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This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +ELLE ET LUI + +par + +GEORGE SAND + + + + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de +traduction réservés. + +[Note: La liste des oeuvres de George Sand publiées par Calmann-Lévy est +reportée à la fin du roman.] + + + + +ELLE ET LUI + + + + +A MADEMOISELLE JACQUES. + + +Ma chère Thérèse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler +mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_, +comme dit notre ami Bernard. Tiens! ça rime; mais ce qui n'a ni rime ni +raison, c'est ce que je vais vous raconter. + +Figurez-vous qu'hier, après vous avoir ennuyée de ma visite, je trouvai, +en rentrant chez moi, un milord anglais... Après ça, ce n'est peut-être +pas un milord; mais, pour sûr, c'est un Anglais, lequel me dit en son +patois: + +--Vous êtes peintre? + +--_Yes_, milord. + +--Vous faites la figure? + +--_Yes_, milord. + +--Et les mains? + +--_Yes_, milord; les pieds aussi. + +--Bon! + +--Très-bons! + +--Oh! je suis sûr! + +--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi? + +--De vous? + +--Pourquoi pas? + +Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le +prendre pour un imbécile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme +magnifique. C'est la tête d'Antinoüs sur les épaules de... sur les épaules +d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure époque sur le buste un +peu singulièrement habillé et cravaté d'un spécimen de la fashion +britannique. + +--Ma foi! lui ai-je dit, vous êtes un beau modèle, à coup sûr, et +j'aimerais à faire de vous une étude à mon profit; mais je ne peux pas +faire votre portrait. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que je ne suis pas peintre de portraits. + +--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle +spécialité dans les arts? + +--Non; mais le public ne nous permet guère de cumuler. Il veut savoir à +quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si +j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de +vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine à réussir à la prochaine +exposition avec autre chose que des portraits: de même que, si je ne +faisais de vous qu'un portrait médiocre, on me défendrait d'en jamais +essayer d'autres: on décréterait que je n'ai pas les qualités de l'emploi, +et que j'ai été un présomptueux de m'y risquer. + +Je racontai à mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais +grâce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; après quoi, il se mit à +rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond +mépris pour la France, sinon pour votre petit serviteur. + +--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait. + +--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutôt que je n'ose pas +encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de +deux choses l'une: ou c'est une spécialité qui n'en admet pas d'autres, ou +c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains +peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidèlement et +agréablement le modèle vivant. Ceux-là ont un succès assuré, pour peu +qu'ils sachent présenter le modèle sous son aspect le plus favorable, et +qu'ils aient l'adresse de l'habiller à son avantage tout en l'habillant à +la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire, +très-apprenti et très-contesté, comme j'ai l'honneur d'être, on ne peut +pas lutter contre des gens du métier. Je vous avoue que je n'ai jamais +étudié avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes +particulières d'une physionomie donnée. Je suis un malheureux inventeur +d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obéisse à +mon sujet, à mon idée, à mon rêve, si vous voulez. Si vous me permettiez +de vous costumer à ma guise, et de vous poser dans une composition de mon +cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne +serait pas un portrait à donner à votre maîtresse... encore moins à votre +femme légitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaîtraient. Donc, ne me +demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par +hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poëte +et créateur, tout en étreignant sans effort et sans crainte la puissante +et majestueuse réalité. Malheureusement, il n'est pas probable que je +devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bête. Lisez MM. tels et +tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons. + +Figurez-vous bien, Thérèse, que je n'ai pas dit à mon Anglais un mot de ce +que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-même; +mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire +le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: «Pourquoi diable ne +vous adressez-vous pas à mademoiselle Jacques?» + +Il fit trois fois _Oh!_ après quoi, il me demanda votre adresse, et le +voilà parti sans faire la moindre réflexion, en me laissant très-confus et +très-irrité de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car +enfin, ma bonne Thérèse, si cet animal de bel Anglais va chez vous +aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que +je viens de vous écrire, c'est-à-dire tout ce que je ne lui ai pas dit, +sur les _faiseurs_ et sur les grands maîtres, qu'allez-vous penser de +votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge +incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent à +tout le monde! Ah! ma chère amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui +ai dit de vous quand il a été parti!... Vous le savez, vous savez que, +pour moi, vous n'êtes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits +ressemblants très en vogue, mais un homme supérieur qui s'est déguisé en +femme, et qui, sans avoir jamais fait l'académie, devine et sait faire +deviner tout un corps et toute une âme dans un buste, à la manière des +grands sculpteurs de l'antiquité et des grands peintres de la renaissance. +Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous. +Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous êtes +très-orgueilleuse, Thérèse. + +Je suis tout à fait mélancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi. +J'ai si mal déjeuné ce matin... Je n'ai jamais si mal mangé que depuis que +j'ai une cuisinière. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La régie +vous empoisonne. Et puis on m'a apporté des bottes neuves qui ne vont pas +du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours +sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous +pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le +plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous +parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas où je voudrais être +maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre, +j'aurais du plaisir à vous assommer de ma conversation. + +Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez là une famille +insupportable qui vous vole à vos amis les plus délicieux! Je vais donc +être forcé, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voilà l'effet +de votre bonté pour moi, ma chère grande camarade. C'est de me rendre si +sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je +m'étourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne +vous raconterai pas l'emploi de ma soirée. + +Votre ami et serviteur, + +LAURENT. + +11 mai 183... + + * * * * * + +A M. LAURENT DE FAUVEL. + +D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque +amitié, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent à votre +santé. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en +citer une, et me voilà fort embarrassée; car, en fait de sottises, j'en +connais peu qui ne soient nuisibles. Reste à savoir ce que vous appelez +sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre +jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en désole. A quoi songez-vous, +mon Dieu, de détruire ainsi, de gaieté de coeur, une existence si +précieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne à +la prière. + +Quant à votre Anglais, qui est un Américain, je viens de le voir, et, +puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-être demain, à mon grand +regret, il faut que je vous dise que vous avez tout à fait tort de ne pas +vouloir faire son portrait. Il vous eût offert les yeux de la tête, et les +yeux de la tête d'un Américain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de +billets de banque dont vous avez besoin, précisément pour ne pas faire de +sottises, c'est-à-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un +coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les +gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il +leur faut ensuite demander à leur imagination de quoi payer leurs dettes, +métier pour lequel cette princesse-là ne se sent pas faite, et auquel elle +ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite. + +Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ça m'est égal. D'ailleurs, si +nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez +données à votre Américain et à moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez +pas faire le portrait, c'est possible, cela est même certain, s'il faut le +faire dans les conditions du succès bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait +nullement qu'il en fût ainsi. Vous l'avez pris pour un épicier, et vous +vous êtes trompé. C'est un homme de jugement et de goût, qui s'y connaît, +et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reçu! Il +venait à moi comme à un pis aller, je m'en suis fort bien aperçue, et je +lui en ai su gré. Aussi l'ai-je consolé en lui promettant de faire tout +mon possible pour vous décider à le peindre. Nous parlerons donc de cette +affaire après-demain, car j'ai donné rendez-vous au dit Palmer pour le +soir, afin qu'il m'aide à plaider sa propre cause et qu'il emporte votre +promesse. + +Sur ce, mon cher Laurent, désennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir +pendant deux jours. + +Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit, +et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une +vieille prêcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous +coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excès et +abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-là: génie oblige. + +Votre camarade, + +THÉRÈSE JACQUES. + + * * * * * + +A MADEMOISELLE JACQUES. + +Ma chère Thérèse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne +avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la +beauté, à ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire +de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher +amèrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aimé flâner dans +votre grand atelier, et déraisonner dans votre petit salon lilas; mais, +puisque vous êtes en retraite avec vos trente-six cousins de province, +vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence +après-demain: vous aurez la délicieuse musique de l'accent anglo-américain +pendant toute la soirée. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je +croyais que Dick était le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en +fait de langues, je sais tout au plus le français. + +Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous êtes mille fois trop maternelle, +ma bonne Thérèse, de penser à mes intérêts au détriment des vôtres. Bien +que vous ayez une belle clientèle, je sais que votre générosité ne vous +permet pas d'être riche, et que quelques billets de banque de plus seront +beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez à +faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous +dites. + +D'ailleurs, jamais je n'ai été moins en train de faire de la peinture. Il +faut pour cela deux choses que vous avez, la réflexion et l'inspiration; +je n'aurai jamais la première, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je +dégoûté comme d'une vieille folle qui m'a éreinté en me promenant à +travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois +bien ce qui me manque; n'en déplaise à votre raison, je n'ai pas encore +assez vécu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Réalité, sous +la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opéra. J'espère +bien, à mon retour, être l'homme du monde le plus accompli, c'est-à-dire +le plus blasé et le plus raisonnable. + +Votre ami, + +LAURENT. + + * * * * * + + + + +I + + +Thérèse comprit fort bien, à première vue, le dépit et la jalousie qui +avaient dicté cette lettre. + +--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes, +il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute +autre. + +Et, tout en relisant et rêvant, Thérèse craignit de se mentir à elle-même +en cherchant à se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprès +d'elle. + +--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non +satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi. +Je n'en ai jamais eu! + +Mais la pendule marquait cinq heures de l'après-midi. Et Thérèse, après +avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna congé à son +domestique pour vingt-quatre heures, fit à sa fidèle vieille Catherine +diverses recommandations particulières et monta en fiacre. Deux heures +après, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voûtée et +parfaitement voilée, dont le cocher même ne vit pas la figure. Elle +s'enferma avec cette personne mystérieuse, et Catherine leur servit un +petit dîner tout à fait succulent. Thérèse soignait et servait sa compagne, +qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas +manger. + +De son côté, Laurent se disposait à la partie de plaisir annoncée; mais, +quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit +qu'une affaire imprévue le retenait encore deux heures à Paris, et qu'il +le rejoindrait à sa maison de campagne dans la soirée. + +Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'était habillé avec une hâte +fiévreuse. Il s'était fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il +avait jeté son habit sur un fauteuil, et il avait passé ses mains dans les +boucles trop symétriques de ses cheveux, sans songer pourtant à l'air +qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantôt vite, tantôt +lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois +promettre de se hâter de partir lui-même, il courut sur l'escalier pour le +prier de l'attendre et lui dire qu'il renonçait à toute affaire pour le +suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, où il se +jeta sur son lit. + +--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose +là-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisième jour, +c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Américain que +je ne connais pas! Mais elle connaît, certainement, elle, ce Palmer, +qu'elle appelle par son petit nom! D'où vient alors qu'il m'a demandé son +adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis +pas l'amant de Thérèse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thérèse! +je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en préserve! une femme qui a +cinq ans de plus que moi, peut-être davantage! Qui sait l'âge d'une femme, +et de celle-là précisément, dont personne ne sait rien? Un passé si +mystérieux doit couvrir quelque énorme sottise, peut-être une honte bien +conditionnée. Et avec cela, elle est prude, ou dévote, ou philosophe, qui +peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialité, ou une tolérance, +ou un détachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce +qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer? + +Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui. + +--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais +qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle +Jacques. + +Laurent tressaillit. + +--Et que diable voulez-vous à mademoiselle Jacques? répondit-il en faisant +semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette. + +--Moi? Rien... c'est-à-dire si! Je voudrais bien la connaître; mais je ne +la connais que de vue et de réputation. C'est pour une personne qui veut +se faire peindre que je demande son adresse. + +--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques? + +--Parbleu! elle est tout à fait célèbre à présent, et qui ne l'a +remarquée? Elle est faite pour cela! + +--Vous trouvez? + +--Eh bien, et vous? + +--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas compétent. + +--Vous l'aimez beaucoup? + +--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas +la cour. + +--Vous la voyez souvent? + +--Quelquefois. + +--Alors vous êtes son ami... sérieux? + +--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous? + +--Parce que je n'en crois rien; à vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami +sérieux d'une femme... jeune et belle! + +--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon +camarade, pas désagréable à voir, voilà tout. Pourtant elle appartient à +un type que je n'aime pas, et je suis forcé de lui pardonner d'être +blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture. + +--Elle n'est pas déjà si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des +cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulièrement. +Au reste, ça lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant. + +--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous! + +--Elle n'est pas très-grande, elle a des petits pieds et des petites +mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardée, puisque j'en suis +amoureux. + +--Tiens, quelle idée vous avez là! + +--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plaît +pas? + +--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-là, je +tâcherais d'être mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas +amoureux, c'est un état que je ne fais pas; par conséquent, je ne serais +pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble. + +--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la +chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin à +la patience, vu que je suis d'un âge et d'un monde où le plaisir ne manque +pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-là, et que vous la +connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosité de ma part, je vous le +déclare, si elle est veuve ou... + +--Ou quoi? + +--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari. + +--Je n'en sais rien. + +--Pas possible! + +--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demandé. Ça m'est si égal! + +--Savez-vous ce qu'on dit? + +--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit? + +--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a été mariée à +un homme riche et titré. + +--Mariée... + +--On ne peut plus mariée, par-devant M. le maire et M. le curé. + +--Quelle bêtise! elle porterait son nom et son titre. + +--Ah! voilà! Il y a un mystère là-dessous. Quand j'aurai le temps, je +chercherai ça, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant +connu, bien qu'elle vive avec une grande liberté. D'ailleurs, vous devez +savoir cela, vous? + +--Je n'en sais pas le premier mot. Ah ça! vous croyez donc que je passe ma +vie à observer ou à interroger les femmes? Je ne suis pas un flâneur comme +vous, moi! je trouve la vie très courte pour vivre et travailler. + +--Vivre... je ne dis pas. Il paraît que vous vivez beaucoup. Quant à +travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce +que vous avez là? Laissez-moi voir! + +--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commencé ici. + +--Si fait: cette tête-là... c'est très-beau, diable! Laissez-moi donc voir, + ou je vous malmène dans mon prochain _salon_. + +--Vous en êtes bien capable! + +--Oui, quand vous le mériterez; mais, pour cette tête-là, c'est superbe et +s'admire tout bêtement. Qu'est-ce que ça sera? + +--Est-ce que je sais? + +--Voulez-vous que je vous le dise? + +--Vous me ferez plaisir. + +--Faites-en une sibylle. On coiffe ça comme on veut, ça n'engage à rien. + +--Tiens, c'est une idée. + +--Et puis on ne compromet pas la personne à qui ça ressemble. + +--Ça ressemble à quelqu'un? + +--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas? +Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez +tout, même les choses les plus simples. Vous êtes l'amant de cette +figure-là! + +--La preuve, c'est que je m'en vais à Montmorency! dit froidement Laurent +en prenant son chapeau. + +--Ça n'empêche pas! répondit Mercourt. + +Laurent sortit, et Mercourt, qui était descendu avec lui, le vit monter +dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de +Boulogne, où il dîna tout seul dans un petit café, et d'où il revint à la +nuit tombée, à pied et perdu dans ses rêveries. + +Le bois de Boulogne n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui. +C'était plus petit d'aspect, plus négligé, plus pauvre, plus mystérieux et +plus champêtre: on y pouvait rêver. + +Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu'aujourd'hui, avaient +de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites +maisons avec de petits jardins d'un caractère très-intime. On y pouvait +vivre et travailler. + +C'était dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des +lilas en fleur, et derrière une grande haie d'aubépine fermée d'une +barrière peinte en vert, que demeurait Thérèse. On était au mois de mai. +Le temps était magnifique. Comment Laurent se trouva, à neuf heures, +derrière cette haie, dans la rue déserte et inachevée où les réverbères +n'avaient pas encore été installés, et sur les talus de laquelle +poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-même +eût été embarrassé d'expliquer. + +La haie était fort épaisse, et Laurent tourna sans bruit tout à l'entour, +sans apercevoir autre chose que des feuilles légèrement dorées par une +lumière qu'il supposa placée dans le jardin, sur une petite table auprès +de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soirée chez +Thérèse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le thé, comme cela +arrivait quelquefois? Mais Thérèse avait annoncé à Laurent qu'elle +attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le +chuchotement mystérieux de deux voix, dont l'une lui paraissait être celle +de Thérèse. L'autre parlait tout à fait bas: était-ce celle d'un homme? + +Laurent écouta à en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'à ce +qu'enfin il entendît ou crût entendre ces mots dits par Thérèse: + +--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est +vous! + +--A présent, se dit Laurent en quittant précipitamment la petite rue +déserte et en revenant sur la chaussée bruyante des Champs-Elysées, me +voilà bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'était pas obligée +de me confier cela!... Seulement, elle n'était pas obligée de parler en +toute occasion de manière à me faire croire qu'elle n'était et ne voulait +être à personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir +avant tout. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et +même il faut bien que j'aie eu la tête un peu montée pour elle sans me +l'avouer, puisque j'étais là aux écoutes, faisant le plus lâche des +métiers, quand ce n'est pas un métier de jaloux! Je ne peux pas m'en +repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misère et d'une grande +duperie: celle de désirer une femme qui n'a rien de plus désirable que +toute autre, pas même la sincérité. + +Laurent arrêta une voiture qui passait vide et alla à Montmorency. Il se +promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez +Thérèse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures à la +campagne et se trouva le troisième soir à la porte de Thérèse, juste en +même temps que M. Richard Palmer. + +--Oh! dit l'Américain en lui tendant la main, je suis content de voir +vous! + +Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put +s'empêcher de demander à M. Palmer pourquoi il était si content de le +voir. + +L'étranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de +l'artiste. + +--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialité +irrésistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup! + +--Comment! vous voilà? dit Thérèse étonnée à Laurent. Je ne comptais plus +sur vous ce soir. + +Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusité +dans ces simples paroles. + +--Ah! lui répondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre +parti, et je crois que je viens troubler un délicieux tête-à-tête. + +--C'est d'autant plus cruel à vous, reprit-elle sur le même ton enjoué, +que vous sembliez vouloir me le ménager. + +--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas décommandé! Dois-je m'en +aller? + +--Non, restez. Je me résigne à vous supporter. + +L'Américain, après avoir salué Thérèse, avait ouvert son portefeuille et +cherché une lettre qu'il était chargé de lui remettre. Thérèse parcourut +cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre réflexion. + +--Si voulez répondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane. + +--Merci, répondit Thérèse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui était +sous sa main, je ne répondrai pas. + +Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec +plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta +pour ainsi dire aux yeux. C'était celle qu'il avait écrite à Thérèse +l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqué intérieurement de voir +cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer. + +--Elle me laisse là, dit-il, pêle-mêle avec ses amants évincés. Je n'ai +pourtant pas droit à cet honneur. Je ne lui ai jamais parlé d'amour. + +Thérèse se mit à parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier, +épiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses +interlocuteurs, et s'imaginant à chaque instant découvrir en eux une +crainte secrète de le voir céder; mais leur insistance était de si bonne +foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupçons. Si Thérèse avait des +relations avec cet étranger, libre et seule comme elle vivait, ne +paraissant devoir rien à personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on +pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prétexte d'un portrait pour +recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie? + +Dès qu'il se sentit calmé, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte +de manifester sa curiosité. + +--Vous êtes donc Américaine? dit-il à Thérèse, qui de temps en temps +traduisait à M. Palmer, en anglais, les répliques qu'il n'entendait pas +bien. + +--Moi? répondit Thérèse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur +d'être votre compatriote? + +--C'est que vous parlez si bien l'anglais! + +--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas. +Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si +c'est d’hier ou d’il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien, +demandez-le à lui-même. + +Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers +décidé à lui faire. Il répondit que ce n'était pas la première fois qu'il +venait en France et qu'il avait connu Thérèse toute jeune, chez ses +parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thérèse avait coutume de dire +qu'elle n'avait jamais connu ni son père ni sa mère. + +Le passé de mademoiselle Jacques était un mystère impénétrable pour les +gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit +nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle était venue à +Paris on ne sait d'où, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle +était connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait +fait ayant été remarqué chez des gens de goût et signalé tout à coup comme +une oeuvre de maître. C'est ainsi que, d'une clientèle et d'une existence +pauvres et obscures, elle avait passé brusquement à une réputation de +premier ordre et une existence aisée; mais elle n'avait rien changé à ses +goûts tranquilles, à son amour de l'indépendance et à l'austérité enjouée +de ses manières. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-même +que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et +de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manière d'éluder les +questions et de passer à côté qui la dispensait de répondre. Si on +trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire après quelques mots +vagues: + +--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intéressant à raconter, et, si +j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y +penser. Je suis très-heureuse à présent, puisque j'ai du travail et que +j'aime le travail par-dessus tout. + +C'est par hasard, et à la suite de relations d'artiste à artiste dans la +même partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle +Jacques. Lancé comme gentilhomme et comme artiste éminent dans un double +monde, M. Fauvel avait, à vingt-quatre ans, l'expérience des faits que +l'on n'a pas toujours à quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour +à tour; mais il n'avait nullement l'expérience du coeur, qui ne s'acquiert +pas dans le désordre. Grâce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc +commencé par décréter en lui-même que Thérèse devait avoir pour amants +tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu +à peu affirmer et prouver la pureté de leurs relations avec elle pour +arriver à la considérer comme une personne qui pouvait avoir eu des +passions, mais non des commerces de galanterie. + +Des lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de cette +anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et +volontairement isolée. Il l'avait vue plus souvent, et peu à peu presque +tous les jours, d'abord sous toute sorte de prétextes, ensuite en se +donnant pour un ami sans conséquence, trop viveur pour avoir souci d'en +conter à une femme sérieuse, mais trop idéaliste, en dépit de tout, pour +n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitié +désintéressée. + +Au fond, c'était là la vérité dans le principe; mais l'amour s'était +glissé dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se débattait +contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore déguiser à Thérèse +et à lui-même, d'autant plus qu'il l'éprouvait pour la première fois de sa +vie. + +--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis à M. Palmer d'essayer son +portrait, pourquoi diable tenez-vous tant à une chose qui ne sera +peut-être pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne +vous refuse certainement pas d'en faire une à coup sûr excellente? + +--Elle me refuse, répondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais +pas pourquoi. J'ai promis à ma mère, qui a la faiblesse de me croire +très-beau, un portrait de maître, et elle ne le trouvera jamais +ressemblant, s'il est trop réel. Voilà pourquoi je m'étais adressé à vous +comme à un maître idéaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne +pas faire plaisir à ma mère, ou l'ennui de chercher encore. + +--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!... + +--Je ne trouve pas; mais, à supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il +aient le temps tout de suite, et je suis pressé d'envoyer le portrait. +C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le +transport durera environ deux mois. + +--C'est-à-dire, Laurent, ajouta Thérèse, qu'il vous faut faire ce portrait +en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut, +vous auriez à commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis, +n'est-ce pas? + +M. Palmer tendit la main à Laurent en disant: + +--Voilà le contrat passé. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle +Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mêle pas. Quelle est votre +heure demain? + +L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crût forcé d'en +faire autant par respect pour Thérèse; mais Palmer n'y fit aucune +attention, et sortit après avoir serré sans la baiser la main de +mademoiselle Jacques. + +--Dois-je le suivre? dit Laurent. + +--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle; toutes les personnes que je +reçois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez à dix +heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliée à +bavarder avec vous jusqu'à près de minuit, et, comme je ne peux pas dormir +passé cinq heures du matin, je me suis sentie très-fatiguée. + +--Et vous ne me mettiez pas à la porte? + +--Non, je n'y pensais pas. + +--Si j'étais fat, j'en serais bien fier! + +--Mais vous n'êtes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela à ceux qui sont +bêtes. Voyons, malgré le compliment, maître Laurent, j'ai à vous gronder. +On dit que vous ne travaillez pas. + +--Et c'est pour me forcer à travailler que vous m'avez mis la tête de +Palmer comme un pistolet sur la gorge. + +--Eh bien, pourquoi pas? + +--Vous êtes bonne, Thérèse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie +malgré moi. + +--Je ne me mêle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-là. Je +n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'être votre mère; mais je suis votre +soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est +impossible de ne pas m'affliger de vos accès de paresse. + +--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'écria Laurent avec un mélange +de plaisir et de dépit que Thérèse sentit, et qui l'engagea à répondre +avec franchise. + +--Écoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous +expliquions. J'ai beaucoup d'amitié pour vous. + +--J'en suis très-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis même pas +bon à faire un ami, Thérèse! Je ne crois pas plus à l'amitié qu'à l'amour +entre une femme et un homme. + +--Vous me l'avez déjà dit, et cela m'est fort égal, ce que vous ne croyez +pas. Moi, je crois à ce que je sens, et je sens pour vous de l'intérêt et +de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprès de moi un +être quelconque sans m'attacher à lui et sans désirer qu'il soit heureux. +J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache +gré. Or, vous n'êtes pas un être quelconque, vous êtes un homme de génie, +et, qui plus est, j'espère, un homme de coeur. + +--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde. +Je sais me battre en duel, payer mes dettes et défendre la femme à qui je +donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur +tendre, aimant, naïf... + +--Je sais que vous avez la prétention d'être vieux, usé et corrompu. Cela +ne me fait rien du tout, vos prétentions. C'est une mode bien portée à +l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie réelle ou douloureuse, +mais qui passera quand vous voudrez. Vous êtes un homme de coeur, +précisément parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme +viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. +Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est à l'artiste que je parle: +l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content +de lui-même. + +--Eh bien, vous vous trompez, Thérèse, répondit Laurent avec vivacité. +C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans +l'artiste et qui l'étouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous. +l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne +sais pas, comme vous, être attentif et calme pendant six heures de travail, +faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer à +travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir à deux ou +trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du +sommeil. Mon sommeil à moi est mauvais, mes promenades sont agitées, mon +travail est fiévreux. L'invention me trouble et me fait trembler: +l'exécution, toujours trop lente à mon gré, me donne d'effroyables +battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que +j'accouche d'une idée qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux +et dégoûté le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me +quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre +m'arrive si confuse et si énorme, que mon pauvre être ne peut pas la +contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'à ce qu'elle ait pris des +proportions réalisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de +l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas définir. +Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce géant +d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache +une à une, par le forceps de sa volonté, de maigres souris à demi mortes! +Donc, Thérèse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imaginé de vivre, +que je fasse des excès de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que +mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout +bonnement mon infirmité. + +--Alors, c'est décidé, c'est arrêté, dit Thérèse en souriant, vous +travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un +mot. Si on vous proposait d'être demain le prince D... ou le comte de S..., +avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez, +en parlant de votre pauvre palette si méprisée: _Rendez-moi ma mie!_ + +--Ma palette méprisée? Vous ne me comprenez pas, Thérèse! C'est un +instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire, +c'est une estime accordée au talent, plus pure et plus exquise que celle +que l'on accorde au titre et à la fortune. Donc, c'est un très-grand +avantage et un très-grand plaisir pour moi de me dire: «Je ne suis qu'un +petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas déroger +mènent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des +ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai dérogé, j'ai +pris un état, et il se trouve qu'à vingt-quatre ans quand je passe sur un +petit cheval de manége au milieu des premiers riches et des premiers beaux +de Paris, montés sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les +badauds assis aux Champs-Élysées, un homme de goût ou une femme d'esprit, +c'est moi qui suis regardé et nommé, et non pas les autres.» Vous riez! +vous trouvez que je suis très-vain? + +--Non, mais très-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas. + +--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre, +je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette, +instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne +sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le désordre, non +pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de +mes nerfs. Voilà tout, Thérèse. Qu'y a-t-il donc là qui ne soit +raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de +fatigue. + +--C'est vrai, dit Thérèse, je l'ai remarqué, et je m'en étonne comme d'une +anomalie; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue, +et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez, +répondez à une question: Avez-vous commencé la vie par le travail et +l'abstinence, et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour +vous reposer? + +--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collège, aimant la peinture, +mais ne croyant pas être jamais forcé de peindre. Je me croyais riche. Mon +père est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me +suis dépêché de dévorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une année de +bien-être. Quand je me suis vu à sec, j'ai pris le pinceau; j'ai été +éreinté et porté aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand +succès possible, et, à présent, je me donne, pendant quelques mois ou +quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il +n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis également au bout de +mes forces et de mes désirs. Alors je reprends le travail avec rage, +douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalité +recommencent. + +--Il y a longtemps que vous menez cette vie-là? + +--Il ne peut pas y avoir longtemps à mon âge! Il y a trois ans. + +--Eh! c'est beaucoup pour votre âge, justement! Et puis vous avez mal +commencé: vous avez mis le feu à vos esprits vitaux avant qu'ils eussent +pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir. +Votre tête a grossi quand même, et le génie s'y est développé malgré tout; +mais peut-être bien votre coeur s'est-il atrophié, peut-être ne serez-vous +jamais ni un homme ni un artiste complet. + +Ces paroles de Thérèse, dites avec une tristesse tranquille, irritèrent +Laurent. + +--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me méprisez? + +--Non, répondit-elle en lui tendant la main, je vous plains! + +Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de +Thérèse. + +Ces larmes amenèrent en lui une réaction violente: un déluge de pleurs +inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thérèse, non pas comme un +amant qui se déclare, mais comme un enfant qui se confesse: + +--Ah! ma pauvre chère amie! s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous +avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux, +voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi +que j'ai dans la poitrine à la place du coeur crie sans cesse après je ne +sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu, +et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les méprise +toutes! Je peux vous dire cela, à vous qui êtes mon camarade et mon ami! +Je me surprends parfois prêt à idolâtrer une courtisane, tandis qu'auprès +d'un ange je serais peut-être plus froid qu'un marbre. Tout est dérangé +dans mes notions, tout est peut-être dévié dans mes instincts. Si je vous +disais que je ne trouve déjà plus d'idées riantes dans le vin! 0ui, j'ai +l'ivresse triste, à ce qu'il paraît; et on m'a dit qu'avant-hier, dans +cette débauche à Montmorency, j'avais déclamé des choses tragiques avec +une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je +devienne, Thérèse, si vous n'avez pas pitié de moi? + +--Certes, j'ai pitié, mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui essuyant les +yeux avec son mouchoir; mais à quoi cela peut-il servir? + +--Si vous m'aimiez, Thérèse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous +ne m'avez pas permis d'être pour vous une espèce d'ami? + +--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez répondu que vous ne +pouviez croire à l'amitié d'une femme. + +--Je croirais peut-être à la vôtre; vous devez avoir le coeur d'un homme, +puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi. + +--Je ne vous l'ai pas ôtée, et je veux bien essayer d'être un homme pour +vous, répondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitié d'un +homme doit avoir plus de rudesse et d'autorité que je ne me crois capable +d'en avoir. Malgré moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et +vous voyez déjà! Je m'étais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous +mettre en colère contre moi et contre vous-même; au lieu de cela, me voilà +pleurant avec vous, ce qui n'avance à rien. + +--Si fait! si fait! s'écria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont +arrosé la place desséchée; peut-être que mon coeur y repoussera! Ah! +Thérèse, vous m'avez déjà dit une fois que je me vantais devant vous de ce +dont je devrais rougir, que j'étais un mur de prison. Vous n'avez oublié +qu'une chose: c'est qu'il y a derrière ce mur un prisonnier! Si je pouvais +ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est +d'airain, et ma volonté, ma foi, mon expansion, ma parole même, ne peuvent +le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me +servira, je vous le demande, d'avoir barbouillé de peintures fantasques +les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve écrit nulle part? + +--Si je vous comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre +oeuvre a besoin d'être échauffée par le sentiment. + +--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos +reproches? + +--Pas précisément. Il n'y a que trop de feu dans votre exécution, la +critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traité avec respect cette +exubérance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautés +empêchent quiconque a de l'enthousiasme d'éplucher les défauts. Loin de +trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brûlant et passionné; +mais je cherchais où était en vous le siége de cette passion: je le vois +maintenant, il est dans le désir de l'âme. Oui, certainement, +ajouta-t-elle toujours rêveuse, comme si elle cherchait à percer les +voiles de sa propre pensée, le désir peut être une passion. + +--Eh bien, à quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbé. + +--Je me demande si je dois faire la guerre à cette puissance qui est en +vous, et si, en vous persuadant d'être heureux et calme, on ne vous +ôterait pas le feu sacré. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne +peut pas être pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est +vivement exprimée pendant sa période de fièvre, elle doit, ou tomber +d'elle-même, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque âge n'a-t-il pas sa +force et sa manifestation particulières? Ce que l'on appelle les diverses +_manières_ des maîtres, n'est-ce pas l'expression des successives +transformations de leur être? A trente ans, vous sera-t-il possible +d'avoir aspiré à tout sans rien étreindre? Ne vous sera-t-il pas imposé +d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous êtes dans l'âge de la +fantaisie; mais bientôt viendra celui de la lumière. Ne voulez-vous pas +faire de progrès? + +--Dépend-il de moi d'en faire? + +--Oui, si vous ne travaillez pas à déranger l'équilibre de vos facultés. +Vous ne me persuaderez pas que l'épuisement soit le remède de la fièvre: +il n'en est que le résultat fatal. + +--Alors quel fébrifuge me proposez-vous? + +--Je ne sais: le mariage, peut-être. + +--Horreur! s'écria Laurent en éclatant de rire. + +Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce +correctif: + +--A moins que ce ne soit avec vous, Thérèse. Eh! c'est une idée, cela! + +--Charmante, répondit-elle, mais tout à fait impossible. + +La réponse de Thérèse frappa Laurent par sa tranquillité sans appel, et ce +qu'il venait de dire par manière de saillie lui parut tout à coup un rêve +enterré, comme s'il eût pris place dans son esprit. Ce puissant et +malheureux esprit était ainsi fait que, pour désirer quelque chose, il lui +suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-là que Thérèse +venait de dire. + +Aussitôt ses velléités d'amour pour elle lui revinrent, et en même temps +ses soupçons, sa jalousie et sa colère. Jusque-là, ce charme d'amitié +l'avait bercé et comme enivré; il devint tout à coup amer et +glacé. + +--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voilà +le mot de ma vie qui revient à propos de tout, au bout d'une plaisanterie +comme au bout de toute chose sérieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez +pas cet ennemi-là, Thérèse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un +_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connaît froide +ou raisonnable! Ça me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos +trente-sept cousins_ sont peut-être là, dehors, qui attendent ma +sortie. + +--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thérèse stupéfaite; quelles +idées vous viennent? Avez-vous des accès de folie? + +--Quelquefois, répondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner. + + + + +II + + +Le lendemain, Thérèse reçut de Laurent la lettre suivante: + +«Ma bonne et chère amie, comment vous ai-je quittée hier? Si je vous ai +dit quelque énormité, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un +éblouissement qui ne s'est pas dissipé dehors; car je me suis trouvé à ma +porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y étais monté. + +«Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand +mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis +malade, et vous aviez raison, la vie que je mène est détestable. + +«De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que, +depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la première que je +vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancée, mariée ou veuve?... +Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherché à le savoir? Vous +ai-je demandé?... Ah! tenez, Thérèse, il y a encore ce matin du désordre +dans ma tête, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir +avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accès de curiosité à votre +égard, celui d'hier était déjà le second; mais ce sera le dernier, je vous +jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser +de tout. J'ai donc été l'autre jour à votre porte, c'est-à-dire à la +grille de votre jardin. J'ai regardé, je n'ai rien vu; j'ai écouté, j'ai +entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu +sa figure; mais je sais que vous êtes ma soeur, ma confidente, ma +consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais à vos pieds, et que +vous avez essuyé mes yeux avec votre mouchoir, en disant: «Que faire, que +faire, mon pauvre enfant?» Je sais que, sage, laborieuse, tranquille, +respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque vous êtes heureuse, +vous trouvez le temps et la charité de me plaindre, de savoir que j'existe, +et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse, qui ne vous bénirait +serait un ingrat, et, tout misérable que je suis, je ne connais pas +l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thérèse? Il me semble que je +vous ai offensée. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez +vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!». + +Laurent reçut, par le retour de son domestique, la réponse de Thérèse. +Elle était courte: _Venez ce soir_. Laurent n'était ni roué ni fat, bien +qu'il méditât ou fût tenté souvent d'être l'un et l'autre. C'était, on l'a +vu, un être plein de contrastes, et que nous décrivons sans l'expliquer, +ce ne serait pas possible; certains caractères échappent à l'analyse +logique. + +La réponse de Thérèse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui +avait écrit sur ce ton. Était-ce son congé motivé qu'elle lui ordonnait de +venir chercher? était-ce à un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces +trois mots secs ou brûlants avaient-ils été dictés par l'indignation ou +par le délire? + +M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agité et tout préoccupé, commencer +son portrait. Il s'était promis de l'interroger avec une habileté +consommée, et de lui arracher tous les secrets de Thérèse. Il ne trouva +pas un mot pour entrer en matière, et, comme l'Américain posait en +conscience, immobile et muet comme une statue, la séance se passa presque +sans desserrer les lèvres de part ni d'autre. + +Laurent put donc se calmer assez pour étudier la physionomie placide et +pure de cet étranger. Il était d'une beauté accomplie; ce qui, au premier +abord, lui donnait l'air inanimé propre aux figures régulières. En +l'examinant mieux, on découvrait de la finesse dans son sourire et du feu +dans son regard. En même temps que Laurent faisait ces observations, il +étudiait l'âge de son modèle. + +--Je vous demande pardon, lui dit-il tout à coup, mais je voudrais et je +dois savoir si vous êtes un jeune homme un peu fatigué ou un homme mûr +extraordinairement conservé. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas +bien ce que je vois. + +--J'ai quarante ans, répondit simplement M. Palmer. + +--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fière santé? + +--Excellente! dit Palmer. + +Et il reprit sa pose aisée et son tranquille sourire. + +--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un +homme qui n'a jamais aimé que le _roastbeef_. + +Il ne put résister au désir de lui dire encore: + +--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune? + +--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la première fois. + +Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle année. Il lui +semblait qu'en parlant de Thérèse, le rouge lui montait au visage. Que lui +importait au fond l'âge de Thérèse? C'est son histoire qu'il aurait voulu +apprendre. Thérèse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait +n'avoir été pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte +et la prononciation vibrante. Si c'eût été à lui que Thérèse se fût +adressée en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une réponse +quelconque que Laurent eût entendue. + +Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'être exact, +arriva avant l'heure où Thérèse le recevait habituellement. Il la trouva +dans son jardin, inoccupée contre sa coutume, et marchant avec agitation. +Dès qu'elle le vit, elle alla à sa rencontre; et, lui prenant la main avec +plus d'autorité que d'affection: + +--Si vous êtes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout +ce que vous avez entendu à travers ce buisson. Voyons, parlez; j'écoute. + +Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrité de cet accueil inusité, +essaya de l'inquiéter en lui faisant des réponses évasives; mais elle le +domina par une attitude de mécontentement et une expression de visage +qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans +retour lui fit dire tout simplement la vérité. + +--Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous avez entendu? Je disais à une +personne que vous n'avez pas même pu apercevoir: «Vous êtes maintenant mon +seul amour sur la terre?» + +--J'ai donc rêvé cela, Thérèse! Je suis prêt à le croire, si vous me +l'ordonnez. + +--Non, vous n'avez pas rêvé. J'ai pu, j'ai dû dire cela. Et que m'a-t-on +répondu? + +--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la réponse de Thérèse fit +l'effet d'une douche froide, pas même le son de sa voix. Êtes-vous +rassurée? + +--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi? + +--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne +soient pas connues. + +--Ah! s'écria Thérèse d'un air de satisfaction étrange, vous pensez que +c'était M. Palmer? + +--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure à vous faire que de +supposer une ancienne liaison tout à coup renouée? Je sais que vos +rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi +désintéressés de leur part, et aussi indifférents de la vôtre, que ceux +que j'ai moi-même avec vous. M. Palmer est très-beau, et ses manières sont +d'un galant homme. Il m'est très-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la +présomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers. +Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnée... + +--Oui, au fait, dit Thérèse, qui ne parut pas songer à nier la moindre +chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me paraît mal, bien que je n'y +comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie. + +--Thérèse! répondit vivement le jeune homme, résolu à se débarrasser d'un +reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant +est Palmer, et je vous aimerai véritablement, je vous parlerai avec une +ingénuité complète. Je vous demanderai pardon d'un accès de folie, et vous +n'aurez jamais un reproche à me faire. Voyons, voulez-vous que je sois +votre ami? Malgré mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'être et +que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voilà tout ce que je vous +demande! + +--Mon cher enfant, répondit Thérèse, vous me parlez comme à une coquette +qui essayerait de vous retenir près d'elle, et qui aurait une faute à +confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient +nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort +estimable, avec qui je ne vais même pas jusqu'à l'intimité, et que j'avais +depuis longtemps perdu de vue. Voilà ce que je dois vous dire, mais rien +au delà. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'épanchement, et je +vous prie de ne pas vous y intéresser plus que je ne souhaite. Ce n'est +donc pas à vous de m'interroger, c'est à vous de me répondre. Que +faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel +est l'_accès de folie_ que je dois savoir et juger? + +--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me +confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon +camarade et avoir confiance en moi? + +--Ne vous confessez donc pas, reprit Thérèse en se levant. Cela me +prouvera que vous ne méritiez pas l'estime que je vous ai témoignée, et +qu'en cherchant à savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du +tout. + +--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous? + +--C'est fini, et adieu, répondit Thérèse d'un ton sévère. + +Laurent sortit, en proie à une colère qui ne lui permit pas de dire un mot; +mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant à +Catherine qu'il avait oublié une commission dont on l'avait chargé pour sa +maîtresse. Il trouva Thérèse assise dans un petit salon: la porte sur le +jardin était restée ouverte; il semblait que Thérèse, affligée et abattue, +fût demeurée plongée dans ses réflexions. Son accueil fut glacé. + +--Vous voilà revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublié? + +--J'ai oublié de vous dire la vérité. + +--Je ne veux plus l'entendre. + +--Et pourtant vous me la demandiez! + +--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanément. + +--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons, +Thérèse, croyez-vous donc qu'il soit possible à un homme de mon âge de +vous voir sans être amoureux de vous? + +--Amoureux? dit Thérèse en fronçant le sourcil. En me disant que vous ne +pouviez l'être d'aucune femme, vous vous êtes donc moqué de moi? + +--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais. + +--Alors vous vous étiez trompé, et vous voilà amoureux, c'est bien sûr? + +--Oh! ne vous fâchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sûr que cela. Il m'a +passé des idées d'amour par la tête, par les sens, si vous voulez. +Avez-vous si peu d'expérience, que vous ayez jugé la chose impossible? + +--J'ai l'âge de l'expérience, répondit Thérèse; mais j'ai longtemps vécu +seule. Je n'ai pas l'expérience de certaines situations. Cela vous étonne? +C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicité, quoique j'aie été +trompée... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me +respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous +n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossièreté. Je me suis donc crue +à l'abri de l'outrage de vos désirs, et, de tout ce que j'estimais en vous, +votre sincérité sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais +à votre destinée avec d'autant plus d'abandon que nous nous étions dit en +riant, souvenez-vous, mais sérieusement au fond: «Entre deux êtres dont +l'un est idéaliste, et l'autre matérialiste, il y a la mer Baltique.» + +--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance à marcher le +long de mon rivage, sans avoir l'idée de traverser; mais il s'est trouvé +que, de mon côté, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai +vingt-quatre ans et si vous êtes belle? + +--Est-ce que je suis encore belle? J'espérais que non! + +--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour, +vous m'êtes apparue comme cela. Quant à vous, c'est sans le vouloir, je le +sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette +séduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis défendu et +distrait. J'ai rendu à Satan ce qui appartient à Satan, c'est-à-dire ma +pauvre âme, et je n'ai apporté ici à César que ce qui revient à César, mon +respect et mon silence. Voilà huit ou dix jours pourtant que cette +mauvaise émotion me revient en rêve. Elle se dissipe dès que je suis +auprès de vous. Ma parole d'honneur, Thérèse, quand je vous vois, quand +vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crié après +vous dans un moment de démence auquel je ne comprends rien moi-même. Quand +je parle de vous, je dis que vous n'êtes pas jeune ou que je n'aime pas la +couleur de vos cheveux. Je proclame que vous êtes ma grande camarade, +c'est-à-dire mon frère, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe +je ne sais quelles bouffées de printemps dans l'hiver de mon imbécile de +coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en +effet, Thérèse, avec votre culte pour ce que vous appelez le véritable +amour! cela donne à penser, malgré qu'on en ait! + +--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour. + +--Oui, je le sais. Vous avez à cet égard un parti pris. Vous avez lu +quelque part que parler d'amour, c'était déjà en donner ou en prendre; +mais votre silence a une grande éloquence, vos réticences donnent la +fièvre et votre excessive prudence a un attrait diabolique! + +--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thérèse. + +--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans +sommeil, puisqu'il ne tient qu'à vous de me rendre aussi tranquille que je +l'étais auparavant? + +--Que faut-il faire pour cela? + +--Ce que je vous demandais: me dire que vous êtes à quelqu'un. Je me le +tiendrai pour dit, et, comme je suis très-fier, je serai guéri comme par +la baguette d'une fée. + +--Et si je vous dis que je ne suis à personne, parce que je ne veux plus +aimer personne, cela ne suffira pas? + +--Non, j'aurai la fatuité de croire que vous pouvez changer d'avis. + +Thérèse ne put s'empêcher de rire de la bonne grâce avec laquelle Laurent +s'exécutait. + +--Eh bien, lui dit-elle, soyez guéri, et rendez-moi une amitié dont +j'étais fière, au lieu d'un amour dont j'aurais à rougir. J'aime +quelqu'un. + +--Ce n'est pas assez, Thérèse: il faut me dire que vous lui appartenez! + +--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh +bien, soit, j'ai un amant. Êtes-vous satisfait? + +--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier +de votre franchise. Soyez tout à fait bonne, dites-moi que c'est +Palmer! + +--Cela m'est impossible, je mentirais. + +--Alors... je m'y perds! + +--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente... + +--Qui vient cependant quelquefois? + +--Apparemment, puisque vous avez surpris un épanchement... + +--Merci, merci, Thérèse! Me voilà tout à fait sur mes pieds; je sais qui +vous êtes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous +aime mieux ainsi, vous êtes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne +parliez-vous plus tôt! + +--Cette passion vous a donc bien ravagé? dit Thérèse railleuse. + +--Eh! mais, peut-être! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thérèse, et nous +en rirons ensemble. + +--Voilà qui est convenu; bonsoir. + +Laurent alla se coucher fort tranquille et tout à fait désabusé. Il avait +réellement souffert pour Thérèse. Il l'avait désirée avec passion, sans +oser le lui faire pressentir. Ce n'était certes pas une bonne passion que +celle-là. Il s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité. Cette femme +dont tous ses amis disaient: «Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fût +moi, mais ce n'est personne,» lui était apparue comme un idéal à saisir. +Son imagination s'était enflammée, son orgueil avait saigné de la crainte, +de la presque certitude d'échouer. + +Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement à l'orgueil. Il avait +la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du +vrai. + +C'était un ange, sinon déchu comme tant d'autres, du moins fourvoyé et +malade. Le besoin d'aimer lui dévorait le coeur, et cent fois par jour il +se demandait avec effroi s'il n'avait pas déjà trop abusé de la vie, et +s'il lui restait la force d'être heureux. + +Il s'éveilla calme et triste. Il regrettait déjà sa chimère, son beau +sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait, +le grondait, l'encourageait et le plaignait tour à tour, sans jamais rien +révéler de sa propre destinée, mais en laissant pressentir des trésors +d'affection, de dévouement, peut-être de volupté! Du moins, c'est ainsi +qu'il plaisait à Laurent d'interpréter le silence de Thérèse sur son +propre compte, et un certain sourire, mystérieux comme celui de la Joconde, + qu'elle avait sur les lèvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphémait +devant elle. Dans ces moments-là, elle avait l'air de se dire: «Je +pourrais bien décrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce +pauvre fou ne me comprendrait pas.» + +Une fois le mystère de son coeur dévoilé, Thérèse perdit d'abord tout son +prestige aux yeux de Laurent. Ce n'était plus qu'une femme pareille aux +autres. Il était même tenté de la rabaisser dans sa propre estime, et, +bien qu'elle ne se fût jamais laissé interroger, de l'accuser d'hypocrisie +et de pruderie. Mais, du moment qu'elle était à quelqu'un, il ne +regrettait plus de l'avoir respectée, et il ne désirait plus rien d'elle, +pas même son amitié, qu'il n'était pas embarrassé, pensait-il, de trouver +ailleurs. + +Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prépara +plusieurs prétextes pour s'excuser, si par hasard Thérèse lui demandait +compte de ce temps passé sans venir chez elle. Le quatrième jour, Laurent +se sentit en proie à un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les +femmes galantes lui donnaient des nausées; il ne retrouvait dans aucun de +ses amis la bonté patiente et délicate de Thérèse pour remarquer son ennui, +pour tâcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le +remède, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il +fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinée d'un artiste +tel que lui n'était pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un +esprit élevé eût le droit de prononcer que, s'il était malheureux, c'était +tant pis pour lui. + +Il courut chez elle avec tant de hâte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui +dire pour s'excuser; mais Thérèse ne montra ni mécontentement ni surprise +de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question. +Il en fut piqué, et s'aperçut qu'il était plus jaloux d'elle +qu'auparavant. + +--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublié. + +Cependant il ne fit rien paraître de son dépit, et veilla désormais sur +lui-même avec un si grand soin, que Thérèse y fut trompée. + +Plusieurs semaines s'écoulèrent pour lui dans une alternative de rage, de +froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui était si nécessaire et si +bienfaisant que l'amitié de cette femme, rien ne lui était si amer et si +blessant que de ne pouvoir prétendre à son amour. L'aveu qu'il avait exigé, +loin de le guérir comme il s'en était flatté, avait irrité sa souffrance. +C'était de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle +avait une cause avouée et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer +qu'aussitôt cette cause connue, il dédaignerait de vouloir lutter pour la +détruire? + +Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et +heureux rival. Sa fierté, excessive auprès de Thérèse, ne le lui +permettait pas. Seul, il le haïssait, il le dénigrait en lui-même, +attribuant tous les ridicules à ce fantôme, l'insultant et le provoquant +dix fois par jour. + +Et puis il se dégoûtait de souffrir, retournait à la débauche, s'oubliait +lui-même un instant et retombait aussitôt dans de profondes tristesses, +allait passer deux heures chez Thérèse, heureux de la voir, de respirer +l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir +d'entendre sa voix grondeuse et caressante. + +Enfin il la détestait pour ne pas deviner ses tourments; il la méprisait +pour rester fidèle à cet amant qui ne pouvait être qu'un homme médiocre, +puisqu'elle n'éprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se +jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fût retourné une heure +après s'il eût espéré être reçu. + +Thérèse, qui un instant s'était aperçue de son amour, ne s'en doutait plus, +tant il jouait bien son rôle. Elle aimait sincèrement ce malheureux +enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et réfléchi: elle avait +voué une sorte de culte, disait-elle, _à ce qu'il eût pu être_, et il lui +en restait une pitié pleine de gâteries où se mêlait encore un vrai +respect pour le génie souffrant et fourvoyé. Si elle eût été bien certaine +de ne pouvoir éveiller en lui aucun mauvais désir, elle l'eût caressé +comme un fils, et il y avait des moments où elle se reprenait parce qu'il +lui venait sur les lèvres de le tutoyer. + +Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait +certainement, à l'insu de Thérèse; mais une femme vraiment chaste, et qui +a vécu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps +vis-à-vis d'elle-même le secret d'un amour dont elle a résolu de se +défendre. Thérèse croyait être certaine de ne jamais songer à sa propre +satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du +moment que Laurent trouvait du calme et du bien-être auprès d'elle, elle +en trouvait elle-même à lui en donner. Elle savait bien qu'il était +incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle été blessée et +effrayée du moment de fantaisie qu'il avait avoué. Cette crise passée, +elle s'applaudissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen +d'en prévenir le retour; et comme en toute occasion, dès qu'il se sentait +ému, Laurent se hâtait de proclamer l'infranchissable barrière de glace de +la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait à vivre sans +brûlure au milieu du feu. + +Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis étaient cachés et +comme couvés sous une habitude de gaieté railleuse, qui est comme la +manière d'être, comme le cachet indélébile des artistes français. C'est +une seconde nature que les étrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et +pour laquelle les graves Anglais surtout nous dédaignent passablement. +C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons délicates, et qui nous +préserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le côté +ridicule des choses, c'est en découvrir le côté faible et illogique. Se +moquer des périls où l'âme se trouve engagée, c'est s'exercer à les braver, +comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un +ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'âme dans laquelle notre +pitié l'eût engagé à se complaire. Enfin, se persifler soi-même, c'est se +préserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagéré. J'ai remarqué que +les gens qui ne plaisantaient jamais étaient doués d'une vanité puérile et +insupportable. + +La gaieté de Laurent était éblouissante de couleur et d'esprit, comme son +talent, et d'autant plus naturelle qu'elle était originale. Thérèse avait +moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle était naturellement rêveuse et +paresseuse à causer; mais elle avait précisément besoin de l'enjouement +des autres: alors le sien se mettait peu à peu de la partie, et sa gaieté +sans éclat n'était pas sans charme. + +Il résultait donc de cette habitude de bonne humeur où l'on se maintenait, +que l'amour, chapitre sur lequel Thérèse ne plaisantait jamais et n'aimait +pas que l'on plaisantât devant elle, ne trouvait pas un mot à glisser, pas +une note à faire entendre. + +Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva terminé, et Thérèse +remit à Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme +lui promit de mettre en réserve pour le cas de maladie ou de dépense +obligatoire imprévue. + +Laurent s'était lié avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouvé +ce qu'il était: droit, juste, généreux, intelligent et instruit. Palmer +était un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du +commerce. Il avait fait le trafic lui-même et les voyages au long cours +dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver +assez riche et de vouloir vivre pour lui-même. Il ne voyageait donc plus +que pour son plaisir, et, après avoir vu, disait-il, beaucoup de choses +curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait à la vue des belles +choses et à l'étude des pays véritablement intéressants par leur +civilisation. + +Sans être très-éclairé dans les arts, il y portait un sentiment assez sûr, +et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son +langage en français se ressentait de sa timidité, au point d'être presque +inintelligible et risiblement incorrect au début d'un dialogue; mais, +lorsqu'il se sentait à l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et +qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance +pour la parler très-bien. + +Laurent avait étudié cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosité au +commencement. Lorsqu'il lui fut démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'était +pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprécia et se prit pour lui +d'une sorte d'amitié qui ressemblait de loin, il est vrai, à celle qu'il +éprouvait pour Thérèse. Palmer était un philosophe tolérant, assez rigide +pour lui-même et très-charitable pour les autres. Par les idées sinon par +le caractère, il ressemblait à Thérèse, et se trouvait presque toujours +d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se +sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable +_unisson_, et, comme ce n'était plus qu'une jalousie intellectuelle, il +n'osait s'en plaindre à Thérèse. + +--Votre définition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et +trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus +haut que lui. Je suis, relativement à lui, la note élevée de la tierce +majeure. + +--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent. + +--Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie et descends à former la +tierce mineure. + +--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton? + +--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de +Palmer. + + + + +III + + +Un jour, à la demande de Palmer, Laurent se rendit à l'hôtel Meurice, où +demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait était convenablement +encadré et emballé. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y écrivit +lui-même avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mère; puis, au moment +où les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer +serra la main de l'artiste en lui disant: + +--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mère, et je vous +remercie encore. A présent, voulez-vous me permettre de causer avec vous? +J'ai quelque chose à vous dire. + +Ils passèrent dans un salon où Laurent vit plusieurs malles. + +--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Américain en lui offrant +d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumât pas lui-même, et +je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose délicate, +tellement délicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver +les mots convenables pour la dire en français. + +--Je vous jure d'être muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, étonné +et assez inquiet de ce préambule. + +Palmer reprit: + +--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime. +Peut-être êtes-vous son amant; si vous ne l'êtes pas, il est certain pour +moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne +dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que +je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thérèse, +et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour +elle, le sien en est une égale pour vous. Je crains cela à cause des +questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on +a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus ému +que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je +veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques +soit fondé sur l'estime et le respect qu'elle mérite. + +--Attendez, Palmer! s'écria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut +pris d'un généreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de +mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie? + +--Ni l'un ni l'autre, répondit Palmer. Jamais Thérèse ne vous racontera sa +vie. + +--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache. + +--Bien, très-bien! répondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que +j'ai à vous dire la justifie de tout soupçon?... + +--Pourquoi le cache-t-elle, alors? + +--Par générosité pour les autres. + +--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir. + +--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que, +dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui séduisit +une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une +bâtarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au +calendrier, et qui, inscrite à la municipalité comme née de parents +inconnus, reçut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant, +c'est Thérèse. + +«L'institutrice fut dotée par le banquier et mariée cinq ans plus tard +avec un de ses employés, honnête homme qui ne se doutait de rien, toute +l'affaire ayant été tenue fort secrète. L'enfant était élevée à la +campagne. Son père s'était chargé d'elle. Elle fut mise ensuite dans un +couvent, où elle reçut une très-belle éducation, et fut traitée avec +beaucoup de soin et d'amour. Sa mère la voyait assidûment dans les +premières années; mais, quand elle fut mariée, le mari eut des soupçons, +et, donnant la démission de son emploi chez le banquier, il emmena sa +femme en Belgique, où il se créa des occupations, et fit fortune. La +pauvre mère dut étouffer ses larmes et obéir. + +«Cette femme vit toujours très-loin de sa fille: elle a d'autres enfants, +elle a eu une conduite irréprochable depuis son mariage; mais elle n'a +jamais été heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privée; et +n'a pas cessé d'en être jaloux; ce qui pour elle est un châtiment mérité +de sa faute et de son mensonge. + +«Il semblerait que l'âge eût dû amener la confession de l'une et le pardon +de l'autre. Il en eût été ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins +logique que la vie réelle, et ce ménage est troublé comme au premier jour, +le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et +opprimée. + +«Dans les circonstances difficiles où s'est trouvée Thérèse, elle n'a donc +pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations +de sa mère. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcée de +la voir en secret, à la dérobée, quand elle réussit à venir passer seule +un ou deux jours à Paris, comme cela lui est arrivé dernièrement. Encore +n'est-ce que depuis quelques années qu'elle a pu inventer je ne sais quels +prétextes et obtenir ces rares permissions. Thérèse adore sa mère, et +n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voilà pourquoi vous ne +lui entendez jamais souffrir un mot de blâme sur la conduite des autres +femmes. Vous avez pu croire qu'elle réclamait ainsi tacitement +l'indulgence pour elle-même. Il n'en est rien. Thérèse n'a rien à se faire +pardonner; mais elle pardonne tout à sa mère: ceci est l'histoire de leurs +relations. + +«A présent, j'ai à vous raconter celle de la comtesse de... _trois +étoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en français quand vous ne +voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni +le nom de son mari, c'est encore Thérèse. + +--Elle est donc mariée? elle n'est pas veuve? + +--Patience! elle est mariée, et elle ne l'est pas. Vous allez voir. + +«Thérèse avait quinze ans quand son père le banquier se trouva veuf et +libre; car ses enfants légitimes étaient tous établis. C'était un +excellent homme, et, malgré la faute que je vous ai racontée et que je +n'excuse pas, il était impossible de ne pas l'aimer, tant il avait +d'esprit et de générosité. J'ai été très-lié avec lui. Il m'avait confié +l'histoire de la naissance de Thérèse, et il me mena à divers intervalles, +en visite avec lui, au couvent où il l'avait mise. Elle était belle, +instruite, aimable, sensible. Il eût souhaité, je crois, que je prisse la +résolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur +libre à cette époque; autrement... Mais je ne pouvais y songer. + +«Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui +venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à La Havane et qui était +très-beau. J'avais rencontré ce Portugais à Paris, mais je ne le +connaissais réellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son +compte. Il était fort séduisant; mais, pour ma part, je ne me serais +jamais fié à sa figure; c'était ce comte de *** avec qui Thérèse fut +mariée un an plus tard. + +«Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier était mort +d'apoplexie foudroyante, et Thérèse était mariée, mariée avec cet inconnu, +ce fou, je ne veux pas dire cet infâme, puisqu'il a pu être aimé d'elle, +même après la découverte qu'elle fit de son crime: cet homme était déjà +marié aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouïe de demander et d'épouser +Thérèse. + +«Ne me demandez pas comment le père de Thérèse, homme d'esprit et +d'expérience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous répéterais ce que +ma propre expérience m'a trop appris, à savoir que, dans ce monde, tout ce +qui arrive est la moitié du temps le contraire de ce qui semblait devoir +arriver. + +«Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore +d'autres étourderies qui donneraient à penser que sa lucidité était déjà +compromise. Il avait fait un legs à Thérèse au lieu de lui donner une dot +de la main à la main. Ce legs se trouva nul devant les héritiers légitimes, +et Thérèse, qui adorait son père, n'eût pas voulu plaider même avec des +chances de succès. Elle se trouva donc ruinée précisément au moment où +elle devenait mère, et, dans ce même temps, elle vit arriver chez elle une +femme exaspérée qui réclamait ses droits et voulait faire un éclat; +c'était la première, la seule légitime femme de son mari. + +«Thérèse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et +obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procès; elle obtint du comte qu'il +reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la +naissance de Thérèse et du secret dont son père avait voulu environner les +témoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu à huis clos, à +l'étranger, et c'est aussi à l'étranger que le jeune couple avait vécu +depuis ce temps. Cette vie même avait été fort mystérieuse. Le comte, +craignant à coup sûr d'être démasqué s'il reparaissait dans le monde, +faisait croire à Thérèse qu'il avait la passion de la solitude avec elle, +et la jeune femme confiante, éprise et romanesque, trouvait tout naturel +que son mari voyageât avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir +des indifférents. + +«Lorsque Thérèse découvrit l'horreur de sa situation, il n'était donc pas +impossible que tout fût enseveli dans le silence. Elle consulta un légiste +discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage était nul, +mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait +jamais user de sa liberté, elle prit à l'instant même un parti irrévocable, +celui de n'être ni libre ni mariée, plutôt que de souiller le père de son +enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de +toute façon un bâtard; mais mieux valait qu'il n'eût pas de nom et qu'il +ignorât à jamais sa naissance que d'avoir à réclamer un nom taré en +déshonorant son père. + +«Thérèse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoué, et lui-même, il +l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes déchirantes, des +scènes sans nom, où Thérèse se débattit avec une énergie au-dessus de son +âge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est héroïque, +ne l'est pas à demi. + +«Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le +coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dévorée de +jalousie, fut vaincue par sa magnanimité jusqu'à lui baiser les pieds en +la quittant. + +«Thérèse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, résolue à se +faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit à vivre +pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui était si +cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce +dernier bonheur ne devait pas durer longtemps. + +«Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa +première femme, Thérèse avait dû accepter, à la prière même de celle-ci, +une pension raisonnable pour être en mesure d'élever convenablement son +fils; mais à peine le comte eut-il reconduit sa femme à La Havane, qu'il +l'abandonna de nouveau, s'échappa, revint en Europe et alla se jeter aux +pieds de Thérèse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant à +l'autre extrémité du monde. + +«Thérèse fut inexorable: elle avait réfléchi et prié. Son âme s'était +affermie, elle n'aimait plus le comte. Précisément à cause de son fils, +elle ne voulait pas qu'un tel homme devînt le maître de sa vie. Elle avait +perdu le droit d'être heureuse, mais non pas celui de se respecter +elle-même: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte +la menaça de la laisser sans ressources: elle répondit qu'elle n'avait pas +peur de travailler pour vivre. + +«Ce misérable fou s'avisa alors d'un moyen exécrable, soit pour mettre +Thérèse à sa discrétion, soit pour se venger de sa résistance. Il enleva +l'enfant et disparut. Thérèse courut après lui; mais il avait si bien pris +ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors +que je la rencontrai en Angleterre; mourant de désespoir et de fatigue +dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur, que +j'hésitai à la reconnaître. + +«J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes +recherches eurent un succès déplorable. Le comte était repassé en +Amérique. L'enfant y était mort de fatigue en arrivant. + +«Quand il me fallut porter à cette malheureuse l'épouvantable nouvelle, je +fus épouvanté moi-même du calme qu'elle montra. On eût dit pendant huit +jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle était +sauvée. J'étais forcé de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer +où elle était. J'étais inquiet de son dénûment; elle me trompa en me +disant que sa mère ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que +sa pauvre mère en eût été bien empêchée: elle ne disposait pas d'un +centime dans son ménage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait +tous les malheurs de sa fille. Thérèse, qui lui écrivait en secret, les +lui avait cachés pour ne pas la désespérer. + +«Thérèse vécut en Angleterre en donnant des leçons de français, de dessin +et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage +d'exercer pour n'avoir à accepter la pitié de personne. + +«Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa à Paris, où elle +n'était jamais venue, et où personne ne la connaissait. Elle n'avait alors +que vingt ans, elle avait été mariée à seize. Elle n'était plus du tout +jolie, et il a fallu huit années de repos et de résignation pour lui +rendre sa santé et sa douce gaieté d'autrefois. + +«Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'à de rares intervalles, puisque +je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvée digne et fière, +travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvreté sous un +miracle d'ordre et de propreté, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de +personne, ne voulant pas parler du passé, caressant quelquefois les +enfants en secret et les quittant dès qu'on la regarde, dans la crainte +sans doute qu'on ne la voie émue. + +«Voilà trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous +demander de faire mon portrait, je cherchais précisément son adresse, que +j'allais vous demander quand vous m'avez parlé d'elle. Arrivé la veille, +je ne savais pas encore qu'elle eût enfin du succès, de l'aisance et de la +célébrité. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette âme si +longtemps brisée pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou être heureuse. +Tâchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagné! Et, si vous +n'êtes point sûr de ne pas la faire souffrir, brûlez-vous la cervelle ce +soir plutôt que de retourner chez elle. Voilà tout ce que j'avais à vous +dire. + +--Attendez, dit Laurent très-ému: ce comte de *** est-il toujours vivant? + +--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le désespoir des autres se +portent toujours bien et échappent à tous les dangers. Ils ne donnent même +jamais leur démission; car celui-ci a eu dernièrement la présomption de +m'envoyer pour Thérèse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et +dont elle fait le cas que cela mérite. + +Laurent avait songé à épouser Thérèse en écoutant le récit de M. Palmer. +Ce récit l'avait bouleversé. Les inflexions monotones, l'accent prononcé, +et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jugé inutile de +reproduire, lui avaient donné, dans l'imagination vive de son auditeur, je +ne sais quoi d'étrange et de terrible comme la destinée de Thérèse. Cette +fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari, +n'était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions +n'avait-elle pas dû garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait +devant les yeux éblouis de Laurent. Thérèse dévoilée lui paraissait plus +mystérieuse que jamais: s'était-elle jamais consolée, ou pouvait-elle +l'être un seul instant? + +Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thérèse, et que, +s'il parvenait jamais à être aimé d'elle, il se rappellerait à toutes les +heures de sa vie l'heure qui venait de s'écouler et le récit qu'il venait +d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir +l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et +écrivit: + +«Thérèse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux +mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu +peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas +cela: je vous aime éperdument. C'est absurde, c'est insensé, c'est +misérable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou +écrire à une femme ce mot-là: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop +froid et trop retenu aujourd'hui de moi à vous. Je ne peux plus vivre avec +ce secret qui m'étouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu +cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout +d'une heure, je suis à votre porte et bien souvent, la nuit, dévoré de +jalousie, et presque furieux contre moi-même, je demande à Dieu de me +délivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne +crois pas, et que vous avez inventé pour me dégoûter de songer à vous. +Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thérèse! Faute de cette +solution, je n'en vois qu'une troisième, c'est que je me tue pour en +finir... C'est lâche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous +les amants désespérés; mais est-ce ma faute s'il y a des désespoirs qui +font jeter le même cri à tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce +que j'arrive à être un homme comme les autres? + +«De quoi m'a servi tout ce que j'ai inventé pour m'en défendre et pour +rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait être libre? + +«Avez-vous quelque chose à me reprocher vis-à-vis de vous, Thérèse? +Suis-je un fat, un roué, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous +donner confiance dans mon amitié? Mais pourquoi voulez-vous que je meure +sans avoir aimé, vous qui seule pouvez me faire connaître l'amour, et qui +le savez bien? Vous avez dans l'âme un trésor, et vous souriez à côté d'un +malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pièce +de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitié; ce n'est +pas même de la pitié, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau +augmente la soif. + +«Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-être aimé déjà quelqu'un +qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime, +et n'est-ce pas tout? + +«Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre +fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, à moins de mentir à Dieu et à +vous-même. Vous voyez bien que mon tourment me maîtrise, et que j'arrive à +faire une déclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que +d'être raillé par vous! + +«Thérèse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon +âme n'a jamais été souillé, et que, de l'abîme où je m'étais jeté, j'ai +toujours, malgré moi, crié vers le ciel. Vous savez bien qu'auprès de vous +je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint +quelquefois de prendre ma tête dans vos mains, comme si vous alliez +m'embrasser au front. Et vous disiez: «Mauvaise tête! tu mériterais d'être +brisée.» Et pourtant, au lieu de l'écraser comme la tête d'un serpent, +vous tâchiez d'y faire entrer le souffle pur et brûlant de votre esprit. +Eh bien, vous n'avez que trop réussi; et, à présent que vous avez allumé +le feu sur l'autel, vous vous détournez et vous me dites: «Confiez-en la +garde à une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et +bien dévouée; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du +bonheur domestique, que sais-je? tout, excepté moi!» + +«Et moi, Thérèse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-même. +Depuis que je vous connais, vous travaillez à me faire croire au bonheur +et à m'en donner le goût. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas +devenu égoïste, comme un enfant gâté. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je +ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais +seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette +vie-là ou la mort qu'il me faut.» + + + + +IV + + +Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée +comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent, +qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les +expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur +de Thérèse, ou, s'il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si +lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse +d'elle-même que le premier jour. Le mot de passion la révoltait. + +--Des passions, à moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce +que c'est, et que je veux retourner à ce breuvage empoisonné! Que lui +ai-je fait, moi qui lui ai donné tant de tendresse et de soins, pour qu'il +me propose, en guise de remercîment, le désespoir, la fièvre et la +mort?... Après tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, à ce malheureux +esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour +comme la pierre philosophale, à laquelle on s'efforce d'autant plus de +croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse à +la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de +délire. Comment le calmer et le détacher d'une fantaisie qui arrive à le +rendre malheureux? + +«C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'éloigner de +la débauche, je l'ai trop habitué à un attachement honnête; mais il est +homme et il trouve notre affection incomplète. Pourquoi m'a-t-il trompée? +pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il était tranquille auprès de moi? Que +ferai-je, moi, pour réparer la niaiserie de mon inexpérience? Je n'ai pas +été assez de mon sexe dans le sens de la présomption. Je n'ai pas su +qu'une femme, si tiède et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours +troubler la cervelle d'un homme. J'aurais dû me croire séduisante et +dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se +démentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne +peut donc être un tort que de ne pas avoir les instincts de la +coquetterie? + +Et puis Thérèse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces +instincts de réserve et de méfiance pour se préserver des désirs d'autres +hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus, +parce qu'elle l'estimait dans son amitié pour elle, parce qu'elle ne +pouvait pas croire qu'il chercherait à la tromper, et aussi, il faut bien +le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son +atelier, elle allait et venait, en proie à un malaise douloureux, tantôt +regardant cette fatale lettre qu'elle avait posée sur une table comme n'en +sachant que faire, et ne se décidant ni à la rouvrir ni à la détruire, +tantôt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait +justement avec entrain et plaisir au moment où on lui avait apporté cette +lettre, c'est-à-dire ce doute, ce trouble, ces étonnements et ces +craintes. C'était comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu +et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot écrit +sur ce papier était comme un chant de mort déjà entendu dans le passé, +comme une prophétie de malheurs nouveaux. + +Elle essaya de se rasséréner en se remettant à peindre. C'était pour elle +le grand remède à toutes les petites agitations de la vie extérieure: mais +il fut impuissant ce jour-là: l'effroi que cette passion lui inspirait +l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie +présente. + +--Deux bonheurs troublés ou détruits, se dit-elle en jetant son pinceau et +en regardant la lettre: le travail et l'amitié. + +Elle passa le reste de la journée sans rien résoudre. Elle ne voyait qu'un +point net dans son esprit, la résolution de dire non; mais elle voulait +que ce fût non, et ne tenait pas à le signifier au plus vite avec cette +rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se +hâtent de barricader la porte. La manière de dire ce _non_ sans appel, qui +ne devait laisser aucune espérance, et qui pourtant ne devait pas mettre +un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitié, était pour elle un problème +difficile et amer. Ce souvenir-là, c'était son propre amour; quand on a un +mort chéri à ensevelir, on ne se décide pas sans douleur à lui jeter un +drap blanc sur la face, et à le pousser dans la fosse commune. On voudrait +l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps, +en priant pour l'âme de celui qu'elle renferme. + +Elle arriva à la nuit sans avoir trouvé d'expédient pour se refuser sans +trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dîner, lui demanda avec +inquiétude si elle était malade. + +--Non, répondit-elle, je suis préoccupée. + +--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas à +vivre. + +Thérèse leva un doigt; c'était un geste que Catherine connaissait et qui +voulait dire: «Ne parle pas de cela.» + +L'heure où Thérèse recevait le petit nombre de ses amis n'était, depuis +quelque temps, mise à profit que par Laurent. Bien que la porte restât +ouverte à qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent +absents (c'était la saison d'aller ou de rester à la campagne), soit +qu'ils eussent senti chez Thérèse une certaine préoccupation, un désir +involontaire et mal déguisé de causer exclusivement avec M. de Fauvel. + +C'était à huit heures que Laurent arrivait, et Thérèse regarda la pendule +en se disant: + +--Je n'ai pas répondu; aujourd'hui, il ne viendra pas. + +Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta; + +--Il ne faut pas qu'il revienne jamais. + +Comment passer cette éternelle soirée qu'elle avait l'habitude d'employer +à causer avec son jeune ami, tout en faisant de légers croquis ou quelque +ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment étendu sur les +coussins du divan? Elle songea à se soustraire à l'ennui en allant trouver +une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait +quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure, +et il serait trop tard quand Thérèse arriverait. La course était si longue +et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-là! D'ailleurs, il +fallait s'habiller, et Thérèse, qui vivait en pantoufles, comme les +artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gêne, +était paresseuse à se mettre en tenue de visite. Mettre un châle et un +voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les +allées désertes du bois de Boulogne? Thérèse s'était promenée ainsi +quelquefois avec Laurent, lorsque la soirée étouffante leur donnait le +besoin de chercher un peu de fraîcheur sous les arbres. C'étaient des +promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent +lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient +tous deux à l'excentricité de ces mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient +aucun mystère. Elle se les rappela comme s'ils étaient déjà loin et se dit +en soupirant, à l'idée qu'ils ne reviendraient plus: + +--C'était le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui +souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus. + +A neuf heures, elle essaya enfin de répondre à Laurent, lorsqu'un coup de +sonnette la fit tressaillir. C'était lui! Elle se leva pour dire à +Catherine de répondre qu'elle était sortie. Catherine entra: ce n'était +qu'une lettre de lui. Thérèse regretta involontairement que ce ne fût pas +lui-même. + +Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots: + +«Adieu, Thérèse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un +enfant!» + +Ces deux lignes firent trembler Thérèse de la tête aux pieds. La seule +passion qu'elle n'eût jamais travaillé à éteindre dans son coeur, c'était +l'amour maternel. Cette plaie-là, bien que fermée en apparence, était +toujours saignante comme l'amour inassouvi. + +--Comme un enfant; répétait-elle en serrant la lettre dans ses mains +agitées de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce +qu'il dit là, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils +savait déjà dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crié quand on l'a emporté. +Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus. + +Thérèse était surexcitée, et, son émotion s'emparant du plus douloureux +des prétextes, elle fondit en larmes. + +--Vous m'avez appelée? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu! +qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà dans les pleurs comme +autrefois! + +--Rien, rien, laisse-moi, répondit Thérèse. Si quelqu'un vient pour me +voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux être seule. Je suis +malade. + +Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher à pas +furtifs le long de la haie. + +--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma +maîtresse pleure; mais ça doit être votre faute, vous lui faites des +peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon! + +Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était +persuadée que Laurent était son amant. + +--Elle pleure? s'écria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle? + +Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de +Thérèse, qui sanglotait dans le salon, la tête dans ses mains. + +Laurent eût été transporté de joie de la voir ainsi s'il eût été le roué +que parfois il voulait paraître; mais le fond de son coeur était +admirablement bon, et Thérèse avait sur lui l'influence secrète de le +ramener à sa véritable nature. Les larmes dont elle était baignée lui +firent donc une peine réelle et profonde. Il la supplia à genoux d'oublier +encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa +raison. + +--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez +notre amitié défunte, je jure de la faire revivre plutôt que de vous +causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thérèse, ma +soeur chérie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de +vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste +découverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me +guérir par la patience et la pitié. J'y ferai tous mes efforts, je vous en +fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je +crois qu'il ne m'en coûtera pas tant que vous pourriez le craindre, car je +ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vérité, +je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il être après la vie que j'ai +menée et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'âme que +j'éprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur +et prenez tout le mien. Acceptez d'être aimée de moi, et ne me dites plus +que c'est pour vous un outrage, car mon désespoir, c'est de voir que vous +me méprisez trop pour me permettre que, même en rêve, j'aspire à vous... +Cela me rabaisse tant à mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer +ce malheureux qui vous répugne moralement. Relevez-moi plutôt du bourbier +où j'étais tombé, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir +digne de vous. Oui, laissez-moi une espérance! si faible qu'elle soit, +elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thérèse! La +seule idée de travailler pour vous paraître meilleur me donne déjà de la +force, je le sens; ne me l'ôtez pas. Que vais-je devenir si vous me +repoussez? Je vais redescendre tous les degrés que j'ai montés depuis que +je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitié sera perdu pour moi. +Vous aurez essayé de guérir un malade, et vous aurez fait un mort! Et +vous-même alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre +oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menée à meilleure +fin? Soyez pour moi une soeur de charité qui ne se borne pas à panser un +blessé, mais qui s'efforce de réconcilier son âme avec le ciel. Voyons, +Thérèse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne détournez pas votre tête, +si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne +m'ayez, sinon permis, du moins pardonné de vous aimer! + +Thérèse dut accepter cette effusion comme sérieuse, car Laurent était de +bonne foi. Le repousser avec défiance eût été un aveu de la tendresse trop +vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est déjà +vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-être le fut-elle +sincèrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle +n'était pas mal inspirée par sa faiblesse même. Rompre en ce moment, c'eût +été provoquer de terribles émotions qu'il valait mieux apaiser, sauf à +détendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait être +l'affaire de quelques jours. Laurent était si mobile et passait si +brusquement d'un extrême à l'autre! + +Ils se calmèrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre à oublier +l'orage, et même s'efforçant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement +sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation était +essentiellement modifiée, et l'intimité avait fait un pas de géant. La +crainte de se perdre les avait rapprochés, et, tout en se jurant que rien +n'était changé entre eux quant à l'amitié, il y avait dans toutes leurs +paroles et dans toutes leurs idées une langueur de l'âme, une sorte de +fatigue attendrie qui était déjà l'abandon de l'amour! + +Catherine, en apportant le thé, acheva de les remettre ensemble, comme +elle disait, par ses naïves et maternelles préoccupations. + +--Vous feriez mieux, dit-elle, à Thérèse, de manger une aile de poulet que +de vous creuser l'estomac avec ce thé!--Savez-vous, dit-elle à Laurent en +lui montrant sa maîtresse, qu'elle n'a pas touché à son +dîner? + +--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'écria Laurent. Ne dites pas non, Thérèse, +il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez +malade? + +Et, comme Thérèse refusait de manger, car elle n'avait réellement pas faim, +il prétendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait à insister, +avoir faim lui-même, et cela était vrai, car il avait oublié de dîner. Dès +lors Thérèse se fit un plaisir de lui donner à souper, et ils mangèrent +ensemble pour la première fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste +de Thérèse, n'était pas un fait insignifiant. Manger tête à tête surtout +est une grande source d'intimité. C'est la satisfaction en commun d'un +besoin de l'être matériel, et, quand on y cherche un sens plus élevé, +c'est une communion comme le mot l'indique. + +Laurent, dont les idées prenaient volontiers un tour poétique au milieu +même de la plaisanterie, se compara en riant à l'enfant prodigue, pour qui +Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se +présentait sous la forme d'un mince poulet, prêta naturellement à la +gaieté des deux amis. C'était si peu pour l'appétit du jeune homme, que +Thérèse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guère de ressources, et +Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mît en peine. On +déterra au fond d'une armoire un énorme pot de gelée de goyaves. C'était +un présent de Palmer que Thérèse n'avait pas songé à entamer, et que +Laurent entama profondément, tout en parlant avec effusion de cet +excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'être jaloux, et que +désormais il aimait de tout son coeur. + +--Vous voyez, Thérèse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi, +il faut gâter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traités par +la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur +n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel! + +Quand vint le thé, Laurent s'aperçut qu'il avait dévoré en égoïste, et que +Thérèse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mangé du tout. Il se +reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il +voulut lui-même faire le thé et servir Thérèse. C'était la première fois +de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un +plaisir délicat dont il éprouva naïvement la surprise. + +--A présent, dit-il à Thérèse en lui présentant sa tasse à genoux, je +comprends qu'on puisse être domestique et aimer son état. Il ne s'agit que +d'aimer son maître. + +De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême. +Laurent avait dans les manières, et même dans l'attitude du corps, une +certaine roideur dont il ne se départait même pas avec les femmes du +monde. Il les servait avec la froideur cérémonieuse de l'étiquette. Avec +Thérèse, qui faisait les honneurs de son petit intérieur en bonne femme et +en artiste enjouée, il avait toujours été prévenu et choyé sans avoir à +rendre la pareille. Il y eût eu manque de goût et de savoir-vivre à se +faire l'homme de la maison. Tout à coup, à la suite de ces pleurs et de +ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendît compte, se +trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il +s'emparait d'inspiration, sans que Thérèse, surprise et attendrie, pût s'y +opposer. Il semblait qu'il fût chez lui, et qu'il eût conquis le privilége +de soigner la dame du logis, en bon frère ou en vieux ami. Et Thérèse, +sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire +avec de grands yeux étonnés, se demandant si jusque-là elle ne s'était pas +radicalement trompée en prenant cet enfant tendre et dévoué pour un homme +hautain et sombre. + +Cependant Thérèse réfléchit durant la nuit; mais, le lendemain matin, +Laurent qui, sans rien préméditer, ne voulait pas la laisser respirer, car +il ne respirait plus lui-même, lui envoya des fleurs magnifiques, des +friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux, +qu'elle ne put se défendre d'en être touchée. Il se disait le plus heureux +des hommes, il ne désirait rien de plus que son pardon, et, du moment +qu'il l'avait obtenu, il était le roi du monde. Il acceptait toutes les +privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fût pas privé de voir et +d'entendre son amie. Cela seul était au-dessus de ses forces; tout le +reste n'était rien. Il savait bien que Thérèse ne pouvait pas avoir +d'amour pour lui, ce qui ne l'empêchait pas, dix lignes plus bas, de dire: +«Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?» + +Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour, +avec une candeur dont, à coup sûr, il était dupe lui-même, entourant +Thérèse de soins exquis, travaillant de tout son coeur à lui donner +confiance dans la chasteté de leurs relations, et à chaque instant lui +parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant à la +distraire quand il la voyait inquiète, à l'égayer quand il la voyait +triste, à l'attendrir sur lui-même quand il la voyait sévère, il l'amena +insensiblement à n'avoir pas d'autre volonté et d'autre existence que les +siennes. + +Rien n'est périlleux comme ces intimités où l'on s'est promis de ne pas +s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas à l'autre une +secrète répulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie +indépendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent +d'abandonner le convenu social, sont plus exposés à ces dangers que ceux +qui vivent dans le réglé et dans le positif. On doit donc leur pardonner +des entraînements plus soudains et des impressions plus fiévreuses. +L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est généralement plus indulgente +pour ceux qui errent forcément dans la tempête que pour ceux que berce un +calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration, +et il faut bien que ce feu qui déborde pour les plaisirs et les +enthousiasmes du public arrive à les consumer eux-mêmes. On les plaint +alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs désastres et leurs +catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit à sa brave et +douce compagne: + +--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de +chagrin. Et ce fameux poète qui disait de si belles choses, il s'est +suicidé. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-là finissent mal. +C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux... + +Et le bon bourgeois a raison. + +Thérèse avait pourtant vécu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour +cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusée, du moins en +laborieuse ouvrière, travaillant dès le matin, et ne s'enivrant pas de +plaisir ou de langueur à la fin de sa journée. Elle avait de continuelles +aspirations à la vie domestique et réglée; elle aimait l'ordre, et, loin +d'afficher le mépris puéril que certains artistes prodiguaient à ce qu'ils +appelaient dans ce temps-là la gent épicière, elle regrettait amèrement de +n'avoir pas été mariée dans ce milieu médiocre et sûr, où, au lieu de +talent et de renommée, elle eût trouvé l'affection et la sécurité. Mais on +ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas +les seuls imprudents que la destinée foudroie. + + + + +V + + +Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et +libertin que l'on attribue à ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa +volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu'elle lui dit: + +--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus à ce point où la +faute à commettre est l'inévitable réparation d'une série de fautes +commises. J'ai été coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence égoïste +de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même, en restant +ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierté... +Écoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la +force dont elle était capable, ne me retire jamais cette main-là et, +quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas +oublier qu'avant d'être ta maîtresse, j'ai été _ton ami_. Je me le suis +dit dès le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi +pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-là ne pouvait +pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette +liaison, mêlée pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le +dessus. Je te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour +comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n'est pas un +instant de délire qui m'a jetée dans tes bras, mais un élan de mon coeur +et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupté. +Je ne suis pas supérieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le +droit de me croire invulnérable; mais je t'aime si ardemment et si +saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais dû être +sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t'était bonne, qu'elle +t'apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d'un mauvais passé, te +voilà persuadé du contraire, à tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire, +en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je résiste, que tu +sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche, en blasphémant même +notre pauvre amitié. Eh bien, j'offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma +vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, soit. Je serai +assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d'accomplir +quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tenté, et +Dieu me pardonnera un dévouement inutile, lui qui sait combien il est +sincère! + +Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les +premiers jours de cette union. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il +avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir +fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rêvé, +et dont il s'était cru à jamais déshérité par sa faute. Elle le retrempait, +disait-il, dans les eaux de son baptême, elle effaçait en lui jusqu'au +souvenir de ses mauvais jours. C'était une adoration, une extase, un +culte. + +Thérèse y crut naïvement. Elle s'abandonna à la joie d'avoir donné toute +cette félicité et rendu toute cette grandeur à une âme d'élite. Elle +oublia toutes ses appréhensions et en sourit comme de rêves creux qu'elle +avait pris pour des raisons. Ils s'en moquèrent ensemble; ils se +reprochèrent de s'être méconnus et de ne s'être pas jetés au cou l'un de +l'autre dès le premier jour, tant ils étaient faits pour se comprendre, se +chérir et s'apprécier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons. +Thérèse était rajeunie de dix ans. C'était un enfant plus enfant que +Laurent lui-même; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une +existence où il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose. + +Pauvre Thérèse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers. + +D'où vient cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des +forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter +la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le +jeune homme qui se trouve lancé sans frein dans le monde avec d'immenses +aspirations, et qui se croit capable d'éteindre tous les fantômes qui +passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son péché est-il autre +chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que +l'exercice de la vie doit être un éternel combat contre soi-même? Il en +est vraiment qui sont à plaindre, et qu'il est difficile de condamner, à +qui ont peut-être manqué un guide, une mère prudente, un ami sérieux, une +première maîtresse sincère. Le vertige les a saisis dès leurs premiers pas; +la corruption s'est jetée sur eux comme sur une proie pour faire des +brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'âme, pour faire des insensés +de ceux qui se débattaient, comme Laurent, entre la fange de la réalité et +l'idéal de leurs rêves. + +Voilà ce que disait Thérèse pour continuer à aimer cette âme souffrante, +et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter. + +Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. Ce +chiffre néfaste ne sortit jamais de la mémoire de Thérèse. Des +circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de +joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'était venu voir +Thérèse, elle n'avait pas de travail trop pressé; Laurent promettait de se +remettre à l'ouvrage dès qu'il pourrait reprendre possession de son +atelier, envahi par des ouvriers à qui il en avait confié la réparation. +La chaleur était écrasante à Paris; il fit à Thérèse la proposition +d'aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. C'était +le septième jour. + +Ils partirent en bateau, et arrivèrent le soir dans un hôtel, d'où, après +le dîner, ils sortirent pour courir la forêt par un clair de lune +magnifique. Ils avaient loué des chevaux et un guide, lequel les ennuya +bientôt par son baragouin prétentieux. Ils avaient fait deux lieues et se +trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il +proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir à pied, quand +même il serait un peu tard. + +--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thérèse, nous ne passerions pas toute +la nuit dans la forêt: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que +tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble. + +Ils restèrent seuls, et c'est alors que se passa une scène bizarre, +presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivée. +Ils étaient montés sur le haut du rocher et s'étaient assis sur la mousse +épaisse desséchée par l'été. Laurent regardait le ciel splendide où la +lune effaçait la clarté des étoiles. Deux ou trois des plus grosses +brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renversé sur le dos, Laurent les +contemplait. + +--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est à peu près +au-dessus de ma tête; elle a l'air de me regarder. + +--C'est Véga, répondit Thérèse. + +--Tu sais donc le nom de toutes les étoiles, toi, savante? + +--A peu près. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en +sauras autant que moi, quand tu voudras. + +--Non, merci; j'aime mieux décidément ne pas savoir: j'aime mieux leur +donner des noms à ma fantaisie. + +--Et tu as raison. + +--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracées là-haut et +faire des combinaisons de groupes à mon idée que de marcher dans le +caprice des autres. Après tout, peut-être ai-je tort, Thérèse! Tu aimes +les sentiers frayés, toi, n'est-ce pas? + +--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes +de sept lieues! + +--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que +moi! + +--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler. + +--Avise-toi d'en avoir pour me laisser là! Mais ne parlons pas de nous +quitter: ce mot-là ferait pleuvoir! + +--Eh! qui donc y songe? Ne le répète pas, ton affreux mot! + +--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'écria-t-il en se levant +brusquement. + +--Qu'as-tu et où vas-tu? lui dit-elle. + +--Je ne sais pas, répondit-il. Ah! si! à propos... Il y a par là un écho +extraordinaire, et, la dernière fois que j'y suis venu avec la petite... +tu ne tiens pas à savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir à +l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait là-bas sur le tertre qui est +vis-à-vis de nous. + +Thérèse ne répondit rien. Il s'aperçut que ce souvenir intempestif d'une +de ses mauvaises connaissances n'était pas délicat à jeter au milieu d'une +romantique veillée avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui était-il +revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui était-il arrivé +au bord des lèvres? Il fut mortifié de cette maladresse; mais, au lieu de +s'en accuser naïvement et de la faire oublier par des torrents de tendres +paroles qu'il savait bien tirer de son âme quand la passion l'inspirait, +il n'en voulut pas avoir le démenti, et demanda à Thérèse si elle voulait +chanter pour lui. + +--Je ne pourrais pas, lui répondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que +je n'étais montée à cheval, je me sens un peu oppressée. + +--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thérèse, cela me fera tant de +plaisir! + +Thérèse était trop fière pour avoir du dépit, elle n'avait que du chagrin. +Elle détourna la tête et feignit de tousser. + +--Allons, dit-il en riant, vous n'êtes qu'une faible femme! Et puis vous +ne croyez pas à mon écho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre. +Restez ici. Je grimpe là-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espère, de +rester seule cinq minutes? + +--Non, répondit tristement Thérèse, je n'ai pas du tout peur. + +Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui +le séparait de celui où ils étaient; mais ce ravin était plus creux qu'il +ne le paraissait. Quand Laurent, après en avoir descendu la moitié, vit le +chemin qui lui restait à faire, il s'arrêta, craignant de laisser Thérèse +seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne +l'avait pas rappelé. + +--Non, pas du tout! lui cria-t-elle à son tour, ne voulant pas contrarier +sa fantaisie. + +Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tête de Laurent; il +prit ce _pas du tout_ pour une dureté, et se remit à descendre, mais moins +vite et en rêvant. + +--Je l'ai blessée, dit-il, et la voilà qui me boude, comme du temps où +nous jouions au frère et à la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces +humeurs-là, à présent qu'elle est ma maîtresse? Mais pourquoi l'ai-je +blessée? J'ai eu tort assurément, mais c'est sans le vouloir. Il est bien +impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passé dans la +mémoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une +mortification pour moi? Que lui importe mon passé, puisqu'elle m'a accepté +comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui +arrivera-t-il jamais à elle-même de me parler de ce drôle qu'elle a aimé +et dont elle s'est crue la femme? Malgré elle, Thérèse se souviendra +auprès de moi des jours qu'elle a vécu sans moi, et lui en ferai-je un +crime? + +Laurent se répondit aussitôt à lui-même: + +--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et +j'aurais dû lui en demander pardon tout de suite. + +Mais déjà il était arrivé à ce moment de fatigue morale où l'âme est +rassasiée d'enthousiasme, où l'être farouche et faible que nous sommes +tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-même. + +--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore +s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle être heureuse et confiante +huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore +plus de la sienne à faire de si peu une si grosse affaire et à me gâter +cette belle nuit de poésie que je m'étais arrangée avec elle dans un des +plus beaux endroits du monde. J'y suis déjà venu avec des libertins et des +filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je +conduite où je n'aurais pas retrouvé ces fâcheux souvenirs? A coup sûr, +ils ne m'enivrent guère, et il y a presque de la cruauté à me les +reprocher... + +En répondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thérèse lui adressait +probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallée, où il se sentit +troublé et fatigué comme à la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe +dans un mouvement de lassitude et de dépit. Il y avait sept jours entiers +qu'il ne s'était appartenu; il subissait le besoin de se reconquérir et de +se croire seul et indompté un instant. + +De son côté Thérèse était navrée et effrayée en même temps. Pourquoi le +mot _se quitter_ avait-il été jeté par lui tout à coup comme un cri aigre +au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? à quel +propos? en quoi l'avait-elle provoqué? Elle cherchait en vain. Laurent +lui-même n'eût pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi était +grossièrement cruel, et combien il devait être irrité pour l'avoir dit, +cet homme d'une éducation exquise! Mais d'où lui venait cette colère? +portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des +paroles d'égarement et de malédiction? + +Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'à ce qu'il fût +entré dans l'ombre épaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'étonnait +du temps qu'il lui fallait pour reparaître sur le versant de l'autre +monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait être tombé dans quelque +précipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain +herbu, hérissé de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de +l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable détresse monta jusqu'à elle, un +cri rauque, affreux, désespéré, qui lui fit dresser les cheveux sur la +tête. + +Elle s'élança comme une flèche dans la direction de la voix. S'il y eût eu, + en effet, un abîme, elle s'y fût précipitée sans réflexion; mais ce +n'était qu'une pente rapide où elle glissa plusieurs fois sur la mousse et +déchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrêta; elle arriva, sans savoir +comment, auprès de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agité d'un +tremblement convulsif. + +--Ah! te voilà, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de +venir! j'y serais mort! + +Et, comme don Juan après la réponse de la statue, il ajouta d'une voix +âpre et brusque: _Sortons d'ici!_ + +Il l'entraîna sur le chemin, marchant à l'aventure et ne pouvant rendre +compte de ce qui lui était arrivé. + +Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans +une clairière. Ils ne savaient où ils étaient; le sol était semé de roches +plates qui ressemblaient à des tombes, et entre lesquelles poussaient au +hasard des genévriers qu'on eût pu prendre, la nuit, pour des +cyprès. + +--Mon Dieu! dit tout à coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetière? +Pourquoi m'amènes-tu ici? + +--Ce n'est, répondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traversé +beaucoup de pareils ce soir. S'il te déplaît, ne nous y arrêtons pas, +rentrons sous les grands arbres. + +--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinée me jette +dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser l'horreur. +Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thérèse? Tout ce +qui ébranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins âpre. +Quand une tête doit tomber sur l'échafaud, la foule va regarder, et c'est +tout naturel. Il n'y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre: +il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la +vie. + +Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thérèse +n'osait l'interroger et s'efforçait de le distraire; elle voyait bien +qu'il venait d'avoir un accès de délire. Enfin il se remit assez pour +vouloir et pouvoir le raconter. + +Il avait eu une hallucination. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tête +s'était troublée. Il avait entendu l'écho chanter tout seul, et ce chant, +c'était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour +se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la +bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés, et les +cheveux au vent. + +--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me +dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des +voleurs, et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours; mais la +canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours vers +moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas +poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me +faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je +me suis jeté la face contre terre, car cet homme ... c'était moi! + +«Oui, c'était mon spectre, Thérèse! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas +fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans +l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine, + je n'avais vu celle-là que dans mon imagination; mais qu'elle était nette, + horrible, effrayante! C'était moi avec vingt ans de plus, des traits +creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche +abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce +fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l'être que je suis à +présent. Je me suis dit alors: «O mon Dieu! est-ce donc là ce que je serai +dans mon âge mûr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai +exprimés malgré moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme +dont je me croyais délivré? Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher +sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il viendra me railler et me +crier: _Il est trop tard!_» + +«Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te +demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver; mais je ne +sais pendant combien de minutes ou de siècles j'aurais tourné sur moi-même +sans pouvoir avancer, si tu n'étais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de +suite, Thérèse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré. + +Il était difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait +une chose qu'il avait réellement éprouvée, ou s'il avait mêlé ensemble, +dans son cerveau, une allégorie née de ses réflexions amères et une image +entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant à Thérèse qu'il ne +s'était pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'était toujours rendu compte du +lieu où il était et du temps qui s'écoulait; mais cela même était +difficile à constater. Thérèse l'avait perdu de vue, et, quant à elle, le +temps lui avait semblé mortellement long. + +Elle lui demanda s'il était sujet à ces hallucinations. + +--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai été ivre que d'amour depuis +quinze jours que tu es à moi. + +--Quinze jours! dit Thérèse étonnée. + +--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois +bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons, cela me remettra tout à +fait. + +--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser à rentrer. + +--Eh bien, que faisons-nous? + +--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos à notre point +de départ. + +--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher? + +--Non, mais prenons à droite. + +--C'est tout le contraire. + +Thérèse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas démordre, +et même il s'emporta et parla d'un ton irrité, comme s'il y eût eu là +matière à dispute. Thérèse céda et le suivit où il voulut aller. Elle se +sentait brisée d'émotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler +d'un ton qu'elle n'eût jamais voulu prendre avec Catherine, même quand la +bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le +sentait malade; mais cet état d'excitation douloureuse où elle le voyait +l'effrayait d'autant plus. + +Grâce à l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la forêt, +marchèrent pendant quatre heures, et ne rentrèrent qu'au point du jour. La +marche dans le sable fin et lourd de la forêt est très-pénible. Thérèse ne +pouvait plus se traîner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne +songeait point à ralentir le pas par égard pour elle. Il allait devant, +prétendant toujours découvrir la bonne voie, lui demandant de temps à +autre si elle était lasse, et ne devinant pas qu'en répondant: «Non,» elle +voulait lui ôter le regret d'être cause de cette mésaventure. + +Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait été pourtant rudement +secoué par cette crise étrange; mais c'est le propre des tempéraments +nerveux à l'excès de se remettre comme par magie. Thérèse eut même +l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces épreuves terribles, c'est +elle qui se trouvait brisée, tandis qu'il semblait avoir pris une force +nouvelle. + +Elle n'avait pas dormi, s'attendant à le voir envahi par quelque grave +maladie; mais il prit un bain et se sentit très-dispos pour recommencer la +promenade. Il paraissait avoir oublié combien cette veillée avait été +fâcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaça vite chez +Thérèse. Revenue à Paris, elle crut que rien n'était changé entre eux; +mais, le soir même, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thérèse +avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la forêt, lui avec +son air effaré et distrait, elle avec sa robe déchirée et le corps brisé +de fatigue. Les artistes sont tellement habitués à faire la charge les uns +des autres, que Thérèse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eût aussi +de la facilité et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eût voulu pour +rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans +un sens comique cette scène nocturne qui l'avait torturée, elle en eut du +chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'âme ne peuvent jamais +avoir de côté risible. + +Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore. +Il écrivit sous sa figure: _Perdu dans la forêt et dans l'esprit de sa +maîtresse_, et sous la figure de Thérèse: _Le coeur aussi déchiré que la +robe_. La composition fut intitulée: _Lune de miel dans un cimetière_. +Thérèse s'efforça de sourire; elle loua le dessin, qui, malgré sa +bouffonnerie, sentait la main du maître, et ne fit aucune réflexion sur le +triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eût mieux fait, dès le +commencement, d'exiger que Laurent ne laissât pas courir sa gaieté au +hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce +qu'elle eut peur qu'il ne fût encore malade et pris de délire au milieu de +sa lugubre plaisanterie. + +Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si +la vie douce et réglée qu'elle voulait donner à son ami était réellement +l'hygiène qui convenait à cette organisation exceptionnelle. Elle lui +avait dit: + +--Tu t'ennuieras quelquefois peut-être; mais l'ennui repose du vertige, et, + quand la santé morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu +connaîtras la véritable gaieté. + +Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui, +mais il lui était impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices +amers et bizarres. Il s'était fait une vie de hauts et de bas perpétuels. +Les brusques transitions de la rêverie à l'exaltation et de la nonchalance +absolue aux excès bruyants étaient devenues un état normal dont il ne +pouvait plus se passer. Le bonheur délicieusement savouré pendant quelques +jours arrivait à l'irriter comme la vue de la mer par un calme +plat. + +--Tu es heureuse, disait-il à Thérèse, de te réveiller tous les matins +avec le coeur à la même place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est +comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'étais enfant: elle +le retrouvait tantôt à mes pieds, tantôt par terre. + +Thérèse se dit que la sérénité ne pouvait venir tout d'un coup à cette âme +troublée et qu'il fallait l'y habituer par degrés. Pour cela, il ne +fallait pas l'empêcher de retourner quelquefois à la vie active: mais que +faire pour que cette activité ne fût pas une souillure, un coup mortel +porté à leur idéal? Thérèse ne pouvait pas être jalouse des maîtresses que +Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait +l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le +travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser, +chercher avec lui une issue à cette force. L'issue naturelle eût été +l'enthousiasme de l'amour; mais c'était là encore une excitation après +laquelle Laurent eût voulu escalader le troisième ciel: faute d'en avoir +la puissance, il regardait du côté de l'enfer, et son cerveau, son visage +même, en recevaient un reflet parfois diabolique. + +Thérèse étudia ses goûts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver +faciles à satisfaire. Laurent était avide de diversion et d'imprévu; il +n'était pas nécessaire de le promener dans des enchantements irréalisables, +il suffisait de le promener n'importe où, et de lui trouver un amusement +auquel il ne s'attendît pas. Si, au lieu de lui donner à dîner chez elle, +Thérèse lui annonçait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dîner +ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel théâtre où elle +l'avait prié de la conduire, elle lui demandait tout à coup de la mener à +un spectacle tout différent, il était ravi de cette distraction inattendue +et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant à un plan +quelconque tracé d'avance, il éprouvait un insurmontable malaise et le +besoin de tout dénigrer. Thérèse le traita donc comme un enfant en +convalescence à qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune +attention aux inconvénients qui en résultaient pour elle. + +Le premier et le plus grave fut de compromettre sa réputation. On la +disait et on la savait sage. Tout le monde n'était pas persuadé qu'elle +n'eût pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant +répandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui +était marié en Amérique, elle passait pour avoir été entretenue par celui +qu'elle avait bien réellement épousé, et on a vu que Thérèse aimait mieux +supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le +malheureux qu'elle avait aimé; mais on s'accordait à la regarder comme +prudente et raisonnable. + +--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalités ni +de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du +bien. C'est une femme de tête et qui ne cherche qu'à passer inaperçue; ce +qui ajoute à son mérite. + +Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commença à +s'étonner, et le blâme fut d'autant plus sévère qu'elle s'en était +préservée plus longtemps. Laurent était fort prisé des artistes, mais il +comptait parmi eux un très-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gré +de faire le gentilhomme avec les élégants d'une autre classe, et, de leur +côté, les amis qu'il avait dans ce monde-là ne comprirent rien à sa +conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dévoué de Thérèse +passa pour un caprice effréné. Une femme chaste eût-elle choisi pour amant, +parmi les hommes sérieux qui l'entouraient, le seul qui eût mené une vie +dissolue avec toutes les pires dévergondées de Paris? Et, pour ceux qui ne +voulurent pas condamner Thérèse, la passion violente de Laurent ne parut +être qu'une rouerie menée à bonne fin, et dont il était assez habile pour +se _dépêtrer_ quand il en serait las. + +Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut déconsidérée pour le choix +qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher. + +Telle n'était pas, à coup sûr, l'intention de Thérèse; mais, avec Laurent, +bien qu'il eût résolu de l'entourer de respect, il n'y avait guère moyen +de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extérieur, et il fallait +l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en préserver. +Il était habitué à voir la foule et à en être vu. Quand il avait vécu un +jour dans la retraite, il se croyait tombé dans une cave, et demandait à +grands cris le gaz et le soleil. + +Avec la déconsidération arriva bientôt pour Thérèse un autre sacrifice à +faire: celui de la sécurité domestique. Jusque-là, elle avait gagné assez +d'argent par son travail pour mener une vie aisée; mais ce n'était qu'à la +condition d'avoir des habitudes réglées, beaucoup d'ordre dans ses +dépenses et de suite dans ses occupations. L'imprévu qui charmait Laurent +amena la gêne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le +sacrifice de ce précieux temps, qui est surtout le capital de +l'artiste. + +Mais tout ceci n'était que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur +lequel Thérèse jetait un voile si épais, que personne ne se doutait de son +malheur, et que ses amis, scandalisés ou peinés de sa situation, +s'éloignaient d'elle en disant: + +--Elle est enivrée. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien +vite! + +Cela était tout venu. Thérèse acquérait tous les jours la triste certitude +que Laurent ne l'aimait déjà plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y +avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle. +C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout à fait acquise pour +tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter. + + + + +VI + + +Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'était son rêve +depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manière +inespérée le mirent enfin à même de le réaliser. Il offrit à Thérèse de +l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui +jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait à ce voyage. +Thérèse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans +reproche. Aussi s'ingénia-t-elle à trouver de l'argent de son côté. Elle +en vint à bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la +fin de l'automne. + +Laurent s'était fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver +le printemps en décembre dès qu'il apercevrait la Méditerranée. Il fallut +en rabattre, et souffrir d'un froid très-âpre durant la traversée de +Marseille à Gênes. Gênes lui plut extrêmement, et, comme il y avait +beaucoup de peinture à voir, que c'était là, pour lui, le principal but du +voyage, il consentit de bonne grâce à s'arrêter là un ou deux mois, et +loua un appartement meublé. + +Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thérèse ne faisait que de +commencer à s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait +s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait dû +s'engager envers un marchand de tableaux à lui rapporter plusieurs copies +de portraits inédits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne +n'était pas désagréable; en homme de goût, l'industriel avait désigné +divers portraits de Van Dyck, un à Gênes, un autre à Florence, etc. Copier +ce maître était une spécialité grâce à laquelle Thérèse avait formé son +propre talent et gagné de quoi vivre avant de faire le portrait pour son +compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des +propriétaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mît, +une semaine s'écoula avant qu'elle pût commencer la copie désignée à +Gênes. + +Laurent ne se sentait nullement disposé à copier quoi que ce fût. Il avait +une individualité trop prononcée et trop ardente pour ce genre d'étude, il +profitait autrement de la vue des grandes choses. C'était son droit. +Pourtant plus d'un grand maître, trouvant l'occasion toute servie, l'eût +peut-être mise à profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et +pouvait encore apprendre. C'était l'avis de Thérèse, qui voyait là aussi +l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pécuniaires. S'il eût +daigné copier un Titien, qui était son maître de prédilection, nul doute +que le même industriel à qui Thérèse avait affaire ne l'eût acquis ou fait +acquérir par un amateur. Laurent trouva cette idée absurde. Tant qu'il +avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendît des +hauteurs de l'art jusqu'à songer au gain. Il laissa Thérèse absorbée +devant son modèle, la raillant même un peu d'avance du Van Dyck qu'elle +allait faire, et cherchant à la décourager de la tâche effrayante qu'elle +osait entreprendre; puis il se mit à errer dans ville, assez soucieux de +l'emploi de six semaines que Thérèse lui avait demandées pour mener son +oeuvre à bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps à perdre +avec des journées de décembre courtes et sombres, une installation de +matériel qui ne lui présentait pas toutes les commodités de son atelier de +Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffée, et des +volées de badauds en voyage qui, sous prétexte de contempler le +chef-d'oeuvre, se plaçaient devant elle ou l'importunaient de leurs +réflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumée, souffrante, attristée, +effrayée surtout de l'ennui qu'elle voyait déjà creuser les yeux de +Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour +l'attendre jusqu'à ce que la faim le fît revenir. Deux jours ne se +passèrent pas sans qu'il lui reprochât d'avoir accepté un travail +abrutissant, et sans qu'il lui proposât d'y renoncer. N'avait-il pas de +l'argent pour deux, et d'où venait donc que sa maîtresse refusait de le +partager avec lui? + +Thérèse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains +de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-être plus pour revenir le +jour où il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser +travailler, et de travailler lui-même comme il l'entendrait, mais comme +tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir à conquérir. + +Il convint qu'elle avait raison et résolut de s'y mettre. Il déballa ses +boîtes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le +changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop récente de tant de +chefs-d'oeuvre différents qui l'avaient vivement ému et qu'il lui fallait +le temps de digérer en lui-même, il se sentit frappé d'impuissance +momentanée, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait +pas réagir seul. Il lui eût fallu des émotions venant du dehors, une +magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou +de la serrure, un chef-d'oeuvre littéraire inconnu sous la main, ou encore +mieux, une bataille navale dans le port de Gênes, un tremblement de terre, +n'importe quel événement, délicieux ou terrible, qui l'arrachât à lui-même, +et sous l'impulsion duquel il se sentît exalté et renouvelé. + +Tout à coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une +mauvaise pensée vint le trouver malgré lui. + +--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le +temps où il n'aimait pas Thérèse) la moindre folie suffisait pour me +ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rêvais, de l'argent, +c'est-à-dire six mois de loisir et de liberté, l'Italie sous les pieds, la +mer à ma porte, autour de moi une maîtresse tendre comme une mère, en même +temps qu'elle est un ami sérieux et intelligent; et tout cela ne suffit +pas pour que mon âme revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, à +coup sûr. Je n'avais pas été gâté, et il ne m'en fallait pas tant +autrefois pour m'étourdir. Quand je pense que la moindre piquette me +portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus généreux; que le +moindre minois chiffonné, avec un regard provoquant et une toilette +problématique, suffisait pour me mettre en gaieté et pour me persuader +qu'une telle conquête faisait de moi un héros de la régence! Avais-je +besoin d'un idéal comme Thérèse? Comment donc ai-je pu me persuader que la +beauté morale et physique m'était nécessaire en amour? Je savais me +contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux +est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beauté pour +les sens? La véritable est celle qui plaît. Celle dont on est rassasié est +comme si elle n'avait jamais été. Et puis encore il y a le plaisir du +changement, et c'est peut-être là tout le secret de la vie. Changer, c'est +se renouveler; pouvoir changer, c'est être libre. L'artiste est-il né pour +l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidélité gardée, ou +seulement la foi promise? + +Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour +les âmes en dérive. Il éprouva bientôt le besoin de les exprimer à +quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thérèse. Tant pis pour elle, puisque +Laurent ne voyait qu'elle! + +La causerie du soir commençait toujours à peu près de même: + +--Quelle assommante ville que celle-ci! + +Un soir, il ajouta: + +--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas être le modèle que +tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est là +accrochée depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnée, +elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermée dans ce +maussade pays. + +--Et pourtant, répondit Thérèse, elle y a toujours le privilége de la +beauté, le succès qui survit à la mort, et que la main d'un maître +éternise. Toute desséchée qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore +des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles +d'ailleurs au mérite de la peinture, rester en extase devant cette beauté +qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant. + +--Elle te ressemble, Thérèse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je +ne m'étonne pas de ta passion pour son mystérieux sourire. On dit que les +artistes créent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies +choisi les portraits de Van Dyck pour ton école d'apprentissage. Il +faisait grand, mince, élégant et fier comme ta forme. + +--Voilà des compliments! arrête-toi là, je vois que la moquerie va +arriver. + +--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus, +moi. Avec toi, il faut tout prendre au sérieux: je me conforme à +l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta défunte +comtesse doit être bien lasse d'être toujours belle de la même façon. Une +idée, Thérèse! un rêve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout à +l'heure. Écoute. + +«Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit +d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint +fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait +de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait +trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant +ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque +chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu +conscience d'elle-même.» + +--Je ne comprends pas, dit Thérèse. + +--Ni moi non plus, répondit Laurent; mais peut-être qu'en amour la statue +est ce qu'on édifie dans sa tête, et la momie, ce que l'on ramasse dans +son coeur. + +Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et +triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une +douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types +effrontés la firent rougir. C'étaient les fantômes du passé qui avaient +traversé la mémoire de Laurent et qui s'étaient collés, peut-être malgré +lui, à ces feuilles blanches. Thérèse, sans rien dire, déchira celle où +elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma +l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit près du feu, étendit +son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose. + +Laurent ne répondit pas, mais il lui dit: + +--Vous êtes trop orgueilleuse, ma chère! Si vous eussiez brûlé tous les +feuillets qui vous déplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre +image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: «Tu fais bien;» mais vous +retirer de là en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez +jamais l'honneur de me disputer à personne. + +--Je vous ai disputé à la débauche, répondit Thérèse; je ne vous +disputerai jamais à aucune de ces vestales. + +--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le répète; ce n'est pas de l'amour. Moi, +je vous ai disputée à la sagesse, et je vous disputerais à n'importe +lequel de ses moines. + +--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas fatigué d'aimer +la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur? + +--Ah! vous avez la mémoire des mots, vous! + +Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprète comme on veut. Avec un mot, +on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde à ce que l'on +dit avec vous; le plus prudent serait peut-être de ne jamais causer +ensemble. + +--En sommes-nous là, mon Dieu? dit Thérèse; fondant en larmes. + +Ils en étaient là. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et +lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommença le +lendemain. + +--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette détestable ville? lui +dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux +pas! Je ne suis pas né comme toi avec un petit ressort d'acier dans le +cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté +fonctionne. Je suis un créateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant +c'est toujours un ressort qui n'obéit à rien et que met en jeu, quand il +lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de +quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me déplais quelque part. + +--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thérèse; à +moins qu'il ne soit privé de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y +a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles +choses à voir, ni intéressantes promenades à faire aux environs; ni bons +livres à consulter, ni personnes intelligentes à entretenir? + +--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas à me +promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que +je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations à établir... j'ai +des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire +usage! + +--Non, je ne sais pas cela; pourquoi? + +--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adressé à des gens du +monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer à +se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thérèse, comme tu ne peux pas +m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule! + +--Dans le jour, puisque je suis forcée de travailler là-bas dans ce +palais! + +--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le +soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas? + +--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux +_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande. + +--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se +donner au jeu ou aux femmes. + +--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la +galanterie? + +--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont +ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore +assez creux pour me faire écouter sans rien dire. Voyons, Thérèse, veux-tu +que je me jette dans le monde à nos risques et périls? + +--Pas encore, dit Thérèse; patiente un peu. Hélas! je n'étais pas préparée +à te perdre si tôt! + +L'accent douloureux et le regard déchirant de Thérèse irritèrent Laurent +plus que de coutume. + +--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramènes toujours à tes fins avec la +moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thérèse. Ne t'en +repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspéré? + +--Je m'en repens déjà, puisque je t'ennuie, répondit-elle. Fais donc ce +que tu voudras! + +--Ainsi tu m'abandonnes à ma destinée? Es-tu déjà lasse de lutter? Tiens, +ma chère, c'est toi qui ne m'aimes plus! + +--Au ton dont tu le dis, il semble que tu désires que cela soit! + +Il répondit: «Non;» mais, un instant après, c'était _oui_ sous toutes les +formes. Thérèse était trop sérieuse, trop fière, trop pudique. Elle ne +voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyrée. Un mot leste lui +semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure. +Elle était sobre en tout et ne comprenait rien aux appétits capricieux, +aux fantaisies immodérées. Elle était la meilleure des deux, à coup sûr, +et, s'il lui fallait des compliments, il était prêt à lui en faire; mais +s'agissait-il de cela entre eux? La question n'était-elle pas de trouver +le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle était plus gaie, elle avait +été _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'être; elle était +maintenant comme un oiseau malade sur son bâton, les plumes ébouriffées, +la tête dans les épaules et l'oeil éteint. Sa figure pâle et morne était +quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristée des +restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments, +il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intérieur lugubre de +chants bizarres et de joyeux éclats de rire? + +--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les épaules? +Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul. +Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste! + +--Tiens, dit Thérèse en se levant, partons demain, et advienne que pourra! +Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-être pire ailleurs; mais j'irai +jusqu'au bout de ma tâche. + +Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'était donc une tâche qu'elle s'était +imposée? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-être +avait-elle fait à la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui +manquait plus que d'être dévote! + +Il prit son chapeau avec cet air de suprême dédain et de rupture _bien +troussée_ qui lui était propre. Il sortit sans dire où il allait. Il était +dix heures du soir. Thérèse passa la nuit dans des angoisses effroyables. +Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec +fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira +sans bruit chez elle. C'était la première fois qu'ils s'endormaient sans +se dire un mot d'affection ou de pardon. + +Le lendemain, au lieu de retourner à son travail, elle fit ses paquets et +prépara tout pour le départ. Lui s'éveilla à trois heures de l'après-midi, +et lui demanda en riant à quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il +avait retrouvé son assiette. Il s'était promené la nuit, seul au bord de +la mer; il avait fait ses réflexions, il était calmé. + +--Cette grosse mer grondeuse et rabâcheuse m'a impatienté, dit-il +gaiement. J'ai fait d'abord de la poésie. Je me suis comparé à elle. J'ai +eu envie de me jeter dans son beau sein verdâtre!... Et puis j'ai trouvé +la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des +rochers sur la grève. Si elle n'a pas la force de les détruire, qu'elle se +taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voilà +charmant ce matin; j'ai résolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe +avec soin; embrasse-moi, Thérèse, et ne parlons plus de la sotte soirée +d'hier. Défaits ces paquets surtout, ôte ces malles, vite, que je ne les +voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mérite plus. + +Il y avait bien loin de cette prompte manière de se réconcilier avec +lui-même au temps où un regard inquiet de Thérèse suffisait pour lui faire +plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois +mois. + +Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrivé à Gênes le matin, vint +leur demander à dîner. Laurent fut enchanté de cette diversion. Lui, +toujours assez froid de manières avec les autres hommes, il sauta au cou +de l'Américain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. Palmer fut plus +surpris que flatté de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup +d'oeil jeté sur Thérèse pour voir que ce n'était pas là l'expansion du +bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thérèse fut +surprise de l'entendre faire l'éloge de la ville et du pays. Il déclara +même que les femmes étaient charmantes. D'où les connaissait-il? + +A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se +retirer aussi. + +--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec +Thérèse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout à fait seuls ici. Je +sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le thé. + +A onze heures, Laurent n'était pas rentré. Thérèse était fort abattue. +Elle faisait de vains efforts pour cacher son désespoir. Elle n'était plus +inquiète, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien +voir: il causa encore avec elle pour tâcher de la distraire; mais, comme +Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'était pas convenable de l'attendre +passé minuit, il se retira en serrant la main de Thérèse. Malgré lui, il +lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'était pas dupe de son courage +et qu'il ressentait l'étendue de son désastre. + +Laurent arriva en ce moment et vit l'émotion de Thérèse. A peine fut-il +seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas +descendre à la jalousie. + +--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous +que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert. + +--Non, ma chère, je ne suis pas absurde à ce point. Du moment que vous +avez une société et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte, + tout est bien, et je me sens en train de travailler. + +--Dieu le veuille! dit Thérèse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais, +si vous vous réjouissez de la société qui m'est venue, ayez le bon goût de +ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir. + +--De quoi diable vous fâchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous +devenez d'une susceptibilité par trop ombrageuse, ma chère amie! Quel mal +y aurait-il à ce que ce bon Palmer fût amoureux de vous? + +--Il y en aurait à vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce +que vous dites. + +--Ah! il y aurait du mal... à vous abandonner au danger? Vous voyez bien +que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas! + +--Soit! alors passons nos soirées ensemble et ne recevons personne. Je le +veux bien, moi. Est-ce convenu? + +--Vous êtes bonne, ma chère Thérèse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous +et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux +arrangement. + +En effet, Laurent parut revenir à lui-même. Il entama une bonne étude dans +son atelier et invita Thérèse à venir la voir. Quelques jours se passèrent +sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientôt Laurent se lassa de +cette vie réglée, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses +amis. A peine fut-il arrivé pour passer la soirée avec eux, que Laurent +trouva un prétexte pour sortir et resta dehors jusqu'à minuit. + +Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soirée +sur trois ou quatre à Thérèse, et quelle soirée! elle eût préféré la +solitude. + +Où allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde; +le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenât en +mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque, +disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerçait à +ramer et prenait des leçons d'un pêcheur de la côte qu'il allait chercher +dans la rade. Il prétendait se trouver bien, pour son travail du lendemain, +d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thérèse n'osait +plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dépit lorsqu'elle +désirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses réflexions, lorsqu'il +était en train de manifester son idée, et il ne voulait pas non plus de +son silence, qui lui faisait l'effet d'un blâme. Elle ne devait voir son +oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'être vue. Autrefois il ne +commençait rien sans lui exposer son idée; maintenant, il la traitait +comme _un public_. + +Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thérèse ne s'habituait +pas à l'inquiétude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle +l'eût exaspéré en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien +qu'elle le guettait et qu'elle cherchait à savoir la vérité. Il était +impossible qu'elle le suivît elle-même la nuit dans une ville pleine de +matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se +fût abaissée à le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans +bruit et le regardait dormir. Il semblait accablé de fatigue. C'était +peut-être, en effet, une lutte désespérée contre lui-même qu'il avait +entreprise pour éteindre, par l'exercice physique, l'excès de sa pensée. + +Une nuit, elle remarqua que ses habits étaient fangeux et déchirés comme +s'il eût eu à soutenir une lutte matérielle, ou comme s'il eût fait une +chute. Effrayée, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller; +il avait une légère entaille au front. Il dormait si profondément, qu'elle +espéra ne pas l'éveiller en lui découvrant un peu la poitrine pour voir +s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'éveilla et entra dans une +colère qui fut pour elle le coup de grâce. Elle voulait s'enfuir, il la +retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant +avec agitation dans l'appartement, qu'éclairait faiblement une petite +lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassée dans son âme. + +--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre. +Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimés! Nous nous +sommes trompés l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-être +n'étais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un +serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractère, mes +dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excès, mes illusions sur +l'amour vrai, me mettraient à votre discrétion, et que je ne pourrais +jamais me reprendre. Pour mener à bonne fin une si périlleuse entreprise, +il vous eût fallu à vous-même un plus heureux caractère, plus de patience, +plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du +tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser. Vous êtes tout d'une pièce, +monotone, têtue et vaine à l'excès de votre prétendue modération, qui +n'est que la philosophie des gens à vue courte et à facultés bornées. +Quant à moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous +plaira; mais je suis sincère, je ne fais pas de calculs, je me livre sans +arrière-pensée: c'est pourquoi je me reprends de même. Ma liberté morale +est chose sacrée, et je ne permets à personne de s'en emparer. Je vous +l'avais confiée et non donnée, c'était à vous d'en faire bon usage et de +savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez +pas de moi! Je connais ces manèges de la modestie et ces évolutions de la +conscience des femmes. Le jour où vous m'avez cédé, j'ai compris que vous +pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes résistances, ces +larmes de détresse et ces pardons toujours accordés à mes prétentions +n'étaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le +pauvre poisson ébloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompée, +Thérèse, en feignant d'être la dupe de cette mouche: c'était mon droit. +Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguées +sans effort et sans hypocrisie; vous êtes belle, et je vous désirais! Mais +une femme n'est qu'une femme, et la dernière de toutes nous donne autant +de volupté que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicité de +l'ignorer, et, à présent, il faut rentrer en vous-même. Il faut savoir que +la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser à mes instincts, qui +ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas détruire sans me +détruire avec eux... Où est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les +cheveux? Nous nous sommes associés et nous nous quittons, voilà tout. Il +n'est pas besoin de nous haïr et de nous décrier pour cela. Vengez-vous en +comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai +content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du +monde. Vous retrouverez vos grâces d'autrefois, que vous avez perdues, et +l'éclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent à veiller pour +espionner mes démarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'étais; +et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce +convenu? Vous ne répondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y +garde! je n'ai jamais haï, mais je peux tout apprendre, j'ai de la +facilité, moi, vous savez! Tenez, je me suis colleté ce soir avec un +matelot ivre qui était deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roué de +coups, et je n'ai reçu qu'une égratignure. Prenez garde que je ne sois +aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une +lutte d'aversion et de vengeance, je n'écrase le diable en personne sans +lui laisser un de mes cheveux entre les griffes! + +Laurent, pâle, amer, tour à tour ironique et furieux, les cheveux en +désordre, la chemise déchirée et le front ensanglanté, était si effrayant +à voir et à entendre, que Thérèse sentit tout son amour se changer en +dégoût. Elle était si désespérée de la vie en cet instant, qu'elle ne +songea pas seulement à avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil où +elle s'était assise, elle laissait couler ce torrent de blasphèmes, et, +tout en se disant que cet insensé était capable de la tuer, elle attendait +avec un dédain glacial et une indifférence absolue le paroxysme de son +accès. + +Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et +sortit sans lui avoir répondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard. + + + + +VII + + +Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce +qu'il avait dit d'atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit. Il le +pensait dans ce moment-là, ou plutôt il parlait sans en avoir conscience. +Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eût +rappelé, il eût tout désavoué. + +Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il était las +de l'amour élevé, et aspirait de tout son être aux funestes enivrements du +passé. C'était le châtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en +entrant dans la vie, châtiment bien cruel sans doute, et dont on conçoit +qu'il se plaignit avec énergie, lui qui n'avait rien prémédité et qui +s'était jeté en riant dans un abîme d'où il croyait pouvoir aisément +sortir quand il voudrait. Mais l'amour est régi par un code qui semble +reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est +censé ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que +l'enfant se jette dans les griffes de la panthère, croyant pouvoir la +caresser: la panthère ne tiendra compte de cette innocence; elle dévorera +l'enfant, parce qu'il ne dépend pas d'elle de l'épargner. Ainsi des +poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi +fatale que l'homme doit _connaître_ ou _subir_. + +Il ne resta dans la mémoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que +la conscience d'avoir eu avec Thérèse une explication décisive, et le +vague souvenir de l'avoir vue résignée. + +--Tout est peut-être pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi +calme qu'il l'avait quittée. + +Il fut pourtant effrayé de sa pâleur. + +--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup, + mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps. + +--Eh bien, Thérèse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'établi dans nos rapports, à +présent? Y avez-vous réfléchi? C'est vous qui déciderez. Devons-nous nous +quitter avec dépit ou rester ensemble sur le pied de l'amitié comme +_autrefois?_ + +--Je n'ai aucun dépit, répondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous +vous y plaisez. Moi, j'achève mon travail, et je retourne en France dans +quinze jours. + +--Mais, d'ici à quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison? +ne craignez-vous pas qu'on n'en jase? + +--Faites ce que vous jugerez à propos. Nous avons ici nos appartements +indépendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun +besoin; je vous le cède. + +--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller +et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le défendez. + +--Je ne vous défends rien, répondit Thérèse, sinon de croire un seul +instant que votre maîtresse puisse vous pardonner. Quant à votre amie, +elle est au-dessus d'une certaine sphère de désillusions. Elle espère +encore pouvoir vous être utile, et vous la retrouverez toujours quand vous +aurez besoin d'affection. + +Elle lui tendit la main et s'en alla travailler. + +Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-même était une chose +qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif +et les résolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire +sur lui et qu'elle voulait le ramener à l'amour par l'amitié. Il se promit +d'être invulnérable à toute faiblesse, et, pour être plus sûr de lui-même, +il résolut de prendre quelqu'un à témoin de la rupture consommée. Il alla +trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et +ajouta: + +--Si vous aimez Thérèse comme je le crois, mon cher ami, faites que +Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme +je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle, +j'en suis certain, vous m'ôterez par là un remords que je ne tiens pas à +conserver. + +Laurent fut surpris du silence de Palmer. + +--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il. +Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitié pour vous, de l'estime, et +même du respect, si vous voulez. Si vous blâmez ma conduite dans tout ceci, + dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifférence ou de dédain. + +--Je ne suis indifférent ni aux chagrins de Thérèse ni aux vôtres, +répondit Palmer. Seulement, je vous épargne des conseils ou des reproches +qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je +suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous +puissiez vous donner l'un à l'autre, c'est de vous quitter. Quant à mes +sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de +m'interroger, et quant à ceux que, selon vous, je pourrais parvenir à lui +inspirer, c'est, après ce que vous venez de me dire, une supposition que +vous n'avez plus le droit d'émettre devant moi, encore moins devant elle. + +--C'est juste, reprit Laurent d'un air dégagé, et j'entends fort bien ce +que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je +crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gêner personne. + +Il partit, en effet, après de froids adieux à Thérèse, et s'en alla tout +droit à Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le +travail, selon son caprice. Il éprouvait une douceur souveraine à se dire: + +--Je ferai ce qui me passera par la tête sans que personne en souffre ou +s'en inquiète. Le pire des supplices quand on n'est pas plus méchant que +je ne le suis, c'est d'être fatalement entraîné à voir une victime. Allons, +je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur +moi! + +Sans doute, Thérèse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien était +profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de +fierté. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade désespéré, elle +eût dû ne pas reculer devant les grands remèdes et les opérations +cruelles. Il eût fallu faire saigner abondamment ce coeur en délire, +l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour +douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-être +rendu justice à lui-même. Peut-être la honte et le repentir eussent-ils +sauvé son âme du crime d'y tuer l'amour de sang-froid. + +Mais, après trois mois d'inutiles efforts, Thérèse était rebutée. +Devait-elle donc tant de dévouement à un homme qu'elle n'avait jamais +désiré asservir, qui s'était imposé à elle malgré sa douleur et ses +tristes prévisions, qui s'était attaché à ses pas comme un enfant +abandonné pour lui crier: «Emmène-moi, garde-moi, ou je vais mourir là, au +bord du chemin?...» + +Et cet enfant la maudissait d'avoir cédé à ses cris et à ses pleurs. Il +l'accusait d'avoir profité de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de +la liberté. Il s'éloignait d'elle, respirant à pleine poitrine, et disant: +«Enfin, enfin!» + +--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, à quoi bon le faire souffrir? +N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque +prouvé, hélas! que j'étouffais son génie en voulant détruire sa fièvre? +Quand je croyais être venue à bout de le dégoûter des excès, n'ai-je pas +vu qu'il en était plus avide? Quand je lui ai dit: «Retourne au monde,» il +a craint ma jalousie, et il s'est jeté dans la débauche mystérieuse et +grossière; il est revenu ivre, avec les habits déchirés et du sang sur la +figure! + +Le jour du départ de Laurent, Palmer dit à Thérèse: + +--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir après lui? + +--Non, certes! répondit-elle. + +--Je le ramènerais peut-être! + +--J'en serais désolée. + +--Vous ne l'aimez donc plus? + +--Non, plus du tout. + +Il y eut un silence; après quoi, Palmer rêveur reprit: + +--Thérèse, j'ai une nouvelle très-grave à vous annoncer. J'hésite, parce +que je crains de vous causer une grande émotion de plus, et vous n'êtes +guère disposée... + +--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je +suis absolument calme et préparée à tout. + +--Eh bien, Thérèse, apprenez que vous êtes libre: le comte de *** n'est +plus. + +--Je le savais, répondit Thérèse. Il y a huit jours que je le sais. + +--Et vous ne l'avez pas dit à Laurent? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'à l'instant même il se fût fait en lui une réaction quelconque. +Vous savez comme l'imprévu le bouleverse et le passionne. De deux choses +l'une: ou il eût imaginé qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation, +je voulais l'épouser, et l'effroi d'un lien avec moi eût exaspéré son +aversion, ou il se fût tourné, tout à coup de lui-même vers l'idée du +mariage, dans un de ces paroxysmes de dévouement qui s'emparent de lui, et +qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place à un profond +désespoir ou à une colère insensée. Le malheureux est assez coupable +envers moi; il n'était pas nécessaire de jeter un appât nouveau à sa +fantaisie et un motif de plus à son parjure. + +--Vous ne l'estimez donc plus? + +--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas. +Peut-être une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu +faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de +la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouvé pour moi que nous ne +devions pas et que nous ne devons plus chercher à nous aimer. + +--Et maintenant, Thérèse, ne songerez-vous pas à tirer avantage de la +liberté qui vous est rendue? + +--Quel avantage puis-je en tirer? + +--Vous pouvez vous remarier et connaître les joies de la famille. + +--Mon cher Dick, j'ai aimé deux fois dans ma vie, et vous voyez où j'en +suis. Il n'est pas dans ma destinée d'être heureuse. Il est trop tard pour +chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans. + +--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer +d'amour. Vous venez de subir l'entraînement de la passion, et c'est +précisément l'âge où les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que +vous avez souffert, c'est parce que vous avez été mal aimée que +l'inextinguible soif du bonheur va se réveiller en vous et vous conduire +peut-être, de déceptions en déceptions, dans des abîmes plus profonds que +celui d'où vous sortez. + +--J'espère que non. + +--Oui, sans doute, vous espérez; mais vous vous trompez, Thérèse. Il faut +tout craindre de votre âge, de votre sensibilité surexcitée et du calme +trompeur où vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour +vous cherchera, n'en doutez pas, et, à peine rendue à la liberté, vous +allez être poursuivie et obsédée. Votre isolement tenait autrefois en +respect les espérances de ceux qui vous entouraient; mais, à présent que +Laurent vous a peut-être fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se +tenaient pour vos amis vont vouloir être vos amants. Vous inspirerez des +passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous +persuader. Enfin... + +--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voilà +qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis +déchue! + +Thérèse mit ses mains sur sa figure et pleura amèrement. + +Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui étaient nécessaires, +il avait provoqué à dessein ce déchirement. Quand il la vit apaisée, il se +mit à genoux devant elle. + +--Thérèse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez +absoudre mon intention. Thérèse, je vous aime, je vous ai toujours aimée, +non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dévouement +dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence +gâtée et brisée par la faute des autres. Vous êtes déchue aux yeux du +monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour +Laurent m'a prouvé que vous étiez femme, et je vous aime mieux ainsi +qu'armée de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me +le persuadais auparavant. Écoutez-moi, Thérèse. Je suis un philosophe, moi, +c'est-à-dire que je consulte la raison et la tolérance plus que les +préjugés du monde et les subtilités romanesques du sentiment. Dussiez-vous +devenir la proie des plus funestes égarements, je ne cesserai pas de vous +aimer et de vous estimer, parce que vous êtes de ces femmes qui ne peuvent +être égarées que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans +ces désastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez dès +aujourd'hui un coeur dévoué, tranquille et fidèle, exempt de ces maladies +de l'âme qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais +époux, un père, un frère, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, à +jamais préservée des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thérèse, +j'ose dire que je suis cet homme-là. Je n'ai rien de brillant pour vous +éblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance +absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez +reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidèle et à jamais +réhabilitée. Dites oui, Thérèse, consentez à m'épouser, et consentez-y +tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse délicatesse, sans +méfiance de vous-même. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de +croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que +l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai +jamais le passé, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sûr, +que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein. + +Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thérèse ne +lui connaissait pas. Elle essaya de se défendre de sa confiance; mais +cette résistance était, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle +devait combattre en elle-même. Elle sentait que Palmer disait la vérité, +mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tâche +effrayante. + +--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-même que je crains. Je ne peux +plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mère, +votre patrie, votre considération, l'honneur de votre nom? Je suis déchue, +vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je +suis trop épouvantée de ce que vous voulez affronter pour moi! + +Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec énergie. Il ne +laissa pas respirer Thérèse. Du matin au soir, seul avec elle, il +multiplia les forces de sa volonté pour la convaincre. Palmer était un +homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thérèse +eut raison d'hésiter. Ce qui l'inquiétait, c'était la précipitation avec +laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant à lui +par une promesse. + +--Vous craignez mes réflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en +moi la confiance dont vous vous vantez. + +--Je crois en votre parole, répondait-il. La preuve c'est que je vous la +demande; mais je ne suis pas forcé de croire que vous m'aimez, puisque +vous ne répondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas +encore quel nom donner à votre amitié. Quant à moi, je sais que c'est de +l'amour que j'éprouve, et je ne suis pas de ceux qui hésitent à voir clair +en eux-mêmes? L'amour est en moi très-logique. Il veut fortement. Il +s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en +vous jetant dans des réflexions et des rêveries où, malade comme vous +voilà, vous ne verrez peut-être pas bien vos véritables +intérêts. + +Thérèse se sentait presque blessée quand Palmer lui parlait de ses +intérêts à elle. Elle voyait trop d'abnégation chez Palmer, et ne pouvait +souffrir qu'il la crût capable de l'accepter sans vouloir y répondre. Tout +à coup, elle eut honte d'elle-même dans ce combat de générosité, où Palmer +se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son +nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entière. Il +donnait tout, et, pour toute récompense, il la priait de songer à +elle-même. + +L'espoir revint donc au coeur de Thérèse, Cet homme qu'elle avait toujours +cru positif, et qui affectait encore naïvement de l'être, se révélait à +elle sous un aspect si imprévu, que son esprit en était frappé et comme +ranimé au milieu de son agonie. C'était comme un rayon de soleil au sein +d'une nuit qu'elle avait jugé devoir être éternelle. Au moment où, injuste +et désespérée, elle allait maudire l'amour, il la forçait de croire à +l'amour et de regarder son désastre comme un accident dont le ciel voulait +la dédommager. Palmer, d'une beauté froide et régulière, se transfigurait +à chaque instant sous le regard étonné, incertain et attendri de la femme +aimée. Sa timidité, qui donnait à ses premières ouvertures quelque chose +de rude, faisait place à l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de +poésie que Laurent, il n'en arrivait que mieux à la persuasion. + +Thérèse découvrit l'enthousiasme sous cette écorce un peu âpre de +l'obstination, et elle ne put s'empêcher de sourire avec attendrissement +en voyant la passion avec laquelle il prétendait poursuivre froidement le +dessein de la sauver. Elle se sentit touchée et se laissa arracher la +promesse qu'il exigeait. + +Tout à coup, elle reçut une lettre d'une écriture inconnue, tant elle +était altérée. Elle eut même peine à déchiffrer la signature. Elle parvint +cependant, avec l'aide de Palmer, à lire ces mots: + +«J'ai joué, j'ai perdu; j'ai eu une maîtresse, elle m'a trompé, je l'ai +tuée. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thérèse. + +«LAURENT.» + +--Partons! dit Palmer. + +--O mon ami, je vous aime! répondit Thérèse en se jetant dans ses bras. Je +sens maintenant combien vous êtes digne d'être aimé. + +Ils partirent à l'instant même. En une nuit, ils arrivèrent par mer à +Livourne, et, le soir, ils étaient à Florence. Ils trouvèrent Laurent dans +une auberge, non pas mourant, mais dans un accès de fièvre cérébrale si +violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thérèse, il la +reconnut, et s'attacha à elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer +vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, étouffée. Palmer +dut l'emporter de la chambre évanouie; mais elle y revint au bout d'un +instant, et, avec une persévérance qui tenait du prodige, elle passa vingt +jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne +la reconnaissait guère que pour l'accabler d'injures grossières, et, dès +qu'elle s'éloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il +allait mourir. + +Il n'avait heureusement ni tué aucune femme, ni pris aucun poison, ni +peut-être perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait écrit à +Thérèse dans l'invasion du délire et de la maladie. Il ne se rappela +jamais cette lettre, dont elle eût craint de lui parler; il était assez +effrayé du dérangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir +conscience. Il eut encore bien d'autres rêves sinistres, tant que dura sa +fièvre. Il s'imagina tantôt que Thérèse lui versait du poison, tantôt que +Palmer lui mettait des menottes. La plus fréquente et la plus cruelle de +ses hallucinations consistait à voir une grande épingle d'or que Thérèse +détachait de sa chevelure et lui enfonçait lentement dans le crâne. Elle +avait, en effet, une telle épingle pour retenir ses cheveux, à la mode +italienne. Elle l'ôta, mais il continua à la voir et à la sentir. + +Comme il semblait le plus souvent que sa présence l'exaspérât, Thérèse se +plaçait ordinairement derrière son lit, avec le rideau entre eux; mais, +aussitôt qu'il était question de le faire boire, il s'emportait et +protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thérèse. + +--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal! +Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas à toute heure, sur le +pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thérèse, venez +donc, j'ai soif: versez-moi le poison. + +Thérèse lui versait le calme et le sommeil. Après plusieurs jours d'une +exaspération à laquelle les médecins ne croyaient pas qu'il pût résister, +et qu'ils notèrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et +resta inerte, brisé, continuellement assoupi, mais sauvé. + +Il était si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eût conscience, +et le nourrir à doses si minimes pour que son estomac n'eût pas le moindre +travail de digestion à faire, que Thérèse jugea ne devoir pas le quitter +un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa +parole d'honneur de la remplacer auprès du malade; mais elle refusa, +sentant bien que les forces humaines n'étaient pas à l'abri de la surprise +du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de +chaque minute où elle devait porter la cuiller aux lèvres du malade, sans +que jamais elle fût vaincue par la fatigue, c'était elle, non pas un autre, +que Dieu avait chargée de sauver cette existence fragile. + +C'était elle en effet, et elle la sauva. + +Si la médecine, quelque éclairée qu'elle soit, est insuffisante dans des +cas désespérés, c'est bien souvent parce que le traitement est presque +impossible à observer d'une manière absolue. On ne sait pas assez ce +qu'une minute de besoin ou une minute de plénitude peut apporter de +perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut +du moribond, c'est souvent le calme, la ténacité et la ponctualité chez +ceux qui le soignent. + +Enfin, un matin, Laurent s'éveilla comme d'une léthargie, parut surpris de +voir Thérèse à sa droite et Palmer à sa gauche, leur tendit une main à +chacun, et leur demanda où il était et d'où il venait. + +On le trompa longtemps sur la durée et l'intensité de son mal, car il +s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La première fois +qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours +de sa convalescence, il demanda Thérèse. On lui répondit qu'elle dormait. +Il en fut très-surpris. + +--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour? + +Thérèse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits +dès que l'inquiétude fut dissipée. + +Peu à peu Laurent apprit à quel point elle s'était dévouée à lui, et il +vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succédant à tant de +douleurs. Comme il était encore trop faible pour s'occuper, Thérèse +s'installa près de lui, tantôt lui faisant la lecture, tantôt jouant aux +cartes pour l'amuser, tantôt le menant promener en voiture. Palmer était +toujours avec eux. + +Les forces revenaient à Laurent avec une rapidité aussi extraordinaire que +son organisation. Son cerveau cependant n'était pas toujours bien lucide. +Un jour, il dit à Thérèse avec humeur, dans un moment où il se trouvait +seul avec elle: + +--Ah ça! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller? + +Thérèse vit qu'il y avait une lacune dans sa mémoire, et ne répondit pas. +Il fit alors un travail sur lui-même et ajouta: + +--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est +dévoué à moi presque autant que vous-même; mais enfin je ne suis pas assez +vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous +quitter qu'il s'est enfermé un mois dans la chambre d'un malade fort +désagréable. Voyons, Thérèse, peux-tu me jurer que c'est à cause de moi +seul? + +Thérèse fut blessée de cette question à bout portant, et de ce _tu_ +qu'elle croyait à jamais retranché de leur intimité. Elle secoua la tête, +et tâcha de parler d'autre chose. Laurent céda tristement; mais il y +revint le lendemain; et, comme Thérèse, le voyant assez fort pour se +passer d'elle, se disposait à partir, il lui dit avec une surprise +réelle: + +--Mais où donc allons-nous, Thérèse? Est-ce que nous ne sommes pas bien +ici? + +Il fallait s'expliquer, car il insistait. + +--Mon enfant, lui dit Thérèse, vous restez ici: les médecins disent qu'il +vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage +quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque +j'ai fini mon travail à Gênes, et que mon intention n'est pas, quant à +présent, de voir le reste de l'Italie. + +--Fort bien, Thérèse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France, +je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je +suis sûr qu'il ne m'en faut pas davantage pour être en état de +voyager. + +Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il était si +enfant dans ce moment-là, que Thérèse retint une larme près de couler au +souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle était forcée +d'abdiquer. + +Elle se remit à le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le +plus de douceur et de ménagement possible, qu'il fallait se quitter pour +quelque temps. + +--Et pourquoi donc se quitter? s'écria Laurent, est-ce que nous ne nous +aimons plus? + +--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitié +l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de +peine, et ta santé n'en pourrait supporter davantage à présent. Laissons +passer le temps nécessaire pour que tout soit oublié. + +--Mais j'ai oublié, moi! s'écria Laurent avec une bonne foi attendrissante +à force d'être ingénue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait! +Tu as toujours été un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux +pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener, +Thérèse! Si tu me laisses ici, j'y périrai d'ennui! + +Et, comme Thérèse montrait une fermeté à laquelle il ne s'attendait pas, +il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une sévérité +que démentait toute sa conduite. + +--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me +repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les déteste, +et ne les ai-je pas assez expiés en devenant fou pendant huit ou dix +jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu +n'y croirais plus. C'est ma conduite à venir qu'il faut juger, et tu vois +que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache à toi. Voyons, ma +Thérèse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai +appelée comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu +pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer, +enfermée ici, un mois sur lequel tu as été vingt nuits et vingt jours sans +te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, à tes +beaux yeux cerclés de bleu, que tu serais morte à la peine, s'il eût fallu +en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que +l'on n'aime plus! + +Thérèse n'osait prononcer le mot fatal. Elle espérait que Palmer viendrait +rompre ce tête-à-tête, et qu'elle pourrait éviter une scène dangereuse au +convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour +l'empêcher de sortir, tomba à ses pieds et s'y roula avec désespoir. + +--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle, +assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne +le peux pas, ce mot ne serait plus la vérité. L'amour est fini entre +nous. + +Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eût pu tuer cet +amour auquel il avait prétendu de pas croire. + +--C'est donc Palmer? s'écria-t-il en brisant une théière avec laquelle il +s'était machinalement versé de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le +veux, je veux la vérité! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas +être trompé! + +--Trompé! dit Thérèse en lui prenant les mains pour l'empêcher de se les +déchirer avec ses ongles; trompé! de quel mot vous servez-vous là? Est-ce +que je vous appartiens? est-ce que, depuis la première nuit que vous avez +passée dehors à Gênes, après m'avoir dit que j'étais votre supplice et +votre bourreau, nous n'avons pas été étrangers l'un à l'autre? est-ce +qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps, +passé sans retour de votre part, n'ait pas suffi à me rendre maîtresse de +moi-même? + +Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exaspérer de sa franchise, se +calmait et l'écoutait avec une curiosité avide, elle continua: + +--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenée à votre lit +d'agonie et qui m'a retenue jusqu'à ce jour auprès de vous pour achever +votre guérison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien +compris à mon coeur. Ce coeur-là, Laurent, dit-elle en frappant sa +poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-être que le vôtre; mais, vous +l'avez dit vous-même souvent autrefois, il reste toujours à la même place. +Ce qu'il a aimé, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez +pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez +inspiré, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni +ma tête ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonté; +ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux +disposer pour qui les mérite, pour Palmer si bon me semble, et vous +n'auriez pas une objection à faire, vous qui avez été le trouver un matin +pour lui dire: + +«--Consolez donc Thérèse, vous me rendrez service!» + +--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes, +j'ai dit cela! Je l'avais oublié, je me le rappelle à présent! + +--Ne l'oublie donc plus, dit Thérèse, qui se remit à lui parler avec +douceur en le voyant apaisé, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est +une fleur trop délicate pour se relever quand on l'a foulée aux pieds. N'y +songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste expérience que +tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractère. Tu le trouveras +le jour où tu en seras digne. Quant à moi, je ne pourrais plus supporter +tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mère te +restera malgré toi et malgré tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitié, +je ne te le cache pas, et je te le dis précisément pour que tu ne songes +plus à reconquérir un amour dont tu serais humilié aussi bien que +moi-même. Si tu veux que cette amitié, qui t'offense maintenant, te +redevienne douce, tu n'as qu'à la mériter. Jusqu'à présent, tu n'en as pas +eu l'occasion. Voilà qu'elle se présente: profites-en, quitte-moi sans +faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un +homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir +pourquoi. + +--Laisse-moi pleurer, Thérèse, dit Laurent en se mettant à genoux, +laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitié +sainte qui a survécu en toi à l'amour brisé. Elle ne m'humilie pas comme +tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme, +tu sais bien que je ne peux jamais l'être; mais crois que je peux devenir +bon. Ah! Thérèse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parlé +plus tôt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta +bonté et de ton dévouement, pauvre soeur de charité qui ne peux plus me +rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thérèse, je méritais ce qui +m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leçon me servira, je +t'en réponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai +comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passé et +l'avenir! + +Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta à +son cou en l'appelant son frère et son sauveur, et il s'écria en lui +montrant Thérèse: + +--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez à l'hôtel Meurice, +la dernière fois que nous nous sommes vus à Paris? «Si vous ne croyez pas +pouvoir la rendre heureuse, brûlez-vous la cervelle ce soir plutôt que de +retourner chez elle!» J'aurais dû le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, à +présent, regardez-la, elle est plus changée que moi, la pauvre Thérèse! +Elle a été brisée, et pourtant elle est venue m'arracher à la mort, quand +elle aurait dû me maudire et m'abandonner! + +Le repentir de Laurent était véritable; Palmer en fut vivement attendri. A +mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une éloquence +persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thérèse, il lui dit: + +--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour +lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guérir l'âme et le corps. Vous avez +remporté la victoire. Il est sauvé; votre pauvre enfant! A présent, que +voulez-vous faire? + +--Le quitter pour toujours, répondit Thérèse, ou, du moins, ne le revoir +qu'après des années. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il +reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle +était ma résolution? C'est parce qu'elle est bien arrêtée que je retardais +encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise +inévitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-là, si elle +était mauvaise. + +--Y avez-vous bien songé, Thérèse? dit Palmer rêveur. Êtes-vous bien sûre +de ne pas faiblir au dernier moment? + +--J'en suis sûre. + +--Cet homme-là me parait irrésistible dans la douleur. Il arracherait la +pitié des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thérèse, si vous lui cédez, +vous êtes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que +vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant! + +--Je le sais, répondit Thérèse; mais que me dites-vous donc là, mon ami? +Êtes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublié que ma parole vous était +engagée? + +Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son âme. + +Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour +achever de se rétablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas: +c'était la vérité. Les médecins lui conseillaient même de ne pas attendre +les grandes chaleurs. + +De toute façon il fut décidé que l'on se séparerait à Florence. Thérèse +n'avait d'autre projet arrêté pour elle-même que d'aller où Laurent +n'irait pas; mais, en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle +dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine, afin de +l'empêcher de partir sans avoir recouvré les forces nécessaires. + +Cette semaine fut peut-être la meilleure de la vie de Laurent. Généreux, +cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état de l'âme où il ne +s'était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union +avec Thérèse. La tendresse l'avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi. +Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux +_Cascines_, aux heures où la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se +faisant une joie d'enfant d'aller dîner dans la campagne en donnant le +bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant +un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thérèse avec lui au +théâtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinéraire de +son voyage en Suisse. C'était une grande question de savoir s'il irait par +Milan ou par Gênes. Il se décida enfin pour cette dernière voie, en +prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre +ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifié ou affaibli par les +premières journées du voyage. + +Le jour du départ arriva. Laurent avait fait tous ses préparatifs avec une +gaieté mélancolique. Étincelant de plaisanteries sur son costume, sur son +bagage, sur la tournure hétéroclite qu'il allait avoir avec un certain +manteau imperméable que Palmer l'avait forcé d'accepter et qui était alors +une nouveauté dans le commerce, sur le baragouin français d'un domestique +italien que Palmer lui avait choisi et qui était le meilleur homme du +monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prévisions +et toutes les gâteries de Thérèse, il avait des larmes plein les yeux, +tout en riant aux éclats. + +La nuit qui précéda le dernier jour, il eut un léger accès de fièvre. Il +en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire à petites journées était +à la porte de l'hôtel. La matinée était fraîche. Thérèse s'inquiéta. + +--Accompagnez-le jusqu'à la Spezzia, lui dit Palmer. C'est là qu'il doit +s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est là que je vous +rejoindrai le lendemain de son départ. Il vient de me tomber sur la tête +une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures. + +Thérèse, surprise de cette résolution et de cette proposition, refusa de +partir avec Laurent. + +--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacité; il m'est +impossible d'aller avec vous! + +--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas nécessaire que j'aille avec lui. + +--Si fait, reprit-il, il le faut. + +Thérèse crut comprendre que Palmer jugeait cette épreuve nécessaire. Elle +s'en étonna et s'en inquiéta. + +--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous +avez effectivement une affaire importante ici? + +--Oui, répondit-il, je vous la donne. + +--Eh bien, je reste. + +--Non, il faut que vous partiez. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu, +vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez. + +Thérèse fit à la hâte un léger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et +elle y monta auprès de Laurent, en criant à Palmer: + +--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans +vingt-quatre heures. + + + + +VIII + + +Palmer, forcé réellement de rester à Florence et d'en éloigner Thérèse, +fut frappé d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il +redoutait n'existait pas. La chaîne ne pouvait pas être renouée. Laurent +ne songea même pas à émouvoir les sens de Thérèse; mais, certain de +n'avoir pas perdu son coeur, il résolut de reprendre son estime. Il le +résolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il éprouva tout +naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait +grandi dans son esprit. S'il l'eût implorée en ce moment, elle lui eût +résisté sans peine, elle l'eût peut-être méprisé. Il s'en garda bien, ou +plutôt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspiré pour commettre une +pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rôle du coeur +brisé, de l'enfant soumis et châtié, si bien qu'au bout du voyage, Thérèse +se demandait si ce n'était pas lui la victime de ce fatal amour. + +Pendant ces trois jours de tête-à-tête, Thérèse se trouva heureuse auprès +de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ère de sentiments exquis, +une route inexplorée, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-là +marché seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans +inquiétude et sans combat, un être pâle et faible, qui n'était plus pour +ainsi dire qu'une âme, et qu'elle s'imaginait retrouver dès cette vie, +dans le paradis des pures essences, comme on rêve de se retrouver après la +mort. + +Et puis elle avait été profondément froissée et humiliée par lui, +brouillée et irritée contre elle-même; cet amour, accepté avec tant de +vaillance et de grandeur, lui avait laissé une flétrissure, comme eût fait +un entraînement de pure galanterie. Il était venu un moment où elle +s'était méprisée de s'être laissé si grossièrement tromper. Elle se +sentait donc renaître, et elle se réconciliait avec le passé en voyant +pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitié +enthousiaste plus belle que la passion, même dans ses meilleurs jours. + +C'est le 10 mai qu'ils arrivèrent à la Spezzia, une petite ville +pittoresque à demi génoise et à demi florentine, au fond d'une rade bleue +et unie comme le plus beau ciel. Ce n'était pas encore la saison des bains +de mer. Le pays était une solitude enchantée, le temps frais et délicieux. +A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un +peu fatigué, se décida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de +transport; un petit bateau à vapeur partait pour Gênes deux fois par +semaine. Thérèse fut contente que le jour du départ ne fût pas pour le +soir même. C'étaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle +lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir. + +Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'était jamais si bien +porté. Il avait un sommeil et un appétit d'enfant. Cette douce langueur +des premiers jours de la complète guérison jetait son âme dans un trouble +délicieux. Le souvenir de sa vie passée s'effaçait comme un mauvais rêve. +Il se sentait et se croyait transformé radicalement pour toujours. Dans ce +renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculté de souffrir. Il +quittait Thérèse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses +larmes. Cette soumission aux arrêts de la destinée était à ses yeux une +expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas +provoquée, mais il l'acceptait au moment où il sentait le prix de ce qu'il +avait méconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire +qu'elle devait aimer Palmer, qu'il était le meilleur des amis et le plus +grand des philosophes. Puis, il s'écriait tout à coup: + +--Ne me dis rien, chère Thérèse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas +encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en +mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de +mieux? + +Thérèse ne prononça pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les +moments où Laurent, moins héroïque, la questionnait indirectement, elle +lui répondait: + +--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce +que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas. + +Ils passèrent le dernier jour à parcourir en barque la rade de la Spezzia. +Ils se faisaient mettre à terre de temps en temps pour cueillir sur les +rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque +dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur +ces beaux rivages d'où s'élancent à pic des montagnes couvertes de +buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, dès qu'ils apercevaient +un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporté leur +dîner, qu'ils mangèrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de +lavande et de romarin. La journée passa comme un rêve, c'est-à-dire +qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle résuma pourtant les plus +douces émotions de deux existences. + +Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de +loin la fumée du _Ferruccio_, le bateau à vapeur de la Spezzia, que l'on +chauffait pour le départ, et ce nuage noir passait sur son âme. Thérèse +vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au +batelier ce qu'il y avait encore à voir dans la baie. + +--Il y a, répondit-il, l'île Palmaria et la carrière de marbre _portor_. +Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe +pour prendre la mer, car il s'arrête en face, à Porto-Venere, pour +recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de +gagner son bord. Je réponds de tout. + +Les deux amis se firent conduire à l'île Palmaria. + +C'est un bloc de marbre à pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce +et fertile du côté du golfe: il y a de ce côté quelques habitations à +mi-côte et deux villas sur le rivage. Cette île est plantée, comme une +défense naturelle, à l'entrée du golfe; dont la passe est fort étroite +entre l'île et le petit port jadis consacré à Vénus. De là le nom de +Porto-Venere. + +Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poétique, mais sa +situation sur les rochers nus, battus de flots agités, car ce sont les +premiers flots de la véritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est +des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un décor plus frappant pour +caractériser un nid de pirates. Les maisons, noires et misérables, rongées +par l'air salin, s'échelonnent, démesurément hautes, sur le roc inégal. +Pas une vitre qui ne soit brisée à ces petites fenêtres, qui semblent des +yeux inquiets occupés à guetter une proie à l'horizon. Pas un mur qui ne +soit dépouillé de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles +déchirées par la tempête. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions +appuyées les unes contre les autres et près de crouler toutes ensemble. +Tout cela monte jusqu'à l'extrémité du promontoire, où tout cesse +brusquement, et que terminent un vieux fort tronqué et l'aiguille d'un +petit clocher planté en vigie en face de l'immensité. Derrière ce tableau, +qui forme un plan détaché sur les eaux marines, s'élèvent d'énormes +rochers d'une teinte livide, dont la base, irisée par les reflets de la +mer, semble plonger dans quelque chose d'indécis et d'impalpable comme la +couleur du vide. + +C'est de la carrière de marbre de l'île Palmaria, de l'autre côté de +l'étroite passe, que Laurent et Thérèse contemplaient cet ensemble +pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton +rougeâtre qui confondait en une seule masse, homogène d'aspect, les +rochers, les vieux murs et les ruines, à ce point que tout, l'église même, +semblait taillé dans le même bloc, tandis que les grands rochers du +dernier plan baignaient dans une lumière d'un vert glauque. + +Laurent fut frappé de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un +regard de peintre où Thérèse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les +feux du ciel embrasé. + +--Dieu merci! pensa-t-elle, voilà enfin l'artiste qui se réveille! + +En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensée pour son +art. + +La carrière n'offrant que l'intérêt d'un moment, celui de voir de gros +blocs d'un beau marbre noir veiné de jaune d'or, Laurent voulut gravir la +pente rapide de l'île pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avança, +sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'à une corniche de lichens +où il se vit tout à coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait +la mer, qui avait rongé sa base et qui s'y brisait avec un bruit +formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette côte si escarpée, fut saisi +d'un tel vertige, que, sans Thérèse, qui l'avait suivi et qui le +contraignit de glisser tout de son long en arrière, il se serait laissé +tomber dans le gouffre. + +En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle +l'avait vu dans la forêt de *** + +--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rêve? + +--Non! non! s'écria-t-il en se relevant et en s'attachant à elle comme +s'il eût cru se retenir à une force immuable; ce n'est plus le rêve, c'est +la réalité! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout à l'heure! +c'est l'image de la vie où je vais retomber! c'est l'abîme qui va se +creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que +j'allais écouter la nuit dans la rade de Gênes, et qui me hurlait le +blasphème aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerçais à +dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abîme plus +profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thérèse, Thérèse, +sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie à ce monstre qui est là, et +qui ouvre déjà sa gueule hideuse pour dévorer ton pauvre enfant? + +--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu? + +Il parut s'éveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de +Thérèse; car, en l'interpellant, il s'était cru seul; et il se retourna +avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'était autre +chose que le bras tremblant et fatigué de son amie. + +--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accès, ce n'est rien. +Partons! + +Et il descendit précipitamment le versant qu'il avait monté avec elle. + +_Le Ferruccio_ arrivait à toute vapeur du fond de la Spezzia. + +--Mon Dieu, le voilà! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant +d'être ici! + +--Laurent! reprit Thérèse d'un ton sévère. + +--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voilà tranquille. Ne sais-tu pas +qu'à présent il suffit d'un regard de toi pour que j'obéisse avec joie? +Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content! +Donne-moi ta main, Thérèse. Tu vois, je ne t'ai pas demandé un seul baiser +depuis trois jours de tête-à-tête! Je ne te demande que cette main loyale. +Souviens-toi du jour où tu m'as dit: «N'oublie jamais qu'avant d'être ta +maîtresse, j'ai été ton amie!» Eh bien, voilà ce que tu souhaitais, je ne +te suis plus rien, mais je suis à toi pour la vie!... + +Il s'élança dans la barque, croyant que Thérèse resterait sur le rivage de +l'île, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonté +à bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprès de lui. Elle voulait +s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent, +et qui s'était embarqué avec les paquets à la Spezzia, n'avait rien oublié +de ce qui était nécessaire à son maître pour le voyage. + +Elle profita donc du temps d'arrêt que faisait le petit _steamer_ devant +Porto-Venere, pour monter à bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en +question, les y attendait. On se souvient que c'était un homme de +confiance choisi par M. Palmer. Thérèse le prit à l'écart. + +--Vous avez la bourse de votre maître? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a +chargé de veiller à tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confié? + +--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui +son portefeuille. + +Thérèse avait examiné les poches des habits de Laurent pendant qu'il +dormait. Elle avait trouvé le portefeuille, elle le savait à peu près +vide. Laurent avait dépensé beaucoup à Florence; les frais de sa maladie +avaient été très-considérables. Il avait remis à Palmer le reste de sa +petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait +pas regardés. En fait de dépense, Laurent était un véritable enfant, qui +ne savait encore le prix de rien à l'étranger, pas même la valeur des +monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confié à Vicentino lui +paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la +frontière pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prévoyance. + +Thérèse remit à Vicentino tout ce qu'elle possédait en ce moment en Italie, +et même sans garder ce qui lui était nécessaire pour elle-même pendant +quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le +temps de reprendre quelques pièces d'or dans le rouleau qu'elle glissa +précipitamment au domestique, en lui disant: + +--Voilà ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime +mieux que vous vous en chargiez. + +Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernière poignée de +main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrité et +désespéré lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant, +elle n'était plus pour lui qu'une mère, elle avait le droit d'agir comme +elle le faisait. + +Laurent n'avait rien vu. + +--Encore un moment, Thérèse! lui dit-il d'une voix étranglée par les +larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage +de descendre à leurs barques. + +Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui était assez +commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manière révoltante. +Thérèse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu +sur le rocher de Palmaria. + +--De quoi vous inquiétez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses +gâteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies +ensemble là-bas, dans les sables. + +Thérèse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'était comme un +gage d'amour à lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indélicat ou tout +au moins d'équivoque dans cette idée, et son instinct de femme s'y refusa; +mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une +des barques d'attente attachées à l'escale, un enfant qui présentait aux +passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une +dernière pièce de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au +petit marchand, pendant que celui-ci lui lançait son plus beau bouquet +par-dessus le bord; elle le reçut adroitement et le répandit dans la +cabine de Laurent, qui comprit la suprême pudeur de son amie, mais qui ne +sut jamais que ces violettes étaient payées avec la seule et dernière +obole de Thérèse. + +Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique +contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile +d'olive ou petits négociants côtiers, passa auprès de Laurent, et, l'ayant +regardé, lui dit: + +--Tiens! c'est vous! + +Ils se serrèrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de +physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'était pourtant un de +ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appelés, en parlant +d'eux à Thérèse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il +ajoutait dans ces moments-là: «Les gens de ma classe!» car il n'avait +jamais de dépit contre Thérèse sans se rappeler qu'il était +gentilhomme. + +Mais Laurent était bien amendé, et, au lieu de se réjouir de cette +rencontre, il donna intérieurement au diable ce témoin importun de son +dernier adieu à Thérèse. M. de Vérac, c'était le nom de l'ancien ami, +connaissait Thérèse pour lui avoir été présenté par Laurent à Paris, et, +l'ayant respectueusement saluée, il lui dit qu'il avait bien bonne chance +de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage +comme elle et Laurent. + +--Mais je ne suis pas des vôtres, répondit-elle; je reste ici, moi. + +--Comment, ici? Où? A Porto-Venere? + +--En Italie. + +--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions à Gênes, et il revient +demain? + +--Non! dit Laurent impatienté de cette curiosité, qui lui parut +indiscrète: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela +vous étonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que +j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous? + +--Non! dit Vérac en souriant; mais je ne suis pas forcé... + +--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacité +un peu altière; j'ai mérité ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que +mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigné être une +soeur et une mère pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire; +donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitié. + +Vérac fut très-surpris de ce qu'il entendait. C'était une histoire qui +pour lui ne ressemblait à rien. Il s'éloigna par discrétion, après avoir +dit à Thérèse que rien de beau ne l'étonnait de sa part; mais il observa +du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thérèse, debout sur l'escale, +pressée et poussée par les indigènes qui s'embrassaient tumultueusement et +bruyamment au son de la cloche du départ, donna un baiser maternel au +front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la +barque, et se fit aborder à l'informe et sombre escalier de roches plates +qui donnait entrée à la bourgade de Porto-Venere. + +Laurent s'étonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner à +la Spezzia: + +--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est là sans doute qui +l'attend! + +Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, après avoir pris la +mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en +jetant une dernière fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la +plate-forme du vieux fort ruiné, une silhouette dont le soleil dorait +encore la tête et les cheveux agités par le vent: c'était la chevelure +blonde de Thérèse et sa forme adorée. Elle était seule. Laurent lui tendit +les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir, +et ses lèvres murmurèrent deux mots que la brise emporta: + +--Pardon! pardon! + +M. de Vérac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus +chatouilleux de la terre à l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du +regard de son ancien compagnon de débauche. Il mettait même une sorte +d'orgueil à le braver en ce moment. + +Quand la côte eût disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis +sur un banc auprès de Vérac. + +--Ah çà! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette étrange aventure! Vous +m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de +Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous êtes un homme célèbre, va +me demander quel dénoûment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques, +qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosité. Que +répondrai-je? + +--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se +résume en trois paroles. Faut-il vous les redire? + +--C'est donc vous qui l'avez abandonnée le premier? J'aime mieux cela pour +vous! + +--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'être trahi, c'est une +gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais +autrefois avec vous, c'était notre code; mais j'ai tout à fait changé de +notions sur tout cela depuis que j'ai aimé. J'ai trahi, j'ai été quitté, +j'en suis au désespoir: donc, nos anciennes théories n'avaient pas le sens +commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquée +ensemble un argument qui me débarrasse de mon regret et de ma souffrance, +et je dirai que vous avez raison. + +--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne +pas. Je vous plains, puisque vous voilà malheureux; seulement, je me +demande s'il existe une femme qui mérite d'être tant pleurée, et si +mademoiselle Jacques n'eût pas mieux fait de vous pardonner une infidélité +que de vous renvoyer désolé comme vous voilà. Pour une mère, je la trouve +dure et vindicative! + +--C'est que vous ne savez pas combien j'ai été coupable et absurde. Une +infidélité! elle me l'eût pardonnée, j'en suis sûr; mais des injures, des +reproches... pis que cela, Vérac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se +respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_ + +--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'était +pas? si c'était un simple moment d'humeur? + +--Non! c'était de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez, +c'était pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle était à moi. Retenez +cela, Vérac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne. +Il est fort possible qu'un beau matin vous vous réveilliez harassé de faux +plaisirs et violemment épris d'une femme honnête. Cela peut vous arriver +tout comme à moi, car je ne vous crois pas plus débauché que je ne l'ai +été. Eh bien, quand vous aurez vaincu la résistance de cette femme, il +vous arrivera probablement ce qui m'est arrivé: c'est qu'ayant pris la +funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on méprise, vous +soyez condamné à retomber dans ces besoins de liberté farouche dont +l'amour élevé a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage +dompté par un enfant et toujours prêt à le dévorer pour rompre sa chaîne. +Et, un jour que vous aurez tué le faible gardien, vous vous enfuirez tout +seul, rugissant de joie et secouant la crinière; mais alors... alors les +bêtes du désert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous +n'aimerez plus la liberté. Si peu et si mal que votre coeur eût accepté le +lien, il le regrettera dès qu'il l'aura brisé, et il se trouvera saisi de +l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le +libertinage. C'est là un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu +vous préserve de le connaître! Et, en attendant, moquez-vous comme je +faisais, moi! Cela n'empêchera pas votre jour de venir, si la débauche n'a +pas encore fait de vous un cadavre! + +M. de Vérac laissa couler en souriant ce torrent d'idéal qu'il écoutait +comme une cavatine bien chantée au Théâtre-Italien. Laurent était sincère +à coup sûr; mais peut-être son auditeur avait-il raison de ne pas attacher +trop d'importance à son désespoir. + + + + +IX + + +Quand Thérèse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait +renvoyé la barque qu'elle avait prise le matin et payée d'avance à la +Spezzia. Au moment où le batelier l'avait ramenée du bateau à vapeur à +Porto-Venere, elle avait remarqué qu'il était ivre; elle avait craint de +revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque +sur cette côte, elle l'avait congédié. + +Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dénûment absolu où elle +se trouvait. Rien n'était plus simple pourtant que de retourner à l'hôtel +de _la Croix de Malte_, à la Spezzia, où elle était descendue la veille +avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre +là l'arrivée de Palmer; mais cette idée de n'avoir pas une obole et d'être +forcée de devoir à Palmer son déjeuner du lendemain lui causa une +répugnance, puérile peut-être, mais insurmontable, dans les termes où elle +se trouvait avec lui. A cette répugnance se joignait une inquiétude assez +vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqué la +tristesse déchirante de son regard lorsqu'elle était partie de Florence. +Elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'un obstacle à leur mariage s'était +élevé tout à coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvénients +réels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre +l'obstacle, de quelque part qu'il pût venir. Thérèse obéit à une solution +toute d'instinct, qui était de rester jusqu'à nouvel ordre à Porto-Venere. +Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris à tout hasard avec +elle, de quoi passer, n'importe où, quatre ou cinq jours. En fait de +bijoux, elle avait une montre et une chaîne d'or; c'était un gage qu'elle +pouvait laisser jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'argent de son travail, qui +devait être arrivé à Gênes sous forme de mandat sur un banquier. Elle +avait chargé Vicentino de prendre ses lettres à la poste restante de Gênes +et de les lui envoyer à la Spezzia. + +Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere +n'était pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du côté de la +passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intérieur de la ville, +tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en +plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetés +jusque vers le milieu de la rue. Cette rue étroite et rapide, toute pavée +en dalles brutes, était encombrée d'enfants, de poules et de grands vases +de cuivre placés sous les angles irréguliers formés par les toits, à +l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le +thermomètre de la localité: l'eau douce y est si rare, qu'aussitôt qu'un +nuage paraît dans la direction du vent, les ménagères s'empressent de +placer tous les récipients possibles devant leur porte, afin de ne rien +perdre du bienfait que le ciel leur envoie. + +En passant devant ces portes béantes, Thérèse avisa un intérieur qui lui +parut plus propre que les autres, et d'où s'exhalait une odeur d'huile un +peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure +douce et honnête lui inspira confiance, et justement cette femme la +prévint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thérèse put +donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air +obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et +demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit. + +--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et où vous +serez plus tranquille que dans l'auberge, où vous entendriez les mariniers +chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne +voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la +rue que vous me connaissiez avant de venir ici. + +--Soit, dit Thérèse, montrez-moi cette chambre. + +--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pièce +vaste et misérable d'où l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer +et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitié à première vue, sans +trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge +contre des liens qu'elle ne voulait pas être forcée d'accepter. C'est de +là qu'elle écrivit le lendemain à sa mère: + +«Ma chère bien-aimée, me voilà tranquille depuis douze heures et en pleine +possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou +d'années! Tout a été remis en question en moi-même, et vous allez être +juge de la situation. + +«Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoué et ne le sera +pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai +embarqué hier au soir. Si je n'ai pas sauvé sa pauvre âme, et je n'ose +guère m'en flatter, du moins je l'ai amendée, et j'y ai fait entrer pour +quelques instants la douceur de l'amitié. Si j'avais voulu l'en croire, il +était pour jamais guéri de ses orages; mais je voyais bien, à ses +contradictions et à ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce +qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien définir qu'en +l'appelant l'amour de ce qui n'est pas. + +«Hélas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maîtresse quelque chose comme +la Vénus de Milo, animée du souffle de ma patronne sainte Thérèse, ou +plutôt il faudrait que la même femme fut aujourd'hui Sapho et demain +Jeanne d'Arc. Malheur à moi d'avoir pu croire qu'après m'avoir ornée dans +son imagination de tous les attributs de la Divinité, il n'ouvrirait pas +les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine, +pour avoir pu accepter la tâche d'inspirer un culte! Mais non, je ne +l'étais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas à moi; le jour où je me +suis laissé porter sur cet autel, je lui disais: «Puisqu'il faut +absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien +mieux, adore-moi, hélas! sauf à me briser demain!» + +«Il m'a brisée! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prévu, et je +m'y étais soumise d'avance. + +«Pourtant j'ai été faible, indignée et infortunée, quand cet affreux +moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de +guérir plus vite que je n'espérais. + +«Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que +je l'épouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore? +Que vous dirais-je, ma bien-aimée? Il me vient encore des scrupules et des +craintes. Il y a peut-être de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu +passer avec moi les derniers moments que j'ai passés avec Laurent: il m'a +laissée seule avec lui trois jours, trois jours que je savais être et qui +ont été sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il +en répondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir à +quoi s'en tenir? Il y a eu là, de sa part, je ne sais quel +désintéressement romanesque ou quelle discrétion exagérée qui ne peut +partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant +donné à réfléchir. + +«Je vous ai écrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fût +fait un devoir sacré de me réhabiliter, par le mariage, des affronts que +je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance +et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'être +sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis +désormais aimer. + +«Cependant aujourd'hui j'hésite, parce qu'il me semble qu'il se repent. +Est-ce que je rêve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me +suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent, +il n'a pas attendu que je lui dise: «Je pars pour Florence;» il m'a dit: +«Nous partons!» Les vingt nuits que j'ai passées au chevet de Laurent, il +les a passées dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: «Vous vous +tuez!» mais seulement: «Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.» +Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'à ses yeux +je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions +comme adopté à nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa +confiance et sa générosité augmentaient mon amour pour lui, et je lui +savais un gré infini de le comprendre. Par là, il me relevait à mes +propres yeux, et il me rendait fière de lui appartenir. + +«Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilité au dernier +moment? Un obstacle imprévu? Avec la volonté dont je le sais doué, je ne +crois guère aux obstacles; il semble plutôt qu'il ait voulu m'éprouver. +Cela m'humilie, je l'avoue. Hélas! je suis devenue affreusement +susceptible depuis que je suis déchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui +comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela? + +«Ou bien peut-être a-t-il fait un retour sur lui-même et s'est-il dit +enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empêcher de songer +à moi: qu'y aurait-il là d'étonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un +homme prudent et raisonnable. En découvrant en lui des trésors +d'enthousiasme et de foi, j'ai été bien surprise. Ne pourrait-il pas être +un de ces caractères qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent +à aimer passionnément les victimes? C'est un instinct naturel aux gens +forts, c'est la sublime pitié des coeurs heureux et purs! Il y a eu des +moments où je me disais cela pour me réconcilier avec moi-même, quand +j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout, +qui m'avait attachée à lui! + +«Tout ce que je vous dis là, chère bien-aimée, je n'oserais pourtant le +dire à Richard Palmer, s'il était là! Je craindrais que mes doutes ne lui +fissent un chagrin affreux, et me voilà bien embarrassée, car ces doutes, +je les ai malgré moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour +demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en épousant une femme qu'il +aime, dit-il, depuis dix ans, à qui il n'en a jamais dit le premier mot, +et qu'il se décide à attaquer le jour où il la trouve sanglante et brisée +sous les pieds d'un autre homme? + +«Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer où j'attends +assez passivement le mot de ma destinée. Peut-être Palmer est-il à la +Spezzia, à trois lieues d'ici. C'est là que nous nous étions donné +rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutôt comme une peureuse, je +ne peux pas me décider à aller lui dire: «Me voilà!» Non, non! s'il doute +de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonné à l'autre cinq +ou six outrages par jour. À celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un +soupçon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut désormais un amour sublime +ou rien! Ai-je donc cherché le sien? Il me l'a imposé en me disant: «Ce +sera le ciel!» _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-être l'enfer +qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompée. Eh bien, il ne faut pas que +Palmer me trompe en se trompant lui-même; car, après cette nouvelle erreur, +il ne me resterait plus qu'à nier tout, à me dire que, comme Laurent, +j'ai à jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si +avec cette certitude-là je supporterais la vie, moi! + +«Pardon, ma bien-aimée, mes agitations vous font du mal, j'en suis sûre, +bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquiétude +pour ma santé; je me porte à merveille, j'ai sous les yeux la plus belle +mer, et sur la tête le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne +manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-être demain vous +écrirai-je que mes incertitudes sont évanouies. Aimez toujours votre +Thérèse, qui vous adore.» + +Palmer était, en effet, à la Spezzia depuis la veille. Il était arrivé à +dessein juste une heure après le départ du _Ferruccio_. Ne trouvant pas +Thérèse à _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait dû embarquer +Laurent à l'entrée du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul à +neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait à +l'hôtel. Le brave garçon n'était pas sujet à s'enivrer. Il avait été +_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, après avoir dîné sur +l'herbe avec Thérèse, lui avait donnée, et qu'il avait bue pendant la +station des deux amis à l'île de Palmaria, si bien qu'il se souvenait +assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ à bord du +_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ à +Porto-Venere. + +Si Palmer l'eût interrogé avec calme, il eût bientôt découvert que les +idées du barcarolle n'étaient pas très-nettes sur le dernier point; mais +Palmer, avec son air grave et impassible, était très-irritable et +très-passionné. Il crut que Thérèse était partie avec Laurent, partie en +rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vérité. Il +se le tint pour dit, et rentra à l'hôtel, où il passa une nuit terrible. + +Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes proposé +d'écrire. Nous avons intitulé notre récit _Elle el lui_, c'est-à-dire +Thérèse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est +nécessaire d'en dire pour faire comprendre les événements auxquels il se +trouva mêlé, et nous pensons que son caractère sera suffisamment expliqué +par sa conduite. Hâtons-nous de dire seulement en trois mots que Richard +était aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil, +l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractère n'était +pas toujours à la hauteur de l'idée qu'il s'en était faite, et qu'en +voulant s'élever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait +un rêve généreux, mais peut-être irréalisable en amour. + +Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie à des +pensées de suicide, dont le détourna cependant une sorte de mépris pour +Thérèse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui +donna les conseils de la raison. Thérèse était femme, et il n'eût pas dû +la soumettre à une épreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en était ainsi, +puisque Thérèse, placée si haut dans son estime, avait été vaincue par une +passion déplorable après des promesses sacrées, il ne fallait plus croire +à aucune femme, et aucune femme ne méritait le sacrifice de la vie d'un +galant homme. Palmer en était là, lorsqu'il vit aborder près du lieu où il +se trouvait un élégant canot noir, monté par un officier de marine. Les +huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince +embarcation sur le flot tranquille relevèrent leurs rames blanches en +signe de respect avec une précision militaire; l'officier mit pied à terre +et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin. + +C'était le capitaine Lawson, commandant la frégate américaine _l'Union_, +en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances +maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs années, +des navires destinés à protéger leurs relations commerciales dans les +différents parages du globe. + +Lawson était l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donné à Thérèse une +lettre de recommandation pour lui, dans le cas où elle voudrait visiter le +navire en parcourant la rade. + +Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien. +Il n'avait reçu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part. +Il l'emmena déjeuner à son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_ +quittait la station à la fin du printemps; Palmer caressa l'idée de +profiter de l'occasion pour retourner en Amérique. Tout lui semblait rompu +entre Thérèse et lui; pourtant il résolut de rester à la Spezzia, la vue +de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les +moments difficiles de sa vie. + +Il y était depuis trois jours, habitant le navire américain beaucoup plus +que l'hôtel de _la Croix de Malte_, s'efforçant de reprendre goût aux +études sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie, +lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin à déjeuner, moitié riant, moitié +soupirant, qu'il était tombé amoureux depuis la veille, et que l'objet de +sa passion était un problème sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un +homme du monde comme M. Palmer. + +C'était une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq à trente ans. Il ne +l'avait vue qu'à une fenêtre où elle était assise, faisant de la dentelle. +La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute +la côte génoise. C'était autrefois une branche de commerce que les métiers +ont minée, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes +et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne était épris +appartenait à la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de +travail, mais encore par la pauvreté du gîte où il l'avait aperçue. +Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui +causaient du doute. Elle avait des cheveux ondés qui n'étaient ni bruns ni +blonds, des yeux rêveurs, un teint pâle. Elle avait très-bien vu que, de +l'auberge où il s'était réfugié contre la pluie, le jeune officier la +contemplait avec curiosité. Elle n'avait daigné ni l'encourager, ni se +soustraire à ses regards. Elle lui avait offert l'image désespérante de +l'indifférence personnifiée. + +Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrogé l'aubergiste de Porto +Venere. Celle-ci lui avait répondu que l'étrangère était là depuis trois +jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa +nièce et qui mentait probablement, car c'était une vieille intrigante qui +louait une mauvaise chambre au détriment de l'auberge attitrée et patentée, +et qui se mêlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais +qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce, +méritait le mépris des gens établis et des voyageurs qui se +respectent. + +En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus pressé +que d'aller chez la vieille et de lui demander à loger pour un de ses amis +qu'il attendait, espérant, à la faveur de cette histoire, la faire causer +et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille +avait été impénétrable et même incorruptible. + +Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue éveilla +l'attention de Palmer. Ce pouvait être celui de Thérèse; mais que +faisait-elle et pourquoi se cachait-elle à Porto-Venere? Sans doute, elle +n'y était pas seule; Laurent devait être caché dans quelque autre coin. +Palmer agita en lui-même la question de savoir s'il s'en irait en Chine +pour n'être pas témoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus +raisonnable, qui était de savoir à quoi s'en tenir. + +Il se fit conduire aussitôt à Porto-Venere et n'eut pas de peine à y +découvrir Thérèse, logée et occupée ainsi qu'on le lui avait raconté. +L'explication fut vive et franche. Tous deux étaient trop sincères pour se +bouder; aussi tous deux s'avouèrent-ils qu'ils avaient eu beaucoup +d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas été averti par +Thérèse du lieu de sa retraite, Thérèse pour n'avoir pas été mieux +cherchée et plus tôt retrouvée par Palmer. + +--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir +comme abandonnée à un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas! + +--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi étiez-vous +triste et comme désespéré en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en +arrivant ici, vous n'ayez pas su découvrir où j'étais dès le premier jour? +Vous avez donc supposé que j'étais partie, et qu'il était inutile de me +chercher? + +--Écoutez-moi, dit Palmer éludant la question, et vous verrez que j'ai eu, +depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la +tête. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et +pouvant prétendre à vous épouser, j'ai passé à côté d'un bonheur dont le +regret et le rêve ne m'ont jamais quitté. J'étais dès lors l'amant d'une +femme qui s'est jouée de moi de mille manières. Je me croyais, je me suis +cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protéger. Enfin +elle a mis le comble à son ingratitude et à sa perfidie, et j'ai pu +l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-même. Eh bien, cette femme que +je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvée à Florence au moment où +Laurent devait partir. Abandonnée d'un nouvel amant qui m'avait succédé, +elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois déjà elle m'avait +trouvé généreux ou faible! Elle m'écrivait une lettre de menaces, et, +feignant une jalousie absurde, elle prétendait venir vous insulter en ma +présence. Je la savais femme à ne reculer devant aucun scandale, et je ne +voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement témoin de ses +fureurs. Je ne pus la décider à ne pas se montrer, qu'en lui promettant +d'avoir une explication avec elle le jour même. Elle demeurait précisément +dans l'hôtel où nous logions auprès de notre malade, et, quand le voiturin +qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle était là, résolue +à faire un esclandre. Son thème odieux et ridicule était de crier, devant +tous les gens de l'hôtel et de la rue, que je partageais ma nouvelle +maîtresse avec Laurent de Fauvel. Voilà pourquoi je vous fis partir avec +lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous +compromettre, et sans vous exposer à la voir ou à l'entendre. A présent, +ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre à une épreuve en vous laissant, +seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez +pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de +l'enfer se sont mises après moi. + +--Et voilà ce que je vous reproche, dit Thérèse. + +--Ah! que voulez-vous! s'écria Palmer, j'ai été si odieusement trompé dans +ma vie! Cette misérable femme avait remué en moi tout un monde d'amertume +et de mépris. + +--Et ce mépris a rejailli sur moi? + +--Oh! ne dites pas cela, Thérèse, + +--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai été bien trompée, et je croyais en +vous quand même. + +--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir été forcé de vous +confier mon passé. Vous allez croire qu'il peut réagir sur mon avenir, et +que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai été +abreuvé. Voyons, voyons, ma chère Thérèse, chassons ces tristes pensées. +Vous êtes ici dans un endroit à donner le _spleen_. La barque nous attend; +venez vous établir à la Spezzia. + +--Non, dit Thérèse, je reste ici, moi. + +--Comment? qu'est-ce donc? du dépit entre nous? + +--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous, +je n’en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre +affection soit un idéal de sincérité, car j'y veux, quant à moi, faire +tout ce qui est possible à une âme croyante; mais je ne vous savais pas +jaloux, vous l'avez été et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est +pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est +tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande où +nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer, +j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et à la +solitude. + +«Ces nouveaux tourments qui semblent se préparer, ce n'est pas pour moi +seule que je les redoute; s'il était possible qu'en amour l'un des deux +fût heureux quand l'autre souffre, la route du dévouement serait toute +tracée et facile à suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien: +je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voilà +donc entraînée à gâter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne +inoffensive, et je commence à faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi; +nous pensions nous connaître, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui +m'avait charmé en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez +déjà plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'étais +il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais +maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des +doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais +un calcul en vous épousant? Oh! ne dites pas que cette idée ne vous +viendra jamais; elle vous viendra malgré vous. Je sais trop comment d'un +soupçon on passe à un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un +premier désenchantement à un dégoût injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai +assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire, +je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit dès le +premier jour, et, si vous l'avez oublié, moi, je m'en souviens. Éloignons +donc cette idée de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends +provisoirement ma parole, jusqu'à ce que je puisse compter sur votre +estime, telle que je croyais la posséder. Si vous ne voulez pas vous +soumettre à une épreuve, quittons-nous tout de suite. Quant à moi, je vous +jure que je ne veux rien vous devoir, pas même le plus léger service, dans +la position où je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut +que vous compreniez ma volonté. Je me trouve ici logée et nourrie sur +parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confié à Vicentino pour les +frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la +dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que +je reçoive de Gênes l'argent qui m'est dû, je peux gagner ici, au jour le +jour, de quoi, sinon récompenser, du moins défrayer ma bonne hôtesse de la +très-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'éprouve ni humiliations, +ni souffrance de cet état de choses, et il faut qu'il dure jusqu'à ce que +mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai à prendre. Jusque-là, +retournez à la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de +la dentelle, tout en causant avec vous. + +Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grâce. Il espérait +regagner la confiance de Thérèse, et il sentait bien l'avoir ébranlée par +sa faute. + + + + +X + + +Quelques jours après, Thérèse reçut une lettre de Genève. Laurent s'y +accusait par écrit de tout ce dont il s'était accusé en paroles, comme +s'il eût voulu consacrer ainsi le témoignage de son repentir. + +«Non, disait-il, je n'ai pas su te mériter. J'ai été indigne d'un amour si +généreux, si pur et si désintéressé. J'ai lassé ta patience, ô ma soeur, ô +ma mère! Les anges aussi se fussent lassés de moi! Ah! Thérèse, à mesure +que je reviens à la santé et à la vie, mes souvenirs s'éclaircissent, et +je regarde dans mon passé comme dans un miroir qui me montre le spectre +d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sûr, ce +malheureux était en démence; ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers +cette épouvantable maladie physique dont tu m'as sauvé par miracle, j'ai +pu, trois et quatre mois d'avance, être sous le coup d'une maladie morale +qui m'ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela +était, n'aurais-tu pas dû me pardonner?... Mais ce que je dis là, hélas! +n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale? +Celui qui tue son père ne pourrait-il pas invoquer la même excuse que moi? +Le bien, le mal, voici la première fois que cette notion me tourmente. +Avant de te connaître, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimée, je +n'y avais jamais songé. Le mal était pour moi un monstre de bas étage, la +bête apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des +hommes dans les bas-fonds infects de la société; le mal! pouvait-il +approcher de moi, l'homme de la vie élégante, le beau de Paris, le noble +fils des Muses! Ah! imbécile que j'étais, je me figurais donc, parce que +j'avais la barbe parfumée et les mains bien gantées, que mes caresses +purifiaient la grande prostituée des nations, l'orgie, ma fiancée, qui +m'avait lié à elle d'une chaîne aussi noble que celle qui lie les forçats +dans les bagnes? Et je t'ai immolée, ma pauvre douce maîtresse, à mon +brutal égoïsme, et, après cela, j'ai relevé la tête en disant: «C'était +mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait être mal de ce que j'ai le +droit de faire!» Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai été criminel; +et je ne m'en suis pas douté! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre, +toi mon seul bien, le seul être qui m'eût jamais aimé et qui fût capable +d'aimer l'enfant ingrat et insensé que j'étais! C'est seulement quand j'ai +vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux, +que j'ai compris que j'étais à jamais seul et abandonné sur la terre!» + +Une longue partie de cette première lettre était écrite sur un ton +d'exaltation dont la sincérité se trouvait confirmée par des détails de +réalité et un brusque changement de ton, caractéristique chez Laurent. + +«Croirais-tu qu'en arrivant à Genève, la première chose que j'aie faite +avant de songer à t'écrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet +d'été, fort joli, ma foi, et très-bien coupé, que j'ai trouvé chez un +tailleur français, rencontre agréable pour un voyageur pressé de quitter +cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voilà donc courant les rues +de Genève, enchanté de mon gilet neuf, et m'arrêtant devant la boutique +d'un libraire où une certaine édition de Byron, reliée avec un grand goût, +me paraissait une tentation irrésistible. Que lire en voyage? Je ne peux +pas souffrir les livres de voyage précisément, à moins qu'ils ne parlent +de pays où je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poëtes, qui vous +promènent dans le monde de leurs rêves, et je me suis payé cette édition. +Et puis j'ai suivi au hasard une très-jolie fille court vêtue qui passait +devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre +d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus à mon gilet qu'à +elle. Tout à coup elle a pris à droite, et moi à gauche sans m'en +apercevoir, et je me suis trouvé de retour à mon hôtel, où, en voulant +serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouvé les violettes +doubles que tu avais semées dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos +adieux. Je les avais ramassées une à une avec soin, et je les gardais +comme une relique; mais voilà qu'elles m'ont fait pleurer comme une +gouttière, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait été le principal +événement de ma matinée, je me suis dit: + +«--Voilà pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aimé!» + +Ailleurs, il disait: + +«Tu m'as fait promettre de soigner ma santé, en me disant: «Puisque c'est +moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te +défendre de la perdre.» Hélas! ma Thérèse, que veux-tu donc que j'en fasse, +de cette maudite santé qui commence à m'enivrer comme le vin nouveau? Le +printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais +dépend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le véritable amour, toi, +et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que +tu n'as pas fait? Où la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non, +certes: il n'y a là que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien +sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire, +ma pauvre amie, que ceux à qui l'on se sacrifie ne le méritent guère; mais +moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me résoudre à partager +avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'épouser alors? Oh! +pour le coup, Thérèse, tu ne peux pas penser à cela sans rire... ou sans +trembler. Moi, enchaîné de par la loi, quand je ne peux pas seulement +l'être par ma propre volonté! + +«J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux. +J'ai fait la cour à cette fidèle amante, et je l'ai eue pour une perruche +verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naïvement: +«Dame! c'est sa faute, à _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!» Et, +depuis ce jour-là, je me suis promis de ne jamais aimer une femme +entretenue, c'est-à-dire un être qui a envie de tout ce que son amant ne +lui donne pas. + +«Alors, en fait de maîtresse, je ne vois plus qu'une aventurière, comme on +en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nées princesses, mais qui +ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche +pour combler les abîmes de ces passés-là.--Une actrice en renom? Cela m'a +tenté souvent; mais il faudrait que ma maîtresse renonçât au public, et +c'est là un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non, +Thérèse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que +je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne à mon ancienne +vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillée en moi +par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas +ainsi: des femmes pour les sens et une maîtresse pour mon âme? Il ne +dépend ni de toi, ni de moi, Thérèse, que tu ne sois pas cette maîtresse, +cet idéal rêvé, perdu, pleuré, et rêvé plus que jamais. Tu ne peux t'en +offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma +pensée sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse +jamais dire: «Je l'ai remplacée, cette Thérèse.» + +»Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusée +pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passés +ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait +encore du mal. Eh bien, tu t'es trompée. Cela m'aurait tué lorsque pour la +première fois je t'ai questionnée avec emportement sur son compte: j'étais +encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu +m'as laissé deviner le _secret_ que tu n'étais pas forcée de me confier, +j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je +réparais toutes mes fautes. J'ai examiné attentivement votre manière +d'être ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnément et qu'il me +témoignait pourtant la tendresse d'un père. Cela, vois-tu, Thérèse, m'a +bouleversé. Je n'avais pas l'idée de cette générosité, de cette grandeur +dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sûr de toi, lui! comme il te +comprend, comme il te mérite par conséquent! Cela m'a rappelé le temps où +je te disais: «Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!» Ah! quel odieux +sentiment j'avais alors dans l'âme! Je voulais être délivré de ton amour, +qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais répondu: «Eh +bien, je l'aime!...» je t'aurais tuée? + +«Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait déjà, et il n'a pas craint de se +consacrer à toi au moment où peut-être tu m'aimais encore! Moi, en +pareille circonstance, je n'aurais jamais osé me risquer. J'avais une trop +belle dose de cet orgueil que nous portons si fièrement, nous autres +hommes du monde, et qui a été si bien inventé par les sots pour nous +empêcher de vouloir conquérir le bonheur à nos risques et périls, ou de +savoir seulement le ressaisir quand il nous échappe. + +»Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te +disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais déjà, et +c'est là ce qui achevait de m'éloigner de toi. Il y a eu, dans les +derniers temps, bien des heures où j'ai été prêt à me jeter à tes pieds; +j'étais arrêté par cette idée: «Il est trop tard, elle en aime un autre. +Je l'ai voulu, mais elle n'eût pas dû le vouloir. Donc, elle est indigne +de moi!» + +«Voilà comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sûr à +présent, si j'étais revenu à toi sincèrement, quand même tu aurais +commencé à aimer Dick, tu me l'aurais sacrifié. Tu aurais recommencé ce +martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de +m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thérèse, c'est là ce qui m'a +donné la force de me sauver à Florence sans te dire un seul mot. Je +sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre +manière de réparer mes torts que de te laisser seule auprès d'un homme qui +t'aimait véritablement. + +«C'est encore là ce qui a soutenu mon courage à la Spezzia, durant cette +journée où j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grâce; mais cette +détestable pensée ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie. +Je ne sais pas si tu avais dit à ce batelier de ne pas nous perdre de vue; +mais c'était bien inutile, va! Je me serais jeté dans la mer plutôt que de +vouloir trahir la confiance que Palmer me témoignait en nous laissant +ensemble. + +«Dis-le-lui donc, à lui, que je t'aime véritablement, autant que je puis +aimer. Dis-lui que c'est à lui, autant qu'à toi, que je dois de m'être +condamné et exécuté comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour +accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-même à +présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai été un sot ou un lâche +de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel, sauf à abandonner ensuite, en +lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thérèse, c'est +ainsi que, moi-même, j'eusse probablement jugé chez un autre la conduite +que j'ai pourtant tenue vis-à-vis de toi et de Palmer avec autant de +résolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je +ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends +justice. «Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin +de là, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force +aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met à +penser à ce qu'il eût pu être et à ce qu'il est maintenant pour toi, sa +tête s'égare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec +orgueil: «J'aurais pu troubler, disputer et peut-être détruire ce bonheur: +je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit +maintenant à l'amitié de Thérèse.» + +Thérèse répondit avec tendresse à son pauvre enfant. C'est sous ce titre +qu'il était désormais enseveli et comme embaumé dans le sanctuaire du +passé... Thérèse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer. +Il ne lui semblait pas qu'elle pût jamais regretter le temps où, tous les +matins, elle s'éveillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait +pas lui tomber sur la tête. + +Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse +s'était emparée d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de +Porto-Venere. C'était comme un détachement de la vie qui, par moment, +n'était pas sans charme pour elle; mais c'était quelque chose de morne et +d'abattu qui n'était pas dans son caractère et qu'elle ne s'expliquait pas +à elle-même. + +Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait à propos de +Palmer: elle lui en fit brièvement le plus grand éloge et lui dit de sa +part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se résoudre à le +prendre pour confident de leur intimité. Elle répugnait à faire part de sa +véritable situation, c'est-à-dire à confier des engagements sur lesquels +elle ne s'était pas dit à elle-même son dernier mot. Et, quand même elle +eût été fixée, n'eût-il pas été trop tôt pour dire à Laurent: «Vous +souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!» + +L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit +de la dentelle pendant quinze jours avec une persévérance qui désolait +Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin à la tête de quelques billets de banque, +elle paya largement sa bonne hôtesse et se permit de sortir avec Palmer +pour se promener autour du golfe; mais elle désira rester à Porto-Venere +encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait à +cette morne et misérable résidence. + +Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se +définissent. C'est avec sa mère que Thérèse venait à bout, dans ses +lettres, de s'épancher. + +«Je suis encore ici, lui écrivait-elle au mois de juillet, en dépit d'une +chaleur dévorante. Je me suis attachée comme un coquillage à ce rocher où +jamais un arbre n'a pu songer à pousser, mais où soufflent des brises +énergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue +continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue +en quelque sorte nécessaire. Le pays que j'ai derrière moi, et qu'en moins +de deux heures je peux gagner en barque, était ravissant au printemps. En +s'enfonçant dans les terres au fond du golfe, à deux ou trois lieues de la +côte, on découvre les sites les plus étranges. Il y a une certaine région +de terrains déchirés par je ne sais quels anciens tremblements de terre, +qui présente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines +de sable rouge recouvertes de pins et de bruyères, s'échelonnant les unes +sur les autres, et offrant sur leurs crêtes d'assez larges voies +naturelles qui tout à coup tombent à pic dans les abîmes et vous laissent +fort embarrassé de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se +trompe dans le dédale des petits sentiers battus par les pieds des +troupeaux, on arrive à d'autres abîmes, et nous sommes restés quelquefois, +Palmer et moi, des heures entières sur ces sommets boisés, sans retrouver +le chemin qui nous y avait amenés. De là, on plonge sur une immensité de +pays cultivé, coupé de place en place avec une sorte de régularité par ces +accidents étranges, et au delà de cette immensité se déploie l'immensité +bleue de la mer. De ce côté-là, il semble que l'horizon n'ait pas de +limites. Du côté du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont +les crêtes, hardiment dessinées, étaient encore couvertes de neige quand +je suis arrivée ici. «Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes +en fleurs et de ces arbres de bruyère blanche qui répandaient un parfum si +frais et si fin aux premiers jours de mai. C'était alors un paradis +terrestre: ces bois étaient pleins de faux ébéniers, d'arbres de Judée, de +genêts odorants et de cytises étincelant comme de l'or au milieu des noirs +buissons de myrte. A présent, tout est brûlé, les pins exhalent une odeur +acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfumés naguère, n'offrent +plus que des tiges coupées, noires comme si le feu y avait passé; les +moissons enlevées, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de +grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre +heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie +boisée du pays, le retour n'est pas agréable, et toutes les hauteurs qui +entourent immédiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont +si nues, que c'est encore à Porto-Venere et dans l'île Palmaria que l'on +peut respirer le mieux. + +«Et puis il y a un fléau à la Spezzia: ce sont les moustiques engendrés +par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marécages +que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des +terres qui nous gêne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes +par conséquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre, +quelles tempêtes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau +qui change de couleur et de sentiment à chaque minute du jour et de la +nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous +représenter l'effroyable variété; tous les sanglots du désespoir, toutes +les imprécations de l'enfer s'y sont donné rendez-vous, et, de ma petite +fenêtre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abîme qui tantôt rugissent +une bacchanale sans nom, tantôt chantent des hymnes sauvages encore +redoutables dans leur plus grand apaisement. + +«Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les goûts champêtres +et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai +pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit? +Peut-être! Nous sommes de si étranges créatures, nous autres femmes! Il +faut que je vous le confesse, ma bien-aimée, j'ai passé bien des jours +avant de m'habituer à me passer de mon supplice, je ne savais que faire de +moi, n'ayant plus personne à servir et à soigner. Il eût fallu que Palmer +fût un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, dès qu'il a fait mine +de l'être, je me suis révoltée, et, à présent qu'il est redevenu bon comme +un ange, je ne sais plus à qui m'en prendre de l'épouvantable ennui qui +m'envahit par moments. Hélas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le +dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-même, ou, si je le sais, +de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du +pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les +toits, ou plutôt sur les toits, et où je me plais à être seule, ignorée, +oubliée du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre +travail que celui qui me plaît. Je fais poser des petits enfants, et je +m'amuse à composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si +je ne vous dis pas où j'en suis de mon coeur et de ma volonté, vous serez +encore plus inquiète. Eh bien, sachez-le, je suis bien décidée à épouser +Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me résoudre à fixer +l'époque du mariage, je crains pour lui et pour moi-même le lendemain de +cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'âge des illusions, et, +après une vie comme la mienne, on a cent ans d'expérience et, par +conséquent, de terreurs! Je me suis crue absolument détachée de Laurent, +je l'étais absolument en effet à Gênes, le jour où il me dit que j'étais +son fléau, l'assassin de son génie et de sa gloire. A présent, je ne me +sens plus si indépendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les +lettres adorables de douceur et d'abnégation qu'il m'a écrites pendant ces +deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore à ce +malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon +complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage. +Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour où il +aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aimée, +je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui; +mais, le jour où Palmer voudra briser l'amitié qui a survécu en moi à +cette malheureuse passion, peut-être n'aimerai-je plus Palmer. + +«Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'être un +grand philosophe, et il persiste à croire que ce qui lui paraît juste et +bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect à ses yeux. Moi aussi, je le +crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les +compter, sur la situation calme et douce où nous voici. J'ai des accès de +spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas très-clairvoyant +et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent +appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouché. Si le +mal futur se borne à ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrités et +l'esprit assombri sans qu'il s'en aperçoive et s'en affecte, nous pourrons +vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait à scruter mes +regards distraits, à vouloir percer le voile de mes rêveries, à faire +enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes +heures de défaillance morale, je ne me sens plus de force à lutter, et +j'aimerais mieux que l'on me tuât tout de suite, ce serait plus tôt fait.» + +Thérèse reçut de Laurent à la même époque une lettre si ardente, qu'elle +en fut inquiète. Ce n'était plus l'enthousiasme de l'amitié, c'était celui +de l'amour. Le silence que Thérèse avait gardé sur ses relations avec +Palmer avait rendu à l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne +pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour +retourner à la vie de plaisir. Le dégoût l'avait saisi à la gorge. + +«Ah! Thérèse, lui disait-il, je t'ai reproché autrefois d'aimer trop +chastement et d'être plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment +ai-je pu blasphémer ainsi? Depuis que je cherche à me rattacher au vice, +c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que +je vois me disent que je suis bon à faire un moine. Non, non, je +n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette +douceur maternelle qui me couvait durant des heures entières d'un sourire +attendri et placide, ces épanchements du coeur, ces aspirations de +l'intelligence, ce poème à deux dont nous étions les auteurs et les +personnages sans y songer. Thérèse, si tu n'es pas à Palmer, tu ne peux +être qu'à moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces émotions ardentes, ces +attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc été mauvais? N'y en +a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches, +toi, la femme dévouée? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne +m'as-tu pas appelé quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton +cher supplice et ton tourment nécessaire? Souviens-toi, souviens-toi, +Thérèse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en +meurs! N'ai-je pas assez expié? Voilà trois mois d'agonie pour mon +âme!...» + +Puis venaient des reproches. Thérèse lui en avait dit trop ou trop peu. +Les expressions de son amitié étaient trop vives si ce n'était que de +l'amitié, trop froides et trop prudentes si c'était de l'amour. Il fallait +qu'elle eût le courage de le faire vivre ou mourir. + +Thérèse se décida à lui répondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle +comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage +qu'elle ne pouvait se résoudre à regarder comme une résolution arrêtée. +Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter à +l'orgueil de Laurent. + +«Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prétendais, pour +te punir, que j'ai donné mon coeur et ma vie à un autre. Non, tu étais +pleinement pardonné le jour où j'ai répondu à l'affection de Palmer, et la +preuve, c'est que j'ai couru à Florence avec lui. Crois-tu donc, mon +pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne +fusse réellement là qu'une soeur de charité»? Non, non, ce n'était pas le +devoir, qui m'enchaînait à ton chevet, c'était la tendresse d'une mère. +Est-ce qu'une mère ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours +ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer à ce que je dois à +Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me +retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer, +et que je l'aime. S'il m'eût fallu passer de tes bras dans ceux de ton +ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais ç'a été le contraire. C'est en +nous jurant l'un à l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner +jamais, que nos mains se sont unies.» + +Thérèse montra cette lettre à Palmer, qui en fut vivement ému et voulut +écrire de son côté, à Laurent, pour lui faire les mêmes promesses de +sollicitude constante et d'affection vraie. + +Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommencé un +rêve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord; +mais il résolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de +porter. Il se fit en lui une de ces révolutions soudaines et complètes qui +étaient tantôt le fléau, tantôt le salut de sa vie, et il écrivit à +Thérèse: + +«Sois bénie, ma soeur adorée; je suis heureux, je suis fier de ton amitié +fidèle, et celle de Palmer m'a touché jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu +plus tôt, méchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en +effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue +seule et triste que je revenais me mettre à tes pieds pour te dire: «Eh +bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes +tristesses, tes ennuis et ta solitude.» N'était-ce pas mon devoir et mon +droit?--Mais tu es heureuse, Thérèse, et moi aussi par conséquent! Je te +bénis de me l'avoir dit. Me voilà donc enfin délivré des remords qui me +rongeaient le coeur! Je veux marcher la tête haute, aspirer l'air à pleine +poitrine et me dire que je n'ai pas souillé et gâté la vie de la meilleure +des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie +généreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait +autrefois! + +«Ma chère Thérèse, mon cher Palmer, vous êtes mes deux anges gardiens. +Vous m'avez porté bonheur. Grâce à vous enfin, je sens que j'étais né pour +autre chose que la vie que j'ai menée. Je renais, je sens l'air du ciel +descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphère. Mon être se +transforme. Je vais aimer! + +«Oui, je vais aimer, j'aime déjà!... J'aime une belle et pure enfant qui +n'en sait rien encore, et auprès de qui je trouve un plaisir mystérieux à +garder le secret de mon coeur, et à paraître et à me faire aussi naïf, +aussi gai, aussi enfant qu'elle-même.