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+The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Elle et lui
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+ELLE ET LUI
+
+par
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de
+traduction réservés.
+
+[Note: La liste des oeuvres de George Sand publiées par Calmann-Lévy est
+reportée à la fin du roman.]
+
+
+
+
+ELLE ET LUI
+
+
+
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+
+Ma chère Thérèse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler
+mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_,
+comme dit notre ami Bernard. Tiens! ça rime; mais ce qui n'a ni rime ni
+raison, c'est ce que je vais vous raconter.
+
+Figurez-vous qu'hier, après vous avoir ennuyée de ma visite, je trouvai,
+en rentrant chez moi, un milord anglais... Après ça, ce n'est peut-être
+pas un milord; mais, pour sûr, c'est un Anglais, lequel me dit en son
+patois:
+
+--Vous êtes peintre?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Vous faites la figure?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Et les mains?
+
+--_Yes_, milord; les pieds aussi.
+
+--Bon!
+
+--Très-bons!
+
+--Oh! je suis sûr!
+
+--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi?
+
+--De vous?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le
+prendre pour un imbécile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme
+magnifique. C'est la tête d'Antinoüs sur les épaules de... sur les épaules
+d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure époque sur le buste un
+peu singulièrement habillé et cravaté d'un spécimen de la fashion
+britannique.
+
+--Ma foi! lui ai-je dit, vous êtes un beau modèle, à coup sûr, et
+j'aimerais à faire de vous une étude à mon profit; mais je ne peux pas
+faire votre portrait.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que je ne suis pas peintre de portraits.
+
+--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle
+spécialité dans les arts?
+
+--Non; mais le public ne nous permet guère de cumuler. Il veut savoir à
+quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si
+j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de
+vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine à réussir à la prochaine
+exposition avec autre chose que des portraits: de même que, si je ne
+faisais de vous qu'un portrait médiocre, on me défendrait d'en jamais
+essayer d'autres: on décréterait que je n'ai pas les qualités de l'emploi,
+et que j'ai été un présomptueux de m'y risquer.
+
+Je racontai à mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais
+grâce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; après quoi, il se mit à
+rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond
+mépris pour la France, sinon pour votre petit serviteur.
+
+--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait.
+
+--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutôt que je n'ose pas
+encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de
+deux choses l'une: ou c'est une spécialité qui n'en admet pas d'autres, ou
+c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains
+peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidèlement et
+agréablement le modèle vivant. Ceux-là ont un succès assuré, pour peu
+qu'ils sachent présenter le modèle sous son aspect le plus favorable, et
+qu'ils aient l'adresse de l'habiller à son avantage tout en l'habillant à
+la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire,
+très-apprenti et très-contesté, comme j'ai l'honneur d'être, on ne peut
+pas lutter contre des gens du métier. Je vous avoue que je n'ai jamais
+étudié avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes
+particulières d'une physionomie donnée. Je suis un malheureux inventeur
+d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obéisse à
+mon sujet, à mon idée, à mon rêve, si vous voulez. Si vous me permettiez
+de vous costumer à ma guise, et de vous poser dans une composition de mon
+cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne
+serait pas un portrait à donner à votre maîtresse... encore moins à votre
+femme légitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaîtraient. Donc, ne me
+demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par
+hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poëte
+et créateur, tout en étreignant sans effort et sans crainte la puissante
+et majestueuse réalité. Malheureusement, il n'est pas probable que je
+devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bête. Lisez MM. tels et
+tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons.
+
+Figurez-vous bien, Thérèse, que je n'ai pas dit à mon Anglais un mot de ce
+que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-même;
+mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire
+le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: «Pourquoi diable ne
+vous adressez-vous pas à mademoiselle Jacques?»
+
+Il fit trois fois _Oh!_ après quoi, il me demanda votre adresse, et le
+voilà parti sans faire la moindre réflexion, en me laissant très-confus et
+très-irrité de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car
+enfin, ma bonne Thérèse, si cet animal de bel Anglais va chez vous
+aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que
+je viens de vous écrire, c'est-à-dire tout ce que je ne lui ai pas dit,
+sur les _faiseurs_ et sur les grands maîtres, qu'allez-vous penser de
+votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge
+incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent à
+tout le monde! Ah! ma chère amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui
+ai dit de vous quand il a été parti!... Vous le savez, vous savez que,
+pour moi, vous n'êtes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits
+ressemblants très en vogue, mais un homme supérieur qui s'est déguisé en
+femme, et qui, sans avoir jamais fait l'académie, devine et sait faire
+deviner tout un corps et toute une âme dans un buste, à la manière des
+grands sculpteurs de l'antiquité et des grands peintres de la renaissance.
+Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous.
+Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous êtes
+très-orgueilleuse, Thérèse.
+
+Je suis tout à fait mélancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi.
+J'ai si mal déjeuné ce matin... Je n'ai jamais si mal mangé que depuis que
+j'ai une cuisinière. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La régie
+vous empoisonne. Et puis on m'a apporté des bottes neuves qui ne vont pas
+du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours
+sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous
+pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le
+plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous
+parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas où je voudrais être
+maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre,
+j'aurais du plaisir à vous assommer de ma conversation.
+
+Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez là une famille
+insupportable qui vous vole à vos amis les plus délicieux! Je vais donc
+être forcé, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voilà l'effet
+de votre bonté pour moi, ma chère grande camarade. C'est de me rendre si
+sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je
+m'étourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne
+vous raconterai pas l'emploi de ma soirée.
+
+Votre ami et serviteur,
+
+LAURENT.
+
+11 mai 183...
+
+ * * * * *
+
+A M. LAURENT DE FAUVEL.
+
+D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque
+amitié, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent à votre
+santé. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en
+citer une, et me voilà fort embarrassée; car, en fait de sottises, j'en
+connais peu qui ne soient nuisibles. Reste à savoir ce que vous appelez
+sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre
+jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en désole. A quoi songez-vous,
+mon Dieu, de détruire ainsi, de gaieté de coeur, une existence si
+précieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne à
+la prière.
+
+Quant à votre Anglais, qui est un Américain, je viens de le voir, et,
+puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-être demain, à mon grand
+regret, il faut que je vous dise que vous avez tout à fait tort de ne pas
+vouloir faire son portrait. Il vous eût offert les yeux de la tête, et les
+yeux de la tête d'un Américain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de
+billets de banque dont vous avez besoin, précisément pour ne pas faire de
+sottises, c'est-à-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un
+coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les
+gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il
+leur faut ensuite demander à leur imagination de quoi payer leurs dettes,
+métier pour lequel cette princesse-là ne se sent pas faite, et auquel elle
+ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite.
+
+Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ça m'est égal. D'ailleurs, si
+nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez
+données à votre Américain et à moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez
+pas faire le portrait, c'est possible, cela est même certain, s'il faut le
+faire dans les conditions du succès bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait
+nullement qu'il en fût ainsi. Vous l'avez pris pour un épicier, et vous
+vous êtes trompé. C'est un homme de jugement et de goût, qui s'y connaît,
+et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reçu! Il
+venait à moi comme à un pis aller, je m'en suis fort bien aperçue, et je
+lui en ai su gré. Aussi l'ai-je consolé en lui promettant de faire tout
+mon possible pour vous décider à le peindre. Nous parlerons donc de cette
+affaire après-demain, car j'ai donné rendez-vous au dit Palmer pour le
+soir, afin qu'il m'aide à plaider sa propre cause et qu'il emporte votre
+promesse.
+
+Sur ce, mon cher Laurent, désennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir
+pendant deux jours.
+
+Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit,
+et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une
+vieille prêcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous
+coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excès et
+abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-là: génie oblige.
+
+Votre camarade,
+
+THÉRÈSE JACQUES.
+
+ * * * * *
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+Ma chère Thérèse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne
+avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la
+beauté, à ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire
+de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher
+amèrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aimé flâner dans
+votre grand atelier, et déraisonner dans votre petit salon lilas; mais,
+puisque vous êtes en retraite avec vos trente-six cousins de province,
+vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence
+après-demain: vous aurez la délicieuse musique de l'accent anglo-américain
+pendant toute la soirée. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je
+croyais que Dick était le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en
+fait de langues, je sais tout au plus le français.
+
+Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous êtes mille fois trop maternelle,
+ma bonne Thérèse, de penser à mes intérêts au détriment des vôtres. Bien
+que vous ayez une belle clientèle, je sais que votre générosité ne vous
+permet pas d'être riche, et que quelques billets de banque de plus seront
+beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez à
+faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous
+dites.
+
+D'ailleurs, jamais je n'ai été moins en train de faire de la peinture. Il
+faut pour cela deux choses que vous avez, la réflexion et l'inspiration;
+je n'aurai jamais la première, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je
+dégoûté comme d'une vieille folle qui m'a éreinté en me promenant à
+travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois
+bien ce qui me manque; n'en déplaise à votre raison, je n'ai pas encore
+assez vécu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Réalité, sous
+la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opéra. J'espère
+bien, à mon retour, être l'homme du monde le plus accompli, c'est-à-dire
+le plus blasé et le plus raisonnable.
+
+Votre ami,
+
+LAURENT.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+
+Thérèse comprit fort bien, à première vue, le dépit et la jalousie qui
+avaient dicté cette lettre.
+
+--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes,
+il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute
+autre.
+
+Et, tout en relisant et rêvant, Thérèse craignit de se mentir à elle-même
+en cherchant à se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprès
+d'elle.
+
+--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non
+satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi.
+Je n'en ai jamais eu!
+
+Mais la pendule marquait cinq heures de l'après-midi. Et Thérèse, après
+avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna congé à son
+domestique pour vingt-quatre heures, fit à sa fidèle vieille Catherine
+diverses recommandations particulières et monta en fiacre. Deux heures
+après, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voûtée et
+parfaitement voilée, dont le cocher même ne vit pas la figure. Elle
+s'enferma avec cette personne mystérieuse, et Catherine leur servit un
+petit dîner tout à fait succulent. Thérèse soignait et servait sa compagne,
+qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas
+manger.
+
+De son côté, Laurent se disposait à la partie de plaisir annoncée; mais,
+quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit
+qu'une affaire imprévue le retenait encore deux heures à Paris, et qu'il
+le rejoindrait à sa maison de campagne dans la soirée.
+
+Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'était habillé avec une hâte
+fiévreuse. Il s'était fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il
+avait jeté son habit sur un fauteuil, et il avait passé ses mains dans les
+boucles trop symétriques de ses cheveux, sans songer pourtant à l'air
+qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantôt vite, tantôt
+lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois
+promettre de se hâter de partir lui-même, il courut sur l'escalier pour le
+prier de l'attendre et lui dire qu'il renonçait à toute affaire pour le
+suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, où il se
+jeta sur son lit.
+
+--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose
+là-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisième jour,
+c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Américain que
+je ne connais pas! Mais elle connaît, certainement, elle, ce Palmer,
+qu'elle appelle par son petit nom! D'où vient alors qu'il m'a demandé son
+adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis
+pas l'amant de Thérèse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thérèse!
+je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en préserve! une femme qui a
+cinq ans de plus que moi, peut-être davantage! Qui sait l'âge d'une femme,
+et de celle-là précisément, dont personne ne sait rien? Un passé si
+mystérieux doit couvrir quelque énorme sottise, peut-être une honte bien
+conditionnée. Et avec cela, elle est prude, ou dévote, ou philosophe, qui
+peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialité, ou une tolérance,
+ou un détachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce
+qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer?
+
+Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui.
+
+--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais
+qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle
+Jacques.
+
+Laurent tressaillit.
+
+--Et que diable voulez-vous à mademoiselle Jacques? répondit-il en faisant
+semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette.
+
+--Moi? Rien... c'est-à-dire si! Je voudrais bien la connaître; mais je ne
+la connais que de vue et de réputation. C'est pour une personne qui veut
+se faire peindre que je demande son adresse.
+
+--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques?
+
+--Parbleu! elle est tout à fait célèbre à présent, et qui ne l'a
+remarquée? Elle est faite pour cela!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Eh bien, et vous?
+
+--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas compétent.
+
+--Vous l'aimez beaucoup?
+
+--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas
+la cour.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Alors vous êtes son ami... sérieux?
+
+--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous?
+
+--Parce que je n'en crois rien; à vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami
+sérieux d'une femme... jeune et belle!
+
+--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon
+camarade, pas désagréable à voir, voilà tout. Pourtant elle appartient à
+un type que je n'aime pas, et je suis forcé de lui pardonner d'être
+blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture.
+
+--Elle n'est pas déjà si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des
+cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulièrement.
+Au reste, ça lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant.
+
+--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous!
+
+--Elle n'est pas très-grande, elle a des petits pieds et des petites
+mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardée, puisque j'en suis
+amoureux.
+
+--Tiens, quelle idée vous avez là!
+
+--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plaît
+pas?
+
+--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-là, je
+tâcherais d'être mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas
+amoureux, c'est un état que je ne fais pas; par conséquent, je ne serais
+pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble.
+
+--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la
+chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin à
+la patience, vu que je suis d'un âge et d'un monde où le plaisir ne manque
+pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-là, et que vous la
+connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosité de ma part, je vous le
+déclare, si elle est veuve ou...
+
+--Ou quoi?
+
+--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Pas possible!
+
+--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demandé. Ça m'est si égal!
+
+--Savez-vous ce qu'on dit?
+
+--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit?
+
+--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a été mariée à
+un homme riche et titré.
+
+--Mariée...
+
+--On ne peut plus mariée, par-devant M. le maire et M. le curé.
+
+--Quelle bêtise! elle porterait son nom et son titre.
+
+--Ah! voilà! Il y a un mystère là-dessous. Quand j'aurai le temps, je
+chercherai ça, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant
+connu, bien qu'elle vive avec une grande liberté. D'ailleurs, vous devez
+savoir cela, vous?
+
+--Je n'en sais pas le premier mot. Ah ça! vous croyez donc que je passe ma
+vie à observer ou à interroger les femmes? Je ne suis pas un flâneur comme
+vous, moi! je trouve la vie très courte pour vivre et travailler.
+
+--Vivre... je ne dis pas. Il paraît que vous vivez beaucoup. Quant à
+travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce
+que vous avez là? Laissez-moi voir!
+
+--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commencé ici.
+
+--Si fait: cette tête-là... c'est très-beau, diable! Laissez-moi donc voir,
+ ou je vous malmène dans mon prochain _salon_.
+
+--Vous en êtes bien capable!
+
+--Oui, quand vous le mériterez; mais, pour cette tête-là, c'est superbe et
+s'admire tout bêtement. Qu'est-ce que ça sera?
+
+--Est-ce que je sais?
+
+--Voulez-vous que je vous le dise?
+
+--Vous me ferez plaisir.
+
+--Faites-en une sibylle. On coiffe ça comme on veut, ça n'engage à rien.
+
+--Tiens, c'est une idée.
+
+--Et puis on ne compromet pas la personne à qui ça ressemble.
+
+--Ça ressemble à quelqu'un?
+
+--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas?
+Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez
+tout, même les choses les plus simples. Vous êtes l'amant de cette
+figure-là!
+
+--La preuve, c'est que je m'en vais à Montmorency! dit froidement Laurent
+en prenant son chapeau.
+
+--Ça n'empêche pas! répondit Mercourt.
+
+Laurent sortit, et Mercourt, qui était descendu avec lui, le vit monter
+dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de
+Boulogne, où il dîna tout seul dans un petit café, et d'où il revint à la
+nuit tombée, à pied et perdu dans ses rêveries.
+
+Le bois de Boulogne n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui.
+C'était plus petit d'aspect, plus négligé, plus pauvre, plus mystérieux et
+plus champêtre: on y pouvait rêver.
+
+Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu'aujourd'hui, avaient
+de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites
+maisons avec de petits jardins d'un caractère très-intime. On y pouvait
+vivre et travailler.
+
+C'était dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des
+lilas en fleur, et derrière une grande haie d'aubépine fermée d'une
+barrière peinte en vert, que demeurait Thérèse. On était au mois de mai.
+Le temps était magnifique. Comment Laurent se trouva, à neuf heures,
+derrière cette haie, dans la rue déserte et inachevée où les réverbères
+n'avaient pas encore été installés, et sur les talus de laquelle
+poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-même
+eût été embarrassé d'expliquer.
+
+La haie était fort épaisse, et Laurent tourna sans bruit tout à l'entour,
+sans apercevoir autre chose que des feuilles légèrement dorées par une
+lumière qu'il supposa placée dans le jardin, sur une petite table auprès
+de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soirée chez
+Thérèse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le thé, comme cela
+arrivait quelquefois? Mais Thérèse avait annoncé à Laurent qu'elle
+attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le
+chuchotement mystérieux de deux voix, dont l'une lui paraissait être celle
+de Thérèse. L'autre parlait tout à fait bas: était-ce celle d'un homme?
+
+Laurent écouta à en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'à ce
+qu'enfin il entendît ou crût entendre ces mots dits par Thérèse:
+
+--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est
+vous!
+
+--A présent, se dit Laurent en quittant précipitamment la petite rue
+déserte et en revenant sur la chaussée bruyante des Champs-Elysées, me
+voilà bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'était pas obligée
+de me confier cela!... Seulement, elle n'était pas obligée de parler en
+toute occasion de manière à me faire croire qu'elle n'était et ne voulait
+être à personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir
+avant tout. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et
+même il faut bien que j'aie eu la tête un peu montée pour elle sans me
+l'avouer, puisque j'étais là aux écoutes, faisant le plus lâche des
+métiers, quand ce n'est pas un métier de jaloux! Je ne peux pas m'en
+repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misère et d'une grande
+duperie: celle de désirer une femme qui n'a rien de plus désirable que
+toute autre, pas même la sincérité.
+
+Laurent arrêta une voiture qui passait vide et alla à Montmorency. Il se
+promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez
+Thérèse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures à la
+campagne et se trouva le troisième soir à la porte de Thérèse, juste en
+même temps que M. Richard Palmer.
+
+--Oh! dit l'Américain en lui tendant la main, je suis content de voir
+vous!
+
+Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put
+s'empêcher de demander à M. Palmer pourquoi il était si content de le
+voir.
+
+L'étranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de
+l'artiste.
+
+--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialité
+irrésistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup!
+
+--Comment! vous voilà? dit Thérèse étonnée à Laurent. Je ne comptais plus
+sur vous ce soir.
+
+Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusité
+dans ces simples paroles.
+
+--Ah! lui répondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre
+parti, et je crois que je viens troubler un délicieux tête-à-tête.
+
+--C'est d'autant plus cruel à vous, reprit-elle sur le même ton enjoué,
+que vous sembliez vouloir me le ménager.
+
+--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas décommandé! Dois-je m'en
+aller?
+
+--Non, restez. Je me résigne à vous supporter.
+
+L'Américain, après avoir salué Thérèse, avait ouvert son portefeuille et
+cherché une lettre qu'il était chargé de lui remettre. Thérèse parcourut
+cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre réflexion.
+
+--Si voulez répondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane.
+
+--Merci, répondit Thérèse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui était
+sous sa main, je ne répondrai pas.
+
+Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec
+plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta
+pour ainsi dire aux yeux. C'était celle qu'il avait écrite à Thérèse
+l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqué intérieurement de voir
+cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer.
+
+--Elle me laisse là, dit-il, pêle-mêle avec ses amants évincés. Je n'ai
+pourtant pas droit à cet honneur. Je ne lui ai jamais parlé d'amour.
+
+Thérèse se mit à parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier,
+épiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses
+interlocuteurs, et s'imaginant à chaque instant découvrir en eux une
+crainte secrète de le voir céder; mais leur insistance était de si bonne
+foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupçons. Si Thérèse avait des
+relations avec cet étranger, libre et seule comme elle vivait, ne
+paraissant devoir rien à personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on
+pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prétexte d'un portrait pour
+recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie?
+
+Dès qu'il se sentit calmé, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte
+de manifester sa curiosité.
+
+--Vous êtes donc Américaine? dit-il à Thérèse, qui de temps en temps
+traduisait à M. Palmer, en anglais, les répliques qu'il n'entendait pas
+bien.
+
+--Moi? répondit Thérèse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur
+d'être votre compatriote?
+
+--C'est que vous parlez si bien l'anglais!
+
+--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas.
+Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si
+c'est d’hier ou d’il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien,
+demandez-le à lui-même.
+
+Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers
+décidé à lui faire. Il répondit que ce n'était pas la première fois qu'il
+venait en France et qu'il avait connu Thérèse toute jeune, chez ses
+parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thérèse avait coutume de dire
+qu'elle n'avait jamais connu ni son père ni sa mère.
+
+Le passé de mademoiselle Jacques était un mystère impénétrable pour les
+gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit
+nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle était venue à
+Paris on ne sait d'où, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle
+était connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait
+fait ayant été remarqué chez des gens de goût et signalé tout à coup comme
+une oeuvre de maître. C'est ainsi que, d'une clientèle et d'une existence
+pauvres et obscures, elle avait passé brusquement à une réputation de
+premier ordre et une existence aisée; mais elle n'avait rien changé à ses
+goûts tranquilles, à son amour de l'indépendance et à l'austérité enjouée
+de ses manières. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-même
+que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et
+de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manière d'éluder les
+questions et de passer à côté qui la dispensait de répondre. Si on
+trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire après quelques mots
+vagues:
+
+--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intéressant à raconter, et, si
+j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y
+penser. Je suis très-heureuse à présent, puisque j'ai du travail et que
+j'aime le travail par-dessus tout.
+
+C'est par hasard, et à la suite de relations d'artiste à artiste dans la
+même partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle
+Jacques. Lancé comme gentilhomme et comme artiste éminent dans un double
+monde, M. Fauvel avait, à vingt-quatre ans, l'expérience des faits que
+l'on n'a pas toujours à quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour
+à tour; mais il n'avait nullement l'expérience du coeur, qui ne s'acquiert
+pas dans le désordre. Grâce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc
+commencé par décréter en lui-même que Thérèse devait avoir pour amants
+tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu
+à peu affirmer et prouver la pureté de leurs relations avec elle pour
+arriver à la considérer comme une personne qui pouvait avoir eu des
+passions, mais non des commerces de galanterie.
+
+Des lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de cette
+anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et
+volontairement isolée. Il l'avait vue plus souvent, et peu à peu presque
+tous les jours, d'abord sous toute sorte de prétextes, ensuite en se
+donnant pour un ami sans conséquence, trop viveur pour avoir souci d'en
+conter à une femme sérieuse, mais trop idéaliste, en dépit de tout, pour
+n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitié
+désintéressée.
+
+Au fond, c'était là la vérité dans le principe; mais l'amour s'était
+glissé dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se débattait
+contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore déguiser à Thérèse
+et à lui-même, d'autant plus qu'il l'éprouvait pour la première fois de sa
+vie.
+
+--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis à M. Palmer d'essayer son
+portrait, pourquoi diable tenez-vous tant à une chose qui ne sera
+peut-être pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne
+vous refuse certainement pas d'en faire une à coup sûr excellente?
+
+--Elle me refuse, répondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais
+pas pourquoi. J'ai promis à ma mère, qui a la faiblesse de me croire
+très-beau, un portrait de maître, et elle ne le trouvera jamais
+ressemblant, s'il est trop réel. Voilà pourquoi je m'étais adressé à vous
+comme à un maître idéaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne
+pas faire plaisir à ma mère, ou l'ennui de chercher encore.
+
+--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!...
+
+--Je ne trouve pas; mais, à supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il
+aient le temps tout de suite, et je suis pressé d'envoyer le portrait.
+C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le
+transport durera environ deux mois.
+
+--C'est-à-dire, Laurent, ajouta Thérèse, qu'il vous faut faire ce portrait
+en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut,
+vous auriez à commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis,
+n'est-ce pas?
+
+M. Palmer tendit la main à Laurent en disant:
+
+--Voilà le contrat passé. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle
+Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mêle pas. Quelle est votre
+heure demain?
+
+L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crût forcé d'en
+faire autant par respect pour Thérèse; mais Palmer n'y fit aucune
+attention, et sortit après avoir serré sans la baiser la main de
+mademoiselle Jacques.
+
+--Dois-je le suivre? dit Laurent.
+
+--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle; toutes les personnes que je
+reçois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez à dix
+heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliée à
+bavarder avec vous jusqu'à près de minuit, et, comme je ne peux pas dormir
+passé cinq heures du matin, je me suis sentie très-fatiguée.
+
+--Et vous ne me mettiez pas à la porte?
+
+--Non, je n'y pensais pas.
+
+--Si j'étais fat, j'en serais bien fier!
+
+--Mais vous n'êtes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela à ceux qui sont
+bêtes. Voyons, malgré le compliment, maître Laurent, j'ai à vous gronder.
+On dit que vous ne travaillez pas.
+
+--Et c'est pour me forcer à travailler que vous m'avez mis la tête de
+Palmer comme un pistolet sur la gorge.
+
+--Eh bien, pourquoi pas?
+
+--Vous êtes bonne, Thérèse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie
+malgré moi.
+
+--Je ne me mêle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-là. Je
+n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'être votre mère; mais je suis votre
+soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est
+impossible de ne pas m'affliger de vos accès de paresse.
+
+--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'écria Laurent avec un mélange
+de plaisir et de dépit que Thérèse sentit, et qui l'engagea à répondre
+avec franchise.
+
+--Écoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous
+expliquions. J'ai beaucoup d'amitié pour vous.
+
+--J'en suis très-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis même pas
+bon à faire un ami, Thérèse! Je ne crois pas plus à l'amitié qu'à l'amour
+entre une femme et un homme.
+
+--Vous me l'avez déjà dit, et cela m'est fort égal, ce que vous ne croyez
+pas. Moi, je crois à ce que je sens, et je sens pour vous de l'intérêt et
+de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprès de moi un
+être quelconque sans m'attacher à lui et sans désirer qu'il soit heureux.
+J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache
+gré. Or, vous n'êtes pas un être quelconque, vous êtes un homme de génie,
+et, qui plus est, j'espère, un homme de coeur.
+
+--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde.
+Je sais me battre en duel, payer mes dettes et défendre la femme à qui je
+donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur
+tendre, aimant, naïf...
+
+--Je sais que vous avez la prétention d'être vieux, usé et corrompu. Cela
+ne me fait rien du tout, vos prétentions. C'est une mode bien portée à
+l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie réelle ou douloureuse,
+mais qui passera quand vous voudrez. Vous êtes un homme de coeur,
+précisément parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme
+viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire.
+Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est à l'artiste que je parle:
+l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content
+de lui-même.
+
+--Eh bien, vous vous trompez, Thérèse, répondit Laurent avec vivacité.
+C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans
+l'artiste et qui l'étouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous.
+l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne
+sais pas, comme vous, être attentif et calme pendant six heures de travail,
+faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer à
+travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir à deux ou
+trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du
+sommeil. Mon sommeil à moi est mauvais, mes promenades sont agitées, mon
+travail est fiévreux. L'invention me trouble et me fait trembler:
+l'exécution, toujours trop lente à mon gré, me donne d'effroyables
+battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que
+j'accouche d'une idée qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux
+et dégoûté le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me
+quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre
+m'arrive si confuse et si énorme, que mon pauvre être ne peut pas la
+contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'à ce qu'elle ait pris des
+proportions réalisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de
+l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas définir.
+Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce géant
+d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache
+une à une, par le forceps de sa volonté, de maigres souris à demi mortes!
+Donc, Thérèse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imaginé de vivre,
+que je fasse des excès de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que
+mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout
+bonnement mon infirmité.
+
+--Alors, c'est décidé, c'est arrêté, dit Thérèse en souriant, vous
+travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un
+mot. Si on vous proposait d'être demain le prince D... ou le comte de S...,
+avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez,
+en parlant de votre pauvre palette si méprisée: _Rendez-moi ma mie!_
+
+--Ma palette méprisée? Vous ne me comprenez pas, Thérèse! C'est un
+instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire,
+c'est une estime accordée au talent, plus pure et plus exquise que celle
+que l'on accorde au titre et à la fortune. Donc, c'est un très-grand
+avantage et un très-grand plaisir pour moi de me dire: «Je ne suis qu'un
+petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas déroger
+mènent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des
+ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai dérogé, j'ai
+pris un état, et il se trouve qu'à vingt-quatre ans quand je passe sur un
+petit cheval de manége au milieu des premiers riches et des premiers beaux
+de Paris, montés sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les
+badauds assis aux Champs-Élysées, un homme de goût ou une femme d'esprit,
+c'est moi qui suis regardé et nommé, et non pas les autres.» Vous riez!
+vous trouvez que je suis très-vain?
+
+--Non, mais très-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas.
+
+--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre,
+je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette,
+instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne
+sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le désordre, non
+pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de
+mes nerfs. Voilà tout, Thérèse. Qu'y a-t-il donc là qui ne soit
+raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de
+fatigue.
+
+--C'est vrai, dit Thérèse, je l'ai remarqué, et je m'en étonne comme d'une
+anomalie; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue,
+et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez,
+répondez à une question: Avez-vous commencé la vie par le travail et
+l'abstinence, et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour
+vous reposer?
+
+--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collège, aimant la peinture,
+mais ne croyant pas être jamais forcé de peindre. Je me croyais riche. Mon
+père est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me
+suis dépêché de dévorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une année de
+bien-être. Quand je me suis vu à sec, j'ai pris le pinceau; j'ai été
+éreinté et porté aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand
+succès possible, et, à présent, je me donne, pendant quelques mois ou
+quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il
+n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis également au bout de
+mes forces et de mes désirs. Alors je reprends le travail avec rage,
+douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalité
+recommencent.
+
+--Il y a longtemps que vous menez cette vie-là?
+
+--Il ne peut pas y avoir longtemps à mon âge! Il y a trois ans.
+
+--Eh! c'est beaucoup pour votre âge, justement! Et puis vous avez mal
+commencé: vous avez mis le feu à vos esprits vitaux avant qu'ils eussent
+pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir.
+Votre tête a grossi quand même, et le génie s'y est développé malgré tout;
+mais peut-être bien votre coeur s'est-il atrophié, peut-être ne serez-vous
+jamais ni un homme ni un artiste complet.
+
+Ces paroles de Thérèse, dites avec une tristesse tranquille, irritèrent
+Laurent.
+
+--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me méprisez?
+
+--Non, répondit-elle en lui tendant la main, je vous plains!
+
+Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de
+Thérèse.
+
+Ces larmes amenèrent en lui une réaction violente: un déluge de pleurs
+inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thérèse, non pas comme un
+amant qui se déclare, mais comme un enfant qui se confesse:
+
+--Ah! ma pauvre chère amie! s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous
+avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux,
+voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi
+que j'ai dans la poitrine à la place du coeur crie sans cesse après je ne
+sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu,
+et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les méprise
+toutes! Je peux vous dire cela, à vous qui êtes mon camarade et mon ami!
+Je me surprends parfois prêt à idolâtrer une courtisane, tandis qu'auprès
+d'un ange je serais peut-être plus froid qu'un marbre. Tout est dérangé
+dans mes notions, tout est peut-être dévié dans mes instincts. Si je vous
+disais que je ne trouve déjà plus d'idées riantes dans le vin! 0ui, j'ai
+l'ivresse triste, à ce qu'il paraît; et on m'a dit qu'avant-hier, dans
+cette débauche à Montmorency, j'avais déclamé des choses tragiques avec
+une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je
+devienne, Thérèse, si vous n'avez pas pitié de moi?
+
+--Certes, j'ai pitié, mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui essuyant les
+yeux avec son mouchoir; mais à quoi cela peut-il servir?
+
+--Si vous m'aimiez, Thérèse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous
+ne m'avez pas permis d'être pour vous une espèce d'ami?
+
+--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez répondu que vous ne
+pouviez croire à l'amitié d'une femme.
+
+--Je croirais peut-être à la vôtre; vous devez avoir le coeur d'un homme,
+puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi.
+
+--Je ne vous l'ai pas ôtée, et je veux bien essayer d'être un homme pour
+vous, répondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitié d'un
+homme doit avoir plus de rudesse et d'autorité que je ne me crois capable
+d'en avoir. Malgré moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et
+vous voyez déjà! Je m'étais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous
+mettre en colère contre moi et contre vous-même; au lieu de cela, me voilà
+pleurant avec vous, ce qui n'avance à rien.
+
+--Si fait! si fait! s'écria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont
+arrosé la place desséchée; peut-être que mon coeur y repoussera! Ah!
+Thérèse, vous m'avez déjà dit une fois que je me vantais devant vous de ce
+dont je devrais rougir, que j'étais un mur de prison. Vous n'avez oublié
+qu'une chose: c'est qu'il y a derrière ce mur un prisonnier! Si je pouvais
+ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est
+d'airain, et ma volonté, ma foi, mon expansion, ma parole même, ne peuvent
+le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me
+servira, je vous le demande, d'avoir barbouillé de peintures fantasques
+les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve écrit nulle part?
+
+--Si je vous comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre
+oeuvre a besoin d'être échauffée par le sentiment.
+
+--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos
+reproches?
+
+--Pas précisément. Il n'y a que trop de feu dans votre exécution, la
+critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traité avec respect cette
+exubérance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautés
+empêchent quiconque a de l'enthousiasme d'éplucher les défauts. Loin de
+trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brûlant et passionné;
+mais je cherchais où était en vous le siége de cette passion: je le vois
+maintenant, il est dans le désir de l'âme. Oui, certainement,
+ajouta-t-elle toujours rêveuse, comme si elle cherchait à percer les
+voiles de sa propre pensée, le désir peut être une passion.
+
+--Eh bien, à quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbé.
+
+--Je me demande si je dois faire la guerre à cette puissance qui est en
+vous, et si, en vous persuadant d'être heureux et calme, on ne vous
+ôterait pas le feu sacré. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne
+peut pas être pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est
+vivement exprimée pendant sa période de fièvre, elle doit, ou tomber
+d'elle-même, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque âge n'a-t-il pas sa
+force et sa manifestation particulières? Ce que l'on appelle les diverses
+_manières_ des maîtres, n'est-ce pas l'expression des successives
+transformations de leur être? A trente ans, vous sera-t-il possible
+d'avoir aspiré à tout sans rien étreindre? Ne vous sera-t-il pas imposé
+d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous êtes dans l'âge de la
+fantaisie; mais bientôt viendra celui de la lumière. Ne voulez-vous pas
+faire de progrès?
+
+--Dépend-il de moi d'en faire?
+
+--Oui, si vous ne travaillez pas à déranger l'équilibre de vos facultés.
+Vous ne me persuaderez pas que l'épuisement soit le remède de la fièvre:
+il n'en est que le résultat fatal.
+
+--Alors quel fébrifuge me proposez-vous?
+
+--Je ne sais: le mariage, peut-être.
+
+--Horreur! s'écria Laurent en éclatant de rire.
+
+Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce
+correctif:
+
+--A moins que ce ne soit avec vous, Thérèse. Eh! c'est une idée, cela!
+
+--Charmante, répondit-elle, mais tout à fait impossible.
+
+La réponse de Thérèse frappa Laurent par sa tranquillité sans appel, et ce
+qu'il venait de dire par manière de saillie lui parut tout à coup un rêve
+enterré, comme s'il eût pris place dans son esprit. Ce puissant et
+malheureux esprit était ainsi fait que, pour désirer quelque chose, il lui
+suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-là que Thérèse
+venait de dire.
+
+Aussitôt ses velléités d'amour pour elle lui revinrent, et en même temps
+ses soupçons, sa jalousie et sa colère. Jusque-là, ce charme d'amitié
+l'avait bercé et comme enivré; il devint tout à coup amer et
+glacé.
+
+--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voilà
+le mot de ma vie qui revient à propos de tout, au bout d'une plaisanterie
+comme au bout de toute chose sérieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez
+pas cet ennemi-là, Thérèse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un
+_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connaît froide
+ou raisonnable! Ça me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos
+trente-sept cousins_ sont peut-être là, dehors, qui attendent ma
+sortie.
+
+--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thérèse stupéfaite; quelles
+idées vous viennent? Avez-vous des accès de folie?
+
+--Quelquefois, répondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, Thérèse reçut de Laurent la lettre suivante:
+
+«Ma bonne et chère amie, comment vous ai-je quittée hier? Si je vous ai
+dit quelque énormité, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un
+éblouissement qui ne s'est pas dissipé dehors; car je me suis trouvé à ma
+porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y étais monté.
+
+«Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand
+mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis
+malade, et vous aviez raison, la vie que je mène est détestable.
+
+«De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que,
+depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la première que je
+vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancée, mariée ou veuve?...
+Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherché à le savoir? Vous
+ai-je demandé?... Ah! tenez, Thérèse, il y a encore ce matin du désordre
+dans ma tête, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir
+avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accès de curiosité à votre
+égard, celui d'hier était déjà le second; mais ce sera le dernier, je vous
+jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser
+de tout. J'ai donc été l'autre jour à votre porte, c'est-à-dire à la
+grille de votre jardin. J'ai regardé, je n'ai rien vu; j'ai écouté, j'ai
+entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu
+sa figure; mais je sais que vous êtes ma soeur, ma confidente, ma
+consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais à vos pieds, et que
+vous avez essuyé mes yeux avec votre mouchoir, en disant: «Que faire, que
+faire, mon pauvre enfant?» Je sais que, sage, laborieuse, tranquille,
+respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque vous êtes heureuse,
+vous trouvez le temps et la charité de me plaindre, de savoir que j'existe,
+et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse, qui ne vous bénirait
+serait un ingrat, et, tout misérable que je suis, je ne connais pas
+l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thérèse? Il me semble que je
+vous ai offensée. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez
+vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!».
