diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 13653-0.txt | 7188 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13653-0.txt | 7580 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13653-0.zip | bin | 0 -> 155390 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13653-8.txt | 7580 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13653-8.zip | bin | 0 -> 153893 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13653.txt | 7580 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13653.zip | bin | 0 -> 151093 bytes |
10 files changed, 29944 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/13653-0.txt b/13653-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d37577e --- /dev/null +++ b/13653-0.txt @@ -0,0 +1,7188 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13653 *** + +ELLE ET LUI + +par + +GEORGE SAND + + + + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de +traduction réservés. + +[Note: La liste des oeuvres de George Sand publiées par Calmann-Lévy est +reportée à la fin du roman.] + + + + +ELLE ET LUI + + + + +A MADEMOISELLE JACQUES. + + +Ma chère Thérèse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler +mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_, +comme dit notre ami Bernard. Tiens! ça rime; mais ce qui n'a ni rime ni +raison, c'est ce que je vais vous raconter. + +Figurez-vous qu'hier, après vous avoir ennuyée de ma visite, je trouvai, +en rentrant chez moi, un milord anglais... Après ça, ce n'est peut-être +pas un milord; mais, pour sûr, c'est un Anglais, lequel me dit en son +patois: + +--Vous êtes peintre? + +--_Yes_, milord. + +--Vous faites la figure? + +--_Yes_, milord. + +--Et les mains? + +--_Yes_, milord; les pieds aussi. + +--Bon! + +--Très-bons! + +--Oh! je suis sûr! + +--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi? + +--De vous? + +--Pourquoi pas? + +Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le +prendre pour un imbécile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme +magnifique. C'est la tête d'Antinoüs sur les épaules de... sur les épaules +d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure époque sur le buste un +peu singulièrement habillé et cravaté d'un spécimen de la fashion +britannique. + +--Ma foi! lui ai-je dit, vous êtes un beau modèle, à coup sûr, et +j'aimerais à faire de vous une étude à mon profit; mais je ne peux pas +faire votre portrait. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que je ne suis pas peintre de portraits. + +--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle +spécialité dans les arts? + +--Non; mais le public ne nous permet guère de cumuler. Il veut savoir à +quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si +j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de +vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine à réussir à la prochaine +exposition avec autre chose que des portraits: de même que, si je ne +faisais de vous qu'un portrait médiocre, on me défendrait d'en jamais +essayer d'autres: on décréterait que je n'ai pas les qualités de l'emploi, +et que j'ai été un présomptueux de m'y risquer. + +Je racontai à mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais +grâce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; après quoi, il se mit à +rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond +mépris pour la France, sinon pour votre petit serviteur. + +--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait. + +--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutôt que je n'ose pas +encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de +deux choses l'une: ou c'est une spécialité qui n'en admet pas d'autres, ou +c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains +peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidèlement et +agréablement le modèle vivant. Ceux-là ont un succès assuré, pour peu +qu'ils sachent présenter le modèle sous son aspect le plus favorable, et +qu'ils aient l'adresse de l'habiller à son avantage tout en l'habillant à +la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire, +très-apprenti et très-contesté, comme j'ai l'honneur d'être, on ne peut +pas lutter contre des gens du métier. Je vous avoue que je n'ai jamais +étudié avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes +particulières d'une physionomie donnée. Je suis un malheureux inventeur +d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obéisse à +mon sujet, à mon idée, à mon rêve, si vous voulez. Si vous me permettiez +de vous costumer à ma guise, et de vous poser dans une composition de mon +cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne +serait pas un portrait à donner à votre maîtresse... encore moins à votre +femme légitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaîtraient. Donc, ne me +demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par +hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poëte +et créateur, tout en étreignant sans effort et sans crainte la puissante +et majestueuse réalité. Malheureusement, il n'est pas probable que je +devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bête. Lisez MM. tels et +tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons. + +Figurez-vous bien, Thérèse, que je n'ai pas dit à mon Anglais un mot de ce +que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-même; +mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire +le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: «Pourquoi diable ne +vous adressez-vous pas à mademoiselle Jacques?» + +Il fit trois fois _Oh!_ après quoi, il me demanda votre adresse, et le +voilà parti sans faire la moindre réflexion, en me laissant très-confus et +très-irrité de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car +enfin, ma bonne Thérèse, si cet animal de bel Anglais va chez vous +aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que +je viens de vous écrire, c'est-à-dire tout ce que je ne lui ai pas dit, +sur les _faiseurs_ et sur les grands maîtres, qu'allez-vous penser de +votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge +incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent à +tout le monde! Ah! ma chère amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui +ai dit de vous quand il a été parti!... Vous le savez, vous savez que, +pour moi, vous n'êtes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits +ressemblants très en vogue, mais un homme supérieur qui s'est déguisé en +femme, et qui, sans avoir jamais fait l'académie, devine et sait faire +deviner tout un corps et toute une âme dans un buste, à la manière des +grands sculpteurs de l'antiquité et des grands peintres de la renaissance. +Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous. +Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous êtes +très-orgueilleuse, Thérèse. + +Je suis tout à fait mélancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi. +J'ai si mal déjeuné ce matin... Je n'ai jamais si mal mangé que depuis que +j'ai une cuisinière. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La régie +vous empoisonne. Et puis on m'a apporté des bottes neuves qui ne vont pas +du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours +sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous +pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le +plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous +parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas où je voudrais être +maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre, +j'aurais du plaisir à vous assommer de ma conversation. + +Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez là une famille +insupportable qui vous vole à vos amis les plus délicieux! Je vais donc +être forcé, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voilà l'effet +de votre bonté pour moi, ma chère grande camarade. C'est de me rendre si +sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je +m'étourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne +vous raconterai pas l'emploi de ma soirée. + +Votre ami et serviteur, + +LAURENT. + +11 mai 183... + + * * * * * + +A M. LAURENT DE FAUVEL. + +D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque +amitié, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent à votre +santé. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en +citer une, et me voilà fort embarrassée; car, en fait de sottises, j'en +connais peu qui ne soient nuisibles. Reste à savoir ce que vous appelez +sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre +jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en désole. A quoi songez-vous, +mon Dieu, de détruire ainsi, de gaieté de coeur, une existence si +précieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne à +la prière. + +Quant à votre Anglais, qui est un Américain, je viens de le voir, et, +puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-être demain, à mon grand +regret, il faut que je vous dise que vous avez tout à fait tort de ne pas +vouloir faire son portrait. Il vous eût offert les yeux de la tête, et les +yeux de la tête d'un Américain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de +billets de banque dont vous avez besoin, précisément pour ne pas faire de +sottises, c'est-à-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un +coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les +gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il +leur faut ensuite demander à leur imagination de quoi payer leurs dettes, +métier pour lequel cette princesse-là ne se sent pas faite, et auquel elle +ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite. + +Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ça m'est égal. D'ailleurs, si +nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez +données à votre Américain et à moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez +pas faire le portrait, c'est possible, cela est même certain, s'il faut le +faire dans les conditions du succès bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait +nullement qu'il en fût ainsi. Vous l'avez pris pour un épicier, et vous +vous êtes trompé. C'est un homme de jugement et de goût, qui s'y connaît, +et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reçu! Il +venait à moi comme à un pis aller, je m'en suis fort bien aperçue, et je +lui en ai su gré. Aussi l'ai-je consolé en lui promettant de faire tout +mon possible pour vous décider à le peindre. Nous parlerons donc de cette +affaire après-demain, car j'ai donné rendez-vous au dit Palmer pour le +soir, afin qu'il m'aide à plaider sa propre cause et qu'il emporte votre +promesse. + +Sur ce, mon cher Laurent, désennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir +pendant deux jours. + +Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit, +et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une +vieille prêcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous +coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excès et +abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-là: génie oblige. + +Votre camarade, + +THÉRÈSE JACQUES. + + * * * * * + +A MADEMOISELLE JACQUES. + +Ma chère Thérèse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne +avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la +beauté, à ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire +de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher +amèrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aimé flâner dans +votre grand atelier, et déraisonner dans votre petit salon lilas; mais, +puisque vous êtes en retraite avec vos trente-six cousins de province, +vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence +après-demain: vous aurez la délicieuse musique de l'accent anglo-américain +pendant toute la soirée. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je +croyais que Dick était le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en +fait de langues, je sais tout au plus le français. + +Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous êtes mille fois trop maternelle, +ma bonne Thérèse, de penser à mes intérêts au détriment des vôtres. Bien +que vous ayez une belle clientèle, je sais que votre générosité ne vous +permet pas d'être riche, et que quelques billets de banque de plus seront +beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez à +faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous +dites. + +D'ailleurs, jamais je n'ai été moins en train de faire de la peinture. Il +faut pour cela deux choses que vous avez, la réflexion et l'inspiration; +je n'aurai jamais la première, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je +dégoûté comme d'une vieille folle qui m'a éreinté en me promenant à +travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois +bien ce qui me manque; n'en déplaise à votre raison, je n'ai pas encore +assez vécu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Réalité, sous +la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opéra. J'espère +bien, à mon retour, être l'homme du monde le plus accompli, c'est-à-dire +le plus blasé et le plus raisonnable. + +Votre ami, + +LAURENT. + + * * * * * + + + + +I + + +Thérèse comprit fort bien, à première vue, le dépit et la jalousie qui +avaient dicté cette lettre. + +--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes, +il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute +autre. + +Et, tout en relisant et rêvant, Thérèse craignit de se mentir à elle-même +en cherchant à se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprès +d'elle. + +--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non +satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi. +Je n'en ai jamais eu! + +Mais la pendule marquait cinq heures de l'après-midi. Et Thérèse, après +avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna congé à son +domestique pour vingt-quatre heures, fit à sa fidèle vieille Catherine +diverses recommandations particulières et monta en fiacre. Deux heures +après, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voûtée et +parfaitement voilée, dont le cocher même ne vit pas la figure. Elle +s'enferma avec cette personne mystérieuse, et Catherine leur servit un +petit dîner tout à fait succulent. Thérèse soignait et servait sa compagne, +qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas +manger. + +De son côté, Laurent se disposait à la partie de plaisir annoncée; mais, +quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit +qu'une affaire imprévue le retenait encore deux heures à Paris, et qu'il +le rejoindrait à sa maison de campagne dans la soirée. + +Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'était habillé avec une hâte +fiévreuse. Il s'était fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il +avait jeté son habit sur un fauteuil, et il avait passé ses mains dans les +boucles trop symétriques de ses cheveux, sans songer pourtant à l'air +qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantôt vite, tantôt +lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois +promettre de se hâter de partir lui-même, il courut sur l'escalier pour le +prier de l'attendre et lui dire qu'il renonçait à toute affaire pour le +suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, où il se +jeta sur son lit. + +--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose +là-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisième jour, +c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Américain que +je ne connais pas! Mais elle connaît, certainement, elle, ce Palmer, +qu'elle appelle par son petit nom! D'où vient alors qu'il m'a demandé son +adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis +pas l'amant de Thérèse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thérèse! +je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en préserve! une femme qui a +cinq ans de plus que moi, peut-être davantage! Qui sait l'âge d'une femme, +et de celle-là précisément, dont personne ne sait rien? Un passé si +mystérieux doit couvrir quelque énorme sottise, peut-être une honte bien +conditionnée. Et avec cela, elle est prude, ou dévote, ou philosophe, qui +peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialité, ou une tolérance, +ou un détachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce +qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer? + +Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui. + +--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais +qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle +Jacques. + +Laurent tressaillit. + +--Et que diable voulez-vous à mademoiselle Jacques? répondit-il en faisant +semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette. + +--Moi? Rien... c'est-à-dire si! Je voudrais bien la connaître; mais je ne +la connais que de vue et de réputation. C'est pour une personne qui veut +se faire peindre que je demande son adresse. + +--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques? + +--Parbleu! elle est tout à fait célèbre à présent, et qui ne l'a +remarquée? Elle est faite pour cela! + +--Vous trouvez? + +--Eh bien, et vous? + +--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas compétent. + +--Vous l'aimez beaucoup? + +--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas +la cour. + +--Vous la voyez souvent? + +--Quelquefois. + +--Alors vous êtes son ami... sérieux? + +--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous? + +--Parce que je n'en crois rien; à vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami +sérieux d'une femme... jeune et belle! + +--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon +camarade, pas désagréable à voir, voilà tout. Pourtant elle appartient à +un type que je n'aime pas, et je suis forcé de lui pardonner d'être +blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture. + +--Elle n'est pas déjà si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des +cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulièrement. +Au reste, ça lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant. + +--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous! + +--Elle n'est pas très-grande, elle a des petits pieds et des petites +mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardée, puisque j'en suis +amoureux. + +--Tiens, quelle idée vous avez là! + +--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plaît +pas? + +--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-là, je +tâcherais d'être mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas +amoureux, c'est un état que je ne fais pas; par conséquent, je ne serais +pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble. + +--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la +chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin à +la patience, vu que je suis d'un âge et d'un monde où le plaisir ne manque +pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-là, et que vous la +connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosité de ma part, je vous le +déclare, si elle est veuve ou... + +--Ou quoi? + +--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari. + +--Je n'en sais rien. + +--Pas possible! + +--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demandé. Ça m'est si égal! + +--Savez-vous ce qu'on dit? + +--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit? + +--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a été mariée à +un homme riche et titré. + +--Mariée... + +--On ne peut plus mariée, par-devant M. le maire et M. le curé. + +--Quelle bêtise! elle porterait son nom et son titre. + +--Ah! voilà! Il y a un mystère là-dessous. Quand j'aurai le temps, je +chercherai ça, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant +connu, bien qu'elle vive avec une grande liberté. D'ailleurs, vous devez +savoir cela, vous? + +--Je n'en sais pas le premier mot. Ah ça! vous croyez donc que je passe ma +vie à observer ou à interroger les femmes? Je ne suis pas un flâneur comme +vous, moi! je trouve la vie très courte pour vivre et travailler. + +--Vivre... je ne dis pas. Il paraît que vous vivez beaucoup. Quant à +travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce +que vous avez là? Laissez-moi voir! + +--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commencé ici. + +--Si fait: cette tête-là... c'est très-beau, diable! Laissez-moi donc voir, + ou je vous malmène dans mon prochain _salon_. + +--Vous en êtes bien capable! + +--Oui, quand vous le mériterez; mais, pour cette tête-là, c'est superbe et +s'admire tout bêtement. Qu'est-ce que ça sera? + +--Est-ce que je sais? + +--Voulez-vous que je vous le dise? + +--Vous me ferez plaisir. + +--Faites-en une sibylle. On coiffe ça comme on veut, ça n'engage à rien. + +--Tiens, c'est une idée. + +--Et puis on ne compromet pas la personne à qui ça ressemble. + +--Ça ressemble à quelqu'un? + +--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas? +Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez +tout, même les choses les plus simples. Vous êtes l'amant de cette +figure-là! + +--La preuve, c'est que je m'en vais à Montmorency! dit froidement Laurent +en prenant son chapeau. + +--Ça n'empêche pas! répondit Mercourt. + +Laurent sortit, et Mercourt, qui était descendu avec lui, le vit monter +dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de +Boulogne, où il dîna tout seul dans un petit café, et d'où il revint à la +nuit tombée, à pied et perdu dans ses rêveries. + +Le bois de Boulogne n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui. +C'était plus petit d'aspect, plus négligé, plus pauvre, plus mystérieux et +plus champêtre: on y pouvait rêver. + +Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu'aujourd'hui, avaient +de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites +maisons avec de petits jardins d'un caractère très-intime. On y pouvait +vivre et travailler. + +C'était dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des +lilas en fleur, et derrière une grande haie d'aubépine fermée d'une +barrière peinte en vert, que demeurait Thérèse. On était au mois de mai. +Le temps était magnifique. Comment Laurent se trouva, à neuf heures, +derrière cette haie, dans la rue déserte et inachevée où les réverbères +n'avaient pas encore été installés, et sur les talus de laquelle +poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-même +eût été embarrassé d'expliquer. + +La haie était fort épaisse, et Laurent tourna sans bruit tout à l'entour, +sans apercevoir autre chose que des feuilles légèrement dorées par une +lumière qu'il supposa placée dans le jardin, sur une petite table auprès +de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soirée chez +Thérèse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le thé, comme cela +arrivait quelquefois? Mais Thérèse avait annoncé à Laurent qu'elle +attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le +chuchotement mystérieux de deux voix, dont l'une lui paraissait être celle +de Thérèse. L'autre parlait tout à fait bas: était-ce celle d'un homme? + +Laurent écouta à en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'à ce +qu'enfin il entendît ou crût entendre ces mots dits par Thérèse: + +--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est +vous! + +--A présent, se dit Laurent en quittant précipitamment la petite rue +déserte et en revenant sur la chaussée bruyante des Champs-Elysées, me +voilà bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'était pas obligée +de me confier cela!... Seulement, elle n'était pas obligée de parler en +toute occasion de manière à me faire croire qu'elle n'était et ne voulait +être à personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir +avant tout. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et +même il faut bien que j'aie eu la tête un peu montée pour elle sans me +l'avouer, puisque j'étais là aux écoutes, faisant le plus lâche des +métiers, quand ce n'est pas un métier de jaloux! Je ne peux pas m'en +repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misère et d'une grande +duperie: celle de désirer une femme qui n'a rien de plus désirable que +toute autre, pas même la sincérité. + +Laurent arrêta une voiture qui passait vide et alla à Montmorency. Il se +promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez +Thérèse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures à la +campagne et se trouva le troisième soir à la porte de Thérèse, juste en +même temps que M. Richard Palmer. + +--Oh! dit l'Américain en lui tendant la main, je suis content de voir +vous! + +Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put +s'empêcher de demander à M. Palmer pourquoi il était si content de le +voir. + +L'étranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de +l'artiste. + +--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialité +irrésistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup! + +--Comment! vous voilà? dit Thérèse étonnée à Laurent. Je ne comptais plus +sur vous ce soir. + +Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusité +dans ces simples paroles. + +--Ah! lui répondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre +parti, et je crois que je viens troubler un délicieux tête-à-tête. + +--C'est d'autant plus cruel à vous, reprit-elle sur le même ton enjoué, +que vous sembliez vouloir me le ménager. + +--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas décommandé! Dois-je m'en +aller? + +--Non, restez. Je me résigne à vous supporter. + +L'Américain, après avoir salué Thérèse, avait ouvert son portefeuille et +cherché une lettre qu'il était chargé de lui remettre. Thérèse parcourut +cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre réflexion. + +--Si voulez répondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane. + +--Merci, répondit Thérèse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui était +sous sa main, je ne répondrai pas. + +Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec +plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta +pour ainsi dire aux yeux. C'était celle qu'il avait écrite à Thérèse +l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqué intérieurement de voir +cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer. + +--Elle me laisse là, dit-il, pêle-mêle avec ses amants évincés. Je n'ai +pourtant pas droit à cet honneur. Je ne lui ai jamais parlé d'amour. + +Thérèse se mit à parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier, +épiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses +interlocuteurs, et s'imaginant à chaque instant découvrir en eux une +crainte secrète de le voir céder; mais leur insistance était de si bonne +foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupçons. Si Thérèse avait des +relations avec cet étranger, libre et seule comme elle vivait, ne +paraissant devoir rien à personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on +pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prétexte d'un portrait pour +recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie? + +Dès qu'il se sentit calmé, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte +de manifester sa curiosité. + +--Vous êtes donc Américaine? dit-il à Thérèse, qui de temps en temps +traduisait à M. Palmer, en anglais, les répliques qu'il n'entendait pas +bien. + +--Moi? répondit Thérèse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur +d'être votre compatriote? + +--C'est que vous parlez si bien l'anglais! + +--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas. +Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si +c'est d’hier ou d’il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien, +demandez-le à lui-même. + +Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers +décidé à lui faire. Il répondit que ce n'était pas la première fois qu'il +venait en France et qu'il avait connu Thérèse toute jeune, chez ses +parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thérèse avait coutume de dire +qu'elle n'avait jamais connu ni son père ni sa mère. + +Le passé de mademoiselle Jacques était un mystère impénétrable pour les +gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit +nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle était venue à +Paris on ne sait d'où, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle +était connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait +fait ayant été remarqué chez des gens de goût et signalé tout à coup comme +une oeuvre de maître. C'est ainsi que, d'une clientèle et d'une existence +pauvres et obscures, elle avait passé brusquement à une réputation de +premier ordre et une existence aisée; mais elle n'avait rien changé à ses +goûts tranquilles, à son amour de l'indépendance et à l'austérité enjouée +de ses manières. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-même +que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et +de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manière d'éluder les +questions et de passer à côté qui la dispensait de répondre. Si on +trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire après quelques mots +vagues: + +--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intéressant à raconter, et, si +j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y +penser. Je suis très-heureuse à présent, puisque j'ai du travail et que +j'aime le travail par-dessus tout. + +C'est par hasard, et à la suite de relations d'artiste à artiste dans la +même partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle +Jacques. Lancé comme gentilhomme et comme artiste éminent dans un double +monde, M. Fauvel avait, à vingt-quatre ans, l'expérience des faits que +l'on n'a pas toujours à quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour +à tour; mais il n'avait nullement l'expérience du coeur, qui ne s'acquiert +pas dans le désordre. Grâce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc +commencé par décréter en lui-même que Thérèse devait avoir pour amants +tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu +à peu affirmer et prouver la pureté de leurs relations avec elle pour +arriver à la considérer comme une personne qui pouvait avoir eu des +passions, mais non des commerces de galanterie. + +Des lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de cette +anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et +volontairement isolée. Il l'avait vue plus souvent, et peu à peu presque +tous les jours, d'abord sous toute sorte de prétextes, ensuite en se +donnant pour un ami sans conséquence, trop viveur pour avoir souci d'en +conter à une femme sérieuse, mais trop idéaliste, en dépit de tout, pour +n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitié +désintéressée. + +Au fond, c'était là la vérité dans le principe; mais l'amour s'était +glissé dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se débattait +contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore déguiser à Thérèse +et à lui-même, d'autant plus qu'il l'éprouvait pour la première fois de sa +vie. + +--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis à M. Palmer d'essayer son +portrait, pourquoi diable tenez-vous tant à une chose qui ne sera +peut-être pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne +vous refuse certainement pas d'en faire une à coup sûr excellente? + +--Elle me refuse, répondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais +pas pourquoi. J'ai promis à ma mère, qui a la faiblesse de me croire +très-beau, un portrait de maître, et elle ne le trouvera jamais +ressemblant, s'il est trop réel. Voilà pourquoi je m'étais adressé à vous +comme à un maître idéaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne +pas faire plaisir à ma mère, ou l'ennui de chercher encore. + +--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!... + +--Je ne trouve pas; mais, à supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il +aient le temps tout de suite, et je suis pressé d'envoyer le portrait. +C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le +transport durera environ deux mois. + +--C'est-à-dire, Laurent, ajouta Thérèse, qu'il vous faut faire ce portrait +en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut, +vous auriez à commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis, +n'est-ce pas? + +M. Palmer tendit la main à Laurent en disant: + +--Voilà le contrat passé. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle +Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mêle pas. Quelle est votre +heure demain? + +L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crût forcé d'en +faire autant par respect pour Thérèse; mais Palmer n'y fit aucune +attention, et sortit après avoir serré sans la baiser la main de +mademoiselle Jacques. + +--Dois-je le suivre? dit Laurent. + +--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle; toutes les personnes que je +reçois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez à dix +heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliée à +bavarder avec vous jusqu'à près de minuit, et, comme je ne peux pas dormir +passé cinq heures du matin, je me suis sentie très-fatiguée. + +--Et vous ne me mettiez pas à la porte? + +--Non, je n'y pensais pas. + +--Si j'étais fat, j'en serais bien fier! + +--Mais vous n'êtes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela à ceux qui sont +bêtes. Voyons, malgré le compliment, maître Laurent, j'ai à vous gronder. +On dit que vous ne travaillez pas. + +--Et c'est pour me forcer à travailler que vous m'avez mis la tête de +Palmer comme un pistolet sur la gorge. + +--Eh bien, pourquoi pas? + +--Vous êtes bonne, Thérèse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie +malgré moi. + +--Je ne me mêle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-là. Je +n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'être votre mère; mais je suis votre +soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est +impossible de ne pas m'affliger de vos accès de paresse. + +--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'écria Laurent avec un mélange +de plaisir et de dépit que Thérèse sentit, et qui l'engagea à répondre +avec franchise. + +--Écoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous +expliquions. J'ai beaucoup d'amitié pour vous. + +--J'en suis très-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis même pas +bon à faire un ami, Thérèse! Je ne crois pas plus à l'amitié qu'à l'amour +entre une femme et un homme. + +--Vous me l'avez déjà dit, et cela m'est fort égal, ce que vous ne croyez +pas. Moi, je crois à ce que je sens, et je sens pour vous de l'intérêt et +de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprès de moi un +être quelconque sans m'attacher à lui et sans désirer qu'il soit heureux. +J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache +gré. Or, vous n'êtes pas un être quelconque, vous êtes un homme de génie, +et, qui plus est, j'espère, un homme de coeur. + +--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde. +Je sais me battre en duel, payer mes dettes et défendre la femme à qui je +donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur +tendre, aimant, naïf... + +--Je sais que vous avez la prétention d'être vieux, usé et corrompu. Cela +ne me fait rien du tout, vos prétentions. C'est une mode bien portée à +l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie réelle ou douloureuse, +mais qui passera quand vous voudrez. Vous êtes un homme de coeur, +précisément parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme +viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. +Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est à l'artiste que je parle: +l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content +de lui-même. + +--Eh bien, vous vous trompez, Thérèse, répondit Laurent avec vivacité. +C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans +l'artiste et qui l'étouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous. +l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne +sais pas, comme vous, être attentif et calme pendant six heures de travail, +faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer à +travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir à deux ou +trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du +sommeil. Mon sommeil à moi est mauvais, mes promenades sont agitées, mon +travail est fiévreux. L'invention me trouble et me fait trembler: +l'exécution, toujours trop lente à mon gré, me donne d'effroyables +battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que +j'accouche d'une idée qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux +et dégoûté le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me +quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre +m'arrive si confuse et si énorme, que mon pauvre être ne peut pas la +contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'à ce qu'elle ait pris des +proportions réalisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de +l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas définir. +Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce géant +d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache +une à une, par le forceps de sa volonté, de maigres souris à demi mortes! +Donc, Thérèse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imaginé de vivre, +que je fasse des excès de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que +mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout +bonnement mon infirmité. + +--Alors, c'est décidé, c'est arrêté, dit Thérèse en souriant, vous +travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un +mot. Si on vous proposait d'être demain le prince D... ou le comte de S..., +avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez, +en parlant de votre pauvre palette si méprisée: _Rendez-moi ma mie!_ + +--Ma palette méprisée? Vous ne me comprenez pas, Thérèse! C'est un +instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire, +c'est une estime accordée au talent, plus pure et plus exquise que celle +que l'on accorde au titre et à la fortune. Donc, c'est un très-grand +avantage et un très-grand plaisir pour moi de me dire: «Je ne suis qu'un +petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas déroger +mènent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des +ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai dérogé, j'ai +pris un état, et il se trouve qu'à vingt-quatre ans quand je passe sur un +petit cheval de manége au milieu des premiers riches et des premiers beaux +de Paris, montés sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les +badauds assis aux Champs-Élysées, un homme de goût ou une femme d'esprit, +c'est moi qui suis regardé et nommé, et non pas les autres.» Vous riez! +vous trouvez que je suis très-vain? + +--Non, mais très-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas. + +--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre, +je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette, +instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne +sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le désordre, non +pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de +mes nerfs. Voilà tout, Thérèse. Qu'y a-t-il donc là qui ne soit +raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de +fatigue. + +--C'est vrai, dit Thérèse, je l'ai remarqué, et je m'en étonne comme d'une +anomalie; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue, +et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez, +répondez à une question: Avez-vous commencé la vie par le travail et +l'abstinence, et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour +vous reposer? + +--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collège, aimant la peinture, +mais ne croyant pas être jamais forcé de peindre. Je me croyais riche. Mon +père est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me +suis dépêché de dévorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une année de +bien-être. Quand je me suis vu à sec, j'ai pris le pinceau; j'ai été +éreinté et porté aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand +succès possible, et, à présent, je me donne, pendant quelques mois ou +quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il +n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis également au bout de +mes forces et de mes désirs. Alors je reprends le travail avec rage, +douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalité +recommencent. + +--Il y a longtemps que vous menez cette vie-là? + +--Il ne peut pas y avoir longtemps à mon âge! Il y a trois ans. + +--Eh! c'est beaucoup pour votre âge, justement! Et puis vous avez mal +commencé: vous avez mis le feu à vos esprits vitaux avant qu'ils eussent +pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir. +Votre tête a grossi quand même, et le génie s'y est développé malgré tout; +mais peut-être bien votre coeur s'est-il atrophié, peut-être ne serez-vous +jamais ni un homme ni un artiste complet. + +Ces paroles de Thérèse, dites avec une tristesse tranquille, irritèrent +Laurent. + +--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me méprisez? + +--Non, répondit-elle en lui tendant la main, je vous plains! + +Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de +Thérèse. + +Ces larmes amenèrent en lui une réaction violente: un déluge de pleurs +inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thérèse, non pas comme un +amant qui se déclare, mais comme un enfant qui se confesse: + +--Ah! ma pauvre chère amie! s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous +avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux, +voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi +que j'ai dans la poitrine à la place du coeur crie sans cesse après je ne +sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu, +et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les méprise +toutes! Je peux vous dire cela, à vous qui êtes mon camarade et mon ami! +Je me surprends parfois prêt à idolâtrer une courtisane, tandis qu'auprès +d'un ange je serais peut-être plus froid qu'un marbre. Tout est dérangé +dans mes notions, tout est peut-être dévié dans mes instincts. Si je vous +disais que je ne trouve déjà plus d'idées riantes dans le vin! 0ui, j'ai +l'ivresse triste, à ce qu'il paraît; et on m'a dit qu'avant-hier, dans +cette débauche à Montmorency, j'avais déclamé des choses tragiques avec +une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je +devienne, Thérèse, si vous n'avez pas pitié de moi? + +--Certes, j'ai pitié, mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui essuyant les +yeux avec son mouchoir; mais à quoi cela peut-il servir? + +--Si vous m'aimiez, Thérèse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous +ne m'avez pas permis d'être pour vous une espèce d'ami? + +--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez répondu que vous ne +pouviez croire à l'amitié d'une femme. + +--Je croirais peut-être à la vôtre; vous devez avoir le coeur d'un homme, +puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi. + +--Je ne vous l'ai pas ôtée, et je veux bien essayer d'être un homme pour +vous, répondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitié d'un +homme doit avoir plus de rudesse et d'autorité que je ne me crois capable +d'en avoir. Malgré moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et +vous voyez déjà! Je m'étais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous +mettre en colère contre moi et contre vous-même; au lieu de cela, me voilà +pleurant avec vous, ce qui n'avance à rien. + +--Si fait! si fait! s'écria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont +arrosé la place desséchée; peut-être que mon coeur y repoussera! Ah! +Thérèse, vous m'avez déjà dit une fois que je me vantais devant vous de ce +dont je devrais rougir, que j'étais un mur de prison. Vous n'avez oublié +qu'une chose: c'est qu'il y a derrière ce mur un prisonnier! Si je pouvais +ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est +d'airain, et ma volonté, ma foi, mon expansion, ma parole même, ne peuvent +le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me +servira, je vous le demande, d'avoir barbouillé de peintures fantasques +les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve écrit nulle part? + +--Si je vous comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre +oeuvre a besoin d'être échauffée par le sentiment. + +--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos +reproches? + +--Pas précisément. Il n'y a que trop de feu dans votre exécution, la +critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traité avec respect cette +exubérance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautés +empêchent quiconque a de l'enthousiasme d'éplucher les défauts. Loin de +trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brûlant et passionné; +mais je cherchais où était en vous le siége de cette passion: je le vois +maintenant, il est dans le désir de l'âme. Oui, certainement, +ajouta-t-elle toujours rêveuse, comme si elle cherchait à percer les +voiles de sa propre pensée, le désir peut être une passion. + +--Eh bien, à quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbé. + +--Je me demande si je dois faire la guerre à cette puissance qui est en +vous, et si, en vous persuadant d'être heureux et calme, on ne vous +ôterait pas le feu sacré. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne +peut pas être pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est +vivement exprimée pendant sa période de fièvre, elle doit, ou tomber +d'elle-même, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque âge n'a-t-il pas sa +force et sa manifestation particulières? Ce que l'on appelle les diverses +_manières_ des maîtres, n'est-ce pas l'expression des successives +transformations de leur être? A trente ans, vous sera-t-il possible +d'avoir aspiré à tout sans rien étreindre? Ne vous sera-t-il pas imposé +d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous êtes dans l'âge de la +fantaisie; mais bientôt viendra celui de la lumière. Ne voulez-vous pas +faire de progrès? + +--Dépend-il de moi d'en faire? + +--Oui, si vous ne travaillez pas à déranger l'équilibre de vos facultés. +Vous ne me persuaderez pas que l'épuisement soit le remède de la fièvre: +il n'en est que le résultat fatal. + +--Alors quel fébrifuge me proposez-vous? + +--Je ne sais: le mariage, peut-être. + +--Horreur! s'écria Laurent en éclatant de rire. + +Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce +correctif: + +--A moins que ce ne soit avec vous, Thérèse. Eh! c'est une idée, cela! + +--Charmante, répondit-elle, mais tout à fait impossible. + +La réponse de Thérèse frappa Laurent par sa tranquillité sans appel, et ce +qu'il venait de dire par manière de saillie lui parut tout à coup un rêve +enterré, comme s'il eût pris place dans son esprit. Ce puissant et +malheureux esprit était ainsi fait que, pour désirer quelque chose, il lui +suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-là que Thérèse +venait de dire. + +Aussitôt ses velléités d'amour pour elle lui revinrent, et en même temps +ses soupçons, sa jalousie et sa colère. Jusque-là, ce charme d'amitié +l'avait bercé et comme enivré; il devint tout à coup amer et +glacé. + +--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voilà +le mot de ma vie qui revient à propos de tout, au bout d'une plaisanterie +comme au bout de toute chose sérieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez +pas cet ennemi-là, Thérèse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un +_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connaît froide +ou raisonnable! Ça me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos +trente-sept cousins_ sont peut-être là, dehors, qui attendent ma +sortie. + +--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thérèse stupéfaite; quelles +idées vous viennent? Avez-vous des accès de folie? + +--Quelquefois, répondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner. + + + + +II + + +Le lendemain, Thérèse reçut de Laurent la lettre suivante: + +«Ma bonne et chère amie, comment vous ai-je quittée hier? Si je vous ai +dit quelque énormité, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un +éblouissement qui ne s'est pas dissipé dehors; car je me suis trouvé à ma +porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y étais monté. + +«Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand +mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis +malade, et vous aviez raison, la vie que je mène est détestable. + +«De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que, +depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la première que je +vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancée, mariée ou veuve?... +Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherché à le savoir? Vous +ai-je demandé?... Ah! tenez, Thérèse, il y a encore ce matin du désordre +dans ma tête, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir +avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accès de curiosité à votre +égard, celui d'hier était déjà le second; mais ce sera le dernier, je vous +jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser +de tout. J'ai donc été l'autre jour à votre porte, c'est-à-dire à la +grille de votre jardin. J'ai regardé, je n'ai rien vu; j'ai écouté, j'ai +entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu +sa figure; mais je sais que vous êtes ma soeur, ma confidente, ma +consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais à vos pieds, et que +vous avez essuyé mes yeux avec votre mouchoir, en disant: «Que faire, que +faire, mon pauvre enfant?» Je sais que, sage, laborieuse, tranquille, +respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque vous êtes heureuse, +vous trouvez le temps et la charité de me plaindre, de savoir que j'existe, +et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse, qui ne vous bénirait +serait un ingrat, et, tout misérable que je suis, je ne connais pas +l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thérèse? Il me semble que je +vous ai offensée. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez +vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!». + +Laurent reçut, par le retour de son domestique, la réponse de Thérèse. +Elle était courte: _Venez ce soir_. Laurent n'était ni roué ni fat, bien +qu'il méditât ou fût tenté souvent d'être l'un et l'autre. C'était, on l'a +vu, un être plein de contrastes, et que nous décrivons sans l'expliquer, +ce ne serait pas possible; certains caractères échappent à l'analyse +logique. + +La réponse de Thérèse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui +avait écrit sur ce ton. Était-ce son congé motivé qu'elle lui ordonnait de +venir chercher? était-ce à un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces +trois mots secs ou brûlants avaient-ils été dictés par l'indignation ou +par le délire? + +M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agité et tout préoccupé, commencer +son portrait. Il s'était promis de l'interroger avec une habileté +consommée, et de lui arracher tous les secrets de Thérèse. Il ne trouva +pas un mot pour entrer en matière, et, comme l'Américain posait en +conscience, immobile et muet comme une statue, la séance se passa presque +sans desserrer les lèvres de part ni d'autre. + +Laurent put donc se calmer assez pour étudier la physionomie placide et +pure de cet étranger. Il était d'une beauté accomplie; ce qui, au premier +abord, lui donnait l'air inanimé propre aux figures régulières. En +l'examinant mieux, on découvrait de la finesse dans son sourire et du feu +dans son regard. En même temps que Laurent faisait ces observations, il +étudiait l'âge de son modèle. + +--Je vous demande pardon, lui dit-il tout à coup, mais je voudrais et je +dois savoir si vous êtes un jeune homme un peu fatigué ou un homme mûr +extraordinairement conservé. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas +bien ce que je vois. + +--J'ai quarante ans, répondit simplement M. Palmer. + +--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fière santé? + +--Excellente! dit Palmer. + +Et il reprit sa pose aisée et son tranquille sourire. + +--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un +homme qui n'a jamais aimé que le _roastbeef_. + +Il ne put résister au désir de lui dire encore: + +--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune? + +--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la première fois. + +Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle année. Il lui +semblait qu'en parlant de Thérèse, le rouge lui montait au visage. Que lui +importait au fond l'âge de Thérèse? C'est son histoire qu'il aurait voulu +apprendre. Thérèse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait +n'avoir été pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte +et la prononciation vibrante. Si c'eût été à lui que Thérèse se fût +adressée en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une réponse +quelconque que Laurent eût entendue. + +Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'être exact, +arriva avant l'heure où Thérèse le recevait habituellement. Il la trouva +dans son jardin, inoccupée contre sa coutume, et marchant avec agitation. +Dès qu'elle le vit, elle alla à sa rencontre; et, lui prenant la main avec +plus d'autorité que d'affection: + +--Si vous êtes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout +ce que vous avez entendu à travers ce buisson. Voyons, parlez; j'écoute. + +Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrité de cet accueil inusité, +essaya de l'inquiéter en lui faisant des réponses évasives; mais elle le +domina par une attitude de mécontentement et une expression de visage +qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans +retour lui fit dire tout simplement la vérité. + +--Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous avez entendu? Je disais à une +personne que vous n'avez pas même pu apercevoir: «Vous êtes maintenant mon +seul amour sur la terre?» + +--J'ai donc rêvé cela, Thérèse! Je suis prêt à le croire, si vous me +l'ordonnez. + +--Non, vous n'avez pas rêvé. J'ai pu, j'ai dû dire cela. Et que m'a-t-on +répondu? + +--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la réponse de Thérèse fit +l'effet d'une douche froide, pas même le son de sa voix. Êtes-vous +rassurée? + +--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi? + +--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne +soient pas connues. + +--Ah! s'écria Thérèse d'un air de satisfaction étrange, vous pensez que +c'était M. Palmer? + +--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure à vous faire que de +supposer une ancienne liaison tout à coup renouée? Je sais que vos +rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi +désintéressés de leur part, et aussi indifférents de la vôtre, que ceux +que j'ai moi-même avec vous. M. Palmer est très-beau, et ses manières sont +d'un galant homme. Il m'est très-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la +présomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers. +Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnée... + +--Oui, au fait, dit Thérèse, qui ne parut pas songer à nier la moindre +chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me paraît mal, bien que je n'y +comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie. + +--Thérèse! répondit vivement le jeune homme, résolu à se débarrasser d'un +reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant +est Palmer, et je vous aimerai véritablement, je vous parlerai avec une +ingénuité complète. Je vous demanderai pardon d'un accès de folie, et vous +n'aurez jamais un reproche à me faire. Voyons, voulez-vous que je sois +votre ami? Malgré mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'être et +que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voilà tout ce que je vous +demande! + +--Mon cher enfant, répondit Thérèse, vous me parlez comme à une coquette +qui essayerait de vous retenir près d'elle, et qui aurait une faute à +confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient +nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort +estimable, avec qui je ne vais même pas jusqu'à l'intimité, et que j'avais +depuis longtemps perdu de vue. Voilà ce que je dois vous dire, mais rien +au delà. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'épanchement, et je +vous prie de ne pas vous y intéresser plus que je ne souhaite. Ce n'est +donc pas à vous de m'interroger, c'est à vous de me répondre. Que +faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel +est l'_accès de folie_ que je dois savoir et juger? + +--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me +confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon +camarade et avoir confiance en moi? + +--Ne vous confessez donc pas, reprit Thérèse en se levant. Cela me +prouvera que vous ne méritiez pas l'estime que je vous ai témoignée, et +qu'en cherchant à savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du +tout. + +--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous? + +--C'est fini, et adieu, répondit Thérèse d'un ton sévère. + +Laurent sortit, en proie à une colère qui ne lui permit pas de dire un mot; +mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant à +Catherine qu'il avait oublié une commission dont on l'avait chargé pour sa +maîtresse. Il trouva Thérèse assise dans un petit salon: la porte sur le +jardin était restée ouverte; il semblait que Thérèse, affligée et abattue, +fût demeurée plongée dans ses réflexions. Son accueil fut glacé. + +--Vous voilà revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublié? + +--J'ai oublié de vous dire la vérité. + +--Je ne veux plus l'entendre. + +--Et pourtant vous me la demandiez! + +--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanément. + +--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons, +Thérèse, croyez-vous donc qu'il soit possible à un homme de mon âge de +vous voir sans être amoureux de vous? + +--Amoureux? dit Thérèse en fronçant le sourcil. En me disant que vous ne +pouviez l'être d'aucune femme, vous vous êtes donc moqué de moi? + +--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais. + +--Alors vous vous étiez trompé, et vous voilà amoureux, c'est bien sûr? + +--Oh! ne vous fâchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sûr que cela. Il m'a +passé des idées d'amour par la tête, par les sens, si vous voulez. +Avez-vous si peu d'expérience, que vous ayez jugé la chose impossible? + +--J'ai l'âge de l'expérience, répondit Thérèse; mais j'ai longtemps vécu +seule. Je n'ai pas l'expérience de certaines situations. Cela vous étonne? +C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicité, quoique j'aie été +trompée... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me +respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous +n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossièreté. Je me suis donc crue +à l'abri de l'outrage de vos désirs, et, de tout ce que j'estimais en vous, +votre sincérité sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais +à votre destinée avec d'autant plus d'abandon que nous nous étions dit en +riant, souvenez-vous, mais sérieusement au fond: «Entre deux êtres dont +l'un est idéaliste, et l'autre matérialiste, il y a la mer Baltique.» + +--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance à marcher le +long de mon rivage, sans avoir l'idée de traverser; mais il s'est trouvé +que, de mon côté, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai +vingt-quatre ans et si vous êtes belle? + +--Est-ce que je suis encore belle? J'espérais que non! + +--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour, +vous m'êtes apparue comme cela. Quant à vous, c'est sans le vouloir, je le +sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette +séduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis défendu et +distrait. J'ai rendu à Satan ce qui appartient à Satan, c'est-à-dire ma +pauvre âme, et je n'ai apporté ici à César que ce qui revient à César, mon +respect et mon silence. Voilà huit ou dix jours pourtant que cette +mauvaise émotion me revient en rêve. Elle se dissipe dès que je suis +auprès de vous. Ma parole d'honneur, Thérèse, quand je vous vois, quand +vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crié après +vous dans un moment de démence auquel je ne comprends rien moi-même. Quand +je parle de vous, je dis que vous n'êtes pas jeune ou que je n'aime pas la +couleur de vos cheveux. Je proclame que vous êtes ma grande camarade, +c'est-à-dire mon frère, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe +je ne sais quelles bouffées de printemps dans l'hiver de mon imbécile de +coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en +effet, Thérèse, avec votre culte pour ce que vous appelez le véritable +amour! cela donne à penser, malgré qu'on en ait! + +--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour. + +--Oui, je le sais. Vous avez à cet égard un parti pris. Vous avez lu +quelque part que parler d'amour, c'était déjà en donner ou en prendre; +mais votre silence a une grande éloquence, vos réticences donnent la +fièvre et votre excessive prudence a un attrait diabolique! + +--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thérèse. + +--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans +sommeil, puisqu'il ne tient qu'à vous de me rendre aussi tranquille que je +l'étais auparavant? + +--Que faut-il faire pour cela? + +--Ce que je vous demandais: me dire que vous êtes à quelqu'un. Je me le +tiendrai pour dit, et, comme je suis très-fier, je serai guéri comme par +la baguette d'une fée. + +--Et si je vous dis que je ne suis à personne, parce que je ne veux plus +aimer personne, cela ne suffira pas? + +--Non, j'aurai la fatuité de croire que vous pouvez changer d'avis. + +Thérèse ne put s'empêcher de rire de la bonne grâce avec laquelle Laurent +s'exécutait. + +--Eh bien, lui dit-elle, soyez guéri, et rendez-moi une amitié dont +j'étais fière, au lieu d'un amour dont j'aurais à rougir. J'aime +quelqu'un. + +--Ce n'est pas assez, Thérèse: il faut me dire que vous lui appartenez! + +--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh +bien, soit, j'ai un amant. Êtes-vous satisfait? + +--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier +de votre franchise. Soyez tout à fait bonne, dites-moi que c'est +Palmer! + +--Cela m'est impossible, je mentirais. + +--Alors... je m'y perds! + +--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente... + +--Qui vient cependant quelquefois? + +--Apparemment, puisque vous avez surpris un épanchement... + +--Merci, merci, Thérèse! Me voilà tout à fait sur mes pieds; je sais qui +vous êtes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous +aime mieux ainsi, vous êtes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne +parliez-vous plus tôt! + +--Cette passion vous a donc bien ravagé? dit Thérèse railleuse. + +--Eh! mais, peut-être! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thérèse, et nous +en rirons ensemble. + +--Voilà qui est convenu; bonsoir. + +Laurent alla se coucher fort tranquille et tout à fait désabusé. Il avait +réellement souffert pour Thérèse. Il l'avait désirée avec passion, sans +oser le lui faire pressentir. Ce n'était certes pas une bonne passion que +celle-là. Il s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité. Cette femme +dont tous ses amis disaient: «Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fût +moi, mais ce n'est personne,» lui était apparue comme un idéal à saisir. +Son imagination s'était enflammée, son orgueil avait saigné de la crainte, +de la presque certitude d'échouer. + +Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement à l'orgueil. Il avait +la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du +vrai. + +C'était un ange, sinon déchu comme tant d'autres, du moins fourvoyé et +malade. Le besoin d'aimer lui dévorait le coeur, et cent fois par jour il +se demandait avec effroi s'il n'avait pas déjà trop abusé de la vie, et +s'il lui restait la force d'être heureux. + +Il s'éveilla calme et triste. Il regrettait déjà sa chimère, son beau +sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait, +le grondait, l'encourageait et le plaignait tour à tour, sans jamais rien +révéler de sa propre destinée, mais en laissant pressentir des trésors +d'affection, de dévouement, peut-être de volupté! Du moins, c'est ainsi +qu'il plaisait à Laurent d'interpréter le silence de Thérèse sur son +propre compte, et un certain sourire, mystérieux comme celui de la Joconde, + qu'elle avait sur les lèvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphémait +devant elle. Dans ces moments-là, elle avait l'air de se dire: «Je +pourrais bien décrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce +pauvre fou ne me comprendrait pas.» + +Une fois le mystère de son coeur dévoilé, Thérèse perdit d'abord tout son +prestige aux yeux de Laurent. Ce n'était plus qu'une femme pareille aux +autres. Il était même tenté de la rabaisser dans sa propre estime, et, +bien qu'elle ne se fût jamais laissé interroger, de l'accuser d'hypocrisie +et de pruderie. Mais, du moment qu'elle était à quelqu'un, il ne +regrettait plus de l'avoir respectée, et il ne désirait plus rien d'elle, +pas même son amitié, qu'il n'était pas embarrassé, pensait-il, de trouver +ailleurs. + +Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prépara +plusieurs prétextes pour s'excuser, si par hasard Thérèse lui demandait +compte de ce temps passé sans venir chez elle. Le quatrième jour, Laurent +se sentit en proie à un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les +femmes galantes lui donnaient des nausées; il ne retrouvait dans aucun de +ses amis la bonté patiente et délicate de Thérèse pour remarquer son ennui, +pour tâcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le +remède, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il +fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinée d'un artiste +tel que lui n'était pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un +esprit élevé eût le droit de prononcer que, s'il était malheureux, c'était +tant pis pour lui. + +Il courut chez elle avec tant de hâte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui +dire pour s'excuser; mais Thérèse ne montra ni mécontentement ni surprise +de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question. +Il en fut piqué, et s'aperçut qu'il était plus jaloux d'elle +qu'auparavant. + +--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublié. + +Cependant il ne fit rien paraître de son dépit, et veilla désormais sur +lui-même avec un si grand soin, que Thérèse y fut trompée. + +Plusieurs semaines s'écoulèrent pour lui dans une alternative de rage, de +froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui était si nécessaire et si +bienfaisant que l'amitié de cette femme, rien ne lui était si amer et si +blessant que de ne pouvoir prétendre à son amour. L'aveu qu'il avait exigé, +loin de le guérir comme il s'en était flatté, avait irrité sa souffrance. +C'était de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle +avait une cause avouée et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer +qu'aussitôt cette cause connue, il dédaignerait de vouloir lutter pour la +détruire? + +Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et +heureux rival. Sa fierté, excessive auprès de Thérèse, ne le lui +permettait pas. Seul, il le haïssait, il le dénigrait en lui-même, +attribuant tous les ridicules à ce fantôme, l'insultant et le provoquant +dix fois par jour. + +Et puis il se dégoûtait de souffrir, retournait à la débauche, s'oubliait +lui-même un instant et retombait aussitôt dans de profondes tristesses, +allait passer deux heures chez Thérèse, heureux de la voir, de respirer +l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir +d'entendre sa voix grondeuse et caressante. + +Enfin il la détestait pour ne pas deviner ses tourments; il la méprisait +pour rester fidèle à cet amant qui ne pouvait être qu'un homme médiocre, +puisqu'elle n'éprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se +jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fût retourné une heure +après s'il eût espéré être reçu. + +Thérèse, qui un instant s'était aperçue de son amour, ne s'en doutait plus, +tant il jouait bien son rôle. Elle aimait sincèrement ce malheureux +enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et réfléchi: elle avait +voué une sorte de culte, disait-elle, _à ce qu'il eût pu être_, et il lui +en restait une pitié pleine de gâteries où se mêlait encore un vrai +respect pour le génie souffrant et fourvoyé. Si elle eût été bien certaine +de ne pouvoir éveiller en lui aucun mauvais désir, elle l'eût caressé +comme un fils, et il y avait des moments où elle se reprenait parce qu'il +lui venait sur les lèvres de le tutoyer. + +Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait +certainement, à l'insu de Thérèse; mais une femme vraiment chaste, et qui +a vécu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps +vis-à-vis d'elle-même le secret d'un amour dont elle a résolu de se +défendre. Thérèse croyait être certaine de ne jamais songer à sa propre +satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du +moment que Laurent trouvait du calme et du bien-être auprès d'elle, elle +en trouvait elle-même à lui en donner. Elle savait bien qu'il était +incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle été blessée et +effrayée du moment de fantaisie qu'il avait avoué. Cette crise passée, +elle s'applaudissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen +d'en prévenir le retour; et comme en toute occasion, dès qu'il se sentait +ému, Laurent se hâtait de proclamer l'infranchissable barrière de glace de +la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait à vivre sans +brûlure au milieu du feu. + +Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis étaient cachés et +comme couvés sous une habitude de gaieté railleuse, qui est comme la +manière d'être, comme le cachet indélébile des artistes français. C'est +une seconde nature que les étrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et +pour laquelle les graves Anglais surtout nous dédaignent passablement. +C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons délicates, et qui nous +préserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le côté +ridicule des choses, c'est en découvrir le côté faible et illogique. Se +moquer des périls où l'âme se trouve engagée, c'est s'exercer à les braver, +comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un +ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'âme dans laquelle notre +pitié l'eût engagé à se complaire. Enfin, se persifler soi-même, c'est se +préserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagéré. J'ai remarqué que +les gens qui ne plaisantaient jamais étaient doués d'une vanité puérile et +insupportable. + +La gaieté de Laurent était éblouissante de couleur et d'esprit, comme son +talent, et d'autant plus naturelle qu'elle était originale. Thérèse avait +moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle était naturellement rêveuse et +paresseuse à causer; mais elle avait précisément besoin de l'enjouement +des autres: alors le sien se mettait peu à peu de la partie, et sa gaieté +sans éclat n'était pas sans charme. + +Il résultait donc de cette habitude de bonne humeur où l'on se maintenait, +que l'amour, chapitre sur lequel Thérèse ne plaisantait jamais et n'aimait +pas que l'on plaisantât devant elle, ne trouvait pas un mot à glisser, pas +une note à faire entendre. + +Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva terminé, et Thérèse +remit à Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme +lui promit de mettre en réserve pour le cas de maladie ou de dépense +obligatoire imprévue. + +Laurent s'était lié avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouvé +ce qu'il était: droit, juste, généreux, intelligent et instruit. Palmer +était un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du +commerce. Il avait fait le trafic lui-même et les voyages au long cours +dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver +assez riche et de vouloir vivre pour lui-même. Il ne voyageait donc plus +que pour son plaisir, et, après avoir vu, disait-il, beaucoup de choses +curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait à la vue des belles +choses et à l'étude des pays véritablement intéressants par leur +civilisation. + +Sans être très-éclairé dans les arts, il y portait un sentiment assez sûr, +et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son +langage en français se ressentait de sa timidité, au point d'être presque +inintelligible et risiblement incorrect au début d'un dialogue; mais, +lorsqu'il se sentait à l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et +qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance +pour la parler très-bien. + +Laurent avait étudié cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosité au +commencement. Lorsqu'il lui fut démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'était +pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprécia et se prit pour lui +d'une sorte d'amitié qui ressemblait de loin, il est vrai, à celle qu'il +éprouvait pour Thérèse. Palmer était un philosophe tolérant, assez rigide +pour lui-même et très-charitable pour les autres. Par les idées sinon par +le caractère, il ressemblait à Thérèse, et se trouvait presque toujours +d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se +sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable +_unisson_, et, comme ce n'était plus qu'une jalousie intellectuelle, il +n'osait s'en plaindre à Thérèse. + +--Votre définition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et +trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus +haut que lui. Je suis, relativement à lui, la note élevée de la tierce +majeure. + +--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent. + +--Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie et descends à former la +tierce mineure. + +--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton? + +--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de +Palmer. + + + + +III + + +Un jour, à la demande de Palmer, Laurent se rendit à l'hôtel Meurice, où +demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait était convenablement +encadré et emballé. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y écrivit +lui-même avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mère; puis, au moment +où les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer +serra la main de l'artiste en lui disant: + +--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mère, et je vous +remercie encore. A présent, voulez-vous me permettre de causer avec vous? +J'ai quelque chose à vous dire. + +Ils passèrent dans un salon où Laurent vit plusieurs malles. + +--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Américain en lui offrant +d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumât pas lui-même, et +je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose délicate, +tellement délicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver +les mots convenables pour la dire en français. + +--Je vous jure d'être muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, étonné +et assez inquiet de ce préambule. + +Palmer reprit: + +--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime. +Peut-être êtes-vous son amant; si vous ne l'êtes pas, il est certain pour +moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne +dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que +je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thérèse, +et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour +elle, le sien en est une égale pour vous. Je crains cela à cause des +questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on +a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus ému +que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je +veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques +soit fondé sur l'estime et le respect qu'elle mérite. + +--Attendez, Palmer! s'écria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut +pris d'un généreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de +mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie? + +--Ni l'un ni l'autre, répondit Palmer. Jamais Thérèse ne vous racontera sa +vie. + +--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache. + +--Bien, très-bien! répondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que +j'ai à vous dire la justifie de tout soupçon?... + +--Pourquoi le cache-t-elle, alors? + +--Par générosité pour les autres. + +--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir. + +--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que, +dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui séduisit +une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une +bâtarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au +calendrier, et qui, inscrite à la municipalité comme née de parents +inconnus, reçut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant, +c'est Thérèse. + +«L'institutrice fut dotée par le banquier et mariée cinq ans plus tard +avec un de ses employés, honnête homme qui ne se doutait de rien, toute +l'affaire ayant été tenue fort secrète. L'enfant était élevée à la +campagne. Son père s'était chargé d'elle. Elle fut mise ensuite dans un +couvent, où elle reçut une très-belle éducation, et fut traitée avec +beaucoup de soin et d'amour. Sa mère la voyait assidûment dans les +premières années; mais, quand elle fut mariée, le mari eut des soupçons, +et, donnant la démission de son emploi chez le banquier, il emmena sa +femme en Belgique, où il se créa des occupations, et fit fortune. La +pauvre mère dut étouffer ses larmes et obéir. + +«Cette femme vit toujours très-loin de sa fille: elle a d'autres enfants, +elle a eu une conduite irréprochable depuis son mariage; mais elle n'a +jamais été heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privée; et +n'a pas cessé d'en être jaloux; ce qui pour elle est un châtiment mérité +de sa faute et de son mensonge. + +«Il semblerait que l'âge eût dû amener la confession de l'une et le pardon +de l'autre. Il en eût été ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins +logique que la vie réelle, et ce ménage est troublé comme au premier jour, +le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et +opprimée. + +«Dans les circonstances difficiles où s'est trouvée Thérèse, elle n'a donc +pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations +de sa mère. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcée de +la voir en secret, à la dérobée, quand elle réussit à venir passer seule +un ou deux jours à Paris, comme cela lui est arrivé dernièrement. Encore +n'est-ce que depuis quelques années qu'elle a pu inventer je ne sais quels +prétextes et obtenir ces rares permissions. Thérèse adore sa mère, et +n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voilà pourquoi vous ne +lui entendez jamais souffrir un mot de blâme sur la conduite des autres +femmes. Vous avez pu croire qu'elle réclamait ainsi tacitement +l'indulgence pour elle-même. Il n'en est rien. Thérèse n'a rien à se faire +pardonner; mais elle pardonne tout à sa mère: ceci est l'histoire de leurs +relations. + +«A présent, j'ai à vous raconter celle de la comtesse de... _trois +étoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en français quand vous ne +voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni +le nom de son mari, c'est encore Thérèse. + +--Elle est donc mariée? elle n'est pas veuve? + +--Patience! elle est mariée, et elle ne l'est pas. Vous allez voir. + +«Thérèse avait quinze ans quand son père le banquier se trouva veuf et +libre; car ses enfants légitimes étaient tous établis. C'était un +excellent homme, et, malgré la faute que je vous ai racontée et que je +n'excuse pas, il était impossible de ne pas l'aimer, tant il avait +d'esprit et de générosité. J'ai été très-lié avec lui. Il m'avait confié +l'histoire de la naissance de Thérèse, et il me mena à divers intervalles, +en visite avec lui, au couvent où il l'avait mise. Elle était belle, +instruite, aimable, sensible. Il eût souhaité, je crois, que je prisse la +résolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur +libre à cette époque; autrement... Mais je ne pouvais y songer. + +«Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui +venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à La Havane et qui était +très-beau. J'avais rencontré ce Portugais à Paris, mais je ne le +connaissais réellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son +compte. Il était fort séduisant; mais, pour ma part, je ne me serais +jamais fié à sa figure; c'était ce comte de *** avec qui Thérèse fut +mariée un an plus tard. + +«Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier était mort +d'apoplexie foudroyante, et Thérèse était mariée, mariée avec cet inconnu, +ce fou, je ne veux pas dire cet infâme, puisqu'il a pu être aimé d'elle, +même après la découverte qu'elle fit de son crime: cet homme était déjà +marié aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouïe de demander et d'épouser +Thérèse. + +«Ne me demandez pas comment le père de Thérèse, homme d'esprit et +d'expérience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous répéterais ce que +ma propre expérience m'a trop appris, à savoir que, dans ce monde, tout ce +qui arrive est la moitié du temps le contraire de ce qui semblait devoir +arriver. + +«Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore +d'autres étourderies qui donneraient à penser que sa lucidité était déjà +compromise. Il avait fait un legs à Thérèse au lieu de lui donner une dot +de la main à la main. Ce legs se trouva nul devant les héritiers légitimes, +et Thérèse, qui adorait son père, n'eût pas voulu plaider même avec des +chances de succès. Elle se trouva donc ruinée précisément au moment où +elle devenait mère, et, dans ce même temps, elle vit arriver chez elle une +femme exaspérée qui réclamait ses droits et voulait faire un éclat; +c'était la première, la seule légitime femme de son mari. + +«Thérèse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et +obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procès; elle obtint du comte qu'il +reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la +naissance de Thérèse et du secret dont son père avait voulu environner les +témoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu à huis clos, à +l'étranger, et c'est aussi à l'étranger que le jeune couple avait vécu +depuis ce temps. Cette vie même avait été fort mystérieuse. Le comte, +craignant à coup sûr d'être démasqué s'il reparaissait dans le monde, +faisait croire à Thérèse qu'il avait la passion de la solitude avec elle, +et la jeune femme confiante, éprise et romanesque, trouvait tout naturel +que son mari voyageât avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir +des indifférents. + +«Lorsque Thérèse découvrit l'horreur de sa situation, il n'était donc pas +impossible que tout fût enseveli dans le silence. Elle consulta un légiste +discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage était nul, +mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait +jamais user de sa liberté, elle prit à l'instant même un parti irrévocable, +celui de n'être ni libre ni mariée, plutôt que de souiller le père de son +enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de +toute façon un bâtard; mais mieux valait qu'il n'eût pas de nom et qu'il +ignorât à jamais sa naissance que d'avoir à réclamer un nom taré en +déshonorant son père. + +«Thérèse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoué, et lui-même, il +l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes déchirantes, des +scènes sans nom, où Thérèse se débattit avec une énergie au-dessus de son +âge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est héroïque, +ne l'est pas à demi. + +«Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le +coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dévorée de +jalousie, fut vaincue par sa magnanimité jusqu'à lui baiser les pieds en +la quittant. + +«Thérèse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, résolue à se +faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit à vivre +pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui était si +cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce +dernier bonheur ne devait pas durer longtemps. + +«Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa +première femme, Thérèse avait dû accepter, à la prière même de celle-ci, +une pension raisonnable pour être en mesure d'élever convenablement son +fils; mais à peine le comte eut-il reconduit sa femme à La Havane, qu'il +l'abandonna de nouveau, s'échappa, revint en Europe et alla se jeter aux +pieds de Thérèse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant à +l'autre extrémité du monde. + +«Thérèse fut inexorable: elle avait réfléchi et prié. Son âme s'était +affermie, elle n'aimait plus le comte. Précisément à cause de son fils, +elle ne voulait pas qu'un tel homme devînt le maître de sa vie. Elle avait +perdu le droit d'être heureuse, mais non pas celui de se respecter +elle-même: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte +la menaça de la laisser sans ressources: elle répondit qu'elle n'avait pas +peur de travailler pour vivre. + +«Ce misérable fou s'avisa alors d'un moyen exécrable, soit pour mettre +Thérèse à sa discrétion, soit pour se venger de sa résistance. Il enleva +l'enfant et disparut. Thérèse courut après lui; mais il avait si bien pris +ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors +que je la rencontrai en Angleterre; mourant de désespoir et de fatigue +dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur, que +j'hésitai à la reconnaître. + +«J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes +recherches eurent un succès déplorable. Le comte était repassé en +Amérique. L'enfant y était mort de fatigue en arrivant. + +«Quand il me fallut porter à cette malheureuse l'épouvantable nouvelle, je +fus épouvanté moi-même du calme qu'elle montra. On eût dit pendant huit +jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle était +sauvée. J'étais forcé de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer +où elle était. J'étais inquiet de son dénûment; elle me trompa en me +disant que sa mère ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que +sa pauvre mère en eût été bien empêchée: elle ne disposait pas d'un +centime dans son ménage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait +tous les malheurs de sa fille. Thérèse, qui lui écrivait en secret, les +lui avait cachés pour ne pas la désespérer. + +«Thérèse vécut en Angleterre en donnant des leçons de français, de dessin +et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage +d'exercer pour n'avoir à accepter la pitié de personne. + +«Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa à Paris, où elle +n'était jamais venue, et où personne ne la connaissait. Elle n'avait alors +que vingt ans, elle avait été mariée à seize. Elle n'était plus du tout +jolie, et il a fallu huit années de repos et de résignation pour lui +rendre sa santé et sa douce gaieté d'autrefois. + +«Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'à de rares intervalles, puisque +je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvée digne et fière, +travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvreté sous un +miracle d'ordre et de propreté, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de +personne, ne voulant pas parler du passé, caressant quelquefois les +enfants en secret et les quittant dès qu'on la regarde, dans la crainte +sans doute qu'on ne la voie émue. + +«Voilà trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous +demander de faire mon portrait, je cherchais précisément son adresse, que +j'allais vous demander quand vous m'avez parlé d'elle. Arrivé la veille, +je ne savais pas encore qu'elle eût enfin du succès, de l'aisance et de la +célébrité. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette âme si +longtemps brisée pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou être heureuse. +Tâchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagné! Et, si vous +n'êtes point sûr de ne pas la faire souffrir, brûlez-vous la cervelle ce +soir plutôt que de retourner chez elle. Voilà tout ce que j'avais à vous +dire. + +--Attendez, dit Laurent très-ému: ce comte de *** est-il toujours vivant? + +--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le désespoir des autres se +portent toujours bien et échappent à tous les dangers. Ils ne donnent même +jamais leur démission; car celui-ci a eu dernièrement la présomption de +m'envoyer pour Thérèse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et +dont elle fait le cas que cela mérite. + +Laurent avait songé à épouser Thérèse en écoutant le récit de M. Palmer. +Ce récit l'avait bouleversé. Les inflexions monotones, l'accent prononcé, +et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jugé inutile de +reproduire, lui avaient donné, dans l'imagination vive de son auditeur, je +ne sais quoi d'étrange et de terrible comme la destinée de Thérèse. Cette +fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari, +n'était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions +n'avait-elle pas dû garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait +devant les yeux éblouis de Laurent. Thérèse dévoilée lui paraissait plus +mystérieuse que jamais: s'était-elle jamais consolée, ou pouvait-elle +l'être un seul instant? + +Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thérèse, et que, +s'il parvenait jamais à être aimé d'elle, il se rappellerait à toutes les +heures de sa vie l'heure qui venait de s'écouler et le récit qu'il venait +d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir +l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et +écrivit: + +«Thérèse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux +mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu +peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas +cela: je vous aime éperdument. C'est absurde, c'est insensé, c'est +misérable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou +écrire à une femme ce mot-là: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop +froid et trop retenu aujourd'hui de moi à vous. Je ne peux plus vivre avec +ce secret qui m'étouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu +cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout +d'une heure, je suis à votre porte et bien souvent, la nuit, dévoré de +jalousie, et presque furieux contre moi-même, je demande à Dieu de me +délivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne +crois pas, et que vous avez inventé pour me dégoûter de songer à vous. +Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thérèse! Faute de cette +solution, je n'en vois qu'une troisième, c'est que je me tue pour en +finir... C'est lâche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous +les amants désespérés; mais est-ce ma faute s'il y a des désespoirs qui +font jeter le même cri à tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce +que j'arrive à être un homme comme les autres? + +«De quoi m'a servi tout ce que j'ai inventé pour m'en défendre et pour +rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait être libre? + +«Avez-vous quelque chose à me reprocher vis-à-vis de vous, Thérèse? +Suis-je un fat, un roué, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous +donner confiance dans mon amitié? Mais pourquoi voulez-vous que je meure +sans avoir aimé, vous qui seule pouvez me faire connaître l'amour, et qui +le savez bien? Vous avez dans l'âme un trésor, et vous souriez à côté d'un +malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pièce +de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitié; ce n'est +pas même de la pitié, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau +augmente la soif. + +«Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-être aimé déjà quelqu'un +qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime, +et n'est-ce pas tout? + +«Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre +fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, à moins de mentir à Dieu et à +vous-même. Vous voyez bien que mon tourment me maîtrise, et que j'arrive à +faire une déclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que +d'être raillé par vous! + +«Thérèse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon +âme n'a jamais été souillé, et que, de l'abîme où je m'étais jeté, j'ai +toujours, malgré moi, crié vers le ciel. Vous savez bien qu'auprès de vous +je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint +quelquefois de prendre ma tête dans vos mains, comme si vous alliez +m'embrasser au front. Et vous disiez: «Mauvaise tête! tu mériterais d'être +brisée.» Et pourtant, au lieu de l'écraser comme la tête d'un serpent, +vous tâchiez d'y faire entrer le souffle pur et brûlant de votre esprit. +Eh bien, vous n'avez que trop réussi; et, à présent que vous avez allumé +le feu sur l'autel, vous vous détournez et vous me dites: «Confiez-en la +garde à une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et +bien dévouée; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du +bonheur domestique, que sais-je? tout, excepté moi!» + +«Et moi, Thérèse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-même. +Depuis que je vous connais, vous travaillez à me faire croire au bonheur +et à m'en donner le goût. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas +devenu égoïste, comme un enfant gâté. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je +ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais +seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette +vie-là ou la mort qu'il me faut.» + + + + +IV + + +Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée +comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent, +qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les +expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur +de Thérèse, ou, s'il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si +lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse +d'elle-même que le premier jour. Le mot de passion la révoltait. + +--Des passions, à moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce +que c'est, et que je veux retourner à ce breuvage empoisonné! Que lui +ai-je fait, moi qui lui ai donné tant de tendresse et de soins, pour qu'il +me propose, en guise de remercîment, le désespoir, la fièvre et la +mort?... Après tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, à ce malheureux +esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour +comme la pierre philosophale, à laquelle on s'efforce d'autant plus de +croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse à +la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de +délire. Comment le calmer et le détacher d'une fantaisie qui arrive à le +rendre malheureux? + +«C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'éloigner de +la débauche, je l'ai trop habitué à un attachement honnête; mais il est +homme et il trouve notre affection incomplète. Pourquoi m'a-t-il trompée? +pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il était tranquille auprès de moi? Que +ferai-je, moi, pour réparer la niaiserie de mon inexpérience? Je n'ai pas +été assez de mon sexe dans le sens de la présomption. Je n'ai pas su +qu'une femme, si tiède et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours +troubler la cervelle d'un homme. J'aurais dû me croire séduisante et +dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se +démentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne +peut donc être un tort que de ne pas avoir les instincts de la +coquetterie? + +Et puis Thérèse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces +instincts de réserve et de méfiance pour se préserver des désirs d'autres +hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus, +parce qu'elle l'estimait dans son amitié pour elle, parce qu'elle ne +pouvait pas croire qu'il chercherait à la tromper, et aussi, il faut bien +le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son +atelier, elle allait et venait, en proie à un malaise douloureux, tantôt +regardant cette fatale lettre qu'elle avait posée sur une table comme n'en +sachant que faire, et ne se décidant ni à la rouvrir ni à la détruire, +tantôt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait +justement avec entrain et plaisir au moment où on lui avait apporté cette +lettre, c'est-à-dire ce doute, ce trouble, ces étonnements et ces +craintes. C'était comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu +et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot écrit +sur ce papier était comme un chant de mort déjà entendu dans le passé, +comme une prophétie de malheurs nouveaux. + +Elle essaya de se rasséréner en se remettant à peindre. C'était pour elle +le grand remède à toutes les petites agitations de la vie extérieure: mais +il fut impuissant ce jour-là: l'effroi que cette passion lui inspirait +l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie +présente. + +--Deux bonheurs troublés ou détruits, se dit-elle en jetant son pinceau et +en regardant la lettre: le travail et l'amitié. + +Elle passa le reste de la journée sans rien résoudre. Elle ne voyait qu'un +point net dans son esprit, la résolution de dire non; mais elle voulait +que ce fût non, et ne tenait pas à le signifier au plus vite avec cette +rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se +hâtent de barricader la porte. La manière de dire ce _non_ sans appel, qui +ne devait laisser aucune espérance, et qui pourtant ne devait pas mettre +un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitié, était pour elle un problème +difficile et amer. Ce souvenir-là, c'était son propre amour; quand on a un +mort chéri à ensevelir, on ne se décide pas sans douleur à lui jeter un +drap blanc sur la face, et à le pousser dans la fosse commune. On voudrait +l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps, +en priant pour l'âme de celui qu'elle renferme. + +Elle arriva à la nuit sans avoir trouvé d'expédient pour se refuser sans +trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dîner, lui demanda avec +inquiétude si elle était malade. + +--Non, répondit-elle, je suis préoccupée. + +--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas à +vivre. + +Thérèse leva un doigt; c'était un geste que Catherine connaissait et qui +voulait dire: «Ne parle pas de cela.» + +L'heure où Thérèse recevait le petit nombre de ses amis n'était, depuis +quelque temps, mise à profit que par Laurent. Bien que la porte restât +ouverte à qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent +absents (c'était la saison d'aller ou de rester à la campagne), soit +qu'ils eussent senti chez Thérèse une certaine préoccupation, un désir +involontaire et mal déguisé de causer exclusivement avec M. de Fauvel. + +C'était à huit heures que Laurent arrivait, et Thérèse regarda la pendule +en se disant: + +--Je n'ai pas répondu; aujourd'hui, il ne viendra pas. + +Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta; + +--Il ne faut pas qu'il revienne jamais. + +Comment passer cette éternelle soirée qu'elle avait l'habitude d'employer +à causer avec son jeune ami, tout en faisant de légers croquis ou quelque +ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment étendu sur les +coussins du divan? Elle songea à se soustraire à l'ennui en allant trouver +une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait +quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure, +et il serait trop tard quand Thérèse arriverait. La course était si longue +et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-là! D'ailleurs, il +fallait s'habiller, et Thérèse, qui vivait en pantoufles, comme les +artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gêne, +était paresseuse à se mettre en tenue de visite. Mettre un châle et un +voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les +allées désertes du bois de Boulogne? Thérèse s'était promenée ainsi +quelquefois avec Laurent, lorsque la soirée étouffante leur donnait le +besoin de chercher un peu de fraîcheur sous les arbres. C'étaient des +promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent +lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient +tous deux à l'excentricité de ces mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient +aucun mystère. Elle se les rappela comme s'ils étaient déjà loin et se dit +en soupirant, à l'idée qu'ils ne reviendraient plus: + +--C'était le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui +souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus. + +A neuf heures, elle essaya enfin de répondre à Laurent, lorsqu'un coup de +sonnette la fit tressaillir. C'était lui! Elle se leva pour dire à +Catherine de répondre qu'elle était sortie. Catherine entra: ce n'était +qu'une lettre de lui. Thérèse regretta involontairement que ce ne fût pas +lui-même. + +Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots: + +«Adieu, Thérèse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un +enfant!» + +Ces deux lignes firent trembler Thérèse de la tête aux pieds. La seule +passion qu'elle n'eût jamais travaillé à éteindre dans son coeur, c'était +l'amour maternel. Cette plaie-là, bien que fermée en apparence, était +toujours saignante comme l'amour inassouvi. + +--Comme un enfant; répétait-elle en serrant la lettre dans ses mains +agitées de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce +qu'il dit là, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils +savait déjà dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crié quand on l'a emporté. +Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus. + +Thérèse était surexcitée, et, son émotion s'emparant du plus douloureux +des prétextes, elle fondit en larmes. + +--Vous m'avez appelée? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu! +qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà dans les pleurs comme +autrefois! + +--Rien, rien, laisse-moi, répondit Thérèse. Si quelqu'un vient pour me +voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux être seule. Je suis +malade. + +Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher à pas +furtifs le long de la haie. + +--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma +maîtresse pleure; mais ça doit être votre faute, vous lui faites des +peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon! + +Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était +persuadée que Laurent était son amant. + +--Elle pleure? s'écria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle? + +Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de +Thérèse, qui sanglotait dans le salon, la tête dans ses mains. + +Laurent eût été transporté de joie de la voir ainsi s'il eût été le roué +que parfois il voulait paraître; mais le fond de son coeur était +admirablement bon, et Thérèse avait sur lui l'influence secrète de le +ramener à sa véritable nature. Les larmes dont elle était baignée lui +firent donc une peine réelle et profonde. Il la supplia à genoux d'oublier +encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa +raison. + +--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez +notre amitié défunte, je jure de la faire revivre plutôt que de vous +causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thérèse, ma +soeur chérie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de +vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste +découverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me +guérir par la patience et la pitié. J'y ferai tous mes efforts, je vous en +fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je +crois qu'il ne m'en coûtera pas tant que vous pourriez le craindre, car je +ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vérité, +je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il être après la vie que j'ai +menée et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'âme que +j'éprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur +et prenez tout le mien. Acceptez d'être aimée de moi, et ne me dites plus +que c'est pour vous un outrage, car mon désespoir, c'est de voir que vous +me méprisez trop pour me permettre que, même en rêve, j'aspire à vous... +Cela me rabaisse tant à mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer +ce malheureux qui vous répugne moralement. Relevez-moi plutôt du bourbier +où j'étais tombé, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir +digne de vous. Oui, laissez-moi une espérance! si faible qu'elle soit, +elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thérèse! La +seule idée de travailler pour vous paraître meilleur me donne déjà de la +force, je le sens; ne me l'ôtez pas. Que vais-je devenir si vous me +repoussez? Je vais redescendre tous les degrés que j'ai montés depuis que +je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitié sera perdu pour moi. +Vous aurez essayé de guérir un malade, et vous aurez fait un mort! Et +vous-même alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre +oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menée à meilleure +fin? Soyez pour moi une soeur de charité qui ne se borne pas à panser un +blessé, mais qui s'efforce de réconcilier son âme avec le ciel. Voyons, +Thérèse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne détournez pas votre tête, +si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne +m'ayez, sinon permis, du moins pardonné de vous aimer! + +Thérèse dut accepter cette effusion comme sérieuse, car Laurent était de +bonne foi. Le repousser avec défiance eût été un aveu de la tendresse trop +vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est déjà +vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-être le fut-elle +sincèrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle +n'était pas mal inspirée par sa faiblesse même. Rompre en ce moment, c'eût +été provoquer de terribles émotions qu'il valait mieux apaiser, sauf à +détendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait être +l'affaire de quelques jours. Laurent était si mobile et passait si +brusquement d'un extrême à l'autre! + +Ils se calmèrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre à oublier +l'orage, et même s'efforçant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement +sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation était +essentiellement modifiée, et l'intimité avait fait un pas de géant. La +crainte de se perdre les avait rapprochés, et, tout en se jurant que rien +n'était changé entre eux quant à l'amitié, il y avait dans toutes leurs +paroles et dans toutes leurs idées une langueur de l'âme, une sorte de +fatigue attendrie qui était déjà l'abandon de l'amour! + +Catherine, en apportant le thé, acheva de les remettre ensemble, comme +elle disait, par ses naïves et maternelles préoccupations. + +--Vous feriez mieux, dit-elle, à Thérèse, de manger une aile de poulet que +de vous creuser l'estomac avec ce thé!--Savez-vous, dit-elle à Laurent en +lui montrant sa maîtresse, qu'elle n'a pas touché à son +dîner? + +--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'écria Laurent. Ne dites pas non, Thérèse, +il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez +malade? + +Et, comme Thérèse refusait de manger, car elle n'avait réellement pas faim, +il prétendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait à insister, +avoir faim lui-même, et cela était vrai, car il avait oublié de dîner. Dès +lors Thérèse se fit un plaisir de lui donner à souper, et ils mangèrent +ensemble pour la première fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste +de Thérèse, n'était pas un fait insignifiant. Manger tête à tête surtout +est une grande source d'intimité. C'est la satisfaction en commun d'un +besoin de l'être matériel, et, quand on y cherche un sens plus élevé, +c'est une communion comme le mot l'indique. + +Laurent, dont les idées prenaient volontiers un tour poétique au milieu +même de la plaisanterie, se compara en riant à l'enfant prodigue, pour qui +Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se +présentait sous la forme d'un mince poulet, prêta naturellement à la +gaieté des deux amis. C'était si peu pour l'appétit du jeune homme, que +Thérèse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guère de ressources, et +Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mît en peine. On +déterra au fond d'une armoire un énorme pot de gelée de goyaves. C'était +un présent de Palmer que Thérèse n'avait pas songé à entamer, et que +Laurent entama profondément, tout en parlant avec effusion de cet +excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'être jaloux, et que +désormais il aimait de tout son coeur. + +--Vous voyez, Thérèse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi, +il faut gâter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traités par +la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur +n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel! + +Quand vint le thé, Laurent s'aperçut qu'il avait dévoré en égoïste, et que +Thérèse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mangé du tout. Il se +reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il +voulut lui-même faire le thé et servir Thérèse. C'était la première fois +de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un +plaisir délicat dont il éprouva naïvement la surprise. + +--A présent, dit-il à Thérèse en lui présentant sa tasse à genoux, je +comprends qu'on puisse être domestique et aimer son état. Il ne s'agit que +d'aimer son maître. + +De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême. +Laurent avait dans les manières, et même dans l'attitude du corps, une +certaine roideur dont il ne se départait même pas avec les femmes du +monde. Il les servait avec la froideur cérémonieuse de l'étiquette. Avec +Thérèse, qui faisait les honneurs de son petit intérieur en bonne femme et +en artiste enjouée, il avait toujours été prévenu et choyé sans avoir à +rendre la pareille. Il y eût eu manque de goût et de savoir-vivre à se +faire l'homme de la maison. Tout à coup, à la suite de ces pleurs et de +ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendît compte, se +trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il +s'emparait d'inspiration, sans que Thérèse, surprise et attendrie, pût s'y +opposer. Il semblait qu'il fût chez lui, et qu'il eût conquis le privilége +de soigner la dame du logis, en bon frère ou en vieux ami. Et Thérèse, +sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire +avec de grands yeux étonnés, se demandant si jusque-là elle ne s'était pas +radicalement trompée en prenant cet enfant tendre et dévoué pour un homme +hautain et sombre. + +Cependant Thérèse réfléchit durant la nuit; mais, le lendemain matin, +Laurent qui, sans rien préméditer, ne voulait pas la laisser respirer, car +il ne respirait plus lui-même, lui envoya des fleurs magnifiques, des +friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux, +qu'elle ne put se défendre d'en être touchée. Il se disait le plus heureux +des hommes, il ne désirait rien de plus que son pardon, et, du moment +qu'il l'avait obtenu, il était le roi du monde. Il acceptait toutes les +privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fût pas privé de voir et +d'entendre son amie. Cela seul était au-dessus de ses forces; tout le +reste n'était rien. Il savait bien que Thérèse ne pouvait pas avoir +d'amour pour lui, ce qui ne l'empêchait pas, dix lignes plus bas, de dire: +«Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?» + +Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour, +avec une candeur dont, à coup sûr, il était dupe lui-même, entourant +Thérèse de soins exquis, travaillant de tout son coeur à lui donner +confiance dans la chasteté de leurs relations, et à chaque instant lui +parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant à la +distraire quand il la voyait inquiète, à l'égayer quand il la voyait +triste, à l'attendrir sur lui-même quand il la voyait sévère, il l'amena +insensiblement à n'avoir pas d'autre volonté et d'autre existence que les +siennes. + +Rien n'est périlleux comme ces intimités où l'on s'est promis de ne pas +s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas à l'autre une +secrète répulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie +indépendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent +d'abandonner le convenu social, sont plus exposés à ces dangers que ceux +qui vivent dans le réglé et dans le positif. On doit donc leur pardonner +des entraînements plus soudains et des impressions plus fiévreuses. +L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est généralement plus indulgente +pour ceux qui errent forcément dans la tempête que pour ceux que berce un +calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration, +et il faut bien que ce feu qui déborde pour les plaisirs et les +enthousiasmes du public arrive à les consumer eux-mêmes. On les plaint +alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs désastres et leurs +catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit à sa brave et +douce compagne: + +--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de +chagrin. Et ce fameux poète qui disait de si belles choses, il s'est +suicidé. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-là finissent mal. +C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux... + +Et le bon bourgeois a raison. + +Thérèse avait pourtant vécu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour +cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusée, du moins en +laborieuse ouvrière, travaillant dès le matin, et ne s'enivrant pas de +plaisir ou de langueur à la fin de sa journée. Elle avait de continuelles +aspirations à la vie domestique et réglée; elle aimait l'ordre, et, loin +d'afficher le mépris puéril que certains artistes prodiguaient à ce qu'ils +appelaient dans ce temps-là la gent épicière, elle regrettait amèrement de +n'avoir pas été mariée dans ce milieu médiocre et sûr, où, au lieu de +talent et de renommée, elle eût trouvé l'affection et la sécurité. Mais on +ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas +les seuls imprudents que la destinée foudroie. + + + + +V + + +Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et +libertin que l'on attribue à ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa +volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu'elle lui dit: + +--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus à ce point où la +faute à commettre est l'inévitable réparation d'une série de fautes +commises. J'ai été coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence égoïste +de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même, en restant +ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierté... +Écoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la +force dont elle était capable, ne me retire jamais cette main-là et, +quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas +oublier qu'avant d'être ta maîtresse, j'ai été _ton ami_. Je me le suis +dit dès le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi +pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-là ne pouvait +pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette +liaison, mêlée pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le +dessus. Je te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour +comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n'est pas un +instant de délire qui m'a jetée dans tes bras, mais un élan de mon coeur +et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupté. +Je ne suis pas supérieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le +droit de me croire invulnérable; mais je t'aime si ardemment et si +saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais dû être +sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t'était bonne, qu'elle +t'apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d'un mauvais passé, te +voilà persuadé du contraire, à tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire, +en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je résiste, que tu +sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche, en blasphémant même +notre pauvre amitié. Eh bien, j'offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma +vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, soit. Je serai +assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d'accomplir +quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tenté, et +Dieu me pardonnera un dévouement inutile, lui qui sait combien il est +sincère! + +Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les +premiers jours de cette union. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il +avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir +fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rêvé, +et dont il s'était cru à jamais déshérité par sa faute. Elle le retrempait, +disait-il, dans les eaux de son baptême, elle effaçait en lui jusqu'au +souvenir de ses mauvais jours. C'était une adoration, une extase, un +culte. + +Thérèse y crut naïvement. Elle s'abandonna à la joie d'avoir donné toute +cette félicité et rendu toute cette grandeur à une âme d'élite. Elle +oublia toutes ses appréhensions et en sourit comme de rêves creux qu'elle +avait pris pour des raisons. Ils s'en moquèrent ensemble; ils se +reprochèrent de s'être méconnus et de ne s'être pas jetés au cou l'un de +l'autre dès le premier jour, tant ils étaient faits pour se comprendre, se +chérir et s'apprécier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons. +Thérèse était rajeunie de dix ans. C'était un enfant plus enfant que +Laurent lui-même; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une +existence où il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose. + +Pauvre Thérèse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers. + +D'où vient cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des +forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter +la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le +jeune homme qui se trouve lancé sans frein dans le monde avec d'immenses +aspirations, et qui se croit capable d'éteindre tous les fantômes qui +passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son péché est-il autre +chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que +l'exercice de la vie doit être un éternel combat contre soi-même? Il en +est vraiment qui sont à plaindre, et qu'il est difficile de condamner, à +qui ont peut-être manqué un guide, une mère prudente, un ami sérieux, une +première maîtresse sincère. Le vertige les a saisis dès leurs premiers pas; +la corruption s'est jetée sur eux comme sur une proie pour faire des +brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'âme, pour faire des insensés +de ceux qui se débattaient, comme Laurent, entre la fange de la réalité et +l'idéal de leurs rêves. + +Voilà ce que disait Thérèse pour continuer à aimer cette âme souffrante, +et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter. + +Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. Ce +chiffre néfaste ne sortit jamais de la mémoire de Thérèse. Des +circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de +joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'était venu voir +Thérèse, elle n'avait pas de travail trop pressé; Laurent promettait de se +remettre à l'ouvrage dès qu'il pourrait reprendre possession de son +atelier, envahi par des ouvriers à qui il en avait confié la réparation. +La chaleur était écrasante à Paris; il fit à Thérèse la proposition +d'aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. C'était +le septième jour. + +Ils partirent en bateau, et arrivèrent le soir dans un hôtel, d'où, après +le dîner, ils sortirent pour courir la forêt par un clair de lune +magnifique. Ils avaient loué des chevaux et un guide, lequel les ennuya +bientôt par son baragouin prétentieux. Ils avaient fait deux lieues et se +trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il +proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir à pied, quand +même il serait un peu tard. + +--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thérèse, nous ne passerions pas toute +la nuit dans la forêt: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que +tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble. + +Ils restèrent seuls, et c'est alors que se passa une scène bizarre, +presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivée. +Ils étaient montés sur le haut du rocher et s'étaient assis sur la mousse +épaisse desséchée par l'été. Laurent regardait le ciel splendide où la +lune effaçait la clarté des étoiles. Deux ou trois des plus grosses +brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renversé sur le dos, Laurent les +contemplait. + +--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est à peu près +au-dessus de ma tête; elle a l'air de me regarder. + +--C'est Véga, répondit Thérèse. + +--Tu sais donc le nom de toutes les étoiles, toi, savante? + +--A peu près. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en +sauras autant que moi, quand tu voudras. + +--Non, merci; j'aime mieux décidément ne pas savoir: j'aime mieux leur +donner des noms à ma fantaisie. + +--Et tu as raison. + +--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracées là-haut et +faire des combinaisons de groupes à mon idée que de marcher dans le +caprice des autres. Après tout, peut-être ai-je tort, Thérèse! Tu aimes +les sentiers frayés, toi, n'est-ce pas? + +--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes +de sept lieues! + +--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que +moi! + +--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler. + +--Avise-toi d'en avoir pour me laisser là! Mais ne parlons pas de nous +quitter: ce mot-là ferait pleuvoir! + +--Eh! qui donc y songe? Ne le répète pas, ton affreux mot! + +--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'écria-t-il en se levant +brusquement. + +--Qu'as-tu et où vas-tu? lui dit-elle. + +--Je ne sais pas, répondit-il. Ah! si! à propos... Il y a par là un écho +extraordinaire, et, la dernière fois que j'y suis venu avec la petite... +tu ne tiens pas à savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir à +l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait là-bas sur le tertre qui est +vis-à-vis de nous. + +Thérèse ne répondit rien. Il s'aperçut que ce souvenir intempestif d'une +de ses mauvaises connaissances n'était pas délicat à jeter au milieu d'une +romantique veillée avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui était-il +revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui était-il arrivé +au bord des lèvres? Il fut mortifié de cette maladresse; mais, au lieu de +s'en accuser naïvement et de la faire oublier par des torrents de tendres +paroles qu'il savait bien tirer de son âme quand la passion l'inspirait, +il n'en voulut pas avoir le démenti, et demanda à Thérèse si elle voulait +chanter pour lui. + +--Je ne pourrais pas, lui répondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que +je n'étais montée à cheval, je me sens un peu oppressée. + +--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thérèse, cela me fera tant de +plaisir! + +Thérèse était trop fière pour avoir du dépit, elle n'avait que du chagrin. +Elle détourna la tête et feignit de tousser. + +--Allons, dit-il en riant, vous n'êtes qu'une faible femme! Et puis vous +ne croyez pas à mon écho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre. +Restez ici. Je grimpe là-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espère, de +rester seule cinq minutes? + +--Non, répondit tristement Thérèse, je n'ai pas du tout peur. + +Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui +le séparait de celui où ils étaient; mais ce ravin était plus creux qu'il +ne le paraissait. Quand Laurent, après en avoir descendu la moitié, vit le +chemin qui lui restait à faire, il s'arrêta, craignant de laisser Thérèse +seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne +l'avait pas rappelé. + +--Non, pas du tout! lui cria-t-elle à son tour, ne voulant pas contrarier +sa fantaisie. + +Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tête de Laurent; il +prit ce _pas du tout_ pour une dureté, et se remit à descendre, mais moins +vite et en rêvant. + +--Je l'ai blessée, dit-il, et la voilà qui me boude, comme du temps où +nous jouions au frère et à la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces +humeurs-là, à présent qu'elle est ma maîtresse? Mais pourquoi l'ai-je +blessée? J'ai eu tort assurément, mais c'est sans le vouloir. Il est bien +impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passé dans la +mémoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une +mortification pour moi? Que lui importe mon passé, puisqu'elle m'a accepté +comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui +arrivera-t-il jamais à elle-même de me parler de ce drôle qu'elle a aimé +et dont elle s'est crue la femme? Malgré elle, Thérèse se souviendra +auprès de moi des jours qu'elle a vécu sans moi, et lui en ferai-je un +crime? + +Laurent se répondit aussitôt à lui-même: + +--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et +j'aurais dû lui en demander pardon tout de suite. + +Mais déjà il était arrivé à ce moment de fatigue morale où l'âme est +rassasiée d'enthousiasme, où l'être farouche et faible que nous sommes +tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-même. + +--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore +s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle être heureuse et confiante +huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore +plus de la sienne à faire de si peu une si grosse affaire et à me gâter +cette belle nuit de poésie que je m'étais arrangée avec elle dans un des +plus beaux endroits du monde. J'y suis déjà venu avec des libertins et des +filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je +conduite où je n'aurais pas retrouvé ces fâcheux souvenirs? A coup sûr, +ils ne m'enivrent guère, et il y a presque de la cruauté à me les +reprocher... + +En répondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thérèse lui adressait +probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallée, où il se sentit +troublé et fatigué comme à la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe +dans un mouvement de lassitude et de dépit. Il y avait sept jours entiers +qu'il ne s'était appartenu; il subissait le besoin de se reconquérir et de +se croire seul et indompté un instant. + +De son côté Thérèse était navrée et effrayée en même temps. Pourquoi le +mot _se quitter_ avait-il été jeté par lui tout à coup comme un cri aigre +au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? à quel +propos? en quoi l'avait-elle provoqué? Elle cherchait en vain. Laurent +lui-même n'eût pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi était +grossièrement cruel, et combien il devait être irrité pour l'avoir dit, +cet homme d'une éducation exquise! Mais d'où lui venait cette colère? +portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des +paroles d'égarement et de malédiction? + +Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'à ce qu'il fût +entré dans l'ombre épaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'étonnait +du temps qu'il lui fallait pour reparaître sur le versant de l'autre +monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait être tombé dans quelque +précipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain +herbu, hérissé de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de +l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable détresse monta jusqu'à elle, un +cri rauque, affreux, désespéré, qui lui fit dresser les cheveux sur la +tête. + +Elle s'élança comme une flèche dans la direction de la voix. S'il y eût eu, + en effet, un abîme, elle s'y fût précipitée sans réflexion; mais ce +n'était qu'une pente rapide où elle glissa plusieurs fois sur la mousse et +déchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrêta; elle arriva, sans savoir +comment, auprès de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agité d'un +tremblement convulsif. + +--Ah! te voilà, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de +venir! j'y serais mort! + +Et, comme don Juan après la réponse de la statue, il ajouta d'une voix +âpre et brusque: _Sortons d'ici!_ + +Il l'entraîna sur le chemin, marchant à l'aventure et ne pouvant rendre +compte de ce qui lui était arrivé. + +Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans +une clairière. Ils ne savaient où ils étaient; le sol était semé de roches +plates qui ressemblaient à des tombes, et entre lesquelles poussaient au +hasard des genévriers qu'on eût pu prendre, la nuit, pour des +cyprès. + +--Mon Dieu! dit tout à coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetière? +Pourquoi m'amènes-tu ici? + +--Ce n'est, répondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traversé +beaucoup de pareils ce soir. S'il te déplaît, ne nous y arrêtons pas, +rentrons sous les grands arbres. + +--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinée me jette +dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser l'horreur. +Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thérèse? Tout ce +qui ébranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins âpre. +Quand une tête doit tomber sur l'échafaud, la foule va regarder, et c'est +tout naturel. Il n'y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre: +il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la +vie. + +Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thérèse +n'osait l'interroger et s'efforçait de le distraire; elle voyait bien +qu'il venait d'avoir un accès de délire. Enfin il se remit assez pour +vouloir et pouvoir le raconter. + +Il avait eu une hallucination. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tête +s'était troublée. Il avait entendu l'écho chanter tout seul, et ce chant, +c'était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour +se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la +bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés, et les +cheveux au vent. + +--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me +dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des +voleurs, et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours; mais la +canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours vers +moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas +poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me +faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je +me suis jeté la face contre terre, car cet homme ... c'était moi! + +«Oui, c'était mon spectre, Thérèse! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas +fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans +l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine, + je n'avais vu celle-là que dans mon imagination; mais qu'elle était nette, + horrible, effrayante! C'était moi avec vingt ans de plus, des traits +creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche +abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce +fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l'être que je suis à +présent. Je me suis dit alors: «O mon Dieu! est-ce donc là ce que je serai +dans mon âge mûr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai +exprimés malgré moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme +dont je me croyais délivré? Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher +sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il viendra me railler et me +crier: _Il est trop tard!_» + +«Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te +demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver; mais je ne +sais pendant combien de minutes ou de siècles j'aurais tourné sur moi-même +sans pouvoir avancer, si tu n'étais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de +suite, Thérèse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré. + +Il était difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait +une chose qu'il avait réellement éprouvée, ou s'il avait mêlé ensemble, +dans son cerveau, une allégorie née de ses réflexions amères et une image +entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant à Thérèse qu'il ne +s'était pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'était toujours rendu compte du +lieu où il était et du temps qui s'écoulait; mais cela même était +difficile à constater. Thérèse l'avait perdu de vue, et, quant à elle, le +temps lui avait semblé mortellement long. + +Elle lui demanda s'il était sujet à ces hallucinations. + +--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai été ivre que d'amour depuis +quinze jours que tu es à moi. + +--Quinze jours! dit Thérèse étonnée. + +--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois +bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons, cela me remettra tout à +fait. + +--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser à rentrer. + +--Eh bien, que faisons-nous? + +--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos à notre point +de départ. + +--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher? + +--Non, mais prenons à droite. + +--C'est tout le contraire. + +Thérèse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas démordre, +et même il s'emporta et parla d'un ton irrité, comme s'il y eût eu là +matière à dispute. Thérèse céda et le suivit où il voulut aller. Elle se +sentait brisée d'émotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler +d'un ton qu'elle n'eût jamais voulu prendre avec Catherine, même quand la +bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le +sentait malade; mais cet état d'excitation douloureuse où elle le voyait +l'effrayait d'autant plus. + +Grâce à l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la forêt, +marchèrent pendant quatre heures, et ne rentrèrent qu'au point du jour. La +marche dans le sable fin et lourd de la forêt est très-pénible. Thérèse ne +pouvait plus se traîner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne +songeait point à ralentir le pas par égard pour elle. Il allait devant, +prétendant toujours découvrir la bonne voie, lui demandant de temps à +autre si elle était lasse, et ne devinant pas qu'en répondant: «Non,» elle +voulait lui ôter le regret d'être cause de cette mésaventure. + +Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait été pourtant rudement +secoué par cette crise étrange; mais c'est le propre des tempéraments +nerveux à l'excès de se remettre comme par magie. Thérèse eut même +l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces épreuves terribles, c'est +elle qui se trouvait brisée, tandis qu'il semblait avoir pris une force +nouvelle. + +Elle n'avait pas dormi, s'attendant à le voir envahi par quelque grave +maladie; mais il prit un bain et se sentit très-dispos pour recommencer la +promenade. Il paraissait avoir oublié combien cette veillée avait été +fâcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaça vite chez +Thérèse. Revenue à Paris, elle crut que rien n'était changé entre eux; +mais, le soir même, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thérèse +avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la forêt, lui avec +son air effaré et distrait, elle avec sa robe déchirée et le corps brisé +de fatigue. Les artistes sont tellement habitués à faire la charge les uns +des autres, que Thérèse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eût aussi +de la facilité et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eût voulu pour +rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans +un sens comique cette scène nocturne qui l'avait torturée, elle en eut du +chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'âme ne peuvent jamais +avoir de côté risible. + +Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore. +Il écrivit sous sa figure: _Perdu dans la forêt et dans l'esprit de sa +maîtresse_, et sous la figure de Thérèse: _Le coeur aussi déchiré que la +robe_. La composition fut intitulée: _Lune de miel dans un cimetière_. +Thérèse s'efforça de sourire; elle loua le dessin, qui, malgré sa +bouffonnerie, sentait la main du maître, et ne fit aucune réflexion sur le +triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eût mieux fait, dès le +commencement, d'exiger que Laurent ne laissât pas courir sa gaieté au +hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce +qu'elle eut peur qu'il ne fût encore malade et pris de délire au milieu de +sa lugubre plaisanterie. + +Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si +la vie douce et réglée qu'elle voulait donner à son ami était réellement +l'hygiène qui convenait à cette organisation exceptionnelle. Elle lui +avait dit: + +--Tu t'ennuieras quelquefois peut-être; mais l'ennui repose du vertige, et, + quand la santé morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu +connaîtras la véritable gaieté. + +Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui, +mais il lui était impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices +amers et bizarres. Il s'était fait une vie de hauts et de bas perpétuels. +Les brusques transitions de la rêverie à l'exaltation et de la nonchalance +absolue aux excès bruyants étaient devenues un état normal dont il ne +pouvait plus se passer. Le bonheur délicieusement savouré pendant quelques +jours arrivait à l'irriter comme la vue de la mer par un calme +plat. + +--Tu es heureuse, disait-il à Thérèse, de te réveiller tous les matins +avec le coeur à la même place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est +comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'étais enfant: elle +le retrouvait tantôt à mes pieds, tantôt par terre. + +Thérèse se dit que la sérénité ne pouvait venir tout d'un coup à cette âme +troublée et qu'il fallait l'y habituer par degrés. Pour cela, il ne +fallait pas l'empêcher de retourner quelquefois à la vie active: mais que +faire pour que cette activité ne fût pas une souillure, un coup mortel +porté à leur idéal? Thérèse ne pouvait pas être jalouse des maîtresses que +Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait +l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le +travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser, +chercher avec lui une issue à cette force. L'issue naturelle eût été +l'enthousiasme de l'amour; mais c'était là encore une excitation après +laquelle Laurent eût voulu escalader le troisième ciel: faute d'en avoir +la puissance, il regardait du côté de l'enfer, et son cerveau, son visage +même, en recevaient un reflet parfois diabolique. + +Thérèse étudia ses goûts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver +faciles à satisfaire. Laurent était avide de diversion et d'imprévu; il +n'était pas nécessaire de le promener dans des enchantements irréalisables, +il suffisait de le promener n'importe où, et de lui trouver un amusement +auquel il ne s'attendît pas. Si, au lieu de lui donner à dîner chez elle, +Thérèse lui annonçait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dîner +ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel théâtre où elle +l'avait prié de la conduire, elle lui demandait tout à coup de la mener à +un spectacle tout différent, il était ravi de cette distraction inattendue +et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant à un plan +quelconque tracé d'avance, il éprouvait un insurmontable malaise et le +besoin de tout dénigrer. Thérèse le traita donc comme un enfant en +convalescence à qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune +attention aux inconvénients qui en résultaient pour elle. + +Le premier et le plus grave fut de compromettre sa réputation. On la +disait et on la savait sage. Tout le monde n'était pas persuadé qu'elle +n'eût pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant +répandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui +était marié en Amérique, elle passait pour avoir été entretenue par celui +qu'elle avait bien réellement épousé, et on a vu que Thérèse aimait mieux +supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le +malheureux qu'elle avait aimé; mais on s'accordait à la regarder comme +prudente et raisonnable. + +--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalités ni +de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du +bien. C'est une femme de tête et qui ne cherche qu'à passer inaperçue; ce +qui ajoute à son mérite. + +Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commença à +s'étonner, et le blâme fut d'autant plus sévère qu'elle s'en était +préservée plus longtemps. Laurent était fort prisé des artistes, mais il +comptait parmi eux un très-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gré +de faire le gentilhomme avec les élégants d'une autre classe, et, de leur +côté, les amis qu'il avait dans ce monde-là ne comprirent rien à sa +conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dévoué de Thérèse +passa pour un caprice effréné. Une femme chaste eût-elle choisi pour amant, +parmi les hommes sérieux qui l'entouraient, le seul qui eût mené une vie +dissolue avec toutes les pires dévergondées de Paris? Et, pour ceux qui ne +voulurent pas condamner Thérèse, la passion violente de Laurent ne parut +être qu'une rouerie menée à bonne fin, et dont il était assez habile pour +se _dépêtrer_ quand il en serait las. + +Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut déconsidérée pour le choix +qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher. + +Telle n'était pas, à coup sûr, l'intention de Thérèse; mais, avec Laurent, +bien qu'il eût résolu de l'entourer de respect, il n'y avait guère moyen +de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extérieur, et il fallait +l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en préserver. +Il était habitué à voir la foule et à en être vu. Quand il avait vécu un +jour dans la retraite, il se croyait tombé dans une cave, et demandait à +grands cris le gaz et le soleil. + +Avec la déconsidération arriva bientôt pour Thérèse un autre sacrifice à +faire: celui de la sécurité domestique. Jusque-là, elle avait gagné assez +d'argent par son travail pour mener une vie aisée; mais ce n'était qu'à la +condition d'avoir des habitudes réglées, beaucoup d'ordre dans ses +dépenses et de suite dans ses occupations. L'imprévu qui charmait Laurent +amena la gêne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le +sacrifice de ce précieux temps, qui est surtout le capital de +l'artiste. + +Mais tout ceci n'était que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur +lequel Thérèse jetait un voile si épais, que personne ne se doutait de son +malheur, et que ses amis, scandalisés ou peinés de sa situation, +s'éloignaient d'elle en disant: + +--Elle est enivrée. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien +vite! + +Cela était tout venu. Thérèse acquérait tous les jours la triste certitude +que Laurent ne l'aimait déjà plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y +avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle. +C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout à fait acquise pour +tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter. + + + + +VI + + +Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'était son rêve +depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manière +inespérée le mirent enfin à même de le réaliser. Il offrit à Thérèse de +l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui +jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait à ce voyage. +Thérèse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans +reproche. Aussi s'ingénia-t-elle à trouver de l'argent de son côté. Elle +en vint à bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la +fin de l'automne. + +Laurent s'était fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver +le printemps en décembre dès qu'il apercevrait la Méditerranée. Il fallut +en rabattre, et souffrir d'un froid très-âpre durant la traversée de +Marseille à Gênes. Gênes lui plut extrêmement, et, comme il y avait +beaucoup de peinture à voir, que c'était là, pour lui, le principal but du +voyage, il consentit de bonne grâce à s'arrêter là un ou deux mois, et +loua un appartement meublé. + +Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thérèse ne faisait que de +commencer à s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait +s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait dû +s'engager envers un marchand de tableaux à lui rapporter plusieurs copies +de portraits inédits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne +n'était pas désagréable; en homme de goût, l'industriel avait désigné +divers portraits de Van Dyck, un à Gênes, un autre à Florence, etc. Copier +ce maître était une spécialité grâce à laquelle Thérèse avait formé son +propre talent et gagné de quoi vivre avant de faire le portrait pour son +compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des +propriétaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mît, +une semaine s'écoula avant qu'elle pût commencer la copie désignée à +Gênes. + +Laurent ne se sentait nullement disposé à copier quoi que ce fût. Il avait +une individualité trop prononcée et trop ardente pour ce genre d'étude, il +profitait autrement de la vue des grandes choses. C'était son droit. +Pourtant plus d'un grand maître, trouvant l'occasion toute servie, l'eût +peut-être mise à profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et +pouvait encore apprendre. C'était l'avis de Thérèse, qui voyait là aussi +l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pécuniaires. S'il eût +daigné copier un Titien, qui était son maître de prédilection, nul doute +que le même industriel à qui Thérèse avait affaire ne l'eût acquis ou fait +acquérir par un amateur. Laurent trouva cette idée absurde. Tant qu'il +avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendît des +hauteurs de l'art jusqu'à songer au gain. Il laissa Thérèse absorbée +devant son modèle, la raillant même un peu d'avance du Van Dyck qu'elle +allait faire, et cherchant à la décourager de la tâche effrayante qu'elle +osait entreprendre; puis il se mit à errer dans ville, assez soucieux de +l'emploi de six semaines que Thérèse lui avait demandées pour mener son +oeuvre à bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps à perdre +avec des journées de décembre courtes et sombres, une installation de +matériel qui ne lui présentait pas toutes les commodités de son atelier de +Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffée, et des +volées de badauds en voyage qui, sous prétexte de contempler le +chef-d'oeuvre, se plaçaient devant elle ou l'importunaient de leurs +réflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumée, souffrante, attristée, +effrayée surtout de l'ennui qu'elle voyait déjà creuser les yeux de +Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour +l'attendre jusqu'à ce que la faim le fît revenir. Deux jours ne se +passèrent pas sans qu'il lui reprochât d'avoir accepté un travail +abrutissant, et sans qu'il lui proposât d'y renoncer. N'avait-il pas de +l'argent pour deux, et d'où venait donc que sa maîtresse refusait de le +partager avec lui? + +Thérèse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains +de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-être plus pour revenir le +jour où il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser +travailler, et de travailler lui-même comme il l'entendrait, mais comme +tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir à conquérir. + +Il convint qu'elle avait raison et résolut de s'y mettre. Il déballa ses +boîtes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le +changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop récente de tant de +chefs-d'oeuvre différents qui l'avaient vivement ému et qu'il lui fallait +le temps de digérer en lui-même, il se sentit frappé d'impuissance +momentanée, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait +pas réagir seul. Il lui eût fallu des émotions venant du dehors, une +magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou +de la serrure, un chef-d'oeuvre littéraire inconnu sous la main, ou encore +mieux, une bataille navale dans le port de Gênes, un tremblement de terre, +n'importe quel événement, délicieux ou terrible, qui l'arrachât à lui-même, +et sous l'impulsion duquel il se sentît exalté et renouvelé. + +Tout à coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une +mauvaise pensée vint le trouver malgré lui. + +--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le +temps où il n'aimait pas Thérèse) la moindre folie suffisait pour me +ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rêvais, de l'argent, +c'est-à-dire six mois de loisir et de liberté, l'Italie sous les pieds, la +mer à ma porte, autour de moi une maîtresse tendre comme une mère, en même +temps qu'elle est un ami sérieux et intelligent; et tout cela ne suffit +pas pour que mon âme revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, à +coup sûr. Je n'avais pas été gâté, et il ne m'en fallait pas tant +autrefois pour m'étourdir. Quand je pense que la moindre piquette me +portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus généreux; que le +moindre minois chiffonné, avec un regard provoquant et une toilette +problématique, suffisait pour me mettre en gaieté et pour me persuader +qu'une telle conquête faisait de moi un héros de la régence! Avais-je +besoin d'un idéal comme Thérèse? Comment donc ai-je pu me persuader que la +beauté morale et physique m'était nécessaire en amour? Je savais me +contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux +est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beauté pour +les sens? La véritable est celle qui plaît. Celle dont on est rassasié est +comme si elle n'avait jamais été. Et puis encore il y a le plaisir du +changement, et c'est peut-être là tout le secret de la vie. Changer, c'est +se renouveler; pouvoir changer, c'est être libre. L'artiste est-il né pour +l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidélité gardée, ou +seulement la foi promise? + +Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour +les âmes en dérive. Il éprouva bientôt le besoin de les exprimer à +quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thérèse. Tant pis pour elle, puisque +Laurent ne voyait qu'elle! + +La causerie du soir commençait toujours à peu près de même: + +--Quelle assommante ville que celle-ci! + +Un soir, il ajouta: + +--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas être le modèle que +tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est là +accrochée depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnée, +elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermée dans ce +maussade pays. + +--Et pourtant, répondit Thérèse, elle y a toujours le privilége de la +beauté, le succès qui survit à la mort, et que la main d'un maître +éternise. Toute desséchée qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore +des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles +d'ailleurs au mérite de la peinture, rester en extase devant cette beauté +qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant. + +--Elle te ressemble, Thérèse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je +ne m'étonne pas de ta passion pour son mystérieux sourire. On dit que les +artistes créent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies +choisi les portraits de Van Dyck pour ton école d'apprentissage. Il +faisait grand, mince, élégant et fier comme ta forme. + +--Voilà des compliments! arrête-toi là, je vois que la moquerie va +arriver. + +--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus, +moi. Avec toi, il faut tout prendre au sérieux: je me conforme à +l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta défunte +comtesse doit être bien lasse d'être toujours belle de la même façon. Une +idée, Thérèse! un rêve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout à +l'heure. Écoute. + +«Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit +d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint +fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait +de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait +trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant +ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque +chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu +conscience d'elle-même.» + +--Je ne comprends pas, dit Thérèse. + +--Ni moi non plus, répondit Laurent; mais peut-être qu'en amour la statue +est ce qu'on édifie dans sa tête, et la momie, ce que l'on ramasse dans +son coeur. + +Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et +triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une +douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types +effrontés la firent rougir. C'étaient les fantômes du passé qui avaient +traversé la mémoire de Laurent et qui s'étaient collés, peut-être malgré +lui, à ces feuilles blanches. Thérèse, sans rien dire, déchira celle où +elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma +l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit près du feu, étendit +son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose. + +Laurent ne répondit pas, mais il lui dit: + +--Vous êtes trop orgueilleuse, ma chère! Si vous eussiez brûlé tous les +feuillets qui vous déplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre +image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: «Tu fais bien;» mais vous +retirer de là en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez +jamais l'honneur de me disputer à personne. + +--Je vous ai disputé à la débauche, répondit Thérèse; je ne vous +disputerai jamais à aucune de ces vestales. + +--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le répète; ce n'est pas de l'amour. Moi, +je vous ai disputée à la sagesse, et je vous disputerais à n'importe +lequel de ses moines. + +--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas fatigué d'aimer +la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur? + +--Ah! vous avez la mémoire des mots, vous! + +Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprète comme on veut. Avec un mot, +on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde à ce que l'on +dit avec vous; le plus prudent serait peut-être de ne jamais causer +ensemble. + +--En sommes-nous là, mon Dieu? dit Thérèse; fondant en larmes. + +Ils en étaient là. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et +lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommença le +lendemain. + +--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette détestable ville? lui +dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux +pas! Je ne suis pas né comme toi avec un petit ressort d'acier dans le +cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté +fonctionne. Je suis un créateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant +c'est toujours un ressort qui n'obéit à rien et que met en jeu, quand il +lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de +quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me déplais quelque part. + +--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thérèse; à +moins qu'il ne soit privé de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y +a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles +choses à voir, ni intéressantes promenades à faire aux environs; ni bons +livres à consulter, ni personnes intelligentes à entretenir? + +--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas à me +promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que +je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations à établir... j'ai +des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire +usage! + +--Non, je ne sais pas cela; pourquoi? + +--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adressé à des gens du +monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer à +se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thérèse, comme tu ne peux pas +m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule! + +--Dans le jour, puisque je suis forcée de travailler là-bas dans ce +palais! + +--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le +soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas? + +--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux +_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande. + +--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se +donner au jeu ou aux femmes. + +--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la +galanterie? + +--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont +ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore +assez creux pour me faire écouter sans rien dire. Voyons, Thérèse, veux-tu +que je me jette dans le monde à nos risques et périls? + +--Pas encore, dit Thérèse; patiente un peu. Hélas! je n'étais pas préparée +à te perdre si tôt! + +L'accent douloureux et le regard déchirant de Thérèse irritèrent Laurent +plus que de coutume. + +--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramènes toujours à tes fins avec la +moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thérèse. Ne t'en +repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspéré? + +--Je m'en repens déjà, puisque je t'ennuie, répondit-elle. Fais donc ce +que tu voudras! + +--Ainsi tu m'abandonnes à ma destinée? Es-tu déjà lasse de lutter? Tiens, +ma chère, c'est toi qui ne m'aimes plus! + +--Au ton dont tu le dis, il semble que tu désires que cela soit! + +Il répondit: «Non;» mais, un instant après, c'était _oui_ sous toutes les +formes. Thérèse était trop sérieuse, trop fière, trop pudique. Elle ne +voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyrée. Un mot leste lui +semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure. +Elle était sobre en tout et ne comprenait rien aux appétits capricieux, +aux fantaisies immodérées. Elle était la meilleure des deux, à coup sûr, +et, s'il lui fallait des compliments, il était prêt à lui en faire; mais +s'agissait-il de cela entre eux? La question n'était-elle pas de trouver +le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle était plus gaie, elle avait +été _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'être; elle était +maintenant comme un oiseau malade sur son bâton, les plumes ébouriffées, +la tête dans les épaules et l'oeil éteint. Sa figure pâle et morne était +quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristée des +restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments, +il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intérieur lugubre de +chants bizarres et de joyeux éclats de rire? + +--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les épaules? +Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul. +Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste! + +--Tiens, dit Thérèse en se levant, partons demain, et advienne que pourra! +Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-être pire ailleurs; mais j'irai +jusqu'au bout de ma tâche. + +Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'était donc une tâche qu'elle s'était +imposée? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-être +avait-elle fait à la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui +manquait plus que d'être dévote! + +Il prit son chapeau avec cet air de suprême dédain et de rupture _bien +troussée_ qui lui était propre. Il sortit sans dire où il allait. Il était +dix heures du soir. Thérèse passa la nuit dans des angoisses effroyables. +Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec +fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira +sans bruit chez elle. C'était la première fois qu'ils s'endormaient sans +se dire un mot d'affection ou de pardon. + +Le lendemain, au lieu de retourner à son travail, elle fit ses paquets et +prépara tout pour le départ. Lui s'éveilla à trois heures de l'après-midi, +et lui demanda en riant à quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il +avait retrouvé son assiette. Il s'était promené la nuit, seul au bord de +la mer; il avait fait ses réflexions, il était calmé. + +--Cette grosse mer grondeuse et rabâcheuse m'a impatienté, dit-il +gaiement. J'ai fait d'abord de la poésie. Je me suis comparé à elle. J'ai +eu envie de me jeter dans son beau sein verdâtre!... Et puis j'ai trouvé +la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des +rochers sur la grève. Si elle n'a pas la force de les détruire, qu'elle se +taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voilà +charmant ce matin; j'ai résolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe +avec soin; embrasse-moi, Thérèse, et ne parlons plus de la sotte soirée +d'hier. Défaits ces paquets surtout, ôte ces malles, vite, que je ne les +voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mérite plus. + +Il y avait bien loin de cette prompte manière de se réconcilier avec +lui-même au temps où un regard inquiet de Thérèse suffisait pour lui faire +plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois +mois. + +Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrivé à Gênes le matin, vint +leur demander à dîner. Laurent fut enchanté de cette diversion. Lui, +toujours assez froid de manières avec les autres hommes, il sauta au cou +de l'Américain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. Palmer fut plus +surpris que flatté de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup +d'oeil jeté sur Thérèse pour voir que ce n'était pas là l'expansion du +bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thérèse fut +surprise de l'entendre faire l'éloge de la ville et du pays. Il déclara +même que les femmes étaient charmantes. D'où les connaissait-il? + +A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se +retirer aussi. + +--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec +Thérèse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout à fait seuls ici. Je +sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le thé. + +A onze heures, Laurent n'était pas rentré. Thérèse était fort abattue. +Elle faisait de vains efforts pour cacher son désespoir. Elle n'était plus +inquiète, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien +voir: il causa encore avec elle pour tâcher de la distraire; mais, comme +Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'était pas convenable de l'attendre +passé minuit, il se retira en serrant la main de Thérèse. Malgré lui, il +lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'était pas dupe de son courage +et qu'il ressentait l'étendue de son désastre. + +Laurent arriva en ce moment et vit l'émotion de Thérèse. A peine fut-il +seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas +descendre à la jalousie. + +--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous +que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert. + +--Non, ma chère, je ne suis pas absurde à ce point. Du moment que vous +avez une société et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte, + tout est bien, et je me sens en train de travailler. + +--Dieu le veuille! dit Thérèse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais, +si vous vous réjouissez de la société qui m'est venue, ayez le bon goût de +ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir. + +--De quoi diable vous fâchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous +devenez d'une susceptibilité par trop ombrageuse, ma chère amie! Quel mal +y aurait-il à ce que ce bon Palmer fût amoureux de vous? + +--Il y en aurait à vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce +que vous dites. + +--Ah! il y aurait du mal... à vous abandonner au danger? Vous voyez bien +que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas! + +--Soit! alors passons nos soirées ensemble et ne recevons personne. Je le +veux bien, moi. Est-ce convenu? + +--Vous êtes bonne, ma chère Thérèse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous +et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux +arrangement. + +En effet, Laurent parut revenir à lui-même. Il entama une bonne étude dans +son atelier et invita Thérèse à venir la voir. Quelques jours se passèrent +sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientôt Laurent se lassa de +cette vie réglée, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses +amis. A peine fut-il arrivé pour passer la soirée avec eux, que Laurent +trouva un prétexte pour sortir et resta dehors jusqu'à minuit. + +Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soirée +sur trois ou quatre à Thérèse, et quelle soirée! elle eût préféré la +solitude. + +Où allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde; +le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenât en +mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque, +disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerçait à +ramer et prenait des leçons d'un pêcheur de la côte qu'il allait chercher +dans la rade. Il prétendait se trouver bien, pour son travail du lendemain, +d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thérèse n'osait +plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dépit lorsqu'elle +désirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses réflexions, lorsqu'il +était en train de manifester son idée, et il ne voulait pas non plus de +son silence, qui lui faisait l'effet d'un blâme. Elle ne devait voir son +oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'être vue. Autrefois il ne +commençait rien sans lui exposer son idée; maintenant, il la traitait +comme _un public_. + +Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thérèse ne s'habituait +pas à l'inquiétude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle +l'eût exaspéré en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien +qu'elle le guettait et qu'elle cherchait à savoir la vérité. Il était +impossible qu'elle le suivît elle-même la nuit dans une ville pleine de +matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se +fût abaissée à le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans +bruit et le regardait dormir. Il semblait accablé de fatigue. C'était +peut-être, en effet, une lutte désespérée contre lui-même qu'il avait +entreprise pour éteindre, par l'exercice physique, l'excès de sa pensée. + +Une nuit, elle remarqua que ses habits étaient fangeux et déchirés comme +s'il eût eu à soutenir une lutte matérielle, ou comme s'il eût fait une +chute. Effrayée, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller; +il avait une légère entaille au front. Il dormait si profondément, qu'elle +espéra ne pas l'éveiller en lui découvrant un peu la poitrine pour voir +s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'éveilla et entra dans une +colère qui fut pour elle le coup de grâce. Elle voulait s'enfuir, il la +retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant +avec agitation dans l'appartement, qu'éclairait faiblement une petite +lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassée dans son âme. + +--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre. +Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimés! Nous nous +sommes trompés l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-être +n'étais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un +serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractère, mes +dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excès, mes illusions sur +l'amour vrai, me mettraient à votre discrétion, et que je ne pourrais +jamais me reprendre. Pour mener à bonne fin une si périlleuse entreprise, +il vous eût fallu à vous-même un plus heureux caractère, plus de patience, +plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du +tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser. Vous êtes tout d'une pièce, +monotone, têtue et vaine à l'excès de votre prétendue modération, qui +n'est que la philosophie des gens à vue courte et à facultés bornées. +Quant à moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous +plaira; mais je suis sincère, je ne fais pas de calculs, je me livre sans +arrière-pensée: c'est pourquoi je me reprends de même. Ma liberté morale +est chose sacrée, et je ne permets à personne de s'en emparer. Je vous +l'avais confiée et non donnée, c'était à vous d'en faire bon usage et de +savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez +pas de moi! Je connais ces manèges de la modestie et ces évolutions de la +conscience des femmes. Le jour où vous m'avez cédé, j'ai compris que vous +pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes résistances, ces +larmes de détresse et ces pardons toujours accordés à mes prétentions +n'étaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le +pauvre poisson ébloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompée, +Thérèse, en feignant d'être la dupe de cette mouche: c'était mon droit. +Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguées +sans effort et sans hypocrisie; vous êtes belle, et je vous désirais! Mais +une femme n'est qu'une femme, et la dernière de toutes nous donne autant +de volupté que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicité de +l'ignorer, et, à présent, il faut rentrer en vous-même. Il faut savoir que +la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser à mes instincts, qui +ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas détruire sans me +détruire avec eux... Où est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les +cheveux? Nous nous sommes associés et nous nous quittons, voilà tout. Il +n'est pas besoin de nous haïr et de nous décrier pour cela. Vengez-vous en +comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai +content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du +monde. Vous retrouverez vos grâces d'autrefois, que vous avez perdues, et +l'éclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent à veiller pour +espionner mes démarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'étais; +et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce +convenu? Vous ne répondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y +garde! je n'ai jamais haï, mais je peux tout apprendre, j'ai de la +facilité, moi, vous savez! Tenez, je me suis colleté ce soir avec un +matelot ivre qui était deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roué de +coups, et je n'ai reçu qu'une égratignure. Prenez garde que je ne sois +aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une +lutte d'aversion et de vengeance, je n'écrase le diable en personne sans +lui laisser un de mes cheveux entre les griffes! + +Laurent, pâle, amer, tour à tour ironique et furieux, les cheveux en +désordre, la chemise déchirée et le front ensanglanté, était si effrayant +à voir et à entendre, que Thérèse sentit tout son amour se changer en +dégoût. Elle était si désespérée de la vie en cet instant, qu'elle ne +songea pas seulement à avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil où +elle s'était assise, elle laissait couler ce torrent de blasphèmes, et, +tout en se disant que cet insensé était capable de la tuer, elle attendait +avec un dédain glacial et une indifférence absolue le paroxysme de son +accès. + +Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et +sortit sans lui avoir répondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard. + + + + +VII + + +Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce +qu'il avait dit d'atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit. Il le +pensait dans ce moment-là, ou plutôt il parlait sans en avoir conscience. +Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eût +rappelé, il eût tout désavoué. + +Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il était las +de l'amour élevé, et aspirait de tout son être aux funestes enivrements du +passé. C'était le châtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en +entrant dans la vie, châtiment bien cruel sans doute, et dont on conçoit +qu'il se plaignit avec énergie, lui qui n'avait rien prémédité et qui +s'était jeté en riant dans un abîme d'où il croyait pouvoir aisément +sortir quand il voudrait. Mais l'amour est régi par un code qui semble +reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est +censé ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que +l'enfant se jette dans les griffes de la panthère, croyant pouvoir la +caresser: la panthère ne tiendra compte de cette innocence; elle dévorera +l'enfant, parce qu'il ne dépend pas d'elle de l'épargner. Ainsi des +poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi +fatale que l'homme doit _connaître_ ou _subir_. + +Il ne resta dans la mémoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que +la conscience d'avoir eu avec Thérèse une explication décisive, et le +vague souvenir de l'avoir vue résignée. + +--Tout est peut-être pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi +calme qu'il l'avait quittée. + +Il fut pourtant effrayé de sa pâleur. + +--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup, + mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps. + +--Eh bien, Thérèse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'établi dans nos rapports, à +présent? Y avez-vous réfléchi? C'est vous qui déciderez. Devons-nous nous +quitter avec dépit ou rester ensemble sur le pied de l'amitié comme +_autrefois?_ + +--Je n'ai aucun dépit, répondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous +vous y plaisez. Moi, j'achève mon travail, et je retourne en France dans +quinze jours. + +--Mais, d'ici à quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison? +ne craignez-vous pas qu'on n'en jase? + +--Faites ce que vous jugerez à propos. Nous avons ici nos appartements +indépendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun +besoin; je vous le cède. + +--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller +et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le défendez. + +--Je ne vous défends rien, répondit Thérèse, sinon de croire un seul +instant que votre maîtresse puisse vous pardonner. Quant à votre amie, +elle est au-dessus d'une certaine sphère de désillusions. Elle espère +encore pouvoir vous être utile, et vous la retrouverez toujours quand vous +aurez besoin d'affection. + +Elle lui tendit la main et s'en alla travailler. + +Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-même était une chose +qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif +et les résolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire +sur lui et qu'elle voulait le ramener à l'amour par l'amitié. Il se promit +d'être invulnérable à toute faiblesse, et, pour être plus sûr de lui-même, +il résolut de prendre quelqu'un à témoin de la rupture consommée. Il alla +trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et +ajouta: + +--Si vous aimez Thérèse comme je le crois, mon cher ami, faites que +Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme +je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle, +j'en suis certain, vous m'ôterez par là un remords que je ne tiens pas à +conserver. + +Laurent fut surpris du silence de Palmer. + +--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il. +Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitié pour vous, de l'estime, et +même du respect, si vous voulez. Si vous blâmez ma conduite dans tout ceci, + dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifférence ou de dédain. + +--Je ne suis indifférent ni aux chagrins de Thérèse ni aux vôtres, +répondit Palmer. Seulement, je vous épargne des conseils ou des reproches +qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je +suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous +puissiez vous donner l'un à l'autre, c'est de vous quitter. Quant à mes +sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de +m'interroger, et quant à ceux que, selon vous, je pourrais parvenir à lui +inspirer, c'est, après ce que vous venez de me dire, une supposition que +vous n'avez plus le droit d'émettre devant moi, encore moins devant elle. + +--C'est juste, reprit Laurent d'un air dégagé, et j'entends fort bien ce +que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je +crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gêner personne. + +Il partit, en effet, après de froids adieux à Thérèse, et s'en alla tout +droit à Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le +travail, selon son caprice. Il éprouvait une douceur souveraine à se dire: + +--Je ferai ce qui me passera par la tête sans que personne en souffre ou +s'en inquiète. Le pire des supplices quand on n'est pas plus méchant que +je ne le suis, c'est d'être fatalement entraîné à voir une victime. Allons, +je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur +moi! + +Sans doute, Thérèse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien était +profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de +fierté. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade désespéré, elle +eût dû ne pas reculer devant les grands remèdes et les opérations +cruelles. Il eût fallu faire saigner abondamment ce coeur en délire, +l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour +douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-être +rendu justice à lui-même. Peut-être la honte et le repentir eussent-ils +sauvé son âme du crime d'y tuer l'amour de sang-froid. + +Mais, après trois mois d'inutiles efforts, Thérèse était rebutée. +Devait-elle donc tant de dévouement à un homme qu'elle n'avait jamais +désiré asservir, qui s'était imposé à elle malgré sa douleur et ses +tristes prévisions, qui s'était attaché à ses pas comme un enfant +abandonné pour lui crier: «Emmène-moi, garde-moi, ou je vais mourir là, au +bord du chemin?...» + +Et cet enfant la maudissait d'avoir cédé à ses cris et à ses pleurs. Il +l'accusait d'avoir profité de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de +la liberté. Il s'éloignait d'elle, respirant à pleine poitrine, et disant: +«Enfin, enfin!» + +--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, à quoi bon le faire souffrir? +N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque +prouvé, hélas! que j'étouffais son génie en voulant détruire sa fièvre? +Quand je croyais être venue à bout de le dégoûter des excès, n'ai-je pas +vu qu'il en était plus avide? Quand je lui ai dit: «Retourne au monde,» il +a craint ma jalousie, et il s'est jeté dans la débauche mystérieuse et +grossière; il est revenu ivre, avec les habits déchirés et du sang sur la +figure! + +Le jour du départ de Laurent, Palmer dit à Thérèse: + +--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir après lui? + +--Non, certes! répondit-elle. + +--Je le ramènerais peut-être! + +--J'en serais désolée. + +--Vous ne l'aimez donc plus? + +--Non, plus du tout. + +Il y eut un silence; après quoi, Palmer rêveur reprit: + +--Thérèse, j'ai une nouvelle très-grave à vous annoncer. J'hésite, parce +que je crains de vous causer une grande émotion de plus, et vous n'êtes +guère disposée... + +--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je +suis absolument calme et préparée à tout. + +--Eh bien, Thérèse, apprenez que vous êtes libre: le comte de *** n'est +plus. + +--Je le savais, répondit Thérèse. Il y a huit jours que je le sais. + +--Et vous ne l'avez pas dit à Laurent? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'à l'instant même il se fût fait en lui une réaction quelconque. +Vous savez comme l'imprévu le bouleverse et le passionne. De deux choses +l'une: ou il eût imaginé qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation, +je voulais l'épouser, et l'effroi d'un lien avec moi eût exaspéré son +aversion, ou il se fût tourné, tout à coup de lui-même vers l'idée du +mariage, dans un de ces paroxysmes de dévouement qui s'emparent de lui, et +qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place à un profond +désespoir ou à une colère insensée. Le malheureux est assez coupable +envers moi; il n'était pas nécessaire de jeter un appât nouveau à sa +fantaisie et un motif de plus à son parjure. + +--Vous ne l'estimez donc plus? + +--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas. +Peut-être une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu +faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de +la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouvé pour moi que nous ne +devions pas et que nous ne devons plus chercher à nous aimer. + +--Et maintenant, Thérèse, ne songerez-vous pas à tirer avantage de la +liberté qui vous est rendue? + +--Quel avantage puis-je en tirer? + +--Vous pouvez vous remarier et connaître les joies de la famille. + +--Mon cher Dick, j'ai aimé deux fois dans ma vie, et vous voyez où j'en +suis. Il n'est pas dans ma destinée d'être heureuse. Il est trop tard pour +chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans. + +--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer +d'amour. Vous venez de subir l'entraînement de la passion, et c'est +précisément l'âge où les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que +vous avez souffert, c'est parce que vous avez été mal aimée que +l'inextinguible soif du bonheur va se réveiller en vous et vous conduire +peut-être, de déceptions en déceptions, dans des abîmes plus profonds que +celui d'où vous sortez. + +--J'espère que non. + +--Oui, sans doute, vous espérez; mais vous vous trompez, Thérèse. Il faut +tout craindre de votre âge, de votre sensibilité surexcitée et du calme +trompeur où vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour +vous cherchera, n'en doutez pas, et, à peine rendue à la liberté, vous +allez être poursuivie et obsédée. Votre isolement tenait autrefois en +respect les espérances de ceux qui vous entouraient; mais, à présent que +Laurent vous a peut-être fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se +tenaient pour vos amis vont vouloir être vos amants. Vous inspirerez des +passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous +persuader. Enfin... + +--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voilà +qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis +déchue! + +Thérèse mit ses mains sur sa figure et pleura amèrement. + +Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui étaient nécessaires, +il avait provoqué à dessein ce déchirement. Quand il la vit apaisée, il se +mit à genoux devant elle. + +--Thérèse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez +absoudre mon intention. Thérèse, je vous aime, je vous ai toujours aimée, +non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dévouement +dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence +gâtée et brisée par la faute des autres. Vous êtes déchue aux yeux du +monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour +Laurent m'a prouvé que vous étiez femme, et je vous aime mieux ainsi +qu'armée de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me +le persuadais auparavant. Écoutez-moi, Thérèse. Je suis un philosophe, moi, +c'est-à-dire que je consulte la raison et la tolérance plus que les +préjugés du monde et les subtilités romanesques du sentiment. Dussiez-vous +devenir la proie des plus funestes égarements, je ne cesserai pas de vous +aimer et de vous estimer, parce que vous êtes de ces femmes qui ne peuvent +être égarées que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans +ces désastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez dès +aujourd'hui un coeur dévoué, tranquille et fidèle, exempt de ces maladies +de l'âme qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais +époux, un père, un frère, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, à +jamais préservée des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thérèse, +j'ose dire que je suis cet homme-là. Je n'ai rien de brillant pour vous +éblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance +absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez +reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidèle et à jamais +réhabilitée. Dites oui, Thérèse, consentez à m'épouser, et consentez-y +tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse délicatesse, sans +méfiance de vous-même. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de +croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que +l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai +jamais le passé, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sûr, +que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein. + +Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thérèse ne +lui connaissait pas. Elle essaya de se défendre de sa confiance; mais +cette résistance était, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle +devait combattre en elle-même. Elle sentait que Palmer disait la vérité, +mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tâche +effrayante. + +--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-même que je crains. Je ne peux +plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mère, +votre patrie, votre considération, l'honneur de votre nom? Je suis déchue, +vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je +suis trop épouvantée de ce que vous voulez affronter pour moi! + +Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec énergie. Il ne +laissa pas respirer Thérèse. Du matin au soir, seul avec elle, il +multiplia les forces de sa volonté pour la convaincre. Palmer était un +homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thérèse +eut raison d'hésiter. Ce qui l'inquiétait, c'était la précipitation avec +laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant à lui +par une promesse. + +--Vous craignez mes réflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en +moi la confiance dont vous vous vantez. + +--Je crois en votre parole, répondait-il. La preuve c'est que je vous la +demande; mais je ne suis pas forcé de croire que vous m'aimez, puisque +vous ne répondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas +encore quel nom donner à votre amitié. Quant à moi, je sais que c'est de +l'amour que j'éprouve, et je ne suis pas de ceux qui hésitent à voir clair +en eux-mêmes? L'amour est en moi très-logique. Il veut fortement. Il +s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en +vous jetant dans des réflexions et des rêveries où, malade comme vous +voilà, vous ne verrez peut-être pas bien vos véritables +intérêts. + +Thérèse se sentait presque blessée quand Palmer lui parlait de ses +intérêts à elle. Elle voyait trop d'abnégation chez Palmer, et ne pouvait +souffrir qu'il la crût capable de l'accepter sans vouloir y répondre. Tout +à coup, elle eut honte d'elle-même dans ce combat de générosité, où Palmer +se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son +nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entière. Il +donnait tout, et, pour toute récompense, il la priait de songer à +elle-même. + +L'espoir revint donc au coeur de Thérèse, Cet homme qu'elle avait toujours +cru positif, et qui affectait encore naïvement de l'être, se révélait à +elle sous un aspect si imprévu, que son esprit en était frappé et comme +ranimé au milieu de son agonie. C'était comme un rayon de soleil au sein +d'une nuit qu'elle avait jugé devoir être éternelle. Au moment où, injuste +et désespérée, elle allait maudire l'amour, il la forçait de croire à +l'amour et de regarder son désastre comme un accident dont le ciel voulait +la dédommager. Palmer, d'une beauté froide et régulière, se transfigurait +à chaque instant sous le regard étonné, incertain et attendri de la femme +aimée. Sa timidité, qui donnait à ses premières ouvertures quelque chose +de rude, faisait place à l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de +poésie que Laurent, il n'en arrivait que mieux à la persuasion. + +Thérèse découvrit l'enthousiasme sous cette écorce un peu âpre de +l'obstination, et elle ne put s'empêcher de sourire avec attendrissement +en voyant la passion avec laquelle il prétendait poursuivre froidement le +dessein de la sauver. Elle se sentit touchée et se laissa arracher la +promesse qu'il exigeait. + +Tout à coup, elle reçut une lettre d'une écriture inconnue, tant elle +était altérée. Elle eut même peine à déchiffrer la signature. Elle parvint +cependant, avec l'aide de Palmer, à lire ces mots: + +«J'ai joué, j'ai perdu; j'ai eu une maîtresse, elle m'a trompé, je l'ai +tuée. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thérèse. + +«LAURENT.» + +--Partons! dit Palmer. + +--O mon ami, je vous aime! répondit Thérèse en se jetant dans ses bras. Je +sens maintenant combien vous êtes digne d'être aimé. + +Ils partirent à l'instant même. En une nuit, ils arrivèrent par mer à +Livourne, et, le soir, ils étaient à Florence. Ils trouvèrent Laurent dans +une auberge, non pas mourant, mais dans un accès de fièvre cérébrale si +violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thérèse, il la +reconnut, et s'attacha à elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer +vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, étouffée. Palmer +dut l'emporter de la chambre évanouie; mais elle y revint au bout d'un +instant, et, avec une persévérance qui tenait du prodige, elle passa vingt +jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne +la reconnaissait guère que pour l'accabler d'injures grossières, et, dès +qu'elle s'éloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il +allait mourir. + +Il n'avait heureusement ni tué aucune femme, ni pris aucun poison, ni +peut-être perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait écrit à +Thérèse dans l'invasion du délire et de la maladie. Il ne se rappela +jamais cette lettre, dont elle eût craint de lui parler; il était assez +effrayé du dérangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir +conscience. Il eut encore bien d'autres rêves sinistres, tant que dura sa +fièvre. Il s'imagina tantôt que Thérèse lui versait du poison, tantôt que +Palmer lui mettait des menottes. La plus fréquente et la plus cruelle de +ses hallucinations consistait à voir une grande épingle d'or que Thérèse +détachait de sa chevelure et lui enfonçait lentement dans le crâne. Elle +avait, en effet, une telle épingle pour retenir ses cheveux, à la mode +italienne. Elle l'ôta, mais il continua à la voir et à la sentir. + +Comme il semblait le plus souvent que sa présence l'exaspérât, Thérèse se +plaçait ordinairement derrière son lit, avec le rideau entre eux; mais, +aussitôt qu'il était question de le faire boire, il s'emportait et +protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thérèse. + +--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal! +Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas à toute heure, sur le +pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thérèse, venez +donc, j'ai soif: versez-moi le poison. + +Thérèse lui versait le calme et le sommeil. Après plusieurs jours d'une +exaspération à laquelle les médecins ne croyaient pas qu'il pût résister, +et qu'ils notèrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et +resta inerte, brisé, continuellement assoupi, mais sauvé. + +Il était si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eût conscience, +et le nourrir à doses si minimes pour que son estomac n'eût pas le moindre +travail de digestion à faire, que Thérèse jugea ne devoir pas le quitter +un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa +parole d'honneur de la remplacer auprès du malade; mais elle refusa, +sentant bien que les forces humaines n'étaient pas à l'abri de la surprise +du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de +chaque minute où elle devait porter la cuiller aux lèvres du malade, sans +que jamais elle fût vaincue par la fatigue, c'était elle, non pas un autre, +que Dieu avait chargée de sauver cette existence fragile. + +C'était elle en effet, et elle la sauva. + +Si la médecine, quelque éclairée qu'elle soit, est insuffisante dans des +cas désespérés, c'est bien souvent parce que le traitement est presque +impossible à observer d'une manière absolue. On ne sait pas assez ce +qu'une minute de besoin ou une minute de plénitude peut apporter de +perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut +du moribond, c'est souvent le calme, la ténacité et la ponctualité chez +ceux qui le soignent. + +Enfin, un matin, Laurent s'éveilla comme d'une léthargie, parut surpris de +voir Thérèse à sa droite et Palmer à sa gauche, leur tendit une main à +chacun, et leur demanda où il était et d'où il venait. + +On le trompa longtemps sur la durée et l'intensité de son mal, car il +s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La première fois +qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours +de sa convalescence, il demanda Thérèse. On lui répondit qu'elle dormait. +Il en fut très-surpris. + +--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour? + +Thérèse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits +dès que l'inquiétude fut dissipée. + +Peu à peu Laurent apprit à quel point elle s'était dévouée à lui, et il +vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succédant à tant de +douleurs. Comme il était encore trop faible pour s'occuper, Thérèse +s'installa près de lui, tantôt lui faisant la lecture, tantôt jouant aux +cartes pour l'amuser, tantôt le menant promener en voiture. Palmer était +toujours avec eux. + +Les forces revenaient à Laurent avec une rapidité aussi extraordinaire que +son organisation. Son cerveau cependant n'était pas toujours bien lucide. +Un jour, il dit à Thérèse avec humeur, dans un moment où il se trouvait +seul avec elle: + +--Ah ça! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller? + +Thérèse vit qu'il y avait une lacune dans sa mémoire, et ne répondit pas. +Il fit alors un travail sur lui-même et ajouta: + +--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est +dévoué à moi presque autant que vous-même; mais enfin je ne suis pas assez +vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous +quitter qu'il s'est enfermé un mois dans la chambre d'un malade fort +désagréable. Voyons, Thérèse, peux-tu me jurer que c'est à cause de moi +seul? + +Thérèse fut blessée de cette question à bout portant, et de ce _tu_ +qu'elle croyait à jamais retranché de leur intimité. Elle secoua la tête, +et tâcha de parler d'autre chose. Laurent céda tristement; mais il y +revint le lendemain; et, comme Thérèse, le voyant assez fort pour se +passer d'elle, se disposait à partir, il lui dit avec une surprise +réelle: + +--Mais où donc allons-nous, Thérèse? Est-ce que nous ne sommes pas bien +ici? + +Il fallait s'expliquer, car il insistait. + +--Mon enfant, lui dit Thérèse, vous restez ici: les médecins disent qu'il +vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage +quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque +j'ai fini mon travail à Gênes, et que mon intention n'est pas, quant à +présent, de voir le reste de l'Italie. + +--Fort bien, Thérèse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France, +je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je +suis sûr qu'il ne m'en faut pas davantage pour être en état de +voyager. + +Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il était si +enfant dans ce moment-là, que Thérèse retint une larme près de couler au +souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle était forcée +d'abdiquer. + +Elle se remit à le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le +plus de douceur et de ménagement possible, qu'il fallait se quitter pour +quelque temps. + +--Et pourquoi donc se quitter? s'écria Laurent, est-ce que nous ne nous +aimons plus? + +--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitié +l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de +peine, et ta santé n'en pourrait supporter davantage à présent. Laissons +passer le temps nécessaire pour que tout soit oublié. + +--Mais j'ai oublié, moi! s'écria Laurent avec une bonne foi attendrissante +à force d'être ingénue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait! +Tu as toujours été un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux +pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener, +Thérèse! Si tu me laisses ici, j'y périrai d'ennui! + +Et, comme Thérèse montrait une fermeté à laquelle il ne s'attendait pas, +il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une sévérité +que démentait toute sa conduite. + +--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me +repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les déteste, +et ne les ai-je pas assez expiés en devenant fou pendant huit ou dix +jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu +n'y croirais plus. C'est ma conduite à venir qu'il faut juger, et tu vois +que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache à toi. Voyons, ma +Thérèse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai +appelée comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu +pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer, +enfermée ici, un mois sur lequel tu as été vingt nuits et vingt jours sans +te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, à tes +beaux yeux cerclés de bleu, que tu serais morte à la peine, s'il eût fallu +en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que +l'on n'aime plus! + +Thérèse n'osait prononcer le mot fatal. Elle espérait que Palmer viendrait +rompre ce tête-à-tête, et qu'elle pourrait éviter une scène dangereuse au +convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour +l'empêcher de sortir, tomba à ses pieds et s'y roula avec désespoir. + +--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle, +assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne +le peux pas, ce mot ne serait plus la vérité. L'amour est fini entre +nous. + +Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eût pu tuer cet +amour auquel il avait prétendu de pas croire. + +--C'est donc Palmer? s'écria-t-il en brisant une théière avec laquelle il +s'était machinalement versé de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le +veux, je veux la vérité! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas +être trompé! + +--Trompé! dit Thérèse en lui prenant les mains pour l'empêcher de se les +déchirer avec ses ongles; trompé! de quel mot vous servez-vous là? Est-ce +que je vous appartiens? est-ce que, depuis la première nuit que vous avez +passée dehors à Gênes, après m'avoir dit que j'étais votre supplice et +votre bourreau, nous n'avons pas été étrangers l'un à l'autre? est-ce +qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps, +passé sans retour de votre part, n'ait pas suffi à me rendre maîtresse de +moi-même? + +Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exaspérer de sa franchise, se +calmait et l'écoutait avec une curiosité avide, elle continua: + +--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenée à votre lit +d'agonie et qui m'a retenue jusqu'à ce jour auprès de vous pour achever +votre guérison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien +compris à mon coeur. Ce coeur-là, Laurent, dit-elle en frappant sa +poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-être que le vôtre; mais, vous +l'avez dit vous-même souvent autrefois, il reste toujours à la même place. +Ce qu'il a aimé, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez +pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez +inspiré, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni +ma tête ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonté; +ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux +disposer pour qui les mérite, pour Palmer si bon me semble, et vous +n'auriez pas une objection à faire, vous qui avez été le trouver un matin +pour lui dire: + +«--Consolez donc Thérèse, vous me rendrez service!» + +--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes, +j'ai dit cela! Je l'avais oublié, je me le rappelle à présent! + +--Ne l'oublie donc plus, dit Thérèse, qui se remit à lui parler avec +douceur en le voyant apaisé, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est +une fleur trop délicate pour se relever quand on l'a foulée aux pieds. N'y +songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste expérience que +tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractère. Tu le trouveras +le jour où tu en seras digne. Quant à moi, je ne pourrais plus supporter +tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mère te +restera malgré toi et malgré tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitié, +je ne te le cache pas, et je te le dis précisément pour que tu ne songes +plus à reconquérir un amour dont tu serais humilié aussi bien que +moi-même. Si tu veux que cette amitié, qui t'offense maintenant, te +redevienne douce, tu n'as qu'à la mériter. Jusqu'à présent, tu n'en as pas +eu l'occasion. Voilà qu'elle se présente: profites-en, quitte-moi sans +faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un +homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir +pourquoi. + +--Laisse-moi pleurer, Thérèse, dit Laurent en se mettant à genoux, +laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitié +sainte qui a survécu en toi à l'amour brisé. Elle ne m'humilie pas comme +tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme, +tu sais bien que je ne peux jamais l'être; mais crois que je peux devenir +bon. Ah! Thérèse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parlé +plus tôt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta +bonté et de ton dévouement, pauvre soeur de charité qui ne peux plus me +rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thérèse, je méritais ce qui +m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leçon me servira, je +t'en réponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai +comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passé et +l'avenir! + +Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta à +son cou en l'appelant son frère et son sauveur, et il s'écria en lui +montrant Thérèse: + +--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez à l'hôtel Meurice, +la dernière fois que nous nous sommes vus à Paris? «Si vous ne croyez pas +pouvoir la rendre heureuse, brûlez-vous la cervelle ce soir plutôt que de +retourner chez elle!» J'aurais dû le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, à +présent, regardez-la, elle est plus changée que moi, la pauvre Thérèse! +Elle a été brisée, et pourtant elle est venue m'arracher à la mort, quand +elle aurait dû me maudire et m'abandonner! + +Le repentir de Laurent était véritable; Palmer en fut vivement attendri. A +mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une éloquence +persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thérèse, il lui dit: + +--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour +lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guérir l'âme et le corps. Vous avez +remporté la victoire. Il est sauvé; votre pauvre enfant! A présent, que +voulez-vous faire? + +--Le quitter pour toujours, répondit Thérèse, ou, du moins, ne le revoir +qu'après des années. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il +reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle +était ma résolution? C'est parce qu'elle est bien arrêtée que je retardais +encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise +inévitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-là, si elle +était mauvaise. + +--Y avez-vous bien songé, Thérèse? dit Palmer rêveur. Êtes-vous bien sûre +de ne pas faiblir au dernier moment? + +--J'en suis sûre. + +--Cet homme-là me parait irrésistible dans la douleur. Il arracherait la +pitié des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thérèse, si vous lui cédez, +vous êtes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que +vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant! + +--Je le sais, répondit Thérèse; mais que me dites-vous donc là, mon ami? +Êtes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublié que ma parole vous était +engagée? + +Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son âme. + +Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour +achever de se rétablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas: +c'était la vérité. Les médecins lui conseillaient même de ne pas attendre +les grandes chaleurs. + +De toute façon il fut décidé que l'on se séparerait à Florence. Thérèse +n'avait d'autre projet arrêté pour elle-même que d'aller où Laurent +n'irait pas; mais, en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle +dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine, afin de +l'empêcher de partir sans avoir recouvré les forces nécessaires. + +Cette semaine fut peut-être la meilleure de la vie de Laurent. Généreux, +cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état de l'âme où il ne +s'était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union +avec Thérèse. La tendresse l'avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi. +Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux +_Cascines_, aux heures où la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se +faisant une joie d'enfant d'aller dîner dans la campagne en donnant le +bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant +un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thérèse avec lui au +théâtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinéraire de +son voyage en Suisse. C'était une grande question de savoir s'il irait par +Milan ou par Gênes. Il se décida enfin pour cette dernière voie, en +prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre +ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifié ou affaibli par les +premières journées du voyage. + +Le jour du départ arriva. Laurent avait fait tous ses préparatifs avec une +gaieté mélancolique. Étincelant de plaisanteries sur son costume, sur son +bagage, sur la tournure hétéroclite qu'il allait avoir avec un certain +manteau imperméable que Palmer l'avait forcé d'accepter et qui était alors +une nouveauté dans le commerce, sur le baragouin français d'un domestique +italien que Palmer lui avait choisi et qui était le meilleur homme du +monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prévisions +et toutes les gâteries de Thérèse, il avait des larmes plein les yeux, +tout en riant aux éclats. + +La nuit qui précéda le dernier jour, il eut un léger accès de fièvre. Il +en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire à petites journées était +à la porte de l'hôtel. La matinée était fraîche. Thérèse s'inquiéta. + +--Accompagnez-le jusqu'à la Spezzia, lui dit Palmer. C'est là qu'il doit +s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est là que je vous +rejoindrai le lendemain de son départ. Il vient de me tomber sur la tête +une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures. + +Thérèse, surprise de cette résolution et de cette proposition, refusa de +partir avec Laurent. + +--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacité; il m'est +impossible d'aller avec vous! + +--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas nécessaire que j'aille avec lui. + +--Si fait, reprit-il, il le faut. + +Thérèse crut comprendre que Palmer jugeait cette épreuve nécessaire. Elle +s'en étonna et s'en inquiéta. + +--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous +avez effectivement une affaire importante ici? + +--Oui, répondit-il, je vous la donne. + +--Eh bien, je reste. + +--Non, il faut que vous partiez. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu, +vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez. + +Thérèse fit à la hâte un léger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et +elle y monta auprès de Laurent, en criant à Palmer: + +--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans +vingt-quatre heures. + + + + +VIII + + +Palmer, forcé réellement de rester à Florence et d'en éloigner Thérèse, +fut frappé d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il +redoutait n'existait pas. La chaîne ne pouvait pas être renouée. Laurent +ne songea même pas à émouvoir les sens de Thérèse; mais, certain de +n'avoir pas perdu son coeur, il résolut de reprendre son estime. Il le +résolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il éprouva tout +naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait +grandi dans son esprit. S'il l'eût implorée en ce moment, elle lui eût +résisté sans peine, elle l'eût peut-être méprisé. Il s'en garda bien, ou +plutôt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspiré pour commettre une +pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rôle du coeur +brisé, de l'enfant soumis et châtié, si bien qu'au bout du voyage, Thérèse +se demandait si ce n'était pas lui la victime de ce fatal amour. + +Pendant ces trois jours de tête-à-tête, Thérèse se trouva heureuse auprès +de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ère de sentiments exquis, +une route inexplorée, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-là +marché seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans +inquiétude et sans combat, un être pâle et faible, qui n'était plus pour +ainsi dire qu'une âme, et qu'elle s'imaginait retrouver dès cette vie, +dans le paradis des pures essences, comme on rêve de se retrouver après la +mort. + +Et puis elle avait été profondément froissée et humiliée par lui, +brouillée et irritée contre elle-même; cet amour, accepté avec tant de +vaillance et de grandeur, lui avait laissé une flétrissure, comme eût fait +un entraînement de pure galanterie. Il était venu un moment où elle +s'était méprisée de s'être laissé si grossièrement tromper. Elle se +sentait donc renaître, et elle se réconciliait avec le passé en voyant +pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitié +enthousiaste plus belle que la passion, même dans ses meilleurs jours. + +C'est le 10 mai qu'ils arrivèrent à la Spezzia, une petite ville +pittoresque à demi génoise et à demi florentine, au fond d'une rade bleue +et unie comme le plus beau ciel. Ce n'était pas encore la saison des bains +de mer. Le pays était une solitude enchantée, le temps frais et délicieux. +A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un +peu fatigué, se décida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de +transport; un petit bateau à vapeur partait pour Gênes deux fois par +semaine. Thérèse fut contente que le jour du départ ne fût pas pour le +soir même. C'étaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle +lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir. + +Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'était jamais si bien +porté. Il avait un sommeil et un appétit d'enfant. Cette douce langueur +des premiers jours de la complète guérison jetait son âme dans un trouble +délicieux. Le souvenir de sa vie passée s'effaçait comme un mauvais rêve. +Il se sentait et se croyait transformé radicalement pour toujours. Dans ce +renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculté de souffrir. Il +quittait Thérèse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses +larmes. Cette soumission aux arrêts de la destinée était à ses yeux une +expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas +provoquée, mais il l'acceptait au moment où il sentait le prix de ce qu'il +avait méconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire +qu'elle devait aimer Palmer, qu'il était le meilleur des amis et le plus +grand des philosophes. Puis, il s'écriait tout à coup: + +--Ne me dis rien, chère Thérèse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas +encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en +mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de +mieux? + +Thérèse ne prononça pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les +moments où Laurent, moins héroïque, la questionnait indirectement, elle +lui répondait: + +--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce +que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas. + +Ils passèrent le dernier jour à parcourir en barque la rade de la Spezzia. +Ils se faisaient mettre à terre de temps en temps pour cueillir sur les +rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque +dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur +ces beaux rivages d'où s'élancent à pic des montagnes couvertes de +buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, dès qu'ils apercevaient +un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporté leur +dîner, qu'ils mangèrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de +lavande et de romarin. La journée passa comme un rêve, c'est-à-dire +qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle résuma pourtant les plus +douces émotions de deux existences. + +Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de +loin la fumée du _Ferruccio_, le bateau à vapeur de la Spezzia, que l'on +chauffait pour le départ, et ce nuage noir passait sur son âme. Thérèse +vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au +batelier ce qu'il y avait encore à voir dans la baie. + +--Il y a, répondit-il, l'île Palmaria et la carrière de marbre _portor_. +Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe +pour prendre la mer, car il s'arrête en face, à Porto-Venere, pour +recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de +gagner son bord. Je réponds de tout. + +Les deux amis se firent conduire à l'île Palmaria. + +C'est un bloc de marbre à pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce +et fertile du côté du golfe: il y a de ce côté quelques habitations à +mi-côte et deux villas sur le rivage. Cette île est plantée, comme une +défense naturelle, à l'entrée du golfe; dont la passe est fort étroite +entre l'île et le petit port jadis consacré à Vénus. De là le nom de +Porto-Venere. + +Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poétique, mais sa +situation sur les rochers nus, battus de flots agités, car ce sont les +premiers flots de la véritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est +des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un décor plus frappant pour +caractériser un nid de pirates. Les maisons, noires et misérables, rongées +par l'air salin, s'échelonnent, démesurément hautes, sur le roc inégal. +Pas une vitre qui ne soit brisée à ces petites fenêtres, qui semblent des +yeux inquiets occupés à guetter une proie à l'horizon. Pas un mur qui ne +soit dépouillé de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles +déchirées par la tempête. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions +appuyées les unes contre les autres et près de crouler toutes ensemble. +Tout cela monte jusqu'à l'extrémité du promontoire, où tout cesse +brusquement, et que terminent un vieux fort tronqué et l'aiguille d'un +petit clocher planté en vigie en face de l'immensité. Derrière ce tableau, +qui forme un plan détaché sur les eaux marines, s'élèvent d'énormes +rochers d'une teinte livide, dont la base, irisée par les reflets de la +mer, semble plonger dans quelque chose d'indécis et d'impalpable comme la +couleur du vide. + +C'est de la carrière de marbre de l'île Palmaria, de l'autre côté de +l'étroite passe, que Laurent et Thérèse contemplaient cet ensemble +pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton +rougeâtre qui confondait en une seule masse, homogène d'aspect, les +rochers, les vieux murs et les ruines, à ce point que tout, l'église même, +semblait taillé dans le même bloc, tandis que les grands rochers du +dernier plan baignaient dans une lumière d'un vert glauque. + +Laurent fut frappé de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un +regard de peintre où Thérèse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les +feux du ciel embrasé. + +--Dieu merci! pensa-t-elle, voilà enfin l'artiste qui se réveille! + +En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensée pour son +art. + +La carrière n'offrant que l'intérêt d'un moment, celui de voir de gros +blocs d'un beau marbre noir veiné de jaune d'or, Laurent voulut gravir la +pente rapide de l'île pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avança, +sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'à une corniche de lichens +où il se vit tout à coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait +la mer, qui avait rongé sa base et qui s'y brisait avec un bruit +formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette côte si escarpée, fut saisi +d'un tel vertige, que, sans Thérèse, qui l'avait suivi et qui le +contraignit de glisser tout de son long en arrière, il se serait laissé +tomber dans le gouffre. + +En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle +l'avait vu dans la forêt de *** + +--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rêve? + +--Non! non! s'écria-t-il en se relevant et en s'attachant à elle comme +s'il eût cru se retenir à une force immuable; ce n'est plus le rêve, c'est +la réalité! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout à l'heure! +c'est l'image de la vie où je vais retomber! c'est l'abîme qui va se +creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que +j'allais écouter la nuit dans la rade de Gênes, et qui me hurlait le +blasphème aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerçais à +dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abîme plus +profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thérèse, Thérèse, +sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie à ce monstre qui est là, et +qui ouvre déjà sa gueule hideuse pour dévorer ton pauvre enfant? + +--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu? + +Il parut s'éveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de +Thérèse; car, en l'interpellant, il s'était cru seul; et il se retourna +avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'était autre +chose que le bras tremblant et fatigué de son amie. + +--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accès, ce n'est rien. +Partons! + +Et il descendit précipitamment le versant qu'il avait monté avec elle. + +_Le Ferruccio_ arrivait à toute vapeur du fond de la Spezzia. + +--Mon Dieu, le voilà! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant +d'être ici! + +--Laurent! reprit Thérèse d'un ton sévère. + +--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voilà tranquille. Ne sais-tu pas +qu'à présent il suffit d'un regard de toi pour que j'obéisse avec joie? +Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content! +Donne-moi ta main, Thérèse. Tu vois, je ne t'ai pas demandé un seul baiser +depuis trois jours de tête-à-tête! Je ne te demande que cette main loyale. +Souviens-toi du jour où tu m'as dit: «N'oublie jamais qu'avant d'être ta +maîtresse, j'ai été ton amie!» Eh bien, voilà ce que tu souhaitais, je ne +te suis plus rien, mais je suis à toi pour la vie!... + +Il s'élança dans la barque, croyant que Thérèse resterait sur le rivage de +l'île, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonté +à bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprès de lui. Elle voulait +s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent, +et qui s'était embarqué avec les paquets à la Spezzia, n'avait rien oublié +de ce qui était nécessaire à son maître pour le voyage. + +Elle profita donc du temps d'arrêt que faisait le petit _steamer_ devant +Porto-Venere, pour monter à bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en +question, les y attendait. On se souvient que c'était un homme de +confiance choisi par M. Palmer. Thérèse le prit à l'écart. + +--Vous avez la bourse de votre maître? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a +chargé de veiller à tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confié? + +--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui +son portefeuille. + +Thérèse avait examiné les poches des habits de Laurent pendant qu'il +dormait. Elle avait trouvé le portefeuille, elle le savait à peu près +vide. Laurent avait dépensé beaucoup à Florence; les frais de sa maladie +avaient été très-considérables. Il avait remis à Palmer le reste de sa +petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait +pas regardés. En fait de dépense, Laurent était un véritable enfant, qui +ne savait encore le prix de rien à l'étranger, pas même la valeur des +monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confié à Vicentino lui +paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la +frontière pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prévoyance. + +Thérèse remit à Vicentino tout ce qu'elle possédait en ce moment en Italie, +et même sans garder ce qui lui était nécessaire pour elle-même pendant +quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le +temps de reprendre quelques pièces d'or dans le rouleau qu'elle glissa +précipitamment au domestique, en lui disant: + +--Voilà ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime +mieux que vous vous en chargiez. + +Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernière poignée de +main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrité et +désespéré lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant, +elle n'était plus pour lui qu'une mère, elle avait le droit d'agir comme +elle le faisait. + +Laurent n'avait rien vu. + +--Encore un moment, Thérèse! lui dit-il d'une voix étranglée par les +larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage +de descendre à leurs barques. + +Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui était assez +commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manière révoltante. +Thérèse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu +sur le rocher de Palmaria. + +--De quoi vous inquiétez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses +gâteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies +ensemble là-bas, dans les sables. + +Thérèse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'était comme un +gage d'amour à lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indélicat ou tout +au moins d'équivoque dans cette idée, et son instinct de femme s'y refusa; +mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une +des barques d'attente attachées à l'escale, un enfant qui présentait aux +passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une +dernière pièce de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au +petit marchand, pendant que celui-ci lui lançait son plus beau bouquet +par-dessus le bord; elle le reçut adroitement et le répandit dans la +cabine de Laurent, qui comprit la suprême pudeur de son amie, mais qui ne +sut jamais que ces violettes étaient payées avec la seule et dernière +obole de Thérèse. + +Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique +contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile +d'olive ou petits négociants côtiers, passa auprès de Laurent, et, l'ayant +regardé, lui dit: + +--Tiens! c'est vous! + +Ils se serrèrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de +physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'était pourtant un de +ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appelés, en parlant +d'eux à Thérèse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il +ajoutait dans ces moments-là: «Les gens de ma classe!» car il n'avait +jamais de dépit contre Thérèse sans se rappeler qu'il était +gentilhomme. + +Mais Laurent était bien amendé, et, au lieu de se réjouir de cette +rencontre, il donna intérieurement au diable ce témoin importun de son +dernier adieu à Thérèse. M. de Vérac, c'était le nom de l'ancien ami, +connaissait Thérèse pour lui avoir été présenté par Laurent à Paris, et, +l'ayant respectueusement saluée, il lui dit qu'il avait bien bonne chance +de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage +comme elle et Laurent. + +--Mais je ne suis pas des vôtres, répondit-elle; je reste ici, moi. + +--Comment, ici? Où? A Porto-Venere? + +--En Italie. + +--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions à Gênes, et il revient +demain? + +--Non! dit Laurent impatienté de cette curiosité, qui lui parut +indiscrète: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela +vous étonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que +j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous? + +--Non! dit Vérac en souriant; mais je ne suis pas forcé... + +--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacité +un peu altière; j'ai mérité ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que +mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigné être une +soeur et une mère pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire; +donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitié. + +Vérac fut très-surpris de ce qu'il entendait. C'était une histoire qui +pour lui ne ressemblait à rien. Il s'éloigna par discrétion, après avoir +dit à Thérèse que rien de beau ne l'étonnait de sa part; mais il observa +du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thérèse, debout sur l'escale, +pressée et poussée par les indigènes qui s'embrassaient tumultueusement et +bruyamment au son de la cloche du départ, donna un baiser maternel au +front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la +barque, et se fit aborder à l'informe et sombre escalier de roches plates +qui donnait entrée à la bourgade de Porto-Venere. + +Laurent s'étonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner à +la Spezzia: + +--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est là sans doute qui +l'attend! + +Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, après avoir pris la +mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en +jetant une dernière fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la +plate-forme du vieux fort ruiné, une silhouette dont le soleil dorait +encore la tête et les cheveux agités par le vent: c'était la chevelure +blonde de Thérèse et sa forme adorée. Elle était seule. Laurent lui tendit +les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir, +et ses lèvres murmurèrent deux mots que la brise emporta: + +--Pardon! pardon! + +M. de Vérac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus +chatouilleux de la terre à l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du +regard de son ancien compagnon de débauche. Il mettait même une sorte +d'orgueil à le braver en ce moment. + +Quand la côte eût disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis +sur un banc auprès de Vérac. + +--Ah çà! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette étrange aventure! Vous +m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de +Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous êtes un homme célèbre, va +me demander quel dénoûment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques, +qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosité. Que +répondrai-je? + +--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se +résume en trois paroles. Faut-il vous les redire? + +--C'est donc vous qui l'avez abandonnée le premier? J'aime mieux cela pour +vous! + +--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'être trahi, c'est une +gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais +autrefois avec vous, c'était notre code; mais j'ai tout à fait changé de +notions sur tout cela depuis que j'ai aimé. J'ai trahi, j'ai été quitté, +j'en suis au désespoir: donc, nos anciennes théories n'avaient pas le sens +commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquée +ensemble un argument qui me débarrasse de mon regret et de ma souffrance, +et je dirai que vous avez raison. + +--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne +pas. Je vous plains, puisque vous voilà malheureux; seulement, je me +demande s'il existe une femme qui mérite d'être tant pleurée, et si +mademoiselle Jacques n'eût pas mieux fait de vous pardonner une infidélité +que de vous renvoyer désolé comme vous voilà. Pour une mère, je la trouve +dure et vindicative! + +--C'est que vous ne savez pas combien j'ai été coupable et absurde. Une +infidélité! elle me l'eût pardonnée, j'en suis sûr; mais des injures, des +reproches... pis que cela, Vérac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se +respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_ + +--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'était +pas? si c'était un simple moment d'humeur? + +--Non! c'était de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez, +c'était pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle était à moi. Retenez +cela, Vérac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne. +Il est fort possible qu'un beau matin vous vous réveilliez harassé de faux +plaisirs et violemment épris d'une femme honnête. Cela peut vous arriver +tout comme à moi, car je ne vous crois pas plus débauché que je ne l'ai +été. Eh bien, quand vous aurez vaincu la résistance de cette femme, il +vous arrivera probablement ce qui m'est arrivé: c'est qu'ayant pris la +funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on méprise, vous +soyez condamné à retomber dans ces besoins de liberté farouche dont +l'amour élevé a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage +dompté par un enfant et toujours prêt à le dévorer pour rompre sa chaîne. +Et, un jour que vous aurez tué le faible gardien, vous vous enfuirez tout +seul, rugissant de joie et secouant la crinière; mais alors... alors les +bêtes du désert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous +n'aimerez plus la liberté. Si peu et si mal que votre coeur eût accepté le +lien, il le regrettera dès qu'il l'aura brisé, et il se trouvera saisi de +l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le +libertinage. C'est là un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu +vous préserve de le connaître! Et, en attendant, moquez-vous comme je +faisais, moi! Cela n'empêchera pas votre jour de venir, si la débauche n'a +pas encore fait de vous un cadavre! + +M. de Vérac laissa couler en souriant ce torrent d'idéal qu'il écoutait +comme une cavatine bien chantée au Théâtre-Italien. Laurent était sincère +à coup sûr; mais peut-être son auditeur avait-il raison de ne pas attacher +trop d'importance à son désespoir. + + + + +IX + + +Quand Thérèse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait +renvoyé la barque qu'elle avait prise le matin et payée d'avance à la +Spezzia. Au moment où le batelier l'avait ramenée du bateau à vapeur à +Porto-Venere, elle avait remarqué qu'il était ivre; elle avait craint de +revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque +sur cette côte, elle l'avait congédié. + +Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dénûment absolu où elle +se trouvait. Rien n'était plus simple pourtant que de retourner à l'hôtel +de _la Croix de Malte_, à la Spezzia, où elle était descendue la veille +avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre +là l'arrivée de Palmer; mais cette idée de n'avoir pas une obole et d'être +forcée de devoir à Palmer son déjeuner du lendemain lui causa une +répugnance, puérile peut-être, mais insurmontable, dans les termes où elle +se trouvait avec lui. A cette répugnance se joignait une inquiétude assez +vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqué la +tristesse déchirante de son regard lorsqu'elle était partie de Florence. +Elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'un obstacle à leur mariage s'était +élevé tout à coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvénients +réels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre +l'obstacle, de quelque part qu'il pût venir. Thérèse obéit à une solution +toute d'instinct, qui était de rester jusqu'à nouvel ordre à Porto-Venere. +Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris à tout hasard avec +elle, de quoi passer, n'importe où, quatre ou cinq jours. En fait de +bijoux, elle avait une montre et une chaîne d'or; c'était un gage qu'elle +pouvait laisser jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'argent de son travail, qui +devait être arrivé à Gênes sous forme de mandat sur un banquier. Elle +avait chargé Vicentino de prendre ses lettres à la poste restante de Gênes +et de les lui envoyer à la Spezzia. + +Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere +n'était pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du côté de la +passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intérieur de la ville, +tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en +plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetés +jusque vers le milieu de la rue. Cette rue étroite et rapide, toute pavée +en dalles brutes, était encombrée d'enfants, de poules et de grands vases +de cuivre placés sous les angles irréguliers formés par les toits, à +l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le +thermomètre de la localité: l'eau douce y est si rare, qu'aussitôt qu'un +nuage paraît dans la direction du vent, les ménagères s'empressent de +placer tous les récipients possibles devant leur porte, afin de ne rien +perdre du bienfait que le ciel leur envoie. + +En passant devant ces portes béantes, Thérèse avisa un intérieur qui lui +parut plus propre que les autres, et d'où s'exhalait une odeur d'huile un +peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure +douce et honnête lui inspira confiance, et justement cette femme la +prévint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thérèse put +donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air +obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et +demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit. + +--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et où vous +serez plus tranquille que dans l'auberge, où vous entendriez les mariniers +chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne +voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la +rue que vous me connaissiez avant de venir ici. + +--Soit, dit Thérèse, montrez-moi cette chambre. + +--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pièce +vaste et misérable d'où l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer +et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitié à première vue, sans +trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge +contre des liens qu'elle ne voulait pas être forcée d'accepter. C'est de +là qu'elle écrivit le lendemain à sa mère: + +«Ma chère bien-aimée, me voilà tranquille depuis douze heures et en pleine +possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou +d'années! Tout a été remis en question en moi-même, et vous allez être +juge de la situation. + +«Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoué et ne le sera +pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai +embarqué hier au soir. Si je n'ai pas sauvé sa pauvre âme, et je n'ose +guère m'en flatter, du moins je l'ai amendée, et j'y ai fait entrer pour +quelques instants la douceur de l'amitié. Si j'avais voulu l'en croire, il +était pour jamais guéri de ses orages; mais je voyais bien, à ses +contradictions et à ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce +qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien définir qu'en +l'appelant l'amour de ce qui n'est pas. + +«Hélas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maîtresse quelque chose comme +la Vénus de Milo, animée du souffle de ma patronne sainte Thérèse, ou +plutôt il faudrait que la même femme fut aujourd'hui Sapho et demain +Jeanne d'Arc. Malheur à moi d'avoir pu croire qu'après m'avoir ornée dans +son imagination de tous les attributs de la Divinité, il n'ouvrirait pas +les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine, +pour avoir pu accepter la tâche d'inspirer un culte! Mais non, je ne +l'étais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas à moi; le jour où je me +suis laissé porter sur cet autel, je lui disais: «Puisqu'il faut +absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien +mieux, adore-moi, hélas! sauf à me briser demain!» + +«Il m'a brisée! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prévu, et je +m'y étais soumise d'avance. + +«Pourtant j'ai été faible, indignée et infortunée, quand cet affreux +moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de +guérir plus vite que je n'espérais. + +«Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que +je l'épouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore? +Que vous dirais-je, ma bien-aimée? Il me vient encore des scrupules et des +craintes. Il y a peut-être de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu +passer avec moi les derniers moments que j'ai passés avec Laurent: il m'a +laissée seule avec lui trois jours, trois jours que je savais être et qui +ont été sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il +en répondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir à +quoi s'en tenir? Il y a eu là, de sa part, je ne sais quel +désintéressement romanesque ou quelle discrétion exagérée qui ne peut +partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant +donné à réfléchir. + +«Je vous ai écrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fût +fait un devoir sacré de me réhabiliter, par le mariage, des affronts que +je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance +et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'être +sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis +désormais aimer. + +«Cependant aujourd'hui j'hésite, parce qu'il me semble qu'il se repent. +Est-ce que je rêve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me +suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent, +il n'a pas attendu que je lui dise: «Je pars pour Florence;» il m'a dit: +«Nous partons!» Les vingt nuits que j'ai passées au chevet de Laurent, il +les a passées dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: «Vous vous +tuez!» mais seulement: «Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.» +Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'à ses yeux +je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions +comme adopté à nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa +confiance et sa générosité augmentaient mon amour pour lui, et je lui +savais un gré infini de le comprendre. Par là, il me relevait à mes +propres yeux, et il me rendait fière de lui appartenir. + +«Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilité au dernier +moment? Un obstacle imprévu? Avec la volonté dont je le sais doué, je ne +crois guère aux obstacles; il semble plutôt qu'il ait voulu m'éprouver. +Cela m'humilie, je l'avoue. Hélas! je suis devenue affreusement +susceptible depuis que je suis déchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui +comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela? + +«Ou bien peut-être a-t-il fait un retour sur lui-même et s'est-il dit +enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empêcher de songer +à moi: qu'y aurait-il là d'étonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un +homme prudent et raisonnable. En découvrant en lui des trésors +d'enthousiasme et de foi, j'ai été bien surprise. Ne pourrait-il pas être +un de ces caractères qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent +à aimer passionnément les victimes? C'est un instinct naturel aux gens +forts, c'est la sublime pitié des coeurs heureux et purs! Il y a eu des +moments où je me disais cela pour me réconcilier avec moi-même, quand +j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout, +qui m'avait attachée à lui! + +«Tout ce que je vous dis là, chère bien-aimée, je n'oserais pourtant le +dire à Richard Palmer, s'il était là! Je craindrais que mes doutes ne lui +fissent un chagrin affreux, et me voilà bien embarrassée, car ces doutes, +je les ai malgré moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour +demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en épousant une femme qu'il +aime, dit-il, depuis dix ans, à qui il n'en a jamais dit le premier mot, +et qu'il se décide à attaquer le jour où il la trouve sanglante et brisée +sous les pieds d'un autre homme? + +«Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer où j'attends +assez passivement le mot de ma destinée. Peut-être Palmer est-il à la +Spezzia, à trois lieues d'ici. C'est là que nous nous étions donné +rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutôt comme une peureuse, je +ne peux pas me décider à aller lui dire: «Me voilà!» Non, non! s'il doute +de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonné à l'autre cinq +ou six outrages par jour. À celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un +soupçon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut désormais un amour sublime +ou rien! Ai-je donc cherché le sien? Il me l'a imposé en me disant: «Ce +sera le ciel!» _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-être l'enfer +qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompée. Eh bien, il ne faut pas que +Palmer me trompe en se trompant lui-même; car, après cette nouvelle erreur, +il ne me resterait plus qu'à nier tout, à me dire que, comme Laurent, +j'ai à jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si +avec cette certitude-là je supporterais la vie, moi! + +«Pardon, ma bien-aimée, mes agitations vous font du mal, j'en suis sûre, +bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquiétude +pour ma santé; je me porte à merveille, j'ai sous les yeux la plus belle +mer, et sur la tête le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne +manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-être demain vous +écrirai-je que mes incertitudes sont évanouies. Aimez toujours votre +Thérèse, qui vous adore.» + +Palmer était, en effet, à la Spezzia depuis la veille. Il était arrivé à +dessein juste une heure après le départ du _Ferruccio_. Ne trouvant pas +Thérèse à _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait dû embarquer +Laurent à l'entrée du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul à +neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait à +l'hôtel. Le brave garçon n'était pas sujet à s'enivrer. Il avait été +_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, après avoir dîné sur +l'herbe avec Thérèse, lui avait donnée, et qu'il avait bue pendant la +station des deux amis à l'île de Palmaria, si bien qu'il se souvenait +assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ à bord du +_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ à +Porto-Venere. + +Si Palmer l'eût interrogé avec calme, il eût bientôt découvert que les +idées du barcarolle n'étaient pas très-nettes sur le dernier point; mais +Palmer, avec son air grave et impassible, était très-irritable et +très-passionné. Il crut que Thérèse était partie avec Laurent, partie en +rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vérité. Il +se le tint pour dit, et rentra à l'hôtel, où il passa une nuit terrible. + +Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes proposé +d'écrire. Nous avons intitulé notre récit _Elle el lui_, c'est-à-dire +Thérèse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est +nécessaire d'en dire pour faire comprendre les événements auxquels il se +trouva mêlé, et nous pensons que son caractère sera suffisamment expliqué +par sa conduite. Hâtons-nous de dire seulement en trois mots que Richard +était aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil, +l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractère n'était +pas toujours à la hauteur de l'idée qu'il s'en était faite, et qu'en +voulant s'élever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait +un rêve généreux, mais peut-être irréalisable en amour. + +Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie à des +pensées de suicide, dont le détourna cependant une sorte de mépris pour +Thérèse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui +donna les conseils de la raison. Thérèse était femme, et il n'eût pas dû +la soumettre à une épreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en était ainsi, +puisque Thérèse, placée si haut dans son estime, avait été vaincue par une +passion déplorable après des promesses sacrées, il ne fallait plus croire +à aucune femme, et aucune femme ne méritait le sacrifice de la vie d'un +galant homme. Palmer en était là, lorsqu'il vit aborder près du lieu où il +se trouvait un élégant canot noir, monté par un officier de marine. Les +huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince +embarcation sur le flot tranquille relevèrent leurs rames blanches en +signe de respect avec une précision militaire; l'officier mit pied à terre +et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin. + +C'était le capitaine Lawson, commandant la frégate américaine _l'Union_, +en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances +maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs années, +des navires destinés à protéger leurs relations commerciales dans les +différents parages du globe. + +Lawson était l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donné à Thérèse une +lettre de recommandation pour lui, dans le cas où elle voudrait visiter le +navire en parcourant la rade. + +Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien. +Il n'avait reçu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part. +Il l'emmena déjeuner à son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_ +quittait la station à la fin du printemps; Palmer caressa l'idée de +profiter de l'occasion pour retourner en Amérique. Tout lui semblait rompu +entre Thérèse et lui; pourtant il résolut de rester à la Spezzia, la vue +de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les +moments difficiles de sa vie. + +Il y était depuis trois jours, habitant le navire américain beaucoup plus +que l'hôtel de _la Croix de Malte_, s'efforçant de reprendre goût aux +études sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie, +lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin à déjeuner, moitié riant, moitié +soupirant, qu'il était tombé amoureux depuis la veille, et que l'objet de +sa passion était un problème sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un +homme du monde comme M. Palmer. + +C'était une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq à trente ans. Il ne +l'avait vue qu'à une fenêtre où elle était assise, faisant de la dentelle. +La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute +la côte génoise. C'était autrefois une branche de commerce que les métiers +ont minée, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes +et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne était épris +appartenait à la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de +travail, mais encore par la pauvreté du gîte où il l'avait aperçue. +Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui +causaient du doute. Elle avait des cheveux ondés qui n'étaient ni bruns ni +blonds, des yeux rêveurs, un teint pâle. Elle avait très-bien vu que, de +l'auberge où il s'était réfugié contre la pluie, le jeune officier la +contemplait avec curiosité. Elle n'avait daigné ni l'encourager, ni se +soustraire à ses regards. Elle lui avait offert l'image désespérante de +l'indifférence personnifiée. + +Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrogé l'aubergiste de Porto +Venere. Celle-ci lui avait répondu que l'étrangère était là depuis trois +jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa +nièce et qui mentait probablement, car c'était une vieille intrigante qui +louait une mauvaise chambre au détriment de l'auberge attitrée et patentée, +et qui se mêlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais +qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce, +méritait le mépris des gens établis et des voyageurs qui se +respectent. + +En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus pressé +que d'aller chez la vieille et de lui demander à loger pour un de ses amis +qu'il attendait, espérant, à la faveur de cette histoire, la faire causer +et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille +avait été impénétrable et même incorruptible. + +Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue éveilla +l'attention de Palmer. Ce pouvait être celui de Thérèse; mais que +faisait-elle et pourquoi se cachait-elle à Porto-Venere? Sans doute, elle +n'y était pas seule; Laurent devait être caché dans quelque autre coin. +Palmer agita en lui-même la question de savoir s'il s'en irait en Chine +pour n'être pas témoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus +raisonnable, qui était de savoir à quoi s'en tenir. + +Il se fit conduire aussitôt à Porto-Venere et n'eut pas de peine à y +découvrir Thérèse, logée et occupée ainsi qu'on le lui avait raconté. +L'explication fut vive et franche. Tous deux étaient trop sincères pour se +bouder; aussi tous deux s'avouèrent-ils qu'ils avaient eu beaucoup +d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas été averti par +Thérèse du lieu de sa retraite, Thérèse pour n'avoir pas été mieux +cherchée et plus tôt retrouvée par Palmer. + +--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir +comme abandonnée à un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas! + +--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi étiez-vous +triste et comme désespéré en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en +arrivant ici, vous n'ayez pas su découvrir où j'étais dès le premier jour? +Vous avez donc supposé que j'étais partie, et qu'il était inutile de me +chercher? + +--Écoutez-moi, dit Palmer éludant la question, et vous verrez que j'ai eu, +depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la +tête. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et +pouvant prétendre à vous épouser, j'ai passé à côté d'un bonheur dont le +regret et le rêve ne m'ont jamais quitté. J'étais dès lors l'amant d'une +femme qui s'est jouée de moi de mille manières. Je me croyais, je me suis +cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protéger. Enfin +elle a mis le comble à son ingratitude et à sa perfidie, et j'ai pu +l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-même. Eh bien, cette femme que +je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvée à Florence au moment où +Laurent devait partir. Abandonnée d'un nouvel amant qui m'avait succédé, +elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois déjà elle m'avait +trouvé généreux ou faible! Elle m'écrivait une lettre de menaces, et, +feignant une jalousie absurde, elle prétendait venir vous insulter en ma +présence. Je la savais femme à ne reculer devant aucun scandale, et je ne +voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement témoin de ses +fureurs. Je ne pus la décider à ne pas se montrer, qu'en lui promettant +d'avoir une explication avec elle le jour même. Elle demeurait précisément +dans l'hôtel où nous logions auprès de notre malade, et, quand le voiturin +qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle était là, résolue +à faire un esclandre. Son thème odieux et ridicule était de crier, devant +tous les gens de l'hôtel et de la rue, que je partageais ma nouvelle +maîtresse avec Laurent de Fauvel. Voilà pourquoi je vous fis partir avec +lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous +compromettre, et sans vous exposer à la voir ou à l'entendre. A présent, +ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre à une épreuve en vous laissant, +seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez +pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de +l'enfer se sont mises après moi. + +--Et voilà ce que je vous reproche, dit Thérèse. + +--Ah! que voulez-vous! s'écria Palmer, j'ai été si odieusement trompé dans +ma vie! Cette misérable femme avait remué en moi tout un monde d'amertume +et de mépris. + +--Et ce mépris a rejailli sur moi? + +--Oh! ne dites pas cela, Thérèse, + +--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai été bien trompée, et je croyais en +vous quand même. + +--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir été forcé de vous +confier mon passé. Vous allez croire qu'il peut réagir sur mon avenir, et +que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai été +abreuvé. Voyons, voyons, ma chère Thérèse, chassons ces tristes pensées. +Vous êtes ici dans un endroit à donner le _spleen_. La barque nous attend; +venez vous établir à la Spezzia. + +--Non, dit Thérèse, je reste ici, moi. + +--Comment? qu'est-ce donc? du dépit entre nous? + +--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous, +je n’en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre +affection soit un idéal de sincérité, car j'y veux, quant à moi, faire +tout ce qui est possible à une âme croyante; mais je ne vous savais pas +jaloux, vous l'avez été et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est +pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est +tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande où +nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer, +j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et à la +solitude. + +«Ces nouveaux tourments qui semblent se préparer, ce n'est pas pour moi +seule que je les redoute; s'il était possible qu'en amour l'un des deux +fût heureux quand l'autre souffre, la route du dévouement serait toute +tracée et facile à suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien: +je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voilà +donc entraînée à gâter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne +inoffensive, et je commence à faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi; +nous pensions nous connaître, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui +m'avait charmé en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez +déjà plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'étais +il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais +maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des +doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais +un calcul en vous épousant? Oh! ne dites pas que cette idée ne vous +viendra jamais; elle vous viendra malgré vous. Je sais trop comment d'un +soupçon on passe à un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un +premier désenchantement à un dégoût injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai +assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire, +je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit dès le +premier jour, et, si vous l'avez oublié, moi, je m'en souviens. Éloignons +donc cette idée de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends +provisoirement ma parole, jusqu'à ce que je puisse compter sur votre +estime, telle que je croyais la posséder. Si vous ne voulez pas vous +soumettre à une épreuve, quittons-nous tout de suite. Quant à moi, je vous +jure que je ne veux rien vous devoir, pas même le plus léger service, dans +la position où je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut +que vous compreniez ma volonté. Je me trouve ici logée et nourrie sur +parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confié à Vicentino pour les +frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la +dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que +je reçoive de Gênes l'argent qui m'est dû, je peux gagner ici, au jour le +jour, de quoi, sinon récompenser, du moins défrayer ma bonne hôtesse de la +très-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'éprouve ni humiliations, +ni souffrance de cet état de choses, et il faut qu'il dure jusqu'à ce que +mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai à prendre. Jusque-là, +retournez à la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de +la dentelle, tout en causant avec vous. + +Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grâce. Il espérait +regagner la confiance de Thérèse, et il sentait bien l'avoir ébranlée par +sa faute. + + + + +X + + +Quelques jours après, Thérèse reçut une lettre de Genève. Laurent s'y +accusait par écrit de tout ce dont il s'était accusé en paroles, comme +s'il eût voulu consacrer ainsi le témoignage de son repentir. + +«Non, disait-il, je n'ai pas su te mériter. J'ai été indigne d'un amour si +généreux, si pur et si désintéressé. J'ai lassé ta patience, ô ma soeur, ô +ma mère! Les anges aussi se fussent lassés de moi! Ah! Thérèse, à mesure +que je reviens à la santé et à la vie, mes souvenirs s'éclaircissent, et +je regarde dans mon passé comme dans un miroir qui me montre le spectre +d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sûr, ce +malheureux était en démence; ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers +cette épouvantable maladie physique dont tu m'as sauvé par miracle, j'ai +pu, trois et quatre mois d'avance, être sous le coup d'une maladie morale +qui m'ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela +était, n'aurais-tu pas dû me pardonner?... Mais ce que je dis là, hélas! +n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale? +Celui qui tue son père ne pourrait-il pas invoquer la même excuse que moi? +Le bien, le mal, voici la première fois que cette notion me tourmente. +Avant de te connaître, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimée, je +n'y avais jamais songé. Le mal était pour moi un monstre de bas étage, la +bête apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des +hommes dans les bas-fonds infects de la société; le mal! pouvait-il +approcher de moi, l'homme de la vie élégante, le beau de Paris, le noble +fils des Muses! Ah! imbécile que j'étais, je me figurais donc, parce que +j'avais la barbe parfumée et les mains bien gantées, que mes caresses +purifiaient la grande prostituée des nations, l'orgie, ma fiancée, qui +m'avait lié à elle d'une chaîne aussi noble que celle qui lie les forçats +dans les bagnes? Et je t'ai immolée, ma pauvre douce maîtresse, à mon +brutal égoïsme, et, après cela, j'ai relevé la tête en disant: «C'était +mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait être mal de ce que j'ai le +droit de faire!» Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai été criminel; +et je ne m'en suis pas douté! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre, +toi mon seul bien, le seul être qui m'eût jamais aimé et qui fût capable +d'aimer l'enfant ingrat et insensé que j'étais! C'est seulement quand j'ai +vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux, +que j'ai compris que j'étais à jamais seul et abandonné sur la terre!» + +Une longue partie de cette première lettre était écrite sur un ton +d'exaltation dont la sincérité se trouvait confirmée par des détails de +réalité et un brusque changement de ton, caractéristique chez Laurent. + +«Croirais-tu qu'en arrivant à Genève, la première chose que j'aie faite +avant de songer à t'écrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet +d'été, fort joli, ma foi, et très-bien coupé, que j'ai trouvé chez un +tailleur français, rencontre agréable pour un voyageur pressé de quitter +cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voilà donc courant les rues +de Genève, enchanté de mon gilet neuf, et m'arrêtant devant la boutique +d'un libraire où une certaine édition de Byron, reliée avec un grand goût, +me paraissait une tentation irrésistible. Que lire en voyage? Je ne peux +pas souffrir les livres de voyage précisément, à moins qu'ils ne parlent +de pays où je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poëtes, qui vous +promènent dans le monde de leurs rêves, et je me suis payé cette édition. +Et puis j'ai suivi au hasard une très-jolie fille court vêtue qui passait +devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre +d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus à mon gilet qu'à +elle. Tout à coup elle a pris à droite, et moi à gauche sans m'en +apercevoir, et je me suis trouvé de retour à mon hôtel, où, en voulant +serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouvé les violettes +doubles que tu avais semées dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos +adieux. Je les avais ramassées une à une avec soin, et je les gardais +comme une relique; mais voilà qu'elles m'ont fait pleurer comme une +gouttière, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait été le principal +événement de ma matinée, je me suis dit: + +«--Voilà pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aimé!» + +Ailleurs, il disait: + +«Tu m'as fait promettre de soigner ma santé, en me disant: «Puisque c'est +moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te +défendre de la perdre.» Hélas! ma Thérèse, que veux-tu donc que j'en fasse, +de cette maudite santé qui commence à m'enivrer comme le vin nouveau? Le +printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais +dépend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le véritable amour, toi, +et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que +tu n'as pas fait? Où la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non, +certes: il n'y a là que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien +sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire, +ma pauvre amie, que ceux à qui l'on se sacrifie ne le méritent guère; mais +moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me résoudre à partager +avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'épouser alors? Oh! +pour le coup, Thérèse, tu ne peux pas penser à cela sans rire... ou sans +trembler. Moi, enchaîné de par la loi, quand je ne peux pas seulement +l'être par ma propre volonté! + +«J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux. +J'ai fait la cour à cette fidèle amante, et je l'ai eue pour une perruche +verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naïvement: +«Dame! c'est sa faute, à _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!» Et, +depuis ce jour-là, je me suis promis de ne jamais aimer une femme +entretenue, c'est-à-dire un être qui a envie de tout ce que son amant ne +lui donne pas. + +«Alors, en fait de maîtresse, je ne vois plus qu'une aventurière, comme on +en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nées princesses, mais qui +ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche +pour combler les abîmes de ces passés-là.--Une actrice en renom? Cela m'a +tenté souvent; mais il faudrait que ma maîtresse renonçât au public, et +c'est là un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non, +Thérèse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que +je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne à mon ancienne +vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillée en moi +par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas +ainsi: des femmes pour les sens et une maîtresse pour mon âme? Il ne +dépend ni de toi, ni de moi, Thérèse, que tu ne sois pas cette maîtresse, +cet idéal rêvé, perdu, pleuré, et rêvé plus que jamais. Tu ne peux t'en +offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma +pensée sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse +jamais dire: «Je l'ai remplacée, cette Thérèse.» + +»Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusée +pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passés +ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait +encore du mal. Eh bien, tu t'es trompée. Cela m'aurait tué lorsque pour la +première fois je t'ai questionnée avec emportement sur son compte: j'étais +encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu +m'as laissé deviner le _secret_ que tu n'étais pas forcée de me confier, +j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je +réparais toutes mes fautes. J'ai examiné attentivement votre manière +d'être ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnément et qu'il me +témoignait pourtant la tendresse d'un père. Cela, vois-tu, Thérèse, m'a +bouleversé. Je n'avais pas l'idée de cette générosité, de cette grandeur +dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sûr de toi, lui! comme il te +comprend, comme il te mérite par conséquent! Cela m'a rappelé le temps où +je te disais: «Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!» Ah! quel odieux +sentiment j'avais alors dans l'âme! Je voulais être délivré de ton amour, +qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais répondu: «Eh +bien, je l'aime!...» je t'aurais tuée? + +«Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait déjà, et il n'a pas craint de se +consacrer à toi au moment où peut-être tu m'aimais encore! Moi, en +pareille circonstance, je n'aurais jamais osé me risquer. J'avais une trop +belle dose de cet orgueil que nous portons si fièrement, nous autres +hommes du monde, et qui a été si bien inventé par les sots pour nous +empêcher de vouloir conquérir le bonheur à nos risques et périls, ou de +savoir seulement le ressaisir quand il nous échappe. + +»Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te +disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais déjà, et +c'est là ce qui achevait de m'éloigner de toi. Il y a eu, dans les +derniers temps, bien des heures où j'ai été prêt à me jeter à tes pieds; +j'étais arrêté par cette idée: «Il est trop tard, elle en aime un autre. +Je l'ai voulu, mais elle n'eût pas dû le vouloir. Donc, elle est indigne +de moi!» + +«Voilà comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sûr à +présent, si j'étais revenu à toi sincèrement, quand même tu aurais +commencé à aimer Dick, tu me l'aurais sacrifié. Tu aurais recommencé ce +martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de +m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thérèse, c'est là ce qui m'a +donné la force de me sauver à Florence sans te dire un seul mot. Je +sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre +manière de réparer mes torts que de te laisser seule auprès d'un homme qui +t'aimait véritablement. + +«C'est encore là ce qui a soutenu mon courage à la Spezzia, durant cette +journée où j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grâce; mais cette +détestable pensée ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie. +Je ne sais pas si tu avais dit à ce batelier de ne pas nous perdre de vue; +mais c'était bien inutile, va! Je me serais jeté dans la mer plutôt que de +vouloir trahir la confiance que Palmer me témoignait en nous laissant +ensemble. + +«Dis-le-lui donc, à lui, que je t'aime véritablement, autant que je puis +aimer. Dis-lui que c'est à lui, autant qu'à toi, que je dois de m'être +condamné et exécuté comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour +accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-même à +présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai été un sot ou un lâche +de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel, sauf à abandonner ensuite, en +lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thérèse, c'est +ainsi que, moi-même, j'eusse probablement jugé chez un autre la conduite +que j'ai pourtant tenue vis-à-vis de toi et de Palmer avec autant de +résolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je +ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends +justice. «Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin +de là, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force +aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met à +penser à ce qu'il eût pu être et à ce qu'il est maintenant pour toi, sa +tête s'égare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec +orgueil: «J'aurais pu troubler, disputer et peut-être détruire ce bonheur: +je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit +maintenant à l'amitié de Thérèse.» + +Thérèse répondit avec tendresse à son pauvre enfant. C'est sous ce titre +qu'il était désormais enseveli et comme embaumé dans le sanctuaire du +passé... Thérèse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer. +Il ne lui semblait pas qu'elle pût jamais regretter le temps où, tous les +matins, elle s'éveillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait +pas lui tomber sur la tête. + +Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse +s'était emparée d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de +Porto-Venere. C'était comme un détachement de la vie qui, par moment, +n'était pas sans charme pour elle; mais c'était quelque chose de morne et +d'abattu qui n'était pas dans son caractère et qu'elle ne s'expliquait pas +à elle-même. + +Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait à propos de +Palmer: elle lui en fit brièvement le plus grand éloge et lui dit de sa +part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se résoudre à le +prendre pour confident de leur intimité. Elle répugnait à faire part de sa +véritable situation, c'est-à-dire à confier des engagements sur lesquels +elle ne s'était pas dit à elle-même son dernier mot. Et, quand même elle +eût été fixée, n'eût-il pas été trop tôt pour dire à Laurent: «Vous +souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!» + +L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit +de la dentelle pendant quinze jours avec une persévérance qui désolait +Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin à la tête de quelques billets de banque, +elle paya largement sa bonne hôtesse et se permit de sortir avec Palmer +pour se promener autour du golfe; mais elle désira rester à Porto-Venere +encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait à +cette morne et misérable résidence. + +Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se +définissent. C'est avec sa mère que Thérèse venait à bout, dans ses +lettres, de s'épancher. + +«Je suis encore ici, lui écrivait-elle au mois de juillet, en dépit d'une +chaleur dévorante. Je me suis attachée comme un coquillage à ce rocher où +jamais un arbre n'a pu songer à pousser, mais où soufflent des brises +énergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue +continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue +en quelque sorte nécessaire. Le pays que j'ai derrière moi, et qu'en moins +de deux heures je peux gagner en barque, était ravissant au printemps. En +s'enfonçant dans les terres au fond du golfe, à deux ou trois lieues de la +côte, on découvre les sites les plus étranges. Il y a une certaine région +de terrains déchirés par je ne sais quels anciens tremblements de terre, +qui présente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines +de sable rouge recouvertes de pins et de bruyères, s'échelonnant les unes +sur les autres, et offrant sur leurs crêtes d'assez larges voies +naturelles qui tout à coup tombent à pic dans les abîmes et vous laissent +fort embarrassé de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se +trompe dans le dédale des petits sentiers battus par les pieds des +troupeaux, on arrive à d'autres abîmes, et nous sommes restés quelquefois, +Palmer et moi, des heures entières sur ces sommets boisés, sans retrouver +le chemin qui nous y avait amenés. De là, on plonge sur une immensité de +pays cultivé, coupé de place en place avec une sorte de régularité par ces +accidents étranges, et au delà de cette immensité se déploie l'immensité +bleue de la mer. De ce côté-là, il semble que l'horizon n'ait pas de +limites. Du côté du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont +les crêtes, hardiment dessinées, étaient encore couvertes de neige quand +je suis arrivée ici. «Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes +en fleurs et de ces arbres de bruyère blanche qui répandaient un parfum si +frais et si fin aux premiers jours de mai. C'était alors un paradis +terrestre: ces bois étaient pleins de faux ébéniers, d'arbres de Judée, de +genêts odorants et de cytises étincelant comme de l'or au milieu des noirs +buissons de myrte. A présent, tout est brûlé, les pins exhalent une odeur +acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfumés naguère, n'offrent +plus que des tiges coupées, noires comme si le feu y avait passé; les +moissons enlevées, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de +grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre +heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie +boisée du pays, le retour n'est pas agréable, et toutes les hauteurs qui +entourent immédiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont +si nues, que c'est encore à Porto-Venere et dans l'île Palmaria que l'on +peut respirer le mieux. + +«Et puis il y a un fléau à la Spezzia: ce sont les moustiques engendrés +par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marécages +que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des +terres qui nous gêne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes +par conséquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre, +quelles tempêtes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau +qui change de couleur et de sentiment à chaque minute du jour et de la +nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous +représenter l'effroyable variété; tous les sanglots du désespoir, toutes +les imprécations de l'enfer s'y sont donné rendez-vous, et, de ma petite +fenêtre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abîme qui tantôt rugissent +une bacchanale sans nom, tantôt chantent des hymnes sauvages encore +redoutables dans leur plus grand apaisement. + +«Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les goûts champêtres +et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai +pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit? +Peut-être! Nous sommes de si étranges créatures, nous autres femmes! Il +faut que je vous le confesse, ma bien-aimée, j'ai passé bien des jours +avant de m'habituer à me passer de mon supplice, je ne savais que faire de +moi, n'ayant plus personne à servir et à soigner. Il eût fallu que Palmer +fût un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, dès qu'il a fait mine +de l'être, je me suis révoltée, et, à présent qu'il est redevenu bon comme +un ange, je ne sais plus à qui m'en prendre de l'épouvantable ennui qui +m'envahit par moments. Hélas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le +dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-même, ou, si je le sais, +de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du +pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les +toits, ou plutôt sur les toits, et où je me plais à être seule, ignorée, +oubliée du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre +travail que celui qui me plaît. Je fais poser des petits enfants, et je +m'amuse à composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si +je ne vous dis pas où j'en suis de mon coeur et de ma volonté, vous serez +encore plus inquiète. Eh bien, sachez-le, je suis bien décidée à épouser +Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me résoudre à fixer +l'époque du mariage, je crains pour lui et pour moi-même le lendemain de +cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'âge des illusions, et, +après une vie comme la mienne, on a cent ans d'expérience et, par +conséquent, de terreurs! Je me suis crue absolument détachée de Laurent, +je l'étais absolument en effet à Gênes, le jour où il me dit que j'étais +son fléau, l'assassin de son génie et de sa gloire. A présent, je ne me +sens plus si indépendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les +lettres adorables de douceur et d'abnégation qu'il m'a écrites pendant ces +deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore à ce +malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon +complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage. +Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour où il +aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aimée, +je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui; +mais, le jour où Palmer voudra briser l'amitié qui a survécu en moi à +cette malheureuse passion, peut-être n'aimerai-je plus Palmer. + +«Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'être un +grand philosophe, et il persiste à croire que ce qui lui paraît juste et +bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect à ses yeux. Moi aussi, je le +crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les +compter, sur la situation calme et douce où nous voici. J'ai des accès de +spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas très-clairvoyant +et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent +appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouché. Si le +mal futur se borne à ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrités et +l'esprit assombri sans qu'il s'en aperçoive et s'en affecte, nous pourrons +vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait à scruter mes +regards distraits, à vouloir percer le voile de mes rêveries, à faire +enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes +heures de défaillance morale, je ne me sens plus de force à lutter, et +j'aimerais mieux que l'on me tuât tout de suite, ce serait plus tôt fait.» + +Thérèse reçut de Laurent à la même époque une lettre si ardente, qu'elle +en fut inquiète. Ce n'était plus l'enthousiasme de l'amitié, c'était celui +de l'amour. Le silence que Thérèse avait gardé sur ses relations avec +Palmer avait rendu à l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne +pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour +retourner à la vie de plaisir. Le dégoût l'avait saisi à la gorge. + +«Ah! Thérèse, lui disait-il, je t'ai reproché autrefois d'aimer trop +chastement et d'être plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment +ai-je pu blasphémer ainsi? Depuis que je cherche à me rattacher au vice, +c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que +je vois me disent que je suis bon à faire un moine. Non, non, je +n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette +douceur maternelle qui me couvait durant des heures entières d'un sourire +attendri et placide, ces épanchements du coeur, ces aspirations de +l'intelligence, ce poème à deux dont nous étions les auteurs et les +personnages sans y songer. Thérèse, si tu n'es pas à Palmer, tu ne peux +être qu'à moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces émotions ardentes, ces +attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc été mauvais? N'y en +a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches, +toi, la femme dévouée? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne +m'as-tu pas appelé quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton +cher supplice et ton tourment nécessaire? Souviens-toi, souviens-toi, +Thérèse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en +meurs! N'ai-je pas assez expié? Voilà trois mois d'agonie pour mon +âme!...» + +Puis venaient des reproches. Thérèse lui en avait dit trop ou trop peu. +Les expressions de son amitié étaient trop vives si ce n'était que de +l'amitié, trop froides et trop prudentes si c'était de l'amour. Il fallait +qu'elle eût le courage de le faire vivre ou mourir. + +Thérèse se décida à lui répondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle +comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage +qu'elle ne pouvait se résoudre à regarder comme une résolution arrêtée. +Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter à +l'orgueil de Laurent. + +«Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prétendais, pour +te punir, que j'ai donné mon coeur et ma vie à un autre. Non, tu étais +pleinement pardonné le jour où j'ai répondu à l'affection de Palmer, et la +preuve, c'est que j'ai couru à Florence avec lui. Crois-tu donc, mon +pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne +fusse réellement là qu'une soeur de charité»? Non, non, ce n'était pas le +devoir, qui m'enchaînait à ton chevet, c'était la tendresse d'une mère. +Est-ce qu'une mère ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours +ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer à ce que je dois à +Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me +retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer, +et que je l'aime. S'il m'eût fallu passer de tes bras dans ceux de ton +ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais ç'a été le contraire. C'est en +nous jurant l'un à l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner +jamais, que nos mains se sont unies.» + +Thérèse montra cette lettre à Palmer, qui en fut vivement ému et voulut +écrire de son côté, à Laurent, pour lui faire les mêmes promesses de +sollicitude constante et d'affection vraie. + +Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommencé un +rêve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord; +mais il résolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de +porter. Il se fit en lui une de ces révolutions soudaines et complètes qui +étaient tantôt le fléau, tantôt le salut de sa vie, et il écrivit à +Thérèse: + +«Sois bénie, ma soeur adorée; je suis heureux, je suis fier de ton amitié +fidèle, et celle de Palmer m'a touché jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu +plus tôt, méchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en +effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue +seule et triste que je revenais me mettre à tes pieds pour te dire: «Eh +bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes +tristesses, tes ennuis et ta solitude.» N'était-ce pas mon devoir et mon +droit?--Mais tu es heureuse, Thérèse, et moi aussi par conséquent! Je te +bénis de me l'avoir dit. Me voilà donc enfin délivré des remords qui me +rongeaient le coeur! Je veux marcher la tête haute, aspirer l'air à pleine +poitrine et me dire que je n'ai pas souillé et gâté la vie de la meilleure +des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie +généreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait +autrefois! + +«Ma chère Thérèse, mon cher Palmer, vous êtes mes deux anges gardiens. +Vous m'avez porté bonheur. Grâce à vous enfin, je sens que j'étais né pour +autre chose que la vie que j'ai menée. Je renais, je sens l'air du ciel +descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphère. Mon être se +transforme. Je vais aimer! + +«Oui, je vais aimer, j'aime déjà!... J'aime une belle et pure enfant qui +n'en sait rien encore, et auprès de qui je trouve un plaisir mystérieux à +garder le secret de mon coeur, et à paraître et à me faire aussi naïf, +aussi gai, aussi enfant qu'elle-même.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers +jours d'une émotion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et +d'effrayant dans cette idée: je vais me trahir, c'est-à-dire je vais me +donner! demain, ce soir peut-être, je ne m'appartiendrai plus? + +«Réjouis-toi, ma Thérèse, de ce dénouement de la triste et folle jeunesse +de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un être qui semblait +perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un +oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta +colère, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amitié! Oui, il a fallu +toutes les péripéties d'un drame intime où j'ai été vaincu pour m'amener à +ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta +récompense, ton martyre et ta couronne. Bénissez-moi tous les deux, mes +amis, et priez pour moi, je vais aimer!» + +Tout le reste de la lettre était ainsi. En recevant cet hymne de joie et +de reconnaissance, Thérèse sentit pour la première fois son propre bonheur +complet et assuré. Elle tendit les deux mains à Palmer et lui dit: + +--Ah ça! où et quand nous marions-nous? + + + + +XI + + +Il fut décidé que le mariage aurait lieu en Amérique. Palmer se faisait +une joie suprême de présenter Thérèse à sa mère et de recevoir sous les +yeux de celle-ci la bénédiction nuptiale. La mère de Thérèse ne pouvait se +promettre le bonheur d'y assister, quand même la cérémonie aurait lieu en +France. Elle en était dédommagée par la joie qu'elle éprouvait à voir sa +fille engagée à un homme raisonnable et dévoué. Elle ne pouvait souffrir +Laurent, et elle avait toujours tremblé que Thérèse ne retombât sous son +joug. + +_L'Union_ faisait ses apprêts de départ. Le capitaine Lawson offrait +d'emmener Palmer et sa fiancée. C'était une fête à bord, de penser qu'on +ferait la traversée avec ce couple aimé. Le jeune enseigne réparait son +impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par +l'estime la plus sincère pour Thérèse. + +Thérèse, ayant tout préparé pour s'embarquer le 18 août, reçut une lettre +de sa mère, qui la suppliait de venir d'abord à Paris, ne fût-ce que pour +vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-même pour des affaires de +famille. Qui savait quand Thérèse pourrait revenir d'Amérique? Cette +pauvre mère n'était pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple +d'un père défiant et irrité rendait insoumis et froids envers elle. Aussi +elle adorait Thérèse, qui seule avait été vraiment pour elle une fille +tendre et une amie dévouée. Elle voulait la bénir et l'embrasser, +peut-être pour la dernière fois, car elle se sentait vieille avant l'âge, +malade et fatiguée d'une vie sans sécurité et sans expansion. + +Palmer fut plus contrarié de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien +qu'il eût toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude +d'une amitié durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cessé d'être +inquiet malgré lui des sentiments qui pouvaient se réveiller dans le coeur +de Thérèse lorsqu'elle le reverrait. A coup sûr, il ne s'en rendait pas +compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperçut quand le +canon du navire américain fit retentir les échos du golfe de la Spezzia de +ses adieux répétés durant toute la journée du 18 août. + +Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, à la dernière, il se +tordit les mains jusqu'à les faire craquer. + +Thérèse s'en étonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxiétés de +Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de +leur séjour en ce pays. + +--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'écria-t-elle en le regardant avec attention. +Quel pressentiment avez-vous? + +--Oui! c'est cela, répondit Palmer à la hâte. C'est un pressentiment... +pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un +pressentiment! + +--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer? + +--Peut-être? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas exposée, grâce au ciel, +puisque nous allons à Paris. + +--_L'Union_ passe à Brest et s'y arrête quinze jours. C'est là que nous +irons nous embarquer? + +--Oui, oui, sans doute, si d'ici là il n'arrive pas une catastrophe. + +Et Palmer resta triste et accablé, sans que Thérèse devinât ce qui se +passait en lui. Comment l'eût-elle deviné? Laurent était aux eaux de +Baden. Palmer le savait bien, et Laurent était occupé aussi de projets de +mariage, comme il l'avait écrit. + +Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrêter nulle part, ils +rentrèrent en France par Turin et le mont Cenis. + +Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des +signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit +qui n'étaient nullement dans son caractère. Lui, si calme et si facile à +servir, il s'abandonnait à des colères inouïes contre les postillons, +contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thérèse ne +l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se défendre de le lui dire. Il lui +répondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre +et un accent de dépit si marqué, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par +conséquent. + +Il y a une destinée implacable pour certaines existences. Pendant que +Thérèse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y +rentrait par Genève. Il arriva à Paris quelques heures avant eux, +préoccupé d'un vif souci. Il avait enfin découvert que, pour le faire +voyager pendant quelques mois, Thérèse s'était dépouillée en Italie de +tout ce qu'elle possédait alors, et il avait appris (car tout se découvre +tôt ou tard), d'une personne qui avait passé à la Spezzia à cette époque, +que mademoiselle Jacques vivait à Porto-Venere dans un état de gêne +extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six +livres par mois. + +Humilié et repentant, irrité et désolé, il voulait savoir à quoi s'en +tenir sur la situation présente de Thérèse. Il la savait trop fière pour +vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que, +si elle n'avait pas été payée de ses travaux à Gênes, elle avait dû faire +vendre ses meubles à Paris. + +Il courut aux Champs-Elysées, frémissant de trouver des inconnus installés +dans cette chère petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent +battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner à la +grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui répondre. Il +ignorait le prochain mariage de Thérèse, il ignorait même qu'elle fût +libre de se marier. Une dernière lettre qu'elle lui avait écrite à ce +sujet était arrivée à Baden le lendemain de son départ. + +Sa joie fut extrême de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il +lui sauta au cou; mais tout aussitôt il devint triste en voyant la figure +consternée de cette bonne femme. + +--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc +que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille? +Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous étiez +quittés, et j'en étais contente; car, après vous avoir aimé, je vous +détestais. Je voyais bien que vous étiez l'_auteur_ de ses embarras et de +ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici à l'attendre, à moins que +vous n'ayez juré de la faire mourir! + +--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'écria Laurent à plusieurs +reprises. + +C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante. +Il entra dans l'atelier de Thérèse, dans le petit salon lilas et jusque +dans la chambre à coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait +étendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un à un, tous +ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de goût que +Thérèse avait payés de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait +changé dans la situation que Thérèse s'était faite à Paris, et Laurent +répétait d'un air un peu égaré en regardant Catherine, qui le suivait pas +à pas d'un air soucieux: + +--Elle arrive aujourd'hui! + +En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle, +Laurent s'était vanté. Il avait pensé dire la vérité en écrivant à +Thérèse avec l'exaltation à laquelle il s'abandonnait pour lui parler de +lui-même, et qui contrastait si étrangement avec le ton moqueur et froid +qu'il se croyait obligé de porter dans le monde. La déclaration qu'il +avait dû faire à la jeune fille objet de ses rêves, il ne l'avait pas +faite. Un oiseau ou un nuage qui avait passé le soir dans le ciel avait +suffi pour déranger le fragile édifice de bonheur et d'expansion éclos le +matin dans cette imagination d'enfant et de poëte. La peur d'être ridicule +s'était emparée de lui, ou bien la crainte de guérir de son invincible et +fatale passion pour Thérèse. + +Il était là, ne répondant rien à Catherine, qui, pressée de tout préparer +pour l'arrivée de sa chère maîtresse, se décida à le laisser seul. Laurent +était en proie à une agitation inouïe. Il se demandait pourquoi Thérèse +revenait à Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec +Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-même? Lui avait-elle +annoncé un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pensée était déjà +évanouie? Ce brusque et mystérieux retour ne cachait-il pas une rupture +avec Dick? + +Laurent s'en réjouissait et s'en effrayait à la fois. Mille idées, mille +émotions se contrariaient dans sa tête et dans ses nerfs. Il y eut un +moment où il oublia insensiblement la réalité et se persuada que ces +meubles couverts de toile grise étaient des tombes dans un cimetière. Il +avait toujours eu horreur de la mort, et, malgré lui, il y pensait sans +cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut +entouré de linceuls, et se leva avec effroi en s'écriant: + +--Qui est donc mort? Est-ce Thérèse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens, +quelqu'un est mort dans la région où je viens de rentrer!... Non, c'est +toi, répondit-il en se parlant à lui-même, c'est toi qui as vécu dans +cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonné, +oublié comme un cadavre! + +Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, épousseta +les meubles, ouvrit toutes grandes les croisées, qui étaient fermées, +ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine +posés sur les consoles dorées. Puis elle s'approcha de lui et lui dit: + +--Eh bien, voyons, que faites-vous ici? + +Laurent sortit de son rêve, et, regardant autour de lui avec égarement, il +vit les fleurs répétées dans les glaces, les meubles de Boule brillant au +soleil, et tout cet air de fête qui avait succédé, comme par magie, à +l'aspect funèbre de l'absence, qui ressemble tant en effet à la mort. + +Son hallucination prit un autre cours. + +--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce +que je fais ici? C'est fête aujourd'hui chez Thérèse, c'est un jour +d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maîtresse du +logis a donné, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort! +Qu'est-ce qu'un cadavre a à voir dans cette chambre de noces? Aussi que +va-t-elle dire en me voyant là? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle +me dira: «Va-t'en! ta place est dans un cercueil!» + +Laurent parlait comme dans la fièvre. Catherine eut pitié de lui. + +--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours été. + +Et, comme elle songeait à ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec +douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrêtait dans la rue. Dans sa joie +de revoir Thérèse, elle oublia Laurent et courut ouvrir. + +Palmer était à la porte avec Thérèse; mais, pressé de se débarrasser de la +poussière du voyage et ne voulant pas laisser à Thérèse l'ennui de faire +décharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitôt, et donna +l'ordre qu'on le conduisît à l'hôtel Meurice, en disant à Thérèse qu'il +lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dîner avec elle. + +Thérèse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment +elle s'était portée en son absence, elle entra dans la maison avec cette +curiosité impatiente, inquiète ou joyeuse, que l'on éprouve +instinctivement à revoir un lieu où l'on a longtemps vécu, si bien que +Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent était là, et qu'elle +le surprit pâle, absorbé et comme pétrifié sur le sofa du salon. Il +n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes +précipitamment. Il était encore plongé dans ses rêveries lugubres, quand +il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'élança vers elle pour +l'embrasser, et tomba suffoqué, presque évanoui à ses pieds. + +Il fallut lui ôter sa cravate, et lui faire respirer de l'éther; il +étouffait, et les battements de son coeur étaient si violents, que tout +son corps en était ébranlé comme de commotions électriques. Thérèse, +effrayée de le voir ainsi, crut qu'il était retombé malade. Cependant la +fraîcheur de la jeunesse lui revint bientôt, et elle remarqua qu'il avait +engraissé. Il lui jura mille fois qu'il ne s'était jamais mieux porté, et +qu'il était heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur +comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit à genoux +devant elle et lui baisa les pieds pour lui témoigner son respect et son +adoration. Ses effusions étaient si vives, que Thérèse en fut inquiète et +crut devoir se hâter de lui rappeler son prochain départ et son prochain +mariage avec Palmer. + +--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'écria Laurent, pâle +comme si la foudre lui tombée à ses pieds. Départ! mariage!... Comment? +pourquoi? Est-ce que je rêve encore? est-ce que tu as dit ces mots-là? + +--Oui, répondit-elle, je te les dis. Je te les avais écrits; tu n'as donc +pas reçu ma lettre? + +--Départ! mariage! répétait Laurent; mais tu disais autrefois que c'était +impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours où je regrettais de ne +pouvoir faire taire les gens qui te déchiraient, en te donnant mon nom et +ma vie entière. Et toi, tu disais: «Jamais, jamais, tant que cet homme +vivra!» Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais +aimé, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondés et +un scandale affreux que je crois inévitable? + +--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre. + +Laurent fut si étourdi de cette révélation, qu'il oublia tous ses projets +d'amitié fraternelle et désintéressée. Ce que Thérèse avait prévu à Gênes +se réalisa dans les conditions les plus singulièrement déchirantes. +Laurent se fit une idée exaltée du bonheur qu'il eût pu goûter en devenant +le mari de Thérèse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune +parole de raison et de remontrance eût prise sur son âme troublée et +désespérée. Sa douleur était si énergiquement exprimée et ses larmes si +vraies, que Thérèse ne put se soustraire à l'émotion d'une scène +pathétique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans +ressentir toutes les pitiés de la maternité grondeuse, mais vaincue. Elle +essaya en vain de retenir ses propres larmes. + +Ce n'étaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce +vertige que Laurent éprouvait, et qui n'était autre chose qu'un vertige; +mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle, +c'étaient les propres fibres de son coeur, froissées par une souffrance +qu'elle ne s'expliquait pas. + +Elle réussit enfin à le calmer, et, en lui parlant avec douceur et +tendresse, à lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la +meilleure solution pour elle et pour lui-même. Laurent en convenait avec +un triste sourire. + +--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari détestable, et _lui_, il te +rendra heureuse! Le ciel te devait cette récompense et ce dédommagement. +Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous préserve, +toi d'une existence misérable, moi de remords pires que les anciens. C'est +parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrangé +que je suis si malheureux! + +Et il recommençait à sangloter. + +Palmer rentra sans qu'on l'eût entendu venir. Il était, en effet, sous le +coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien préméditer, il venait +comme un jaloux en défiance, sonnant à peine et marchant sans faire crier +les parquets. Il s'arrêta à la porte du salon et reconnut la voix de +Laurent. + +--Ah! j'en étais bien sûr! se dit-il en déchirant le gant qu'il s'était +réservé de mettre justement à cette porte, apparemment pour se donner le +temps de la réflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper. + +--Entrez! cria vivement Thérèse, étonnée que quelqu'un lui fit cette +insulte de frapper à la porte de son salon. + +En voyant que c'était Palmer, elle pâlit. Ce qu'il venait de faire était +plus éloquent que bien des paroles, il la soupçonnait. + +Palmer vit cette pâleur, et n'en put comprendre la véritable cause. Il vit +aussi que Thérèse avait pleuré, et la physionomie décomposée de Laurent +acheva de le troubler lui-même. Le premier regard qu'échangèrent +involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation; +puis ils marchèrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la +main ou s'ils s'étrangleraient. + +Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincère des deux, car il +avait des mouvements spontanés qui rachetaient toutes ses fautes. Il +ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses +larmes, qui recommençaient à l'étouffer. + +--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thérèse. + +--Je ne sais, répondit-elle avec fermeté; je viens de lui dire que nous +partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que +nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de près, nous +l'aimerons toujours. + +--C'est un enfant gâté! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai +qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc +que nous l'emmenions en Amérique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous +faire pleurer, Thérèse? + +Ces paroles furent dites d'un ton indéfinissable. C'était l'accent de +l'amitié paternelle, mêlé de je ne sais quelle aigreur profonde et +invincible. + +Thérèse comprit. Elle demanda son châle et son chapeau en disant à Palmer: + +--Nous allons dîner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y +aurait pas ici de quoi dîner pour nous deux. + +--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitié amer, +moitié tendre. + +--Mais, moi, je ne dîne pas avec vous, répondit Laurent, qui comprit enfin +ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai +vous dire adieu. Quel jour partez-vous? + +--Dans quatre jours, dit Thérèse. + +--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manière étrange; mais ce +n'est pas une raison pour que nous ne dînions pas tous trois ensemble +aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux +_Frères-Provençaux_, et, de là, nous ferons un tour en voiture au bois de +Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous +prie. + +--Je suis engagé, dit Laurent. + +--Eh bien, dégagez-vous, reprit Palmer. Voilà du papier et des plumes! +Écrivez, écrivez, je vous prie! + +Palmer parlait d'un ton si décidé, qu'il en était absolu. Laurent crut se +rappeler que c'était son accent de rondeur accoutumé. Thérèse eût voulu +qu'il refusât, et d'un regard elle eût pu le lui faire comprendre; mais +Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpréter +toutes choses d'une manière funeste. + +Laurent était très-sincère. Quand il mentait, il était sa première dupe. +Il se crut assez fort pour braver cette situation délicate, et il eut +l'intention droite et généreuse de rendre à Palmer sa confiance +d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporté par de +grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige, +il ne descend plus, il se précipite. C'est ce qui arrivait à Palmer. +Homme de coeur et de loyauté entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir +dominer les émotions intérieures d'une situation trop délicate. Ses forces +le trahissaient; qui pourrait l'en blâmer? Et il s'élançait dans l'abîme, +entraînant Thérèse et Laurent lui-même avec lui. Qui ne les plaindrait +tous trois? Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces +régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela +n'est pas donné à l'homme: c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un +instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance. + +Le dîner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'était emparé +du rôle d'amphitryon, prît à coeur de faire servir à ses convives les mets +et les vins les plus recherchés, tout leur parut amer, et Laurent, après +de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait +savourée doucement à Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux +personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour +s'étourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manière +impatientante pour Thérèse. + +--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de +refuser; au bois de Boulogne, dans votre calèche découverte, nous serons +en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne +sont pas obligés de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous +trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de +chacun de nous, des choses assez fâcheuses. + +--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener +seul, j'ai besoin de prendre l'air. + +Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de +le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les +surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse +n'était peut-être pas heureuse, et un peu content aussi malgré lui de +pouvoir se dire que Palmer n'était pas au-dessus de la nature humaine, +comme il se l'était imaginé, et comme Thérèse le lui avait dépeint dans +ses lettres. + +Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui +firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'héroïque roman rêvé plus ou +moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnée avait +été Thérèse, puisque, après des craintes et des prévisions assez sages, +elle s'était résolue à engager sa vie, et que, quelles que fussent +désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir +parole. + +Palmer l'en dégagea tout d'un coup, après une série de soupçons plus +outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de +Laurent. Un matin, Palmer, après avoir passé la nuit caché dans le jardin +de Thérèse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprès de la grille, et +l'arrêta. + +--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veillé là pendant six heures, et je +vous voyais de ma chambre. Êtes-vous bien convaincu que personne n'est +venu chez moi cette nuit? + +Thérèse était irritée, et cependant, en provoquant l'explication que lui +refusait Palmer, elle espérait encore le ramener à la confiance; mais il +en jugea autrement. + +--Je vois, Thérèse, lui dit-il, que vous êtes lasse de moi, puisque vous +exigez une confession après laquelle je serai méprisable à vos yeux. Il ne +vous en eût pas coûté beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse +dont je ne vous ai pas beaucoup importunée. Que ne me laissiez-vous +souffrir en silence? Vous ai-je injuriée et obsédée de sarcasmes amers, +moi? Vous ai-je écrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain +pleurer à vos pieds et vous faire des protestations délirantes, sauf à +recommencer à vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adressé une +question indiscrète? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit, +pendant que j'étais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des +cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je +rougis peut-être, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir +cacher? Vous avez pardonné bien plus à quelqu'un qui n'avait pas le même +courage. + +--Je ne lui ai rien pardonné, Palmer, puisque je l'ai quitté sans retour. +Quant à cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si +bien, sachez qu'elle est claire comme le jour à mes yeux, et que j'en +souffre plus que vous-même. Sachez qu'elle m'humilie profondément, et que, +venant d'un homme fort et réfléchi comme vous, elle me blesse cent fois +plus que les outrages d'un enfant en délire. + +--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voilà froissée par ma +faute et à jamais irritée contre moi! Eh bien, Thérèse, tout est fini +entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi +votre amitié. + +--Ainsi vous me quittez? + +--Oui, Thérèse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigné vous +engager à moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considération à vos +pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis; +marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitié +de mes revenus, et après... + +--Après? dit Thérèse. + +--Après, je partirai, j'irai embrasser ma mère... et vous serez libre! + +--Est-ce une menace de suicide que vous me faites là? + +--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lâcheté, surtout quand on a une +mère comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et +vous n'entendrez plus parler de moi! + +Thérèse fut révoltée d'une telle proposition. + +--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraîtrait une mauvaise plaisanterie, si +je ne vous connaissais pour un homme sérieux. J'aime à croire que vous ne +me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez +comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une +pareille proposition, j'en serais offensée. + +--Thérèse! Thérèse! s'écria Palmer avec violence en lui serrant le bras +jusqu'à le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez +perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe à vos pieds pour vous +supplier de me pardonner mon injustice. + +Thérèse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle était +offensée jusqu'au fond de l'âme du serment qu'on lui demandait, et elle en +trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal +physique qu'elle venait de subir. + +--Mon enfant, s'écria-t-elle enfin avec des sanglots étouffés, je te jure, +à toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mère! + +Elle se leva et rentra dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle se sentait +tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de +descendre à une justification, comme une femme coupable. Et puis elle +voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une +jalousie profonde, et qui, après avoir par deux fois provoqué ce qu'il +croyait être un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre +imprudence. Elle songeait à l'affreuse existence de sa mère avec un mari +jaloux du passé, et elle se disait avec raison qu'après le malheur d'avoir +subi une passion comme celle de Laurent, elle avait été insensée de croire +au bonheur avec un autre homme. + +Palmer avait un fonds de raison et de fierté qui ne lui permettait pas non +plus d'espérer de rendre Thérèse heureuse après une scène comme celle qui +venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guérirait pas, et il +persistait à la croire fondée. Il écrivit à Thérèse: + +«Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligée; mais il m'est impossible +de ne pas reconnaître que j'allais vous entraîner dans un abîme de +désespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aimé malgré vous, et +vous l'aimerez peut-être toujours. C'est votre destinée. J'ai voulu vous y +soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon +amour vous étiez sincère, et que vous avez fait tout votre possible pour y +répondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour, +depuis Florence, je les sentais s'échapper. S'il eût persisté à être +ingrat, j'étais sauvé; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont +attendrie. Moi-même, j'en ai été touché, et je me suis pourtant efforcé de +me croire tranquille. C'était en vain. Il y a eu dès lors entre vous deux, +à cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontées, mais que +j'ai bien devinées. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout +en vous défendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hélas! Thérèse, c'est +alors pourtant que vous eussiez dû reprendre votre parole. J'étais prêt à +vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia: +que ne l'avez vous fait? + +«Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre +heureux et pour vous rattacher à moi. J'ai bien lutté aussi, je vous jure! +Et à présent, si vous voulez encore accepter mon dévouement, je suis prêt +à lutter et à souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-même, et +si, en me suivant en Amérique, vous espérez guérir de cette malheureuse +passion qui vous menace d'un avenir déplorable. Je suis prêt à vous +emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me +faites pas un crime d'avoir deviné la vérité. Restons amis, venez demeurer +chez ma mère, et si, dans quelques années, vous ne me trouvez pas indigne +de vous, acceptez mon nom et le séjour de l'Amérique, sans aucune pensée +de revenir jamais en France. + +» J'attendrai votre réponse huit jours à Paris. + +«RICHARD.» + +Thérèse rejeta une offre qui blessait sa fierté. Elle aimait encore Palmer, +et cependant elle se sentait si offensée d'être reçue à merci sans avoir +rien à se reprocher, qu'elle lui cacha le déchirement de son âme. Elle +sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espèce de lien avec lui +sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et +que leur vie serait désormais une lutte ou une amertume de tous les +instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire à personne où elle +allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour +trois mois, en province. + + + + +XII + + +Palmer partit pour l'Amérique, emportant avec dignité une blessure +profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fût trompé. Il avait dans +l'esprit une obstination qui réagissait parfois sur son caractère, mais +seulement pour lui faire accomplir résolument tel ou tel acte, et non pour +persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'était cru +capable de guérir Thérèse de son fatal amour, et, par sa foi exaltée, +imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voilà qu'il en +perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la +dernière épreuve la foi lui manquait. + +Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour +établir un lien sérieux, c'est de vouloir trop vite posséder une âme qui +vient d'être brisée. L'aurore d'une pareille union se présente avec des +illusions généreuses; mais la jalousie rétrospective est un mal incurable +et engendre des orages que la vieillesse même ne dissipe pas toujours. + +Si Palmer eût été un homme vraiment fort, ou si sa force eût été plus +calme et mieux raisonnée, il eût pu sauver Thérèse des désastres qu'il +pressentait pour elle. Il l'eût dû peut-être, car elle s'était confiée à +lui avec une sincérité et un désintéressement dignes de sollicitude et de +respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la +force n'ont que de l'énergie, et Palmer était de ceux sur lesquels on peut +se tromper longtemps. Tel qu'il était, il méritait à coup sûr les regrets +de Thérèse. On verra bientôt qu'il était capable des mouvements les plus +nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort était d'avoir +cru à la durée inébranlable de ce qui était chez lui un effort spontané de +la volonté. + +Laurent ignora d'abord le départ de Palmer pour l'Amérique; il fut +consterné de trouver Thérèse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il +n'avait reçu d'elle que trois lignes: + +«Vous avez été le seul confident en France de mon mariage projeté avec +Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.» + +En écrivant ce peu de mots glacés à Laurent, Thérèse éprouvait une sorte +d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'était-il pas la cause de tous les +malheurs et de tous les chagrins de sa vie? + +Elle sentit pourtant bientôt que cette fois son dépit était injuste. +Laurent s'était admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces +malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Après la première émotion, +il avait accepté la situation avec une grande candeur, et il avait fait +tout son possible pour ne pas porter ombrage à Palmer. Il n'avait pas +cherché une seule fois à tirer parti auprès de Thérèse des injustices de +son fiancé. Il n'avait cessé de parler de lui avec respect et amitié. Par +un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois +avait eu le beau rôle. Et puis Thérèse ne pouvait s'empêcher de +reconnaître que, si Laurent était parfois insensé jusqu'à en être atroce, +rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensée. + +Durant les trois mois qui suivirent le départ de Palmer, Laurent continua +à se montrer digne de l'amitié de Thérèse. Il avait su découvrir sa +retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui écrivit pour se +plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de +n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas +traité comme son frère; «n'était-il pas créé et mis au monde pour la +servir, la consoler, la venger au besoin?» Puis venaient des questions +auxquelles Thérèse était bien forcée de répondre. Palmer l'avait-il +outragée? Fallait-il aller lui en demander raison? + +«Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessée? as-tu quelque chose à me +reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta +douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me +permets de pleurer avec toi.» + +Thérèse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle défendit à +Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa généreuse résolution de ne pas +laisser une tache sur le souvenir de son fiancé, elle laissa croire que la +rupture venait d'elle seule. C'était peut-être rendre à Laurent des +espérances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des +situations où, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et où l'on +court fatalement à sa perte. + +Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies. +Laurent écrivait sans art, sans prétention, et souvent sans goût et sans +correction. Il était tantôt emphatique de bonne foi et tantôt trivial sans +pruderie. Avec tous leurs défauts, ses lettres étaient dictées par une +conviction qui les rendait irrésistiblement persuasives, et on y +sentait à chaque mot le feu de la jeunesse et la sève bouillante d'un +artiste de génie. + +En outre, Laurent se remit à travailler avec ardeur, avec la résolution de +ne jamais retomber dans le désordre. Son coeur saignait des privations que +Thérèse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la +santé du voyage en Suisse. Il était résolu à s'acquitter au plus vite. + +Thérèse sentit bientôt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il +s'intitulait toujours, lui était douce, et que, si elle pouvait continuer +ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie. + +Elle l'encouragea par des réponses toutes maternelles à persévérer dans la +voie de travail où il se disait rentré pour toujours. Ces lettres furent +douces, résignées et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une +tristesse mortelle. Thérèse avouait être un peu malade, et il lui venait +des idées de mort dont elle riait avec une mélancolie navrante. Elle était +réellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dévorait. Elle +avait emporté une petite somme qui était le reste de ce qu'elle avait +gagné à Gênes, et elle l'économisait strictement pour rester à la campagne +le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis +peut-être avait-elle senti peu à peu quelque désir et en même temps +quelque frayeur de revoir Laurent changé, soumis et amendé de toutes +façons, comme il se montrait dans ses lettres. + +Elle espérait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la +velléité, cette bonne pensée pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il +disait tantôt oui et tantôt non. Thérèse attendait toujours qu'aucune +trace de l'ancien amour ne reparût dans les lettres de Laurent: il +revenait bien toujours un peu, mais c'était avec une délicatesse exquise +désormais, et ce qui dominait ces retours à un sentiment mal étouffé, +c'était une tendresse suave, une sensibilité expansive, une sorte de piété +filiale enthousiaste. + +Quand l'hiver fut venu, Thérèse, se voyant au bout de ses ressources, fut +forcée de revenir à Paris, où étaient sa clientèle et ses devoirs +vis-à-vis d'elle-même. Elle cacha son retour à Laurent, ne voulant pas le +revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la +rue peu fréquentée où était sa petite maison. Il vit les contrevents +ouverts et entra, ivre de joie. C'était une joie naïve et presque +enfantine, qui eût rendu ridicule et _bégueule_ toute attitude de méfiance +et de réserve. Il laissa dîner Thérèse, en la suppliant de venir le soir +chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il +voulait absolument son avis avant de le livrer. C'était vendu et payé; +mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore +quelques jours. Ce n'était plus le temps déplorable où Thérèse «ne s'y +connaissait pas, où elle avait le jugement étroit et réaliste des peintres +de portrait, où elle était incapable de comprendre une oeuvre +d'imagination,» _etc_. Elle était maintenant «sa muse et sa puissance +inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien. +Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, à lui, tiendrait +toutes ses promesses.» + +Thérèse oublia le passé, et, sans être trop enivrée du présent, elle ne +crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais à un confrère. +Elle prit une voiture après son dîner et alla chez Laurent. + +Elle trouva l'atelier illuminé et le tableau magnifiquement éclairé. +C'était une belle et bonne chose que ce tableau. Cet étrange génie avait +la faculté de faire, en se reposant, des progrès rapides que ne font pas +toujours ceux qui travaillent avec persévérance. Il y avait eu, par suite +de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et +il semblait que, par la seule réflexion, il se fût débarrassé des défauts +de sa première exubérance. En même temps, il avait acquis des qualités +nouvelles qu'on n'eût pas cru appartenir à sa nature, la correction du +dessin, la suavité des types, le charme de l'exécution, tout ce qui devait +plaire désormais au public sans démériter auprès des artistes. + +Thérèse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration. +Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre à faire dominer chez lui le +noble orgueil du talent sur tous les mauvais entraînements du passé. Elle +ne trouva aucune critique à faire et lui défendit même de rien retoucher. + +Laurent, modeste en ses manières et en son langage, avait plus d'orgueil +que Thérèse ne voulait lui en donner. Il était, au fond du coeur, enivré +de ses éloges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de +l'apprécier, elle était la plus ingénieuse et la plus attentive. Il +sentait aussi revenir impérieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour +partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un +maître, c'est-à-dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses +défaillances. + +Quand Thérèse eut longtemps contemplé le tableau, elle se retourna pour +voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle +en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thérèse vit sa +mère debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent. + +Madame C.... était venue à Paris, ne sachant pas au juste le jour où +Thérèse y reviendrait. Cette fois elle y était attirée par des affaires +sérieuses: son fils se mariait, et M. C.... était lui-même à Paris depuis +quelque temps. La mère de Thérèse, sachant par elle qu'elle avait renoué +sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, était venue le +surprendre pour lui dire tout ce qu'une mère peut dire à un homme pour +l'empêcher de faire le malheur de sa fille. + +Laurent était doué de l'éloquence du coeur. Il avait rassuré cette pauvre +mère, et il l'avait retenue en lui disant: + +--Thérèse va venir, c'est à vos pieds que je veux lui jurer d'être +toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frère ou son mari, mais, dans +tous les cas, son esclave. + +Ce fut une bien douce surprise pour Thérèse de trouver là sa mère, qu'elle +ne s'attendait pas à voir sitôt. Elles s'embrassèrent en pleurant de joie. +Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, où le thé +était servi avec luxe. Laurent était riche, il venait de gagner dix mille +francs. Il était heureux et fier de pouvoir restituer à Thérèse tout ce +qu'elle avait dépensé pour lui. Il fut adorable dans cette soirée; il +gagna le coeur de la fille et la confiance de la mère, et il eut pourtant +la délicatesse de ne pas dire un mot d'amour à Thérèse. Loin de là, en +baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'écria avec +sincérité que c'était là le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en +tête-à-tête avec Thérèse, il ne s'était senti si heureux et si content de +lui-même. + +Ce fut madame C... la première qui, au bout de quelques jours, parla de +mariage à Thérèse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifié à la +considération extérieure, qui, malgré ses chagrins domestiques, croyait +avoir bien fait, ne pouvait supporter l'idée de voir sa fille délaissée +par Palmer, et elle pensait que désormais Thérèse devait avoir raison du +monde en faisant un autre choix. Laurent était tout à fait célèbre et en +vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand +artiste était corrigé de ses travers. Thérèse avait sur lui une influence +qui avait dominé les plus grandes crises de sa pénible transformation. Il +avait pour elle un attachement invincible. C'était devenu un devoir pour +tous deux de renouer pour toujours une chaîne qui n'avait jamais été +complétement brisée, et qui, quelque effort qu'ils fissent désormais, ne +pouvait jamais l'être. + +Laurent excusait ses torts dans le passé par un raisonnement +très-spécieux. Thérèse, disait-il, l'avait gâté dans le principe par trop +de douceur et de résignation. Si, dès sa première ingratitude, elle se fût +montrée offensée, elle l'eût corrigé de la mauvaise habitude, contractée +avec les mauvaises femmes, de céder à ses emportements et à ses caprices. +Elle lui eût enseigné le respect que l'on doit à la femme qui s'est donnée +par amour. + +Et puis une autre considération que faisait encore valoir Laurent pour se +disculper, et qui semblait plus sérieuse, était celle-ci, que déjà il +avait fait entrevoir dans ses lettres: + +--Probablement, lui disait-il, j'étais malade sans le savoir quand, pour la +première fois, j'ai été coupable envers toi. Une fièvre cérébrale, cela +semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible +de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opéré, +peut-être longtemps à l'avance, une crise terrible où sa raison ait été +déjà troublée, et contre laquelle sa volonté n'ait pas pu réagir. N'est-ce +pas ce qui s'est passé en moi, ma pauvre Thérèse, à l'approche de cette +maladie où j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre +compte, et, quant à moi, il m'arrivait souvent de m'éveiller le matin et de +songer à tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la réalité de +mes rêves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le +lieu où nous étions m'inspirait une aversion maladive, que déjà, dans la +forêt de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand +tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations +injustes, je t'écoutais d'un air hébété, croyant que c'était toi-même qui +avais rêvé tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'être folle! +Tu vois bien que j'étais fou, et ne peux-tu pardonner des torts +involontaires? Compare ma conduite après ma maladie avec ce qu'elle était +auparavant! N'était-ce pas comme un réveil de mon âme? Ne m'as-tu pas +trouvé tout à coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dévoué que j'étais +sceptique, irascible, égoïste, avant cette crise qui me rendait à moi-même? +Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose à me reprocher? N'avais-je pas +accepté ton mariage avec Palmer comme un châtiment qui m'était bien dû? Tu +m'as vu mourir de douleur à l'idée de te perdre pour toujours: t'ai-je dit +un mot contre ton fiancé? Si tu m'eusses ordonné de courir après lui et +même de me brûler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon +âme et ma vie t'appartiennent! Est-ce là ce que tu veux encore? Dis un mot, +et, si mon existence te gêne et te perd, je suis prêt à la supprimer. Dis +un mot, Thérèse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui +n'a rien à faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi. + +Le caractère de Thérèse s'était affaibli dans ce double amour, qui, en +somme, n'avait été que deux actes du même drame; sans cet amour froissé et +brisé, jamais Palmer n'eût songé à l'épouser, et l'effort qu'elle avait +fait pour s'engager à lui n'était peut-être qu'une réaction du désespoir. +Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thème de persuasion +que Palmer avait dû employer pour la convaincre était un retour perpétuel +sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il était +fatalement entraîné à lui rappeler sans cesse. + +Et puis le retour à l'amitié après la rupture avait été pour Laurent un +véritable retour à la passion, tandis que, pour Thérèse, ç'avait été une +nouvelle phase de dévouement plus délicat et plus tendre que l'amour même. +Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lâcheté. Elle avait +encore de la force contre l'injustice, et l'on peut même dire que toute sa +force était là. Elle n'était pas la femme éternellement souffrante et +plaintive des inutiles regrets et des incurables désirs. Il se faisait en +elle de puissantes réactions, et son intelligence, qui était assez +développée, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute idée de la +liberté morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient +banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par +lambeau le pacte déchiré. Elle se plaisait même alors à l'idée de rendre +généreusement et sans reproche l'indépendance et le repos à qui les +réclamait. + +Mais elle était devenue beaucoup moins forte que dans sa première jeunesse, +en ce sens qu'elle avait recouvré le besoin d'aimer et de croire, +longtemps assoupi en elle par un désastre exceptionnel. Elle s'était +longtemps imaginé qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique +passion. Elle s'était trompée, et elle ne pouvait plus se faire +d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur, +c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abnégation, et satisfaire +à tout prix cet élan maternel qui était comme une fatalité de sa nature et +de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle +avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin étrange, mais bien +caractérisé chez certaines femmes et même chez certains hommes, ne l'avait +pas rendue aussi miséricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est +parce que Palmer lui avait semblé trop fort pour avoir besoin lui-même de +son dévouement. Palmer s'était donc trompé en lui offrant un appui et une +consolation. Il avait manqué à Thérèse de se croire nécessaire à cet homme, +qui voulait qu'elle ne songât qu'à elle-même. + +Laurent, plus naïf, avait ce charme particulier dont elle était fatalement +éprise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette +touchante infirmité de son génie avec des transports de sincérité et des +attendrissements inépuisables. Hélas! il se trompait aussi. Il n'était pas +plus réellement faible que Palmer n'était réellement fort. Il avait ses +heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, dès que sa +faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme +font tous les enfants que l'on adore. + +Laurent était voué à une fatalité inexorable. Il le disait lui-même dans +ses moments de lucidité. Il semblait que, né du commerce de deux anges, il +eût sucé le lait d'une furie, et qu'il lui en fût resté dans le sang un +levain de rage et de désespoir. Il était de ces natures plus répandues +qu'on ne pense dans l'espèce humaine et dans les deux sexes, qui, avec +toutes les sublimités de l'idée et tous les élans du coeur, ne peuvent +arriver à l'apogée de leurs facultés sans tomber aussitôt dans une sorte +d'épilepsie intellectuelle. + +Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible, +qui est de prétendre greffer le bonheur sur le désespoir et de goûter les +joies célestes de la foi conjugale et de l'amitié sainte sur les ruines +d'un passé fraîchement dévasté. Il eût fallu du repos à ces deux âmes +saignantes des blessures qu'elles avaient reçues: Thérèse en demandait +avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir +vécu dix siècles durant les dix mois de leur séparation, et il devenait +malade de l'excès d'un désir de l'âme, qui eût dû effrayer Thérèse plus +qu'un désir des sens. + +C'est par la nature de ce désir que malheureusement elle se laissa +rassurer. Laurent semblait être régénéré au point d'avoir réintégré +l'amour moral à la place qu'il doit occuper en première ligne, et il se +retrouvait seul avec Thérèse, sans l'inquiéter comme autrefois de ses +transports. Il savait, durant des heures entières, lui parler avec +l'affection la plus sublime, lui qui s'était cru longtemps muet, disait-il, +et qui sentait enfin son génie se dilater et prendre son vol dans une +région supérieure! Il s'imposait à l'avenir de Thérèse en lui montrant +sans cesse qu'elle avait à remplir envers lui une tâche sacrée, celle de +le soustraire aux entraînements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de +l'âge mûr et à l'égoïsme dépravé de la vieillesse. Il lui parlait de +lui-même et toujours de lui-même: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par +elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui +devait cela, parce qu'elle lui avait sauvé la vie! Et Thérèse, avec la +fatale simplicité des coeurs aimants, arrivait à trouver ce raisonnement +irréfutable et à se faire un devoir de ce qui avait été d'abord imploré +comme un pardon. + +Thérèse arriva donc à renouer cette fatale chaîne; elle eut seulement +l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant éprouver la +résolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul +l'engagement irrévocable. S'il ne se fût agi que d'elle, l'imprudente se +fût liée sans retour. + +Le premier bonheur de Thérèse n'avait pas duré _toute une semaine_, comme +dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre +heures. Les réactions de Laurent étaient soudaines et violentes, en raison +de la vivacité de ses joies. Nous disons ses réactions, Thérèse disait ses +_rétractations_, et c'était le mot véritable. Il obéissait à cet +inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de +détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion. On a remarqué ces cruels +instincts chez des hommes de caractères très-différents, et l'histoire les +a qualifiés d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier +d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contractée dans le +milieu où ces hommes sont nés, soit par l'impunité, mortelle à la raison, +que certaines situations leur ont assurée dès leurs premiers pas dans la +vie. On a vu de jeunes rois égorger des biches qu'ils semblaient chérir, +pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de +génie sont aussi des rois dans le milieu où ils se développent; ce sont +même des rois très-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la +soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assurée exalte +jusqu'à la fureur. + +Tel était Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se +combattaient. L'on eût dit que deux âmes, s'étant disputé le soin d'animer +son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l'une l'autre. +Au milieu de ces souffles contraires, l'infortuné perdait son libre +arbitre, et tombait épuisé chaque jour sur la victoire de l'ange ou du +démon qui se l'arrachaient. + +Et, quand il s'analysait lui-même, il semblait parfois lire dans un livre +de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidité la clef de +ces mystérieuses conjurations dont il était la proie. + +--Oui, disait-il à Thérèse, je subis le phénomène que les thaumaturges +appelaient la possession. Deux esprits se sont emparés de moi. Y en a-t-il +réellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui +t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce +qu'il n'est pas le maître de faire le bien comme il l'entendrait. Il +voudrait être calme, philosophe, enjoué, tolérant; _l'autre_ ne veut pas +qu'il en soit ainsi. Il veut faire son état de bon ange: il veut être +ardent, enthousiaste, exclusif, dévoué, et, comme son contraire le raille, +le nie et le blesse, il devient sombre et cruel à son tour, si bien que +deux anges qui sont en moi arrivent à enfanter un démon. + +Et Laurent disait et écrivait à Thérèse sur ce bizarre sujet des choses +aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient être vraies et ajouter de +nouveaux droits à l'impunité qu'il semblait s'être réservée vis-à-vis +d'elle. + +Tout ce que Thérèse avait craint de souffrir à cause de Laurent en +devenant la femme de Palmer, elle eut à le souffrir à cause de Palmer en +redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rétrospective, la +pire de toutes, parce qu'elle se prend à tout sans pouvoir s'assurer de +rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le +souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pensée +s'acharna à vouloir que Thérèse lui rendit compte de tous les détails de +sa vie à Gênes et à Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa +d'avoir cherché dès lors à le _tromper_. Oubliant qu'à cette époque +Thérèse lui avait écrit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui +avait écrit: _Je l'épouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une +main sûre et perfide la chaîne d'espoir et de désir qui l'attachait à +elle. Thérèse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il +reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyauté lui +prescrivait de dire pour le détacher d'elle. Il s'apaisa et convint +qu'elle avait ménager sa passion mal éteinte avec une excessive +délicatesse, lui disant peu à peu toute la vérité à mesure qu'il se +montrait disposé à la recevoir sans douleur, et aussi à mesure +qu'elle-même avait pu prendre confiance dans l'avenir où Palmer +l'entraînait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un +mensonge, même lorsqu'elle avait refusé de s'expliquer, et qu'au lendemain +de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une réconciliation +impossible, elle lui avait dit: «Tout est fini entre nous. Ce que j'ai +résolu et accepté pour moi-même est mon secret, et tu n'as pas le droit de +m'interroger.» + +--0ui, oui, tu as raison, s'écria Laurent. J'étais injuste, et ma fatale +curiosité est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te +faire partager: Oui, pauvre Thérèse, je te fais subir d'humiliants +interrogatoires, à toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un +pardon généreux! Je change les rôles: j'instruis ton procès, et j'oublie +que c'est moi le coupable et le condamné! Je cherche d'une main impie à +arracher les voiles de pudeur dont ton âme a le droit et sans doute aussi +le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient à tes relations avec +Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime +d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laissé Palmer t'interroger +sur les mystères de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends +maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes à +son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les +demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lâcheté, en même +temps qu'il la souille dans sa pensée, en associant son image à celle de +tous les fantômes qui l'obsèdent. Oui, Thérèse, tu as raison: il faut +travailler soi-même à entretenir la pureté de son idéal, et, moi, je +m'évertue sans cesse à le profaner et à l'arracher du temple que je lui +avais bâti! + +Il semblait qu'après de telles explications, et lorsque Laurent se disait +prêt à le signer de son sang et de ses larmes, le calme dût renaître et le +bonheur commencer. Il n'en était pas ainsi. Laurent, dévoré d'une secrète +rage, revenait le lendemain à ses questions, à ses outrages, à ses +sarcasmes. Des nuits entières se passaient en discussions déplorables, où +il semblait qu'il eût absolument besoin de travailler son propre génie à +coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fécond en +malédictions d'une effroyable éloquence, et pour faire atteindre à Thérèse +et à lui les dernières limites du désespoir. Après ces orages, il semblait +qu'il n'y eût plus qu'à se tuer ensemble. Thérèse s'y attendait toujours +et se tenait prête, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent +n'avait pas encore cette pensée. Accablé de lassitude, il s'endormait, et +son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses +traits le divin sourire des visions célestes. + +Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation: le +sommeil changeait toutes ses résolutions. S'il s'endormait le coeur plein +de tendresse, il s'éveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et +réciproquement, s'il était parti la veille en maudissant, il accourait le +lendemain pour bénir. + +Trois fois Thérèse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il +courut après elle et la força de pardonner à son désespoir, car aussitôt +qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommençait à l'implorer avec +toutes les larmes d'un repentir exalté. + +Thérèse fut à la fois misérable et sublime dans cet enfer où elle s'était +replongée en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle +poussa le dévouement jusqu'à des immolations qui faisaient frémir ses amis, +et qui lui valurent quelquefois le blâme, presque le mépris des gens +fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer. + +Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible +pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent, +souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne +pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire +qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus +lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son +éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait +plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les +avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les +effrayants symptômes de la tempête et du naufrage. + +Ce qui l'attachait à lui, c'était cette immense pitié dont on contracte +l'impérieuse habitude avec les êtres à qui l'on a beaucoup pardonné. Il +semble que le pardon engendre le pardon jusqu'à la satiété, jusqu'à la +faiblesse imbécile. Quand une mère s'est dit que son enfant est +incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien à +faire qu'à l'abandonner ou à tout accepter. Thérèse s'était trompée toutes +les fois qu'elle avait cru guérir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai +qu'alors il redevenait meilleur, mais c'était à la condition d'espérer son +pardon. Quand il ne l'espérait plus, il se jetait à corps perdu dans la +paresse et le désordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle +réussissait à le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien +elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait à lui faire! Quand il +revenait au dégoût d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives +pour lui reprocher de vouloir faire de lui «ce que _sa patronne Thérèse +Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques,» c'est-à-dire, selon lui, «un idiot +et un maniaque.» + +Et pourtant, dans cette pitié de Thérèse qu'il implorait si ardemment pour +s'en offenser aussitôt qu'elle lui était rendue, il y avait un respect +enthousiaste et peut-être même un peu fanatique pour le génie de +l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'être bourgeoise et inintelligente +quand il la voyait travailler à son bien-être à lui avec candeur et +persévérance, elle était grandement artiste, au moins dans son amour, +puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme étant de droit divin, +et lui sacrifiait sa propre fierté, son propre travail, et ce qu'une autre +moins dévouée eût peut-être appelé sa propre gloire. + +Et lui, l'infortuné, il voyait et comprenait ce dévouement, et, lorsqu'il +s'apercevait de son ingratitude, il était dévoré de remords qui le +brisaient. Il lui eût fallu une maîtresse insouciante et robuste qui se +fut moquée de ses colères comme de ses repentirs, qui n'eût souffert de +rien, pourvu qu'elle le dominât. Telle n'était pas Thérèse. Elle se +mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dépérir, Laurent +cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse, +l'oubli momentané de ses propres larmes. + + + + +XIII + + +Un soir, il lui fit une si longue et si incompréhensible querelle, qu'elle +ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques +instants, un léger frôlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta +convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'était un poignard. +Thérèse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme à +travers le voile d'un rêve, qu'il avait songé à la tuer. En ce moment tout +était indifférent à Thérèse. Se reposer de vivre et de penser, que ce fût +sommeil ou mort, elle laissait le choix à la destinée. + +C'était la mort qu'elle méprisait. Laurent crut que c'était lui, et, se +méprisant lui-même, il la quitta enfin. + +Trois jours après, Thérèse, décidée à faire un emprunt qui lui permît un +voyage sérieux, une absence réelle (cette vie de déchirements et de +bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux +Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya à Laurent sans donner son +nom au porteur. C'était son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un +rosier blanc anonyme: c'était aussi l'adieu de Laurent. Tous deux +partaient, tous deux restèrent. La coïncidence de ces rosiers blancs émut +Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thérèse, et la trouva achevant +ses paquets. Sa place était retenue dans le courrier pour six heures du +soir. Celle de Laurent l'était aussi dans la même voiture. Tous deux +avaient pensé revoir l'Italie l'un sans l'autre. + +--Eh bien, partons ensemble! s'écria-t-il. + +--Non, je ne pars plus, répondit-elle. + +--Thérèse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous +unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a +résisté à tout ce qui peut briser un sentiment, à tout ce qui peut tuer +une âme. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions +ensemble. Veux-tu m'aimer? + +--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thérèse. Je sens mon coeur +épuisé: je crois qu'il est mort. + +--Eh bien, veux-tu mourir? + +--Il m'est indifférent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie +ni de ta mort avec moi. + +--Ah! oui, tu crois à l'éternité du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver +dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela! + +--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque âme +va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras +toujours et partout attiré par la tempête. + +--C'est-à-dire que tu n'as pas mérité l'enfer, toi! + +--Tu ne l'as pas mérité non plus. Tu auras un autre ciel, voilà tout! + +--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes? + +--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour. + +Laurent devint pensif. Il répéta machinalement plusieurs fois: «La +gloire!» puis il s'agenouilla devant la cheminée en tisonnant, comme il +avait coutume de faire quand il voulait être seul avec lui-même. Thérèse +sortit pour décommander son départ. Elle savait bien que Laurent l'eût +suivie. + +Quand elle rentra, elle le trouva très-calme et très-enjoué. + +--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comédie; mais pourquoi vouloir +s'élever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus +haut, et même s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris +intérieurement, je le sais fort bien... + +--Je ne ris pas de celle des autres... + +--Qui, les autres? + +--Ceux qui y croient et qui l'aiment. + +--Dieu sait si j'y crois, Thérèse, et si je ne m'en moque pas comme d'une +farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On +aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous +empoisonne, une mauvaise pièce qui vous fait rire, et la gloire qui n'est +qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des +articles de journaux qui vous éreintent et qui font parler de vous, et +puis des éloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des +critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en +soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succèdent +devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous +transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitié mort de +fatigue sans avoir réalisé votre idée... Et puis... l'Institut... une +réunion de gens qui vous détestent, et qui eux-mêmes... + +Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe +en disant: + +--N'importe! voilà la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne +peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux! + +Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique, +et peu à peu tout à fait impersonnel. On eût dit, à les entendre et à les +voir, deux paisibles amis qui ne s'étaient jamais brouillés. Cette +situation étrange s'était répétée plusieurs fois au beau milieu de leur +grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs +intelligences se convenaient et s'entendaient encore. + +Laurent eut faim et demanda à dîner avec Thérèse. + +--Et votre départ? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche. + +--Puisque vous ne partez plus, vous! + +--Je partirai si vous restez. + +--Eh bien, je partirai, Thérèse. Adieu! + +Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure. + +--J'ai manqué le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas +encore dîné? + +Thérèse, préoccupée, avait oublié son repas sur la table. + +--Ma chère Thérèse, lui dit-il, accordez-moi une dernière grâce; venez +dîner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble à quelque +spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma +guérison et notre salut à tous les deux. Éprouvez-moi. Je ne serai plus ni +jaloux, ni exigeant, ni même amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre +maîtresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette, +blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariée, je suis +l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort +à braver chaque fois que j'obtiens un tête-à-tête. C'est fort piquant, et +c'est là tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination +sont satisfaits de ce côté-là; c'est mon coeur tout seul et l'échange de +mes idées avec les vôtres que je vous offre. + +--Je les refuse, dit Thérèse. + +--Comment! vous aurez la vanité d'être jalouse d'un être que vous n'aimez +plus? + +--Certes, non! Je n'ai plus ma vie à donner, et je ne comprends pas une +amitié comme celle que vous me demandez sans un dévouement exclusif. Venez +me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus +d'intimité particulière, même apparente. + +--Je comprends, Thérèse; vous avez un autre amant! + +Thérèse leva ses épaules et ne répondit rien. Il mourait d'envie qu'elle +se vantât d'un caprice, comme il venait de le faire vis-à-vis d'elle. Sa +force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec +anxiété qu'elle répondît à son défi pour l'accabler de reproches et de +dédains, et lui déclarer peut-être qu'il venait d'inventer cette maîtresse +pour la forcer à se trahir elle-même. Il ne comprenait plus la force +d'inertie de Thérèse. Il aimait mieux se croire haï et trompé qu'importun +ou indifférent. + +Elle le lassa par son mutisme. + +--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dîner, et, de là, au bal de l'opéra, si je +ne suis pas trop gris. + +Thérèse, restée seule, creusa, pour la millième fois en elle-même, l'abîme +de cette mystérieuse destinée. Que lui manquait-il donc pour être une des +plus belles destinées humaines? La raison. + +--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thérèse, et comment le +génie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande +force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle +qu'une faculté isolée dont l'union avec le reste des facultés n'est pas +toujours nécessaire? + +Elle tomba dans une sorte de rêverie métaphysique. Il lui avait toujours +semblé que la raison était un ensemble d'idées et non pas un détail; que +toutes les facultés d'un être bien organisé lui empruntaient et lui +fournissaient tour à tour quelque chose; qu'elle était à la fois le moyen +et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et +qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur réelle après l'avoir résolument +foulée aux pieds. + +Elle repassait dans sa mémoire la vue de grands artistes, et regardait +aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la règle du +vrai associée au rêve du beau, et partout cependant des exceptions, des +anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyées comme celle +de Laurent. L'aspiration au sublime était même une maladie du temps et du +milieu où se trouvait Thérèse. C'était quelque chose de fiévreux qui +s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mépriser les conditions du +bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la +force des choses, Thérèse elle-même se trouvait jetée, sans l'avoir désiré +ni prévu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle était devenue la +compagne, la moitié intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces +génies extravagants; elle assistait à la perpétuelle agonie de Prométhée, +aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces +inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir +trouver le remède. + +Dieu était encore dans ces âmes rebelles et torturées cependant, puisqu'à +certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source +pure de l'inspiration sacrée n'était pas tarie; ce n'était point là un +talent épuisé, c'était peut-être encore un homme de beaucoup d'avenir. +Fallait-il l'abandonner à l'envahissement du délire et à l'hébétement de +la fatigue? + +Thérèse avait, disons-nous, trop côtoyé cet abîme pour n'en point partager +quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractère avait +failli s'engager à son insu dans cette voie désespérée. Elle avait eu +cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misères de la +vie, et qui flotte entre les limites du réel et de l'imaginaire; mais, par +une réaction naturelle, son esprit aspirait désormais au vrai, qui n'est +ni l'un ni l'autre, ni l'idéal sans frein, ni le fait sans poésie. Elle +sentait que c'était là le beau, et qu'il fallait chercher la vie +matérielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'âme. Elle +se faisait de graves reproches de s'être manqué si longtemps à elle-même: +puis, un instant après, elle se reprochait également de se trop préoccuper +de son propre sort en présence du péril extrême où celui de Laurent +restait engagé. + +Par toutes ses voix, par celle de l'amitié comme par celle de l'opinion, +le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'était là le devoir +en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas équivaut à celui +d'ordre général, d'intérêt de la société: «Suivez le bon chemin, laissez +périr ceux qui s'en écartent.» Et la religion officielle ajoutait: «Les +sages et les bons pour l'éternel bonheur, les aveugles et les rebelles +pour l'enfer!» Donc, peu importe au sage que l'insensé périsse? + +Thérèse se révolta contre cette conclusion. + +--Le jour où je me croirai l'être le plus parfait, le plus précieux et le +plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrêt de mort de +tous les autres; mais, si ce jour-là m'arrive, ne serai-je pas plus folle +que tous les autres fous? Arrière la folie de la vanité, mère de +l'égoïsme! Souffrons encore pour un autre que moi! + +Il était près de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil où elle s'était +laissée tomber inerte et brisée quatre heures auparavant. On venait de +sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton +contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu +de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_. + +Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette énigme? Voulait-il +qu'elle vint au bal masqué l'intriguer par une aventure banale? voulait-il +essayer de l'aimer sans la reconnaître? Était-ce fantaisie de poëte ou +insulte de libertin? + +Thérèse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquiétude +ne l'y laissa plus réfléchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher +cette victime à l'égarement infernal? + +--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas à pas. Je verrai, j'entendrai sa vie +en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il +me raconte, à quel point il aime le mal naïvement ou avec affectation, +s'il a vraiment des goûts dépravés, ou s'il ne cherche qu'à s'étourdir. +Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout +ce que j'éloignais avec dégoût de ses souvenirs et de mon imagination, je +découvrirai peut-être un joint, un biais, pour l'arracher à ce vertige. + +Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel +elle avait pourtant à peine jeté les yeux. Il était en satin. Elle en +envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux +avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de +changer l'aspect de sa personne, dans le cas où Laurent viendrait à la +soupçonner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit +toute seule et résolument au bal de l'Opéra. + +Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose +insupportable, étouffante. Elle n'avait jamais essayé de contrefaire sa +voix et ne voulait être devinée de personne. Elle se glissa muette dans +les corridors, cherchant les coins isolés quand elle était lasse de +marcher, ne s'y arrêtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle, +ayant toujours l'air de passer, et réussissant plus facilement qu'elle ne +l'avait espéré à être complètement seule et libre dans cette foule agitée. + +C'était l'époque où l'on ne dansait pas au bal de l'Opéra, et où le seul +déguisement admis était le domino noir. C'était donc une cohue sombre et +grave en apparence, occupée peut-être d'intrigues aussi peu morales que +les bacchanales des autres réunions de ce genre, mais d'un aspect imposant, +vu de haut, dans son ensemble. Puis tout à coup, d'heure en heure, un +bruyant orchestre jouait des quadrilles effrénés, comme si +l'administration, luttant contre la police, eût voulu entraîner la foule à +enfreindre sa défense; mais personne ne paraissait y songer. La noire +fourmilière continuait à marcher lentement et à chuchoter au milieu de ce +vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale étrange, +fantastique, qui semblait impuissant à dissiper la vision de cette fête +lugubre. + +Pendant quelques instants, Thérèse fut frappée de ce spectacle au point +d'oublier où elle était et de se croire dans le monde des rêves tristes. +Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas. + +Elle se hasarda dans le foyer, où se tenaient, sans masque et sans +déguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait +le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom +dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aimé +assis entre deux filles masquées, dont la voix et l'accent avaient ce je +ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui révèle la fatigue des +sens et l'amertume de l'esprit. + +--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnée, ta fameuse +Thérèse? Il paraît qu'elle t'a trompé là-bas, en Italie, et que tu ne +voulais pas le croire? + +--Il a commencé à s'en douter, reprit l'autre, le jour où il a réussi à +chasser le rival heureux. + +Thérèse fut mortellement blessée de voir le douloureux roman de sa vie +livré à de pareilles interprétations, mais plus encore de voir Laurent +sourire, répondre à ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient, +et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mémoire ou +sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thérèse n'eût jamais cru qu'il +n'était pas même son ami. Elle en était sûre maintenant! Elle resta, elle +écouta encore; elle sentait une sueur glacée coller son masque à sa +figure. + +Cependant Laurent ne disait à ces filles rien qui ne pût être entendu de +tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y répondait en +homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois +fois il bâilla en se cachant un peu. Néanmoins il restait là, se souciant +peu d'être vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour, +bâillant de fatigue et non d'ennui réel, doux, distrait, mais aimable, et +parlant à ces compagnes de rencontre comme si elles eussent été des femmes +du meilleur monde, presque de bonnes et sérieuses amies, mêlées à des +souvenirs agréables de plaisirs que l'on peut avouer. + +Cela dura bien un quart d'heure. Thérèse restait toujours. Laurent lui +tournait le dos. La banquette où il était assis se trouvait placée dans +l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermée en face de lui. Lorsque +des groupes errant dans les couloirs extérieurs s'arrêtaient contre cette +porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre +devenait une glace noire où l'image de Thérèse se répétait sans qu'elle +s'en aperçût. Laurent la vit à divers intervalles sans songer à elle; mais +peu à peu l'immobilité de cette figure masquée l'inquiéta, et il dit à ses +compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir: + +--Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant, le masque? + +--Nous te faisons donc peur? + +--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de +satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connaît pas, et +qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en +ai assez. + +--C'est-à-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous? + +--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y étouffe. Voulez-vous venir voir +tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne. + +--Mais il y a de quoi mourir? + +--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous? + +--Ma foi, non! + +--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en élevant +la voix. + +Un groupe de figures noires s'abattit comme une volée de chauves-souris +autour de lui. + +--Combien cela vaut-il? disait l'une. + +--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre. + +--Est-ce à pied ou à cheval? disait une troisième. + +--Cent francs par tête, répondit-il, rien que pour se promener les pieds +dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour +voir l'effet... Combien êtes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques +instants. Dix! ce n'est guère. N'importe, marchons! + +Trois restèrent en disant: + +--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce +sera tout. + +--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept +péchés capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voilà une +invention qui me sauve. + +--Allons, dit Thérèse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il +est peintre. Rien n'est perdu. + +Elle suivit cette étrange compagnie jusqu'au péristyle, pour s'assurer +qu'en effet l'idée fantasque était mise à exécution; mais le froid fit +reculer les plus déterminées, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer. +On voulait qu'il changeât la partie en un souper général. + +--Ma foi, non! dit-il, vous n'êtes que des peureuses et des égoïstes, +absolument comme les femmes honnêtes. Je vais dans la bonne compagnie. +Tant pis pour vous! + +Mais elles le ramenèrent dans le foyer, et il s'y établit entre lui, +d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontées, une causerie +si vive, avec de si beaux projets, que Thérèse, vaincue par le dégoût, se +retira en se disant qu'il était trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne +pouvait plus rien pour lui. + +Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et +le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laissé +prendre sa liberté, faute d'un jour de courage ou de prudence, il +s'habitue au servage et à toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond +de l'antiquité, que, quand Jupiter réduit un homme en cet état, il lui ôte +la moitié de son âme. + +Quand l'esclavage du corps était le fruit terrible de la victoire, le ciel +agissait ainsi par pitié pour le vaincu; mais, quand c'est l'âme qui subit +l'étreinte funeste de la débauche, le châtiment est là tout entier. +Désormais Laurent le méritait, ce châtiment. Il avait pu se racheter, +Thérèse y avait risqué, elle aussi, la moitié de son âme: il n'en avait +pas profité. + +Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme éperdu +s'élança à ses côtés. + +C'était Laurent. Il l'avait reconnue au moment où elle quittait le foyer, +à un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience. + +--Thérèse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire à tous ces +hommes: «Vous êtes des brutes!» à toutes ces femmes: «Vous êtes des +infâmes!» Je veux crier ton nom, ton nom sacré à cette foule imbécile, me +rouler à tes pieds, et mordre la poussière en appelant sur moi tous les +mépris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma +confession à haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers +chrétiens la faisaient dans les temples païens, purifiés tout à coup par +les larmes de la pénitence et lavés par le sang des martyrs... + +Cette exaltation dura jusqu'à ce que Thérèse l'eût ramené à sa porte. Elle +ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivré, si +maître de lui-même, si agréablement discoureur au milieu des filles du bal +masqué, redevenait passionné jusqu'à l'extravagance aussitôt qu'elle lui +apparaissait. + +--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout à l'heure on vous +parlait de moi comme d'une misérable, et cela même ne vous réveillait pas. +Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'était pas là ce +que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que +du mal. + + + + +XIV + + +Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une +dernière journée de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_, +amicale, tranquille. Ils allèrent ensemble au Jardin des Plantes, +s'assirent sous le grand cèdre, et montèrent au labyrinthe. Il faisait +doux; plus de traces de neige. Un soleil pâle perçait à travers des nuages +lilas. Les bourgeons des plantes étaient déjà gonflés de sève. Laurent +était poëte, rien que poëte et artiste contemplatif ce jour-là: un calme +profond, inouï, pas de remords, pas de désirs ni d'espérances; de la +gaieté ingénue encore par moments. Pour Thérèse, qui l'observait avec +étonnement, c'était à ne pas croire que tout fût brisé entre eux. + +L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prétexte, et +absolument comme il se forme dans le ciel d'été, par la seule raison qu'il +a fait beau la veille. + +Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde, +comme de continuels éclats de foudre au sein des ténèbres. + +Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un état d'égarement complet, +et, sans savoir où il était, sans lui dire un mot, il se laissa tomber +endormi sur le sofa du salon. + +Thérèse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et désespoir de +la soustraire à ce supplice. Elle était découragée; la mesure était +comble. Elle pleura et pria toute la nuit. + +Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner à sa porte. Catherine +dormait, et Thérèse crut que quelque passant attardé se trompait de +domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thérèse alla regarder par +la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entrée. Elle +vit un enfant de dix à douze ans, dont les vêtements annonçaient l'aisance, +dont la figure levée vers elle lui parut angélique. + +--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; êtes-vous égaré dans le +quartier? + +--Non, répondit-il, on m'a amené ici; je cherche une dame qui s'appelle +mademoiselle Jacques. + +Thérèse descendit, ouvrit à l'enfant, et le regarda avec une émotion +extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait déjà vu, ou qu'il +ressemblait à quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait +retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troublé et indécis. + +Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de +répondre: + +--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui êtes mademoiselle +Thérèse? + +--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous? + +--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi! + +--Qui êtes-vous donc? + +--Je suis le fils du comte de ***. + +Thérèse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant; +mais tout à coup elle fut frappée de sa ressemblance avec une figure +qu'elle avait peinte dernièrement en la regardant dans une glace pour +l'envoyer à sa mère, et cette figure, c'était la sienne propre. + +--Attends! s'écria-t-elle en saisissant le jeune garçon dans ses bras avec +un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu? + +--Manoël. + +--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mère? + +--C'est... on m'a bien recommandé de ne pas vous le dire tout de suite! Ma +mère... c'était d'abord la comtesse de ***, qui est là-bas, à La Havane; +elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: «Tu n'es pas mon fils, +je ne suis pas obligée de t'aimer.» Mais mon père m'aimait, et il me +disait souvent: «Tu n'es qu'à moi, tu n'as pas de mère.» Et puis il est +mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: «Tu es à moi et tu vas +rester avec moi.» C'est parce que mon père lui avait laissé de l'argent, à +la condition que je passerais pour leur fils à tous les deux. Cependant +elle continuait à ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle, +quand un monsieur des États-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est +venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: «Non, je ne veux pas.» +Alors M. Palmer m'a dit: «Veux-tu que je te reconduise à ta vraie mère, +qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?» J'ai +dit: «Oui, bien sûr!» Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque, +parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis levé bien +doucement, bien doucement, et nous avons navigué tous les deux jusqu'à un +grand navire, et puis nous avons traversé toute la grande mer, et nous +voilà. + +--Vous voila! dit Thérèse, qui tenait l'enfant pressé contre sa poitrine, +et qui, agitée d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait +d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; où est-il, Palmer? + +--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amené à la porte, il m'a dit: +_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu. + +--Cherchons-le, dit Thérèse en se levant; il ne peut pas être loin! + +Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait à quelque +distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant était reconnu par sa +mère. + +--Richard! Richard! s'écria Thérèse en se jetant à ses pieds au milieu de +la rue encore déserte, comme elle l'eût fait quand même elle eût été +pleine de monde. Vous êtes _Dieu_ pour moi!... + +Elle n'en put dire davantage; suffoquée par les larmes de la joie, elle +devenait folle. + +Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Élysées et la fit asseoir. Il +lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaître, et pour +réussir à caresser son fils sans risquer de l'étouffer. + +--A présent, lui dit Palmer, j'ai payé ma dette. Vous m'avez donné des +jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous +rends une vie entière de tendresse et de consolation, car cet enfant est +un ange, et il m'en coûte de me séparer de lui. Je l'ai privé d'un +héritage et je lui en dois un en échange. Vous n'avez pas le droit de vous +y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intérêts sont réglés. Il a +dans sa poche un portefeuille qui lui assure le présent et l'avenir. Adieu, +Thérèse! Comptez que je suis votre ami à la vie et à la mort. + +Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thérèse ne +voulut pas remettre les pieds dans la maison où Laurent dormait. Elle prit +un fiacre, après avoir envoyé un commissionnaire à Catherine avec ses +instructions, qu'elle écrivit d'un petit café où elle déjeuna avec son +fils. Ils passèrent la journée à courir Paris ensemble, afin de s'équiper +pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les +paquets qu'elle avait faits dans la journée, et Thérèse alla cacher son +enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de +l'Allemagne. Elle eut le bonheur égoïste: elle ne pensa plus à ce que +Laurent deviendrait sans elle. Elle était mère, et la mère avait +irrévocablement tué l'amante. + +Laurent dormit tout le jour et s'éveilla dans la solitude. Il se leva, +maudissant Thérèse d'avoir été à la promenade sans songer à lui faire +faire à souper. Il s'étonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison +au diable, et sortit. + +Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait. +Quand il vit la maison de Thérèse sous-louée, les meubles emballés ou +vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot +d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'à s'étourdir. + +Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une +lettre à Thérèse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour +de l'ancienne amitié; puis, revenant à la passion, il finissait ainsi: + +«Je sais bien que de toi je ne mérite pas même cela, car je t'ai maudite, +et, dans mon désespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guérir des +efforts de désespéré. Oui, je me suis efforcé de dénaturer ton caractère +et ta conduite à mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te +haïssent, et j'ai pris plaisir à en entendre dire à ceux qui ne te +connaissent pas. Je t'ai traitée absente comme je te traitais quand tu +étais là! Et pourquoi n'es-tu plus là? C'est ta faute si je deviens fou; +il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que +je te hais en même temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se +passera à t'aimer et à te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je +voudrais te tuer! Et, si tu étais là, je tomberais à tes pieds! Thérèse, +Thérèse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitié? +Oh! l'affreux châtiment que celui de cet incurable amour avec cette colère +inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en être réduit à perdre +tout, jusqu'à la liberté d'aimer ou de haïr?» + +Thérèse lui répondit: + +«Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je +n'aie pardonné, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner +encore. Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et +à créer dans la douleur. Je t'ai assez étudié dans tes ombres et dans ta +lumière, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la +victime d'une destinée, et que tu ne dois pas être pesé dans la même +balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce +que tu appelles ton châtiment, c'est peut-être la condition de ta gloire. +Apprends donc à le subir, Tu as aspiré de toutes tes forces à l'idéal du +bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rêves. Eh bien, tes rêves, mon +enfant, c'est la réalité, à toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu +pas artiste? + +»Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait +condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas +absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront +ton oeuvre de siècle en siècle, voilà tes soeurs et tes amantes.» + +FIN + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21. + + + * * * * * + + +OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND + +publiées par CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + + +LES AMOURS DE L'AGE D'OR. + +ANDRIANI. + +ANDRÉ. + +ANTONIA. + +AUTOUR DE LA TABLE. + +LE BEAU LAURENCE. + +LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORÉ. + +CADIO. + +CÉSARINE DIETRICH. + +LE CHATEAU DES DÉSERTES. + +LE CHATEAU DE PICTORDU. + +LE CHÊNE PARLANT. + +LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE. + +LA COMTESSE DE RUDOLSTADT. + +LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE. + +CONSTANCE VERRIER. + +CONSUELO. + +CORRESPONDANCE. + +CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT. + +CONTES D'UNE GRAND'MÈRE. + +LA COUPE. + +LES DAMES VERTES. + +LA DANIELLA. + +LA DERNIÈRE ALDINI. + +LE DERNIER AMOUR. + +DERNIÈRES PAGES. + +LES DEUX FRÈRES. + +LE DIABLE AUX CHAMPS. + +ELLE ET LUI. + +LA FAMILLE DE GERMANDRE. + +LA FILLEULE. + +FLAMARANDE. + +FLAVIE. + +FRANCIA. + +FRANçOIS LE CHAMPI. + +HISTOIRE DE MA VIE. + +UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion. + +L'HOMME DES NEIGES. + +HORACE. + +IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. + +INDIANA. + +ISIDORA. + +JACQUES. + +JEAN DE LA ROCHE. + +JEAN ZISKA--Gabriel. + +JEANNE. + +JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE. + +LAURA. + +LEGENDES RUSTIQUES. + +LÉLIA--Métella--Cora. + +LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA. + +MADEMOISELLE LA QUINTINIE. + +MADEMOISELLE MERQUEM. + +LES MAITRES MOSAÏSTES. + +LES MAITRES SONNEURS. + +MALGRÉTOUT. + +LA MARE AU DIABLE. + +LE MARQUIS DE VILLEMER. + +MA SOEUR JEANNE. + +MAUPRAT. + +LE MEUNIER D'ANGIBAULT. + +MONSIEUR SYLVESTRE. + +MONT-REVÊCHE. + +NANON. + +NARCISSE. + +NOUVELLES. + +NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +PAULINE. + +LA PETITE FADETTE. + +LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE. + +LE PICCININO. + +PIERRE QUI ROULE. + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE. + +QUESTIONS D'ART ET DE LITTÉRATURE. + +QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES. + +LE SECRÉTAIRE INTIME. + +LES SEPT CORDES DE LA LYRE. + +SIMON. + +SOUVENIRS DE 1848. + +TAMARIS. + +TEVERINO--Léone Léoni. + +THÉÂTRE COMPLET. + +THÉÂTRE DE NOHANT. + +LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne. + +L'USCOQUE. + +VALENTINE. + +VALVÈDRE. + +LA VILLE NOIRE. + + * * * * * + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13653 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..948344b --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #13653 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13653) diff --git a/old/13653-0.txt b/old/13653-0.txt new file mode 100644 index 0000000..bd6f6af --- /dev/null +++ b/old/13653-0.txt @@ -0,0 +1,7580 @@ +The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Elle et lui + +Author: George Sand + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +ELLE ET LUI + +par + +GEORGE SAND + + + + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de +traduction réservés. + +[Note: La liste des oeuvres de George Sand publiées par Calmann-Lévy est +reportée à la fin du roman.] + + + + +ELLE ET LUI + + + + +A MADEMOISELLE JACQUES. + + +Ma chère Thérèse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler +mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_, +comme dit notre ami Bernard. Tiens! ça rime; mais ce qui n'a ni rime ni +raison, c'est ce que je vais vous raconter. + +Figurez-vous qu'hier, après vous avoir ennuyée de ma visite, je trouvai, +en rentrant chez moi, un milord anglais... Après ça, ce n'est peut-être +pas un milord; mais, pour sûr, c'est un Anglais, lequel me dit en son +patois: + +--Vous êtes peintre? + +--_Yes_, milord. + +--Vous faites la figure? + +--_Yes_, milord. + +--Et les mains? + +--_Yes_, milord; les pieds aussi. + +--Bon! + +--Très-bons! + +--Oh! je suis sûr! + +--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi? + +--De vous? + +--Pourquoi pas? + +Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le +prendre pour un imbécile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme +magnifique. C'est la tête d'Antinoüs sur les épaules de... sur les épaules +d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure époque sur le buste un +peu singulièrement habillé et cravaté d'un spécimen de la fashion +britannique. + +--Ma foi! lui ai-je dit, vous êtes un beau modèle, à coup sûr, et +j'aimerais à faire de vous une étude à mon profit; mais je ne peux pas +faire votre portrait. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que je ne suis pas peintre de portraits. + +--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle +spécialité dans les arts? + +--Non; mais le public ne nous permet guère de cumuler. Il veut savoir à +quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si +j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de +vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine à réussir à la prochaine +exposition avec autre chose que des portraits: de même que, si je ne +faisais de vous qu'un portrait médiocre, on me défendrait d'en jamais +essayer d'autres: on décréterait que je n'ai pas les qualités de l'emploi, +et que j'ai été un présomptueux de m'y risquer. + +Je racontai à mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais +grâce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; après quoi, il se mit à +rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond +mépris pour la France, sinon pour votre petit serviteur. + +--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait. + +--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutôt que je n'ose pas +encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de +deux choses l'une: ou c'est une spécialité qui n'en admet pas d'autres, ou +c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains +peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidèlement et +agréablement le modèle vivant. Ceux-là ont un succès assuré, pour peu +qu'ils sachent présenter le modèle sous son aspect le plus favorable, et +qu'ils aient l'adresse de l'habiller à son avantage tout en l'habillant à +la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire, +très-apprenti et très-contesté, comme j'ai l'honneur d'être, on ne peut +pas lutter contre des gens du métier. Je vous avoue que je n'ai jamais +étudié avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes +particulières d'une physionomie donnée. Je suis un malheureux inventeur +d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obéisse à +mon sujet, à mon idée, à mon rêve, si vous voulez. Si vous me permettiez +de vous costumer à ma guise, et de vous poser dans une composition de mon +cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne +serait pas un portrait à donner à votre maîtresse... encore moins à votre +femme légitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaîtraient. Donc, ne me +demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par +hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poëte +et créateur, tout en étreignant sans effort et sans crainte la puissante +et majestueuse réalité. Malheureusement, il n'est pas probable que je +devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bête. Lisez MM. tels et +tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons. + +Figurez-vous bien, Thérèse, que je n'ai pas dit à mon Anglais un mot de ce +que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-même; +mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire +le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: «Pourquoi diable ne +vous adressez-vous pas à mademoiselle Jacques?» + +Il fit trois fois _Oh!_ après quoi, il me demanda votre adresse, et le +voilà parti sans faire la moindre réflexion, en me laissant très-confus et +très-irrité de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car +enfin, ma bonne Thérèse, si cet animal de bel Anglais va chez vous +aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que +je viens de vous écrire, c'est-à-dire tout ce que je ne lui ai pas dit, +sur les _faiseurs_ et sur les grands maîtres, qu'allez-vous penser de +votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge +incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent à +tout le monde! Ah! ma chère amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui +ai dit de vous quand il a été parti!... Vous le savez, vous savez que, +pour moi, vous n'êtes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits +ressemblants très en vogue, mais un homme supérieur qui s'est déguisé en +femme, et qui, sans avoir jamais fait l'académie, devine et sait faire +deviner tout un corps et toute une âme dans un buste, à la manière des +grands sculpteurs de l'antiquité et des grands peintres de la renaissance. +Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous. +Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous êtes +très-orgueilleuse, Thérèse. + +Je suis tout à fait mélancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi. +J'ai si mal déjeuné ce matin... Je n'ai jamais si mal mangé que depuis que +j'ai une cuisinière. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La régie +vous empoisonne. Et puis on m'a apporté des bottes neuves qui ne vont pas +du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours +sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous +pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le +plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous +parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas où je voudrais être +maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre, +j'aurais du plaisir à vous assommer de ma conversation. + +Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez là une famille +insupportable qui vous vole à vos amis les plus délicieux! Je vais donc +être forcé, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voilà l'effet +de votre bonté pour moi, ma chère grande camarade. C'est de me rendre si +sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je +m'étourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne +vous raconterai pas l'emploi de ma soirée. + +Votre ami et serviteur, + +LAURENT. + +11 mai 183... + + * * * * * + +A M. LAURENT DE FAUVEL. + +D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque +amitié, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent à votre +santé. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en +citer une, et me voilà fort embarrassée; car, en fait de sottises, j'en +connais peu qui ne soient nuisibles. Reste à savoir ce que vous appelez +sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre +jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en désole. A quoi songez-vous, +mon Dieu, de détruire ainsi, de gaieté de coeur, une existence si +précieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne à +la prière. + +Quant à votre Anglais, qui est un Américain, je viens de le voir, et, +puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-être demain, à mon grand +regret, il faut que je vous dise que vous avez tout à fait tort de ne pas +vouloir faire son portrait. Il vous eût offert les yeux de la tête, et les +yeux de la tête d'un Américain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de +billets de banque dont vous avez besoin, précisément pour ne pas faire de +sottises, c'est-à-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un +coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les +gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il +leur faut ensuite demander à leur imagination de quoi payer leurs dettes, +métier pour lequel cette princesse-là ne se sent pas faite, et auquel elle +ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite. + +Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ça m'est égal. D'ailleurs, si +nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez +données à votre Américain et à moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez +pas faire le portrait, c'est possible, cela est même certain, s'il faut le +faire dans les conditions du succès bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait +nullement qu'il en fût ainsi. Vous l'avez pris pour un épicier, et vous +vous êtes trompé. C'est un homme de jugement et de goût, qui s'y connaît, +et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reçu! Il +venait à moi comme à un pis aller, je m'en suis fort bien aperçue, et je +lui en ai su gré. Aussi l'ai-je consolé en lui promettant de faire tout +mon possible pour vous décider à le peindre. Nous parlerons donc de cette +affaire après-demain, car j'ai donné rendez-vous au dit Palmer pour le +soir, afin qu'il m'aide à plaider sa propre cause et qu'il emporte votre +promesse. + +Sur ce, mon cher Laurent, désennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir +pendant deux jours. + +Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit, +et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une +vieille prêcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous +coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excès et +abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-là: génie oblige. + +Votre camarade, + +THÉRÈSE JACQUES. + + * * * * * + +A MADEMOISELLE JACQUES. + +Ma chère Thérèse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne +avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la +beauté, à ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire +de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher +amèrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aimé flâner dans +votre grand atelier, et déraisonner dans votre petit salon lilas; mais, +puisque vous êtes en retraite avec vos trente-six cousins de province, +vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence +après-demain: vous aurez la délicieuse musique de l'accent anglo-américain +pendant toute la soirée. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je +croyais que Dick était le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en +fait de langues, je sais tout au plus le français. + +Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous êtes mille fois trop maternelle, +ma bonne Thérèse, de penser à mes intérêts au détriment des vôtres. Bien +que vous ayez une belle clientèle, je sais que votre générosité ne vous +permet pas d'être riche, et que quelques billets de banque de plus seront +beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez à +faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous +dites. + +D'ailleurs, jamais je n'ai été moins en train de faire de la peinture. Il +faut pour cela deux choses que vous avez, la réflexion et l'inspiration; +je n'aurai jamais la première, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je +dégoûté comme d'une vieille folle qui m'a éreinté en me promenant à +travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois +bien ce qui me manque; n'en déplaise à votre raison, je n'ai pas encore +assez vécu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Réalité, sous +la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opéra. J'espère +bien, à mon retour, être l'homme du monde le plus accompli, c'est-à-dire +le plus blasé et le plus raisonnable. + +Votre ami, + +LAURENT. + + * * * * * + + + + +I + + +Thérèse comprit fort bien, à première vue, le dépit et la jalousie qui +avaient dicté cette lettre. + +--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes, +il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute +autre. + +Et, tout en relisant et rêvant, Thérèse craignit de se mentir à elle-même +en cherchant à se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprès +d'elle. + +--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non +satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi. +Je n'en ai jamais eu! + +Mais la pendule marquait cinq heures de l'après-midi. Et Thérèse, après +avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna congé à son +domestique pour vingt-quatre heures, fit à sa fidèle vieille Catherine +diverses recommandations particulières et monta en fiacre. Deux heures +après, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voûtée et +parfaitement voilée, dont le cocher même ne vit pas la figure. Elle +s'enferma avec cette personne mystérieuse, et Catherine leur servit un +petit dîner tout à fait succulent. Thérèse soignait et servait sa compagne, +qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas +manger. + +De son côté, Laurent se disposait à la partie de plaisir annoncée; mais, +quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit +qu'une affaire imprévue le retenait encore deux heures à Paris, et qu'il +le rejoindrait à sa maison de campagne dans la soirée. + +Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'était habillé avec une hâte +fiévreuse. Il s'était fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il +avait jeté son habit sur un fauteuil, et il avait passé ses mains dans les +boucles trop symétriques de ses cheveux, sans songer pourtant à l'air +qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantôt vite, tantôt +lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois +promettre de se hâter de partir lui-même, il courut sur l'escalier pour le +prier de l'attendre et lui dire qu'il renonçait à toute affaire pour le +suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, où il se +jeta sur son lit. + +--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose +là-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisième jour, +c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Américain que +je ne connais pas! Mais elle connaît, certainement, elle, ce Palmer, +qu'elle appelle par son petit nom! D'où vient alors qu'il m'a demandé son +adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis +pas l'amant de Thérèse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thérèse! +je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en préserve! une femme qui a +cinq ans de plus que moi, peut-être davantage! Qui sait l'âge d'une femme, +et de celle-là précisément, dont personne ne sait rien? Un passé si +mystérieux doit couvrir quelque énorme sottise, peut-être une honte bien +conditionnée. Et avec cela, elle est prude, ou dévote, ou philosophe, qui +peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialité, ou une tolérance, +ou un détachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce +qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer? + +Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui. + +--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais +qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle +Jacques. + +Laurent tressaillit. + +--Et que diable voulez-vous à mademoiselle Jacques? répondit-il en faisant +semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette. + +--Moi? Rien... c'est-à-dire si! Je voudrais bien la connaître; mais je ne +la connais que de vue et de réputation. C'est pour une personne qui veut +se faire peindre que je demande son adresse. + +--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques? + +--Parbleu! elle est tout à fait célèbre à présent, et qui ne l'a +remarquée? Elle est faite pour cela! + +--Vous trouvez? + +--Eh bien, et vous? + +--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas compétent. + +--Vous l'aimez beaucoup? + +--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas +la cour. + +--Vous la voyez souvent? + +--Quelquefois. + +--Alors vous êtes son ami... sérieux? + +--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous? + +--Parce que je n'en crois rien; à vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami +sérieux d'une femme... jeune et belle! + +--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon +camarade, pas désagréable à voir, voilà tout. Pourtant elle appartient à +un type que je n'aime pas, et je suis forcé de lui pardonner d'être +blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture. + +--Elle n'est pas déjà si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des +cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulièrement. +Au reste, ça lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant. + +--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous! + +--Elle n'est pas très-grande, elle a des petits pieds et des petites +mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardée, puisque j'en suis +amoureux. + +--Tiens, quelle idée vous avez là! + +--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plaît +pas? + +--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-là, je +tâcherais d'être mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas +amoureux, c'est un état que je ne fais pas; par conséquent, je ne serais +pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble. + +--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la +chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin à +la patience, vu que je suis d'un âge et d'un monde où le plaisir ne manque +pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-là, et que vous la +connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosité de ma part, je vous le +déclare, si elle est veuve ou... + +--Ou quoi? + +--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari. + +--Je n'en sais rien. + +--Pas possible! + +--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demandé. Ça m'est si égal! + +--Savez-vous ce qu'on dit? + +--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit? + +--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a été mariée à +un homme riche et titré. + +--Mariée... + +--On ne peut plus mariée, par-devant M. le maire et M. le curé. + +--Quelle bêtise! elle porterait son nom et son titre. + +--Ah! voilà! Il y a un mystère là-dessous. Quand j'aurai le temps, je +chercherai ça, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant +connu, bien qu'elle vive avec une grande liberté. D'ailleurs, vous devez +savoir cela, vous? + +--Je n'en sais pas le premier mot. Ah ça! vous croyez donc que je passe ma +vie à observer ou à interroger les femmes? Je ne suis pas un flâneur comme +vous, moi! je trouve la vie très courte pour vivre et travailler. + +--Vivre... je ne dis pas. Il paraît que vous vivez beaucoup. Quant à +travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce +que vous avez là? Laissez-moi voir! + +--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commencé ici. + +--Si fait: cette tête-là... c'est très-beau, diable! Laissez-moi donc voir, + ou je vous malmène dans mon prochain _salon_. + +--Vous en êtes bien capable! + +--Oui, quand vous le mériterez; mais, pour cette tête-là, c'est superbe et +s'admire tout bêtement. Qu'est-ce que ça sera? + +--Est-ce que je sais? + +--Voulez-vous que je vous le dise? + +--Vous me ferez plaisir. + +--Faites-en une sibylle. On coiffe ça comme on veut, ça n'engage à rien. + +--Tiens, c'est une idée. + +--Et puis on ne compromet pas la personne à qui ça ressemble. + +--Ça ressemble à quelqu'un? + +--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas? +Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez +tout, même les choses les plus simples. Vous êtes l'amant de cette +figure-là! + +--La preuve, c'est que je m'en vais à Montmorency! dit froidement Laurent +en prenant son chapeau. + +--Ça n'empêche pas! répondit Mercourt. + +Laurent sortit, et Mercourt, qui était descendu avec lui, le vit monter +dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de +Boulogne, où il dîna tout seul dans un petit café, et d'où il revint à la +nuit tombée, à pied et perdu dans ses rêveries. + +Le bois de Boulogne n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui. +C'était plus petit d'aspect, plus négligé, plus pauvre, plus mystérieux et +plus champêtre: on y pouvait rêver. + +Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu'aujourd'hui, avaient +de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites +maisons avec de petits jardins d'un caractère très-intime. On y pouvait +vivre et travailler. + +C'était dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des +lilas en fleur, et derrière une grande haie d'aubépine fermée d'une +barrière peinte en vert, que demeurait Thérèse. On était au mois de mai. +Le temps était magnifique. Comment Laurent se trouva, à neuf heures, +derrière cette haie, dans la rue déserte et inachevée où les réverbères +n'avaient pas encore été installés, et sur les talus de laquelle +poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-même +eût été embarrassé d'expliquer. + +La haie était fort épaisse, et Laurent tourna sans bruit tout à l'entour, +sans apercevoir autre chose que des feuilles légèrement dorées par une +lumière qu'il supposa placée dans le jardin, sur une petite table auprès +de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soirée chez +Thérèse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le thé, comme cela +arrivait quelquefois? Mais Thérèse avait annoncé à Laurent qu'elle +attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le +chuchotement mystérieux de deux voix, dont l'une lui paraissait être celle +de Thérèse. L'autre parlait tout à fait bas: était-ce celle d'un homme? + +Laurent écouta à en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'à ce +qu'enfin il entendît ou crût entendre ces mots dits par Thérèse: + +--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est +vous! + +--A présent, se dit Laurent en quittant précipitamment la petite rue +déserte et en revenant sur la chaussée bruyante des Champs-Elysées, me +voilà bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'était pas obligée +de me confier cela!... Seulement, elle n'était pas obligée de parler en +toute occasion de manière à me faire croire qu'elle n'était et ne voulait +être à personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir +avant tout. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et +même il faut bien que j'aie eu la tête un peu montée pour elle sans me +l'avouer, puisque j'étais là aux écoutes, faisant le plus lâche des +métiers, quand ce n'est pas un métier de jaloux! Je ne peux pas m'en +repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misère et d'une grande +duperie: celle de désirer une femme qui n'a rien de plus désirable que +toute autre, pas même la sincérité. + +Laurent arrêta une voiture qui passait vide et alla à Montmorency. Il se +promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez +Thérèse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures à la +campagne et se trouva le troisième soir à la porte de Thérèse, juste en +même temps que M. Richard Palmer. + +--Oh! dit l'Américain en lui tendant la main, je suis content de voir +vous! + +Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put +s'empêcher de demander à M. Palmer pourquoi il était si content de le +voir. + +L'étranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de +l'artiste. + +--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialité +irrésistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup! + +--Comment! vous voilà? dit Thérèse étonnée à Laurent. Je ne comptais plus +sur vous ce soir. + +Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusité +dans ces simples paroles. + +--Ah! lui répondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre +parti, et je crois que je viens troubler un délicieux tête-à-tête. + +--C'est d'autant plus cruel à vous, reprit-elle sur le même ton enjoué, +que vous sembliez vouloir me le ménager. + +--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas décommandé! Dois-je m'en +aller? + +--Non, restez. Je me résigne à vous supporter. + +L'Américain, après avoir salué Thérèse, avait ouvert son portefeuille et +cherché une lettre qu'il était chargé de lui remettre. Thérèse parcourut +cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre réflexion. + +--Si voulez répondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane. + +--Merci, répondit Thérèse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui était +sous sa main, je ne répondrai pas. + +Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec +plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta +pour ainsi dire aux yeux. C'était celle qu'il avait écrite à Thérèse +l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqué intérieurement de voir +cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer. + +--Elle me laisse là, dit-il, pêle-mêle avec ses amants évincés. Je n'ai +pourtant pas droit à cet honneur. Je ne lui ai jamais parlé d'amour. + +Thérèse se mit à parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier, +épiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses +interlocuteurs, et s'imaginant à chaque instant découvrir en eux une +crainte secrète de le voir céder; mais leur insistance était de si bonne +foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupçons. Si Thérèse avait des +relations avec cet étranger, libre et seule comme elle vivait, ne +paraissant devoir rien à personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on +pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prétexte d'un portrait pour +recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie? + +Dès qu'il se sentit calmé, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte +de manifester sa curiosité. + +--Vous êtes donc Américaine? dit-il à Thérèse, qui de temps en temps +traduisait à M. Palmer, en anglais, les répliques qu'il n'entendait pas +bien. + +--Moi? répondit Thérèse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur +d'être votre compatriote? + +--C'est que vous parlez si bien l'anglais! + +--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas. +Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si +c'est d’hier ou d’il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien, +demandez-le à lui-même. + +Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers +décidé à lui faire. Il répondit que ce n'était pas la première fois qu'il +venait en France et qu'il avait connu Thérèse toute jeune, chez ses +parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thérèse avait coutume de dire +qu'elle n'avait jamais connu ni son père ni sa mère. + +Le passé de mademoiselle Jacques était un mystère impénétrable pour les +gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit +nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle était venue à +Paris on ne sait d'où, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle +était connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait +fait ayant été remarqué chez des gens de goût et signalé tout à coup comme +une oeuvre de maître. C'est ainsi que, d'une clientèle et d'une existence +pauvres et obscures, elle avait passé brusquement à une réputation de +premier ordre et une existence aisée; mais elle n'avait rien changé à ses +goûts tranquilles, à son amour de l'indépendance et à l'austérité enjouée +de ses manières. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-même +que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et +de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manière d'éluder les +questions et de passer à côté qui la dispensait de répondre. Si on +trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire après quelques mots +vagues: + +--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intéressant à raconter, et, si +j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y +penser. Je suis très-heureuse à présent, puisque j'ai du travail et que +j'aime le travail par-dessus tout. + +C'est par hasard, et à la suite de relations d'artiste à artiste dans la +même partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle +Jacques. Lancé comme gentilhomme et comme artiste éminent dans un double +monde, M. Fauvel avait, à vingt-quatre ans, l'expérience des faits que +l'on n'a pas toujours à quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour +à tour; mais il n'avait nullement l'expérience du coeur, qui ne s'acquiert +pas dans le désordre. Grâce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc +commencé par décréter en lui-même que Thérèse devait avoir pour amants +tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu +à peu affirmer et prouver la pureté de leurs relations avec elle pour +arriver à la considérer comme une personne qui pouvait avoir eu des +passions, mais non des commerces de galanterie. + +Des lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de cette +anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et +volontairement isolée. Il l'avait vue plus souvent, et peu à peu presque +tous les jours, d'abord sous toute sorte de prétextes, ensuite en se +donnant pour un ami sans conséquence, trop viveur pour avoir souci d'en +conter à une femme sérieuse, mais trop idéaliste, en dépit de tout, pour +n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitié +désintéressée. + +Au fond, c'était là la vérité dans le principe; mais l'amour s'était +glissé dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se débattait +contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore déguiser à Thérèse +et à lui-même, d'autant plus qu'il l'éprouvait pour la première fois de sa +vie. + +--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis à M. Palmer d'essayer son +portrait, pourquoi diable tenez-vous tant à une chose qui ne sera +peut-être pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne +vous refuse certainement pas d'en faire une à coup sûr excellente? + +--Elle me refuse, répondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais +pas pourquoi. J'ai promis à ma mère, qui a la faiblesse de me croire +très-beau, un portrait de maître, et elle ne le trouvera jamais +ressemblant, s'il est trop réel. Voilà pourquoi je m'étais adressé à vous +comme à un maître idéaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne +pas faire plaisir à ma mère, ou l'ennui de chercher encore. + +--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!... + +--Je ne trouve pas; mais, à supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il +aient le temps tout de suite, et je suis pressé d'envoyer le portrait. +C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le +transport durera environ deux mois. + +--C'est-à-dire, Laurent, ajouta Thérèse, qu'il vous faut faire ce portrait +en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut, +vous auriez à commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis, +n'est-ce pas? + +M. Palmer tendit la main à Laurent en disant: + +--Voilà le contrat passé. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle +Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mêle pas. Quelle est votre +heure demain? + +L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crût forcé d'en +faire autant par respect pour Thérèse; mais Palmer n'y fit aucune +attention, et sortit après avoir serré sans la baiser la main de +mademoiselle Jacques. + +--Dois-je le suivre? dit Laurent. + +--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle; toutes les personnes que je +reçois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez à dix +heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliée à +bavarder avec vous jusqu'à près de minuit, et, comme je ne peux pas dormir +passé cinq heures du matin, je me suis sentie très-fatiguée. + +--Et vous ne me mettiez pas à la porte? + +--Non, je n'y pensais pas. + +--Si j'étais fat, j'en serais bien fier! + +--Mais vous n'êtes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela à ceux qui sont +bêtes. Voyons, malgré le compliment, maître Laurent, j'ai à vous gronder. +On dit que vous ne travaillez pas. + +--Et c'est pour me forcer à travailler que vous m'avez mis la tête de +Palmer comme un pistolet sur la gorge. + +--Eh bien, pourquoi pas? + +--Vous êtes bonne, Thérèse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie +malgré moi. + +--Je ne me mêle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-là. Je +n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'être votre mère; mais je suis votre +soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est +impossible de ne pas m'affliger de vos accès de paresse. + +--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'écria Laurent avec un mélange +de plaisir et de dépit que Thérèse sentit, et qui l'engagea à répondre +avec franchise. + +--Écoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous +expliquions. J'ai beaucoup d'amitié pour vous. + +--J'en suis très-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis même pas +bon à faire un ami, Thérèse! Je ne crois pas plus à l'amitié qu'à l'amour +entre une femme et un homme. + +--Vous me l'avez déjà dit, et cela m'est fort égal, ce que vous ne croyez +pas. Moi, je crois à ce que je sens, et je sens pour vous de l'intérêt et +de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprès de moi un +être quelconque sans m'attacher à lui et sans désirer qu'il soit heureux. +J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache +gré. Or, vous n'êtes pas un être quelconque, vous êtes un homme de génie, +et, qui plus est, j'espère, un homme de coeur. + +--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde. +Je sais me battre en duel, payer mes dettes et défendre la femme à qui je +donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur +tendre, aimant, naïf... + +--Je sais que vous avez la prétention d'être vieux, usé et corrompu. Cela +ne me fait rien du tout, vos prétentions. C'est une mode bien portée à +l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie réelle ou douloureuse, +mais qui passera quand vous voudrez. Vous êtes un homme de coeur, +précisément parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme +viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. +Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est à l'artiste que je parle: +l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content +de lui-même. + +--Eh bien, vous vous trompez, Thérèse, répondit Laurent avec vivacité. +C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans +l'artiste et qui l'étouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous. +l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne +sais pas, comme vous, être attentif et calme pendant six heures de travail, +faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer à +travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir à deux ou +trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du +sommeil. Mon sommeil à moi est mauvais, mes promenades sont agitées, mon +travail est fiévreux. L'invention me trouble et me fait trembler: +l'exécution, toujours trop lente à mon gré, me donne d'effroyables +battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que +j'accouche d'une idée qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux +et dégoûté le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me +quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre +m'arrive si confuse et si énorme, que mon pauvre être ne peut pas la +contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'à ce qu'elle ait pris des +proportions réalisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de +l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas définir. +Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce géant +d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache +une à une, par le forceps de sa volonté, de maigres souris à demi mortes! +Donc, Thérèse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imaginé de vivre, +que je fasse des excès de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que +mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout +bonnement mon infirmité. + +--Alors, c'est décidé, c'est arrêté, dit Thérèse en souriant, vous +travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un +mot. Si on vous proposait d'être demain le prince D... ou le comte de S..., +avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez, +en parlant de votre pauvre palette si méprisée: _Rendez-moi ma mie!_ + +--Ma palette méprisée? Vous ne me comprenez pas, Thérèse! C'est un +instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire, +c'est une estime accordée au talent, plus pure et plus exquise que celle +que l'on accorde au titre et à la fortune. Donc, c'est un très-grand +avantage et un très-grand plaisir pour moi de me dire: «Je ne suis qu'un +petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas déroger +mènent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des +ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai dérogé, j'ai +pris un état, et il se trouve qu'à vingt-quatre ans quand je passe sur un +petit cheval de manége au milieu des premiers riches et des premiers beaux +de Paris, montés sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les +badauds assis aux Champs-Élysées, un homme de goût ou une femme d'esprit, +c'est moi qui suis regardé et nommé, et non pas les autres.» Vous riez! +vous trouvez que je suis très-vain? + +--Non, mais très-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas. + +--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre, +je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette, +instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne +sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le désordre, non +pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de +mes nerfs. Voilà tout, Thérèse. Qu'y a-t-il donc là qui ne soit +raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de +fatigue. + +--C'est vrai, dit Thérèse, je l'ai remarqué, et je m'en étonne comme d'une +anomalie; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue, +et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez, +répondez à une question: Avez-vous commencé la vie par le travail et +l'abstinence, et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour +vous reposer? + +--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collège, aimant la peinture, +mais ne croyant pas être jamais forcé de peindre. Je me croyais riche. Mon +père est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me +suis dépêché de dévorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une année de +bien-être. Quand je me suis vu à sec, j'ai pris le pinceau; j'ai été +éreinté et porté aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand +succès possible, et, à présent, je me donne, pendant quelques mois ou +quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il +n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis également au bout de +mes forces et de mes désirs. Alors je reprends le travail avec rage, +douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalité +recommencent. + +--Il y a longtemps que vous menez cette vie-là? + +--Il ne peut pas y avoir longtemps à mon âge! Il y a trois ans. + +--Eh! c'est beaucoup pour votre âge, justement! Et puis vous avez mal +commencé: vous avez mis le feu à vos esprits vitaux avant qu'ils eussent +pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir. +Votre tête a grossi quand même, et le génie s'y est développé malgré tout; +mais peut-être bien votre coeur s'est-il atrophié, peut-être ne serez-vous +jamais ni un homme ni un artiste complet. + +Ces paroles de Thérèse, dites avec une tristesse tranquille, irritèrent +Laurent. + +--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me méprisez? + +--Non, répondit-elle en lui tendant la main, je vous plains! + +Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de +Thérèse. + +Ces larmes amenèrent en lui une réaction violente: un déluge de pleurs +inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thérèse, non pas comme un +amant qui se déclare, mais comme un enfant qui se confesse: + +--Ah! ma pauvre chère amie! s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous +avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux, +voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi +que j'ai dans la poitrine à la place du coeur crie sans cesse après je ne +sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu, +et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les méprise +toutes! Je peux vous dire cela, à vous qui êtes mon camarade et mon ami! +Je me surprends parfois prêt à idolâtrer une courtisane, tandis qu'auprès +d'un ange je serais peut-être plus froid qu'un marbre. Tout est dérangé +dans mes notions, tout est peut-être dévié dans mes instincts. Si je vous +disais que je ne trouve déjà plus d'idées riantes dans le vin! 0ui, j'ai +l'ivresse triste, à ce qu'il paraît; et on m'a dit qu'avant-hier, dans +cette débauche à Montmorency, j'avais déclamé des choses tragiques avec +une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je +devienne, Thérèse, si vous n'avez pas pitié de moi? + +--Certes, j'ai pitié, mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui essuyant les +yeux avec son mouchoir; mais à quoi cela peut-il servir? + +--Si vous m'aimiez, Thérèse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous +ne m'avez pas permis d'être pour vous une espèce d'ami? + +--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez répondu que vous ne +pouviez croire à l'amitié d'une femme. + +--Je croirais peut-être à la vôtre; vous devez avoir le coeur d'un homme, +puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi. + +--Je ne vous l'ai pas ôtée, et je veux bien essayer d'être un homme pour +vous, répondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitié d'un +homme doit avoir plus de rudesse et d'autorité que je ne me crois capable +d'en avoir. Malgré moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et +vous voyez déjà! Je m'étais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous +mettre en colère contre moi et contre vous-même; au lieu de cela, me voilà +pleurant avec vous, ce qui n'avance à rien. + +--Si fait! si fait! s'écria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont +arrosé la place desséchée; peut-être que mon coeur y repoussera! Ah! +Thérèse, vous m'avez déjà dit une fois que je me vantais devant vous de ce +dont je devrais rougir, que j'étais un mur de prison. Vous n'avez oublié +qu'une chose: c'est qu'il y a derrière ce mur un prisonnier! Si je pouvais +ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est +d'airain, et ma volonté, ma foi, mon expansion, ma parole même, ne peuvent +le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me +servira, je vous le demande, d'avoir barbouillé de peintures fantasques +les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve écrit nulle part? + +--Si je vous comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre +oeuvre a besoin d'être échauffée par le sentiment. + +--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos +reproches? + +--Pas précisément. Il n'y a que trop de feu dans votre exécution, la +critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traité avec respect cette +exubérance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautés +empêchent quiconque a de l'enthousiasme d'éplucher les défauts. Loin de +trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brûlant et passionné; +mais je cherchais où était en vous le siége de cette passion: je le vois +maintenant, il est dans le désir de l'âme. Oui, certainement, +ajouta-t-elle toujours rêveuse, comme si elle cherchait à percer les +voiles de sa propre pensée, le désir peut être une passion. + +--Eh bien, à quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbé. + +--Je me demande si je dois faire la guerre à cette puissance qui est en +vous, et si, en vous persuadant d'être heureux et calme, on ne vous +ôterait pas le feu sacré. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne +peut pas être pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est +vivement exprimée pendant sa période de fièvre, elle doit, ou tomber +d'elle-même, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque âge n'a-t-il pas sa +force et sa manifestation particulières? Ce que l'on appelle les diverses +_manières_ des maîtres, n'est-ce pas l'expression des successives +transformations de leur être? A trente ans, vous sera-t-il possible +d'avoir aspiré à tout sans rien étreindre? Ne vous sera-t-il pas imposé +d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous êtes dans l'âge de la +fantaisie; mais bientôt viendra celui de la lumière. Ne voulez-vous pas +faire de progrès? + +--Dépend-il de moi d'en faire? + +--Oui, si vous ne travaillez pas à déranger l'équilibre de vos facultés. +Vous ne me persuaderez pas que l'épuisement soit le remède de la fièvre: +il n'en est que le résultat fatal. + +--Alors quel fébrifuge me proposez-vous? + +--Je ne sais: le mariage, peut-être. + +--Horreur! s'écria Laurent en éclatant de rire. + +Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce +correctif: + +--A moins que ce ne soit avec vous, Thérèse. Eh! c'est une idée, cela! + +--Charmante, répondit-elle, mais tout à fait impossible. + +La réponse de Thérèse frappa Laurent par sa tranquillité sans appel, et ce +qu'il venait de dire par manière de saillie lui parut tout à coup un rêve +enterré, comme s'il eût pris place dans son esprit. Ce puissant et +malheureux esprit était ainsi fait que, pour désirer quelque chose, il lui +suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-là que Thérèse +venait de dire. + +Aussitôt ses velléités d'amour pour elle lui revinrent, et en même temps +ses soupçons, sa jalousie et sa colère. Jusque-là, ce charme d'amitié +l'avait bercé et comme enivré; il devint tout à coup amer et +glacé. + +--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voilà +le mot de ma vie qui revient à propos de tout, au bout d'une plaisanterie +comme au bout de toute chose sérieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez +pas cet ennemi-là, Thérèse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un +_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connaît froide +ou raisonnable! Ça me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos +trente-sept cousins_ sont peut-être là, dehors, qui attendent ma +sortie. + +--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thérèse stupéfaite; quelles +idées vous viennent? Avez-vous des accès de folie? + +--Quelquefois, répondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner. + + + + +II + + +Le lendemain, Thérèse reçut de Laurent la lettre suivante: + +«Ma bonne et chère amie, comment vous ai-je quittée hier? Si je vous ai +dit quelque énormité, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un +éblouissement qui ne s'est pas dissipé dehors; car je me suis trouvé à ma +porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y étais monté. + +«Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand +mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis +malade, et vous aviez raison, la vie que je mène est détestable. + +«De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que, +depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la première que je +vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancée, mariée ou veuve?... +Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherché à le savoir? Vous +ai-je demandé?... Ah! tenez, Thérèse, il y a encore ce matin du désordre +dans ma tête, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir +avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accès de curiosité à votre +égard, celui d'hier était déjà le second; mais ce sera le dernier, je vous +jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser +de tout. J'ai donc été l'autre jour à votre porte, c'est-à-dire à la +grille de votre jardin. J'ai regardé, je n'ai rien vu; j'ai écouté, j'ai +entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu +sa figure; mais je sais que vous êtes ma soeur, ma confidente, ma +consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais à vos pieds, et que +vous avez essuyé mes yeux avec votre mouchoir, en disant: «Que faire, que +faire, mon pauvre enfant?» Je sais que, sage, laborieuse, tranquille, +respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque vous êtes heureuse, +vous trouvez le temps et la charité de me plaindre, de savoir que j'existe, +et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse, qui ne vous bénirait +serait un ingrat, et, tout misérable que je suis, je ne connais pas +l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thérèse? Il me semble que je +vous ai offensée. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez +vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!». + +Laurent reçut, par le retour de son domestique, la réponse de Thérèse. +Elle était courte: _Venez ce soir_. Laurent n'était ni roué ni fat, bien +qu'il méditât ou fût tenté souvent d'être l'un et l'autre. C'était, on l'a +vu, un être plein de contrastes, et que nous décrivons sans l'expliquer, +ce ne serait pas possible; certains caractères échappent à l'analyse +logique. + +La réponse de Thérèse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui +avait écrit sur ce ton. Était-ce son congé motivé qu'elle lui ordonnait de +venir chercher? était-ce à un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces +trois mots secs ou brûlants avaient-ils été dictés par l'indignation ou +par le délire? + +M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agité et tout préoccupé, commencer +son portrait. Il s'était promis de l'interroger avec une habileté +consommée, et de lui arracher tous les secrets de Thérèse. Il ne trouva +pas un mot pour entrer en matière, et, comme l'Américain posait en +conscience, immobile et muet comme une statue, la séance se passa presque +sans desserrer les lèvres de part ni d'autre. + +Laurent put donc se calmer assez pour étudier la physionomie placide et +pure de cet étranger. Il était d'une beauté accomplie; ce qui, au premier +abord, lui donnait l'air inanimé propre aux figures régulières. En +l'examinant mieux, on découvrait de la finesse dans son sourire et du feu +dans son regard. En même temps que Laurent faisait ces observations, il +étudiait l'âge de son modèle. + +--Je vous demande pardon, lui dit-il tout à coup, mais je voudrais et je +dois savoir si vous êtes un jeune homme un peu fatigué ou un homme mûr +extraordinairement conservé. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas +bien ce que je vois. + +--J'ai quarante ans, répondit simplement M. Palmer. + +--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fière santé? + +--Excellente! dit Palmer. + +Et il reprit sa pose aisée et son tranquille sourire. + +--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un +homme qui n'a jamais aimé que le _roastbeef_. + +Il ne put résister au désir de lui dire encore: + +--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune? + +--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la première fois. + +Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle année. Il lui +semblait qu'en parlant de Thérèse, le rouge lui montait au visage. Que lui +importait au fond l'âge de Thérèse? C'est son histoire qu'il aurait voulu +apprendre. Thérèse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait +n'avoir été pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte +et la prononciation vibrante. Si c'eût été à lui que Thérèse se fût +adressée en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une réponse +quelconque que Laurent eût entendue. + +Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'être exact, +arriva avant l'heure où Thérèse le recevait habituellement. Il la trouva +dans son jardin, inoccupée contre sa coutume, et marchant avec agitation. +Dès qu'elle le vit, elle alla à sa rencontre; et, lui prenant la main avec +plus d'autorité que d'affection: + +--Si vous êtes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout +ce que vous avez entendu à travers ce buisson. Voyons, parlez; j'écoute. + +Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrité de cet accueil inusité, +essaya de l'inquiéter en lui faisant des réponses évasives; mais elle le +domina par une attitude de mécontentement et une expression de visage +qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans +retour lui fit dire tout simplement la vérité. + +--Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous avez entendu? Je disais à une +personne que vous n'avez pas même pu apercevoir: «Vous êtes maintenant mon +seul amour sur la terre?» + +--J'ai donc rêvé cela, Thérèse! Je suis prêt à le croire, si vous me +l'ordonnez. + +--Non, vous n'avez pas rêvé. J'ai pu, j'ai dû dire cela. Et que m'a-t-on +répondu? + +--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la réponse de Thérèse fit +l'effet d'une douche froide, pas même le son de sa voix. Êtes-vous +rassurée? + +--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi? + +--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne +soient pas connues. + +--Ah! s'écria Thérèse d'un air de satisfaction étrange, vous pensez que +c'était M. Palmer? + +--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure à vous faire que de +supposer une ancienne liaison tout à coup renouée? Je sais que vos +rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi +désintéressés de leur part, et aussi indifférents de la vôtre, que ceux +que j'ai moi-même avec vous. M. Palmer est très-beau, et ses manières sont +d'un galant homme. Il m'est très-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la +présomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers. +Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnée... + +--Oui, au fait, dit Thérèse, qui ne parut pas songer à nier la moindre +chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me paraît mal, bien que je n'y +comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie. + +--Thérèse! répondit vivement le jeune homme, résolu à se débarrasser d'un +reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant +est Palmer, et je vous aimerai véritablement, je vous parlerai avec une +ingénuité complète. Je vous demanderai pardon d'un accès de folie, et vous +n'aurez jamais un reproche à me faire. Voyons, voulez-vous que je sois +votre ami? Malgré mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'être et +que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voilà tout ce que je vous +demande! + +--Mon cher enfant, répondit Thérèse, vous me parlez comme à une coquette +qui essayerait de vous retenir près d'elle, et qui aurait une faute à +confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient +nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort +estimable, avec qui je ne vais même pas jusqu'à l'intimité, et que j'avais +depuis longtemps perdu de vue. Voilà ce que je dois vous dire, mais rien +au delà. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'épanchement, et je +vous prie de ne pas vous y intéresser plus que je ne souhaite. Ce n'est +donc pas à vous de m'interroger, c'est à vous de me répondre. Que +faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel +est l'_accès de folie_ que je dois savoir et juger? + +--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me +confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon +camarade et avoir confiance en moi? + +--Ne vous confessez donc pas, reprit Thérèse en se levant. Cela me +prouvera que vous ne méritiez pas l'estime que je vous ai témoignée, et +qu'en cherchant à savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du +tout. + +--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous? + +--C'est fini, et adieu, répondit Thérèse d'un ton sévère. + +Laurent sortit, en proie à une colère qui ne lui permit pas de dire un mot; +mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant à +Catherine qu'il avait oublié une commission dont on l'avait chargé pour sa +maîtresse. Il trouva Thérèse assise dans un petit salon: la porte sur le +jardin était restée ouverte; il semblait que Thérèse, affligée et abattue, +fût demeurée plongée dans ses réflexions. Son accueil fut glacé. + +--Vous voilà revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublié? + +--J'ai oublié de vous dire la vérité. + +--Je ne veux plus l'entendre. + +--Et pourtant vous me la demandiez! + +--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanément. + +--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons, +Thérèse, croyez-vous donc qu'il soit possible à un homme de mon âge de +vous voir sans être amoureux de vous? + +--Amoureux? dit Thérèse en fronçant le sourcil. En me disant que vous ne +pouviez l'être d'aucune femme, vous vous êtes donc moqué de moi? + +--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais. + +--Alors vous vous étiez trompé, et vous voilà amoureux, c'est bien sûr? + +--Oh! ne vous fâchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sûr que cela. Il m'a +passé des idées d'amour par la tête, par les sens, si vous voulez. +Avez-vous si peu d'expérience, que vous ayez jugé la chose impossible? + +--J'ai l'âge de l'expérience, répondit Thérèse; mais j'ai longtemps vécu +seule. Je n'ai pas l'expérience de certaines situations. Cela vous étonne? +C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicité, quoique j'aie été +trompée... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me +respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous +n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossièreté. Je me suis donc crue +à l'abri de l'outrage de vos désirs, et, de tout ce que j'estimais en vous, +votre sincérité sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais +à votre destinée avec d'autant plus d'abandon que nous nous étions dit en +riant, souvenez-vous, mais sérieusement au fond: «Entre deux êtres dont +l'un est idéaliste, et l'autre matérialiste, il y a la mer Baltique.» + +--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance à marcher le +long de mon rivage, sans avoir l'idée de traverser; mais il s'est trouvé +que, de mon côté, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai +vingt-quatre ans et si vous êtes belle? + +--Est-ce que je suis encore belle? J'espérais que non! + +--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour, +vous m'êtes apparue comme cela. Quant à vous, c'est sans le vouloir, je le +sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette +séduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis défendu et +distrait. J'ai rendu à Satan ce qui appartient à Satan, c'est-à-dire ma +pauvre âme, et je n'ai apporté ici à César que ce qui revient à César, mon +respect et mon silence. Voilà huit ou dix jours pourtant que cette +mauvaise émotion me revient en rêve. Elle se dissipe dès que je suis +auprès de vous. Ma parole d'honneur, Thérèse, quand je vous vois, quand +vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crié après +vous dans un moment de démence auquel je ne comprends rien moi-même. Quand +je parle de vous, je dis que vous n'êtes pas jeune ou que je n'aime pas la +couleur de vos cheveux. Je proclame que vous êtes ma grande camarade, +c'est-à-dire mon frère, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe +je ne sais quelles bouffées de printemps dans l'hiver de mon imbécile de +coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en +effet, Thérèse, avec votre culte pour ce que vous appelez le véritable +amour! cela donne à penser, malgré qu'on en ait! + +--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour. + +--Oui, je le sais. Vous avez à cet égard un parti pris. Vous avez lu +quelque part que parler d'amour, c'était déjà en donner ou en prendre; +mais votre silence a une grande éloquence, vos réticences donnent la +fièvre et votre excessive prudence a un attrait diabolique! + +--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thérèse. + +--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans +sommeil, puisqu'il ne tient qu'à vous de me rendre aussi tranquille que je +l'étais auparavant? + +--Que faut-il faire pour cela? + +--Ce que je vous demandais: me dire que vous êtes à quelqu'un. Je me le +tiendrai pour dit, et, comme je suis très-fier, je serai guéri comme par +la baguette d'une fée. + +--Et si je vous dis que je ne suis à personne, parce que je ne veux plus +aimer personne, cela ne suffira pas? + +--Non, j'aurai la fatuité de croire que vous pouvez changer d'avis. + +Thérèse ne put s'empêcher de rire de la bonne grâce avec laquelle Laurent +s'exécutait. + +--Eh bien, lui dit-elle, soyez guéri, et rendez-moi une amitié dont +j'étais fière, au lieu d'un amour dont j'aurais à rougir. J'aime +quelqu'un. + +--Ce n'est pas assez, Thérèse: il faut me dire que vous lui appartenez! + +--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh +bien, soit, j'ai un amant. Êtes-vous satisfait? + +--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier +de votre franchise. Soyez tout à fait bonne, dites-moi que c'est +Palmer! + +--Cela m'est impossible, je mentirais. + +--Alors... je m'y perds! + +--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente... + +--Qui vient cependant quelquefois? + +--Apparemment, puisque vous avez surpris un épanchement... + +--Merci, merci, Thérèse! Me voilà tout à fait sur mes pieds; je sais qui +vous êtes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous +aime mieux ainsi, vous êtes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne +parliez-vous plus tôt! + +--Cette passion vous a donc bien ravagé? dit Thérèse railleuse. + +--Eh! mais, peut-être! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thérèse, et nous +en rirons ensemble. + +--Voilà qui est convenu; bonsoir. + +Laurent alla se coucher fort tranquille et tout à fait désabusé. Il avait +réellement souffert pour Thérèse. Il l'avait désirée avec passion, sans +oser le lui faire pressentir. Ce n'était certes pas une bonne passion que +celle-là. Il s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité. Cette femme +dont tous ses amis disaient: «Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fût +moi, mais ce n'est personne,» lui était apparue comme un idéal à saisir. +Son imagination s'était enflammée, son orgueil avait saigné de la crainte, +de la presque certitude d'échouer. + +Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement à l'orgueil. Il avait +la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du +vrai. + +C'était un ange, sinon déchu comme tant d'autres, du moins fourvoyé et +malade. Le besoin d'aimer lui dévorait le coeur, et cent fois par jour il +se demandait avec effroi s'il n'avait pas déjà trop abusé de la vie, et +s'il lui restait la force d'être heureux. + +Il s'éveilla calme et triste. Il regrettait déjà sa chimère, son beau +sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait, +le grondait, l'encourageait et le plaignait tour à tour, sans jamais rien +révéler de sa propre destinée, mais en laissant pressentir des trésors +d'affection, de dévouement, peut-être de volupté! Du moins, c'est ainsi +qu'il plaisait à Laurent d'interpréter le silence de Thérèse sur son +propre compte, et un certain sourire, mystérieux comme celui de la Joconde, + qu'elle avait sur les lèvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphémait +devant elle. Dans ces moments-là, elle avait l'air de se dire: «Je +pourrais bien décrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce +pauvre fou ne me comprendrait pas.» + +Une fois le mystère de son coeur dévoilé, Thérèse perdit d'abord tout son +prestige aux yeux de Laurent. Ce n'était plus qu'une femme pareille aux +autres. Il était même tenté de la rabaisser dans sa propre estime, et, +bien qu'elle ne se fût jamais laissé interroger, de l'accuser d'hypocrisie +et de pruderie. Mais, du moment qu'elle était à quelqu'un, il ne +regrettait plus de l'avoir respectée, et il ne désirait plus rien d'elle, +pas même son amitié, qu'il n'était pas embarrassé, pensait-il, de trouver +ailleurs. + +Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prépara +plusieurs prétextes pour s'excuser, si par hasard Thérèse lui demandait +compte de ce temps passé sans venir chez elle. Le quatrième jour, Laurent +se sentit en proie à un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les +femmes galantes lui donnaient des nausées; il ne retrouvait dans aucun de +ses amis la bonté patiente et délicate de Thérèse pour remarquer son ennui, +pour tâcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le +remède, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il +fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinée d'un artiste +tel que lui n'était pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un +esprit élevé eût le droit de prononcer que, s'il était malheureux, c'était +tant pis pour lui. + +Il courut chez elle avec tant de hâte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui +dire pour s'excuser; mais Thérèse ne montra ni mécontentement ni surprise +de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question. +Il en fut piqué, et s'aperçut qu'il était plus jaloux d'elle +qu'auparavant. + +--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublié. + +Cependant il ne fit rien paraître de son dépit, et veilla désormais sur +lui-même avec un si grand soin, que Thérèse y fut trompée. + +Plusieurs semaines s'écoulèrent pour lui dans une alternative de rage, de +froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui était si nécessaire et si +bienfaisant que l'amitié de cette femme, rien ne lui était si amer et si +blessant que de ne pouvoir prétendre à son amour. L'aveu qu'il avait exigé, +loin de le guérir comme il s'en était flatté, avait irrité sa souffrance. +C'était de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle +avait une cause avouée et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer +qu'aussitôt cette cause connue, il dédaignerait de vouloir lutter pour la +détruire? + +Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et +heureux rival. Sa fierté, excessive auprès de Thérèse, ne le lui +permettait pas. Seul, il le haïssait, il le dénigrait en lui-même, +attribuant tous les ridicules à ce fantôme, l'insultant et le provoquant +dix fois par jour. + +Et puis il se dégoûtait de souffrir, retournait à la débauche, s'oubliait +lui-même un instant et retombait aussitôt dans de profondes tristesses, +allait passer deux heures chez Thérèse, heureux de la voir, de respirer +l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir +d'entendre sa voix grondeuse et caressante. + +Enfin il la détestait pour ne pas deviner ses tourments; il la méprisait +pour rester fidèle à cet amant qui ne pouvait être qu'un homme médiocre, +puisqu'elle n'éprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se +jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fût retourné une heure +après s'il eût espéré être reçu. + +Thérèse, qui un instant s'était aperçue de son amour, ne s'en doutait plus, +tant il jouait bien son rôle. Elle aimait sincèrement ce malheureux +enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et réfléchi: elle avait +voué une sorte de culte, disait-elle, _à ce qu'il eût pu être_, et il lui +en restait une pitié pleine de gâteries où se mêlait encore un vrai +respect pour le génie souffrant et fourvoyé. Si elle eût été bien certaine +de ne pouvoir éveiller en lui aucun mauvais désir, elle l'eût caressé +comme un fils, et il y avait des moments où elle se reprenait parce qu'il +lui venait sur les lèvres de le tutoyer. + +Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait +certainement, à l'insu de Thérèse; mais une femme vraiment chaste, et qui +a vécu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps +vis-à-vis d'elle-même le secret d'un amour dont elle a résolu de se +défendre. Thérèse croyait être certaine de ne jamais songer à sa propre +satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du +moment que Laurent trouvait du calme et du bien-être auprès d'elle, elle +en trouvait elle-même à lui en donner. Elle savait bien qu'il était +incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle été blessée et +effrayée du moment de fantaisie qu'il avait avoué. Cette crise passée, +elle s'applaudissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen +d'en prévenir le retour; et comme en toute occasion, dès qu'il se sentait +ému, Laurent se hâtait de proclamer l'infranchissable barrière de glace de +la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait à vivre sans +brûlure au milieu du feu. + +Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis étaient cachés et +comme couvés sous une habitude de gaieté railleuse, qui est comme la +manière d'être, comme le cachet indélébile des artistes français. C'est +une seconde nature que les étrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et +pour laquelle les graves Anglais surtout nous dédaignent passablement. +C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons délicates, et qui nous +préserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le côté +ridicule des choses, c'est en découvrir le côté faible et illogique. Se +moquer des périls où l'âme se trouve engagée, c'est s'exercer à les braver, +comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un +ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'âme dans laquelle notre +pitié l'eût engagé à se complaire. Enfin, se persifler soi-même, c'est se +préserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagéré. J'ai remarqué que +les gens qui ne plaisantaient jamais étaient doués d'une vanité puérile et +insupportable. + +La gaieté de Laurent était éblouissante de couleur et d'esprit, comme son +talent, et d'autant plus naturelle qu'elle était originale. Thérèse avait +moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle était naturellement rêveuse et +paresseuse à causer; mais elle avait précisément besoin de l'enjouement +des autres: alors le sien se mettait peu à peu de la partie, et sa gaieté +sans éclat n'était pas sans charme. + +Il résultait donc de cette habitude de bonne humeur où l'on se maintenait, +que l'amour, chapitre sur lequel Thérèse ne plaisantait jamais et n'aimait +pas que l'on plaisantât devant elle, ne trouvait pas un mot à glisser, pas +une note à faire entendre. + +Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva terminé, et Thérèse +remit à Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme +lui promit de mettre en réserve pour le cas de maladie ou de dépense +obligatoire imprévue. + +Laurent s'était lié avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouvé +ce qu'il était: droit, juste, généreux, intelligent et instruit. Palmer +était un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du +commerce. Il avait fait le trafic lui-même et les voyages au long cours +dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver +assez riche et de vouloir vivre pour lui-même. Il ne voyageait donc plus +que pour son plaisir, et, après avoir vu, disait-il, beaucoup de choses +curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait à la vue des belles +choses et à l'étude des pays véritablement intéressants par leur +civilisation. + +Sans être très-éclairé dans les arts, il y portait un sentiment assez sûr, +et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son +langage en français se ressentait de sa timidité, au point d'être presque +inintelligible et risiblement incorrect au début d'un dialogue; mais, +lorsqu'il se sentait à l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et +qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance +pour la parler très-bien. + +Laurent avait étudié cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosité au +commencement. Lorsqu'il lui fut démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'était +pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprécia et se prit pour lui +d'une sorte d'amitié qui ressemblait de loin, il est vrai, à celle qu'il +éprouvait pour Thérèse. Palmer était un philosophe tolérant, assez rigide +pour lui-même et très-charitable pour les autres. Par les idées sinon par +le caractère, il ressemblait à Thérèse, et se trouvait presque toujours +d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se +sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable +_unisson_, et, comme ce n'était plus qu'une jalousie intellectuelle, il +n'osait s'en plaindre à Thérèse. + +--Votre définition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et +trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus +haut que lui. Je suis, relativement à lui, la note élevée de la tierce +majeure. + +--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent. + +--Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie et descends à former la +tierce mineure. + +--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton? + +--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de +Palmer. + + + + +III + + +Un jour, à la demande de Palmer, Laurent se rendit à l'hôtel Meurice, où +demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait était convenablement +encadré et emballé. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y écrivit +lui-même avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mère; puis, au moment +où les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer +serra la main de l'artiste en lui disant: + +--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mère, et je vous +remercie encore. A présent, voulez-vous me permettre de causer avec vous? +J'ai quelque chose à vous dire. + +Ils passèrent dans un salon où Laurent vit plusieurs malles. + +--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Américain en lui offrant +d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumât pas lui-même, et +je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose délicate, +tellement délicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver +les mots convenables pour la dire en français. + +--Je vous jure d'être muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, étonné +et assez inquiet de ce préambule. + +Palmer reprit: + +--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime. +Peut-être êtes-vous son amant; si vous ne l'êtes pas, il est certain pour +moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne +dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que +je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thérèse, +et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour +elle, le sien en est une égale pour vous. Je crains cela à cause des +questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on +a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus ému +que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je +veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques +soit fondé sur l'estime et le respect qu'elle mérite. + +--Attendez, Palmer! s'écria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut +pris d'un généreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de +mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie? + +--Ni l'un ni l'autre, répondit Palmer. Jamais Thérèse ne vous racontera sa +vie. + +--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache. + +--Bien, très-bien! répondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que +j'ai à vous dire la justifie de tout soupçon?... + +--Pourquoi le cache-t-elle, alors? + +--Par générosité pour les autres. + +--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir. + +--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que, +dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui séduisit +une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une +bâtarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au +calendrier, et qui, inscrite à la municipalité comme née de parents +inconnus, reçut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant, +c'est Thérèse. + +«L'institutrice fut dotée par le banquier et mariée cinq ans plus tard +avec un de ses employés, honnête homme qui ne se doutait de rien, toute +l'affaire ayant été tenue fort secrète. L'enfant était élevée à la +campagne. Son père s'était chargé d'elle. Elle fut mise ensuite dans un +couvent, où elle reçut une très-belle éducation, et fut traitée avec +beaucoup de soin et d'amour. Sa mère la voyait assidûment dans les +premières années; mais, quand elle fut mariée, le mari eut des soupçons, +et, donnant la démission de son emploi chez le banquier, il emmena sa +femme en Belgique, où il se créa des occupations, et fit fortune. La +pauvre mère dut étouffer ses larmes et obéir. + +«Cette femme vit toujours très-loin de sa fille: elle a d'autres enfants, +elle a eu une conduite irréprochable depuis son mariage; mais elle n'a +jamais été heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privée; et +n'a pas cessé d'en être jaloux; ce qui pour elle est un châtiment mérité +de sa faute et de son mensonge. + +«Il semblerait que l'âge eût dû amener la confession de l'une et le pardon +de l'autre. Il en eût été ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins +logique que la vie réelle, et ce ménage est troublé comme au premier jour, +le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et +opprimée. + +«Dans les circonstances difficiles où s'est trouvée Thérèse, elle n'a donc +pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations +de sa mère. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcée de +la voir en secret, à la dérobée, quand elle réussit à venir passer seule +un ou deux jours à Paris, comme cela lui est arrivé dernièrement. Encore +n'est-ce que depuis quelques années qu'elle a pu inventer je ne sais quels +prétextes et obtenir ces rares permissions. Thérèse adore sa mère, et +n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voilà pourquoi vous ne +lui entendez jamais souffrir un mot de blâme sur la conduite des autres +femmes. Vous avez pu croire qu'elle réclamait ainsi tacitement +l'indulgence pour elle-même. Il n'en est rien. Thérèse n'a rien à se faire +pardonner; mais elle pardonne tout à sa mère: ceci est l'histoire de leurs +relations. + +«A présent, j'ai à vous raconter celle de la comtesse de... _trois +étoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en français quand vous ne +voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni +le nom de son mari, c'est encore Thérèse. + +--Elle est donc mariée? elle n'est pas veuve? + +--Patience! elle est mariée, et elle ne l'est pas. Vous allez voir. + +«Thérèse avait quinze ans quand son père le banquier se trouva veuf et +libre; car ses enfants légitimes étaient tous établis. C'était un +excellent homme, et, malgré la faute que je vous ai racontée et que je +n'excuse pas, il était impossible de ne pas l'aimer, tant il avait +d'esprit et de générosité. J'ai été très-lié avec lui. Il m'avait confié +l'histoire de la naissance de Thérèse, et il me mena à divers intervalles, +en visite avec lui, au couvent où il l'avait mise. Elle était belle, +instruite, aimable, sensible. Il eût souhaité, je crois, que je prisse la +résolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur +libre à cette époque; autrement... Mais je ne pouvais y songer. + +«Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui +venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à La Havane et qui était +très-beau. J'avais rencontré ce Portugais à Paris, mais je ne le +connaissais réellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son +compte. Il était fort séduisant; mais, pour ma part, je ne me serais +jamais fié à sa figure; c'était ce comte de *** avec qui Thérèse fut +mariée un an plus tard. + +«Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier était mort +d'apoplexie foudroyante, et Thérèse était mariée, mariée avec cet inconnu, +ce fou, je ne veux pas dire cet infâme, puisqu'il a pu être aimé d'elle, +même après la découverte qu'elle fit de son crime: cet homme était déjà +marié aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouïe de demander et d'épouser +Thérèse. + +«Ne me demandez pas comment le père de Thérèse, homme d'esprit et +d'expérience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous répéterais ce que +ma propre expérience m'a trop appris, à savoir que, dans ce monde, tout ce +qui arrive est la moitié du temps le contraire de ce qui semblait devoir +arriver. + +«Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore +d'autres étourderies qui donneraient à penser que sa lucidité était déjà +compromise. Il avait fait un legs à Thérèse au lieu de lui donner une dot +de la main à la main. Ce legs se trouva nul devant les héritiers légitimes, +et Thérèse, qui adorait son père, n'eût pas voulu plaider même avec des +chances de succès. Elle se trouva donc ruinée précisément au moment où +elle devenait mère, et, dans ce même temps, elle vit arriver chez elle une +femme exaspérée qui réclamait ses droits et voulait faire un éclat; +c'était la première, la seule légitime femme de son mari. + +«Thérèse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et +obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procès; elle obtint du comte qu'il +reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la +naissance de Thérèse et du secret dont son père avait voulu environner les +témoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu à huis clos, à +l'étranger, et c'est aussi à l'étranger que le jeune couple avait vécu +depuis ce temps. Cette vie même avait été fort mystérieuse. Le comte, +craignant à coup sûr d'être démasqué s'il reparaissait dans le monde, +faisait croire à Thérèse qu'il avait la passion de la solitude avec elle, +et la jeune femme confiante, éprise et romanesque, trouvait tout naturel +que son mari voyageât avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir +des indifférents. + +«Lorsque Thérèse découvrit l'horreur de sa situation, il n'était donc pas +impossible que tout fût enseveli dans le silence. Elle consulta un légiste +discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage était nul, +mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait +jamais user de sa liberté, elle prit à l'instant même un parti irrévocable, +celui de n'être ni libre ni mariée, plutôt que de souiller le père de son +enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de +toute façon un bâtard; mais mieux valait qu'il n'eût pas de nom et qu'il +ignorât à jamais sa naissance que d'avoir à réclamer un nom taré en +déshonorant son père. + +«Thérèse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoué, et lui-même, il +l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes déchirantes, des +scènes sans nom, où Thérèse se débattit avec une énergie au-dessus de son +âge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est héroïque, +ne l'est pas à demi. + +«Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le +coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dévorée de +jalousie, fut vaincue par sa magnanimité jusqu'à lui baiser les pieds en +la quittant. + +«Thérèse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, résolue à se +faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit à vivre +pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui était si +cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce +dernier bonheur ne devait pas durer longtemps. + +«Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa +première femme, Thérèse avait dû accepter, à la prière même de celle-ci, +une pension raisonnable pour être en mesure d'élever convenablement son +fils; mais à peine le comte eut-il reconduit sa femme à La Havane, qu'il +l'abandonna de nouveau, s'échappa, revint en Europe et alla se jeter aux +pieds de Thérèse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant à +l'autre extrémité du monde. + +«Thérèse fut inexorable: elle avait réfléchi et prié. Son âme s'était +affermie, elle n'aimait plus le comte. Précisément à cause de son fils, +elle ne voulait pas qu'un tel homme devînt le maître de sa vie. Elle avait +perdu le droit d'être heureuse, mais non pas celui de se respecter +elle-même: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte +la menaça de la laisser sans ressources: elle répondit qu'elle n'avait pas +peur de travailler pour vivre. + +«Ce misérable fou s'avisa alors d'un moyen exécrable, soit pour mettre +Thérèse à sa discrétion, soit pour se venger de sa résistance. Il enleva +l'enfant et disparut. Thérèse courut après lui; mais il avait si bien pris +ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors +que je la rencontrai en Angleterre; mourant de désespoir et de fatigue +dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur, que +j'hésitai à la reconnaître. + +«J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes +recherches eurent un succès déplorable. Le comte était repassé en +Amérique. L'enfant y était mort de fatigue en arrivant. + +«Quand il me fallut porter à cette malheureuse l'épouvantable nouvelle, je +fus épouvanté moi-même du calme qu'elle montra. On eût dit pendant huit +jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle était +sauvée. J'étais forcé de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer +où elle était. J'étais inquiet de son dénûment; elle me trompa en me +disant que sa mère ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que +sa pauvre mère en eût été bien empêchée: elle ne disposait pas d'un +centime dans son ménage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait +tous les malheurs de sa fille. Thérèse, qui lui écrivait en secret, les +lui avait cachés pour ne pas la désespérer. + +«Thérèse vécut en Angleterre en donnant des leçons de français, de dessin +et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage +d'exercer pour n'avoir à accepter la pitié de personne. + +«Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa à Paris, où elle +n'était jamais venue, et où personne ne la connaissait. Elle n'avait alors +que vingt ans, elle avait été mariée à seize. Elle n'était plus du tout +jolie, et il a fallu huit années de repos et de résignation pour lui +rendre sa santé et sa douce gaieté d'autrefois. + +«Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'à de rares intervalles, puisque +je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvée digne et fière, +travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvreté sous un +miracle d'ordre et de propreté, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de +personne, ne voulant pas parler du passé, caressant quelquefois les +enfants en secret et les quittant dès qu'on la regarde, dans la crainte +sans doute qu'on ne la voie émue. + +«Voilà trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous +demander de faire mon portrait, je cherchais précisément son adresse, que +j'allais vous demander quand vous m'avez parlé d'elle. Arrivé la veille, +je ne savais pas encore qu'elle eût enfin du succès, de l'aisance et de la +célébrité. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette âme si +longtemps brisée pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou être heureuse. +Tâchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagné! Et, si vous +n'êtes point sûr de ne pas la faire souffrir, brûlez-vous la cervelle ce +soir plutôt que de retourner chez elle. Voilà tout ce que j'avais à vous +dire. + +--Attendez, dit Laurent très-ému: ce comte de *** est-il toujours vivant? + +--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le désespoir des autres se +portent toujours bien et échappent à tous les dangers. Ils ne donnent même +jamais leur démission; car celui-ci a eu dernièrement la présomption de +m'envoyer pour Thérèse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et +dont elle fait le cas que cela mérite. + +Laurent avait songé à épouser Thérèse en écoutant le récit de M. Palmer. +Ce récit l'avait bouleversé. Les inflexions monotones, l'accent prononcé, +et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jugé inutile de +reproduire, lui avaient donné, dans l'imagination vive de son auditeur, je +ne sais quoi d'étrange et de terrible comme la destinée de Thérèse. Cette +fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari, +n'était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions +n'avait-elle pas dû garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait +devant les yeux éblouis de Laurent. Thérèse dévoilée lui paraissait plus +mystérieuse que jamais: s'était-elle jamais consolée, ou pouvait-elle +l'être un seul instant? + +Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thérèse, et que, +s'il parvenait jamais à être aimé d'elle, il se rappellerait à toutes les +heures de sa vie l'heure qui venait de s'écouler et le récit qu'il venait +d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir +l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et +écrivit: + +«Thérèse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux +mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu +peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas +cela: je vous aime éperdument. C'est absurde, c'est insensé, c'est +misérable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou +écrire à une femme ce mot-là: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop +froid et trop retenu aujourd'hui de moi à vous. Je ne peux plus vivre avec +ce secret qui m'étouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu +cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout +d'une heure, je suis à votre porte et bien souvent, la nuit, dévoré de +jalousie, et presque furieux contre moi-même, je demande à Dieu de me +délivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne +crois pas, et que vous avez inventé pour me dégoûter de songer à vous. +Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thérèse! Faute de cette +solution, je n'en vois qu'une troisième, c'est que je me tue pour en +finir... C'est lâche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous +les amants désespérés; mais est-ce ma faute s'il y a des désespoirs qui +font jeter le même cri à tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce +que j'arrive à être un homme comme les autres? + +«De quoi m'a servi tout ce que j'ai inventé pour m'en défendre et pour +rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait être libre? + +«Avez-vous quelque chose à me reprocher vis-à-vis de vous, Thérèse? +Suis-je un fat, un roué, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous +donner confiance dans mon amitié? Mais pourquoi voulez-vous que je meure +sans avoir aimé, vous qui seule pouvez me faire connaître l'amour, et qui +le savez bien? Vous avez dans l'âme un trésor, et vous souriez à côté d'un +malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pièce +de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitié; ce n'est +pas même de la pitié, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau +augmente la soif. + +«Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-être aimé déjà quelqu'un +qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime, +et n'est-ce pas tout? + +«Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre +fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, à moins de mentir à Dieu et à +vous-même. Vous voyez bien que mon tourment me maîtrise, et que j'arrive à +faire une déclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que +d'être raillé par vous! + +«Thérèse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon +âme n'a jamais été souillé, et que, de l'abîme où je m'étais jeté, j'ai +toujours, malgré moi, crié vers le ciel. Vous savez bien qu'auprès de vous +je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint +quelquefois de prendre ma tête dans vos mains, comme si vous alliez +m'embrasser au front. Et vous disiez: «Mauvaise tête! tu mériterais d'être +brisée.» Et pourtant, au lieu de l'écraser comme la tête d'un serpent, +vous tâchiez d'y faire entrer le souffle pur et brûlant de votre esprit. +Eh bien, vous n'avez que trop réussi; et, à présent que vous avez allumé +le feu sur l'autel, vous vous détournez et vous me dites: «Confiez-en la +garde à une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et +bien dévouée; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du +bonheur domestique, que sais-je? tout, excepté moi!» + +«Et moi, Thérèse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-même. +Depuis que je vous connais, vous travaillez à me faire croire au bonheur +et à m'en donner le goût. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas +devenu égoïste, comme un enfant gâté. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je +ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais +seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette +vie-là ou la mort qu'il me faut.» + + + + +IV + + +Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée +comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent, +qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les +expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur +de Thérèse, ou, s'il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si +lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse +d'elle-même que le premier jour. Le mot de passion la révoltait. + +--Des passions, à moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce +que c'est, et que je veux retourner à ce breuvage empoisonné! Que lui +ai-je fait, moi qui lui ai donné tant de tendresse et de soins, pour qu'il +me propose, en guise de remercîment, le désespoir, la fièvre et la +mort?... Après tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, à ce malheureux +esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour +comme la pierre philosophale, à laquelle on s'efforce d'autant plus de +croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse à +la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de +délire. Comment le calmer et le détacher d'une fantaisie qui arrive à le +rendre malheureux? + +«C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'éloigner de +la débauche, je l'ai trop habitué à un attachement honnête; mais il est +homme et il trouve notre affection incomplète. Pourquoi m'a-t-il trompée? +pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il était tranquille auprès de moi? Que +ferai-je, moi, pour réparer la niaiserie de mon inexpérience? Je n'ai pas +été assez de mon sexe dans le sens de la présomption. Je n'ai pas su +qu'une femme, si tiède et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours +troubler la cervelle d'un homme. J'aurais dû me croire séduisante et +dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se +démentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne +peut donc être un tort que de ne pas avoir les instincts de la +coquetterie? + +Et puis Thérèse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces +instincts de réserve et de méfiance pour se préserver des désirs d'autres +hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus, +parce qu'elle l'estimait dans son amitié pour elle, parce qu'elle ne +pouvait pas croire qu'il chercherait à la tromper, et aussi, il faut bien +le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son +atelier, elle allait et venait, en proie à un malaise douloureux, tantôt +regardant cette fatale lettre qu'elle avait posée sur une table comme n'en +sachant que faire, et ne se décidant ni à la rouvrir ni à la détruire, +tantôt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait +justement avec entrain et plaisir au moment où on lui avait apporté cette +lettre, c'est-à-dire ce doute, ce trouble, ces étonnements et ces +craintes. C'était comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu +et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot écrit +sur ce papier était comme un chant de mort déjà entendu dans le passé, +comme une prophétie de malheurs nouveaux. + +Elle essaya de se rasséréner en se remettant à peindre. C'était pour elle +le grand remède à toutes les petites agitations de la vie extérieure: mais +il fut impuissant ce jour-là: l'effroi que cette passion lui inspirait +l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie +présente. + +--Deux bonheurs troublés ou détruits, se dit-elle en jetant son pinceau et +en regardant la lettre: le travail et l'amitié. + +Elle passa le reste de la journée sans rien résoudre. Elle ne voyait qu'un +point net dans son esprit, la résolution de dire non; mais elle voulait +que ce fût non, et ne tenait pas à le signifier au plus vite avec cette +rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se +hâtent de barricader la porte. La manière de dire ce _non_ sans appel, qui +ne devait laisser aucune espérance, et qui pourtant ne devait pas mettre +un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitié, était pour elle un problème +difficile et amer. Ce souvenir-là, c'était son propre amour; quand on a un +mort chéri à ensevelir, on ne se décide pas sans douleur à lui jeter un +drap blanc sur la face, et à le pousser dans la fosse commune. On voudrait +l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps, +en priant pour l'âme de celui qu'elle renferme. + +Elle arriva à la nuit sans avoir trouvé d'expédient pour se refuser sans +trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dîner, lui demanda avec +inquiétude si elle était malade. + +--Non, répondit-elle, je suis préoccupée. + +--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas à +vivre. + +Thérèse leva un doigt; c'était un geste que Catherine connaissait et qui +voulait dire: «Ne parle pas de cela.» + +L'heure où Thérèse recevait le petit nombre de ses amis n'était, depuis +quelque temps, mise à profit que par Laurent. Bien que la porte restât +ouverte à qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent +absents (c'était la saison d'aller ou de rester à la campagne), soit +qu'ils eussent senti chez Thérèse une certaine préoccupation, un désir +involontaire et mal déguisé de causer exclusivement avec M. de Fauvel. + +C'était à huit heures que Laurent arrivait, et Thérèse regarda la pendule +en se disant: + +--Je n'ai pas répondu; aujourd'hui, il ne viendra pas. + +Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta; + +--Il ne faut pas qu'il revienne jamais. + +Comment passer cette éternelle soirée qu'elle avait l'habitude d'employer +à causer avec son jeune ami, tout en faisant de légers croquis ou quelque +ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment étendu sur les +coussins du divan? Elle songea à se soustraire à l'ennui en allant trouver +une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait +quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure, +et il serait trop tard quand Thérèse arriverait. La course était si longue +et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-là! D'ailleurs, il +fallait s'habiller, et Thérèse, qui vivait en pantoufles, comme les +artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gêne, +était paresseuse à se mettre en tenue de visite. Mettre un châle et un +voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les +allées désertes du bois de Boulogne? Thérèse s'était promenée ainsi +quelquefois avec Laurent, lorsque la soirée étouffante leur donnait le +besoin de chercher un peu de fraîcheur sous les arbres. C'étaient des +promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent +lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient +tous deux à l'excentricité de ces mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient +aucun mystère. Elle se les rappela comme s'ils étaient déjà loin et se dit +en soupirant, à l'idée qu'ils ne reviendraient plus: + +--C'était le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui +souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus. + +A neuf heures, elle essaya enfin de répondre à Laurent, lorsqu'un coup de +sonnette la fit tressaillir. C'était lui! Elle se leva pour dire à +Catherine de répondre qu'elle était sortie. Catherine entra: ce n'était +qu'une lettre de lui. Thérèse regretta involontairement que ce ne fût pas +lui-même. + +Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots: + +«Adieu, Thérèse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un +enfant!» + +Ces deux lignes firent trembler Thérèse de la tête aux pieds. La seule +passion qu'elle n'eût jamais travaillé à éteindre dans son coeur, c'était +l'amour maternel. Cette plaie-là, bien que fermée en apparence, était +toujours saignante comme l'amour inassouvi. + +--Comme un enfant; répétait-elle en serrant la lettre dans ses mains +agitées de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce +qu'il dit là, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils +savait déjà dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crié quand on l'a emporté. +Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus. + +Thérèse était surexcitée, et, son émotion s'emparant du plus douloureux +des prétextes, elle fondit en larmes. + +--Vous m'avez appelée? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu! +qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà dans les pleurs comme +autrefois! + +--Rien, rien, laisse-moi, répondit Thérèse. Si quelqu'un vient pour me +voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux être seule. Je suis +malade. + +Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher à pas +furtifs le long de la haie. + +--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma +maîtresse pleure; mais ça doit être votre faute, vous lui faites des +peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon! + +Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était +persuadée que Laurent était son amant. + +--Elle pleure? s'écria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle? + +Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de +Thérèse, qui sanglotait dans le salon, la tête dans ses mains. + +Laurent eût été transporté de joie de la voir ainsi s'il eût été le roué +que parfois il voulait paraître; mais le fond de son coeur était +admirablement bon, et Thérèse avait sur lui l'influence secrète de le +ramener à sa véritable nature. Les larmes dont elle était baignée lui +firent donc une peine réelle et profonde. Il la supplia à genoux d'oublier +encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa +raison. + +--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez +notre amitié défunte, je jure de la faire revivre plutôt que de vous +causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thérèse, ma +soeur chérie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de +vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste +découverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me +guérir par la patience et la pitié. J'y ferai tous mes efforts, je vous en +fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je +crois qu'il ne m'en coûtera pas tant que vous pourriez le craindre, car je +ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vérité, +je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il être après la vie que j'ai +menée et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'âme que +j'éprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur +et prenez tout le mien. Acceptez d'être aimée de moi, et ne me dites plus +que c'est pour vous un outrage, car mon désespoir, c'est de voir que vous +me méprisez trop pour me permettre que, même en rêve, j'aspire à vous... +Cela me rabaisse tant à mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer +ce malheureux qui vous répugne moralement. Relevez-moi plutôt du bourbier +où j'étais tombé, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir +digne de vous. Oui, laissez-moi une espérance! si faible qu'elle soit, +elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thérèse! La +seule idée de travailler pour vous paraître meilleur me donne déjà de la +force, je le sens; ne me l'ôtez pas. Que vais-je devenir si vous me +repoussez? Je vais redescendre tous les degrés que j'ai montés depuis que +je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitié sera perdu pour moi. +Vous aurez essayé de guérir un malade, et vous aurez fait un mort! Et +vous-même alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre +oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menée à meilleure +fin? Soyez pour moi une soeur de charité qui ne se borne pas à panser un +blessé, mais qui s'efforce de réconcilier son âme avec le ciel. Voyons, +Thérèse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne détournez pas votre tête, +si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne +m'ayez, sinon permis, du moins pardonné de vous aimer! + +Thérèse dut accepter cette effusion comme sérieuse, car Laurent était de +bonne foi. Le repousser avec défiance eût été un aveu de la tendresse trop +vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est déjà +vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-être le fut-elle +sincèrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle +n'était pas mal inspirée par sa faiblesse même. Rompre en ce moment, c'eût +été provoquer de terribles émotions qu'il valait mieux apaiser, sauf à +détendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait être +l'affaire de quelques jours. Laurent était si mobile et passait si +brusquement d'un extrême à l'autre! + +Ils se calmèrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre à oublier +l'orage, et même s'efforçant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement +sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation était +essentiellement modifiée, et l'intimité avait fait un pas de géant. La +crainte de se perdre les avait rapprochés, et, tout en se jurant que rien +n'était changé entre eux quant à l'amitié, il y avait dans toutes leurs +paroles et dans toutes leurs idées une langueur de l'âme, une sorte de +fatigue attendrie qui était déjà l'abandon de l'amour! + +Catherine, en apportant le thé, acheva de les remettre ensemble, comme +elle disait, par ses naïves et maternelles préoccupations. + +--Vous feriez mieux, dit-elle, à Thérèse, de manger une aile de poulet que +de vous creuser l'estomac avec ce thé!