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers +jours d'une émotion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et +d'effrayant dans cette idée: je vais me trahir, c'est-à-dire je vais me +donner! demain, ce soir peut-être, je ne m'appartiendrai plus? + +«Réjouis-toi, ma Thérèse, de ce dénouement de la triste et folle jeunesse +de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un être qui semblait +perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un +oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta +colère, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amitié! Oui, il a fallu +toutes les péripéties d'un drame intime où j'ai été vaincu pour m'amener à +ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta +récompense, ton martyre et ta couronne. Bénissez-moi tous les deux, mes +amis, et priez pour moi, je vais aimer!» + +Tout le reste de la lettre était ainsi. En recevant cet hymne de joie et +de reconnaissance, Thérèse sentit pour la première fois son propre bonheur +complet et assuré. Elle tendit les deux mains à Palmer et lui dit: + +--Ah ça! où et quand nous marions-nous? + + + + +XI + + +Il fut décidé que le mariage aurait lieu en Amérique. Palmer se faisait +une joie suprême de présenter Thérèse à sa mère et de recevoir sous les +yeux de celle-ci la bénédiction nuptiale. La mère de Thérèse ne pouvait se +promettre le bonheur d'y assister, quand même la cérémonie aurait lieu en +France. Elle en était dédommagée par la joie qu'elle éprouvait à voir sa +fille engagée à un homme raisonnable et dévoué. Elle ne pouvait souffrir +Laurent, et elle avait toujours tremblé que Thérèse ne retombât sous son +joug. + +_L'Union_ faisait ses apprêts de départ. Le capitaine Lawson offrait +d'emmener Palmer et sa fiancée. C'était une fête à bord, de penser qu'on +ferait la traversée avec ce couple aimé. Le jeune enseigne réparait son +impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par +l'estime la plus sincère pour Thérèse. + +Thérèse, ayant tout préparé pour s'embarquer le 18 août, reçut une lettre +de sa mère, qui la suppliait de venir d'abord à Paris, ne fût-ce que pour +vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-même pour des affaires de +famille. Qui savait quand Thérèse pourrait revenir d'Amérique? Cette +pauvre mère n'était pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple +d'un père défiant et irrité rendait insoumis et froids envers elle. Aussi +elle adorait Thérèse, qui seule avait été vraiment pour elle une fille +tendre et une amie dévouée. Elle voulait la bénir et l'embrasser, +peut-être pour la dernière fois, car elle se sentait vieille avant l'âge, +malade et fatiguée d'une vie sans sécurité et sans expansion. + +Palmer fut plus contrarié de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien +qu'il eût toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude +d'une amitié durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cessé d'être +inquiet malgré lui des sentiments qui pouvaient se réveiller dans le coeur +de Thérèse lorsqu'elle le reverrait. A coup sûr, il ne s'en rendait pas +compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperçut quand le +canon du navire américain fit retentir les échos du golfe de la Spezzia de +ses adieux répétés durant toute la journée du 18 août. + +Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, à la dernière, il se +tordit les mains jusqu'à les faire craquer. + +Thérèse s'en étonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxiétés de +Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de +leur séjour en ce pays. + +--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'écria-t-elle en le regardant avec attention. +Quel pressentiment avez-vous? + +--Oui! c'est cela, répondit Palmer à la hâte. C'est un pressentiment... +pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un +pressentiment! + +--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer? + +--Peut-être? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas exposée, grâce au ciel, +puisque nous allons à Paris. + +--_L'Union_ passe à Brest et s'y arrête quinze jours. C'est là que nous +irons nous embarquer? + +--Oui, oui, sans doute, si d'ici là il n'arrive pas une catastrophe. + +Et Palmer resta triste et accablé, sans que Thérèse devinât ce qui se +passait en lui. Comment l'eût-elle deviné? Laurent était aux eaux de +Baden. Palmer le savait bien, et Laurent était occupé aussi de projets de +mariage, comme il l'avait écrit. + +Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrêter nulle part, ils +rentrèrent en France par Turin et le mont Cenis. + +Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des +signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit +qui n'étaient nullement dans son caractère. Lui, si calme et si facile à +servir, il s'abandonnait à des colères inouïes contre les postillons, +contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thérèse ne +l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se défendre de le lui dire. Il lui +répondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre +et un accent de dépit si marqué, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par +conséquent. + +Il y a une destinée implacable pour certaines existences. Pendant que +Thérèse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y +rentrait par Genève. Il arriva à Paris quelques heures avant eux, +préoccupé d'un vif souci. Il avait enfin découvert que, pour le faire +voyager pendant quelques mois, Thérèse s'était dépouillée en Italie de +tout ce qu'elle possédait alors, et il avait appris (car tout se découvre +tôt ou tard), d'une personne qui avait passé à la Spezzia à cette époque, +que mademoiselle Jacques vivait à Porto-Venere dans un état de gêne +extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six +livres par mois. + +Humilié et repentant, irrité et désolé, il voulait savoir à quoi s'en +tenir sur la situation présente de Thérèse. Il la savait trop fière pour +vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que, +si elle n'avait pas été payée de ses travaux à Gênes, elle avait dû faire +vendre ses meubles à Paris. + +Il courut aux Champs-Elysées, frémissant de trouver des inconnus installés +dans cette chère petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent +battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner à la +grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui répondre. Il +ignorait le prochain mariage de Thérèse, il ignorait même qu'elle fût +libre de se marier. Une dernière lettre qu'elle lui avait écrite à ce +sujet était arrivée à Baden le lendemain de son départ. + +Sa joie fut extrême de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il +lui sauta au cou; mais tout aussitôt il devint triste en voyant la figure +consternée de cette bonne femme. + +--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc +que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille? +Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous étiez +quittés, et j'en étais contente; car, après vous avoir aimé, je vous +détestais. Je voyais bien que vous étiez l'_auteur_ de ses embarras et de +ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici à l'attendre, à moins que +vous n'ayez juré de la faire mourir! + +--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'écria Laurent à plusieurs +reprises. + +C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante. +Il entra dans l'atelier de Thérèse, dans le petit salon lilas et jusque +dans la chambre à coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait +étendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un à un, tous +ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de goût que +Thérèse avait payés de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait +changé dans la situation que Thérèse s'était faite à Paris, et Laurent +répétait d'un air un peu égaré en regardant Catherine, qui le suivait pas +à pas d'un air soucieux: + +--Elle arrive aujourd'hui! + +En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle, +Laurent s'était vanté. Il avait pensé dire la vérité en écrivant à +Thérèse avec l'exaltation à laquelle il s'abandonnait pour lui parler de +lui-même, et qui contrastait si étrangement avec le ton moqueur et froid +qu'il se croyait obligé de porter dans le monde. La déclaration qu'il +avait dû faire à la jeune fille objet de ses rêves, il ne l'avait pas +faite. Un oiseau ou un nuage qui avait passé le soir dans le ciel avait +suffi pour déranger le fragile édifice de bonheur et d'expansion éclos le +matin dans cette imagination d'enfant et de poëte. La peur d'être ridicule +s'était emparée de lui, ou bien la crainte de guérir de son invincible et +fatale passion pour Thérèse. + +Il était là, ne répondant rien à Catherine, qui, pressée de tout préparer +pour l'arrivée de sa chère maîtresse, se décida à le laisser seul. Laurent +était en proie à une agitation inouïe. Il se demandait pourquoi Thérèse +revenait à Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec +Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-même? Lui avait-elle +annoncé un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pensée était déjà +évanouie? Ce brusque et mystérieux retour ne cachait-il pas une rupture +avec Dick? + +Laurent s'en réjouissait et s'en effrayait à la fois. Mille idées, mille +émotions se contrariaient dans sa tête et dans ses nerfs. Il y eut un +moment où il oublia insensiblement la réalité et se persuada que ces +meubles couverts de toile grise étaient des tombes dans un cimetière. Il +avait toujours eu horreur de la mort, et, malgré lui, il y pensait sans +cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut +entouré de linceuls, et se leva avec effroi en s'écriant: + +--Qui est donc mort? Est-ce Thérèse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens, +quelqu'un est mort dans la région où je viens de rentrer!... Non, c'est +toi, répondit-il en se parlant à lui-même, c'est toi qui as vécu dans +cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonné, +oublié comme un cadavre! + +Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, épousseta +les meubles, ouvrit toutes grandes les croisées, qui étaient fermées, +ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine +posés sur les consoles dorées. Puis elle s'approcha de lui et lui dit: + +--Eh bien, voyons, que faites-vous ici? + +Laurent sortit de son rêve, et, regardant autour de lui avec égarement, il +vit les fleurs répétées dans les glaces, les meubles de Boule brillant au +soleil, et tout cet air de fête qui avait succédé, comme par magie, à +l'aspect funèbre de l'absence, qui ressemble tant en effet à la mort. + +Son hallucination prit un autre cours. + +--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce +que je fais ici? C'est fête aujourd'hui chez Thérèse, c'est un jour +d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maîtresse du +logis a donné, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort! +Qu'est-ce qu'un cadavre a à voir dans cette chambre de noces? Aussi que +va-t-elle dire en me voyant là? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle +me dira: «Va-t'en! ta place est dans un cercueil!» + +Laurent parlait comme dans la fièvre. Catherine eut pitié de lui. + +--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours été. + +Et, comme elle songeait à ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec +douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrêtait dans la rue. Dans sa joie +de revoir Thérèse, elle oublia Laurent et courut ouvrir. + +Palmer était à la porte avec Thérèse; mais, pressé de se débarrasser de la +poussière du voyage et ne voulant pas laisser à Thérèse l'ennui de faire +décharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitôt, et donna +l'ordre qu'on le conduisît à l'hôtel Meurice, en disant à Thérèse qu'il +lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dîner avec elle. + +Thérèse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment +elle s'était portée en son absence, elle entra dans la maison avec cette +curiosité impatiente, inquiète ou joyeuse, que l'on éprouve +instinctivement à revoir un lieu où l'on a longtemps vécu, si bien que +Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent était là, et qu'elle +le surprit pâle, absorbé et comme pétrifié sur le sofa du salon. Il +n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes +précipitamment. Il était encore plongé dans ses rêveries lugubres, quand +il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'élança vers elle pour +l'embrasser, et tomba suffoqué, presque évanoui à ses pieds. + +Il fallut lui ôter sa cravate, et lui faire respirer de l'éther; il +étouffait, et les battements de son coeur étaient si violents, que tout +son corps en était ébranlé comme de commotions électriques. Thérèse, +effrayée de le voir ainsi, crut qu'il était retombé malade. Cependant la +fraîcheur de la jeunesse lui revint bientôt, et elle remarqua qu'il avait +engraissé. Il lui jura mille fois qu'il ne s'était jamais mieux porté, et +qu'il était heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur +comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit à genoux +devant elle et lui baisa les pieds pour lui témoigner son respect et son +adoration. Ses effusions étaient si vives, que Thérèse en fut inquiète et +crut devoir se hâter de lui rappeler son prochain départ et son prochain +mariage avec Palmer. + +--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'écria Laurent, pâle +comme si la foudre lui tombée à ses pieds. Départ! mariage!... Comment? +pourquoi? Est-ce que je rêve encore? est-ce que tu as dit ces mots-là? + +--Oui, répondit-elle, je te les dis. Je te les avais écrits; tu n'as donc +pas reçu ma lettre? + +--Départ! mariage! répétait Laurent; mais tu disais autrefois que c'était +impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours où je regrettais de ne +pouvoir faire taire les gens qui te déchiraient, en te donnant mon nom et +ma vie entière. Et toi, tu disais: «Jamais, jamais, tant que cet homme +vivra!» Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais +aimé, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondés et +un scandale affreux que je crois inévitable? + +--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre. + +Laurent fut si étourdi de cette révélation, qu'il oublia tous ses projets +d'amitié fraternelle et désintéressée. Ce que Thérèse avait prévu à Gênes +se réalisa dans les conditions les plus singulièrement déchirantes. +Laurent se fit une idée exaltée du bonheur qu'il eût pu goûter en devenant +le mari de Thérèse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune +parole de raison et de remontrance eût prise sur son âme troublée et +désespérée. Sa douleur était si énergiquement exprimée et ses larmes si +vraies, que Thérèse ne put se soustraire à l'émotion d'une scène +pathétique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans +ressentir toutes les pitiés de la maternité grondeuse, mais vaincue. Elle +essaya en vain de retenir ses propres larmes. + +Ce n'étaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce +vertige que Laurent éprouvait, et qui n'était autre chose qu'un vertige; +mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle, +c'étaient les propres fibres de son coeur, froissées par une souffrance +qu'elle ne s'expliquait pas. + +Elle réussit enfin à le calmer, et, en lui parlant avec douceur et +tendresse, à lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la +meilleure solution pour elle et pour lui-même. Laurent en convenait avec +un triste sourire. + +--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari détestable, et _lui_, il te +rendra heureuse! Le ciel te devait cette récompense et ce dédommagement. +Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous préserve, +toi d'une existence misérable, moi de remords pires que les anciens. C'est +parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrangé +que je suis si malheureux! + +Et il recommençait à sangloter. + +Palmer rentra sans qu'on l'eût entendu venir. Il était, en effet, sous le +coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien préméditer, il venait +comme un jaloux en défiance, sonnant à peine et marchant sans faire crier +les parquets. Il s'arrêta à la porte du salon et reconnut la voix de +Laurent. + +--Ah! j'en étais bien sûr! se dit-il en déchirant le gant qu'il s'était +réservé de mettre justement à cette porte, apparemment pour se donner le +temps de la réflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper. + +--Entrez! cria vivement Thérèse, étonnée que quelqu'un lui fit cette +insulte de frapper à la porte de son salon. + +En voyant que c'était Palmer, elle pâlit. Ce qu'il venait de faire était +plus éloquent que bien des paroles, il la soupçonnait. + +Palmer vit cette pâleur, et n'en put comprendre la véritable cause. Il vit +aussi que Thérèse avait pleuré, et la physionomie décomposée de Laurent +acheva de le troubler lui-même. Le premier regard qu'échangèrent +involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation; +puis ils marchèrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la +main ou s'ils s'étrangleraient. + +Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincère des deux, car il +avait des mouvements spontanés qui rachetaient toutes ses fautes. Il +ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses +larmes, qui recommençaient à l'étouffer. + +--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thérèse. + +--Je ne sais, répondit-elle avec fermeté; je viens de lui dire que nous +partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que +nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de près, nous +l'aimerons toujours. + +--C'est un enfant gâté! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai +qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc +que nous l'emmenions en Amérique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous +faire pleurer, Thérèse? + +Ces paroles furent dites d'un ton indéfinissable. C'était l'accent de +l'amitié paternelle, mêlé de je ne sais quelle aigreur profonde et +invincible. + +Thérèse comprit. Elle demanda son châle et son chapeau en disant à Palmer: + +--Nous allons dîner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y +aurait pas ici de quoi dîner pour nous deux. + +--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitié amer, +moitié tendre. + +--Mais, moi, je ne dîne pas avec vous, répondit Laurent, qui comprit enfin +ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai +vous dire adieu. Quel jour partez-vous? + +--Dans quatre jours, dit Thérèse. + +--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manière étrange; mais ce +n'est pas une raison pour que nous ne dînions pas tous trois ensemble +aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux +_Frères-Provençaux_, et, de là, nous ferons un tour en voiture au bois de +Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous +prie. + +--Je suis engagé, dit Laurent. + +--Eh bien, dégagez-vous, reprit Palmer. Voilà du papier et des plumes! +Écrivez, écrivez, je vous prie! + +Palmer parlait d'un ton si décidé, qu'il en était absolu. Laurent crut se +rappeler que c'était son accent de rondeur accoutumé. Thérèse eût voulu +qu'il refusât, et d'un regard elle eût pu le lui faire comprendre; mais +Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpréter +toutes choses d'une manière funeste. + +Laurent était très-sincère. Quand il mentait, il était sa première dupe. +Il se crut assez fort pour braver cette situation délicate, et il eut +l'intention droite et généreuse de rendre à Palmer sa confiance +d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporté par de +grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige, +il ne descend plus, il se précipite. C'est ce qui arrivait à Palmer. +Homme de coeur et de loyauté entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir +dominer les émotions intérieures d'une situation trop délicate. Ses forces +le trahissaient; qui pourrait l'en blâmer? Et il s'élançait dans l'abîme, +entraînant Thérèse et Laurent lui-même avec lui. Qui ne les plaindrait +tous trois? Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces +régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela +n'est pas donné à l'homme: c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un +instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance. + +Le dîner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'était emparé +du rôle d'amphitryon, prît à coeur de faire servir à ses convives les mets +et les vins les plus recherchés, tout leur parut amer, et Laurent, après +de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait +savourée doucement à Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux +personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour +s'étourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manière +impatientante pour Thérèse. + +--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de +refuser; au bois de Boulogne, dans votre calèche découverte, nous serons +en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne +sont pas obligés de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous +trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de +chacun de nous, des choses assez fâcheuses. + +--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener +seul, j'ai besoin de prendre l'air. + +Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de +le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les +surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse +n'était peut-être pas heureuse, et un peu content aussi malgré lui de +pouvoir se dire que Palmer n'était pas au-dessus de la nature humaine, +comme il se l'était imaginé, et comme Thérèse le lui avait dépeint dans +ses lettres. + +Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui +firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'héroïque roman rêvé plus ou +moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnée avait +été Thérèse, puisque, après des craintes et des prévisions assez sages, +elle s'était résolue à engager sa vie, et que, quelles que fussent +désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir +parole. + +Palmer l'en dégagea tout d'un coup, après une série de soupçons plus +outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de +Laurent. Un matin, Palmer, après avoir passé la nuit caché dans le jardin +de Thérèse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprès de la grille, et +l'arrêta. + +--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veillé là pendant six heures, et je +vous voyais de ma chambre. Êtes-vous bien convaincu que personne n'est +venu chez moi cette nuit? + +Thérèse était irritée, et cependant, en provoquant l'explication que lui +refusait Palmer, elle espérait encore le ramener à la confiance; mais il +en jugea autrement. + +--Je vois, Thérèse, lui dit-il, que vous êtes lasse de moi, puisque vous +exigez une confession après laquelle je serai méprisable à vos yeux. Il ne +vous en eût pas coûté beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse +dont je ne vous ai pas beaucoup importunée. Que ne me laissiez-vous +souffrir en silence? Vous ai-je injuriée et obsédée de sarcasmes amers, +moi? Vous ai-je écrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain +pleurer à vos pieds et vous faire des protestations délirantes, sauf à +recommencer à vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adressé une +question indiscrète? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit, +pendant que j'étais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des +cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je +rougis peut-être, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir +cacher? Vous avez pardonné bien plus à quelqu'un qui n'avait pas le même +courage. + +--Je ne lui ai rien pardonné, Palmer, puisque je l'ai quitté sans retour. +Quant à cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si +bien, sachez qu'elle est claire comme le jour à mes yeux, et que j'en +souffre plus que vous-même. Sachez qu'elle m'humilie profondément, et que, +venant d'un homme fort et réfléchi comme vous, elle me blesse cent fois +plus que les outrages d'un enfant en délire. + +--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voilà froissée par ma +faute et à jamais irritée contre moi! Eh bien, Thérèse, tout est fini +entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi +votre amitié. + +--Ainsi vous me quittez? + +--Oui, Thérèse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigné vous +engager à moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considération à vos +pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis; +marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitié +de mes revenus, et après... + +--Après? dit Thérèse. + +--Après, je partirai, j'irai embrasser ma mère... et vous serez libre! + +--Est-ce une menace de suicide que vous me faites là? + +--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lâcheté, surtout quand on a une +mère comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et +vous n'entendrez plus parler de moi! + +Thérèse fut révoltée d'une telle proposition. + +--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraîtrait une mauvaise plaisanterie, si +je ne vous connaissais pour un homme sérieux. J'aime à croire que vous ne +me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez +comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une +pareille proposition, j'en serais offensée. + +--Thérèse! Thérèse! s'écria Palmer avec violence en lui serrant le bras +jusqu'à le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez +perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe à vos pieds pour vous +supplier de me pardonner mon injustice. + +Thérèse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle était +offensée jusqu'au fond de l'âme du serment qu'on lui demandait, et elle en +trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal +physique qu'elle venait de subir. + +--Mon enfant, s'écria-t-elle enfin avec des sanglots étouffés, je te jure, +à toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mère! + +Elle se leva et rentra dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle se sentait +tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de +descendre à une justification, comme une femme coupable. Et puis elle +voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une +jalousie profonde, et qui, après avoir par deux fois provoqué ce qu'il +croyait être un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre +imprudence. Elle songeait à l'affreuse existence de sa mère avec un mari +jaloux du passé, et elle se disait avec raison qu'après le malheur d'avoir +subi une passion comme celle de Laurent, elle avait été insensée de croire +au bonheur avec un autre homme. + +Palmer avait un fonds de raison et de fierté qui ne lui permettait pas non +plus d'espérer de rendre Thérèse heureuse après une scène comme celle qui +venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guérirait pas, et il +persistait à la croire fondée. Il écrivit à Thérèse: + +«Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligée; mais il m'est impossible +de ne pas reconnaître que j'allais vous entraîner dans un abîme de +désespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aimé malgré vous, et +vous l'aimerez peut-être toujours. C'est votre destinée. J'ai voulu vous y +soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon +amour vous étiez sincère, et que vous avez fait tout votre possible pour y +répondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour, +depuis Florence, je les sentais s'échapper. S'il eût persisté à être +ingrat, j'étais sauvé; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont +attendrie. Moi-même, j'en ai été touché, et je me suis pourtant efforcé de +me croire tranquille. C'était en vain. Il y a eu dès lors entre vous deux, +à cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontées, mais que +j'ai bien devinées. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout +en vous défendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hélas! Thérèse, c'est +alors pourtant que vous eussiez dû reprendre votre parole. J'étais prêt à +vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia: +que ne l'avez vous fait? + +«Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre +heureux et pour vous rattacher à moi. J'ai bien lutté aussi, je vous jure! +Et à présent, si vous voulez encore accepter mon dévouement, je suis prêt +à lutter et à souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-même, et +si, en me suivant en Amérique, vous espérez guérir de cette malheureuse +passion qui vous menace d'un avenir déplorable. Je suis prêt à vous +emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me +faites pas un crime d'avoir deviné la vérité. Restons amis, venez demeurer +chez ma mère, et si, dans quelques années, vous ne me trouvez pas indigne +de vous, acceptez mon nom et le séjour de l'Amérique, sans aucune pensée +de revenir jamais en France. + +» J'attendrai votre réponse huit jours à Paris. + +«RICHARD.» + +Thérèse rejeta une offre qui blessait sa fierté. Elle aimait encore Palmer, +et cependant elle se sentait si offensée d'être reçue à merci sans avoir +rien à se reprocher, qu'elle lui cacha le déchirement de son âme. Elle +sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espèce de lien avec lui +sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et +que leur vie serait désormais une lutte ou une amertume de tous les +instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire à personne où elle +allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour +trois mois, en province. + + + + +XII + + +Palmer partit pour l'Amérique, emportant avec dignité une blessure +profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fût trompé. Il avait dans +l'esprit une obstination qui réagissait parfois sur son caractère, mais +seulement pour lui faire accomplir résolument tel ou tel acte, et non pour +persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'était cru +capable de guérir Thérèse de son fatal amour, et, par sa foi exaltée, +imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voilà qu'il en +perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la +dernière épreuve la foi lui manquait. + +Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour +établir un lien sérieux, c'est de vouloir trop vite posséder une âme qui +vient d'être brisée. L'aurore d'une pareille union se présente avec des +illusions généreuses; mais la jalousie rétrospective est un mal incurable +et engendre des orages que la vieillesse même ne dissipe pas toujours. + +Si Palmer eût été un homme vraiment fort, ou si sa force eût été plus +calme et mieux raisonnée, il eût pu sauver Thérèse des désastres qu'il +pressentait pour elle. Il l'eût dû peut-être, car elle s'était confiée à +lui avec une sincérité et un désintéressement dignes de sollicitude et de +respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la +force n'ont que de l'énergie, et Palmer était de ceux sur lesquels on peut +se tromper longtemps. Tel qu'il était, il méritait à coup sûr les regrets +de Thérèse. On verra bientôt qu'il était capable des mouvements les plus +nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort était d'avoir +cru à la durée inébranlable de ce qui était chez lui un effort spontané de +la volonté. + +Laurent ignora d'abord le départ de Palmer pour l'Amérique; il fut +consterné de trouver Thérèse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il +n'avait reçu d'elle que trois lignes: + +«Vous avez été le seul confident en France de mon mariage projeté avec +Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.» + +En écrivant ce peu de mots glacés à Laurent, Thérèse éprouvait une sorte +d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'était-il pas la cause de tous les +malheurs et de tous les chagrins de sa vie? + +Elle sentit pourtant bientôt que cette fois son dépit était injuste. +Laurent s'était admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces +malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Après la première émotion, +il avait accepté la situation avec une grande candeur, et il avait fait +tout son possible pour ne pas porter ombrage à Palmer. Il n'avait pas +cherché une seule fois à tirer parti auprès de Thérèse des injustices de +son fiancé. Il n'avait cessé de parler de lui avec respect et amitié. Par +un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois +avait eu le beau rôle. Et puis Thérèse ne pouvait s'empêcher de +reconnaître que, si Laurent était parfois insensé jusqu'à en être atroce, +rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensée. + +Durant les trois mois qui suivirent le départ de Palmer, Laurent continua +à se montrer digne de l'amitié de Thérèse. Il avait su découvrir sa +retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui écrivit pour se +plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de +n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas +traité comme son frère; «n'était-il pas créé et mis au monde pour la +servir, la consoler, la venger au besoin?» Puis venaient des questions +auxquelles Thérèse était bien forcée de répondre. Palmer l'avait-il +outragée? Fallait-il aller lui en demander raison? + +«Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessée? as-tu quelque chose à me +reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta +douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me +permets de pleurer avec toi.» + +Thérèse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle défendit à +Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa généreuse résolution de ne pas +laisser une tache sur le souvenir de son fiancé, elle laissa croire que la +rupture venait d'elle seule. C'était peut-être rendre à Laurent des +espérances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des +situations où, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et où l'on +court fatalement à sa perte. + +Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies. +Laurent écrivait sans art, sans prétention, et souvent sans goût et sans +correction. Il était tantôt emphatique de bonne foi et tantôt trivial sans +pruderie. Avec tous leurs défauts, ses lettres étaient dictées par une +conviction qui les rendait irrésistiblement persuasives, et on y +sentait à chaque mot le feu de la jeunesse et la sève bouillante d'un +artiste de génie. + +En outre, Laurent se remit à travailler avec ardeur, avec la résolution de +ne jamais retomber dans le désordre. Son coeur saignait des privations que +Thérèse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la +santé du voyage en Suisse. Il était résolu à s'acquitter au plus vite. + +Thérèse sentit bientôt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il +s'intitulait toujours, lui était douce, et que, si elle pouvait continuer +ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie. + +Elle l'encouragea par des réponses toutes maternelles à persévérer dans la +voie de travail où il se disait rentré pour toujours. Ces lettres furent +douces, résignées et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une +tristesse mortelle. Thérèse avouait être un peu malade, et il lui venait +des idées de mort dont elle riait avec une mélancolie navrante. Elle était +réellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dévorait. Elle +avait emporté une petite somme qui était le reste de ce qu'elle avait +gagné à Gênes, et elle l'économisait strictement pour rester à la campagne +le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis +peut-être avait-elle senti peu à peu quelque désir et en même temps +quelque frayeur de revoir Laurent changé, soumis et amendé de toutes +façons, comme il se montrait dans ses lettres. + +Elle espérait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la +velléité, cette bonne pensée pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il +disait tantôt oui et tantôt non. Thérèse attendait toujours qu'aucune +trace de l'ancien amour ne reparût dans les lettres de Laurent: il +revenait bien toujours un peu, mais c'était avec une délicatesse exquise +désormais, et ce qui dominait ces retours à un sentiment mal étouffé, +c'était une tendresse suave, une sensibilité expansive, une sorte de piété +filiale enthousiaste. + +Quand l'hiver fut venu, Thérèse, se voyant au bout de ses ressources, fut +forcée de revenir à Paris, où étaient sa clientèle et ses devoirs +vis-à-vis d'elle-même. Elle cacha son retour à Laurent, ne voulant pas le +revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la +rue peu fréquentée où était sa petite maison. Il vit les contrevents +ouverts et entra, ivre de joie. C'était une joie naïve et presque +enfantine, qui eût rendu ridicule et _bégueule_ toute attitude de méfiance +et de réserve. Il laissa dîner Thérèse, en la suppliant de venir le soir +chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il +voulait absolument son avis avant de le livrer. C'était vendu et payé; +mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore +quelques jours. Ce n'était plus le temps déplorable où Thérèse «ne s'y +connaissait pas, où elle avait le jugement étroit et réaliste des peintres +de portrait, où elle était incapable de comprendre une oeuvre +d'imagination,» _etc_. Elle était maintenant «sa muse et sa puissance +inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien. +Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, à lui, tiendrait +toutes ses promesses.» + +Thérèse oublia le passé, et, sans être trop enivrée du présent, elle ne +crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais à un confrère. +Elle prit une voiture après son dîner et alla chez Laurent. + +Elle trouva l'atelier illuminé et le tableau magnifiquement éclairé. +C'était une belle et bonne chose que ce tableau. Cet étrange génie avait +la faculté de faire, en se reposant, des progrès rapides que ne font pas +toujours ceux qui travaillent avec persévérance. Il y avait eu, par suite +de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et +il semblait que, par la seule réflexion, il se fût débarrassé des défauts +de sa première exubérance. En même temps, il avait acquis des qualités +nouvelles qu'on n'eût pas cru appartenir à sa nature, la correction du +dessin, la suavité des types, le charme de l'exécution, tout ce qui devait +plaire désormais au public sans démériter auprès des artistes. + +Thérèse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration. +Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre à faire dominer chez lui le +noble orgueil du talent sur tous les mauvais entraînements du passé. Elle +ne trouva aucune critique à faire et lui défendit même de rien retoucher. + +Laurent, modeste en ses manières et en son langage, avait plus d'orgueil +que Thérèse ne voulait lui en donner. Il était, au fond du coeur, enivré +de ses éloges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de +l'apprécier, elle était la plus ingénieuse et la plus attentive. Il +sentait aussi revenir impérieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour +partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un +maître, c'est-à-dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses +défaillances. + +Quand Thérèse eut longtemps contemplé le tableau, elle se retourna pour +voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle +en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thérèse vit sa +mère debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent. + +Madame C.... était venue à Paris, ne sachant pas au juste le jour où +Thérèse y reviendrait. Cette fois elle y était attirée par des affaires +sérieuses: son fils se mariait, et M. C.... était lui-même à Paris depuis +quelque temps. La mère de Thérèse, sachant par elle qu'elle avait renoué +sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, était venue le +surprendre pour lui dire tout ce qu'une mère peut dire à un homme pour +l'empêcher de faire le malheur de sa fille. + +Laurent était doué de l'éloquence du coeur. Il avait rassuré cette pauvre +mère, et il l'avait retenue en lui disant: + +--Thérèse va venir, c'est à vos pieds que je veux lui jurer d'être +toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frère ou son mari, mais, dans +tous les cas, son esclave. + +Ce fut une bien douce surprise pour Thérèse de trouver là sa mère, qu'elle +ne s'attendait pas à voir sitôt. Elles s'embrassèrent en pleurant de joie. +Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, où le thé +était servi avec luxe. Laurent était riche, il venait de gagner dix mille +francs. Il était heureux et fier de pouvoir restituer à Thérèse tout ce +qu'elle avait dépensé pour lui. Il fut adorable dans cette soirée; il +gagna le coeur de la fille et la confiance de la mère, et il eut pourtant +la délicatesse de ne pas dire un mot d'amour à Thérèse. Loin de là, en +baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'écria avec +sincérité que c'était là le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en +tête-à-tête avec Thérèse, il ne s'était senti si heureux et si content de +lui-même. + +Ce fut madame C... la première qui, au bout de quelques jours, parla de +mariage à Thérèse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifié à la +considération extérieure, qui, malgré ses chagrins domestiques, croyait +avoir bien fait, ne pouvait supporter l'idée de voir sa fille délaissée +par Palmer, et elle pensait que désormais Thérèse devait avoir raison du +monde en faisant un autre choix. Laurent était tout à fait célèbre et en +vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand +artiste était corrigé de ses travers. Thérèse avait sur lui une influence +qui avait dominé les plus grandes crises de sa pénible transformation. Il +avait pour elle un attachement invincible. C'était devenu un devoir pour +tous deux de renouer pour toujours une chaîne qui n'avait jamais été +complétement brisée, et qui, quelque effort qu'ils fissent désormais, ne +pouvait jamais l'être. + +Laurent excusait ses torts dans le passé par un raisonnement +très-spécieux. Thérèse, disait-il, l'avait gâté dans le principe par trop +de douceur et de résignation. Si, dès sa première ingratitude, elle se fût +montrée offensée, elle l'eût corrigé de la mauvaise habitude, contractée +avec les mauvaises femmes, de céder à ses emportements et à ses caprices. +Elle lui eût enseigné le respect que l'on doit à la femme qui s'est donnée +par amour. + +Et puis une autre considération que faisait encore valoir Laurent pour se +disculper, et qui semblait plus sérieuse, était celle-ci, que déjà il +avait fait entrevoir dans ses lettres: + +--Probablement, lui disait-il, j'étais malade sans le savoir quand, pour la +première fois, j'ai été coupable envers toi. Une fièvre cérébrale, cela +semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible +de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opéré, +peut-être longtemps à l'avance, une crise terrible où sa raison ait été +déjà troublée, et contre laquelle sa volonté n'ait pas pu réagir. N'est-ce +pas ce qui s'est passé en moi, ma pauvre Thérèse, à l'approche de cette +maladie où j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre +compte, et, quant à moi, il m'arrivait souvent de m'éveiller le matin et de +songer à tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la réalité de +mes rêves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le +lieu où nous étions m'inspirait une aversion maladive, que déjà, dans la +forêt de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand +tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations +injustes, je t'écoutais d'un air hébété, croyant que c'était toi-même qui +avais rêvé tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'être folle! +Tu vois bien que j'étais fou, et ne peux-tu pardonner des torts +involontaires? Compare ma conduite après ma maladie avec ce qu'elle était +auparavant! N'était-ce pas comme un réveil de mon âme? Ne m'as-tu pas +trouvé tout à coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dévoué que j'étais +sceptique, irascible, égoïste, avant cette crise qui me rendait à moi-même? +Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose à me reprocher? N'avais-je pas +accepté ton mariage avec Palmer comme un châtiment qui m'était bien dû? Tu +m'as vu mourir de douleur à l'idée de te perdre pour toujours: t'ai-je dit +un mot contre ton fiancé? Si tu m'eusses ordonné de courir après lui et +même de me brûler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon +âme et ma vie t'appartiennent! Est-ce là ce que tu veux encore? Dis un mot, +et, si mon existence te gêne et te perd, je suis prêt à la supprimer. Dis +un mot, Thérèse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui +n'a rien à faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi. + +Le caractère de Thérèse s'était affaibli dans ce double amour, qui, en +somme, n'avait été que deux actes du même drame; sans cet amour froissé et +brisé, jamais Palmer n'eût songé à l'épouser, et l'effort qu'elle avait +fait pour s'engager à lui n'était peut-être qu'une réaction du désespoir. +Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thème de persuasion +que Palmer avait dû employer pour la convaincre était un retour perpétuel +sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il était +fatalement entraîné à lui rappeler sans cesse. + +Et puis le retour à l'amitié après la rupture avait été pour Laurent un +véritable retour à la passion, tandis que, pour Thérèse, ç'avait été une +nouvelle phase de dévouement plus délicat et plus tendre que l'amour même. +Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lâcheté. Elle avait +encore de la force contre l'injustice, et l'on peut même dire que toute sa +force était là. Elle n'était pas la femme éternellement souffrante et +plaintive des inutiles regrets et des incurables désirs. Il se faisait en +elle de puissantes réactions, et son intelligence, qui était assez +développée, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute idée de la +liberté morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient +banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par +lambeau le pacte déchiré. Elle se plaisait même alors à l'idée de rendre +généreusement et sans reproche l'indépendance et le repos à qui les +réclamait. + +Mais elle était devenue beaucoup moins forte que dans sa première jeunesse, +en ce sens qu'elle avait recouvré le besoin d'aimer et de croire, +longtemps assoupi en elle par un désastre exceptionnel. Elle s'était +longtemps imaginé qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique +passion. Elle s'était trompée, et elle ne pouvait plus se faire +d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur, +c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abnégation, et satisfaire +à tout prix cet élan maternel qui était comme une fatalité de sa nature et +de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle +avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin étrange, mais bien +caractérisé chez certaines femmes et même chez certains hommes, ne l'avait +pas rendue aussi miséricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est +parce que Palmer lui avait semblé trop fort pour avoir besoin lui-même de +son dévouement. Palmer s'était donc trompé en lui offrant un appui et une +consolation. Il avait manqué à Thérèse de se croire nécessaire à cet homme, +qui voulait qu'elle ne songât qu'à elle-même. + +Laurent, plus naïf, avait ce charme particulier dont elle était fatalement +éprise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette +touchante infirmité de son génie avec des transports de sincérité et des +attendrissements inépuisables. Hélas! il se trompait aussi. Il n'était pas +plus réellement faible que Palmer n'était réellement fort. Il avait ses +heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, dès que sa +faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme +font tous les enfants que l'on adore. + +Laurent était voué à une fatalité inexorable. Il le disait lui-même dans +ses moments de lucidité. Il semblait