+
+Laurent reçut, par le retour de son domestique, la réponse de Thérèse.
+Elle était courte: _Venez ce soir_. Laurent n'était ni roué ni fat, bien
+qu'il méditât ou fût tenté souvent d'être l'un et l'autre. C'était, on l'a
+vu, un être plein de contrastes, et que nous décrivons sans l'expliquer,
+ce ne serait pas possible; certains caractères échappent à l'analyse
+logique.
+
+La réponse de Thérèse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui
+avait écrit sur ce ton. Était-ce son congé motivé qu'elle lui ordonnait de
+venir chercher? était-ce à un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces
+trois mots secs ou brûlants avaient-ils été dictés par l'indignation ou
+par le délire?
+
+M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agité et tout préoccupé, commencer
+son portrait. Il s'était promis de l'interroger avec une habileté
+consommée, et de lui arracher tous les secrets de Thérèse. Il ne trouva
+pas un mot pour entrer en matière, et, comme l'Américain posait en
+conscience, immobile et muet comme une statue, la séance se passa presque
+sans desserrer les lèvres de part ni d'autre.
+
+Laurent put donc se calmer assez pour étudier la physionomie placide et
+pure de cet étranger. Il était d'une beauté accomplie; ce qui, au premier
+abord, lui donnait l'air inanimé propre aux figures régulières. En
+l'examinant mieux, on découvrait de la finesse dans son sourire et du feu
+dans son regard. En même temps que Laurent faisait ces observations, il
+étudiait l'âge de son modèle.
+
+--Je vous demande pardon, lui dit-il tout à coup, mais je voudrais et je
+dois savoir si vous êtes un jeune homme un peu fatigué ou un homme mûr
+extraordinairement conservé. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas
+bien ce que je vois.
+
+--J'ai quarante ans, répondit simplement M. Palmer.
+
+--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fière santé?
+
+--Excellente! dit Palmer.
+
+Et il reprit sa pose aisée et son tranquille sourire.
+
+--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un
+homme qui n'a jamais aimé que le _roastbeef_.
+
+Il ne put résister au désir de lui dire encore:
+
+--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune?
+
+--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la première fois.
+
+Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle année. Il lui
+semblait qu'en parlant de Thérèse, le rouge lui montait au visage. Que lui
+importait au fond l'âge de Thérèse? C'est son histoire qu'il aurait voulu
+apprendre. Thérèse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait
+n'avoir été pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte
+et la prononciation vibrante. Si c'eût été à lui que Thérèse se fût
+adressée en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une réponse
+quelconque que Laurent eût entendue.
+
+Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'être exact,
+arriva avant l'heure où Thérèse le recevait habituellement. Il la trouva
+dans son jardin, inoccupée contre sa coutume, et marchant avec agitation.
+Dès qu'elle le vit, elle alla à sa rencontre; et, lui prenant la main avec
+plus d'autorité que d'affection:
+
+--Si vous êtes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout
+ce que vous avez entendu à travers ce buisson. Voyons, parlez; j'écoute.
+
+Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrité de cet accueil inusité,
+essaya de l'inquiéter en lui faisant des réponses évasives; mais elle le
+domina par une attitude de mécontentement et une expression de visage
+qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans
+retour lui fit dire tout simplement la vérité.
+
+--Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous avez entendu? Je disais à une
+personne que vous n'avez pas même pu apercevoir: «Vous êtes maintenant mon
+seul amour sur la terre?»
+
+--J'ai donc rêvé cela, Thérèse! Je suis prêt à le croire, si vous me
+l'ordonnez.
+
+--Non, vous n'avez pas rêvé. J'ai pu, j'ai dû dire cela. Et que m'a-t-on
+répondu?
+
+--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la réponse de Thérèse fit
+l'effet d'une douche froide, pas même le son de sa voix. Êtes-vous
+rassurée?
+
+--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi?
+
+--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne
+soient pas connues.
+
+--Ah! s'écria Thérèse d'un air de satisfaction étrange, vous pensez que
+c'était M. Palmer?
+
+--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure à vous faire que de
+supposer une ancienne liaison tout à coup renouée? Je sais que vos
+rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi
+désintéressés de leur part, et aussi indifférents de la vôtre, que ceux
+que j'ai moi-même avec vous. M. Palmer est très-beau, et ses manières sont
+d'un galant homme. Il m'est très-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la
+présomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers.
+Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnée...
+
+--Oui, au fait, dit Thérèse, qui ne parut pas songer à nier la moindre
+chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me paraît mal, bien que je n'y
+comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie.
+
+--Thérèse! répondit vivement le jeune homme, résolu à se débarrasser d'un
+reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant
+est Palmer, et je vous aimerai véritablement, je vous parlerai avec une
+ingénuité complète. Je vous demanderai pardon d'un accès de folie, et vous
+n'aurez jamais un reproche à me faire. Voyons, voulez-vous que je sois
+votre ami? Malgré mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'être et
+que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voilà tout ce que je vous
+demande!
+
+--Mon cher enfant, répondit Thérèse, vous me parlez comme à une coquette
+qui essayerait de vous retenir près d'elle, et qui aurait une faute à
+confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient
+nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort
+estimable, avec qui je ne vais même pas jusqu'à l'intimité, et que j'avais
+depuis longtemps perdu de vue. Voilà ce que je dois vous dire, mais rien
+au delà. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'épanchement, et je
+vous prie de ne pas vous y intéresser plus que je ne souhaite. Ce n'est
+donc pas à vous de m'interroger, c'est à vous de me répondre. Que
+faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel
+est l'_accès de folie_ que je dois savoir et juger?
+
+--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me
+confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon
+camarade et avoir confiance en moi?
+
+--Ne vous confessez donc pas, reprit Thérèse en se levant. Cela me
+prouvera que vous ne méritiez pas l'estime que je vous ai témoignée, et
+qu'en cherchant à savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du
+tout.
+
+--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous?
+
+--C'est fini, et adieu, répondit Thérèse d'un ton sévère.
+
+Laurent sortit, en proie à une colère qui ne lui permit pas de dire un mot;
+mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant à
+Catherine qu'il avait oublié une commission dont on l'avait chargé pour sa
+maîtresse. Il trouva Thérèse assise dans un petit salon: la porte sur le
+jardin était restée ouverte; il semblait que Thérèse, affligée et abattue,
+fût demeurée plongée dans ses réflexions. Son accueil fut glacé.
+
+--Vous voilà revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublié?
+
+--J'ai oublié de vous dire la vérité.
+
+--Je ne veux plus l'entendre.
+
+--Et pourtant vous me la demandiez!
+
+--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanément.
+
+--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons,
+Thérèse, croyez-vous donc qu'il soit possible à un homme de mon âge de
+vous voir sans être amoureux de vous?
+
+--Amoureux? dit Thérèse en fronçant le sourcil. En me disant que vous ne
+pouviez l'être d'aucune femme, vous vous êtes donc moqué de moi?
+
+--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais.
+
+--Alors vous vous étiez trompé, et vous voilà amoureux, c'est bien sûr?
+
+--Oh! ne vous fâchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sûr que cela. Il m'a
+passé des idées d'amour par la tête, par les sens, si vous voulez.
+Avez-vous si peu d'expérience, que vous ayez jugé la chose impossible?
+
+--J'ai l'âge de l'expérience, répondit Thérèse; mais j'ai longtemps vécu
+seule. Je n'ai pas l'expérience de certaines situations. Cela vous étonne?
+C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicité, quoique j'aie été
+trompée... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me
+respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous
+n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossièreté. Je me suis donc crue
+à l'abri de l'outrage de vos désirs, et, de tout ce que j'estimais en vous,
+votre sincérité sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais
+à votre destinée avec d'autant plus d'abandon que nous nous étions dit en
+riant, souvenez-vous, mais sérieusement au fond: «Entre deux êtres dont
+l'un est idéaliste, et l'autre matérialiste, il y a la mer Baltique.»
+
+--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance à marcher le
+long de mon rivage, sans avoir l'idée de traverser; mais il s'est trouvé
+que, de mon côté, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai
+vingt-quatre ans et si vous êtes belle?
+
+--Est-ce que je suis encore belle? J'espérais que non!
+
+--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour,
+vous m'êtes apparue comme cela. Quant à vous, c'est sans le vouloir, je le
+sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette
+séduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis défendu et
+distrait. J'ai rendu à Satan ce qui appartient à Satan, c'est-à-dire ma
+pauvre âme, et je n'ai apporté ici à César que ce qui revient à César, mon
+respect et mon silence. Voilà huit ou dix jours pourtant que cette
+mauvaise émotion me revient en rêve. Elle se dissipe dès que je suis
+auprès de vous. Ma parole d'honneur, Thérèse, quand je vous vois, quand
+vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crié après
+vous dans un moment de démence auquel je ne comprends rien moi-même. Quand
+je parle de vous, je dis que vous n'êtes pas jeune ou que je n'aime pas la
+couleur de vos cheveux. Je proclame que vous êtes ma grande camarade,
+c'est-à-dire mon frère, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe
+je ne sais quelles bouffées de printemps dans l'hiver de mon imbécile de
+coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en
+effet, Thérèse, avec votre culte pour ce que vous appelez le véritable
+amour! cela donne à penser, malgré qu'on en ait!
+
+--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour.
+
+--Oui, je le sais. Vous avez à cet égard un parti pris. Vous avez lu
+quelque part que parler d'amour, c'était déjà en donner ou en prendre;
+mais votre silence a une grande éloquence, vos réticences donnent la
+fièvre et votre excessive prudence a un attrait diabolique!
+
+--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thérèse.
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans
+sommeil, puisqu'il ne tient qu'à vous de me rendre aussi tranquille que je
+l'étais auparavant?
+
+--Que faut-il faire pour cela?
+
+--Ce que je vous demandais: me dire que vous êtes à quelqu'un. Je me le
+tiendrai pour dit, et, comme je suis très-fier, je serai guéri comme par
+la baguette d'une fée.
+
+--Et si je vous dis que je ne suis à personne, parce que je ne veux plus
+aimer personne, cela ne suffira pas?
+
+--Non, j'aurai la fatuité de croire que vous pouvez changer d'avis.
+
+Thérèse ne put s'empêcher de rire de la bonne grâce avec laquelle Laurent
+s'exécutait.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, soyez guéri, et rendez-moi une amitié dont
+j'étais fière, au lieu d'un amour dont j'aurais à rougir. J'aime
+quelqu'un.
+
+--Ce n'est pas assez, Thérèse: il faut me dire que vous lui appartenez!
+
+--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh
+bien, soit, j'ai un amant. Êtes-vous satisfait?
+
+--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier
+de votre franchise. Soyez tout à fait bonne, dites-moi que c'est
+Palmer!
+
+--Cela m'est impossible, je mentirais.
+
+--Alors... je m'y perds!
+
+--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente...
+
+--Qui vient cependant quelquefois?
+
+--Apparemment, puisque vous avez surpris un épanchement...
+
+--Merci, merci, Thérèse! Me voilà tout à fait sur mes pieds; je sais qui
+vous êtes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous
+aime mieux ainsi, vous êtes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne
+parliez-vous plus tôt!
+
+--Cette passion vous a donc bien ravagé? dit Thérèse railleuse.
+
+--Eh! mais, peut-être! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thérèse, et nous
+en rirons ensemble.
+
+--Voilà qui est convenu; bonsoir.
+
+Laurent alla se coucher fort tranquille et tout à fait désabusé. Il avait
+réellement souffert pour Thérèse. Il l'avait désirée avec passion, sans
+oser le lui faire pressentir. Ce n'était certes pas une bonne passion que
+celle-là. Il s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité. Cette femme
+dont tous ses amis disaient: «Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fût
+moi, mais ce n'est personne,» lui était apparue comme un idéal à saisir.
+Son imagination s'était enflammée, son orgueil avait saigné de la crainte,
+de la presque certitude d'échouer.
+
+Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement à l'orgueil. Il avait
+la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du
+vrai.
+
+C'était un ange, sinon déchu comme tant d'autres, du moins fourvoyé et
+malade. Le besoin d'aimer lui dévorait le coeur, et cent fois par jour il
+se demandait avec effroi s'il n'avait pas déjà trop abusé de la vie, et
+s'il lui restait la force d'être heureux.
+
+Il s'éveilla calme et triste. Il regrettait déjà sa chimère, son beau
+sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait,
+le grondait, l'encourageait et le plaignait tour à tour, sans jamais rien
+révéler de sa propre destinée, mais en laissant pressentir des trésors
+d'affection, de dévouement, peut-être de volupté! Du moins, c'est ainsi
+qu'il plaisait à Laurent d'interpréter le silence de Thérèse sur son
+propre compte, et un certain sourire, mystérieux comme celui de la Joconde,
+ qu'elle avait sur les lèvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphémait
+devant elle. Dans ces moments-là, elle avait l'air de se dire: «Je
+pourrais bien décrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce
+pauvre fou ne me comprendrait pas.»
+
+Une fois le mystère de son coeur dévoilé, Thérèse perdit d'abord tout son
+prestige aux yeux de Laurent. Ce n'était plus qu'une femme pareille aux
+autres. Il était même tenté de la rabaisser dans sa propre estime, et,
+bien qu'elle ne se fût jamais laissé interroger, de l'accuser d'hypocrisie
+et de pruderie. Mais, du moment qu'elle était à quelqu'un, il ne
+regrettait plus de l'avoir respectée, et il ne désirait plus rien d'elle,
+pas même son amitié, qu'il n'était pas embarrassé, pensait-il, de trouver
+ailleurs.
+
+Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prépara
+plusieurs prétextes pour s'excuser, si par hasard Thérèse lui demandait
+compte de ce temps passé sans venir chez elle. Le quatrième jour, Laurent
+se sentit en proie à un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les
+femmes galantes lui donnaient des nausées; il ne retrouvait dans aucun de
+ses amis la bonté patiente et délicate de Thérèse pour remarquer son ennui,
+pour tâcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le
+remède, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il
+fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinée d'un artiste
+tel que lui n'était pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un
+esprit élevé eût le droit de prononcer que, s'il était malheureux, c'était
+tant pis pour lui.
+
+Il courut chez elle avec tant de hâte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui
+dire pour s'excuser; mais Thérèse ne montra ni mécontentement ni surprise
+de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question.
+Il en fut piqué, et s'aperçut qu'il était plus jaloux d'elle
+qu'auparavant.
+
+--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublié.
+
+Cependant il ne fit rien paraître de son dépit, et veilla désormais sur
+lui-même avec un si grand soin, que Thérèse y fut trompée.
+
+Plusieurs semaines s'écoulèrent pour lui dans une alternative de rage, de
+froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui était si nécessaire et si
+bienfaisant que l'amitié de cette femme, rien ne lui était si amer et si
+blessant que de ne pouvoir prétendre à son amour. L'aveu qu'il avait exigé,
+loin de le guérir comme il s'en était flatté, avait irrité sa souffrance.
+C'était de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle
+avait une cause avouée et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer
+qu'aussitôt cette cause connue, il dédaignerait de vouloir lutter pour la
+détruire?
+
+Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et
+heureux rival. Sa fierté, excessive auprès de Thérèse, ne le lui
+permettait pas. Seul, il le haïssait, il le dénigrait en lui-même,
+attribuant tous les ridicules à ce fantôme, l'insultant et le provoquant
+dix fois par jour.
+
+Et puis il se dégoûtait de souffrir, retournait à la débauche, s'oubliait
+lui-même un instant et retombait aussitôt dans de profondes tristesses,
+allait passer deux heures chez Thérèse, heureux de la voir, de respirer
+l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir
+d'entendre sa voix grondeuse et caressante.
+
+Enfin il la détestait pour ne pas deviner ses tourments; il la méprisait
+pour rester fidèle à cet amant qui ne pouvait être qu'un homme médiocre,
+puisqu'elle n'éprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se
+jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fût retourné une heure
+après s'il eût espéré être reçu.
+
+Thérèse, qui un instant s'était aperçue de son amour, ne s'en doutait plus,
+tant il jouait bien son rôle. Elle aimait sincèrement ce malheureux
+enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et réfléchi: elle avait
+voué une sorte de culte, disait-elle, _à ce qu'il eût pu être_, et il lui
+en restait une pitié pleine de gâteries où se mêlait encore un vrai
+respect pour le génie souffrant et fourvoyé. Si elle eût été bien certaine
+de ne pouvoir éveiller en lui aucun mauvais désir, elle l'eût caressé
+comme un fils, et il y avait des moments où elle se reprenait parce qu'il
+lui venait sur les lèvres de le tutoyer.
+
+Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait
+certainement, à l'insu de Thérèse; mais une femme vraiment chaste, et qui
+a vécu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps
+vis-à-vis d'elle-même le secret d'un amour dont elle a résolu de se
+défendre. Thérèse croyait être certaine de ne jamais songer à sa propre
+satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du
+moment que Laurent trouvait du calme et du bien-être auprès d'elle, elle
+en trouvait elle-même à lui en donner. Elle savait bien qu'il était
+incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle été blessée et
+effrayée du moment de fantaisie qu'il avait avoué. Cette crise passée,
+elle s'applaudissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen
+d'en prévenir le retour; et comme en toute occasion, dès qu'il se sentait
+ému, Laurent se hâtait de proclamer l'infranchissable barrière de glace de
+la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait à vivre sans
+brûlure au milieu du feu.
+
+Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis étaient cachés et
+comme couvés sous une habitude de gaieté railleuse, qui est comme la
+manière d'être, comme le cachet indélébile des artistes français. C'est
+une seconde nature que les étrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et
+pour laquelle les graves Anglais surtout nous dédaignent passablement.
+C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons délicates, et qui nous
+préserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le côté
+ridicule des choses, c'est en découvrir le côté faible et illogique. Se
+moquer des périls où l'âme se trouve engagée, c'est s'exercer à les braver,
+comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un
+ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'âme dans laquelle notre
+pitié l'eût engagé à se complaire. Enfin, se persifler soi-même, c'est se
+préserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagéré. J'ai remarqué que
+les gens qui ne plaisantaient jamais étaient doués d'une vanité puérile et
+insupportable.
+
+La gaieté de Laurent était éblouissante de couleur et d'esprit, comme son
+talent, et d'autant plus naturelle qu'elle était originale. Thérèse avait
+moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle était naturellement rêveuse et
+paresseuse à causer; mais elle avait précisément besoin de l'enjouement
+des autres: alors le sien se mettait peu à peu de la partie, et sa gaieté
+sans éclat n'était pas sans charme.
+
+Il résultait donc de cette habitude de bonne humeur où l'on se maintenait,
+que l'amour, chapitre sur lequel Thérèse ne plaisantait jamais et n'aimait
+pas que l'on plaisantât devant elle, ne trouvait pas un mot à glisser, pas
+une note à faire entendre.
+
+Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva terminé, et Thérèse
+remit à Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme
+lui promit de mettre en réserve pour le cas de maladie ou de dépense
+obligatoire imprévue.
+
+Laurent s'était lié avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouvé
+ce qu'il était: droit, juste, généreux, intelligent et instruit. Palmer
+était un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du
+commerce. Il avait fait le trafic lui-même et les voyages au long cours
+dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver
+assez riche et de vouloir vivre pour lui-même. Il ne voyageait donc plus
+que pour son plaisir, et, après avoir vu, disait-il, beaucoup de choses
+curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait à la vue des belles
+choses et à l'étude des pays véritablement intéressants par leur
+civilisation.
+
+Sans être très-éclairé dans les arts, il y portait un sentiment assez sûr,
+et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son
+langage en français se ressentait de sa timidité, au point d'être presque
+inintelligible et risiblement incorrect au début d'un dialogue; mais,
+lorsqu'il se sentait à l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et
+qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance
+pour la parler très-bien.
+
+Laurent avait étudié cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosité au
+commencement. Lorsqu'il lui fut démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'était
+pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprécia et se prit pour lui
+d'une sorte d'amitié qui ressemblait de loin, il est vrai, à celle qu'il
+éprouvait pour Thérèse. Palmer était un philosophe tolérant, assez rigide
+pour lui-même et très-charitable pour les autres. Par les idées sinon par
+le caractère, il ressemblait à Thérèse, et se trouvait presque toujours
+d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se
+sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable
+_unisson_, et, comme ce n'était plus qu'une jalousie intellectuelle, il
+n'osait s'en plaindre à Thérèse.
+
+--Votre définition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et
+trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus
+haut que lui. Je suis, relativement à lui, la note élevée de la tierce
+majeure.
+
+--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent.
+
+--Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie et descends à former la
+tierce mineure.
+
+--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton?
+
+--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de
+Palmer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un jour, à la demande de Palmer, Laurent se rendit à l'hôtel Meurice, où
+demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait était convenablement
+encadré et emballé. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y écrivit
+lui-même avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mère; puis, au moment
+où les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer
+serra la main de l'artiste en lui disant:
+
+--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mère, et je vous
+remercie encore. A présent, voulez-vous me permettre de causer avec vous?
+J'ai quelque chose à vous dire.
+
+Ils passèrent dans un salon où Laurent vit plusieurs malles.
+
+--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Américain en lui offrant
+d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumât pas lui-même, et
+je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose délicate,
+tellement délicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver
+les mots convenables pour la dire en français.
+
+--Je vous jure d'être muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, étonné
+et assez inquiet de ce préambule.
+
+Palmer reprit:
+
+--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime.
+Peut-être êtes-vous son amant; si vous ne l'êtes pas, il est certain pour
+moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne
+dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que
+je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thérèse,
+et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour
+elle, le sien en est une égale pour vous. Je crains cela à cause des
+questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on
+a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus ému
+que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je
+veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques
+soit fondé sur l'estime et le respect qu'elle mérite.
+
+--Attendez, Palmer! s'écria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut
+pris d'un généreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de
+mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie?
+
+--Ni l'un ni l'autre, répondit Palmer. Jamais Thérèse ne vous racontera sa
+vie.
+
+--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache.
+
+--Bien, très-bien! répondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que
+j'ai à vous dire la justifie de tout soupçon?...
+
+--Pourquoi le cache-t-elle, alors?
+
+--Par générosité pour les autres.
+
+--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir.
+
+--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que,
+dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui séduisit
+une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une
+bâtarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au
+calendrier, et qui, inscrite à la municipalité comme née de parents
+inconnus, reçut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant,
+c'est Thérèse.
+
+«L'institutrice fut dotée par le banquier et mariée cinq ans plus tard
+avec un de ses employés, honnête homme qui ne se doutait de rien, toute
+l'affaire ayant été tenue fort secrète. L'enfant était élevée à la
+campagne. Son père s'était chargé d'elle. Elle fut mise ensuite dans un
+couvent, où elle reçut une très-belle éducation, et fut traitée avec
+beaucoup de soin et d'amour. Sa mère la voyait assidûment dans les
+premières années; mais, quand elle fut mariée, le mari eut des soupçons,
+et, donnant la démission de son emploi chez le banquier, il emmena sa
+femme en Belgique, où il se créa des occupations, et fit fortune. La
+pauvre mère dut étouffer ses larmes et obéir.
+
+«Cette femme vit toujours très-loin de sa fille: elle a d'autres enfants,
+elle a eu une conduite irréprochable depuis son mariage; mais elle n'a
+jamais été heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privée; et
+n'a pas cessé d'en être jaloux; ce qui pour elle est un châtiment mérité
+de sa faute et de son mensonge.
+
+«Il semblerait que l'âge eût dû amener la confession de l'une et le pardon
+de l'autre. Il en eût été ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins
+logique que la vie réelle, et ce ménage est troublé comme au premier jour,
+le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et
+opprimée.
+
+«Dans les circonstances difficiles où s'est trouvée Thérèse, elle n'a donc
+pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations
+de sa mère. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcée de
+la voir en secret, à la dérobée, quand elle réussit à venir passer seule
+un ou deux jours à Paris, comme cela lui est arrivé dernièrement. Encore
+n'est-ce que depuis quelques années qu'elle a pu inventer je ne sais quels
+prétextes et obtenir ces rares permissions. Thérèse adore sa mère, et
+n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voilà pourquoi vous ne
+lui entendez jamais souffrir un mot de blâme sur la conduite des autres
+femmes. Vous avez pu croire qu'elle réclamait ainsi tacitement
+l'indulgence pour elle-même. Il n'en est rien. Thérèse n'a rien à se faire
+pardonner; mais elle pardonne tout à sa mère: ceci est l'histoire de leurs
+relations.
+
+«A présent, j'ai à vous raconter celle de la comtesse de... _trois
+étoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en français quand vous ne
+voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni
+le nom de son mari, c'est encore Thérèse.
+
+--Elle est donc mariée? elle n'est pas veuve?
+
+--Patience! elle est mariée, et elle ne l'est pas. Vous allez voir.
+
+«Thérèse avait quinze ans quand son père le banquier se trouva veuf et
+libre; car ses enfants légitimes étaient tous établis. C'était un
+excellent homme, et, malgré la faute que je vous ai racontée et que je
+n'excuse pas, il était impossible de ne pas l'aimer, tant il avait
+d'esprit et de générosité. J'ai été très-lié avec lui. Il m'avait confié
+l'histoire de la naissance de Thérèse, et il me mena à divers intervalles,
+en visite avec lui, au couvent où il l'avait mise. Elle était belle,
+instruite, aimable, sensible. Il eût souhaité, je crois, que je prisse la
+résolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur
+libre à cette époque; autrement... Mais je ne pouvais y songer.
+
+«Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui
+venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à La Havane et qui était
+très-beau. J'avais rencontré ce Portugais à Paris, mais je ne le
+connaissais réellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son
+compte. Il était fort séduisant; mais, pour ma part, je ne me serais
+jamais fié à sa figure; c'était ce comte de *** avec qui Thérèse fut
+mariée un an plus tard.
+
+«Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier était mort
+d'apoplexie foudroyante, et Thérèse était mariée, mariée avec cet inconnu,
+ce fou, je ne veux pas dire cet infâme, puisqu'il a pu être aimé d'elle,
+même après la découverte qu'elle fit de son crime: cet homme était déjà
+marié aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouïe de demander et d'épouser
+Thérèse.
+
+«Ne me demandez pas comment le père de Thérèse, homme d'esprit et
+d'expérience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous répéterais ce que
+ma propre expérience m'a trop appris, à savoir que, dans ce monde, tout ce
+qui arrive est la moitié du temps le contraire de ce qui semblait devoir
+arriver.
+
+«Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore
+d'autres étourderies qui donneraient à penser que sa lucidité était déjà
+compromise. Il avait fait un legs à Thérèse au lieu de lui donner une dot
+de la main à la main. Ce legs se trouva nul devant les héritiers légitimes,
+et Thérèse, qui adorait son père, n'eût pas voulu plaider même avec des
+chances de succès. Elle se trouva donc ruinée précisément au moment où
+elle devenait mère, et, dans ce même temps, elle vit arriver chez elle une
+femme exaspérée qui réclamait ses droits et voulait faire un éclat;
+c'était la première, la seule légitime femme de son mari.
+
+«Thérèse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et
+obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procès; elle obtint du comte qu'il
+reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la
+naissance de Thérèse et du secret dont son père avait voulu environner les
+témoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu à huis clos, à
+l'étranger, et c'est aussi à l'étranger que le jeune couple avait vécu
+depuis ce temps. Cette vie même avait été fort mystérieuse. Le comte,
+craignant à coup sûr d'être démasqué s'il reparaissait dans le monde,
+faisait croire à Thérèse qu'il avait la passion de la solitude avec elle,
+et la jeune femme confiante, éprise et romanesque, trouvait tout naturel
+que son mari voyageât avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir
+des indifférents.
+
+«Lorsque Thérèse découvrit l'horreur de sa situation, il n'était donc pas
+impossible que tout fût enseveli dans le silence. Elle consulta un légiste
+discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage était nul,
+mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait
+jamais user de sa liberté, elle prit à l'instant même un parti irrévocable,
+celui de n'être ni libre ni mariée, plutôt que de souiller le père de son
+enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de
+toute façon un bâtard; mais mieux valait qu'il n'eût pas de nom et qu'il
+ignorât à jamais sa naissance que d'avoir à réclamer un nom taré en
+déshonorant son père.
+
+«Thérèse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoué, et lui-même, il
+l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes déchirantes, des
+scènes sans nom, où Thérèse se débattit avec une énergie au-dessus de son
+âge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est héroïque,
+ne l'est pas à demi.
+
+«Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le
+coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dévorée de
+jalousie, fut vaincue par sa magnanimité jusqu'à lui baiser les pieds en
+la quittant.
+
+«Thérèse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, résolue à se
+faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit à vivre
+pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui était si
+cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce
+dernier bonheur ne devait pas durer longtemps.
+
+«Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa
+première femme, Thérèse avait dû accepter, à la prière même de celle-ci,
+une pension raisonnable pour être en mesure d'élever convenablement son
+fils; mais à peine le comte eut-il reconduit sa femme à La Havane, qu'il
+l'abandonna de nouveau, s'échappa, revint en Europe et alla se jeter aux
+pieds de Thérèse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant à
+l'autre extrémité du monde.
+
+«Thérèse fut inexorable: elle avait réfléchi et prié. Son âme s'était
+affermie, elle n'aimait plus le comte. Précisément à cause de son fils,
+elle ne voulait pas qu'un tel homme devînt le maître de sa vie. Elle avait
+perdu le droit d'être heureuse, mais non pas celui de se respecter
+elle-même: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte
+la menaça de la laisser sans ressources: elle répondit qu'elle n'avait pas
+peur de travailler pour vivre.
+
+«Ce misérable fou s'avisa alors d'un moyen exécrable, soit pour mettre
+Thérèse à sa discrétion, soit pour se venger de sa résistance. Il enleva
+l'enfant et disparut. Thérèse courut après lui; mais il avait si bien pris
+ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors
+que je la rencontrai en Angleterre; mourant de désespoir et de fatigue
+dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur, que
+j'hésitai à la reconnaître.
+
+«J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes
+recherches eurent un succès déplorable. Le comte était repassé en
+Amérique. L'enfant y était mort de fatigue en arrivant.
+
+«Quand il me fallut porter à cette malheureuse l'épouvantable nouvelle, je
+fus épouvanté moi-même du calme qu'elle montra. On eût dit pendant huit
+jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle était
+sauvée. J'étais forcé de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer
+où elle était. J'étais inquiet de son dénûment; elle me trompa en me
+disant que sa mère ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que
+sa pauvre mère en eût été bien empêchée: elle ne disposait pas d'un
+centime dans son ménage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait
+tous les malheurs de sa fille. Thérèse, qui lui écrivait en secret, les
+lui avait cachés pour ne pas la désespérer.
+
+«Thérèse vécut en Angleterre en donnant des leçons de français, de dessin
+et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage
+d'exercer pour n'avoir à accepter la pitié de personne.
+
+«Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa à Paris, où elle
+n'était jamais venue, et où personne ne la connaissait. Elle n'avait alors
+que vingt ans, elle avait été mariée à seize. Elle n'était plus du tout
+jolie, et il a fallu huit années de repos et de résignation pour lui
+rendre sa santé et sa douce gaieté d'autrefois.
+
+«Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'à de rares intervalles, puisque
+je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvée digne et fière,
+travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvreté sous un
+miracle d'ordre et de propreté, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de
+personne, ne voulant pas parler du passé, caressant quelquefois les
+enfants en secret et les quittant dès qu'on la regarde, dans la crainte
+sans doute qu'on ne la voie émue.
+
+«Voilà trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous
+demander de faire mon portrait, je cherchais précisément son adresse, que
+j'allais vous demander quand vous m'avez parlé d'elle. Arrivé la veille,
+je ne savais pas encore qu'elle eût enfin du succès, de l'aisance et de la
+célébrité. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette âme si
+longtemps brisée pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou être heureuse.
+Tâchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagné! Et, si vous
+n'êtes point sûr de ne pas la faire souffrir, brûlez-vous la cervelle ce
+soir plutôt que de retourner chez elle. Voilà tout ce que j'avais à vous
+dire.
+
+--Attendez, dit Laurent très-ému: ce comte de *** est-il toujours vivant?
+
+--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le désespoir des autres se
+portent toujours bien et échappent à tous les dangers. Ils ne donnent même
+jamais leur démission; car celui-ci a eu dernièrement la présomption de
+m'envoyer pour Thérèse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et
+dont elle fait le cas que cela mérite.
+
+Laurent avait songé à épouser Thérèse en écoutant le récit de M. Palmer.
+Ce récit l'avait bouleversé. Les inflexions monotones, l'accent prononcé,
+et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jugé inutile de
+reproduire, lui avaient donné, dans l'imagination vive de son auditeur, je
+ne sais quoi d'étrange et de terrible comme la destinée de Thérèse. Cette
+fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari,
+n'était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions
+n'avait-elle pas dû garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait
+devant les yeux éblouis de Laurent. Thérèse dévoilée lui paraissait plus
+mystérieuse que jamais: s'était-elle jamais consolée, ou pouvait-elle
+l'être un seul instant?
+
+Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thérèse, et que,
+s'il parvenait jamais à être aimé d'elle, il se rappellerait à toutes les
+heures de sa vie l'heure qui venait de s'écouler et le récit qu'il venait
+d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir
+l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et
+écrivit:
+
+«Thérèse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux
+mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu
+peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas
+cela: je vous aime éperdument. C'est absurde, c'est insensé, c'est
+misérable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou
+écrire à une femme ce mot-là: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop
+froid et trop retenu aujourd'hui de moi à vous. Je ne peux plus vivre avec
+ce secret qui m'étouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu
+cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout
+d'une heure, je suis à votre porte et bien souvent, la nuit, dévoré de
+jalousie, et presque furieux contre moi-même, je demande à Dieu de me
+délivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne
+crois pas, et que vous avez inventé pour me dégoûter de songer à vous.
+Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thérèse! Faute de cette
+solution, je n'en vois qu'une troisième, c'est que je me tue pour en
+finir... C'est lâche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous
+les amants désespérés; mais est-ce ma faute s'il y a des désespoirs qui
+font jeter le même cri à tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce
+que j'arrive à être un homme comme les autres?
+
+«De quoi m'a servi tout ce que j'ai inventé pour m'en défendre et pour
+rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait être libre?
+
+«Avez-vous quelque chose à me reprocher vis-à-vis de vous, Thérèse?
+Suis-je un fat, un roué, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous
+donner confiance dans mon amitié? Mais pourquoi voulez-vous que je meure
+sans avoir aimé, vous qui seule pouvez me faire connaître l'amour, et qui
+le savez bien? Vous avez dans l'âme un trésor, et vous souriez à côté d'un
+malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pièce
+de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitié; ce n'est
+pas même de la pitié, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau
+augmente la soif.
+
+«Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-être aimé déjà quelqu'un
+qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime,
+et n'est-ce pas tout?
+
+«Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre
+fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, à moins de mentir à Dieu et à
+vous-même. Vous voyez bien que mon tourment me maîtrise, et que j'arrive à
+faire une déclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que
+d'être raillé par vous!
+
+«Thérèse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon
+âme n'a jamais été souillé, et que, de l'abîme où je m'étais jeté, j'ai
+toujours, malgré moi, crié vers le ciel. Vous savez bien qu'auprès de vous
+je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint
+quelquefois de prendre ma tête dans vos mains, comme si vous alliez
+m'embrasser au front. Et vous disiez: «Mauvaise tête! tu mériterais d'être
+brisée.» Et pourtant, au lieu de l'écraser comme la tête d'un serpent,
+vous tâchiez d'y faire entrer le souffle pur et brûlant de votre esprit.
+Eh bien, vous n'avez que trop réussi; et, à présent que vous avez allumé
+le feu sur l'autel, vous vous détournez et vous me dites: «Confiez-en la
+garde à une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et
+bien dévouée; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du
+bonheur domestique, que sais-je? tout, excepté moi!»
+
+«Et moi, Thérèse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-même.
+Depuis que je vous connais, vous travaillez à me faire croire au bonheur
+et à m'en donner le goût. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas
+devenu égoïste, comme un enfant gâté. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je
+ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais
+seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette
+vie-là ou la mort qu'il me faut.»
+
+
+
+
+IV
+
+
+Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée
+comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent,
+qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les
+expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur
+de Thérèse, ou, s'il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si
+lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse
+d'elle-même que le premier jour. Le mot de passion la révoltait.
+
+--Des passions, à moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce
+que c'est, et que je veux retourner à ce breuvage empoisonné! Que lui
+ai-je fait, moi qui lui ai donné tant de tendresse et de soins, pour qu'il
+me propose, en guise de remercîment, le désespoir, la fièvre et la
+mort?... Après tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, à ce malheureux
+esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour
+comme la pierre philosophale, à laquelle on s'efforce d'autant plus de
+croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse à
+la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de
+délire. Comment le calmer et le détacher d'une fantaisie qui arrive à le
+rendre malheureux?
+
+«C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'éloigner de
+la débauche, je l'ai trop habitué à un attachement honnête; mais il est
+homme et il trouve notre affection incomplète. Pourquoi m'a-t-il trompée?
+pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il était tranquille auprès de moi? Que
+ferai-je, moi, pour réparer la niaiserie de mon inexpérience? Je n'ai pas
+été assez de mon sexe dans le sens de la présomption. Je n'ai pas su
+qu'une femme, si tiède et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours
+troubler la cervelle d'un homme. J'aurais dû me croire séduisante et
+dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se
+démentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne
+peut donc être un tort que de ne pas avoir les instincts de la
+coquetterie?
