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à + partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles; + car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir + aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant + plus que la patience n'a jamais été ta première vertu. + + J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde; + seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il + est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent + rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une + surveillance destinée à fournir à la police des renseignements, + qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines + précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires + présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt + sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je + te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire + aujourd'hui. + + Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les + réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été + telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je + m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour + notre exil en Allemagne. + + Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être, + et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des + préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en + être témoin. + + Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on + dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on + rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les + connaître. + + Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands, + j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais + j'étais loin de soupçonner la vérité. + + Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les + Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en + France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui + pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le + pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis. + + De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un + jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en + Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a + été la révolution française. + + Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte + prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays + pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations + trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien + entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des + résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux + qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des + guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais, + quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir + lui appartient. + + Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la + roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des + nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en + France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre. + + Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le + gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles + qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des + notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit + une _Histoire de la Révolution Française_, car partout notre + _Révolution_ doit être un enseignement pour les peuples qui veulent + s'affranchir. + + Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle, + n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur + qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne. + + Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde, + le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et + Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses + deux petites filles. + + Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous + sommes pleinement heureux. + + En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous. + Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas + inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux + français. + + Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. + Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés. + + ANTOINE. + +Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son +enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques. + +--Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en +rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais +savoir. + +--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai +reçue, je vous la communiquerai. + +--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à +une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse? + +--Une dame de mes amies? Et qui donc! + +--Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir +Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le +lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était +en Allemagne, voilà tout. + +Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle. + + + +XXI + +Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en +est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots: + +--Que faire maintenant? + +Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais +sans trouver une réponse, c'est-à-dire un but. + +Comment prendre la vie? + +Par le côté sérieux ou par le côté plaisant? + +Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément +l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement +qu'il désirait aller? + +Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait +absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas +cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant, +sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage +qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments, +les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions +où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en +voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait. + +Autant rester à Paris. + +La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des +conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes: +combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et +cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle. + +Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la +comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là. + +Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du +monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles +pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et +de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les +yeux. + +Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à +ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de +Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain? +On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on +avait le pressentiment que demain n'existerait pas. + +Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante +une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de +noir. + +On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de +fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des +condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées +dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y +avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des +barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms +des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs +riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de +grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés. + +Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France +était tranquille, le gouvernement était fort. + +Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse, +mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant. + +Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement +de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt +dernières années, et le soir à la représentation du _Plus heureux +des trois_, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? +Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais, +d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé, +caressé et content. + +On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes +du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes +obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans +se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été +reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi +réussies. + +Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie, +prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le +distraire ou l'ennuyer. + +Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les +réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de +lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom +tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom +retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien, +comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour. + +Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni +son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la +phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent +à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une +indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de +gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il +gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables. + +--Quel estomac! disait-on. + +On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait +l'admiration de la galerie faisait son désespoir. + +Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien? + +Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les +battements de son coeur: celui de Thérèse. + +Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni +d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné +rue de Charonne. + +Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la +serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois +les chants se mêlaient aux coups de marteau. + +Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné +les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la +barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain +à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait +ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le +timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le +concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme. + +En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir +s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait +répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec +eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée. + +A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse? + +Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de +mystérieux? + +Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait +lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la +ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel +Antoine écrivait. + +Il alla trouver le baron, rue du Colisée,--ce qu'il n'avait pas voulu +faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à +toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner, +demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis +en avant. + +Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de +soulagement: + +--Enfin, tout n'est pas perdu! + +Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux +mains ouvertes. + +--Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici? +Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que +je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le +bienvenu. + +Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la +raison vraie qui l'amenait rue du Colisée. + +Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il +ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques +minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser. + +Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme +l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois +qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui +l'obligeait à rester. + +Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie, +qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené. + +--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le +_Volkstaat_? + +Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la +referma aussitôt et parut chercher. + +--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il. + +--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les +ouvriers. + +--Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre +renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et +de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les +réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi. + +Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible: + +--Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre +moi? + +--Mais, comment pouvez-vous penser?... + +--Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose +convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire? + +--Écrivez, je vous prie. + +--Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous. + +Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des +compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un, +homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux +allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment +de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là +les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux +séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie. + +Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui +communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir. + +Le _Volkstaat_ paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste, +qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les +classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux +des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais +le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; +son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui +collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour +les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes, +qui menaçaient de corrompre tout le pays. + +La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en +réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et +tourmenté. + +Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement, +poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer? +comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui +commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, +et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police +à les trouver. + +Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron. + +Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres +circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du +gourmet. + +Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida +lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement, +il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce +dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables. +Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus +tard. + +Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il +ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il +savait où et près de qui il était. + +De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations +sérieuses et tristes que le baron avait fait naître. + + + +XXII + +Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se +renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus +fréquents. + +Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son +invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de +mauvaises pour la refuser. + +D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners +n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là. + +En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand +il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son +restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui +était tout aussi désagréable que le silence et la solitude. + +Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs. + +Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une +sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de +choses et de personnes. + +Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du +baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, +était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se +faire valoir les uns les autres. + +Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris; +malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a +voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares +maisons. + +Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une +détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait +librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même +temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en +sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable. + +Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées +qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement +de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont +incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des +aptitudes remarquables. + +A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner +chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida. + +Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du +baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles +n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui +étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des +Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands. + +Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le +colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous +ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis +implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le +travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande +Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa +pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain? +N'était-il pas citoyens des États-Unis? + +Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces +litanies: + +--Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il, +pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous? + +On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à +la race germanique. + +Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais +d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida +Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole. + +--Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme +imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays +du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, +pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout. + +Les rires recommencèrent de plus belle. + +--Et les soldats? dit le colonel agacé. + +Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets. + +Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main, +et tout le monde garda le silence. + +--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons +justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent +aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les +traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils +dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France, +c'est que nous avons peur d'elle. + +Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre +ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre +des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se +retirer, il l'accompagna. + +--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de +réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes +affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je +reste en tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille. + +Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié +d'une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre +nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme +sans solitude. + +Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi +quelquefois même le jeudi et le samedi. + +Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les +attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus +jeune. + +Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était +bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié +fraternelle. + +Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé. + +Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de +Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir +rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles +aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait +insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à +lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main, +il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le +trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui +avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais +avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait +répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré, +dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris. + +Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment +amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse +passionnée. + +Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les +dîners ni les soirées s'interrompissent. + +Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa +visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la +porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement +tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main. + +Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant +du doigt les arbres du jardin du baron. + +--Vous allez là? dit-il. + +--Oui, je vais faire une visite au baron. + +--Et à sa fille? + +--Et à sa fille. + +--Alors c'est vrai? + +--Qui est vrai? + +-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus? + +A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied. + +--Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et +que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser. + +--C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment +irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et, +si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous +seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement +d'impatience que je suis fâché contre vous. + +Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston. + +--On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que +de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une +partie de vos soirées. De là, à conclure à un mariage, il n'y a qu'un +pas. + +--Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre +Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis, +n'est-ce pas? + +Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et +revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération; +car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les +autres». + +Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche? +Il fallait en finir. + +Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la +grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir +même. + + + +XXIII + +Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le +colonel, c'était chez sa fille. + +En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc +tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette +pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée +à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son +aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son +piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage, +présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles. + +Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un +large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau +avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le +piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui, +renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait +en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe. + +Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus +patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure +femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni: +les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, +l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du +bonheur qu'elle donnait. + +Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix était une suave musique. + +Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée +devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa +pipe. + +Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son +père fumât chez elle, et la pipe encore? + +Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux +plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle +ne pouvait que sentir bon. + +Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de +jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était +assis dans son fauteuil. + +Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le +colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne +bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de +ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, +il n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce la musique, +était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être. + +Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siège qu'il +trouva à sa portée et attendit que la romance fût finie. + +Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui +en courant. + +--Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai joué cette romance +à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous? + +Le baron était enfin sorti de son état extatique. + +--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de +t'entendre, tu as joué comme un ange. + +Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec +recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano. + +Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée +intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé. + +Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard +de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de +physionomie du colonel et voyait sa préoccupation. + +Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont +l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par +l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître +le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli +du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire. + +Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter +religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce +qu'avait le colonel. + +Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez +tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le +colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses +lèvres. + +Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants. + +--Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants? +dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire +pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer +l'ennui de l'entendre. + +Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils +furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était +fermée. + +--Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant. + +--Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain point pour vous. Je +pense, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir +que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus. + +--Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son +coeur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour +moi, aussi bien que pour ma fille. + +--Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les +plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de +trouver une maison calme... + +--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon +ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir. + +--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai +jamais. + +Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait +aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui +se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant +de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait +être que mauvaise. + +Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui +avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps +le but encore éloigné auquel celui-ci tendait. + +C'était un adieu que le colonel lui adressait. + +Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'oeil qui lui +rendit sa présence d'esprit, un moment troublée. + +Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par +le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui, +il continua: + +--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu +entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous +adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les +trouver. + +Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant. + +--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour +une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc! +Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et +sans ambages? + +Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté; +mais... + +--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre +demande? + +--Vous savez? + +--Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas +bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand +diplomate; je suis un bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille +et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance. + +Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion. + +--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis +longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous +connaissez. + +Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix +forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de +l'interrompre. + +--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé +à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous +le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me +jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement, +directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, je crois +que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que +je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa +franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce +qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais +pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais +une liberté que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé +à elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux +et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de +police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au +coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes +sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je +dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler +ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne désapprouve rien, et avant tout je +dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela +soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel +Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot, +c'est l'homme selon mon coeur.» Je vous demande pardon de vous dire cela +en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois +les répéter sans les altérer. + +Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce +discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close, +se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait. + +Le baron poursuivit: + +--«Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel, +dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute +sincérité, en toute franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble +cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. «Ce +n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul +mot, mais net et précis: si le colonel Chamberlain me demande ta main, +que dois-je lui répondre?» + +A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le +fauteuil qu'il occupait. + +Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire, +lui imposa silence: + +--Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand +je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la +demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle +ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; je vis +son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses +lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête; mais +presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil +qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de +bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je +n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir était +la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, +que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et +je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, mille fois, oui. + +Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la +stupéfaction: + +--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non, +n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer. + +Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron. + +Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette stupéfaction; +son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son +visage prit l'expression de la surprise. + +--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous? +pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez? +Ah! mon Dieu! + +Et le baron, à son tour, se leva vivement. + +--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce +pas, que vous aviez une demande à m'adresser? + +--Oui. + +--Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que +trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est à +vous, je vous répète que je vous la donne. + +Le colonel, gardant le silence, baissa la tête. + +Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en +seconde; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la +main: + +--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, répondez franchement, +colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié, +sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, +répondez. + +--Je venais vous dire qu'on présence de certains propos qui couraient +dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je +vous demandais à suspendre nos relations. + +Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir +un coup de massue qui l'avait assommé. + +--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant! + +A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant: +il était accablé. + +Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il passa ses +deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour +comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se +placer en face du colonel, à deux pas. + +--Et vous m'avez laissé parler? dit-il. + +Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: c'était une +profonde douleur, un morne désespoir. + +--Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma fille. + +Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la +parole. + +Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât. + +Enfin le baron se décida. + +--Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point en état de nous +expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je +réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons +un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous +prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma +fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la +vérité par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la +préparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour +notre dîner de mardi.. Vous viendrez? + +--Je viendrai. + +Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se +frottant les mains à se les brûler. + +--Eh bien! papa? dit Ida. + +--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule +pour me demander ta main; viens que je t'embrasse. + + + +XXIV + +Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il +lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le +temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs, +vint bouleverser ses savantes combinaisons. + +On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction s'empara de tout +le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout à coup que la +guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment +à l'autre. + +En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-être pas tout +à fait juste. + +Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement +épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après +avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se +jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver +là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister +à la liberté. + +D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable +engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement +elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi +sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France. + +De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire des nuages +chargés d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement +allumer la foudre. + +Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de +se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre; le +ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides +avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année Le baron +Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations +multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être +bien informé, répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette +année. + +Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour +d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps +averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il était à la baisse +dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses +affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les +ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. C'était même +cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si +ardemment désirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune +du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en était fait de lui. + +Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente, +se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix semblèrent +disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir +les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire +naître. + +Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72 60 le 5 +juillet, était à 67 40 le 14. + +C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la +ruine des espérances du père. + +En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et +alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel +à prendre Ida pour femme? + +Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le +quittât en même temps. + +Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le +lendemain du jour où eut lieu leur entretien et «où le coeur d'Ida avait +été mis à nu, le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ. + +Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table +un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales +de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le +regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier. + +Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se +cramponnant à lui de force, l'attira dans un coin. + +Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures +merveilleuses obtenues par les eaux minérales. + +Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour en prendre +un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une +consultation. + +Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; j'en suis aussi +certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez. + +Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents +états par lesquels le colonel passait dans la digestion. + +--Est-ce exact? + +--Très exact. + +--Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais +pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou +Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute +votre état n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une +médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas +garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand +on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux +allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre +de médecin, si vous me permettez de parler ainsi. + +Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se +rapprocha du colonel. + +--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous +ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets +à votre disposition. + +--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment. + +--Même quand la science l'ordonne! + +Je ne puis pas obéir à la science. + +--Mais c'est une horrible imprudence. + +--Plus tard, je verrai. + +Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait trop souvent +vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient +parfaitement calme quand il n'en riait pas. + +Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de +décider le colonel à faire un voyage en Allemagne. + +Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps +manquait. + +De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante, +et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il +était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les +sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de +responsabilité dans la déclaration de la guerre. + +Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se +mêlaient aux sentiments les plus sincères. + +On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître, +on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue, +et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures +sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus +circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la +guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On +chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du départ_, et, +pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes, +citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y +ait des citoyens. + +L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures +diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses +blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef +qui porte une torche allumée. + +--A Berlin! à Berlin! Vive la guerre! + +Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer +répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on +sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas +les mouchards!» + +Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il +aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches, +un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De +temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait +au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom +de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,--il +applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise +près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête +tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à +pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme, +dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le +comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait. + +C'était Anatole! + +Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole +assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole +en France. + +Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne +devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de +bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation +courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes. + +Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait: «A Berlin!» +un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir, +descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la +voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui +n'appartient qu'au voyou parisien: + +«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!» + +Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des +applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son +cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule. + +Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes +ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre +s'accentuaient. + +Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait +jamais été sérieusement menacée; hier les Prussiens étaient nos amis, +aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos +amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins +souples et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec +le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils +l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en +souriant. C'était éblouissant. + +Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les +avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers, +ils étaient fatalement arrivés à la guerre: l'ambassadeur de Prusse +avait quitté Paris. + +Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui +annonça M. le baron Lazarus. + +Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr. +50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci +entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein +de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude. + +Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le +mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était +venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il +n'avait fait aucune allusion à leur entretien. + +--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron +de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par +le train de cinq heures. Alors tout est fini? + +--C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a. +Maintenant, c'est la question de la prépondérance de la France ou de +l'Allemagne en Europe qui est engagée: la Providence seule sait quand et +comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous +faire oublier les intérêts particuliers; je viens donc vous demander à +quoi vous vous êtes arrêté. + +Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question. + +Celui-ci s'inclina et continua: + +--Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de +quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable; si cela +se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions. + +--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire. + +--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en +Allemagne? + +--Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je +suis Français de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez +les ennemis de mon pays. + +--Je vois que vous avez oublié notre entretien. + +--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me +sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle Lazarus: mais.... + +Il hésita. + +--Mais?... demanda le baron. + +--Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent +pas pour faire un mariage. + +Le baron se leva avec dignité. + +D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien +qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose. + +--Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de +bon, qu'ils couperont court aux propos du monde. + +--Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit le baron en se +dirigeant vers la porte. + +Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux mains et murmura: + +--Oh! ma pauvre enfant! + +Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles. + +Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête: + +--Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle +me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir +longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui +avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire +que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la +seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard, +lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la +préparerai peu à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, +il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois +jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette +pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que +vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera. + +Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre +père! + +Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il +refuser? + +Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue +du Colisée. + +La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs +entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui +garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres, +les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés. + +--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le +baron. + +Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et +l'aquarium. + +--J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes +oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici. +Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les +regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée. + +Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui +serrant fortement: + +--C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites votre devoir. La +France n'est-elle pas votre patrie? + +Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une +volonté virile. + +Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il +l'avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et +les accompagner à la gare. + +Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,» +selon le conseil du baron; il était réellement sous une impression +pénible. + +La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France: c'était +un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes +secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu +pour elle. + +Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de +son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas +plus loin: + +--Vous souviendrez-vous? dit-elle. + +Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle +tira de son corsage. + +Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa fille. + +Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture. + +La baron tendit la main au colonel: + +--Au revoir! + +On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla lourdement, et +dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc +qui voltigeait,--celui d'Ida. + +Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui, +moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir. + +Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les +Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France, +même les proscrits et les condamnés politiques? + +Et Thérèse? + + + +FIN DE IDA ET CARMELITA + +(L'épisode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Thérèse.) + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 *** |