que, né du commerce de deux anges, il +eût sucé le lait d'une furie, et qu'il lui en fût resté dans le sang un +levain de rage et de désespoir. Il était de ces natures plus répandues +qu'on ne pense dans l'espèce humaine et dans les deux sexes, qui, avec +toutes les sublimités de l'idée et tous les élans du coeur, ne peuvent +arriver à l'apogée de leurs facultés sans tomber aussitôt dans une sorte +d'épilepsie intellectuelle. + +Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible, +qui est de prétendre greffer le bonheur sur le désespoir et de goûter les +joies célestes de la foi conjugale et de l'amitié sainte sur les ruines +d'un passé fraîchement dévasté. Il eût fallu du repos à ces deux âmes +saignantes des blessures qu'elles avaient reçues: Thérèse en demandait +avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir +vécu dix siècles durant les dix mois de leur séparation, et il devenait +malade de l'excès d'un désir de l'âme, qui eût dû effrayer Thérèse plus +qu'un désir des sens. + +C'est par la nature de ce désir que malheureusement elle se laissa +rassurer. Laurent semblait être régénéré au point d'avoir réintégré +l'amour moral à la place qu'il doit occuper en première ligne, et il se +retrouvait seul avec Thérèse, sans l'inquiéter comme autrefois de ses +transports. Il savait, durant des heures entières, lui parler avec +l'affection la plus sublime, lui qui s'était cru longtemps muet, disait-il, +et qui sentait enfin son génie se dilater et prendre son vol dans une +région supérieure! Il s'imposait à l'avenir de Thérèse en lui montrant +sans cesse qu'elle avait à remplir envers lui une tâche sacrée, celle de +le soustraire aux entraînements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de +l'âge mûr et à l'égoïsme dépravé de la vieillesse. Il lui parlait de +lui-même et toujours de lui-même: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par +elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui +devait cela, parce qu'elle lui avait sauvé la vie! Et Thérèse, avec la +fatale simplicité des coeurs aimants, arrivait à trouver ce raisonnement +irréfutable et à se faire un devoir de ce qui avait été d'abord imploré +comme un pardon. + +Thérèse arriva donc à renouer cette fatale chaîne; elle eut seulement +l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant éprouver la +résolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul +l'engagement irrévocable. S'il ne se fût agi que d'elle, l'imprudente se +fût liée sans retour. + +Le premier bonheur de Thérèse n'avait pas duré _toute une semaine_, comme +dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre +heures. Les réactions de Laurent étaient soudaines et violentes, en raison +de la vivacité de ses joies. Nous disons ses réactions, Thérèse disait ses +_rétractations_, et c'était le mot véritable. Il obéissait à cet +inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de +détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion. On a remarqué ces cruels +instincts chez des hommes de caractères très-différents, et l'histoire les +a qualifiés d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier +d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contractée dans le +milieu où ces hommes sont nés, soit par l'impunité, mortelle à la raison, +que certaines situations leur ont assurée dès leurs premiers pas dans la +vie. On a vu de jeunes rois égorger des biches qu'ils semblaient chérir, +pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de +génie sont aussi des rois dans le milieu où ils se développent; ce sont +même des rois très-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la +soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assurée exalte +jusqu'à la fureur. + +Tel était Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se +combattaient. L'on eût dit que deux âmes, s'étant disputé le soin d'animer +son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l'une l'autre. +Au milieu de ces souffles contraires, l'infortuné perdait son libre +arbitre, et tombait épuisé chaque jour sur la victoire de l'ange ou du +démon qui se l'arrachaient. + +Et, quand il s'analysait lui-même, il semblait parfois lire dans un livre +de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidité la clef de +ces mystérieuses conjurations dont il était la proie. + +--Oui, disait-il à Thérèse, je subis le phénomène que les thaumaturges +appelaient la possession. Deux esprits se sont emparés de moi. Y en a-t-il +réellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui +t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce +qu'il n'est pas le maître de faire le bien comme il l'entendrait. Il +voudrait être calme, philosophe, enjoué, tolérant; _l'autre_ ne veut pas +qu'il en soit ainsi. Il veut faire son état de bon ange: il veut être +ardent, enthousiaste, exclusif, dévoué, et, comme son contraire le raille, +le nie et le blesse, il devient sombre et cruel à son tour, si bien que +deux anges qui sont en moi arrivent à enfanter un démon. + +Et Laurent disait et écrivait à Thérèse sur ce bizarre sujet des choses +aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient être vraies et ajouter de +nouveaux droits à l'impunité qu'il semblait s'être réservée vis-à-vis +d'elle. + +Tout ce que Thérèse avait craint de souffrir à cause de Laurent en +devenant la femme de Palmer, elle eut à le souffrir à cause de Palmer en +redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rétrospective, la +pire de toutes, parce qu'elle se prend à tout sans pouvoir s'assurer de +rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le +souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pensée +s'acharna à vouloir que Thérèse lui rendit compte de tous les détails de +sa vie à Gênes et à Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa +d'avoir cherché dès lors à le _tromper_. Oubliant qu'à cette époque +Thérèse lui avait écrit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui +avait écrit: _Je l'épouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une +main sûre et perfide la chaîne d'espoir et de désir qui l'attachait à +elle. Thérèse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il +reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyauté lui +prescrivait de dire pour le détacher d'elle. Il s'apaisa et convint +qu'elle avait ménager sa passion mal éteinte avec une excessive +délicatesse, lui disant peu à peu toute la vérité à mesure qu'il se +montrait disposé à la recevoir sans douleur, et aussi à mesure +qu'elle-même avait pu prendre confiance dans l'avenir où Palmer +l'entraînait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un +mensonge, même lorsqu'elle avait refusé de s'expliquer, et qu'au lendemain +de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une réconciliation +impossible, elle lui avait dit: «Tout est fini entre nous. Ce que j'ai +résolu et accepté pour moi-même est mon secret, et tu n'as pas le droit de +m'interroger.» + +--0ui, oui, tu as raison, s'écria Laurent. J'étais injuste, et ma fatale +curiosité est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te +faire partager: Oui, pauvre Thérèse, je te fais subir d'humiliants +interrogatoires, à toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un +pardon généreux! Je change les rôles: j'instruis ton procès, et j'oublie +que c'est moi le coupable et le condamné! Je cherche d'une main impie à +arracher les voiles de pudeur dont ton âme a le droit et sans doute aussi +le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient à tes relations avec +Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime +d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laissé Palmer t'interroger +sur les mystères de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends +maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes à +son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les +demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lâcheté, en même +temps qu'il la souille dans sa pensée, en associant son image à celle de +tous les fantômes qui l'obsèdent. Oui, Thérèse, tu as raison: il faut +travailler soi-même à entretenir la pureté de son idéal, et, moi, je +m'évertue sans cesse à le profaner et à l'arracher du temple que je lui +avais bâti! + +Il semblait qu'après de telles explications, et lorsque Laurent se disait +prêt à le signer de son sang et de ses larmes, le calme dût renaître et le +bonheur commencer. Il n'en était pas ainsi. Laurent, dévoré d'une secrète +rage, revenait le lendemain à ses questions, à ses outrages, à ses +sarcasmes. Des nuits entières se passaient en discussions déplorables, où +il semblait qu'il eût absolument besoin de travailler son propre génie à +coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fécond en +malédictions d'une effroyable éloquence, et pour faire atteindre à Thérèse +et à lui les dernières limites du désespoir. Après ces orages, il semblait +qu'il n'y eût plus qu'à se tuer ensemble. Thérèse s'y attendait toujours +et se tenait prête, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent +n'avait pas encore cette pensée. Accablé de lassitude, il s'endormait, et +son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses +traits le divin sourire des visions célestes. + +Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation: le +sommeil changeait toutes ses résolutions. S'il s'endormait le coeur plein +de tendresse, il s'éveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et +réciproquement, s'il était parti la veille en maudissant, il accourait le +lendemain pour bénir. + +Trois fois Thérèse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il +courut après elle et la força de pardonner à son désespoir, car aussitôt +qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommençait à l'implorer avec +toutes les larmes d'un repentir exalté. + +Thérèse fut à la fois misérable et sublime dans cet enfer où elle s'était +replongée en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle +poussa le dévouement jusqu'à des immolations qui faisaient frémir ses amis, +et qui lui valurent quelquefois le blâme, presque le mépris des gens +fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer. + +Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible +pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent, +souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne +pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire +qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus +lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son +éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait +plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les +avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les +effrayants symptômes de la tempête et du naufrage. + +Ce qui l'attachait à lui, c'était cette immense pitié dont on contracte +l'impérieuse habitude avec les êtres à qui l'on a beaucoup pardonné. Il +semble que le pardon engendre le pardon jusqu'à la satiété, jusqu'à la +faiblesse imbécile. Quand une mère s'est dit que son enfant est +incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien à +faire qu'à l'abandonner ou à tout accepter. Thérèse s'était trompée toutes +les fois qu'elle avait cru guérir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai +qu'alors il redevenait meilleur, mais c'était à la condition d'espérer son +pardon. Quand il ne l'espérait plus, il se jetait à corps perdu dans la +paresse et le désordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle +réussissait à le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien +elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait à lui faire! Quand il +revenait au dégoût d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives +pour lui reprocher de vouloir faire de lui «ce que _sa patronne Thérèse +Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques,» c'est-à-dire, selon lui, «un idiot +et un maniaque.» + +Et pourtant, dans cette pitié de Thérèse qu'il implorait si ardemment pour +s'en offenser aussitôt qu'elle lui était rendue, il y avait un respect +enthousiaste et peut-être même un peu fanatique pour le génie de +l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'être bourgeoise et inintelligente +quand il la voyait travailler à son bien-être à lui avec candeur et +persévérance, elle était grandement artiste, au moins dans son amour, +puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme étant de droit divin, +et lui sacrifiait sa propre fierté, son propre travail, et ce qu'une autre +moins dévouée eût peut-être appelé sa propre gloire. + +Et lui, l'infortuné, il voyait et comprenait ce dévouement, et, lorsqu'il +s'apercevait de son ingratitude, il était dévoré de remords qui le +brisaient. Il lui eût fallu une maîtresse insouciante et robuste qui se +fut moquée de ses colères comme de ses repentirs, qui n'eût souffert de +rien, pourvu qu'elle le dominât. Telle n'était pas Thérèse. Elle se +mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dépérir, Laurent +cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse, +l'oubli momentané de ses propres larmes. + + + + +XIII + + +Un soir, il lui fit une si longue et si incompréhensible querelle, qu'elle +ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques +instants, un léger frôlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta +convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'était un poignard. +Thérèse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme à +travers le voile d'un rêve, qu'il avait songé à la tuer. En ce moment tout +était indifférent à Thérèse. Se reposer de vivre et de penser, que ce fût +sommeil ou mort, elle laissait le choix à la destinée. + +C'était la mort qu'elle méprisait. Laurent crut que c'était lui, et, se +méprisant lui-même, il la quitta enfin. + +Trois jours après, Thérèse, décidée à faire un emprunt qui lui permît un +voyage sérieux, une absence réelle (cette vie de déchirements et de +bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux +Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya à Laurent sans donner son +nom au porteur. C'était son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un +rosier blanc anonyme: c'était aussi l'adieu de Laurent. Tous deux +partaient, tous deux restèrent. La coïncidence de ces rosiers blancs émut +Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thérèse, et la trouva achevant +ses paquets. Sa place était retenue dans le courrier pour six heures du +soir. Celle de Laurent l'était aussi dans la même voiture. Tous deux +avaient pensé revoir l'Italie l'un sans l'autre. + +--Eh bien, partons ensemble! s'écria-t-il. + +--Non, je ne pars plus, répondit-elle. + +--Thérèse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous +unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a +résisté à tout ce qui peut briser un sentiment, à tout ce qui peut tuer +une âme. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions +ensemble. Veux-tu m'aimer? + +--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thérèse. Je sens mon coeur +épuisé: je crois qu'il est mort. + +--Eh bien, veux-tu mourir? + +--Il m'est indifférent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie +ni de ta mort avec moi. + +--Ah! oui, tu crois à l'éternité du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver +dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela! + +--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque âme +va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras +toujours et partout attiré par la tempête. + +--C'est-à-dire que tu n'as pas mérité l'enfer, toi! + +--Tu ne l'as pas mérité non plus. Tu auras un autre ciel, voilà tout! + +--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes? + +--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour. + +Laurent devint pensif. Il répéta machinalement plusieurs fois: «La +gloire!» puis il s'agenouilla devant la cheminée en tisonnant, comme il +avait coutume de faire quand il voulait être seul avec lui-même. Thérèse +sortit pour décommander son départ. Elle savait bien que Laurent l'eût +suivie. + +Quand elle rentra, elle le trouva très-calme et très-enjoué. + +--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comédie; mais pourquoi vouloir +s'élever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus +haut, et même s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris +intérieurement, je le sais fort bien... + +--Je ne ris pas de celle des autres... + +--Qui, les autres? + +--Ceux qui y croient et qui l'aiment. + +--Dieu sait si j'y crois, Thérèse, et si je ne m'en moque pas comme d'une +farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On +aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous +empoisonne, une mauvaise pièce qui vous fait rire, et la gloire qui n'est +qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des +articles de journaux qui vous éreintent et qui font parler de vous, et +puis des éloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des +critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en +soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succèdent +devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous +transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitié mort de +fatigue sans avoir réalisé votre idée... Et puis... l'Institut... une +réunion de gens qui vous détestent, et qui eux-mêmes... + +Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe +en disant: + +--N'importe! voilà la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne +peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux! + +Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique, +et peu à peu tout à fait impersonnel. On eût dit, à les entendre et à les +voir, deux paisibles amis qui ne s'étaient jamais brouillés. Cette +situation étrange s'était répétée plusieurs fois au beau milieu de leur +grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs +intelligences se convenaient et s'entendaient encore. + +Laurent eut faim et demanda à dîner avec Thérèse. + +--Et votre départ? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche. + +--Puisque vous ne partez plus, vous! + +--Je partirai si vous restez. + +--Eh bien, je partirai, Thérèse. Adieu! + +Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure. + +--J'ai manqué le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas +encore dîné? + +Thérèse, préoccupée, avait oublié son repas sur la table. + +--Ma chère Thérèse, lui dit-il, accordez-moi une dernière grâce; venez +dîner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble à quelque +spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma +guérison et notre salut à tous les deux. Éprouvez-moi. Je ne serai plus ni +jaloux, ni exigeant, ni même amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre +maîtresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette, +blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariée, je suis +l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort +à braver chaque fois que j'obtiens un tête-à-tête. C'est fort piquant, et +c'est là tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination +sont satisfaits de ce côté-là; c'est mon coeur tout seul et l'échange de +mes idées avec les vôtres que je vous offre. + +--Je les refuse, dit Thérèse. + +--Comment! vous aurez la vanité d'être jalouse d'un être que vous n'aimez +plus? + +--Certes, non! Je n'ai plus ma vie à donner, et je ne comprends pas une +amitié comme celle que vous me demandez sans un dévouement exclusif. Venez +me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus +d'intimité particulière, même apparente. + +--Je comprends, Thérèse; vous avez un autre amant! + +Thérèse leva ses épaules et ne répondit rien. Il mourait d'envie qu'elle +se vantât d'un caprice, comme il venait de le faire vis-à-vis d'elle. Sa +force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec +anxiété qu'elle répondît à son défi pour l'accabler de reproches et de +dédains, et lui déclarer peut-être qu'il venait d'inventer cette maîtresse +pour la forcer à se trahir elle-même. Il ne comprenait plus la force +d'inertie de Thérèse. Il aimait mieux se croire haï et trompé qu'importun +ou indifférent. + +Elle le lassa par son mutisme. + +--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dîner, et, de là, au bal de l'opéra, si je +ne suis pas trop gris. + +Thérèse, restée seule, creusa, pour la millième fois en elle-même, l'abîme +de cette mystérieuse destinée. Que lui manquait-il donc pour être une des +plus belles destinées humaines? La raison. + +--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thérèse, et comment le +génie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande +force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle +qu'une faculté isolée dont l'union avec le reste des facultés n'est pas +toujours nécessaire? + +Elle tomba dans une sorte de rêverie métaphysique. Il lui avait toujours +semblé que la raison était un ensemble d'idées et non pas un détail; que +toutes les facultés d'un être bien organisé lui empruntaient et lui +fournissaient tour à tour quelque chose; qu'elle était à la fois le moyen +et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et +qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur réelle après l'avoir résolument +foulée aux pieds. + +Elle repassait dans sa mémoire la vue de grands artistes, et regardait +aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la règle du +vrai associée au rêve du beau, et partout cependant des exceptions, des +anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyées comme celle +de Laurent. L'aspiration au sublime était même une maladie du temps et du +milieu où se trouvait Thérèse. C'était quelque chose de fiévreux qui +s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mépriser les conditions du +bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la +force des choses, Thérèse elle-même se trouvait jetée, sans l'avoir désiré +ni prévu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle était devenue la +compagne, la moitié intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces +génies extravagants; elle assistait à la perpétuelle agonie de Prométhée, +aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces +inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir +trouver le remède. + +Dieu était encore dans ces âmes rebelles et torturées cependant, puisqu'à +certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source +pure de l'inspiration sacrée n'était pas tarie; ce n'était point là un +talent épuisé, c'était peut-être encore un homme de beaucoup d'avenir. +Fallait-il l'abandonner à l'envahissement du délire et à l'hébétement de +la fatigue? + +Thérèse avait, disons-nous, trop côtoyé cet abîme pour n'en point partager +quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractère avait +failli s'engager à son insu dans cette voie désespérée. Elle avait eu +cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misères de la +vie, et qui flotte entre les limites du réel et de l'imaginaire; mais, par +une réaction naturelle, son esprit aspirait désormais au vrai, qui n'est +ni l'un ni l'autre, ni l'idéal sans frein, ni le fait sans poésie. Elle +sentait que c'était là le beau, et qu'il fallait chercher la vie +matérielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'âme. Elle +se faisait de graves reproches de s'être manqué si longtemps à elle-même: +puis, un instant après, elle se reprochait également de se trop préoccuper +de son propre sort en présence du péril extrême où celui de Laurent +restait engagé. + +Par toutes ses voix, par celle de l'amitié comme par celle de l'opinion, +le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'était là le devoir +en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas équivaut à celui +d'ordre général, d'intérêt de la société: «Suivez le bon chemin, laissez +périr ceux qui s'en écartent.» Et la religion officielle ajoutait: «Les +sages et les bons pour l'éternel bonheur, les aveugles et les rebelles +pour l'enfer!» Donc, peu importe au sage que l'insensé périsse? + +Thérèse se révolta contre cette conclusion. + +--Le jour où je me croirai l'être le plus parfait, le plus précieux et le +plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrêt de mort de +tous les autres; mais, si ce jour-là m'arrive, ne serai-je pas plus folle +que tous les autres fous? Arrière la folie de la vanité, mère de +l'égoïsme! Souffrons encore pour un autre que moi! + +Il était près de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil où elle s'était +laissée tomber inerte et brisée quatre heures auparavant. On venait de +sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton +contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu +de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_. + +Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette énigme? Voulait-il +qu'elle vint au bal masqué l'intriguer par une aventure banale? voulait-il +essayer de l'aimer sans la reconnaître? Était-ce fantaisie de poëte ou +insulte de libertin? + +Thérèse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquiétude +ne l'y laissa plus réfléchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher +cette victime à l'égarement infernal? + +--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas à pas. Je verrai, j'entendrai sa vie +en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il +me raconte, à quel point il aime le mal naïvement ou avec affectation, +s'il a vraiment des goûts dépravés, ou s'il ne cherche qu'à s'étourdir. +Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout +ce que j'éloignais avec dégoût de ses souvenirs et de mon imagination, je +découvrirai peut-être un joint, un biais, pour l'arracher à ce vertige. + +Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel +elle avait pourtant à peine jeté les yeux. Il était en satin. Elle en +envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux +avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de +changer l'aspect de sa personne, dans le cas où Laurent viendrait à la +soupçonner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit +toute seule et résolument au bal de l'Opéra. + +Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose +insupportable, étouffante. Elle n'avait jamais essayé de contrefaire sa +voix et ne voulait être devinée de personne. Elle se glissa muette dans +les corridors, cherchant les coins isolés quand elle était lasse de +marcher, ne s'y arrêtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle, +ayant toujours l'air de passer, et réussissant plus facilement qu'elle ne +l'avait espéré à être complètement seule et libre dans cette foule agitée. + +C'était l'époque où l'on ne dansait pas au bal de l'Opéra, et où le seul +déguisement admis était le domino noir. C'était donc une cohue sombre et +grave en apparence, occupée peut-être d'intrigues aussi peu morales que +les bacchanales des autres réunions de ce genre, mais d'un aspect imposant, +vu de haut, dans son ensemble. Puis tout à coup, d'heure en heure, un +bruyant orchestre jouait des quadrilles effrénés, comme si +l'administration, luttant contre la police, eût voulu entraîner la foule à +enfreindre sa défense; mais personne ne paraissait y songer. La noire +fourmilière continuait à marcher lentement et à chuchoter au milieu de ce +vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale étrange, +fantastique, qui semblait impuissant à dissiper la vision de cette fête +lugubre. + +Pendant quelques instants, Thérèse fut frappée de ce spectacle au point +d'oublier où elle était et de se croire dans le monde des rêves tristes. +Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas. + +Elle se hasarda dans le foyer, où se tenaient, sans masque et sans +déguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait +le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom +dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aimé +assis entre deux filles masquées, dont la voix et l'accent avaient ce je +ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui révèle la fatigue des +sens et l'amertume de l'esprit. + +--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnée, ta fameuse +Thérèse? Il paraît qu'elle t'a trompé là-bas, en Italie, et que tu ne +voulais pas le croire? + +--Il a commencé à s'en douter, reprit l'autre, le jour où il a réussi à +chasser le rival heureux. + +Thérèse fut mortellement blessée de voir le douloureux roman de sa vie +livré à de pareilles interprétations, mais plus encore de voir Laurent +sourire, répondre à ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient, +et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mémoire ou +sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thérèse n'eût jamais cru qu'il +n'était pas même son ami. Elle en était sûre maintenant! Elle resta, elle +écouta encore; elle sentait une sueur glacée coller son masque à sa +figure. + +Cependant Laurent ne disait à ces filles rien qui ne pût être entendu de +tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y répondait en +homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois +fois il bâilla en se cachant un peu. Néanmoins il restait là, se souciant +peu d'être vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour, +bâillant de fatigue et non d'ennui réel, doux, distrait, mais aimable, et +parlant à ces compagnes de rencontre comme si elles eussent été des femmes +du meilleur monde, presque de bonnes et sérieuses amies, mêlées à des +souvenirs agréables de plaisirs que l'on peut avouer. + +Cela dura bien un quart d'heure. Thérèse restait toujours. Laurent lui +tournait le dos. La banquette où il était assis se trouvait placée dans +l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermée en face de lui. Lorsque +des groupes errant dans les couloirs extérieurs s'arrêtaient contre cette +porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre +devenait une glace noire où l'image de Thérèse se répétait sans qu'elle +s'en aperçût. Laurent la vit à divers intervalles sans songer à elle; mais +peu à peu l'immobilité de cette figure masquée l'inquiéta, et il dit à ses +compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir: + +--Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant, le masque? + +--Nous te faisons donc peur? + +--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de +satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connaît pas, et +qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en +ai assez. + +--C'est-à-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous? + +--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y étouffe. Voulez-vous venir voir +tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne. + +--Mais il y a de quoi mourir? + +--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous? + +--Ma foi, non! + +--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en élevant +la voix. + +Un groupe de figures noires s'abattit comme une volée de chauves-souris +autour de lui. + +--Combien cela vaut-il? disait l'une. + +--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre. + +--Est-ce à pied ou à cheval? disait une troisième. + +--Cent francs par tête, répondit-il, rien que pour se promener les pieds +dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour +voir l'effet... Combien êtes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques +instants. Dix! ce n'est guère. N'importe, marchons! + +Trois restèrent en disant: + +--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce +sera tout. + +--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept +péchés capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voilà une +invention qui me sauve. + +--Allons, dit Thérèse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il +est peintre. Rien n'est perdu. + +Elle suivit cette étrange compagnie jusqu'au péristyle, pour s'assurer +qu'en effet l'idée fantasque était mise à exécution; mais le froid fit +reculer les plus déterminées, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer. +On voulait qu'il changeât la partie en un souper général. + +--Ma foi, non! dit-il, vous n'êtes que des peureuses et des égoïstes, +absolument comme les femmes honnêtes. Je vais dans la bonne compagnie. +Tant pis pour vous! + +Mais elles le ramenèrent dans le foyer, et il s'y établit entre lui, +d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontées, une causerie +si vive, avec de si beaux projets, que Thérèse, vaincue par le dégoût, se +retira en se disant qu'il était trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne +pouvait plus rien pour lui. + +Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et +le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laissé +prendre sa liberté, faute d'un jour de courage ou de prudence, il +s'habitue au servage et à toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond +de l'antiquité, que, quand Jupiter réduit un homme en cet état, il lui ôte +la moitié de son âme. + +Quand l'esclavage du corps était le fruit terrible de la victoire, le ciel +agissait ainsi par pitié pour le vaincu; mais, quand c'est l'âme qui subit +l'étreinte funeste de la débauche, le châtiment est là tout entier. +Désormais Laurent le méritait, ce châtiment. Il avait pu se racheter, +Thérèse y avait risqué, elle aussi, la moitié de son âme: il n'en avait +pas profité. + +Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme éperdu +s'élança à ses côtés. + +C'était Laurent. Il l'avait reconnue au moment où elle quittait le foyer, +à un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience. + +--Thérèse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire à tous ces +hommes: «Vous êtes des brutes!» à toutes ces femmes: «Vous êtes des +infâmes!» Je veux crier ton nom, ton nom sacré à cette foule imbécile, me +rouler à tes pieds, et mordre la poussière en appelant sur moi tous les +mépris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma +confession à haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers +chrétiens la faisaient dans les temples païens, purifiés tout à coup par +les larmes de la pénitence et lavés par le sang des martyrs... + +Cette exaltation dura jusqu'à ce que Thérèse l'eût ramené à sa porte. Elle +ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivré, si +maître de lui-même, si agréablement discoureur au milieu des filles du bal +masqué, redevenait passionné jusqu'à l'extravagance aussitôt qu'elle lui +apparaissait. + +--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout à l'heure on vous +parlait de moi comme d'une misérable, et cela même ne vous réveillait pas. +Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'était pas là ce +que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que +du mal. + + + + +XIV + + +Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une +dernière journée de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_, +amicale, tranquille. Ils allèrent ensemble au Jardin des Plantes, +s'assirent sous le grand cèdre, et montèrent au labyrinthe. Il faisait +doux; plus de traces de neige. Un soleil pâle perçait à travers des nuages +lilas. Les bourgeons des plantes étaient déjà gonflés de sève. Laurent +était poëte, rien que poëte et artiste contemplatif ce jour-là: un calme +profond, inouï, pas de remords, pas de désirs ni d'espérances; de la +gaieté ingénue encore par moments. Pour Thérèse, qui l'observait avec +étonnement, c'était à ne pas croire que tout fût brisé entre eux. + +L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prétexte, et +absolument comme il se forme dans le ciel d'été, par la seule raison qu'il +a fait beau la veille. + +Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde, +comme de continuels éclats de foudre au sein des ténèbres. + +Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un état d'égarement complet, +et, sans savoir où il était, sans lui dire un mot, il se laissa tomber +endormi sur le sofa du salon. + +Thérèse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et désespoir de +la soustraire à ce supplice. Elle était découragée; la mesure était +comble. Elle pleura et pria toute la nuit. + +Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner à sa porte. Catherine +dormait, et Thérèse crut que quelque passant attardé se trompait de +domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thérèse alla regarder par +la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entrée. Elle +vit un enfant de dix à douze ans, dont les vêtements annonçaient l'aisance, +dont la figure levée vers elle lui parut angélique. + +--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; êtes-vous égaré dans le +quartier? + +--Non, répondit-il, on m'a amené ici; je cherche une dame qui s'appelle +mademoiselle Jacques. + +Thérèse descendit, ouvrit à l'enfant, et le regarda avec une émotion +extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait déjà vu, ou qu'il +ressemblait à quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait +retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troublé et indécis. + +Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de +répondre: + +--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui êtes mademoiselle +Thérèse? + +--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous? + +--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi! + +--Qui êtes-vous donc? + +--Je suis le fils du comte de ***. + +Thérèse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant; +mais tout à coup elle fut frappée de sa ressemblance avec une figure +qu'elle avait peinte dernièrement en la regardant dans une glace pour +l'envoyer à sa mère, et cette figure, c'était la sienne propre. + +--Attends! s'écria-t-elle en saisissant le jeune garçon dans ses bras avec +un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu? + +--Manoël. + +--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mère? + +--C'est... on m'a bien recommandé de ne pas vous le dire tout de suite! Ma +mère... c'était d'abord la comtesse de ***, qui est là-bas, à La Havane; +elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: «Tu n'es pas mon fils, +je ne suis pas obligée de t'aimer.» Mais mon père m'aimait, et il me +disait souvent: «Tu n'es qu'à moi, tu n'as pas de mère.» Et puis il est +mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: «Tu es à moi et tu vas +rester avec moi.» C'est parce que mon père lui avait laissé de l'argent, à +la condition que je passerais pour leur fils à tous les deux. Cependant +elle continuait à ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle, +quand un monsieur des États-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est +venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: «Non, je ne veux pas.» +Alors M. Palmer m'a dit: «Veux-tu que je te reconduise à ta vraie mère, +qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?» J'ai +dit: «Oui, bien sûr!» Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque, +parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis levé bien +doucement, bien doucement, et nous avons navigué tous les deux jusqu'à un +grand navire, et puis nous avons traversé toute la grande mer, et nous +voilà. + +--Vous voila! dit Thérèse, qui tenait l'enfant pressé contre sa poitrine, +et qui, agitée d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait +d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; où est-il, Palmer? + +--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amené à la porte, il m'a dit: +_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu. + +--Cherchons-le, dit Thérèse en se levant; il ne peut pas être loin! + +Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait à quelque +distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant était reconnu par sa +mère. + +--Richard! Richard! s'écria Thérèse en se jetant à ses pieds au milieu de +la rue encore déserte, comme elle l'eût fait quand même elle eût été +pleine de monde. Vous êtes _Dieu_ pour moi!... + +Elle n'en put dire davantage; suffoquée par les larmes de la joie, elle +devenait folle. + +Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Élysées et la fit asseoir. Il +lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaître, et pour +réussir à caresser son fils sans risquer de l'étouffer. + +--A présent, lui dit Palmer, j'ai payé ma dette. Vous m'avez donné des +jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous +rends une vie entière de tendresse et de consolation, car cet enfant est +un ange, et il m'en coûte de me séparer de lui. Je l'ai privé d'un +héritage et je lui en dois un en échange. Vous n'avez pas le droit de vous +y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intérêts sont réglés. Il a +dans sa poche un portefeuille qui lui assure le présent et l'avenir. Adieu, +Thérèse! Comptez que je suis votre ami à la vie et à la mort. + +Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thérèse ne +voulut pas remettre les pieds dans la maison où Laurent dormait. Elle prit +un fiacre, après avoir envoyé un commissionnaire à Catherine avec ses +instructions, qu'elle écrivit d'un petit café où elle déjeuna avec son +fils. Ils passèrent la journée à courir Paris ensemble, afin de s'équiper +pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les +paquets qu'elle avait faits dans la journée, et Thérèse alla cacher son +enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de +l'Allemagne. Elle eut le bonheur égoïste: elle ne pensa plus à ce que +Laurent deviendrait sans elle. Elle était mère, et la mère avait +irrévocablement tué l'amante. + +Laurent dormit tout le jour et s'éveilla dans la solitude. Il se leva, +maudissant Thérèse d'avoir été à la promenade sans songer à lui faire +faire à souper. Il s'étonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison +au diable, et sortit. + +Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait. +Quand il vit la maison de Thérèse sous-louée, les meubles emballés ou +vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot +d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'à s'étourdir. + +Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une +lettre à Thérèse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour +de l'ancienne amitié; puis, revenant à la passion, il finissait ainsi: + +«Je sais bien que de toi je ne mérite pas même cela, car je t'ai maudite, +et, dans mon désespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guérir des +efforts de désespéré. Oui, je me suis efforcé de dénaturer ton caractère +et ta conduite à mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te +haïssent, et j'ai pris plaisir à en entendre dire à ceux qui ne te +connaissent pas. Je t'ai traitée absente comme je te traitais quand tu +étais là! Et pourquoi n'es-tu plus là? C'est ta faute si je deviens fou; +il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que +je te hais en même temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se +passera à t'aimer et à te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je +voudrais te tuer! Et, si tu étais là, je tomberais à tes pieds! Thérèse, +Thérèse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitié? +Oh! l'affreux châtiment que celui de cet incurable amour avec cette colère +inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en être réduit à perdre +tout, jusqu'à la liberté d'aimer ou de haïr?» + +Thérèse lui répondit: + +«Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je +n'aie pardonné, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner +encore. Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et +à créer dans la douleur. Je t'ai assez étudié dans tes ombres et dans ta +lumière, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la +victime d'une destinée, et que tu ne dois pas être pesé dans la même +balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce +que tu appelles ton châtiment, c'est peut-être la condition de ta gloire. +Apprends donc à le subir, Tu as aspiré de toutes tes forces à l'idéal du +bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rêves. Eh bien, tes rêves, mon +enfant, c'est la réalité, à toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu +pas artiste? + +»Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait +condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas +absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront +ton oeuvre de siècle en siècle, voilà tes soeurs et tes amantes.» + +FIN + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21. + + + * * * * * + + +OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND + +publiées par CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + + +LES AMOURS DE L'AGE D'OR. + +ANDRIANI. + +ANDRÉ. + +ANTONIA. + +AUTOUR DE LA TABLE. + +LE BEAU LAURENCE. + +LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORÉ. + +CADIO. + +CÉSARINE DIETRICH. + +LE CHATEAU DES DÉSERTES. + +LE CHATEAU DE PICTORDU. + +LE CHÊNE PARLANT. + +LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE. + +LA COMTESSE DE RUDOLSTADT. + +LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE. + +CONSTANCE VERRIER. + +CONSUELO. + +CORRESPONDANCE. + +CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT. + +CONTES D'UNE GRAND'MÈRE. + +LA COUPE. + +LES DAMES VERTES. + +LA DANIELLA. + +LA DERNIÈRE ALDINI. + +LE DERNIER AMOUR. + +DERNIÈRES PAGES. + +LES DEUX FRÈRES. + +LE DIABLE AUX CHAMPS. + +ELLE ET LUI. + +LA FAMILLE DE GERMANDRE. + +LA FILLEULE. + +FLAMARANDE. + +FLAVIE. + +FRANCIA. + +FRANçOIS LE CHAMPI. + +HISTOIRE DE MA VIE. + +UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion. + +L'HOMME DES NEIGES. + +HORACE. + +IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. + +INDIANA. + +ISIDORA. + +JACQUES. + +JEAN DE LA ROCHE. + +JEAN ZISKA--Gabriel. + +JEANNE. + +JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE. + +LAURA. + +LEGENDES RUSTIQUES. + +LÉLIA--Métella--Cora. + +LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA. + +MADEMOISELLE LA QUINTINIE. + +MADEMOISELLE MERQUEM. + +LES MAITRES MOSAÏSTES. + +LES MAITRES SONNEURS. + +MALGRÉTOUT. + +LA MARE AU DIABLE. + +LE MARQUIS DE VILLEMER. + +MA SOEUR JEANNE. + +MAUPRAT. + +LE MEUNIER D'ANGIBAULT. + +MONSIEUR SYLVESTRE. + +MONT-REVÊCHE. + +NANON. + +NARCISSE. + +NOUVELLES. + +NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +PAULINE. + +LA PETITE FADETTE. + +LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE. + +LE PICCININO. + +PIERRE QUI ROULE. + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE. + +QUESTIONS D'ART ET DE LITTÉRATURE. + +QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES. + +LE SECRÉTAIRE INTIME. + +LES SEPT CORDES DE LA LYRE. + +SIMON. + +SOUVENIRS DE 1848. + +TAMARIS. + +TEVERINO--Léone Léoni. + +THÉÂTRE COMPLET. + +THÉÂTRE DE NOHANT. + +LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne. + +L'USCOQUE. + +VALENTINE. + +VALVÈDRE. + +LA VILLE NOIRE. + + * * * * * + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI *** + +***** This file should be named 13653-0.txt or 13653-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13653/ + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed +Proofreaders Europe. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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