+
+Et puis Thérèse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces
+instincts de réserve et de méfiance pour se préserver des désirs d'autres
+hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus,
+parce qu'elle l'estimait dans son amitié pour elle, parce qu'elle ne
+pouvait pas croire qu'il chercherait à la tromper, et aussi, il faut bien
+le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son
+atelier, elle allait et venait, en proie à un malaise douloureux, tantôt
+regardant cette fatale lettre qu'elle avait posée sur une table comme n'en
+sachant que faire, et ne se décidant ni à la rouvrir ni à la détruire,
+tantôt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait
+justement avec entrain et plaisir au moment où on lui avait apporté cette
+lettre, c'est-à-dire ce doute, ce trouble, ces étonnements et ces
+craintes. C'était comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu
+et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot écrit
+sur ce papier était comme un chant de mort déjà entendu dans le passé,
+comme une prophétie de malheurs nouveaux.
+
+Elle essaya de se rasséréner en se remettant à peindre. C'était pour elle
+le grand remède à toutes les petites agitations de la vie extérieure: mais
+il fut impuissant ce jour-là: l'effroi que cette passion lui inspirait
+l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie
+présente.
+
+--Deux bonheurs troublés ou détruits, se dit-elle en jetant son pinceau et
+en regardant la lettre: le travail et l'amitié.
+
+Elle passa le reste de la journée sans rien résoudre. Elle ne voyait qu'un
+point net dans son esprit, la résolution de dire non; mais elle voulait
+que ce fût non, et ne tenait pas à le signifier au plus vite avec cette
+rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se
+hâtent de barricader la porte. La manière de dire ce _non_ sans appel, qui
+ne devait laisser aucune espérance, et qui pourtant ne devait pas mettre
+un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitié, était pour elle un problème
+difficile et amer. Ce souvenir-là, c'était son propre amour; quand on a un
+mort chéri à ensevelir, on ne se décide pas sans douleur à lui jeter un
+drap blanc sur la face, et à le pousser dans la fosse commune. On voudrait
+l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps,
+en priant pour l'âme de celui qu'elle renferme.
+
+Elle arriva à la nuit sans avoir trouvé d'expédient pour se refuser sans
+trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dîner, lui demanda avec
+inquiétude si elle était malade.
+
+--Non, répondit-elle, je suis préoccupée.
+
+--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas à
+vivre.
+
+Thérèse leva un doigt; c'était un geste que Catherine connaissait et qui
+voulait dire: «Ne parle pas de cela.»
+
+L'heure où Thérèse recevait le petit nombre de ses amis n'était, depuis
+quelque temps, mise à profit que par Laurent. Bien que la porte restât
+ouverte à qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent
+absents (c'était la saison d'aller ou de rester à la campagne), soit
+qu'ils eussent senti chez Thérèse une certaine préoccupation, un désir
+involontaire et mal déguisé de causer exclusivement avec M. de Fauvel.
+
+C'était à huit heures que Laurent arrivait, et Thérèse regarda la pendule
+en se disant:
+
+--Je n'ai pas répondu; aujourd'hui, il ne viendra pas.
+
+Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta;
+
+--Il ne faut pas qu'il revienne jamais.
+
+Comment passer cette éternelle soirée qu'elle avait l'habitude d'employer
+à causer avec son jeune ami, tout en faisant de légers croquis ou quelque
+ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment étendu sur les
+coussins du divan? Elle songea à se soustraire à l'ennui en allant trouver
+une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait
+quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure,
+et il serait trop tard quand Thérèse arriverait. La course était si longue
+et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-là! D'ailleurs, il
+fallait s'habiller, et Thérèse, qui vivait en pantoufles, comme les
+artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gêne,
+était paresseuse à se mettre en tenue de visite. Mettre un châle et un
+voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les
+allées désertes du bois de Boulogne? Thérèse s'était promenée ainsi
+quelquefois avec Laurent, lorsque la soirée étouffante leur donnait le
+besoin de chercher un peu de fraîcheur sous les arbres. C'étaient des
+promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent
+lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient
+tous deux à l'excentricité de ces mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient
+aucun mystère. Elle se les rappela comme s'ils étaient déjà loin et se dit
+en soupirant, à l'idée qu'ils ne reviendraient plus:
+
+--C'était le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui
+souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus.
+
+A neuf heures, elle essaya enfin de répondre à Laurent, lorsqu'un coup de
+sonnette la fit tressaillir. C'était lui! Elle se leva pour dire à
+Catherine de répondre qu'elle était sortie. Catherine entra: ce n'était
+qu'une lettre de lui. Thérèse regretta involontairement que ce ne fût pas
+lui-même.
+
+Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots:
+
+«Adieu, Thérèse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un
+enfant!»
+
+Ces deux lignes firent trembler Thérèse de la tête aux pieds. La seule
+passion qu'elle n'eût jamais travaillé à éteindre dans son coeur, c'était
+l'amour maternel. Cette plaie-là, bien que fermée en apparence, était
+toujours saignante comme l'amour inassouvi.
+
+--Comme un enfant; répétait-elle en serrant la lettre dans ses mains
+agitées de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce
+qu'il dit là, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils
+savait déjà dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crié quand on l'a emporté.
+Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus.
+
+Thérèse était surexcitée, et, son émotion s'emparant du plus douloureux
+des prétextes, elle fondit en larmes.
+
+--Vous m'avez appelée? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu!
+qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà dans les pleurs comme
+autrefois!
+
+--Rien, rien, laisse-moi, répondit Thérèse. Si quelqu'un vient pour me
+voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux être seule. Je suis
+malade.
+
+Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher à pas
+furtifs le long de la haie.
+
+--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma
+maîtresse pleure; mais ça doit être votre faute, vous lui faites des
+peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon!
+
+Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était
+persuadée que Laurent était son amant.
+
+--Elle pleure? s'écria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle?
+
+Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de
+Thérèse, qui sanglotait dans le salon, la tête dans ses mains.
+
+Laurent eût été transporté de joie de la voir ainsi s'il eût été le roué
+que parfois il voulait paraître; mais le fond de son coeur était
+admirablement bon, et Thérèse avait sur lui l'influence secrète de le
+ramener à sa véritable nature. Les larmes dont elle était baignée lui
+firent donc une peine réelle et profonde. Il la supplia à genoux d'oublier
+encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa
+raison.
+
+--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez
+notre amitié défunte, je jure de la faire revivre plutôt que de vous
+causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thérèse, ma
+soeur chérie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de
+vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste
+découverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me
+guérir par la patience et la pitié. J'y ferai tous mes efforts, je vous en
+fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je
+crois qu'il ne m'en coûtera pas tant que vous pourriez le craindre, car je
+ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vérité,
+je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il être après la vie que j'ai
+menée et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'âme que
+j'éprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur
+et prenez tout le mien. Acceptez d'être aimée de moi, et ne me dites plus
+que c'est pour vous un outrage, car mon désespoir, c'est de voir que vous
+me méprisez trop pour me permettre que, même en rêve, j'aspire à vous...
+Cela me rabaisse tant à mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer
+ce malheureux qui vous répugne moralement. Relevez-moi plutôt du bourbier
+où j'étais tombé, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir
+digne de vous. Oui, laissez-moi une espérance! si faible qu'elle soit,
+elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thérèse! La
+seule idée de travailler pour vous paraître meilleur me donne déjà de la
+force, je le sens; ne me l'ôtez pas. Que vais-je devenir si vous me
+repoussez? Je vais redescendre tous les degrés que j'ai montés depuis que
+je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitié sera perdu pour moi.
+Vous aurez essayé de guérir un malade, et vous aurez fait un mort! Et
+vous-même alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre
+oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menée à meilleure
+fin? Soyez pour moi une soeur de charité qui ne se borne pas à panser un
+blessé, mais qui s'efforce de réconcilier son âme avec le ciel. Voyons,
+Thérèse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne détournez pas votre tête,
+si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne
+m'ayez, sinon permis, du moins pardonné de vous aimer!
+
+Thérèse dut accepter cette effusion comme sérieuse, car Laurent était de
+bonne foi. Le repousser avec défiance eût été un aveu de la tendresse trop
+vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est déjà
+vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-être le fut-elle
+sincèrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle
+n'était pas mal inspirée par sa faiblesse même. Rompre en ce moment, c'eût
+été provoquer de terribles émotions qu'il valait mieux apaiser, sauf à
+détendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait être
+l'affaire de quelques jours. Laurent était si mobile et passait si
+brusquement d'un extrême à l'autre!
+
+Ils se calmèrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre à oublier
+l'orage, et même s'efforçant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement
+sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation était
+essentiellement modifiée, et l'intimité avait fait un pas de géant. La
+crainte de se perdre les avait rapprochés, et, tout en se jurant que rien
+n'était changé entre eux quant à l'amitié, il y avait dans toutes leurs
+paroles et dans toutes leurs idées une langueur de l'âme, une sorte de
+fatigue attendrie qui était déjà l'abandon de l'amour!
+
+Catherine, en apportant le thé, acheva de les remettre ensemble, comme
+elle disait, par ses naïves et maternelles préoccupations.
+
+--Vous feriez mieux, dit-elle, à Thérèse, de manger une aile de poulet que
+de vous creuser l'estomac avec ce thé!--Savez-vous, dit-elle à Laurent en
+lui montrant sa maîtresse, qu'elle n'a pas touché à son
+dîner?
+
+--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'écria Laurent. Ne dites pas non, Thérèse,
+il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez
+malade?
+
+Et, comme Thérèse refusait de manger, car elle n'avait réellement pas faim,
+il prétendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait à insister,
+avoir faim lui-même, et cela était vrai, car il avait oublié de dîner. Dès
+lors Thérèse se fit un plaisir de lui donner à souper, et ils mangèrent
+ensemble pour la première fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste
+de Thérèse, n'était pas un fait insignifiant. Manger tête à tête surtout
+est une grande source d'intimité. C'est la satisfaction en commun d'un
+besoin de l'être matériel, et, quand on y cherche un sens plus élevé,
+c'est une communion comme le mot l'indique.
+
+Laurent, dont les idées prenaient volontiers un tour poétique au milieu
+même de la plaisanterie, se compara en riant à l'enfant prodigue, pour qui
+Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se
+présentait sous la forme d'un mince poulet, prêta naturellement à la
+gaieté des deux amis. C'était si peu pour l'appétit du jeune homme, que
+Thérèse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guère de ressources, et
+Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mît en peine. On
+déterra au fond d'une armoire un énorme pot de gelée de goyaves. C'était
+un présent de Palmer que Thérèse n'avait pas songé à entamer, et que
+Laurent entama profondément, tout en parlant avec effusion de cet
+excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'être jaloux, et que
+désormais il aimait de tout son coeur.
+
+--Vous voyez, Thérèse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi,
+il faut gâter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traités par
+la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur
+n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel!
+
+Quand vint le thé, Laurent s'aperçut qu'il avait dévoré en égoïste, et que
+Thérèse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mangé du tout. Il se
+reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il
+voulut lui-même faire le thé et servir Thérèse. C'était la première fois
+de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un
+plaisir délicat dont il éprouva naïvement la surprise.
+
+--A présent, dit-il à Thérèse en lui présentant sa tasse à genoux, je
+comprends qu'on puisse être domestique et aimer son état. Il ne s'agit que
+d'aimer son maître.
+
+De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême.
+Laurent avait dans les manières, et même dans l'attitude du corps, une
+certaine roideur dont il ne se départait même pas avec les femmes du
+monde. Il les servait avec la froideur cérémonieuse de l'étiquette. Avec
+Thérèse, qui faisait les honneurs de son petit intérieur en bonne femme et
+en artiste enjouée, il avait toujours été prévenu et choyé sans avoir à
+rendre la pareille. Il y eût eu manque de goût et de savoir-vivre à se
+faire l'homme de la maison. Tout à coup, à la suite de ces pleurs et de
+ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendît compte, se
+trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il
+s'emparait d'inspiration, sans que Thérèse, surprise et attendrie, pût s'y
+opposer. Il semblait qu'il fût chez lui, et qu'il eût conquis le privilége
+de soigner la dame du logis, en bon frère ou en vieux ami. Et Thérèse,
+sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire
+avec de grands yeux étonnés, se demandant si jusque-là elle ne s'était pas
+radicalement trompée en prenant cet enfant tendre et dévoué pour un homme
+hautain et sombre.
+
+Cependant Thérèse réfléchit durant la nuit; mais, le lendemain matin,
+Laurent qui, sans rien préméditer, ne voulait pas la laisser respirer, car
+il ne respirait plus lui-même, lui envoya des fleurs magnifiques, des
+friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux,
+qu'elle ne put se défendre d'en être touchée. Il se disait le plus heureux
+des hommes, il ne désirait rien de plus que son pardon, et, du moment
+qu'il l'avait obtenu, il était le roi du monde. Il acceptait toutes les
+privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fût pas privé de voir et
+d'entendre son amie. Cela seul était au-dessus de ses forces; tout le
+reste n'était rien. Il savait bien que Thérèse ne pouvait pas avoir
+d'amour pour lui, ce qui ne l'empêchait pas, dix lignes plus bas, de dire:
+«Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?»
+
+Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour,
+avec une candeur dont, à coup sûr, il était dupe lui-même, entourant
+Thérèse de soins exquis, travaillant de tout son coeur à lui donner
+confiance dans la chasteté de leurs relations, et à chaque instant lui
+parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant à la
+distraire quand il la voyait inquiète, à l'égayer quand il la voyait
+triste, à l'attendrir sur lui-même quand il la voyait sévère, il l'amena
+insensiblement à n'avoir pas d'autre volonté et d'autre existence que les
+siennes.
+
+Rien n'est périlleux comme ces intimités où l'on s'est promis de ne pas
+s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas à l'autre une
+secrète répulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie
+indépendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent
+d'abandonner le convenu social, sont plus exposés à ces dangers que ceux
+qui vivent dans le réglé et dans le positif. On doit donc leur pardonner
+des entraînements plus soudains et des impressions plus fiévreuses.
+L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est généralement plus indulgente
+pour ceux qui errent forcément dans la tempête que pour ceux que berce un
+calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration,
+et il faut bien que ce feu qui déborde pour les plaisirs et les
+enthousiasmes du public arrive à les consumer eux-mêmes. On les plaint
+alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs désastres et leurs
+catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit à sa brave et
+douce compagne:
+
+--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de
+chagrin. Et ce fameux poète qui disait de si belles choses, il s'est
+suicidé. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-là finissent mal.
+C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux...
+
+Et le bon bourgeois a raison.
+
+Thérèse avait pourtant vécu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour
+cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusée, du moins en
+laborieuse ouvrière, travaillant dès le matin, et ne s'enivrant pas de
+plaisir ou de langueur à la fin de sa journée. Elle avait de continuelles
+aspirations à la vie domestique et réglée; elle aimait l'ordre, et, loin
+d'afficher le mépris puéril que certains artistes prodiguaient à ce qu'ils
+appelaient dans ce temps-là la gent épicière, elle regrettait amèrement de
+n'avoir pas été mariée dans ce milieu médiocre et sûr, où, au lieu de
+talent et de renommée, elle eût trouvé l'affection et la sécurité. Mais on
+ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas
+les seuls imprudents que la destinée foudroie.
+
+
+
+
+V
+
+
+Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et
+libertin que l'on attribue à ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa
+volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu'elle lui dit:
+
+--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus à ce point où la
+faute à commettre est l'inévitable réparation d'une série de fautes
+commises. J'ai été coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence égoïste
+de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même, en restant
+ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierté...
+Écoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la
+force dont elle était capable, ne me retire jamais cette main-là et,
+quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas
+oublier qu'avant d'être ta maîtresse, j'ai été _ton ami_. Je me le suis
+dit dès le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi
+pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-là ne pouvait
+pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette
+liaison, mêlée pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le
+dessus. Je te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour
+comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n'est pas un
+instant de délire qui m'a jetée dans tes bras, mais un élan de mon coeur
+et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupté.
+Je ne suis pas supérieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le
+droit de me croire invulnérable; mais je t'aime si ardemment et si
+saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais dû être
+sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t'était bonne, qu'elle
+t'apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d'un mauvais passé, te
+voilà persuadé du contraire, à tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire,
+en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je résiste, que tu
+sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche, en blasphémant même
+notre pauvre amitié. Eh bien, j'offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma
+vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, soit. Je serai
+assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d'accomplir
+quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tenté, et
+Dieu me pardonnera un dévouement inutile, lui qui sait combien il est
+sincère!
+
+Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les
+premiers jours de cette union. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il
+avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir
+fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rêvé,
+et dont il s'était cru à jamais déshérité par sa faute. Elle le retrempait,
+disait-il, dans les eaux de son baptême, elle effaçait en lui jusqu'au
+souvenir de ses mauvais jours. C'était une adoration, une extase, un
+culte.
+
+Thérèse y crut naïvement. Elle s'abandonna à la joie d'avoir donné toute
+cette félicité et rendu toute cette grandeur à une âme d'élite. Elle
+oublia toutes ses appréhensions et en sourit comme de rêves creux qu'elle
+avait pris pour des raisons. Ils s'en moquèrent ensemble; ils se
+reprochèrent de s'être méconnus et de ne s'être pas jetés au cou l'un de
+l'autre dès le premier jour, tant ils étaient faits pour se comprendre, se
+chérir et s'apprécier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons.
+Thérèse était rajeunie de dix ans. C'était un enfant plus enfant que
+Laurent lui-même; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une
+existence où il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose.
+
+Pauvre Thérèse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers.
+
+D'où vient cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des
+forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter
+la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le
+jeune homme qui se trouve lancé sans frein dans le monde avec d'immenses
+aspirations, et qui se croit capable d'éteindre tous les fantômes qui
+passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son péché est-il autre
+chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que
+l'exercice de la vie doit être un éternel combat contre soi-même? Il en
+est vraiment qui sont à plaindre, et qu'il est difficile de condamner, à
+qui ont peut-être manqué un guide, une mère prudente, un ami sérieux, une
+première maîtresse sincère. Le vertige les a saisis dès leurs premiers pas;
+la corruption s'est jetée sur eux comme sur une proie pour faire des
+brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'âme, pour faire des insensés
+de ceux qui se débattaient, comme Laurent, entre la fange de la réalité et
+l'idéal de leurs rêves.
+
+Voilà ce que disait Thérèse pour continuer à aimer cette âme souffrante,
+et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter.
+
+Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. Ce
+chiffre néfaste ne sortit jamais de la mémoire de Thérèse. Des
+circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de
+joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'était venu voir
+Thérèse, elle n'avait pas de travail trop pressé; Laurent promettait de se
+remettre à l'ouvrage dès qu'il pourrait reprendre possession de son
+atelier, envahi par des ouvriers à qui il en avait confié la réparation.
+La chaleur était écrasante à Paris; il fit à Thérèse la proposition
+d'aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. C'était
+le septième jour.
+
+Ils partirent en bateau, et arrivèrent le soir dans un hôtel, d'où, après
+le dîner, ils sortirent pour courir la forêt par un clair de lune
+magnifique. Ils avaient loué des chevaux et un guide, lequel les ennuya
+bientôt par son baragouin prétentieux. Ils avaient fait deux lieues et se
+trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il
+proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir à pied, quand
+même il serait un peu tard.
+
+--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thérèse, nous ne passerions pas toute
+la nuit dans la forêt: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que
+tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble.
+
+Ils restèrent seuls, et c'est alors que se passa une scène bizarre,
+presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivée.
+Ils étaient montés sur le haut du rocher et s'étaient assis sur la mousse
+épaisse desséchée par l'été. Laurent regardait le ciel splendide où la
+lune effaçait la clarté des étoiles. Deux ou trois des plus grosses
+brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renversé sur le dos, Laurent les
+contemplait.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est à peu près
+au-dessus de ma tête; elle a l'air de me regarder.
+
+--C'est Véga, répondit Thérèse.
+
+--Tu sais donc le nom de toutes les étoiles, toi, savante?
+
+--A peu près. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en
+sauras autant que moi, quand tu voudras.
+
+--Non, merci; j'aime mieux décidément ne pas savoir: j'aime mieux leur
+donner des noms à ma fantaisie.
+
+--Et tu as raison.
+
+--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracées là-haut et
+faire des combinaisons de groupes à mon idée que de marcher dans le
+caprice des autres. Après tout, peut-être ai-je tort, Thérèse! Tu aimes
+les sentiers frayés, toi, n'est-ce pas?
+
+--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes
+de sept lieues!
+
+--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que
+moi!
+
+--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler.
+
+--Avise-toi d'en avoir pour me laisser là! Mais ne parlons pas de nous
+quitter: ce mot-là ferait pleuvoir!
+
+--Eh! qui donc y songe? Ne le répète pas, ton affreux mot!
+
+--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'écria-t-il en se levant
+brusquement.
+
+--Qu'as-tu et où vas-tu? lui dit-elle.
+
+--Je ne sais pas, répondit-il. Ah! si! à propos... Il y a par là un écho
+extraordinaire, et, la dernière fois que j'y suis venu avec la petite...
+tu ne tiens pas à savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir à
+l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait là-bas sur le tertre qui est
+vis-à-vis de nous.
+
+Thérèse ne répondit rien. Il s'aperçut que ce souvenir intempestif d'une
+de ses mauvaises connaissances n'était pas délicat à jeter au milieu d'une
+romantique veillée avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui était-il
+revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui était-il arrivé
+au bord des lèvres? Il fut mortifié de cette maladresse; mais, au lieu de
+s'en accuser naïvement et de la faire oublier par des torrents de tendres
+paroles qu'il savait bien tirer de son âme quand la passion l'inspirait,
+il n'en voulut pas avoir le démenti, et demanda à Thérèse si elle voulait
+chanter pour lui.
+
+--Je ne pourrais pas, lui répondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que
+je n'étais montée à cheval, je me sens un peu oppressée.
+
+--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thérèse, cela me fera tant de
+plaisir!
+
+Thérèse était trop fière pour avoir du dépit, elle n'avait que du chagrin.
+Elle détourna la tête et feignit de tousser.
+
+--Allons, dit-il en riant, vous n'êtes qu'une faible femme! Et puis vous
+ne croyez pas à mon écho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre.
+Restez ici. Je grimpe là-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espère, de
+rester seule cinq minutes?
+
+--Non, répondit tristement Thérèse, je n'ai pas du tout peur.
+
+Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui
+le séparait de celui où ils étaient; mais ce ravin était plus creux qu'il
+ne le paraissait. Quand Laurent, après en avoir descendu la moitié, vit le
+chemin qui lui restait à faire, il s'arrêta, craignant de laisser Thérèse
+seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne
+l'avait pas rappelé.
+
+--Non, pas du tout! lui cria-t-elle à son tour, ne voulant pas contrarier
+sa fantaisie.
+
+Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tête de Laurent; il
+prit ce _pas du tout_ pour une dureté, et se remit à descendre, mais moins
+vite et en rêvant.
+
+--Je l'ai blessée, dit-il, et la voilà qui me boude, comme du temps où
+nous jouions au frère et à la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces
+humeurs-là, à présent qu'elle est ma maîtresse? Mais pourquoi l'ai-je
+blessée? J'ai eu tort assurément, mais c'est sans le vouloir. Il est bien
+impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passé dans la
+mémoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une
+mortification pour moi? Que lui importe mon passé, puisqu'elle m'a accepté
+comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui
+arrivera-t-il jamais à elle-même de me parler de ce drôle qu'elle a aimé
+et dont elle s'est crue la femme? Malgré elle, Thérèse se souviendra
+auprès de moi des jours qu'elle a vécu sans moi, et lui en ferai-je un
+crime?
+
+Laurent se répondit aussitôt à lui-même:
+
+--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et
+j'aurais dû lui en demander pardon tout de suite.
+
+Mais déjà il était arrivé à ce moment de fatigue morale où l'âme est
+rassasiée d'enthousiasme, où l'être farouche et faible que nous sommes
+tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-même.
+
+--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore
+s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle être heureuse et confiante
+huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore
+plus de la sienne à faire de si peu une si grosse affaire et à me gâter
+cette belle nuit de poésie que je m'étais arrangée avec elle dans un des
+plus beaux endroits du monde. J'y suis déjà venu avec des libertins et des
+filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je
+conduite où je n'aurais pas retrouvé ces fâcheux souvenirs? A coup sûr,
+ils ne m'enivrent guère, et il y a presque de la cruauté à me les
+reprocher...
+
+En répondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thérèse lui adressait
+probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallée, où il se sentit
+troublé et fatigué comme à la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe
+dans un mouvement de lassitude et de dépit. Il y avait sept jours entiers
+qu'il ne s'était appartenu; il subissait le besoin de se reconquérir et de
+se croire seul et indompté un instant.
+
+De son côté Thérèse était navrée et effrayée en même temps. Pourquoi le
+mot _se quitter_ avait-il été jeté par lui tout à coup comme un cri aigre
+au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? à quel
+propos? en quoi l'avait-elle provoqué? Elle cherchait en vain. Laurent
+lui-même n'eût pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi était
+grossièrement cruel, et combien il devait être irrité pour l'avoir dit,
+cet homme d'une éducation exquise! Mais d'où lui venait cette colère?
+portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des
+paroles d'égarement et de malédiction?
+
+Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'à ce qu'il fût
+entré dans l'ombre épaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'étonnait
+du temps qu'il lui fallait pour reparaître sur le versant de l'autre
+monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait être tombé dans quelque
+précipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain
+herbu, hérissé de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de
+l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable détresse monta jusqu'à elle, un
+cri rauque, affreux, désespéré, qui lui fit dresser les cheveux sur la
+tête.
+
+Elle s'élança comme une flèche dans la direction de la voix. S'il y eût eu,
+ en effet, un abîme, elle s'y fût précipitée sans réflexion; mais ce
+n'était qu'une pente rapide où elle glissa plusieurs fois sur la mousse et
+déchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrêta; elle arriva, sans savoir
+comment, auprès de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agité d'un
+tremblement convulsif.
+
+--Ah! te voilà, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de
+venir! j'y serais mort!
+
+Et, comme don Juan après la réponse de la statue, il ajouta d'une voix
+âpre et brusque: _Sortons d'ici!_
+
+Il l'entraîna sur le chemin, marchant à l'aventure et ne pouvant rendre
+compte de ce qui lui était arrivé.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans
+une clairière. Ils ne savaient où ils étaient; le sol était semé de roches
+plates qui ressemblaient à des tombes, et entre lesquelles poussaient au
+hasard des genévriers qu'on eût pu prendre, la nuit, pour des
+cyprès.
+
+--Mon Dieu! dit tout à coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetière?
+Pourquoi m'amènes-tu ici?
+
+--Ce n'est, répondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traversé
+beaucoup de pareils ce soir. S'il te déplaît, ne nous y arrêtons pas,
+rentrons sous les grands arbres.
+
+--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinée me jette
+dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser l'horreur.
+Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thérèse? Tout ce
+qui ébranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins âpre.
+Quand une tête doit tomber sur l'échafaud, la foule va regarder, et c'est
+tout naturel. Il n'y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre:
+il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la
+vie.
+
+Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thérèse
+n'osait l'interroger et s'efforçait de le distraire; elle voyait bien
+qu'il venait d'avoir un accès de délire. Enfin il se remit assez pour
+vouloir et pouvoir le raconter.
+
+Il avait eu une hallucination. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tête
+s'était troublée. Il avait entendu l'écho chanter tout seul, et ce chant,
+c'était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour
+se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la
+bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés, et les
+cheveux au vent.
+
+--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me
+dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des
+voleurs, et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours; mais la
+canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours vers
+moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas
+poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me
+faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je
+me suis jeté la face contre terre, car cet homme ... c'était moi!
+
+«Oui, c'était mon spectre, Thérèse! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas
+fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans
+l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine,
+ je n'avais vu celle-là que dans mon imagination; mais qu'elle était nette,
+ horrible, effrayante! C'était moi avec vingt ans de plus, des traits
+creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche
+abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce
+fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l'être que je suis à
+présent. Je me suis dit alors: «O mon Dieu! est-ce donc là ce que je serai
+dans mon âge mûr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai
+exprimés malgré moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme
+dont je me croyais délivré? Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher
+sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il viendra me railler et me
+crier: _Il est trop tard!_»
+
+«Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te
+demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver; mais je ne
+sais pendant combien de minutes ou de siècles j'aurais tourné sur moi-même
+sans pouvoir avancer, si tu n'étais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de
+suite, Thérèse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré.
+
+Il était difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait
+une chose qu'il avait réellement éprouvée, ou s'il avait mêlé ensemble,
+dans son cerveau, une allégorie née de ses réflexions amères et une image
+entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant à Thérèse qu'il ne
+s'était pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'était toujours rendu compte du
+lieu où il était et du temps qui s'écoulait; mais cela même était
+difficile à constater. Thérèse l'avait perdu de vue, et, quant à elle, le
+temps lui avait semblé mortellement long.
+
+Elle lui demanda s'il était sujet à ces hallucinations.
+
+--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai été ivre que d'amour depuis
+quinze jours que tu es à moi.
+
+--Quinze jours! dit Thérèse étonnée.
+
+--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois
+bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons, cela me remettra tout à
+fait.
+
+--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser à rentrer.
+
+--Eh bien, que faisons-nous?
+
+--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos à notre point
+de départ.
+
+--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher?
+
+--Non, mais prenons à droite.
+
+--C'est tout le contraire.
+
+Thérèse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas démordre,
+et même il s'emporta et parla d'un ton irrité, comme s'il y eût eu là
+matière à dispute. Thérèse céda et le suivit où il voulut aller. Elle se
+sentait brisée d'émotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler
+d'un ton qu'elle n'eût jamais voulu prendre avec Catherine, même quand la
+bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le
+sentait malade; mais cet état d'excitation douloureuse où elle le voyait
+l'effrayait d'autant plus.
+
+Grâce à l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la forêt,
+marchèrent pendant quatre heures, et ne rentrèrent qu'au point du jour. La
+marche dans le sable fin et lourd de la forêt est très-pénible. Thérèse ne
+pouvait plus se traîner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne
+songeait point à ralentir le pas par égard pour elle. Il allait devant,
+prétendant toujours découvrir la bonne voie, lui demandant de temps à
+autre si elle était lasse, et ne devinant pas qu'en répondant: «Non,» elle
+voulait lui ôter le regret d'être cause de cette mésaventure.
+
+Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait été pourtant rudement
+secoué par cette crise étrange; mais c'est le propre des tempéraments
+nerveux à l'excès de se remettre comme par magie. Thérèse eut même
+l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces épreuves terribles, c'est
+elle qui se trouvait brisée, tandis qu'il semblait avoir pris une force
+nouvelle.
+
+Elle n'avait pas dormi, s'attendant à le voir envahi par quelque grave
+maladie; mais il prit un bain et se sentit très-dispos pour recommencer la
+promenade. Il paraissait avoir oublié combien cette veillée avait été
+fâcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaça vite chez
+Thérèse. Revenue à Paris, elle crut que rien n'était changé entre eux;
+mais, le soir même, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thérèse
+avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la forêt, lui avec
+son air effaré et distrait, elle avec sa robe déchirée et le corps brisé
+de fatigue. Les artistes sont tellement habitués à faire la charge les uns
+des autres, que Thérèse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eût aussi
+de la facilité et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eût voulu pour
+rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans
+un sens comique cette scène nocturne qui l'avait torturée, elle en eut du
+chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'âme ne peuvent jamais
+avoir de côté risible.
+
+Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore.
+Il écrivit sous sa figure: _Perdu dans la forêt et dans l'esprit de sa
+maîtresse_, et sous la figure de Thérèse: _Le coeur aussi déchiré que la
+robe_. La composition fut intitulée: _Lune de miel dans un cimetière_.
+Thérèse s'efforça de sourire; elle loua le dessin, qui, malgré sa
+bouffonnerie, sentait la main du maître, et ne fit aucune réflexion sur le
+triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eût mieux fait, dès le
+commencement, d'exiger que Laurent ne laissât pas courir sa gaieté au
+hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce
+qu'elle eut peur qu'il ne fût encore malade et pris de délire au milieu de
+sa lugubre plaisanterie.
+
+Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si
+la vie douce et réglée qu'elle voulait donner à son ami était réellement
+l'hygiène qui convenait à cette organisation exceptionnelle. Elle lui
+avait dit:
+
+--Tu t'ennuieras quelquefois peut-être; mais l'ennui repose du vertige, et,
+ quand la santé morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu
+connaîtras la véritable gaieté.
+
+Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui,
+mais il lui était impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices
+amers et bizarres. Il s'était fait une vie de hauts et de bas perpétuels.
+Les brusques transitions de la rêverie à l'exaltation et de la nonchalance
+absolue aux excès bruyants étaient devenues un état normal dont il ne
+pouvait plus se passer. Le bonheur délicieusement savouré pendant quelques
+jours arrivait à l'irriter comme la vue de la mer par un calme
+plat.
+
+--Tu es heureuse, disait-il à Thérèse, de te réveiller tous les matins
+avec le coeur à la même place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est
+comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'étais enfant: elle
+le retrouvait tantôt à mes pieds, tantôt par terre.
+
+Thérèse se dit que la sérénité ne pouvait venir tout d'un coup à cette âme
+troublée et qu'il fallait l'y habituer par degrés. Pour cela, il ne
+fallait pas l'empêcher de retourner quelquefois à la vie active: mais que
+faire pour que cette activité ne fût pas une souillure, un coup mortel
+porté à leur idéal? Thérèse ne pouvait pas être jalouse des maîtresses que
+Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait
+l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le
+travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser,
+chercher avec lui une issue à cette force. L'issue naturelle eût été
+l'enthousiasme de l'amour; mais c'était là encore une excitation après
+laquelle Laurent eût voulu escalader le troisième ciel: faute d'en avoir
+la puissance, il regardait du côté de l'enfer, et son cerveau, son visage
+même, en recevaient un reflet parfois diabolique.
+
+Thérèse étudia ses goûts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver
+faciles à satisfaire. Laurent était avide de diversion et d'imprévu; il
+n'était pas nécessaire de le promener dans des enchantements irréalisables,
+il suffisait de le promener n'importe où, et de lui trouver un amusement
+auquel il ne s'attendît pas. Si, au lieu de lui donner à dîner chez elle,
+Thérèse lui annonçait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dîner
+ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel théâtre où elle
+l'avait prié de la conduire, elle lui demandait tout à coup de la mener à
+un spectacle tout différent, il était ravi de cette distraction inattendue
+et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant à un plan
+quelconque tracé d'avance, il éprouvait un insurmontable malaise et le
+besoin de tout dénigrer. Thérèse le traita donc comme un enfant en
+convalescence à qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune
+attention aux inconvénients qui en résultaient pour elle.
+
+Le premier et le plus grave fut de compromettre sa réputation. On la
+disait et on la savait sage. Tout le monde n'était pas persuadé qu'elle
+n'eût pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant
+répandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui
+était marié en Amérique, elle passait pour avoir été entretenue par celui
+qu'elle avait bien réellement épousé, et on a vu que Thérèse aimait mieux
+supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le
+malheureux qu'elle avait aimé; mais on s'accordait à la regarder comme
+prudente et raisonnable.
+
+--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalités ni
+de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du
+bien. C'est une femme de tête et qui ne cherche qu'à passer inaperçue; ce
+qui ajoute à son mérite.
+
+Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commença à
+s'étonner, et le blâme fut d'autant plus sévère qu'elle s'en était
+préservée plus longtemps. Laurent était fort prisé des artistes, mais il
+comptait parmi eux un très-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gré
+de faire le gentilhomme avec les élégants d'une autre classe, et, de leur
+côté, les amis qu'il avait dans ce monde-là ne comprirent rien à sa
+conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dévoué de Thérèse
+passa pour un caprice effréné. Une femme chaste eût-elle choisi pour amant,
+parmi les hommes sérieux qui l'entouraient, le seul qui eût mené une vie
+dissolue avec toutes les pires dévergondées de Paris? Et, pour ceux qui ne
+voulurent pas condamner Thérèse, la passion violente de Laurent ne parut
+être qu'une rouerie menée à bonne fin, et dont il était assez habile pour
+se _dépêtrer_ quand il en serait las.
+
+Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut déconsidérée pour le choix
+qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher.
+
+Telle n'était pas, à coup sûr, l'intention de Thérèse; mais, avec Laurent,
+bien qu'il eût résolu de l'entourer de respect, il n'y avait guère moyen
+de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extérieur, et il fallait
+l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en préserver.
+Il était habitué à voir la foule et à en être vu. Quand il avait vécu un
+jour dans la retraite, il se croyait tombé dans une cave, et demandait à
+grands cris le gaz et le soleil.
+
+Avec la déconsidération arriva bientôt pour Thérèse un autre sacrifice à
+faire: celui de la sécurité domestique. Jusque-là, elle avait gagné assez
+d'argent par son travail pour mener une vie aisée; mais ce n'était qu'à la
+condition d'avoir des habitudes réglées, beaucoup d'ordre dans ses
+dépenses et de suite dans ses occupations. L'imprévu qui charmait Laurent
+amena la gêne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le
+sacrifice de ce précieux temps, qui est surtout le capital de
+l'artiste.
+
+Mais tout ceci n'était que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur
+lequel Thérèse jetait un voile si épais, que personne ne se doutait de son
+malheur, et que ses amis, scandalisés ou peinés de sa situation,
+s'éloignaient d'elle en disant:
+
+--Elle est enivrée. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien
+vite!
+
+Cela était tout venu. Thérèse acquérait tous les jours la triste certitude
+que Laurent ne l'aimait déjà plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y
+avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle.
+C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout à fait acquise pour
+tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'était son rêve
+depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manière
+inespérée le mirent enfin à même de le réaliser. Il offrit à Thérèse de
+l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui
+jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait à ce voyage.
+Thérèse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans
+reproche. Aussi s'ingénia-t-elle à trouver de l'argent de son côté. Elle
+en vint à bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la
+fin de l'automne.
+
+Laurent s'était fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver
+le printemps en décembre dès qu'il apercevrait la Méditerranée. Il fallut
+en rabattre, et souffrir d'un froid très-âpre durant la traversée de
+Marseille à Gênes. Gênes lui plut extrêmement, et, comme il y avait
+beaucoup de peinture à voir, que c'était là, pour lui, le principal but du
+voyage, il consentit de bonne grâce à s'arrêter là un ou deux mois, et
+loua un appartement meublé.
+
+Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thérèse ne faisait que de
+commencer à s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait
+s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait dû
+s'engager envers un marchand de tableaux à lui rapporter plusieurs copies
+de portraits inédits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne
+n'était pas désagréable; en homme de goût, l'industriel avait désigné
+divers portraits de Van Dyck, un à Gênes, un autre à Florence, etc. Copier
+ce maître était une spécialité grâce à laquelle Thérèse avait formé son
+propre talent et gagné de quoi vivre avant de faire le portrait pour son
+compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des
+propriétaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mît,
+une semaine s'écoula avant qu'elle pût commencer la copie désignée à
+Gênes.
+
+Laurent ne se sentait nullement disposé à copier quoi que ce fût. Il avait
+une individualité trop prononcée et trop ardente pour ce genre d'étude, il
+profitait autrement de la vue des grandes choses. C'était son droit.
+Pourtant plus d'un grand maître, trouvant l'occasion toute servie, l'eût
+peut-être mise à profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et
+pouvait encore apprendre. C'était l'avis de Thérèse, qui voyait là aussi
+l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pécuniaires. S'il eût
+daigné copier un Titien, qui était son maître de prédilection, nul doute
+que le même industriel à qui Thérèse avait affaire ne l'eût acquis ou fait
+acquérir par un amateur. Laurent trouva cette idée absurde. Tant qu'il
+avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendît des
+hauteurs de l'art jusqu'à songer au gain. Il laissa Thérèse absorbée
+devant son modèle, la raillant même un peu d'avance du Van Dyck qu'elle
+allait faire, et cherchant à la décourager de la tâche effrayante qu'elle
+osait entreprendre; puis il se mit à errer dans ville, assez soucieux de
+l'emploi de six semaines que Thérèse lui avait demandées pour mener son
+oeuvre à bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps à perdre
+avec des journées de décembre courtes et sombres, une installation de
+matériel qui ne lui présentait pas toutes les commodités de son atelier de
+Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffée, et des
+volées de badauds en voyage qui, sous prétexte de contempler le
+chef-d'oeuvre, se plaçaient devant elle ou l'importunaient de leurs
+réflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumée, souffrante, attristée,
+effrayée surtout de l'ennui qu'elle voyait déjà creuser les yeux de
+Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour
+l'attendre jusqu'à ce que la faim le fît revenir. Deux jours ne se
+passèrent pas sans qu'il lui reprochât d'avoir accepté un travail
+abrutissant, et sans qu'il lui proposât d'y renoncer. N'avait-il pas de
+l'argent pour deux, et d'où venait donc que sa maîtresse refusait de le
+partager avec lui?
+
+Thérèse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains
+de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-être plus pour revenir le
+jour où il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser
+travailler, et de travailler lui-même comme il l'entendrait, mais comme
+tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir à conquérir.
+
+Il convint qu'elle avait raison et résolut de s'y mettre. Il déballa ses
+boîtes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le
+changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop récente de tant de
+chefs-d'oeuvre différents qui l'avaient vivement ému et qu'il lui fallait
+le temps de digérer en lui-même, il se sentit frappé d'impuissance
+momentanée, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait
+pas réagir seul. Il lui eût fallu des émotions venant du dehors, une
+magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou
+de la serrure, un chef-d'oeuvre littéraire inconnu sous la main, ou encore
+mieux, une bataille navale dans le port de Gênes, un tremblement de terre,
+n'importe quel événement, délicieux ou terrible, qui l'arrachât à lui-même,
+et sous l'impulsion duquel il se sentît exalté et renouvelé.
+
+Tout à coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une
+mauvaise pensée vint le trouver malgré lui.
+
+--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le
+temps où il n'aimait pas Thérèse) la moindre folie suffisait pour me
+ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rêvais, de l'argent,
+c'est-à-dire six mois de loisir et de liberté, l'Italie sous les pieds, la
+mer à ma porte, autour de moi une maîtresse tendre comme une mère, en même
+temps qu'elle est un ami sérieux et intelligent; et tout cela ne suffit
+pas pour que mon âme revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, à
+coup sûr. Je n'avais pas été gâté, et il ne m'en fallait pas tant
+autrefois pour m'étourdir. Quand je pense que la moindre piquette me
+portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus généreux; que le
+moindre minois chiffonné, avec un regard provoquant et une toilette
+problématique, suffisait pour me mettre en gaieté et pour me persuader
+qu'une telle conquête faisait de moi un héros de la régence! Avais-je
+besoin d'un idéal comme Thérèse? Comment donc ai-je pu me persuader que la
+beauté morale et physique m'était nécessaire en amour? Je savais me
+contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux
+est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beauté pour
+les sens? La véritable est celle qui plaît. Celle dont on est rassasié est
+comme si elle n'avait jamais été. Et puis encore il y a le plaisir du
+changement, et c'est peut-être là tout le secret de la vie. Changer, c'est
+se renouveler; pouvoir changer, c'est être libre. L'artiste est-il né pour
+l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidélité gardée, ou
+seulement la foi promise?
+
+Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour
+les âmes en dérive. Il éprouva bientôt le besoin de les exprimer à
+quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thérèse. Tant pis pour elle, puisque
+Laurent ne voyait qu'elle!
+
+La causerie du soir commençait toujours à peu près de même:
+
+--Quelle assommante ville que celle-ci!
+
+Un soir, il ajouta:
+
+--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas être le modèle que
+tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est là
+accrochée depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnée,
+elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermée dans ce
+maussade pays.
+
+--Et pourtant, répondit Thérèse, elle y a toujours le privilége de la
+beauté, le succès qui survit à la mort, et que la main d'un maître
+éternise. Toute desséchée qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore
+des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles
+d'ailleurs au mérite de la peinture, rester en extase devant cette beauté
+qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant.
+
+--Elle te ressemble, Thérèse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je
+ne m'étonne pas de ta passion pour son mystérieux sourire. On dit que les
+artistes créent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies
+choisi les portraits de Van Dyck pour ton école d'apprentissage. Il
+faisait grand, mince, élégant et fier comme ta forme.
+
+--Voilà des compliments! arrête-toi là, je vois que la moquerie va
+arriver.
+
+--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus,
+moi. Avec toi, il faut tout prendre au sérieux: je me conforme à
+l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta défunte
+comtesse doit être bien lasse d'être toujours belle de la même façon. Une
+idée, Thérèse! un rêve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout à
+l'heure. Écoute.
+
+«Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit
+d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint
+fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait
+de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait
+trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant
+ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque
+chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu
+conscience d'elle-même.»
+
+--Je ne comprends pas, dit Thérèse.
+
+--Ni moi non plus, répondit Laurent; mais peut-être qu'en amour la statue
+est ce qu'on édifie dans sa tête, et la momie, ce que l'on ramasse dans
+son coeur.
+
+Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et
+triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une
+douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types
+effrontés la firent rougir. C'étaient les fantômes du passé qui avaient
+traversé la mémoire de Laurent et qui s'étaient collés, peut-être malgré
+lui, à ces feuilles blanches. Thérèse, sans rien dire, déchira celle où
+elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma
+l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit près du feu, étendit
+son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose.
+
+Laurent ne répondit pas, mais il lui dit:
+
+--Vous êtes trop orgueilleuse, ma chère! Si vous eussiez brûlé tous les
+feuillets qui vous déplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre
+image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: «Tu fais bien;» mais vous
+retirer de là en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez
+jamais l'honneur de me disputer à personne.
+
+--Je vous ai disputé à la débauche, répondit Thérèse; je ne vous
+disputerai jamais à aucune de ces vestales.
+
+--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le répète; ce n'est pas de l'amour. Moi,
+je vous ai disputée à la sagesse, et je vous disputerais à n'importe
+lequel de ses moines.
+
+--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas fatigué d'aimer
+la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur?
+
+--Ah! vous avez la mémoire des mots, vous!
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprète comme on veut. Avec un mot,
+on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde à ce que l'on
+dit avec vous; le plus prudent serait peut-être de ne jamais causer
+ensemble.
+
+--En sommes-nous là, mon Dieu? dit Thérèse; fondant en larmes.
+
+Ils en étaient là. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et
+lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommença le
+lendemain.
+
+--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette détestable ville? lui
+dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux
+pas! Je ne suis pas né comme toi avec un petit ressort d'acier dans le
+cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté
+fonctionne. Je suis un créateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant
+c'est toujours un ressort qui n'obéit à rien et que met en jeu, quand il
+lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de
+quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me déplais quelque part.
+
+--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thérèse; à
+moins qu'il ne soit privé de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y
+a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles
+choses à voir, ni intéressantes promenades à faire aux environs; ni bons
+livres à consulter, ni personnes intelligentes à entretenir?
+
+--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas à me
+promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que
+je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations à établir... j'ai
+des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire
+usage!
+
+--Non, je ne sais pas cela; pourquoi?
+
+--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adressé à des gens du
+monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer à
+se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thérèse, comme tu ne peux pas
+m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule!
+
+--Dans le jour, puisque je suis forcée de travailler là-bas dans ce
+palais!
+
+--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le
+soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas?
+
+--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux
+_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande.
+
+--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se
+donner au jeu ou aux femmes.
+
+--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la
+galanterie?
+
+--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont
+ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore
+assez creux pour me faire écouter sans rien dire. Voyons, Thérèse, veux-tu
+que je me jette dans le monde à nos risques et périls?
+
+--Pas encore, dit Thérèse; patiente un peu. Hélas! je n'étais pas préparée
+à te perdre si tôt!
+
+L'accent douloureux et le regard déchirant de Thérèse irritèrent Laurent
+plus que de coutume.
+
+--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramènes toujours à tes fins avec la
+moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thérèse. Ne t'en
+repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspéré?
+
+--Je m'en repens déjà, puisque je t'ennuie, répondit-elle. Fais donc ce
+que tu voudras!
+
+--Ainsi tu m'abandonnes à ma destinée? Es-tu déjà lasse de lutter? Tiens,
+ma chère, c'est toi qui ne m'aimes plus!
+
+--Au ton dont tu le dis, il semble que tu désires que cela soit!
+
+Il répondit: «Non;» mais, un instant après, c'était _oui_ sous toutes les
+formes. Thérèse était trop sérieuse, trop fière, trop pudique. Elle ne
+voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyrée. Un mot leste lui
+semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure.
+Elle était sobre en tout et ne comprenait rien aux appétits capricieux,
+aux fantaisies immodérées. Elle était la meilleure des deux, à coup sûr,
+et, s'il lui fallait des compliments, il était prêt à lui en faire; mais
+s'agissait-il de cela entre eux? La question n'était-elle pas de trouver
+le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle était plus gaie, elle avait
+été _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'être; elle était
+maintenant comme un oiseau malade sur son bâton, les plumes ébouriffées,
+la tête dans les épaules et l'oeil éteint. Sa figure pâle et morne était
+quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristée des
+restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments,
+il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intérieur lugubre de
+chants bizarres et de joyeux éclats de rire?
+
+--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les épaules?
+Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul.
+Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste!
+
+--Tiens, dit Thérèse en se levant, partons demain, et advienne que pourra!
+Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-être pire ailleurs; mais j'irai
+jusqu'au bout de ma tâche.
+
+Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'était donc une tâche qu'elle s'était
+imposée? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-être
+avait-elle fait à la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui
+manquait plus que d'être dévote!
+
+Il prit son chapeau avec cet air de suprême dédain et de rupture _bien
+troussée_ qui lui était propre. Il sortit sans dire où il allait. Il était
+dix heures du soir. Thérèse passa la nuit dans des angoisses effroyables.
+Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec
+fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira
+sans bruit chez elle. C'était la première fois qu'ils s'endormaient sans
+se dire un mot d'affection ou de pardon.
+
+Le lendemain, au lieu de retourner à son travail, elle fit ses paquets et
+prépara tout pour le départ. Lui s'éveilla à trois heures de l'après-midi,
+et lui demanda en riant à quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il
+avait retrouvé son assiette. Il s'était promené la nuit, seul au bord de
+la mer; il avait fait ses réflexions, il était calmé.
+
+--Cette grosse mer grondeuse et rabâcheuse m'a impatienté, dit-il
+gaiement. J'ai fait d'abord de la poésie. Je me suis comparé à elle. J'ai
+eu envie de me jeter dans son beau sein verdâtre!... Et puis j'ai trouvé
+la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des
+rochers sur la grève. Si elle n'a pas la force de les détruire, qu'elle se
+taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voilà
+charmant ce matin; j'ai résolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe
+avec soin; embrasse-moi, Thérèse, et ne parlons plus de la sotte soirée
+d'hier. Défaits ces paquets surtout, ôte ces malles, vite, que je ne les
+voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mérite plus.
+
+Il y avait bien loin de cette prompte manière de se réconcilier avec
+lui-même au temps où un regard inquiet de Thérèse suffisait pour lui faire
+plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois
+mois.
+
+Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrivé à Gênes le matin, vint
+leur demander à dîner. Laurent fut enchanté de cette diversion. Lui,
+toujours assez froid de manières avec les autres hommes, il sauta au cou
+de l'Américain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. Palmer fut plus
+surpris que flatté de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup
+d'oeil jeté sur Thérèse pour voir que ce n'était pas là l'expansion du
+bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thérèse fut
+surprise de l'entendre faire l'éloge de la ville et du pays. Il déclara
+même que les femmes étaient charmantes. D'où les connaissait-il?
+
+A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se
+retirer aussi.
+
+--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec
+Thérèse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout à fait seuls ici. Je
+sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le thé.
+
+A onze heures, Laurent n'était pas rentré. Thérèse était fort abattue.
+Elle faisait de vains efforts pour cacher son désespoir. Elle n'était plus
+inquiète, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien
+voir: il causa encore avec elle pour tâcher de la distraire; mais, comme
+Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'était pas convenable de l'attendre
+passé minuit, il se retira en serrant la main de Thérèse. Malgré lui, il
+lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'était pas dupe de son courage
+et qu'il ressentait l'étendue de son désastre.
+
+Laurent arriva en ce moment et vit l'émotion de Thérèse. A peine fut-il
+seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas
+descendre à la jalousie.
+
+--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous
+que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert.
+
+--Non, ma chère, je ne suis pas absurde à ce point. Du moment que vous
+avez une société et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte,
+ tout est bien, et je me sens en train de travailler.
+
+--Dieu le veuille! dit Thérèse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais,
+si vous vous réjouissez de la société qui m'est venue, ayez le bon goût de
+ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir.
+
+--De quoi diable vous fâchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous
+devenez d'une susceptibilité par trop ombrageuse, ma chère amie! Quel mal
+y aurait-il à ce que ce bon Palmer fût amoureux de vous?
+
+--Il y en aurait à vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce
+que vous dites.
+
+--Ah! il y aurait du mal... à vous abandonner au danger? Vous voyez bien
+que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas!
+
+--Soit! alors passons nos soirées ensemble et ne recevons personne. Je le
+veux bien, moi. Est-ce convenu?
+
+--Vous êtes bonne, ma chère Thérèse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous
+et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux
+arrangement.
+
+En effet, Laurent parut revenir à lui-même. Il entama une bonne étude dans
+son atelier et invita Thérèse à venir la voir. Quelques jours se passèrent
+sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientôt Laurent se lassa de
+cette vie réglée, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses
+amis. A peine fut-il arrivé pour passer la soirée avec eux, que Laurent
+trouva un prétexte pour sortir et resta dehors jusqu'à minuit.
+
+Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soirée
+sur trois ou quatre à Thérèse, et quelle soirée! elle eût préféré la
+solitude.
+
+Où allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde;
+le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenât en
+mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque,
+disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerçait à
+ramer et prenait des leçons d'un pêcheur de la côte qu'il allait chercher
+dans la rade. Il prétendait se trouver bien, pour son travail du lendemain,
+d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thérèse n'osait
+plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dépit lorsqu'elle
+désirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses réflexions, lorsqu'il
+était en train de manifester son idée, et il ne voulait pas non plus de
+son silence, qui lui faisait l'effet d'un blâme. Elle ne devait voir son
+oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'être vue. Autrefois il ne
+commençait rien sans lui exposer son idée; maintenant, il la traitait
+comme _un public_.
+
+Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thérèse ne s'habituait
+pas à l'inquiétude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle
+l'eût exaspéré en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien
+qu'elle le guettait et qu'elle cherchait à savoir la vérité. Il était
+impossible qu'elle le suivît elle-même la nuit dans une ville pleine de
+matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se
+fût abaissée à le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans
+bruit et le regardait dormir. Il semblait accablé de fatigue. C'était
+peut-être, en effet, une lutte désespérée contre lui-même qu'il avait
+entreprise pour éteindre, par l'exercice physique, l'excès de sa pensée.
+
+Une nuit, elle remarqua que ses habits étaient fangeux et déchirés comme
+s'il eût eu à soutenir une lutte matérielle, ou comme s'il eût fait une
+chute. Effrayée, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller;
+il avait une légère entaille au front. Il dormait si profondément, qu'elle
+espéra ne pas l'éveiller en lui découvrant un peu la poitrine pour voir
+s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'éveilla et entra dans une
+colère qui fut pour elle le coup de grâce. Elle voulait s'enfuir, il la
+retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant
+avec agitation dans l'appartement, qu'éclairait faiblement une petite
+lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassée dans son âme.
+
+--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre.
+Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimés! Nous nous
+sommes trompés l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-être
+n'étais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un
+serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractère, mes
+dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excès, mes illusions sur
+l'amour vrai, me mettraient à votre discrétion, et que je ne pourrais
+jamais me reprendre. Pour mener à bonne fin une si périlleuse entreprise,
+il vous eût fallu à vous-même un plus heureux caractère, plus de patience,
+plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du
+tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser. Vous êtes tout d'une pièce,
+monotone, têtue et vaine à l'excès de votre prétendue modération, qui
+n'est que la philosophie des gens à vue courte et à facultés bornées.
+Quant à moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous
+plaira; mais je suis sincère, je ne fais pas de calculs, je me livre sans
+arrière-pensée: c'est pourquoi je me reprends de même. Ma liberté morale
+est chose sacrée, et je ne permets à personne de s'en emparer. Je vous
+l'avais confiée et non donnée, c'était à vous d'en faire bon usage et de
+savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez
+pas de moi! Je connais ces manèges de la modestie et ces évolutions de la
+conscience des femmes. Le jour où vous m'avez cédé, j'ai compris que vous
+pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes résistances, ces
+larmes de détresse et ces pardons toujours accordés à mes prétentions
+n'étaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le
+pauvre poisson ébloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompée,
+Thérèse, en feignant d'être la dupe de cette mouche: c'était mon droit.
+Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguées
+sans effort et sans hypocrisie; vous êtes belle, et je vous désirais! Mais
+une femme n'est qu'une femme, et la dernière de toutes nous donne autant
+de volupté que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicité de
+l'ignorer, et, à présent, il faut rentrer en vous-même. Il faut savoir que
+la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser à mes instincts, qui
+ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas détruire sans me
+détruire avec eux... Où est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les
+cheveux? Nous nous sommes associés et nous nous quittons, voilà tout. Il
+n'est pas besoin de nous haïr et de nous décrier pour cela. Vengez-vous en
+comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai
+content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du
+monde. Vous retrouverez vos grâces d'autrefois, que vous avez perdues, et
+l'éclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent à veiller pour
+espionner mes démarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'étais;
+et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce
+convenu? Vous ne répondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y
+garde! je n'ai jamais haï, mais je peux tout apprendre, j'ai de la
+facilité, moi, vous savez! Tenez, je me suis colleté ce soir avec un
+matelot ivre qui était deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roué de
+coups, et je n'ai reçu qu'une égratignure. Prenez garde que je ne sois
+aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une
+lutte d'aversion et de vengeance, je n'écrase le diable en personne sans
+lui laisser un de mes cheveux entre les griffes!
+
+Laurent, pâle, amer, tour à tour ironique et furieux, les cheveux en
+désordre, la chemise déchirée et le front ensanglanté, était si effrayant
+à voir et à entendre, que Thérèse sentit tout son amour se changer en
+dégoût. Elle était si désespérée de la vie en cet instant, qu'elle ne
+songea pas seulement à avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil où
+elle s'était assise, elle laissait couler ce torrent de blasphèmes, et,
+tout en se disant que cet insensé était capable de la tuer, elle attendait
+avec un dédain glacial et une indifférence absolue le paroxysme de son
+accès.
+
+Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et
+sortit sans lui avoir répondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce
+qu'il avait dit d'atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit. Il le
+pensait dans ce moment-là, ou plutôt il parlait sans en avoir conscience.
+Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eût
+rappelé, il eût tout désavoué.
+
+Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il était las
+de l'amour élevé, et aspirait de tout son être aux funestes enivrements du
+passé. C'était le châtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en
+entrant dans la vie, châtiment bien cruel sans doute, et dont on conçoit
+qu'il se plaignit avec énergie, lui qui n'avait rien prémédité et qui
+s'était jeté en riant dans un abîme d'où il croyait pouvoir aisément
+sortir quand il voudrait. Mais l'amour est régi par un code qui semble
+reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est
+censé ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que
+l'enfant se jette dans les griffes de la panthère, croyant pouvoir la
+caresser: la panthère ne tiendra compte de cette innocence; elle dévorera
+l'enfant, parce qu'il ne dépend pas d'elle de l'épargner. Ainsi des
+poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi
+fatale que l'homme doit _connaître_ ou _subir_.
+
+Il ne resta dans la mémoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que
+la conscience d'avoir eu avec Thérèse une explication décisive, et le
+vague souvenir de l'avoir vue résignée.
+
+--Tout est peut-être pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi
+calme qu'il l'avait quittée.
+
+Il fut pourtant effrayé de sa pâleur.
+
+--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup,
+ mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps.
+
+--Eh bien, Thérèse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'établi dans nos rapports, à
+présent? Y avez-vous réfléchi? C'est vous qui déciderez. Devons-nous nous
+quitter avec dépit ou rester ensemble sur le pied de l'amitié comme
+_autrefois?_
+
+--Je n'ai aucun dépit, répondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous
+vous y plaisez. Moi, j'achève mon travail, et je retourne en France dans
+quinze jours.
+
+--Mais, d'ici à quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison?
+ne craignez-vous pas qu'on n'en jase?
+
+--Faites ce que vous jugerez à propos. Nous avons ici nos appartements
+indépendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun
+besoin; je vous le cède.
+
+--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller
+et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le défendez.
+
+--Je ne vous défends rien, répondit Thérèse, sinon de croire un seul
+instant que votre maîtresse puisse vous pardonner. Quant à votre amie,
+elle est au-dessus d'une certaine sphère de désillusions. Elle espère
+encore pouvoir vous être utile, et vous la retrouverez toujours quand vous
+aurez besoin d'affection.
+
+Elle lui tendit la main et s'en alla travailler.
+
+Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-même était une chose
+qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif
+et les résolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire
+sur lui et qu'elle voulait le ramener à l'amour par l'amitié. Il se promit
+d'être invulnérable à toute faiblesse, et, pour être plus sûr de lui-même,
+il résolut de prendre quelqu'un à témoin de la rupture consommée. Il alla
+trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et
+ajouta:
+
+--Si vous aimez Thérèse comme je le crois, mon cher ami, faites que
+Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme
+je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle,
+j'en suis certain, vous m'ôterez par là un remords que je ne tiens pas à
+conserver.
+
+Laurent fut surpris du silence de Palmer.
+
+--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il.
+Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitié pour vous, de l'estime, et
+même du respect, si vous voulez. Si vous blâmez ma conduite dans tout ceci,
+ dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifférence ou de dédain.
+
+--Je ne suis indifférent ni aux chagrins de Thérèse ni aux vôtres,
+répondit Palmer. Seulement, je vous épargne des conseils ou des reproches
+qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je
+suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous
+puissiez vous donner l'un à l'autre, c'est de vous quitter. Quant à mes
+sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de
+m'interroger, et quant à ceux que, selon vous, je pourrais parvenir à lui
+inspirer, c'est, après ce que vous venez de me dire, une supposition que
+vous n'avez plus le droit d'émettre devant moi, encore moins devant elle.
+
+--C'est juste, reprit Laurent d'un air dégagé, et j'entends fort bien ce
+que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je
+crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gêner personne.
+
+Il partit, en effet, après de froids adieux à Thérèse, et s'en alla tout
+droit à Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le
+travail, selon son caprice. Il éprouvait une douceur souveraine à se dire:
+
+--Je ferai ce qui me passera par la tête sans que personne en souffre ou
+s'en inquiète. Le pire des supplices quand on n'est pas plus méchant que
+je ne le suis, c'est d'être fatalement entraîné à voir une victime. Allons,
+je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur
+moi!
+
+Sans doute, Thérèse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien était
+profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de
+fierté. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade désespéré, elle
+eût dû ne pas reculer devant les grands remèdes et les opérations
+cruelles. Il eût fallu faire saigner abondamment ce coeur en délire,
+l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour
+douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-être
+rendu justice à lui-même. Peut-être la honte et le repentir eussent-ils
+sauvé son âme du crime d'y tuer l'amour de sang-froid.
+
+Mais, après trois mois d'inutiles efforts, Thérèse était rebutée.
+Devait-elle donc tant de dévouement à un homme qu'elle n'avait jamais
+désiré asservir, qui s'était imposé à elle malgré sa douleur et ses
+tristes prévisions, qui s'était attaché à ses pas comme un enfant
+abandonné pour lui crier: «Emmène-moi, garde-moi, ou je vais mourir là, au
+bord du chemin?...»
+
+Et cet enfant la maudissait d'avoir cédé à ses cris et à ses pleurs. Il
+l'accusait d'avoir profité de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de
+la liberté. Il s'éloignait d'elle, respirant à pleine poitrine, et disant:
+«Enfin, enfin!»
+
+--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, à quoi bon le faire souffrir?
+N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque
+prouvé, hélas! que j'étouffais son génie en voulant détruire sa fièvre?
+Quand je croyais être venue à bout de le dégoûter des excès, n'ai-je pas
+vu qu'il en était plus avide? Quand je lui ai dit: «Retourne au monde,» il
+a craint ma jalousie, et il s'est jeté dans la débauche mystérieuse et
+grossière; il est revenu ivre, avec les habits déchirés et du sang sur la
+figure!
+
+Le jour du départ de Laurent, Palmer dit à Thérèse:
+
+--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir après lui?
+
+--Non, certes! répondit-elle.
+
+--Je le ramènerais peut-être!
+
+--J'en serais désolée.
+
+--Vous ne l'aimez donc plus?
+
+--Non, plus du tout.
+
+Il y eut un silence; après quoi, Palmer rêveur reprit:
+
+--Thérèse, j'ai une nouvelle très-grave à vous annoncer. J'hésite, parce
+que je crains de vous causer une grande émotion de plus, et vous n'êtes
+guère disposée...
+
+--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je
+suis absolument calme et préparée à tout.
+
+--Eh bien, Thérèse, apprenez que vous êtes libre: le comte de *** n'est
+plus.
+
+--Je le savais, répondit Thérèse. Il y a huit jours que je le sais.
+
+--Et vous ne l'avez pas dit à Laurent?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'à l'instant même il se fût fait en lui une réaction quelconque.
+Vous savez comme l'imprévu le bouleverse et le passionne. De deux choses
+l'une: ou il eût imaginé qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation,
+je voulais l'épouser, et l'effroi d'un lien avec moi eût exaspéré son
+aversion, ou il se fût tourné, tout à coup de lui-même vers l'idée du
+mariage, dans un de ces paroxysmes de dévouement qui s'emparent de lui, et
+qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place à un profond
+désespoir ou à une colère insensée. Le malheureux est assez coupable
+envers moi; il n'était pas nécessaire de jeter un appât nouveau à sa
+fantaisie et un motif de plus à son parjure.
+
+--Vous ne l'estimez donc plus?
+
+--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas.
+Peut-être une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu
+faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de
+la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouvé pour moi que nous ne
+devions pas et que nous ne devons plus chercher à nous aimer.
+
+--Et maintenant, Thérèse, ne songerez-vous pas à tirer avantage de la
+liberté qui vous est rendue?
+
+--Quel avantage puis-je en tirer?
+
+--Vous pouvez vous remarier et connaître les joies de la famille.
+
+--Mon cher Dick, j'ai aimé deux fois dans ma vie, et vous voyez où j'en
+suis. Il n'est pas dans ma destinée d'être heureuse. Il est trop tard pour
+chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans.
+
+--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer
+d'amour. Vous venez de subir l'entraînement de la passion, et c'est
+précisément l'âge où les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que
+vous avez souffert, c'est parce que vous avez été mal aimée que
+l'inextinguible soif du bonheur va se réveiller en vous et vous conduire
+peut-être, de déceptions en déceptions, dans des abîmes plus profonds que
+celui d'où vous sortez.
+
+--J'espère que non.
+
+--Oui, sans doute, vous espérez; mais vous vous trompez, Thérèse. Il faut
+tout craindre de votre âge, de votre sensibilité surexcitée et du calme
+trompeur où vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour
+vous cherchera, n'en doutez pas, et, à peine rendue à la liberté, vous
+allez être poursuivie et obsédée. Votre isolement tenait autrefois en
+respect les espérances de ceux qui vous entouraient; mais, à présent que
+Laurent vous a peut-être fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se
+tenaient pour vos amis vont vouloir être vos amants. Vous inspirerez des
+passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous
+persuader. Enfin...
+
+--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voilà
+qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis
+déchue!
+
+Thérèse mit ses mains sur sa figure et pleura amèrement.
+
+Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui étaient nécessaires,
+il avait provoqué à dessein ce déchirement. Quand il la vit apaisée, il se
+mit à genoux devant elle.
+
+--Thérèse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez
+absoudre mon intention. Thérèse, je vous aime, je vous ai toujours aimée,
+non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dévouement
+dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence
+gâtée et brisée par la faute des autres. Vous êtes déchue aux yeux du
+monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour
+Laurent m'a prouvé que vous étiez femme, et je vous aime mieux ainsi
+qu'armée de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me
+le persuadais auparavant. Écoutez-moi, Thérèse. Je suis un philosophe, moi,
+c'est-à-dire que je consulte la raison et la tolérance plus que les
+préjugés du monde et les subtilités romanesques du sentiment. Dussiez-vous
+devenir la proie des plus funestes égarements, je ne cesserai pas de vous
+aimer et de vous estimer, parce que vous êtes de ces femmes qui ne peuvent
+être égarées que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans
+ces désastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez dès
+aujourd'hui un coeur dévoué, tranquille et fidèle, exempt de ces maladies
+de l'âme qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais
+époux, un père, un frère, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, à
+jamais préservée des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thérèse,
+j'ose dire que je suis cet homme-là. Je n'ai rien de brillant pour vous
+éblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance
+absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez
+reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidèle et à jamais
+réhabilitée. Dites oui, Thérèse, consentez à m'épouser, et consentez-y
+tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse délicatesse, sans
+méfiance de vous-même. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de
+croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que
+l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai
+jamais le passé, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sûr,
+que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein.
+
+Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thérèse ne
+lui connaissait pas. Elle essaya de se défendre de sa confiance; mais
+cette résistance était, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle
+devait combattre en elle-même. Elle sentait que Palmer disait la vérité,
+mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tâche
+effrayante.
+
+--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-même que je crains. Je ne peux
+plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mère,
+votre patrie, votre considération, l'honneur de votre nom? Je suis déchue,
+vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je
+suis trop épouvantée de ce que vous voulez affronter pour moi!
+
+Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec énergie. Il ne
+laissa pas respirer Thérèse. Du matin au soir, seul avec elle, il
+multiplia les forces de sa volonté pour la convaincre. Palmer était un
+homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thérèse
+eut raison d'hésiter. Ce qui l'inquiétait, c'était la précipitation avec
+laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant à lui
+par une promesse.
+
+--Vous craignez mes réflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en
+moi la confiance dont vous vous vantez.
+
+--Je crois en votre parole, répondait-il. La preuve c'est que je vous la
+demande; mais je ne suis pas forcé de croire que vous m'aimez, puisque
+vous ne répondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas
+encore quel nom donner à votre amitié. Quant à moi, je sais que c'est de
+l'amour que j'éprouve, et je ne suis pas de ceux qui hésitent à voir clair
+en eux-mêmes? L'amour est en moi très-logique. Il veut fortement. Il
+s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en
+vous jetant dans des réflexions et des rêveries où, malade comme vous
+voilà, vous ne verrez peut-être pas bien vos véritables
+intérêts.
+
+Thérèse se sentait presque blessée quand Palmer lui parlait de ses
+intérêts à elle. Elle voyait trop d'abnégation chez Palmer, et ne pouvait
+souffrir qu'il la crût capable de l'accepter sans vouloir y répondre. Tout
+à coup, elle eut honte d'elle-même dans ce combat de générosité, où Palmer
+se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son
+nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entière. Il
+donnait tout, et, pour toute récompense, il la priait de songer à
+elle-même.
+
+L'espoir revint donc au coeur de Thérèse, Cet homme qu'elle avait toujours
+cru positif, et qui affectait encore naïvement de l'être, se révélait à
+elle sous un aspect si imprévu, que son esprit en était frappé et comme
+ranimé au milieu de son agonie. C'était comme un rayon de soleil au sein
+d'une nuit qu'elle avait jugé devoir être éternelle. Au moment où, injuste
+et désespérée, elle allait maudire l'amour, il la forçait de croire à
+l'amour et de regarder son désastre comme un accident dont le ciel voulait
+la dédommager. Palmer, d'une beauté froide et régulière, se transfigurait
+à chaque instant sous le regard étonné, incertain et attendri de la femme
+aimée. Sa timidité, qui donnait à ses premières ouvertures quelque chose
+de rude, faisait place à l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de
+poésie que Laurent, il n'en arrivait que mieux à la persuasion.
+
+Thérèse découvrit l'enthousiasme sous cette écorce un peu âpre de
+l'obstination, et elle ne put s'empêcher de sourire avec attendrissement
+en voyant la passion avec laquelle il prétendait poursuivre froidement le
+dessein de la sauver. Elle se sentit touchée et se laissa arracher la
+promesse qu'il exigeait.
+
+Tout à coup, elle reçut une lettre d'une écriture inconnue, tant elle
+était altérée. Elle eut même peine à déchiffrer la signature. Elle parvint
+cependant, avec l'aide de Palmer, à lire ces mots:
+
+«J'ai joué, j'ai perdu; j'ai eu une maîtresse, elle m'a trompé, je l'ai
+tuée. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thérèse.
+
+«LAURENT.»
+
+--Partons! dit Palmer.
+
+--O mon ami, je vous aime! répondit Thérèse en se jetant dans ses bras. Je
+sens maintenant combien vous êtes digne d'être aimé.
+
+Ils partirent à l'instant même. En une nuit, ils arrivèrent par mer à
+Livourne, et, le soir, ils étaient à Florence. Ils trouvèrent Laurent dans
+une auberge, non pas mourant, mais dans un accès de fièvre cérébrale si
+violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thérèse, il la
+reconnut, et s'attacha à elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer
+vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, étouffée. Palmer
+dut l'emporter de la chambre évanouie; mais elle y revint au bout d'un
+instant, et, avec une persévérance qui tenait du prodige, elle passa vingt
+jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne
+la reconnaissait guère que pour l'accabler d'injures grossières, et, dès
+qu'elle s'éloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il
+allait mourir.
+
+Il n'avait heureusement ni tué aucune femme, ni pris aucun poison, ni
+peut-être perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait écrit à
+Thérèse dans l'invasion du délire et de la maladie. Il ne se rappela
+jamais cette lettre, dont elle eût craint de lui parler; il était assez
+effrayé du dérangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir
+conscience. Il eut encore bien d'autres rêves sinistres, tant que dura sa
+fièvre. Il s'imagina tantôt que Thérèse lui versait du poison, tantôt que
+Palmer lui mettait des menottes. La plus fréquente et la plus cruelle de
+ses hallucinations consistait à voir une grande épingle d'or que Thérèse
+détachait de sa chevelure et lui enfonçait lentement dans le crâne. Elle
+avait, en effet, une telle épingle pour retenir ses cheveux, à la mode
+italienne. Elle l'ôta, mais il continua à la voir et à la sentir.
+
+Comme il semblait le plus souvent que sa présence l'exaspérât, Thérèse se
+plaçait ordinairement derrière son lit, avec le rideau entre eux; mais,
+aussitôt qu'il était question de le faire boire, il s'emportait et
+protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thérèse.
+
+--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal!
+Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas à toute heure, sur le
+pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thérèse, venez
+donc, j'ai soif: versez-moi le poison.
+
+Thérèse lui versait le calme et le sommeil. Après plusieurs jours d'une
+exaspération à laquelle les médecins ne croyaient pas qu'il pût résister,
+et qu'ils notèrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et
+resta inerte, brisé, continuellement assoupi, mais sauvé.
+
+Il était si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eût conscience,
+et le nourrir à doses si minimes pour que son estomac n'eût pas le moindre
+travail de digestion à faire, que Thérèse jugea ne devoir pas le quitter
+un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa
+parole d'honneur de la remplacer auprès du malade; mais elle refusa,
+sentant bien que les forces humaines n'étaient pas à l'abri de la surprise
+du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de
+chaque minute où elle devait porter la cuiller aux lèvres du malade, sans
+que jamais elle fût vaincue par la fatigue, c'était elle, non pas un autre,
+que Dieu avait chargée de sauver cette existence fragile.
+
+C'était elle en effet, et elle la sauva.
+
+Si la médecine, quelque éclairée qu'elle soit, est insuffisante dans des
+cas désespérés, c'est bien souvent parce que le traitement est presque
+impossible à observer d'une manière absolue. On ne sait pas assez ce
+qu'une minute de besoin ou une minute de plénitude peut apporter de
+perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut
+du moribond, c'est souvent le calme, la ténacité et la ponctualité chez
+ceux qui le soignent.
+
+Enfin, un matin, Laurent s'éveilla comme d'une léthargie, parut surpris de
+voir Thérèse à sa droite et Palmer à sa gauche, leur tendit une main à
+chacun, et leur demanda où il était et d'où il venait.
+
+On le trompa longtemps sur la durée et l'intensité de son mal, car il
+s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La première fois
+qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours
+de sa convalescence, il demanda Thérèse. On lui répondit qu'elle dormait.
+Il en fut très-surpris.
+
+--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour?
+
+Thérèse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits
+dès que l'inquiétude fut dissipée.
+
+Peu à peu Laurent apprit à quel point elle s'était dévouée à lui, et il
+vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succédant à tant de
+douleurs. Comme il était encore trop faible pour s'occuper, Thérèse
+s'installa près de lui, tantôt lui faisant la lecture, tantôt jouant aux
+cartes pour l'amuser, tantôt le menant promener en voiture. Palmer était
+toujours avec eux.
+
+Les forces revenaient à Laurent avec une rapidité aussi extraordinaire que
+son organisation. Son cerveau cependant n'était pas toujours bien lucide.
+Un jour, il dit à Thérèse avec humeur, dans un moment où il se trouvait
+seul avec elle:
+
+--Ah ça! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller?
+
+Thérèse vit qu'il y avait une lacune dans sa mémoire, et ne répondit pas.
+Il fit alors un travail sur lui-même et ajouta:
+
+--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est
+dévoué à moi presque autant que vous-même; mais enfin je ne suis pas assez
+vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous
+quitter qu'il s'est enfermé un mois dans la chambre d'un malade fort
+désagréable. Voyons, Thérèse, peux-tu me jurer que c'est à cause de moi
+seul?
+
+Thérèse fut blessée de cette question à bout portant, et de ce _tu_
+qu'elle croyait à jamais retranché de leur intimité. Elle secoua la tête,
+et tâcha de parler d'autre chose. Laurent céda tristement; mais il y
+revint le lendemain; et, comme Thérèse, le voyant assez fort pour se
+passer d'elle, se disposait à partir, il lui dit avec une surprise
+réelle:
+
+--Mais où donc allons-nous, Thérèse? Est-ce que nous ne sommes pas bien
+ici?
+
+Il fallait s'expliquer, car il insistait.
+
+--Mon enfant, lui dit Thérèse, vous restez ici: les médecins disent qu'il
+vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage
+quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque
+j'ai fini mon travail à Gênes, et que mon intention n'est pas, quant à
+présent, de voir le reste de l'Italie.
+
+--Fort bien, Thérèse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France,
+je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je
+suis sûr qu'il ne m'en faut pas davantage pour être en état de
+voyager.
+
+Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il était si
+enfant dans ce moment-là, que Thérèse retint une larme près de couler au
+souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle était forcée
+d'abdiquer.
+
+Elle se remit à le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le
+plus de douceur et de ménagement possible, qu'il fallait se quitter pour
+quelque temps.
+
+--Et pourquoi donc se quitter? s'écria Laurent, est-ce que nous ne nous
+aimons plus?
+
+--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitié
+l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de
+peine, et ta santé n'en pourrait supporter davantage à présent. Laissons
+passer le temps nécessaire pour que tout soit oublié.
+
+--Mais j'ai oublié, moi! s'écria Laurent avec une bonne foi attendrissante
+à force d'être ingénue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait!
+Tu as toujours été un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux
+pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener,
+Thérèse! Si tu me laisses ici, j'y périrai d'ennui!
+
+Et, comme Thérèse montrait une fermeté à laquelle il ne s'attendait pas,
+il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une sévérité
+que démentait toute sa conduite.
+
+--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me
+repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les déteste,
+et ne les ai-je pas assez expiés en devenant fou pendant huit ou dix
+jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu
+n'y croirais plus. C'est ma conduite à venir qu'il faut juger, et tu vois
+que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache à toi. Voyons, ma
+Thérèse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai
+appelée comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu
+pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer,
+enfermée ici, un mois sur lequel tu as été vingt nuits et vingt jours sans
+te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, à tes
+beaux yeux cerclés de bleu, que tu serais morte à la peine, s'il eût fallu
+en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que
+l'on n'aime plus!
+
+Thérèse n'osait prononcer le mot fatal. Elle espérait que Palmer viendrait
+rompre ce tête-à-tête, et qu'elle pourrait éviter une scène dangereuse au
+convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour
+l'empêcher de sortir, tomba à ses pieds et s'y roula avec désespoir.
+
+--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle,
+assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne
+le peux pas, ce mot ne serait plus la vérité. L'amour est fini entre
+nous.
+
+Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eût pu tuer cet
+amour auquel il avait prétendu de pas croire.
+
+--C'est donc Palmer? s'écria-t-il en brisant une théière avec laquelle il
+s'était machinalement versé de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le
+veux, je veux la vérité! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas
+être trompé!
+
+--Trompé! dit Thérèse en lui prenant les mains pour l'empêcher de se les
+déchirer avec ses ongles; trompé! de quel mot vous servez-vous là? Est-ce
+que je vous appartiens? est-ce que, depuis la première nuit que vous avez
+passée dehors à Gênes, après m'avoir dit que j'étais votre supplice et
+votre bourreau, nous n'avons pas été étrangers l'un à l'autre? est-ce
+qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps,
+passé sans retour de votre part, n'ait pas suffi à me rendre maîtresse de
+moi-même?
+
+Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exaspérer de sa franchise, se
+calmait et l'écoutait avec une curiosité avide, elle continua:
+
+--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenée à votre lit
+d'agonie et qui m'a retenue jusqu'à ce jour auprès de vous pour achever
+votre guérison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien
+compris à mon coeur. Ce coeur-là, Laurent, dit-elle en frappant sa
+poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-être que le vôtre; mais, vous
+l'avez dit vous-même souvent autrefois, il reste toujours à la même place.
+Ce qu'il a aimé, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez
+pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez
+inspiré, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni
+ma tête ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonté;
+ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux
+disposer pour qui les mérite, pour Palmer si bon me semble, et vous
+n'auriez pas une objection à faire, vous qui avez été le trouver un matin
+pour lui dire:
+
+«--Consolez donc Thérèse, vous me rendrez service!»
+
+--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes,
+j'ai dit cela! Je l'avais oublié, je me le rappelle à présent!
+
+--Ne l'oublie donc plus, dit Thérèse, qui se remit à lui parler avec
+douceur en le voyant apaisé, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est
+une fleur trop délicate pour se relever quand on l'a foulée aux pieds. N'y
+songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste expérience que
+tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractère. Tu le trouveras
+le jour où tu en seras digne. Quant à moi, je ne pourrais plus supporter
+tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mère te
+restera malgré toi et malgré tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitié,
+je ne te le cache pas, et je te le dis précisément pour que tu ne songes
+plus à reconquérir un amour dont tu serais humilié aussi bien que
+moi-même. Si tu veux que cette amitié, qui t'offense maintenant, te
+redevienne douce, tu n'as qu'à la mériter. Jusqu'à présent, tu n'en as pas
+eu l'occasion. Voilà qu'elle se présente: profites-en, quitte-moi sans
+faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un
+homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir
+pourquoi.
+
+--Laisse-moi pleurer, Thérèse, dit Laurent en se mettant à genoux,
+laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitié
+sainte qui a survécu en toi à l'amour brisé. Elle ne m'humilie pas comme
+tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme,
+tu sais bien que je ne peux jamais l'être; mais crois que je peux devenir
+bon. Ah! Thérèse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parlé
+plus tôt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta
+bonté et de ton dévouement, pauvre soeur de charité qui ne peux plus me
+rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thérèse, je méritais ce qui
+m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leçon me servira, je
+t'en réponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai
+comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passé et
+l'avenir!
+
+Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta à
+son cou en l'appelant son frère et son sauveur, et il s'écria en lui
+montrant Thérèse:
+
+--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez à l'hôtel Meurice,
+la dernière fois que nous nous sommes vus à Paris? «Si vous ne croyez pas
+pouvoir la rendre heureuse, brûlez-vous la cervelle ce soir plutôt que de
+retourner chez elle!» J'aurais dû le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, à
+présent, regardez-la, elle est plus changée que moi, la pauvre Thérèse!
+Elle a été brisée, et pourtant elle est venue m'arracher à la mort, quand
+elle aurait dû me maudire et m'abandonner!
+
+Le repentir de Laurent était véritable; Palmer en fut vivement attendri. A
+mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une éloquence
+persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thérèse, il lui dit:
+
+--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour
+lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guérir l'âme et le corps. Vous avez
+remporté la victoire. Il est sauvé; votre pauvre enfant! A présent, que
+voulez-vous faire?
+
+--Le quitter pour toujours, répondit Thérèse, ou, du moins, ne le revoir
+qu'après des années. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il
+reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle
+était ma résolution? C'est parce qu'elle est bien arrêtée que je retardais
+encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise
+inévitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-là, si elle
+était mauvaise.
+
+--Y avez-vous bien songé, Thérèse? dit Palmer rêveur. Êtes-vous bien sûre
+de ne pas faiblir au dernier moment?
+
+--J'en suis sûre.
+
+--Cet homme-là me parait irrésistible dans la douleur. Il arracherait la
+pitié des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thérèse, si vous lui cédez,
+vous êtes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que
+vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant!
+
+--Je le sais, répondit Thérèse; mais que me dites-vous donc là, mon ami?
+Êtes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublié que ma parole vous était
+engagée?
+
+Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son âme.
+
+Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour
+achever de se rétablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas:
+c'était la vérité. Les médecins lui conseillaient même de ne pas attendre
+les grandes chaleurs.
+
+De toute façon il fut décidé que l'on se séparerait à Florence. Thérèse
+n'avait d'autre projet arrêté pour elle-même que d'aller où Laurent
+n'irait pas; mais, en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle
+dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine, afin de
+l'empêcher de partir sans avoir recouvré les forces nécessaires.
+
+Cette semaine fut peut-être la meilleure de la vie de Laurent. Généreux,
+cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état de l'âme où il ne
+s'était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union
+avec Thérèse. La tendresse l'avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi.
+Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux
+_Cascines_, aux heures où la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se
+faisant une joie d'enfant d'aller dîner dans la campagne en donnant le
+bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant
+un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thérèse avec lui au
+théâtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinéraire de
+son voyage en Suisse. C'était une grande question de savoir s'il irait par
+Milan ou par Gênes. Il se décida enfin pour cette dernière voie, en
+prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre
+ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifié ou affaibli par les
+premières journées du voyage.
+
+Le jour du départ arriva. Laurent avait fait tous ses préparatifs avec une
+gaieté mélancolique. Étincelant de plaisanteries sur son costume, sur son
+bagage, sur la tournure hétéroclite qu'il allait avoir avec un certain
+manteau imperméable que Palmer l'avait forcé d'accepter et qui était alors
+une nouveauté dans le commerce, sur le baragouin français d'un domestique
+italien que Palmer lui avait choisi et qui était le meilleur homme du
+monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prévisions
+et toutes les gâteries de Thérèse, il avait des larmes plein les yeux,
+tout en riant aux éclats.
+
+La nuit qui précéda le dernier jour, il eut un léger accès de fièvre. Il
+en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire à petites journées était
+à la porte de l'hôtel. La matinée était fraîche. Thérèse s'inquiéta.
+
+--Accompagnez-le jusqu'à la Spezzia, lui dit Palmer. C'est là qu'il doit
+s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est là que je vous
+rejoindrai le lendemain de son départ. Il vient de me tomber sur la tête
+une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures.
+
+Thérèse, surprise de cette résolution et de cette proposition, refusa de
+partir avec Laurent.
+
+--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacité; il m'est
+impossible d'aller avec vous!
+
+--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas nécessaire que j'aille avec lui.
+
+--Si fait, reprit-il, il le faut.
+
+Thérèse crut comprendre que Palmer jugeait cette épreuve nécessaire. Elle
+s'en étonna et s'en inquiéta.
+
+--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous
+avez effectivement une affaire importante ici?
+
+--Oui, répondit-il, je vous la donne.
+
+--Eh bien, je reste.
+
+--Non, il faut que vous partiez.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu,
+vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez.
+
+Thérèse fit à la hâte un léger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et
+elle y monta auprès de Laurent, en criant à Palmer:
+
+--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans
+vingt-quatre heures.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Palmer, forcé réellement de rester à Florence et d'en éloigner Thérèse,
+fut frappé d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il
+redoutait n'existait pas. La chaîne ne pouvait pas être renouée. Laurent
+ne songea même pas à émouvoir les sens de Thérèse; mais, certain de
+n'avoir pas perdu son coeur, il résolut de reprendre son estime. Il le
+résolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il éprouva tout
+naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait
+grandi dans son esprit. S'il l'eût implorée en ce moment, elle lui eût
+résisté sans peine, elle l'eût peut-être méprisé. Il s'en garda bien, ou
+plutôt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspiré pour commettre une
+pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rôle du coeur
+brisé, de l'enfant soumis et châtié, si bien qu'au bout du voyage, Thérèse
+se demandait si ce n'était pas lui la victime de ce fatal amour.
+
+Pendant ces trois jours de tête-à-tête, Thérèse se trouva heureuse auprès
+de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ère de sentiments exquis,
+une route inexplorée, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-là
+marché seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans
+inquiétude et sans combat, un être pâle et faible, qui n'était plus pour
+ainsi dire qu'une âme, et qu'elle s'imaginait retrouver dès cette vie,
+dans le paradis des pures essences, comme on rêve de se retrouver après la
+mort.
+
+Et puis elle avait été profondément froissée et humiliée par lui,
+brouillée et irritée contre elle-même; cet amour, accepté avec tant de
+vaillance et de grandeur, lui avait laissé une flétrissure, comme eût fait
+un entraînement de pure galanterie. Il était venu un moment où elle
+s'était méprisée de s'être laissé si grossièrement tromper. Elle se
+sentait donc renaître, et elle se réconciliait avec le passé en voyant
+pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitié
+enthousiaste plus belle que la passion, même dans ses meilleurs jours.
+
+C'est le 10 mai qu'ils arrivèrent à la Spezzia, une petite ville
+pittoresque à demi génoise et à demi florentine, au fond d'une rade bleue
+et unie comme le plus beau ciel. Ce n'était pas encore la saison des bains
+de mer. Le pays était une solitude enchantée, le temps frais et délicieux.
+A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un
+peu fatigué, se décida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de
+transport; un petit bateau à vapeur partait pour Gênes deux fois par
+semaine. Thérèse fut contente que le jour du départ ne fût pas pour le
+soir même. C'étaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle
+lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir.
+
+Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'était jamais si bien
+porté. Il avait un sommeil et un appétit d'enfant. Cette douce langueur
+des premiers jours de la complète guérison jetait son âme dans un trouble
+délicieux. Le souvenir de sa vie passée s'effaçait comme un mauvais rêve.
+Il se sentait et se croyait transformé radicalement pour toujours. Dans ce
+renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculté de souffrir. Il
+quittait Thérèse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses
+larmes. Cette soumission aux arrêts de la destinée était à ses yeux une
+expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas
+provoquée, mais il l'acceptait au moment où il sentait le prix de ce qu'il
+avait méconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire
+qu'elle devait aimer Palmer, qu'il était le meilleur des amis et le plus
+grand des philosophes. Puis, il s'écriait tout à coup:
+
+--Ne me dis rien, chère Thérèse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas
+encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en
+mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de
+mieux?
+
+Thérèse ne prononça pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les
+moments où Laurent, moins héroïque, la questionnait indirectement, elle
+lui répondait:
+
+--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce
+que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas.
+
+Ils passèrent le dernier jour à parcourir en barque la rade de la Spezzia.
+Ils se faisaient mettre à terre de temps en temps pour cueillir sur les
+rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque
+dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur
+ces beaux rivages d'où s'élancent à pic des montagnes couvertes de
+buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, dès qu'ils apercevaient
+un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporté leur
+dîner, qu'ils mangèrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de
+lavande et de romarin. La journée passa comme un rêve, c'est-à-dire
+qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle résuma pourtant les plus
+douces émotions de deux existences.
+
+Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de
+loin la fumée du _Ferruccio_, le bateau à vapeur de la Spezzia, que l'on
+chauffait pour le départ, et ce nuage noir passait sur son âme. Thérèse
+vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au
+batelier ce qu'il y avait encore à voir dans la baie.
+
+--Il y a, répondit-il, l'île Palmaria et la carrière de marbre _portor_.
+Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe
+pour prendre la mer, car il s'arrête en face, à Porto-Venere, pour
+recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de
+gagner son bord. Je réponds de tout.
+
+Les deux amis se firent conduire à l'île Palmaria.
+
+C'est un bloc de marbre à pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce
+et fertile du côté du golfe: il y a de ce côté quelques habitations à
+mi-côte et deux villas sur le rivage. Cette île est plantée, comme une
+défense naturelle, à l'entrée du golfe; dont la passe est fort étroite
+entre l'île et le petit port jadis consacré à Vénus. De là le nom de
+Porto-Venere.
+
+Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poétique, mais sa
+situation sur les rochers nus, battus de flots agités, car ce sont les
+premiers flots de la véritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est
+des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un décor plus frappant pour
+caractériser un nid de pirates. Les maisons, noires et misérables, rongées
+par l'air salin, s'échelonnent, démesurément hautes, sur le roc inégal.
+Pas une vitre qui ne soit brisée à ces petites fenêtres, qui semblent des
+yeux inquiets occupés à guetter une proie à l'horizon. Pas un mur qui ne
+soit dépouillé de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles
+déchirées par la tempête. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions
+appuyées les unes contre les autres et près de crouler toutes ensemble.
+Tout cela monte jusqu'à l'extrémité du promontoire, où tout cesse
+brusquement, et que terminent un vieux fort tronqué et l'aiguille d'un
+petit clocher planté en vigie en face de l'immensité. Derrière ce tableau,
+qui forme un plan détaché sur les eaux marines, s'élèvent d'énormes
+rochers d'une teinte livide, dont la base, irisée par les reflets de la
+mer, semble plonger dans quelque chose d'indécis et d'impalpable comme la
+couleur du vide.
+
+C'est de la carrière de marbre de l'île Palmaria, de l'autre côté de
+l'étroite passe, que Laurent et Thérèse contemplaient cet ensemble
+pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton
+rougeâtre qui confondait en une seule masse, homogène d'aspect, les
+rochers, les vieux murs et les ruines, à ce point que tout, l'église même,
+semblait taillé dans le même bloc, tandis que les grands rochers du
+dernier plan baignaient dans une lumière d'un vert glauque.
+
+Laurent fut frappé de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un
+regard de peintre où Thérèse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les
+feux du ciel embrasé.
+
+--Dieu merci! pensa-t-elle, voilà enfin l'artiste qui se réveille!
+
+En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensée pour son
+art.
+
+La carrière n'offrant que l'intérêt d'un moment, celui de voir de gros
+blocs d'un beau marbre noir veiné de jaune d'or, Laurent voulut gravir la
+pente rapide de l'île pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avança,
+sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'à une corniche de lichens
+où il se vit tout à coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait
+la mer, qui avait rongé sa base et qui s'y brisait avec un bruit
+formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette côte si escarpée, fut saisi
+d'un tel vertige, que, sans Thérèse, qui l'avait suivi et qui le
+contraignit de glisser tout de son long en arrière, il se serait laissé
+tomber dans le gouffre.
+
+En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle
+l'avait vu dans la forêt de ***
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rêve?
+
+--Non! non! s'écria-t-il en se relevant et en s'attachant à elle comme
+s'il eût cru se retenir à une force immuable; ce n'est plus le rêve, c'est
+la réalité! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout à l'heure!
+c'est l'image de la vie où je vais retomber! c'est l'abîme qui va se
+creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que
+j'allais écouter la nuit dans la rade de Gênes, et qui me hurlait le
+blasphème aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerçais à
+dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abîme plus
+profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thérèse, Thérèse,
+sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie à ce monstre qui est là, et
+qui ouvre déjà sa gueule hideuse pour dévorer ton pauvre enfant?
+
+--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu?
+
+Il parut s'éveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de
+Thérèse; car, en l'interpellant, il s'était cru seul; et il se retourna
+avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'était autre
+chose que le bras tremblant et fatigué de son amie.
+
+--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accès, ce n'est rien.
+Partons!
+
+Et il descendit précipitamment le versant qu'il avait monté avec elle.
+
+_Le Ferruccio_ arrivait à toute vapeur du fond de la Spezzia.
+
+--Mon Dieu, le voilà! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant
+d'être ici!
+
+--Laurent! reprit Thérèse d'un ton sévère.
+
+--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voilà tranquille. Ne sais-tu pas
+qu'à présent il suffit d'un regard de toi pour que j'obéisse avec joie?
+Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content!
+Donne-moi ta main, Thérèse. Tu vois, je ne t'ai pas demandé un seul baiser
+depuis trois jours de tête-à-tête! Je ne te demande que cette main loyale.
+Souviens-toi du jour où tu m'as dit: «N'oublie jamais qu'avant d'être ta
+maîtresse, j'ai été ton amie!» Eh bien, voilà ce que tu souhaitais, je ne
+te suis plus rien, mais je suis à toi pour la vie!...
+
+Il s'élança dans la barque, croyant que Thérèse resterait sur le rivage de
+l'île, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonté
+à bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprès de lui. Elle voulait
+s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent,
+et qui s'était embarqué avec les paquets à la Spezzia, n'avait rien oublié
+de ce qui était nécessaire à son maître pour le voyage.
+
+Elle profita donc du temps d'arrêt que faisait le petit _steamer_ devant
+Porto-Venere, pour monter à bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en
+question, les y attendait. On se souvient que c'était un homme de
+confiance choisi par M. Palmer. Thérèse le prit à l'écart.
+
+--Vous avez la bourse de votre maître? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a
+chargé de veiller à tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confié?
+
+--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui
+son portefeuille.
+
+Thérèse avait examiné les poches des habits de Laurent pendant qu'il
+dormait. Elle avait trouvé le portefeuille, elle le savait à peu près
+vide. Laurent avait dépensé beaucoup à Florence; les frais de sa maladie
+avaient été très-considérables. Il avait remis à Palmer le reste de sa
+petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait
+pas regardés. En fait de dépense, Laurent était un véritable enfant, qui
+ne savait encore le prix de rien à l'étranger, pas même la valeur des
+monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confié à Vicentino lui
+paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la
+frontière pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prévoyance.
+
+Thérèse remit à Vicentino tout ce qu'elle possédait en ce moment en Italie,
+et même sans garder ce qui lui était nécessaire pour elle-même pendant
+quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le
+temps de reprendre quelques pièces d'or dans le rouleau qu'elle glissa
+précipitamment au domestique, en lui disant:
+
+--Voilà ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime
+mieux que vous vous en chargiez.
+
+Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernière poignée de
+main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrité et
+désespéré lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant,
+elle n'était plus pour lui qu'une mère, elle avait le droit d'agir comme
+elle le faisait.
+
+Laurent n'avait rien vu.
+
+--Encore un moment, Thérèse! lui dit-il d'une voix étranglée par les
+larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage
+de descendre à leurs barques.
+
+Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui était assez
+commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manière révoltante.
+Thérèse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu
+sur le rocher de Palmaria.
+
+--De quoi vous inquiétez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses
+gâteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies
+ensemble là-bas, dans les sables.
+
+Thérèse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'était comme un
+gage d'amour à lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indélicat ou tout
+au moins d'équivoque dans cette idée, et son instinct de femme s'y refusa;
+mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une
+des barques d'attente attachées à l'escale, un enfant qui présentait aux
+passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une
+dernière pièce de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au
+petit marchand, pendant que celui-ci lui lançait son plus beau bouquet
+par-dessus le bord; elle le reçut adroitement et le répandit dans la
+cabine de Laurent, qui comprit la suprême pudeur de son amie, mais qui ne
+sut jamais que ces violettes étaient payées avec la seule et dernière
+obole de Thérèse.
+
+Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique
+contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile
+d'olive ou petits négociants côtiers, passa auprès de Laurent, et, l'ayant
+regardé, lui dit:
+
+--Tiens! c'est vous!
+
+Ils se serrèrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de
+physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'était pourtant un de
+ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appelés, en parlant
+d'eux à Thérèse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il
+ajoutait dans ces moments-là: «Les gens de ma classe!» car il n'avait
+jamais de dépit contre Thérèse sans se rappeler qu'il était
+gentilhomme.
+
+Mais Laurent était bien amendé, et, au lieu de se réjouir de cette
+rencontre, il donna intérieurement au diable ce témoin importun de son
+dernier adieu à Thérèse. M. de Vérac, c'était le nom de l'ancien ami,
+connaissait Thérèse pour lui avoir été présenté par Laurent à Paris, et,
+l'ayant respectueusement saluée, il lui dit qu'il avait bien bonne chance
+de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage
+comme elle et Laurent.
+
+--Mais je ne suis pas des vôtres, répondit-elle; je reste ici, moi.
+
+--Comment, ici? Où? A Porto-Venere?
+
+--En Italie.
+
+--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions à Gênes, et il revient
+demain?
+
+--Non! dit Laurent impatienté de cette curiosité, qui lui parut
+indiscrète: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela
+vous étonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que
+j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous?
+
+--Non! dit Vérac en souriant; mais je ne suis pas forcé...
+
+--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacité
+un peu altière; j'ai mérité ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que
+mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigné être une
+soeur et une mère pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire;
+donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitié.
+
+Vérac fut très-surpris de ce qu'il entendait. C'était une histoire qui
+pour lui ne ressemblait à rien. Il s'éloigna par discrétion, après avoir
+dit à Thérèse que rien de beau ne l'étonnait de sa part; mais il observa
+du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thérèse, debout sur l'escale,
+pressée et poussée par les indigènes qui s'embrassaient tumultueusement et
+bruyamment au son de la cloche du départ, donna un baiser maternel au
+front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la
+barque, et se fit aborder à l'informe et sombre escalier de roches plates
+qui donnait entrée à la bourgade de Porto-Venere.
+
+Laurent s'étonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner à
+la Spezzia:
+
+--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est là sans doute qui
+l'attend!
+
+Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, après avoir pris la
+mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en
+jetant une dernière fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la
+plate-forme du vieux fort ruiné, une silhouette dont le soleil dorait
+encore la tête et les cheveux agités par le vent: c'était la chevelure
+blonde de Thérèse et sa forme adorée. Elle était seule. Laurent lui tendit
+les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir,
+et ses lèvres murmurèrent deux mots que la brise emporta:
+
+--Pardon! pardon!
+
+M. de Vérac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus
+chatouilleux de la terre à l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du
+regard de son ancien compagnon de débauche. Il mettait même une sorte
+d'orgueil à le braver en ce moment.
+
+Quand la côte eût disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis
+sur un banc auprès de Vérac.
+
+--Ah çà! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette étrange aventure! Vous
+m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de
+Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous êtes un homme célèbre, va
+me demander quel dénoûment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques,
+qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosité. Que
+répondrai-je?
+
+--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se
+résume en trois paroles. Faut-il vous les redire?
+
+--C'est donc vous qui l'avez abandonnée le premier? J'aime mieux cela pour
+vous!
+
+--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'être trahi, c'est une
+gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais
+autrefois avec vous, c'était notre code; mais j'ai tout à fait changé de
+notions sur tout cela depuis que j'ai aimé. J'ai trahi, j'ai été quitté,
+j'en suis au désespoir: donc, nos anciennes théories n'avaient pas le sens
+commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquée
+ensemble un argument qui me débarrasse de mon regret et de ma souffrance,
+et je dirai que vous avez raison.
+
+--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne
+pas. Je vous plains, puisque vous voilà malheureux; seulement, je me
+demande s'il existe une femme qui mérite d'être tant pleurée, et si
+mademoiselle Jacques n'eût pas mieux fait de vous pardonner une infidélité
+que de vous renvoyer désolé comme vous voilà. Pour une mère, je la trouve
+dure et vindicative!
+
+--C'est que vous ne savez pas combien j'ai été coupable et absurde. Une
+infidélité! elle me l'eût pardonnée, j'en suis sûr; mais des injures, des
+reproches... pis que cela, Vérac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se
+respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_
+
+--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'était
+pas? si c'était un simple moment d'humeur?
+
+--Non! c'était de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez,
+c'était pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle était à moi. Retenez
+cela, Vérac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne.
+Il est fort possible qu'un beau matin vous vous réveilliez harassé de faux
+plaisirs et violemment épris d'une femme honnête. Cela peut vous arriver
+tout comme à moi, car je ne vous crois pas plus débauché que je ne l'ai
+été. Eh bien, quand vous aurez vaincu la résistance de cette femme, il
+vous arrivera probablement ce qui m'est arrivé: c'est qu'ayant pris la
+funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on méprise, vous
+soyez condamné à retomber dans ces besoins de liberté farouche dont
+l'amour élevé a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage
+dompté par un enfant et toujours prêt à le dévorer pour rompre sa chaîne.
+Et, un jour que vous aurez tué le faible gardien, vous vous enfuirez tout
+seul, rugissant de joie et secouant la crinière; mais alors... alors les
+bêtes du désert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous
+n'aimerez plus la liberté. Si peu et si mal que votre coeur eût accepté le
+lien, il le regrettera dès qu'il l'aura brisé, et il se trouvera saisi de
+l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le
+libertinage. C'est là un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu
+vous préserve de le connaître! Et, en attendant, moquez-vous comme je
+faisais, moi! Cela n'empêchera pas votre jour de venir, si la débauche n'a
+pas encore fait de vous un cadavre!
+
+M. de Vérac laissa couler en souriant ce torrent d'idéal qu'il écoutait
+comme une cavatine bien chantée au Théâtre-Italien. Laurent était sincère
+à coup sûr; mais peut-être son auditeur avait-il raison de ne pas attacher
+trop d'importance à son désespoir.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Thérèse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait
+renvoyé la barque qu'elle avait prise le matin et payée d'avance à la
+Spezzia. Au moment où le batelier l'avait ramenée du bateau à vapeur à
+Porto-Venere, elle avait remarqué qu'il était ivre; elle avait craint de
+revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque
+sur cette côte, elle l'avait congédié.
+
+Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dénûment absolu où elle
+se trouvait. Rien n'était plus simple pourtant que de retourner à l'hôtel
+de _la Croix de Malte_, à la Spezzia, où elle était descendue la veille
+avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre
+là l'arrivée de Palmer; mais cette idée de n'avoir pas une obole et d'être
+forcée de devoir à Palmer son déjeuner du lendemain lui causa une
+répugnance, puérile peut-être, mais insurmontable, dans les termes où elle
+se trouvait avec lui. A cette répugnance se joignait une inquiétude assez
+vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqué la
+tristesse déchirante de son regard lorsqu'elle était partie de Florence.
+Elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'un obstacle à leur mariage s'était
+élevé tout à coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvénients
+réels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre
+l'obstacle, de quelque part qu'il pût venir. Thérèse obéit à une solution
+toute d'instinct, qui était de rester jusqu'à nouvel ordre à Porto-Venere.
+Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris à tout hasard avec
+elle, de quoi passer, n'importe où, quatre ou cinq jours. En fait de
+bijoux, elle avait une montre et une chaîne d'or; c'était un gage qu'elle
+pouvait laisser jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'argent de son travail, qui
+devait être arrivé à Gênes sous forme de mandat sur un banquier. Elle
+avait chargé Vicentino de prendre ses lettres à la poste restante de Gênes
+et de les lui envoyer à la Spezzia.
+
+Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere
+n'était pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du côté de la
+passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intérieur de la ville,
+tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en
+plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetés
+jusque vers le milieu de la rue. Cette rue étroite et rapide, toute pavée
+en dalles brutes, était encombrée d'enfants, de poules et de grands vases
+de cuivre placés sous les angles irréguliers formés par les toits, à
+l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le
+thermomètre de la localité: l'eau douce y est si rare, qu'aussitôt qu'un
+nuage paraît dans la direction du vent, les ménagères s'empressent de
+placer tous les récipients possibles devant leur porte, afin de ne rien
+perdre du bienfait que le ciel leur envoie.
+
+En passant devant ces portes béantes, Thérèse avisa un intérieur qui lui
+parut plus propre que les autres, et d'où s'exhalait une odeur d'huile un
+peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure
+douce et honnête lui inspira confiance, et justement cette femme la
+prévint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thérèse put
+donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air
+obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et
+demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit.
+
+--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et où vous
+serez plus tranquille que dans l'auberge, où vous entendriez les mariniers
+chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne
+voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la
+rue que vous me connaissiez avant de venir ici.
+
+--Soit, dit Thérèse, montrez-moi cette chambre.
+
+--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pièce
+vaste et misérable d'où l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer
+et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitié à première vue, sans
+trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge
+contre des liens qu'elle ne voulait pas être forcée d'accepter. C'est de
+là qu'elle écrivit le lendemain à sa mère:
+
+«Ma chère bien-aimée, me voilà tranquille depuis douze heures et en pleine
+possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou
+d'années! Tout a été remis en question en moi-même, et vous allez être
+juge de la situation.
+
+«Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoué et ne le sera
+pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai
+embarqué hier au soir. Si je n'ai pas sauvé sa pauvre âme, et je n'ose
+guère m'en flatter, du moins je l'ai amendée, et j'y ai fait entrer pour
+quelques instants la douceur de l'amitié. Si j'avais voulu l'en croire, il
+était pour jamais guéri de ses orages; mais je voyais bien, à ses
+contradictions et à ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce
+qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien définir qu'en
+l'appelant l'amour de ce qui n'est pas.
+
+«Hélas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maîtresse quelque chose comme
+la Vénus de Milo, animée du souffle de ma patronne sainte Thérèse, ou
+plutôt il faudrait que la même femme fut aujourd'hui Sapho et demain
+Jeanne d'Arc. Malheur à moi d'avoir pu croire qu'après m'avoir ornée dans
+son imagination de tous les attributs de la Divinité, il n'ouvrirait pas
+les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine,
+pour avoir pu accepter la tâche d'inspirer un culte! Mais non, je ne
+l'étais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas à moi; le jour où je me
+suis laissé porter sur cet autel, je lui disais: «Puisqu'il faut
+absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien
+mieux, adore-moi, hélas! sauf à me briser demain!»
+
+«Il m'a brisée! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prévu, et je
+m'y étais soumise d'avance.
+
+«Pourtant j'ai été faible, indignée et infortunée, quand cet affreux
+moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de
+guérir plus vite que je n'espérais.
+
+«Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que
+je l'épouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore?
+Que vous dirais-je, ma bien-aimée? Il me vient encore des scrupules et des
+craintes. Il y a peut-être de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu
+passer avec moi les derniers moments que j'ai passés avec Laurent: il m'a
+laissée seule avec lui trois jours, trois jours que je savais être et qui
+ont été sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il
+en répondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir à
+quoi s'en tenir? Il y a eu là, de sa part, je ne sais quel
+désintéressement romanesque ou quelle discrétion exagérée qui ne peut
+partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant
+donné à réfléchir.
+
+«Je vous ai écrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fût
+fait un devoir sacré de me réhabiliter, par le mariage, des affronts que
+je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance
+et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'être
+sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis
+désormais aimer.
+
+«Cependant aujourd'hui j'hésite, parce qu'il me semble qu'il se repent.
+Est-ce que je rêve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me
+suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent,
+il n'a pas attendu que je lui dise: «Je pars pour Florence;» il m'a dit:
+«Nous partons!» Les vingt nuits que j'ai passées au chevet de Laurent, il
+les a passées dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: «Vous vous
+tuez!» mais seulement: «Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.»
+Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'à ses yeux
+je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions
+comme adopté à nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa
+confiance et sa générosité augmentaient mon amour pour lui, et je lui
+savais un gré infini de le comprendre. Par là, il me relevait à mes
+propres yeux, et il me rendait fière de lui appartenir.
+
+«Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilité au dernier
+moment? Un obstacle imprévu? Avec la volonté dont je le sais doué, je ne
+crois guère aux obstacles; il semble plutôt qu'il ait voulu m'éprouver.
+Cela m'humilie, je l'avoue. Hélas! je suis devenue affreusement
+susceptible depuis que je suis déchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui
+comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela?
+
+«Ou bien peut-être a-t-il fait un retour sur lui-même et s'est-il dit
+enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empêcher de songer
+à moi: qu'y aurait-il là d'étonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un
+homme prudent et raisonnable. En découvrant en lui des trésors
+d'enthousiasme et de foi, j'ai été bien surprise. Ne pourrait-il pas être
+un de ces caractères qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent
+à aimer passionnément les victimes? C'est un instinct naturel aux gens
+forts, c'est la sublime pitié des coeurs heureux et purs! Il y a eu des
+moments où je me disais cela pour me réconcilier avec moi-même, quand
+j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout,
+qui m'avait attachée à lui!
+
+«Tout ce que je vous dis là, chère bien-aimée, je n'oserais pourtant le
+dire à Richard Palmer, s'il était là! Je craindrais que mes doutes ne lui
+fissent un chagrin affreux, et me voilà bien embarrassée, car ces doutes,
+je les ai malgré moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour
+demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en épousant une femme qu'il
+aime, dit-il, depuis dix ans, à qui il n'en a jamais dit le premier mot,
+et qu'il se décide à attaquer le jour où il la trouve sanglante et brisée
+sous les pieds d'un autre homme?
+
+«Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer où j'attends
+assez passivement le mot de ma destinée. Peut-être Palmer est-il à la
+Spezzia, à trois lieues d'ici. C'est là que nous nous étions donné
+rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutôt comme une peureuse, je
+ne peux pas me décider à aller lui dire: «Me voilà!» Non, non! s'il doute
+de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonné à l'autre cinq
+ou six outrages par jour. À celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un
+soupçon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut désormais un amour sublime
+ou rien! Ai-je donc cherché le sien? Il me l'a imposé en me disant: «Ce
+sera le ciel!» _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-être l'enfer
+qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompée. Eh bien, il ne faut pas que
+Palmer me trompe en se trompant lui-même; car, après cette nouvelle erreur,
+il ne me resterait plus qu'à nier tout, à me dire que, comme Laurent,
+j'ai à jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si
+avec cette certitude-là je supporterais la vie, moi!
+
+«Pardon, ma bien-aimée, mes agitations vous font du mal, j'en suis sûre,
+bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquiétude
+pour ma santé; je me porte à merveille, j'ai sous les yeux la plus belle
+mer, et sur la tête le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne
+manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-être demain vous
+écrirai-je que mes incertitudes sont évanouies. Aimez toujours votre
+Thérèse, qui vous adore.»
+
+Palmer était, en effet, à la Spezzia depuis la veille. Il était arrivé à
+dessein juste une heure après le départ du _Ferruccio_. Ne trouvant pas
+Thérèse à _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait dû embarquer
+Laurent à l'entrée du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul à
+neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait à
+l'hôtel. Le brave garçon n'était pas sujet à s'enivrer. Il avait été
+_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, après avoir dîné sur
+l'herbe avec Thérèse, lui avait donnée, et qu'il avait bue pendant la
+station des deux amis à l'île de Palmaria, si bien qu'il se souvenait
+assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ à bord du
+_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ à
+Porto-Venere.
+
+Si Palmer l'eût interrogé avec calme, il eût bientôt découvert que les
+idées du barcarolle n'étaient pas très-nettes sur le dernier point; mais
+Palmer, avec son air grave et impassible, était très-irritable et
+très-passionné. Il crut que Thérèse était partie avec Laurent, partie en
+rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vérité. Il
+se le tint pour dit, et rentra à l'hôtel, où il passa une nuit terrible.
+
+Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes proposé
+d'écrire. Nous avons intitulé notre récit _Elle el lui_, c'est-à-dire
+Thérèse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est
+nécessaire d'en dire pour faire comprendre les événements auxquels il se
+trouva mêlé, et nous pensons que son caractère sera suffisamment expliqué
+par sa conduite. Hâtons-nous de dire seulement en trois mots que Richard
+était aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil,
+l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractère n'était
+pas toujours à la hauteur de l'idée qu'il s'en était faite, et qu'en
+voulant s'élever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait
+un rêve généreux, mais peut-être irréalisable en amour.
+
+Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie à des
+pensées de suicide, dont le détourna cependant une sorte de mépris pour
+Thérèse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui
+donna les conseils de la raison. Thérèse était femme, et il n'eût pas dû
+la soumettre à une épreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en était ainsi,
+puisque Thérèse, placée si haut dans son estime, avait été vaincue par une
+passion déplorable après des promesses sacrées, il ne fallait plus croire
+à aucune femme, et aucune femme ne méritait le sacrifice de la vie d'un
+galant homme. Palmer en était là, lorsqu'il vit aborder près du lieu où il
+se trouvait un élégant canot noir, monté par un officier de marine. Les
+huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince
+embarcation sur le flot tranquille relevèrent leurs rames blanches en
+signe de respect avec une précision militaire; l'officier mit pied à terre
+et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin.
+
+C'était le capitaine Lawson, commandant la frégate américaine _l'Union_,
+en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances
+maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs années,
+des navires destinés à protéger leurs relations commerciales dans les
+différents parages du globe.
+
+Lawson était l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donné à Thérèse une
+lettre de recommandation pour lui, dans le cas où elle voudrait visiter le
+navire en parcourant la rade.
+
+Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien.
+Il n'avait reçu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part.
+Il l'emmena déjeuner à son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_
+quittait la station à la fin du printemps; Palmer caressa l'idée de
+profiter de l'occasion pour retourner en Amérique. Tout lui semblait rompu
+entre Thérèse et lui; pourtant il résolut de rester à la Spezzia, la vue
+de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les
+moments difficiles de sa vie.
+
+Il y était depuis trois jours, habitant le navire américain beaucoup plus
+que l'hôtel de _la Croix de Malte_, s'efforçant de reprendre goût aux
+études sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie,
+lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin à déjeuner, moitié riant, moitié
+soupirant, qu'il était tombé amoureux depuis la veille, et que l'objet de
+sa passion était un problème sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un
+homme du monde comme M. Palmer.
+
+C'était une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq à trente ans. Il ne
+l'avait vue qu'à une fenêtre où elle était assise, faisant de la dentelle.
+La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute
+la côte génoise. C'était autrefois une branche de commerce que les métiers
+ont minée, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes
+et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne était épris
+appartenait à la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de
+travail, mais encore par la pauvreté du gîte où il l'avait aperçue.
+Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui
+causaient du doute. Elle avait des cheveux ondés qui n'étaient ni bruns ni
+blonds, des yeux rêveurs, un teint pâle. Elle avait très-bien vu que, de
+l'auberge où il s'était réfugié contre la pluie, le jeune officier la
+contemplait avec curiosité. Elle n'avait daigné ni l'encourager, ni se
+soustraire à ses regards. Elle lui avait offert l'image désespérante de
+l'indifférence personnifiée.
+
+Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrogé l'aubergiste de Porto
+Venere. Celle-ci lui avait répondu que l'étrangère était là depuis trois
+jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa
+nièce et qui mentait probablement, car c'était une vieille intrigante qui
+louait une mauvaise chambre au détriment de l'auberge attitrée et patentée,
+et qui se mêlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais
+qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce,
+méritait le mépris des gens établis et des voyageurs qui se
+respectent.
+
+En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus pressé
+que d'aller chez la vieille et de lui demander à loger pour un de ses amis
+qu'il attendait, espérant, à la faveur de cette histoire, la faire causer
+et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille
+avait été impénétrable et même incorruptible.
+
+Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue éveilla
+l'attention de Palmer. Ce pouvait être celui de Thérèse; mais que
+faisait-elle et pourquoi se cachait-elle à Porto-Venere? Sans doute, elle
+n'y était pas seule; Laurent devait être caché dans quelque autre coin.
+Palmer agita en lui-même la question de savoir s'il s'en irait en Chine
+pour n'être pas témoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus
+raisonnable, qui était de savoir à quoi s'en tenir.
+
+Il se fit conduire aussitôt à Porto-Venere et n'eut pas de peine à y
+découvrir Thérèse, logée et occupée ainsi qu'on le lui avait raconté.
+L'explication fut vive et franche. Tous deux étaient trop sincères pour se
+bouder; aussi tous deux s'avouèrent-ils qu'ils avaient eu beaucoup
+d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas été averti par
+Thérèse du lieu de sa retraite, Thérèse pour n'avoir pas été mieux
+cherchée et plus tôt retrouvée par Palmer.
+
+--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir
+comme abandonnée à un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas!
+
+--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi étiez-vous
+triste et comme désespéré en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en
+arrivant ici, vous n'ayez pas su découvrir où j'étais dès le premier jour?
+Vous avez donc supposé que j'étais partie, et qu'il était inutile de me
+chercher?
+
+--Écoutez-moi, dit Palmer éludant la question, et vous verrez que j'ai eu,
+depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la
+tête. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et
+pouvant prétendre à vous épouser, j'ai passé à côté d'un bonheur dont le
+regret et le rêve ne m'ont jamais quitté. J'étais dès lors l'amant d'une
+femme qui s'est jouée de moi de mille manières. Je me croyais, je me suis
+cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protéger. Enfin
+elle a mis le comble à son ingratitude et à sa perfidie, et j'ai pu
+l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-même. Eh bien, cette femme que
+je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvée à Florence au moment où
+Laurent devait partir. Abandonnée d'un nouvel amant qui m'avait succédé,
+elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois déjà elle m'avait
+trouvé généreux ou faible! Elle m'écrivait une lettre de menaces, et,
+feignant une jalousie absurde, elle prétendait venir vous insulter en ma
+présence. Je la savais femme à ne reculer devant aucun scandale, et je ne
+voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement témoin de ses
+fureurs. Je ne pus la décider à ne pas se montrer, qu'en lui promettant
+d'avoir une explication avec elle le jour même. Elle demeurait précisément
+dans l'hôtel où nous logions auprès de notre malade, et, quand le voiturin
+qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle était là, résolue
+à faire un esclandre. Son thème odieux et ridicule était de crier, devant
+tous les gens de l'hôtel et de la rue, que je partageais ma nouvelle
+maîtresse avec Laurent de Fauvel. Voilà pourquoi je vous fis partir avec
+lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous
+compromettre, et sans vous exposer à la voir ou à l'entendre. A présent,
+ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre à une épreuve en vous laissant,
+seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez
+pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de
+l'enfer se sont mises après moi.
+
+--Et voilà ce que je vous reproche, dit Thérèse.
+
+--Ah! que voulez-vous! s'écria Palmer, j'ai été si odieusement trompé dans
+ma vie! Cette misérable femme avait remué en moi tout un monde d'amertume
+et de mépris.
+
+--Et ce mépris a rejailli sur moi?
+
+--Oh! ne dites pas cela, Thérèse,
+
+--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai été bien trompée, et je croyais en
+vous quand même.
+
+--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir été forcé de vous
+confier mon passé. Vous allez croire qu'il peut réagir sur mon avenir, et
+que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai été
+abreuvé. Voyons, voyons, ma chère Thérèse, chassons ces tristes pensées.
+Vous êtes ici dans un endroit à donner le _spleen_. La barque nous attend;
+venez vous établir à la Spezzia.
+
+--Non, dit Thérèse, je reste ici, moi.
+
+--Comment? qu'est-ce donc? du dépit entre nous?
+
+--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous,
+je n’en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre
+affection soit un idéal de sincérité, car j'y veux, quant à moi, faire
+tout ce qui est possible à une âme croyante; mais je ne vous savais pas
+jaloux, vous l'avez été et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est
+pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est
+tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande où
+nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer,
+j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et à la
+solitude.
+
+«Ces nouveaux tourments qui semblent se préparer, ce n'est pas pour moi
+seule que je les redoute; s'il était possible qu'en amour l'un des deux
+fût heureux quand l'autre souffre, la route du dévouement serait toute
+tracée et facile à suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien:
+je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voilà
+donc entraînée à gâter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne
+inoffensive, et je commence à faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi;
+nous pensions nous connaître, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui
+m'avait charmé en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez
+déjà plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'étais
+il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais
+maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des
+doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais
+un calcul en vous épousant? Oh! ne dites pas que cette idée ne vous
+viendra jamais; elle vous viendra malgré vous. Je sais trop comment d'un
+soupçon on passe à un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un
+premier désenchantement à un dégoût injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai
+assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire,
+je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit dès le
+premier jour, et, si vous l'avez oublié, moi, je m'en souviens. Éloignons
+donc cette idée de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends
+provisoirement ma parole, jusqu'à ce que je puisse compter sur votre
+estime, telle que je croyais la posséder. Si vous ne voulez pas vous
+soumettre à une épreuve, quittons-nous tout de suite. Quant à moi, je vous
+jure que je ne veux rien vous devoir, pas même le plus léger service, dans
+la position où je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut
+que vous compreniez ma volonté. Je me trouve ici logée et nourrie sur
+parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confié à Vicentino pour les
+frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la
+dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que
+je reçoive de Gênes l'argent qui m'est dû, je peux gagner ici, au jour le
+jour, de quoi, sinon récompenser, du moins défrayer ma bonne hôtesse de la
+très-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'éprouve ni humiliations,
+ni souffrance de cet état de choses, et il faut qu'il dure jusqu'à ce que
+mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai à prendre. Jusque-là,
+retournez à la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de
+la dentelle, tout en causant avec vous.
+
+Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grâce. Il espérait
+regagner la confiance de Thérèse, et il sentait bien l'avoir ébranlée par
+sa faute.
+
+
+
+
+X
+
+
+Quelques jours après, Thérèse reçut une lettre de Genève. Laurent s'y
+accusait par écrit de tout ce dont il s'était accusé en paroles, comme
+s'il eût voulu consacrer ainsi le témoignage de son repentir.
+
+«Non, disait-il, je n'ai pas su te mériter. J'ai été indigne d'un amour si
+généreux, si pur et si désintéressé. J'ai lassé ta patience, ô ma soeur, ô
+ma mère! Les anges aussi se fussent lassés de moi! Ah! Thérèse, à mesure
+que je reviens à la santé et à la vie, mes souvenirs s'éclaircissent, et
+je regarde dans mon passé comme dans un miroir qui me montre le spectre
+d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sûr, ce
+malheureux était en démence; ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers
+cette épouvantable maladie physique dont tu m'as sauvé par miracle, j'ai
+pu, trois et quatre mois d'avance, être sous le coup d'une maladie morale
+qui m'ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela
+était, n'aurais-tu pas dû me pardonner?... Mais ce que je dis là, hélas!
+n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale?
+Celui qui tue son père ne pourrait-il pas invoquer la même excuse que moi?
+Le bien, le mal, voici la première fois que cette notion me tourmente.
+Avant de te connaître, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimée, je
+n'y avais jamais songé. Le mal était pour moi un monstre de bas étage, la
+bête apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des
+hommes dans les bas-fonds infects de la société; le mal! pouvait-il
+approcher de moi, l'homme de la vie élégante, le beau de Paris, le noble
+fils des Muses! Ah! imbécile que j'étais, je me figurais donc, parce que
+j'avais la barbe parfumée et les mains bien gantées, que mes caresses
+purifiaient la grande prostituée des nations, l'orgie, ma fiancée, qui
+m'avait lié à elle d'une chaîne aussi noble que celle qui lie les forçats
+dans les bagnes? Et je t'ai immolée, ma pauvre douce maîtresse, à mon
+brutal égoïsme, et, après cela, j'ai relevé la tête en disant: «C'était
+mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait être mal de ce que j'ai le
+droit de faire!» Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai été criminel;
+et je ne m'en suis pas douté! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre,
+toi mon seul bien, le seul être qui m'eût jamais aimé et qui fût capable
+d'aimer l'enfant ingrat et insensé que j'étais! C'est seulement quand j'ai
+vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux,
+que j'ai compris que j'étais à jamais seul et abandonné sur la terre!»
+
+Une longue partie de cette première lettre était écrite sur un ton
+d'exaltation dont la sincérité se trouvait confirmée par des détails de
+réalité et un brusque changement de ton, caractéristique chez Laurent.
+
+«Croirais-tu qu'en arrivant à Genève, la première chose que j'aie faite
+avant de songer à t'écrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet
+d'été, fort joli, ma foi, et très-bien coupé, que j'ai trouvé chez un
+tailleur français, rencontre agréable pour un voyageur pressé de quitter
+cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voilà donc courant les rues
+de Genève, enchanté de mon gilet neuf, et m'arrêtant devant la boutique
+d'un libraire où une certaine édition de Byron, reliée avec un grand goût,
+me paraissait une tentation irrésistible. Que lire en voyage? Je ne peux
+pas souffrir les livres de voyage précisément, à moins qu'ils ne parlent
+de pays où je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poëtes, qui vous
+promènent dans le monde de leurs rêves, et je me suis payé cette édition.
+Et puis j'ai suivi au hasard une très-jolie fille court vêtue qui passait
+devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre
+d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus à mon gilet qu'à
+elle. Tout à coup elle a pris à droite, et moi à gauche sans m'en
+apercevoir, et je me suis trouvé de retour à mon hôtel, où, en voulant
+serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouvé les violettes
+doubles que tu avais semées dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos
+adieux. Je les avais ramassées une à une avec soin, et je les gardais
+comme une relique; mais voilà qu'elles m'ont fait pleurer comme une
+gouttière, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait été le principal
+événement de ma matinée, je me suis dit:
+
+«--Voilà pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aimé!»
+
+Ailleurs, il disait:
+
+«Tu m'as fait promettre de soigner ma santé, en me disant: «Puisque c'est
+moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te
+défendre de la perdre.» Hélas! ma Thérèse, que veux-tu donc que j'en fasse,
+de cette maudite santé qui commence à m'enivrer comme le vin nouveau? Le
+printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais
+dépend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le véritable amour, toi,
+et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que
+tu n'as pas fait? Où la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non,
+certes: il n'y a là que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien
+sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire,
+ma pauvre amie, que ceux à qui l'on se sacrifie ne le méritent guère; mais
+moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me résoudre à partager
+avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'épouser alors? Oh!
+pour le coup, Thérèse, tu ne peux pas penser à cela sans rire... ou sans
+trembler. Moi, enchaîné de par la loi, quand je ne peux pas seulement
+l'être par ma propre volonté!
+
+«J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux.
+J'ai fait la cour à cette fidèle amante, et je l'ai eue pour une perruche
+verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naïvement:
+«Dame! c'est sa faute, à _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!» Et,
+depuis ce jour-là, je me suis promis de ne jamais aimer une femme
+entretenue, c'est-à-dire un être qui a envie de tout ce que son amant ne
+lui donne pas.
+
+«Alors, en fait de maîtresse, je ne vois plus qu'une aventurière, comme on
+en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nées princesses, mais qui
+ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche
+pour combler les abîmes de ces passés-là.--Une actrice en renom? Cela m'a
+tenté souvent; mais il faudrait que ma maîtresse renonçât au public, et
+c'est là un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non,
+Thérèse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que
+je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne à mon ancienne
+vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillée en moi
+par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas
+ainsi: des femmes pour les sens et une maîtresse pour mon âme? Il ne
+dépend ni de toi, ni de moi, Thérèse, que tu ne sois pas cette maîtresse,
+cet idéal rêvé, perdu, pleuré, et rêvé plus que jamais. Tu ne peux t'en
+offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma
+pensée sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse
+jamais dire: «Je l'ai remplacée, cette Thérèse.»
+
+»Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusée
+pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passés
+ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait
+encore du mal. Eh bien, tu t'es trompée. Cela m'aurait tué lorsque pour la
+première fois je t'ai questionnée avec emportement sur son compte: j'étais
+encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu
+m'as laissé deviner le _secret_ que tu n'étais pas forcée de me confier,
+j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je
+réparais toutes mes fautes. J'ai examiné attentivement votre manière
+d'être ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnément et qu'il me
+témoignait pourtant la tendresse d'un père. Cela, vois-tu, Thérèse, m'a
+bouleversé. Je n'avais pas l'idée de cette générosité, de cette grandeur
+dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sûr de toi, lui! comme il te
+comprend, comme il te mérite par conséquent! Cela m'a rappelé le temps où
+je te disais: «Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!» Ah! quel odieux
+sentiment j'avais alors dans l'âme! Je voulais être délivré de ton amour,
+qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais répondu: «Eh
+bien, je l'aime!...» je t'aurais tuée?
+
+«Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait déjà, et il n'a pas craint de se
+consacrer à toi au moment où peut-être tu m'aimais encore! Moi, en
+pareille circonstance, je n'aurais jamais osé me risquer. J'avais une trop
+belle dose de cet orgueil que nous portons si fièrement, nous autres
+hommes du monde, et qui a été si bien inventé par les sots pour nous
+empêcher de vouloir conquérir le bonheur à nos risques et périls, ou de
+savoir seulement le ressaisir quand il nous échappe.
+
+»Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te
+disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais déjà, et
+c'est là ce qui achevait de m'éloigner de toi. Il y a eu, dans les
+derniers temps, bien des heures où j'ai été prêt à me jeter à tes pieds;
+j'étais arrêté par cette idée: «Il est trop tard, elle en aime un autre.
+Je l'ai voulu, mais elle n'eût pas dû le vouloir. Donc, elle est indigne
+de moi!»
+
+«Voilà comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sûr à
+présent, si j'étais revenu à toi sincèrement, quand même tu aurais
+commencé à aimer Dick, tu me l'aurais sacrifié. Tu aurais recommencé ce
+martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de
+m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thérèse, c'est là ce qui m'a
+donné la force de me sauver à Florence sans te dire un seul mot. Je
+sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre
+manière de réparer mes torts que de te laisser seule auprès d'un homme qui
+t'aimait véritablement.
+
+«C'est encore là ce qui a soutenu mon courage à la Spezzia, durant cette
+journée où j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grâce; mais cette
+détestable pensée ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie.
+Je ne sais pas si tu avais dit à ce batelier de ne pas nous perdre de vue;
+mais c'était bien inutile, va! Je me serais jeté dans la mer plutôt que de
+vouloir trahir la confiance que Palmer me témoignait en nous laissant
+ensemble.
+
+«Dis-le-lui donc, à lui, que je t'aime véritablement, autant que je puis
+aimer. Dis-lui que c'est à lui, autant qu'à toi, que je dois de m'être
+condamné et exécuté comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour
+accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-même à
+présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai été un sot ou un lâche
+de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel, sauf à abandonner ensuite, en
+lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thérèse, c'est
+ainsi que, moi-même, j'eusse probablement jugé chez un autre la conduite
+que j'ai pourtant tenue vis-à-vis de toi et de Palmer avec autant de
+résolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je
+ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends
+justice. «Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin
+de là, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force
+aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met à
+penser à ce qu'il eût pu être et à ce qu'il est maintenant pour toi, sa
+tête s'égare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec
+orgueil: «J'aurais pu troubler, disputer et peut-être détruire ce bonheur:
+je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit
+maintenant à l'amitié de Thérèse.»
+
+Thérèse répondit avec tendresse à son pauvre enfant. C'est sous ce titre
+qu'il était désormais enseveli et comme embaumé dans le sanctuaire du
+passé... Thérèse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer.
+Il ne lui semblait pas qu'elle pût jamais regretter le temps où, tous les
+matins, elle s'éveillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait
+pas lui tomber sur la tête.
+
+Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse
+s'était emparée d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de
+Porto-Venere. C'était comme un détachement de la vie qui, par moment,
+n'était pas sans charme pour elle; mais c'était quelque chose de morne et
+d'abattu qui n'était pas dans son caractère et qu'elle ne s'expliquait pas
+à elle-même.
+
+Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait à propos de
+Palmer: elle lui en fit brièvement le plus grand éloge et lui dit de sa
+part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se résoudre à le
+prendre pour confident de leur intimité. Elle répugnait à faire part de sa
+véritable situation, c'est-à-dire à confier des engagements sur lesquels
+elle ne s'était pas dit à elle-même son dernier mot. Et, quand même elle
+eût été fixée, n'eût-il pas été trop tôt pour dire à Laurent: «Vous
+souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!»
+
+L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit
+de la dentelle pendant quinze jours avec une persévérance qui désolait
+Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin à la tête de quelques billets de banque,
+elle paya largement sa bonne hôtesse et se permit de sortir avec Palmer
+pour se promener autour du golfe; mais elle désira rester à Porto-Venere
+encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait à
+cette morne et misérable résidence.
+
+Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se
+définissent. C'est avec sa mère que Thérèse venait à bout, dans ses
+lettres, de s'épancher.
+
+«Je suis encore ici, lui écrivait-elle au mois de juillet, en dépit d'une
+chaleur dévorante. Je me suis attachée comme un coquillage à ce rocher où
+jamais un arbre n'a pu songer à pousser, mais où soufflent des brises
+énergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue
+continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue
+en quelque sorte nécessaire. Le pays que j'ai derrière moi, et qu'en moins
+de deux heures je peux gagner en barque, était ravissant au printemps. En
+s'enfonçant dans les terres au fond du golfe, à deux ou trois lieues de la
+côte, on découvre les sites les plus étranges. Il y a une certaine région
+de terrains déchirés par je ne sais quels anciens tremblements de terre,
+qui présente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines
+de sable rouge recouvertes de pins et de bruyères, s'échelonnant les unes
+sur les autres, et offrant sur leurs crêtes d'assez larges voies
+naturelles qui tout à coup tombent à pic dans les abîmes et vous laissent
+fort embarrassé de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se
+trompe dans le dédale des petits sentiers battus par les pieds des
+troupeaux, on arrive à d'autres abîmes, et nous sommes restés quelquefois,
+Palmer et moi, des heures entières sur ces sommets boisés, sans retrouver
+le chemin qui nous y avait amenés. De là, on plonge sur une immensité de
+pays cultivé, coupé de place en place avec une sorte de régularité par ces
+accidents étranges, et au delà de cette immensité se déploie l'immensité
+bleue de la mer. De ce côté-là, il semble que l'horizon n'ait pas de
+limites. Du côté du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont
+les crêtes, hardiment dessinées, étaient encore couvertes de neige quand
+je suis arrivée ici. «Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes
+en fleurs et de ces arbres de bruyère blanche qui répandaient un parfum si
+frais et si fin aux premiers jours de mai. C'était alors un paradis
+terrestre: ces bois étaient pleins de faux ébéniers, d'arbres de Judée, de
+genêts odorants et de cytises étincelant comme de l'or au milieu des noirs
+buissons de myrte. A présent, tout est brûlé, les pins exhalent une odeur
+acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfumés naguère, n'offrent
+plus que des tiges coupées, noires comme si le feu y avait passé; les
+moissons enlevées, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de
+grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre
+heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie
+boisée du pays, le retour n'est pas agréable, et toutes les hauteurs qui
+entourent immédiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont
+si nues, que c'est encore à Porto-Venere et dans l'île Palmaria que l'on
+peut respirer le mieux.
+
+«Et puis il y a un fléau à la Spezzia: ce sont les moustiques engendrés
+par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marécages
+que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des
+terres qui nous gêne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes
+par conséquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre,
+quelles tempêtes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau
+qui change de couleur et de sentiment à chaque minute du jour et de la
+nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous
+représenter l'effroyable variété; tous les sanglots du désespoir, toutes
+les imprécations de l'enfer s'y sont donné rendez-vous, et, de ma petite
+fenêtre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abîme qui tantôt rugissent
+une bacchanale sans nom, tantôt chantent des hymnes sauvages encore
+redoutables dans leur plus grand apaisement.
+
+«Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les goûts champêtres
+et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai
+pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit?
+Peut-être! Nous sommes de si étranges créatures, nous autres femmes! Il
+faut que je vous le confesse, ma bien-aimée, j'ai passé bien des jours
+avant de m'habituer à me passer de mon supplice, je ne savais que faire de
+moi, n'ayant plus personne à servir et à soigner. Il eût fallu que Palmer
+fût un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, dès qu'il a fait mine
+de l'être, je me suis révoltée, et, à présent qu'il est redevenu bon comme
+un ange, je ne sais plus à qui m'en prendre de l'épouvantable ennui qui
+m'envahit par moments. Hélas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le
+dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-même, ou, si je le sais,
+de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du
+pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les
+toits, ou plutôt sur les toits, et où je me plais à être seule, ignorée,
+oubliée du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre
+travail que celui qui me plaît. Je fais poser des petits enfants, et je
+m'amuse à composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si
+je ne vous dis pas où j'en suis de mon coeur et de ma volonté, vous serez
+encore plus inquiète. Eh bien, sachez-le, je suis bien décidée à épouser
+Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me résoudre à fixer
+l'époque du mariage, je crains pour lui et pour moi-même le lendemain de
+cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'âge des illusions, et,
+après une vie comme la mienne, on a cent ans d'expérience et, par
+conséquent, de terreurs! Je me suis crue absolument détachée de Laurent,
+je l'étais absolument en effet à Gênes, le jour où il me dit que j'étais
+son fléau, l'assassin de son génie et de sa gloire. A présent, je ne me
+sens plus si indépendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les
+lettres adorables de douceur et d'abnégation qu'il m'a écrites pendant ces
+deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore à ce
+malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon
+complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage.
+Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour où il
+aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aimée,
+je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui;
+mais, le jour où Palmer voudra briser l'amitié qui a survécu en moi à
+cette malheureuse passion, peut-être n'aimerai-je plus Palmer.
+
+«Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'être un
+grand philosophe, et il persiste à croire que ce qui lui paraît juste et
+bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect à ses yeux. Moi aussi, je le
+crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les
+compter, sur la situation calme et douce où nous voici. J'ai des accès de
+spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas très-clairvoyant
+et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent
+appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouché. Si le
+mal futur se borne à ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrités et
+l'esprit assombri sans qu'il s'en aperçoive et s'en affecte, nous pourrons
+vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait à scruter mes
+regards distraits, à vouloir percer le voile de mes rêveries, à faire
+enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes
+heures de défaillance morale, je ne me sens plus de force à lutter, et
+j'aimerais mieux que l'on me tuât tout de suite, ce serait plus tôt fait.»
+
+Thérèse reçut de Laurent à la même époque une lettre si ardente, qu'elle
+en fut inquiète. Ce n'était plus l'enthousiasme de l'amitié, c'était celui
+de l'amour. Le silence que Thérèse avait gardé sur ses relations avec
+Palmer avait rendu à l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne
+pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour
+retourner à la vie de plaisir. Le dégoût l'avait saisi à la gorge.
+
+«Ah! Thérèse, lui disait-il, je t'ai reproché autrefois d'aimer trop
+chastement et d'être plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment
+ai-je pu blasphémer ainsi? Depuis que je cherche à me rattacher au vice,
+c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que
+je vois me disent que je suis bon à faire un moine. Non, non, je
+n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette
+douceur maternelle qui me couvait durant des heures entières d'un sourire
+attendri et placide, ces épanchements du coeur, ces aspirations de
+l'intelligence, ce poème à deux dont nous étions les auteurs et les
+personnages sans y songer. Thérèse, si tu n'es pas à Palmer, tu ne peux
+être qu'à moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces émotions ardentes, ces
+attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc été mauvais? N'y en
+a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches,
+toi, la femme dévouée? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne
+m'as-tu pas appelé quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton
+cher supplice et ton tourment nécessaire? Souviens-toi, souviens-toi,
+Thérèse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en
+meurs! N'ai-je pas assez expié? Voilà trois mois d'agonie pour mon
+âme!...»
+
+Puis venaient des reproches. Thérèse lui en avait dit trop ou trop peu.
+Les expressions de son amitié étaient trop vives si ce n'était que de
+l'amitié, trop froides et trop prudentes si c'était de l'amour. Il fallait
+qu'elle eût le courage de le faire vivre ou mourir.
+
+Thérèse se décida à lui répondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle
+comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage
+qu'elle ne pouvait se résoudre à regarder comme une résolution arrêtée.
+Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter à
+l'orgueil de Laurent.
+
+«Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prétendais, pour
+te punir, que j'ai donné mon coeur et ma vie à un autre. Non, tu étais
+pleinement pardonné le jour où j'ai répondu à l'affection de Palmer, et la
+preuve, c'est que j'ai couru à Florence avec lui. Crois-tu donc, mon
+pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne
+fusse réellement là qu'une soeur de charité»? Non, non, ce n'était pas le
+devoir, qui m'enchaînait à ton chevet, c'était la tendresse d'une mère.
+Est-ce qu'une mère ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours
+ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer à ce que je dois à
+Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me
+retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer,
+et que je l'aime. S'il m'eût fallu passer de tes bras dans ceux de ton
+ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais ç'a été le contraire. C'est en
+nous jurant l'un à l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner
+jamais, que nos mains se sont unies.»
+
+Thérèse montra cette lettre à Palmer, qui en fut vivement ému et voulut
+écrire de son côté, à Laurent, pour lui faire les mêmes promesses de
+sollicitude constante et d'affection vraie.
+
+Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommencé un
+rêve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord;
+mais il résolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de
+porter. Il se fit en lui une de ces révolutions soudaines et complètes qui
+étaient tantôt le fléau, tantôt le salut de sa vie, et il écrivit à
+Thérèse:
+
+«Sois bénie, ma soeur adorée; je suis heureux, je suis fier de ton amitié
+fidèle, et celle de Palmer m'a touché jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu
+plus tôt, méchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en
+effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue
+seule et triste que je revenais me mettre à tes pieds pour te dire: «Eh
+bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes
+tristesses, tes ennuis et ta solitude.» N'était-ce pas mon devoir et mon
+droit?--Mais tu es heureuse, Thérèse, et moi aussi par conséquent! Je te
+bénis de me l'avoir dit. Me voilà donc enfin délivré des remords qui me
+rongeaient le coeur! Je veux marcher la tête haute, aspirer l'air à pleine
+poitrine et me dire que je n'ai pas souillé et gâté la vie de la meilleure
+des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie
+généreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait
+autrefois!
+
+«Ma chère Thérèse, mon cher Palmer, vous êtes mes deux anges gardiens.
+Vous m'avez porté bonheur. Grâce à vous enfin, je sens que j'étais né pour
+autre chose que la vie que j'ai menée. Je renais, je sens l'air du ciel
+descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphère. Mon être se
+transforme. Je vais aimer!
+
+«Oui, je vais aimer, j'aime déjà!... J'aime une belle et pure enfant qui
+n'en sait rien encore, et auprès de qui je trouve un plaisir mystérieux à
+garder le secret de mon coeur, et à paraître et à me faire aussi naïf,
+aussi gai, aussi enfant qu'elle-même.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers
+jours d'une émotion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et
+d'effrayant dans cette idée: je vais me trahir, c'est-à-dire je vais me
+donner! demain, ce soir peut-être, je ne m'appartiendrai plus?
+
+«Réjouis-toi, ma Thérèse, de ce dénouement de la triste et folle jeunesse
+de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un être qui semblait
+perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un
+oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta
+colère, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amitié! Oui, il a fallu
+toutes les péripéties d'un drame intime où j'ai été vaincu pour m'amener à
+ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta
+récompense, ton martyre et ta couronne. Bénissez-moi tous les deux, mes
+amis, et priez pour moi, je vais aimer!»
+
+Tout le reste de la lettre était ainsi. En recevant cet hymne de joie et
+de reconnaissance, Thérèse sentit pour la première fois son propre bonheur
+complet et assuré. Elle tendit les deux mains à Palmer et lui dit:
+
+--Ah ça! où et quand nous marions-nous?
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il fut décidé que le mariage aurait lieu en Amérique. Palmer se faisait
+une joie suprême de présenter Thérèse à sa mère et de recevoir sous les
+yeux de celle-ci la bénédiction nuptiale. La mère de Thérèse ne pouvait se
+promettre le bonheur d'y assister, quand même la cérémonie aurait lieu en
+France. Elle en était dédommagée par la joie qu'elle éprouvait à voir sa
+fille engagée à un homme raisonnable et dévoué. Elle ne pouvait souffrir
+Laurent, et elle avait toujours tremblé que Thérèse ne retombât sous son
+joug.
+
+_L'Union_ faisait ses apprêts de départ. Le capitaine Lawson offrait
+d'emmener Palmer et sa fiancée. C'était une fête à bord, de penser qu'on
+ferait la traversée avec ce couple aimé. Le jeune enseigne réparait son
+impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par
+l'estime la plus sincère pour Thérèse.
+
+Thérèse, ayant tout préparé pour s'embarquer le 18 août, reçut une lettre
+de sa mère, qui la suppliait de venir d'abord à Paris, ne fût-ce que pour
+vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-même pour des affaires de
+famille. Qui savait quand Thérèse pourrait revenir d'Amérique? Cette
+pauvre mère n'était pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple
+d'un père défiant et irrité rendait insoumis et froids envers elle. Aussi
+elle adorait Thérèse, qui seule avait été vraiment pour elle une fille
+tendre et une amie dévouée. Elle voulait la bénir et l'embrasser,
+peut-être pour la dernière fois, car elle se sentait vieille avant l'âge,
+malade et fatiguée d'une vie sans sécurité et sans expansion.
+
+Palmer fut plus contrarié de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien
+qu'il eût toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude
+d'une amitié durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cessé d'être
+inquiet malgré lui des sentiments qui pouvaient se réveiller dans le coeur
+de Thérèse lorsqu'elle le reverrait. A coup sûr, il ne s'en rendait pas
+compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperçut quand le
+canon du navire américain fit retentir les échos du golfe de la Spezzia de
+ses adieux répétés durant toute la journée du 18 août.
+
+Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, à la dernière, il se
+tordit les mains jusqu'à les faire craquer.
+
+Thérèse s'en étonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxiétés de
+Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de
+leur séjour en ce pays.
+
+--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'écria-t-elle en le regardant avec attention.
+Quel pressentiment avez-vous?
+
+--Oui! c'est cela, répondit Palmer à la hâte. C'est un pressentiment...
+pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un
+pressentiment!
+
+--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer?
+
+--Peut-être? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas exposée, grâce au ciel,
+puisque nous allons à Paris.
+
+--_L'Union_ passe à Brest et s'y arrête quinze jours. C'est là que nous
+irons nous embarquer?
+
+--Oui, oui, sans doute, si d'ici là il n'arrive pas une catastrophe.
+
+Et Palmer resta triste et accablé, sans que Thérèse devinât ce qui se
+passait en lui. Comment l'eût-elle deviné? Laurent était aux eaux de
+Baden. Palmer le savait bien, et Laurent était occupé aussi de projets de
+mariage, comme il l'avait écrit.
+
+Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrêter nulle part, ils
+rentrèrent en France par Turin et le mont Cenis.
+
+Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des
+signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit
+qui n'étaient nullement dans son caractère. Lui, si calme et si facile à
+servir, il s'abandonnait à des colères inouïes contre les postillons,
+contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thérèse ne
+l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se défendre de le lui dire. Il lui
+répondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre
+et un accent de dépit si marqué, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par
+conséquent.
+
+Il y a une destinée implacable pour certaines existences. Pendant que
+Thérèse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y
+rentrait par Genève. Il arriva à Paris quelques heures avant eux,
+préoccupé d'un vif souci. Il avait enfin découvert que, pour le faire
+voyager pendant quelques mois, Thérèse s'était dépouillée en Italie de
+tout ce qu'elle possédait alors, et il avait appris (car tout se découvre
+tôt ou tard), d'une personne qui avait passé à la Spezzia à cette époque,
+que mademoiselle Jacques vivait à Porto-Venere dans un état de gêne
+extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six
+livres par mois.
+
+Humilié et repentant, irrité et désolé, il voulait savoir à quoi s'en
+tenir sur la situation présente de Thérèse. Il la savait trop fière pour
+vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que,
+si elle n'avait pas été payée de ses travaux à Gênes, elle avait dû faire
+vendre ses meubles à Paris.
+
+Il courut aux Champs-Elysées, frémissant de trouver des inconnus installés
+dans cette chère petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent
+battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner à la
+grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui répondre. Il
+ignorait le prochain mariage de Thérèse, il ignorait même qu'elle fût
+libre de se marier. Une dernière lettre qu'elle lui avait écrite à ce
+sujet était arrivée à Baden le lendemain de son départ.
+
+Sa joie fut extrême de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il
+lui sauta au cou; mais tout aussitôt il devint triste en voyant la figure
+consternée de cette bonne femme.
+
+--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc
+que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille?
+Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous étiez
+quittés, et j'en étais contente; car, après vous avoir aimé, je vous
+détestais. Je voyais bien que vous étiez l'_auteur_ de ses embarras et de
+ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici à l'attendre, à moins que
+vous n'ayez juré de la faire mourir!
+
+--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'écria Laurent à plusieurs
+reprises.
+
+C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante.
+Il entra dans l'atelier de Thérèse, dans le petit salon lilas et jusque
+dans la chambre à coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait
+étendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un à un, tous
+ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de goût que
+Thérèse avait payés de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait
+changé dans la situation que Thérèse s'était faite à Paris, et Laurent
+répétait d'un air un peu égaré en regardant Catherine, qui le suivait pas
+à pas d'un air soucieux:
+
+--Elle arrive aujourd'hui!
+
+En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle,
+Laurent s'était vanté. Il avait pensé dire la vérité en écrivant à
+Thérèse avec l'exaltation à laquelle il s'abandonnait pour lui parler de
+lui-même, et qui contrastait si étrangement avec le ton moqueur et froid
+qu'il se croyait obligé de porter dans le monde. La déclaration qu'il
+avait dû faire à la jeune fille objet de ses rêves, il ne l'avait pas
+faite. Un oiseau ou un nuage qui avait passé le soir dans le ciel avait
+suffi pour déranger le fragile édifice de bonheur et d'expansion éclos le
+matin dans cette imagination d'enfant et de poëte. La peur d'être ridicule
+s'était emparée de lui, ou bien la crainte de guérir de son invincible et
+fatale passion pour Thérèse.
+
+Il était là, ne répondant rien à Catherine, qui, pressée de tout préparer
+pour l'arrivée de sa chère maîtresse, se décida à le laisser seul. Laurent
+était en proie à une agitation inouïe. Il se demandait pourquoi Thérèse
+revenait à Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec
+Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-même? Lui avait-elle
+annoncé un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pensée était déjà
+évanouie? Ce brusque et mystérieux retour ne cachait-il pas une rupture
+avec Dick?
+
+Laurent s'en réjouissait et s'en effrayait à la fois. Mille idées, mille
+émotions se contrariaient dans sa tête et dans ses nerfs. Il y eut un
+moment où il oublia insensiblement la réalité et se persuada que ces
+meubles couverts de toile grise étaient des tombes dans un cimetière. Il
+avait toujours eu horreur de la mort, et, malgré lui, il y pensait sans
+cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut
+entouré de linceuls, et se leva avec effroi en s'écriant:
+
+--Qui est donc mort? Est-ce Thérèse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens,
+quelqu'un est mort dans la région où je viens de rentrer!... Non, c'est
+toi, répondit-il en se parlant à lui-même, c'est toi qui as vécu dans
+cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonné,
+oublié comme un cadavre!
+
+Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, épousseta
+les meubles, ouvrit toutes grandes les croisées, qui étaient fermées,
+ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine
+posés sur les consoles dorées. Puis elle s'approcha de lui et lui dit:
+
+--Eh bien, voyons, que faites-vous ici?
+
+Laurent sortit de son rêve, et, regardant autour de lui avec égarement, il
+vit les fleurs répétées dans les glaces, les meubles de Boule brillant au
+soleil, et tout cet air de fête qui avait succédé, comme par magie, à
+l'aspect funèbre de l'absence, qui ressemble tant en effet à la mort.
+
+Son hallucination prit un autre cours.
+
+--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce
+que je fais ici? C'est fête aujourd'hui chez Thérèse, c'est un jour
+d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maîtresse du
+logis a donné, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort!
+Qu'est-ce qu'un cadavre a à voir dans cette chambre de noces? Aussi que
+va-t-elle dire en me voyant là? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle
+me dira: «Va-t'en! ta place est dans un cercueil!»
+
+Laurent parlait comme dans la fièvre. Catherine eut pitié de lui.
+
+--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours été.
+
+Et, comme elle songeait à ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec
+douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrêtait dans la rue. Dans sa joie
+de revoir Thérèse, elle oublia Laurent et courut ouvrir.
+
+Palmer était à la porte avec Thérèse; mais, pressé de se débarrasser de la
+poussière du voyage et ne voulant pas laisser à Thérèse l'ennui de faire
+décharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitôt, et donna
+l'ordre qu'on le conduisît à l'hôtel Meurice, en disant à Thérèse qu'il
+lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dîner avec elle.
+
+Thérèse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment
+elle s'était portée en son absence, elle entra dans la maison avec cette
+curiosité impatiente, inquiète ou joyeuse, que l'on éprouve
+instinctivement à revoir un lieu où l'on a longtemps vécu, si bien que
+Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent était là, et qu'elle
+le surprit pâle, absorbé et comme pétrifié sur le sofa du salon. Il
+n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes
+précipitamment. Il était encore plongé dans ses rêveries lugubres, quand
+il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'élança vers elle pour
+l'embrasser, et tomba suffoqué, presque évanoui à ses pieds.
+
+Il fallut lui ôter sa cravate, et lui faire respirer de l'éther; il
+étouffait, et les battements de son coeur étaient si violents, que tout
+son corps en était ébranlé comme de commotions électriques. Thérèse,
+effrayée de le voir ainsi, crut qu'il était retombé malade. Cependant la
+fraîcheur de la jeunesse lui revint bientôt, et elle remarqua qu'il avait
+engraissé. Il lui jura mille fois qu'il ne s'était jamais mieux porté, et
+qu'il était heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur
+comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit à genoux
+devant elle et lui baisa les pieds pour lui témoigner son respect et son
+adoration. Ses effusions étaient si vives, que Thérèse en fut inquiète et
+crut devoir se hâter de lui rappeler son prochain départ et son prochain
+mariage avec Palmer.
+
+--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'écria Laurent, pâle
+comme si la foudre lui tombée à ses pieds. Départ! mariage!... Comment?
+pourquoi? Est-ce que je rêve encore? est-ce que tu as dit ces mots-là?
+
+--Oui, répondit-elle, je te les dis. Je te les avais écrits; tu n'as donc
+pas reçu ma lettre?
+
+--Départ! mariage! répétait Laurent; mais tu disais autrefois que c'était
+impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours où je regrettais de ne
+pouvoir faire taire les gens qui te déchiraient, en te donnant mon nom et
+ma vie entière. Et toi, tu disais: «Jamais, jamais, tant que cet homme
+vivra!» Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais
+aimé, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondés et
+un scandale affreux que je crois inévitable?
+
+--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre.
+
+Laurent fut si étourdi de cette révélation, qu'il oublia tous ses projets
+d'amitié fraternelle et désintéressée. Ce que Thérèse avait prévu à Gênes
+se réalisa dans les conditions les plus singulièrement déchirantes.
+Laurent se fit une idée exaltée du bonheur qu'il eût pu goûter en devenant
+le mari de Thérèse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune
+parole de raison et de remontrance eût prise sur son âme troublée et
+désespérée. Sa douleur était si énergiquement exprimée et ses larmes si
+vraies, que Thérèse ne put se soustraire à l'émotion d'une scène
+pathétique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans
+ressentir toutes les pitiés de la maternité grondeuse, mais vaincue. Elle
+essaya en vain de retenir ses propres larmes.
+
+Ce n'étaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce
+vertige que Laurent éprouvait, et qui n'était autre chose qu'un vertige;
+mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle,
+c'étaient les propres fibres de son coeur, froissées par une souffrance
+qu'elle ne s'expliquait pas.
+
+Elle réussit enfin à le calmer, et, en lui parlant avec douceur et
+tendresse, à lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la
+meilleure solution pour elle et pour lui-même. Laurent en convenait avec
+un triste sourire.
+
+--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari détestable, et _lui_, il te
+rendra heureuse! Le ciel te devait cette récompense et ce dédommagement.
+Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous préserve,
+toi d'une existence misérable, moi de remords pires que les anciens. C'est
+parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrangé
+que je suis si malheureux!
+
+Et il recommençait à sangloter.
+
+Palmer rentra sans qu'on l'eût entendu venir. Il était, en effet, sous le
+coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien préméditer, il venait
+comme un jaloux en défiance, sonnant à peine et marchant sans faire crier
+les parquets. Il s'arrêta à la porte du salon et reconnut la voix de
+Laurent.
+
+--Ah! j'en étais bien sûr! se dit-il en déchirant le gant qu'il s'était
+réservé de mettre justement à cette porte, apparemment pour se donner le
+temps de la réflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper.
+
+--Entrez! cria vivement Thérèse, étonnée que quelqu'un lui fit cette
+insulte de frapper à la porte de son salon.
+
+En voyant que c'était Palmer, elle pâlit. Ce qu'il venait de faire était
+plus éloquent que bien des paroles, il la soupçonnait.
+
+Palmer vit cette pâleur, et n'en put comprendre la véritable cause. Il vit
+aussi que Thérèse avait pleuré, et la physionomie décomposée de Laurent
+acheva de le troubler lui-même. Le premier regard qu'échangèrent
+involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation;
+puis ils marchèrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la
+main ou s'ils s'étrangleraient.
+
+Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincère des deux, car il
+avait des mouvements spontanés qui rachetaient toutes ses fautes. Il
+ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses
+larmes, qui recommençaient à l'étouffer.
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thérèse.
+
+--Je ne sais, répondit-elle avec fermeté; je viens de lui dire que nous
+partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que
+nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de près, nous
+l'aimerons toujours.
+
+--C'est un enfant gâté! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai
+qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc
+que nous l'emmenions en Amérique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous
+faire pleurer, Thérèse?
+
+Ces paroles furent dites d'un ton indéfinissable. C'était l'accent de
+l'amitié paternelle, mêlé de je ne sais quelle aigreur profonde et
+invincible.
+
+Thérèse comprit. Elle demanda son châle et son chapeau en disant à Palmer:
+
+--Nous allons dîner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y
+aurait pas ici de quoi dîner pour nous deux.
+
+--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitié amer,
+moitié tendre.
+
+--Mais, moi, je ne dîne pas avec vous, répondit Laurent, qui comprit enfin
+ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai
+vous dire adieu. Quel jour partez-vous?
+
+--Dans quatre jours, dit Thérèse.
+
+--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manière étrange; mais ce
+n'est pas une raison pour que nous ne dînions pas tous trois ensemble
+aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux
+_Frères-Provençaux_, et, de là, nous ferons un tour en voiture au bois de
+Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous
+prie.
+
+--Je suis engagé, dit Laurent.
+
+--Eh bien, dégagez-vous, reprit Palmer. Voilà du papier et des plumes!
+Écrivez, écrivez, je vous prie!
+
+Palmer parlait d'un ton si décidé, qu'il en était absolu. Laurent crut se
+rappeler que c'était son accent de rondeur accoutumé. Thérèse eût voulu
+qu'il refusât, et d'un regard elle eût pu le lui faire comprendre; mais
+Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpréter
+toutes choses d'une manière funeste.
+
+Laurent était très-sincère. Quand il mentait, il était sa première dupe.
+Il se crut assez fort pour braver cette situation délicate, et il eut
+l'intention droite et généreuse de rendre à Palmer sa confiance
+d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporté par de
+grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige,
+il ne descend plus, il se précipite. C'est ce qui arrivait à Palmer.
+Homme de coeur et de loyauté entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir
+dominer les émotions intérieures d'une situation trop délicate. Ses forces
+le trahissaient; qui pourrait l'en blâmer? Et il s'élançait dans l'abîme,
+entraînant Thérèse et Laurent lui-même avec lui. Qui ne les plaindrait
+tous trois? Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces
+régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela
+n'est pas donné à l'homme: c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un
+instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance.
+
+Le dîner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'était emparé
+du rôle d'amphitryon, prît à coeur de faire servir à ses convives les mets
+et les vins les plus recherchés, tout leur parut amer, et Laurent, après
+de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait
+savourée doucement à Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux
+personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour
+s'étourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manière
+impatientante pour Thérèse.
+
+--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de
+refuser; au bois de Boulogne, dans votre calèche découverte, nous serons
+en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne
+sont pas obligés de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous
+trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de
+chacun de nous, des choses assez fâcheuses.
+
+--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener
+seul, j'ai besoin de prendre l'air.
+
+Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de
+le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les
+surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse
+n'était peut-être pas heureuse, et un peu content aussi malgré lui de
+pouvoir se dire que Palmer n'était pas au-dessus de la nature humaine,
+comme il se l'était imaginé, et comme Thérèse le lui avait dépeint dans
+ses lettres.
+
+Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui
+firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'héroïque roman rêvé plus ou
+moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnée avait
+été Thérèse, puisque, après des craintes et des prévisions assez sages,
+elle s'était résolue à engager sa vie, et que, quelles que fussent
+désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir
+parole.
+
+Palmer l'en dégagea tout d'un coup, après une série de soupçons plus
+outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de
+Laurent. Un matin, Palmer, après avoir passé la nuit caché dans le jardin
+de Thérèse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprès de la grille, et
+l'arrêta.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veillé là pendant six heures, et je
+vous voyais de ma chambre. Êtes-vous bien convaincu que personne n'est
+venu chez moi cette nuit?
+
+Thérèse était irritée, et cependant, en provoquant l'explication que lui
+refusait Palmer, elle espérait encore le ramener à la confiance; mais il
+en jugea autrement.
+
+--Je vois, Thérèse, lui dit-il, que vous êtes lasse de moi, puisque vous
+exigez une confession après laquelle je serai méprisable à vos yeux. Il ne
+vous en eût pas coûté beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse
+dont je ne vous ai pas beaucoup importunée. Que ne me laissiez-vous
+souffrir en silence? Vous ai-je injuriée et obsédée de sarcasmes amers,
+moi? Vous ai-je écrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain
+pleurer à vos pieds et vous faire des protestations délirantes, sauf à
+recommencer à vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adressé une
+question indiscrète? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit,
+pendant que j'étais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des
+cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je
+rougis peut-être, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir
+cacher? Vous avez pardonné bien plus à quelqu'un qui n'avait pas le même
+courage.
+
+--Je ne lui ai rien pardonné, Palmer, puisque je l'ai quitté sans retour.
+Quant à cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si
+bien, sachez qu'elle est claire comme le jour à mes yeux, et que j'en
+souffre plus que vous-même. Sachez qu'elle m'humilie profondément, et que,
+venant d'un homme fort et réfléchi comme vous, elle me blesse cent fois
+plus que les outrages d'un enfant en délire.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voilà froissée par ma
+faute et à jamais irritée contre moi! Eh bien, Thérèse, tout est fini
+entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi
+votre amitié.
+
+--Ainsi vous me quittez?
+
+--Oui, Thérèse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigné vous
+engager à moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considération à vos
+pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis;
+marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitié
+de mes revenus, et après...
+
+--Après? dit Thérèse.
+
+--Après, je partirai, j'irai embrasser ma mère... et vous serez libre!
+
+--Est-ce une menace de suicide que vous me faites là?
+
+--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lâcheté, surtout quand on a une
+mère comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et
+vous n'entendrez plus parler de moi!
+
+Thérèse fut révoltée d'une telle proposition.
+
+--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraîtrait une mauvaise plaisanterie, si
+je ne vous connaissais pour un homme sérieux. J'aime à croire que vous ne
+me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez
+comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une
+pareille proposition, j'en serais offensée.
+
+--Thérèse! Thérèse! s'écria Palmer avec violence en lui serrant le bras
+jusqu'à le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez
+perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe à vos pieds pour vous
+supplier de me pardonner mon injustice.
+
+Thérèse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle était
+offensée jusqu'au fond de l'âme du serment qu'on lui demandait, et elle en
+trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal
+physique qu'elle venait de subir.
+
+--Mon enfant, s'écria-t-elle enfin avec des sanglots étouffés, je te jure,
+à toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mère!
+
+Elle se leva et rentra dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle se sentait
+tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de
+descendre à une justification, comme une femme coupable. Et puis elle
+voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une
+jalousie profonde, et qui, après avoir par deux fois provoqué ce qu'il
+croyait être un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre
+imprudence. Elle songeait à l'affreuse existence de sa mère avec un mari
+jaloux du passé, et elle se disait avec raison qu'après le malheur d'avoir
+subi une passion comme celle de Laurent, elle avait été insensée de croire
+au bonheur avec un autre homme.
+
+Palmer avait un fonds de raison et de fierté qui ne lui permettait pas non
+plus d'espérer de rendre Thérèse heureuse après une scène comme celle qui
+venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guérirait pas, et il
+persistait à la croire fondée. Il écrivit à Thérèse:
+
+«Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligée; mais il m'est impossible
+de ne pas reconnaître que j'allais vous entraîner dans un abîme de
+désespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aimé malgré vous, et
+vous l'aimerez peut-être toujours. C'est votre destinée. J'ai voulu vous y
+soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon
+amour vous étiez sincère, et que vous avez fait tout votre possible pour y
+répondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour,
+depuis Florence, je les sentais s'échapper. S'il eût persisté à être
+ingrat, j'étais sauvé; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont
+attendrie. Moi-même, j'en ai été touché, et je me suis pourtant efforcé de
+me croire tranquille. C'était en vain. Il y a eu dès lors entre vous deux,
+à cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontées, mais que
+j'ai bien devinées. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout
+en vous défendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hélas! Thérèse, c'est
+alors pourtant que vous eussiez dû reprendre votre parole. J'étais prêt à
+vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia:
+que ne l'avez vous fait?
+
+«Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre
+heureux et pour vous rattacher à moi. J'ai bien lutté aussi, je vous jure!
+Et à présent, si vous voulez encore accepter mon dévouement, je suis prêt
+à lutter et à souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-même, et
+si, en me suivant en Amérique, vous espérez guérir de cette malheureuse
+passion qui vous menace d'un avenir déplorable. Je suis prêt à vous
+emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me
+faites pas un crime d'avoir deviné la vérité. Restons amis, venez demeurer
+chez ma mère, et si, dans quelques années, vous ne me trouvez pas indigne
+de vous, acceptez mon nom et le séjour de l'Amérique, sans aucune pensée
+de revenir jamais en France.
+
+» J'attendrai votre réponse huit jours à Paris.
+
+«RICHARD.»
+
+Thérèse rejeta une offre qui blessait sa fierté. Elle aimait encore Palmer,
+et cependant elle se sentait si offensée d'être reçue à merci sans avoir
+rien à se reprocher, qu'elle lui cacha le déchirement de son âme. Elle
+sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espèce de lien avec lui
+sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et
+que leur vie serait désormais une lutte ou une amertume de tous les
+instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire à personne où elle
+allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour
+trois mois, en province.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Palmer partit pour l'Amérique, emportant avec dignité une blessure
+profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fût trompé. Il avait dans
+l'esprit une obstination qui réagissait parfois sur son caractère, mais
+seulement pour lui faire accomplir résolument tel ou tel acte, et non pour
+persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'était cru
+capable de guérir Thérèse de son fatal amour, et, par sa foi exaltée,
+imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voilà qu'il en
+perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la
+dernière épreuve la foi lui manquait.
+
+Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour
+établir un lien sérieux, c'est de vouloir trop vite posséder une âme qui
+vient d'être brisée. L'aurore d'une pareille union se présente avec des
+illusions généreuses; mais la jalousie rétrospective est un mal incurable
+et engendre des orages que la vieillesse même ne dissipe pas toujours.
+
+Si Palmer eût été un homme vraiment fort, ou si sa force eût été plus
+calme et mieux raisonnée, il eût pu sauver Thérèse des désastres qu'il
+pressentait pour elle. Il l'eût dû peut-être, car elle s'était confiée à
+lui avec une sincérité et un désintéressement dignes de sollicitude et de
+respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la
+force n'ont que de l'énergie, et Palmer était de ceux sur lesquels on peut
+se tromper longtemps. Tel qu'il était, il méritait à coup sûr les regrets
+de Thérèse. On verra bientôt qu'il était capable des mouvements les plus
+nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort était d'avoir
+cru à la durée inébranlable de ce qui était chez lui un effort spontané de
+la volonté.
+
+Laurent ignora d'abord le départ de Palmer pour l'Amérique; il fut
+consterné de trouver Thérèse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il
+n'avait reçu d'elle que trois lignes:
+
+«Vous avez été le seul confident en France de mon mariage projeté avec
+Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.»
+
+En écrivant ce peu de mots glacés à Laurent, Thérèse éprouvait une sorte
+d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'était-il pas la cause de tous les
+malheurs et de tous les chagrins de sa vie?
+
+Elle sentit pourtant bientôt que cette fois son dépit était injuste.
+Laurent s'était admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces
+malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Après la première émotion,
+il avait accepté la situation avec une grande candeur, et il avait fait
+tout son possible pour ne pas porter ombrage à Palmer. Il n'avait pas
+cherché une seule fois à tirer parti auprès de Thérèse des injustices de
+son fiancé. Il n'avait cessé de parler de lui avec respect et amitié. Par
+un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois
+avait eu le beau rôle. Et puis Thérèse ne pouvait s'empêcher de
+reconnaître que, si Laurent était parfois insensé jusqu'à en être atroce,
+rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensée.
+
+Durant les trois mois qui suivirent le départ de Palmer, Laurent continua
+à se montrer digne de l'amitié de Thérèse. Il avait su découvrir sa
+retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui écrivit pour se
+plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de
+n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas
+traité comme son frère; «n'était-il pas créé et mis au monde pour la
+servir, la consoler, la venger au besoin?» Puis venaient des questions
+auxquelles Thérèse était bien forcée de répondre. Palmer l'avait-il
+outragée? Fallait-il aller lui en demander raison?
+
+«Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessée? as-tu quelque chose à me
+reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta
+douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me
+permets de pleurer avec toi.»
+
+Thérèse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle défendit à
+Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa généreuse résolution de ne pas
+laisser une tache sur le souvenir de son fiancé, elle laissa croire que la
+rupture venait d'elle seule. C'était peut-être rendre à Laurent des
+espérances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des
+situations où, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et où l'on
+court fatalement à sa perte.
+
+Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies.
+Laurent écrivait sans art, sans prétention, et souvent sans goût et sans
+correction. Il était tantôt emphatique de bonne foi et tantôt trivial sans
+pruderie. Avec tous leurs défauts, ses lettres étaient dictées par une
+conviction qui les rendait irrésistiblement persuasives, et on y
+sentait à chaque mot le feu de la jeunesse et la sève bouillante d'un
+artiste de génie.
+
+En outre, Laurent se remit à travailler avec ardeur, avec la résolution de
+ne jamais retomber dans le désordre. Son coeur saignait des privations que
+Thérèse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la
+santé du voyage en Suisse. Il était résolu à s'acquitter au plus vite.
+
+Thérèse sentit bientôt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il
+s'intitulait toujours, lui était douce, et que, si elle pouvait continuer
+ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie.
+
+Elle l'encouragea par des réponses toutes maternelles à persévérer dans la
+voie de travail où il se disait rentré pour toujours. Ces lettres furent
+douces, résignées et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une
+tristesse mortelle. Thérèse avouait être un peu malade, et il lui venait
+des idées de mort dont elle riait avec une mélancolie navrante. Elle était
+réellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dévorait. Elle
+avait emporté une petite somme qui était le reste de ce qu'elle avait
+gagné à Gênes, et elle l'économisait strictement pour rester à la campagne
+le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis
+peut-être avait-elle senti peu à peu quelque désir et en même temps
+quelque frayeur de revoir Laurent changé, soumis et amendé de toutes
+façons, comme il se montrait dans ses lettres.
+
+Elle espérait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la
+velléité, cette bonne pensée pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il
+disait tantôt oui et tantôt non. Thérèse attendait toujours qu'aucune
+trace de l'ancien amour ne reparût dans les lettres de Laurent: il
+revenait bien toujours un peu, mais c'était avec une délicatesse exquise
+désormais, et ce qui dominait ces retours à un sentiment mal étouffé,
+c'était une tendresse suave, une sensibilité expansive, une sorte de piété
+filiale enthousiaste.
+
+Quand l'hiver fut venu, Thérèse, se voyant au bout de ses ressources, fut
+forcée de revenir à Paris, où étaient sa clientèle et ses devoirs
+vis-à-vis d'elle-même. Elle cacha son retour à Laurent, ne voulant pas le
+revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la
+rue peu fréquentée où était sa petite maison. Il vit les contrevents
+ouverts et entra, ivre de joie. C'était une joie naïve et presque
+enfantine, qui eût rendu ridicule et _bégueule_ toute attitude de méfiance
+et de réserve. Il laissa dîner Thérèse, en la suppliant de venir le soir
+chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il
+voulait absolument son avis avant de le livrer. C'était vendu et payé;
+mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore
+quelques jours. Ce n'était plus le temps déplorable où Thérèse «ne s'y
+connaissait pas, où elle avait le jugement étroit et réaliste des peintres
+de portrait, où elle était incapable de comprendre une oeuvre
+d'imagination,» _etc_. Elle était maintenant «sa muse et sa puissance
+inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien.
+Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, à lui, tiendrait
+toutes ses promesses.»
+
+Thérèse oublia le passé, et, sans être trop enivrée du présent, elle ne
+crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais à un confrère.
+Elle prit une voiture après son dîner et alla chez Laurent.
+
+Elle trouva l'atelier illuminé et le tableau magnifiquement éclairé.
+C'était une belle et bonne chose que ce tableau. Cet étrange génie avait
+la faculté de faire, en se reposant, des progrès rapides que ne font pas
+toujours ceux qui travaillent avec persévérance. Il y avait eu, par suite
+de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et
+il semblait que, par la seule réflexion, il se fût débarrassé des défauts
+de sa première exubérance. En même temps, il avait acquis des qualités
+nouvelles qu'on n'eût pas cru appartenir à sa nature, la correction du
+dessin, la suavité des types, le charme de l'exécution, tout ce qui devait
+plaire désormais au public sans démériter auprès des artistes.
+
+Thérèse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration.
+Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre à faire dominer chez lui le
+noble orgueil du talent sur tous les mauvais entraînements du passé. Elle
+ne trouva aucune critique à faire et lui défendit même de rien retoucher.
+
+Laurent, modeste en ses manières et en son langage, avait plus d'orgueil
+que Thérèse ne voulait lui en donner. Il était, au fond du coeur, enivré
+de ses éloges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de
+l'apprécier, elle était la plus ingénieuse et la plus attentive. Il
+sentait aussi revenir impérieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour
+partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un
+maître, c'est-à-dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses
+défaillances.
+
+Quand Thérèse eut longtemps contemplé le tableau, elle se retourna pour
+voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle
+en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thérèse vit sa
+mère debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent.
+
+Madame C.... était venue à Paris, ne sachant pas au juste le jour où
+Thérèse y reviendrait. Cette fois elle y était attirée par des affaires
+sérieuses: son fils se mariait, et M. C.... était lui-même à Paris depuis
+quelque temps. La mère de Thérèse, sachant par elle qu'elle avait renoué
+sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, était venue le
+surprendre pour lui dire tout ce qu'une mère peut dire à un homme pour
+l'empêcher de faire le malheur de sa fille.
+
+Laurent était doué de l'éloquence du coeur. Il avait rassuré cette pauvre
+mère, et il l'avait retenue en lui disant:
+
+--Thérèse va venir, c'est à vos pieds que je veux lui jurer d'être
+toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frère ou son mari, mais, dans
+tous les cas, son esclave.
+
+Ce fut une bien douce surprise pour Thérèse de trouver là sa mère, qu'elle
+ne s'attendait pas à voir sitôt. Elles s'embrassèrent en pleurant de joie.
+Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, où le thé
+était servi avec luxe. Laurent était riche, il venait de gagner dix mille
+francs. Il était heureux et fier de pouvoir restituer à Thérèse tout ce
+qu'elle avait dépensé pour lui. Il fut adorable dans cette soirée; il
+gagna le coeur de la fille et la confiance de la mère, et il eut pourtant
+la délicatesse de ne pas dire un mot d'amour à Thérèse. Loin de là, en
+baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'écria avec
+sincérité que c'était là le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en
+tête-à-tête avec Thérèse, il ne s'était senti si heureux et si content de
+lui-même.
+
+Ce fut madame C... la première qui, au bout de quelques jours, parla de
+mariage à Thérèse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifié à la
+considération extérieure, qui, malgré ses chagrins domestiques, croyait
+avoir bien fait, ne pouvait supporter l'idée de voir sa fille délaissée
+par Palmer, et elle pensait que désormais Thérèse devait avoir raison du
+monde en faisant un autre choix. Laurent était tout à fait célèbre et en
+vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand
+artiste était corrigé de ses travers. Thérèse avait sur lui une influence
+qui avait dominé les plus grandes crises de sa pénible transformation. Il
+avait pour elle un attachement invincible. C'était devenu un devoir pour
+tous deux de renouer pour toujours une chaîne qui n'avait jamais été
+complétement brisée, et qui, quelque effort qu'ils fissent désormais, ne
+pouvait jamais l'être.
+
+Laurent excusait ses torts dans le passé par un raisonnement
+très-spécieux. Thérèse, disait-il, l'avait gâté dans le principe par trop
+de douceur et de résignation. Si, dès sa première ingratitude, elle se fût
+montrée offensée, elle l'eût corrigé de la mauvaise habitude, contractée
+avec les mauvaises femmes, de céder à ses emportements et à ses caprices.
+Elle lui eût enseigné le respect que l'on doit à la femme qui s'est donnée
+par amour.
+
+Et puis une autre considération que faisait encore valoir Laurent pour se
+disculper, et qui semblait plus sérieuse, était celle-ci, que déjà il
+avait fait entrevoir dans ses lettres:
+
+--Probablement, lui disait-il, j'étais malade sans le savoir quand, pour la
+première fois, j'ai été coupable envers toi. Une fièvre cérébrale, cela
+semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible
+de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opéré,
+peut-être longtemps à l'avance, une crise terrible où sa raison ait été
+déjà troublée, et contre laquelle sa volonté n'ait pas pu réagir. N'est-ce
+pas ce qui s'est passé en moi, ma pauvre Thérèse, à l'approche de cette
+maladie où j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre
+compte, et, quant à moi, il m'arrivait souvent de m'éveiller le matin et de
+songer à tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la réalité de
+mes rêves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le
+lieu où nous étions m'inspirait une aversion maladive, que déjà, dans la
+forêt de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand
+tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations
+injustes, je t'écoutais d'un air hébété, croyant que c'était toi-même qui
+avais rêvé tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'être folle!
+Tu vois bien que j'étais fou, et ne peux-tu pardonner des torts
+involontaires? Compare ma conduite après ma maladie avec ce qu'elle était
+auparavant! N'était-ce pas comme un réveil de mon âme? Ne m'as-tu pas
+trouvé tout à coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dévoué que j'étais
+sceptique, irascible, égoïste, avant cette crise qui me rendait à moi-même?
+Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose à me reprocher? N'avais-je pas
+accepté ton mariage avec Palmer comme un châtiment qui m'était bien dû? Tu
+m'as vu mourir de douleur à l'idée de te perdre pour toujours: t'ai-je dit
+un mot contre ton fiancé? Si tu m'eusses ordonné de courir après lui et
+même de me brûler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon
+âme et ma vie t'appartiennent! Est-ce là ce que tu veux encore? Dis un mot,
+et, si mon existence te gêne et te perd, je suis prêt à la supprimer. Dis
+un mot, Thérèse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui
+n'a rien à faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi.
+
+Le caractère de Thérèse s'était affaibli dans ce double amour, qui, en
+somme, n'avait été que deux actes du même drame; sans cet amour froissé et
+brisé, jamais Palmer n'eût songé à l'épouser, et l'effort qu'elle avait
+fait pour s'engager à lui n'était peut-être qu'une réaction du désespoir.
+Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thème de persuasion
+que Palmer avait dû employer pour la convaincre était un retour perpétuel
+sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il était
+fatalement entraîné à lui rappeler sans cesse.
+
+Et puis le retour à l'amitié après la rupture avait été pour Laurent un
+véritable retour à la passion, tandis que, pour Thérèse, ç'avait été une
+nouvelle phase de dévouement plus délicat et plus tendre que l'amour même.
+Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lâcheté. Elle avait
+encore de la force contre l'injustice, et l'on peut même dire que toute sa
+force était là. Elle n'était pas la femme éternellement souffrante et
+plaintive des inutiles regrets et des incurables désirs. Il se faisait en
+elle de puissantes réactions, et son intelligence, qui était assez
+développée, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute idée de la
+liberté morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient
+banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par
+lambeau le pacte déchiré. Elle se plaisait même alors à l'idée de rendre
+généreusement et sans reproche l'indépendance et le repos à qui les
+réclamait.
+
+Mais elle était devenue beaucoup moins forte que dans sa première jeunesse,
+en ce sens qu'elle avait recouvré le besoin d'aimer et de croire,
+longtemps assoupi en elle par un désastre exceptionnel. Elle s'était
+longtemps imaginé qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique
+passion. Elle s'était trompée, et elle ne pouvait plus se faire
+d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur,
+c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abnégation, et satisfaire
+à tout prix cet élan maternel qui était comme une fatalité de sa nature et
+de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle
+avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin étrange, mais bien
+caractérisé chez certaines femmes et même chez certains hommes, ne l'avait
+pas rendue aussi miséricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est
+parce que Palmer lui avait semblé trop fort pour avoir besoin lui-même de
+son dévouement. Palmer s'était donc trompé en lui offrant un appui et une
+consolation. Il avait manqué à Thérèse de se croire nécessaire à cet homme,
+qui voulait qu'elle ne songât qu'à elle-même.
+
+Laurent, plus naïf, avait ce charme particulier dont elle était fatalement
+éprise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette
+touchante infirmité de son génie avec des transports de sincérité et des
+attendrissements inépuisables. Hélas! il se trompait aussi. Il n'était pas
+plus réellement faible que Palmer n'était réellement fort. Il avait ses
+heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, dès que sa
+faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme
+font tous les enfants que l'on adore.
+
+Laurent était voué à une fatalité inexorable. Il le disait lui-même dans
+ses moments de lucidité. Il semblait que, né du commerce de deux anges, il
+eût sucé le lait d'une furie, et qu'il lui en fût resté dans le sang un
+levain de rage et de désespoir. Il était de ces natures plus répandues
+qu'on ne pense dans l'espèce humaine et dans les deux sexes, qui, avec
+toutes les sublimités de l'idée et tous les élans du coeur, ne peuvent
+arriver à l'apogée de leurs facultés sans tomber aussitôt dans une sorte
+d'épilepsie intellectuelle.
+
+Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible,
+qui est de prétendre greffer le bonheur sur le désespoir et de goûter les
+joies célestes de la foi conjugale et de l'amitié sainte sur les ruines
+d'un passé fraîchement dévasté. Il eût fallu du repos à ces deux âmes
+saignantes des blessures qu'elles avaient reçues: Thérèse en demandait
+avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir
+vécu dix siècles durant les dix mois de leur séparation, et il devenait
+malade de l'excès d'un désir de l'âme, qui eût dû effrayer Thérèse plus
+qu'un désir des sens.
+
+C'est par la nature de ce désir que malheureusement elle se laissa
+rassurer. Laurent semblait être régénéré au point d'avoir réintégré
+l'amour moral à la place qu'il doit occuper en première ligne, et il se
+retrouvait seul avec Thérèse, sans l'inquiéter comme autrefois de ses
+transports. Il savait, durant des heures entières, lui parler avec
+l'affection la plus sublime, lui qui s'était cru longtemps muet, disait-il,
+et qui sentait enfin son génie se dilater et prendre son vol dans une
+région supérieure! Il s'imposait à l'avenir de Thérèse en lui montrant
+sans cesse qu'elle avait à remplir envers lui une tâche sacrée, celle de
+le soustraire aux entraînements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de
+l'âge mûr et à l'égoïsme dépravé de la vieillesse. Il lui parlait de
+lui-même et toujours de lui-même: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par
+elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui
+devait cela, parce qu'elle lui avait sauvé la vie! Et Thérèse, avec la
+fatale simplicité des coeurs aimants, arrivait à trouver ce raisonnement
+irréfutable et à se faire un devoir de ce qui avait été d'abord imploré
+comme un pardon.
+
+Thérèse arriva donc à renouer cette fatale chaîne; elle eut seulement
+l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant éprouver la
+résolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul
+l'engagement irrévocable. S'il ne se fût agi que d'elle, l'imprudente se
+fût liée sans retour.
+
+Le premier bonheur de Thérèse n'avait pas duré _toute une semaine_, comme
+dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre
+heures. Les réactions de Laurent étaient soudaines et violentes, en raison
+de la vivacité de ses joies. Nous disons ses réactions, Thérèse disait ses
+_rétractations_, et c'était le mot véritable. Il obéissait à cet
+inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de
+détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion. On a remarqué ces cruels
+instincts chez des hommes de caractères très-différents, et l'histoire les
+a qualifiés d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier
+d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contractée dans le
+milieu où ces hommes sont nés, soit par l'impunité, mortelle à la raison,
+que certaines situations leur ont assurée dès leurs premiers pas dans la
+vie. On a vu de jeunes rois égorger des biches qu'ils semblaient chérir,
+pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de
+génie sont aussi des rois dans le milieu où ils se développent; ce sont
+même des rois très-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la
+soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assurée exalte
+jusqu'à la fureur.
+
+Tel était Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se
+combattaient. L'on eût dit que deux âmes, s'étant disputé le soin d'animer
+son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l'une l'autre.
+Au milieu de ces souffles contraires, l'infortuné perdait son libre
+arbitre, et tombait épuisé chaque jour sur la victoire de l'ange ou du
+démon qui se l'arrachaient.
+
+Et, quand il s'analysait lui-même, il semblait parfois lire dans un livre
+de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidité la clef de
+ces mystérieuses conjurations dont il était la proie.
+
+--Oui, disait-il à Thérèse, je subis le phénomène que les thaumaturges
+appelaient la possession. Deux esprits se sont emparés de moi. Y en a-t-il
+réellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui
+t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce
+qu'il n'est pas le maître de faire le bien comme il l'entendrait. Il
+voudrait être calme, philosophe, enjoué, tolérant; _l'autre_ ne veut pas
+qu'il en soit ainsi. Il veut faire son état de bon ange: il veut être
+ardent, enthousiaste, exclusif, dévoué, et, comme son contraire le raille,
+le nie et le blesse, il devient sombre et cruel à son tour, si bien que
+deux anges qui sont en moi arrivent à enfanter un démon.
+
+Et Laurent disait et écrivait à Thérèse sur ce bizarre sujet des choses
+aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient être vraies et ajouter de
+nouveaux droits à l'impunité qu'il semblait s'être réservée vis-à-vis
+d'elle.
+
+Tout ce que Thérèse avait craint de souffrir à cause de Laurent en
+devenant la femme de Palmer, elle eut à le souffrir à cause de Palmer en
+redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rétrospective, la
+pire de toutes, parce qu'elle se prend à tout sans pouvoir s'assurer de
+rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le
+souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pensée
+s'acharna à vouloir que Thérèse lui rendit compte de tous les détails de
+sa vie à Gênes et à Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa
+d'avoir cherché dès lors à le _tromper_. Oubliant qu'à cette époque
+Thérèse lui avait écrit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui
+avait écrit: _Je l'épouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une
+main sûre et perfide la chaîne d'espoir et de désir qui l'attachait à
+elle. Thérèse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il
+reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyauté lui
+prescrivait de dire pour le détacher d'elle. Il s'apaisa et convint
+qu'elle avait ménager sa passion mal éteinte avec une excessive
+délicatesse, lui disant peu à peu toute la vérité à mesure qu'il se
+montrait disposé à la recevoir sans douleur, et aussi à mesure
+qu'elle-même avait pu prendre confiance dans l'avenir où Palmer
+l'entraînait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un
+mensonge, même lorsqu'elle avait refusé de s'expliquer, et qu'au lendemain
+de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une réconciliation
+impossible, elle lui avait dit: «Tout est fini entre nous. Ce que j'ai
+résolu et accepté pour moi-même est mon secret, et tu n'as pas le droit de
+m'interroger.»
+
+--0ui, oui, tu as raison, s'écria Laurent. J'étais injuste, et ma fatale
+curiosité est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te
+faire partager: Oui, pauvre Thérèse, je te fais subir d'humiliants
+interrogatoires, à toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un
+pardon généreux! Je change les rôles: j'instruis ton procès, et j'oublie
+que c'est moi le coupable et le condamné! Je cherche d'une main impie à
+arracher les voiles de pudeur dont ton âme a le droit et sans doute aussi
+le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient à tes relations avec
+Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime
+d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laissé Palmer t'interroger
+sur les mystères de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends
+maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes à
+son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les
+demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lâcheté, en même
+temps qu'il la souille dans sa pensée, en associant son image à celle de
+tous les fantômes qui l'obsèdent. Oui, Thérèse, tu as raison: il faut
+travailler soi-même à entretenir la pureté de son idéal, et, moi, je
+m'évertue sans cesse à le profaner et à l'arracher du temple que je lui
+avais bâti!
+
+Il semblait qu'après de telles explications, et lorsque Laurent se disait
+prêt à le signer de son sang et de ses larmes, le calme dût renaître et le
+bonheur commencer. Il n'en était pas ainsi. Laurent, dévoré d'une secrète
+rage, revenait le lendemain à ses questions, à ses outrages, à ses
+sarcasmes. Des nuits entières se passaient en discussions déplorables, où
+il semblait qu'il eût absolument besoin de travailler son propre génie à
+coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fécond en
+malédictions d'une effroyable éloquence, et pour faire atteindre à Thérèse
+et à lui les dernières limites du désespoir. Après ces orages, il semblait
+qu'il n'y eût plus qu'à se tuer ensemble. Thérèse s'y attendait toujours
+et se tenait prête, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent
+n'avait pas encore cette pensée. Accablé de lassitude, il s'endormait, et
+son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses
+traits le divin sourire des visions célestes.
+
+Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation: le
+sommeil changeait toutes ses résolutions. S'il s'endormait le coeur plein
+de tendresse, il s'éveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et
+réciproquement, s'il était parti la veille en maudissant, il accourait le
+lendemain pour bénir.
+
+Trois fois Thérèse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il
+courut après elle et la força de pardonner à son désespoir, car aussitôt
+qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommençait à l'implorer avec
+toutes les larmes d'un repentir exalté.
+
+Thérèse fut à la fois misérable et sublime dans cet enfer où elle s'était
+replongée en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle
+poussa le dévouement jusqu'à des immolations qui faisaient frémir ses amis,
+et qui lui valurent quelquefois le blâme, presque le mépris des gens
+fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer.
+
+Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible
+pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent,
+souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne
+pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire
+qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus
+lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son
+éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait
+plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les
+avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les
+effrayants symptômes de la tempête et du naufrage.
+
+Ce qui l'attachait à lui, c'était cette immense pitié dont on contracte
+l'impérieuse habitude avec les êtres à qui l'on a beaucoup pardonné. Il
+semble que le pardon engendre le pardon jusqu'à la satiété, jusqu'à la
+faiblesse imbécile. Quand une mère s'est dit que son enfant est
+incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien à
+faire qu'à l'abandonner ou à tout accepter. Thérèse s'était trompée toutes
+les fois qu'elle avait cru guérir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai
+qu'alors il redevenait meilleur, mais c'était à la condition d'espérer son
+pardon. Quand il ne l'espérait plus, il se jetait à corps perdu dans la
+paresse et le désordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle
+réussissait à le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien
+elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait à lui faire! Quand il
+revenait au dégoût d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives
+pour lui reprocher de vouloir faire de lui «ce que _sa patronne Thérèse
+Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques,» c'est-à-dire, selon lui, «un idiot
+et un maniaque.»
+
+Et pourtant, dans cette pitié de Thérèse qu'il implorait si ardemment pour
+s'en offenser aussitôt qu'elle lui était rendue, il y avait un respect
+enthousiaste et peut-être même un peu fanatique pour le génie de
+l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'être bourgeoise et inintelligente
+quand il la voyait travailler à son bien-être à lui avec candeur et
+persévérance, elle était grandement artiste, au moins dans son amour,
+puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme étant de droit divin,
+et lui sacrifiait sa propre fierté, son propre travail, et ce qu'une autre
+moins dévouée eût peut-être appelé sa propre gloire.
+
+Et lui, l'infortuné, il voyait et comprenait ce dévouement, et, lorsqu'il
+s'apercevait de son ingratitude, il était dévoré de remords qui le
+brisaient. Il lui eût fallu une maîtresse insouciante et robuste qui se
+fut moquée de ses colères comme de ses repentirs, qui n'eût souffert de
+rien, pourvu qu'elle le dominât. Telle n'était pas Thérèse. Elle se
+mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dépérir, Laurent
+cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse,
+l'oubli momentané de ses propres larmes.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Un soir, il lui fit une si longue et si incompréhensible querelle, qu'elle
+ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques
+instants, un léger frôlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta
+convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'était un poignard.
+Thérèse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme à
+travers le voile d'un rêve, qu'il avait songé à la tuer. En ce moment tout
+était indifférent à Thérèse. Se reposer de vivre et de penser, que ce fût
+sommeil ou mort, elle laissait le choix à la destinée.
+
+C'était la mort qu'elle méprisait. Laurent crut que c'était lui, et, se
+méprisant lui-même, il la quitta enfin.
+
+Trois jours après, Thérèse, décidée à faire un emprunt qui lui permît un
+voyage sérieux, une absence réelle (cette vie de déchirements et de
+bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux
+Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya à Laurent sans donner son
+nom au porteur. C'était son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un
+rosier blanc anonyme: c'était aussi l'adieu de Laurent. Tous deux
+partaient, tous deux restèrent. La coïncidence de ces rosiers blancs émut
+Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thérèse, et la trouva achevant
+ses paquets. Sa place était retenue dans le courrier pour six heures du
+soir. Celle de Laurent l'était aussi dans la même voiture. Tous deux
+avaient pensé revoir l'Italie l'un sans l'autre.
+
+--Eh bien, partons ensemble! s'écria-t-il.
+
+--Non, je ne pars plus, répondit-elle.
+
+--Thérèse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous
+unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a
+résisté à tout ce qui peut briser un sentiment, à tout ce qui peut tuer
+une âme. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions
+ensemble. Veux-tu m'aimer?
+
+--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thérèse. Je sens mon coeur
+épuisé: je crois qu'il est mort.
+
+--Eh bien, veux-tu mourir?
+
+--Il m'est indifférent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie
+ni de ta mort avec moi.
+
+--Ah! oui, tu crois à l'éternité du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver
+dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela!
+
+--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque âme
+va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras
+toujours et partout attiré par la tempête.
+
+--C'est-à-dire que tu n'as pas mérité l'enfer, toi!
+
+--Tu ne l'as pas mérité non plus. Tu auras un autre ciel, voilà tout!
+
+--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes?
+
+--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour.
+
+Laurent devint pensif. Il répéta machinalement plusieurs fois: «La
+gloire!» puis il s'agenouilla devant la cheminée en tisonnant, comme il
+avait coutume de faire quand il voulait être seul avec lui-même. Thérèse
+sortit pour décommander son départ. Elle savait bien que Laurent l'eût
+suivie.
+
+Quand elle rentra, elle le trouva très-calme et très-enjoué.
+
+--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comédie; mais pourquoi vouloir
+s'élever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus
+haut, et même s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris
+intérieurement, je le sais fort bien...
+
+--Je ne ris pas de celle des autres...
+
+--Qui, les autres?
+
+--Ceux qui y croient et qui l'aiment.
+
+--Dieu sait si j'y crois, Thérèse, et si je ne m'en moque pas comme d'une
+farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On
+aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous
+empoisonne, une mauvaise pièce qui vous fait rire, et la gloire qui n'est
+qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des
+articles de journaux qui vous éreintent et qui font parler de vous, et
+puis des éloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des
+critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en
+soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succèdent
+devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous
+transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitié mort de
+fatigue sans avoir réalisé votre idée... Et puis... l'Institut... une
+réunion de gens qui vous détestent, et qui eux-mêmes...
+
+Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe
+en disant:
+
+--N'importe! voilà la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne
+peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux!
+
+Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique,
+et peu à peu tout à fait impersonnel. On eût dit, à les entendre et à les
+voir, deux paisibles amis qui ne s'étaient jamais brouillés. Cette
+situation étrange s'était répétée plusieurs fois au beau milieu de leur
+grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs
+intelligences se convenaient et s'entendaient encore.
+
+Laurent eut faim et demanda à dîner avec Thérèse.
+
+--Et votre départ? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche.
+
+--Puisque vous ne partez plus, vous!
+
+--Je partirai si vous restez.
+
+--Eh bien, je partirai, Thérèse. Adieu!
+
+Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure.
+
+--J'ai manqué le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas
+encore dîné?
+
+Thérèse, préoccupée, avait oublié son repas sur la table.
+
+--Ma chère Thérèse, lui dit-il, accordez-moi une dernière grâce; venez
+dîner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble à quelque
+spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma
+guérison et notre salut à tous les deux. Éprouvez-moi. Je ne serai plus ni
+jaloux, ni exigeant, ni même amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre
+maîtresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette,
+blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariée, je suis
+l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort
+à braver chaque fois que j'obtiens un tête-à-tête. C'est fort piquant, et
+c'est là tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination
+sont satisfaits de ce côté-là; c'est mon coeur tout seul et l'échange de
+mes idées avec les vôtres que je vous offre.
+
+--Je les refuse, dit Thérèse.
+
+--Comment! vous aurez la vanité d'être jalouse d'un être que vous n'aimez
+plus?
+
+--Certes, non! Je n'ai plus ma vie à donner, et je ne comprends pas une
+amitié comme celle que vous me demandez sans un dévouement exclusif. Venez
+me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus
+d'intimité particulière, même apparente.
+
+--Je comprends, Thérèse; vous avez un autre amant!
+
+Thérèse leva ses épaules et ne répondit rien. Il mourait d'envie qu'elle
+se vantât d'un caprice, comme il venait de le faire vis-à-vis d'elle. Sa
+force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec
+anxiété qu'elle répondît à son défi pour l'accabler de reproches et de
+dédains, et lui déclarer peut-être qu'il venait d'inventer cette maîtresse
+pour la forcer à se trahir elle-même. Il ne comprenait plus la force
+d'inertie de Thérèse. Il aimait mieux se croire haï et trompé qu'importun
+ou indifférent.
+
+Elle le lassa par son mutisme.
+
+--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dîner, et, de là, au bal de l'opéra, si je
+ne suis pas trop gris.
+
+Thérèse, restée seule, creusa, pour la millième fois en elle-même, l'abîme
+de cette mystérieuse destinée. Que lui manquait-il donc pour être une des
+plus belles destinées humaines? La raison.
+
+--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thérèse, et comment le
+génie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande
+force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle
+qu'une faculté isolée dont l'union avec le reste des facultés n'est pas
+toujours nécessaire?
+
+Elle tomba dans une sorte de rêverie métaphysique. Il lui avait toujours
+semblé que la raison était un ensemble d'idées et non pas un détail; que
+toutes les facultés d'un être bien organisé lui empruntaient et lui
+fournissaient tour à tour quelque chose; qu'elle était à la fois le moyen
+et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et
+qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur réelle après l'avoir résolument
+foulée aux pieds.
+
+Elle repassait dans sa mémoire la vue de grands artistes, et regardait
+aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la règle du
+vrai associée au rêve du beau, et partout cependant des exceptions, des
+anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyées comme celle
+de Laurent. L'aspiration au sublime était même une maladie du temps et du
+milieu où se trouvait Thérèse. C'était quelque chose de fiévreux qui
+s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mépriser les conditions du
+bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la
+force des choses, Thérèse elle-même se trouvait jetée, sans l'avoir désiré
+ni prévu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle était devenue la
+compagne, la moitié intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces
+génies extravagants; elle assistait à la perpétuelle agonie de Prométhée,
+aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces
+inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir
+trouver le remède.
+
+Dieu était encore dans ces âmes rebelles et torturées cependant, puisqu'à
+certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source
+pure de l'inspiration sacrée n'était pas tarie; ce n'était point là un
+talent épuisé, c'était peut-être encore un homme de beaucoup d'avenir.
+Fallait-il l'abandonner à l'envahissement du délire et à l'hébétement de
+la fatigue?
+
+Thérèse avait, disons-nous, trop côtoyé cet abîme pour n'en point partager
+quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractère avait
+failli s'engager à son insu dans cette voie désespérée. Elle avait eu
+cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misères de la
+vie, et qui flotte entre les limites du réel et de l'imaginaire; mais, par
+une réaction naturelle, son esprit aspirait désormais au vrai, qui n'est
+ni l'un ni l'autre, ni l'idéal sans frein, ni le fait sans poésie. Elle
+sentait que c'était là le beau, et qu'il fallait chercher la vie
+matérielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'âme. Elle
+se faisait de graves reproches de s'être manqué si longtemps à elle-même:
+puis, un instant après, elle se reprochait également de se trop préoccuper
+de son propre sort en présence du péril extrême où celui de Laurent
+restait engagé.
+
+Par toutes ses voix, par celle de l'amitié comme par celle de l'opinion,
+le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'était là le devoir
+en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas équivaut à celui
+d'ordre général, d'intérêt de la société: «Suivez le bon chemin, laissez
+périr ceux qui s'en écartent.» Et la religion officielle ajoutait: «Les
+sages et les bons pour l'éternel bonheur, les aveugles et les rebelles
+pour l'enfer!» Donc, peu importe au sage que l'insensé périsse?
+
+Thérèse se révolta contre cette conclusion.
+
+--Le jour où je me croirai l'être le plus parfait, le plus précieux et le
+plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrêt de mort de
+tous les autres; mais, si ce jour-là m'arrive, ne serai-je pas plus folle
+que tous les autres fous? Arrière la folie de la vanité, mère de
+l'égoïsme! Souffrons encore pour un autre que moi!
+
+Il était près de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil où elle s'était
+laissée tomber inerte et brisée quatre heures auparavant. On venait de
+sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton
+contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu
+de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_.
+
+Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette énigme? Voulait-il
+qu'elle vint au bal masqué l'intriguer par une aventure banale? voulait-il
+essayer de l'aimer sans la reconnaître? Était-ce fantaisie de poëte ou
+insulte de libertin?
+
+Thérèse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquiétude
+ne l'y laissa plus réfléchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher
+cette victime à l'égarement infernal?
+
+--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas à pas. Je verrai, j'entendrai sa vie
+en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il
+me raconte, à quel point il aime le mal naïvement ou avec affectation,
+s'il a vraiment des goûts dépravés, ou s'il ne cherche qu'à s'étourdir.
+Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout
+ce que j'éloignais avec dégoût de ses souvenirs et de mon imagination, je
+découvrirai peut-être un joint, un biais, pour l'arracher à ce vertige.
+
+Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel
+elle avait pourtant à peine jeté les yeux. Il était en satin. Elle en
+envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux
+avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de
+changer l'aspect de sa personne, dans le cas où Laurent viendrait à la
+soupçonner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit
+toute seule et résolument au bal de l'Opéra.
+
+Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose
+insupportable, étouffante. Elle n'avait jamais essayé de contrefaire sa
+voix et ne voulait être devinée de personne. Elle se glissa muette dans
+les corridors, cherchant les coins isolés quand elle était lasse de
+marcher, ne s'y arrêtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle,
+ayant toujours l'air de passer, et réussissant plus facilement qu'elle ne
+l'avait espéré à être complètement seule et libre dans cette foule agitée.
+
+C'était l'époque où l'on ne dansait pas au bal de l'Opéra, et où le seul
+déguisement admis était le domino noir. C'était donc une cohue sombre et
+grave en apparence, occupée peut-être d'intrigues aussi peu morales que
+les bacchanales des autres réunions de ce genre, mais d'un aspect imposant,
+vu de haut, dans son ensemble. Puis tout à coup, d'heure en heure, un
+bruyant orchestre jouait des quadrilles effrénés, comme si
+l'administration, luttant contre la police, eût voulu entraîner la foule à
+enfreindre sa défense; mais personne ne paraissait y songer. La noire
+fourmilière continuait à marcher lentement et à chuchoter au milieu de ce
+vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale étrange,
+fantastique, qui semblait impuissant à dissiper la vision de cette fête
+lugubre.
+
+Pendant quelques instants, Thérèse fut frappée de ce spectacle au point
+d'oublier où elle était et de se croire dans le monde des rêves tristes.
+Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas.
+
+Elle se hasarda dans le foyer, où se tenaient, sans masque et sans
+déguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait
+le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom
+dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aimé
+assis entre deux filles masquées, dont la voix et l'accent avaient ce je
+ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui révèle la fatigue des
+sens et l'amertume de l'esprit.
+
+--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnée, ta fameuse
+Thérèse? Il paraît qu'elle t'a trompé là-bas, en Italie, et que tu ne
+voulais pas le croire?
+
+--Il a commencé à s'en douter, reprit l'autre, le jour où il a réussi à
+chasser le rival heureux.
+
+Thérèse fut mortellement blessée de voir le douloureux roman de sa vie
+livré à de pareilles interprétations, mais plus encore de voir Laurent
+sourire, répondre à ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient,
+et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mémoire ou
+sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thérèse n'eût jamais cru qu'il
+n'était pas même son ami. Elle en était sûre maintenant! Elle resta, elle
+écouta encore; elle sentait une sueur glacée coller son masque à sa
+figure.
+
+Cependant Laurent ne disait à ces filles rien qui ne pût être entendu de
+tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y répondait en
+homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois
+fois il bâilla en se cachant un peu. Néanmoins il restait là, se souciant
+peu d'être vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour,
+bâillant de fatigue et non d'ennui réel, doux, distrait, mais aimable, et
+parlant à ces compagnes de rencontre comme si elles eussent été des femmes
+du meilleur monde, presque de bonnes et sérieuses amies, mêlées à des
+souvenirs agréables de plaisirs que l'on peut avouer.
+
+Cela dura bien un quart d'heure. Thérèse restait toujours. Laurent lui
+tournait le dos. La banquette où il était assis se trouvait placée dans
+l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermée en face de lui. Lorsque
+des groupes errant dans les couloirs extérieurs s'arrêtaient contre cette
+porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre
+devenait une glace noire où l'image de Thérèse se répétait sans qu'elle
+s'en aperçût. Laurent la vit à divers intervalles sans songer à elle; mais
+peu à peu l'immobilité de cette figure masquée l'inquiéta, et il dit à ses
+compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir:
+
+--Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant, le masque?
+
+--Nous te faisons donc peur?
+
+--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de
+satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connaît pas, et
+qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en
+ai assez.
+
+--C'est-à-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous?
+
+--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y étouffe. Voulez-vous venir voir
+tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne.
+
+--Mais il y a de quoi mourir?
+
+--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous?
+
+--Ma foi, non!
+
+--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en élevant
+la voix.
+
+Un groupe de figures noires s'abattit comme une volée de chauves-souris
+autour de lui.
+
+--Combien cela vaut-il? disait l'une.
+
+--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre.
+
+--Est-ce à pied ou à cheval? disait une troisième.
+
+--Cent francs par tête, répondit-il, rien que pour se promener les pieds
+dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour
+voir l'effet... Combien êtes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques
+instants. Dix! ce n'est guère. N'importe, marchons!
+
+Trois restèrent en disant:
+
+--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce
+sera tout.
+
+--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept
+péchés capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voilà une
+invention qui me sauve.
+
+--Allons, dit Thérèse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il
+est peintre. Rien n'est perdu.
+
+Elle suivit cette étrange compagnie jusqu'au péristyle, pour s'assurer
+qu'en effet l'idée fantasque était mise à exécution; mais le froid fit
+reculer les plus déterminées, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer.
+On voulait qu'il changeât la partie en un souper général.
+
+--Ma foi, non! dit-il, vous n'êtes que des peureuses et des égoïstes,
+absolument comme les femmes honnêtes. Je vais dans la bonne compagnie.
+Tant pis pour vous!
+
+Mais elles le ramenèrent dans le foyer, et il s'y établit entre lui,
+d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontées, une causerie
+si vive, avec de si beaux projets, que Thérèse, vaincue par le dégoût, se
+retira en se disant qu'il était trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne
+pouvait plus rien pour lui.
+
+Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et
+le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laissé
+prendre sa liberté, faute d'un jour de courage ou de prudence, il
+s'habitue au servage et à toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond
+de l'antiquité, que, quand Jupiter réduit un homme en cet état, il lui ôte
+la moitié de son âme.
+
+Quand l'esclavage du corps était le fruit terrible de la victoire, le ciel
+agissait ainsi par pitié pour le vaincu; mais, quand c'est l'âme qui subit
+l'étreinte funeste de la débauche, le châtiment est là tout entier.
+Désormais Laurent le méritait, ce châtiment. Il avait pu se racheter,
+Thérèse y avait risqué, elle aussi, la moitié de son âme: il n'en avait
+pas profité.
+
+Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme éperdu
+s'élança à ses côtés.
+
+C'était Laurent. Il l'avait reconnue au moment où elle quittait le foyer,
+à un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience.
+
+--Thérèse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire à tous ces
+hommes: «Vous êtes des brutes!» à toutes ces femmes: «Vous êtes des
+infâmes!» Je veux crier ton nom, ton nom sacré à cette foule imbécile, me
+rouler à tes pieds, et mordre la poussière en appelant sur moi tous les
+mépris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma
+confession à haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers
+chrétiens la faisaient dans les temples païens, purifiés tout à coup par
+les larmes de la pénitence et lavés par le sang des martyrs...
+
+Cette exaltation dura jusqu'à ce que Thérèse l'eût ramené à sa porte. Elle
+ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivré, si
+maître de lui-même, si agréablement discoureur au milieu des filles du bal
+masqué, redevenait passionné jusqu'à l'extravagance aussitôt qu'elle lui
+apparaissait.
+
+--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout à l'heure on vous
+parlait de moi comme d'une misérable, et cela même ne vous réveillait pas.
+Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'était pas là ce
+que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que
+du mal.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une
+dernière journée de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_,
+amicale, tranquille. Ils allèrent ensemble au Jardin des Plantes,
+s'assirent sous le grand cèdre, et montèrent au labyrinthe. Il faisait
+doux; plus de traces de neige. Un soleil pâle perçait à travers des nuages
+lilas. Les bourgeons des plantes étaient déjà gonflés de sève. Laurent
+était poëte, rien que poëte et artiste contemplatif ce jour-là: un calme
+profond, inouï, pas de remords, pas de désirs ni d'espérances; de la
+gaieté ingénue encore par moments. Pour Thérèse, qui l'observait avec
+étonnement, c'était à ne pas croire que tout fût brisé entre eux.
+
+L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prétexte, et
+absolument comme il se forme dans le ciel d'été, par la seule raison qu'il
+a fait beau la veille.
+
+Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde,
+comme de continuels éclats de foudre au sein des ténèbres.
+
+Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un état d'égarement complet,
+et, sans savoir où il était, sans lui dire un mot, il se laissa tomber
+endormi sur le sofa du salon.
+
+Thérèse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et désespoir de
+la soustraire à ce supplice. Elle était découragée; la mesure était
+comble. Elle pleura et pria toute la nuit.
+
+Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner à sa porte. Catherine
+dormait, et Thérèse crut que quelque passant attardé se trompait de
+domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thérèse alla regarder par
+la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entrée. Elle
+vit un enfant de dix à douze ans, dont les vêtements annonçaient l'aisance,
+dont la figure levée vers elle lui parut angélique.
+
+--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; êtes-vous égaré dans le
+quartier?
+
+--Non, répondit-il, on m'a amené ici; je cherche une dame qui s'appelle
+mademoiselle Jacques.
+
+Thérèse descendit, ouvrit à l'enfant, et le regarda avec une émotion
+extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait déjà vu, ou qu'il
+ressemblait à quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait
+retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troublé et indécis.
+
+Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de
+répondre:
+
+--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui êtes mademoiselle
+Thérèse?
+
+--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous?
+
+--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi!
+
+--Qui êtes-vous donc?
+
+--Je suis le fils du comte de ***.
+
+Thérèse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant;
+mais tout à coup elle fut frappée de sa ressemblance avec une figure
+qu'elle avait peinte dernièrement en la regardant dans une glace pour
+l'envoyer à sa mère, et cette figure, c'était la sienne propre.
+
+--Attends! s'écria-t-elle en saisissant le jeune garçon dans ses bras avec
+un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu?
+
+--Manoël.
+
+--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mère?
+
+--C'est... on m'a bien recommandé de ne pas vous le dire tout de suite! Ma
+mère... c'était d'abord la comtesse de ***, qui est là-bas, à La Havane;
+elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: «Tu n'es pas mon fils,
+je ne suis pas obligée de t'aimer.» Mais mon père m'aimait, et il me
+disait souvent: «Tu n'es qu'à moi, tu n'as pas de mère.» Et puis il est
+mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: «Tu es à moi et tu vas
+rester avec moi.» C'est parce que mon père lui avait laissé de l'argent, à
+la condition que je passerais pour leur fils à tous les deux. Cependant
+elle continuait à ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle,
+quand un monsieur des États-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est
+venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: «Non, je ne veux pas.»
+Alors M. Palmer m'a dit: «Veux-tu que je te reconduise à ta vraie mère,
+qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?» J'ai
+dit: «Oui, bien sûr!» Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque,
+parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis levé bien
+doucement, bien doucement, et nous avons navigué tous les deux jusqu'à un
+grand navire, et puis nous avons traversé toute la grande mer, et nous
+voilà.
+
+--Vous voila! dit Thérèse, qui tenait l'enfant pressé contre sa poitrine,
+et qui, agitée d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait
+d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; où est-il, Palmer?
+
+--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amené à la porte, il m'a dit:
+_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu.
+
+--Cherchons-le, dit Thérèse en se levant; il ne peut pas être loin!
+
+Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait à quelque
+distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant était reconnu par sa
+mère.
+
+--Richard! Richard! s'écria Thérèse en se jetant à ses pieds au milieu de
+la rue encore déserte, comme elle l'eût fait quand même elle eût été
+pleine de monde. Vous êtes _Dieu_ pour moi!...
+
+Elle n'en put dire davantage; suffoquée par les larmes de la joie, elle
+devenait folle.
+
+Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Élysées et la fit asseoir. Il
+lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaître, et pour
+réussir à caresser son fils sans risquer de l'étouffer.
+
+--A présent, lui dit Palmer, j'ai payé ma dette. Vous m'avez donné des
+jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous
+rends une vie entière de tendresse et de consolation, car cet enfant est
+un ange, et il m'en coûte de me séparer de lui. Je l'ai privé d'un
+héritage et je lui en dois un en échange. Vous n'avez pas le droit de vous
+y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intérêts sont réglés. Il a
+dans sa poche un portefeuille qui lui assure le présent et l'avenir. Adieu,
+Thérèse! Comptez que je suis votre ami à la vie et à la mort.
+
+Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thérèse ne
+voulut pas remettre les pieds dans la maison où Laurent dormait. Elle prit
+un fiacre, après avoir envoyé un commissionnaire à Catherine avec ses
+instructions, qu'elle écrivit d'un petit café où elle déjeuna avec son
+fils. Ils passèrent la journée à courir Paris ensemble, afin de s'équiper
+pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les
+paquets qu'elle avait faits dans la journée, et Thérèse alla cacher son
+enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de
+l'Allemagne. Elle eut le bonheur égoïste: elle ne pensa plus à ce que
+Laurent deviendrait sans elle. Elle était mère, et la mère avait
+irrévocablement tué l'amante.
+
+Laurent dormit tout le jour et s'éveilla dans la solitude. Il se leva,
+maudissant Thérèse d'avoir été à la promenade sans songer à lui faire
+faire à souper. Il s'étonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison
+au diable, et sortit.
+
+Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait.
+Quand il vit la maison de Thérèse sous-louée, les meubles emballés ou
+vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot
+d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'à s'étourdir.
+
+Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une
+lettre à Thérèse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour
+de l'ancienne amitié; puis, revenant à la passion, il finissait ainsi:
+
+«Je sais bien que de toi je ne mérite pas même cela, car je t'ai maudite,
+et, dans mon désespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guérir des
+efforts de désespéré. Oui, je me suis efforcé de dénaturer ton caractère
+et ta conduite à mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te
+haïssent, et j'ai pris plaisir à en entendre dire à ceux qui ne te
+connaissent pas. Je t'ai traitée absente comme je te traitais quand tu
+étais là! Et pourquoi n'es-tu plus là? C'est ta faute si je deviens fou;
+il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que
+je te hais en même temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se
+passera à t'aimer et à te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je
+voudrais te tuer! Et, si tu étais là, je tomberais à tes pieds! Thérèse,
+Thérèse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitié?
+Oh! l'affreux châtiment que celui de cet incurable amour avec cette colère
+inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en être réduit à perdre
+tout, jusqu'à la liberté d'aimer ou de haïr?»
+
+Thérèse lui répondit:
+
+«Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je
+n'aie pardonné, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner
+encore. Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et
+à créer dans la douleur. Je t'ai assez étudié dans tes ombres et dans ta
+lumière, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la
+victime d'une destinée, et que tu ne dois pas être pesé dans la même
+balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce
+que tu appelles ton châtiment, c'est peut-être la condition de ta gloire.
+Apprends donc à le subir, Tu as aspiré de toutes tes forces à l'idéal du
+bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rêves. Eh bien, tes rêves, mon
+enfant, c'est la réalité, à toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu
+pas artiste?
+
+»Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait
+condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas
+absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront
+ton oeuvre de siècle en siècle, voilà tes soeurs et tes amantes.»
+
+FIN
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21.
+
+
+ * * * * *
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND
+
+publiées par CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+
+
+LES AMOURS DE L'AGE D'OR.
+
+ANDRIANI.
+
+ANDRÉ.
+
+ANTONIA.
+
+AUTOUR DE LA TABLE.
+
+LE BEAU LAURENCE.
+
+LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORÉ.
+
+CADIO.
+
+CÉSARINE DIETRICH.
+
+LE CHATEAU DES DÉSERTES.
+
+LE CHATEAU DE PICTORDU.
+
+LE CHÊNE PARLANT.
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.
+
+LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE.
+
+CONSTANCE VERRIER.
+
+CONSUELO.
+
+CORRESPONDANCE.
+
+CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT.
+
+CONTES D'UNE GRAND'MÈRE.
+
+LA COUPE.
+
+LES DAMES VERTES.
+
+LA DANIELLA.
+
+LA DERNIÈRE ALDINI.
+
+LE DERNIER AMOUR.
+
+DERNIÈRES PAGES.
+
+LES DEUX FRÈRES.
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS.
+
+ELLE ET LUI.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE.
+
+LA FILLEULE.
+
+FLAMARANDE.
+
+FLAVIE.
+
+FRANCIA.
+
+FRANçOIS LE CHAMPI.
+
+HISTOIRE DE MA VIE.
+
+UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion.
+
+L'HOMME DES NEIGES.
+
+HORACE.
+
+IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
+
+INDIANA.
+
+ISIDORA.
+
+JACQUES.
+
+JEAN DE LA ROCHE.
+
+JEAN ZISKA--Gabriel.
+
+JEANNE.
+
+JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE.
+
+LAURA.
+
+LEGENDES RUSTIQUES.
+
+LÉLIA--Métella--Cora.
+
+LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA.
+
+MADEMOISELLE LA QUINTINIE.
+
+MADEMOISELLE MERQUEM.
+
+LES MAITRES MOSAÏSTES.
+
+LES MAITRES SONNEURS.
+
+MALGRÉTOUT.
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+LA MARE AU DIABLE.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER.
+
+MA SOEUR JEANNE.
+
+MAUPRAT.
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+LE MEUNIER D'ANGIBAULT.
+
+MONSIEUR SYLVESTRE.
+
+MONT-REVÊCHE.
+
+NANON.
+
+NARCISSE.
+
+NOUVELLES.
+
+NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+PAULINE.
+
+LA PETITE FADETTE.
+
+LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE.
+
+LE PICCININO.
+
+PIERRE QUI ROULE.
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE.
+
+QUESTIONS D'ART ET DE LITTÉRATURE.
+
+QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES.
+
+LE SECRÉTAIRE INTIME.
+
+LES SEPT CORDES DE LA LYRE.
+
+SIMON.
+
+SOUVENIRS DE 1848.
+
+TAMARIS.
+
+TEVERINO--Léone Léoni.
+
+THÉÂTRE COMPLET.
+
+THÉÂTRE DE NOHANT.
+
+LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne.
+
+L'USCOQUE.
+
+VALENTINE.
+
+VALVÈDRE.
+
+LA VILLE NOIRE.
+
+ * * * * *
+
+FIN
+
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***
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+***** This file should be named 13653-0.txt or 13653-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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