--Savez-vous, dit-elle à Laurent en +lui montrant sa maîtresse, qu'elle n'a pas touché à son +dîner? + +--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'écria Laurent. Ne dites pas non, Thérèse, +il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez +malade? + +Et, comme Thérèse refusait de manger, car elle n'avait réellement pas faim, +il prétendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait à insister, +avoir faim lui-même, et cela était vrai, car il avait oublié de dîner. Dès +lors Thérèse se fit un plaisir de lui donner à souper, et ils mangèrent +ensemble pour la première fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste +de Thérèse, n'était pas un fait insignifiant. Manger tête à tête surtout +est une grande source d'intimité. C'est la satisfaction en commun d'un +besoin de l'être matériel, et, quand on y cherche un sens plus élevé, +c'est une communion comme le mot l'indique. + +Laurent, dont les idées prenaient volontiers un tour poétique au milieu +même de la plaisanterie, se compara en riant à l'enfant prodigue, pour qui +Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se +présentait sous la forme d'un mince poulet, prêta naturellement à la +gaieté des deux amis. C'était si peu pour l'appétit du jeune homme, que +Thérèse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guère de ressources, et +Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mît en peine. On +déterra au fond d'une armoire un énorme pot de gelée de goyaves. C'était +un présent de Palmer que Thérèse n'avait pas songé à entamer, et que +Laurent entama profondément, tout en parlant avec effusion de cet +excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'être jaloux, et que +désormais il aimait de tout son coeur. + +--Vous voyez, Thérèse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi, +il faut gâter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traités par +la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur +n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel! + +Quand vint le thé, Laurent s'aperçut qu'il avait dévoré en égoïste, et que +Thérèse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mangé du tout. Il se +reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il +voulut lui-même faire le thé et servir Thérèse. C'était la première fois +de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un +plaisir délicat dont il éprouva naïvement la surprise. + +--A présent, dit-il à Thérèse en lui présentant sa tasse à genoux, je +comprends qu'on puisse être domestique et aimer son état. Il ne s'agit que +d'aimer son maître. + +De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême. +Laurent avait dans les manières, et même dans l'attitude du corps, une +certaine roideur dont il ne se départait même pas avec les femmes du +monde. Il les servait avec la froideur cérémonieuse de l'étiquette. Avec +Thérèse, qui faisait les honneurs de son petit intérieur en bonne femme et +en artiste enjouée, il avait toujours été prévenu et choyé sans avoir à +rendre la pareille. Il y eût eu manque de goût et de savoir-vivre à se +faire l'homme de la maison. Tout à coup, à la suite de ces pleurs et de +ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendît compte, se +trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il +s'emparait d'inspiration, sans que Thérèse, surprise et attendrie, pût s'y +opposer. Il semblait qu'il fût chez lui, et qu'il eût conquis le privilége +de soigner la dame du logis, en bon frère ou en vieux ami. Et Thérèse, +sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire +avec de grands yeux étonnés, se demandant si jusque-là elle ne s'était pas +radicalement trompée en prenant cet enfant tendre et dévoué pour un homme +hautain et sombre. + +Cependant Thérèse réfléchit durant la nuit; mais, le lendemain matin, +Laurent qui, sans rien préméditer, ne voulait pas la laisser respirer, car +il ne respirait plus lui-même, lui envoya des fleurs magnifiques, des +friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux, +qu'elle ne put se défendre d'en être touchée. Il se disait le plus heureux +des hommes, il ne désirait rien de plus que son pardon, et, du moment +qu'il l'avait obtenu, il était le roi du monde. Il acceptait toutes les +privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fût pas privé de voir et +d'entendre son amie. Cela seul était au-dessus de ses forces; tout le +reste n'était rien. Il savait bien que Thérèse ne pouvait pas avoir +d'amour pour lui, ce qui ne l'empêchait pas, dix lignes plus bas, de dire: +«Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?» + +Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour, +avec une candeur dont, à coup sûr, il était dupe lui-même, entourant +Thérèse de soins exquis, travaillant de tout son coeur à lui donner +confiance dans la chasteté de leurs relations, et à chaque instant lui +parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant à la +distraire quand il la voyait inquiète, à l'égayer quand il la voyait +triste, à l'attendrir sur lui-même quand il la voyait sévère, il l'amena +insensiblement à n'avoir pas d'autre volonté et d'autre existence que les +siennes. + +Rien n'est périlleux comme ces intimités où l'on s'est promis de ne pas +s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas à l'autre une +secrète répulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie +indépendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent +d'abandonner le convenu social, sont plus exposés à ces dangers que ceux +qui vivent dans le réglé et dans le positif. On doit donc leur pardonner +des entraînements plus soudains et des impressions plus fiévreuses. +L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est généralement plus indulgente +pour ceux qui errent forcément dans la tempête que pour ceux que berce un +calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration, +et il faut bien que ce feu qui déborde pour les plaisirs et les +enthousiasmes du public arrive à les consumer eux-mêmes. On les plaint +alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs désastres et leurs +catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit à sa brave et +douce compagne: + +--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de +chagrin. Et ce fameux poète qui disait de si belles choses, il s'est +suicidé. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-là finissent mal. +C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux... + +Et le bon bourgeois a raison. + +Thérèse avait pourtant vécu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour +cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusée, du moins en +laborieuse ouvrière, travaillant dès le matin, et ne s'enivrant pas de +plaisir ou de langueur à la fin de sa journée. Elle avait de continuelles +aspirations à la vie domestique et réglée; elle aimait l'ordre, et, loin +d'afficher le mépris puéril que certains artistes prodiguaient à ce qu'ils +appelaient dans ce temps-là la gent épicière, elle regrettait amèrement de +n'avoir pas été mariée dans ce milieu médiocre et sûr, où, au lieu de +talent et de renommée, elle eût trouvé l'affection et la sécurité. Mais on +ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas +les seuls imprudents que la destinée foudroie. + + + + +V + + +Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et +libertin que l'on attribue à ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa +volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu'elle lui dit: + +--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus à ce point où la +faute à commettre est l'inévitable réparation d'une série de fautes +commises. J'ai été coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence égoïste +de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même, en restant +ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierté... +Écoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la +force dont elle était capable, ne me retire jamais cette main-là et, +quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas +oublier qu'avant d'être ta maîtresse, j'ai été _ton ami_. Je me le suis +dit dès le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi +pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-là ne pouvait +pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette +liaison, mêlée pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le +dessus. Je te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour +comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n'est pas un +instant de délire qui m'a jetée dans tes bras, mais un élan de mon coeur +et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupté. +Je ne suis pas supérieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le +droit de me croire invulnérable; mais je t'aime si ardemment et si +saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais dû être +sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t'était bonne, qu'elle +t'apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d'un mauvais passé, te +voilà persuadé du contraire, à tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire, +en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je résiste, que tu +sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche, en blasphémant même +notre pauvre amitié. Eh bien, j'offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma +vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, soit. Je serai +assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d'accomplir +quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tenté, et +Dieu me pardonnera un dévouement inutile, lui qui sait combien il est +sincère! + +Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les +premiers jours de cette union. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il +avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir +fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rêvé, +et dont il s'était cru à jamais déshérité par sa faute. Elle le retrempait, +disait-il, dans les eaux de son baptême, elle effaçait en lui jusqu'au +souvenir de ses mauvais jours. C'était une adoration, une extase, un +culte. + +Thérèse y crut naïvement. Elle s'abandonna à la joie d'avoir donné toute +cette félicité et rendu toute cette grandeur à une âme d'élite. Elle +oublia toutes ses appréhensions et en sourit comme de rêves creux qu'elle +avait pris pour des raisons. Ils s'en moquèrent ensemble; ils se +reprochèrent de s'être méconnus et de ne s'être pas jetés au cou l'un de +l'autre dès le premier jour, tant ils étaient faits pour se comprendre, se +chérir et s'apprécier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons. +Thérèse était rajeunie de dix ans. C'était un enfant plus enfant que +Laurent lui-même; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une +existence où il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose. + +Pauvre Thérèse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers. + +D'où vient cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des +forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter +la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le +jeune homme qui se trouve lancé sans frein dans le monde avec d'immenses +aspirations, et qui se croit capable d'éteindre tous les fantômes qui +passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son péché est-il autre +chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que +l'exercice de la vie doit être un éternel combat contre soi-même? Il en +est vraiment qui sont à plaindre, et qu'il est difficile de condamner, à +qui ont peut-être manqué un guide, une mère prudente, un ami sérieux, une +première maîtresse sincère. Le vertige les a saisis dès leurs premiers pas; +la corruption s'est jetée sur eux comme sur une proie pour faire des +brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'âme, pour faire des insensés +de ceux qui se débattaient, comme Laurent, entre la fange de la réalité et +l'idéal de leurs rêves. + +Voilà ce que disait Thérèse pour continuer à aimer cette âme souffrante, +et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter. + +Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. Ce +chiffre néfaste ne sortit jamais de la mémoire de Thérèse. Des +circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de +joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'était venu voir +Thérèse, elle n'avait pas de travail trop pressé; Laurent promettait de se +remettre à l'ouvrage dès qu'il pourrait reprendre possession de son +atelier, envahi par des ouvriers à qui il en avait confié la réparation. +La chaleur était écrasante à Paris; il fit à Thérèse la proposition +d'aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. C'était +le septième jour. + +Ils partirent en bateau, et arrivèrent le soir dans un hôtel, d'où, après +le dîner, ils sortirent pour courir la forêt par un clair de lune +magnifique. Ils avaient loué des chevaux et un guide, lequel les ennuya +bientôt par son baragouin prétentieux. Ils avaient fait deux lieues et se +trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il +proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir à pied, quand +même il serait un peu tard. + +--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thérèse, nous ne passerions pas toute +la nuit dans la forêt: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que +tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble. + +Ils restèrent seuls, et c'est alors que se passa une scène bizarre, +presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivée. +Ils étaient montés sur le haut du rocher et s'étaient assis sur la mousse +épaisse desséchée par l'été. Laurent regardait le ciel splendide où la +lune effaçait la clarté des étoiles. Deux ou trois des plus grosses +brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renversé sur le dos, Laurent les +contemplait. + +--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est à peu près +au-dessus de ma tête; elle a l'air de me regarder. + +--C'est Véga, répondit Thérèse. + +--Tu sais donc le nom de toutes les étoiles, toi, savante? + +--A peu près. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en +sauras autant que moi, quand tu voudras. + +--Non, merci; j'aime mieux décidément ne pas savoir: j'aime mieux leur +donner des noms à ma fantaisie. + +--Et tu as raison. + +--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracées là-haut et +faire des combinaisons de groupes à mon idée que de marcher dans le +caprice des autres. Après tout, peut-être ai-je tort, Thérèse! Tu aimes +les sentiers frayés, toi, n'est-ce pas? + +--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes +de sept lieues! + +--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que +moi! + +--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler. + +--Avise-toi d'en avoir pour me laisser là! Mais ne parlons pas de nous +quitter: ce mot-là ferait pleuvoir! + +--Eh! qui donc y songe? Ne le répète pas, ton affreux mot! + +--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'écria-t-il en se levant +brusquement. + +--Qu'as-tu et où vas-tu? lui dit-elle. + +--Je ne sais pas, répondit-il. Ah! si! à propos... Il y a par là un écho +extraordinaire, et, la dernière fois que j'y suis venu avec la petite... +tu ne tiens pas à savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir à +l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait là-bas sur le tertre qui est +vis-à-vis de nous. + +Thérèse ne répondit rien. Il s'aperçut que ce souvenir intempestif d'une +de ses mauvaises connaissances n'était pas délicat à jeter au milieu d'une +romantique veillée avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui était-il +revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui était-il arrivé +au bord des lèvres? Il fut mortifié de cette maladresse; mais, au lieu de +s'en accuser naïvement et de la faire oublier par des torrents de tendres +paroles qu'il savait bien tirer de son âme quand la passion l'inspirait, +il n'en voulut pas avoir le démenti, et demanda à Thérèse si elle voulait +chanter pour lui. + +--Je ne pourrais pas, lui répondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que +je n'étais montée à cheval, je me sens un peu oppressée. + +--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thérèse, cela me fera tant de +plaisir! + +Thérèse était trop fière pour avoir du dépit, elle n'avait que du chagrin. +Elle détourna la tête et feignit de tousser. + +--Allons, dit-il en riant, vous n'êtes qu'une faible femme! Et puis vous +ne croyez pas à mon écho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre. +Restez ici. Je grimpe là-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espère, de +rester seule cinq minutes? + +--Non, répondit tristement Thérèse, je n'ai pas du tout peur. + +Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui +le séparait de celui où ils étaient; mais ce ravin était plus creux qu'il +ne le paraissait. Quand Laurent, après en avoir descendu la moitié, vit le +chemin qui lui restait à faire, il s'arrêta, craignant de laisser Thérèse +seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne +l'avait pas rappelé. + +--Non, pas du tout! lui cria-t-elle à son tour, ne voulant pas contrarier +sa fantaisie. + +Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tête de Laurent; il +prit ce _pas du tout_ pour une dureté, et se remit à descendre, mais moins +vite et en rêvant. + +--Je l'ai blessée, dit-il, et la voilà qui me boude, comme du temps où +nous jouions au frère et à la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces +humeurs-là, à présent qu'elle est ma maîtresse? Mais pourquoi l'ai-je +blessée? J'ai eu tort assurément, mais c'est sans le vouloir. Il est bien +impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passé dans la +mémoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une +mortification pour moi? Que lui importe mon passé, puisqu'elle m'a accepté +comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui +arrivera-t-il jamais à elle-même de me parler de ce drôle qu'elle a aimé +et dont elle s'est crue la femme? Malgré elle, Thérèse se souviendra +auprès de moi des jours qu'elle a vécu sans moi, et lui en ferai-je un +crime? + +Laurent se répondit aussitôt à lui-même: + +--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et +j'aurais dû lui en demander pardon tout de suite. + +Mais déjà il était arrivé à ce moment de fatigue morale où l'âme est +rassasiée d'enthousiasme, où l'être farouche et faible que nous sommes +tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-même. + +--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore +s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle être heureuse et confiante +huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore +plus de la sienne à faire de si peu une si grosse affaire et à me gâter +cette belle nuit de poésie que je m'étais arrangée avec elle dans un des +plus beaux endroits du monde. J'y suis déjà venu avec des libertins et des +filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je +conduite où je n'aurais pas retrouvé ces fâcheux souvenirs? A coup sûr, +ils ne m'enivrent guère, et il y a presque de la cruauté à me les +reprocher... + +En répondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thérèse lui adressait +probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallée, où il se sentit +troublé et fatigué comme à la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe +dans un mouvement de lassitude et de dépit. Il y avait sept jours entiers +qu'il ne s'était appartenu; il subissait le besoin de se reconquérir et de +se croire seul et indompté un instant. + +De son côté Thérèse était navrée et effrayée en même temps. Pourquoi le +mot _se quitter_ avait-il été jeté par lui tout à coup comme un cri aigre +au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? à quel +propos? en quoi l'avait-elle provoqué? Elle cherchait en vain. Laurent +lui-même n'eût pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi était +grossièrement cruel, et combien il devait être irrité pour l'avoir dit, +cet homme d'une éducation exquise! Mais d'où lui venait cette colère? +portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des +paroles d'égarement et de malédiction? + +Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'à ce qu'il fût +entré dans l'ombre épaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'étonnait +du temps qu'il lui fallait pour reparaître sur le versant de l'autre +monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait être tombé dans quelque +précipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain +herbu, hérissé de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de +l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable détresse monta jusqu'à elle, un +cri rauque, affreux, désespéré, qui lui fit dresser les cheveux sur la +tête. + +Elle s'élança comme une flèche dans la direction de la voix. S'il y eût eu, + en effet, un abîme, elle s'y fût précipitée sans réflexion; mais ce +n'était qu'une pente rapide où elle glissa plusieurs fois sur la mousse et +déchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrêta; elle arriva, sans savoir +comment, auprès de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agité d'un +tremblement convulsif. + +--Ah! te voilà, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de +venir! j'y serais mort! + +Et, comme don Juan après la réponse de la statue, il ajouta d'une voix +âpre et brusque: _Sortons d'ici!_ + +Il l'entraîna sur le chemin, marchant à l'aventure et ne pouvant rendre +compte de ce qui lui était arrivé. + +Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans +une clairière. Ils ne savaient où ils étaient; le sol était semé de roches +plates qui ressemblaient à des tombes, et entre lesquelles poussaient au +hasard des genévriers qu'on eût pu prendre, la nuit, pour des +cyprès. + +--Mon Dieu! dit tout à coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetière? +Pourquoi m'amènes-tu ici? + +--Ce n'est, répondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traversé +beaucoup de pareils ce soir. S'il te déplaît, ne nous y arrêtons pas, +rentrons sous les grands arbres. + +--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinée me jette +dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser l'horreur. +Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thérèse? Tout ce +qui ébranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins âpre. +Quand une tête doit tomber sur l'échafaud, la foule va regarder, et c'est +tout naturel. Il n'y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre: +il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la +vie. + +Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thérèse +n'osait l'interroger et s'efforçait de le distraire; elle voyait bien +qu'il venait d'avoir un accès de délire. Enfin il se remit assez pour +vouloir et pouvoir le raconter. + +Il avait eu une hallucination. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tête +s'était troublée. Il avait entendu l'écho chanter tout seul, et ce chant, +c'était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour +se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la +bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés, et les +cheveux au vent. + +--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me +dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des +voleurs, et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours; mais la +canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours vers +moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas +poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me +faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je +me suis jeté la face contre terre, car cet homme ... c'était moi! + +«Oui, c'était mon spectre, Thérèse! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas +fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans +l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine, + je n'avais vu celle-là que dans mon imagination; mais qu'elle était nette, + horrible, effrayante! C'était moi avec vingt ans de plus, des traits +creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche +abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce +fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l'être que je suis à +présent. Je me suis dit alors: «O mon Dieu! est-ce donc là ce que je serai +dans mon âge mûr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai +exprimés malgré moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme +dont je me croyais délivré? Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher +sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il viendra me railler et me +crier: _Il est trop tard!_» + +«Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te +demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver; mais je ne +sais pendant combien de minutes ou de siècles j'aurais tourné sur moi-même +sans pouvoir avancer, si tu n'étais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de +suite, Thérèse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré. + +Il était difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait +une chose qu'il avait réellement éprouvée, ou s'il avait mêlé ensemble, +dans son cerveau, une allégorie née de ses réflexions amères et une image +entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant à Thérèse qu'il ne +s'était pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'était toujours rendu compte du +lieu où il était et du temps qui s'écoulait; mais cela même était +difficile à constater. Thérèse l'avait perdu de vue, et, quant à elle, le +temps lui avait semblé mortellement long. + +Elle lui demanda s'il était sujet à ces hallucinations. + +--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai été ivre que d'amour depuis +quinze jours que tu es à moi. + +--Quinze jours! dit Thérèse étonnée. + +--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois +bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons, cela me remettra tout à +fait. + +--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser à rentrer. + +--Eh bien, que faisons-nous? + +--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos à notre point +de départ. + +--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher? + +--Non, mais prenons à droite. + +--C'est tout le contraire. + +Thérèse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas démordre, +et même il s'emporta et parla d'un ton irrité, comme s'il y eût eu là +matière à dispute. Thérèse céda et le suivit où il voulut aller. Elle se +sentait brisée d'émotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler +d'un ton qu'elle n'eût jamais voulu prendre avec Catherine, même quand la +bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le +sentait malade; mais cet état d'excitation douloureuse où elle le voyait +l'effrayait d'autant plus. + +Grâce à l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la forêt, +marchèrent pendant quatre heures, et ne rentrèrent qu'au point du jour. La +marche dans le sable fin et lourd de la forêt est très-pénible. Thérèse ne +pouvait plus se traîner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne +songeait point à ralentir le pas par égard pour elle. Il allait devant, +prétendant toujours découvrir la bonne voie, lui demandant de temps à +autre si elle était lasse, et ne devinant pas qu'en répondant: «Non,» elle +voulait lui ôter le regret d'être cause de cette mésaventure. + +Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait été pourtant rudement +secoué par cette crise étrange; mais c'est le propre des tempéraments +nerveux à l'excès de se remettre comme par magie. Thérèse eut même +l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces épreuves terribles, c'est +elle qui se trouvait brisée, tandis qu'il semblait avoir pris une force +nouvelle. + +Elle n'avait pas dormi, s'attendant à le voir envahi par quelque grave +maladie; mais il prit un bain et se sentit très-dispos pour recommencer la +promenade. Il paraissait avoir oublié combien cette veillée avait été +fâcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaça vite chez +Thérèse. Revenue à Paris, elle crut que rien n'était changé entre eux; +mais, le soir même, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thérèse +avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la forêt, lui avec +son air effaré et distrait, elle avec sa robe déchirée et le corps brisé +de fatigue. Les artistes sont tellement habitués à faire la charge les uns +des autres, que Thérèse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eût aussi +de la facilité et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eût voulu pour +rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans +un sens comique cette scène nocturne qui l'avait torturée, elle en eut du +chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'âme ne peuvent jamais +avoir de côté risible. + +Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore. +Il écrivit sous sa figure: _Perdu dans la forêt et dans l'esprit de sa +maîtresse_, et sous la figure de Thérèse: _Le coeur aussi déchiré que la +robe_. La composition fut intitulée: _Lune de miel dans un cimetière_. +Thérèse s'efforça de sourire; elle loua le dessin, qui, malgré sa +bouffonnerie, sentait la main du maître, et ne fit aucune réflexion sur le +triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eût mieux fait, dès le +commencement, d'exiger que Laurent ne laissât pas courir sa gaieté au +hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce +qu'elle eut peur qu'il ne fût encore malade et pris de délire au milieu de +sa lugubre plaisanterie. + +Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si +la vie douce et réglée qu'elle voulait donner à son ami était réellement +l'hygiène qui convenait à cette organisation exceptionnelle. Elle lui +avait dit: + +--Tu t'ennuieras quelquefois peut-être; mais l'ennui repose du vertige, et, + quand la santé morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu +connaîtras la véritable gaieté. + +Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui, +mais il lui était impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices +amers et bizarres. Il s'était fait une vie de hauts et de bas perpétuels. +Les brusques transitions de la rêverie à l'exaltation et de la nonchalance +absolue aux excès bruyants étaient devenues un état normal dont il ne +pouvait plus se passer. Le bonheur délicieusement savouré pendant quelques +jours arrivait à l'irriter comme la vue de la mer par un calme +plat. + +--Tu es heureuse, disait-il à Thérèse, de te réveiller tous les matins +avec le coeur à la même place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est +comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'étais enfant: elle +le retrouvait tantôt à mes pieds, tantôt par terre. + +Thérèse se dit que la sérénité ne pouvait venir tout d'un coup à cette âme +troublée et qu'il fallait l'y habituer par degrés. Pour cela, il ne +fallait pas l'empêcher de retourner quelquefois à la vie active: mais que +faire pour que cette activité ne fût pas une souillure, un coup mortel +porté à leur idéal? Thérèse ne pouvait pas être jalouse des maîtresses que +Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait +l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le +travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser, +chercher avec lui une issue à cette force. L'issue naturelle eût été +l'enthousiasme de l'amour; mais c'était là encore une excitation après +laquelle Laurent eût voulu escalader le troisième ciel: faute d'en avoir +la puissance, il regardait du côté de l'enfer, et son cerveau, son visage +même, en recevaient un reflet parfois diabolique. + +Thérèse étudia ses goûts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver +faciles à satisfaire. Laurent était avide de diversion et d'imprévu; il +n'était pas nécessaire de le promener dans des enchantements irréalisables, +il suffisait de le promener n'importe où, et de lui trouver un amusement +auquel il ne s'attendît pas. Si, au lieu de lui donner à dîner chez elle, +Thérèse lui annonçait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dîner +ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel théâtre où elle +l'avait prié de la conduire, elle lui demandait tout à coup de la mener à +un spectacle tout différent, il était ravi de cette distraction inattendue +et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant à un plan +quelconque tracé d'avance, il éprouvait un insurmontable malaise et le +besoin de tout dénigrer. Thérèse le traita donc comme un enfant en +convalescence à qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune +attention aux inconvénients qui en résultaient pour elle. + +Le premier et le plus grave fut de compromettre sa réputation. On la +disait et on la savait sage. Tout le monde n'était pas persuadé qu'elle +n'eût pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant +répandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui +était marié en Amérique, elle passait pour avoir été entretenue par celui +qu'elle avait bien réellement épousé, et on a vu que Thérèse aimait mieux +supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le +malheureux qu'elle avait aimé; mais on s'accordait à la regarder comme +prudente et raisonnable. + +--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalités ni +de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du +bien. C'est une femme de tête et qui ne cherche qu'à passer inaperçue; ce +qui ajoute à son mérite. + +Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commença à +s'étonner, et le blâme fut d'autant plus sévère qu'elle s'en était +préservée plus longtemps. Laurent était fort prisé des artistes, mais il +comptait parmi eux un très-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gré +de faire le gentilhomme avec les élégants d'une autre classe, et, de leur +côté, les amis qu'il avait dans ce monde-là ne comprirent rien à sa +conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dévoué de Thérèse +passa pour un caprice effréné. Une femme chaste eût-elle choisi pour amant, +parmi les hommes sérieux qui l'entouraient, le seul qui eût mené une vie +dissolue avec toutes les pires dévergondées de Paris? Et, pour ceux qui ne +voulurent pas condamner Thérèse, la passion violente de Laurent ne parut +être qu'une rouerie menée à bonne fin, et dont il était assez habile pour +se _dépêtrer_ quand il en serait las. + +Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut déconsidérée pour le choix +qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher. + +Telle n'était pas, à coup sûr, l'intention de Thérèse; mais, avec Laurent, +bien qu'il eût résolu de l'entourer de respect, il n'y avait guère moyen +de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extérieur, et il fallait +l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en préserver. +Il était habitué à voir la foule et à en être vu. Quand il avait vécu un +jour dans la retraite, il se croyait tombé dans une cave, et demandait à +grands cris le gaz et le soleil. + +Avec la déconsidération arriva bientôt pour Thérèse un autre sacrifice à +faire: celui de la sécurité domestique. Jusque-là, elle avait gagné assez +d'argent par son travail pour mener une vie aisée; mais ce n'était qu'à la +condition d'avoir des habitudes réglées, beaucoup d'ordre dans ses +dépenses et de suite dans ses occupations. L'imprévu qui charmait Laurent +amena la gêne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le +sacrifice de ce précieux temps, qui est surtout le capital de +l'artiste. + +Mais tout ceci n'était que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur +lequel Thérèse jetait un voile si épais, que personne ne se doutait de son +malheur, et que ses amis, scandalisés ou peinés de sa situation, +s'éloignaient d'elle en disant: + +--Elle est enivrée. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien +vite! + +Cela était tout venu. Thérèse acquérait tous les jours la triste certitude +que Laurent ne l'aimait déjà plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y +avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle. +C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout à fait acquise pour +tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter. + + + + +VI + + +Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'était son rêve +depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manière +inespérée le mirent enfin à même de le réaliser. Il offrit à Thérèse de +l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui +jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait à ce voyage. +Thérèse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans +reproche. Aussi s'ingénia-t-elle à trouver de l'argent de son côté. Elle +en vint à bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la +fin de l'automne. + +Laurent s'était fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver +le printemps en décembre dès qu'il apercevrait la Méditerranée. Il fallut +en rabattre, et souffrir d'un froid très-âpre durant la traversée de +Marseille à Gênes. Gênes lui plut extrêmement, et, comme il y avait +beaucoup de peinture à voir, que c'était là, pour lui, le principal but du +voyage, il consentit de bonne grâce à s'arrêter là un ou deux mois, et +loua un appartement meublé. + +Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thérèse ne faisait que de +commencer à s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait +s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait dû +s'engager envers un marchand de tableaux à lui rapporter plusieurs copies +de portraits inédits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne +n'était pas désagréable; en homme de goût, l'industriel avait désigné +divers portraits de Van Dyck, un à Gênes, un autre à Florence, etc. Copier +ce maître était une spécialité grâce à laquelle Thérèse avait formé son +propre talent et gagné de quoi vivre avant de faire le portrait pour son +compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des +propriétaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mît, +une semaine s'écoula avant qu'elle pût commencer la copie désignée à +Gênes. + +Laurent ne se sentait nullement disposé à copier quoi que ce fût. Il avait +une individualité trop prononcée et trop ardente pour ce genre d'étude, il +profitait autrement de la vue des grandes choses. C'était son droit. +Pourtant plus d'un grand maître, trouvant l'occasion toute servie, l'eût +peut-être mise à profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et +pouvait encore apprendre. C'était l'avis de Thérèse, qui voyait là aussi +l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pécuniaires. S'il eût +daigné copier un Titien, qui était son maître de prédilection, nul doute +que le même industriel à qui Thérèse avait affaire ne l'eût acquis ou fait +acquérir par un amateur. Laurent trouva cette idée absurde. Tant qu'il +avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendît des +hauteurs de l'art jusqu'à songer au gain. Il laissa Thérèse absorbée +devant son modèle, la raillant même un peu d'avance du Van Dyck qu'elle +allait faire, et cherchant à la décourager de la tâche effrayante qu'elle +osait entreprendre; puis il se mit à errer dans ville, assez soucieux de +l'emploi de six semaines que Thérèse lui avait demandées pour mener son +oeuvre à bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps à perdre +avec des journées de décembre courtes et sombres, une installation de +matériel qui ne lui présentait pas toutes les commodités de son atelier de +Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffée, et des +volées de badauds en voyage qui, sous prétexte de contempler le +chef-d'oeuvre, se plaçaient devant elle ou l'importunaient de leurs +réflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumée, souffrante, attristée, +effrayée surtout de l'ennui qu'elle voyait déjà creuser les yeux de +Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour +l'attendre jusqu'à ce que la faim le fît revenir. Deux jours ne se +passèrent pas sans qu'il lui reprochât d'avoir accepté un travail +abrutissant, et sans qu'il lui proposât d'y renoncer. N'avait-il pas de +l'argent pour deux, et d'où venait donc que sa maîtresse refusait de le +partager avec lui? + +Thérèse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains +de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-être plus pour revenir le +jour où il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser +travailler, et de travailler lui-même comme il l'entendrait, mais comme +tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir à conquérir. + +Il convint qu'elle avait raison et résolut de s'y mettre. Il déballa ses +boîtes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le +changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop récente de tant de +chefs-d'oeuvre différents qui l'avaient vivement ému et qu'il lui fallait +le temps de digérer en lui-même, il se sentit frappé d'impuissance +momentanée, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait +pas réagir seul. Il lui eût fallu des émotions venant du dehors, une +magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou +de la serrure, un chef-d'oeuvre littéraire inconnu sous la main, ou encore +mieux, une bataille navale dans le port de Gênes, un tremblement de terre, +n'importe quel événement, délicieux ou terrible, qui l'arrachât à lui-même, +et sous l'impulsion duquel il se sentît exalté et renouvelé. + +Tout à coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une +mauvaise pensée vint le trouver malgré lui. + +--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le +temps où il n'aimait pas Thérèse) la moindre folie suffisait pour me +ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rêvais, de l'argent, +c'est-à-dire six mois de loisir et de liberté, l'Italie sous les pieds, la +mer à ma porte, autour de moi une maîtresse tendre comme une mère, en même +temps qu'elle est un ami sérieux et intelligent; et tout cela ne suffit +pas pour que mon âme revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, à +coup sûr. Je n'avais pas été gâté, et il ne m'en fallait pas tant +autrefois pour m'étourdir. Quand je pense que la moindre piquette me +portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus généreux; que le +moindre minois chiffonné, avec un regard provoquant et une toilette +problématique, suffisait pour me mettre en gaieté et pour me persuader +qu'une telle conquête faisait de moi un héros de la régence! Avais-je +besoin d'un idéal comme Thérèse? Comment donc ai-je pu me persuader que la +beauté morale et physique m'était nécessaire en amour? Je savais me +contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux +est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beauté pour +les sens? La véritable est celle qui plaît. Celle dont on est rassasié est +comme si elle n'avait jamais été. Et puis encore il y a le plaisir du +changement, et c'est peut-être là tout le secret de la vie. Changer, c'est +se renouveler; pouvoir changer, c'est être libre. L'artiste est-il né pour +l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidélité gardée, ou +seulement la foi promise? + +Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour +les âmes en dérive. Il éprouva bientôt le besoin de les exprimer à +quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thérèse. Tant pis pour elle, puisque +Laurent ne voyait qu'elle! + +La causerie du soir commençait toujours à peu près de même: + +--Quelle assommante ville que celle-ci! + +Un soir, il ajouta: + +--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas être le modèle que +tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est là +accrochée depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnée, +elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermée dans ce +maussade pays. + +--Et pourtant, répondit Thérèse, elle y a toujours le privilége de la +beauté, le succès qui survit à la mort, et que la main d'un maître +éternise. Toute desséchée qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore +des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles +d'ailleurs au mérite de la peinture, rester en extase devant cette beauté +qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant. + +--Elle te ressemble, Thérèse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je +ne m'étonne pas de ta passion pour son mystérieux sourire. On dit que les +artistes créent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies +choisi les portraits de Van Dyck pour ton école d'apprentissage. Il +faisait grand, mince, élégant et fier comme ta forme. + +--Voilà des compliments! arrête-toi là, je vois que la moquerie va +arriver. + +--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus, +moi. Avec toi, il faut tout prendre au sérieux: je me conforme à +l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta défunte +comtesse doit être bien lasse d'être toujours belle de la même façon. Une +idée, Thérèse! un rêve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout à +l'heure. Écoute. + +«Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit +d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint +fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait +de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait +trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant +ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque +chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu +conscience d'elle-même.» + +--Je ne comprends pas, dit Thérèse. + +--Ni moi non plus, répondit Laurent; mais peut-être qu'en amour la statue +est ce qu'on édifie dans sa tête, et la momie, ce que l'on ramasse dans +son coeur. + +Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et +triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une +douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types +effrontés la firent rougir. C'étaient les fantômes du passé qui avaient +traversé la mémoire de Laurent et qui s'étaient collés, peut-être malgré +lui, à ces feuilles blanches. Thérèse, sans rien dire, déchira celle où +elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma +l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit près du feu, étendit +son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose. + +Laurent ne répondit pas, mais il lui dit: + +--Vous êtes trop orgueilleuse, ma chère! Si vous eussiez brûlé tous les +feuillets qui vous déplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre +image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: «Tu fais bien;» mais vous +retirer de là en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez +jamais l'honneur de me disputer à personne. + +--Je vous ai disputé à la débauche, répondit Thérèse; je ne vous +disputerai jamais à aucune de ces vestales. + +--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le répète; ce n'est pas de l'amour. Moi, +je vous ai disputée à la sagesse, et je vous disputerais à n'importe +lequel de ses moines. + +--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas fatigué d'aimer +la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur? + +--Ah! vous avez la mémoire des mots, vous! + +Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprète comme on veut. Avec un mot, +on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde à ce que l'on +dit avec vous; le plus prudent serait peut-être de ne jamais causer +ensemble. + +--En sommes-nous là, mon Dieu? dit Thérèse; fondant en larmes. + +Ils en étaient là. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et +lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommença le +lendemain. + +--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette détestable ville? lui +dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux +pas! Je ne suis pas né comme toi avec un petit ressort d'acier dans le +cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté +fonctionne. Je suis un créateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant +c'est toujours un ressort qui n'obéit à rien et que met en jeu, quand il +lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de +quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me déplais quelque part. + +--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thérèse; à +moins qu'il ne soit privé de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y +a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles +choses à voir, ni intéressantes promenades à faire aux environs; ni bons +livres à consulter, ni personnes intelligentes à entretenir? + +--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas à me +promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que +je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations à établir... j'ai +des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire +usage! + +--Non, je ne sais pas cela; pourquoi? + +--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adressé à des gens du +monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer à +se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thérèse, comme tu ne peux pas +m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule! + +--Dans le jour, puisque je suis forcée de travailler là-bas dans ce +palais! + +--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le +soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas? + +--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux +_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande. + +--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se +donner au jeu ou aux femmes. + +--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la +galanterie? + +--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont +ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore +assez creux pour me faire écouter sans rien dire. Voyons, Thérèse, veux-tu +que je me jette dans le monde à nos risques et périls? + +--Pas encore, dit Thérèse; patiente un peu. Hélas! je n'étais pas préparée +à te perdre si tôt! + +L'accent douloureux et le regard déchirant de Thérèse irritèrent Laurent +plus que de coutume. + +--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramènes toujours à tes fins avec la +moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thérèse. Ne t'en +repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspéré? + +--Je m'en repens déjà, puisque je t'ennuie, répondit-elle. Fais donc ce +que tu voudras! + +--Ainsi tu m'abandonnes à ma destinée? Es-tu déjà lasse de lutter? Tiens, +ma chère, c'est toi qui ne m'aimes plus! + +--Au ton dont tu le dis, il semble que tu désires que cela soit! + +Il répondit: «Non;» mais, un instant après, c'était _oui_ sous toutes les +formes. Thérèse était trop sérieuse, trop fière, trop pudique. Elle ne +voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyrée. Un mot leste lui +semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure. +Elle était sobre en tout et ne comprenait rien aux appétits capricieux, +aux fantaisies immodérées. Elle était la meilleure des deux, à coup sûr, +et, s'il lui fallait des compliments, il était prêt à lui en faire; mais +s'agissait-il de cela entre eux? La question n'était-elle pas de trouver +le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle était plus gaie, elle avait +été _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'être; elle était +maintenant comme un oiseau malade sur son bâton, les plumes ébouriffées, +la tête dans les épaules et l'oeil éteint. Sa figure pâle et morne était +quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristée des +restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments, +il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intérieur lugubre de +chants bizarres et de joyeux éclats de rire? + +--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les épaules? +Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul. +Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste! + +--Tiens, dit Thérèse en se levant, partons demain, et advienne que pourra! +Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-être pire ailleurs; mais j'irai +jusqu'au bout de ma tâche. + +Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'était donc une tâche qu'elle s'était +imposée? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-être +avait-elle fait à la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui +manquait plus que d'être dévote! + +Il prit son chapeau avec cet air de suprême dédain et de rupture _bien +troussée_ qui lui était propre. Il sortit sans dire où il allait. Il était +dix heures du soir. Thérèse passa la nuit dans des angoisses effroyables. +Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec +fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira +sans bruit chez elle. C'était la première fois qu'ils s'endormaient sans +se dire un mot d'affection ou de pardon. + +Le lendemain, au lieu de retourner à son travail, elle fit ses paquets et +prépara tout pour le départ. Lui s'éveilla à trois heures de l'après-midi, +et lui demanda en riant à quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il +avait retrouvé son assiette. Il s'était promené la nuit, seul au bord de +la mer; il avait fait ses réflexions, il était calmé. + +--Cette grosse mer grondeuse et rabâcheuse m'a impatienté, dit-il +gaiement. J'ai fait d'abord de la poésie. Je me suis comparé à elle. J'ai +eu envie de me jeter dans son beau sein verdâtre!... Et puis j'ai trouvé +la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des +rochers sur la grève. Si elle n'a pas la force de les détruire, qu'elle se +taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voilà +charmant ce matin; j'ai résolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe +avec soin; embrasse-moi, Thérèse, et ne parlons plus de la sotte soirée +d'hier. Défaits ces paquets surtout, ôte ces malles, vite, que je ne les +voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mérite plus. + +Il y avait bien loin de cette prompte manière de se réconcilier avec +lui-même au temps où un regard inquiet de Thérèse suffisait pour lui faire +plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois +mois. + +Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrivé à Gênes le matin, vint +leur demander à dîner. Laurent fut enchanté de cette diversion. Lui, +toujours assez froid de manières avec les autres hommes, il sauta au cou +de l'Américain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. Palmer fut plus +surpris que flatté de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup +d'oeil jeté sur Thérèse pour voir que ce n'était pas là l'expansion du +bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thérèse fut +surprise de l'entendre faire l'éloge de la ville et du pays. Il déclara +même que les femmes étaient charmantes. D'où les connaissait-il? + +A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se +retirer aussi. + +--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec +Thérèse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout à fait seuls ici. Je +sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le thé. + +A onze heures, Laurent n'était pas rentré. Thérèse était fort abattue. +Elle faisait de vains efforts pour cacher son désespoir. Elle n'était plus +inquiète, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien +voir: il causa encore avec elle pour tâcher de la distraire; mais, comme +Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'était pas convenable de l'attendre +passé minuit, il se retira en serrant la main de Thérèse. Malgré lui, il +lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'était pas dupe de son courage +et qu'il ressentait l'étendue de son désastre. + +Laurent arriva en ce moment et vit l'émotion de Thérèse. A peine fut-il +seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas +descendre à la jalousie. + +--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous +que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert. + +--Non, ma chère, je ne suis pas absurde à ce point. Du moment que vous +avez une société et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte, + tout est bien, et je me sens en train de travailler. + +--Dieu le veuille! dit Thérèse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais, +si vous vous réjouissez de la société qui m'est venue, ayez le bon goût de +ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir. + +--De quoi diable vous fâchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous +devenez d'une susceptibilité par trop ombrageuse, ma chère amie! Quel mal +y aurait-il à ce que ce bon Palmer fût amoureux de vous? + +--Il y en aurait à vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce +que vous dites. + +--Ah! il y aurait du mal... à vous abandonner au danger? Vous voyez bien +que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas! + +--Soit! alors passons nos soirées ensemble et ne recevons personne. Je le +veux bien, moi. Est-ce convenu? + +--Vous êtes bonne, ma chère Thérèse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous +et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux +arrangement. + +En effet, Laurent parut revenir à lui-même. Il entama une bonne étude dans +son atelier et invita Thérèse à venir la voir. Quelques jours se passèrent +sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientôt Laurent se lassa de +cette vie réglée, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses +amis. A peine fut-il arrivé pour passer la soirée avec eux, que Laurent +trouva un prétexte pour sortir et resta dehors jusqu'à minuit. + +Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soirée +sur trois ou quatre à Thérèse, et quelle soirée! elle eût préféré la +solitude. + +Où allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde; +le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenât en +mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque, +disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerçait à +ramer et prenait des leçons d'un pêcheur de la côte qu'il allait chercher +dans la rade. Il prétendait se trouver bien, pour son travail du lendemain, +d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thérèse n'osait +plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dépit lorsqu'elle +désirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses réflexions, lorsqu'il +était en train de manifester son idée, et il ne voulait pas non plus de +son silence, qui lui faisait l'effet d'un blâme. Elle ne devait voir son +oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'être vue. Autrefois il ne +commençait rien sans lui exposer son idée; maintenant, il la traitait +comme _un public_. + +Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thérèse ne s'habituait +pas à l'inquiétude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle +l'eût exaspéré en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien +qu'elle le guettait et qu'elle cherchait à savoir la vérité. Il était +impossible qu'elle le suivît elle-même la nuit dans une ville pleine de +matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se +fût abaissée à le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans +bruit et le regardait dormir. Il semblait accablé de fatigue. C'était +peut-être, en effet, une lutte désespérée contre lui-même qu'il avait +entreprise pour éteindre, par l'exercice physique, l'excès de sa pensée. + +Une nuit, elle remarqua que ses habits étaient fangeux et déchirés comme +s'il eût eu à soutenir une lutte matérielle, ou comme s'il eût fait une +chute. Effrayée, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller; +il avait une légère entaille au front. Il dormait si profondément, qu'elle +espéra ne pas l'éveiller en lui découvrant un peu la poitrine pour voir +s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'éveilla et entra dans une +colère qui fut pour elle le coup de grâce. Elle voulait s'enfuir, il la +retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant +avec agitation dans l'appartement, qu'éclairait faiblement une petite +lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassée dans son âme. + +--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre. +Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimés! Nous nous +sommes trompés l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-être +n'étais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un +serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractère, mes +dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excès, mes illusions sur +l'amour vrai, me mettraient à votre discrétion, et que je ne pourrais +jamais me reprendre. Pour mener à bonne fin une si périlleuse entreprise, +il vous eût fallu à vous-même un plus heureux caractère, plus de patience, +plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du +tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser. Vous êtes tout d'une pièce, +monotone, têtue et vaine à l'excès de votre prétendue modération, qui +n'est que la philosophie des gens à vue courte et à facultés bornées. +Quant à moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous +plaira; mais je suis sincère, je ne fais pas de calculs, je me livre sans +arrière-pensée: c'est pourquoi je me reprends de même. Ma liberté morale +est chose sacrée, et je ne permets à personne de s'en emparer. Je vous +l'avais confiée et non donnée, c'était à vous d'en faire bon usage et de +savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez +pas de moi! Je connais ces manèges de la modestie et ces évolutions de la +conscience des femmes. Le jour où vous m'avez cédé, j'ai compris que vous +pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes résistances, ces +larmes de détresse et ces pardons toujours accordés à mes prétentions +n'étaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le +pauvre poisson ébloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompée, +Thérèse, en feignant d'être la dupe de cette mouche: c'était mon droit. +Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguées +sans effort et sans hypocrisie; vous êtes belle, et je vous désirais! Mais +une femme n'est qu'une femme, et la dernière de toutes nous donne autant +de volupté que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicité de +l'ignorer, et, à présent, il faut rentrer en vous-même. Il faut savoir que +la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser à mes instincts, qui +ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas détruire sans me +détruire avec eux... Où est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les +cheveux? Nous nous sommes associés et nous nous quittons, voilà tout. Il +n'est pas besoin de nous haïr et de nous décrier pour cela. Vengez-vous en +comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai +content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du +monde. Vous retrouverez vos grâces d'autrefois, que vous avez perdues, et +l'éclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent à veiller pour +espionner mes démarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'étais; +et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce +convenu? Vous ne répondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y +garde! je n'ai jamais haï, mais je peux tout apprendre, j'ai de la +facilité, moi, vous savez! Tenez, je me suis colleté ce soir avec un +matelot ivre qui était deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roué de +coups, et je n'ai reçu qu'une égratignure. Prenez garde que je ne sois +aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une +lutte d'aversion et de vengeance, je n'écrase le diable en personne sans +lui laisser un de mes cheveux entre les griffes! + +Laurent, pâle, amer, tour à tour ironique et furieux, les cheveux en +désordre, la chemise déchirée et le front ensanglanté, était si effrayant +à voir et à entendre, que Thérèse sentit tout son amour se changer en +dégoût. Elle était si désespérée de la vie en cet instant, qu'elle ne +songea pas seulement à avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil où +elle s'était assise, elle laissait couler ce torrent de blasphèmes, et, +tout en se disant que cet insensé était capable de la tuer, elle attendait +avec un dédain glacial et une indifférence absolue le paroxysme de son +accès. + +Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et +sortit sans lui avoir répondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard. + + + + +VII + + +Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce +qu'il avait dit d'atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit. Il le +pensait dans ce moment-là, ou plutôt il parlait sans en avoir conscience. +Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eût +rappelé, il eût tout désavoué. + +Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il était las +de l'amour élevé, et aspirait de tout son être aux funestes enivrements du +passé. C'était le châtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en +entrant dans la vie, châtiment bien cruel sans doute, et dont on conçoit +qu'il se plaignit avec énergie, lui qui n'avait rien prémédité et qui +s'était jeté en riant dans un abîme d'où il croyait pouvoir aisément +sortir quand il voudrait. Mais l'amour est régi par un code qui semble +reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est +censé ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que +l'enfant se jette dans les griffes de la panthère, croyant pouvoir la +caresser: la panthère ne tiendra compte de cette innocence; elle dévorera +l'enfant, parce qu'il ne dépend pas d'elle de l'épargner. Ainsi des +poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi +fatale que l'homme doit _connaître_ ou _subir_. + +Il ne resta dans la mémoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que +la conscience d'avoir eu avec Thérèse une explication décisive, et le +vague souvenir de l'avoir vue résignée. + +--Tout est peut-être pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi +calme qu'il l'avait quittée. + +Il fut pourtant effrayé de sa pâleur. + +--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup, + mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps. + +--Eh bien, Thérèse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'établi dans nos rapports, à +présent? Y avez-vous réfléchi? C'est vous qui déciderez. Devons-nous nous +quitter avec dépit ou rester ensemble sur le pied de l'amitié comme +_autrefois?_ + +--Je n'ai aucun dépit, répondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous +vous y plaisez. Moi, j'achève mon travail, et je retourne en France dans +quinze jours. + +--Mais, d'ici à quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison? +ne craignez-vous pas qu'on n'en jase? + +--Faites ce que vous jugerez à propos. Nous avons ici nos appartements +indépendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun +besoin; je vous le cède. + +--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller +et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le défendez. + +--Je ne vous défends rien, répondit Thérèse, sinon de croire un seul +instant que votre maîtresse puisse vous pardonner. Quant à votre amie, +elle est au-dessus d'une certaine sphère de désillusions. Elle espère +encore pouvoir vous être utile, et vous la retrouverez toujours quand vous +aurez besoin d'affection. + +Elle lui tendit la main et s'en alla travailler. + +Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-même était une chose +qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif +et les résolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire +sur lui et qu'elle voulait le ramener à l'amour par l'amitié. Il se promit +d'être invulnérable à toute faiblesse, et, pour être plus sûr de lui-même, +il résolut de prendre quelqu'un à témoin de la rupture consommée. Il alla +trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et +ajouta: + +--Si vous aimez Thérèse comme je le crois, mon cher ami, faites que +Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme +je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle, +j'en suis certain, vous m'ôterez par là un remords que je ne tiens pas à +conserver. + +Laurent fut surpris du silence de Palmer. + +--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il. +Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitié pour vous, de l'estime, et +même du respect, si vous voulez. Si vous blâmez ma conduite dans tout ceci, + dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifférence ou de dédain. + +--Je ne suis indifférent ni aux chagrins de Thérèse ni aux vôtres, +répondit Palmer. Seulement, je vous épargne des conseils ou des reproches +qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je +suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous +puissiez vous donner l'un à l'autre, c'est de vous quitter. Quant à mes +sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de +m'interroger, et quant à ceux que, selon vous, je pourrais parvenir à lui +inspirer, c'est, après ce que vous venez de me dire, une supposition que +vous n'avez plus le droit d'émettre devant moi, encore moins devant elle. + +--C'est juste, reprit Laurent d'un air dégagé, et j'entends fort bien ce +que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je +crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gêner personne. + +Il partit, en effet, après de froids adieux à Thérèse, et s'en alla tout +droit à Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le +travail, selon son caprice. Il éprouvait une douceur souveraine à se dire: + +--Je ferai ce qui me passera par la tête sans que personne en souffre ou +s'en inquiète. Le pire des supplices quand on n'est pas plus méchant que +je ne le suis, c'est d'être fatalement entraîné à voir une victime. Allons, +je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur +moi! + +Sans doute, Thérèse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien était +profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de +fierté. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade désespéré, elle +eût dû ne pas reculer devant les grands remèdes et les opérations +cruelles. Il eût fallu faire saigner abondamment ce coeur en délire, +l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour +douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-être +rendu justice à lui-même. Peut-être la honte et le repentir eussent-ils +sauvé son âme du crime d'y tuer l'amour de sang-froid. + +Mais, après trois mois d'inutiles efforts, Thérèse était rebutée. +Devait-elle donc tant de dévouement à un homme qu'elle n'avait jamais +désiré asservir, qui s'était imposé à elle malgré sa douleur et ses +tristes prévisions, qui s'était attaché à ses pas comme un enfant +abandonné pour lui crier: «Emmène-moi, garde-moi, ou je vais mourir là, au +bord du chemin?...» + +Et cet enfant la maudissait d'avoir cédé à ses cris et à ses pleurs. Il +l'accusait d'avoir profité de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de +la liberté. Il s'éloignait d'elle, respirant à pleine poitrine, et disant: +«Enfin, enfin!» + +--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, à quoi bon le faire souffrir? +N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque +prouvé, hélas! que j'étouffais son génie en voulant détruire sa fièvre? +Quand je croyais être venue à bout de le dégoûter des excès, n'ai-je pas +vu qu'il en était plus avide? Quand je lui ai dit: «Retourne au monde,» il +a craint ma jalousie, et il s'est jeté dans la débauche mystérieuse et +grossière; il est revenu ivre, avec les habits déchirés et du sang sur la +figure! + +Le jour du départ de Laurent, Palmer dit à Thérèse: + +--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir après lui? + +--Non, certes! répondit-elle. + +--Je le ramènerais peut-être! + +--J'en serais désolée. + +--Vous ne l'aimez donc plus? + +--Non, plus du tout. + +Il y eut un silence; après quoi, Palmer rêveur reprit: + +--Thérèse, j'ai une nouvelle très-grave à vous annoncer. J'hésite, parce +que je crains de vous causer une grande émotion de plus, et vous n'êtes +guère disposée... + +--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je +suis absolument calme et préparée à tout. + +--Eh bien, Thérèse, apprenez que vous êtes libre: le comte de *** n'est +plus. + +--Je le savais, répondit Thérèse. Il y a huit jours que je le sais. + +--Et vous ne l'avez pas dit à Laurent? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'à l'instant même il se fût fait en lui une réaction quelconque. +Vous savez comme l'imprévu le bouleverse et le passionne. De deux choses +l'une: ou il eût imaginé qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation, +je voulais l'épouser, et l'effroi d'un lien avec moi eût exaspéré son +aversion, ou il se fût tourné, tout à coup de lui-même vers l'idée du +mariage, dans un de ces paroxysmes de dévouement qui s'emparent de lui, et +qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place à un profond +désespoir ou à une colère insensée. Le malheureux est assez coupable +envers moi; il n'était pas nécessaire de jeter un appât nouveau à sa +fantaisie et un motif de plus à son parjure. + +--Vous ne l'estimez donc plus? + +--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas. +Peut-être une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu +faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de +la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouvé pour moi que nous ne +devions pas et que nous ne devons plus chercher à nous aimer. + +--Et maintenant, Thérèse, ne songerez-vous pas à tirer avantage de la +liberté qui vous est rendue? + +--Quel avantage puis-je en tirer? + +--Vous pouvez vous remarier et connaître les joies de la famille. + +--Mon cher Dick, j'ai aimé deux fois dans ma vie, et vous voyez où j'en +suis. Il n'est pas dans ma destinée d'être heureuse. Il est trop tard pour +chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans. + +--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer +d'amour. Vous venez de subir l'entraînement de la passion, et c'est +précisément l'âge où les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que +vous avez souffert, c'est parce que vous avez été mal aimée que +l'inextinguible soif du bonheur va se réveiller en vous et vous conduire +peut-être, de déceptions en déceptions, dans des abîmes plus profonds que +celui d'où vous sortez. + +--J'espère que non. + +--Oui, sans doute, vous espérez; mais vous vous trompez, Thérèse. Il faut +tout craindre de votre âge, de votre sensibilité surexcitée et du calme +trompeur où vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour +vous cherchera, n'en doutez pas, et, à peine rendue à la liberté, vous +allez être poursuivie et obsédée. Votre isolement tenait autrefois en +respect les espérances de ceux qui vous entouraient; mais, à présent que +Laurent vous a peut-être fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se +tenaient pour vos amis vont vouloir être vos amants. Vous inspirerez des +passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous +persuader. Enfin... + +--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voilà +qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis +déchue! + +Thérèse mit ses mains sur sa figure et pleura amèrement. + +Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui étaient nécessaires, +il avait provoqué à dessein ce déchirement. Quand il la vit apaisée, il se +mit à genoux devant elle. + +--Thérèse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez +absoudre mon intention. Thérèse, je vous aime, je vous ai toujours aimée, +non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dévouement +dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence +gâtée et brisée par la faute des autres. Vous êtes déchue aux yeux du +monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour +Laurent m'a prouvé que vous étiez femme, et je vous aime mieux ainsi +qu'armée de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me +le persuadais auparavant. Écoutez-moi, Thérèse. Je suis un philosophe, moi, +c'est-à-dire que je consulte la raison et la tolérance plus que les +préjugés du monde et les subtilités romanesques du sentiment. Dussiez-vous +devenir la proie des plus funestes égarements, je ne cesserai pas de vous +aimer et de vous estimer, parce que vous êtes de ces femmes qui ne peuvent +être égarées que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans +ces désastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez dès +aujourd'hui un coeur dévoué, tranquille et fidèle, exempt de ces maladies +de l'âme qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais +époux, un père, un frère, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, à +jamais préservée des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thérèse, +j'ose dire que je suis cet homme-là. Je n'ai rien de brillant pour vous +éblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance +absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez +reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidèle et à jamais +réhabilitée. Dites oui, Thérèse, consentez à m'épouser, et consentez-y +tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse délicatesse, sans +méfiance de vous-même. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de +croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que +l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai +jamais le passé, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sûr, +que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein. + +Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thérèse ne +lui connaissait pas. Elle essaya de se défendre de sa confiance; mais +cette résistance était, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle +devait combattre en elle-même. Elle sentait que Palmer disait la vérité, +mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tâche +effrayante. + +--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-même que je crains. Je ne peux +plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mère, +votre patrie, votre considération, l'honneur de votre nom? Je suis déchue, +vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je +suis trop épouvantée de ce que vous voulez affronter pour moi! + +Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec énergie. Il ne +laissa pas respirer Thérèse. Du matin au soir, seul avec elle, il +multiplia les forces de sa volonté pour la convaincre. Palmer était un +homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thérèse +eut raison d'hésiter. Ce qui l'inquiétait, c'était la précipitation avec +laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant à lui +par une promesse. + +--Vous craignez mes réflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en +moi la confiance dont vous vous vantez. + +--Je crois en votre parole, répondait-il. La preuve c'est que je vous la +demande; mais je ne suis pas forcé de croire que vous m'aimez, puisque +vous ne répondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas +encore quel nom donner à votre amitié. Quant à moi, je sais que c'est de +l'amour que j'éprouve, et je ne suis pas de ceux qui hésitent à voir clair +en eux-mêmes? L'amour est en moi très-logique. Il veut fortement. Il +s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en +vous jetant dans des réflexions et des rêveries où, malade comme vous +voilà, vous ne verrez peut-être pas bien vos véritables +intérêts. + +Thérèse se sentait presque blessée quand Palmer lui parlait de ses +intérêts à elle. Elle voyait trop d'abnégation chez Palmer, et ne pouvait +souffrir qu'il la crût capable de l'accepter sans vouloir y répondre. Tout +à coup, elle eut honte d'elle-même dans ce combat de générosité, où Palmer +se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son +nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entière. Il +donnait tout, et, pour toute récompense, il la priait de songer à +elle-même. + +L'espoir revint donc au coeur de Thérèse, Cet homme qu'elle avait toujours +cru positif, et qui affectait encore naïvement de l'être, se révélait à +elle sous un aspect si imprévu, que son esprit en était frappé et comme +ranimé au milieu de son agonie. C'était comme un rayon de soleil au sein +d'une nuit qu'elle avait jugé devoir être éternelle. Au moment où, injuste +et désespérée, elle allait maudire l'amour, il la forçait de croire à +l'amour et de regarder son désastre comme un accident dont le ciel voulait +la dédommager. Palmer, d'une beauté froide et régulière, se transfigurait +à chaque instant sous le regard étonné, incertain et attendri de la femme +aimée. Sa timidité, qui donnait à ses premières ouvertures quelque chose +de rude, faisait place à l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de +poésie que Laurent, il n'en arrivait que mieux à la persuasion. + +Thérèse découvrit l'enthousiasme sous cette écorce un peu âpre de +l'obstination, et elle ne put s'empêcher de sourire avec attendrissement +en voyant la passion avec laquelle il prétendait poursuivre froidement le +dessein de la sauver. Elle se sentit touchée et se laissa arracher la +promesse qu'il exigeait. + +Tout à coup, elle reçut une lettre d'une écriture inconnue, tant elle +était altérée. Elle eut même peine à déchiffrer la signature. Elle parvint +cependant, avec l'aide de Palmer, à lire ces mots: + +«J'ai joué, j'ai perdu; j'ai eu une maîtresse, elle m'a trompé, je l'ai +tuée. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thérèse. + +«LAURENT.» + +--Partons! dit Palmer. + +--O mon ami, je vous aime! répondit Thérèse en se jetant dans ses bras. Je +sens maintenant combien vous êtes digne d'être aimé. + +Ils partirent à l'instant même. En une nuit, ils arrivèrent par mer à +Livourne, et, le soir, ils étaient à Florence. Ils trouvèrent Laurent dans +une auberge, non pas mourant, mais dans un accès de fièvre cérébrale si +violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thérèse, il la +reconnut, et s'attacha à elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer +vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, étouffée. Palmer +dut l'emporter de la chambre évanouie; mais elle y revint au bout d'un +instant, et, avec une persévérance qui tenait du prodige, elle passa vingt +jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne +la reconnaissait guère que pour l'accabler d'injures grossières, et, dès +qu'elle s'éloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il +allait mourir. + +Il n'avait heureusement ni tué aucune femme, ni pris aucun poison, ni +peut-être perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait écrit à +Thérèse dans l'invasion du délire et de la maladie. Il ne se rappela +jamais cette lettre, dont elle eût craint de lui parler; il était assez +effrayé du dérangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir +conscience. Il eut encore bien d'autres rêves sinistres, tant que dura sa +fièvre. Il s'imagina tantôt que Thérèse lui versait du poison, tantôt que +Palmer lui mettait des menottes. La plus fréquente et la plus cruelle de +ses hallucinations consistait à voir une grande épingle d'or que Thérèse +détachait de sa chevelure et lui enfonçait lentement dans le crâne. Elle +avait, en effet, une telle épingle pour retenir ses cheveux, à la mode +italienne. Elle l'ôta, mais il continua à la voir et à la sentir. + +Comme il semblait le plus souvent que sa présence l'exaspérât, Thérèse se +plaçait ordinairement derrière son lit, avec le rideau entre eux; mais, +aussitôt qu'il était question de le faire boire, il s'emportait et +protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thérèse. + +--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal! +Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas à toute heure, sur le +pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thérèse, venez +donc, j'ai soif: versez-moi le poison. + +Thérèse lui versait le calme et le sommeil. Après plusieurs jours d'une +exaspération à laquelle les médecins ne croyaient pas qu'il pût résister, +et qu'ils notèrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et +resta inerte, brisé, continuellement assoupi, mais sauvé. + +Il était si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eût conscience, +et le nourrir à doses si minimes pour que son estomac n'eût pas le moindre +travail de digestion à faire, que Thérèse jugea ne devoir pas le quitter +un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa +parole d'honneur de la remplacer auprès du malade; mais elle refusa, +sentant bien que les forces humaines n'étaient pas à l'abri de la surprise +du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de +chaque minute où elle devait porter la cuiller aux lèvres du malade, sans +que jamais elle fût vaincue par la fatigue, c'était elle, non pas un autre, +que Dieu avait chargée de sauver cette existence fragile. + +C'était elle en effet, et elle la sauva. + +Si la médecine, quelque éclairée qu'elle soit, est insuffisante dans des +cas désespérés, c'est bien souvent parce que le traitement est presque +impossible à observer d'une manière absolue. On ne sait pas assez ce +qu'une minute de besoin ou une minute de plénitude peut apporter de +perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut +du moribond, c'est souvent le calme, la ténacité et la ponctualité chez +ceux qui le soignent. + +Enfin, un matin, Laurent s'éveilla comme d'une léthargie, parut surpris de +voir Thérèse à sa droite et Palmer à sa gauche, leur tendit une main à +chacun, et leur demanda où il était et d'où il venait. + +On le trompa longtemps sur la durée et l'intensité de son mal, car il +s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La première fois +qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours +de sa convalescence, il demanda Thérèse. On lui répondit qu'elle dormait. +Il en fut très-surpris. + +--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour? + +Thérèse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits +dès que l'inquiétude fut dissipée. + +Peu à peu Laurent apprit à quel point elle s'était dévouée à lui, et il +vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succédant à tant de +douleurs. Comme il était encore trop faible pour s'occuper, Thérèse +s'installa près de lui, tantôt lui faisant la lecture, tantôt jouant aux +cartes pour l'amuser, tantôt le menant promener en voiture. Palmer était +toujours avec eux. + +Les forces revenaient à Laurent avec une rapidité aussi extraordinaire que +son organisation. Son cerveau cependant n'était pas toujours bien lucide. +Un jour, il dit à Thérèse avec humeur, dans un moment où il se trouvait +seul avec elle: + +--Ah ça! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller? + +Thérèse vit qu'il y avait une lacune dans sa mémoire, et ne répondit pas. +Il fit alors un travail sur lui-même et ajouta: + +--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est +dévoué à moi presque autant que vous-même; mais enfin je ne suis pas assez +vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous +quitter qu'il s'est enfermé un mois dans la chambre d'un malade fort +désagréable. Voyons, Thérèse, peux-tu me jurer que c'est à cause de moi +seul? + +Thérèse fut blessée de cette question à bout portant, et de ce _tu_ +qu'elle croyait à jamais retranché de leur intimité. Elle secoua la tête, +et tâcha de parler d'autre chose. Laurent céda tristement; mais il y +revint le lendemain; et, comme Thérèse, le voyant assez fort pour se +passer d'elle, se disposait à partir, il lui dit avec une surprise +réelle: + +--Mais où donc allons-nous, Thérèse? Est-ce que nous ne sommes pas bien +ici? + +Il fallait s'expliquer, car il insistait. + +--Mon enfant, lui dit Thérèse, vous restez ici: les médecins disent qu'il +vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage +quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque +j'ai fini mon travail à Gênes, et que mon intention n'est pas, quant à +présent, de voir le reste de l'Italie. + +--Fort bien, Thérèse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France, +je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je +suis sûr qu'il ne m'en faut pas davantage pour être en état de +voyager. + +Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il était si +enfant dans ce moment-là, que Thérèse retint une larme près de couler au +souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle était forcée +d'abdiquer. + +Elle se remit à le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le +plus de douceur et de ménagement possible, qu'il fallait se quitter pour +quelque temps. + +--Et pourquoi donc se quitter? s'écria Laurent, est-ce que nous ne nous +aimons plus? + +--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitié +l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de +peine, et ta santé n'en pourrait supporter davantage à présent. Laissons +passer le temps nécessaire pour que tout soit oublié. + +--Mais j'ai oublié, moi! s'écria Laurent avec une bonne foi attendrissante +à force d'être ingénue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait! +Tu as toujours été un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux +pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener, +Thérèse! Si tu me laisses ici, j'y périrai d'ennui! + +Et, comme Thérèse montrait une fermeté à laquelle il ne s'attendait pas, +il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une sévérité +que démentait toute sa conduite. + +--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me +repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les déteste, +et ne les ai-je pas assez expiés en devenant fou pendant huit ou dix +jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu +n'y croirais plus. C'est ma conduite à venir qu'il faut juger, et tu vois +que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache à toi. Voyons, ma +Thérèse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai +appelée comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu +pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer, +enfermée ici, un mois sur lequel tu as été vingt nuits et vingt jours sans +te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, à tes +beaux yeux cerclés de bleu, que tu serais morte à la peine, s'il eût fallu +en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que +l'on n'aime plus! + +Thérèse n'osait prononcer le mot fatal. Elle espérait que Palmer viendrait +rompre ce tête-à-tête, et qu'elle pourrait éviter une scène dangereuse au +convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour +l'empêcher de sortir, tomba à ses pieds et s'y roula avec désespoir. + +--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle, +assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne +le peux pas, ce mot ne serait plus la vérité. L'amour est fini entre +nous. + +Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eût pu tuer cet +amour auquel il avait prétendu de pas croire. + +--C'est donc Palmer? s'écria-t-il en brisant une théière avec laquelle il +s'était machinalement versé de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le +veux, je veux la vérité! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas +être trompé! + +--Trompé! dit Thérèse en lui prenant les mains pour l'empêcher de se les +déchirer avec ses ongles; trompé! de quel mot vous servez-vous là? Est-ce +que je vous appartiens? est-ce que, depuis la première nuit que vous avez +passée dehors à Gênes, après m'avoir dit que j'étais votre supplice et +votre bourreau, nous n'avons pas été étrangers l'un à l'autre? est-ce +qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps, +passé sans retour de votre part, n'ait pas suffi à me rendre maîtresse de +moi-même? + +Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exaspérer de sa franchise, se +calmait et l'écoutait avec une curiosité avide, elle continua: + +--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenée à votre lit +d'agonie et qui m'a retenue jusqu'à ce jour auprès de vous pour achever +votre guérison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien +compris à mon coeur. Ce coeur-là, Laurent, dit-elle en frappant sa +poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-être que le vôtre; mais, vous +l'avez dit vous-même souvent autrefois, il reste toujours à la même place. +Ce qu'il a aimé, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez +pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez +inspiré, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni +ma tête ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonté; +ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux +disposer pour qui les mérite, pour Palmer si bon me semble, et vous +n'auriez pas une objection à faire, vous qui avez été le trouver un matin +pour lui dire: + +«--Consolez donc Thérèse, vous me rendrez service!» + +--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes, +j'ai dit cela! Je l'avais oublié, je me le rappelle à présent! + +--Ne l'oublie donc plus, dit Thérèse, qui se remit à lui parler avec +douceur en le voyant apaisé, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est +une fleur trop délicate pour se relever quand on l'a foulée aux pieds. N'y +songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste expérience que +tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractère. Tu le trouveras +le jour où tu en seras digne. Quant à moi, je ne pourrais plus supporter +tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mère te +restera malgré toi et malgré tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitié, +je ne te le cache pas, et je te le dis précisément pour que tu ne songes +plus à reconquérir un amour dont tu serais humilié aussi bien que +moi-même. Si tu veux que cette amitié, qui t'offense maintenant, te +redevienne douce, tu n'as qu'à la mériter. Jusqu'à présent, tu n'en as pas +eu l'occasion. Voilà qu'elle se présente: profites-en, quitte-moi sans +faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un +homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir +pourquoi. + +--Laisse-moi pleurer, Thérèse, dit Laurent en se mettant à genoux, +laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitié +sainte qui a survécu en toi à l'amour brisé. Elle ne m'humilie pas comme +tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme, +tu sais bien que je ne peux jamais l'être; mais crois que je peux devenir +bon. Ah! Thérèse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parlé +plus tôt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta +bonté et de ton dévouement, pauvre soeur de charité qui ne peux plus me +rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thérèse, je méritais ce qui +m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leçon me servira, je +t'en réponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai +comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passé et +l'avenir! + +Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta à +son cou en l'appelant son frère et son sauveur, et il s'écria en lui +montrant Thérèse: + +--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez à l'hôtel Meurice, +la dernière fois que nous nous sommes vus à Paris? «Si vous ne croyez pas +pouvoir la rendre heureuse, brûlez-vous la cervelle ce soir plutôt que de +retourner chez elle!» J'aurais dû le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, à +présent, regardez-la, elle est plus changée que moi, la pauvre Thérèse! +Elle a été brisée, et pourtant elle est venue m'arracher à la mort, quand +elle aurait dû me maudire et m'abandonner! + +Le repentir de Laurent était véritable; Palmer en fut vivement attendri. A +mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une éloquence +persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thérèse, il lui dit: + +--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour +lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guérir l'âme et le corps. Vous avez +remporté la victoire. Il est sauvé; votre pauvre enfant! A présent, que +voulez-vous faire? + +--Le quitter pour toujours, répondit Thérèse, ou, du moins, ne le revoir +qu'après des années. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il +reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle +était ma résolution? C'est parce qu'elle est bien arrêtée que je retardais +encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise +inévitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-là, si elle +était mauvaise. + +--Y avez-vous bien songé, Thérèse? dit Palmer rêveur. Êtes-vous bien sûre +de ne pas faiblir au dernier moment? + +--J'en suis sûre. + +--Cet homme-là me parait irrésistible dans la douleur. Il arracherait la +pitié des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thérèse, si vous lui cédez, +vous êtes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que +vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant! + +--Je le sais, répondit Thérèse; mais que me dites-vous donc là, mon ami? +Êtes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublié que ma parole vous était +engagée? + +Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son âme. + +Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour +achever de se rétablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas: +c'était la vérité. Les médecins lui conseillaient même de ne pas attendre +les grandes chaleurs. + +De toute façon il fut décidé que l'on se séparerait à Florence. Thérèse +n'avait d'autre projet arrêté pour elle-même que d'aller où Laurent +n'irait pas; mais, en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle +dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine, afin de +l'empêcher de partir sans avoir recouvré les forces nécessaires. + +Cette semaine fut peut-être la meilleure de la vie de Laurent. Généreux, +cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état de l'âme où il ne +s'était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union +avec Thérèse. La tendresse l'avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi. +Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux +_Cascines_, aux heures où la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se +faisant une joie d'enfant d'aller dîner dans la campagne en donnant le +bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant +un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thérèse avec lui au +théâtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinéraire de +son voyage en Suisse. C'était une grande question de savoir s'il irait par +Milan ou par Gênes. Il se décida enfin pour cette dernière voie, en +prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre +ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifié ou affaibli par les +premières journées du voyage. + +Le jour du départ arriva. Laurent avait fait tous ses préparatifs avec une +gaieté mélancolique. Étincelant de plaisanteries sur son costume, sur son +bagage, sur la tournure hétéroclite qu'il allait avoir avec un certain +manteau imperméable que Palmer l'avait forcé d'accepter et qui était alors +une nouveauté dans le commerce, sur le baragouin français d'un domestique +italien que Palmer lui avait choisi et qui était le meilleur homme du +monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prévisions +et toutes les gâteries de Thérèse, il avait des larmes plein les yeux, +tout en riant aux éclats. + +La nuit qui précéda le dernier jour, il eut un léger accès de fièvre. Il +en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire à petites journées était +à la porte de l'hôtel. La matinée était fraîche. Thérèse s'inquiéta. + +--Accompagnez-le jusqu'à la Spezzia, lui dit Palmer. C'est là qu'il doit +s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est là que je vous +rejoindrai le lendemain de son départ. Il vient de me tomber sur la tête +une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures. + +Thérèse, surprise de cette résolution et de cette proposition, refusa de +partir avec Laurent. + +--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacité; il m'est +impossible d'aller avec vous! + +--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas nécessaire que j'aille avec lui. + +--Si fait, reprit-il, il le faut. + +Thérèse crut comprendre que Palmer jugeait cette épreuve nécessaire. Elle +s'en étonna et s'en inquiéta. + +--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous +avez effectivement une affaire importante ici? + +--Oui, répondit-il, je vous la donne. + +--Eh bien, je reste. + +--Non, il faut que vous partiez. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu, +vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez. + +Thérèse fit à la hâte un léger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et +elle y monta auprès de Laurent, en criant à Palmer: + +--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans +vingt-quatre heures. + + + + +VIII + + +Palmer, forcé réellement de rester à Florence et d'en éloigner Thérèse, +fut frappé d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il +redoutait n'existait pas. La chaîne ne pouvait pas être renouée. Laurent +ne songea même pas à émouvoir les sens de Thérèse; mais, certain de +n'avoir pas perdu son coeur, il résolut de reprendre son estime. Il le +résolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il éprouva tout +naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait +grandi dans son esprit. S'il l'eût implorée en ce moment, elle lui eût +résisté sans peine, elle l'eût peut-être méprisé. Il s'en garda bien, ou +plutôt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspiré pour commettre une +pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rôle du coeur +brisé, de l'enfant soumis et châtié, si bien qu'au bout du voyage, Thérèse +se demandait si ce n'était pas lui la victime de ce fatal amour. + +Pendant ces trois jours de tête-à-tête, Thérèse se trouva heureuse auprès +de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ère de sentiments exquis, +une route inexplorée, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-là +marché seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans +inquiétude et sans combat, un être pâle et faible, qui n'était plus pour +ainsi dire qu'une âme, et qu'elle s'imaginait retrouver dès cette vie, +dans le paradis des pures essences, comme on rêve de se retrouver après la +mort. + +Et puis elle avait été profondément froissée et humiliée par lui, +brouillée et irritée contre elle-même; cet amour, accepté avec tant de +vaillance et de grandeur, lui avait laissé une flétrissure, comme eût fait +un entraînement de pure galanterie. Il était venu un moment où elle +s'était méprisée de s'être laissé si grossièrement tromper. Elle se +sentait donc renaître, et elle se réconciliait avec le passé en voyant +pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitié +enthousiaste plus belle que la passion, même dans ses meilleurs jours. + +C'est le 10 mai qu'ils arrivèrent à la Spezzia, une petite ville +pittoresque à demi génoise et à demi florentine, au fond d'une rade bleue +et unie comme le plus beau ciel. Ce n'était pas encore la saison des bains +de mer. Le pays était une solitude enchantée, le temps frais et délicieux. +A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un +peu fatigué, se décida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de +transport; un petit bateau à vapeur partait pour Gênes deux fois par +semaine. Thérèse fut contente que le jour du départ ne fût pas pour le +soir même. C'étaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle +lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir. + +Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'était jamais si bien +porté. Il avait un sommeil et un appétit d'enfant. Cette douce langueur +des premiers jours de la complète guérison jetait son âme dans un trouble +délicieux. Le souvenir de sa vie passée s'effaçait comme un mauvais rêve. +Il se sentait et se croyait transformé radicalement pour toujours. Dans ce +renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculté de souffrir. Il +quittait Thérèse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses +larmes. Cette soumission aux arrêts de la destinée était à ses yeux une +expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas +provoquée, mais il l'acceptait au moment où il sentait le prix de ce qu'il +avait méconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire +qu'elle devait aimer Palmer, qu'il était le meilleur des amis et le plus +grand des philosophes. Puis, il s'écriait tout à coup: + +--Ne me dis rien, chère Thérèse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas +encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en +mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de +mieux? + +Thérèse ne prononça pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les +moments où Laurent, moins héroïque, la questionnait indirectement, elle +lui répondait: + +--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce +que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas. + +Ils passèrent le dernier jour à parcourir en barque la rade de la Spezzia. +Ils se faisaient mettre à terre de temps en temps pour cueillir sur les +rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque +dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur +ces beaux rivages d'où s'élancent à pic des montagnes couvertes de +buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, dès qu'ils apercevaient +un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporté leur +dîner, qu'ils mangèrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de +lavande et de romarin. La journée passa comme un rêve, c'est-à-dire +qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle résuma pourtant les plus +douces émotions de deux existences. + +Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de +loin la fumée du _Ferruccio_, le bateau à vapeur de la Spezzia, que l'on +chauffait pour le départ, et ce nuage noir passait sur son âme. Thérèse +vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au +batelier ce qu'il y avait encore à voir dans la baie. + +--Il y a, répondit-il, l'île Palmaria et la carrière de marbre _portor_. +Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe +pour prendre la mer, car il s'arrête en face, à Porto-Venere, pour +recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de +gagner son bord. Je réponds de tout. + +Les deux amis se firent conduire à l'île Palmaria. + +C'est un bloc de marbre à pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce +et fertile du côté du golfe: il y a de ce côté quelques habitations à +mi-côte et deux villas sur le rivage. Cette île est plantée, comme une +défense naturelle, à l'entrée du golfe; dont la passe est fort étroite +entre l'île et le petit port jadis consacré à Vénus. De là le nom de +Porto-Venere. + +Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poétique, mais sa +situation sur les rochers nus, battus de flots agités, car ce sont les +premiers flots de la véritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est +des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un décor plus frappant pour +caractériser un nid de pirates. Les maisons, noires et misérables, rongées +par l'air salin, s'échelonnent, démesurément hautes, sur le roc inégal. +Pas une vitre qui ne soit brisée à ces petites fenêtres, qui semblent des +yeux inquiets occupés à guetter une proie à l'horizon. Pas un mur qui ne +soit dépouillé de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles +déchirées par la tempête. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions +appuyées les unes contre les autres et près de crouler toutes ensemble. +Tout cela monte jusqu'à l'extrémité du promontoire, où tout cesse +brusquement, et que terminent un vieux fort tronqué et l'aiguille d'un +petit clocher planté en vigie en face de l'immensité. Derrière ce tableau, +qui forme un plan détaché sur les eaux marines, s'élèvent d'énormes +rochers d'une teinte livide, dont la base, irisée par les reflets de la +mer, semble plonger dans quelque chose d'indécis et d'impalpable comme la +couleur du vide. + +C'est de la carrière de marbre de l'île Palmaria, de l'autre côté de +l'étroite passe, que Laurent et Thérèse contemplaient cet ensemble +pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton +rougeâtre qui confondait en une seule masse, homogène d'aspect, les +rochers, les vieux murs et les ruines, à ce point que tout, l'église même, +semblait taillé dans le même bloc, tandis que les grands rochers du +dernier plan baignaient dans une lumière d'un vert glauque. + +Laurent fut frappé de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un +regard de peintre où Thérèse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les +feux du ciel embrasé. + +--Dieu merci! pensa-t-elle, voilà enfin l'artiste qui se réveille! + +En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensée pour son +art. + +La carrière n'offrant que l'intérêt d'un moment, celui de voir de gros +blocs d'un beau marbre noir veiné de jaune d'or, Laurent voulut gravir la +pente rapide de l'île pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avança, +sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'à une corniche de lichens +où il se vit tout à coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait +la mer, qui avait rongé sa base et qui s'y brisait avec un bruit +formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette côte si escarpée, fut saisi +d'un tel vertige, que, sans Thérèse, qui l'avait suivi et qui le +contraignit de glisser tout de son long en arrière, il se serait laissé +tomber dans le gouffre. + +En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle +l'avait vu dans la forêt de *** + +--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rêve? + +--Non! non! s'écria-t-il en se relevant et en s'attachant à elle comme +s'il eût cru se retenir à une force immuable; ce n'est plus le rêve, c'est +la réalité! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout à l'heure! +c'est l'image de la vie où je vais retomber! c'est l'abîme qui va se +creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que +j'allais écouter la nuit dans la rade de Gênes, et qui me hurlait le +blasphème aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerçais à +dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abîme plus +profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thérèse, Thérèse, +sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie à ce monstre qui est là, et +qui ouvre déjà sa gueule hideuse pour dévorer ton pauvre enfant? + +--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu? + +Il parut s'éveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de +Thérèse; car, en l'interpellant, il s'était cru seul; et il se retourna +avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'était autre +chose que le bras tremblant et fatigué de son amie. + +--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accès, ce n'est rien. +Partons! + +Et il descendit précipitamment le versant qu'il avait monté avec elle. + +_Le Ferruccio_ arrivait à toute vapeur du fond de la Spezzia. + +--Mon Dieu, le voilà! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant +d'être ici! + +--Laurent! reprit Thérèse d'un ton sévère. + +--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voilà tranquille. Ne sais-tu pas +qu'à présent il suffit d'un regard de toi pour que j'obéisse avec joie? +Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content! +Donne-moi ta main, Thérèse. Tu vois, je ne t'ai pas demandé un seul baiser +depuis trois jours de tête-à-tête! Je ne te demande que cette main loyale. +Souviens-toi du jour où tu m'as dit: «N'oublie jamais qu'avant d'être ta +maîtresse, j'ai été ton amie!» Eh bien, voilà ce que tu souhaitais, je ne +te suis plus rien, mais je suis à toi pour la vie!... + +Il s'élança dans la barque, croyant que Thérèse resterait sur le rivage de +l'île, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonté +à bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprès de lui. Elle voulait +s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent, +et qui s'était embarqué avec les paquets à la Spezzia, n'avait rien oublié +de ce qui était nécessaire à son maître pour le voyage. + +Elle profita donc du temps d'arrêt que faisait le petit _steamer_ devant +Porto-Venere, pour monter à bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en +question, les y attendait. On se souvient que c'était un homme de +confiance choisi par M. Palmer. Thérèse le prit à l'écart. + +--Vous avez la bourse de votre maître? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a +chargé de veiller à tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confié? + +--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui +son portefeuille. + +Thérèse avait examiné les poches des habits de Laurent pendant qu'il +dormait. Elle avait trouvé le portefeuille, elle le savait à peu près +vide. Laurent avait dépensé beaucoup à Florence; les frais de sa maladie +avaient été très-considérables. Il avait remis à Palmer le reste de sa +petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait +pas regardés. En fait de dépense, Laurent était un véritable enfant, qui +ne savait encore le prix de rien à l'étranger, pas même la valeur des +monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confié à Vicentino lui +paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la +frontière pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prévoyance. + +Thérèse remit à Vicentino tout ce qu'elle possédait en ce moment en Italie, +et même sans garder ce qui lui était nécessaire pour elle-même pendant +quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le +temps de reprendre quelques pièces d'or dans le rouleau qu'elle glissa +précipitamment au domestique, en lui disant: + +--Voilà ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime +mieux que vous vous en chargiez. + +Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernière poignée de +main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrité et +désespéré lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant, +elle n'était plus pour lui qu'une mère, elle avait le droit d'agir comme +elle le faisait. + +Laurent n'avait rien vu. + +--Encore un moment, Thérèse! lui dit-il d'une voix étranglée par les +larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage +de descendre à leurs barques. + +Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui était assez +commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manière révoltante. +Thérèse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu +sur le rocher de Palmaria. + +--De quoi vous inquiétez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses +gâteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies +ensemble là-bas, dans les sables. + +Thérèse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'était comme un +gage d'amour à lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indélicat ou tout +au moins d'équivoque dans cette idée, et son instinct de femme s'y refusa; +mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une +des barques d'attente attachées à l'escale, un enfant qui présentait aux +passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une +dernière pièce de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au +petit marchand, pendant que celui-ci lui lançait son plus beau bouquet +par-dessus le bord; elle le reçut adroitement et le répandit dans la +cabine de Laurent, qui comprit la suprême pudeur de son amie, mais qui ne +sut jamais que ces violettes étaient payées avec la seule et dernière +obole de Thérèse. + +Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique +contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile +d'olive ou petits négociants côtiers, passa auprès de Laurent, et, l'ayant +regardé, lui dit: + +--Tiens! c'est vous! + +Ils se serrèrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de +physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'était pourtant un de +ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appelés, en parlant +d'eux à Thérèse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il +ajoutait dans ces moments-là: «Les gens de ma classe!» car il n'avait +jamais de dépit contre Thérèse sans se rappeler qu'il était +gentilhomme. + +Mais Laurent était bien amendé, et, au lieu de se réjouir de cette +rencontre, il donna intérieurement au diable ce témoin importun de son +dernier adieu à Thérèse. M. de Vérac, c'était le nom de l'ancien ami, +connaissait Thérèse pour lui avoir été présenté par Laurent à Paris, et, +l'ayant respectueusement saluée, il lui dit qu'il avait bien bonne chance +de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage +comme elle et Laurent. + +--Mais je ne suis pas des vôtres, répondit-elle; je reste ici, moi. + +--Comment, ici? Où? A Porto-Venere? + +--En Italie. + +--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions à Gênes, et il revient +demain? + +--Non! dit Laurent impatienté de cette curiosité, qui lui parut +indiscrète: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela +vous étonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que +j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous? + +--Non! dit Vérac en souriant; mais je ne suis pas forcé... + +--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacité +un peu altière; j'ai mérité ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que +mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigné être une +soeur et une mère pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire; +donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitié. + +Vérac fut très-surpris de ce qu'il entendait. C'était une histoire qui +pour lui ne ressemblait à rien. Il s'éloigna par discrétion, après avoir +dit à Thérèse que rien de beau ne l'étonnait de sa part; mais il observa +du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thérèse, debout sur l'escale, +pressée et poussée par les indigènes qui s'embrassaient tumultueusement et +bruyamment au son de la cloche du départ, donna un baiser maternel au +front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la +barque, et se fit aborder à l'informe et sombre escalier de roches plates +qui donnait entrée à la bourgade de Porto-Venere. + +Laurent s'étonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner à +la Spezzia: + +--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est là sans doute qui +l'attend! + +Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, après avoir pris la +mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en +jetant une dernière fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la +plate-forme du vieux fort ruiné, une silhouette dont le soleil dorait +encore la tête et les cheveux agités par le vent: c'était la chevelure +blonde de Thérèse et sa forme adorée. Elle était seule. Laurent lui tendit +les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir, +et ses lèvres murmurèrent deux mots que la brise emporta: + +--Pardon! pardon! + +M. de Vérac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus +chatouilleux de la terre à l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du +regard de son ancien compagnon de débauche. Il mettait même une sorte +d'orgueil à le braver en ce moment. + +Quand la côte eût disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis +sur un banc auprès de Vérac. + +--Ah çà! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette étrange aventure! Vous +m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de +Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous êtes un homme célèbre, va +me demander quel dénoûment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques, +qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosité. Que +répondrai-je? + +--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se +résume en trois paroles. Faut-il vous les redire? + +--C'est donc vous qui l'avez abandonnée le premier? J'aime mieux cela pour +vous! + +--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'être trahi, c'est une +gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais +autrefois avec vous, c'était notre code; mais j'ai tout à fait changé de +notions sur tout cela depuis que j'ai aimé. J'ai trahi, j'ai été quitté, +j'en suis au désespoir: donc, nos anciennes théories n'avaient pas le sens +commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquée +ensemble un argument qui me débarrasse de mon regret et de ma souffrance, +et je dirai que vous avez raison. + +--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne +pas. Je vous plains, puisque vous voilà malheureux; seulement, je me +demande s'il existe une femme qui mérite d'être tant pleurée, et si +mademoiselle Jacques n'eût pas mieux fait de vous pardonner une infidélité +que de vous renvoyer désolé comme vous voilà. Pour une mère, je la trouve +dure et vindicative! + +--C'est que vous ne savez pas combien j'ai été coupable et absurde. Une +infidélité! elle me l'eût pardonnée, j'en suis sûr; mais des injures, des +reproches... pis que cela, Vérac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se +respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_ + +--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'était +pas? si c'était un simple moment d'humeur? + +--Non! c'était de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez, +c'était pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle était à moi. Retenez +cela, Vérac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne. +Il est fort possible qu'un beau matin vous vous réveilliez harassé de faux +plaisirs et violemment épris d'une femme honnête. Cela peut vous arriver +tout comme à moi, car je ne vous crois pas plus débauché que je ne l'ai +été. Eh bien, quand vous aurez vaincu la résistance de cette femme, il +vous arrivera probablement ce qui m'est arrivé: c'est qu'ayant pris la +funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on méprise, vous +soyez condamné à retomber dans ces besoins de liberté farouche dont +l'amour élevé a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage +dompté par un enfant et toujours prêt à le dévorer pour rompre sa chaîne. +Et, un jour que vous aurez tué le faible gardien, vous vous enfuirez tout +seul, rugissant de joie et secouant la crinière; mais alors... alors les +bêtes du désert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous +n'aimerez plus la liberté. Si peu et si mal que votre coeur eût accepté le +lien, il le regrettera dès qu'il l'aura brisé, et il se trouvera saisi de +l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le +libertinage. C'est là un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu +vous préserve de le connaître! Et, en attendant, moquez-vous comme je +faisais, moi! Cela n'empêchera pas votre jour de venir, si la débauche n'a +pas encore fait de vous un cadavre! + +M. de Vérac laissa couler en souriant ce torrent d'idéal qu'il écoutait +comme une cavatine bien chantée au Théâtre-Italien. Laurent était sincère +à coup sûr; mais peut-être son auditeur avait-il raison de ne pas attacher +trop d'importance à son désespoir. + + + + +IX + + +Quand Thérèse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait +renvoyé la barque qu'elle avait prise le matin et payée d'avance à la +Spezzia. Au moment où le batelier l'avait ramenée du bateau à vapeur à +Porto-Venere, elle avait remarqué qu'il était ivre; elle avait craint de +revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque +sur cette côte, elle l'avait congédié. + +Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dénûment absolu où elle +se trouvait. Rien n'était plus simple pourtant que de retourner à l'hôtel +de _la Croix de Malte_, à la Spezzia, où elle était descendue la veille +avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre +là l'arrivée de Palmer; mais cette idée de n'avoir pas une obole et d'être +forcée de devoir à Palmer son déjeuner du lendemain lui causa une +répugnance, puérile peut-être, mais insurmontable, dans les termes où elle +se trouvait avec lui. A cette répugnance se joignait une inquiétude assez +vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqué la +tristesse déchirante de son regard lorsqu'elle était partie de Florence. +Elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'un obstacle à leur mariage s'était +élevé tout à coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvénients +réels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre +l'obstacle, de quelque part qu'il pût venir. Thérèse obéit à une solution +toute d'instinct, qui était de rester jusqu'à nouvel ordre à Porto-Venere. +Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris à tout hasard avec +elle, de quoi passer, n'importe où, quatre ou cinq jours. En fait de +bijoux, elle avait une montre et une chaîne d'or; c'était un gage qu'elle +pouvait laisser jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'argent de son travail, qui +devait être arrivé à Gênes sous forme de mandat sur un banquier. Elle +avait chargé Vicentino de prendre ses lettres à la poste restante de Gênes +et de les lui envoyer à la Spezzia. + +Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere +n'était pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du côté de la +passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intérieur de la ville, +tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en +plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetés +jusque vers le milieu de la rue. Cette rue étroite et rapide, toute pavée +en dalles brutes, était encombrée d'enfants, de poules et de grands vases +de cuivre placés sous les angles irréguliers formés par les toits, à +l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le +thermomètre de la localité: l'eau douce y est si rare, qu'aussitôt qu'un +nuage paraît dans la direction du vent, les ménagères s'empressent de +placer tous les récipients possibles devant leur porte, afin de ne rien +perdre du bienfait que le ciel leur envoie. + +En passant devant ces portes béantes, Thérèse avisa un intérieur qui lui +parut plus propre que les autres, et d'où s'exhalait une odeur d'huile un +peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure +douce et honnête lui inspira confiance, et justement cette femme la +prévint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thérèse put +donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air +obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et +demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit. + +--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et où vous +serez plus tranquille que dans l'auberge, où vous entendriez les mariniers +chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne +voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la +rue que vous me connaissiez avant de venir ici. + +--Soit, dit Thérèse, montrez-moi cette chambre. + +--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pièce +vaste et misérable d'où l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer +et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitié à première vue, sans +trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge +contre des liens qu'elle ne voulait pas être forcée d'accepter. C'est de +là qu'elle écrivit le lendemain à sa mère: + +«Ma chère bien-aimée, me voilà tranquille depuis douze heures et en pleine +possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou +d'années! Tout a été remis en question en moi-même, et vous allez être +juge de la situation. + +«Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoué et ne le sera +pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai +embarqué hier au soir. Si je n'ai pas sauvé sa pauvre âme, et je n'ose +guère m'en flatter, du moins je l'ai amendée, et j'y ai fait entrer pour +quelques instants la douceur de l'amitié. Si j'avais voulu l'en croire, il +était pour jamais guéri de ses orages; mais je voyais bien, à ses +contradictions et à ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce +qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien définir qu'en +l'appelant l'amour de ce qui n'est pas. + +«Hélas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maîtresse quelque chose comme +la Vénus de Milo, animée du souffle de ma patronne sainte Thérèse, ou +plutôt il faudrait que la même femme fut aujourd'hui Sapho et demain +Jeanne d'Arc. Malheur à moi d'avoir pu croire qu'après m'avoir ornée dans +son imagination de tous les attributs de la Divinité, il n'ouvrirait pas +les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine, +pour avoir pu accepter la tâche d'inspirer un culte! Mais non, je ne +l'étais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas à moi; le jour où je me +suis laissé porter sur cet autel, je lui disais: «Puisqu'il faut +absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien +mieux, adore-moi, hélas! sauf à me briser demain!» + +«Il m'a brisée! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prévu, et je +m'y étais soumise d'avance. + +«Pourtant j'ai été faible, indignée et infortunée, quand cet affreux +moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de +guérir plus vite que je n'espérais. + +«Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que +je l'épouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore? +Que vous dirais-je, ma bien-aimée? Il me vient encore des scrupules et des +craintes. Il y a peut-être de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu +passer avec moi les derniers moments que j'ai passés avec Laurent: il m'a +laissée seule avec lui trois jours, trois jours que je savais être et qui +ont été sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il +en répondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir à +quoi s'en tenir? Il y a eu là, de sa part, je ne sais quel +désintéressement romanesque ou quelle discrétion exagérée qui ne peut +partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant +donné à réfléchir. + +«Je vous ai écrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fût +fait un devoir sacré de me réhabiliter, par le mariage, des affronts que +je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance +et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'être +sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis +désormais aimer. + +«Cependant aujourd'hui j'hésite, parce qu'il me semble qu'il se repent. +Est-ce que je rêve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me +suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent, +il n'a pas attendu que je lui dise: «Je pars pour Florence;» il m'a dit: +«Nous partons!» Les vingt nuits que j'ai passées au chevet de Laurent, il +les a passées dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: «Vous vous +tuez!» mais seulement: «Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.» +Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'à ses yeux +je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions +comme adopté à nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa +confiance et sa générosité augmentaient mon amour pour lui, et je lui +savais un gré infini de le comprendre. Par là, il me relevait à mes +propres yeux, et il me rendait fière de lui appartenir. + +«Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilité au dernier +moment? Un obstacle imprévu? Avec la volonté dont je le sais doué, je ne +crois guère aux obstacles; il semble plutôt qu'il ait voulu m'éprouver. +Cela m'humilie, je l'avoue. Hélas! je suis devenue affreusement +susceptible depuis que je suis déchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui +comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela? + +«Ou bien peut-être a-t-il fait un retour sur lui-même et s'est-il dit +enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empêcher de songer +à moi: qu'y aurait-il là d'étonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un +homme prudent et raisonnable. En découvrant en lui des trésors +d'enthousiasme et de foi, j'ai été bien surprise. Ne pourrait-il pas être +un de ces caractères qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent +à aimer passionnément les victimes? C'est un instinct naturel aux gens +forts, c'est la sublime pitié des coeurs heureux et purs! Il y a eu des +moments où je me disais cela pour me réconcilier avec moi-même, quand +j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout, +qui m'avait attachée à lui! + +«Tout ce que je vous dis là, chère bien-aimée, je n'oserais pourtant le +dire à Richard Palmer, s'il était là! Je craindrais que mes doutes ne lui +fissent un chagrin affreux, et me voilà bien embarrassée, car ces doutes, +je les ai malgré moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour +demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en épousant une femme qu'il +aime, dit-il, depuis dix ans, à qui il n'en a jamais dit le premier mot, +et qu'il se décide à attaquer le jour où il la trouve sanglante et brisée +sous les pieds d'un autre homme? + +«Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer où j'attends +assez passivement le mot de ma destinée. Peut-être Palmer est-il à la +Spezzia, à trois lieues d'ici. C'est là que nous nous étions donné +rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutôt comme une peureuse, je +ne peux pas me décider à aller lui dire: «Me voilà!» Non, non! s'il doute +de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonné à l'autre cinq +ou six outrages par jour. À celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un +soupçon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut désormais un amour sublime +ou rien! Ai-je donc cherché le sien? Il me l'a imposé en me disant: «Ce +sera le ciel!» _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-être l'enfer +qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompée. Eh bien, il ne faut pas que +Palmer me trompe en se trompant lui-même; car, après cette nouvelle erreur, +il ne me resterait plus qu'à nier tout, à me dire que, comme Laurent, +j'ai à jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si +avec cette certitude-là je supporterais la vie, moi! + +«Pardon, ma bien-aimée, mes agitations vous font du mal, j'en suis sûre, +bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquiétude +pour ma santé; je me porte à merveille, j'ai sous les yeux la plus belle +mer, et sur la tête le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne +manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-être demain vous +écrirai-je que mes incertitudes sont évanouies. Aimez toujours votre +Thérèse, qui vous adore.» + +Palmer était, en effet, à la Spezzia depuis la veille. Il était arrivé à +dessein juste une heure après le départ du _Ferruccio_. Ne trouvant pas +Thérèse à _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait dû embarquer +Laurent à l'entrée du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul à +neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait à +l'hôtel. Le brave garçon n'était pas sujet à s'enivrer. Il avait été +_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, après avoir dîné sur +l'herbe avec Thérèse, lui avait donnée, et qu'il avait bue pendant la +station des deux amis à l'île de Palmaria, si bien qu'il se souvenait +assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ à bord du +_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ à +Porto-Venere. + +Si Palmer l'eût interrogé avec calme, il eût bientôt découvert que les +idées du barcarolle n'étaient pas très-nettes sur le dernier point; mais +Palmer, avec son air grave et impassible, était très-irritable et +très-passionné. Il crut que Thérèse était partie avec Laurent, partie en +rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vérité. Il +se le tint pour dit, et rentra à l'hôtel, où il passa une nuit terrible. + +Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes proposé +d'écrire. Nous avons intitulé notre récit _Elle el lui_, c'est-à-dire +Thérèse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est +nécessaire d'en dire pour faire comprendre les événements auxquels il se +trouva mêlé, et nous pensons que son caractère sera suffisamment expliqué +par sa conduite. Hâtons-nous de dire seulement en trois mots que Richard +était aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil, +l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractère n'était +pas toujours à la hauteur de l'idée qu'il s'en était faite, et qu'en +voulant s'élever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait +un rêve généreux, mais peut-être irréalisable en amour. + +Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie à des +pensées de suicide, dont le détourna cependant une sorte de mépris pour +Thérèse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui +donna les conseils de la raison. Thérèse était femme, et il n'eût pas dû +la soumettre à une épreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en était ainsi, +puisque Thérèse, placée si haut dans son estime, avait été vaincue par une +passion déplorable après des promesses sacrées, il ne fallait plus croire +à aucune femme, et aucune femme ne méritait le sacrifice de la vie d'un +galant homme. Palmer en était là, lorsqu'il vit aborder près du lieu où il +se trouvait un élégant canot noir, monté par un officier de marine. Les +huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince +embarcation sur le flot tranquille relevèrent leurs rames blanches en +signe de respect avec une précision militaire; l'officier mit pied à terre +et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin. + +C'était le capitaine Lawson, commandant la frégate américaine _l'Union_, +en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances +maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs années, +des navires destinés à protéger leurs relations commerciales dans les +différents parages du globe. + +Lawson était l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donné à Thérèse une +lettre de recommandation pour lui, dans le cas où elle voudrait visiter le +navire en parcourant la rade. + +Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien. +Il n'avait reçu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part. +Il l'emmena déjeuner à son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_ +quittait la station à la fin du printemps; Palmer caressa l'idée de +profiter de l'occasion pour retourner en Amérique. Tout lui semblait rompu +entre Thérèse et lui; pourtant il résolut de rester à la Spezzia, la vue +de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les +moments difficiles de sa vie. + +Il y était depuis trois jours, habitant le navire américain beaucoup plus +que l'hôtel de _la Croix de Malte_, s'efforçant de reprendre goût aux +études sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie, +lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin à déjeuner, moitié riant, moitié +soupirant, qu'il était tombé amoureux depuis la veille, et que l'objet de +sa passion était un problème sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un +homme du monde comme M. Palmer. + +C'était une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq à trente ans. Il ne +l'avait vue qu'à une fenêtre où elle était assise, faisant de la dentelle. +La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute +la côte génoise. C'était autrefois une branche de commerce que les métiers +ont minée, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes +et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne était épris +appartenait à la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de +travail, mais encore par la pauvreté du gîte où il l'avait aperçue. +Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui +causaient du doute. Elle avait des cheveux ondés qui n'étaient ni bruns ni +blonds, des yeux rêveurs, un teint pâle. Elle avait très-bien vu que, de +l'auberge où il s'était réfugié contre la pluie, le jeune officier la +contemplait avec curiosité. Elle n'avait daigné ni l'encourager, ni se +soustraire à ses regards. Elle lui avait offert l'image désespérante de +l'indifférence personnifiée. + +Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrogé l'aubergiste de Porto +Venere. Celle-ci lui avait répondu que l'étrangère était là depuis trois +jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa +nièce et qui mentait probablement, car c'était une vieille intrigante qui +louait une mauvaise chambre au détriment de l'auberge attitrée et patentée, +et qui se mêlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais +qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce, +méritait le mépris des gens établis et des voyageurs qui se +respectent. + +En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus pressé +que d'aller chez la vieille et de lui demander à loger pour un de ses amis +qu'il attendait, espérant, à la faveur de cette histoire, la faire causer +et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille +avait été impénétrable et même incorruptible. + +Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue éveilla +l'attention de Palmer. Ce pouvait être celui de Thérèse; mais que +faisait-elle et pourquoi se cachait-elle à Porto-Venere? Sans doute, elle +n'y était pas seule; Laurent devait être caché dans quelque autre coin. +Palmer agita en lui-même la question de savoir s'il s'en irait en Chine +pour n'être pas témoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus +raisonnable, qui était de savoir à quoi s'en tenir. + +Il se fit conduire aussitôt à Porto-Venere et n'eut pas de peine à y +découvrir Thérèse, logée et occupée ainsi qu'on le lui avait raconté. +L'explication fut vive et franche. Tous deux étaient trop sincères pour se +bouder; aussi tous deux s'avouèrent-ils qu'ils avaient eu beaucoup +d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas été averti par +Thérèse du lieu de sa retraite, Thérèse pour n'avoir pas été mieux +cherchée et plus tôt retrouvée par Palmer. + +--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir +comme abandonnée à un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas! + +--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi étiez-vous +triste et comme désespéré en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en +arrivant ici, vous n'ayez pas su découvrir où j'étais dès le premier jour? +Vous avez donc supposé que j'étais partie, et qu'il était inutile de me +chercher? + +--Écoutez-moi, dit Palmer éludant la question, et vous verrez que j'ai eu, +depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la +tête. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et +pouvant prétendre à vous épouser, j'ai passé à côté d'un bonheur dont le +regret et le rêve ne m'ont jamais quitté. J'étais dès lors l'amant d'une +femme qui s'est jouée de moi de mille manières. Je me croyais, je me suis +cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protéger. Enfin +elle a mis le comble à son ingratitude et à sa perfidie, et j'ai pu +l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-même. Eh bien, cette femme que +je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvée à Florence au moment où +Laurent devait partir. Abandonnée d'un nouvel amant qui m'avait succédé, +elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois déjà elle m'avait +trouvé généreux ou faible! Elle m'écrivait une lettre de menaces, et, +feignant une jalousie absurde, elle prétendait venir vous insulter en ma +présence. Je la savais femme à ne reculer devant aucun scandale, et je ne +voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement témoin de ses +fureurs. Je ne pus la décider à ne pas se montrer, qu'en lui promettant +d'avoir une explication avec elle le jour même. Elle demeurait précisément +dans l'hôtel où nous logions auprès de notre malade, et, quand le voiturin +qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle était là, résolue +à faire un esclandre. Son thème odieux et ridicule était de crier, devant +tous les gens de l'hôtel et de la rue, que je partageais ma nouvelle +maîtresse avec Laurent de Fauvel. Voilà pourquoi je vous fis partir avec +lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous +compromettre, et sans vous exposer à la voir ou à l'entendre. A présent, +ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre à une épreuve en vous laissant, +seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez +pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de +l'enfer se sont mises après moi. + +--Et voilà ce que je vous reproche, dit Thérèse. + +--Ah! que voulez-vous! s'écria Palmer, j'ai été si odieusement trompé dans +ma vie! Cette misérable femme avait remué en moi tout un monde d'amertume +et de mépris. + +--Et ce mépris a rejailli sur moi? + +--Oh! ne dites pas cela, Thérèse, + +--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai été bien trompée, et je croyais en +vous quand même. + +--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir été forcé de vous +confier mon passé. Vous allez croire qu'il peut réagir sur mon avenir, et +que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai été +abreuvé. Voyons, voyons, ma chère Thérèse, chassons ces tristes pensées. +Vous êtes ici dans un endroit à donner le _spleen_. La barque nous attend; +venez vous établir à la Spezzia. + +--Non, dit Thérèse, je reste ici, moi. + +--Comment? qu'est-ce donc? du dépit entre nous? + +--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous, +je n’en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre +affection soit un idéal de sincérité, car j'y veux, quant à moi, faire +tout ce qui est possible à une âme croyante; mais je ne vous savais pas +jaloux, vous l'avez été et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est +pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est +tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande où +nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer, +j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et à la +solitude. + +«Ces nouveaux tourments qui semblent se préparer, ce n'est pas pour moi +seule que je les redoute; s'il était possible qu'en amour l'un des deux +fût heureux quand l'autre souffre, la route du dévouement serait toute +tracée et facile à suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien: +je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voilà +donc entraînée à gâter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne +inoffensive, et je commence à faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi; +nous pensions nous connaître, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui +m'avait charmé en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez +déjà plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'étais +il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais +maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des +doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais +un calcul en vous épousant? Oh! ne dites pas que cette idée ne vous +viendra jamais; elle vous viendra malgré vous. Je sais trop comment d'un +soupçon on passe à un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un +premier désenchantement à un dégoût injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai +assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire, +je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit dès le +premier jour, et, si vous l'avez oublié, moi, je m'en souviens. Éloignons +donc cette idée de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends +provisoirement ma parole, jusqu'à ce que je puisse compter sur votre +estime, telle que je croyais la posséder. Si vous ne voulez pas vous +soumettre à une épreuve, quittons-nous tout de suite. Quant à moi, je vous +jure que je ne veux rien vous devoir, pas même le plus léger service, dans +la position où je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut +que vous compreniez ma volonté. Je me trouve ici logée et nourrie sur +parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confié à Vicentino pour les +frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la +dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que +je reçoive de Gênes l'argent qui m'est dû, je peux gagner ici, au jour le +jour, de quoi, sinon récompenser, du moins défrayer ma bonne hôtesse de la +très-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'éprouve ni humiliations, +ni souffrance de cet état de choses, et il faut qu'il dure jusqu'à ce que +mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai à prendre. Jusque-là, +retournez à la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de +la dentelle, tout en causant avec vous. + +Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grâce. Il espérait +regagner la confiance de Thérèse, et il sentait bien l'avoir ébranlée par +sa faute. + + + + +X + + +Quelques jours après, Thérèse reçut une lettre de Genève. Laurent s'y +accusait par écrit de tout ce dont il s'était accusé en paroles, comme +s'il eût voulu consacrer ainsi le témoignage de son repentir. + +«Non, disait-il, je n'ai pas su te mériter. J'ai été indigne d'un amour si +généreux, si pur et si désintéressé. J'ai lassé ta patience, ô ma soeur, ô +ma mère! Les anges aussi se fussent lassés de moi! Ah! Thérèse, à mesure +que je reviens à la santé et à la vie, mes souvenirs s'éclaircissent, et +je regarde dans mon passé comme dans un miroir qui me montre le spectre +d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sûr, ce +malheureux était en démence; ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers +cette épouvantable maladie physique dont tu m'as sauvé par miracle, j'ai +pu, trois et quatre mois d'avance, être sous le coup d'une maladie morale +qui m'ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela +était, n'aurais-tu pas dû me pardonner?... Mais ce que je dis là, hélas! +n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale? +Celui qui tue son père ne pourrait-il pas invoquer la même excuse que moi? +Le bien, le mal, voici la première fois que cette notion me tourmente. +Avant de te connaître, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimée, je +n'y avais jamais songé. Le mal était pour moi un monstre de bas étage, la +bête apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des +hommes dans les bas-fonds infects de la société; le mal! pouvait-il +approcher de moi, l'homme de la vie élégante, le beau de Paris, le noble +fils des Muses! Ah! imbécile que j'étais, je me figurais donc, parce que +j'avais la barbe parfumée et les mains bien gantées, que mes caresses +purifiaient la grande prostituée des nations, l'orgie, ma fiancée, qui +m'avait lié à elle d'une chaîne aussi noble que celle qui lie les forçats +dans les bagnes? Et je t'ai immolée, ma pauvre douce maîtresse, à mon +brutal égoïsme, et, après cela, j'ai relevé la tête en disant: «C'était +mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait être mal de ce que j'ai le +droit de faire!» Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai été criminel; +et je ne m'en suis pas douté! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre, +toi mon seul bien, le seul être qui m'eût jamais aimé et qui fût capable +d'aimer l'enfant ingrat et insensé que j'étais! C'est seulement quand j'ai +vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux, +que j'ai compris que j'étais à jamais seul et abandonné sur la terre!» + +Une longue partie de cette première lettre était écrite sur un ton +d'exaltation dont la sincérité se trouvait confirmée par des détails de +réalité et un brusque changement de ton, caractéristique chez Laurent. + +«Croirais-tu qu'en arrivant à Genève, la première chose que j'aie faite +avant de songer à t'écrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet +d'été, fort joli, ma foi, et très-bien coupé, que j'ai trouvé chez un +tailleur français, rencontre agréable pour un voyageur pressé de quitter +cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voilà donc courant les rues +de Genève, enchanté de mon gilet neuf, et m'arrêtant devant la boutique +d'un libraire où une certaine édition de Byron, reliée avec un grand goût, +me paraissait une tentation irrésistible. Que lire en voyage? Je ne peux +pas souffrir les livres de voyage précisément, à moins qu'ils ne parlent +de pays où je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poëtes, qui vous +promènent dans le monde de leurs rêves, et je me suis payé cette édition. +Et puis j'ai suivi au hasard une très-jolie fille court vêtue qui passait +devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre +d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus à mon gilet qu'à +elle. Tout à coup elle a pris à droite, et moi à gauche sans m'en +apercevoir, et je me suis trouvé de retour à mon hôtel, où, en voulant +serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouvé les violettes +doubles que tu avais semées dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos +adieux. Je les avais ramassées une à une avec soin, et je les gardais +comme une relique; mais voilà qu'elles m'ont fait pleurer comme une +gouttière, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait été le principal +événement de ma matinée, je me suis dit: + +«--Voilà pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aimé!» + +Ailleurs, il disait: + +«Tu m'as fait promettre de soigner ma santé, en me disant: «Puisque c'est +moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te +défendre de la perdre.» Hélas! ma Thérèse, que veux-tu donc que j'en fasse, +de cette maudite santé qui commence à m'enivrer comme le vin nouveau? Le +printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais +dépend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le véritable amour, toi, +et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que +tu n'as pas fait? Où la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non, +certes: il n'y a là que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien +sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire, +ma pauvre amie, que ceux à qui l'on se sacrifie ne le méritent guère; mais +moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me résoudre à partager +avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'épouser alors? Oh! +pour le coup, Thérèse, tu ne peux pas penser à cela sans rire... ou sans +trembler. Moi, enchaîné de par la loi, quand je ne peux pas seulement +l'être par ma propre volonté! + +«J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux. +J'ai fait la cour à cette fidèle amante, et je l'ai eue pour une perruche +verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naïvement: +«Dame! c'est sa faute, à _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!» Et, +depuis ce jour-là, je me suis promis de ne jamais aimer une femme +entretenue, c'est-à-dire un être qui a envie de tout ce que son amant ne +lui donne pas. + +«Alors, en fait de maîtresse, je ne vois plus qu'une aventurière, comme on +en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nées princesses, mais qui +ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche +pour combler les abîmes de ces passés-là.--Une actrice en renom? Cela m'a +tenté souvent; mais il faudrait que ma maîtresse renonçât au public, et +c'est là un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non, +Thérèse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que +je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne à mon ancienne +vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillée en moi +par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas +ainsi: des femmes pour les sens et une maîtresse pour mon âme? Il ne +dépend ni de toi, ni de moi, Thérèse, que tu ne sois pas cette maîtresse, +cet idéal rêvé, perdu, pleuré, et rêvé plus que jamais. Tu ne peux t'en +offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma +pensée sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse +jamais dire: «Je l'ai remplacée, cette Thérèse.» + +»Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusée +pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passés +ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait +encore du mal. Eh bien, tu t'es trompée. Cela m'aurait tué lorsque pour la +première fois je t'ai questionnée avec emportement sur son compte: j'étais +encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu +m'as laissé deviner le _secret_ que tu n'étais pas forcée de me confier, +j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je +réparais toutes mes fautes. J'ai examiné attentivement votre manière +d'être ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnément et qu'il me +témoignait pourtant la tendresse d'un père. Cela, vois-tu, Thérèse, m'a +bouleversé. Je n'avais pas l'idée de cette générosité, de cette grandeur +dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sûr de toi, lui! comme il te +comprend, comme il te mérite par conséquent! Cela m'a rappelé le temps où +je te disais: «Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!» Ah! quel odieux +sentiment j'avais alors dans l'âme! Je voulais être délivré de ton amour, +qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais répondu: «Eh +bien, je l'aime!...» je t'aurais tuée? + +«Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait déjà, et il n'a pas craint de se +consacrer à toi au moment où peut-être tu m'aimais encore! Moi, en +pareille circonstance, je n'aurais jamais osé me risquer. J'avais une trop +belle dose de cet orgueil que nous portons si fièrement, nous autres +hommes du monde, et qui a été si bien inventé par les sots pour nous +empêcher de vouloir conquérir le bonheur à nos risques et périls, ou de +savoir seulement le ressaisir quand il nous échappe. + +»Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te +disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais déjà, et +c'est là ce qui achevait de m'éloigner de toi. Il y a eu, dans les +derniers temps, bien des heures où j'ai été prêt à me jeter à tes pieds; +j'étais arrêté par cette idée: «Il est trop tard, elle en aime un autre. +Je l'ai voulu, mais elle n'eût pas dû le vouloir. Donc, elle est indigne +de moi!» + +«Voilà comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sûr à +présent, si j'étais revenu à toi sincèrement, quand même tu aurais +commencé à aimer Dick, tu me l'aurais sacrifié. Tu aurais recommencé ce +martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de +m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thérèse, c'est là ce qui m'a +donné la force de me sauver à Florence sans te dire un seul mot. Je +sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre +manière de réparer mes torts que de te laisser seule auprès d'un homme qui +t'aimait véritablement. + +«C'est encore là ce qui a soutenu mon courage à la Spezzia, durant cette +journée où j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grâce; mais cette +détestable pensée ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie. +Je ne sais pas si tu avais dit à ce batelier de ne pas nous perdre de vue; +mais c'était bien inutile, va! Je me serais jeté dans la mer plutôt que de +vouloir trahir la confiance que Palmer me témoignait en nous laissant +ensemble. + +«Dis-le-lui donc, à lui, que je t'aime véritablement, autant que je puis +aimer. Dis-lui que c'est à lui, autant qu'à toi, que je dois de m'être +condamné et exécuté comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour +accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-même à +présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai été un sot ou un lâche +de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel, sauf à abandonner ensuite, en +lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thérèse, c'est +ainsi que, moi-même, j'eusse probablement jugé chez un autre la conduite +que j'ai pourtant tenue vis-à-vis de toi et de Palmer avec autant de +résolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je +ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends +justice. «Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin +de là, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force +aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met à +penser à ce qu'il eût pu être et à ce qu'il est maintenant pour toi, sa +tête s'égare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec +orgueil: «J'aurais pu troubler, disputer et peut-être détruire ce bonheur: +je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit +maintenant à l'amitié de Thérèse.» + +Thérèse répondit avec tendresse à son pauvre enfant. C'est sous ce titre +qu'il était désormais enseveli et comme embaumé dans le sanctuaire du +passé... Thérèse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer. +Il ne lui semblait pas qu'elle pût jamais regretter le temps où, tous les +matins, elle s'éveillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait +pas lui tomber sur la tête. + +Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse +s'était emparée d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de +Porto-Venere. C'était comme un détachement de la vie qui, par moment, +n'était pas sans charme pour elle; mais c'était quelque chose de morne et +d'abattu qui n'était pas dans son caractère et qu'elle ne s'expliquait pas +à elle-même. + +Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait à propos de +Palmer: elle lui en fit brièvement le plus grand éloge et lui dit de sa +part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se résoudre à le +prendre pour confident de leur intimité. Elle répugnait à faire part de sa +véritable situation, c'est-à-dire à confier des engagements sur lesquels +elle ne s'était pas dit à elle-même son dernier mot. Et, quand même elle +eût été fixée, n'eût-il pas été trop tôt pour dire à Laurent: «Vous +souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!» + +L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit +de la dentelle pendant quinze jours avec une persévérance qui désolait +Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin à la tête de quelques billets de banque, +elle paya largement sa bonne hôtesse et se permit de sortir avec Palmer +pour se promener autour du golfe; mais elle désira rester à Porto-Venere +encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait à +cette morne et misérable résidence. + +Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se +définissent. C'est avec sa mère que Thérèse venait à bout, dans ses +lettres, de s'épancher. + +«Je suis encore ici, lui écrivait-elle au mois de juillet, en dépit d'une +chaleur dévorante. Je me suis attachée comme un coquillage à ce rocher où +jamais un arbre n'a pu songer à pousser, mais où soufflent des brises +énergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue +continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue +en quelque sorte nécessaire. Le pays que j'ai derrière moi, et qu'en moins +de deux heures je peux gagner en barque, était ravissant au printemps. En +s'enfonçant dans les terres au fond du golfe, à deux ou trois lieues de la +côte, on découvre les sites les plus étranges. Il y a une certaine région +de terrains déchirés par je ne sais quels anciens tremblements de terre, +qui présente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines +de sable rouge recouvertes de pins et de bruyères, s'échelonnant les unes +sur les autres, et offrant sur leurs crêtes d'assez larges voies +naturelles qui tout à coup tombent à pic dans les abîmes et vous laissent +fort embarrassé de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se +trompe dans le dédale des petits sentiers battus par les pieds des +troupeaux, on arrive à d'autres abîmes, et nous sommes restés quelquefois, +Palmer et moi, des heures entières sur ces sommets boisés, sans retrouver +le chemin qui nous y avait amenés. De là, on plonge sur une immensité de +pays cultivé, coupé de place en place avec une sorte de régularité par ces +accidents étranges, et au delà de cette immensité se déploie l'immensité +bleue de la mer. De ce côté-là, il semble que l'horizon n'ait pas de +limites. Du côté du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont +les crêtes, hardiment dessinées, étaient encore couvertes de neige quand +je suis arrivée ici. «Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes +en fleurs et de ces arbres de bruyère blanche qui répandaient un parfum si +frais et si fin aux premiers jours de mai. C'était alors un paradis +terrestre: ces bois étaient pleins de faux ébéniers, d'arbres de Judée, de +genêts odorants et de cytises étincelant comme de l'or au milieu des noirs +buissons de myrte. A présent, tout est brûlé, les pins exhalent une odeur +acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfumés naguère, n'offrent +plus que des tiges coupées, noires comme si le feu y avait passé; les +moissons enlevées, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de +grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre +heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie +boisée du pays, le retour n'est pas agréable, et toutes les hauteurs qui +entourent immédiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont +si nues, que c'est encore à Porto-Venere et dans l'île Palmaria que l'on +peut respirer le mieux. + +«Et puis il y a un fléau à la Spezzia: ce sont les moustiques engendrés +par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marécages +que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des +terres qui nous gêne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes +par conséquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre, +quelles tempêtes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau +qui change de couleur et de sentiment à chaque minute du jour et de la +nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous +représenter l'effroyable variété; tous les sanglots du désespoir, toutes +les imprécations de l'enfer s'y sont donné rendez-vous, et, de ma petite +fenêtre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abîme qui tantôt rugissent +une bacchanale sans nom, tantôt chantent des hymnes sauvages encore +redoutables dans leur plus grand apaisement. + +«Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les goûts champêtres +et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai +pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit? +Peut-être! Nous sommes de si étranges créatures, nous autres femmes! Il +faut que je vous le confesse, ma bien-aimée, j'ai passé bien des jours +avant de m'habituer à me passer de mon supplice, je ne savais que faire de +moi, n'ayant plus personne à servir et à soigner. Il eût fallu que Palmer +fût un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, dès qu'il a fait mine +de l'être, je me suis révoltée, et, à présent qu'il est redevenu bon comme +un ange, je ne sais plus à qui m'en prendre de l'épouvantable ennui qui +m'envahit par moments. Hélas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le +dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-même, ou, si je le sais, +de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du +pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les +toits, ou plutôt sur les toits, et où je me plais à être seule, ignorée, +oubliée du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre +travail que celui qui me plaît. Je fais poser des petits enfants, et je +m'amuse à composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si +je ne vous dis pas où j'en suis de mon coeur et de ma volonté, vous serez +encore plus inquiète. Eh bien, sachez-le, je suis bien décidée à épouser +Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me résoudre à fixer +l'époque du mariage, je crains pour lui et pour moi-même le lendemain de +cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'âge des illusions, et, +après une vie comme la mienne, on a cent ans d'expérience et, par +conséquent, de terreurs! Je me suis crue absolument détachée de Laurent, +je l'étais absolument en effet à Gênes, le jour où il me dit que j'étais +son fléau, l'assassin de son génie et de sa gloire. A présent, je ne me +sens plus si indépendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les +lettres adorables de douceur et d'abnégation qu'il m'a écrites pendant ces +deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore à ce +malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon +complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage. +Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour où il +aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aimée, +je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui; +mais, le jour où Palmer voudra briser l'amitié qui a survécu en moi à +cette malheureuse passion, peut-être n'aimerai-je plus Palmer. + +«Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'être un +grand philosophe, et il persiste à croire que ce qui lui paraît juste et +bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect à ses yeux. Moi aussi, je le +crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les +compter, sur la situation calme et douce où nous voici. J'ai des accès de +spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas très-clairvoyant +et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent +appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouché. Si le +mal futur se borne à ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrités et +l'esprit assombri sans qu'il s'en aperçoive et s'en affecte, nous pourrons +vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait à scruter mes +regards distraits, à vouloir percer le voile de mes rêveries, à faire +enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes +heures de défaillance morale, je ne me sens plus de force à lutter, et +j'aimerais mieux que l'on me tuât tout de suite, ce serait plus tôt fait.» + +Thérèse reçut de Laurent à la même époque une lettre si ardente, qu'elle +en fut inquiète. Ce n'était plus l'enthousiasme de l'amitié, c'était celui +de l'amour. Le silence que Thérèse avait gardé sur ses relations avec +Palmer avait rendu à l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne +pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour +retourner à la vie de plaisir. Le dégoût l'avait saisi à la gorge. + +«Ah! Thérèse, lui disait-il, je t'ai reproché autrefois d'aimer trop +chastement et d'être plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment +ai-je pu blasphémer ainsi? Depuis que je cherche à me rattacher au vice, +c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que +je vois me disent que je suis bon à faire un moine. Non, non, je +n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette +douceur maternelle qui me couvait durant des heures entières d'un sourire +attendri et placide, ces épanchements du coeur, ces aspirations de +l'intelligence, ce poème à deux dont nous étions les auteurs et les +personnages sans y songer. Thérèse, si tu n'es pas à Palmer, tu ne peux +être qu'à moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces émotions ardentes, ces +attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc été mauvais? N'y en +a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches, +toi, la femme dévouée? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne +m'as-tu pas appelé quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton +cher supplice et ton tourment nécessaire? Souviens-toi, souviens-toi, +Thérèse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en +meurs! N'ai-je pas assez expié? Voilà trois mois d'agonie pour mon +âme!...» + +Puis venaient des reproches. Thérèse lui en avait dit trop ou trop peu. +Les expressions de son amitié étaient trop vives si ce n'était que de +l'amitié, trop froides et trop prudentes si c'était de l'amour. Il fallait +qu'elle eût le courage de le faire vivre ou mourir. + +Thérèse se décida à lui répondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle +comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage +qu'elle ne pouvait se résoudre à regarder comme une résolution arrêtée. +Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter à +l'orgueil de Laurent. + +«Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prétendais, pour +te punir, que j'ai donné mon coeur et ma vie à un autre. Non, tu étais +pleinement pardonné le jour où j'ai répondu à l'affection de Palmer, et la +preuve, c'est que j'ai couru à Florence avec lui. Crois-tu donc, mon +pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne +fusse réellement là qu'une soeur de charité»? Non, non, ce n'était pas le +devoir, qui m'enchaînait à ton chevet, c'était la tendresse d'une mère. +Est-ce qu'une mère ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours +ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer à ce que je dois à +Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me +retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer, +et que je l'aime. S'il m'eût fallu passer de tes bras dans ceux de ton +ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais ç'a été le contraire. C'est en +nous jurant l'un à l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner +jamais, que nos mains se sont unies.» + +Thérèse montra cette lettre à Palmer, qui en fut vivement ému et voulut +écrire de son côté, à Laurent, pour lui faire les mêmes promesses de +sollicitude constante et d'affection vraie. + +Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommencé un +rêve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord; +mais il résolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de +porter. Il se fit en lui une de ces révolutions soudaines et complètes qui +étaient tantôt le fléau, tantôt le salut de sa vie, et il écrivit à +Thérèse: + +«Sois bénie, ma soeur adorée; je suis heureux, je suis fier de ton amitié +fidèle, et celle de Palmer m'a touché jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu +plus tôt, méchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en +effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue +seule et triste que je revenais me mettre à tes pieds pour te dire: «Eh +bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes +tristesses, tes ennuis et ta solitude.» N'était-ce pas mon devoir et mon +droit?--Mais tu es heureuse, Thérèse, et moi aussi par conséquent! Je te +bénis de me l'avoir dit. Me voilà donc enfin délivré des remords qui me +rongeaient le coeur! Je veux marcher la tête haute, aspirer l'air à pleine +poitrine et me dire que je n'ai pas souillé et gâté la vie de la meilleure +des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie +généreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait +autrefois! + +«Ma chère Thérèse, mon cher Palmer, vous êtes mes deux anges gardiens. +Vous m'avez porté bonheur. Grâce à vous enfin, je sens que j'étais né pour +autre chose que la vie que j'ai menée. Je renais, je sens l'air du ciel +descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphère. Mon être se +transforme. Je vais aimer! + +«Oui, je vais aimer, j'aime déjà!... J'aime une belle et pure enfant qui +n'en sait rien encore, et auprès de qui je trouve un plaisir mystérieux à +garder le secret de mon coeur, et à paraître et à me faire aussi naïf, +aussi gai, aussi enfant qu'elle-même.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers +jours d'une émotion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et +d'effrayant dans cette idée: je vais me trahir, c'est-à-dire je vais me +donner! demain, ce soir peut-être, je ne m'appartiendrai plus? + +«Réjouis-toi, ma Thérèse, de ce dénouement de la triste et folle jeunesse +de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un être qui semblait +perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un +oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta +colère, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amitié! Oui, il a fallu +toutes les péripéties d'un drame intime où j'ai été vaincu pour m'amener à +ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta +récompense, ton martyre et ta couronne. Bénissez-moi tous les deux, mes +amis, et priez pour moi, je vais aimer!» + +Tout le reste de la lettre était ainsi. En recevant cet hymne de joie et +de reconnaissance, Thérèse sentit pour la première fois son propre bonheur +complet et assuré. Elle tendit les deux mains à Palmer et lui dit: + +--Ah ça! où et quand nous marions-nous? + + + + +XI + + +Il fut décidé que le mariage aurait lieu en Amérique. Palmer se faisait +une joie suprême de présenter Thérèse à sa mère et de recevoir sous les +yeux de celle-ci la bénédiction nuptiale. La mère de Thérèse ne pouvait se +promettre le bonheur d'y assister, quand même la cérémonie aurait lieu en +France. Elle en était dédommagée par la joie qu'elle éprouvait à voir sa +fille engagée à un homme raisonnable et dévoué. Elle ne pouvait souffrir +Laurent, et elle avait toujours tremblé que Thérèse ne retombât sous son +joug. + +_L'Union_ faisait ses apprêts de départ. Le capitaine Lawson offrait +d'emmener Palmer et sa fiancée. C'était une fête à bord, de penser qu'on +ferait la traversée avec ce couple aimé. Le jeune enseigne réparait son +impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par +l'estime la plus sincère pour Thérèse. + +Thérèse, ayant tout préparé pour s'embarquer le 18 août, reçut une lettre +de sa mère, qui la suppliait de venir d'abord à Paris, ne fût-ce que pour +vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-même pour des affaires de +famille. Qui savait quand Thérèse pourrait revenir d'Amérique? Cette +pauvre mère n'était pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple +d'un père défiant et irrité rendait insoumis et froids envers elle. Aussi +elle adorait Thérèse, qui seule avait été vraiment pour elle une fille +tendre et une amie dévouée. Elle voulait la bénir et l'embrasser, +peut-être pour la dernière fois, car elle se sentait vieille avant l'âge, +malade et fatiguée d'une vie sans sécurité et sans expansion. + +Palmer fut plus contrarié de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien +qu'il eût toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude +d'une amitié durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cessé d'être +inquiet malgré lui des sentiments qui pouvaient se réveiller dans le coeur +de Thérèse lorsqu'elle le reverrait. A coup sûr, il ne s'en rendait pas +compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperçut quand le +canon du navire américain fit retentir les échos du golfe de la Spezzia de +ses adieux répétés durant toute la journée du 18 août. + +Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, à la dernière, il se +tordit les mains jusqu'à les faire craquer. + +Thérèse s'en étonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxiétés de +Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de +leur séjour en ce pays. + +--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'écria-t-elle en le regardant avec attention. +Quel pressentiment avez-vous? + +--Oui! c'est cela, répondit Palmer à la hâte. C'est un pressentiment... +pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un +pressentiment! + +--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer? + +--Peut-être? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas exposée, grâce au ciel, +puisque nous allons à Paris. + +--_L'Union_ passe à Brest et s'y arrête quinze jours. C'est là que nous +irons nous embarquer? + +--Oui, oui, sans doute, si d'ici là il n'arrive pas une catastrophe. + +Et Palmer resta triste et accablé, sans que Thérèse devinât ce qui se +passait en lui. Comment l'eût-elle deviné? Laurent était aux eaux de +Baden. Palmer le savait bien, et Laurent était occupé aussi de projets de +mariage, comme il l'avait écrit. + +Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrêter nulle part, ils +rentrèrent en France par Turin et le mont Cenis. + +Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des +signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit +qui n'étaient nullement dans son caractère. Lui, si calme et si facile à +servir, il s'abandonnait à des colères inouïes contre les postillons, +contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thérèse ne +l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se défendre de le lui dire. Il lui +répondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre +et un accent de dépit si marqué, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par +conséquent. + +Il y a une destinée implacable pour certaines existences. Pendant que +Thérèse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y +rentrait par Genève. Il arriva à Paris quelques heures avant eux, +préoccupé d'un vif souci. Il avait enfin découvert que, pour le faire +voyager pendant quelques mois, Thérèse s'était dépouillée en Italie de +tout ce qu'elle possédait alors, et il avait appris (car tout se découvre +tôt ou tard), d'une personne qui avait passé à la Spezzia à cette époque, +que mademoiselle Jacques vivait à Porto-Venere dans un état de gêne +extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six +livres par mois. + +Humilié et repentant, irrité et désolé, il voulait savoir à quoi s'en +tenir sur la situation présente de Thérèse. Il la savait trop fière pour +vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que, +si elle n'avait pas été payée de ses travaux à Gênes, elle avait dû faire +vendre ses meubles à Paris. + +Il courut aux Champs-Elysées, frémissant de trouver des inconnus installés +dans cette chère petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent +battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner à la +grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui répondre. Il +ignorait le prochain mariage de Thérèse, il ignorait même qu'elle fût +libre de se marier. Une dernière lettre qu'elle lui avait écrite à ce +sujet était arrivée à Baden le lendemain de son départ. + +Sa joie fut extrême de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il +lui sauta au cou; mais tout aussitôt il devint triste en voyant la figure +consternée de cette bonne femme. + +--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc +que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille? +Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous étiez +quittés, et j'en étais contente; car, après vous avoir aimé, je vous +détestais. Je voyais bien que vous étiez l'_auteur_ de ses embarras et de +ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici à l'attendre, à moins que +vous n'ayez juré de la faire mourir! + +--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'écria Laurent à plusieurs +reprises. + +C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante. +Il entra dans l'atelier de Thérèse, dans le petit salon lilas et jusque +dans la chambre à coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait +étendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un à un, tous +ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de goût que +Thérèse avait payés de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait +changé dans la situation que Thérèse s'était faite à Paris, et Laurent +répétait d'un air un peu égaré en regardant Catherine, qui le suivait pas +à pas d'un air soucieux: + +--Elle arrive aujourd'hui! + +En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle, +Laurent s'était vanté. Il avait pensé dire la vérité en écrivant à +Thérèse avec l'exaltation à laquelle il s'abandonnait pour lui parler de +lui-même, et qui contrastait si étrangement avec le ton moqueur et froid +qu'il se croyait obligé de porter dans le monde. La déclaration qu'il +avait dû faire à la jeune fille objet de ses rêves, il ne l'avait pas +faite. Un oiseau ou un nuage qui avait passé le soir dans le ciel avait +suffi pour déranger le fragile édifice de bonheur et d'expansion éclos le +matin dans cette imagination d'enfant et de poëte. La peur d'être ridicule +s'était emparée de lui, ou bien la crainte de guérir de son invincible et +fatale passion pour Thérèse. + +Il était là, ne répondant rien à Catherine, qui, pressée de tout préparer +pour l'arrivée de sa chère maîtresse, se décida à le laisser seul. Laurent +était en proie à une agitation inouïe. Il se demandait pourquoi Thérèse +revenait à Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec +Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-même? Lui avait-elle +annoncé un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pensée était déjà +évanouie? Ce brusque et mystérieux retour ne cachait-il pas une rupture +avec Dick? + +Laurent s'en réjouissait et s'en effrayait à la fois. Mille idées, mille +émotions se contrariaient dans sa tête et dans ses nerfs. Il y eut un +moment où il oublia insensiblement la réalité et se persuada que ces +meubles couverts de toile grise étaient des tombes dans un cimetière. Il +avait toujours eu horreur de la mort, et, malgré lui, il y pensait sans +cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut +entouré de linceuls, et se leva avec effroi en s'écriant: + +--Qui est donc mort? Est-ce Thérèse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens, +quelqu'un est mort dans la région où je viens de rentrer!... Non, c'est +toi, répondit-il en se parlant à lui-même, c'est toi qui as vécu dans +cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonné, +oublié comme un cadavre! + +Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, épousseta +les meubles, ouvrit toutes grandes les croisées, qui étaient fermées, +ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine +posés sur les consoles dorées. Puis elle s'approcha de lui et lui dit: + +--Eh bien, voyons, que faites-vous ici? + +Laurent sortit de son rêve, et, regardant autour de lui avec égarement, il +vit les fleurs répétées dans les glaces, les meubles de Boule brillant au +soleil, et tout cet air de fête qui avait succédé, comme par magie, à +l'aspect funèbre de l'absence, qui ressemble tant en effet à la mort. + +Son hallucination prit un autre cours. + +--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce +que je fais ici? C'est fête aujourd'hui chez Thérèse, c'est un jour +d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maîtresse du +logis a donné, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort! +Qu'est-ce qu'un cadavre a à voir dans cette chambre de noces? Aussi que +va-t-elle dire en me voyant là? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle +me dira: «Va-t'en! ta place est dans un cercueil!» + +Laurent parlait comme dans la fièvre. Catherine eut pitié de lui. + +--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours été. + +Et, comme elle songeait à ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec +douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrêtait dans la rue. Dans sa joie +de revoir Thérèse, elle oublia Laurent et courut ouvrir. + +Palmer était à la porte avec Thérèse; mais, pressé de se débarrasser de la +poussière du voyage et ne voulant pas laisser à Thérèse l'ennui de faire +décharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitôt, et donna +l'ordre qu'on le conduisît à l'hôtel Meurice, en disant à Thérèse qu'il +lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dîner avec elle. + +Thérèse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment +elle s'était portée en son absence, elle entra dans la maison avec cette +curiosité impatiente, inquiète ou joyeuse, que l'on éprouve +instinctivement à revoir un lieu où l'on a longtemps vécu, si bien que +Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent était là, et qu'elle +le surprit pâle, absorbé et comme pétrifié sur le sofa du salon. Il +n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes +précipitamment. Il était encore plongé dans ses rêveries lugubres, quand +il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'élança vers elle pour +l'embrasser, et tomba suffoqué, presque évanoui à ses pieds. + +Il fallut lui ôter sa cravate, et lui faire respirer de l'éther; il +étouffait, et les battements de son coeur étaient si violents, que tout +son corps en était ébranlé comme de commotions électriques. Thérèse, +effrayée de le voir ainsi, crut qu'il était retombé malade. Cependant la +fraîcheur de la jeunesse lui revint bientôt, et elle remarqua qu'il avait +engraissé. Il lui jura mille fois qu'il ne s'était jamais mieux porté, et +qu'il était heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur +comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit à genoux +devant elle et lui baisa les pieds pour lui témoigner son respect et son +adoration. Ses effusions étaient si vives, que Thérèse en fut inquiète et +crut devoir se hâter de lui rappeler son prochain départ et son prochain +mariage avec Palmer. + +--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'écria Laurent, pâle +comme si la foudre lui tombée à ses pieds. Départ! mariage!... Comment? +pourquoi? Est-ce que je rêve encore? est-ce que tu as dit ces mots-là? + +--Oui, répondit-elle, je te les dis. Je te les avais écrits; tu n'as donc +pas reçu ma lettre? + +--Départ! mariage! répétait Laurent; mais tu disais autrefois que c'était +impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours où je regrettais de ne +pouvoir faire taire les gens qui te déchiraient, en te donnant mon nom et +ma vie entière. Et toi, tu disais: «Jamais, jamais, tant que cet homme +vivra!» Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais +aimé, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondés et +un scandale affreux que je crois inévitable? + +--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre. + +Laurent fut si étourdi de cette révélation, qu'il oublia tous ses projets +d'amitié fraternelle et désintéressée. Ce que Thérèse avait prévu à Gênes +se réalisa dans les conditions les plus singulièrement déchirantes. +Laurent se fit une idée exaltée du bonheur qu'il eût pu goûter en devenant +le mari de Thérèse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune +parole de raison et de remontrance eût prise sur son âme troublée et +désespérée. Sa douleur était si énergiquement exprimée et ses larmes si +vraies, que Thérèse ne put se soustraire à l'émotion d'une scène +pathétique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans +ressentir toutes les pitiés de la maternité grondeuse, mais vaincue. Elle +essaya en vain de retenir ses propres larmes. + +Ce n'étaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce +vertige que Laurent éprouvait, et qui n'était autre chose qu'un vertige; +mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle, +c'étaient les propres fibres de son coeur, froissées par une souffrance +qu'elle ne s'expliquait pas. + +Elle réussit enfin à le calmer, et, en lui parlant avec douceur et +tendresse, à lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la +meilleure solution pour elle et pour lui-même. Laurent en convenait avec +un triste sourire. + +--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari détestable, et _lui_, il te +rendra heureuse! Le ciel te devait cette récompense et ce dédommagement. +Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous préserve, +toi d'une existence misérable, moi de remords pires que les anciens. C'est +parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrangé +que je suis si malheureux! + +Et il recommençait à sangloter. + +Palmer rentra sans qu'on l'eût entendu venir. Il était, en effet, sous le +coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien préméditer, il venait +comme un jaloux en défiance, sonnant à peine et marchant sans faire crier +les parquets. Il s'arrêta à la porte du salon et reconnut la voix de +Laurent. + +--Ah! j'en étais bien sûr! se dit-il en déchirant le gant qu'il s'était +réservé de mettre justement à cette porte, apparemment pour se donner le +temps de la réflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper. + +--Entrez! cria vivement Thérèse, étonnée que quelqu'un lui fit cette +insulte de frapper à la porte de son salon. + +En voyant que c'était Palmer, elle pâlit. Ce qu'il venait de faire était +plus éloquent que bien des paroles, il la soupçonnait. + +Palmer vit cette pâleur, et n'en put comprendre la véritable cause. Il vit +aussi que Thérèse avait pleuré, et la physionomie décomposée de Laurent +acheva de le troubler lui-même. Le premier regard qu'échangèrent +involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation; +puis ils marchèrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la +main ou s'ils s'étrangleraient. + +Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincère des deux, car il +avait des mouvements spontanés qui rachetaient toutes ses fautes. Il +ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses +larmes, qui recommençaient à l'étouffer. + +--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thérèse. + +--Je ne sais, répondit-elle avec fermeté; je viens de lui dire que nous +partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que +nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de près, nous +l'aimerons toujours. + +--C'est un enfant gâté! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai +qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc +que nous l'emmenions en Amérique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous +faire pleurer, Thérèse? + +Ces paroles furent dites d'un ton indéfinissable. C'était l'accent de +l'amitié paternelle, mêlé de je ne sais quelle aigreur profonde et +invincible. + +Thérèse comprit. Elle demanda son châle et son chapeau en disant à Palmer: + +--Nous allons dîner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y +aurait pas ici de quoi dîner pour nous deux. + +--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitié amer, +moitié tendre. + +--Mais, moi, je ne dîne pas avec vous, répondit Laurent, qui comprit enfin +ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai +vous dire adieu. Quel jour partez-vous? + +--Dans quatre jours, dit Thérèse. + +--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manière étrange; mais ce +n'est pas une raison pour que nous ne dînions pas tous trois ensemble +aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux +_Frères-Provençaux_, et, de là, nous ferons un tour en voiture au bois de +Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous +prie. + +--Je suis engagé, dit Laurent. + +--Eh bien, dégagez-vous, reprit Palmer. Voilà du papier et des plumes! +Écrivez, écrivez, je vous prie! + +Palmer parlait d'un ton si décidé, qu'il en était absolu. Laurent crut se +rappeler que c'était son accent de rondeur accoutumé. Thérèse eût voulu +qu'il refusât, et d'un regard elle eût pu le lui faire comprendre; mais +Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpréter +toutes choses d'une manière funeste. + +Laurent était très-sincère. Quand il mentait, il était sa première dupe. +Il se crut assez fort pour braver cette situation délicate, et il eut +l'intention droite et généreuse de rendre à Palmer sa confiance +d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporté par de +grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige, +il ne descend plus, il se précipite. C'est ce qui arrivait à Palmer. +Homme de coeur et de loyauté entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir +dominer les émotions intérieures d'une situation trop délicate. Ses forces +le trahissaient; qui pourrait l'en blâmer? Et il s'élançait dans l'abîme, +entraînant Thérèse et Laurent lui-même avec lui. Qui ne les plaindrait +tous trois? Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces +régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela +n'est pas donné à l'homme: c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un +instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance. + +Le dîner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'était emparé +du rôle d'amphitryon, prît à coeur de faire servir à ses convives les mets +et les vins les plus recherchés, tout leur parut amer, et Laurent, après +de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait +savourée doucement à Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux +personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour +s'étourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manière +impatientante pour Thérèse. + +--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de +refuser; au bois de Boulogne, dans votre calèche découverte, nous serons +en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne +sont pas obligés de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous +trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de +chacun de nous, des choses assez fâcheuses. + +--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener +seul, j'ai besoin de prendre l'air. + +Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de +le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les +surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse +n'était peut-être pas heureuse, et un peu content aussi malgré lui de +pouvoir se dire que Palmer n'était pas au-dessus de la nature humaine, +comme il se l'était imaginé, et comme Thérèse le lui avait dépeint dans +ses lettres. + +Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui +firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'héroïque roman rêvé plus ou +moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnée avait +été Thérèse, puisque, après des craintes et des prévisions assez sages, +elle s'était résolue à engager sa vie, et que, quelles que fussent +désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir +parole. + +Palmer l'en dégagea tout d'un coup, après une série de soupçons plus +outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de +Laurent. Un matin, Palmer, après avoir passé la nuit caché dans le jardin +de Thérèse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprès de la grille, et +l'arrêta. + +--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veillé là pendant six heures, et je +vous voyais de ma chambre. Êtes-vous bien convaincu que personne n'est +venu chez moi cette nuit? + +Thérèse était irritée, et cependant, en provoquant l'explication que lui +refusait Palmer, elle espérait encore le ramener à la confiance; mais il +en jugea autrement. + +--Je vois, Thérèse, lui dit-il, que vous êtes lasse de moi, puisque vous +exigez une confession après laquelle je serai méprisable à vos yeux. Il ne +vous en eût pas coûté beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse +dont je ne vous ai pas beaucoup importunée. Que ne me laissiez-vous +souffrir en silence? Vous ai-je injuriée et obsédée de sarcasmes amers, +moi? Vous ai-je écrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain +pleurer à vos pieds et vous faire des protestations délirantes, sauf à +recommencer à vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adressé une +question indiscrète? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit, +pendant que j'étais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des +cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je +rougis peut-être, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir +cacher? Vous avez pardonné bien plus à quelqu'un qui n'avait pas le même +courage. + +--Je ne lui ai rien pardonné, Palmer, puisque je l'ai quitté sans retour. +Quant à cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si +bien, sachez qu'elle est claire comme le jour à mes yeux, et que j'en +souffre plus que vous-même. Sachez qu'elle m'humilie profondément, et que, +venant d'un homme fort et réfléchi comme vous, elle me blesse cent fois +plus que les outrages d'un enfant en délire. + +--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voilà froissée par ma +faute et à jamais irritée contre moi! Eh bien, Thérèse, tout est fini +entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi +votre amitié. + +--Ainsi vous me quittez? + +--Oui, Thérèse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigné vous +engager à moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considération à vos +pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis; +marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitié +de mes revenus, et après... + +--Après? dit Thérèse. + +--Après, je partirai, j'irai embrasser ma mère... et vous serez libre! + +--Est-ce une menace de suicide que vous me faites là? + +--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lâcheté, surtout quand on a une +mère comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et +vous n'entendrez plus parler de moi! + +Thérèse fut révoltée d'une telle proposition. + +--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraîtrait une mauvaise plaisanterie, si +je ne vous connaissais pour un homme sérieux. J'aime à croire que vous ne +me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez +comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une +pareille proposition, j'en serais offensée. + +--Thérèse! Thérèse! s'écria Palmer avec violence en lui serrant le bras +jusqu'à le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez +perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe à vos pieds pour vous +supplier de me pardonner mon injustice. + +Thérèse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle était +offensée jusqu'au fond de l'âme du serment qu'on lui demandait, et elle en +trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal +physique qu'elle venait de subir. + +--Mon enfant, s'écria-t-elle enfin avec des sanglots étouffés, je te jure, +à toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mère! + +Elle se leva et rentra dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle se sentait +tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de +descendre à une justification, comme une femme coupable. Et puis elle +voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une +jalousie profonde, et qui, après avoir par deux fois provoqué ce qu'il +croyait être un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre +imprudence. Elle songeait à l'affreuse existence de sa mère avec un mari +jaloux du passé, et elle se disait avec raison qu'après le malheur d'avoir +subi une passion comme celle de Laurent, elle avait été insensée de croire +au bonheur avec un autre homme. + +Palmer avait un fonds de raison et de fierté qui ne lui permettait pas non +plus d'espérer de rendre Thérèse heureuse après une scène comme celle qui +venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guérirait pas, et il +persistait à la croire fondée. Il écrivit à Thérèse: + +«Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligée; mais il m'est impossible +de ne pas reconnaître que j'allais vous entraîner dans un abîme de +désespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aimé malgré vous, et +vous l'aimerez peut-être toujours. C'est votre destinée. J'ai voulu vous y +soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon +amour vous étiez sincère, et que vous avez fait tout votre possible pour y +répondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour, +depuis Florence, je les sentais s'échapper. S'il eût persisté à être +ingrat, j'étais sauvé; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont +attendrie. Moi-même, j'en ai été touché, et je me suis pourtant efforcé de +me croire tranquille. C'était en vain. Il y a eu dès lors entre vous deux, +à cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontées, mais que +j'ai bien devinées. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout +en vous défendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hélas! Thérèse, c'est +alors pourtant que vous eussiez dû reprendre votre parole. J'étais prêt à +vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia: +que ne l'avez vous fait? + +«Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre +heureux et pour vous rattacher à moi. J'ai bien lutté aussi, je vous jure! +Et à présent, si vous voulez encore accepter mon dévouement, je suis prêt +à lutter et à souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-même, et +si, en me suivant en Amérique, vous espérez guérir de cette malheureuse +passion qui vous menace d'un avenir déplorable. Je suis prêt à vous +emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me +faites pas un crime d'avoir deviné la vérité. Restons amis, venez demeurer +chez ma mère, et si, dans quelques années, vous ne me trouvez pas indigne +de vous, acceptez mon nom et le séjour de l'Amérique, sans aucune pensée +de revenir jamais en France. + +» J'attendrai votre réponse huit jours à Paris. + +«RICHARD.» + +Thérèse rejeta une offre qui blessait sa fierté. Elle aimait encore Palmer, +et cependant elle se sentait si offensée d'être reçue à merci sans avoir +rien à se reprocher, qu'elle lui cacha le déchirement de son âme. Elle +sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espèce de lien avec lui +sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et +que leur vie serait désormais une lutte ou une amertume de tous les +instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire à personne où elle +allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour +trois mois, en province. + + + + +XII + + +Palmer partit pour l'Amérique, emportant avec dignité une blessure +profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fût trompé. Il avait dans +l'esprit une obstination qui réagissait parfois sur son caractère, mais +seulement pour lui faire accomplir résolument tel ou tel acte, et non pour +persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'était cru +capable de guérir Thérèse de son fatal amour, et, par sa foi exaltée, +imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voilà qu'il en +perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la +dernière épreuve la foi lui manquait. + +Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour +établir un lien sérieux, c'est de vouloir trop vite posséder une âme qui +vient d'être brisée. L'aurore d'une pareille union se présente avec des +illusions généreuses; mais la jalousie rétrospective est un mal incurable +et engendre des orages que la vieillesse même ne dissipe pas toujours. + +Si Palmer eût été un homme vraiment fort, ou si sa force eût été plus +calme et mieux raisonnée, il eût pu sauver Thérèse des désastres qu'il +pressentait pour elle. Il l'eût dû peut-être, car elle s'était confiée à +lui avec une sincérité et un désintéressement dignes de sollicitude et de +respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la +force n'ont que de l'énergie, et Palmer était de ceux sur lesquels on peut +se tromper longtemps. Tel qu'il était, il méritait à coup sûr les regrets +de Thérèse. On verra bientôt qu'il était capable des mouvements les plus +nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort était d'avoir +cru à la durée inébranlable de ce qui était chez lui un effort spontané de +la volonté. + +Laurent ignora d'abord le départ de Palmer pour l'Amérique; il fut +consterné de trouver Thérèse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il +n'avait reçu d'elle que trois lignes: + +«Vous avez été le seul confident en France de mon mariage projeté avec +Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.» + +En écrivant ce peu de mots glacés à Laurent, Thérèse éprouvait une sorte +d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'était-il pas la cause de tous les +malheurs et de tous les chagrins de sa vie? + +Elle sentit pourtant bientôt que cette fois son dépit était injuste. +Laurent s'était admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces +malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Après la première émotion, +il avait accepté la situation avec une grande candeur, et il avait fait +tout son possible pour ne pas porter ombrage à Palmer. Il n'avait pas +cherché une seule fois à tirer parti auprès de Thérèse des injustices de +son fiancé. Il n'avait cessé de parler de lui avec respect et amitié. Par +un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois +avait eu le beau rôle. Et puis Thérèse ne pouvait s'empêcher de +reconnaître que, si Laurent était parfois insensé jusqu'à en être atroce, +rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensée. + +Durant les trois mois qui suivirent le départ de Palmer, Laurent continua +à se montrer digne de l'amitié de Thérèse. Il avait su découvrir sa +retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui écrivit pour se +plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de +n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas +traité comme son frère; «n'était-il pas créé et mis au monde pour la +servir, la consoler, la venger au besoin?» Puis venaient des questions +auxquelles Thérèse était bien forcée de répondre. Palmer l'avait-il +outragée? Fallait-il aller lui en demander raison? + +«Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessée? as-tu quelque chose à me +reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta +douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me +permets de pleurer avec toi.» + +Thérèse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle défendit à +Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa généreuse résolution de ne pas +laisser une tache sur le souvenir de son fiancé, elle laissa croire que la +rupture venait d'elle seule. C'était peut-être rendre à Laurent des +espérances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des +situations où, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et où l'on +court fatalement à sa perte. + +Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies. +Laurent écrivait sans art, sans prétention, et souvent sans goût et sans +correction. Il était tantôt emphatique de bonne foi et tantôt trivial sans +pruderie. Avec tous leurs défauts, ses lettres étaient dictées par une +conviction qui les rendait irrésistiblement persuasives, et on y +sentait à chaque mot le feu de la jeunesse et la sève bouillante d'un +artiste de génie. + +En outre, Laurent se remit à travailler avec ardeur, avec la résolution de +ne jamais retomber dans le désordre. Son coeur saignait des privations que +Thérèse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la +santé du voyage en Suisse. Il était résolu à s'acquitter au plus vite. + +Thérèse sentit bientôt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il +s'intitulait toujours, lui était douce, et que, si elle pouvait continuer +ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie. + +Elle l'encouragea par des réponses toutes maternelles à persévérer dans la +voie de travail où il se disait rentré pour toujours. Ces lettres furent +douces, résignées et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une +tristesse mortelle. Thérèse avouait être un peu malade, et il lui venait +des idées de mort dont elle riait avec une mélancolie navrante. Elle était +réellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dévorait. Elle +avait emporté une petite somme qui était le reste de ce qu'elle avait +gagné à Gênes, et elle l'économisait strictement pour rester à la campagne +le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis +peut-être avait-elle senti peu à peu quelque désir et en même temps +quelque frayeur de revoir Laurent changé, soumis et amendé de toutes +façons, comme il se montrait dans ses lettres. + +Elle espérait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la +velléité, cette bonne pensée pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il +disait tantôt oui et tantôt non. Thérèse attendait toujours qu'aucune +trace de l'ancien amour ne reparût dans les lettres de Laurent: il +revenait bien toujours un peu, mais c'était avec une délicatesse exquise +désormais, et ce qui dominait ces retours à un sentiment mal étouffé, +c'était une tendresse suave, une sensibilité expansive, une sorte de piété +filiale enthousiaste. + +Quand l'hiver fut venu, Thérèse, se voyant au bout de ses ressources, fut +forcée de revenir à Paris, où étaient sa clientèle et ses devoirs +vis-à-vis d'elle-même. Elle cacha son retour à Laurent, ne voulant pas le +revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la +rue peu fréquentée où était sa petite maison. Il vit les contrevents +ouverts et entra, ivre de joie. C'était une joie naïve et presque +enfantine, qui eût rendu ridicule et _bégueule_ toute attitude de méfiance +et de réserve. Il laissa dîner Thérèse, en la suppliant de venir le soir +chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il +voulait absolument son avis avant de le livrer. C'était vendu et payé; +mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore +quelques jours. Ce n'était plus le temps déplorable où Thérèse «ne s'y +connaissait pas, où elle avait le jugement étroit et réaliste des peintres +de portrait, où elle était incapable de comprendre une oeuvre +d'imagination,» _etc_. Elle était maintenant «sa muse et sa puissance +inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien. +Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, à lui, tiendrait +toutes ses promesses.» + +Thérèse oublia le passé, et, sans être trop enivrée du présent, elle ne +crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais à un confrère. +Elle prit une voiture après son dîner et alla chez Laurent. + +Elle trouva l'atelier illuminé et le tableau magnifiquement éclairé. +C'était une belle et bonne chose que ce tableau. Cet étrange génie avait +la faculté de faire, en se reposant, des progrès rapides que ne font pas +toujours ceux qui travaillent avec persévérance. Il y avait eu, par suite +de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et +il semblait que, par la seule réflexion, il se fût débarrassé des défauts +de sa première exubérance. En même temps, il avait acquis des qualités +nouvelles qu'on n'eût pas cru appartenir à sa nature, la correction du +dessin, la suavité des types, le charme de l'exécution, tout ce qui devait +plaire désormais au public sans démériter auprès des artistes. + +Thérèse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration. +Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre à faire dominer chez lui le +noble orgueil du talent sur tous les mauvais entraînements du passé. Elle +ne trouva aucune critique à faire et lui défendit même de rien retoucher. + +Laurent, modeste en ses manières et en son langage, avait plus d'orgueil +que Thérèse ne voulait lui en donner. Il était, au fond du coeur, enivré +de ses éloges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de +l'apprécier, elle était la plus ingénieuse et la plus attentive. Il +sentait aussi revenir impérieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour +partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un +maître, c'est-à-dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses +défaillances. + +Quand Thérèse eut longtemps contemplé le tableau, elle se retourna pour +voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle +en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thérèse vit sa +mère debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent. + +Madame C.... était venue à Paris, ne sachant pas au juste le jour où +Thérèse y reviendrait. Cette fois elle y était attirée par des affaires +sérieuses: son fils se mariait, et M. C.... était lui-même à Paris depuis +quelque temps. La mère de Thérèse, sachant par elle qu'elle avait renoué +sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, était venue le +surprendre pour lui dire tout ce qu'une mère peut dire à un homme pour +l'empêcher de faire le malheur de sa fille. + +Laurent était doué de l'éloquence du coeur. Il avait rassuré cette pauvre +mère, et il l'avait retenue en lui disant: + +--Thérèse va venir, c'est à vos pieds que je veux lui jurer d'être +toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frère ou son mari, mais, dans +tous les cas, son esclave. + +Ce fut une bien douce surprise pour Thérèse de trouver là sa mère, qu'elle +ne s'attendait pas à voir sitôt. Elles s'embrassèrent en pleurant de joie. +Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, où le thé +était servi avec luxe. Laurent était riche, il venait de gagner dix mille +francs. Il était heureux et fier de pouvoir restituer à Thérèse tout ce +qu'elle avait dépensé pour lui. Il fut adorable dans cette soirée; il +gagna le coeur de la fille et la confiance de la mère, et il eut pourtant +la délicatesse de ne pas dire un mot d'amour à Thérèse. Loin de là, en +baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'écria avec +sincérité que c'était là le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en +tête-à-tête avec Thérèse, il ne s'était senti si heureux et si content de +lui-même. + +Ce fut madame C... la première qui, au bout de quelques jours, parla de +mariage à Thérèse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifié à la +considération extérieure, qui, malgré ses chagrins domestiques, croyait +avoir bien fait, ne pouvait supporter l'idée de voir sa fille délaissée +par Palmer, et elle pensait que désormais Thérèse devait avoir raison du +monde en faisant un autre choix. Laurent était tout à fait célèbre et en +vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand +artiste était corrigé de ses travers. Thérèse avait sur lui une influence +qui avait dominé les plus grandes crises de sa pénible transformation. Il +avait pour elle un attachement invincible. C'était devenu un devoir pour +tous deux de renouer pour toujours une chaîne qui n'avait jamais été +complétement brisée, et qui, quelque effort qu'ils fissent désormais, ne +pouvait jamais l'être. + +Laurent excusait ses torts dans le passé par un raisonnement +très-spécieux. Thérèse, disait-il, l'avait gâté dans le principe par trop +de douceur et de résignation. Si, dès sa première ingratitude, elle se fût +montrée offensée, elle l'eût corrigé de la mauvaise habitude, contractée +avec les mauvaises femmes, de céder à ses emportements et à ses caprices. +Elle lui eût enseigné le respect que l'on doit à la femme qui s'est donnée +par amour. + +Et puis une autre considération que faisait encore valoir Laurent pour se +disculper, et qui semblait plus sérieuse, était celle-ci, que déjà il +avait fait entrevoir dans ses lettres: + +--Probablement, lui disait-il, j'étais malade sans le savoir quand, pour la +première fois, j'ai été coupable envers toi. Une fièvre cérébrale, cela +semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible +de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opéré, +peut-être longtemps à l'avance, une crise terrible où sa raison ait été +déjà troublée, et contre laquelle sa volonté n'ait pas pu réagir. N'est-ce +pas ce qui s'est passé en moi, ma pauvre Thérèse, à l'approche de cette +maladie où j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre +compte, et, quant à moi, il m'arrivait souvent de m'éveiller le matin et de +songer à tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la réalité de +mes rêves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le +lieu où nous étions m'inspirait une aversion maladive, que déjà, dans la +forêt de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand +tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations +injustes, je t'écoutais d'un air hébété, croyant que c'était toi-même qui +avais rêvé tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'être folle! +Tu vois bien que j'étais fou, et ne peux-tu pardonner des torts +involontaires? Compare ma conduite après ma maladie avec ce qu'elle était +auparavant! N'était-ce pas comme un réveil de mon âme? Ne m'as-tu pas +trouvé tout à coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dévoué que j'étais +sceptique, irascible, égoïste, avant cette crise qui me rendait à moi-même? +Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose à me reprocher? N'avais-je pas +accepté ton mariage avec Palmer comme un châtiment qui m'était bien dû? Tu +m'as vu mourir de douleur à l'idée de te perdre pour toujours: t'ai-je dit +un mot contre ton fiancé? Si tu m'eusses ordonné de courir après lui et +même de me brûler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon +âme et ma vie t'appartiennent! Est-ce là ce que tu veux encore? Dis un mot, +et, si mon existence te gêne et te perd, je suis prêt à la supprimer. Dis +un mot, Thérèse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui +n'a rien à faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi. + +Le caractère de Thérèse s'était affaibli dans ce double amour, qui, en +somme, n'avait été que deux actes du même drame; sans cet amour froissé et +brisé, jamais Palmer n'eût songé à l'épouser, et l'effort qu'elle avait +fait pour s'engager à lui n'était peut-être qu'une réaction du désespoir. +Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thème de persuasion +que Palmer avait dû employer pour la convaincre était un retour perpétuel +sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il était +fatalement entraîné à lui rappeler sans cesse. + +Et puis le retour à l'amitié après la rupture avait été pour Laurent un +véritable retour à la passion, tandis que, pour Thérèse, ç'avait été une +nouvelle phase de dévouement plus délicat et plus tendre que l'amour même. +Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lâcheté. Elle avait +encore de la force contre l'injustice, et l'on peut même dire que toute sa +force était là. Elle n'était pas la femme éternellement souffrante et +plaintive des inutiles regrets et des incurables désirs. Il se faisait en +elle de puissantes réactions, et son intelligence, qui était assez +développée, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute idée de la +liberté morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient +banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par +lambeau le pacte déchiré. Elle se plaisait même alors à l'idée de rendre +généreusement et sans reproche l'indépendance et le repos à qui les +réclamait. + +Mais elle était devenue beaucoup moins forte que dans sa première jeunesse, +en ce sens qu'elle avait recouvré le besoin d'aimer et de croire, +longtemps assoupi en elle par un désastre exceptionnel. Elle s'était +longtemps imaginé qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique +passion. Elle s'était trompée, et elle ne pouvait plus se faire +d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur, +c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abnégation, et satisfaire +à tout prix cet élan maternel qui était comme une fatalité de sa nature et +de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle +avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin étrange, mais bien +caractérisé chez certaines femmes et même chez certains hommes, ne l'avait +pas rendue aussi miséricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est +parce que Palmer lui avait semblé trop fort pour avoir besoin lui-même de +son dévouement. Palmer s'était donc trompé en lui offrant un appui et une +consolation. Il avait manqué à Thérèse de se croire nécessaire à cet homme, +qui voulait qu'elle ne songât qu'à elle-même. + +Laurent, plus naïf, avait ce charme particulier dont elle était fatalement +éprise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette +touchante infirmité de son génie avec des transports de sincérité et des +attendrissements inépuisables. Hélas! il se trompait aussi. Il n'était pas +plus réellement faible que Palmer n'était réellement fort. Il avait ses +heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, dès que sa +faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme +font tous les enfants que l'on adore. + +Laurent était voué à une fatalité inexorable. Il le disait lui-même dans +ses moments de lucidité. Il semblait que, né du commerce de deux anges, il +eût sucé le lait d'une furie, et qu'il lui en fût resté dans le sang un +levain de rage et de désespoir. Il était de ces natures plus répandues +qu'on ne pense dans l'espèce humaine et dans les deux sexes, qui, avec +toutes les sublimités de l'idée et tous les élans du coeur, ne peuvent +arriver à l'apogée de leurs facultés sans tomber aussitôt dans une sorte +d'épilepsie intellectuelle. + +Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible, +qui est de prétendre greffer le bonheur sur le désespoir et de goûter les +joies célestes de la foi conjugale et de l'amitié sainte sur les ruines +d'un passé fraîchement dévasté. Il eût fallu du repos à ces deux âmes +saignantes des blessures qu'elles avaient reçues: Thérèse en demandait +avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir +vécu dix siècles durant les dix mois de leur séparation, et il devenait +malade de l'excès d'un désir de l'âme, qui eût dû effrayer Thérèse plus +qu'un désir des sens. + +C'est par la nature de ce désir que malheureusement elle se laissa +rassurer. Laurent semblait être régénéré au point d'avoir réintégré +l'amour moral à la place qu'il doit occuper en première ligne, et il se +retrouvait seul avec Thérèse, sans l'inquiéter comme autrefois de ses +transports. Il savait, durant des heures entières, lui parler avec +l'affection la plus sublime, lui qui s'était cru longtemps muet, disait-il, +et qui sentait enfin son génie se dilater et prendre son vol dans une +région supérieure! Il s'imposait à l'avenir de Thérèse en lui montrant +sans cesse qu'elle avait à remplir envers lui une tâche sacrée, celle de +le soustraire aux entraînements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de +l'âge mûr et à l'égoïsme dépravé de la vieillesse. Il lui parlait de +lui-même et toujours de lui-même: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par +elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui +devait cela, parce qu'elle lui avait sauvé la vie! Et Thérèse, avec la +fatale simplicité des coeurs aimants, arrivait à trouver ce raisonnement +irréfutable et à se faire un devoir de ce qui avait été d'abord imploré +comme un pardon. + +Thérèse arriva donc à renouer cette fatale chaîne; elle eut seulement +l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant éprouver la +résolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul +l'engagement irrévocable. S'il ne se fût agi que d'elle, l'imprudente se +fût liée sans retour. + +Le premier bonheur de Thérèse n'avait pas duré _toute une semaine_, comme +dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre +heures. Les réactions de Laurent étaient soudaines et violentes, en raison +de la vivacité de ses joies. Nous disons ses réactions, Thérèse disait ses +_rétractations_, et c'était le mot véritable. Il obéissait à cet +inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de +détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion. On a remarqué ces cruels +instincts chez des hommes de caractères très-différents, et l'histoire les +a qualifiés d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier +d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contractée dans le +milieu où ces hommes sont nés, soit par l'impunité, mortelle à la raison, +que certaines situations leur ont assurée dès leurs premiers pas dans la +vie. On a vu de jeunes rois égorger des biches qu'ils semblaient chérir, +pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de +génie sont aussi des rois dans le milieu où ils se développent; ce sont +même des rois très-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la +soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assurée exalte +jusqu'à la fureur. + +Tel était Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se +combattaient. L'on eût dit que deux âmes, s'étant disputé le soin d'animer +son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l'une l'autre. +Au milieu de ces souffles contraires, l'infortuné perdait son libre +arbitre, et tombait épuisé chaque jour sur la victoire de l'ange ou du +démon qui se l'arrachaient. + +Et, quand il s'analysait lui-même, il semblait parfois lire dans un livre +de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidité la clef de +ces mystérieuses conjurations dont il était la proie. + +--Oui, disait-il à Thérèse, je subis le phénomène que les thaumaturges +appelaient la possession. Deux esprits se sont emparés de moi. Y en a-t-il +réellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui +t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce +qu'il n'est pas le maître de faire le bien comme il l'entendrait. Il +voudrait être calme, philosophe, enjoué, tolérant; _l'autre_ ne veut pas +qu'il en soit ainsi. Il veut faire son état de bon ange: il veut être +ardent, enthousiaste, exclusif, dévoué, et, comme son contraire le raille, +le nie et le blesse, il devient sombre et cruel à son tour, si bien que +deux anges qui sont en moi arrivent à enfanter un démon. + +Et Laurent disait et écrivait à Thérèse sur ce bizarre sujet des choses +aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient être vraies et ajouter de +nouveaux droits à l'impunité qu'il semblait s'être réservée vis-à-vis +d'elle. + +Tout ce que Thérèse avait craint de souffrir à cause de Laurent en +devenant la femme de Palmer, elle eut à le souffrir à cause de Palmer en +redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rétrospective, la +pire de toutes, parce qu'elle se prend à tout sans pouvoir s'assurer de +rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le +souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pensée +s'acharna à vouloir que Thérèse lui rendit compte de tous les détails de +sa vie à Gênes et à Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa +d'avoir cherché dès lors à le _tromper_. Oubliant qu'à cette époque +Thérèse lui avait écrit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui +avait écrit: _Je l'épouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une +main sûre et perfide la chaîne d'espoir et de désir qui l'attachait à +elle. Thérèse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il +reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyauté lui +prescrivait de dire pour le détacher d'elle. Il s'apaisa et convint +qu'elle avait ménager sa passion mal éteinte avec une excessive +délicatesse, lui disant peu à peu toute la vérité à mesure qu'il se +montrait disposé à la recevoir sans douleur, et aussi à mesure +qu'elle-même avait pu prendre confiance dans l'avenir où Palmer +l'entraînait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un +mensonge, même lorsqu'elle avait refusé de s'expliquer, et qu'au lendemain +de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une réconciliation +impossible, elle lui avait dit: «Tout est fini entre nous. Ce que j'ai +résolu et accepté pour moi-même est mon secret, et tu n'as pas le droit de +m'interroger.» + +--0ui, oui, tu as raison, s'écria Laurent. J'étais injuste, et ma fatale +curiosité est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te +faire partager: Oui, pauvre Thérèse, je te fais subir d'humiliants +interrogatoires, à toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un +pardon généreux! Je change les rôles: j'instruis ton procès, et j'oublie +que c'est moi le coupable et le condamné! Je cherche d'une main impie à +arracher les voiles de pudeur dont ton âme a le droit et sans doute aussi +le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient à tes relations avec +Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime +d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laissé Palmer t'interroger +sur les mystères de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends +maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes à +son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les +demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lâcheté, en même +temps qu'il la souille dans sa pensée, en associant son image à celle de +tous les fantômes qui l'obsèdent. Oui, Thérèse, tu as raison: il faut +travailler soi-même à entretenir la pureté de son idéal, et, moi, je +m'évertue sans cesse à le profaner et à l'arracher du temple que je lui +avais bâti! + +Il semblait qu'après de telles explications, et lorsque Laurent se disait +prêt à le signer de son sang et de ses larmes, le calme dût renaître et le +bonheur commencer. Il n'en était pas ainsi. Laurent, dévoré d'une secrète +rage, revenait le lendemain à ses questions, à ses outrages, à ses +sarcasmes. Des nuits entières se passaient en discussions déplorables, où +il semblait qu'il eût absolument besoin de travailler son propre génie à +coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fécond en +malédictions d'une effroyable éloquence, et pour faire atteindre à Thérèse +et à lui les dernières limites du désespoir. Après ces orages, il semblait +qu'il n'y eût plus qu'à se tuer ensemble. Thérèse s'y attendait toujours +et se tenait prête, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent +n'avait pas encore cette pensée. Accablé de lassitude, il s'endormait, et +son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses +traits le divin sourire des visions célestes. + +Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation: le +sommeil changeait toutes ses résolutions. S'il s'endormait le coeur plein +de tendresse, il s'éveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et +réciproquement, s'il était parti la veille en maudissant, il accourait le +lendemain pour bénir. + +Trois fois Thérèse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il +courut après elle et la força de pardonner à son désespoir, car aussitôt +qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommençait à l'implorer avec +toutes les larmes d'un repentir exalté. + +Thérèse fut à la fois misérable et sublime dans cet enfer où elle s'était +replongée en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle +poussa le dévouement jusqu'à des immolations qui faisaient frémir ses amis, +et qui lui valurent quelquefois le blâme, presque le mépris des gens +fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer. + +Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible +pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent, +souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne +pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire +qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus +lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son +éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait +plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les +avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les +effrayants symptômes de la tempête et du naufrage. + +Ce qui l'attachait à lui, c'était cette immense pitié dont on contracte +l'impérieuse habitude avec les êtres à qui l'on a beaucoup pardonné. Il +semble que le pardon engendre le pardon jusqu'à la satiété, jusqu'à la +faiblesse imbécile. Quand une mère s'est dit que son enfant est +incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien à +faire qu'à l'abandonner ou à tout accepter. Thérèse s'était trompée toutes +les fois qu'elle avait cru guérir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai +qu'alors il redevenait meilleur, mais c'était à la condition d'espérer son +pardon. Quand il ne l'espérait plus, il se jetait à corps perdu dans la +paresse et le désordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle +réussissait à le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien +elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait à lui faire! Quand il +revenait au dégoût d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives +pour lui reprocher de vouloir faire de lui «ce que _sa patronne Thérèse +Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques,» c'est-à-dire, selon lui, «un idiot +et un maniaque.» + +Et pourtant, dans cette pitié de Thérèse qu'il implorait si ardemment pour +s'en offenser aussitôt qu'elle lui était rendue, il y avait un respect +enthousiaste et peut-être même un peu fanatique pour le génie de +l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'être bourgeoise et inintelligente +quand il la voyait travailler à son bien-être à lui avec candeur et +persévérance, elle était grandement artiste, au moins dans son amour, +puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme étant de droit divin, +et lui sacrifiait sa propre fierté, son propre travail, et ce qu'une autre +moins dévouée eût peut-être appelé sa propre gloire. + +Et lui, l'infortuné, il voyait et comprenait ce dévouement, et, lorsqu'il +s'apercevait de son ingratitude, il était dévoré de remords qui le +brisaient. Il lui eût fallu une maîtresse insouciante et robuste qui se +fut moquée de ses colères comme de ses repentirs, qui n'eût souffert de +rien, pourvu qu'elle le dominât. Telle n'était pas Thérèse. Elle se +mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dépérir, Laurent +cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse, +l'oubli momentané de ses propres larmes. + + + + +XIII + + +Un soir, il lui fit une si longue et si incompréhensible querelle, qu'elle +ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques +instants, un léger frôlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta +convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'était un poignard. +Thérèse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme à +travers le voile d'un rêve, qu'il avait songé à la tuer. En ce moment tout +était indifférent à Thérèse. Se reposer de vivre et de penser, que ce fût +sommeil ou mort, elle laissait le choix à la destinée. + +C'était la mort qu'elle méprisait. Laurent crut que c'était lui, et, se +méprisant lui-même, il la quitta enfin. + +Trois jours après, Thérèse, décidée à faire un emprunt qui lui permît un +voyage sérieux, une absence réelle (cette vie de déchirements et de +bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux +Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya à Laurent sans donner son +nom au porteur. C'était son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un +rosier blanc anonyme: c'était aussi l'adieu de Laurent. Tous deux +partaient, tous deux restèrent. La coïncidence de ces rosiers blancs émut +Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thérèse, et la trouva achevant +ses paquets. Sa place était retenue dans le courrier pour six heures du +soir. Celle de Laurent l'était aussi dans la même voiture. Tous deux +avaient pensé revoir l'Italie l'un sans l'autre. + +--Eh bien, partons ensemble! s'écria-t-il. + +--Non, je ne pars plus, répondit-elle. + +--Thérèse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous +unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a +résisté à tout ce qui peut briser un sentiment, à tout ce qui peut tuer +une âme. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions +ensemble. Veux-tu m'aimer? + +--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thérèse. Je sens mon coeur +épuisé: je crois qu'il est mort. + +--Eh bien, veux-tu mourir? + +--Il m'est indifférent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie +ni de ta mort avec moi. + +--Ah! oui, tu crois à l'éternité du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver +dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela! + +--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque âme +va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras +toujours et partout attiré par la tempête. + +--C'est-à-dire que tu n'as pas mérité l'enfer, toi! + +--Tu ne l'as pas mérité non plus. Tu auras un autre ciel, voilà tout! + +--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes? + +--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour. + +Laurent devint pensif. Il répéta machinalement plusieurs fois: «La +gloire!» puis il s'agenouilla devant la cheminée en tisonnant, comme il +avait coutume de faire quand il voulait être seul avec lui-même. Thérèse +sortit pour décommander son départ. Elle savait bien que Laurent l'eût +suivie. + +Quand elle rentra, elle le trouva très-calme et très-enjoué. + +--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comédie; mais pourquoi vouloir +s'élever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus +haut, et même s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris +intérieurement, je le sais fort bien... + +--Je ne ris pas de celle des autres... + +--Qui, les autres? + +--Ceux qui y croient et qui l'aiment. + +--Dieu sait si j'y crois, Thérèse, et si je ne m'en moque pas comme d'une +farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On +aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous +empoisonne, une mauvaise pièce qui vous fait rire, et la gloire qui n'est +qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des +articles de journaux qui vous éreintent et qui font parler de vous, et +puis des éloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des +critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en +soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succèdent +devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous +transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitié mort de +fatigue sans avoir réalisé votre idée... Et puis... l'Institut... une +réunion de gens qui vous détestent, et qui eux-mêmes... + +Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe +en disant: + +--N'importe! voilà la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne +peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux! + +Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique, +et peu à peu tout à fait impersonnel. On eût dit, à les entendre et à les +voir, deux paisibles amis qui ne s'étaient jamais brouillés. Cette +situation étrange s'était répétée plusieurs fois au beau milieu de leur +grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs +intelligences se convenaient et s'entendaient encore. + +Laurent eut faim et demanda à dîner avec Thérèse. + +--Et votre départ? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche. + +--Puisque vous ne partez plus, vous! + +--Je partirai si vous restez. + +--Eh bien, je partirai, Thérèse. Adieu! + +Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure. + +--J'ai manqué le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas +encore dîné? + +Thérèse, préoccupée, avait oublié son repas sur la table. + +--Ma chère Thérèse, lui dit-il, accordez-moi une dernière grâce; venez +dîner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble à quelque +spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma +guérison et notre salut à tous les deux. Éprouvez-moi. Je ne serai plus ni +jaloux, ni exigeant, ni même amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre +maîtresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette, +blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariée, je suis +l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort +à braver chaque fois que j'obtiens un tête-à-tête. C'est fort piquant, et +c'est là tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination +sont satisfaits de ce côté-là; c'est mon coeur tout seul et l'échange de +mes idées avec les vôtres que je vous offre. + +--Je les refuse, dit Thérèse. + +--Comment! vous aurez la vanité d'être jalouse d'un être que vous n'aimez +plus? + +--Certes, non! Je n'ai plus ma vie à donner, et je ne comprends pas une +amitié comme celle que vous me demandez sans un dévouement exclusif. Venez +me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus +d'intimité particulière, même apparente. + +--Je comprends, Thérèse; vous avez un autre amant! + +Thérèse leva ses épaules et ne répondit rien. Il mourait d'envie qu'elle +se vantât d'un caprice, comme il venait de le faire vis-à-vis d'elle. Sa +force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec +anxiété qu'elle répondît à son défi pour l'accabler de reproches et de +dédains, et lui déclarer peut-être qu'il venait d'inventer cette maîtresse +pour la forcer à se trahir elle-même. Il ne comprenait plus la force +d'inertie de Thérèse. Il aimait mieux se croire haï et trompé qu'importun +ou indifférent. + +Elle le lassa par son mutisme. + +--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dîner, et, de là, au bal de l'opéra, si je +ne suis pas trop gris. + +Thérèse, restée seule, creusa, pour la millième fois en elle-même, l'abîme +de cette mystérieuse destinée. Que lui manquait-il donc pour être une des +plus belles destinées humaines? La raison. + +--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thérèse, et comment le +génie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande +force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle +qu'une faculté isolée dont l'union avec le reste des facultés n'est pas +toujours nécessaire? + +Elle tomba dans une sorte de rêverie métaphysique. Il lui avait toujours +semblé que la raison était un ensemble d'idées et non pas un détail; que +toutes les facultés d'un être bien organisé lui empruntaient et lui +fournissaient tour à tour quelque chose; qu'elle était à la fois le moyen +et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et +qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur réelle après l'avoir résolument +foulée aux pieds. + +Elle repassait dans sa mémoire la vue de grands artistes, et regardait +aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la règle du +vrai associée au rêve du beau, et partout cependant des exceptions, des +anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyées comme celle +de Laurent. L'aspiration au sublime était même une maladie du temps et du +milieu où se trouvait Thérèse. C'était quelque chose de fiévreux qui +s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mépriser les conditions du +bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la +force des choses, Thérèse elle-même se trouvait jetée, sans l'avoir désiré +ni prévu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle était devenue la +compagne, la moitié intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces +génies extravagants; elle assistait à la perpétuelle agonie de Prométhée, +aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces +inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir +trouver le remède. + +Dieu était encore dans ces âmes rebelles et torturées cependant, puisqu'à +certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source +pure de l'inspiration sacrée n'était pas tarie; ce n'était point là un +talent épuisé, c'était peut-être encore un homme de beaucoup d'avenir. +Fallait-il l'abandonner à l'envahissement du délire et à l'hébétement de +la fatigue? + +Thérèse avait, disons-nous, trop côtoyé cet abîme pour n'en point partager +quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractère avait +failli s'engager à son insu dans cette voie désespérée. Elle avait eu +cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misères de la +vie, et qui flotte entre les limites du réel et de l'imaginaire; mais, par +une réaction naturelle, son esprit aspirait désormais au vrai, qui n'est +ni l'un ni l'autre, ni l'idéal sans frein, ni le fait sans poésie. Elle +sentait que c'était là le beau, et qu'il fallait chercher la vie +matérielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'âme. Elle +se faisait de graves reproches de s'être manqué si longtemps à elle-même: +puis, un instant après, elle se reprochait également de se trop préoccuper +de son propre sort en présence du péril extrême où celui de Laurent +restait engagé. + +Par toutes ses voix, par celle de l'amitié comme par celle de l'opinion, +le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'était là le devoir +en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas équivaut à celui +d'ordre général, d'intérêt de la société: «Suivez le bon chemin, laissez +périr ceux qui s'en écartent.» Et la religion officielle ajoutait: «Les +sages et les bons pour l'éternel bonheur, les aveugles et les rebelles +pour l'enfer!» Donc, peu importe au sage que l'insensé périsse? + +Thérèse se révolta contre cette conclusion. + +--Le jour où je me croirai l'être le plus parfait, le plus précieux et le +plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrêt de mort de +tous les autres; mais, si ce jour-là m'arrive, ne serai-je pas plus folle +que tous les autres fous? Arrière la folie de la vanité, mère de +l'égoïsme! Souffrons encore pour un autre que moi! + +Il était près de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil où elle s'était +laissée tomber inerte et brisée quatre heures auparavant. On venait de +sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton +contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu +de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_. + +Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette énigme? Voulait-il +qu'elle vint au bal masqué l'intriguer par une aventure banale? voulait-il +essayer de l'aimer sans la reconnaître? Était-ce fantaisie de poëte ou +insulte de libertin? + +Thérèse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquiétude +ne l'y laissa plus réfléchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher +cette victime à l'égarement infernal? + +--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas à pas. Je verrai, j'entendrai sa vie +en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il +me raconte, à quel point il aime le mal naïvement ou avec affectation, +s'il a vraiment des goûts dépravés, ou s'il ne cherche qu'à s'étourdir. +Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout +ce que j'éloignais avec dégoût de ses souvenirs et de mon imagination, je +découvrirai peut-être un joint, un biais, pour l'arracher à ce vertige. + +Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel +elle avait pourtant à peine jeté les yeux. Il était en satin. Elle en +envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux +avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de +changer l'aspect de sa personne, dans le cas où Laurent viendrait à la +soupçonner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit +toute seule et résolument au bal de l'Opéra. + +Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose +insupportable, étouffante. Elle n'avait jamais essayé de contrefaire sa +voix et ne voulait être devinée de personne. Elle se glissa muette dans +les corridors, cherchant les coins isolés quand elle était lasse de +marcher, ne s'y arrêtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle, +ayant toujours l'air de passer, et réussissant plus facilement qu'elle ne +l'avait espéré à être complètement seule et libre dans cette foule agitée. + +C'était l'époque où l'on ne dansait pas au bal de l'Opéra, et où le seul +déguisement admis était le domino noir. C'était donc une cohue sombre et +grave en apparence, occupée peut-être d'intrigues aussi peu morales que +les bacchanales des autres réunions de ce genre, mais d'un aspect imposant, +vu de haut, dans son ensemble. Puis tout à coup, d'heure en heure, un +bruyant orchestre jouait des quadrilles effrénés, comme si +l'administration, luttant contre la police, eût voulu entraîner la foule à +enfreindre sa défense; mais personne ne paraissait y songer. La noire +fourmilière continuait à marcher lentement et à chuchoter au milieu de ce +vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale étrange, +fantastique, qui semblait impuissant à dissiper la vision de cette fête +lugubre. + +Pendant quelques instants, Thérèse fut frappée de ce spectacle au point +d'oublier où elle était et de se croire dans le monde des rêves tristes. +Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas. + +Elle se hasarda dans le foyer, où se tenaient, sans masque et sans +déguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait +le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom +dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aimé +assis entre deux filles masquées, dont la voix et l'accent avaient ce je +ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui révèle la fatigue des +sens et l'amertume de l'esprit. + +--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnée, ta fameuse +Thérèse? Il paraît qu'elle t'a trompé là-bas, en Italie, et que tu ne +voulais pas le croire? + +--Il a commencé à s'en douter, reprit l'autre, le jour où il a réussi à +chasser le rival heureux. + +Thérèse fut mortellement blessée de voir le douloureux roman de sa vie +livré à de pareilles interprétations, mais plus encore de voir Laurent +sourire, répondre à ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient, +et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mémoire ou +sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thérèse n'eût jamais cru qu'il +n'était pas même son ami. Elle en était sûre maintenant! Elle resta, elle +écouta encore; elle sentait une sueur glacée coller son masque à sa +figure. + +Cependant Laurent ne disait à ces filles rien qui ne pût être entendu de +tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y répondait en +homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois +fois il bâilla en se cachant un peu. Néanmoins il restait là, se souciant +peu d'être vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour, +bâillant de fatigue et non d'ennui réel, doux, distrait, mais aimable, et +parlant à ces compagnes de rencontre comme si elles eussent été des femmes +du meilleur monde, presque de bonnes et sérieuses amies, mêlées à des +souvenirs agréables de plaisirs que l'on peut avouer. + +Cela dura bien un quart d'heure. Thérèse restait toujours. Laurent lui +tournait le dos. La banquette où il était assis se trouvait placée dans +l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermée en face de lui. Lorsque +des groupes errant dans les couloirs extérieurs s'arrêtaient contre cette +porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre +devenait une glace noire où l'image de Thérèse se répétait sans qu'elle +s'en aperçût. Laurent la vit à divers intervalles sans songer à elle; mais +peu à peu l'immobilité de cette figure masquée l'inquiéta, et il dit à ses +compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir: + +--Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant, le masque? + +--Nous te faisons donc peur? + +--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de +satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connaît pas, et +qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en +ai assez. + +--C'est-à-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous? + +--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y étouffe. Voulez-vous venir voir +tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne. + +--Mais il y a de quoi mourir? + +--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous? + +--Ma foi, non! + +--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en élevant +la voix. + +Un groupe de figures noires s'abattit comme une volée de chauves-souris +autour de lui. + +--Combien cela vaut-il? disait l'une. + +--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre. + +--Est-ce à pied ou à cheval? disait une troisième. + +--Cent francs par tête, répondit-il, rien que pour se promener les pieds +dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour +voir l'effet... Combien êtes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques +instants. Dix! ce n'est guère. N'importe, marchons! + +Trois restèrent en disant: + +--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce +sera tout. + +--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept +péchés capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voilà une +invention qui me sauve. + +--Allons, dit Thérèse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il +est peintre. Rien n'est perdu. + +Elle suivit cette étrange compagnie jusqu'au péristyle, pour s'assurer +qu'en effet l'idée fantasque était mise à exécution; mais le froid fit +reculer les plus déterminées, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer. +On voulait qu'il changeât la partie en un souper général. + +--Ma foi, non! dit-il, vous n'êtes que des peureuses et des égoïstes, +absolument comme les femmes honnêtes. Je vais dans la bonne compagnie. +Tant pis pour vous! + +Mais elles le ramenèrent dans le foyer, et il s'y établit entre lui, +d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontées, une causerie +si vive, avec de si beaux projets, que Thérèse, vaincue par le dégoût, se +retira en se disant qu'il était trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne +pouvait plus rien pour lui. + +Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et +le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laissé +prendre sa liberté, faute d'un jour de courage ou de prudence, il +s'habitue au servage et à toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond +de l'antiquité, que, quand Jupiter réduit un homme en cet état, il lui ôte +la moitié de son âme. + +Quand l'esclavage du corps était le fruit terrible de la victoire, le ciel +agissait ainsi par pitié pour le vaincu; mais, quand c'est l'âme qui subit +l'étreinte funeste de la débauche, le châtiment est là tout entier. +Désormais Laurent le méritait, ce châtiment. Il avait pu se racheter, +Thérèse y avait risqué, elle aussi, la moitié de son âme: il n'en avait +pas profité. + +Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme éperdu +s'élança à ses côtés. + +C'était Laurent. Il l'avait reconnue au moment où elle quittait le foyer, +à un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience. + +--Thérèse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire à tous ces +hommes: «Vous êtes des brutes!» à toutes ces femmes: «Vous êtes des +infâmes!» Je veux crier ton nom, ton nom sacré à cette foule imbécile, me +rouler à tes pieds, et mordre la poussière en appelant sur moi tous les +mépris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma +confession à haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers +chrétiens la faisaient dans les temples païens, purifiés tout à coup par +les larmes de la pénitence et lavés par le sang des martyrs... + +Cette exaltation dura jusqu'à ce que Thérèse l'eût ramené à sa porte. Elle +ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivré, si +maître de lui-même, si agréablement discoureur au milieu des filles du bal +masqué, redevenait passionné jusqu'à l'extravagance aussitôt qu'elle lui +apparaissait. + +--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout à l'heure on vous +parlait de moi comme d'une misérable, et cela même ne vous réveillait pas. +Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'était pas là ce +que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que +du mal. + + + + +XIV + + +Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une +dernière journée de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_, +amicale, tranquille. Ils allèrent ensemble au Jardin des Plantes, +s'assirent sous le grand cèdre, et montèrent au labyrinthe. Il faisait +doux; plus de traces de neige. Un soleil pâle perçait à travers des nuages +lilas. Les bourgeons des plantes étaient déjà gonflés de sève. Laurent +était poëte, rien que poëte et artiste contemplatif ce jour-là: un calme +profond, inouï, pas de remords, pas de désirs ni d'espérances; de la +gaieté ingénue encore par moments. Pour Thérèse, qui l'observait avec +étonnement, c'était à ne pas croire que tout fût brisé entre eux. + +L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prétexte, et +absolument comme il se forme dans le ciel d'été, par la seule raison qu'il +a fait beau la veille. + +Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde, +comme de continuels éclats de foudre au sein des ténèbres. + +Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un état d'égarement complet, +et, sans savoir où il était, sans lui dire un mot, il se laissa tomber +endormi sur le sofa du salon. + +Thérèse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et désespoir de +la soustraire à ce supplice. Elle était découragée; la mesure était +comble. Elle pleura et pria toute la nuit. + +Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner à sa porte. Catherine +dormait, et Thérèse crut que quelque passant attardé se trompait de +domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thérèse alla regarder par +la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entrée. Elle +vit un enfant de dix à douze ans, dont les vêtements annonçaient l'aisance, +dont la figure levée vers elle lui parut angélique. + +--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; êtes-vous égaré dans le +quartier? + +--Non, répondit-il, on m'a amené ici; je cherche une dame qui s'appelle +mademoiselle Jacques. + +Thérèse descendit, ouvrit à l'enfant, et le regarda avec une émotion +extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait déjà vu, ou qu'il +ressemblait à quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait +retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troublé et indécis. + +Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de +répondre: + +--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui êtes mademoiselle +Thérèse? + +--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous? + +--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi! + +--Qui êtes-vous donc? + +--Je suis le fils du comte de ***. + +Thérèse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant; +mais tout à coup elle fut frappée de sa ressemblance avec une figure +qu'elle avait peinte dernièrement en la regardant dans une glace pour +l'envoyer à sa mère, et cette figure, c'était la sienne propre. + +--Attends! s'écria-t-elle en saisissant le jeune garçon dans ses bras avec +un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu? + +--Manoël. + +--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mère? + +--C'est... on m'a bien recommandé de ne pas vous le dire tout de suite! Ma +mère... c'était d'abord la comtesse de ***, qui est là-bas, à La Havane; +elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: «Tu n'es pas mon fils, +je ne suis pas obligée de t'aimer.» Mais mon père m'aimait, et il me +disait souvent: «Tu n'es qu'à moi, tu n'as pas de mère.» Et puis il est +mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: «Tu es à moi et tu vas +rester avec moi.» C'est parce que mon père lui avait laissé de l'argent, à +la condition que je passerais pour leur fils à tous les deux. Cependant +elle continuait à ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle, +quand un monsieur des États-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est +venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: «Non, je ne veux pas.» +Alors M. Palmer m'a dit: «Veux-tu que je te reconduise à ta vraie mère, +qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?» J'ai +dit: «Oui, bien sûr!» Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque, +parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis levé bien +doucement, bien doucement, et nous avons navigué tous les deux jusqu'à un +grand navire, et puis nous avons traversé toute la grande mer, et nous +voilà. + +--Vous voila! dit Thérèse, qui tenait l'enfant pressé contre sa poitrine, +et qui, agitée d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait +d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; où est-il, Palmer? + +--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amené à la porte, il m'a dit: +_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu. + +--Cherchons-le, dit Thérèse en se levant; il ne peut pas être loin! + +Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait à quelque +distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant était reconnu par sa +mère. + +--Richard! Richard! s'écria Thérèse en se jetant à ses pieds au milieu de +la rue encore déserte, comme elle l'eût fait quand même elle eût été +pleine de monde. Vous êtes _Dieu_ pour moi!... + +Elle n'en put dire davantage; suffoquée par les larmes de la joie, elle +devenait folle. + +Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Élysées et la fit asseoir. Il +lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaître, et pour +réussir à caresser son fils sans risquer de l'étouffer. + +--A présent, lui dit Palmer, j'ai payé ma dette. Vous m'avez donné des +jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous +rends une vie entière de tendresse et de consolation, car cet enfant est +un ange, et il m'en coûte de me séparer de lui. Je l'ai privé d'un +héritage et je lui en dois un en échange. Vous n'avez pas le droit de vous +y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intérêts sont réglés. Il a +dans sa poche un portefeuille qui lui assure le présent et l'avenir. Adieu, +Thérèse! Comptez que je suis votre ami à la vie et à la mort. + +Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thérèse ne +voulut pas remettre les pieds dans la maison où Laurent dormait. Elle prit +un fiacre, après avoir envoyé un commissionnaire à Catherine avec ses +instructions, qu'elle écrivit d'un petit café où elle déjeuna avec son +fils. Ils passèrent la journée à courir Paris ensemble, afin de s'équiper +pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les +paquets qu'elle avait faits dans la journée, et Thérèse alla cacher son +enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de +l'Allemagne. Elle eut le bonheur égoïste: elle ne pensa plus à ce que +Laurent deviendrait sans elle. Elle était mère, et la mère avait +irrévocablement tué l'amante. + +Laurent dormit tout le jour et s'éveilla dans la solitude. Il se leva, +maudissant Thérèse d'avoir été à la promenade sans songer à lui faire +faire à souper. Il s'étonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison +au diable, et sortit. + +Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait. +Quand il vit la maison de Thérèse sous-louée, les meubles emballés ou +vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot +d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'à s'étourdir. + +Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une +lettre à Thérèse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour +de l'ancienne amitié; puis, revenant à la passion, il finissait ainsi: + +«Je sais bien que de toi je ne mérite pas même cela, car je t'ai maudite, +et, dans mon désespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guérir des +efforts de désespéré. Oui, je me suis efforcé de dénaturer ton caractère +et ta conduite à mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te +haïssent, et j'ai pris plaisir à en entendre dire à ceux qui ne te +connaissent pas. Je t'ai traitée absente comme je te traitais quand tu +étais là! Et pourquoi n'es-tu plus là? C'est ta faute si je deviens fou; +il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que +je te hais en même temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se +passera à t'aimer et à te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je +voudrais te tuer! Et, si tu étais là, je tomberais à tes pieds! Thérèse, +Thérèse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitié? +Oh! l'affreux châtiment que celui de cet incurable amour avec cette colère +inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en être réduit à perdre +tout, jusqu'à la liberté d'aimer ou de haïr?» + +Thérèse lui répondit: + +«Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je +n'aie pardonné, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner +encore. Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et +à créer dans la douleur. Je t'ai assez étudié dans tes ombres et dans ta +lumière, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la +victime d'une destinée, et que tu ne dois pas être pesé dans la même +balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce +que tu appelles ton châtiment, c'est peut-être la condition de ta gloire. +Apprends donc à le subir, Tu as aspiré de toutes tes forces à l'idéal du +bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rêves. Eh bien, tes rêves, mon +enfant, c'est la réalité, à toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu +pas artiste? + +»Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait +condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas +absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront +ton oeuvre de siècle en siècle, voilà tes soeurs et tes amantes.» + +FIN + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21. + + + * * * * * + + +OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND + +publiées par CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + + +LES AMOURS DE L'AGE D'OR. + +ANDRIANI. + +ANDRÉ. + +ANTONIA. + +AUTOUR DE LA TABLE. + +LE BEAU LAURENCE. + +LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORÉ. + +CADIO. + +CÉSARINE DIETRICH. + +LE CHATEAU DES DÉSERTES. + +LE CHATEAU DE PICTORDU. + +LE CHÊNE PARLANT. + +LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE. + +LA COMTESSE DE RUDOLSTADT. + +LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE. + +CONSTANCE VERRIER. + +CONSUELO. + +CORRESPONDANCE. + +CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT. + +CONTES D'UNE GRAND'MÈRE. + +LA COUPE. + +LES DAMES VERTES. + +LA DANIELLA. + +LA DERNIÈRE ALDINI. + +LE DERNIER AMOUR. + +DERNIÈRES PAGES. + +LES DEUX FRÈRES. + +LE DIABLE AUX CHAMPS. + +ELLE ET LUI. + +LA FAMILLE DE GERMANDRE. + +LA FILLEULE. + +FLAMARANDE. + +FLAVIE. + +FRANCIA. + +FRANçOIS LE CHAMPI. + +HISTOIRE DE MA VIE. + +UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion. + +L'HOMME DES NEIGES. + +HORACE. + +IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. + +INDIANA. + +ISIDORA. + +JACQUES. + +JEAN DE LA ROCHE. + +JEAN ZISKA--Gabriel. + +JEANNE. + +JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE. + +LAURA. + +LEGENDES RUSTIQUES. + +LÉLIA--Métella--Cora. + +LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA. + +MADEMOISELLE LA QUINTINIE. + +MADEMOISELLE MERQUEM. + +LES MAITRES MOSAÏSTES. + +LES MAITRES SONNEURS. + +MALGRÉTOUT. + +LA MARE AU DIABLE. + +LE MARQUIS DE VILLEMER. + +MA SOEUR JEANNE. + +MAUPRAT. + +LE MEUNIER D'ANGIBAULT. + +MONSIEUR SYLVESTRE. + +MONT-REVÊCHE. + +NANON. + +NARCISSE. + +NOUVELLES. + +NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +PAULINE. + +LA PETITE FADETTE. + +LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE. + +LE PICCININO. + +PIERRE QUI ROULE. + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE. + +QUESTIONS D'ART ET DE LITTÉRATURE. + +QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES. + +LE SECRÉTAIRE INTIME. + +LES SEPT CORDES DE LA LYRE. + +SIMON. + +SOUVENIRS DE 1848. + +TAMARIS. + +TEVERINO--Léone Léoni. + +THÉÂTRE COMPLET. + +THÉÂTRE DE NOHANT. + +LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne. + +L'USCOQUE. + +VALENTINE. + +VALVÈDRE. + +LA VILLE NOIRE. + + * * * * * + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI *** + +***** This file should be named 13653-0.txt or 13653-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13653/ + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13653-0.zip b/old/13653-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a58718d --- /dev/null +++ b/old/13653-0.zip diff --git a/old/13653-8.txt b/old/13653-8.txt new file mode 100644 index 0000000..384742c --- /dev/null +++ b/old/13653-8.txt @@ -0,0 +1,7580 @@ +The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Elle et lui + +Author: George Sand + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +{~--- UTF-8 BOM ---~}ELLE ET LUI + +par + +GEORGE SAND + + + + +CALMANN-LVY, DITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de +traduction rservs. + +[Note: La liste des oeuvres de George Sand publies par Calmann-Lvy est +reporte la fin du roman.] + + + + +ELLE ET LUI + + + + +A MADEMOISELLE JACQUES. + + +Ma chre Thrse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler +mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_, +comme dit notre ami Bernard. Tiens! a rime; mais ce qui n'a ni rime ni +raison, c'est ce que je vais vous raconter. + +Figurez-vous qu'hier, aprs vous avoir ennuye de ma visite, je trouvai, +en rentrant chez moi, un milord anglais... Aprs a, ce n'est peut-tre +pas un milord; mais, pour sr, c'est un Anglais, lequel me dit en son +patois: + +--Vous tes peintre? + +--_Yes_, milord. + +--Vous faites la figure? + +--_Yes_, milord. + +--Et les mains? + +--_Yes_, milord; les pieds aussi. + +--Bon! + +--Trs-bons! + +--Oh! je suis sr! + +--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi? + +--De vous? + +--Pourquoi pas? + +Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le +prendre pour un imbcile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme +magnifique. C'est la tte d'Antinos sur les paules de... sur les paules +d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure poque sur le buste un +peu singulirement habill et cravat d'un spcimen de la fashion +britannique. + +--Ma foi! lui ai-je dit, vous tes un beau modle, coup sr, et +j'aimerais faire de vous une tude mon profit; mais je ne peux pas +faire votre portrait. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que je ne suis pas peintre de portraits. + +--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle +spcialit dans les arts? + +--Non; mais le public ne nous permet gure de cumuler. Il veut savoir +quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si +j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de +vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine russir la prochaine +exposition avec autre chose que des portraits: de mme que, si je ne +faisais de vous qu'un portrait mdiocre, on me dfendrait d'en jamais +essayer d'autres: on dcrterait que je n'ai pas les qualits de l'emploi, +et que j'ai t un prsomptueux de m'y risquer. + +Je racontai mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais +grce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; aprs quoi, il se mit +rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond +mpris pour la France, sinon pour votre petit serviteur. + +--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait. + +--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutt que je n'ose pas +encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de +deux choses l'une: ou c'est une spcialit qui n'en admet pas d'autres, ou +c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains +peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidlement et +agrablement le modle vivant. Ceux-l ont un succs assur, pour peu +qu'ils sachent prsenter le modle sous son aspect le plus favorable, et +qu'ils aient l'adresse de l'habiller son avantage tout en l'habillant +la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire, +trs-apprenti et trs-contest, comme j'ai l'honneur d'tre, on ne peut +pas lutter contre des gens du mtier. Je vous avoue que je n'ai jamais +tudi avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes +particulires d'une physionomie donne. Je suis un malheureux inventeur +d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obisse +mon sujet, mon ide, mon rve, si vous voulez. Si vous me permettiez +de vous costumer ma guise, et de vous poser dans une composition de mon +cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne +serait pas un portrait donner votre matresse... encore moins votre +femme lgitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnatraient. Donc, ne me +demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par +hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester pote +et crateur, tout en treignant sans effort et sans crainte la puissante +et majestueuse ralit. Malheureusement, il n'est pas probable que je +devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bte. Lisez MM. tels et +tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons. + +Figurez-vous bien, Thrse, que je n'ai pas dit mon Anglais un mot de ce +que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-mme; +mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire +le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: Pourquoi diable ne +vous adressez-vous pas mademoiselle Jacques? + +Il fit trois fois _Oh!_ aprs quoi, il me demanda votre adresse, et le +voil parti sans faire la moindre rflexion, en me laissant trs-confus et +trs-irrit de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car +enfin, ma bonne Thrse, si cet animal de bel Anglais va chez vous +aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que +je viens de vous crire, c'est--dire tout ce que je ne lui ai pas dit, +sur les _faiseurs_ et sur les grands matres, qu'allez-vous penser de +votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge +incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent +tout le monde! Ah! ma chre amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui +ai dit de vous quand il a t parti!... Vous le savez, vous savez que, +pour moi, vous n'tes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits +ressemblants trs en vogue, mais un homme suprieur qui s'est dguis en +femme, et qui, sans avoir jamais fait l'acadmie, devine et sait faire +deviner tout un corps et toute une me dans un buste, la manire des +grands sculpteurs de l'antiquit et des grands peintres de la renaissance. +Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous. +Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous tes +trs-orgueilleuse, Thrse. + +Je suis tout fait mlancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi. +J'ai si mal djeun ce matin... Je n'ai jamais si mal mang que depuis que +j'ai une cuisinire. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La rgie +vous empoisonne. Et puis on m'a apport des bottes neuves qui ne vont pas +du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours +sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous +pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le +plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous +parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas o je voudrais tre +maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre, +j'aurais du plaisir vous assommer de ma conversation. + +Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez l une famille +insupportable qui vous vole vos amis les plus dlicieux! Je vais donc +tre forc, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voil l'effet +de votre bont pour moi, ma chre grande camarade. C'est de me rendre si +sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je +m'tourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne +vous raconterai pas l'emploi de ma soire. + +Votre ami et serviteur, + +LAURENT. + +11 mai 183... + + * * * * * + +A M. LAURENT DE FAUVEL. + +D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque +amiti, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent votre +sant. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en +citer une, et me voil fort embarrasse; car, en fait de sottises, j'en +connais peu qui ne soient nuisibles. Reste savoir ce que vous appelez +sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre +jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en dsole. A quoi songez-vous, +mon Dieu, de dtruire ainsi, de gaiet de coeur, une existence si +prcieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne +la prire. + +Quant votre Anglais, qui est un Amricain, je viens de le voir, et, +puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-tre demain, mon grand +regret, il faut que je vous dise que vous avez tout fait tort de ne pas +vouloir faire son portrait. Il vous et offert les yeux de la tte, et les +yeux de la tte d'un Amricain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de +billets de banque dont vous avez besoin, prcisment pour ne pas faire de +sottises, c'est--dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un +coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les +gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il +leur faut ensuite demander leur imagination de quoi payer leurs dettes, +mtier pour lequel cette princesse-l ne se sent pas faite, et auquel elle +ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite. + +Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? a m'est gal. D'ailleurs, si +nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez +donnes votre Amricain et moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez +pas faire le portrait, c'est possible, cela est mme certain, s'il faut le +faire dans les conditions du succs bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait +nullement qu'il en ft ainsi. Vous l'avez pris pour un picier, et vous +vous tes tromp. C'est un homme de jugement et de got, qui s'y connat, +et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reu! Il +venait moi comme un pis aller, je m'en suis fort bien aperue, et je +lui en ai su gr. Aussi l'ai-je consol en lui promettant de faire tout +mon possible pour vous dcider le peindre. Nous parlerons donc de cette +affaire aprs-demain, car j'ai donn rendez-vous au dit Palmer pour le +soir, afin qu'il m'aide plaider sa propre cause et qu'il emporte votre +promesse. + +Sur ce, mon cher Laurent, dsennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir +pendant deux jours. + +Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit, +et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une +vieille prcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous +coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excs et +abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-l: gnie oblige. + +Votre camarade, + +THRSE JACQUES. + + * * * * * + +A MADEMOISELLE JACQUES. + +Ma chre Thrse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne +avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la +beaut, ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire +de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher +amrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aim flner dans +votre grand atelier, et draisonner dans votre petit salon lilas; mais, +puisque vous tes en retraite avec vos trente-six cousins de province, +vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence +aprs-demain: vous aurez la dlicieuse musique de l'accent anglo-amricain +pendant toute la soire. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je +croyais que Dick tait le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en +fait de langues, je sais tout au plus le franais. + +Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous tes mille fois trop maternelle, +ma bonne Thrse, de penser mes intrts au dtriment des vtres. Bien +que vous ayez une belle clientle, je sais que votre gnrosit ne vous +permet pas d'tre riche, et que quelques billets de banque de plus seront +beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez +faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous +dites. + +D'ailleurs, jamais je n'ai t moins en train de faire de la peinture. Il +faut pour cela deux choses que vous avez, la rflexion et l'inspiration; +je n'aurai jamais la premire, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je +dgot comme d'une vieille folle qui m'a reint en me promenant +travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois +bien ce qui me manque; n'en dplaise votre raison, je n'ai pas encore +assez vcu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Ralit, sous +la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opra. J'espre +bien, mon retour, tre l'homme du monde le plus accompli, c'est--dire +le plus blas et le plus raisonnable. + +Votre ami, + +LAURENT. + + * * * * * + + + + +I + + +Thrse comprit fort bien, premire vue, le dpit et la jalousie qui +avaient dict cette lettre. + +--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes, +il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute +autre. + +Et, tout en relisant et rvant, Thrse craignit de se mentir elle-mme +en cherchant se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprs +d'elle. + +--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non +satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi. +Je n'en ai jamais eu! + +Mais la pendule marquait cinq heures de l'aprs-midi. Et Thrse, aprs +avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna cong son +domestique pour vingt-quatre heures, fit sa fidle vieille Catherine +diverses recommandations particulires et monta en fiacre. Deux heures +aprs, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu vote et +parfaitement voile, dont le cocher mme ne vit pas la figure. Elle +s'enferma avec cette personne mystrieuse, et Catherine leur servit un +petit dner tout fait succulent. Thrse soignait et servait sa compagne, +qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas +manger. + +De son ct, Laurent se disposait la partie de plaisir annonce; mais, +quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit +qu'une affaire imprvue le retenait encore deux heures Paris, et qu'il +le rejoindrait sa maison de campagne dans la soire. + +Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'tait habill avec une hte +fivreuse. Il s'tait fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il +avait jet son habit sur un fauteuil, et il avait pass ses mains dans les +boucles trop symtriques de ses cheveux, sans songer pourtant l'air +qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantt vite, tantt +lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois +promettre de se hter de partir lui-mme, il courut sur l'escalier pour le +prier de l'attendre et lui dire qu'il renonait toute affaire pour le +suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, o il se +jeta sur son lit. + +--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose +l-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisime jour, +c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Amricain que +je ne connais pas! Mais elle connat, certainement, elle, ce Palmer, +qu'elle appelle par son petit nom! D'o vient alors qu'il m'a demand son +adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis +pas l'amant de Thrse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thrse! +je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en prserve! une femme qui a +cinq ans de plus que moi, peut-tre davantage! Qui sait l'ge d'une femme, +et de celle-l prcisment, dont personne ne sait rien? Un pass si +mystrieux doit couvrir quelque norme sottise, peut-tre une honte bien +conditionne. Et avec cela, elle est prude, ou dvote, ou philosophe, qui +peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialit, ou une tolrance, +ou un dtachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce +qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer? + +Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui. + +--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais +qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle +Jacques. + +Laurent tressaillit. + +--Et que diable voulez-vous mademoiselle Jacques? rpondit-il en faisant +semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette. + +--Moi? Rien... c'est--dire si! Je voudrais bien la connatre; mais je ne +la connais que de vue et de rputation. C'est pour une personne qui veut +se faire peindre que je demande son adresse. + +--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques? + +--Parbleu! elle est tout fait clbre prsent, et qui ne l'a +remarque? Elle est faite pour cela! + +--Vous trouvez? + +--Eh bien, et vous? + +--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas comptent. + +--Vous l'aimez beaucoup? + +--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas +la cour. + +--Vous la voyez souvent? + +--Quelquefois. + +--Alors vous tes son ami... srieux? + +--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous? + +--Parce que je n'en crois rien; vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami +srieux d'une femme... jeune et belle! + +--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon +camarade, pas dsagrable voir, voil tout. Pourtant elle appartient +un type que je n'aime pas, et je suis forc de lui pardonner d'tre +blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture. + +--Elle n'est pas dj si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des +cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulirement. +Au reste, a lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant. + +--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous! + +--Elle n'est pas trs-grande, elle a des petits pieds et des petites +mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regarde, puisque j'en suis +amoureux. + +--Tiens, quelle ide vous avez l! + +--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plat +pas? + +--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-l, je +tcherais d'tre mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas +amoureux, c'est un tat que je ne fais pas; par consquent, je ne serais +pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble. + +--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la +chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin +la patience, vu que je suis d'un ge et d'un monde o le plaisir ne manque +pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-l, et que vous la +connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosit de ma part, je vous le +dclare, si elle est veuve ou... + +--Ou quoi? + +--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari. + +--Je n'en sais rien. + +--Pas possible! + +--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demand. a m'est si gal! + +--Savez-vous ce qu'on dit? + +--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit? + +--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a t marie +un homme riche et titr. + +--Marie... + +--On ne peut plus marie, par-devant M. le maire et M. le cur. + +--Quelle btise! elle porterait son nom et son titre. + +--Ah! voil! Il y a un mystre l-dessous. Quand j'aurai le temps, je +chercherai a, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant +connu, bien qu'elle vive avec une grande libert. D'ailleurs, vous devez +savoir cela, vous? + +--Je n'en sais pas le premier mot. Ah a! vous croyez donc que je passe ma +vie observer ou interroger les femmes? Je ne suis pas un flneur comme +vous, moi! je trouve la vie trs courte pour vivre et travailler. + +--Vivre... je ne dis pas. Il parat que vous vivez beaucoup. Quant +travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce +que vous avez l? Laissez-moi voir! + +--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commenc ici. + +--Si fait: cette tte-l... c'est trs-beau, diable! Laissez-moi donc voir, + ou je vous malmne dans mon prochain _salon_. + +--Vous en tes bien capable! + +--Oui, quand vous le mriterez; mais, pour cette tte-l, c'est superbe et +s'admire tout btement. Qu'est-ce que a sera? + +--Est-ce que je sais? + +--Voulez-vous que je vous le dise? + +--Vous me ferez plaisir. + +--Faites-en une sibylle. On coiffe a comme on veut, a n'engage rien. + +--Tiens, c'est une ide. + +--Et puis on ne compromet pas la personne qui a ressemble. + +--a ressemble quelqu'un? + +--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas? +Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez +tout, mme les choses les plus simples. Vous tes l'amant de cette +figure-l! + +--La preuve, c'est que je m'en vais Montmorency! dit froidement Laurent +en prenant son chapeau. + +--a n'empche pas! rpondit Mercourt. + +Laurent sortit, et Mercourt, qui tait descendu avec lui, le vit monter +dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de +Boulogne, o il dna tout seul dans un petit caf, et d'o il revint la +nuit tombe, pied et perdu dans ses rveries. + +Le bois de Boulogne n'tait pas cette poque ce qu'il est aujourd'hui. +C'tait plus petit d'aspect, plus nglig, plus pauvre, plus mystrieux et +plus champtre: on y pouvait rver. + +Les Champs-Elyses, moins luxueux et moins habits qu'aujourd'hui, avaient +de nouveaux quartiers o se louaient encore bon march de petites +maisons avec de petits jardins d'un caractre trs-intime. On y pouvait +vivre et travailler. + +C'tait dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des +lilas en fleur, et derrire une grande haie d'aubpine ferme d'une +barrire peinte en vert, que demeurait Thrse. On tait au mois de mai. +Le temps tait magnifique. Comment Laurent se trouva, neuf heures, +derrire cette haie, dans la rue dserte et inacheve o les rverbres +n'avaient pas encore t installs, et sur les talus de laquelle +poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-mme +et t embarrass d'expliquer. + +La haie tait fort paisse, et Laurent tourna sans bruit tout l'entour, +sans apercevoir autre chose que des feuilles lgrement dores par une +lumire qu'il supposa place dans le jardin, sur une petite table auprs +de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soire chez +Thrse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le th, comme cela +arrivait quelquefois? Mais Thrse avait annonc Laurent qu'elle +attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le +chuchotement mystrieux de deux voix, dont l'une lui paraissait tre celle +de Thrse. L'autre parlait tout fait bas: tait-ce celle d'un homme? + +Laurent couta en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu' ce +qu'enfin il entendt ou crt entendre ces mots dits par Thrse: + +--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est +vous! + +--A prsent, se dit Laurent en quittant prcipitamment la petite rue +dserte et en revenant sur la chausse bruyante des Champs-Elyses, me +voil bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'tait pas oblige +de me confier cela!... Seulement, elle n'tait pas oblige de parler en +toute occasion de manire me faire croire qu'elle n'tait et ne voulait +tre personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir +avant tout. Qu'est-ce que a me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et +mme il faut bien que j'aie eu la tte un peu monte pour elle sans me +l'avouer, puisque j'tais l aux coutes, faisant le plus lche des +mtiers, quand ce n'est pas un mtier de jaloux! Je ne peux pas m'en +repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misre et d'une grande +duperie: celle de dsirer une femme qui n'a rien de plus dsirable que +toute autre, pas mme la sincrit. + +Laurent arrta une voiture qui passait vide et alla Montmorency. Il se +promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez +Thrse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures la +campagne et se trouva le troisime soir la porte de Thrse, juste en +mme temps que M. Richard Palmer. + +--Oh! dit l'Amricain en lui tendant la main, je suis content de voir +vous! + +Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put +s'empcher de demander M. Palmer pourquoi il tait si content de le +voir. + +L'tranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de +l'artiste. + +--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialit +irrsistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup! + +--Comment! vous voil? dit Thrse tonne Laurent. Je ne comptais plus +sur vous ce soir. + +Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusit +dans ces simples paroles. + +--Ah! lui rpondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre +parti, et je crois que je viens troubler un dlicieux tte--tte. + +--C'est d'autant plus cruel vous, reprit-elle sur le mme ton enjou, +que vous sembliez vouloir me le mnager. + +--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas dcommand! Dois-je m'en +aller? + +--Non, restez. Je me rsigne vous supporter. + +L'Amricain, aprs avoir salu Thrse, avait ouvert son portefeuille et +cherch une lettre qu'il tait charg de lui remettre. Thrse parcourut +cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre rflexion. + +--Si voulez rpondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane. + +--Merci, rpondit Thrse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui tait +sous sa main, je ne rpondrai pas. + +Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec +plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta +pour ainsi dire aux yeux. C'tait celle qu'il avait crite Thrse +l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqu intrieurement de voir +cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer. + +--Elle me laisse l, dit-il, ple-mle avec ses amants vincs. Je n'ai +pourtant pas droit cet honneur. Je ne lui ai jamais parl d'amour. + +Thrse se mit parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier, +piant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses +interlocuteurs, et s'imaginant chaque instant dcouvrir en eux une +crainte secrte de le voir cder; mais leur insistance tait de si bonne +foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupons. Si Thrse avait des +relations avec cet tranger, libre et seule comme elle vivait, ne +paraissant devoir rien personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on +pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prtexte d'un portrait pour +recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie? + +Ds qu'il se sentit calm, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte +de manifester sa curiosit. + +--Vous tes donc Amricaine? dit-il Thrse, qui de temps en temps +traduisait M. Palmer, en anglais, les rpliques qu'il n'entendait pas +bien. + +--Moi? rpondit Thrse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur +d'tre votre compatriote? + +--C'est que vous parlez si bien l'anglais! + +--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas. +Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si +c'est d'hier ou d'il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien, +demandez-le lui-mme. + +Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers +dcid lui faire. Il rpondit que ce n'tait pas la premire fois qu'il +venait en France et qu'il avait connu Thrse toute jeune, chez ses +parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thrse avait coutume de dire +qu'elle n'avait jamais connu ni son pre ni sa mre. + +Le pass de mademoiselle Jacques tait un mystre impntrable pour les +gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit +nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle tait venue +Paris on ne sait d'o, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle +tait connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait +fait ayant t remarqu chez des gens de got et signal tout coup comme +une oeuvre de matre. C'est ainsi que, d'une clientle et d'une existence +pauvres et obscures, elle avait pass brusquement une rputation de +premier ordre et une existence aise; mais elle n'avait rien chang ses +gots tranquilles, son amour de l'indpendance et l'austrit enjoue +de ses manires. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-mme +que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et +de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manire d'luder les +questions et de passer ct qui la dispensait de rpondre. Si on +trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire aprs quelques mots +vagues: + +--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intressant raconter, et, si +j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y +penser. Je suis trs-heureuse prsent, puisque j'ai du travail et que +j'aime le travail par-dessus tout. + +C'est par hasard, et la suite de relations d'artiste artiste dans la +mme partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle +Jacques. Lanc comme gentilhomme et comme artiste minent dans un double +monde, M. Fauvel avait, vingt-quatre ans, l'exprience des faits que +l'on n'a pas toujours quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour + tour; mais il n'avait nullement l'exprience du coeur, qui ne s'acquiert +pas dans le dsordre. Grce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc +commenc par dcrter en lui-mme que Thrse devait avoir pour amants +tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu + peu affirmer et prouver la puret de leurs relations avec elle pour +arriver la considrer comme une personne qui pouvait avoir eu des +passions, mais non des commerces de galanterie. + +Des lors il s'tait senti ardemment curieux de savoir la cause de cette +anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et +volontairement isole. Il l'avait vue plus souvent, et peu peu presque +tous les jours, d'abord sous toute sorte de prtextes, ensuite en se +donnant pour un ami sans consquence, trop viveur pour avoir souci d'en +conter une femme srieuse, mais trop idaliste, en dpit de tout, pour +n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amiti +dsintresse. + +Au fond, c'tait l la vrit dans le principe; mais l'amour s'tait +gliss dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se dbattait +contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore dguiser Thrse +et lui-mme, d'autant plus qu'il l'prouvait pour la premire fois de sa +vie. + +--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis M. Palmer d'essayer son +portrait, pourquoi diable tenez-vous tant une chose qui ne sera +peut-tre pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne +vous refuse certainement pas d'en faire une coup sr excellente? + +--Elle me refuse, rpondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais +pas pourquoi. J'ai promis ma mre, qui a la faiblesse de me croire +trs-beau, un portrait de matre, et elle ne le trouvera jamais +ressemblant, s'il est trop rel. Voil pourquoi je m'tais adress vous +comme un matre idaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne +pas faire plaisir ma mre, ou l'ennui de chercher encore. + +--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!... + +--Je ne trouve pas; mais, supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il +aient le temps tout de suite, et je suis press d'envoyer le portrait. +C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le +transport durera environ deux mois. + +--C'est--dire, Laurent, ajouta Thrse, qu'il vous faut faire ce portrait +en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut, +vous auriez commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis, +n'est-ce pas? + +M. Palmer tendit la main Laurent en disant: + +--Voil le contrat pass. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle +Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mle pas. Quelle est votre +heure demain? + +L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crt forc d'en +faire autant par respect pour Thrse; mais Palmer n'y fit aucune +attention, et sortit aprs avoir serr sans la baiser la main de +mademoiselle Jacques. + +--Dois-je le suivre? dit Laurent. + +--Ce n'est pas ncessaire, rpondit-elle; toutes les personnes que je +reois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez dix +heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oublie +bavarder avec vous jusqu' prs de minuit, et, comme je ne peux pas dormir +pass cinq heures du matin, je me suis sentie trs-fatigue. + +--Et vous ne me mettiez pas la porte? + +--Non, je n'y pensais pas. + +--Si j'tais fat, j'en serais bien fier! + +--Mais vous n'tes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela ceux qui sont +btes. Voyons, malgr le compliment, matre Laurent, j'ai vous gronder. +On dit que vous ne travaillez pas. + +--Et c'est pour me forcer travailler que vous m'avez mis la tte de +Palmer comme un pistolet sur la gorge. + +--Eh bien, pourquoi pas? + +--Vous tes bonne, Thrse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie +malgr moi. + +--Je ne me mle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-l. Je +n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'tre votre mre; mais je suis votre +soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est +impossible de ne pas m'affliger de vos accs de paresse. + +--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'cria Laurent avec un mlange +de plaisir et de dpit que Thrse sentit, et qui l'engagea rpondre +avec franchise. + +--coutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous +expliquions. J'ai beaucoup d'amiti pour vous. + +--J'en suis trs-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis mme pas +bon faire un ami, Thrse! Je ne crois pas plus l'amiti qu' l'amour +entre une femme et un homme. + +--Vous me l'avez dj dit, et cela m'est fort gal, ce que vous ne croyez +pas. Moi, je crois ce que je sens, et je sens pour vous de l'intrt et +de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprs de moi un +tre quelconque sans m'attacher lui et sans dsirer qu'il soit heureux. +J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache +gr. Or, vous n'tes pas un tre quelconque, vous tes un homme de gnie, +et, qui plus est, j'espre, un homme de coeur. + +--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde. +Je sais me battre en duel, payer mes dettes et dfendre la femme qui je +donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur +tendre, aimant, naf... + +--Je sais que vous avez la prtention d'tre vieux, us et corrompu. Cela +ne me fait rien du tout, vos prtentions. C'est une mode bien porte +l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie relle ou douloureuse, +mais qui passera quand vous voudrez. Vous tes un homme de coeur, +prcisment parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme +viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. +Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est l'artiste que je parle: +l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content +de lui-mme. + +--Eh bien, vous vous trompez, Thrse, rpondit Laurent avec vivacit. +C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans +l'artiste et qui l'touffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous. +l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne +sais pas, comme vous, tre attentif et calme pendant six heures de travail, +faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer +travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir deux ou +trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du +sommeil. Mon sommeil moi est mauvais, mes promenades sont agites, mon +travail est fivreux. L'invention me trouble et me fait trembler: +l'excution, toujours trop lente mon gr, me donne d'effroyables +battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que +j'accouche d'une ide qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux +et dgot le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me +quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre +m'arrive si confuse et si norme, que mon pauvre tre ne peut pas la +contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu' ce qu'elle ait pris des +proportions ralisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de +l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas dfinir. +Et voil comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce gant +d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache +une une, par le forceps de sa volont, de maigres souris demi mortes! +Donc, Thrse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imagin de vivre, +que je fasse des excs de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que +mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout +bonnement mon infirmit. + +--Alors, c'est dcid, c'est arrt, dit Thrse en souriant, vous +travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un +mot. Si on vous proposait d'tre demain le prince D... ou le comte de S..., +avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez, +en parlant de votre pauvre palette si mprise: _Rendez-moi ma mie!_ + +--Ma palette mprise? Vous ne me comprenez pas, Thrse! C'est un +instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire, +c'est une estime accorde au talent, plus pure et plus exquise que celle +que l'on accorde au titre et la fortune. Donc, c'est un trs-grand +avantage et un trs-grand plaisir pour moi de me dire: Je ne suis qu'un +petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas droger +mnent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des +ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai drog, j'ai +pris un tat, et il se trouve qu' vingt-quatre ans quand je passe sur un +petit cheval de mange au milieu des premiers riches et des premiers beaux +de Paris, monts sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les +badauds assis aux Champs-lyses, un homme de got ou une femme d'esprit, +c'est moi qui suis regard et nomm, et non pas les autres. Vous riez! +vous trouvez que je suis trs-vain? + +--Non, mais trs-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas. + +--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre, +je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette, +instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne +sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le dsordre, non +pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de +mes nerfs. Voil tout, Thrse. Qu'y a-t-il donc l qui ne soit +raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de +fatigue. + +--C'est vrai, dit Thrse, je l'ai remarqu, et je m'en tonne comme d'une +anomalie; mais je crains bien que cette manire de produire ne vous tue, +et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez, +rpondez une question: Avez-vous commenc la vie par le travail et +l'abstinence, et avez-vous senti alors la ncessit de vous tourdir pour +vous reposer? + +--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collge, aimant la peinture, +mais ne croyant pas tre jamais forc de peindre. Je me croyais riche. Mon +pre est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me +suis dpch de dvorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une anne de +bien-tre. Quand je me suis vu sec, j'ai pris le pinceau; j'ai t +reint et port aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand +succs possible, et, prsent, je me donne, pendant quelques mois ou +quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il +n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis galement au bout de +mes forces et de mes dsirs. Alors je reprends le travail avec rage, +douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalit +recommencent. + +--Il y a longtemps que vous menez cette vie-l? + +--Il ne peut pas y avoir longtemps mon ge! Il y a trois ans. + +--Eh! c'est beaucoup pour votre ge, justement! Et puis vous avez mal +commenc: vous avez mis le feu vos esprits vitaux avant qu'ils eussent +pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empcher de grandir. +Votre tte a grossi quand mme, et le gnie s'y est dvelopp malgr tout; +mais peut-tre bien votre coeur s'est-il atrophi, peut-tre ne serez-vous +jamais ni un homme ni un artiste complet. + +Ces paroles de Thrse, dites avec une tristesse tranquille, irritrent +Laurent. + +--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me mprisez? + +--Non, rpondit-elle en lui tendant la main, je vous plains! + +Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de +Thrse. + +Ces larmes amenrent en lui une raction violente: un dluge de pleurs +inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thrse, non pas comme un +amant qui se dclare, mais comme un enfant qui se confesse: + +--Ah! ma pauvre chre amie! s'cria-t-il en lui prenant les mains, vous +avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux, +voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi +que j'ai dans la poitrine la place du coeur crie sans cesse aprs je ne +sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu, +et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les mprise +toutes! Je peux vous dire cela, vous qui tes mon camarade et mon ami! +Je me surprends parfois prt idoltrer une courtisane, tandis qu'auprs +d'un ange je serais peut-tre plus froid qu'un marbre. Tout est drang +dans mes notions, tout est peut-tre dvi dans mes instincts. Si je vous +disais que je ne trouve dj plus d'ides riantes dans le vin! 0ui, j'ai +l'ivresse triste, ce qu'il parat; et on m'a dit qu'avant-hier, dans +cette dbauche Montmorency, j'avais dclam des choses tragiques avec +une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je +devienne, Thrse, si vous n'avez pas piti de moi? + +--Certes, j'ai piti, mon pauvre enfant, dit Thrse en lui essuyant les +yeux avec son mouchoir; mais quoi cela peut-il servir? + +--Si vous m'aimiez, Thrse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous +ne m'avez pas permis d'tre pour vous une espce d'ami? + +--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez rpondu que vous ne +pouviez croire l'amiti d'une femme. + +--Je croirais peut-tre la vtre; vous devez avoir le coeur d'un homme, +puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi. + +--Je ne vous l'ai pas te, et je veux bien essayer d'tre un homme pour +vous, rpondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amiti d'un +homme doit avoir plus de rudesse et d'autorit que je ne me crois capable +d'en avoir. Malgr moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et +vous voyez dj! Je m'tais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous +mettre en colre contre moi et contre vous-mme; au lieu de cela, me voil +pleurant avec vous, ce qui n'avance rien. + +--Si fait! si fait! s'cria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont +arros la place dessche; peut-tre que mon coeur y repoussera! Ah! +Thrse, vous m'avez dj dit une fois que je me vantais devant vous de ce +dont je devrais rougir, que j'tais un mur de prison. Vous n'avez oubli +qu'une chose: c'est qu'il y a derrire ce mur un prisonnier! Si je pouvais +ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est +d'airain, et ma volont, ma foi, mon expansion, ma parole mme, ne peuvent +le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me +servira, je vous le demande, d'avoir barbouill de peintures fantasques +les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve crit nulle part? + +--Si je vous comprends bien, dit Thrse rveuse, vous pensez que votre +oeuvre a besoin d'tre chauffe par le sentiment. + +--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas l ce que me disent tous vos +reproches? + +--Pas prcisment. Il n'y a que trop de feu dans votre excution, la +critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours trait avec respect cette +exubrance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beauts +empchent quiconque a de l'enthousiasme d'plucher les dfauts. Loin de +trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brlant et passionn; +mais je cherchais o tait en vous le sige de cette passion: je le vois +maintenant, il est dans le dsir de l'me. Oui, certainement, +ajouta-t-elle toujours rveuse, comme si elle cherchait percer les +voiles de sa propre pense, le dsir peut tre une passion. + +--Eh bien, quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorb. + +--Je me demande si je dois faire la guerre cette puissance qui est en +vous, et si, en vous persuadant d'tre heureux et calme, on ne vous +terait pas le feu sacr. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne +peut pas tre pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est +vivement exprime pendant sa priode de fivre, elle doit, ou tomber +d'elle-mme, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque ge n'a-t-il pas sa +force et sa manifestation particulires? Ce que l'on appelle les diverses +_manires_ des matres, n'est-ce pas l'expression des successives +transformations de leur tre? A trente ans, vous sera-t-il possible +d'avoir aspir tout sans rien treindre? Ne vous sera-t-il pas impos +d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous tes dans l'ge de la +fantaisie; mais bientt viendra celui de la lumire. Ne voulez-vous pas +faire de progrs? + +--Dpend-il de moi d'en faire? + +--Oui, si vous ne travaillez pas dranger l'quilibre de vos facults. +Vous ne me persuaderez pas que l'puisement soit le remde de la fivre: +il n'en est que le rsultat fatal. + +--Alors quel fbrifuge me proposez-vous? + +--Je ne sais: le mariage, peut-tre. + +--Horreur! s'cria Laurent en clatant de rire. + +Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce +correctif: + +--A moins que ce ne soit avec vous, Thrse. Eh! c'est une ide, cela! + +--Charmante, rpondit-elle, mais tout fait impossible. + +La rponse de Thrse frappa Laurent par sa tranquillit sans appel, et ce +qu'il venait de dire par manire de saillie lui parut tout coup un rve +enterr, comme s'il et pris place dans son esprit. Ce puissant et +malheureux esprit tait ainsi fait que, pour dsirer quelque chose, il lui +suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-l que Thrse +venait de dire. + +Aussitt ses vellits d'amour pour elle lui revinrent, et en mme temps +ses soupons, sa jalousie et sa colre. Jusque-l, ce charme d'amiti +l'avait berc et comme enivr; il devint tout coup amer et +glac. + +--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voil +le mot de ma vie qui revient propos de tout, au bout d'une plaisanterie +comme au bout de toute chose srieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez +pas cet ennemi-l, Thrse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un +_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connat froide +ou raisonnable! a me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos +trente-sept cousins_ sont peut-tre l, dehors, qui attendent ma +sortie. + +--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thrse stupfaite; quelles +ides vous viennent? Avez-vous des accs de folie? + +--Quelquefois, rpondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner. + + + + +II + + +Le lendemain, Thrse reut de Laurent la lettre suivante: + +Ma bonne et chre amie, comment vous ai-je quitte hier? Si je vous ai +dit quelque normit, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un +blouissement qui ne s'est pas dissip dehors; car je me suis trouv ma +porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y tais mont. + +Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand +mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis +malade, et vous aviez raison, la vie que je mne est dtestable. + +De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que, +depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la premire que je +vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiance, marie ou veuve?... +Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherch le savoir? Vous +ai-je demand?... Ah! tenez, Thrse, il y a encore ce matin du dsordre +dans ma tte, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir +avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accs de curiosit votre +gard, celui d'hier tait dj le second; mais ce sera le dernier, je vous +jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser +de tout. J'ai donc t l'autre jour votre porte, c'est--dire la +grille de votre jardin. J'ai regard, je n'ai rien vu; j'ai cout, j'ai +entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu +sa figure; mais je sais que vous tes ma soeur, ma confidente, ma +consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais vos pieds, et que +vous avez essuy mes yeux avec votre mouchoir, en disant: Que faire, que +faire, mon pauvre enfant? Je sais que, sage, laborieuse, tranquille, +respecte, puisque vous tes libre, aime, puisque vous tes heureuse, +vous trouvez le temps et la charit de me plaindre, de savoir que j'existe, +et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thrse, qui ne vous bnirait +serait un ingrat, et, tout misrable que je suis, je ne connais pas +l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thrse? Il me semble que je +vous ai offense. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez +vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!. + +Laurent reut, par le retour de son domestique, la rponse de Thrse. +Elle tait courte: _Venez ce soir_. Laurent n'tait ni rou ni fat, bien +qu'il mditt ou ft tent souvent d'tre l'un et l'autre. C'tait, on l'a +vu, un tre plein de contrastes, et que nous dcrivons sans l'expliquer, +ce ne serait pas possible; certains caractres chappent l'analyse +logique. + +La rponse de Thrse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui +avait crit sur ce ton. tait-ce son cong motiv qu'elle lui ordonnait de +venir chercher? tait-ce un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces +trois mots secs ou brlants avaient-ils t dicts par l'indignation ou +par le dlire? + +M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agit et tout proccup, commencer +son portrait. Il s'tait promis de l'interroger avec une habilet +consomme, et de lui arracher tous les secrets de Thrse. Il ne trouva +pas un mot pour entrer en matire, et, comme l'Amricain posait en +conscience, immobile et muet comme une statue, la sance se passa presque +sans desserrer les lvres de part ni d'autre. + +Laurent put donc se calmer assez pour tudier la physionomie placide et +pure de cet tranger. Il tait d'une beaut accomplie; ce qui, au premier +abord, lui donnait l'air inanim propre aux figures rgulires. En +l'examinant mieux, on dcouvrait de la finesse dans son sourire et du feu +dans son regard. En mme temps que Laurent faisait ces observations, il +tudiait l'ge de son modle. + +--Je vous demande pardon, lui dit-il tout coup, mais je voudrais et je +dois savoir si vous tes un jeune homme un peu fatigu ou un homme mr +extraordinairement conserv. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas +bien ce que je vois. + +--J'ai quarante ans, rpondit simplement M. Palmer. + +--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fire sant? + +--Excellente! dit Palmer. + +Et il reprit sa pose aise et son tranquille sourire. + +--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un +homme qui n'a jamais aim que le _roastbeef_. + +Il ne put rsister au dsir de lui dire encore: + +--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune? + +--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la premire fois. + +Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle anne. Il lui +semblait qu'en parlant de Thrse, le rouge lui montait au visage. Que lui +importait au fond l'ge de Thrse? C'est son histoire qu'il aurait voulu +apprendre. Thrse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait +n'avoir t pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte +et la prononciation vibrante. Si c'et t lui que Thrse se ft +adresse en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une rponse +quelconque que Laurent et entendue. + +Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'tre exact, +arriva avant l'heure o Thrse le recevait habituellement. Il la trouva +dans son jardin, inoccupe contre sa coutume, et marchant avec agitation. +Ds qu'elle le vit, elle alla sa rencontre; et, lui prenant la main avec +plus d'autorit que d'affection: + +--Si vous tes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout +ce que vous avez entendu travers ce buisson. Voyons, parlez; j'coute. + +Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrit de cet accueil inusit, +essaya de l'inquiter en lui faisant des rponses vasives; mais elle le +domina par une attitude de mcontentement et une expression de visage +qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans +retour lui fit dire tout simplement la vrit. + +--Ainsi, reprit-elle, voil tout ce que vous avez entendu? Je disais une +personne que vous n'avez pas mme pu apercevoir: Vous tes maintenant mon +seul amour sur la terre? + +--J'ai donc rv cela, Thrse! Je suis prt le croire, si vous me +l'ordonnez. + +--Non, vous n'avez pas rv. J'ai pu, j'ai d dire cela. Et que m'a-t-on +rpondu? + +--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la rponse de Thrse fit +l'effet d'une douche froide, pas mme le son de sa voix. tes-vous +rassure? + +--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi? + +--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne +soient pas connues. + +--Ah! s'cria Thrse d'un air de satisfaction trange, vous pensez que +c'tait M. Palmer? + +--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure vous faire que de +supposer une ancienne liaison tout coup renoue? Je sais que vos +rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi +dsintresss de leur part, et aussi indiffrents de la vtre, que ceux +que j'ai moi-mme avec vous. M. Palmer est trs-beau, et ses manires sont +d'un galant homme. Il m'est trs-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la +prsomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers. +Seulement... vous allez dire que je vous ai espionne... + +--Oui, au fait, dit Thrse, qui ne parut pas songer nier la moindre +chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me parat mal, bien que je n'y +comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie. + +--Thrse! rpondit vivement le jeune homme, rsolu se dbarrasser d'un +reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant +est Palmer, et je vous aimerai vritablement, je vous parlerai avec une +ingnuit complte. Je vous demanderai pardon d'un accs de folie, et vous +n'aurez jamais un reproche me faire. Voyons, voulez-vous que je sois +votre ami? Malgr mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'tre et +que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voil tout ce que je vous +demande! + +--Mon cher enfant, rpondit Thrse, vous me parlez comme une coquette +qui essayerait de vous retenir prs d'elle, et qui aurait une faute +confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient +nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort +estimable, avec qui je ne vais mme pas jusqu' l'intimit, et que j'avais +depuis longtemps perdu de vue. Voil ce que je dois vous dire, mais rien +au del. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'panchement, et je +vous prie de ne pas vous y intresser plus que je ne souhaite. Ce n'est +donc pas vous de m'interroger, c'est vous de me rpondre. Que +faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel +est l'_accs de folie_ que je dois savoir et juger? + +--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me +confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon +camarade et avoir confiance en moi? + +--Ne vous confessez donc pas, reprit Thrse en se levant. Cela me +prouvera que vous ne mritiez pas l'estime que je vous ai tmoigne, et +qu'en cherchant savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du +tout. + +--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous? + +--C'est fini, et adieu, rpondit Thrse d'un ton svre. + +Laurent sortit, en proie une colre qui ne lui permit pas de dire un mot; +mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant +Catherine qu'il avait oubli une commission dont on l'avait charg pour sa +matresse. Il trouva Thrse assise dans un petit salon: la porte sur le +jardin tait reste ouverte; il semblait que Thrse, afflige et abattue, +ft demeure plonge dans ses rflexions. Son accueil fut glac. + +--Vous voil revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oubli? + +--J'ai oubli de vous dire la vrit. + +--Je ne veux plus l'entendre. + +--Et pourtant vous me la demandiez! + +--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanment. + +--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons, +Thrse, croyez-vous donc qu'il soit possible un homme de mon ge de +vous voir sans tre amoureux de vous? + +--Amoureux? dit Thrse en fronant le sourcil. En me disant que vous ne +pouviez l'tre d'aucune femme, vous vous tes donc moqu de moi? + +--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais. + +--Alors vous vous tiez tromp, et vous voil amoureux, c'est bien sr? + +--Oh! ne vous fchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sr que cela. Il m'a +pass des ides d'amour par la tte, par les sens, si vous voulez. +Avez-vous si peu d'exprience, que vous ayez jug la chose impossible? + +--J'ai l'ge de l'exprience, rpondit Thrse; mais j'ai longtemps vcu +seule. Je n'ai pas l'exprience de certaines situations. Cela vous tonne? +C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicit, quoique j'aie t +trompe... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me +respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous +n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossiret. Je me suis donc crue + l'abri de l'outrage de vos dsirs, et, de tout ce que j'estimais en vous, +votre sincrit sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais + votre destine avec d'autant plus d'abandon que nous nous tions dit en +riant, souvenez-vous, mais srieusement au fond: Entre deux tres dont +l'un est idaliste, et l'autre matrialiste, il y a la mer Baltique. + +--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance marcher le +long de mon rivage, sans avoir l'ide de traverser; mais il s'est trouv +que, de mon ct, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai +vingt-quatre ans et si vous tes belle? + +--Est-ce que je suis encore belle? J'esprais que non! + +--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour, +vous m'tes apparue comme cela. Quant vous, c'est sans le vouloir, je le +sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette +sduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis dfendu et +distrait. J'ai rendu Satan ce qui appartient Satan, c'est--dire ma +pauvre me, et je n'ai apport ici Csar que ce qui revient Csar, mon +respect et mon silence. Voil huit ou dix jours pourtant que cette +mauvaise motion me revient en rve. Elle se dissipe ds que je suis +auprs de vous. Ma parole d'honneur, Thrse, quand je vous vois, quand +vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir cri aprs +vous dans un moment de dmence auquel je ne comprends rien moi-mme. Quand +je parle de vous, je dis que vous n'tes pas jeune ou que je n'aime pas la +couleur de vos cheveux. Je proclame que vous tes ma grande camarade, +c'est--dire mon frre, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe +je ne sais quelles bouffes de printemps dans l'hiver de mon imbcile de +coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en +effet, Thrse, avec votre culte pour ce que vous appelez le vritable +amour! cela donne penser, malgr qu'on en ait! + +--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour. + +--Oui, je le sais. Vous avez cet gard un parti pris. Vous avez lu +quelque part que parler d'amour, c'tait dj en donner ou en prendre; +mais votre silence a une grande loquence, vos rticences donnent la +fivre et votre excessive prudence a un attrait diabolique! + +--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thrse. + +--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans +sommeil, puisqu'il ne tient qu' vous de me rendre aussi tranquille que je +l'tais auparavant? + +--Que faut-il faire pour cela? + +--Ce que je vous demandais: me dire que vous tes quelqu'un. Je me le +tiendrai pour dit, et, comme je suis trs-fier, je serai guri comme par +la baguette d'une fe. + +--Et si je vous dis que je ne suis personne, parce que je ne veux plus +aimer personne, cela ne suffira pas? + +--Non, j'aurai la fatuit de croire que vous pouvez changer d'avis. + +Thrse ne put s'empcher de rire de la bonne grce avec laquelle Laurent +s'excutait. + +--Eh bien, lui dit-elle, soyez guri, et rendez-moi une amiti dont +j'tais fire, au lieu d'un amour dont j'aurais rougir. J'aime +quelqu'un. + +--Ce n'est pas assez, Thrse: il faut me dire que vous lui appartenez! + +--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh +bien, soit, j'ai un amant. tes-vous satisfait? + +--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier +de votre franchise. Soyez tout fait bonne, dites-moi que c'est +Palmer! + +--Cela m'est impossible, je mentirais. + +--Alors... je m'y perds! + +--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente... + +--Qui vient cependant quelquefois? + +--Apparemment, puisque vous avez surpris un panchement... + +--Merci, merci, Thrse! Me voil tout fait sur mes pieds; je sais qui +vous tes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous +aime mieux ainsi, vous tes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne +parliez-vous plus tt! + +--Cette passion vous a donc bien ravag? dit Thrse railleuse. + +--Eh! mais, peut-tre! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thrse, et nous +en rirons ensemble. + +--Voil qui est convenu; bonsoir. + +Laurent alla se coucher fort tranquille et tout fait dsabus. Il avait +rellement souffert pour Thrse. Il l'avait dsire avec passion, sans +oser le lui faire pressentir. Ce n'tait certes pas une bonne passion que +celle-l. Il s'y tait ml autant de vanit que de curiosit. Cette femme +dont tous ses amis disaient: Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce ft +moi, mais ce n'est personne, lui tait apparue comme un idal saisir. +Son imagination s'tait enflamme, son orgueil avait saign de la crainte, +de la presque certitude d'chouer. + +Mais ce jeune homme n'tait pas vou exclusivement l'orgueil. Il avait +la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du +vrai. + +C'tait un ange, sinon dchu comme tant d'autres, du moins fourvoy et +malade. Le besoin d'aimer lui dvorait le coeur, et cent fois par jour il +se demandait avec effroi s'il n'avait pas dj trop abus de la vie, et +s'il lui restait la force d'tre heureux. + +Il s'veilla calme et triste. Il regrettait dj sa chimre, son beau +sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait, +le grondait, l'encourageait et le plaignait tour tour, sans jamais rien +rvler de sa propre destine, mais en laissant pressentir des trsors +d'affection, de dvouement, peut-tre de volupt! Du moins, c'est ainsi +qu'il plaisait Laurent d'interprter le silence de Thrse sur son +propre compte, et un certain sourire, mystrieux comme celui de la Joconde, + qu'elle avait sur les lvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphmait +devant elle. Dans ces moments-l, elle avait l'air de se dire: Je +pourrais bien dcrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce +pauvre fou ne me comprendrait pas. + +Une fois le mystre de son coeur dvoil, Thrse perdit d'abord tout son +prestige aux yeux de Laurent. Ce n'tait plus qu'une femme pareille aux +autres. Il tait mme tent de la rabaisser dans sa propre estime, et, +bien qu'elle ne se ft jamais laiss interroger, de l'accuser d'hypocrisie +et de pruderie. Mais, du moment qu'elle tait quelqu'un, il ne +regrettait plus de l'avoir respecte, et il ne dsirait plus rien d'elle, +pas mme son amiti, qu'il n'tait pas embarrass, pensait-il, de trouver +ailleurs. + +Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prpara +plusieurs prtextes pour s'excuser, si par hasard Thrse lui demandait +compte de ce temps pass sans venir chez elle. Le quatrime jour, Laurent +se sentit en proie un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les +femmes galantes lui donnaient des nauses; il ne retrouvait dans aucun de +ses amis la bont patiente et dlicate de Thrse pour remarquer son ennui, +pour tcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le +remde, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il +fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destine d'un artiste +tel que lui n'tait pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un +esprit lev et le droit de prononcer que, s'il tait malheureux, c'tait +tant pis pour lui. + +Il courut chez elle avec tant de hte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui +dire pour s'excuser; mais Thrse ne montra ni mcontentement ni surprise +de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question. +Il en fut piqu, et s'aperut qu'il tait plus jaloux d'elle +qu'auparavant. + +--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oubli. + +Cependant il ne fit rien paratre de son dpit, et veilla dsormais sur +lui-mme avec un si grand soin, que Thrse y fut trompe. + +Plusieurs semaines s'coulrent pour lui dans une alternative de rage, de +froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui tait si ncessaire et si +bienfaisant que l'amiti de cette femme, rien ne lui tait si amer et si +blessant que de ne pouvoir prtendre son amour. L'aveu qu'il avait exig, +loin de le gurir comme il s'en tait flatt, avait irrit sa souffrance. +C'tait de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle +avait une cause avoue et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer +qu'aussitt cette cause connue, il ddaignerait de vouloir lutter pour la +dtruire? + +Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et +heureux rival. Sa fiert, excessive auprs de Thrse, ne le lui +permettait pas. Seul, il le hassait, il le dnigrait en lui-mme, +attribuant tous les ridicules ce fantme, l'insultant et le provoquant +dix fois par jour. + +Et puis il se dgotait de souffrir, retournait la dbauche, s'oubliait +lui-mme un instant et retombait aussitt dans de profondes tristesses, +allait passer deux heures chez Thrse, heureux de la voir, de respirer +l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir +d'entendre sa voix grondeuse et caressante. + +Enfin il la dtestait pour ne pas deviner ses tourments; il la mprisait +pour rester fidle cet amant qui ne pouvait tre qu'un homme mdiocre, +puisqu'elle n'prouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se +jurant de rester longtemps sans la voir, et il y ft retourn une heure +aprs s'il et espr tre reu. + +Thrse, qui un instant s'tait aperue de son amour, ne s'en doutait plus, +tant il jouait bien son rle. Elle aimait sincrement ce malheureux +enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et rflchi: elle avait +vou une sorte de culte, disait-elle, _ ce qu'il et pu tre_, et il lui +en restait une piti pleine de gteries o se mlait encore un vrai +respect pour le gnie souffrant et fourvoy. Si elle et t bien certaine +de ne pouvoir veiller en lui aucun mauvais dsir, elle l'et caress +comme un fils, et il y avait des moments o elle se reprenait parce qu'il +lui venait sur les lvres de le tutoyer. + +Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait +certainement, l'insu de Thrse; mais une femme vraiment chaste, et qui +a vcu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps +vis--vis d'elle-mme le secret d'un amour dont elle a rsolu de se +dfendre. Thrse croyait tre certaine de ne jamais songer sa propre +satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du +moment que Laurent trouvait du calme et du bien-tre auprs d'elle, elle +en trouvait elle-mme lui en donner. Elle savait bien qu'il tait +incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle t blesse et +effraye du moment de fantaisie qu'il avait avou. Cette crise passe, +elle s'applaudissait d'avoir trouv dans un mensonge innocent le moyen +d'en prvenir le retour; et comme en toute occasion, ds qu'il se sentait +mu, Laurent se htait de proclamer l'infranchissable barrire de glace de +la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait vivre sans +brlure au milieu du feu. + +Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis taient cachs et +comme couvs sous une habitude de gaiet railleuse, qui est comme la +manire d'tre, comme le cachet indlbile des artistes franais. C'est +une seconde nature que les trangers du Nord nous reprochent beaucoup, et +pour laquelle les graves Anglais surtout nous ddaignent passablement. +C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons dlicates, et qui nous +prserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le ct +ridicule des choses, c'est en dcouvrir le ct faible et illogique. Se +moquer des prils o l'me se trouve engage, c'est s'exercer les braver, +comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un +ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'me dans laquelle notre +piti l'et engag se complaire. Enfin, se persifler soi-mme, c'est se +prserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagr. J'ai remarqu que +les gens qui ne plaisantaient jamais taient dous d'une vanit purile et +insupportable. + +La gaiet de Laurent tait blouissante de couleur et d'esprit, comme son +talent, et d'autant plus naturelle qu'elle tait originale. Thrse avait +moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle tait naturellement rveuse et +paresseuse causer; mais elle avait prcisment besoin de l'enjouement +des autres: alors le sien se mettait peu peu de la partie, et sa gaiet +sans clat n'tait pas sans charme. + +Il rsultait donc de cette habitude de bonne humeur o l'on se maintenait, +que l'amour, chapitre sur lequel Thrse ne plaisantait jamais et n'aimait +pas que l'on plaisantt devant elle, ne trouvait pas un mot glisser, pas +une note faire entendre. + +Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva termin, et Thrse +remit Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme +lui promit de mettre en rserve pour le cas de maladie ou de dpense +obligatoire imprvue. + +Laurent s'tait li avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouv +ce qu'il tait: droit, juste, gnreux, intelligent et instruit. Palmer +tait un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du +commerce. Il avait fait le trafic lui-mme et les voyages au long cours +dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver +assez riche et de vouloir vivre pour lui-mme. Il ne voyageait donc plus +que pour son plaisir, et, aprs avoir vu, disait-il, beaucoup de choses +curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait la vue des belles +choses et l'tude des pays vritablement intressants par leur +civilisation. + +Sans tre trs-clair dans les arts, il y portait un sentiment assez sr, +et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son +langage en franais se ressentait de sa timidit, au point d'tre presque +inintelligible et risiblement incorrect au dbut d'un dialogue; mais, +lorsqu'il se sentait l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et +qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance +pour la parler trs-bien. + +Laurent avait tudi cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosit au +commencement. Lorsqu'il lui fut dmontr jusqu' l'vidence qu'il n'tait +pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprcia et se prit pour lui +d'une sorte d'amiti qui ressemblait de loin, il est vrai, celle qu'il +prouvait pour Thrse. Palmer tait un philosophe tolrant, assez rigide +pour lui-mme et trs-charitable pour les autres. Par les ides sinon par +le caractre, il ressemblait Thrse, et se trouvait presque toujours +d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se +sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable +_unisson_, et, comme ce n'tait plus qu'une jalousie intellectuelle, il +n'osait s'en plaindre Thrse. + +--Votre dfinition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et +trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus +haut que lui. Je suis, relativement lui, la note leve de la tierce +majeure. + +--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent. + +--Non, disait Thrse, avec vous je me modifie et descends former la +tierce mineure. + +--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton? + +--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapproche de vous que de +Palmer. + + + + +III + + +Un jour, la demande de Palmer, Laurent se rendit l'htel Meurice, o +demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait tait convenablement +encadr et emball. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y crivit +lui-mme avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mre; puis, au moment +o les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer +serra la main de l'artiste en lui disant: + +--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mre, et je vous +remercie encore. A prsent, voulez-vous me permettre de causer avec vous? +J'ai quelque chose vous dire. + +Ils passrent dans un salon o Laurent vit plusieurs malles. + +--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Amricain en lui offrant +d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumt pas lui-mme, et +je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose dlicate, +tellement dlicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver +les mots convenables pour la dire en franais. + +--Je vous jure d'tre muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, tonn +et assez inquiet de ce prambule. + +Palmer reprit: + +--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime. +Peut-tre tes-vous son amant; si vous ne l'tes pas, il est certain pour +moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne +dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que +je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thrse, +et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour +elle, le sien en est une gale pour vous. Je crains cela cause des +questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on +a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus mu +que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je +veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques +soit fond sur l'estime et le respect qu'elle mrite. + +--Attendez, Palmer! s'cria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut +pris d'un gnreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de +mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie? + +--Ni l'un ni l'autre, rpondit Palmer. Jamais Thrse ne vous racontera sa +vie. + +--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache. + +--Bien, trs-bien! rpondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que +j'ai vous dire la justifie de tout soupon?... + +--Pourquoi le cache-t-elle, alors? + +--Par gnrosit pour les autres. + +--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir. + +--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que, +dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui sduisit +une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une +btarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au +calendrier, et qui, inscrite la municipalit comme ne de parents +inconnus, reut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant, +c'est Thrse. + +L'institutrice fut dote par le banquier et marie cinq ans plus tard +avec un de ses employs, honnte homme qui ne se doutait de rien, toute +l'affaire ayant t tenue fort secrte. L'enfant tait leve la +campagne. Son pre s'tait charg d'elle. Elle fut mise ensuite dans un +couvent, o elle reut une trs-belle ducation, et fut traite avec +beaucoup de soin et d'amour. Sa mre la voyait assidment dans les +premires annes; mais, quand elle fut marie, le mari eut des soupons, +et, donnant la dmission de son emploi chez le banquier, il emmena sa +femme en Belgique, o il se cra des occupations, et fit fortune. La +pauvre mre dut touffer ses larmes et obir. + +Cette femme vit toujours trs-loin de sa fille: elle a d'autres enfants, +elle a eu une conduite irrprochable depuis son mariage; mais elle n'a +jamais t heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre prive; et +n'a pas cess d'en tre jaloux; ce qui pour elle est un chtiment mrit +de sa faute et de son mensonge. + +Il semblerait que l'ge et d amener la confession de l'une et le pardon +de l'autre. Il en et t ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins +logique que la vie relle, et ce mnage est troubl comme au premier jour, +le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et +opprime. + +Dans les circonstances difficiles o s'est trouve Thrse, elle n'a donc +pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations +de sa mre. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est force de +la voir en secret, la drobe, quand elle russit venir passer seule +un ou deux jours Paris, comme cela lui est arriv dernirement. Encore +n'est-ce que depuis quelques annes qu'elle a pu inventer je ne sais quels +prtextes et obtenir ces rares permissions. Thrse adore sa mre, et +n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voil pourquoi vous ne +lui entendez jamais souffrir un mot de blme sur la conduite des autres +femmes. Vous avez pu croire qu'elle rclamait ainsi tacitement +l'indulgence pour elle-mme. Il n'en est rien. Thrse n'a rien se faire +pardonner; mais elle pardonne tout sa mre: ceci est l'histoire de leurs +relations. + +A prsent, j'ai vous raconter celle de la comtesse de... _trois +toiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en franais quand vous ne +voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni +le nom de son mari, c'est encore Thrse. + +--Elle est donc marie? elle n'est pas veuve? + +--Patience! elle est marie, et elle ne l'est pas. Vous allez voir. + +Thrse avait quinze ans quand son pre le banquier se trouva veuf et +libre; car ses enfants lgitimes taient tous tablis. C'tait un +excellent homme, et, malgr la faute que je vous ai raconte et que je +n'excuse pas, il tait impossible de ne pas l'aimer, tant il avait +d'esprit et de gnrosit. J'ai t trs-li avec lui. Il m'avait confi +l'histoire de la naissance de Thrse, et il me mena divers intervalles, +en visite avec lui, au couvent o il l'avait mise. Elle tait belle, +instruite, aimable, sensible. Il et souhait, je crois, que je prisse la +rsolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur +libre cette poque; autrement... Mais je ne pouvais y songer. + +Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui +venait chez lui, qui avait de grandes proprits La Havane et qui tait +trs-beau. J'avais rencontr ce Portugais Paris, mais je ne le +connaissais rellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son +compte. Il tait fort sduisant; mais, pour ma part, je ne me serais +jamais fi sa figure; c'tait ce comte de *** avec qui Thrse fut +marie un an plus tard. + +Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier tait mort +d'apoplexie foudroyante, et Thrse tait marie, marie avec cet inconnu, +ce fou, je ne veux pas dire cet infme, puisqu'il a pu tre aim d'elle, +mme aprs la dcouverte qu'elle fit de son crime: cet homme tait dj +mari aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inoue de demander et d'pouser +Thrse. + +Ne me demandez pas comment le pre de Thrse, homme d'esprit et +d'exprience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous rpterais ce que +ma propre exprience m'a trop appris, savoir que, dans ce monde, tout ce +qui arrive est la moiti du temps le contraire de ce qui semblait devoir +arriver. + +Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore +d'autres tourderies qui donneraient penser que sa lucidit tait dj +compromise. Il avait fait un legs Thrse au lieu de lui donner une dot +de la main la main. Ce legs se trouva nul devant les hritiers lgitimes, +et Thrse, qui adorait son pre, n'et pas voulu plaider mme avec des +chances de succs. Elle se trouva donc ruine prcisment au moment o +elle devenait mre, et, dans ce mme temps, elle vit arriver chez elle une +femme exaspre qui rclamait ses droits et voulait faire un clat; +c'tait la premire, la seule lgitime femme de son mari. + +Thrse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et +obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procs; elle obtint du comte qu'il +reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la +naissance de Thrse et du secret dont son pre avait voulu environner les +tmoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu huis clos, +l'tranger, et c'est aussi l'tranger que le jeune couple avait vcu +depuis ce temps. Cette vie mme avait t fort mystrieuse. Le comte, +craignant coup sr d'tre dmasqu s'il reparaissait dans le monde, +faisait croire Thrse qu'il avait la passion de la solitude avec elle, +et la jeune femme confiante, prise et romanesque, trouvait tout naturel +que son mari voyaget avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir +des indiffrents. + +Lorsque Thrse dcouvrit l'horreur de sa situation, il n'tait donc pas +impossible que tout ft enseveli dans le silence. Elle consulta un lgiste +discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage tait nul, +mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait +jamais user de sa libert, elle prit l'instant mme un parti irrvocable, +celui de n'tre ni libre ni marie, plutt que de souiller le pre de son +enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de +toute faon un btard; mais mieux valait qu'il n'et pas de nom et qu'il +ignort jamais sa naissance que d'avoir rclamer un nom tar en +dshonorant son pre. + +Thrse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avou, et lui-mme, il +l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes dchirantes, des +scnes sans nom, o Thrse se dbattit avec une nergie au-dessus de son +ge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est hroque, +ne l'est pas demi. + +Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le +coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dvore de +jalousie, fut vaincue par sa magnanimit jusqu' lui baiser les pieds en +la quittant. + +Thrse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, rsolue se +faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit vivre +pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui tait si +cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce +dernier bonheur ne devait pas durer longtemps. + +Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa +premire femme, Thrse avait d accepter, la prire mme de celle-ci, +une pension raisonnable pour tre en mesure d'lever convenablement son +fils; mais peine le comte eut-il reconduit sa femme La Havane, qu'il +l'abandonna de nouveau, s'chappa, revint en Europe et alla se jeter aux +pieds de Thrse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant +l'autre extrmit du monde. + +Thrse fut inexorable: elle avait rflchi et pri. Son me s'tait +affermie, elle n'aimait plus le comte. Prcisment cause de son fils, +elle ne voulait pas qu'un tel homme devnt le matre de sa vie. Elle avait +perdu le droit d'tre heureuse, mais non pas celui de se respecter +elle-mme: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte +la menaa de la laisser sans ressources: elle rpondit qu'elle n'avait pas +peur de travailler pour vivre. + +Ce misrable fou s'avisa alors d'un moyen excrable, soit pour mettre +Thrse sa discrtion, soit pour se venger de sa rsistance. Il enleva +l'enfant et disparut. Thrse courut aprs lui; mais il avait si bien pris +ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors +que je la rencontrai en Angleterre; mourant de dsespoir et de fatigue +dans une auberge, presque folle, et si dvaste par le malheur, que +j'hsitai la reconnatre. + +J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes +recherches eurent un succs dplorable. Le comte tait repass en +Amrique. L'enfant y tait mort de fatigue en arrivant. + +Quand il me fallut porter cette malheureuse l'pouvantable nouvelle, je +fus pouvant moi-mme du calme qu'elle montra. On et dit pendant huit +jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle tait +sauve. J'tais forc de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer +o elle tait. J'tais inquiet de son dnment; elle me trompa en me +disant que sa mre ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que +sa pauvre mre en et t bien empche: elle ne disposait pas d'un +centime dans son mnage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait +tous les malheurs de sa fille. Thrse, qui lui crivait en secret, les +lui avait cachs pour ne pas la dsesprer. + +Thrse vcut en Angleterre en donnant des leons de franais, de dessin +et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage +d'exercer pour n'avoir accepter la piti de personne. + +Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa Paris, o elle +n'tait jamais venue, et o personne ne la connaissait. Elle n'avait alors +que vingt ans, elle avait t marie seize. Elle n'tait plus du tout +jolie, et il a fallu huit annes de repos et de rsignation pour lui +rendre sa sant et sa douce gaiet d'autrefois. + +Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu' de rares intervalles, puisque +je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouve digne et fire, +travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvret sous un +miracle d'ordre et de propret, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de +personne, ne voulant pas parler du pass, caressant quelquefois les +enfants en secret et les quittant ds qu'on la regarde, dans la crainte +sans doute qu'on ne la voie mue. + +Voil trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous +demander de faire mon portrait, je cherchais prcisment son adresse, que +j'allais vous demander quand vous m'avez parl d'elle. Arriv la veille, +je ne savais pas encore qu'elle et enfin du succs, de l'aisance et de la +clbrit. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette me si +longtemps brise pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou tre heureuse. +Tchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagn! Et, si vous +n'tes point sr de ne pas la faire souffrir, brlez-vous la cervelle ce +soir plutt que de retourner chez elle. Voil tout ce que j'avais vous +dire. + +--Attendez, dit Laurent trs-mu: ce comte de *** est-il toujours vivant? + +--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le dsespoir des autres se +portent toujours bien et chappent tous les dangers. Ils ne donnent mme +jamais leur dmission; car celui-ci a eu dernirement la prsomption de +m'envoyer pour Thrse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et +dont elle fait le cas que cela mrite. + +Laurent avait song pouser Thrse en coutant le rcit de M. Palmer. +Ce rcit l'avait boulevers. Les inflexions monotones, l'accent prononc, +et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jug inutile de +reproduire, lui avaient donn, dans l'imagination vive de son auditeur, je +ne sais quoi d'trange et de terrible comme la destine de Thrse. Cette +fille sans parents, cette mre sans enfant, cette femme sans mari, +n'tait-elle pas voue un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions +n'avait-elle pas d garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait +devant les yeux blouis de Laurent. Thrse dvoile lui paraissait plus +mystrieuse que jamais: s'tait-elle jamais console, ou pouvait-elle +l'tre un seul instant? + +Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thrse, et que, +s'il parvenait jamais tre aim d'elle, il se rappellerait toutes les +heures de sa vie l'heure qui venait de s'couler et le rcit qu'il venait +d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir +l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et +crivit: + +Thrse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux +mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu +peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas +cela: je vous aime perdument. C'est absurde, c'est insens, c'est +misrable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou +crire une femme ce mot-l: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop +froid et trop retenu aujourd'hui de moi vous. Je ne peux plus vivre avec +ce secret qui m'touffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu +cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout +d'une heure, je suis votre porte et bien souvent, la nuit, dvor de +jalousie, et presque furieux contre moi-mme, je demande Dieu de me +dlivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne +crois pas, et que vous avez invent pour me dgoter de songer vous. +Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thrse! Faute de cette +solution, je n'en vois qu'une troisime, c'est que je me tue pour en +finir... C'est lche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous +les amants dsesprs; mais est-ce ma faute s'il y a des dsespoirs qui +font jeter le mme cri tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce +que j'arrive tre un homme comme les autres? + +De quoi m'a servi tout ce que j'ai invent pour m'en dfendre et pour +rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait tre libre? + +Avez-vous quelque chose me reprocher vis--vis de vous, Thrse? +Suis-je un fat, un rou, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous +donner confiance dans mon amiti? Mais pourquoi voulez-vous que je meure +sans avoir aim, vous qui seule pouvez me faire connatre l'amour, et qui +le savez bien? Vous avez dans l'me un trsor, et vous souriez ct d'un +malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pice +de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amiti; ce n'est +pas mme de la piti, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau +augmente la soif. + +Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-tre aim dj quelqu'un +qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime, +et n'est-ce pas tout? + +Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre +fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, moins de mentir Dieu et +vous-mme. Vous voyez bien que mon tourment me matrise, et que j'arrive +faire une dclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que +d'tre raill par vous! + +Thrse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon +me n'a jamais t souill, et que, de l'abme o je m'tais jet, j'ai +toujours, malgr moi, cri vers le ciel. Vous savez bien qu'auprs de vous +je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint +quelquefois de prendre ma tte dans vos mains, comme si vous alliez +m'embrasser au front. Et vous disiez: Mauvaise tte! tu mriterais d'tre +brise. Et pourtant, au lieu de l'craser comme la tte d'un serpent, +vous tchiez d'y faire entrer le souffle pur et brlant de votre esprit. +Eh bien, vous n'avez que trop russi; et, prsent que vous avez allum +le feu sur l'autel, vous vous dtournez et vous me dites: Confiez-en la +garde une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et +bien dvoue; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du +bonheur domestique, que sais-je? tout, except moi! + +Et moi, Thrse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-mme. +Depuis que je vous connais, vous travaillez me faire croire au bonheur +et m'en donner le got. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas +devenu goste, comme un enfant gt. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je +ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais +seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette +vie-l ou la mort qu'il me faut. + + + + +IV + + +Thrse fut profondment afflige de cette lettre. Elle en fut frappe +comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu celui de Laurent, +qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les +expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur +de Thrse, ou, s'il y en avait, elle y tait entre goutte goutte, si +lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi matresse +d'elle-mme que le premier jour. Le mot de passion la rvoltait. + +--Des passions, moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce +que c'est, et que je veux retourner ce breuvage empoisonn! Que lui +ai-je fait, moi qui lui ai donn tant de tendresse et de soins, pour qu'il +me propose, en guise de remercment, le dsespoir, la fivre et la +mort?... Aprs tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, ce malheureux +esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour +comme la pierre philosophale, laquelle on s'efforce d'autant plus de +croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse +la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de +dlire. Comment le calmer et le dtacher d'une fantaisie qui arrive le +rendre malheureux? + +C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'loigner de +la dbauche, je l'ai trop habitu un attachement honnte; mais il est +homme et il trouve notre affection incomplte. Pourquoi m'a-t-il trompe? +pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il tait tranquille auprs de moi? Que +ferai-je, moi, pour rparer la niaiserie de mon inexprience? Je n'ai pas +t assez de mon sexe dans le sens de la prsomption. Je n'ai pas su +qu'une femme, si tide et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours +troubler la cervelle d'un homme. J'aurais d me croire sduisante et +dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se +dmentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne +peut donc tre un tort que de ne pas avoir les instincts de la +coquetterie? + +Et puis Thrse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces +instincts de rserve et de mfiance pour se prserver des dsirs d'autres +hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus, +parce qu'elle l'estimait dans son amiti pour elle, parce qu'elle ne +pouvait pas croire qu'il chercherait la tromper, et aussi, il faut bien +le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son +atelier, elle allait et venait, en proie un malaise douloureux, tantt +regardant cette fatale lettre qu'elle avait pose sur une table comme n'en +sachant que faire, et ne se dcidant ni la rouvrir ni la dtruire, +tantt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait +justement avec entrain et plaisir au moment o on lui avait apport cette +lettre, c'est--dire ce doute, ce trouble, ces tonnements et ces +craintes. C'tait comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu +et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot crit +sur ce papier tait comme un chant de mort dj entendu dans le pass, +comme une prophtie de malheurs nouveaux. + +Elle essaya de se rassrner en se remettant peindre. C'tait pour elle +le grand remde toutes les petites agitations de la vie extrieure: mais +il fut impuissant ce jour-l: l'effroi que cette passion lui inspirait +l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie +prsente. + +--Deux bonheurs troubls ou dtruits, se dit-elle en jetant son pinceau et +en regardant la lettre: le travail et l'amiti. + +Elle passa le reste de la journe sans rien rsoudre. Elle ne voyait qu'un +point net dans son esprit, la rsolution de dire non; mais elle voulait +que ce ft non, et ne tenait pas le signifier au plus vite avec cette +rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se +htent de barricader la porte. La manire de dire ce _non_ sans appel, qui +ne devait laisser aucune esprance, et qui pourtant ne devait pas mettre +un fer rouge sur le doux souvenir de l'amiti, tait pour elle un problme +difficile et amer. Ce souvenir-l, c'tait son propre amour; quand on a un +mort chri ensevelir, on ne se dcide pas sans douleur lui jeter un +drap blanc sur la face, et le pousser dans la fosse commune. On voudrait +l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps, +en priant pour l'me de celui qu'elle renferme. + +Elle arriva la nuit sans avoir trouv d'expdient pour se refuser sans +trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dner, lui demanda avec +inquitude si elle tait malade. + +--Non, rpondit-elle, je suis proccupe. + +--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas +vivre. + +Thrse leva un doigt; c'tait un geste que Catherine connaissait et qui +voulait dire: Ne parle pas de cela. + +L'heure o Thrse recevait le petit nombre de ses amis n'tait, depuis +quelque temps, mise profit que par Laurent. Bien que la porte restt +ouverte qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent +absents (c'tait la saison d'aller ou de rester la campagne), soit +qu'ils eussent senti chez Thrse une certaine proccupation, un dsir +involontaire et mal dguis de causer exclusivement avec M. de Fauvel. + +C'tait huit heures que Laurent arrivait, et Thrse regarda la pendule +en se disant: + +--Je n'ai pas rpondu; aujourd'hui, il ne viendra pas. + +Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta; + +--Il ne faut pas qu'il revienne jamais. + +Comment passer cette ternelle soire qu'elle avait l'habitude d'employer + causer avec son jeune ami, tout en faisant de lgers croquis ou quelque +ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment tendu sur les +coussins du divan? Elle songea se soustraire l'ennui en allant trouver +une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait +quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure, +et il serait trop tard quand Thrse arriverait. La course tait si longue +et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-l! D'ailleurs, il +fallait s'habiller, et Thrse, qui vivait en pantoufles, comme les +artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gne, +tait paresseuse se mettre en tenue de visite. Mettre un chle et un +voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les +alles dsertes du bois de Boulogne? Thrse s'tait promene ainsi +quelquefois avec Laurent, lorsque la soire touffante leur donnait le +besoin de chercher un peu de fracheur sous les arbres. C'taient des +promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent +lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient +tous deux l'excentricit de ces mystrieux tte--tte qui ne cachaient +aucun mystre. Elle se les rappela comme s'ils taient dj loin et se dit +en soupirant, l'ide qu'ils ne reviendraient plus: + +--C'tait le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui +souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus. + +A neuf heures, elle essaya enfin de rpondre Laurent, lorsqu'un coup de +sonnette la fit tressaillir. C'tait lui! Elle se leva pour dire +Catherine de rpondre qu'elle tait sortie. Catherine entra: ce n'tait +qu'une lettre de lui. Thrse regretta involontairement que ce ne ft pas +lui-mme. + +Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots: + +Adieu, Thrse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un +enfant! + +Ces deux lignes firent trembler Thrse de la tte aux pieds. La seule +passion qu'elle n'et jamais travaill teindre dans son coeur, c'tait +l'amour maternel. Cette plaie-l, bien que ferme en apparence, tait +toujours saignante comme l'amour inassouvi. + +--Comme un enfant; rptait-elle en serrant la lettre dans ses mains +agites de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce +qu'il dit l, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils +savait dj dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas cri quand on l'a emport. +Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus. + +Thrse tait surexcite, et, son motion s'emparant du plus douloureux +des prtextes, elle fondit en larmes. + +--Vous m'avez appele? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu! +qu'est-ce que vous avez donc? Vous voil dans les pleurs comme +autrefois! + +--Rien, rien, laisse-moi, rpondit Thrse. Si quelqu'un vient pour me +voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux tre seule. Je suis +malade. + +Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher pas +furtifs le long de la haie. + +--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma +matresse pleure; mais a doit tre votre faute, vous lui faites des +peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon! + +Catherine, malgr tout son respect et son dvouement pour Thrse, tait +persuade que Laurent tait son amant. + +--Elle pleure? s'cria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle? + +Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de +Thrse, qui sanglotait dans le salon, la tte dans ses mains. + +Laurent et t transport de joie de la voir ainsi s'il et t le rou +que parfois il voulait paratre; mais le fond de son coeur tait +admirablement bon, et Thrse avait sur lui l'influence secrte de le +ramener sa vritable nature. Les larmes dont elle tait baigne lui +firent donc une peine relle et profonde. Il la supplia genoux d'oublier +encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa +raison. + +--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez +notre amiti dfunte, je jure de la faire revivre plutt que de vous +causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thrse, ma +soeur chrie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de +vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste +dcouverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me +gurir par la patience et la piti. J'y ferai tous mes efforts, je vous en +fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je +crois qu'il ne m'en cotera pas tant que vous pourriez le craindre, car je +ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vrit, +je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il tre aprs la vie que j'ai +mene et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'me que +j'prouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur +et prenez tout le mien. Acceptez d'tre aime de moi, et ne me dites plus +que c'est pour vous un outrage, car mon dsespoir, c'est de voir que vous +me mprisez trop pour me permettre que, mme en rve, j'aspire vous... +Cela me rabaisse tant mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer +ce malheureux qui vous rpugne moralement. Relevez-moi plutt du bourbier +o j'tais tomb, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir +digne de vous. Oui, laissez-moi une esprance! si faible qu'elle soit, +elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thrse! La +seule ide de travailler pour vous paratre meilleur me donne dj de la +force, je le sens; ne me l'tez pas. Que vais-je devenir si vous me +repoussez? Je vais redescendre tous les degrs que j'ai monts depuis que +je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amiti sera perdu pour moi. +Vous aurez essay de gurir un malade, et vous aurez fait un mort! Et +vous-mme alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre +oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point mene meilleure +fin? Soyez pour moi une soeur de charit qui ne se borne pas panser un +bless, mais qui s'efforce de rconcilier son me avec le ciel. Voyons, +Thrse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne dtournez pas votre tte, +si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne +m'ayez, sinon permis, du moins pardonn de vous aimer! + +Thrse dut accepter cette effusion comme srieuse, car Laurent tait de +bonne foi. Le repousser avec dfiance et t un aveu de la tendresse trop +vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est dj +vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-tre le fut-elle +sincrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle +n'tait pas mal inspire par sa faiblesse mme. Rompre en ce moment, c'et +t provoquer de terribles motions qu'il valait mieux apaiser, sauf +dtendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait tre +l'affaire de quelques jours. Laurent tait si mobile et passait si +brusquement d'un extrme l'autre! + +Ils se calmrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre oublier +l'orage, et mme s'efforant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement +sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation tait +essentiellement modifie, et l'intimit avait fait un pas de gant. La +crainte de se perdre les avait rapprochs, et, tout en se jurant que rien +n'tait chang entre eux quant l'amiti, il y avait dans toutes leurs +paroles et dans toutes leurs ides une langueur de l'me, une sorte de +fatigue attendrie qui tait dj l'abandon de l'amour! + +Catherine, en apportant le th, acheva de les remettre ensemble, comme +elle disait, par ses naves et maternelles proccupations. + +--Vous feriez mieux, dit-elle, Thrse, de manger une aile de poulet que +de vous creuser l'estomac avec ce th!--Savez-vous, dit-elle Laurent en +lui montrant sa matresse, qu'elle n'a pas touch son +dner? + +--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'cria Laurent. Ne dites pas non, Thrse, +il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez +malade? + +Et, comme Thrse refusait de manger, car elle n'avait rellement pas faim, +il prtendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait insister, +avoir faim lui-mme, et cela tait vrai, car il avait oubli de dner. Ds +lors Thrse se fit un plaisir de lui donner souper, et ils mangrent +ensemble pour la premire fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste +de Thrse, n'tait pas un fait insignifiant. Manger tte tte surtout +est une grande source d'intimit. C'est la satisfaction en commun d'un +besoin de l'tre matriel, et, quand on y cherche un sens plus lev, +c'est une communion comme le mot l'indique. + +Laurent, dont les ides prenaient volontiers un tour potique au milieu +mme de la plaisanterie, se compara en riant l'enfant prodigue, pour qui +Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se +prsentait sous la forme d'un mince poulet, prta naturellement la +gaiet des deux amis. C'tait si peu pour l'apptit du jeune homme, que +Thrse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait gure de ressources, et +Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mt en peine. On +dterra au fond d'une armoire un norme pot de gele de goyaves. C'tait +un prsent de Palmer que Thrse n'avait pas song entamer, et que +Laurent entama profondment, tout en parlant avec effusion de cet +excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'tre jaloux, et que +dsormais il aimait de tout son coeur. + +--Vous voyez, Thrse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi, +il faut gter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traits par +la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur +n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel! + +Quand vint le th, Laurent s'aperut qu'il avait dvor en goste, et que +Thrse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mang du tout. Il se +reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il +voulut lui-mme faire le th et servir Thrse. C'tait la premire fois +de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un +plaisir dlicat dont il prouva navement la surprise. + +--A prsent, dit-il Thrse en lui prsentant sa tasse genoux, je +comprends qu'on puisse tre domestique et aimer son tat. Il ne s'agit que +d'aimer son matre. + +De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrme. +Laurent avait dans les manires, et mme dans l'attitude du corps, une +certaine roideur dont il ne se dpartait mme pas avec les femmes du +monde. Il les servait avec la froideur crmonieuse de l'tiquette. Avec +Thrse, qui faisait les honneurs de son petit intrieur en bonne femme et +en artiste enjoue, il avait toujours t prvenu et choy sans avoir +rendre la pareille. Il y et eu manque de got et de savoir-vivre se +faire l'homme de la maison. Tout coup, la suite de ces pleurs et de +ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendt compte, se +trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il +s'emparait d'inspiration, sans que Thrse, surprise et attendrie, pt s'y +opposer. Il semblait qu'il ft chez lui, et qu'il et conquis le privilge +de soigner la dame du logis, en bon frre ou en vieux ami. Et Thrse, +sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire +avec de grands yeux tonns, se demandant si jusque-l elle ne s'tait pas +radicalement trompe en prenant cet enfant tendre et dvou pour un homme +hautain et sombre. + +Cependant Thrse rflchit durant la nuit; mais, le lendemain matin, +Laurent qui, sans rien prmditer, ne voulait pas la laisser respirer, car +il ne respirait plus lui-mme, lui envoya des fleurs magnifiques, des +friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux, +qu'elle ne put se dfendre d'en tre touche. Il se disait le plus heureux +des hommes, il ne dsirait rien de plus que son pardon, et, du moment +qu'il l'avait obtenu, il tait le roi du monde. Il acceptait toutes les +privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne ft pas priv de voir et +d'entendre son amie. Cela seul tait au-dessus de ses forces; tout le +reste n'tait rien. Il savait bien que Thrse ne pouvait pas avoir +d'amour pour lui, ce qui ne l'empchait pas, dix lignes plus bas, de dire: +Notre saint amour n'est-il pas indissoluble? + +Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour, +avec une candeur dont, coup sr, il tait dupe lui-mme, entourant +Thrse de soins exquis, travaillant de tout son coeur lui donner +confiance dans la chastet de leurs relations, et chaque instant lui +parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant la +distraire quand il la voyait inquite, l'gayer quand il la voyait +triste, l'attendrir sur lui-mme quand il la voyait svre, il l'amena +insensiblement n'avoir pas d'autre volont et d'autre existence que les +siennes. + +Rien n'est prilleux comme ces intimits o l'on s'est promis de ne pas +s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas l'autre une +secrte rpulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie +indpendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent +d'abandonner le convenu social, sont plus exposs ces dangers que ceux +qui vivent dans le rgl et dans le positif. On doit donc leur pardonner +des entranements plus soudains et des impressions plus fivreuses. +L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est gnralement plus indulgente +pour ceux qui errent forcment dans la tempte que pour ceux que berce un +calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration, +et il faut bien que ce feu qui dborde pour les plaisirs et les +enthousiasmes du public arrive les consumer eux-mmes. On les plaint +alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs dsastres et leurs +catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit sa brave et +douce compagne: + +--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de +chagrin. Et ce fameux pote qui disait de si belles choses, il s'est +suicid. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-l finissent mal. +C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux... + +Et le bon bourgeois a raison. + +Thrse avait pourtant vcu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour +cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refuse, du moins en +laborieuse ouvrire, travaillant ds le matin, et ne s'enivrant pas de +plaisir ou de langueur la fin de sa journe. Elle avait de continuelles +aspirations la vie domestique et rgle; elle aimait l'ordre, et, loin +d'afficher le mpris puril que certains artistes prodiguaient ce qu'ils +appelaient dans ce temps-l la gent picire, elle regrettait amrement de +n'avoir pas t marie dans ce milieu mdiocre et sr, o, au lieu de +talent et de renomme, elle et trouv l'affection et la scurit. Mais on +ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas +les seuls imprudents que la destine foudroie. + + + + +V + + +Thrse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et +libertin que l'on attribue ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa +volont, aprs des nuits de mditation douloureuse, qu'elle lui dit: + +--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus ce point o la +faute commettre est l'invitable rparation d'une srie de fautes +commises. J'ai t coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence goste +de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-mme, en restant +ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fiert... +coute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la +force dont elle tait capable, ne me retire jamais cette main-l et, +quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas +oublier qu'avant d'tre ta matresse, j'ai t _ton ami_. Je me le suis +dit ds le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi +pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-l ne pouvait +pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette +liaison, mle pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le +dessus. Je te demande seulement, si tu viens te lasser de mon amour +comme te voil lass de mon amiti, de te rappeler que ce n'est pas un +instant de dlire qui m'a jete dans tes bras, mais un lan de mon coeur +et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupt. +Je ne suis pas suprieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le +droit de me croire invulnrable; mais je t'aime si ardemment et si +saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais d tre +sauv par ma force. Aprs avoir cru que cette force t'tait bonne, qu'elle +t'apprenait dcouvrir la tienne et te purifier d'un mauvais pass, te +voil persuad du contraire, tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire, +en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je rsiste, que tu +sois prt me har et retourner la dbauche, en blasphmant mme +notre pauvre amiti. Eh bien, j'offre Dieu pour toi le sacrifice de ma +vie. Si je dois souffrir de ton caractre ou de ton pass, soit. Je serai +assez paye si je te prserve du suicide que tu tais en train d'accomplir +quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tent, et +Dieu me pardonnera un dvouement inutile, lui qui sait combien il est +sincre! + +Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les +premiers jours de cette union. Il s'tait lev au-dessus de lui-mme, il +avait des lans religieux, il bnissait sa chre matresse de lui avoir +fait connatre enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rv, +et dont il s'tait cru jamais dshrit par sa faute. Elle le retrempait, +disait-il, dans les eaux de son baptme, elle effaait en lui jusqu'au +souvenir de ses mauvais jours. C'tait une adoration, une extase, un +culte. + +Thrse y crut navement. Elle s'abandonna la joie d'avoir donn toute +cette flicit et rendu toute cette grandeur une me d'lite. Elle +oublia toutes ses apprhensions et en sourit comme de rves creux qu'elle +avait pris pour des raisons. Ils s'en moqurent ensemble; ils se +reprochrent de s'tre mconnus et de ne s'tre pas jets au cou l'un de +l'autre ds le premier jour, tant ils taient faits pour se comprendre, se +chrir et s'apprcier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons. +Thrse tait rajeunie de dix ans. C'tait un enfant plus enfant que +Laurent lui-mme; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une +existence o il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose. + +Pauvre Thrse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers. + +D'o vient cet effroyable chtiment inflig ceux qui ont abus des +forces de la jeunesse, et qui consiste les rendre incapables de goter +la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le +jeune homme qui se trouve lanc sans frein dans le monde avec d'immenses +aspirations, et qui se croit capable d'teindre tous les fantmes qui +passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son pch est-il autre +chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que +l'exercice de la vie doit tre un ternel combat contre soi-mme? Il en +est vraiment qui sont plaindre, et qu'il est difficile de condamner, +qui ont peut-tre manqu un guide, une mre prudente, un ami srieux, une +premire matresse sincre. Le vertige les a saisis ds leurs premiers pas; +la corruption s'est jete sur eux comme sur une proie pour faire des +brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'me, pour faire des insenss +de ceux qui se dbattaient, comme Laurent, entre la fange de la ralit et +l'idal de leurs rves. + +Voil ce que disait Thrse pour continuer aimer cette me souffrante, +et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter. + +Le septime jour de leur bonheur fut irrvocablement le dernier. Ce +chiffre nfaste ne sortit jamais de la mmoire de Thrse. Des +circonstances fortuites avaient concouru prolonger cette ternit de +joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'tait venu voir +Thrse, elle n'avait pas de travail trop press; Laurent promettait de se +remettre l'ouvrage ds qu'il pourrait reprendre possession de son +atelier, envahi par des ouvriers qui il en avait confi la rparation. +La chaleur tait crasante Paris; il fit Thrse la proposition +d'aller passer quarante-huit heures la campagne, dans les bois. C'tait +le septime jour. + +Ils partirent en bateau, et arrivrent le soir dans un htel, d'o, aprs +le dner, ils sortirent pour courir la fort par un clair de lune +magnifique. Ils avaient lou des chevaux et un guide, lequel les ennuya +bientt par son baragouin prtentieux. Ils avaient fait deux lieues et se +trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il +proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir pied, quand +mme il serait un peu tard. + +--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thrse, nous ne passerions pas toute +la nuit dans la fort: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que +tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble. + +Ils restrent seuls, et c'est alors que se passa une scne bizarre, +presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrive. +Ils taient monts sur le haut du rocher et s'taient assis sur la mousse +paisse dessche par l't. Laurent regardait le ciel splendide o la +lune effaait la clart des toiles. Deux ou trois des plus grosses +brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renvers sur le dos, Laurent les +contemplait. + +--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est peu prs +au-dessus de ma tte; elle a l'air de me regarder. + +--C'est Vga, rpondit Thrse. + +--Tu sais donc le nom de toutes les toiles, toi, savante? + +--A peu prs. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en +sauras autant que moi, quand tu voudras. + +--Non, merci; j'aime mieux dcidment ne pas savoir: j'aime mieux leur +donner des noms ma fantaisie. + +--Et tu as raison. + +--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes traces l-haut et +faire des combinaisons de groupes mon ide que de marcher dans le +caprice des autres. Aprs tout, peut-tre ai-je tort, Thrse! Tu aimes +les sentiers frays, toi, n'est-ce pas? + +--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes +de sept lieues! + +--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que +moi! + +--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler. + +--Avise-toi d'en avoir pour me laisser l! Mais ne parlons pas de nous +quitter: ce mot-l ferait pleuvoir! + +--Eh! qui donc y songe? Ne le rpte pas, ton affreux mot! + +--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'cria-t-il en se levant +brusquement. + +--Qu'as-tu et o vas-tu? lui dit-elle. + +--Je ne sais pas, rpondit-il. Ah! si! propos... Il y a par l un cho +extraordinaire, et, la dernire fois que j'y suis venu avec la petite... +tu ne tiens pas savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir +l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait l-bas sur le tertre qui est +vis--vis de nous. + +Thrse ne rpondit rien. Il s'aperut que ce souvenir intempestif d'une +de ses mauvaises connaissances n'tait pas dlicat jeter au milieu d'une +romantique veille avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui tait-il +revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui tait-il arriv +au bord des lvres? Il fut mortifi de cette maladresse; mais, au lieu de +s'en accuser navement et de la faire oublier par des torrents de tendres +paroles qu'il savait bien tirer de son me quand la passion l'inspirait, +il n'en voulut pas avoir le dmenti, et demanda Thrse si elle voulait +chanter pour lui. + +--Je ne pourrais pas, lui rpondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que +je n'tais monte cheval, je me sens un peu oppresse. + +--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thrse, cela me fera tant de +plaisir! + +Thrse tait trop fire pour avoir du dpit, elle n'avait que du chagrin. +Elle dtourna la tte et feignit de tousser. + +--Allons, dit-il en riant, vous n'tes qu'une faible femme! Et puis vous +ne croyez pas mon cho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre. +Restez ici. Je grimpe l-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espre, de +rester seule cinq minutes? + +--Non, rpondit tristement Thrse, je n'ai pas du tout peur. + +Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui +le sparait de celui o ils taient; mais ce ravin tait plus creux qu'il +ne le paraissait. Quand Laurent, aprs en avoir descendu la moiti, vit le +chemin qui lui restait faire, il s'arrta, craignant de laisser Thrse +seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne +l'avait pas rappel. + +--Non, pas du tout! lui cria-t-elle son tour, ne voulant pas contrarier +sa fantaisie. + +Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tte de Laurent; il +prit ce _pas du tout_ pour une duret, et se remit descendre, mais moins +vite et en rvant. + +--Je l'ai blesse, dit-il, et la voil qui me boude, comme du temps o +nous jouions au frre et la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces +humeurs-l, prsent qu'elle est ma matresse? Mais pourquoi l'ai-je +blesse? J'ai eu tort assurment, mais c'est sans le vouloir. Il est bien +impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon pass dans la +mmoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une +mortification pour moi? Que lui importe mon pass, puisqu'elle m'a accept +comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui +arrivera-t-il jamais elle-mme de me parler de ce drle qu'elle a aim +et dont elle s'est crue la femme? Malgr elle, Thrse se souviendra +auprs de moi des jours qu'elle a vcu sans moi, et lui en ferai-je un +crime? + +Laurent se rpondit aussitt lui-mme: + +--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et +j'aurais d lui en demander pardon tout de suite. + +Mais dj il tait arriv ce moment de fatigue morale o l'me est +rassasie d'enthousiasme, o l'tre farouche et faible que nous sommes +tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-mme. + +--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore +s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle tre heureuse et confiante +huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore +plus de la sienne faire de si peu une si grosse affaire et me gter +cette belle nuit de posie que je m'tais arrange avec elle dans un des +plus beaux endroits du monde. J'y suis dj venu avec des libertins et des +filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je +conduite o je n'aurais pas retrouv ces fcheux souvenirs? A coup sr, +ils ne m'enivrent gure, et il y a presque de la cruaut me les +reprocher... + +En rpondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thrse lui adressait +probablement dans le sien, il arriva au fond de la valle, o il se sentit +troubl et fatigu comme la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe +dans un mouvement de lassitude et de dpit. Il y avait sept jours entiers +qu'il ne s'tait appartenu; il subissait le besoin de se reconqurir et de +se croire seul et indompt un instant. + +De son ct Thrse tait navre et effraye en mme temps. Pourquoi le +mot _se quitter_ avait-il t jet par lui tout coup comme un cri aigre +au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? quel +propos? en quoi l'avait-elle provoqu? Elle cherchait en vain. Laurent +lui-mme n'et pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi tait +grossirement cruel, et combien il devait tre irrit pour l'avoir dit, +cet homme d'une ducation exquise! Mais d'o lui venait cette colre? +portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des +paroles d'garement et de maldiction? + +Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu' ce qu'il ft +entr dans l'ombre paisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'tonnait +du temps qu'il lui fallait pour reparatre sur le versant de l'autre +monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait tre tomb dans quelque +prcipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain +herbu, hriss de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de +l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable dtresse monta jusqu' elle, un +cri rauque, affreux, dsespr, qui lui fit dresser les cheveux sur la +tte. + +Elle s'lana comme une flche dans la direction de la voix. S'il y et eu, + en effet, un abme, elle s'y ft prcipite sans rflexion; mais ce +n'tait qu'une pente rapide o elle glissa plusieurs fois sur la mousse et +dchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrta; elle arriva, sans savoir +comment, auprs de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agit d'un +tremblement convulsif. + +--Ah! te voil, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de +venir! j'y serais mort! + +Et, comme don Juan aprs la rponse de la statue, il ajouta d'une voix +pre et brusque: _Sortons d'ici!_ + +Il l'entrana sur le chemin, marchant l'aventure et ne pouvant rendre +compte de ce qui lui tait arriv. + +Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans +une clairire. Ils ne savaient o ils taient; le sol tait sem de roches +plates qui ressemblaient des tombes, et entre lesquelles poussaient au +hasard des genvriers qu'on et pu prendre, la nuit, pour des +cyprs. + +--Mon Dieu! dit tout coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetire? +Pourquoi m'amnes-tu ici? + +--Ce n'est, rpondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons travers +beaucoup de pareils ce soir. S'il te dplat, ne nous y arrtons pas, +rentrons sous les grands arbres. + +--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destine me jette +dans ces ides de mort, autant vaut les braver et en puiser l'horreur. +Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thrse? Tout ce +qui branle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins pre. +Quand une tte doit tomber sur l'chafaud, la foule va regarder, et c'est +tout naturel. Il n'y a pas que les motions douces qui nous fassent vivre: +il nous en faut d'pouvantables pour nous faire sentir l'intensit de la +vie. + +Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thrse +n'osait l'interroger et s'efforait de le distraire; elle voyait bien +qu'il venait d'avoir un accs de dlire. Enfin il se remit assez pour +vouloir et pouvoir le raconter. + +Il avait eu une hallucination. Couch sur l'herbe, dans le ravin, sa tte +s'tait trouble. Il avait entendu l'cho chanter tout seul, et ce chant, +c'tait un refrain obscne. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour +se rendre compte du phnomne, il avait vu passer devant lui, sur la +bruyre, un homme qui courait, ple, les vtements dchirs, et les +cheveux au vent. + +--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me +dire que c'tait un promeneur attard, surpris et poursuivi par des +voleurs, et mme j'ai cherch ma canne pour aller son secours; mais la +canne s'tait perdue dans l'herbe, et cet homme avanait toujours vers +moi. Quand il a t tout prs, j'ai vu qu'il tait ivre, et non pas +poursuivi. Il a pass en me jetant un regard hbt, hideux, et en me +faisant une laide grimace de haine et de mpris. Alors j'ai eu peur, et je +me suis jet la face contre terre, car cet homme ... c'tait moi! + +Oui, c'tait mon spectre, Thrse! Ne sois pas effraye, ne me crois pas +fou, c'tait une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans +l'obscurit. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine, + je n'avais vu celle-l que dans mon imagination; mais qu'elle tait nette, + horrible, effrayante! C'tait moi avec vingt ans de plus, des traits +creuss par la dbauche ou la maladie, des yeux effars, une bouche +abrutie, et, malgr tout cet effacement de mon tre, il y avait dans ce +fantme un reste de vigueur pour insulter et dfier l'tre que je suis +prsent. Je me suis dit alors: O mon Dieu! est-ce donc l ce que je serai +dans mon ge mr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai +exprims malgr moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme +dont je me croyais dlivr? Le spectre de la dbauche ne veut pas lcher +sa proie, et, jusque dans les bras de Thrse, il viendra me railler et me +crier: _Il est trop tard!_ + +Alors je me suis lev pour te joindre, ma pauvre Thrse. Je voulais te +demander grce pour ma misre et te supplier de me prserver; mais je ne +sais pendant combien de minutes ou de sicles j'aurais tourn sur moi-mme +sans pouvoir avancer, si tu n'tais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de +suite, Thrse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti dlivr. + +Il tait difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait +une chose qu'il avait rellement prouve, ou s'il avait ml ensemble, +dans son cerveau, une allgorie ne de ses rflexions amres et une image +entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant Thrse qu'il ne +s'tait pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'tait toujours rendu compte du +lieu o il tait et du temps qui s'coulait; mais cela mme tait +difficile constater. Thrse l'avait perdu de vue, et, quant elle, le +temps lui avait sembl mortellement long. + +Elle lui demanda s'il tait sujet ces hallucinations. + +--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai t ivre que d'amour depuis +quinze jours que tu es moi. + +--Quinze jours! dit Thrse tonne. + +--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois +bien que je n'ai pas encore ma tte. Marchons, cela me remettra tout +fait. + +--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser rentrer. + +--Eh bien, que faisons-nous? + +--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos notre point +de dpart. + +--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher? + +--Non, mais prenons droite. + +--C'est tout le contraire. + +Thrse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas dmordre, +et mme il s'emporta et parla d'un ton irrit, comme s'il y et eu l +matire dispute. Thrse cda et le suivit o il voulut aller. Elle se +sentait brise d'motion et de tristesse. Laurent venait de lui parler +d'un ton qu'elle n'et jamais voulu prendre avec Catherine, mme quand la +bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le +sentait malade; mais cet tat d'excitation douloureuse o elle le voyait +l'effrayait d'autant plus. + +Grce l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la fort, +marchrent pendant quatre heures, et ne rentrrent qu'au point du jour. La +marche dans le sable fin et lourd de la fort est trs-pnible. Thrse ne +pouvait plus se traner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne +songeait point ralentir le pas par gard pour elle. Il allait devant, +prtendant toujours dcouvrir la bonne voie, lui demandant de temps +autre si elle tait lasse, et ne devinant pas qu'en rpondant: Non, elle +voulait lui ter le regret d'tre cause de cette msaventure. + +Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait t pourtant rudement +secou par cette crise trange; mais c'est le propre des tempraments +nerveux l'excs de se remettre comme par magie. Thrse eut mme +l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces preuves terribles, c'est +elle qui se trouvait brise, tandis qu'il semblait avoir pris une force +nouvelle. + +Elle n'avait pas dormi, s'attendant le voir envahi par quelque grave +maladie; mais il prit un bain et se sentit trs-dispos pour recommencer la +promenade. Il paraissait avoir oubli combien cette veille avait t +fcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaa vite chez +Thrse. Revenue Paris, elle crut que rien n'tait chang entre eux; +mais, le soir mme, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thrse +avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la fort, lui avec +son air effar et distrait, elle avec sa robe dchire et le corps bris +de fatigue. Les artistes sont tellement habitus faire la charge les uns +des autres, que Thrse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle et aussi +de la facilit et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'et voulu pour +rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans +un sens comique cette scne nocturne qui l'avait torture, elle en eut du +chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'me ne peuvent jamais +avoir de ct risible. + +Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore. +Il crivit sous sa figure: _Perdu dans la fort et dans l'esprit de sa +matresse_, et sous la figure de Thrse: _Le coeur aussi dchir que la +robe_. La composition fut intitule: _Lune de miel dans un cimetire_. +Thrse s'effora de sourire; elle loua le dessin, qui, malgr sa +bouffonnerie, sentait la main du matre, et ne fit aucune rflexion sur le +triste choix du sujet. Elle eut tort, elle et mieux fait, ds le +commencement, d'exiger que Laurent ne laisst pas courir sa gaiet au +hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce +qu'elle eut peur qu'il ne ft encore malade et pris de dlire au milieu de +sa lugubre plaisanterie. + +Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si +la vie douce et rgle qu'elle voulait donner son ami tait rellement +l'hygine qui convenait cette organisation exceptionnelle. Elle lui +avait dit: + +--Tu t'ennuieras quelquefois peut-tre; mais l'ennui repose du vertige, et, + quand la sant morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu +connatras la vritable gaiet. + +Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui, +mais il lui tait impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices +amers et bizarres. Il s'tait fait une vie de hauts et de bas perptuels. +Les brusques transitions de la rverie l'exaltation et de la nonchalance +absolue aux excs bruyants taient devenues un tat normal dont il ne +pouvait plus se passer. Le bonheur dlicieusement savour pendant quelques +jours arrivait l'irriter comme la vue de la mer par un calme +plat. + +--Tu es heureuse, disait-il Thrse, de te rveiller tous les matins +avec le coeur la mme place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est +comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'tais enfant: elle +le retrouvait tantt mes pieds, tantt par terre. + +Thrse se dit que la srnit ne pouvait venir tout d'un coup cette me +trouble et qu'il fallait l'y habituer par degrs. Pour cela, il ne +fallait pas l'empcher de retourner quelquefois la vie active: mais que +faire pour que cette activit ne ft pas une souillure, un coup mortel +port leur idal? Thrse ne pouvait pas tre jalouse des matresses que +Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait +l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le +travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser, +chercher avec lui une issue cette force. L'issue naturelle et t +l'enthousiasme de l'amour; mais c'tait l encore une excitation aprs +laquelle Laurent et voulu escalader le troisime ciel: faute d'en avoir +la puissance, il regardait du ct de l'enfer, et son cerveau, son visage +mme, en recevaient un reflet parfois diabolique. + +Thrse tudia ses gots et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver +faciles satisfaire. Laurent tait avide de diversion et d'imprvu; il +n'tait pas ncessaire de le promener dans des enchantements irralisables, +il suffisait de le promener n'importe o, et de lui trouver un amusement +auquel il ne s'attendt pas. Si, au lieu de lui donner dner chez elle, +Thrse lui annonait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dner +ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel thtre o elle +l'avait pri de la conduire, elle lui demandait tout coup de la mener +un spectacle tout diffrent, il tait ravi de cette distraction inattendue +et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant un plan +quelconque trac d'avance, il prouvait un insurmontable malaise et le +besoin de tout dnigrer. Thrse le traita donc comme un enfant en +convalescence qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune +attention aux inconvnients qui en rsultaient pour elle. + +Le premier et le plus grave fut de compromettre sa rputation. On la +disait et on la savait sage. Tout le monde n'tait pas persuad qu'elle +n'et pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant +rpandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui +tait mari en Amrique, elle passait pour avoir t entretenue par celui +qu'elle avait bien rellement pous, et on a vu que Thrse aimait mieux +supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le +malheureux qu'elle avait aim; mais on s'accordait la regarder comme +prudente et raisonnable. + +--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalits ni +de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du +bien. C'est une femme de tte et qui ne cherche qu' passer inaperue; ce +qui ajoute son mrite. + +Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commena +s'tonner, et le blme fut d'autant plus svre qu'elle s'en tait +prserve plus longtemps. Laurent tait fort pris des artistes, mais il +comptait parmi eux un trs-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gr +de faire le gentilhomme avec les lgants d'une autre classe, et, de leur +ct, les amis qu'il avait dans ce monde-l ne comprirent rien sa +conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dvou de Thrse +passa pour un caprice effrn. Une femme chaste et-elle choisi pour amant, +parmi les hommes srieux qui l'entouraient, le seul qui et men une vie +dissolue avec toutes les pires dvergondes de Paris? Et, pour ceux qui ne +voulurent pas condamner Thrse, la passion violente de Laurent ne parut +tre qu'une rouerie mene bonne fin, et dont il tait assez habile pour +se _dptrer_ quand il en serait las. + +Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut dconsidre pour le choix +qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher. + +Telle n'tait pas, coup sr, l'intention de Thrse; mais, avec Laurent, +bien qu'il et rsolu de l'entourer de respect, il n'y avait gure moyen +de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extrieur, et il fallait +l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en prserver. +Il tait habitu voir la foule et en tre vu. Quand il avait vcu un +jour dans la retraite, il se croyait tomb dans une cave, et demandait +grands cris le gaz et le soleil. + +Avec la dconsidration arriva bientt pour Thrse un autre sacrifice +faire: celui de la scurit domestique. Jusque-l, elle avait gagn assez +d'argent par son travail pour mener une vie aise; mais ce n'tait qu' la +condition d'avoir des habitudes rgles, beaucoup d'ordre dans ses +dpenses et de suite dans ses occupations. L'imprvu qui charmait Laurent +amena la gne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le +sacrifice de ce prcieux temps, qui est surtout le capital de +l'artiste. + +Mais tout ceci n'tait que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur +lequel Thrse jetait un voile si pais, que personne ne se doutait de son +malheur, et que ses amis, scandaliss ou peins de sa situation, +s'loignaient d'elle en disant: + +--Elle est enivre. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien +vite! + +Cela tait tout venu. Thrse acqurait tous les jours la triste certitude +que Laurent ne l'aimait dj plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y +avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle. +C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout fait acquise pour +tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter. + + + + +VI + + +Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'tait son rve +depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manire +inespre le mirent enfin mme de le raliser. Il offrit Thrse de +l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui +jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait ce voyage. +Thrse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans +reproche. Aussi s'ingnia-t-elle trouver de l'argent de son ct. Elle +en vint bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la +fin de l'automne. + +Laurent s'tait fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver +le printemps en dcembre ds qu'il apercevrait la Mditerrane. Il fallut +en rabattre, et souffrir d'un froid trs-pre durant la traverse de +Marseille Gnes. Gnes lui plut extrmement, et, comme il y avait +beaucoup de peinture voir, que c'tait l, pour lui, le principal but du +voyage, il consentit de bonne grce s'arrter l un ou deux mois, et +loua un appartement meubl. + +Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thrse ne faisait que de +commencer s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait +s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait d +s'engager envers un marchand de tableaux lui rapporter plusieurs copies +de portraits indits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne +n'tait pas dsagrable; en homme de got, l'industriel avait dsign +divers portraits de Van Dyck, un Gnes, un autre Florence, etc. Copier +ce matre tait une spcialit grce laquelle Thrse avait form son +propre talent et gagn de quoi vivre avant de faire le portrait pour son +compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des +propritaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mt, +une semaine s'coula avant qu'elle pt commencer la copie dsigne +Gnes. + +Laurent ne se sentait nullement dispos copier quoi que ce ft. Il avait +une individualit trop prononce et trop ardente pour ce genre d'tude, il +profitait autrement de la vue des grandes choses. C'tait son droit. +Pourtant plus d'un grand matre, trouvant l'occasion toute servie, l'et +peut-tre mise profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et +pouvait encore apprendre. C'tait l'avis de Thrse, qui voyait l aussi +l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pcuniaires. S'il et +daign copier un Titien, qui tait son matre de prdilection, nul doute +que le mme industriel qui Thrse avait affaire ne l'et acquis ou fait +acqurir par un amateur. Laurent trouva cette ide absurde. Tant qu'il +avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendt des +hauteurs de l'art jusqu' songer au gain. Il laissa Thrse absorbe +devant son modle, la raillant mme un peu d'avance du Van Dyck qu'elle +allait faire, et cherchant la dcourager de la tche effrayante qu'elle +osait entreprendre; puis il se mit errer dans ville, assez soucieux de +l'emploi de six semaines que Thrse lui avait demandes pour mener son +oeuvre bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps perdre +avec des journes de dcembre courtes et sombres, une installation de +matriel qui ne lui prsentait pas toutes les commodits de son atelier de +Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffe, et des +voles de badauds en voyage qui, sous prtexte de contempler le +chef-d'oeuvre, se plaaient devant elle ou l'importunaient de leurs +rflexions plus ou moins saugrenues. Enrhume, souffrante, attriste, +effraye surtout de l'ennui qu'elle voyait dj creuser les yeux de +Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour +l'attendre jusqu' ce que la faim le ft revenir. Deux jours ne se +passrent pas sans qu'il lui reprocht d'avoir accept un travail +abrutissant, et sans qu'il lui propost d'y renoncer. N'avait-il pas de +l'argent pour deux, et d'o venait donc que sa matresse refusait de le +partager avec lui? + +Thrse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains +de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-tre plus pour revenir le +jour o il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser +travailler, et de travailler lui-mme comme il l'entendrait, mais comme +tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir conqurir. + +Il convint qu'elle avait raison et rsolut de s'y mettre. Il dballa ses +botes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le +changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop rcente de tant de +chefs-d'oeuvre diffrents qui l'avaient vivement mu et qu'il lui fallait +le temps de digrer en lui-mme, il se sentit frapp d'impuissance +momentane, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait +pas ragir seul. Il lui et fallu des motions venant du dehors, une +magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou +de la serrure, un chef-d'oeuvre littraire inconnu sous la main, ou encore +mieux, une bataille navale dans le port de Gnes, un tremblement de terre, +n'importe quel vnement, dlicieux ou terrible, qui l'arracht lui-mme, +et sous l'impulsion duquel il se sentt exalt et renouvel. + +Tout coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une +mauvaise pense vint le trouver malgr lui. + +--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le +temps o il n'aimait pas Thrse) la moindre folie suffisait pour me +ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rvais, de l'argent, +c'est--dire six mois de loisir et de libert, l'Italie sous les pieds, la +mer ma porte, autour de moi une matresse tendre comme une mre, en mme +temps qu'elle est un ami srieux et intelligent; et tout cela ne suffit +pas pour que mon me revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, +coup sr. Je n'avais pas t gt, et il ne m'en fallait pas tant +autrefois pour m'tourdir. Quand je pense que la moindre piquette me +portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus gnreux; que le +moindre minois chiffonn, avec un regard provoquant et une toilette +problmatique, suffisait pour me mettre en gaiet et pour me persuader +qu'une telle conqute faisait de moi un hros de la rgence! Avais-je +besoin d'un idal comme Thrse? Comment donc ai-je pu me persuader que la +beaut morale et physique m'tait ncessaire en amour? Je savais me +contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux +est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beaut pour +les sens? La vritable est celle qui plat. Celle dont on est rassasi est +comme si elle n'avait jamais t. Et puis encore il y a le plaisir du +changement, et c'est peut-tre l tout le secret de la vie. Changer, c'est +se renouveler; pouvoir changer, c'est tre libre. L'artiste est-il n pour +l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidlit garde, ou +seulement la foi promise? + +Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour +les mes en drive. Il prouva bientt le besoin de les exprimer +quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thrse. Tant pis pour elle, puisque +Laurent ne voyait qu'elle! + +La causerie du soir commenait toujours peu prs de mme: + +--Quelle assommante ville que celle-ci! + +Un soir, il ajouta: + +--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas tre le modle que +tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est l +accroche depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damne, +elle doit se damner dans le ciel de voir son image enferme dans ce +maussade pays. + +--Et pourtant, rpondit Thrse, elle y a toujours le privilge de la +beaut, le succs qui survit la mort, et que la main d'un matre +ternise. Toute dessche qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore +des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles +d'ailleurs au mrite de la peinture, rester en extase devant cette beaut +qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant. + +--Elle te ressemble, Thrse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je +ne m'tonne pas de ta passion pour son mystrieux sourire. On dit que les +artistes crent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies +choisi les portraits de Van Dyck pour ton cole d'apprentissage. Il +faisait grand, mince, lgant et fier comme ta forme. + +--Voil des compliments! arrte-toi l, je vois que la moquerie va +arriver. + +--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus, +moi. Avec toi, il faut tout prendre au srieux: je me conforme +l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta dfunte +comtesse doit tre bien lasse d'tre toujours belle de la mme faon. Une +ide, Thrse! un rve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout +l'heure. coute. + +Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit +d'un amour pour une statue de marbre couche sur un tombeau. Il en devint +fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait +de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait +trouver, l'imbcile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant +ce squelette, il lui dit: Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque +chose qui a vcu, tandis que j'tais pris d'une pierre qui n'a jamais eu +conscience d'elle-mme. + +--Je ne comprends pas, dit Thrse. + +--Ni moi non plus, rpondit Laurent; mais peut-tre qu'en amour la statue +est ce qu'on difie dans sa tte, et la momie, ce que l'on ramasse dans +son coeur. + +Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thrse, rveuse et +triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et o elle trouva une +douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types +effronts la firent rougir. C'taient les fantmes du pass qui avaient +travers la mmoire de Laurent et qui s'taient colls, peut-tre malgr +lui, ces feuilles blanches. Thrse, sans rien dire, dchira celle o +elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma +l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit prs du feu, tendit +son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose. + +Laurent ne rpondit pas, mais il lui dit: + +--Vous tes trop orgueilleuse, ma chre! Si vous eussiez brl tous les +feuillets qui vous dplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre +image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: Tu fais bien; mais vous +retirer de l en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez +jamais l'honneur de me disputer personne. + +--Je vous ai disput la dbauche, rpondit Thrse; je ne vous +disputerai jamais aucune de ces vestales. + +--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le rpte; ce n'est pas de l'amour. Moi, +je vous ai dispute la sagesse, et je vous disputerais n'importe +lequel de ses moines. + +--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'tes pas fatigu d'aimer +la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur? + +--Ah! vous avez la mmoire des mots, vous! + +Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprte comme on veut. Avec un mot, +on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde ce que l'on +dit avec vous; le plus prudent serait peut-tre de ne jamais causer +ensemble. + +--En sommes-nous l, mon Dieu? dit Thrse; fondant en larmes. + +Ils en taient l. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et +lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommena le +lendemain. + +--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette dtestable ville? lui +dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux +pas! Je ne suis pas n comme toi avec un petit ressort d'acier dans le +cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volont +fonctionne. Je suis un crateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant +c'est toujours un ressort qui n'obit rien et que met en jeu, quand il +lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de +quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me dplais quelque part. + +--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thrse; +moins qu'il ne soit priv de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y +a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles +choses voir, ni intressantes promenades faire aux environs; ni bons +livres consulter, ni personnes intelligentes entretenir? + +--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas me +promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que +je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations tablir... j'ai +des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire +usage! + +--Non, je ne sais pas cela; pourquoi? + +--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adress des gens du +monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer +se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thrse, comme tu ne peux pas +m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule! + +--Dans le jour, puisque je suis force de travailler l-bas dans ce +palais! + +--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le +soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas? + +--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux +_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande. + +--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se +donner au jeu ou aux femmes. + +--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la +galanterie? + +--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont +ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore +assez creux pour me faire couter sans rien dire. Voyons, Thrse, veux-tu +que je me jette dans le monde nos risques et prils? + +--Pas encore, dit Thrse; patiente un peu. Hlas! je n'tais pas prpare + te perdre si tt! + +L'accent douloureux et le regard dchirant de Thrse irritrent Laurent +plus que de coutume. + +--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramnes toujours tes fins avec la +moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thrse. Ne t'en +repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspr? + +--Je m'en repens dj, puisque je t'ennuie, rpondit-elle. Fais donc ce +que tu voudras! + +--Ainsi tu m'abandonnes ma destine? Es-tu dj lasse de lutter? Tiens, +ma chre, c'est toi qui ne m'aimes plus! + +--Au ton dont tu le dis, il semble que tu dsires que cela soit! + +Il rpondit: Non; mais, un instant aprs, c'tait _oui_ sous toutes les +formes. Thrse tait trop srieuse, trop fire, trop pudique. Elle ne +voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyre. Un mot leste lui +semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure. +Elle tait sobre en tout et ne comprenait rien aux apptits capricieux, +aux fantaisies immodres. Elle tait la meilleure des deux, coup sr, +et, s'il lui fallait des compliments, il tait prt lui en faire; mais +s'agissait-il de cela entre eux? La question n'tait-elle pas de trouver +le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle tait plus gaie, elle avait +t _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'tre; elle tait +maintenant comme un oiseau malade sur son bton, les plumes bouriffes, +la tte dans les paules et l'oeil teint. Sa figure ple et morne tait +quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attriste des +restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments, +il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intrieur lugubre de +chants bizarres et de joyeux clats de rire? + +--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les paules? +Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul. +Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste! + +--Tiens, dit Thrse en se levant, partons demain, et advienne que pourra! +Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-tre pire ailleurs; mais j'irai +jusqu'au bout de ma tche. + +Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'tait donc une tche qu'elle s'tait +impose? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-tre +avait-elle fait la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui +manquait plus que d'tre dvote! + +Il prit son chapeau avec cet air de suprme ddain et de rupture _bien +trousse_ qui lui tait propre. Il sortit sans dire o il allait. Il tait +dix heures du soir. Thrse passa la nuit dans des angoisses effroyables. +Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec +fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira +sans bruit chez elle. C'tait la premire fois qu'ils s'endormaient sans +se dire un mot d'affection ou de pardon. + +Le lendemain, au lieu de retourner son travail, elle fit ses paquets et +prpara tout pour le dpart. Lui s'veilla trois heures de l'aprs-midi, +et lui demanda en riant quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il +avait retrouv son assiette. Il s'tait promen la nuit, seul au bord de +la mer; il avait fait ses rflexions, il tait calm. + +--Cette grosse mer grondeuse et rabcheuse m'a impatient, dit-il +gaiement. J'ai fait d'abord de la posie. Je me suis compar elle. J'ai +eu envie de me jeter dans son beau sein verdtre!... Et puis j'ai trouv +la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des +rochers sur la grve. Si elle n'a pas la force de les dtruire, qu'elle se +taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voil +charmant ce matin; j'ai rsolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe +avec soin; embrasse-moi, Thrse, et ne parlons plus de la sotte soire +d'hier. Dfaits ces paquets surtout, te ces malles, vite, que je ne les +voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mrite plus. + +Il y avait bien loin de cette prompte manire de se rconcilier avec +lui-mme au temps o un regard inquiet de Thrse suffisait pour lui faire +plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois +mois. + +Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arriv Gnes le matin, vint +leur demander dner. Laurent fut enchant de cette diversion. Lui, +toujours assez froid de manires avec les autres hommes, il sauta au cou +de l'Amricain en lui disant qu'il tait l'envoy du ciel. Palmer fut plus +surpris que flatt de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup +d'oeil jet sur Thrse pour voir que ce n'tait pas l l'expansion du +bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thrse fut +surprise de l'entendre faire l'loge de la ville et du pays. Il dclara +mme que les femmes taient charmantes. D'o les connaissait-il? + +A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se +retirer aussi. + +--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec +Thrse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout fait seuls ici. Je +sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le th. + +A onze heures, Laurent n'tait pas rentr. Thrse tait fort abattue. +Elle faisait de vains efforts pour cacher son dsespoir. Elle n'tait plus +inquite, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien +voir: il causa encore avec elle pour tcher de la distraire; mais, comme +Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'tait pas convenable de l'attendre +pass minuit, il se retira en serrant la main de Thrse. Malgr lui, il +lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'tait pas dupe de son courage +et qu'il ressentait l'tendue de son dsastre. + +Laurent arriva en ce moment et vit l'motion de Thrse. A peine fut-il +seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas +descendre la jalousie. + +--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous +que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert. + +--Non, ma chre, je ne suis pas absurde ce point. Du moment que vous +avez une socit et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte, + tout est bien, et je me sens en train de travailler. + +--Dieu le veuille! dit Thrse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais, +si vous vous rjouissez de la socit qui m'est venue, ayez le bon got de +ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir. + +--De quoi diable vous fchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous +devenez d'une susceptibilit par trop ombrageuse, ma chre amie! Quel mal +y aurait-il ce que ce bon Palmer ft amoureux de vous? + +--Il y en aurait vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce +que vous dites. + +--Ah! il y aurait du mal... vous abandonner au danger? Vous voyez bien +que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas! + +--Soit! alors passons nos soires ensemble et ne recevons personne. Je le +veux bien, moi. Est-ce convenu? + +--Vous tes bonne, ma chre Thrse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous +et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux +arrangement. + +En effet, Laurent parut revenir lui-mme. Il entama une bonne tude dans +son atelier et invita Thrse venir la voir. Quelques jours se passrent +sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientt Laurent se lassa de +cette vie rgle, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses +amis. A peine fut-il arriv pour passer la soire avec eux, que Laurent +trouva un prtexte pour sortir et resta dehors jusqu' minuit. + +Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soire +sur trois ou quatre Thrse, et quelle soire! elle et prfr la +solitude. + +O allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde; +le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se proment en +mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque, +disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerait +ramer et prenait des leons d'un pcheur de la cte qu'il allait chercher +dans la rade. Il prtendait se trouver bien, pour son travail du lendemain, +d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thrse n'osait +plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dpit lorsqu'elle +dsirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses rflexions, lorsqu'il +tait en train de manifester son ide, et il ne voulait pas non plus de +son silence, qui lui faisait l'effet d'un blme. Elle ne devait voir son +oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'tre vue. Autrefois il ne +commenait rien sans lui exposer son ide; maintenant, il la traitait +comme _un public_. + +Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thrse ne s'habituait +pas l'inquitude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle +l'et exaspr en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien +qu'elle le guettait et qu'elle cherchait savoir la vrit. Il tait +impossible qu'elle le suivt elle-mme la nuit dans une ville pleine de +matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se +ft abaisse le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans +bruit et le regardait dormir. Il semblait accabl de fatigue. C'tait +peut-tre, en effet, une lutte dsespre contre lui-mme qu'il avait +entreprise pour teindre, par l'exercice physique, l'excs de sa pense. + +Une nuit, elle remarqua que ses habits taient fangeux et dchirs comme +s'il et eu soutenir une lutte matrielle, ou comme s'il et fait une +chute. Effraye, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller; +il avait une lgre entaille au front. Il dormait si profondment, qu'elle +espra ne pas l'veiller en lui dcouvrant un peu la poitrine pour voir +s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'veilla et entra dans une +colre qui fut pour elle le coup de grce. Elle voulait s'enfuir, il la +retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant +avec agitation dans l'appartement, qu'clairait faiblement une petite +lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amasse dans son me. + +--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis--vis l'un de l'autre. +Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aims! Nous nous +sommes tromps l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-tre +n'tais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un +serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractre, mes +dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excs, mes illusions sur +l'amour vrai, me mettraient votre discrtion, et que je ne pourrais +jamais me reprendre. Pour mener bonne fin une si prilleuse entreprise, +il vous et fallu vous-mme un plus heureux caractre, plus de patience, +plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du +tout, Thrse, soit dit sans vous offenser. Vous tes tout d'une pice, +monotone, ttue et vaine l'excs de votre prtendue modration, qui +n'est que la philosophie des gens vue courte et facults bornes. +Quant moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous +plaira; mais je suis sincre, je ne fais pas de calculs, je me livre sans +arrire-pense: c'est pourquoi je me reprends de mme. Ma libert morale +est chose sacre, et je ne permets personne de s'en emparer. Je vous +l'avais confie et non donne, c'tait vous d'en faire bon usage et de +savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez +pas de moi! Je connais ces manges de la modestie et ces volutions de la +conscience des femmes. Le jour o vous m'avez cd, j'ai compris que vous +pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes rsistances, ces +larmes de dtresse et ces pardons toujours accords mes prtentions +n'taient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le +pauvre poisson bloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompe, +Thrse, en feignant d'tre la dupe de cette mouche: c'tait mon droit. +Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodigues +sans effort et sans hypocrisie; vous tes belle, et je vous dsirais! Mais +une femme n'est qu'une femme, et la dernire de toutes nous donne autant +de volupt que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicit de +l'ignorer, et, prsent, il faut rentrer en vous-mme. Il faut savoir que +la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser mes instincts, qui +ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas dtruire sans me +dtruire avec eux... O est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les +cheveux? Nous nous sommes associs et nous nous quittons, voil tout. Il +n'est pas besoin de nous har et de nous dcrier pour cela. Vengez-vous en +comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai +content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du +monde. Vous retrouverez vos grces d'autrefois, que vous avez perdues, et +l'clat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent veiller pour +espionner mes dmarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'tais; +et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce +convenu? Vous ne rpondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y +garde! je n'ai jamais ha, mais je peux tout apprendre, j'ai de la +facilit, moi, vous savez! Tenez, je me suis collet ce soir avec un +matelot ivre qui tait deux fois grand et fort comme moi; je l'ai rou de +coups, et je n'ai reu qu'une gratignure. Prenez garde que je ne sois +aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une +lutte d'aversion et de vengeance, je n'crase le diable en personne sans +lui laisser un de mes cheveux entre les griffes! + +Laurent, ple, amer, tour tour ironique et furieux, les cheveux en +dsordre, la chemise dchire et le front ensanglant, tait si effrayant + voir et entendre, que Thrse sentit tout son amour se changer en +dgot. Elle tait si dsespre de la vie en cet instant, qu'elle ne +songea pas seulement avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil o +elle s'tait assise, elle laissait couler ce torrent de blasphmes, et, +tout en se disant que cet insens tait capable de la tuer, elle attendait +avec un ddain glacial et une indiffrence absolue le paroxysme de son +accs. + +Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et +sortit sans lui avoir rpondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard. + + + + +VII + + +Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce +qu'il avait dit d'atroce Thrse durant cette affreuse nuit. Il le +pensait dans ce moment-l, ou plutt il parlait sans en avoir conscience. +Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui et +rappel, il et tout dsavou. + +Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il tait las +de l'amour lev, et aspirait de tout son tre aux funestes enivrements du +pass. C'tait le chtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en +entrant dans la vie, chtiment bien cruel sans doute, et dont on conoit +qu'il se plaignit avec nergie, lui qui n'avait rien prmdit et qui +s'tait jet en riant dans un abme d'o il croyait pouvoir aisment +sortir quand il voudrait. Mais l'amour est rgi par un code qui semble +reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est +cens ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que +l'enfant se jette dans les griffes de la panthre, croyant pouvoir la +caresser: la panthre ne tiendra compte de cette innocence; elle dvorera +l'enfant, parce qu'il ne dpend pas d'elle de l'pargner. Ainsi des +poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi +fatale que l'homme doit _connatre_ ou _subir_. + +Il ne resta dans la mmoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que +la conscience d'avoir eu avec Thrse une explication dcisive, et le +vague souvenir de l'avoir vue rsigne. + +--Tout est peut-tre pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi +calme qu'il l'avait quitte. + +Il fut pourtant effray de sa pleur. + +--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup, + mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps. + +--Eh bien, Thrse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'tabli dans nos rapports, +prsent? Y avez-vous rflchi? C'est vous qui dciderez. Devons-nous nous +quitter avec dpit ou rester ensemble sur le pied de l'amiti comme +_autrefois?_ + +--Je n'ai aucun dpit, rpondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous +vous y plaisez. Moi, j'achve mon travail, et je retourne en France dans +quinze jours. + +--Mais, d'ici quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison? +ne craignez-vous pas qu'on n'en jase? + +--Faites ce que vous jugerez propos. Nous avons ici nos appartements +indpendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun +besoin; je vous le cde. + +--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller +et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le dfendez. + +--Je ne vous dfends rien, rpondit Thrse, sinon de croire un seul +instant que votre matresse puisse vous pardonner. Quant votre amie, +elle est au-dessus d'une certaine sphre de dsillusions. Elle espre +encore pouvoir vous tre utile, et vous la retrouverez toujours quand vous +aurez besoin d'affection. + +Elle lui tendit la main et s'en alla travailler. + +Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-mme tait une chose +qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif +et les rsolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire +sur lui et qu'elle voulait le ramener l'amour par l'amiti. Il se promit +d'tre invulnrable toute faiblesse, et, pour tre plus sr de lui-mme, +il rsolut de prendre quelqu'un tmoin de la rupture consomme. Il alla +trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et +ajouta: + +--Si vous aimez Thrse comme je le crois, mon cher ami, faites que +Thrse vous aime. Je ne peux pas en tre jaloux, bien au contraire. Comme +je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle, +j'en suis certain, vous m'terez par l un remords que je ne tiens pas +conserver. + +Laurent fut surpris du silence de Palmer. + +--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il. +Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amiti pour vous, de l'estime, et +mme du respect, si vous voulez. Si vous blmez ma conduite dans tout ceci, + dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indiffrence ou de ddain. + +--Je ne suis indiffrent ni aux chagrins de Thrse ni aux vtres, +rpondit Palmer. Seulement, je vous pargne des conseils ou des reproches +qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je +suis persuad, prsent, que le plus grand bonheur et le seul que vous +puissiez vous donner l'un l'autre, c'est de vous quitter. Quant mes +sentiments personnels pour Thrse, je ne vous reconnais pas le droit de +m'interroger, et quant ceux que, selon vous, je pourrais parvenir lui +inspirer, c'est, aprs ce que vous venez de me dire, une supposition que +vous n'avez plus le droit d'mettre devant moi, encore moins devant elle. + +--C'est juste, reprit Laurent d'un air dgag, et j'entends fort bien ce +que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je +crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gner personne. + +Il partit, en effet, aprs de froids adieux Thrse, et s'en alla tout +droit Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le +travail, selon son caprice. Il prouvait une douceur souveraine se dire: + +--Je ferai ce qui me passera par la tte sans que personne en souffre ou +s'en inquite. Le pire des supplices quand on n'est pas plus mchant que +je ne le suis, c'est d'tre fatalement entran voir une victime. Allons, +je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur +moi! + +Sans doute, Thrse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien tait +profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de +fiert. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade dsespr, elle +et d ne pas reculer devant les grands remdes et les oprations +cruelles. Il et fallu faire saigner abondamment ce coeur en dlire, +l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour +douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-tre +rendu justice lui-mme. Peut-tre la honte et le repentir eussent-ils +sauv son me du crime d'y tuer l'amour de sang-froid. + +Mais, aprs trois mois d'inutiles efforts, Thrse tait rebute. +Devait-elle donc tant de dvouement un homme qu'elle n'avait jamais +dsir asservir, qui s'tait impos elle malgr sa douleur et ses +tristes prvisions, qui s'tait attach ses pas comme un enfant +abandonn pour lui crier: Emmne-moi, garde-moi, ou je vais mourir l, au +bord du chemin?... + +Et cet enfant la maudissait d'avoir cd ses cris et ses pleurs. Il +l'accusait d'avoir profit de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de +la libert. Il s'loignait d'elle, respirant pleine poitrine, et disant: +Enfin, enfin! + +--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, quoi bon le faire souffrir? +N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque +prouv, hlas! que j'touffais son gnie en voulant dtruire sa fivre? +Quand je croyais tre venue bout de le dgoter des excs, n'ai-je pas +vu qu'il en tait plus avide? Quand je lui ai dit: Retourne au monde, il +a craint ma jalousie, et il s'est jet dans la dbauche mystrieuse et +grossire; il est revenu ivre, avec les habits dchirs et du sang sur la +figure! + +Le jour du dpart de Laurent, Palmer dit Thrse: + +--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir aprs lui? + +--Non, certes! rpondit-elle. + +--Je le ramnerais peut-tre! + +--J'en serais dsole. + +--Vous ne l'aimez donc plus? + +--Non, plus du tout. + +Il y eut un silence; aprs quoi, Palmer rveur reprit: + +--Thrse, j'ai une nouvelle trs-grave vous annoncer. J'hsite, parce +que je crains de vous causer une grande motion de plus, et vous n'tes +gure dispose... + +--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je +suis absolument calme et prpare tout. + +--Eh bien, Thrse, apprenez que vous tes libre: le comte de *** n'est +plus. + +--Je le savais, rpondit Thrse. Il y a huit jours que je le sais. + +--Et vous ne l'avez pas dit Laurent? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce qu' l'instant mme il se ft fait en lui une raction quelconque. +Vous savez comme l'imprvu le bouleverse et le passionne. De deux choses +l'une: ou il et imagin qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation, +je voulais l'pouser, et l'effroi d'un lien avec moi et exaspr son +aversion, ou il se ft tourn, tout coup de lui-mme vers l'ide du +mariage, dans un de ces paroxysmes de dvouement qui s'emparent de lui, et +qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place un profond +dsespoir ou une colre insense. Le malheureux est assez coupable +envers moi; il n'tait pas ncessaire de jeter un appt nouveau sa +fantaisie et un motif de plus son parjure. + +--Vous ne l'estimez donc plus? + +--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas. +Peut-tre une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu +faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de +la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouv pour moi que nous ne +devions pas et que nous ne devons plus chercher nous aimer. + +--Et maintenant, Thrse, ne songerez-vous pas tirer avantage de la +libert qui vous est rendue? + +--Quel avantage puis-je en tirer? + +--Vous pouvez vous remarier et connatre les joies de la famille. + +--Mon cher Dick, j'ai aim deux fois dans ma vie, et vous voyez o j'en +suis. Il n'est pas dans ma destine d'tre heureuse. Il est trop tard pour +chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans. + +--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer +d'amour. Vous venez de subir l'entranement de la passion, et c'est +prcisment l'ge o les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que +vous avez souffert, c'est parce que vous avez t mal aime que +l'inextinguible soif du bonheur va se rveiller en vous et vous conduire +peut-tre, de dceptions en dceptions, dans des abmes plus profonds que +celui d'o vous sortez. + +--J'espre que non. + +--Oui, sans doute, vous esprez; mais vous vous trompez, Thrse. Il faut +tout craindre de votre ge, de votre sensibilit surexcite et du calme +trompeur o vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour +vous cherchera, n'en doutez pas, et, peine rendue la libert, vous +allez tre poursuivie et obsde. Votre isolement tenait autrefois en +respect les esprances de ceux qui vous entouraient; mais, prsent que +Laurent vous a peut-tre fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se +tenaient pour vos amis vont vouloir tre vos amants. Vous inspirerez des +passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous +persuader. Enfin... + +--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voil +qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis +dchue! + +Thrse mit ses mains sur sa figure et pleura amrement. + +Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui taient ncessaires, +il avait provoqu dessein ce dchirement. Quand il la vit apaise, il se +mit genoux devant elle. + +--Thrse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez +absoudre mon intention. Thrse, je vous aime, je vous ai toujours aime, +non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dvouement +dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence +gte et brise par la faute des autres. Vous tes dchue aux yeux du +monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour +Laurent m'a prouv que vous tiez femme, et je vous aime mieux ainsi +qu'arme de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me +le persuadais auparavant. coutez-moi, Thrse. Je suis un philosophe, moi, +c'est--dire que je consulte la raison et la tolrance plus que les +prjugs du monde et les subtilits romanesques du sentiment. Dussiez-vous +devenir la proie des plus funestes garements, je ne cesserai pas de vous +aimer et de vous estimer, parce que vous tes de ces femmes qui ne peuvent +tre gares que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans +ces dsastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez ds +aujourd'hui un coeur dvou, tranquille et fidle, exempt de ces maladies +de l'me qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais +poux, un pre, un frre, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, +jamais prserve des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thrse, +j'ose dire que je suis cet homme-l. Je n'ai rien de brillant pour vous +blouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance +absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez +reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidle et jamais +rhabilite. Dites oui, Thrse, consentez m'pouser, et consentez-y +tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse dlicatesse, sans +mfiance de vous-mme. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de +croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que +l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai +jamais le pass, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sr, +que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein. + +Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thrse ne +lui connaissait pas. Elle essaya de se dfendre de sa confiance; mais +cette rsistance tait, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle +devait combattre en elle-mme. Elle sentait que Palmer disait la vrit, +mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tche +effrayante. + +--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-mme que je crains. Je ne peux +plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mre, +votre patrie, votre considration, l'honneur de votre nom? Je suis dchue, +vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je +suis trop pouvante de ce que vous voulez affronter pour moi! + +Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec nergie. Il ne +laissa pas respirer Thrse. Du matin au soir, seul avec elle, il +multiplia les forces de sa volont pour la convaincre. Palmer tait un +homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thrse +eut raison d'hsiter. Ce qui l'inquitait, c'tait la prcipitation avec +laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant lui +par une promesse. + +--Vous craignez mes rflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en +moi la confiance dont vous vous vantez. + +--Je crois en votre parole, rpondait-il. La preuve c'est que je vous la +demande; mais je ne suis pas forc de croire que vous m'aimez, puisque +vous ne rpondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas +encore quel nom donner votre amiti. Quant moi, je sais que c'est de +l'amour que j'prouve, et je ne suis pas de ceux qui hsitent voir clair +en eux-mmes? L'amour est en moi trs-logique. Il veut fortement. Il +s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en +vous jetant dans des rflexions et des rveries o, malade comme vous +voil, vous ne verrez peut-tre pas bien vos vritables +intrts. + +Thrse se sentait presque blesse quand Palmer lui parlait de ses +intrts elle. Elle voyait trop d'abngation chez Palmer, et ne pouvait +souffrir qu'il la crt capable de l'accepter sans vouloir y rpondre. Tout + coup, elle eut honte d'elle-mme dans ce combat de gnrosit, o Palmer +se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son +nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entire. Il +donnait tout, et, pour toute rcompense, il la priait de songer +elle-mme. + +L'espoir revint donc au coeur de Thrse, Cet homme qu'elle avait toujours +cru positif, et qui affectait encore navement de l'tre, se rvlait +elle sous un aspect si imprvu, que son esprit en tait frapp et comme +ranim au milieu de son agonie. C'tait comme un rayon de soleil au sein +d'une nuit qu'elle avait jug devoir tre ternelle. Au moment o, injuste +et dsespre, elle allait maudire l'amour, il la forait de croire +l'amour et de regarder son dsastre comme un accident dont le ciel voulait +la ddommager. Palmer, d'une beaut froide et rgulire, se transfigurait + chaque instant sous le regard tonn, incertain et attendri de la femme +aime. Sa timidit, qui donnait ses premires ouvertures quelque chose +de rude, faisait place l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de +posie que Laurent, il n'en arrivait que mieux la persuasion. + +Thrse dcouvrit l'enthousiasme sous cette corce un peu pre de +l'obstination, et elle ne put s'empcher de sourire avec attendrissement +en voyant la passion avec laquelle il prtendait poursuivre froidement le +dessein de la sauver. Elle se sentit touche et se laissa arracher la +promesse qu'il exigeait. + +Tout coup, elle reut une lettre d'une criture inconnue, tant elle +tait altre. Elle eut mme peine dchiffrer la signature. Elle parvint +cependant, avec l'aide de Palmer, lire ces mots: + +J'ai jou, j'ai perdu; j'ai eu une matresse, elle m'a tromp, je l'ai +tue. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thrse. + +LAURENT. + +--Partons! dit Palmer. + +--O mon ami, je vous aime! rpondit Thrse en se jetant dans ses bras. Je +sens maintenant combien vous tes digne d'tre aim. + +Ils partirent l'instant mme. En une nuit, ils arrivrent par mer +Livourne, et, le soir, ils taient Florence. Ils trouvrent Laurent dans +une auberge, non pas mourant, mais dans un accs de fivre crbrale si +violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thrse, il la +reconnut, et s'attacha elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer +vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, touffe. Palmer +dut l'emporter de la chambre vanouie; mais elle y revint au bout d'un +instant, et, avec une persvrance qui tenait du prodige, elle passa vingt +jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne +la reconnaissait gure que pour l'accabler d'injures grossires, et, ds +qu'elle s'loignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il +allait mourir. + +Il n'avait heureusement ni tu aucune femme, ni pris aucun poison, ni +peut-tre perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait crit +Thrse dans l'invasion du dlire et de la maladie. Il ne se rappela +jamais cette lettre, dont elle et craint de lui parler; il tait assez +effray du drangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir +conscience. Il eut encore bien d'autres rves sinistres, tant que dura sa +fivre. Il s'imagina tantt que Thrse lui versait du poison, tantt que +Palmer lui mettait des menottes. La plus frquente et la plus cruelle de +ses hallucinations consistait voir une grande pingle d'or que Thrse +dtachait de sa chevelure et lui enfonait lentement dans le crne. Elle +avait, en effet, une telle pingle pour retenir ses cheveux, la mode +italienne. Elle l'ta, mais il continua la voir et la sentir. + +Comme il semblait le plus souvent que sa prsence l'exasprt, Thrse se +plaait ordinairement derrire son lit, avec le rideau entre eux; mais, +aussitt qu'il tait question de le faire boire, il s'emportait et +protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thrse. + +--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal! +Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas toute heure, sur le +pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thrse, venez +donc, j'ai soif: versez-moi le poison. + +Thrse lui versait le calme et le sommeil. Aprs plusieurs jours d'une +exaspration laquelle les mdecins ne croyaient pas qu'il pt rsister, +et qu'ils notrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et +resta inerte, bris, continuellement assoupi, mais sauv. + +Il tait si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en et conscience, +et le nourrir doses si minimes pour que son estomac n'et pas le moindre +travail de digestion faire, que Thrse jugea ne devoir pas le quitter +un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa +parole d'honneur de la remplacer auprs du malade; mais elle refusa, +sentant bien que les forces humaines n'taient pas l'abri de la surprise +du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de +chaque minute o elle devait porter la cuiller aux lvres du malade, sans +que jamais elle ft vaincue par la fatigue, c'tait elle, non pas un autre, +que Dieu avait charge de sauver cette existence fragile. + +C'tait elle en effet, et elle la sauva. + +Si la mdecine, quelque claire qu'elle soit, est insuffisante dans des +cas dsesprs, c'est bien souvent parce que le traitement est presque +impossible observer d'une manire absolue. On ne sait pas assez ce +qu'une minute de besoin ou une minute de plnitude peut apporter de +perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut +du moribond, c'est souvent le calme, la tnacit et la ponctualit chez +ceux qui le soignent. + +Enfin, un matin, Laurent s'veilla comme d'une lthargie, parut surpris de +voir Thrse sa droite et Palmer sa gauche, leur tendit une main +chacun, et leur demanda o il tait et d'o il venait. + +On le trompa longtemps sur la dure et l'intensit de son mal, car il +s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La premire fois +qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours +de sa convalescence, il demanda Thrse. On lui rpondit qu'elle dormait. +Il en fut trs-surpris. + +--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour? + +Thrse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits +ds que l'inquitude fut dissipe. + +Peu peu Laurent apprit quel point elle s'tait dvoue lui, et il +vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succdant tant de +douleurs. Comme il tait encore trop faible pour s'occuper, Thrse +s'installa prs de lui, tantt lui faisant la lecture, tantt jouant aux +cartes pour l'amuser, tantt le menant promener en voiture. Palmer tait +toujours avec eux. + +Les forces revenaient Laurent avec une rapidit aussi extraordinaire que +son organisation. Son cerveau cependant n'tait pas toujours bien lucide. +Un jour, il dit Thrse avec humeur, dans un moment o il se trouvait +seul avec elle: + +--Ah a! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller? + +Thrse vit qu'il y avait une lacune dans sa mmoire, et ne rpondit pas. +Il fit alors un travail sur lui-mme et ajouta: + +--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est +dvou moi presque autant que vous-mme; mais enfin je ne suis pas assez +vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous +quitter qu'il s'est enferm un mois dans la chambre d'un malade fort +dsagrable. Voyons, Thrse, peux-tu me jurer que c'est cause de moi +seul? + +Thrse fut blesse de cette question bout portant, et de ce _tu_ +qu'elle croyait jamais retranch de leur intimit. Elle secoua la tte, +et tcha de parler d'autre chose. Laurent cda tristement; mais il y +revint le lendemain; et, comme Thrse, le voyant assez fort pour se +passer d'elle, se disposait partir, il lui dit avec une surprise +relle: + +--Mais o donc allons-nous, Thrse? Est-ce que nous ne sommes pas bien +ici? + +Il fallait s'expliquer, car il insistait. + +--Mon enfant, lui dit Thrse, vous restez ici: les mdecins disent qu'il +vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage +quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque +j'ai fini mon travail Gnes, et que mon intention n'est pas, quant +prsent, de voir le reste de l'Italie. + +--Fort bien, Thrse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France, +je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je +suis sr qu'il ne m'en faut pas davantage pour tre en tat de +voyager. + +Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il tait si +enfant dans ce moment-l, que Thrse retint une larme prs de couler au +souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle tait force +d'abdiquer. + +Elle se remit le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le +plus de douceur et de mnagement possible, qu'il fallait se quitter pour +quelque temps. + +--Et pourquoi donc se quitter? s'cria Laurent, est-ce que nous ne nous +aimons plus? + +--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amiti +l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de +peine, et ta sant n'en pourrait supporter davantage prsent. Laissons +passer le temps ncessaire pour que tout soit oubli. + +--Mais j'ai oubli, moi! s'cria Laurent avec une bonne foi attendrissante + force d'tre ingnue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait! +Tu as toujours t un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux +pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener, +Thrse! Si tu me laisses ici, j'y prirai d'ennui! + +Et, comme Thrse montrait une fermet laquelle il ne s'attendait pas, +il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une svrit +que dmentait toute sa conduite. + +--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me +repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les dteste, +et ne les ai-je pas assez expis en devenant fou pendant huit ou dix +jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu +n'y croirais plus. C'est ma conduite venir qu'il faut juger, et tu vois +que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache toi. Voyons, ma +Thrse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai +appele comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu +pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer, +enferme ici, un mois sur lequel tu as t vingt nuits et vingt jours sans +te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, tes +beaux yeux cercls de bleu, que tu serais morte la peine, s'il et fallu +en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que +l'on n'aime plus! + +Thrse n'osait prononcer le mot fatal. Elle esprait que Palmer viendrait +rompre ce tte--tte, et qu'elle pourrait viter une scne dangereuse au +convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour +l'empcher de sortir, tomba ses pieds et s'y roula avec dsespoir. + +--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle, +assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne +le peux pas, ce mot ne serait plus la vrit. L'amour est fini entre +nous. + +Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il et pu tuer cet +amour auquel il avait prtendu de pas croire. + +--C'est donc Palmer? s'cria-t-il en brisant une thire avec laquelle il +s'tait machinalement vers de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le +veux, je veux la vrit! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas +tre tromp! + +--Tromp! dit Thrse en lui prenant les mains pour l'empcher de se les +dchirer avec ses ongles; tromp! de quel mot vous servez-vous l? Est-ce +que je vous appartiens? est-ce que, depuis la premire nuit que vous avez +passe dehors Gnes, aprs m'avoir dit que j'tais votre supplice et +votre bourreau, nous n'avons pas t trangers l'un l'autre? est-ce +qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps, +pass sans retour de votre part, n'ait pas suffi me rendre matresse de +moi-mme? + +Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exasprer de sa franchise, se +calmait et l'coutait avec une curiosit avide, elle continua: + +--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramene votre lit +d'agonie et qui m'a retenue jusqu' ce jour auprs de vous pour achever +votre gurison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien +compris mon coeur. Ce coeur-l, Laurent, dit-elle en frappant sa +poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-tre que le vtre; mais, vous +l'avez dit vous-mme souvent autrefois, il reste toujours la mme place. +Ce qu'il a aim, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez +pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez +inspir, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni +ma tte ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volont; +ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux +disposer pour qui les mrite, pour Palmer si bon me semble, et vous +n'auriez pas une objection faire, vous qui avez t le trouver un matin +pour lui dire: + +--Consolez donc Thrse, vous me rendrez service! + +--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes, +j'ai dit cela! Je l'avais oubli, je me le rappelle prsent! + +--Ne l'oublie donc plus, dit Thrse, qui se remit lui parler avec +douceur en le voyant apais, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est +une fleur trop dlicate pour se relever quand on l'a foule aux pieds. N'y +songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste exprience que +tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractre. Tu le trouveras +le jour o tu en seras digne. Quant moi, je ne pourrais plus supporter +tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mre te +restera malgr toi et malgr tout. Ceci est autre chose, c'est de la piti, +je ne te le cache pas, et je te le dis prcisment pour que tu ne songes +plus reconqurir un amour dont tu serais humili aussi bien que +moi-mme. Si tu veux que cette amiti, qui t'offense maintenant, te +redevienne douce, tu n'as qu' la mriter. Jusqu' prsent, tu n'en as pas +eu l'occasion. Voil qu'elle se prsente: profites-en, quitte-moi sans +faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un +homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir +pourquoi. + +--Laisse-moi pleurer, Thrse, dit Laurent en se mettant genoux, +laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette piti +sainte qui a survcu en toi l'amour bris. Elle ne m'humilie pas comme +tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme, +tu sais bien que je ne peux jamais l'tre; mais crois que je peux devenir +bon. Ah! Thrse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parl +plus tt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta +bont et de ton dvouement, pauvre soeur de charit qui ne peux plus me +rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thrse, je mritais ce qui +m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leon me servira, je +t'en rponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai +comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le pass et +l'avenir! + +Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta +son cou en l'appelant son frre et son sauveur, et il s'cria en lui +montrant Thrse: + +--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez l'htel Meurice, +la dernire fois que nous nous sommes vus Paris? Si vous ne croyez pas +pouvoir la rendre heureuse, brlez-vous la cervelle ce soir plutt que de +retourner chez elle! J'aurais d le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, +prsent, regardez-la, elle est plus change que moi, la pauvre Thrse! +Elle a t brise, et pourtant elle est venue m'arracher la mort, quand +elle aurait d me maudire et m'abandonner! + +Le repentir de Laurent tait vritable; Palmer en fut vivement attendri. A +mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une loquence +persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thrse, il lui dit: + +--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour +lui. J'ai bien compris! Vous vouliez gurir l'me et le corps. Vous avez +remport la victoire. Il est sauv; votre pauvre enfant! A prsent, que +voulez-vous faire? + +--Le quitter pour toujours, rpondit Thrse, ou, du moins, ne le revoir +qu'aprs des annes. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il +reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle +tait ma rsolution? C'est parce qu'elle est bien arrte que je retardais +encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise +invitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-l, si elle +tait mauvaise. + +--Y avez-vous bien song, Thrse? dit Palmer rveur. tes-vous bien sre +de ne pas faiblir au dernier moment? + +--J'en suis sre. + +--Cet homme-l me parait irrsistible dans la douleur. Il arracherait la +piti des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thrse, si vous lui cdez, +vous tes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que +vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant! + +--Je le sais, rpondit Thrse; mais que me dites-vous donc l, mon ami? +tes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oubli que ma parole vous tait +engage? + +Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son me. + +Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour +achever de se rtablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas: +c'tait la vrit. Les mdecins lui conseillaient mme de ne pas attendre +les grandes chaleurs. + +De toute faon il fut dcid que l'on se sparerait Florence. Thrse +n'avait d'autre projet arrt pour elle-mme que d'aller o Laurent +n'irait pas; mais, en le voyant si fatigu de la crise de la veille, elle +dut lui promettre de passer Florence encore une semaine, afin de +l'empcher de partir sans avoir recouvr les forces ncessaires. + +Cette semaine fut peut-tre la meilleure de la vie de Laurent. Gnreux, +cordial, confiant, sincre, il tait entr dans un tat de l'me o il ne +s'tait jamais senti, mme durant les premiers huit jours de son union +avec Thrse. La tendresse l'avait vaincu, pntr, on peut dire envahi. +Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux +_Cascines_, aux heures o la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se +faisant une joie d'enfant d'aller dner dans la campagne en donnant le +bras Thrse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant +un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thrse avec lui au +thtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinraire de +son voyage en Suisse. C'tait une grande question de savoir s'il irait par +Milan ou par Gnes. Il se dcida enfin pour cette dernire voie, en +prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre +ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifi ou affaibli par les +premires journes du voyage. + +Le jour du dpart arriva. Laurent avait fait tous ses prparatifs avec une +gaiet mlancolique. tincelant de plaisanteries sur son costume, sur son +bagage, sur la tournure htroclite qu'il allait avoir avec un certain +manteau impermable que Palmer l'avait forc d'accepter et qui tait alors +une nouveaut dans le commerce, sur le baragouin franais d'un domestique +italien que Palmer lui avait choisi et qui tait le meilleur homme du +monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prvisions +et toutes les gteries de Thrse, il avait des larmes plein les yeux, +tout en riant aux clats. + +La nuit qui prcda le dernier jour, il eut un lger accs de fivre. Il +en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire petites journes tait + la porte de l'htel. La matine tait frache. Thrse s'inquita. + +--Accompagnez-le jusqu' la Spezzia, lui dit Palmer. C'est l qu'il doit +s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est l que je vous +rejoindrai le lendemain de son dpart. Il vient de me tomber sur la tte +une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures. + +Thrse, surprise de cette rsolution et de cette proposition, refusa de +partir avec Laurent. + +--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacit; il m'est +impossible d'aller avec vous! + +--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas ncessaire que j'aille avec lui. + +--Si fait, reprit-il, il le faut. + +Thrse crut comprendre que Palmer jugeait cette preuve ncessaire. Elle +s'en tonna et s'en inquita. + +--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous +avez effectivement une affaire importante ici? + +--Oui, rpondit-il, je vous la donne. + +--Eh bien, je reste. + +--Non, il faut que vous partiez. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu, +vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez. + +Thrse fit la hte un lger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et +elle y monta auprs de Laurent, en criant Palmer: + +--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans +vingt-quatre heures. + + + + +VIII + + +Palmer, forc rellement de rester Florence et d'en loigner Thrse, +fut frapp d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il +redoutait n'existait pas. La chane ne pouvait pas tre renoue. Laurent +ne songea mme pas mouvoir les sens de Thrse; mais, certain de +n'avoir pas perdu son coeur, il rsolut de reprendre son estime. Il le +rsolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il prouva tout +naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait +grandi dans son esprit. S'il l'et implore en ce moment, elle lui et +rsist sans peine, elle l'et peut-tre mpris. Il s'en garda bien, ou +plutt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspir pour commettre une +pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rle du coeur +bris, de l'enfant soumis et chti, si bien qu'au bout du voyage, Thrse +se demandait si ce n'tait pas lui la victime de ce fatal amour. + +Pendant ces trois jours de tte--tte, Thrse se trouva heureuse auprs +de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle re de sentiments exquis, +une route inexplore, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-l +march seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans +inquitude et sans combat, un tre ple et faible, qui n'tait plus pour +ainsi dire qu'une me, et qu'elle s'imaginait retrouver ds cette vie, +dans le paradis des pures essences, comme on rve de se retrouver aprs la +mort. + +Et puis elle avait t profondment froisse et humilie par lui, +brouille et irrite contre elle-mme; cet amour, accept avec tant de +vaillance et de grandeur, lui avait laiss une fltrissure, comme et fait +un entranement de pure galanterie. Il tait venu un moment o elle +s'tait mprise de s'tre laiss si grossirement tromper. Elle se +sentait donc renatre, et elle se rconciliait avec le pass en voyant +pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amiti +enthousiaste plus belle que la passion, mme dans ses meilleurs jours. + +C'est le 10 mai qu'ils arrivrent la Spezzia, une petite ville +pittoresque demi gnoise et demi florentine, au fond d'une rade bleue +et unie comme le plus beau ciel. Ce n'tait pas encore la saison des bains +de mer. Le pays tait une solitude enchante, le temps frais et dlicieux. +A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un +peu fatigu, se dcida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de +transport; un petit bateau vapeur partait pour Gnes deux fois par +semaine. Thrse fut contente que le jour du dpart ne ft pas pour le +soir mme. C'taient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle +lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir. + +Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'tait jamais si bien +port. Il avait un sommeil et un apptit d'enfant. Cette douce langueur +des premiers jours de la complte gurison jetait son me dans un trouble +dlicieux. Le souvenir de sa vie passe s'effaait comme un mauvais rve. +Il se sentait et se croyait transform radicalement pour toujours. Dans ce +renouvellement de sa vie, il n'avait plus la facult de souffrir. Il +quittait Thrse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses +larmes. Cette soumission aux arrts de la destine tait ses yeux une +expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas +provoque, mais il l'acceptait au moment o il sentait le prix de ce qu'il +avait mconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire +qu'elle devait aimer Palmer, qu'il tait le meilleur des amis et le plus +grand des philosophes. Puis, il s'criait tout coup: + +--Ne me dis rien, chre Thrse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas +encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en +mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de +mieux? + +Thrse ne pronona pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les +moments o Laurent, moins hroque, la questionnait indirectement, elle +lui rpondait: + +--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce +que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas. + +Ils passrent le dernier jour parcourir en barque la rade de la Spezzia. +Ils se faisaient mettre terre de temps en temps pour cueillir sur les +rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque +dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur +ces beaux rivages d'o s'lancent pic des montagnes couvertes de +buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, ds qu'ils apercevaient +un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apport leur +dner, qu'ils mangrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de +lavande et de romarin. La journe passa comme un rve, c'est--dire +qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle rsuma pourtant les plus +douces motions de deux existences. + +Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de +loin la fume du _Ferruccio_, le bateau vapeur de la Spezzia, que l'on +chauffait pour le dpart, et ce nuage noir passait sur son me. Thrse +vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au +batelier ce qu'il y avait encore voir dans la baie. + +--Il y a, rpondit-il, l'le Palmaria et la carrire de marbre _portor_. +Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe +pour prendre la mer, car il s'arrte en face, Porto-Venere, pour +recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de +gagner son bord. Je rponds de tout. + +Les deux amis se firent conduire l'le Palmaria. + +C'est un bloc de marbre pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce +et fertile du ct du golfe: il y a de ce ct quelques habitations +mi-cte et deux villas sur le rivage. Cette le est plante, comme une +dfense naturelle, l'entre du golfe; dont la passe est fort troite +entre l'le et le petit port jadis consacr Vnus. De l le nom de +Porto-Venere. + +Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom potique, mais sa +situation sur les rochers nus, battus de flots agits, car ce sont les +premiers flots de la vritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est +des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un dcor plus frappant pour +caractriser un nid de pirates. Les maisons, noires et misrables, ronges +par l'air salin, s'chelonnent, dmesurment hautes, sur le roc ingal. +Pas une vitre qui ne soit brise ces petites fentres, qui semblent des +yeux inquiets occups guetter une proie l'horizon. Pas un mur qui ne +soit dpouill de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles +dchires par la tempte. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions +appuyes les unes contre les autres et prs de crouler toutes ensemble. +Tout cela monte jusqu' l'extrmit du promontoire, o tout cesse +brusquement, et que terminent un vieux fort tronqu et l'aiguille d'un +petit clocher plant en vigie en face de l'immensit. Derrire ce tableau, +qui forme un plan dtach sur les eaux marines, s'lvent d'normes +rochers d'une teinte livide, dont la base, irise par les reflets de la +mer, semble plonger dans quelque chose d'indcis et d'impalpable comme la +couleur du vide. + +C'est de la carrire de marbre de l'le Palmaria, de l'autre ct de +l'troite passe, que Laurent et Thrse contemplaient cet ensemble +pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton +rougetre qui confondait en une seule masse, homogne d'aspect, les +rochers, les vieux murs et les ruines, ce point que tout, l'glise mme, +semblait taill dans le mme bloc, tandis que les grands rochers du +dernier plan baignaient dans une lumire d'un vert glauque. + +Laurent fut frapp de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un +regard de peintre o Thrse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les +feux du ciel embras. + +--Dieu merci! pensa-t-elle, voil enfin l'artiste qui se rveille! + +En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pense pour son +art. + +La carrire n'offrant que l'intrt d'un moment, celui de voir de gros +blocs d'un beau marbre noir vein de jaune d'or, Laurent voulut gravir la +pente rapide de l'le pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avana, +sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu' une corniche de lichens +o il se vit tout coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait +la mer, qui avait rong sa base et qui s'y brisait avec un bruit +formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette cte si escarpe, fut saisi +d'un tel vertige, que, sans Thrse, qui l'avait suivi et qui le +contraignit de glisser tout de son long en arrire, il se serait laiss +tomber dans le gouffre. + +En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle +l'avait vu dans la fort de *** + +--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rve? + +--Non! non! s'cria-t-il en se relevant et en s'attachant elle comme +s'il et cru se retenir une force immuable; ce n'est plus le rve, c'est +la ralit! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout l'heure! +c'est l'image de la vie o je vais retomber! c'est l'abme qui va se +creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que +j'allais couter la nuit dans la rade de Gnes, et qui me hurlait le +blasphme aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerais +dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abme plus +profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thrse, Thrse, +sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie ce monstre qui est l, et +qui ouvre dj sa gueule hideuse pour dvorer ton pauvre enfant? + +--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu? + +Il parut s'veiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de +Thrse; car, en l'interpellant, il s'tait cru seul; et il se retourna +avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'tait autre +chose que le bras tremblant et fatigu de son amie. + +--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accs, ce n'est rien. +Partons! + +Et il descendit prcipitamment le versant qu'il avait mont avec elle. + +_Le Ferruccio_ arrivait toute vapeur du fond de la Spezzia. + +--Mon Dieu, le voil! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant +d'tre ici! + +--Laurent! reprit Thrse d'un ton svre. + +--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voil tranquille. Ne sais-tu pas +qu' prsent il suffit d'un regard de toi pour que j'obisse avec joie? +Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content! +Donne-moi ta main, Thrse. Tu vois, je ne t'ai pas demand un seul baiser +depuis trois jours de tte--tte! Je ne te demande que cette main loyale. +Souviens-toi du jour o tu m'as dit: N'oublie jamais qu'avant d'tre ta +matresse, j'ai t ton amie! Eh bien, voil ce que tu souhaitais, je ne +te suis plus rien, mais je suis toi pour la vie!... + +Il s'lana dans la barque, croyant que Thrse resterait sur le rivage de +l'le, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remont + bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprs de lui. Elle voulait +s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent, +et qui s'tait embarqu avec les paquets la Spezzia, n'avait rien oubli +de ce qui tait ncessaire son matre pour le voyage. + +Elle profita donc du temps d'arrt que faisait le petit _steamer_ devant +Porto-Venere, pour monter bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en +question, les y attendait. On se souvient que c'tait un homme de +confiance choisi par M. Palmer. Thrse le prit l'cart. + +--Vous avez la bourse de votre matre? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a +charg de veiller tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confi? + +--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui +son portefeuille. + +Thrse avait examin les poches des habits de Laurent pendant qu'il +dormait. Elle avait trouv le portefeuille, elle le savait peu prs +vide. Laurent avait dpens beaucoup Florence; les frais de sa maladie +avaient t trs-considrables. Il avait remis Palmer le reste de sa +petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait +pas regards. En fait de dpense, Laurent tait un vritable enfant, qui +ne savait encore le prix de rien l'tranger, pas mme la valeur des +monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confi Vicentino lui +paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la +frontire pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prvoyance. + +Thrse remit Vicentino tout ce qu'elle possdait en ce moment en Italie, +et mme sans garder ce qui lui tait ncessaire pour elle-mme pendant +quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le +temps de reprendre quelques pices d'or dans le rouleau qu'elle glissa +prcipitamment au domestique, en lui disant: + +--Voil ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime +mieux que vous vous en chargiez. + +Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernire poigne de +main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrit et +dsespr lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant, +elle n'tait plus pour lui qu'une mre, elle avait le droit d'agir comme +elle le faisait. + +Laurent n'avait rien vu. + +--Encore un moment, Thrse! lui dit-il d'une voix trangle par les +larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage +de descendre leurs barques. + +Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui tait assez +commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manire rvoltante. +Thrse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu +sur le rocher de Palmaria. + +--De quoi vous inquitez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses +gteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies +ensemble l-bas, dans les sables. + +Thrse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'tait comme un +gage d'amour lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indlicat ou tout +au moins d'quivoque dans cette ide, et son instinct de femme s'y refusa; +mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une +des barques d'attente attaches l'escale, un enfant qui prsentait aux +passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une +dernire pice de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au +petit marchand, pendant que celui-ci lui lanait son plus beau bouquet +par-dessus le bord; elle le reut adroitement et le rpandit dans la +cabine de Laurent, qui comprit la suprme pudeur de son amie, mais qui ne +sut jamais que ces violettes taient payes avec la seule et dernire +obole de Thrse. + +Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique +contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile +d'olive ou petits ngociants ctiers, passa auprs de Laurent, et, l'ayant +regard, lui dit: + +--Tiens! c'est vous! + +Ils se serrrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de +physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'tait pourtant un de +ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appels, en parlant +d'eux Thrse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il +ajoutait dans ces moments-l: Les gens de ma classe! car il n'avait +jamais de dpit contre Thrse sans se rappeler qu'il tait +gentilhomme. + +Mais Laurent tait bien amend, et, au lieu de se rjouir de cette +rencontre, il donna intrieurement au diable ce tmoin importun de son +dernier adieu Thrse. M. de Vrac, c'tait le nom de l'ancien ami, +connaissait Thrse pour lui avoir t prsent par Laurent Paris, et, +l'ayant respectueusement salue, il lui dit qu'il avait bien bonne chance +de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage +comme elle et Laurent. + +--Mais je ne suis pas des vtres, rpondit-elle; je reste ici, moi. + +--Comment, ici? O? A Porto-Venere? + +--En Italie. + +--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions Gnes, et il revient +demain? + +--Non! dit Laurent impatient de cette curiosit, qui lui parut +indiscrte: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela +vous tonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que +j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous? + +--Non! dit Vrac en souriant; mais je ne suis pas forc... + +--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacit +un peu altire; j'ai mrit ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que +mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daign tre une +soeur et une mre pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire; +donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amiti. + +Vrac fut trs-surpris de ce qu'il entendait. C'tait une histoire qui +pour lui ne ressemblait rien. Il s'loigna par discrtion, aprs avoir +dit Thrse que rien de beau ne l'tonnait de sa part; mais il observa +du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thrse, debout sur l'escale, +presse et pousse par les indignes qui s'embrassaient tumultueusement et +bruyamment au son de la cloche du dpart, donna un baiser maternel au +front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la +barque, et se fit aborder l'informe et sombre escalier de roches plates +qui donnait entre la bourgade de Porto-Venere. + +Laurent s'tonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner +la Spezzia: + +--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est l sans doute qui +l'attend! + +Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, aprs avoir pris la +mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en +jetant une dernire fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la +plate-forme du vieux fort ruin, une silhouette dont le soleil dorait +encore la tte et les cheveux agits par le vent: c'tait la chevelure +blonde de Thrse et sa forme adore. Elle tait seule. Laurent lui tendit +les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir, +et ses lvres murmurrent deux mots que la brise emporta: + +--Pardon! pardon! + +M. de Vrac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus +chatouilleux de la terre l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du +regard de son ancien compagnon de dbauche. Il mettait mme une sorte +d'orgueil le braver en ce moment. + +Quand la cte et disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis +sur un banc auprs de Vrac. + +--Ah ! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette trange aventure! Vous +m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de +Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous tes un homme clbre, va +me demander quel dnoment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques, +qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosit. Que +rpondrai-je? + +--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se +rsume en trois paroles. Faut-il vous les redire? + +--C'est donc vous qui l'avez abandonne le premier? J'aime mieux cela pour +vous! + +--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'tre trahi, c'est une +gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais +autrefois avec vous, c'tait notre code; mais j'ai tout fait chang de +notions sur tout cela depuis que j'ai aim. J'ai trahi, j'ai t quitt, +j'en suis au dsespoir: donc, nos anciennes thories n'avaient pas le sens +commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratique +ensemble un argument qui me dbarrasse de mon regret et de ma souffrance, +et je dirai que vous avez raison. + +--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne +pas. Je vous plains, puisque vous voil malheureux; seulement, je me +demande s'il existe une femme qui mrite d'tre tant pleure, et si +mademoiselle Jacques n'et pas mieux fait de vous pardonner une infidlit +que de vous renvoyer dsol comme vous voil. Pour une mre, je la trouve +dure et vindicative! + +--C'est que vous ne savez pas combien j'ai t coupable et absurde. Une +infidlit! elle me l'et pardonne, j'en suis sr; mais des injures, des +reproches... pis que cela, Vrac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se +respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_ + +--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'tait +pas? si c'tait un simple moment d'humeur? + +--Non! c'tait de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez, +c'tait pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle tait moi. Retenez +cela, Vrac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne. +Il est fort possible qu'un beau matin vous vous rveilliez harass de faux +plaisirs et violemment pris d'une femme honnte. Cela peut vous arriver +tout comme moi, car je ne vous crois pas plus dbauch que je ne l'ai +t. Eh bien, quand vous aurez vaincu la rsistance de cette femme, il +vous arrivera probablement ce qui m'est arriv: c'est qu'ayant pris la +funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on mprise, vous +soyez condamn retomber dans ces besoins de libert farouche dont +l'amour lev a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage +dompt par un enfant et toujours prt le dvorer pour rompre sa chane. +Et, un jour que vous aurez tu le faible gardien, vous vous enfuirez tout +seul, rugissant de joie et secouant la crinire; mais alors... alors les +btes du dsert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous +n'aimerez plus la libert. Si peu et si mal que votre coeur et accept le +lien, il le regrettera ds qu'il l'aura bris, et il se trouvera saisi de +l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le +libertinage. C'est l un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu +vous prserve de le connatre! Et, en attendant, moquez-vous comme je +faisais, moi! Cela n'empchera pas votre jour de venir, si la dbauche n'a +pas encore fait de vous un cadavre! + +M. de Vrac laissa couler en souriant ce torrent d'idal qu'il coutait +comme une cavatine bien chante au Thtre-Italien. Laurent tait sincre + coup sr; mais peut-tre son auditeur avait-il raison de ne pas attacher +trop d'importance son dsespoir. + + + + +IX + + +Quand Thrse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait +renvoy la barque qu'elle avait prise le matin et paye d'avance la +Spezzia. Au moment o le batelier l'avait ramene du bateau vapeur +Porto-Venere, elle avait remarqu qu'il tait ivre; elle avait craint de +revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque +sur cette cte, elle l'avait congdi. + +Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dnment absolu o elle +se trouvait. Rien n'tait plus simple pourtant que de retourner l'htel +de _la Croix de Malte_, la Spezzia, o elle tait descendue la veille +avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre +l l'arrive de Palmer; mais cette ide de n'avoir pas une obole et d'tre +force de devoir Palmer son djeuner du lendemain lui causa une +rpugnance, purile peut-tre, mais insurmontable, dans les termes o elle +se trouvait avec lui. A cette rpugnance se joignait une inquitude assez +vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqu la +tristesse dchirante de son regard lorsqu'elle tait partie de Florence. +Elle ne pouvait s'empcher de croire qu'un obstacle leur mariage s'tait +lev tout coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvnients +rels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre +l'obstacle, de quelque part qu'il pt venir. Thrse obit une solution +toute d'instinct, qui tait de rester jusqu' nouvel ordre Porto-Venere. +Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris tout hasard avec +elle, de quoi passer, n'importe o, quatre ou cinq jours. En fait de +bijoux, elle avait une montre et une chane d'or; c'tait un gage qu'elle +pouvait laisser jusqu' ce qu'elle et reu l'argent de son travail, qui +devait tre arriv Gnes sous forme de mandat sur un banquier. Elle +avait charg Vicentino de prendre ses lettres la poste restante de Gnes +et de les lui envoyer la Spezzia. + +Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere +n'tait pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du ct de la +passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intrieur de la ville, +tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en +plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projets +jusque vers le milieu de la rue. Cette rue troite et rapide, toute pave +en dalles brutes, tait encombre d'enfants, de poules et de grands vases +de cuivre placs sous les angles irrguliers forms par les toits, +l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le +thermomtre de la localit: l'eau douce y est si rare, qu'aussitt qu'un +nuage parat dans la direction du vent, les mnagres s'empressent de +placer tous les rcipients possibles devant leur porte, afin de ne rien +perdre du bienfait que le ciel leur envoie. + +En passant devant ces portes bantes, Thrse avisa un intrieur qui lui +parut plus propre que les autres, et d'o s'exhalait une odeur d'huile un +peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure +douce et honnte lui inspira confiance, et justement cette femme la +prvint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thrse put +donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air +obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et +demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit. + +--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et o vous +serez plus tranquille que dans l'auberge, o vous entendriez les mariniers +chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne +voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la +rue que vous me connaissiez avant de venir ici. + +--Soit, dit Thrse, montrez-moi cette chambre. + +--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pice +vaste et misrable d'o l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer +et sur le golfe; elle prit cette chambre en amiti premire vue, sans +trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge +contre des liens qu'elle ne voulait pas tre force d'accepter. C'est de +l qu'elle crivit le lendemain sa mre: + +Ma chre bien-aime, me voil tranquille depuis douze heures et en pleine +possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou +d'annes! Tout a t remis en question en moi-mme, et vous allez tre +juge de la situation. + +Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renou et ne le sera +pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai +embarqu hier au soir. Si je n'ai pas sauv sa pauvre me, et je n'ose +gure m'en flatter, du moins je l'ai amende, et j'y ai fait entrer pour +quelques instants la douceur de l'amiti. Si j'avais voulu l'en croire, il +tait pour jamais guri de ses orages; mais je voyais bien, ses +contradictions et ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce +qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien dfinir qu'en +l'appelant l'amour de ce qui n'est pas. + +Hlas! oui, cet enfant voudrait avoir pour matresse quelque chose comme +la Vnus de Milo, anime du souffle de ma patronne sainte Thrse, ou +plutt il faudrait que la mme femme fut aujourd'hui Sapho et demain +Jeanne d'Arc. Malheur moi d'avoir pu croire qu'aprs m'avoir orne dans +son imagination de tous les attributs de la Divinit, il n'ouvrirait pas +les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine, +pour avoir pu accepter la tche d'inspirer un culte! Mais non, je ne +l'tais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas moi; le jour o je me +suis laiss porter sur cet autel, je lui disais: Puisqu'il faut +absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien +mieux, adore-moi, hlas! sauf me briser demain! + +Il m'a brise! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prvu, et je +m'y tais soumise d'avance. + +Pourtant j'ai t faible, indigne et infortune, quand cet affreux +moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de +gurir plus vite que je n'esprais. + +Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que +je l'pouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore? +Que vous dirais-je, ma bien-aime? Il me vient encore des scrupules et des +craintes. Il y a peut-tre de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu +passer avec moi les derniers moments que j'ai passs avec Laurent: il m'a +laisse seule avec lui trois jours, trois jours que je savais tre et qui +ont t sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il +en rpondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir +quoi s'en tenir? Il y a eu l, de sa part, je ne sais quel +dsintressement romanesque ou quelle discrtion exagre qui ne peut +partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant +donn rflchir. + +Je vous ai crit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se ft +fait un devoir sacr de me rhabiliter, par le mariage, des affronts que +je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance +et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'tre +sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis +dsormais aimer. + +Cependant aujourd'hui j'hsite, parce qu'il me semble qu'il se repent. +Est-ce que je rve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me +suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent, +il n'a pas attendu que je lui dise: Je pars pour Florence; il m'a dit: +Nous partons! Les vingt nuits que j'ai passes au chevet de Laurent, il +les a passes dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: Vous vous +tuez! mais seulement: Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer. +Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu' ses yeux +je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions +comme adopt nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa +confiance et sa gnrosit augmentaient mon amour pour lui, et je lui +savais un gr infini de le comprendre. Par l, il me relevait mes +propres yeux, et il me rendait fire de lui appartenir. + +Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilit au dernier +moment? Un obstacle imprvu? Avec la volont dont je le sais dou, je ne +crois gure aux obstacles; il semble plutt qu'il ait voulu m'prouver. +Cela m'humilie, je l'avoue. Hlas! je suis devenue affreusement +susceptible depuis que je suis dchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui +comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela? + +Ou bien peut-tre a-t-il fait un retour sur lui-mme et s'est-il dit +enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empcher de songer + moi: qu'y aurait-il l d'tonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un +homme prudent et raisonnable. En dcouvrant en lui des trsors +d'enthousiasme et de foi, j'ai t bien surprise. Ne pourrait-il pas tre +un de ces caractres qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent + aimer passionnment les victimes? C'est un instinct naturel aux gens +forts, c'est la sublime piti des coeurs heureux et purs! Il y a eu des +moments o je me disais cela pour me rconcilier avec moi-mme, quand +j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout, +qui m'avait attache lui! + +Tout ce que je vous dis l, chre bien-aime, je n'oserais pourtant le +dire Richard Palmer, s'il tait l! Je craindrais que mes doutes ne lui +fissent un chagrin affreux, et me voil bien embarrasse, car ces doutes, +je les ai malgr moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour +demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en pousant une femme qu'il +aime, dit-il, depuis dix ans, qui il n'en a jamais dit le premier mot, +et qu'il se dcide attaquer le jour o il la trouve sanglante et brise +sous les pieds d'un autre homme? + +Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer o j'attends +assez passivement le mot de ma destine. Peut-tre Palmer est-il la +Spezzia, trois lieues d'ici. C'est l que nous nous tions donn +rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutt comme une peureuse, je +ne peux pas me dcider aller lui dire: Me voil! Non, non! s'il doute +de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonn l'autre cinq +ou six outrages par jour. celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un +soupon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut dsormais un amour sublime +ou rien! Ai-je donc cherch le sien? Il me l'a impos en me disant: Ce +sera le ciel! _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-tre l'enfer +qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompe. Eh bien, il ne faut pas que +Palmer me trompe en se trompant lui-mme; car, aprs cette nouvelle erreur, +il ne me resterait plus qu' nier tout, me dire que, comme Laurent, +j'ai jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si +avec cette certitude-l je supporterais la vie, moi! + +Pardon, ma bien-aime, mes agitations vous font du mal, j'en suis sre, +bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquitude +pour ma sant; je me porte merveille, j'ai sous les yeux la plus belle +mer, et sur la tte le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne +manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-tre demain vous +crirai-je que mes incertitudes sont vanouies. Aimez toujours votre +Thrse, qui vous adore. + +Palmer tait, en effet, la Spezzia depuis la veille. Il tait arriv +dessein juste une heure aprs le dpart du _Ferruccio_. Ne trouvant pas +Thrse _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait d embarquer +Laurent l'entre du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul +neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait +l'htel. Le brave garon n'tait pas sujet s'enivrer. Il avait t +_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, aprs avoir dn sur +l'herbe avec Thrse, lui avait donne, et qu'il avait bue pendant la +station des deux amis l'le de Palmaria, si bien qu'il se souvenait +assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ bord du +_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ +Porto-Venere. + +Si Palmer l'et interrog avec calme, il et bientt dcouvert que les +ides du barcarolle n'taient pas trs-nettes sur le dernier point; mais +Palmer, avec son air grave et impassible, tait trs-irritable et +trs-passionn. Il crut que Thrse tait partie avec Laurent, partie en +rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vrit. Il +se le tint pour dit, et rentra l'htel, o il passa une nuit terrible. + +Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes propos +d'crire. Nous avons intitul notre rcit _Elle el lui_, c'est--dire +Thrse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est +ncessaire d'en dire pour faire comprendre les vnements auxquels il se +trouva ml, et nous pensons que son caractre sera suffisamment expliqu +par sa conduite. Htons-nous de dire seulement en trois mots que Richard +tait aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil, +l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractre n'tait +pas toujours la hauteur de l'ide qu'il s'en tait faite, et qu'en +voulant s'lever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait +un rve gnreux, mais peut-tre irralisable en amour. + +Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie des +penses de suicide, dont le dtourna cependant une sorte de mpris pour +Thrse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui +donna les conseils de la raison. Thrse tait femme, et il n'et pas d +la soumettre une preuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en tait ainsi, +puisque Thrse, place si haut dans son estime, avait t vaincue par une +passion dplorable aprs des promesses sacres, il ne fallait plus croire + aucune femme, et aucune femme ne mritait le sacrifice de la vie d'un +galant homme. Palmer en tait l, lorsqu'il vit aborder prs du lieu o il +se trouvait un lgant canot noir, mont par un officier de marine. Les +huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince +embarcation sur le flot tranquille relevrent leurs rames blanches en +signe de respect avec une prcision militaire; l'officier mit pied terre +et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin. + +C'tait le capitaine Lawson, commandant la frgate amricaine _l'Union_, +en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances +maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs annes, +des navires destins protger leurs relations commerciales dans les +diffrents parages du globe. + +Lawson tait l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donn Thrse une +lettre de recommandation pour lui, dans le cas o elle voudrait visiter le +navire en parcourant la rade. + +Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien. +Il n'avait reu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part. +Il l'emmena djeuner son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_ +quittait la station la fin du printemps; Palmer caressa l'ide de +profiter de l'occasion pour retourner en Amrique. Tout lui semblait rompu +entre Thrse et lui; pourtant il rsolut de rester la Spezzia, la vue +de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les +moments difficiles de sa vie. + +Il y tait depuis trois jours, habitant le navire amricain beaucoup plus +que l'htel de _la Croix de Malte_, s'efforant de reprendre got aux +tudes sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie, +lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin djeuner, moiti riant, moiti +soupirant, qu'il tait tomb amoureux depuis la veille, et que l'objet de +sa passion tait un problme sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un +homme du monde comme M. Palmer. + +C'tait une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq trente ans. Il ne +l'avait vue qu' une fentre o elle tait assise, faisant de la dentelle. +La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute +la cte gnoise. C'tait autrefois une branche de commerce que les mtiers +ont mine, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes +et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne tait pris +appartenait la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de +travail, mais encore par la pauvret du gte o il l'avait aperue. +Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui +causaient du doute. Elle avait des cheveux onds qui n'taient ni bruns ni +blonds, des yeux rveurs, un teint ple. Elle avait trs-bien vu que, de +l'auberge o il s'tait rfugi contre la pluie, le jeune officier la +contemplait avec curiosit. Elle n'avait daign ni l'encourager, ni se +soustraire ses regards. Elle lui avait offert l'image dsesprante de +l'indiffrence personnifie. + +Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrog l'aubergiste de Porto +Venere. Celle-ci lui avait rpondu que l'trangre tait l depuis trois +jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa +nice et qui mentait probablement, car c'tait une vieille intrigante qui +louait une mauvaise chambre au dtriment de l'auberge attitre et patente, +et qui se mlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais +qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce, +mritait le mpris des gens tablis et des voyageurs qui se +respectent. + +En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus press +que d'aller chez la vieille et de lui demander loger pour un de ses amis +qu'il attendait, esprant, la faveur de cette histoire, la faire causer +et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille +avait t impntrable et mme incorruptible. + +Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue veilla +l'attention de Palmer. Ce pouvait tre celui de Thrse; mais que +faisait-elle et pourquoi se cachait-elle Porto-Venere? Sans doute, elle +n'y tait pas seule; Laurent devait tre cach dans quelque autre coin. +Palmer agita en lui-mme la question de savoir s'il s'en irait en Chine +pour n'tre pas tmoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus +raisonnable, qui tait de savoir quoi s'en tenir. + +Il se fit conduire aussitt Porto-Venere et n'eut pas de peine y +dcouvrir Thrse, loge et occupe ainsi qu'on le lui avait racont. +L'explication fut vive et franche. Tous deux taient trop sincres pour se +bouder; aussi tous deux s'avourent-ils qu'ils avaient eu beaucoup +d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas t averti par +Thrse du lieu de sa retraite, Thrse pour n'avoir pas t mieux +cherche et plus tt retrouve par Palmer. + +--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir +comme abandonne un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas! + +--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi tiez-vous +triste et comme dsespr en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en +arrivant ici, vous n'ayez pas su dcouvrir o j'tais ds le premier jour? +Vous avez donc suppos que j'tais partie, et qu'il tait inutile de me +chercher? + +--coutez-moi, dit Palmer ludant la question, et vous verrez que j'ai eu, +depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la +tte. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et +pouvant prtendre vous pouser, j'ai pass ct d'un bonheur dont le +regret et le rve ne m'ont jamais quitt. J'tais ds lors l'amant d'une +femme qui s'est joue de moi de mille manires. Je me croyais, je me suis +cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protger. Enfin +elle a mis le comble son ingratitude et sa perfidie, et j'ai pu +l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-mme. Eh bien, cette femme que +je croyais en Angleterre, je l'ai retrouve Florence au moment o +Laurent devait partir. Abandonne d'un nouvel amant qui m'avait succd, +elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois dj elle m'avait +trouv gnreux ou faible! Elle m'crivait une lettre de menaces, et, +feignant une jalousie absurde, elle prtendait venir vous insulter en ma +prsence. Je la savais femme ne reculer devant aucun scandale, et je ne +voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement tmoin de ses +fureurs. Je ne pus la dcider ne pas se montrer, qu'en lui promettant +d'avoir une explication avec elle le jour mme. Elle demeurait prcisment +dans l'htel o nous logions auprs de notre malade, et, quand le voiturin +qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle tait l, rsolue + faire un esclandre. Son thme odieux et ridicule tait de crier, devant +tous les gens de l'htel et de la rue, que je partageais ma nouvelle +matresse avec Laurent de Fauvel. Voil pourquoi je vous fis partir avec +lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous +compromettre, et sans vous exposer la voir ou l'entendre. A prsent, +ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre une preuve en vous laissant, +seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez +pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de +l'enfer se sont mises aprs moi. + +--Et voil ce que je vous reproche, dit Thrse. + +--Ah! que voulez-vous! s'cria Palmer, j'ai t si odieusement tromp dans +ma vie! Cette misrable femme avait remu en moi tout un monde d'amertume +et de mpris. + +--Et ce mpris a rejailli sur moi? + +--Oh! ne dites pas cela, Thrse, + +--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai t bien trompe, et je croyais en +vous quand mme. + +--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir t forc de vous +confier mon pass. Vous allez croire qu'il peut ragir sur mon avenir, et +que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai t +abreuv. Voyons, voyons, ma chre Thrse, chassons ces tristes penses. +Vous tes ici dans un endroit donner le _spleen_. La barque nous attend; +venez vous tablir la Spezzia. + +--Non, dit Thrse, je reste ici, moi. + +--Comment? qu'est-ce donc? du dpit entre nous? + +--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous, +je n'en veux jamais avoir. Oh! faites, je vous en supplie, que notre +affection soit un idal de sincrit, car j'y veux, quant moi, faire +tout ce qui est possible une me croyante; mais je ne vous savais pas +jaloux, vous l'avez t et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est +pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est +tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande o +nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer, +j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et la +solitude. + +Ces nouveaux tourments qui semblent se prparer, ce n'est pas pour moi +seule que je les redoute; s'il tait possible qu'en amour l'un des deux +ft heureux quand l'autre souffre, la route du dvouement serait toute +trace et facile suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien: +je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voil +donc entrane gter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne +inoffensive, et je commence faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi; +nous pensions nous connatre, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui +m'avait charm en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez +dj plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'tais +il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais +maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des +doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais +un calcul en vous pousant? Oh! ne dites pas que cette ide ne vous +viendra jamais; elle vous viendra malgr vous. Je sais trop comment d'un +soupon on passe un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un +premier dsenchantement un dgot injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai +assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire, +je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit ds le +premier jour, et, si vous l'avez oubli, moi, je m'en souviens. loignons +donc cette ide de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends +provisoirement ma parole, jusqu' ce que je puisse compter sur votre +estime, telle que je croyais la possder. Si vous ne voulez pas vous +soumettre une preuve, quittons-nous tout de suite. Quant moi, je vous +jure que je ne veux rien vous devoir, pas mme le plus lger service, dans +la position o je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut +que vous compreniez ma volont. Je me trouve ici loge et nourrie sur +parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confi Vicentino pour les +frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la +dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que +je reoive de Gnes l'argent qui m'est d, je peux gagner ici, au jour le +jour, de quoi, sinon rcompenser, du moins dfrayer ma bonne htesse de la +trs-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'prouve ni humiliations, +ni souffrance de cet tat de choses, et il faut qu'il dure jusqu' ce que +mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai prendre. Jusque-l, +retournez la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de +la dentelle, tout en causant avec vous. + +Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grce. Il esprait +regagner la confiance de Thrse, et il sentait bien l'avoir branle par +sa faute. + + + + +X + + +Quelques jours aprs, Thrse reut une lettre de Genve. Laurent s'y +accusait par crit de tout ce dont il s'tait accus en paroles, comme +s'il et voulu consacrer ainsi le tmoignage de son repentir. + +Non, disait-il, je n'ai pas su te mriter. J'ai t indigne d'un amour si +gnreux, si pur et si dsintress. J'ai lass ta patience, ma soeur, +ma mre! Les anges aussi se fussent lasss de moi! Ah! Thrse, mesure +que je reviens la sant et la vie, mes souvenirs s'claircissent, et +je regarde dans mon pass comme dans un miroir qui me montre le spectre +d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sr, ce +malheureux tait en dmence; ne penses-tu pas, Thrse, que, marchant vers +cette pouvantable maladie physique dont tu m'as sauv par miracle, j'ai +pu, trois et quatre mois d'avance, tre sous le coup d'une maladie morale +qui m'tait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela +tait, n'aurais-tu pas d me pardonner?... Mais ce que je dis l, hlas! +n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale? +Celui qui tue son pre ne pourrait-il pas invoquer la mme excuse que moi? +Le bien, le mal, voici la premire fois que cette notion me tourmente. +Avant de te connatre, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aime, je +n'y avais jamais song. Le mal tait pour moi un monstre de bas tage, la +bte apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des +hommes dans les bas-fonds infects de la socit; le mal! pouvait-il +approcher de moi, l'homme de la vie lgante, le beau de Paris, le noble +fils des Muses! Ah! imbcile que j'tais, je me figurais donc, parce que +j'avais la barbe parfume et les mains bien gantes, que mes caresses +purifiaient la grande prostitue des nations, l'orgie, ma fiance, qui +m'avait li elle d'une chane aussi noble que celle qui lie les forats +dans les bagnes? Et je t'ai immole, ma pauvre douce matresse, mon +brutal gosme, et, aprs cela, j'ai relev la tte en disant: C'tait +mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait tre mal de ce que j'ai le +droit de faire! Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai t criminel; +et je ne m'en suis pas dout! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre, +toi mon seul bien, le seul tre qui m'et jamais aim et qui ft capable +d'aimer l'enfant ingrat et insens que j'tais! C'est seulement quand j'ai +vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux, +que j'ai compris que j'tais jamais seul et abandonn sur la terre! + +Une longue partie de cette premire lettre tait crite sur un ton +d'exaltation dont la sincrit se trouvait confirme par des dtails de +ralit et un brusque changement de ton, caractristique chez Laurent. + +Croirais-tu qu'en arrivant Genve, la premire chose que j'aie faite +avant de songer t'crire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet +d't, fort joli, ma foi, et trs-bien coup, que j'ai trouv chez un +tailleur franais, rencontre agrable pour un voyageur press de quitter +cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voil donc courant les rues +de Genve, enchant de mon gilet neuf, et m'arrtant devant la boutique +d'un libraire o une certaine dition de Byron, relie avec un grand got, +me paraissait une tentation irrsistible. Que lire en voyage? Je ne peux +pas souffrir les livres de voyage prcisment, moins qu'ils ne parlent +de pays o je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les potes, qui vous +promnent dans le monde de leurs rves, et je me suis pay cette dition. +Et puis j'ai suivi au hasard une trs-jolie fille court vtue qui passait +devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre +d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus mon gilet qu' +elle. Tout coup elle a pris droite, et moi gauche sans m'en +apercevoir, et je me suis trouv de retour mon htel, o, en voulant +serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouv les violettes +doubles que tu avais semes dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos +adieux. Je les avais ramasses une une avec soin, et je les gardais +comme une relique; mais voil qu'elles m'ont fait pleurer comme une +gouttire, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait t le principal +vnement de ma matine, je me suis dit: + +--Voil pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aim! + +Ailleurs, il disait: + +Tu m'as fait promettre de soigner ma sant, en me disant: Puisque c'est +moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te +dfendre de la perdre. Hlas! ma Thrse, que veux-tu donc que j'en fasse, +de cette maudite sant qui commence m'enivrer comme le vin nouveau? Le +printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais +dpend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le vritable amour, toi, +et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que +tu n'as pas fait? O la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non, +certes: il n'y a l que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien +sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire, +ma pauvre amie, que ceux qui l'on se sacrifie ne le mritent gure; mais +moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me rsoudre partager +avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'pouser alors? Oh! +pour le coup, Thrse, tu ne peux pas penser cela sans rire... ou sans +trembler. Moi, enchan de par la loi, quand je ne peux pas seulement +l'tre par ma propre volont! + +J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux. +J'ai fait la cour cette fidle amante, et je l'ai eue pour une perruche +verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait navement: +Dame! c'est sa faute, _lui_; que ne me donnait-il cette perruche! Et, +depuis ce jour-l, je me suis promis de ne jamais aimer une femme +entretenue, c'est--dire un tre qui a envie de tout ce que son amant ne +lui donne pas. + +Alors, en fait de matresse, je ne vois plus qu'une aventurire, comme on +en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nes princesses, mais qui +ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche +pour combler les abmes de ces passs-l.--Une actrice en renom? Cela m'a +tent souvent; mais il faudrait que ma matresse renont au public, et +c'est l un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non, +Thrse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que +je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne mon ancienne +vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souille en moi +par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas +ainsi: des femmes pour les sens et une matresse pour mon me? Il ne +dpend ni de toi, ni de moi, Thrse, que tu ne sois pas cette matresse, +cet idal rv, perdu, pleur, et rv plus que jamais. Tu ne peux t'en +offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma +pense sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse +jamais dire: Je l'ai remplace, cette Thrse. + +Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refuse +pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passs +ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait +encore du mal. Eh bien, tu t'es trompe. Cela m'aurait tu lorsque pour la +premire fois je t'ai questionne avec emportement sur son compte: j'tais +encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu +m'as laiss deviner le _secret_ que tu n'tais pas force de me confier, +j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je +rparais toutes mes fautes. J'ai examin attentivement votre manire +d'tre ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnment et qu'il me +tmoignait pourtant la tendresse d'un pre. Cela, vois-tu, Thrse, m'a +boulevers. Je n'avais pas l'ide de cette gnrosit, de cette grandeur +dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sr de toi, lui! comme il te +comprend, comme il te mrite par consquent! Cela m'a rappel le temps o +je te disais: Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir! Ah! quel odieux +sentiment j'avais alors dans l'me! Je voulais tre dlivr de ton amour, +qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais rpondu: Eh +bien, je l'aime!... je t'aurais tue? + +Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait dj, et il n'a pas craint de se +consacrer toi au moment o peut-tre tu m'aimais encore! Moi, en +pareille circonstance, je n'aurais jamais os me risquer. J'avais une trop +belle dose de cet orgueil que nous portons si firement, nous autres +hommes du monde, et qui a t si bien invent par les sots pour nous +empcher de vouloir conqurir le bonheur nos risques et prils, ou de +savoir seulement le ressaisir quand il nous chappe. + +Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te +disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais dj, et +c'est l ce qui achevait de m'loigner de toi. Il y a eu, dans les +derniers temps, bien des heures o j'ai t prt me jeter tes pieds; +j'tais arrt par cette ide: Il est trop tard, elle en aime un autre. +Je l'ai voulu, mais elle n'et pas d le vouloir. Donc, elle est indigne +de moi! + +Voil comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sr +prsent, si j'tais revenu toi sincrement, quand mme tu aurais +commenc aimer Dick, tu me l'aurais sacrifi. Tu aurais recommenc ce +martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de +m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thrse, c'est l ce qui m'a +donn la force de me sauver Florence sans te dire un seul mot. Je +sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre +manire de rparer mes torts que de te laisser seule auprs d'un homme qui +t'aimait vritablement. + +C'est encore l ce qui a soutenu mon courage la Spezzia, durant cette +journe o j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grce; mais cette +dtestable pense ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie. +Je ne sais pas si tu avais dit ce batelier de ne pas nous perdre de vue; +mais c'tait bien inutile, va! Je me serais jet dans la mer plutt que de +vouloir trahir la confiance que Palmer me tmoignait en nous laissant +ensemble. + +Dis-le-lui donc, lui, que je t'aime vritablement, autant que je puis +aimer. Dis-lui que c'est lui, autant qu' toi, que je dois de m'tre +condamn et excut comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour +accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-mme +prsent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai t un sot ou un lche +de ne pas tcher de tuer mon rival en duel, sauf abandonner ensuite, en +lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thrse, c'est +ainsi que, moi-mme, j'eusse probablement jug chez un autre la conduite +que j'ai pourtant tenue vis--vis de toi et de Palmer avec autant de +rsolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je +ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends +justice. Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin +de l, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force +aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met +penser ce qu'il et pu tre et ce qu'il est maintenant pour toi, sa +tte s'gare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec +orgueil: J'aurais pu troubler, disputer et peut-tre dtruire ce bonheur: +je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit +maintenant l'amiti de Thrse. + +Thrse rpondit avec tendresse son pauvre enfant. C'est sous ce titre +qu'il tait dsormais enseveli et comme embaum dans le sanctuaire du +pass... Thrse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer. +Il ne lui semblait pas qu'elle pt jamais regretter le temps o, tous les +matins, elle s'veillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait +pas lui tomber sur la tte. + +Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse +s'tait empare d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de +Porto-Venere. C'tait comme un dtachement de la vie qui, par moment, +n'tait pas sans charme pour elle; mais c'tait quelque chose de morne et +d'abattu qui n'tait pas dans son caractre et qu'elle ne s'expliquait pas + elle-mme. + +Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait propos de +Palmer: elle lui en fit brivement le plus grand loge et lui dit de sa +part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se rsoudre le +prendre pour confident de leur intimit. Elle rpugnait faire part de sa +vritable situation, c'est--dire confier des engagements sur lesquels +elle ne s'tait pas dit elle-mme son dernier mot. Et, quand mme elle +et t fixe, n'et-il pas t trop tt pour dire Laurent: Vous +souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie! + +L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit +de la dentelle pendant quinze jours avec une persvrance qui dsolait +Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin la tte de quelques billets de banque, +elle paya largement sa bonne htesse et se permit de sortir avec Palmer +pour se promener autour du golfe; mais elle dsira rester Porto-Venere +encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait +cette morne et misrable rsidence. + +Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se +dfinissent. C'est avec sa mre que Thrse venait bout, dans ses +lettres, de s'pancher. + +Je suis encore ici, lui crivait-elle au mois de juillet, en dpit d'une +chaleur dvorante. Je me suis attache comme un coquillage ce rocher o +jamais un arbre n'a pu songer pousser, mais o soufflent des brises +nergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue +continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue +en quelque sorte ncessaire. Le pays que j'ai derrire moi, et qu'en moins +de deux heures je peux gagner en barque, tait ravissant au printemps. En +s'enfonant dans les terres au fond du golfe, deux ou trois lieues de la +cte, on dcouvre les sites les plus tranges. Il y a une certaine rgion +de terrains dchirs par je ne sais quels anciens tremblements de terre, +qui prsente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines +de sable rouge recouvertes de pins et de bruyres, s'chelonnant les unes +sur les autres, et offrant sur leurs crtes d'assez larges voies +naturelles qui tout coup tombent pic dans les abmes et vous laissent +fort embarrass de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se +trompe dans le ddale des petits sentiers battus par les pieds des +troupeaux, on arrive d'autres abmes, et nous sommes rests quelquefois, +Palmer et moi, des heures entires sur ces sommets boiss, sans retrouver +le chemin qui nous y avait amens. De l, on plonge sur une immensit de +pays cultiv, coup de place en place avec une sorte de rgularit par ces +accidents tranges, et au del de cette immensit se dploie l'immensit +bleue de la mer. De ce ct-l, il semble que l'horizon n'ait pas de +limites. Du ct du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont +les crtes, hardiment dessines, taient encore couvertes de neige quand +je suis arrive ici. Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes +en fleurs et de ces arbres de bruyre blanche qui rpandaient un parfum si +frais et si fin aux premiers jours de mai. C'tait alors un paradis +terrestre: ces bois taient pleins de faux bniers, d'arbres de Jude, de +gents odorants et de cytises tincelant comme de l'or au milieu des noirs +buissons de myrte. A prsent, tout est brl, les pins exhalent une odeur +acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfums nagure, n'offrent +plus que des tiges coupes, noires comme si le feu y avait pass; les +moissons enleves, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de +grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre +heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie +boise du pays, le retour n'est pas agrable, et toutes les hauteurs qui +entourent immdiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont +si nues, que c'est encore Porto-Venere et dans l'le Palmaria que l'on +peut respirer le mieux. + +Et puis il y a un flau la Spezzia: ce sont les moustiques engendrs +par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marcages +que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des +terres qui nous gne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes +par consquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre, +quelles temptes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau +qui change de couleur et de sentiment chaque minute du jour et de la +nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous +reprsenter l'effroyable varit; tous les sanglots du dsespoir, toutes +les imprcations de l'enfer s'y sont donn rendez-vous, et, de ma petite +fentre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abme qui tantt rugissent +une bacchanale sans nom, tantt chantent des hymnes sauvages encore +redoutables dans leur plus grand apaisement. + +Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les gots champtres +et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai +pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit? +Peut-tre! Nous sommes de si tranges cratures, nous autres femmes! Il +faut que je vous le confesse, ma bien-aime, j'ai pass bien des jours +avant de m'habituer me passer de mon supplice, je ne savais que faire de +moi, n'ayant plus personne servir et soigner. Il et fallu que Palmer +ft un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, ds qu'il a fait mine +de l'tre, je me suis rvolte, et, prsent qu'il est redevenu bon comme +un ange, je ne sais plus qui m'en prendre de l'pouvantable ennui qui +m'envahit par moments. Hlas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le +dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-mme, ou, si je le sais, +de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du +pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les +toits, ou plutt sur les toits, et o je me plais tre seule, ignore, +oublie du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre +travail que celui qui me plat. Je fais poser des petits enfants, et je +m'amuse composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si +je ne vous dis pas o j'en suis de mon coeur et de ma volont, vous serez +encore plus inquite. Eh bien, sachez-le, je suis bien dcide pouser +Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me rsoudre fixer +l'poque du mariage, je crains pour lui et pour moi-mme le lendemain de +cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'ge des illusions, et, +aprs une vie comme la mienne, on a cent ans d'exprience et, par +consquent, de terreurs! Je me suis crue absolument dtache de Laurent, +je l'tais absolument en effet Gnes, le jour o il me dit que j'tais +son flau, l'assassin de son gnie et de sa gloire. A prsent, je ne me +sens plus si indpendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les +lettres adorables de douceur et d'abngation qu'il m'a crites pendant ces +deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore ce +malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon +complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage. +Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour o il +aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aime, +je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui; +mais, le jour o Palmer voudra briser l'amiti qui a survcu en moi +cette malheureuse passion, peut-tre n'aimerai-je plus Palmer. + +Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'tre un +grand philosophe, et il persiste croire que ce qui lui parat juste et +bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect ses yeux. Moi aussi, je le +crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les +compter, sur la situation calme et douce o nous voici. J'ai des accs de +spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas trs-clairvoyant +et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent +appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouch. Si le +mal futur se borne ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrits et +l'esprit assombri sans qu'il s'en aperoive et s'en affecte, nous pourrons +vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait scruter mes +regards distraits, vouloir percer le voile de mes rveries, faire +enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes +heures de dfaillance morale, je ne me sens plus de force lutter, et +j'aimerais mieux que l'on me tut tout de suite, ce serait plus tt fait. + +Thrse reut de Laurent la mme poque une lettre si ardente, qu'elle +en fut inquite. Ce n'tait plus l'enthousiasme de l'amiti, c'tait celui +de l'amour. Le silence que Thrse avait gard sur ses relations avec +Palmer avait rendu l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne +pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour +retourner la vie de plaisir. Le dgot l'avait saisi la gorge. + +Ah! Thrse, lui disait-il, je t'ai reproch autrefois d'aimer trop +chastement et d'tre plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment +ai-je pu blasphmer ainsi? Depuis que je cherche me rattacher au vice, +c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que +je vois me disent que je suis bon faire un moine. Non, non, je +n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette +douceur maternelle qui me couvait durant des heures entires d'un sourire +attendri et placide, ces panchements du coeur, ces aspirations de +l'intelligence, ce pome deux dont nous tions les auteurs et les +personnages sans y songer. Thrse, si tu n'es pas Palmer, tu ne peux +tre qu' moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces motions ardentes, ces +attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc t mauvais? N'y en +a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches, +toi, la femme dvoue? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne +m'as-tu pas appel quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton +cher supplice et ton tourment ncessaire? Souviens-toi, souviens-toi, +Thrse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en +meurs! N'ai-je pas assez expi? Voil trois mois d'agonie pour mon +me!... + +Puis venaient des reproches. Thrse lui en avait dit trop ou trop peu. +Les expressions de son amiti taient trop vives si ce n'tait que de +l'amiti, trop froides et trop prudentes si c'tait de l'amour. Il fallait +qu'elle et le courage de le faire vivre ou mourir. + +Thrse se dcida lui rpondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle +comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage +qu'elle ne pouvait se rsoudre regarder comme une rsolution arrte. +Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter +l'orgueil de Laurent. + +Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prtendais, pour +te punir, que j'ai donn mon coeur et ma vie un autre. Non, tu tais +pleinement pardonn le jour o j'ai rpondu l'affection de Palmer, et la +preuve, c'est que j'ai couru Florence avec lui. Crois-tu donc, mon +pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne +fusse rellement l qu'une soeur de charit? Non, non, ce n'tait pas le +devoir, qui m'enchanait ton chevet, c'tait la tendresse d'une mre. +Est-ce qu'une mre ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours +ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer ce que je dois +Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me +retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer, +et que je l'aime. S'il m'et fallu passer de tes bras dans ceux de ton +ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais 'a t le contraire. C'est en +nous jurant l'un l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner +jamais, que nos mains se sont unies. + +Thrse montra cette lettre Palmer, qui en fut vivement mu et voulut +crire de son ct, Laurent, pour lui faire les mmes promesses de +sollicitude constante et d'affection vraie. + +Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommenc un +rve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord; +mais il rsolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de +porter. Il se fit en lui une de ces rvolutions soudaines et compltes qui +taient tantt le flau, tantt le salut de sa vie, et il crivit +Thrse: + +Sois bnie, ma soeur adore; je suis heureux, je suis fier de ton amiti +fidle, et celle de Palmer m'a touch jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu +plus tt, mchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en +effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue +seule et triste que je revenais me mettre tes pieds pour te dire: Eh +bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes +tristesses, tes ennuis et ta solitude. N'tait-ce pas mon devoir et mon +droit?--Mais tu es heureuse, Thrse, et moi aussi par consquent! Je te +bnis de me l'avoir dit. Me voil donc enfin dlivr des remords qui me +rongeaient le coeur! Je veux marcher la tte haute, aspirer l'air pleine +poitrine et me dire que je n'ai pas souill et gt la vie de la meilleure +des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie +gnreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait +autrefois! + +Ma chre Thrse, mon cher Palmer, vous tes mes deux anges gardiens. +Vous m'avez port bonheur. Grce vous enfin, je sens que j'tais n pour +autre chose que la vie que j'ai mene. Je renais, je sens l'air du ciel +descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphre. Mon tre se +transforme. Je vais aimer! + +Oui, je vais aimer, j'aime dj!... J'aime une belle et pure enfant qui +n'en sait rien encore, et auprs de qui je trouve un plaisir mystrieux +garder le secret de mon coeur, et paratre et me faire aussi naf, +aussi gai, aussi enfant qu'elle-mme.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers +jours d'une motion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et +d'effrayant dans cette ide: je vais me trahir, c'est--dire je vais me +donner! demain, ce soir peut-tre, je ne m'appartiendrai plus? + +Rjouis-toi, ma Thrse, de ce dnouement de la triste et folle jeunesse +de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un tre qui semblait +perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un +oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta +colre, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amiti! Oui, il a fallu +toutes les pripties d'un drame intime o j'ai t vaincu pour m'amener +ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta +rcompense, ton martyre et ta couronne. Bnissez-moi tous les deux, mes +amis, et priez pour moi, je vais aimer! + +Tout le reste de la lettre tait ainsi. En recevant cet hymne de joie et +de reconnaissance, Thrse sentit pour la premire fois son propre bonheur +complet et assur. Elle tendit les deux mains Palmer et lui dit: + +--Ah a! o et quand nous marions-nous? + + + + +XI + + +Il fut dcid que le mariage aurait lieu en Amrique. Palmer se faisait +une joie suprme de prsenter Thrse sa mre et de recevoir sous les +yeux de celle-ci la bndiction nuptiale. La mre de Thrse ne pouvait se +promettre le bonheur d'y assister, quand mme la crmonie aurait lieu en +France. Elle en tait ddommage par la joie qu'elle prouvait voir sa +fille engage un homme raisonnable et dvou. Elle ne pouvait souffrir +Laurent, et elle avait toujours trembl que Thrse ne retombt sous son +joug. + +_L'Union_ faisait ses apprts de dpart. Le capitaine Lawson offrait +d'emmener Palmer et sa fiance. C'tait une fte bord, de penser qu'on +ferait la traverse avec ce couple aim. Le jeune enseigne rparait son +impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par +l'estime la plus sincre pour Thrse. + +Thrse, ayant tout prpar pour s'embarquer le 18 aot, reut une lettre +de sa mre, qui la suppliait de venir d'abord Paris, ne ft-ce que pour +vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-mme pour des affaires de +famille. Qui savait quand Thrse pourrait revenir d'Amrique? Cette +pauvre mre n'tait pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple +d'un pre dfiant et irrit rendait insoumis et froids envers elle. Aussi +elle adorait Thrse, qui seule avait t vraiment pour elle une fille +tendre et une amie dvoue. Elle voulait la bnir et l'embrasser, +peut-tre pour la dernire fois, car elle se sentait vieille avant l'ge, +malade et fatigue d'une vie sans scurit et sans expansion. + +Palmer fut plus contrari de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien +qu'il et toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude +d'une amiti durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cess d'tre +inquiet malgr lui des sentiments qui pouvaient se rveiller dans le coeur +de Thrse lorsqu'elle le reverrait. A coup sr, il ne s'en rendait pas +compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperut quand le +canon du navire amricain fit retentir les chos du golfe de la Spezzia de +ses adieux rpts durant toute la journe du 18 aot. + +Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, la dernire, il se +tordit les mains jusqu' les faire craquer. + +Thrse s'en tonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxits de +Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de +leur sjour en ce pays. + +--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'cria-t-elle en le regardant avec attention. +Quel pressentiment avez-vous? + +--Oui! c'est cela, rpondit Palmer la hte. C'est un pressentiment... +pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un +pressentiment! + +--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer? + +--Peut-tre? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas expose, grce au ciel, +puisque nous allons Paris. + +--_L'Union_ passe Brest et s'y arrte quinze jours. C'est l que nous +irons nous embarquer? + +--Oui, oui, sans doute, si d'ici l il n'arrive pas une catastrophe. + +Et Palmer resta triste et accabl, sans que Thrse devint ce qui se +passait en lui. Comment l'et-elle devin? Laurent tait aux eaux de +Baden. Palmer le savait bien, et Laurent tait occup aussi de projets de +mariage, comme il l'avait crit. + +Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrter nulle part, ils +rentrrent en France par Turin et le mont Cenis. + +Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des +signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit +qui n'taient nullement dans son caractre. Lui, si calme et si facile +servir, il s'abandonnait des colres inoues contre les postillons, +contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thrse ne +l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se dfendre de le lui dire. Il lui +rpondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre +et un accent de dpit si marqu, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par +consquent. + +Il y a une destine implacable pour certaines existences. Pendant que +Thrse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y +rentrait par Genve. Il arriva Paris quelques heures avant eux, +proccup d'un vif souci. Il avait enfin dcouvert que, pour le faire +voyager pendant quelques mois, Thrse s'tait dpouille en Italie de +tout ce qu'elle possdait alors, et il avait appris (car tout se dcouvre +tt ou tard), d'une personne qui avait pass la Spezzia cette poque, +que mademoiselle Jacques vivait Porto-Venere dans un tat de gne +extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six +livres par mois. + +Humili et repentant, irrit et dsol, il voulait savoir quoi s'en +tenir sur la situation prsente de Thrse. Il la savait trop fire pour +vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que, +si elle n'avait pas t paye de ses travaux Gnes, elle avait d faire +vendre ses meubles Paris. + +Il courut aux Champs-Elyses, frmissant de trouver des inconnus installs +dans cette chre petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent +battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner la +grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui rpondre. Il +ignorait le prochain mariage de Thrse, il ignorait mme qu'elle ft +libre de se marier. Une dernire lettre qu'elle lui avait crite ce +sujet tait arrive Baden le lendemain de son dpart. + +Sa joie fut extrme de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il +lui sauta au cou; mais tout aussitt il devint triste en voyant la figure +consterne de cette bonne femme. + +--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc +que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille? +Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous tiez +quitts, et j'en tais contente; car, aprs vous avoir aim, je vous +dtestais. Je voyais bien que vous tiez l'_auteur_ de ses embarras et de +ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici l'attendre, moins que +vous n'ayez jur de la faire mourir! + +--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'cria Laurent plusieurs +reprises. + +C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante. +Il entra dans l'atelier de Thrse, dans le petit salon lilas et jusque +dans la chambre coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait +tendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un un, tous +ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de got que +Thrse avait pays de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait +chang dans la situation que Thrse s'tait faite Paris, et Laurent +rptait d'un air un peu gar en regardant Catherine, qui le suivait pas + pas d'un air soucieux: + +--Elle arrive aujourd'hui! + +En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle, +Laurent s'tait vant. Il avait pens dire la vrit en crivant +Thrse avec l'exaltation laquelle il s'abandonnait pour lui parler de +lui-mme, et qui contrastait si trangement avec le ton moqueur et froid +qu'il se croyait oblig de porter dans le monde. La dclaration qu'il +avait d faire la jeune fille objet de ses rves, il ne l'avait pas +faite. Un oiseau ou un nuage qui avait pass le soir dans le ciel avait +suffi pour dranger le fragile difice de bonheur et d'expansion clos le +matin dans cette imagination d'enfant et de pote. La peur d'tre ridicule +s'tait empare de lui, ou bien la crainte de gurir de son invincible et +fatale passion pour Thrse. + +Il tait l, ne rpondant rien Catherine, qui, presse de tout prparer +pour l'arrive de sa chre matresse, se dcida le laisser seul. Laurent +tait en proie une agitation inoue. Il se demandait pourquoi Thrse +revenait Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec +Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-mme? Lui avait-elle +annonc un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pense tait dj +vanouie? Ce brusque et mystrieux retour ne cachait-il pas une rupture +avec Dick? + +Laurent s'en rjouissait et s'en effrayait la fois. Mille ides, mille +motions se contrariaient dans sa tte et dans ses nerfs. Il y eut un +moment o il oublia insensiblement la ralit et se persuada que ces +meubles couverts de toile grise taient des tombes dans un cimetire. Il +avait toujours eu horreur de la mort, et, malgr lui, il y pensait sans +cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut +entour de linceuls, et se leva avec effroi en s'criant: + +--Qui est donc mort? Est-ce Thrse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens, +quelqu'un est mort dans la rgion o je viens de rentrer!... Non, c'est +toi, rpondit-il en se parlant lui-mme, c'est toi qui as vcu dans +cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonn, +oubli comme un cadavre! + +Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, pousseta +les meubles, ouvrit toutes grandes les croises, qui taient fermes, +ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine +poss sur les consoles dores. Puis elle s'approcha de lui et lui dit: + +--Eh bien, voyons, que faites-vous ici? + +Laurent sortit de son rve, et, regardant autour de lui avec garement, il +vit les fleurs rptes dans les glaces, les meubles de Boule brillant au +soleil, et tout cet air de fte qui avait succd, comme par magie, +l'aspect funbre de l'absence, qui ressemble tant en effet la mort. + +Son hallucination prit un autre cours. + +--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce +que je fais ici? C'est fte aujourd'hui chez Thrse, c'est un jour +d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la matresse du +logis a donn, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort! +Qu'est-ce qu'un cadavre a voir dans cette chambre de noces? Aussi que +va-t-elle dire en me voyant l? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle +me dira: Va-t'en! ta place est dans un cercueil! + +Laurent parlait comme dans la fivre. Catherine eut piti de lui. + +--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours t. + +Et, comme elle songeait ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec +douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrtait dans la rue. Dans sa joie +de revoir Thrse, elle oublia Laurent et courut ouvrir. + +Palmer tait la porte avec Thrse; mais, press de se dbarrasser de la +poussire du voyage et ne voulant pas laisser Thrse l'ennui de faire +dcharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitt, et donna +l'ordre qu'on le conduist l'htel Meurice, en disant Thrse qu'il +lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dner avec elle. + +Thrse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment +elle s'tait porte en son absence, elle entra dans la maison avec cette +curiosit impatiente, inquite ou joyeuse, que l'on prouve +instinctivement revoir un lieu o l'on a longtemps vcu, si bien que +Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent tait l, et qu'elle +le surprit ple, absorb et comme ptrifi sur le sofa du salon. Il +n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes +prcipitamment. Il tait encore plong dans ses rveries lugubres, quand +il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'lana vers elle pour +l'embrasser, et tomba suffoqu, presque vanoui ses pieds. + +Il fallut lui ter sa cravate, et lui faire respirer de l'ther; il +touffait, et les battements de son coeur taient si violents, que tout +son corps en tait branl comme de commotions lectriques. Thrse, +effraye de le voir ainsi, crut qu'il tait retomb malade. Cependant la +fracheur de la jeunesse lui revint bientt, et elle remarqua qu'il avait +engraiss. Il lui jura mille fois qu'il ne s'tait jamais mieux port, et +qu'il tait heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur +comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit genoux +devant elle et lui baisa les pieds pour lui tmoigner son respect et son +adoration. Ses effusions taient si vives, que Thrse en fut inquite et +crut devoir se hter de lui rappeler son prochain dpart et son prochain +mariage avec Palmer. + +--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'cria Laurent, ple +comme si la foudre lui tombe ses pieds. Dpart! mariage!... Comment? +pourquoi? Est-ce que je rve encore? est-ce que tu as dit ces mots-l? + +--Oui, rpondit-elle, je te les dis. Je te les avais crits; tu n'as donc +pas reu ma lettre? + +--Dpart! mariage! rptait Laurent; mais tu disais autrefois que c'tait +impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours o je regrettais de ne +pouvoir faire taire les gens qui te dchiraient, en te donnant mon nom et +ma vie entire. Et toi, tu disais: Jamais, jamais, tant que cet homme +vivra! Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais +aim, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fonds et +un scandale affreux que je crois invitable? + +--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre. + +Laurent fut si tourdi de cette rvlation, qu'il oublia tous ses projets +d'amiti fraternelle et dsintresse. Ce que Thrse avait prvu Gnes +se ralisa dans les conditions les plus singulirement dchirantes. +Laurent se fit une ide exalte du bonheur qu'il et pu goter en devenant +le mari de Thrse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune +parole de raison et de remontrance et prise sur son me trouble et +dsespre. Sa douleur tait si nergiquement exprime et ses larmes si +vraies, que Thrse ne put se soustraire l'motion d'une scne +pathtique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans +ressentir toutes les pitis de la maternit grondeuse, mais vaincue. Elle +essaya en vain de retenir ses propres larmes. + +Ce n'taient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce +vertige que Laurent prouvait, et qui n'tait autre chose qu'un vertige; +mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle, +c'taient les propres fibres de son coeur, froisses par une souffrance +qu'elle ne s'expliquait pas. + +Elle russit enfin le calmer, et, en lui parlant avec douceur et +tendresse, lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la +meilleure solution pour elle et pour lui-mme. Laurent en convenait avec +un triste sourire. + +--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari dtestable, et _lui_, il te +rendra heureuse! Le ciel te devait cette rcompense et ce ddommagement. +Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous prserve, +toi d'une existence misrable, moi de remords pires que les anciens. C'est +parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrang +que je suis si malheureux! + +Et il recommenait sangloter. + +Palmer rentra sans qu'on l'et entendu venir. Il tait, en effet, sous le +coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien prmditer, il venait +comme un jaloux en dfiance, sonnant peine et marchant sans faire crier +les parquets. Il s'arrta la porte du salon et reconnut la voix de +Laurent. + +--Ah! j'en tais bien sr! se dit-il en dchirant le gant qu'il s'tait +rserv de mettre justement cette porte, apparemment pour se donner le +temps de la rflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper. + +--Entrez! cria vivement Thrse, tonne que quelqu'un lui fit cette +insulte de frapper la porte de son salon. + +En voyant que c'tait Palmer, elle plit. Ce qu'il venait de faire tait +plus loquent que bien des paroles, il la souponnait. + +Palmer vit cette pleur, et n'en put comprendre la vritable cause. Il vit +aussi que Thrse avait pleur, et la physionomie dcompose de Laurent +acheva de le troubler lui-mme. Le premier regard qu'changrent +involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation; +puis ils marchrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la +main ou s'ils s'trangleraient. + +Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincre des deux, car il +avait des mouvements spontans qui rachetaient toutes ses fautes. Il +ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses +larmes, qui recommenaient l'touffer. + +--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thrse. + +--Je ne sais, rpondit-elle avec fermet; je viens de lui dire que nous +partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que +nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de prs, nous +l'aimerons toujours. + +--C'est un enfant gt! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai +qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc +que nous l'emmenions en Amrique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous +faire pleurer, Thrse? + +Ces paroles furent dites d'un ton indfinissable. C'tait l'accent de +l'amiti paternelle, ml de je ne sais quelle aigreur profonde et +invincible. + +Thrse comprit. Elle demanda son chle et son chapeau en disant Palmer: + +--Nous allons dner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y +aurait pas ici de quoi dner pour nous deux. + +--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moiti amer, +moiti tendre. + +--Mais, moi, je ne dne pas avec vous, rpondit Laurent, qui comprit enfin +ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai +vous dire adieu. Quel jour partez-vous? + +--Dans quatre jours, dit Thrse. + +--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manire trange; mais ce +n'est pas une raison pour que nous ne dnions pas tous trois ensemble +aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux +_Frres-Provenaux_, et, de l, nous ferons un tour en voiture au bois de +Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous +prie. + +--Je suis engag, dit Laurent. + +--Eh bien, dgagez-vous, reprit Palmer. Voil du papier et des plumes! +crivez, crivez, je vous prie! + +Palmer parlait d'un ton si dcid, qu'il en tait absolu. Laurent crut se +rappeler que c'tait son accent de rondeur accoutum. Thrse et voulu +qu'il refust, et d'un regard elle et pu le lui faire comprendre; mais +Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interprter +toutes choses d'une manire funeste. + +Laurent tait trs-sincre. Quand il mentait, il tait sa premire dupe. +Il se crut assez fort pour braver cette situation dlicate, et il eut +l'intention droite et gnreuse de rendre Palmer sa confiance +d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emport par de +grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige, +il ne descend plus, il se prcipite. C'est ce qui arrivait Palmer. +Homme de coeur et de loyaut entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir +dominer les motions intrieures d'une situation trop dlicate. Ses forces +le trahissaient; qui pourrait l'en blmer? Et il s'lanait dans l'abme, +entranant Thrse et Laurent lui-mme avec lui. Qui ne les plaindrait +tous trois? Tous trois avaient rv d'escalader le ciel et d'atteindre ces +rgions sereines o les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela +n'est pas donn l'homme: c'est dj beaucoup pour lui de se croire un +instant capable d'aimer sans trouble et sans mfiance. + +Le dner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'tait empar +du rle d'amphitryon, prt coeur de faire servir ses convives les mets +et les vins les plus recherchs, tout leur parut amer, et Laurent, aprs +de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait +savoure doucement Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux +personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour +s'tourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manire +impatientante pour Thrse. + +--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de +refuser; au bois de Boulogne, dans votre calche dcouverte, nous serons +en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne +sont pas obligs de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous +trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de +chacun de nous, des choses assez fcheuses. + +--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener +seul, j'ai besoin de prendre l'air. + +Laurent s'esquiva en voyant que c'tait comme un parti pris chez Palmer de +le laisser seul avec Thrse, apparemment pour les surveiller ou les +surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thrse +n'tait peut-tre pas heureuse, et un peu content aussi malgr lui de +pouvoir se dire que Palmer n'tait pas au-dessus de la nature humaine, +comme il se l'tait imagin, et comme Thrse le lui avait dpeint dans +ses lettres. + +Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui +firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'hroque roman rv plus ou +moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionne avait +t Thrse, puisque, aprs des craintes et des prvisions assez sages, +elle s'tait rsolue engager sa vie, et que, quelles que fussent +dsormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir +parole. + +Palmer l'en dgagea tout d'un coup, aprs une srie de soupons plus +outrageants par le silence que ne l'avaient t toutes les injures de +Laurent. Un matin, Palmer, aprs avoir pass la nuit cach dans le jardin +de Thrse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprs de la grille, et +l'arrta. + +--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veill l pendant six heures, et je +vous voyais de ma chambre. tes-vous bien convaincu que personne n'est +venu chez moi cette nuit? + +Thrse tait irrite, et cependant, en provoquant l'explication que lui +refusait Palmer, elle esprait encore le ramener la confiance; mais il +en jugea autrement. + +--Je vois, Thrse, lui dit-il, que vous tes lasse de moi, puisque vous +exigez une confession aprs laquelle je serai mprisable vos yeux. Il ne +vous en et pas cot beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse +dont je ne vous ai pas beaucoup importune. Que ne me laissiez-vous +souffrir en silence? Vous ai-je injurie et obsde de sarcasmes amers, +moi? Vous ai-je crit des volumes d'outrages pour venir le lendemain +pleurer vos pieds et vous faire des protestations dlirantes, sauf +recommencer vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adress une +question indiscrte? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit, +pendant que j'tais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des +cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je +rougis peut-tre, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir +cacher? Vous avez pardonn bien plus quelqu'un qui n'avait pas le mme +courage. + +--Je ne lui ai rien pardonn, Palmer, puisque je l'ai quitt sans retour. +Quant cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si +bien, sachez qu'elle est claire comme le jour mes yeux, et que j'en +souffre plus que vous-mme. Sachez qu'elle m'humilie profondment, et que, +venant d'un homme fort et rflchi comme vous, elle me blesse cent fois +plus que les outrages d'un enfant en dlire. + +--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voil froisse par ma +faute et jamais irrite contre moi! Eh bien, Thrse, tout est fini +entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi +votre amiti. + +--Ainsi vous me quittez? + +--Oui, Thrse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daign vous +engager moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considration vos +pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis; +marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moiti +de mes revenus, et aprs... + +--Aprs? dit Thrse. + +--Aprs, je partirai, j'irai embrasser ma mre... et vous serez libre! + +--Est-ce une menace de suicide que vous me faites l? + +--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lchet, surtout quand on a une +mre comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et +vous n'entendrez plus parler de moi! + +Thrse fut rvolte d'une telle proposition. + +--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paratrait une mauvaise plaisanterie, si +je ne vous connaissais pour un homme srieux. J'aime croire que vous ne +me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez +comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une +pareille proposition, j'en serais offense. + +--Thrse! Thrse! s'cria Palmer avec violence en lui serrant le bras +jusqu' le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez +perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe vos pieds pour vous +supplier de me pardonner mon injustice. + +Thrse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle tait +offense jusqu'au fond de l'me du serment qu'on lui demandait, et elle en +trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal +physique qu'elle venait de subir. + +--Mon enfant, s'cria-t-elle enfin avec des sanglots touffs, je te jure, + toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mre! + +Elle se leva et rentra dans sa chambre, o elle s'enferma. Elle se sentait +tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de +descendre une justification, comme une femme coupable. Et puis elle +voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une +jalousie profonde, et qui, aprs avoir par deux fois provoqu ce qu'il +croyait tre un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre +imprudence. Elle songeait l'affreuse existence de sa mre avec un mari +jaloux du pass, et elle se disait avec raison qu'aprs le malheur d'avoir +subi une passion comme celle de Laurent, elle avait t insense de croire +au bonheur avec un autre homme. + +Palmer avait un fonds de raison et de fiert qui ne lui permettait pas non +plus d'esprer de rendre Thrse heureuse aprs une scne comme celle qui +venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne gurirait pas, et il +persistait la croire fonde. Il crivit Thrse: + +Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai afflige; mais il m'est impossible +de ne pas reconnatre que j'allais vous entraner dans un abme de +dsespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aim malgr vous, et +vous l'aimerez peut-tre toujours. C'est votre destine. J'ai voulu vous y +soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon +amour vous tiez sincre, et que vous avez fait tout votre possible pour y +rpondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour, +depuis Florence, je les sentais s'chapper. S'il et persist tre +ingrat, j'tais sauv; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont +attendrie. Moi-mme, j'en ai t touch, et je me suis pourtant efforc de +me croire tranquille. C'tait en vain. Il y a eu ds lors entre vous deux, + cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontes, mais que +j'ai bien devines. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout +en vous dfendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hlas! Thrse, c'est +alors pourtant que vous eussiez d reprendre votre parole. J'tais prt +vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia: +que ne l'avez vous fait? + +Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre +heureux et pour vous rattacher moi. J'ai bien lutt aussi, je vous jure! +Et prsent, si vous voulez encore accepter mon dvouement, je suis prt + lutter et souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-mme, et +si, en me suivant en Amrique, vous esprez gurir de cette malheureuse +passion qui vous menace d'un avenir dplorable. Je suis prt vous +emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me +faites pas un crime d'avoir devin la vrit. Restons amis, venez demeurer +chez ma mre, et si, dans quelques annes, vous ne me trouvez pas indigne +de vous, acceptez mon nom et le sjour de l'Amrique, sans aucune pense +de revenir jamais en France. + + J'attendrai votre rponse huit jours Paris. + +RICHARD. + +Thrse rejeta une offre qui blessait sa fiert. Elle aimait encore Palmer, +et cependant elle se sentait si offense d'tre reue merci sans avoir +rien se reprocher, qu'elle lui cacha le dchirement de son me. Elle +sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espce de lien avec lui +sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et +que leur vie serait dsormais une lutte ou une amertume de tous les +instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire personne o elle +allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour +trois mois, en province. + + + + +XII + + +Palmer partit pour l'Amrique, emportant avec dignit une blessure +profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se ft tromp. Il avait dans +l'esprit une obstination qui ragissait parfois sur son caractre, mais +seulement pour lui faire accomplir rsolument tel ou tel acte, et non pour +persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'tait cru +capable de gurir Thrse de son fatal amour, et, par sa foi exalte, +imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voil qu'il en +perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la +dernire preuve la foi lui manquait. + +Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour +tablir un lien srieux, c'est de vouloir trop vite possder une me qui +vient d'tre brise. L'aurore d'une pareille union se prsente avec des +illusions gnreuses; mais la jalousie rtrospective est un mal incurable +et engendre des orages que la vieillesse mme ne dissipe pas toujours. + +Si Palmer et t un homme vraiment fort, ou si sa force et t plus +calme et mieux raisonne, il et pu sauver Thrse des dsastres qu'il +pressentait pour elle. Il l'et d peut-tre, car elle s'tait confie +lui avec une sincrit et un dsintressement dignes de sollicitude et de +respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la +force n'ont que de l'nergie, et Palmer tait de ceux sur lesquels on peut +se tromper longtemps. Tel qu'il tait, il mritait coup sr les regrets +de Thrse. On verra bientt qu'il tait capable des mouvements les plus +nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort tait d'avoir +cru la dure inbranlable de ce qui tait chez lui un effort spontan de +la volont. + +Laurent ignora d'abord le dpart de Palmer pour l'Amrique; il fut +constern de trouver Thrse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il +n'avait reu d'elle que trois lignes: + +Vous avez t le seul confident en France de mon mariage projet avec +Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars. + +En crivant ce peu de mots glacs Laurent, Thrse prouvait une sorte +d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'tait-il pas la cause de tous les +malheurs et de tous les chagrins de sa vie? + +Elle sentit pourtant bientt que cette fois son dpit tait injuste. +Laurent s'tait admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces +malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Aprs la premire motion, +il avait accept la situation avec une grande candeur, et il avait fait +tout son possible pour ne pas porter ombrage Palmer. Il n'avait pas +cherch une seule fois tirer parti auprs de Thrse des injustices de +son fianc. Il n'avait cess de parler de lui avec respect et amiti. Par +un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois +avait eu le beau rle. Et puis Thrse ne pouvait s'empcher de +reconnatre que, si Laurent tait parfois insens jusqu' en tre atroce, +rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pense. + +Durant les trois mois qui suivirent le dpart de Palmer, Laurent continua + se montrer digne de l'amiti de Thrse. Il avait su dcouvrir sa +retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui crivit pour se +plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de +n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas +trait comme son frre; n'tait-il pas cr et mis au monde pour la +servir, la consoler, la venger au besoin? Puis venaient des questions +auxquelles Thrse tait bien force de rpondre. Palmer l'avait-il +outrage? Fallait-il aller lui en demander raison? + +Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blesse? as-tu quelque chose me +reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta +douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me +permets de pleurer avec toi. + +Thrse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle dfendit +Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa gnreuse rsolution de ne pas +laisser une tache sur le souvenir de son fianc, elle laissa croire que la +rupture venait d'elle seule. C'tait peut-tre rendre Laurent des +esprances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des +situations o, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et o l'on +court fatalement sa perte. + +Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies. +Laurent crivait sans art, sans prtention, et souvent sans got et sans +correction. Il tait tantt emphatique de bonne foi et tantt trivial sans +pruderie. Avec tous leurs dfauts, ses lettres taient dictes par une +conviction qui les rendait irrsistiblement persuasives, et on y +sentait chaque mot le feu de la jeunesse et la sve bouillante d'un +artiste de gnie. + +En outre, Laurent se remit travailler avec ardeur, avec la rsolution de +ne jamais retomber dans le dsordre. Son coeur saignait des privations que +Thrse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la +sant du voyage en Suisse. Il tait rsolu s'acquitter au plus vite. + +Thrse sentit bientt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il +s'intitulait toujours, lui tait douce, et que, si elle pouvait continuer +ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie. + +Elle l'encouragea par des rponses toutes maternelles persvrer dans la +voie de travail o il se disait rentr pour toujours. Ces lettres furent +douces, rsignes et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une +tristesse mortelle. Thrse avouait tre un peu malade, et il lui venait +des ides de mort dont elle riait avec une mlancolie navrante. Elle tait +rellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dvorait. Elle +avait emport une petite somme qui tait le reste de ce qu'elle avait +gagn Gnes, et elle l'conomisait strictement pour rester la campagne +le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis +peut-tre avait-elle senti peu peu quelque dsir et en mme temps +quelque frayeur de revoir Laurent chang, soumis et amend de toutes +faons, comme il se montrait dans ses lettres. + +Elle esprait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la +vellit, cette bonne pense pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il +disait tantt oui et tantt non. Thrse attendait toujours qu'aucune +trace de l'ancien amour ne repart dans les lettres de Laurent: il +revenait bien toujours un peu, mais c'tait avec une dlicatesse exquise +dsormais, et ce qui dominait ces retours un sentiment mal touff, +c'tait une tendresse suave, une sensibilit expansive, une sorte de pit +filiale enthousiaste. + +Quand l'hiver fut venu, Thrse, se voyant au bout de ses ressources, fut +force de revenir Paris, o taient sa clientle et ses devoirs +vis--vis d'elle-mme. Elle cacha son retour Laurent, ne voulant pas le +revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la +rue peu frquente o tait sa petite maison. Il vit les contrevents +ouverts et entra, ivre de joie. C'tait une joie nave et presque +enfantine, qui et rendu ridicule et _bgueule_ toute attitude de mfiance +et de rserve. Il laissa dner Thrse, en la suppliant de venir le soir +chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il +voulait absolument son avis avant de le livrer. C'tait vendu et pay; +mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore +quelques jours. Ce n'tait plus le temps dplorable o Thrse ne s'y +connaissait pas, o elle avait le jugement troit et raliste des peintres +de portrait, o elle tait incapable de comprendre une oeuvre +d'imagination, _etc_. Elle tait maintenant sa muse et sa puissance +inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien. +Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, lui, tiendrait +toutes ses promesses. + +Thrse oublia le pass, et, sans tre trop enivre du prsent, elle ne +crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais un confrre. +Elle prit une voiture aprs son dner et alla chez Laurent. + +Elle trouva l'atelier illumin et le tableau magnifiquement clair. +C'tait une belle et bonne chose que ce tableau. Cet trange gnie avait +la facult de faire, en se reposant, des progrs rapides que ne font pas +toujours ceux qui travaillent avec persvrance. Il y avait eu, par suite +de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et +il semblait que, par la seule rflexion, il se ft dbarrass des dfauts +de sa premire exubrance. En mme temps, il avait acquis des qualits +nouvelles qu'on n'et pas cru appartenir sa nature, la correction du +dessin, la suavit des types, le charme de l'excution, tout ce qui devait +plaire dsormais au public sans dmriter auprs des artistes. + +Thrse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration. +Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre faire dominer chez lui le +noble orgueil du talent sur tous les mauvais entranements du pass. Elle +ne trouva aucune critique faire et lui dfendit mme de rien retoucher. + +Laurent, modeste en ses manires et en son langage, avait plus d'orgueil +que Thrse ne voulait lui en donner. Il tait, au fond du coeur, enivr +de ses loges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de +l'apprcier, elle tait la plus ingnieuse et la plus attentive. Il +sentait aussi revenir imprieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour +partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un +matre, c'est--dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses +dfaillances. + +Quand Thrse eut longtemps contempl le tableau, elle se retourna pour +voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle +en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thrse vit sa +mre debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent. + +Madame C.... tait venue Paris, ne sachant pas au juste le jour o +Thrse y reviendrait. Cette fois elle y tait attire par des affaires +srieuses: son fils se mariait, et M. C.... tait lui-mme Paris depuis +quelque temps. La mre de Thrse, sachant par elle qu'elle avait renou +sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, tait venue le +surprendre pour lui dire tout ce qu'une mre peut dire un homme pour +l'empcher de faire le malheur de sa fille. + +Laurent tait dou de l'loquence du coeur. Il avait rassur cette pauvre +mre, et il l'avait retenue en lui disant: + +--Thrse va venir, c'est vos pieds que je veux lui jurer d'tre +toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frre ou son mari, mais, dans +tous les cas, son esclave. + +Ce fut une bien douce surprise pour Thrse de trouver l sa mre, qu'elle +ne s'attendait pas voir sitt. Elles s'embrassrent en pleurant de joie. +Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, o le th +tait servi avec luxe. Laurent tait riche, il venait de gagner dix mille +francs. Il tait heureux et fier de pouvoir restituer Thrse tout ce +qu'elle avait dpens pour lui. Il fut adorable dans cette soire; il +gagna le coeur de la fille et la confiance de la mre, et il eut pourtant +la dlicatesse de ne pas dire un mot d'amour Thrse. Loin de l, en +baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'cria avec +sincrit que c'tait l le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en +tte--tte avec Thrse, il ne s'tait senti si heureux et si content de +lui-mme. + +Ce fut madame C... la premire qui, au bout de quelques jours, parla de +mariage Thrse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifi la +considration extrieure, qui, malgr ses chagrins domestiques, croyait +avoir bien fait, ne pouvait supporter l'ide de voir sa fille dlaisse +par Palmer, et elle pensait que dsormais Thrse devait avoir raison du +monde en faisant un autre choix. Laurent tait tout fait clbre et en +vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand +artiste tait corrig de ses travers. Thrse avait sur lui une influence +qui avait domin les plus grandes crises de sa pnible transformation. Il +avait pour elle un attachement invincible. C'tait devenu un devoir pour +tous deux de renouer pour toujours une chane qui n'avait jamais t +compltement brise, et qui, quelque effort qu'ils fissent dsormais, ne +pouvait jamais l'tre. + +Laurent excusait ses torts dans le pass par un raisonnement +trs-spcieux. Thrse, disait-il, l'avait gt dans le principe par trop +de douceur et de rsignation. Si, ds sa premire ingratitude, elle se ft +montre offense, elle l'et corrig de la mauvaise habitude, contracte +avec les mauvaises femmes, de cder ses emportements et ses caprices. +Elle lui et enseign le respect que l'on doit la femme qui s'est donne +par amour. + +Et puis une autre considration que faisait encore valoir Laurent pour se +disculper, et qui semblait plus srieuse, tait celle-ci, que dj il +avait fait entrevoir dans ses lettres: + +--Probablement, lui disait-il, j'tais malade sans le savoir quand, pour la +premire fois, j'ai t coupable envers toi. Une fivre crbrale, cela +semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible +de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opr, +peut-tre longtemps l'avance, une crise terrible o sa raison ait t +dj trouble, et contre laquelle sa volont n'ait pas pu ragir. N'est-ce +pas ce qui s'est pass en moi, ma pauvre Thrse, l'approche de cette +maladie o j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre +compte, et, quant moi, il m'arrivait souvent de m'veiller le matin et de +songer tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la ralit de +mes rves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le +lieu o nous tions m'inspirait une aversion maladive, que dj, dans la +fort de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand +tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations +injustes, je t'coutais d'un air hbt, croyant que c'tait toi-mme qui +avais rv tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'tre folle! +Tu vois bien que j'tais fou, et ne peux-tu pardonner des torts +involontaires? Compare ma conduite aprs ma maladie avec ce qu'elle tait +auparavant! N'tait-ce pas comme un rveil de mon me? Ne m'as-tu pas +trouv tout coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dvou que j'tais +sceptique, irascible, goste, avant cette crise qui me rendait moi-mme? +Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose me reprocher? N'avais-je pas +accept ton mariage avec Palmer comme un chtiment qui m'tait bien d? Tu +m'as vu mourir de douleur l'ide de te perdre pour toujours: t'ai-je dit +un mot contre ton fianc? Si tu m'eusses ordonn de courir aprs lui et +mme de me brler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon +me et ma vie t'appartiennent! Est-ce l ce que tu veux encore? Dis un mot, +et, si mon existence te gne et te perd, je suis prt la supprimer. Dis +un mot, Thrse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui +n'a rien faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi. + +Le caractre de Thrse s'tait affaibli dans ce double amour, qui, en +somme, n'avait t que deux actes du mme drame; sans cet amour froiss et +bris, jamais Palmer n'et song l'pouser, et l'effort qu'elle avait +fait pour s'engager lui n'tait peut-tre qu'une raction du dsespoir. +Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thme de persuasion +que Palmer avait d employer pour la convaincre tait un retour perptuel +sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il tait +fatalement entran lui rappeler sans cesse. + +Et puis le retour l'amiti aprs la rupture avait t pour Laurent un +vritable retour la passion, tandis que, pour Thrse, 'avait t une +nouvelle phase de dvouement plus dlicat et plus tendre que l'amour mme. +Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lchet. Elle avait +encore de la force contre l'injustice, et l'on peut mme dire que toute sa +force tait l. Elle n'tait pas la femme ternellement souffrante et +plaintive des inutiles regrets et des incurables dsirs. Il se faisait en +elle de puissantes ractions, et son intelligence, qui tait assez +dveloppe, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute ide de la +libert morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient +banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par +lambeau le pacte dchir. Elle se plaisait mme alors l'ide de rendre +gnreusement et sans reproche l'indpendance et le repos qui les +rclamait. + +Mais elle tait devenue beaucoup moins forte que dans sa premire jeunesse, +en ce sens qu'elle avait recouvr le besoin d'aimer et de croire, +longtemps assoupi en elle par un dsastre exceptionnel. Elle s'tait +longtemps imagin qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique +passion. Elle s'tait trompe, et elle ne pouvait plus se faire +d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur, +c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abngation, et satisfaire + tout prix cet lan maternel qui tait comme une fatalit de sa nature et +de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle +avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin trange, mais bien +caractris chez certaines femmes et mme chez certains hommes, ne l'avait +pas rendue aussi misricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est +parce que Palmer lui avait sembl trop fort pour avoir besoin lui-mme de +son dvouement. Palmer s'tait donc tromp en lui offrant un appui et une +consolation. Il avait manqu Thrse de se croire ncessaire cet homme, +qui voulait qu'elle ne songt qu' elle-mme. + +Laurent, plus naf, avait ce charme particulier dont elle tait fatalement +prise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette +touchante infirmit de son gnie avec des transports de sincrit et des +attendrissements inpuisables. Hlas! il se trompait aussi. Il n'tait pas +plus rellement faible que Palmer n'tait rellement fort. Il avait ses +heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, ds que sa +faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme +font tous les enfants que l'on adore. + +Laurent tait vou une fatalit inexorable. Il le disait lui-mme dans +ses moments de lucidit. Il semblait que, n du commerce de deux anges, il +et suc le lait d'une furie, et qu'il lui en ft rest dans le sang un +levain de rage et de dsespoir. Il tait de ces natures plus rpandues +qu'on ne pense dans l'espce humaine et dans les deux sexes, qui, avec +toutes les sublimits de l'ide et tous les lans du coeur, ne peuvent +arriver l'apoge de leurs facults sans tomber aussitt dans une sorte +d'pilepsie intellectuelle. + +Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible, +qui est de prtendre greffer le bonheur sur le dsespoir et de goter les +joies clestes de la foi conjugale et de l'amiti sainte sur les ruines +d'un pass frachement dvast. Il et fallu du repos ces deux mes +saignantes des blessures qu'elles avaient reues: Thrse en demandait +avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir +vcu dix sicles durant les dix mois de leur sparation, et il devenait +malade de l'excs d'un dsir de l'me, qui et d effrayer Thrse plus +qu'un dsir des sens. + +C'est par la nature de ce dsir que malheureusement elle se laissa +rassurer. Laurent semblait tre rgnr au point d'avoir rintgr +l'amour moral la place qu'il doit occuper en premire ligne, et il se +retrouvait seul avec Thrse, sans l'inquiter comme autrefois de ses +transports. Il savait, durant des heures entires, lui parler avec +l'affection la plus sublime, lui qui s'tait cru longtemps muet, disait-il, +et qui sentait enfin son gnie se dilater et prendre son vol dans une +rgion suprieure! Il s'imposait l'avenir de Thrse en lui montrant +sans cesse qu'elle avait remplir envers lui une tche sacre, celle de +le soustraire aux entranements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de +l'ge mr et l'gosme dprav de la vieillesse. Il lui parlait de +lui-mme et toujours de lui-mme: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par +elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui +devait cela, parce qu'elle lui avait sauv la vie! Et Thrse, avec la +fatale simplicit des coeurs aimants, arrivait trouver ce raisonnement +irrfutable et se faire un devoir de ce qui avait t d'abord implor +comme un pardon. + +Thrse arriva donc renouer cette fatale chane; elle eut seulement +l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant prouver la +rsolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul +l'engagement irrvocable. S'il ne se ft agi que d'elle, l'imprudente se +ft lie sans retour. + +Le premier bonheur de Thrse n'avait pas dur _toute une semaine_, comme +dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre +heures. Les ractions de Laurent taient soudaines et violentes, en raison +de la vivacit de ses joies. Nous disons ses ractions, Thrse disait ses +_rtractations_, et c'tait le mot vritable. Il obissait cet +inexorable besoin que certains adolescents prouvent de tuer ou de +dtruire ce qui leur plat jusqu' la passion. On a remarqu ces cruels +instincts chez des hommes de caractres trs-diffrents, et l'histoire les +a qualifis d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier +d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contracte dans le +milieu o ces hommes sont ns, soit par l'impunit, mortelle la raison, +que certaines situations leur ont assure ds leurs premiers pas dans la +vie. On a vu de jeunes rois gorger des biches qu'ils semblaient chrir, +pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de +gnie sont aussi des rois dans le milieu o ils se dveloppent; ce sont +mme des rois trs-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la +soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assure exalte +jusqu' la fureur. + +Tel tait Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se +combattaient. L'on et dit que deux mes, s'tant disput le soin d'animer +son corps, se livraient une lutte acharne pour se chasser l'une l'autre. +Au milieu de ces souffles contraires, l'infortun perdait son libre +arbitre, et tombait puis chaque jour sur la victoire de l'ange ou du +dmon qui se l'arrachaient. + +Et, quand il s'analysait lui-mme, il semblait parfois lire dans un livre +de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidit la clef de +ces mystrieuses conjurations dont il tait la proie. + +--Oui, disait-il Thrse, je subis le phnomne que les thaumaturges +appelaient la possession. Deux esprits se sont empars de moi. Y en a-t-il +rellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui +t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce +qu'il n'est pas le matre de faire le bien comme il l'entendrait. Il +voudrait tre calme, philosophe, enjou, tolrant; _l'autre_ ne veut pas +qu'il en soit ainsi. Il veut faire son tat de bon ange: il veut tre +ardent, enthousiaste, exclusif, dvou, et, comme son contraire le raille, +le nie et le blesse, il devient sombre et cruel son tour, si bien que +deux anges qui sont en moi arrivent enfanter un dmon. + +Et Laurent disait et crivait Thrse sur ce bizarre sujet des choses +aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient tre vraies et ajouter de +nouveaux droits l'impunit qu'il semblait s'tre rserve vis--vis +d'elle. + +Tout ce que Thrse avait craint de souffrir cause de Laurent en +devenant la femme de Palmer, elle eut le souffrir cause de Palmer en +redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rtrospective, la +pire de toutes, parce qu'elle se prend tout sans pouvoir s'assurer de +rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le +souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pense +s'acharna vouloir que Thrse lui rendit compte de tous les dtails de +sa vie Gnes et Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa +d'avoir cherch ds lors le _tromper_. Oubliant qu' cette poque +Thrse lui avait crit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui +avait crit: _Je l'pouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une +main sre et perfide la chane d'espoir et de dsir qui l'attachait +elle. Thrse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il +reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyaut lui +prescrivait de dire pour le dtacher d'elle. Il s'apaisa et convint +qu'elle avait mnager sa passion mal teinte avec une excessive +dlicatesse, lui disant peu peu toute la vrit mesure qu'il se +montrait dispos la recevoir sans douleur, et aussi mesure +qu'elle-mme avait pu prendre confiance dans l'avenir o Palmer +l'entranait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un +mensonge, mme lorsqu'elle avait refus de s'expliquer, et qu'au lendemain +de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une rconciliation +impossible, elle lui avait dit: Tout est fini entre nous. Ce que j'ai +rsolu et accept pour moi-mme est mon secret, et tu n'as pas le droit de +m'interroger. + +--0ui, oui, tu as raison, s'cria Laurent. J'tais injuste, et ma fatale +curiosit est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te +faire partager: Oui, pauvre Thrse, je te fais subir d'humiliants +interrogatoires, toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un +pardon gnreux! Je change les rles: j'instruis ton procs, et j'oublie +que c'est moi le coupable et le condamn! Je cherche d'une main impie +arracher les voiles de pudeur dont ton me a le droit et sans doute aussi +le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient tes relations avec +Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime +d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laiss Palmer t'interroger +sur les mystres de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends +maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes +son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les +demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lchet, en mme +temps qu'il la souille dans sa pense, en associant son image celle de +tous les fantmes qui l'obsdent. Oui, Thrse, tu as raison: il faut +travailler soi-mme entretenir la puret de son idal, et, moi, je +m'vertue sans cesse le profaner et l'arracher du temple que je lui +avais bti! + +Il semblait qu'aprs de telles explications, et lorsque Laurent se disait +prt le signer de son sang et de ses larmes, le calme dt renatre et le +bonheur commencer. Il n'en tait pas ainsi. Laurent, dvor d'une secrte +rage, revenait le lendemain ses questions, ses outrages, ses +sarcasmes. Des nuits entires se passaient en discussions dplorables, o +il semblait qu'il et absolument besoin de travailler son propre gnie +coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fcond en +maldictions d'une effroyable loquence, et pour faire atteindre Thrse +et lui les dernires limites du dsespoir. Aprs ces orages, il semblait +qu'il n'y et plus qu' se tuer ensemble. Thrse s'y attendait toujours +et se tenait prte, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent +n'avait pas encore cette pense. Accabl de lassitude, il s'endormait, et +son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses +traits le divin sourire des visions clestes. + +Rgle invariable, inoue, mais absolue dans cette trange organisation: le +sommeil changeait toutes ses rsolutions. S'il s'endormait le coeur plein +de tendresse, il s'veillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et +rciproquement, s'il tait parti la veille en maudissant, il accourait le +lendemain pour bnir. + +Trois fois Thrse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il +courut aprs elle et la fora de pardonner son dsespoir, car aussitt +qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommenait l'implorer avec +toutes les larmes d'un repentir exalt. + +Thrse fut la fois misrable et sublime dans cet enfer o elle s'tait +replonge en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle +poussa le dvouement jusqu' des immolations qui faisaient frmir ses amis, +et qui lui valurent quelquefois le blme, presque le mpris des gens +fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer. + +Et, d'ailleurs, cet amour de Thrse pour Laurent tait incomprhensible +pour elle-mme. Elle n'y tait pas entrane par les sens, car Laurent, +souill par la dbauche o il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne +pouvait teindre par sa volont, lui tait devenu un objet de dgot pire +qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus +lui en demander. Elle n'tait plus vaincue et domine par le charme de son +loquence et par les grces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait +plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les +avaient tant de fois rconcilis n'taient plus pour elle que les +effrayants symptmes de la tempte et du naufrage. + +Ce qui l'attachait lui, c'tait cette immense piti dont on contracte +l'imprieuse habitude avec les tres qui l'on a beaucoup pardonn. Il +semble que le pardon engendre le pardon jusqu' la satit, jusqu' la +faiblesse imbcile. Quand une mre s'est dit que son enfant est +incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien +faire qu' l'abandonner ou tout accepter. Thrse s'tait trompe toutes +les fois qu'elle avait cru gurir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai +qu'alors il redevenait meilleur, mais c'tait la condition d'esprer son +pardon. Quand il ne l'esprait plus, il se jetait corps perdu dans la +paresse et le dsordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle +russissait le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien +elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait lui faire! Quand il +revenait au dgot d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives +pour lui reprocher de vouloir faire de lui ce que _sa patronne Thrse +Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques, c'est--dire, selon lui, un idiot +et un maniaque. + +Et pourtant, dans cette piti de Thrse qu'il implorait si ardemment pour +s'en offenser aussitt qu'elle lui tait rendue, il y avait un respect +enthousiaste et peut-tre mme un peu fanatique pour le gnie de +l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'tre bourgeoise et inintelligente +quand il la voyait travailler son bien-tre lui avec candeur et +persvrance, elle tait grandement artiste, au moins dans son amour, +puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme tant de droit divin, +et lui sacrifiait sa propre fiert, son propre travail, et ce qu'une autre +moins dvoue et peut-tre appel sa propre gloire. + +Et lui, l'infortun, il voyait et comprenait ce dvouement, et, lorsqu'il +s'apercevait de son ingratitude, il tait dvor de remords qui le +brisaient. Il lui et fallu une matresse insouciante et robuste qui se +fut moque de ses colres comme de ses repentirs, qui n'et souffert de +rien, pourvu qu'elle le domint. Telle n'tait pas Thrse. Elle se +mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dprir, Laurent +cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse, +l'oubli momentan de ses propres larmes. + + + + +XIII + + +Un soir, il lui fit une si longue et si incomprhensible querelle, qu'elle +ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques +instants, un lger frlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta +convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'tait un poignard. +Thrse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme +travers le voile d'un rve, qu'il avait song la tuer. En ce moment tout +tait indiffrent Thrse. Se reposer de vivre et de penser, que ce ft +sommeil ou mort, elle laissait le choix la destine. + +C'tait la mort qu'elle mprisait. Laurent crut que c'tait lui, et, se +mprisant lui-mme, il la quitta enfin. + +Trois jours aprs, Thrse, dcide faire un emprunt qui lui permt un +voyage srieux, une absence relle (cette vie de dchirements et de +bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux +Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya Laurent sans donner son +nom au porteur. C'tait son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un +rosier blanc anonyme: c'tait aussi l'adieu de Laurent. Tous deux +partaient, tous deux restrent. La concidence de ces rosiers blancs mut +Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thrse, et la trouva achevant +ses paquets. Sa place tait retenue dans le courrier pour six heures du +soir. Celle de Laurent l'tait aussi dans la mme voiture. Tous deux +avaient pens revoir l'Italie l'un sans l'autre. + +--Eh bien, partons ensemble! s'cria-t-il. + +--Non, je ne pars plus, rpondit-elle. + +--Thrse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous +unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a +rsist tout ce qui peut briser un sentiment, tout ce qui peut tuer +une me. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions +ensemble. Veux-tu m'aimer? + +--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thrse. Je sens mon coeur +puis: je crois qu'il est mort. + +--Eh bien, veux-tu mourir? + +--Il m'est indiffrent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie +ni de ta mort avec moi. + +--Ah! oui, tu crois l'ternit du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver +dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela! + +--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque me +va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras +toujours et partout attir par la tempte. + +--C'est--dire que tu n'as pas mrit l'enfer, toi! + +--Tu ne l'as pas mrit non plus. Tu auras un autre ciel, voil tout! + +--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes? + +--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour. + +Laurent devint pensif. Il rpta machinalement plusieurs fois: La +gloire! puis il s'agenouilla devant la chemine en tisonnant, comme il +avait coutume de faire quand il voulait tre seul avec lui-mme. Thrse +sortit pour dcommander son dpart. Elle savait bien que Laurent l'et +suivie. + +Quand elle rentra, elle le trouva trs-calme et trs-enjou. + +--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comdie; mais pourquoi vouloir +s'lever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus +haut, et mme s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris +intrieurement, je le sais fort bien... + +--Je ne ris pas de celle des autres... + +--Qui, les autres? + +--Ceux qui y croient et qui l'aiment. + +--Dieu sait si j'y crois, Thrse, et si je ne m'en moque pas comme d'une +farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On +aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous +empoisonne, une mauvaise pice qui vous fait rire, et la gloire qui n'est +qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des +articles de journaux qui vous reintent et qui font parler de vous, et +puis des loges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des +critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en +soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succdent +devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous +transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moiti mort de +fatigue sans avoir ralis votre ide... Et puis... l'Institut... une +runion de gens qui vous dtestent, et qui eux-mmes... + +Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe +en disant: + +--N'importe! voil la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne +peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux! + +Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique, +et peu peu tout fait impersonnel. On et dit, les entendre et les +voir, deux paisibles amis qui ne s'taient jamais brouills. Cette +situation trange s'tait rpte plusieurs fois au beau milieu de leur +grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs +intelligences se convenaient et s'entendaient encore. + +Laurent eut faim et demanda dner avec Thrse. + +--Et votre dpart? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche. + +--Puisque vous ne partez plus, vous! + +--Je partirai si vous restez. + +--Eh bien, je partirai, Thrse. Adieu! + +Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure. + +--J'ai manqu le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas +encore dn? + +Thrse, proccupe, avait oubli son repas sur la table. + +--Ma chre Thrse, lui dit-il, accordez-moi une dernire grce; venez +dner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble quelque +spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma +gurison et notre salut tous les deux. prouvez-moi. Je ne serai plus ni +jaloux, ni exigeant, ni mme amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre +matresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette, +blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme marie, je suis +l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort + braver chaque fois que j'obtiens un tte--tte. C'est fort piquant, et +c'est l tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination +sont satisfaits de ce ct-l; c'est mon coeur tout seul et l'change de +mes ides avec les vtres que je vous offre. + +--Je les refuse, dit Thrse. + +--Comment! vous aurez la vanit d'tre jalouse d'un tre que vous n'aimez +plus? + +--Certes, non! Je n'ai plus ma vie donner, et je ne comprends pas une +amiti comme celle que vous me demandez sans un dvouement exclusif. Venez +me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus +d'intimit particulire, mme apparente. + +--Je comprends, Thrse; vous avez un autre amant! + +Thrse leva ses paules et ne rpondit rien. Il mourait d'envie qu'elle +se vantt d'un caprice, comme il venait de le faire vis--vis d'elle. Sa +force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec +anxit qu'elle rpondt son dfi pour l'accabler de reproches et de +ddains, et lui dclarer peut-tre qu'il venait d'inventer cette matresse +pour la forcer se trahir elle-mme. Il ne comprenait plus la force +d'inertie de Thrse. Il aimait mieux se croire ha et tromp qu'importun +ou indiffrent. + +Elle le lassa par son mutisme. + +--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dner, et, de l, au bal de l'opra, si je +ne suis pas trop gris. + +Thrse, reste seule, creusa, pour la millime fois en elle-mme, l'abme +de cette mystrieuse destine. Que lui manquait-il donc pour tre une des +plus belles destines humaines? La raison. + +--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thrse, et comment le +gnie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande +force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle +qu'une facult isole dont l'union avec le reste des facults n'est pas +toujours ncessaire? + +Elle tomba dans une sorte de rverie mtaphysique. Il lui avait toujours +sembl que la raison tait un ensemble d'ides et non pas un dtail; que +toutes les facults d'un tre bien organis lui empruntaient et lui +fournissaient tour tour quelque chose; qu'elle tait la fois le moyen +et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et +qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur relle aprs l'avoir rsolument +foule aux pieds. + +Elle repassait dans sa mmoire la vue de grands artistes, et regardait +aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la rgle du +vrai associe au rve du beau, et partout cependant des exceptions, des +anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyes comme celle +de Laurent. L'aspiration au sublime tait mme une maladie du temps et du +milieu o se trouvait Thrse. C'tait quelque chose de fivreux qui +s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mpriser les conditions du +bonheur normal en mme temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la +force des choses, Thrse elle-mme se trouvait jete, sans l'avoir dsir +ni prvu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle tait devenue la +compagne, la moiti intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces +gnies extravagants; elle assistait la perptuelle agonie de Promthe, +aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces +inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir +trouver le remde. + +Dieu tait encore dans ces mes rebelles et tortures cependant, puisqu' +certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source +pure de l'inspiration sacre n'tait pas tarie; ce n'tait point l un +talent puis, c'tait peut-tre encore un homme de beaucoup d'avenir. +Fallait-il l'abandonner l'envahissement du dlire et l'hbtement de +la fatigue? + +Thrse avait, disons-nous, trop ctoy cet abme pour n'en point partager +quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractre avait +failli s'engager son insu dans cette voie dsespre. Elle avait eu +cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misres de la +vie, et qui flotte entre les limites du rel et de l'imaginaire; mais, par +une raction naturelle, son esprit aspirait dsormais au vrai, qui n'est +ni l'un ni l'autre, ni l'idal sans frein, ni le fait sans posie. Elle +sentait que c'tait l le beau, et qu'il fallait chercher la vie +matrielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'me. Elle +se faisait de graves reproches de s'tre manqu si longtemps elle-mme: +puis, un instant aprs, elle se reprochait galement de se trop proccuper +de son propre sort en prsence du pril extrme o celui de Laurent +restait engag. + +Par toutes ses voix, par celle de l'amiti comme par celle de l'opinion, +le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'tait l le devoir +en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas quivaut celui +d'ordre gnral, d'intrt de la socit: Suivez le bon chemin, laissez +prir ceux qui s'en cartent. Et la religion officielle ajoutait: Les +sages et les bons pour l'ternel bonheur, les aveugles et les rebelles +pour l'enfer! Donc, peu importe au sage que l'insens prisse? + +Thrse se rvolta contre cette conclusion. + +--Le jour o je me croirai l'tre le plus parfait, le plus prcieux et le +plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrt de mort de +tous les autres; mais, si ce jour-l m'arrive, ne serai-je pas plus folle +que tous les autres fous? Arrire la folie de la vanit, mre de +l'gosme! Souffrons encore pour un autre que moi! + +Il tait prs de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil o elle s'tait +laisse tomber inerte et brise quatre heures auparavant. On venait de +sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton +contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu +de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_. + +Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette nigme? Voulait-il +qu'elle vint au bal masqu l'intriguer par une aventure banale? voulait-il +essayer de l'aimer sans la reconnatre? tait-ce fantaisie de pote ou +insulte de libertin? + +Thrse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquitude +ne l'y laissa plus rflchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher +cette victime l'garement infernal? + +--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas pas. Je verrai, j'entendrai sa vie +en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il +me raconte, quel point il aime le mal navement ou avec affectation, +s'il a vraiment des gots dpravs, ou s'il ne cherche qu' s'tourdir. +Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout +ce que j'loignais avec dgot de ses souvenirs et de mon imagination, je +dcouvrirai peut-tre un joint, un biais, pour l'arracher ce vertige. + +Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel +elle avait pourtant peine jet les yeux. Il tait en satin. Elle en +envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux +avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de +changer l'aspect de sa personne, dans le cas o Laurent viendrait la +souponner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit +toute seule et rsolument au bal de l'Opra. + +Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose +insupportable, touffante. Elle n'avait jamais essay de contrefaire sa +voix et ne voulait tre devine de personne. Elle se glissa muette dans +les corridors, cherchant les coins isols quand elle tait lasse de +marcher, ne s'y arrtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle, +ayant toujours l'air de passer, et russissant plus facilement qu'elle ne +l'avait espr tre compltement seule et libre dans cette foule agite. + +C'tait l'poque o l'on ne dansait pas au bal de l'Opra, et o le seul +dguisement admis tait le domino noir. C'tait donc une cohue sombre et +grave en apparence, occupe peut-tre d'intrigues aussi peu morales que +les bacchanales des autres runions de ce genre, mais d'un aspect imposant, +vu de haut, dans son ensemble. Puis tout coup, d'heure en heure, un +bruyant orchestre jouait des quadrilles effrns, comme si +l'administration, luttant contre la police, et voulu entraner la foule +enfreindre sa dfense; mais personne ne paraissait y songer. La noire +fourmilire continuait marcher lentement et chuchoter au milieu de ce +vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale trange, +fantastique, qui semblait impuissant dissiper la vision de cette fte +lugubre. + +Pendant quelques instants, Thrse fut frappe de ce spectacle au point +d'oublier o elle tait et de se croire dans le monde des rves tristes. +Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas. + +Elle se hasarda dans le foyer, o se tenaient, sans masque et sans +dguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait +le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom +dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aim +assis entre deux filles masques, dont la voix et l'accent avaient ce je +ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui rvle la fatigue des +sens et l'amertume de l'esprit. + +--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonne, ta fameuse +Thrse? Il parat qu'elle t'a tromp l-bas, en Italie, et que tu ne +voulais pas le croire? + +--Il a commenc s'en douter, reprit l'autre, le jour o il a russi +chasser le rival heureux. + +Thrse fut mortellement blesse de voir le douloureux roman de sa vie +livr de pareilles interprtations, mais plus encore de voir Laurent +sourire, rpondre ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient, +et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mmoire ou +sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thrse n'et jamais cru qu'il +n'tait pas mme son ami. Elle en tait sre maintenant! Elle resta, elle +couta encore; elle sentait une sueur glace coller son masque sa +figure. + +Cependant Laurent ne disait ces filles rien qui ne pt tre entendu de +tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y rpondait en +homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois +fois il billa en se cachant un peu. Nanmoins il restait l, se souciant +peu d'tre vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour, +billant de fatigue et non d'ennui rel, doux, distrait, mais aimable, et +parlant ces compagnes de rencontre comme si elles eussent t des femmes +du meilleur monde, presque de bonnes et srieuses amies, mles des +souvenirs agrables de plaisirs que l'on peut avouer. + +Cela dura bien un quart d'heure. Thrse restait toujours. Laurent lui +tournait le dos. La banquette o il tait assis se trouvait place dans +l'embrasure d'une porte de glace sans tain, ferme en face de lui. Lorsque +des groupes errant dans les couloirs extrieurs s'arrtaient contre cette +porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre +devenait une glace noire o l'image de Thrse se rptait sans qu'elle +s'en apert. Laurent la vit divers intervalles sans songer elle; mais +peu peu l'immobilit de cette figure masque l'inquita, et il dit ses +compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir: + +--Est-ce que vous ne trouvez pas a effrayant, le masque? + +--Nous te faisons donc peur? + +--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de +satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connat pas, et +qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en +ai assez. + +--C'est--dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous? + +--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y touffe. Voulez-vous venir voir +tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne. + +--Mais il y a de quoi mourir? + +--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous? + +--Ma foi, non! + +--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en levant +la voix. + +Un groupe de figures noires s'abattit comme une vole de chauves-souris +autour de lui. + +--Combien cela vaut-il? disait l'une. + +--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre. + +--Est-ce pied ou cheval? disait une troisime. + +--Cent francs par tte, rpondit-il, rien que pour se promener les pieds +dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour +voir l'effet... Combien tes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques +instants. Dix! ce n'est gure. N'importe, marchons! + +Trois restrent en disant: + +--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce +sera tout. + +--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept +pchs capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voil une +invention qui me sauve. + +--Allons, dit Thrse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il +est peintre. Rien n'est perdu. + +Elle suivit cette trange compagnie jusqu'au pristyle, pour s'assurer +qu'en effet l'ide fantasque tait mise excution; mais le froid fit +reculer les plus dtermines, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer. +On voulait qu'il changet la partie en un souper gnral. + +--Ma foi, non! dit-il, vous n'tes que des peureuses et des gostes, +absolument comme les femmes honntes. Je vais dans la bonne compagnie. +Tant pis pour vous! + +Mais elles le ramenrent dans le foyer, et il s'y tablit entre lui, +d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontes, une causerie +si vive, avec de si beaux projets, que Thrse, vaincue par le dgot, se +retira en se disant qu'il tait trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne +pouvait plus rien pour lui. + +Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et +le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laiss +prendre sa libert, faute d'un jour de courage ou de prudence, il +s'habitue au servage et toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond +de l'antiquit, que, quand Jupiter rduit un homme en cet tat, il lui te +la moiti de son me. + +Quand l'esclavage du corps tait le fruit terrible de la victoire, le ciel +agissait ainsi par piti pour le vaincu; mais, quand c'est l'me qui subit +l'treinte funeste de la dbauche, le chtiment est l tout entier. +Dsormais Laurent le mritait, ce chtiment. Il avait pu se racheter, +Thrse y avait risqu, elle aussi, la moiti de son me: il n'en avait +pas profit. + +Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme perdu +s'lana ses cts. + +C'tait Laurent. Il l'avait reconnue au moment o elle quittait le foyer, + un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience. + +--Thrse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire tous ces +hommes: Vous tes des brutes! toutes ces femmes: Vous tes des +infmes! Je veux crier ton nom, ton nom sacr cette foule imbcile, me +rouler tes pieds, et mordre la poussire en appelant sur moi tous les +mpris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma +confession haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers +chrtiens la faisaient dans les temples paens, purifis tout coup par +les larmes de la pnitence et lavs par le sang des martyrs... + +Cette exaltation dura jusqu' ce que Thrse l'et ramen sa porte. Elle +ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivr, si +matre de lui-mme, si agrablement discoureur au milieu des filles du bal +masqu, redevenait passionn jusqu' l'extravagance aussitt qu'elle lui +apparaissait. + +--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout l'heure on vous +parlait de moi comme d'une misrable, et cela mme ne vous rveillait pas. +Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'tait pas l ce +que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que +du mal. + + + + +XIV + + +Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une +dernire journe de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_, +amicale, tranquille. Ils allrent ensemble au Jardin des Plantes, +s'assirent sous le grand cdre, et montrent au labyrinthe. Il faisait +doux; plus de traces de neige. Un soleil ple perait travers des nuages +lilas. Les bourgeons des plantes taient dj gonfls de sve. Laurent +tait pote, rien que pote et artiste contemplatif ce jour-l: un calme +profond, inou, pas de remords, pas de dsirs ni d'esprances; de la +gaiet ingnue encore par moments. Pour Thrse, qui l'observait avec +tonnement, c'tait ne pas croire que tout ft bris entre eux. + +L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prtexte, et +absolument comme il se forme dans le ciel d't, par la seule raison qu'il +a fait beau la veille. + +Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde, +comme de continuels clats de foudre au sein des tnbres. + +Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un tat d'garement complet, +et, sans savoir o il tait, sans lui dire un mot, il se laissa tomber +endormi sur le sofa du salon. + +Thrse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et dsespoir de +la soustraire ce supplice. Elle tait dcourage; la mesure tait +comble. Elle pleura et pria toute la nuit. + +Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner sa porte. Catherine +dormait, et Thrse crut que quelque passant attard se trompait de +domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thrse alla regarder par +la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entre. Elle +vit un enfant de dix douze ans, dont les vtements annonaient l'aisance, +dont la figure leve vers elle lui parut anglique. + +--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; tes-vous gar dans le +quartier? + +--Non, rpondit-il, on m'a amen ici; je cherche une dame qui s'appelle +mademoiselle Jacques. + +Thrse descendit, ouvrit l'enfant, et le regarda avec une motion +extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait dj vu, ou qu'il +ressemblait quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait +retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troubl et indcis. + +Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de +rpondre: + +--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui tes mademoiselle +Thrse? + +--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous? + +--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi! + +--Qui tes-vous donc? + +--Je suis le fils du comte de ***. + +Thrse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant; +mais tout coup elle fut frappe de sa ressemblance avec une figure +qu'elle avait peinte dernirement en la regardant dans une glace pour +l'envoyer sa mre, et cette figure, c'tait la sienne propre. + +--Attends! s'cria-t-elle en saisissant le jeune garon dans ses bras avec +un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu? + +--Manol. + +--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mre? + +--C'est... on m'a bien recommand de ne pas vous le dire tout de suite! Ma +mre... c'tait d'abord la comtesse de ***, qui est l-bas, La Havane; +elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: Tu n'es pas mon fils, +je ne suis pas oblige de t'aimer. Mais mon pre m'aimait, et il me +disait souvent: Tu n'es qu' moi, tu n'as pas de mre. Et puis il est +mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: Tu es moi et tu vas +rester avec moi. C'est parce que mon pre lui avait laiss de l'argent, +la condition que je passerais pour leur fils tous les deux. Cependant +elle continuait ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle, +quand un monsieur des tats-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est +venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: Non, je ne veux pas. +Alors M. Palmer m'a dit: Veux-tu que je te reconduise ta vraie mre, +qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir? J'ai +dit: Oui, bien sr! Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque, +parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis lev bien +doucement, bien doucement, et nous avons navigu tous les deux jusqu' un +grand navire, et puis nous avons travers toute la grande mer, et nous +voil. + +--Vous voila! dit Thrse, qui tenait l'enfant press contre sa poitrine, +et qui, agite d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait +d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; o est-il, Palmer? + +--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amen la porte, il m'a dit: +_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu. + +--Cherchons-le, dit Thrse en se levant; il ne peut pas tre loin! + +Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait quelque +distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant tait reconnu par sa +mre. + +--Richard! Richard! s'cria Thrse en se jetant ses pieds au milieu de +la rue encore dserte, comme elle l'et fait quand mme elle et t +pleine de monde. Vous tes _Dieu_ pour moi!... + +Elle n'en put dire davantage; suffoque par les larmes de la joie, elle +devenait folle. + +Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-lyses et la fit asseoir. Il +lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnatre, et pour +russir caresser son fils sans risquer de l'touffer. + +--A prsent, lui dit Palmer, j'ai pay ma dette. Vous m'avez donn des +jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous +rends une vie entire de tendresse et de consolation, car cet enfant est +un ange, et il m'en cote de me sparer de lui. Je l'ai priv d'un +hritage et je lui en dois un en change. Vous n'avez pas le droit de vous +y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intrts sont rgls. Il a +dans sa poche un portefeuille qui lui assure le prsent et l'avenir. Adieu, +Thrse! Comptez que je suis votre ami la vie et la mort. + +Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thrse ne +voulut pas remettre les pieds dans la maison o Laurent dormait. Elle prit +un fiacre, aprs avoir envoy un commissionnaire Catherine avec ses +instructions, qu'elle crivit d'un petit caf o elle djeuna avec son +fils. Ils passrent la journe courir Paris ensemble, afin de s'quiper +pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les +paquets qu'elle avait faits dans la journe, et Thrse alla cacher son +enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de +l'Allemagne. Elle eut le bonheur goste: elle ne pensa plus ce que +Laurent deviendrait sans elle. Elle tait mre, et la mre avait +irrvocablement tu l'amante. + +Laurent dormit tout le jour et s'veilla dans la solitude. Il se leva, +maudissant Thrse d'avoir t la promenade sans songer lui faire +faire souper. Il s'tonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison +au diable, et sortit. + +Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait. +Quand il vit la maison de Thrse sous-loue, les meubles emballs ou +vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot +d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu' s'tourdir. + +Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une +lettre Thrse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour +de l'ancienne amiti; puis, revenant la passion, il finissait ainsi: + +Je sais bien que de toi je ne mrite pas mme cela, car je t'ai maudite, +et, dans mon dsespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me gurir des +efforts de dsespr. Oui, je me suis efforc de dnaturer ton caractre +et ta conduite mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te +hassent, et j'ai pris plaisir en entendre dire ceux qui ne te +connaissent pas. Je t'ai traite absente comme je te traitais quand tu +tais l! Et pourquoi n'es-tu plus l? C'est ta faute si je deviens fou; +il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que +je te hais en mme temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se +passera t'aimer et te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je +voudrais te tuer! Et, si tu tais l, je tomberais tes pieds! Thrse, +Thrse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la piti? +Oh! l'affreux chtiment que celui de cet incurable amour avec cette colre +inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en tre rduit perdre +tout, jusqu' la libert d'aimer ou de har? + +Thrse lui rpondit: + +Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je +n'aie pardonn, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner +encore. Dieu condamne certains hommes de gnie errer dans la tempte et + crer dans la douleur. Je t'ai assez tudi dans tes ombres et dans ta +lumire, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la +victime d'une destine, et que tu ne dois pas tre pes dans la mme +balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce +que tu appelles ton chtiment, c'est peut-tre la condition de ta gloire. +Apprends donc le subir, Tu as aspir de toutes tes forces l'idal du +bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rves. Eh bien, tes rves, mon +enfant, c'est la ralit, toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu +pas artiste? + +Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait +condamn cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne ft pas +absorbe par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront +ton oeuvre de sicle en sicle, voil tes soeurs et tes amantes. + +FIN + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21. + + + * * * * * + + +OEUVRES COMPLTES DE GEORGE SAND + +publies par CALMANN-LVY, DITEURS + + + +LES AMOURS DE L'AGE D'OR. + +ANDRIANI. + +ANDR. + +ANTONIA. + +AUTOUR DE LA TABLE. + +LE BEAU LAURENCE. + +LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DOR. + +CADIO. + +CSARINE DIETRICH. + +LE CHATEAU DES DSERTES. + +LE CHATEAU DE PICTORDU. + +LE CHNE PARLANT. + +LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE. + +LA COMTESSE DE RUDOLSTADT. + +LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE. + +CONSTANCE VERRIER. + +CONSUELO. + +CORRESPONDANCE. + +CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT. + +CONTES D'UNE GRAND'MRE. + +LA COUPE. + +LES DAMES VERTES. + +LA DANIELLA. + +LA DERNIRE ALDINI. + +LE DERNIER AMOUR. + +DERNIRES PAGES. + +LES DEUX FRRES. + +LE DIABLE AUX CHAMPS. + +ELLE ET LUI. + +LA FAMILLE DE GERMANDRE. + +LA FILLEULE. + +FLAMARANDE. + +FLAVIE. + +FRANCIA. + +FRANOIS LE CHAMPI. + +HISTOIRE DE MA VIE. + +UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion. + +L'HOMME DES NEIGES. + +HORACE. + +IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. + +INDIANA. + +ISIDORA. + +JACQUES. + +JEAN DE LA ROCHE. + +JEAN ZISKA--Gabriel. + +JEANNE. + +JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE. + +LAURA. + +LEGENDES RUSTIQUES. + +LLIA--Mtella--Cora. + +LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA. + +MADEMOISELLE LA QUINTINIE. + +MADEMOISELLE MERQUEM. + +LES MAITRES MOSASTES. + +LES MAITRES SONNEURS. + +MALGRTOUT. + +LA MARE AU DIABLE. + +LE MARQUIS DE VILLEMER. + +MA SOEUR JEANNE. + +MAUPRAT. + +LE MEUNIER D'ANGIBAULT. + +MONSIEUR SYLVESTRE. + +MONT-REVCHE. + +NANON. + +NARCISSE. + +NOUVELLES. + +NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +PAULINE. + +LA PETITE FADETTE. + +LE PCH DE M. ANTOINE. + +LE PICCININO. + +PIERRE QUI ROULE. + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE. + +QUESTIONS D'ART ET DE LITTRATURE. + +QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES. + +LE SECRTAIRE INTIME. + +LES SEPT CORDES DE LA LYRE. + +SIMON. + +SOUVENIRS DE 1848. + +TAMARIS. + +TEVERINO--Lone Loni. + +THTRE COMPLET. + +THTRE DE NOHANT. + +LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne. + +L'USCOQUE. + +VALENTINE. + +VALVDRE. + +LA VILLE NOIRE. + + * * * * * + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI *** + +***** This file should be named 13653-8.txt or 13653-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13653/ + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13653-8.zip b/old/13653-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..776eeca --- /dev/null +++ b/old/13653-8.zip diff --git a/old/13653.txt b/old/13653.txt new file mode 100644 index 0000000..d9e40eb --- /dev/null +++ b/old/13653.txt @@ -0,0 +1,7580 @@ +The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Elle et lui + +Author: George Sand + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +{~--- UTF-8 BOM ---~}ELLE ET LUI + +par + +GEORGE SAND + + + + +CALMANN-LEVY, EDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de +traduction reserves. + +[Note: La liste des oeuvres de George Sand publiees par Calmann-Levy est +reportee a la fin du roman.] + + + + +ELLE ET LUI + + + + +A MADEMOISELLE JACQUES. + + +Ma chere Therese, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler +mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_, +comme dit notre ami Bernard. Tiens! ca rime; mais ce qui n'a ni rime ni +raison, c'est ce que je vais vous raconter. + +Figurez-vous qu'hier, apres vous avoir ennuyee de ma visite, je trouvai, +en rentrant chez moi, un milord anglais... Apres ca, ce n'est peut-etre +pas un milord; mais, pour sur, c'est un Anglais, lequel me dit en son +patois: + +--Vous etes peintre? + +--_Yes_, milord. + +--Vous faites la figure? + +--_Yes_, milord. + +--Et les mains? + +--_Yes_, milord; les pieds aussi. + +--Bon! + +--Tres-bons! + +--Oh! je suis sur! + +--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi? + +--De vous? + +--Pourquoi pas? + +Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le +prendre pour un imbecile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme +magnifique. C'est la tete d'Antinoues sur les epaules de... sur les epaules +d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure epoque sur le buste un +peu singulierement habille et cravate d'un specimen de la fashion +britannique. + +--Ma foi! lui ai-je dit, vous etes un beau modele, a coup sur, et +j'aimerais a faire de vous une etude a mon profit; mais je ne peux pas +faire votre portrait. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que je ne suis pas peintre de portraits. + +--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle +specialite dans les arts? + +--Non; mais le public ne nous permet guere de cumuler. Il veut savoir a +quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si +j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de +vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine a reussir a la prochaine +exposition avec autre chose que des portraits: de meme que, si je ne +faisais de vous qu'un portrait mediocre, on me defendrait d'en jamais +essayer d'autres: on decreterait que je n'ai pas les qualites de l'emploi, +et que j'ai ete un presomptueux de m'y risquer. + +Je racontai a mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais +grace, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; apres quoi, il se mit a +rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond +mepris pour la France, sinon pour votre petit serviteur. + +--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait. + +--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutot que je n'ose pas +encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de +deux choses l'une: ou c'est une specialite qui n'en admet pas d'autres, ou +c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains +peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidelement et +agreablement le modele vivant. Ceux-la ont un succes assure, pour peu +qu'ils sachent presenter le modele sous son aspect le plus favorable, et +qu'ils aient l'adresse de l'habiller a son avantage tout en l'habillant a +la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire, +tres-apprenti et tres-conteste, comme j'ai l'honneur d'etre, on ne peut +pas lutter contre des gens du metier. Je vous avoue que je n'ai jamais +etudie avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes +particulieres d'une physionomie donnee. Je suis un malheureux inventeur +d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obeisse a +mon sujet, a mon idee, a mon reve, si vous voulez. Si vous me permettiez +de vous costumer a ma guise, et de vous poser dans une composition de mon +cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne +serait pas un portrait a donner a votre maitresse... encore moins a votre +femme legitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaitraient. Donc, ne me +demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par +hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poete +et createur, tout en etreignant sans effort et sans crainte la puissante +et majestueuse realite. Malheureusement, il n'est pas probable que je +devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bete. Lisez MM. tels et +tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons. + +Figurez-vous bien, Therese, que je n'ai pas dit a mon Anglais un mot de ce +que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-meme; +mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire +le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: "Pourquoi diable ne +vous adressez-vous pas a mademoiselle Jacques?" + +Il fit trois fois _Oh!_ apres quoi, il me demanda votre adresse, et le +voila parti sans faire la moindre reflexion, en me laissant tres-confus et +tres-irrite de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car +enfin, ma bonne Therese, si cet animal de bel Anglais va chez vous +aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que +je viens de vous ecrire, c'est-a-dire tout ce que je ne lui ai pas dit, +sur les _faiseurs_ et sur les grands maitres, qu'allez-vous penser de +votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge +incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent a +tout le monde! Ah! ma chere amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui +ai dit de vous quand il a ete parti!... Vous le savez, vous savez que, +pour moi, vous n'etes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits +ressemblants tres en vogue, mais un homme superieur qui s'est deguise en +femme, et qui, sans avoir jamais fait l'academie, devine et sait faire +deviner tout un corps et toute une ame dans un buste, a la maniere des +grands sculpteurs de l'antiquite et des grands peintres de la renaissance. +Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous. +Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous etes +tres-orgueilleuse, Therese. + +Je suis tout a fait melancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi. +J'ai si mal dejeune ce matin... Je n'ai jamais si mal mange que depuis que +j'ai une cuisiniere. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La regie +vous empoisonne. Et puis on m'a apporte des bottes neuves qui ne vont pas +du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours +sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous +pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le +plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous +parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas ou je voudrais etre +maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre, +j'aurais du plaisir a vous assommer de ma conversation. + +Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez la une famille +insupportable qui vous vole a vos amis les plus delicieux! Je vais donc +etre force, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voila l'effet +de votre bonte pour moi, ma chere grande camarade. C'est de me rendre si +sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je +m'etourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne +vous raconterai pas l'emploi de ma soiree. + +Votre ami et serviteur, + +LAURENT. + +11 mai 183... + + * * * * * + +A M. LAURENT DE FAUVEL. + +D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque +amitie, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent a votre +sante. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en +citer une, et me voila fort embarrassee; car, en fait de sottises, j'en +connais peu qui ne soient nuisibles. Reste a savoir ce que vous appelez +sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre +jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en desole. A quoi songez-vous, +mon Dieu, de detruire ainsi, de gaiete de coeur, une existence si +precieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne a +la priere. + +Quant a votre Anglais, qui est un Americain, je viens de le voir, et, +puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-etre demain, a mon grand +regret, il faut que je vous dise que vous avez tout a fait tort de ne pas +vouloir faire son portrait. Il vous eut offert les yeux de la tete, et les +yeux de la tete d'un Americain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de +billets de banque dont vous avez besoin, precisement pour ne pas faire de +sottises, c'est-a-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un +coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les +gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il +leur faut ensuite demander a leur imagination de quoi payer leurs dettes, +metier pour lequel cette princesse-la ne se sent pas faite, et auquel elle +ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite. + +Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ca m'est egal. D'ailleurs, si +nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez +donnees a votre Americain et a moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez +pas faire le portrait, c'est possible, cela est meme certain, s'il faut le +faire dans les conditions du succes bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait +nullement qu'il en fut ainsi. Vous l'avez pris pour un epicier, et vous +vous etes trompe. C'est un homme de jugement et de gout, qui s'y connait, +et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien recu! Il +venait a moi comme a un pis aller, je m'en suis fort bien apercue, et je +lui en ai su gre. Aussi l'ai-je console en lui promettant de faire tout +mon possible pour vous decider a le peindre. Nous parlerons donc de cette +affaire apres-demain, car j'ai donne rendez-vous au dit Palmer pour le +soir, afin qu'il m'aide a plaider sa propre cause et qu'il emporte votre +promesse. + +Sur ce, mon cher Laurent, desennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir +pendant deux jours. + +Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit, +et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une +vieille precheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous +coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire exces et +abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-la: genie oblige. + +Votre camarade, + +THERESE JACQUES. + + * * * * * + +A MADEMOISELLE JACQUES. + +Ma chere Therese, je pars dans deux heures pour une partie de campagne +avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la +beaute, a ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire +de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher +amerement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aime flaner dans +votre grand atelier, et deraisonner dans votre petit salon lilas; mais, +puisque vous etes en retraite avec vos trente-six cousins de province, +vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence +apres-demain: vous aurez la delicieuse musique de l'accent anglo-americain +pendant toute la soiree. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je +croyais que Dick etait le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en +fait de langues, je sais tout au plus le francais. + +Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous etes mille fois trop maternelle, +ma bonne Therese, de penser a mes interets au detriment des votres. Bien +que vous ayez une belle clientele, je sais que votre generosite ne vous +permet pas d'etre riche, et que quelques billets de banque de plus seront +beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez a +faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous +dites. + +D'ailleurs, jamais je n'ai ete moins en train de faire de la peinture. Il +faut pour cela deux choses que vous avez, la reflexion et l'inspiration; +je n'aurai jamais la premiere, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je +degoute comme d'une vieille folle qui m'a ereinte en me promenant a +travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois +bien ce qui me manque; n'en deplaise a votre raison, je n'ai pas encore +assez vecu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Realite, sous +la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opera. J'espere +bien, a mon retour, etre l'homme du monde le plus accompli, c'est-a-dire +le plus blase et le plus raisonnable. + +Votre ami, + +LAURENT. + + * * * * * + + + + +I + + +Therese comprit fort bien, a premiere vue, le depit et la jalousie qui +avaient dicte cette lettre. + +--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes, +il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute +autre. + +Et, tout en relisant et revant, Therese craignit de se mentir a elle-meme +en cherchant a se persuader que Laurent ne courait aucun danger aupres +d'elle. + +--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non +satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi. +Je n'en ai jamais eu! + +Mais la pendule marquait cinq heures de l'apres-midi. Et Therese, apres +avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna conge a son +domestique pour vingt-quatre heures, fit a sa fidele vieille Catherine +diverses recommandations particulieres et monta en fiacre. Deux heures +apres, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voutee et +parfaitement voilee, dont le cocher meme ne vit pas la figure. Elle +s'enferma avec cette personne mysterieuse, et Catherine leur servit un +petit diner tout a fait succulent. Therese soignait et servait sa compagne, +qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas +manger. + +De son cote, Laurent se disposait a la partie de plaisir annoncee; mais, +quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit +qu'une affaire imprevue le retenait encore deux heures a Paris, et qu'il +le rejoindrait a sa maison de campagne dans la soiree. + +Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'etait habille avec une hate +fievreuse. Il s'etait fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il +avait jete son habit sur un fauteuil, et il avait passe ses mains dans les +boucles trop symetriques de ses cheveux, sans songer pourtant a l'air +qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantot vite, tantot +lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois +promettre de se hater de partir lui-meme, il courut sur l'escalier pour le +prier de l'attendre et lui dire qu'il renoncait a toute affaire pour le +suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, ou il se +jeta sur son lit. + +--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose +la-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisieme jour, +c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Americain que +je ne connais pas! Mais elle connait, certainement, elle, ce Palmer, +qu'elle appelle par son petit nom! D'ou vient alors qu'il m'a demande son +adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis +pas l'amant de Therese, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Therese! +je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en preserve! une femme qui a +cinq ans de plus que moi, peut-etre davantage! Qui sait l'age d'une femme, +et de celle-la precisement, dont personne ne sait rien? Un passe si +mysterieux doit couvrir quelque enorme sottise, peut-etre une honte bien +conditionnee. Et avec cela, elle est prude, ou devote, ou philosophe, qui +peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialite, ou une tolerance, +ou un detachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce +qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer? + +Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui. + +--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais +qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle +Jacques. + +Laurent tressaillit. + +--Et que diable voulez-vous a mademoiselle Jacques? repondit-il en faisant +semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette. + +--Moi? Rien... c'est-a-dire si! Je voudrais bien la connaitre; mais je ne +la connais que de vue et de reputation. C'est pour une personne qui veut +se faire peindre que je demande son adresse. + +--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques? + +--Parbleu! elle est tout a fait celebre a present, et qui ne l'a +remarquee? Elle est faite pour cela! + +--Vous trouvez? + +--Eh bien, et vous? + +--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas competent. + +--Vous l'aimez beaucoup? + +--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas +la cour. + +--Vous la voyez souvent? + +--Quelquefois. + +--Alors vous etes son ami... serieux? + +--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous? + +--Parce que je n'en crois rien; a vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami +serieux d'une femme... jeune et belle! + +--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon +camarade, pas desagreable a voir, voila tout. Pourtant elle appartient a +un type que je n'aime pas, et je suis force de lui pardonner d'etre +blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture. + +--Elle n'est pas deja si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des +cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulierement. +Au reste, ca lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant. + +--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous! + +--Elle n'est pas tres-grande, elle a des petits pieds et des petites +mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardee, puisque j'en suis +amoureux. + +--Tiens, quelle idee vous avez la! + +--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plait +pas? + +--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-la, je +tacherais d'etre mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas +amoureux, c'est un etat que je ne fais pas; par consequent, je ne serais +pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble. + +--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la +chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin a +la patience, vu que je suis d'un age et d'un monde ou le plaisir ne manque +pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-la, et que vous la +connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosite de ma part, je vous le +declare, si elle est veuve ou... + +--Ou quoi? + +--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari. + +--Je n'en sais rien. + +--Pas possible! + +--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demande. Ca m'est si egal! + +--Savez-vous ce qu'on dit? + +--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit? + +--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a ete mariee a +un homme riche et titre. + +--Mariee... + +--On ne peut plus mariee, par-devant M. le maire et M. le cure. + +--Quelle betise! elle porterait son nom et son titre. + +--Ah! voila! Il y a un mystere la-dessous. Quand j'aurai le temps, je +chercherai ca, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant +connu, bien qu'elle vive avec une grande liberte. D'ailleurs, vous devez +savoir cela, vous? + +--Je n'en sais pas le premier mot. Ah ca! vous croyez donc que je passe ma +vie a observer ou a interroger les femmes? Je ne suis pas un flaneur comme +vous, moi! je trouve la vie tres courte pour vivre et travailler. + +--Vivre... je ne dis pas. Il parait que vous vivez beaucoup. Quant a +travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce +que vous avez la? Laissez-moi voir! + +--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commence ici. + +--Si fait: cette tete-la... c'est tres-beau, diable! Laissez-moi donc voir, + ou je vous malmene dans mon prochain _salon_. + +--Vous en etes bien capable! + +--Oui, quand vous le meriterez; mais, pour cette tete-la, c'est superbe et +s'admire tout betement. Qu'est-ce que ca sera? + +--Est-ce que je sais? + +--Voulez-vous que je vous le dise? + +--Vous me ferez plaisir. + +--Faites-en une sibylle. On coiffe ca comme on veut, ca n'engage a rien. + +--Tiens, c'est une idee. + +--Et puis on ne compromet pas la personne a qui ca ressemble. + +--Ca ressemble a quelqu'un? + +--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas? +Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez +tout, meme les choses les plus simples. Vous etes l'amant de cette +figure-la! + +--La preuve, c'est que je m'en vais a Montmorency! dit froidement Laurent +en prenant son chapeau. + +--Ca n'empeche pas! repondit Mercourt. + +Laurent sortit, et Mercourt, qui etait descendu avec lui, le vit monter +dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de +Boulogne, ou il dina tout seul dans un petit cafe, et d'ou il revint a la +nuit tombee, a pied et perdu dans ses reveries. + +Le bois de Boulogne n'etait pas a cette epoque ce qu'il est aujourd'hui. +C'etait plus petit d'aspect, plus neglige, plus pauvre, plus mysterieux et +plus champetre: on y pouvait rever. + +Les Champs-Elysees, moins luxueux et moins habites qu'aujourd'hui, avaient +de nouveaux quartiers ou se louaient encore a bon marche de petites +maisons avec de petits jardins d'un caractere tres-intime. On y pouvait +vivre et travailler. + +C'etait dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des +lilas en fleur, et derriere une grande haie d'aubepine fermee d'une +barriere peinte en vert, que demeurait Therese. On etait au mois de mai. +Le temps etait magnifique. Comment Laurent se trouva, a neuf heures, +derriere cette haie, dans la rue deserte et inachevee ou les reverberes +n'avaient pas encore ete installes, et sur les talus de laquelle +poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-meme +eut ete embarrasse d'expliquer. + +La haie etait fort epaisse, et Laurent tourna sans bruit tout a l'entour, +sans apercevoir autre chose que des feuilles legerement dorees par une +lumiere qu'il supposa placee dans le jardin, sur une petite table aupres +de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soiree chez +Therese. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le the, comme cela +arrivait quelquefois? Mais Therese avait annonce a Laurent qu'elle +attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le +chuchotement mysterieux de deux voix, dont l'une lui paraissait etre celle +de Therese. L'autre parlait tout a fait bas: etait-ce celle d'un homme? + +Laurent ecouta a en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'a ce +qu'enfin il entendit ou crut entendre ces mots dits par Therese: + +--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est +vous! + +--A present, se dit Laurent en quittant precipitamment la petite rue +deserte et en revenant sur la chaussee bruyante des Champs-Elysees, me +voila bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'etait pas obligee +de me confier cela!... Seulement, elle n'etait pas obligee de parler en +toute occasion de maniere a me faire croire qu'elle n'etait et ne voulait +etre a personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir +avant tout. Qu'est-ce que ca me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et +meme il faut bien que j'aie eu la tete un peu montee pour elle sans me +l'avouer, puisque j'etais la aux ecoutes, faisant le plus lache des +metiers, quand ce n'est pas un metier de jaloux! Je ne peux pas m'en +repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misere et d'une grande +duperie: celle de desirer une femme qui n'a rien de plus desirable que +toute autre, pas meme la sincerite. + +Laurent arreta une voiture qui passait vide et alla a Montmorency. Il se +promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez +Therese avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures a la +campagne et se trouva le troisieme soir a la porte de Therese, juste en +meme temps que M. Richard Palmer. + +--Oh! dit l'Americain en lui tendant la main, je suis content de voir +vous! + +Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put +s'empecher de demander a M. Palmer pourquoi il etait si content de le +voir. + +L'etranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de +l'artiste. + +--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialite +irresistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup! + +--Comment! vous voila? dit Therese etonnee a Laurent. Je ne comptais plus +sur vous ce soir. + +Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusite +dans ces simples paroles. + +--Ah! lui repondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre +parti, et je crois que je viens troubler un delicieux tete-a-tete. + +--C'est d'autant plus cruel a vous, reprit-elle sur le meme ton enjoue, +que vous sembliez vouloir me le menager. + +--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas decommande! Dois-je m'en +aller? + +--Non, restez. Je me resigne a vous supporter. + +L'Americain, apres avoir salue Therese, avait ouvert son portefeuille et +cherche une lettre qu'il etait charge de lui remettre. Therese parcourut +cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre reflexion. + +--Si voulez repondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane. + +--Merci, repondit Therese en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui etait +sous sa main, je ne repondrai pas. + +Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec +plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta +pour ainsi dire aux yeux. C'etait celle qu'il avait ecrite a Therese +l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choque interieurement de voir +cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer. + +--Elle me laisse la, dit-il, pele-mele avec ses amants evinces. Je n'ai +pourtant pas droit a cet honneur. Je ne lui ai jamais parle d'amour. + +Therese se mit a parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier, +epiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses +interlocuteurs, et s'imaginant a chaque instant decouvrir en eux une +crainte secrete de le voir ceder; mais leur insistance etait de si bonne +foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupcons. Si Therese avait des +relations avec cet etranger, libre et seule comme elle vivait, ne +paraissant devoir rien a personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on +pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du pretexte d'un portrait pour +recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie? + +Des qu'il se sentit calme, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte +de manifester sa curiosite. + +--Vous etes donc Americaine? dit-il a Therese, qui de temps en temps +traduisait a M. Palmer, en anglais, les repliques qu'il n'entendait pas +bien. + +--Moi? repondit Therese; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur +d'etre votre compatriote? + +--C'est que vous parlez si bien l'anglais! + +--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas. +Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si +c'est d'hier ou d'il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien, +demandez-le a lui-meme. + +Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers +decide a lui faire. Il repondit que ce n'etait pas la premiere fois qu'il +venait en France et qu'il avait connu Therese toute jeune, chez ses +parents. Il ne fut pas dit quels parents. Therese avait coutume de dire +qu'elle n'avait jamais connu ni son pere ni sa mere. + +Le passe de mademoiselle Jacques etait un mystere impenetrable pour les +gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit +nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle etait venue a +Paris on ne sait d'ou, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle +etait connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait +fait ayant ete remarque chez des gens de gout et signale tout a coup comme +une oeuvre de maitre. C'est ainsi que, d'une clientele et d'une existence +pauvres et obscures, elle avait passe brusquement a une reputation de +premier ordre et une existence aisee; mais elle n'avait rien change a ses +gouts tranquilles, a son amour de l'independance et a l'austerite enjouee +de ses manieres. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-meme +que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et +de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une maniere d'eluder les +questions et de passer a cote qui la dispensait de repondre. Si on +trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire apres quelques mots +vagues: + +--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'interessant a raconter, et, si +j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y +penser. Je suis tres-heureuse a present, puisque j'ai du travail et que +j'aime le travail par-dessus tout. + +C'est par hasard, et a la suite de relations d'artiste a artiste dans la +meme partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle +Jacques. Lance comme gentilhomme et comme artiste eminent dans un double +monde, M. Fauvel avait, a vingt-quatre ans, l'experience des faits que +l'on n'a pas toujours a quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour +a tour; mais il n'avait nullement l'experience du coeur, qui ne s'acquiert +pas dans le desordre. Grace au scepticisme qu'il affichait, il avait donc +commence par decreter en lui-meme que Therese devait avoir pour amants +tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu +a peu affirmer et prouver la purete de leurs relations avec elle pour +arriver a la considerer comme une personne qui pouvait avoir eu des +passions, mais non des commerces de galanterie. + +Des lors il s'etait senti ardemment curieux de savoir la cause de cette +anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et +volontairement isolee. Il l'avait vue plus souvent, et peu a peu presque +tous les jours, d'abord sous toute sorte de pretextes, ensuite en se +donnant pour un ami sans consequence, trop viveur pour avoir souci d'en +conter a une femme serieuse, mais trop idealiste, en depit de tout, pour +n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitie +desinteressee. + +Au fond, c'etait la la verite dans le principe; mais l'amour s'etait +glisse dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se debattait +contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore deguiser a Therese +et a lui-meme, d'autant plus qu'il l'eprouvait pour la premiere fois de sa +vie. + +--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis a M. Palmer d'essayer son +portrait, pourquoi diable tenez-vous tant a une chose qui ne sera +peut-etre pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne +vous refuse certainement pas d'en faire une a coup sur excellente? + +--Elle me refuse, repondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais +pas pourquoi. J'ai promis a ma mere, qui a la faiblesse de me croire +tres-beau, un portrait de maitre, et elle ne le trouvera jamais +ressemblant, s'il est trop reel. Voila pourquoi je m'etais adresse a vous +comme a un maitre idealiste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne +pas faire plaisir a ma mere, ou l'ennui de chercher encore. + +--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!... + +--Je ne trouve pas; mais, a supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il +aient le temps tout de suite, et je suis presse d'envoyer le portrait. +C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le +transport durera environ deux mois. + +--C'est-a-dire, Laurent, ajouta Therese, qu'il vous faut faire ce portrait +en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut, +vous auriez a commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis, +n'est-ce pas? + +M. Palmer tendit la main a Laurent en disant: + +--Voila le contrat passe. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle +Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mele pas. Quelle est votre +heure demain? + +L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crut force d'en +faire autant par respect pour Therese; mais Palmer n'y fit aucune +attention, et sortit apres avoir serre sans la baiser la main de +mademoiselle Jacques. + +--Dois-je le suivre? dit Laurent. + +--Ce n'est pas necessaire, repondit-elle; toutes les personnes que je +recois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez a dix +heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliee a +bavarder avec vous jusqu'a pres de minuit, et, comme je ne peux pas dormir +passe cinq heures du matin, je me suis sentie tres-fatiguee. + +--Et vous ne me mettiez pas a la porte? + +--Non, je n'y pensais pas. + +--Si j'etais fat, j'en serais bien fier! + +--Mais vous n'etes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela a ceux qui sont +betes. Voyons, malgre le compliment, maitre Laurent, j'ai a vous gronder. +On dit que vous ne travaillez pas. + +--Et c'est pour me forcer a travailler que vous m'avez mis la tete de +Palmer comme un pistolet sur la gorge. + +--Eh bien, pourquoi pas? + +--Vous etes bonne, Therese, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie +malgre moi. + +--Je ne me mele pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-la. Je +n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'etre votre mere; mais je suis votre +soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est +impossible de ne pas m'affliger de vos acces de paresse. + +--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'ecria Laurent avec un melange +de plaisir et de depit que Therese sentit, et qui l'engagea a repondre +avec franchise. + +--Ecoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous +expliquions. J'ai beaucoup d'amitie pour vous. + +--J'en suis tres-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis meme pas +bon a faire un ami, Therese! Je ne crois pas plus a l'amitie qu'a l'amour +entre une femme et un homme. + +--Vous me l'avez deja dit, et cela m'est fort egal, ce que vous ne croyez +pas. Moi, je crois a ce que je sens, et je sens pour vous de l'interet et +de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter aupres de moi un +etre quelconque sans m'attacher a lui et sans desirer qu'il soit heureux. +J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache +gre. Or, vous n'etes pas un etre quelconque, vous etes un homme de genie, +et, qui plus est, j'espere, un homme de coeur. + +--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde. +Je sais me battre en duel, payer mes dettes et defendre la femme a qui je +donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur +tendre, aimant, naif... + +--Je sais que vous avez la pretention d'etre vieux, use et corrompu. Cela +ne me fait rien du tout, vos pretentions. C'est une mode bien portee a +l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie reelle ou douloureuse, +mais qui passera quand vous voudrez. Vous etes un homme de coeur, +precisement parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme +viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. +Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est a l'artiste que je parle: +l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content +de lui-meme. + +--Eh bien, vous vous trompez, Therese, repondit Laurent avec vivacite. +C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans +l'artiste et qui l'etouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous. +l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne +sais pas, comme vous, etre attentif et calme pendant six heures de travail, +faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer a +travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir a deux ou +trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du +sommeil. Mon sommeil a moi est mauvais, mes promenades sont agitees, mon +travail est fievreux. L'invention me trouble et me fait trembler: +l'execution, toujours trop lente a mon gre, me donne d'effroyables +battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que +j'accouche d'une idee qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux +et degoute le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me +quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre +m'arrive si confuse et si enorme, que mon pauvre etre ne peut pas la +contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'a ce qu'elle ait pris des +proportions realisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de +l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas definir. +Et voila comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce geant +d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache +une a une, par le forceps de sa volonte, de maigres souris a demi mortes! +Donc, Therese, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imagine de vivre, +que je fasse des exces de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que +mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout +bonnement mon infirmite. + +--Alors, c'est decide, c'est arrete, dit Therese en souriant, vous +travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un +mot. Si on vous proposait d'etre demain le prince D... ou le comte de S..., +avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez, +en parlant de votre pauvre palette si meprisee: _Rendez-moi ma mie!_ + +--Ma palette meprisee? Vous ne me comprenez pas, Therese! C'est un +instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire, +c'est une estime accordee au talent, plus pure et plus exquise que celle +que l'on accorde au titre et a la fortune. Donc, c'est un tres-grand +avantage et un tres-grand plaisir pour moi de me dire: "Je ne suis qu'un +petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas deroger +menent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des +ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai deroge, j'ai +pris un etat, et il se trouve qu'a vingt-quatre ans quand je passe sur un +petit cheval de manege au milieu des premiers riches et des premiers beaux +de Paris, montes sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les +badauds assis aux Champs-Elysees, un homme de gout ou une femme d'esprit, +c'est moi qui suis regarde et nomme, et non pas les autres." Vous riez! +vous trouvez que je suis tres-vain? + +--Non, mais tres-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas. + +--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre, +je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette, +instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne +sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le desordre, non +pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de +mes nerfs. Voila tout, Therese. Qu'y a-t-il donc la qui ne soit +raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de +fatigue. + +--C'est vrai, dit Therese, je l'ai remarque, et je m'en etonne comme d'une +anomalie; mais je crains bien que cette maniere de produire ne vous tue, +et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez, +repondez a une question: Avez-vous commence la vie par le travail et +l'abstinence, et avez-vous senti alors la necessite de vous etourdir pour +vous reposer? + +--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du college, aimant la peinture, +mais ne croyant pas etre jamais force de peindre. Je me croyais riche. Mon +pere est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me +suis depeche de devorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une annee de +bien-etre. Quand je me suis vu a sec, j'ai pris le pinceau; j'ai ete +ereinte et porte aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand +succes possible, et, a present, je me donne, pendant quelques mois ou +quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il +n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis egalement au bout de +mes forces et de mes desirs. Alors je reprends le travail avec rage, +douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalite +recommencent. + +--Il y a longtemps que vous menez cette vie-la? + +--Il ne peut pas y avoir longtemps a mon age! Il y a trois ans. + +--Eh! c'est beaucoup pour votre age, justement! Et puis vous avez mal +commence: vous avez mis le feu a vos esprits vitaux avant qu'ils eussent +pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empecher de grandir. +Votre tete a grossi quand meme, et le genie s'y est developpe malgre tout; +mais peut-etre bien votre coeur s'est-il atrophie, peut-etre ne serez-vous +jamais ni un homme ni un artiste complet. + +Ces paroles de Therese, dites avec une tristesse tranquille, irriterent +Laurent. + +--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me meprisez? + +--Non, repondit-elle en lui tendant la main, je vous plains! + +Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de +Therese. + +Ces larmes amenerent en lui une reaction violente: un deluge de pleurs +inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Therese, non pas comme un +amant qui se declare, mais comme un enfant qui se confesse: + +--Ah! ma pauvre chere amie! s'ecria-t-il en lui prenant les mains, vous +avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux, +voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi +que j'ai dans la poitrine a la place du coeur crie sans cesse apres je ne +sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu, +et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les meprise +toutes! Je peux vous dire cela, a vous qui etes mon camarade et mon ami! +Je me surprends parfois pret a idolatrer une courtisane, tandis qu'aupres +d'un ange je serais peut-etre plus froid qu'un marbre. Tout est derange +dans mes notions, tout est peut-etre devie dans mes instincts. Si je vous +disais que je ne trouve deja plus d'idees riantes dans le vin! 0ui, j'ai +l'ivresse triste, a ce qu'il parait; et on m'a dit qu'avant-hier, dans +cette debauche a Montmorency, j'avais declame des choses tragiques avec +une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je +devienne, Therese, si vous n'avez pas pitie de moi? + +--Certes, j'ai pitie, mon pauvre enfant, dit Therese en lui essuyant les +yeux avec son mouchoir; mais a quoi cela peut-il servir? + +--Si vous m'aimiez, Therese! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous +ne m'avez pas permis d'etre pour vous une espece d'ami? + +--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez repondu que vous ne +pouviez croire a l'amitie d'une femme. + +--Je croirais peut-etre a la votre; vous devez avoir le coeur d'un homme, +puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi. + +--Je ne vous l'ai pas otee, et je veux bien essayer d'etre un homme pour +vous, repondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitie d'un +homme doit avoir plus de rudesse et d'autorite que je ne me crois capable +d'en avoir. Malgre moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et +vous voyez deja! Je m'etais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous +mettre en colere contre moi et contre vous-meme; au lieu de cela, me voila +pleurant avec vous, ce qui n'avance a rien. + +--Si fait! si fait! s'ecria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont +arrose la place dessechee; peut-etre que mon coeur y repoussera! Ah! +Therese, vous m'avez deja dit une fois que je me vantais devant vous de ce +dont je devrais rougir, que j'etais un mur de prison. Vous n'avez oublie +qu'une chose: c'est qu'il y a derriere ce mur un prisonnier! Si je pouvais +ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est +d'airain, et ma volonte, ma foi, mon expansion, ma parole meme, ne peuvent +le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me +servira, je vous le demande, d'avoir barbouille de peintures fantasques +les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve ecrit nulle part? + +--Si je vous comprends bien, dit Therese reveuse, vous pensez que votre +oeuvre a besoin d'etre echauffee par le sentiment. + +--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas la ce que me disent tous vos +reproches? + +--Pas precisement. Il n'y a que trop de feu dans votre execution, la +critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traite avec respect cette +exuberance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautes +empechent quiconque a de l'enthousiasme d'eplucher les defauts. Loin de +trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brulant et passionne; +mais je cherchais ou etait en vous le siege de cette passion: je le vois +maintenant, il est dans le desir de l'ame. Oui, certainement, +ajouta-t-elle toujours reveuse, comme si elle cherchait a percer les +voiles de sa propre pensee, le desir peut etre une passion. + +--Eh bien, a quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbe. + +--Je me demande si je dois faire la guerre a cette puissance qui est en +vous, et si, en vous persuadant d'etre heureux et calme, on ne vous +oterait pas le feu sacre. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne +peut pas etre pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est +vivement exprimee pendant sa periode de fievre, elle doit, ou tomber +d'elle-meme, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque age n'a-t-il pas sa +force et sa manifestation particulieres? Ce que l'on appelle les diverses +_manieres_ des maitres, n'est-ce pas l'expression des successives +transformations de leur etre? A trente ans, vous sera-t-il possible +d'avoir aspire a tout sans rien etreindre? Ne vous sera-t-il pas impose +d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous etes dans l'age de la +fantaisie; mais bientot viendra celui de la lumiere. Ne voulez-vous pas +faire de progres? + +--Depend-il de moi d'en faire? + +--Oui, si vous ne travaillez pas a deranger l'equilibre de vos facultes. +Vous ne me persuaderez pas que l'epuisement soit le remede de la fievre: +il n'en est que le resultat fatal. + +--Alors quel febrifuge me proposez-vous? + +--Je ne sais: le mariage, peut-etre. + +--Horreur! s'ecria Laurent en eclatant de rire. + +Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce +correctif: + +--A moins que ce ne soit avec vous, Therese. Eh! c'est une idee, cela! + +--Charmante, repondit-elle, mais tout a fait impossible. + +La reponse de Therese frappa Laurent par sa tranquillite sans appel, et ce +qu'il venait de dire par maniere de saillie lui parut tout a coup un reve +enterre, comme s'il eut pris place dans son esprit. Ce puissant et +malheureux esprit etait ainsi fait que, pour desirer quelque chose, il lui +suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-la que Therese +venait de dire. + +Aussitot ses velleites d'amour pour elle lui revinrent, et en meme temps +ses soupcons, sa jalousie et sa colere. Jusque-la, ce charme d'amitie +l'avait berce et comme enivre; il devint tout a coup amer et +glace. + +--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voila +le mot de ma vie qui revient a propos de tout, au bout d'une plaisanterie +comme au bout de toute chose serieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez +pas cet ennemi-la, Therese; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un +_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connait froide +ou raisonnable! Ca me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos +trente-sept cousins_ sont peut-etre la, dehors, qui attendent ma +sortie. + +--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Therese stupefaite; quelles +idees vous viennent? Avez-vous des acces de folie? + +--Quelquefois, repondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner. + + + + +II + + +Le lendemain, Therese recut de Laurent la lettre suivante: + +"Ma bonne et chere amie, comment vous ai-je quittee hier? Si je vous ai +dit quelque enormite, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un +eblouissement qui ne s'est pas dissipe dehors; car je me suis trouve a ma +porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y etais monte. + +"Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand +mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis +malade, et vous aviez raison, la vie que je mene est detestable. + +"De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que, +depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la premiere que je +vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancee, mariee ou veuve?... +Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherche a le savoir? Vous +ai-je demande?... Ah! tenez, Therese, il y a encore ce matin du desordre +dans ma tete, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir +avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier acces de curiosite a votre +egard, celui d'hier etait deja le second; mais ce sera le dernier, je vous +jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser +de tout. J'ai donc ete l'autre jour a votre porte, c'est-a-dire a la +grille de votre jardin. J'ai regarde, je n'ai rien vu; j'ai ecoute, j'ai +entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu +sa figure; mais je sais que vous etes ma soeur, ma confidente, ma +consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais a vos pieds, et que +vous avez essuye mes yeux avec votre mouchoir, en disant: "Que faire, que +faire, mon pauvre enfant?" Je sais que, sage, laborieuse, tranquille, +respectee, puisque vous etes libre, aimee, puisque vous etes heureuse, +vous trouvez le temps et la charite de me plaindre, de savoir que j'existe, +et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Therese, qui ne vous benirait +serait un ingrat, et, tout miserable que je suis, je ne connais pas +l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Therese? Il me semble que je +vous ai offensee. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez +vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!". + +Laurent recut, par le retour de son domestique, la reponse de Therese. +Elle etait courte: _Venez ce soir_. Laurent n'etait ni roue ni fat, bien +qu'il meditat ou fut tente souvent d'etre l'un et l'autre. C'etait, on l'a +vu, un etre plein de contrastes, et que nous decrivons sans l'expliquer, +ce ne serait pas possible; certains caracteres echappent a l'analyse +logique. + +La reponse de Therese le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui +avait ecrit sur ce ton. Etait-ce son conge motive qu'elle lui ordonnait de +venir chercher? etait-ce a un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces +trois mots secs ou brulants avaient-ils ete dictes par l'indignation ou +par le delire? + +M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agite et tout preoccupe, commencer +son portrait. Il s'etait promis de l'interroger avec une habilete +consommee, et de lui arracher tous les secrets de Therese. Il ne trouva +pas un mot pour entrer en matiere, et, comme l'Americain posait en +conscience, immobile et muet comme une statue, la seance se passa presque +sans desserrer les levres de part ni d'autre. + +Laurent put donc se calmer assez pour etudier la physionomie placide et +pure de cet etranger. Il etait d'une beaute accomplie; ce qui, au premier +abord, lui donnait l'air inanime propre aux figures regulieres. En +l'examinant mieux, on decouvrait de la finesse dans son sourire et du feu +dans son regard. En meme temps que Laurent faisait ces observations, il +etudiait l'age de son modele. + +--Je vous demande pardon, lui dit-il tout a coup, mais je voudrais et je +dois savoir si vous etes un jeune homme un peu fatigue ou un homme mur +extraordinairement conserve. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas +bien ce que je vois. + +--J'ai quarante ans, repondit simplement M. Palmer. + +--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fiere sante? + +--Excellente! dit Palmer. + +Et il reprit sa pose aisee et son tranquille sourire. + +--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un +homme qui n'a jamais aime que le _roastbeef_. + +Il ne put resister au desir de lui dire encore: + +--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune? + +--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la premiere fois. + +Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle annee. Il lui +semblait qu'en parlant de Therese, le rouge lui montait au visage. Que lui +importait au fond l'age de Therese? C'est son histoire qu'il aurait voulu +apprendre. Therese ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait +n'avoir ete pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte +et la prononciation vibrante. Si c'eut ete a lui que Therese se fut +adressee en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une reponse +quelconque que Laurent eut entendue. + +Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'etre exact, +arriva avant l'heure ou Therese le recevait habituellement. Il la trouva +dans son jardin, inoccupee contre sa coutume, et marchant avec agitation. +Des qu'elle le vit, elle alla a sa rencontre; et, lui prenant la main avec +plus d'autorite que d'affection: + +--Si vous etes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout +ce que vous avez entendu a travers ce buisson. Voyons, parlez; j'ecoute. + +Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrite de cet accueil inusite, +essaya de l'inquieter en lui faisant des reponses evasives; mais elle le +domina par une attitude de mecontentement et une expression de visage +qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans +retour lui fit dire tout simplement la verite. + +--Ainsi, reprit-elle, voila tout ce que vous avez entendu? Je disais a une +personne que vous n'avez pas meme pu apercevoir: "Vous etes maintenant mon +seul amour sur la terre?" + +--J'ai donc reve cela, Therese! Je suis pret a le croire, si vous me +l'ordonnez. + +--Non, vous n'avez pas reve. J'ai pu, j'ai du dire cela. Et que m'a-t-on +repondu? + +--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la reponse de Therese fit +l'effet d'une douche froide, pas meme le son de sa voix. Etes-vous +rassuree? + +--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi? + +--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne +soient pas connues. + +--Ah! s'ecria Therese d'un air de satisfaction etrange, vous pensez que +c'etait M. Palmer? + +--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure a vous faire que de +supposer une ancienne liaison tout a coup renouee? Je sais que vos +rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi +desinteresses de leur part, et aussi indifferents de la votre, que ceux +que j'ai moi-meme avec vous. M. Palmer est tres-beau, et ses manieres sont +d'un galant homme. Il m'est tres-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la +presomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers. +Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnee... + +--Oui, au fait, dit Therese, qui ne parut pas songer a nier la moindre +chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me parait mal, bien que je n'y +comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie. + +--Therese! repondit vivement le jeune homme, resolu a se debarrasser d'un +reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant +est Palmer, et je vous aimerai veritablement, je vous parlerai avec une +ingenuite complete. Je vous demanderai pardon d'un acces de folie, et vous +n'aurez jamais un reproche a me faire. Voyons, voulez-vous que je sois +votre ami? Malgre mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'etre et +que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voila tout ce que je vous +demande! + +--Mon cher enfant, repondit Therese, vous me parlez comme a une coquette +qui essayerait de vous retenir pres d'elle, et qui aurait une faute a +confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient +nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort +estimable, avec qui je ne vais meme pas jusqu'a l'intimite, et que j'avais +depuis longtemps perdu de vue. Voila ce que je dois vous dire, mais rien +au dela. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'epanchement, et je +vous prie de ne pas vous y interesser plus que je ne souhaite. Ce n'est +donc pas a vous de m'interroger, c'est a vous de me repondre. Que +faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel +est l'_acces de folie_ que je dois savoir et juger? + +--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me +confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon +camarade et avoir confiance en moi? + +--Ne vous confessez donc pas, reprit Therese en se levant. Cela me +prouvera que vous ne meritiez pas l'estime que je vous ai temoignee, et +qu'en cherchant a savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du +tout. + +--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous? + +--C'est fini, et adieu, repondit Therese d'un ton severe. + +Laurent sortit, en proie a une colere qui ne lui permit pas de dire un mot; +mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant a +Catherine qu'il avait oublie une commission dont on l'avait charge pour sa +maitresse. Il trouva Therese assise dans un petit salon: la porte sur le +jardin etait restee ouverte; il semblait que Therese, affligee et abattue, +fut demeuree plongee dans ses reflexions. Son accueil fut glace. + +--Vous voila revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublie? + +--J'ai oublie de vous dire la verite. + +--Je ne veux plus l'entendre. + +--Et pourtant vous me la demandiez! + +--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanement. + +--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons, +Therese, croyez-vous donc qu'il soit possible a un homme de mon age de +vous voir sans etre amoureux de vous? + +--Amoureux? dit Therese en froncant le sourcil. En me disant que vous ne +pouviez l'etre d'aucune femme, vous vous etes donc moque de moi? + +--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais. + +--Alors vous vous etiez trompe, et vous voila amoureux, c'est bien sur? + +--Oh! ne vous fachez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sur que cela. Il m'a +passe des idees d'amour par la tete, par les sens, si vous voulez. +Avez-vous si peu d'experience, que vous ayez juge la chose impossible? + +--J'ai l'age de l'experience, repondit Therese; mais j'ai longtemps vecu +seule. Je n'ai pas l'experience de certaines situations. Cela vous etonne? +C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicite, quoique j'aie ete +trompee... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me +respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous +n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossierete. Je me suis donc crue +a l'abri de l'outrage de vos desirs, et, de tout ce que j'estimais en vous, +votre sincerite sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais +a votre destinee avec d'autant plus d'abandon que nous nous etions dit en +riant, souvenez-vous, mais serieusement au fond: "Entre deux etres dont +l'un est idealiste, et l'autre materialiste, il y a la mer Baltique." + +--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance a marcher le +long de mon rivage, sans avoir l'idee de traverser; mais il s'est trouve +que, de mon cote, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai +vingt-quatre ans et si vous etes belle? + +--Est-ce que je suis encore belle? J'esperais que non! + +--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour, +vous m'etes apparue comme cela. Quant a vous, c'est sans le vouloir, je le +sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette +seduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis defendu et +distrait. J'ai rendu a Satan ce qui appartient a Satan, c'est-a-dire ma +pauvre ame, et je n'ai apporte ici a Cesar que ce qui revient a Cesar, mon +respect et mon silence. Voila huit ou dix jours pourtant que cette +mauvaise emotion me revient en reve. Elle se dissipe des que je suis +aupres de vous. Ma parole d'honneur, Therese, quand je vous vois, quand +vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crie apres +vous dans un moment de demence auquel je ne comprends rien moi-meme. Quand +je parle de vous, je dis que vous n'etes pas jeune ou que je n'aime pas la +couleur de vos cheveux. Je proclame que vous etes ma grande camarade, +c'est-a-dire mon frere, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe +je ne sais quelles bouffees de printemps dans l'hiver de mon imbecile de +coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en +effet, Therese, avec votre culte pour ce que vous appelez le veritable +amour! cela donne a penser, malgre qu'on en ait! + +--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour. + +--Oui, je le sais. Vous avez a cet egard un parti pris. Vous avez lu +quelque part que parler d'amour, c'etait deja en donner ou en prendre; +mais votre silence a une grande eloquence, vos reticences donnent la +fievre et votre excessive prudence a un attrait diabolique! + +--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Therese. + +--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans +sommeil, puisqu'il ne tient qu'a vous de me rendre aussi tranquille que je +l'etais auparavant? + +--Que faut-il faire pour cela? + +--Ce que je vous demandais: me dire que vous etes a quelqu'un. Je me le +tiendrai pour dit, et, comme je suis tres-fier, je serai gueri comme par +la baguette d'une fee. + +--Et si je vous dis que je ne suis a personne, parce que je ne veux plus +aimer personne, cela ne suffira pas? + +--Non, j'aurai la fatuite de croire que vous pouvez changer d'avis. + +Therese ne put s'empecher de rire de la bonne grace avec laquelle Laurent +s'executait. + +--Eh bien, lui dit-elle, soyez gueri, et rendez-moi une amitie dont +j'etais fiere, au lieu d'un amour dont j'aurais a rougir. J'aime +quelqu'un. + +--Ce n'est pas assez, Therese: il faut me dire que vous lui appartenez! + +--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh +bien, soit, j'ai un amant. Etes-vous satisfait? + +--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier +de votre franchise. Soyez tout a fait bonne, dites-moi que c'est +Palmer! + +--Cela m'est impossible, je mentirais. + +--Alors... je m'y perds! + +--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente... + +--Qui vient cependant quelquefois? + +--Apparemment, puisque vous avez surpris un epanchement... + +--Merci, merci, Therese! Me voila tout a fait sur mes pieds; je sais qui +vous etes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous +aime mieux ainsi, vous etes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne +parliez-vous plus tot! + +--Cette passion vous a donc bien ravage? dit Therese railleuse. + +--Eh! mais, peut-etre! Dans dix ans, je vous dirai cela, Therese, et nous +en rirons ensemble. + +--Voila qui est convenu; bonsoir. + +Laurent alla se coucher fort tranquille et tout a fait desabuse. Il avait +reellement souffert pour Therese. Il l'avait desiree avec passion, sans +oser le lui faire pressentir. Ce n'etait certes pas une bonne passion que +celle-la. Il s'y etait mele autant de vanite que de curiosite. Cette femme +dont tous ses amis disaient: "Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fut +moi, mais ce n'est personne," lui etait apparue comme un ideal a saisir. +Son imagination s'etait enflammee, son orgueil avait saigne de la crainte, +de la presque certitude d'echouer. + +Mais ce jeune homme n'etait pas voue exclusivement a l'orgueil. Il avait +la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du +vrai. + +C'etait un ange, sinon dechu comme tant d'autres, du moins fourvoye et +malade. Le besoin d'aimer lui devorait le coeur, et cent fois par jour il +se demandait avec effroi s'il n'avait pas deja trop abuse de la vie, et +s'il lui restait la force d'etre heureux. + +Il s'eveilla calme et triste. Il regrettait deja sa chimere, son beau +sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait, +le grondait, l'encourageait et le plaignait tour a tour, sans jamais rien +reveler de sa propre destinee, mais en laissant pressentir des tresors +d'affection, de devouement, peut-etre de volupte! Du moins, c'est ainsi +qu'il plaisait a Laurent d'interpreter le silence de Therese sur son +propre compte, et un certain sourire, mysterieux comme celui de la Joconde, + qu'elle avait sur les levres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphemait +devant elle. Dans ces moments-la, elle avait l'air de se dire: "Je +pourrais bien decrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce +pauvre fou ne me comprendrait pas." + +Une fois le mystere de son coeur devoile, Therese perdit d'abord tout son +prestige aux yeux de Laurent. Ce n'etait plus qu'une femme pareille aux +autres. Il etait meme tente de la rabaisser dans sa propre estime, et, +bien qu'elle ne se fut jamais laisse interroger, de l'accuser d'hypocrisie +et de pruderie. Mais, du moment qu'elle etait a quelqu'un, il ne +regrettait plus de l'avoir respectee, et il ne desirait plus rien d'elle, +pas meme son amitie, qu'il n'etait pas embarrasse, pensait-il, de trouver +ailleurs. + +Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prepara +plusieurs pretextes pour s'excuser, si par hasard Therese lui demandait +compte de ce temps passe sans venir chez elle. Le quatrieme jour, Laurent +se sentit en proie a un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les +femmes galantes lui donnaient des nausees; il ne retrouvait dans aucun de +ses amis la bonte patiente et delicate de Therese pour remarquer son ennui, +pour tacher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le +remede, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il +fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinee d'un artiste +tel que lui n'etait pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un +esprit eleve eut le droit de prononcer que, s'il etait malheureux, c'etait +tant pis pour lui. + +Il courut chez elle avec tant de hate, qu'il oublia ce qu'il voulait lui +dire pour s'excuser; mais Therese ne montra ni mecontentement ni surprise +de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question. +Il en fut pique, et s'apercut qu'il etait plus jaloux d'elle +qu'auparavant. + +--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublie. + +Cependant il ne fit rien paraitre de son depit, et veilla desormais sur +lui-meme avec un si grand soin, que Therese y fut trompee. + +Plusieurs semaines s'ecoulerent pour lui dans une alternative de rage, de +froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui etait si necessaire et si +bienfaisant que l'amitie de cette femme, rien ne lui etait si amer et si +blessant que de ne pouvoir pretendre a son amour. L'aveu qu'il avait exige, +loin de le guerir comme il s'en etait flatte, avait irrite sa souffrance. +C'etait de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle +avait une cause avouee et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer +qu'aussitot cette cause connue, il dedaignerait de vouloir lutter pour la +detruire? + +Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et +heureux rival. Sa fierte, excessive aupres de Therese, ne le lui +permettait pas. Seul, il le haissait, il le denigrait en lui-meme, +attribuant tous les ridicules a ce fantome, l'insultant et le provoquant +dix fois par jour. + +Et puis il se degoutait de souffrir, retournait a la debauche, s'oubliait +lui-meme un instant et retombait aussitot dans de profondes tristesses, +allait passer deux heures chez Therese, heureux de la voir, de respirer +l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir +d'entendre sa voix grondeuse et caressante. + +Enfin il la detestait pour ne pas deviner ses tourments; il la meprisait +pour rester fidele a cet amant qui ne pouvait etre qu'un homme mediocre, +puisqu'elle n'eprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se +jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fut retourne une heure +apres s'il eut espere etre recu. + +Therese, qui un instant s'etait apercue de son amour, ne s'en doutait plus, +tant il jouait bien son role. Elle aimait sincerement ce malheureux +enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et reflechi: elle avait +voue une sorte de culte, disait-elle, _a ce qu'il eut pu etre_, et il lui +en restait une pitie pleine de gateries ou se melait encore un vrai +respect pour le genie souffrant et fourvoye. Si elle eut ete bien certaine +de ne pouvoir eveiller en lui aucun mauvais desir, elle l'eut caresse +comme un fils, et il y avait des moments ou elle se reprenait parce qu'il +lui venait sur les levres de le tutoyer. + +Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait +certainement, a l'insu de Therese; mais une femme vraiment chaste, et qui +a vecu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps +vis-a-vis d'elle-meme le secret d'un amour dont elle a resolu de se +defendre. Therese croyait etre certaine de ne jamais songer a sa propre +satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du +moment que Laurent trouvait du calme et du bien-etre aupres d'elle, elle +en trouvait elle-meme a lui en donner. Elle savait bien qu'il etait +incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle ete blessee et +effrayee du moment de fantaisie qu'il avait avoue. Cette crise passee, +elle s'applaudissait d'avoir trouve dans un mensonge innocent le moyen +d'en prevenir le retour; et comme en toute occasion, des qu'il se sentait +emu, Laurent se hatait de proclamer l'infranchissable barriere de glace de +la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait a vivre sans +brulure au milieu du feu. + +Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis etaient caches et +comme couves sous une habitude de gaiete railleuse, qui est comme la +maniere d'etre, comme le cachet indelebile des artistes francais. C'est +une seconde nature que les etrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et +pour laquelle les graves Anglais surtout nous dedaignent passablement. +C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons delicates, et qui nous +preserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le cote +ridicule des choses, c'est en decouvrir le cote faible et illogique. Se +moquer des perils ou l'ame se trouve engagee, c'est s'exercer a les braver, +comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un +ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'ame dans laquelle notre +pitie l'eut engage a se complaire. Enfin, se persifler soi-meme, c'est se +preserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagere. J'ai remarque que +les gens qui ne plaisantaient jamais etaient doues d'une vanite puerile et +insupportable. + +La gaiete de Laurent etait eblouissante de couleur et d'esprit, comme son +talent, et d'autant plus naturelle qu'elle etait originale. Therese avait +moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle etait naturellement reveuse et +paresseuse a causer; mais elle avait precisement besoin de l'enjouement +des autres: alors le sien se mettait peu a peu de la partie, et sa gaiete +sans eclat n'etait pas sans charme. + +Il resultait donc de cette habitude de bonne humeur ou l'on se maintenait, +que l'amour, chapitre sur lequel Therese ne plaisantait jamais et n'aimait +pas que l'on plaisantat devant elle, ne trouvait pas un mot a glisser, pas +une note a faire entendre. + +Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva termine, et Therese +remit a Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme +lui promit de mettre en reserve pour le cas de maladie ou de depense +obligatoire imprevue. + +Laurent s'etait lie avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouve +ce qu'il etait: droit, juste, genereux, intelligent et instruit. Palmer +etait un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du +commerce. Il avait fait le trafic lui-meme et les voyages au long cours +dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver +assez riche et de vouloir vivre pour lui-meme. Il ne voyageait donc plus +que pour son plaisir, et, apres avoir vu, disait-il, beaucoup de choses +curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait a la vue des belles +choses et a l'etude des pays veritablement interessants par leur +civilisation. + +Sans etre tres-eclaire dans les arts, il y portait un sentiment assez sur, +et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son +langage en francais se ressentait de sa timidite, au point d'etre presque +inintelligible et risiblement incorrect au debut d'un dialogue; mais, +lorsqu'il se sentait a l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et +qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance +pour la parler tres-bien. + +Laurent avait etudie cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosite au +commencement. Lorsqu'il lui fut demontre jusqu'a l'evidence qu'il n'etait +pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprecia et se prit pour lui +d'une sorte d'amitie qui ressemblait de loin, il est vrai, a celle qu'il +eprouvait pour Therese. Palmer etait un philosophe tolerant, assez rigide +pour lui-meme et tres-charitable pour les autres. Par les idees sinon par +le caractere, il ressemblait a Therese, et se trouvait presque toujours +d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se +sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable +_unisson_, et, comme ce n'etait plus qu'une jalousie intellectuelle, il +n'osait s'en plaindre a Therese. + +--Votre definition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et +trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus +haut que lui. Je suis, relativement a lui, la note elevee de la tierce +majeure. + +--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent. + +--Non, disait Therese, avec vous je me modifie et descends a former la +tierce mineure. + +--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton? + +--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochee de vous que de +Palmer. + + + + +III + + +Un jour, a la demande de Palmer, Laurent se rendit a l'hotel Meurice, ou +demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait etait convenablement +encadre et emballe. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y ecrivit +lui-meme avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mere; puis, au moment +ou les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer +serra la main de l'artiste en lui disant: + +--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mere, et je vous +remercie encore. A present, voulez-vous me permettre de causer avec vous? +J'ai quelque chose a vous dire. + +Ils passerent dans un salon ou Laurent vit plusieurs malles. + +--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Americain en lui offrant +d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumat pas lui-meme, et +je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose delicate, +tellement delicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver +les mots convenables pour la dire en francais. + +--Je vous jure d'etre muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, etonne +et assez inquiet de ce preambule. + +Palmer reprit: + +--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime. +Peut-etre etes-vous son amant; si vous ne l'etes pas, il est certain pour +moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne +dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que +je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Therese, +et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour +elle, le sien en est une egale pour vous. Je crains cela a cause des +questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on +a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus emu +que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je +veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques +soit fonde sur l'estime et le respect qu'elle merite. + +--Attendez, Palmer! s'ecria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut +pris d'un genereux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de +mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie? + +--Ni l'un ni l'autre, repondit Palmer. Jamais Therese ne vous racontera sa +vie. + +--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache. + +--Bien, tres-bien! repondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que +j'ai a vous dire la justifie de tout soupcon?... + +--Pourquoi le cache-t-elle, alors? + +--Par generosite pour les autres. + +--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir. + +--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que, +dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui seduisit +une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une +batarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au +calendrier, et qui, inscrite a la municipalite comme nee de parents +inconnus, recut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant, +c'est Therese. + +"L'institutrice fut dotee par le banquier et mariee cinq ans plus tard +avec un de ses employes, honnete homme qui ne se doutait de rien, toute +l'affaire ayant ete tenue fort secrete. L'enfant etait elevee a la +campagne. Son pere s'etait charge d'elle. Elle fut mise ensuite dans un +couvent, ou elle recut une tres-belle education, et fut traitee avec +beaucoup de soin et d'amour. Sa mere la voyait assidument dans les +premieres annees; mais, quand elle fut mariee, le mari eut des soupcons, +et, donnant la demission de son emploi chez le banquier, il emmena sa +femme en Belgique, ou il se crea des occupations, et fit fortune. La +pauvre mere dut etouffer ses larmes et obeir. + +"Cette femme vit toujours tres-loin de sa fille: elle a d'autres enfants, +elle a eu une conduite irreprochable depuis son mariage; mais elle n'a +jamais ete heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privee; et +n'a pas cesse d'en etre jaloux; ce qui pour elle est un chatiment merite +de sa faute et de son mensonge. + +"Il semblerait que l'age eut du amener la confession de l'une et le pardon +de l'autre. Il en eut ete ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins +logique que la vie reelle, et ce menage est trouble comme au premier jour, +le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et +opprimee. + +"Dans les circonstances difficiles ou s'est trouvee Therese, elle n'a donc +pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations +de sa mere. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcee de +la voir en secret, a la derobee, quand elle reussit a venir passer seule +un ou deux jours a Paris, comme cela lui est arrive dernierement. Encore +n'est-ce que depuis quelques annees qu'elle a pu inventer je ne sais quels +pretextes et obtenir ces rares permissions. Therese adore sa mere, et +n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voila pourquoi vous ne +lui entendez jamais souffrir un mot de blame sur la conduite des autres +femmes. Vous avez pu croire qu'elle reclamait ainsi tacitement +l'indulgence pour elle-meme. Il n'en est rien. Therese n'a rien a se faire +pardonner; mais elle pardonne tout a sa mere: ceci est l'histoire de leurs +relations. + +"A present, j'ai a vous raconter celle de la comtesse de... _trois +etoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en francais quand vous ne +voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni +le nom de son mari, c'est encore Therese. + +--Elle est donc mariee? elle n'est pas veuve? + +--Patience! elle est mariee, et elle ne l'est pas. Vous allez voir. + +"Therese avait quinze ans quand son pere le banquier se trouva veuf et +libre; car ses enfants legitimes etaient tous etablis. C'etait un +excellent homme, et, malgre la faute que je vous ai racontee et que je +n'excuse pas, il etait impossible de ne pas l'aimer, tant il avait +d'esprit et de generosite. J'ai ete tres-lie avec lui. Il m'avait confie +l'histoire de la naissance de Therese, et il me mena a divers intervalles, +en visite avec lui, au couvent ou il l'avait mise. Elle etait belle, +instruite, aimable, sensible. Il eut souhaite, je crois, que je prisse la +resolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur +libre a cette epoque; autrement... Mais je ne pouvais y songer. + +"Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui +venait chez lui, qui avait de grandes proprietes a La Havane et qui etait +tres-beau. J'avais rencontre ce Portugais a Paris, mais je ne le +connaissais reellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son +compte. Il etait fort seduisant; mais, pour ma part, je ne me serais +jamais fie a sa figure; c'etait ce comte de *** avec qui Therese fut +mariee un an plus tard. + +"Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier etait mort +d'apoplexie foudroyante, et Therese etait mariee, mariee avec cet inconnu, +ce fou, je ne veux pas dire cet infame, puisqu'il a pu etre aime d'elle, +meme apres la decouverte qu'elle fit de son crime: cet homme etait deja +marie aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouie de demander et d'epouser +Therese. + +"Ne me demandez pas comment le pere de Therese, homme d'esprit et +d'experience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous repeterais ce que +ma propre experience m'a trop appris, a savoir que, dans ce monde, tout ce +qui arrive est la moitie du temps le contraire de ce qui semblait devoir +arriver. + +"Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore +d'autres etourderies qui donneraient a penser que sa lucidite etait deja +compromise. Il avait fait un legs a Therese au lieu de lui donner une dot +de la main a la main. Ce legs se trouva nul devant les heritiers legitimes, +et Therese, qui adorait son pere, n'eut pas voulu plaider meme avec des +chances de succes. Elle se trouva donc ruinee precisement au moment ou +elle devenait mere, et, dans ce meme temps, elle vit arriver chez elle une +femme exasperee qui reclamait ses droits et voulait faire un eclat; +c'etait la premiere, la seule legitime femme de son mari. + +"Therese eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et +obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun proces; elle obtint du comte qu'il +reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la +naissance de Therese et du secret dont son pere avait voulu environner les +temoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu a huis clos, a +l'etranger, et c'est aussi a l'etranger que le jeune couple avait vecu +depuis ce temps. Cette vie meme avait ete fort mysterieuse. Le comte, +craignant a coup sur d'etre demasque s'il reparaissait dans le monde, +faisait croire a Therese qu'il avait la passion de la solitude avec elle, +et la jeune femme confiante, eprise et romanesque, trouvait tout naturel +que son mari voyageat avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir +des indifferents. + +"Lorsque Therese decouvrit l'horreur de sa situation, il n'etait donc pas +impossible que tout fut enseveli dans le silence. Elle consulta un legiste +discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage etait nul, +mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait +jamais user de sa liberte, elle prit a l'instant meme un parti irrevocable, +celui de n'etre ni libre ni mariee, plutot que de souiller le pere de son +enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de +toute facon un batard; mais mieux valait qu'il n'eut pas de nom et qu'il +ignorat a jamais sa naissance que d'avoir a reclamer un nom tare en +deshonorant son pere. + +"Therese aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoue, et lui-meme, il +l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes dechirantes, des +scenes sans nom, ou Therese se debattit avec une energie au-dessus de son +age, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est heroique, +ne l'est pas a demi. + +"Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le +coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que devoree de +jalousie, fut vaincue par sa magnanimite jusqu'a lui baiser les pieds en +la quittant. + +"Therese changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, resolue a se +faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit a vivre +pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui etait si +cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce +dernier bonheur ne devait pas durer longtemps. + +"Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa +premiere femme, Therese avait du accepter, a la priere meme de celle-ci, +une pension raisonnable pour etre en mesure d'elever convenablement son +fils; mais a peine le comte eut-il reconduit sa femme a La Havane, qu'il +l'abandonna de nouveau, s'echappa, revint en Europe et alla se jeter aux +pieds de Therese, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant a +l'autre extremite du monde. + +"Therese fut inexorable: elle avait reflechi et prie. Son ame s'etait +affermie, elle n'aimait plus le comte. Precisement a cause de son fils, +elle ne voulait pas qu'un tel homme devint le maitre de sa vie. Elle avait +perdu le droit d'etre heureuse, mais non pas celui de se respecter +elle-meme: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte +la menaca de la laisser sans ressources: elle repondit qu'elle n'avait pas +peur de travailler pour vivre. + +"Ce miserable fou s'avisa alors d'un moyen execrable, soit pour mettre +Therese a sa discretion, soit pour se venger de sa resistance. Il enleva +l'enfant et disparut. Therese courut apres lui; mais il avait si bien pris +ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors +que je la rencontrai en Angleterre; mourant de desespoir et de fatigue +dans une auberge, presque folle, et si devastee par le malheur, que +j'hesitai a la reconnaitre. + +"J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes +recherches eurent un succes deplorable. Le comte etait repasse en +Amerique. L'enfant y etait mort de fatigue en arrivant. + +"Quand il me fallut porter a cette malheureuse l'epouvantable nouvelle, je +fus epouvante moi-meme du calme qu'elle montra. On eut dit pendant huit +jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle etait +sauvee. J'etais force de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer +ou elle etait. J'etais inquiet de son denument; elle me trompa en me +disant que sa mere ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que +sa pauvre mere en eut ete bien empechee: elle ne disposait pas d'un +centime dans son menage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait +tous les malheurs de sa fille. Therese, qui lui ecrivait en secret, les +lui avait caches pour ne pas la desesperer. + +"Therese vecut en Angleterre en donnant des lecons de francais, de dessin +et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage +d'exercer pour n'avoir a accepter la pitie de personne. + +"Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa a Paris, ou elle +n'etait jamais venue, et ou personne ne la connaissait. Elle n'avait alors +que vingt ans, elle avait ete mariee a seize. Elle n'etait plus du tout +jolie, et il a fallu huit annees de repos et de resignation pour lui +rendre sa sante et sa douce gaiete d'autrefois. + +"Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'a de rares intervalles, puisque +je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvee digne et fiere, +travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvrete sous un +miracle d'ordre et de proprete, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de +personne, ne voulant pas parler du passe, caressant quelquefois les +enfants en secret et les quittant des qu'on la regarde, dans la crainte +sans doute qu'on ne la voie emue. + +"Voila trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous +demander de faire mon portrait, je cherchais precisement son adresse, que +j'allais vous demander quand vous m'avez parle d'elle. Arrive la veille, +je ne savais pas encore qu'elle eut enfin du succes, de l'aisance et de la +celebrite. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette ame si +longtemps brisee pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou etre heureuse. +Tachez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagne! Et, si vous +n'etes point sur de ne pas la faire souffrir, brulez-vous la cervelle ce +soir plutot que de retourner chez elle. Voila tout ce que j'avais a vous +dire. + +--Attendez, dit Laurent tres-emu: ce comte de *** est-il toujours vivant? + +--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le desespoir des autres se +portent toujours bien et echappent a tous les dangers. Ils ne donnent meme +jamais leur demission; car celui-ci a eu dernierement la presomption de +m'envoyer pour Therese une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et +dont elle fait le cas que cela merite. + +Laurent avait songe a epouser Therese en ecoutant le recit de M. Palmer. +Ce recit l'avait bouleverse. Les inflexions monotones, l'accent prononce, +et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons juge inutile de +reproduire, lui avaient donne, dans l'imagination vive de son auditeur, je +ne sais quoi d'etrange et de terrible comme la destinee de Therese. Cette +fille sans parents, cette mere sans enfant, cette femme sans mari, +n'etait-elle pas vouee a un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions +n'avait-elle pas du garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait +devant les yeux eblouis de Laurent. Therese devoilee lui paraissait plus +mysterieuse que jamais: s'etait-elle jamais consolee, ou pouvait-elle +l'etre un seul instant? + +Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Therese, et que, +s'il parvenait jamais a etre aime d'elle, il se rappellerait a toutes les +heures de sa vie l'heure qui venait de s'ecouler et le recit qu'il venait +d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir +l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et +ecrivit: + +"Therese, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux +mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu +peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas +cela: je vous aime eperdument. C'est absurde, c'est insense, c'est +miserable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou +ecrire a une femme ce mot-la: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop +froid et trop retenu aujourd'hui de moi a vous. Je ne peux plus vivre avec +ce secret qui m'etouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu +cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout +d'une heure, je suis a votre porte et bien souvent, la nuit, devore de +jalousie, et presque furieux contre moi-meme, je demande a Dieu de me +delivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne +crois pas, et que vous avez invente pour me degouter de songer a vous. +Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Therese! Faute de cette +solution, je n'en vois qu'une troisieme, c'est que je me tue pour en +finir... C'est lache et stupide, cette menace banale et rebattue par tous +les amants desesperes; mais est-ce ma faute s'il y a des desespoirs qui +font jeter le meme cri a tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce +que j'arrive a etre un homme comme les autres? + +"De quoi m'a servi tout ce que j'ai invente pour m'en defendre et pour +rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait etre libre? + +"Avez-vous quelque chose a me reprocher vis-a-vis de vous, Therese? +Suis-je un fat, un roue, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous +donner confiance dans mon amitie? Mais pourquoi voulez-vous que je meure +sans avoir aime, vous qui seule pouvez me faire connaitre l'amour, et qui +le savez bien? Vous avez dans l'ame un tresor, et vous souriez a cote d'un +malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite piece +de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitie; ce n'est +pas meme de la pitie, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau +augmente la soif. + +"Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-etre aime deja quelqu'un +qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime, +et n'est-ce pas tout? + +"Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre +fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, a moins de mentir a Dieu et a +vous-meme. Vous voyez bien que mon tourment me maitrise, et que j'arrive a +faire une declaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que +d'etre raille par vous! + +"Therese, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon +ame n'a jamais ete souille, et que, de l'abime ou je m'etais jete, j'ai +toujours, malgre moi, crie vers le ciel. Vous savez bien qu'aupres de vous +je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint +quelquefois de prendre ma tete dans vos mains, comme si vous alliez +m'embrasser au front. Et vous disiez: "Mauvaise tete! tu meriterais d'etre +brisee." Et pourtant, au lieu de l'ecraser comme la tete d'un serpent, +vous tachiez d'y faire entrer le souffle pur et brulant de votre esprit. +Eh bien, vous n'avez que trop reussi; et, a present que vous avez allume +le feu sur l'autel, vous vous detournez et vous me dites: "Confiez-en la +garde a une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et +bien devouee; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du +bonheur domestique, que sais-je? tout, excepte moi!" + +"Et moi, Therese, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-meme. +Depuis que je vous connais, vous travaillez a me faire croire au bonheur +et a m'en donner le gout. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas +devenu egoiste, comme un enfant gate. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je +ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais +seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette +vie-la ou la mort qu'il me faut." + + + + +IV + + +Therese fut profondement affligee de cette lettre. Elle en fut frappee +comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu a celui de Laurent, +qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les +expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur +de Therese, ou, s'il y en avait, elle y etait entree goutte a goutte, si +lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maitresse +d'elle-meme que le premier jour. Le mot de passion la revoltait. + +--Des passions, a moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce +que c'est, et que je veux retourner a ce breuvage empoisonne! Que lui +ai-je fait, moi qui lui ai donne tant de tendresse et de soins, pour qu'il +me propose, en guise de remerciment, le desespoir, la fievre et la +mort?... Apres tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, a ce malheureux +esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour +comme la pierre philosophale, a laquelle on s'efforce d'autant plus de +croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse a +la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de +delire. Comment le calmer et le detacher d'une fantaisie qui arrive a le +rendre malheureux? + +"C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'eloigner de +la debauche, je l'ai trop habitue a un attachement honnete; mais il est +homme et il trouve notre affection incomplete. Pourquoi m'a-t-il trompee? +pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il etait tranquille aupres de moi? Que +ferai-je, moi, pour reparer la niaiserie de mon inexperience? Je n'ai pas +ete assez de mon sexe dans le sens de la presomption. Je n'ai pas su +qu'une femme, si tiede et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours +troubler la cervelle d'un homme. J'aurais du me croire seduisante et +dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se +dementait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne +peut donc etre un tort que de ne pas avoir les instincts de la +coquetterie? + +Et puis Therese, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces +instincts de reserve et de mefiance pour se preserver des desirs d'autres +hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus, +parce qu'elle l'estimait dans son amitie pour elle, parce qu'elle ne +pouvait pas croire qu'il chercherait a la tromper, et aussi, il faut bien +le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son +atelier, elle allait et venait, en proie a un malaise douloureux, tantot +regardant cette fatale lettre qu'elle avait posee sur une table comme n'en +sachant que faire, et ne se decidant ni a la rouvrir ni a la detruire, +tantot regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait +justement avec entrain et plaisir au moment ou on lui avait apporte cette +lettre, c'est-a-dire ce doute, ce trouble, ces etonnements et ces +craintes. C'etait comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu +et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot ecrit +sur ce papier etait comme un chant de mort deja entendu dans le passe, +comme une prophetie de malheurs nouveaux. + +Elle essaya de se rasserener en se remettant a peindre. C'etait pour elle +le grand remede a toutes les petites agitations de la vie exterieure: mais +il fut impuissant ce jour-la: l'effroi que cette passion lui inspirait +l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie +presente. + +--Deux bonheurs troubles ou detruits, se dit-elle en jetant son pinceau et +en regardant la lettre: le travail et l'amitie. + +Elle passa le reste de la journee sans rien resoudre. Elle ne voyait qu'un +point net dans son esprit, la resolution de dire non; mais elle voulait +que ce fut non, et ne tenait pas a le signifier au plus vite avec cette +rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se +hatent de barricader la porte. La maniere de dire ce _non_ sans appel, qui +ne devait laisser aucune esperance, et qui pourtant ne devait pas mettre +un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitie, etait pour elle un probleme +difficile et amer. Ce souvenir-la, c'etait son propre amour; quand on a un +mort cheri a ensevelir, on ne se decide pas sans douleur a lui jeter un +drap blanc sur la face, et a le pousser dans la fosse commune. On voudrait +l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps, +en priant pour l'ame de celui qu'elle renferme. + +Elle arriva a la nuit sans avoir trouve d'expedient pour se refuser sans +trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal diner, lui demanda avec +inquietude si elle etait malade. + +--Non, repondit-elle, je suis preoccupee. + +--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas a +vivre. + +Therese leva un doigt; c'etait un geste que Catherine connaissait et qui +voulait dire: "Ne parle pas de cela." + +L'heure ou Therese recevait le petit nombre de ses amis n'etait, depuis +quelque temps, mise a profit que par Laurent. Bien que la porte restat +ouverte a qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent +absents (c'etait la saison d'aller ou de rester a la campagne), soit +qu'ils eussent senti chez Therese une certaine preoccupation, un desir +involontaire et mal deguise de causer exclusivement avec M. de Fauvel. + +C'etait a huit heures que Laurent arrivait, et Therese regarda la pendule +en se disant: + +--Je n'ai pas repondu; aujourd'hui, il ne viendra pas. + +Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta; + +--Il ne faut pas qu'il revienne jamais. + +Comment passer cette eternelle soiree qu'elle avait l'habitude d'employer +a causer avec son jeune ami, tout en faisant de legers croquis ou quelque +ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment etendu sur les +coussins du divan? Elle songea a se soustraire a l'ennui en allant trouver +une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait +quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure, +et il serait trop tard quand Therese arriverait. La course etait si longue +et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-la! D'ailleurs, il +fallait s'habiller, et Therese, qui vivait en pantoufles, comme les +artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gene, +etait paresseuse a se mettre en tenue de visite. Mettre un chale et un +voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les +allees desertes du bois de Boulogne? Therese s'etait promenee ainsi +quelquefois avec Laurent, lorsque la soiree etouffante leur donnait le +besoin de chercher un peu de fraicheur sous les arbres. C'etaient des +promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent +lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient +tous deux a l'excentricite de ces mysterieux tete-a-tete qui ne cachaient +aucun mystere. Elle se les rappela comme s'ils etaient deja loin et se dit +en soupirant, a l'idee qu'ils ne reviendraient plus: + +--C'etait le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui +souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus. + +A neuf heures, elle essaya enfin de repondre a Laurent, lorsqu'un coup de +sonnette la fit tressaillir. C'etait lui! Elle se leva pour dire a +Catherine de repondre qu'elle etait sortie. Catherine entra: ce n'etait +qu'une lettre de lui. Therese regretta involontairement que ce ne fut pas +lui-meme. + +Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots: + +"Adieu, Therese, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un +enfant!" + +Ces deux lignes firent trembler Therese de la tete aux pieds. La seule +passion qu'elle n'eut jamais travaille a eteindre dans son coeur, c'etait +l'amour maternel. Cette plaie-la, bien que fermee en apparence, etait +toujours saignante comme l'amour inassouvi. + +--Comme un enfant; repetait-elle en serrant la lettre dans ses mains +agitees de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce +qu'il dit la, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils +savait deja dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crie quand on l'a emporte. +Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus. + +Therese etait surexcitee, et, son emotion s'emparant du plus douloureux +des pretextes, elle fondit en larmes. + +--Vous m'avez appelee? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu! +qu'est-ce que vous avez donc? Vous voila dans les pleurs comme +autrefois! + +--Rien, rien, laisse-moi, repondit Therese. Si quelqu'un vient pour me +voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux etre seule. Je suis +malade. + +Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher a pas +furtifs le long de la haie. + +--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma +maitresse pleure; mais ca doit etre votre faute, vous lui faites des +peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon! + +Catherine, malgre tout son respect et son devouement pour Therese, etait +persuadee que Laurent etait son amant. + +--Elle pleure? s'ecria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle? + +Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de +Therese, qui sanglotait dans le salon, la tete dans ses mains. + +Laurent eut ete transporte de joie de la voir ainsi s'il eut ete le roue +que parfois il voulait paraitre; mais le fond de son coeur etait +admirablement bon, et Therese avait sur lui l'influence secrete de le +ramener a sa veritable nature. Les larmes dont elle etait baignee lui +firent donc une peine reelle et profonde. Il la supplia a genoux d'oublier +encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa +raison. + +--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez +notre amitie defunte, je jure de la faire revivre plutot que de vous +causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Therese, ma +soeur cherie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de +vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste +decouverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me +guerir par la patience et la pitie. J'y ferai tous mes efforts, je vous en +fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je +crois qu'il ne m'en coutera pas tant que vous pourriez le craindre, car je +ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en verite, +je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il etre apres la vie que j'ai +menee et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'ame que +j'eprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur +et prenez tout le mien. Acceptez d'etre aimee de moi, et ne me dites plus +que c'est pour vous un outrage, car mon desespoir, c'est de voir que vous +me meprisez trop pour me permettre que, meme en reve, j'aspire a vous... +Cela me rabaisse tant a mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer +ce malheureux qui vous repugne moralement. Relevez-moi plutot du bourbier +ou j'etais tombe, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir +digne de vous. Oui, laissez-moi une esperance! si faible qu'elle soit, +elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Therese! La +seule idee de travailler pour vous paraitre meilleur me donne deja de la +force, je le sens; ne me l'otez pas. Que vais-je devenir si vous me +repoussez? Je vais redescendre tous les degres que j'ai montes depuis que +je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitie sera perdu pour moi. +Vous aurez essaye de guerir un malade, et vous aurez fait un mort! Et +vous-meme alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre +oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menee a meilleure +fin? Soyez pour moi une soeur de charite qui ne se borne pas a panser un +blesse, mais qui s'efforce de reconcilier son ame avec le ciel. Voyons, +Therese, ne me retirez pas vos mains loyales, ne detournez pas votre tete, +si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne +m'ayez, sinon permis, du moins pardonne de vous aimer! + +Therese dut accepter cette effusion comme serieuse, car Laurent etait de +bonne foi. Le repousser avec defiance eut ete un aveu de la tendresse trop +vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est deja +vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-etre le fut-elle +sincerement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle +n'etait pas mal inspiree par sa faiblesse meme. Rompre en ce moment, c'eut +ete provoquer de terribles emotions qu'il valait mieux apaiser, sauf a +detendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait etre +l'affaire de quelques jours. Laurent etait si mobile et passait si +brusquement d'un extreme a l'autre! + +Ils se calmerent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre a oublier +l'orage, et meme s'efforcant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement +sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation etait +essentiellement modifiee, et l'intimite avait fait un pas de geant. La +crainte de se perdre les avait rapproches, et, tout en se jurant que rien +n'etait change entre eux quant a l'amitie, il y avait dans toutes leurs +paroles et dans toutes leurs idees une langueur de l'ame, une sorte de +fatigue attendrie qui etait deja l'abandon de l'amour! + +Catherine, en apportant le the, acheva de les remettre ensemble, comme +elle disait, par ses naives et maternelles preoccupations. + +--Vous feriez mieux, dit-elle, a Therese, de manger une aile de poulet que +de vous creuser l'estomac avec ce the!--Savez-vous, dit-elle a Laurent en +lui montrant sa maitresse, qu'elle n'a pas touche a son +diner? + +--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'ecria Laurent. Ne dites pas non, Therese, +il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez +malade? + +Et, comme Therese refusait de manger, car elle n'avait reellement pas faim, +il pretendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait a insister, +avoir faim lui-meme, et cela etait vrai, car il avait oublie de diner. Des +lors Therese se fit un plaisir de lui donner a souper, et ils mangerent +ensemble pour la premiere fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste +de Therese, n'etait pas un fait insignifiant. Manger tete a tete surtout +est une grande source d'intimite. C'est la satisfaction en commun d'un +besoin de l'etre materiel, et, quand on y cherche un sens plus eleve, +c'est une communion comme le mot l'indique. + +Laurent, dont les idees prenaient volontiers un tour poetique au milieu +meme de la plaisanterie, se compara en riant a l'enfant prodigue, pour qui +Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se +presentait sous la forme d'un mince poulet, preta naturellement a la +gaiete des deux amis. C'etait si peu pour l'appetit du jeune homme, que +Therese s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guere de ressources, et +Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mit en peine. On +deterra au fond d'une armoire un enorme pot de gelee de goyaves. C'etait +un present de Palmer que Therese n'avait pas songe a entamer, et que +Laurent entama profondement, tout en parlant avec effusion de cet +excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'etre jaloux, et que +desormais il aimait de tout son coeur. + +--Vous voyez, Therese, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi, +il faut gater les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traites par +la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur +n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel! + +Quand vint le the, Laurent s'apercut qu'il avait devore en egoiste, et que +Therese, en faisant semblant de manger, n'avait rien mange du tout. Il se +reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il +voulut lui-meme faire le the et servir Therese. C'etait la premiere fois +de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un +plaisir delicat dont il eprouva naivement la surprise. + +--A present, dit-il a Therese en lui presentant sa tasse a genoux, je +comprends qu'on puisse etre domestique et aimer son etat. Il ne s'agit que +d'aimer son maitre. + +De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extreme. +Laurent avait dans les manieres, et meme dans l'attitude du corps, une +certaine roideur dont il ne se departait meme pas avec les femmes du +monde. Il les servait avec la froideur ceremonieuse de l'etiquette. Avec +Therese, qui faisait les honneurs de son petit interieur en bonne femme et +en artiste enjouee, il avait toujours ete prevenu et choye sans avoir a +rendre la pareille. Il y eut eu manque de gout et de savoir-vivre a se +faire l'homme de la maison. Tout a coup, a la suite de ces pleurs et de +ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendit compte, se +trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il +s'emparait d'inspiration, sans que Therese, surprise et attendrie, put s'y +opposer. Il semblait qu'il fut chez lui, et qu'il eut conquis le privilege +de soigner la dame du logis, en bon frere ou en vieux ami. Et Therese, +sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire +avec de grands yeux etonnes, se demandant si jusque-la elle ne s'etait pas +radicalement trompee en prenant cet enfant tendre et devoue pour un homme +hautain et sombre. + +Cependant Therese reflechit durant la nuit; mais, le lendemain matin, +Laurent qui, sans rien premediter, ne voulait pas la laisser respirer, car +il ne respirait plus lui-meme, lui envoya des fleurs magnifiques, des +friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux, +qu'elle ne put se defendre d'en etre touchee. Il se disait le plus heureux +des hommes, il ne desirait rien de plus que son pardon, et, du moment +qu'il l'avait obtenu, il etait le roi du monde. Il acceptait toutes les +privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fut pas prive de voir et +d'entendre son amie. Cela seul etait au-dessus de ses forces; tout le +reste n'etait rien. Il savait bien que Therese ne pouvait pas avoir +d'amour pour lui, ce qui ne l'empechait pas, dix lignes plus bas, de dire: +"Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?" + +Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour, +avec une candeur dont, a coup sur, il etait dupe lui-meme, entourant +Therese de soins exquis, travaillant de tout son coeur a lui donner +confiance dans la chastete de leurs relations, et a chaque instant lui +parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant a la +distraire quand il la voyait inquiete, a l'egayer quand il la voyait +triste, a l'attendrir sur lui-meme quand il la voyait severe, il l'amena +insensiblement a n'avoir pas d'autre volonte et d'autre existence que les +siennes. + +Rien n'est perilleux comme ces intimites ou l'on s'est promis de ne pas +s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas a l'autre une +secrete repulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie +independante et de leurs occupations, qui les obligent souvent +d'abandonner le convenu social, sont plus exposes a ces dangers que ceux +qui vivent dans le regle et dans le positif. On doit donc leur pardonner +des entrainements plus soudains et des impressions plus fievreuses. +L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est generalement plus indulgente +pour ceux qui errent forcement dans la tempete que pour ceux que berce un +calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration, +et il faut bien que ce feu qui deborde pour les plaisirs et les +enthousiasmes du public arrive a les consumer eux-memes. On les plaint +alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs desastres et leurs +catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit a sa brave et +douce compagne: + +--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de +chagrin. Et ce fameux poete qui disait de si belles choses, il s'est +suicide. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-la finissent mal. +C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux... + +Et le bon bourgeois a raison. + +Therese avait pourtant vecu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour +cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusee, du moins en +laborieuse ouvriere, travaillant des le matin, et ne s'enivrant pas de +plaisir ou de langueur a la fin de sa journee. Elle avait de continuelles +aspirations a la vie domestique et reglee; elle aimait l'ordre, et, loin +d'afficher le mepris pueril que certains artistes prodiguaient a ce qu'ils +appelaient dans ce temps-la la gent epiciere, elle regrettait amerement de +n'avoir pas ete mariee dans ce milieu mediocre et sur, ou, au lieu de +talent et de renommee, elle eut trouve l'affection et la securite. Mais on +ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas +les seuls imprudents que la destinee foudroie. + + + + +V + + +Therese n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et +libertin que l'on attribue a ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa +volonte, apres des nuits de meditation douloureuse, qu'elle lui dit: + +--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus a ce point ou la +faute a commettre est l'inevitable reparation d'une serie de fautes +commises. J'ai ete coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence egoiste +de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-meme, en restant +ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierte... +Ecoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la +force dont elle etait capable, ne me retire jamais cette main-la et, +quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas +oublier qu'avant d'etre ta maitresse, j'ai ete _ton ami_. Je me le suis +dit des le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi +pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-la ne pouvait +pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette +liaison, melee pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le +dessus. Je te demande seulement, si tu viens a te lasser de mon amour +comme te voila lasse de mon amitie, de te rappeler que ce n'est pas un +instant de delire qui m'a jetee dans tes bras, mais un elan de mon coeur +et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupte. +Je ne suis pas superieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le +droit de me croire invulnerable; mais je t'aime si ardemment et si +saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais du etre +sauve par ma force. Apres avoir cru que cette force t'etait bonne, qu'elle +t'apprenait a decouvrir la tienne et a te purifier d'un mauvais passe, te +voila persuade du contraire, a tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire, +en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je resiste, que tu +sois pret a me hair et a retourner a la debauche, en blasphemant meme +notre pauvre amitie. Eh bien, j'offre a Dieu pour toi le sacrifice de ma +vie. Si je dois souffrir de ton caractere ou de ton passe, soit. Je serai +assez payee si je te preserve du suicide que tu etais en train d'accomplir +quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tente, et +Dieu me pardonnera un devouement inutile, lui qui sait combien il est +sincere! + +Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les +premiers jours de cette union. Il s'etait eleve au-dessus de lui-meme, il +avait des elans religieux, il benissait sa chere maitresse de lui avoir +fait connaitre enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant reve, +et dont il s'etait cru a jamais desherite par sa faute. Elle le retrempait, +disait-il, dans les eaux de son bapteme, elle effacait en lui jusqu'au +souvenir de ses mauvais jours. C'etait une adoration, une extase, un +culte. + +Therese y crut naivement. Elle s'abandonna a la joie d'avoir donne toute +cette felicite et rendu toute cette grandeur a une ame d'elite. Elle +oublia toutes ses apprehensions et en sourit comme de reves creux qu'elle +avait pris pour des raisons. Ils s'en moquerent ensemble; ils se +reprocherent de s'etre meconnus et de ne s'etre pas jetes au cou l'un de +l'autre des le premier jour, tant ils etaient faits pour se comprendre, se +cherir et s'apprecier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons. +Therese etait rajeunie de dix ans. C'etait un enfant plus enfant que +Laurent lui-meme; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une +existence ou il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose. + +Pauvre Therese! son ivresse ne dura pas huit jours entiers. + +D'ou vient cet effroyable chatiment inflige a ceux qui ont abuse des +forces de la jeunesse, et qui consiste a les rendre incapables de gouter +la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le +jeune homme qui se trouve lance sans frein dans le monde avec d'immenses +aspirations, et qui se croit capable d'eteindre tous les fantomes qui +passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son peche est-il autre +chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que +l'exercice de la vie doit etre un eternel combat contre soi-meme? Il en +est vraiment qui sont a plaindre, et qu'il est difficile de condamner, a +qui ont peut-etre manque un guide, une mere prudente, un ami serieux, une +premiere maitresse sincere. Le vertige les a saisis des leurs premiers pas; +la corruption s'est jetee sur eux comme sur une proie pour faire des +brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'ame, pour faire des insenses +de ceux qui se debattaient, comme Laurent, entre la fange de la realite et +l'ideal de leurs reves. + +Voila ce que disait Therese pour continuer a aimer cette ame souffrante, +et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter. + +Le septieme jour de leur bonheur fut irrevocablement le dernier. Ce +chiffre nefaste ne sortit jamais de la memoire de Therese. Des +circonstances fortuites avaient concouru a prolonger cette eternite de +joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'etait venu voir +Therese, elle n'avait pas de travail trop presse; Laurent promettait de se +remettre a l'ouvrage des qu'il pourrait reprendre possession de son +atelier, envahi par des ouvriers a qui il en avait confie la reparation. +La chaleur etait ecrasante a Paris; il fit a Therese la proposition +d'aller passer quarante-huit heures a la campagne, dans les bois. C'etait +le septieme jour. + +Ils partirent en bateau, et arriverent le soir dans un hotel, d'ou, apres +le diner, ils sortirent pour courir la foret par un clair de lune +magnifique. Ils avaient loue des chevaux et un guide, lequel les ennuya +bientot par son baragouin pretentieux. Ils avaient fait deux lieues et se +trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il +proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir a pied, quand +meme il serait un peu tard. + +--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Therese, nous ne passerions pas toute +la nuit dans la foret: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que +tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble. + +Ils resterent seuls, et c'est alors que se passa une scene bizarre, +presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivee. +Ils etaient montes sur le haut du rocher et s'etaient assis sur la mousse +epaisse dessechee par l'ete. Laurent regardait le ciel splendide ou la +lune effacait la clarte des etoiles. Deux ou trois des plus grosses +brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renverse sur le dos, Laurent les +contemplait. + +--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est a peu pres +au-dessus de ma tete; elle a l'air de me regarder. + +--C'est Vega, repondit Therese. + +--Tu sais donc le nom de toutes les etoiles, toi, savante? + +--A peu pres. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en +sauras autant que moi, quand tu voudras. + +--Non, merci; j'aime mieux decidement ne pas savoir: j'aime mieux leur +donner des noms a ma fantaisie. + +--Et tu as raison. + +--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracees la-haut et +faire des combinaisons de groupes a mon idee que de marcher dans le +caprice des autres. Apres tout, peut-etre ai-je tort, Therese! Tu aimes +les sentiers frayes, toi, n'est-ce pas? + +--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes +de sept lieues! + +--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que +moi! + +--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler. + +--Avise-toi d'en avoir pour me laisser la! Mais ne parlons pas de nous +quitter: ce mot-la ferait pleuvoir! + +--Eh! qui donc y songe? Ne le repete pas, ton affreux mot! + +--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'ecria-t-il en se levant +brusquement. + +--Qu'as-tu et ou vas-tu? lui dit-elle. + +--Je ne sais pas, repondit-il. Ah! si! a propos... Il y a par la un echo +extraordinaire, et, la derniere fois que j'y suis venu avec la petite... +tu ne tiens pas a savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir a +l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait la-bas sur le tertre qui est +vis-a-vis de nous. + +Therese ne repondit rien. Il s'apercut que ce souvenir intempestif d'une +de ses mauvaises connaissances n'etait pas delicat a jeter au milieu d'une +romantique veillee avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui etait-il +revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui etait-il arrive +au bord des levres? Il fut mortifie de cette maladresse; mais, au lieu de +s'en accuser naivement et de la faire oublier par des torrents de tendres +paroles qu'il savait bien tirer de son ame quand la passion l'inspirait, +il n'en voulut pas avoir le dementi, et demanda a Therese si elle voulait +chanter pour lui. + +--Je ne pourrais pas, lui repondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que +je n'etais montee a cheval, je me sens un peu oppressee. + +--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Therese, cela me fera tant de +plaisir! + +Therese etait trop fiere pour avoir du depit, elle n'avait que du chagrin. +Elle detourna la tete et feignit de tousser. + +--Allons, dit-il en riant, vous n'etes qu'une faible femme! Et puis vous +ne croyez pas a mon echo, je vois cela. Je veux vous le faire entendre. +Restez ici. Je grimpe la-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espere, de +rester seule cinq minutes? + +--Non, repondit tristement Therese, je n'ai pas du tout peur. + +Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui +le separait de celui ou ils etaient; mais ce ravin etait plus creux qu'il +ne le paraissait. Quand Laurent, apres en avoir descendu la moitie, vit le +chemin qui lui restait a faire, il s'arreta, craignant de laisser Therese +seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne +l'avait pas rappele. + +--Non, pas du tout! lui cria-t-elle a son tour, ne voulant pas contrarier +sa fantaisie. + +Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tete de Laurent; il +prit ce _pas du tout_ pour une durete, et se remit a descendre, mais moins +vite et en revant. + +--Je l'ai blessee, dit-il, et la voila qui me boude, comme du temps ou +nous jouions au frere et a la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces +humeurs-la, a present qu'elle est ma maitresse? Mais pourquoi l'ai-je +blessee? J'ai eu tort assurement, mais c'est sans le vouloir. Il est bien +impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passe dans la +memoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une +mortification pour moi? Que lui importe mon passe, puisqu'elle m'a accepte +comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui +arrivera-t-il jamais a elle-meme de me parler de ce drole qu'elle a aime +et dont elle s'est crue la femme? Malgre elle, Therese se souviendra +aupres de moi des jours qu'elle a vecu sans moi, et lui en ferai-je un +crime? + +Laurent se repondit aussitot a lui-meme: + +--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et +j'aurais du lui en demander pardon tout de suite. + +Mais deja il etait arrive a ce moment de fatigue morale ou l'ame est +rassasiee d'enthousiasme, ou l'etre farouche et faible que nous sommes +tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-meme. + +--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore +s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle etre heureuse et confiante +huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore +plus de la sienne a faire de si peu une si grosse affaire et a me gater +cette belle nuit de poesie que je m'etais arrangee avec elle dans un des +plus beaux endroits du monde. J'y suis deja venu avec des libertins et des +filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je +conduite ou je n'aurais pas retrouve ces facheux souvenirs? A coup sur, +ils ne m'enivrent guere, et il y a presque de la cruaute a me les +reprocher... + +En repondant ainsi dans son coeur aux reproches que Therese lui adressait +probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallee, ou il se sentit +trouble et fatigue comme a la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe +dans un mouvement de lassitude et de depit. Il y avait sept jours entiers +qu'il ne s'etait appartenu; il subissait le besoin de se reconquerir et de +se croire seul et indompte un instant. + +De son cote Therese etait navree et effrayee en meme temps. Pourquoi le +mot _se quitter_ avait-il ete jete par lui tout a coup comme un cri aigre +au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? a quel +propos? en quoi l'avait-elle provoque? Elle cherchait en vain. Laurent +lui-meme n'eut pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi etait +grossierement cruel, et combien il devait etre irrite pour l'avoir dit, +cet homme d'une education exquise! Mais d'ou lui venait cette colere? +portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des +paroles d'egarement et de malediction? + +Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'a ce qu'il fut +entre dans l'ombre epaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'etonnait +du temps qu'il lui fallait pour reparaitre sur le versant de l'autre +monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait etre tombe dans quelque +precipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain +herbu, herisse de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de +l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable detresse monta jusqu'a elle, un +cri rauque, affreux, desespere, qui lui fit dresser les cheveux sur la +tete. + +Elle s'elanca comme une fleche dans la direction de la voix. S'il y eut eu, + en effet, un abime, elle s'y fut precipitee sans reflexion; mais ce +n'etait qu'une pente rapide ou elle glissa plusieurs fois sur la mousse et +dechira sa robe aux buissons. Rien ne l'arreta; elle arriva, sans savoir +comment, aupres de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agite d'un +tremblement convulsif. + +--Ah! te voila, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de +venir! j'y serais mort! + +Et, comme don Juan apres la reponse de la statue, il ajouta d'une voix +apre et brusque: _Sortons d'ici!_ + +Il l'entraina sur le chemin, marchant a l'aventure et ne pouvant rendre +compte de ce qui lui etait arrive. + +Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans +une clairiere. Ils ne savaient ou ils etaient; le sol etait seme de roches +plates qui ressemblaient a des tombes, et entre lesquelles poussaient au +hasard des genevriers qu'on eut pu prendre, la nuit, pour des +cypres. + +--Mon Dieu! dit tout a coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetiere? +Pourquoi m'amenes-tu ici? + +--Ce n'est, repondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traverse +beaucoup de pareils ce soir. S'il te deplait, ne nous y arretons pas, +rentrons sous les grands arbres. + +--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinee me jette +dans ces idees de mort, autant vaut les braver et en epuiser l'horreur. +Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Therese? Tout ce +qui ebranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins apre. +Quand une tete doit tomber sur l'echafaud, la foule va regarder, et c'est +tout naturel. Il n'y a pas que les emotions douces qui nous fassent vivre: +il nous en faut d'epouvantables pour nous faire sentir l'intensite de la +vie. + +Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Therese +n'osait l'interroger et s'efforcait de le distraire; elle voyait bien +qu'il venait d'avoir un acces de delire. Enfin il se remit assez pour +vouloir et pouvoir le raconter. + +Il avait eu une hallucination. Couche sur l'herbe, dans le ravin, sa tete +s'etait troublee. Il avait entendu l'echo chanter tout seul, et ce chant, +c'etait un refrain obscene. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour +se rendre compte du phenomene, il avait vu passer devant lui, sur la +bruyere, un homme qui courait, pale, les vetements dechires, et les +cheveux au vent. + +--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me +dire que c'etait un promeneur attarde, surpris et poursuivi par des +voleurs, et meme j'ai cherche ma canne pour aller a son secours; mais la +canne s'etait perdue dans l'herbe, et cet homme avancait toujours vers +moi. Quand il a ete tout pres, j'ai vu qu'il etait ivre, et non pas +poursuivi. Il a passe en me jetant un regard hebete, hideux, et en me +faisant une laide grimace de haine et de mepris. Alors j'ai eu peur, et je +me suis jete la face contre terre, car cet homme ... c'etait moi! + +"Oui, c'etait mon spectre, Therese! Ne sois pas effrayee, ne me crois pas +fou, c'etait une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans +l'obscurite. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine, + je n'avais vu celle-la que dans mon imagination; mais qu'elle etait nette, + horrible, effrayante! C'etait moi avec vingt ans de plus, des traits +creuses par la debauche ou la maladie, des yeux effares, une bouche +abrutie, et, malgre tout cet effacement de mon etre, il y avait dans ce +fantome un reste de vigueur pour insulter et defier l'etre que je suis a +present. Je me suis dit alors: "O mon Dieu! est-ce donc la ce que je serai +dans mon age mur?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai +exprimes malgre moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme +dont je me croyais delivre? Le spectre de la debauche ne veut pas lacher +sa proie, et, jusque dans les bras de Therese, il viendra me railler et me +crier: _Il est trop tard!_" + +"Alors je me suis leve pour te joindre, ma pauvre Therese. Je voulais te +demander grace pour ma misere et te supplier de me preserver; mais je ne +sais pendant combien de minutes ou de siecles j'aurais tourne sur moi-meme +sans pouvoir avancer, si tu n'etais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de +suite, Therese: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti delivre. + +Il etait difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait +une chose qu'il avait reellement eprouvee, ou s'il avait mele ensemble, +dans son cerveau, une allegorie nee de ses reflexions ameres et une image +entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant a Therese qu'il ne +s'etait pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'etait toujours rendu compte du +lieu ou il etait et du temps qui s'ecoulait; mais cela meme etait +difficile a constater. Therese l'avait perdu de vue, et, quant a elle, le +temps lui avait semble mortellement long. + +Elle lui demanda s'il etait sujet a ces hallucinations. + +--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai ete ivre que d'amour depuis +quinze jours que tu es a moi. + +--Quinze jours! dit Therese etonnee. + +--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois +bien que je n'ai pas encore ma tete. Marchons, cela me remettra tout a +fait. + +--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser a rentrer. + +--Eh bien, que faisons-nous? + +--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos a notre point +de depart. + +--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher? + +--Non, mais prenons a droite. + +--C'est tout le contraire. + +Therese insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas demordre, +et meme il s'emporta et parla d'un ton irrite, comme s'il y eut eu la +matiere a dispute. Therese ceda et le suivit ou il voulut aller. Elle se +sentait brisee d'emotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler +d'un ton qu'elle n'eut jamais voulu prendre avec Catherine, meme quand la +bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le +sentait malade; mais cet etat d'excitation douloureuse ou elle le voyait +l'effrayait d'autant plus. + +Grace a l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la foret, +marcherent pendant quatre heures, et ne rentrerent qu'au point du jour. La +marche dans le sable fin et lourd de la foret est tres-penible. Therese ne +pouvait plus se trainer, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne +songeait point a ralentir le pas par egard pour elle. Il allait devant, +pretendant toujours decouvrir la bonne voie, lui demandant de temps a +autre si elle etait lasse, et ne devinant pas qu'en repondant: "Non," elle +voulait lui oter le regret d'etre cause de cette mesaventure. + +Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait ete pourtant rudement +secoue par cette crise etrange; mais c'est le propre des temperaments +nerveux a l'exces de se remettre comme par magie. Therese eut meme +l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces epreuves terribles, c'est +elle qui se trouvait brisee, tandis qu'il semblait avoir pris une force +nouvelle. + +Elle n'avait pas dormi, s'attendant a le voir envahi par quelque grave +maladie; mais il prit un bain et se sentit tres-dispos pour recommencer la +promenade. Il paraissait avoir oublie combien cette veillee avait ete +facheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaca vite chez +Therese. Revenue a Paris, elle crut que rien n'etait change entre eux; +mais, le soir meme, Laurent eut le caprice de faire la charge de Therese +avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la foret, lui avec +son air effare et distrait, elle avec sa robe dechiree et le corps brise +de fatigue. Les artistes sont tellement habitues a faire la charge les uns +des autres, que Therese s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eut aussi +de la facilite et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eut voulu pour +rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans +un sens comique cette scene nocturne qui l'avait torturee, elle en eut du +chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'ame ne peuvent jamais +avoir de cote risible. + +Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore. +Il ecrivit sous sa figure: _Perdu dans la foret et dans l'esprit de sa +maitresse_, et sous la figure de Therese: _Le coeur aussi dechire que la +robe_. La composition fut intitulee: _Lune de miel dans un cimetiere_. +Therese s'efforca de sourire; elle loua le dessin, qui, malgre sa +bouffonnerie, sentait la main du maitre, et ne fit aucune reflexion sur le +triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eut mieux fait, des le +commencement, d'exiger que Laurent ne laissat pas courir sa gaiete au +hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce +qu'elle eut peur qu'il ne fut encore malade et pris de delire au milieu de +sa lugubre plaisanterie. + +Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si +la vie douce et reglee qu'elle voulait donner a son ami etait reellement +l'hygiene qui convenait a cette organisation exceptionnelle. Elle lui +avait dit: + +--Tu t'ennuieras quelquefois peut-etre; mais l'ennui repose du vertige, et, + quand la sante morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu +connaitras la veritable gaiete. + +Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui, +mais il lui etait impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices +amers et bizarres. Il s'etait fait une vie de hauts et de bas perpetuels. +Les brusques transitions de la reverie a l'exaltation et de la nonchalance +absolue aux exces bruyants etaient devenues un etat normal dont il ne +pouvait plus se passer. Le bonheur delicieusement savoure pendant quelques +jours arrivait a l'irriter comme la vue de la mer par un calme +plat. + +--Tu es heureuse, disait-il a Therese, de te reveiller tous les matins +avec le coeur a la meme place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est +comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'etais enfant: elle +le retrouvait tantot a mes pieds, tantot par terre. + +Therese se dit que la serenite ne pouvait venir tout d'un coup a cette ame +troublee et qu'il fallait l'y habituer par degres. Pour cela, il ne +fallait pas l'empecher de retourner quelquefois a la vie active: mais que +faire pour que cette activite ne fut pas une souillure, un coup mortel +porte a leur ideal? Therese ne pouvait pas etre jalouse des maitresses que +Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait +l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le +travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser, +chercher avec lui une issue a cette force. L'issue naturelle eut ete +l'enthousiasme de l'amour; mais c'etait la encore une excitation apres +laquelle Laurent eut voulu escalader le troisieme ciel: faute d'en avoir +la puissance, il regardait du cote de l'enfer, et son cerveau, son visage +meme, en recevaient un reflet parfois diabolique. + +Therese etudia ses gouts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver +faciles a satisfaire. Laurent etait avide de diversion et d'imprevu; il +n'etait pas necessaire de le promener dans des enchantements irrealisables, +il suffisait de le promener n'importe ou, et de lui trouver un amusement +auquel il ne s'attendit pas. Si, au lieu de lui donner a diner chez elle, +Therese lui annoncait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient diner +ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel theatre ou elle +l'avait prie de la conduire, elle lui demandait tout a coup de la mener a +un spectacle tout different, il etait ravi de cette distraction inattendue +et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant a un plan +quelconque trace d'avance, il eprouvait un insurmontable malaise et le +besoin de tout denigrer. Therese le traita donc comme un enfant en +convalescence a qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune +attention aux inconvenients qui en resultaient pour elle. + +Le premier et le plus grave fut de compromettre sa reputation. On la +disait et on la savait sage. Tout le monde n'etait pas persuade qu'elle +n'eut pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant +repandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui +etait marie en Amerique, elle passait pour avoir ete entretenue par celui +qu'elle avait bien reellement epouse, et on a vu que Therese aimait mieux +supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le +malheureux qu'elle avait aime; mais on s'accordait a la regarder comme +prudente et raisonnable. + +--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalites ni +de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du +bien. C'est une femme de tete et qui ne cherche qu'a passer inapercue; ce +qui ajoute a son merite. + +Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commenca a +s'etonner, et le blame fut d'autant plus severe qu'elle s'en etait +preservee plus longtemps. Laurent etait fort prise des artistes, mais il +comptait parmi eux un tres-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gre +de faire le gentilhomme avec les elegants d'une autre classe, et, de leur +cote, les amis qu'il avait dans ce monde-la ne comprirent rien a sa +conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et devoue de Therese +passa pour un caprice effrene. Une femme chaste eut-elle choisi pour amant, +parmi les hommes serieux qui l'entouraient, le seul qui eut mene une vie +dissolue avec toutes les pires devergondees de Paris? Et, pour ceux qui ne +voulurent pas condamner Therese, la passion violente de Laurent ne parut +etre qu'une rouerie menee a bonne fin, et dont il etait assez habile pour +se _depetrer_ quand il en serait las. + +Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut deconsideree pour le choix +qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher. + +Telle n'etait pas, a coup sur, l'intention de Therese; mais, avec Laurent, +bien qu'il eut resolu de l'entourer de respect, il n'y avait guere moyen +de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde exterieur, et il fallait +l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en preserver. +Il etait habitue a voir la foule et a en etre vu. Quand il avait vecu un +jour dans la retraite, il se croyait tombe dans une cave, et demandait a +grands cris le gaz et le soleil. + +Avec la deconsideration arriva bientot pour Therese un autre sacrifice a +faire: celui de la securite domestique. Jusque-la, elle avait gagne assez +d'argent par son travail pour mener une vie aisee; mais ce n'etait qu'a la +condition d'avoir des habitudes reglees, beaucoup d'ordre dans ses +depenses et de suite dans ses occupations. L'imprevu qui charmait Laurent +amena la gene. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le +sacrifice de ce precieux temps, qui est surtout le capital de +l'artiste. + +Mais tout ceci n'etait que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur +lequel Therese jetait un voile si epais, que personne ne se doutait de son +malheur, et que ses amis, scandalises ou peines de sa situation, +s'eloignaient d'elle en disant: + +--Elle est enivree. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien +vite! + +Cela etait tout venu. Therese acquerait tous les jours la triste certitude +que Laurent ne l'aimait deja plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y +avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle. +C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout a fait acquise pour +tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter. + + + + +VI + + +Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'etait son reve +depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une maniere +inesperee le mirent enfin a meme de le realiser. Il offrit a Therese de +l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui +jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait a ce voyage. +Therese savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans +reproche. Aussi s'ingenia-t-elle a trouver de l'argent de son cote. Elle +en vint a bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la +fin de l'automne. + +Laurent s'etait fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver +le printemps en decembre des qu'il apercevrait la Mediterranee. Il fallut +en rabattre, et souffrir d'un froid tres-apre durant la traversee de +Marseille a Genes. Genes lui plut extremement, et, comme il y avait +beaucoup de peinture a voir, que c'etait la, pour lui, le principal but du +voyage, il consentit de bonne grace a s'arreter la un ou deux mois, et +loua un appartement meuble. + +Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Therese ne faisait que de +commencer a s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait +s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait du +s'engager envers un marchand de tableaux a lui rapporter plusieurs copies +de portraits inedits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne +n'etait pas desagreable; en homme de gout, l'industriel avait designe +divers portraits de Van Dyck, un a Genes, un autre a Florence, etc. Copier +ce maitre etait une specialite grace a laquelle Therese avait forme son +propre talent et gagne de quoi vivre avant de faire le portrait pour son +compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des +proprietaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mit, +une semaine s'ecoula avant qu'elle put commencer la copie designee a +Genes. + +Laurent ne se sentait nullement dispose a copier quoi que ce fut. Il avait +une individualite trop prononcee et trop ardente pour ce genre d'etude, il +profitait autrement de la vue des grandes choses. C'etait son droit. +Pourtant plus d'un grand maitre, trouvant l'occasion toute servie, l'eut +peut-etre mise a profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et +pouvait encore apprendre. C'etait l'avis de Therese, qui voyait la aussi +l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pecuniaires. S'il eut +daigne copier un Titien, qui etait son maitre de predilection, nul doute +que le meme industriel a qui Therese avait affaire ne l'eut acquis ou fait +acquerir par un amateur. Laurent trouva cette idee absurde. Tant qu'il +avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendit des +hauteurs de l'art jusqu'a songer au gain. Il laissa Therese absorbee +devant son modele, la raillant meme un peu d'avance du Van Dyck qu'elle +allait faire, et cherchant a la decourager de la tache effrayante qu'elle +osait entreprendre; puis il se mit a errer dans ville, assez soucieux de +l'emploi de six semaines que Therese lui avait demandees pour mener son +oeuvre a bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps a perdre +avec des journees de decembre courtes et sombres, une installation de +materiel qui ne lui presentait pas toutes les commodites de son atelier de +Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffee, et des +volees de badauds en voyage qui, sous pretexte de contempler le +chef-d'oeuvre, se placaient devant elle ou l'importunaient de leurs +reflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumee, souffrante, attristee, +effrayee surtout de l'ennui qu'elle voyait deja creuser les yeux de +Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour +l'attendre jusqu'a ce que la faim le fit revenir. Deux jours ne se +passerent pas sans qu'il lui reprochat d'avoir accepte un travail +abrutissant, et sans qu'il lui proposat d'y renoncer. N'avait-il pas de +l'argent pour deux, et d'ou venait donc que sa maitresse refusait de le +partager avec lui? + +Therese tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains +de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-etre plus pour revenir le +jour ou il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser +travailler, et de travailler lui-meme comme il l'entendrait, mais comme +tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir a conquerir. + +Il convint qu'elle avait raison et resolut de s'y mettre. Il deballa ses +boites, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le +changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop recente de tant de +chefs-d'oeuvre differents qui l'avaient vivement emu et qu'il lui fallait +le temps de digerer en lui-meme, il se sentit frappe d'impuissance +momentanee, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait +pas reagir seul. Il lui eut fallu des emotions venant du dehors, une +magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou +de la serrure, un chef-d'oeuvre litteraire inconnu sous la main, ou encore +mieux, une bataille navale dans le port de Genes, un tremblement de terre, +n'importe quel evenement, delicieux ou terrible, qui l'arrachat a lui-meme, +et sous l'impulsion duquel il se sentit exalte et renouvele. + +Tout a coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une +mauvaise pensee vint le trouver malgre lui. + +--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le +temps ou il n'aimait pas Therese) la moindre folie suffisait pour me +ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je revais, de l'argent, +c'est-a-dire six mois de loisir et de liberte, l'Italie sous les pieds, la +mer a ma porte, autour de moi une maitresse tendre comme une mere, en meme +temps qu'elle est un ami serieux et intelligent; et tout cela ne suffit +pas pour que mon ame revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, a +coup sur. Je n'avais pas ete gate, et il ne m'en fallait pas tant +autrefois pour m'etourdir. Quand je pense que la moindre piquette me +portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus genereux; que le +moindre minois chiffonne, avec un regard provoquant et une toilette +problematique, suffisait pour me mettre en gaiete et pour me persuader +qu'une telle conquete faisait de moi un heros de la regence! Avais-je +besoin d'un ideal comme Therese? Comment donc ai-je pu me persuader que la +beaute morale et physique m'etait necessaire en amour? Je savais me +contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux +est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beaute pour +les sens? La veritable est celle qui plait. Celle dont on est rassasie est +comme si elle n'avait jamais ete. Et puis encore il y a le plaisir du +changement, et c'est peut-etre la tout le secret de la vie. Changer, c'est +se renouveler; pouvoir changer, c'est etre libre. L'artiste est-il ne pour +l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidelite gardee, ou +seulement la foi promise? + +Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour +les ames en derive. Il eprouva bientot le besoin de les exprimer a +quelqu'un, et ce quelqu'un fut Therese. Tant pis pour elle, puisque +Laurent ne voyait qu'elle! + +La causerie du soir commencait toujours a peu pres de meme: + +--Quelle assommante ville que celle-ci! + +Un soir, il ajouta: + +--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas etre le modele que +tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est la +accrochee depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnee, +elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermee dans ce +maussade pays. + +--Et pourtant, repondit Therese, elle y a toujours le privilege de la +beaute, le succes qui survit a la mort, et que la main d'un maitre +eternise. Toute dessechee qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore +des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles +d'ailleurs au merite de la peinture, rester en extase devant cette beaute +qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant. + +--Elle te ressemble, Therese, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je +ne m'etonne pas de ta passion pour son mysterieux sourire. On dit que les +artistes creent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies +choisi les portraits de Van Dyck pour ton ecole d'apprentissage. Il +faisait grand, mince, elegant et fier comme ta forme. + +--Voila des compliments! arrete-toi la, je vois que la moquerie va +arriver. + +--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus, +moi. Avec toi, il faut tout prendre au serieux: je me conforme a +l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta defunte +comtesse doit etre bien lasse d'etre toujours belle de la meme facon. Une +idee, Therese! un reve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout a +l'heure. Ecoute. + +"Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit +d'un amour pour une statue de marbre couchee sur un tombeau. Il en devint +fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait +de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait +trouver, l'imbecile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant +ce squelette, il lui dit: "Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque +chose qui a vecu, tandis que j'etais epris d'une pierre qui n'a jamais eu +conscience d'elle-meme." + +--Je ne comprends pas, dit Therese. + +--Ni moi non plus, repondit Laurent; mais peut-etre qu'en amour la statue +est ce qu'on edifie dans sa tete, et la momie, ce que l'on ramasse dans +son coeur. + +Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Therese, reveuse et +triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et ou elle trouva une +douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types +effrontes la firent rougir. C'etaient les fantomes du passe qui avaient +traverse la memoire de Laurent et qui s'etaient colles, peut-etre malgre +lui, a ces feuilles blanches. Therese, sans rien dire, dechira celle ou +elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma +l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit pres du feu, etendit +son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose. + +Laurent ne repondit pas, mais il lui dit: + +--Vous etes trop orgueilleuse, ma chere! Si vous eussiez brule tous les +feuillets qui vous deplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre +image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: "Tu fais bien;" mais vous +retirer de la en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez +jamais l'honneur de me disputer a personne. + +--Je vous ai dispute a la debauche, repondit Therese; je ne vous +disputerai jamais a aucune de ces vestales. + +--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le repete; ce n'est pas de l'amour. Moi, +je vous ai disputee a la sagesse, et je vous disputerais a n'importe +lequel de ses moines. + +--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'etes pas fatigue d'aimer +la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur? + +--Ah! vous avez la memoire des mots, vous! + +Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprete comme on veut. Avec un mot, +on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde a ce que l'on +dit avec vous; le plus prudent serait peut-etre de ne jamais causer +ensemble. + +--En sommes-nous la, mon Dieu? dit Therese; fondant en larmes. + +Ils en etaient la. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et +lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommenca le +lendemain. + +--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette detestable ville? lui +dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux +pas! Je ne suis pas ne comme toi avec un petit ressort d'acier dans le +cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonte +fonctionne. Je suis un createur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant +c'est toujours un ressort qui n'obeit a rien et que met en jeu, quand il +lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de +quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me deplais quelque part. + +--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Therese; a +moins qu'il ne soit prive de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y +a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles +choses a voir, ni interessantes promenades a faire aux environs; ni bons +livres a consulter, ni personnes intelligentes a entretenir? + +--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas a me +promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que +je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations a etablir... j'ai +des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire +usage! + +--Non, je ne sais pas cela; pourquoi? + +--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adresse a des gens du +monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer a +se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Therese, comme tu ne peux pas +m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule! + +--Dans le jour, puisque je suis forcee de travailler la-bas dans ce +palais! + +--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le +soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas? + +--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux +_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande. + +--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se +donner au jeu ou aux femmes. + +--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la +galanterie? + +--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont +ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore +assez creux pour me faire ecouter sans rien dire. Voyons, Therese, veux-tu +que je me jette dans le monde a nos risques et perils? + +--Pas encore, dit Therese; patiente un peu. Helas! je n'etais pas preparee +a te perdre si tot! + +L'accent douloureux et le regard dechirant de Therese irriterent Laurent +plus que de coutume. + +--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramenes toujours a tes fins avec la +moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Therese. Ne t'en +repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspere? + +--Je m'en repens deja, puisque je t'ennuie, repondit-elle. Fais donc ce +que tu voudras! + +--Ainsi tu m'abandonnes a ma destinee? Es-tu deja lasse de lutter? Tiens, +ma chere, c'est toi qui ne m'aimes plus! + +--Au ton dont tu le dis, il semble que tu desires que cela soit! + +Il repondit: "Non;" mais, un instant apres, c'etait _oui_ sous toutes les +formes. Therese etait trop serieuse, trop fiere, trop pudique. Elle ne +voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyree. Un mot leste lui +semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure. +Elle etait sobre en tout et ne comprenait rien aux appetits capricieux, +aux fantaisies immoderees. Elle etait la meilleure des deux, a coup sur, +et, s'il lui fallait des compliments, il etait pret a lui en faire; mais +s'agissait-il de cela entre eux? La question n'etait-elle pas de trouver +le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle etait plus gaie, elle avait +ete _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'etre; elle etait +maintenant comme un oiseau malade sur son baton, les plumes ebouriffees, +la tete dans les epaules et l'oeil eteint. Sa figure pale et morne etait +quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristee des +restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments, +il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet interieur lugubre de +chants bizarres et de joyeux eclats de rire? + +--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les epaules? +Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul. +Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste! + +--Tiens, dit Therese en se levant, partons demain, et advienne que pourra! +Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-etre pire ailleurs; mais j'irai +jusqu'au bout de ma tache. + +Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'etait donc une tache qu'elle s'etait +imposee? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-etre +avait-elle fait a la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui +manquait plus que d'etre devote! + +Il prit son chapeau avec cet air de supreme dedain et de rupture _bien +troussee_ qui lui etait propre. Il sortit sans dire ou il allait. Il etait +dix heures du soir. Therese passa la nuit dans des angoisses effroyables. +Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec +fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira +sans bruit chez elle. C'etait la premiere fois qu'ils s'endormaient sans +se dire un mot d'affection ou de pardon. + +Le lendemain, au lieu de retourner a son travail, elle fit ses paquets et +prepara tout pour le depart. Lui s'eveilla a trois heures de l'apres-midi, +et lui demanda en riant a quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il +avait retrouve son assiette. Il s'etait promene la nuit, seul au bord de +la mer; il avait fait ses reflexions, il etait calme. + +--Cette grosse mer grondeuse et rabacheuse m'a impatiente, dit-il +gaiement. J'ai fait d'abord de la poesie. Je me suis compare a elle. J'ai +eu envie de me jeter dans son beau sein verdatre!... Et puis j'ai trouve +la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des +rochers sur la greve. Si elle n'a pas la force de les detruire, qu'elle se +taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voila +charmant ce matin; j'ai resolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe +avec soin; embrasse-moi, Therese, et ne parlons plus de la sotte soiree +d'hier. Defaits ces paquets surtout, ote ces malles, vite, que je ne les +voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en merite plus. + +Il y avait bien loin de cette prompte maniere de se reconcilier avec +lui-meme au temps ou un regard inquiet de Therese suffisait pour lui faire +plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois +mois. + +Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrive a Genes le matin, vint +leur demander a diner. Laurent fut enchante de cette diversion. Lui, +toujours assez froid de manieres avec les autres hommes, il sauta au cou +de l'Americain en lui disant qu'il etait l'envoye du ciel. Palmer fut plus +surpris que flatte de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup +d'oeil jete sur Therese pour voir que ce n'etait pas la l'expansion du +bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Therese fut +surprise de l'entendre faire l'eloge de la ville et du pays. Il declara +meme que les femmes etaient charmantes. D'ou les connaissait-il? + +A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se +retirer aussi. + +--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec +Therese? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout a fait seuls ici. Je +sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le the. + +A onze heures, Laurent n'etait pas rentre. Therese etait fort abattue. +Elle faisait de vains efforts pour cacher son desespoir. Elle n'etait plus +inquiete, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien +voir: il causa encore avec elle pour tacher de la distraire; mais, comme +Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'etait pas convenable de l'attendre +passe minuit, il se retira en serrant la main de Therese. Malgre lui, il +lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'etait pas dupe de son courage +et qu'il ressentait l'etendue de son desastre. + +Laurent arriva en ce moment et vit l'emotion de Therese. A peine fut-il +seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas +descendre a la jalousie. + +--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous +que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert. + +--Non, ma chere, je ne suis pas absurde a ce point. Du moment que vous +avez une societe et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte, + tout est bien, et je me sens en train de travailler. + +--Dieu le veuille! dit Therese. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais, +si vous vous rejouissez de la societe qui m'est venue, ayez le bon gout de +ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir. + +--De quoi diable vous fachez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous +devenez d'une susceptibilite par trop ombrageuse, ma chere amie! Quel mal +y aurait-il a ce que ce bon Palmer fut amoureux de vous? + +--Il y en aurait a vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce +que vous dites. + +--Ah! il y aurait du mal... a vous abandonner au danger? Vous voyez bien +que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas! + +--Soit! alors passons nos soirees ensemble et ne recevons personne. Je le +veux bien, moi. Est-ce convenu? + +--Vous etes bonne, ma chere Therese. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous +et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux +arrangement. + +En effet, Laurent parut revenir a lui-meme. Il entama une bonne etude dans +son atelier et invita Therese a venir la voir. Quelques jours se passerent +sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientot Laurent se lassa de +cette vie reglee, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses +amis. A peine fut-il arrive pour passer la soiree avec eux, que Laurent +trouva un pretexte pour sortir et resta dehors jusqu'a minuit. + +Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soiree +sur trois ou quatre a Therese, et quelle soiree! elle eut prefere la +solitude. + +Ou allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde; +le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenat en +mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque, +disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exercait a +ramer et prenait des lecons d'un pecheur de la cote qu'il allait chercher +dans la rade. Il pretendait se trouver bien, pour son travail du lendemain, +d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Therese n'osait +plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du depit lorsqu'elle +desirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses reflexions, lorsqu'il +etait en train de manifester son idee, et il ne voulait pas non plus de +son silence, qui lui faisait l'effet d'un blame. Elle ne devait voir son +oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'etre vue. Autrefois il ne +commencait rien sans lui exposer son idee; maintenant, il la traitait +comme _un public_. + +Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Therese ne s'habituait +pas a l'inquietude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle +l'eut exaspere en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien +qu'elle le guettait et qu'elle cherchait a savoir la verite. Il etait +impossible qu'elle le suivit elle-meme la nuit dans une ville pleine de +matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se +fut abaissee a le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans +bruit et le regardait dormir. Il semblait accable de fatigue. C'etait +peut-etre, en effet, une lutte desesperee contre lui-meme qu'il avait +entreprise pour eteindre, par l'exercice physique, l'exces de sa pensee. + +Une nuit, elle remarqua que ses habits etaient fangeux et dechires comme +s'il eut eu a soutenir une lutte materielle, ou comme s'il eut fait une +chute. Effrayee, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller; +il avait une legere entaille au front. Il dormait si profondement, qu'elle +espera ne pas l'eveiller en lui decouvrant un peu la poitrine pour voir +s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'eveilla et entra dans une +colere qui fut pour elle le coup de grace. Elle voulait s'enfuir, il la +retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant +avec agitation dans l'appartement, qu'eclairait faiblement une petite +lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassee dans son ame. + +--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-a-vis l'un de l'autre. +Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimes! Nous nous +sommes trompes l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-etre +n'etais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un +serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractere, mes +dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'exces, mes illusions sur +l'amour vrai, me mettraient a votre discretion, et que je ne pourrais +jamais me reprendre. Pour mener a bonne fin une si perilleuse entreprise, +il vous eut fallu a vous-meme un plus heureux caractere, plus de patience, +plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du +tout, Therese, soit dit sans vous offenser. Vous etes tout d'une piece, +monotone, tetue et vaine a l'exces de votre pretendue moderation, qui +n'est que la philosophie des gens a vue courte et a facultes bornees. +Quant a moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous +plaira; mais je suis sincere, je ne fais pas de calculs, je me livre sans +arriere-pensee: c'est pourquoi je me reprends de meme. Ma liberte morale +est chose sacree, et je ne permets a personne de s'en emparer. Je vous +l'avais confiee et non donnee, c'etait a vous d'en faire bon usage et de +savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez +pas de moi! Je connais ces maneges de la modestie et ces evolutions de la +conscience des femmes. Le jour ou vous m'avez cede, j'ai compris que vous +pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes resistances, ces +larmes de detresse et ces pardons toujours accordes a mes pretentions +n'etaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le +pauvre poisson ebloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompee, +Therese, en feignant d'etre la dupe de cette mouche: c'etait mon droit. +Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguees +sans effort et sans hypocrisie; vous etes belle, et je vous desirais! Mais +une femme n'est qu'une femme, et la derniere de toutes nous donne autant +de volupte que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicite de +l'ignorer, et, a present, il faut rentrer en vous-meme. Il faut savoir que +la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser a mes instincts, qui +ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas detruire sans me +detruire avec eux... Ou est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les +cheveux? Nous nous sommes associes et nous nous quittons, voila tout. Il +n'est pas besoin de nous hair et de nous decrier pour cela. Vengez-vous en +comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai +content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du +monde. Vous retrouverez vos graces d'autrefois, que vous avez perdues, et +l'eclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent a veiller pour +espionner mes demarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'etais; +et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce +convenu? Vous ne repondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y +garde! je n'ai jamais hai, mais je peux tout apprendre, j'ai de la +facilite, moi, vous savez! Tenez, je me suis collete ce soir avec un +matelot ivre qui etait deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roue de +coups, et je n'ai recu qu'une egratignure. Prenez garde que je ne sois +aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une +lutte d'aversion et de vengeance, je n'ecrase le diable en personne sans +lui laisser un de mes cheveux entre les griffes! + +Laurent, pale, amer, tour a tour ironique et furieux, les cheveux en +desordre, la chemise dechiree et le front ensanglante, etait si effrayant +a voir et a entendre, que Therese sentit tout son amour se changer en +degout. Elle etait si desesperee de la vie en cet instant, qu'elle ne +songea pas seulement a avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil ou +elle s'etait assise, elle laissait couler ce torrent de blasphemes, et, +tout en se disant que cet insense etait capable de la tuer, elle attendait +avec un dedain glacial et une indifference absolue le paroxysme de son +acces. + +Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et +sortit sans lui avoir repondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard. + + + + +VII + + +Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce +qu'il avait dit d'atroce a Therese durant cette affreuse nuit. Il le +pensait dans ce moment-la, ou plutot il parlait sans en avoir conscience. +Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eut +rappele, il eut tout desavoue. + +Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il etait las +de l'amour eleve, et aspirait de tout son etre aux funestes enivrements du +passe. C'etait le chatiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en +entrant dans la vie, chatiment bien cruel sans doute, et dont on concoit +qu'il se plaignit avec energie, lui qui n'avait rien premedite et qui +s'etait jete en riant dans un abime d'ou il croyait pouvoir aisement +sortir quand il voudrait. Mais l'amour est regi par un code qui semble +reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est +cense ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que +l'enfant se jette dans les griffes de la panthere, croyant pouvoir la +caresser: la panthere ne tiendra compte de cette innocence; elle devorera +l'enfant, parce qu'il ne depend pas d'elle de l'epargner. Ainsi des +poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi +fatale que l'homme doit _connaitre_ ou _subir_. + +Il ne resta dans la memoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que +la conscience d'avoir eu avec Therese une explication decisive, et le +vague souvenir de l'avoir vue resignee. + +--Tout est peut-etre pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi +calme qu'il l'avait quittee. + +Il fut pourtant effraye de sa paleur. + +--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup, + mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps. + +--Eh bien, Therese, lui dit-il, qu'y a-t-il d'etabli dans nos rapports, a +present? Y avez-vous reflechi? C'est vous qui deciderez. Devons-nous nous +quitter avec depit ou rester ensemble sur le pied de l'amitie comme +_autrefois?_ + +--Je n'ai aucun depit, repondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous +vous y plaisez. Moi, j'acheve mon travail, et je retourne en France dans +quinze jours. + +--Mais, d'ici a quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison? +ne craignez-vous pas qu'on n'en jase? + +--Faites ce que vous jugerez a propos. Nous avons ici nos appartements +independants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun +besoin; je vous le cede. + +--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller +et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le defendez. + +--Je ne vous defends rien, repondit Therese, sinon de croire un seul +instant que votre maitresse puisse vous pardonner. Quant a votre amie, +elle est au-dessus d'une certaine sphere de desillusions. Elle espere +encore pouvoir vous etre utile, et vous la retrouverez toujours quand vous +aurez besoin d'affection. + +Elle lui tendit la main et s'en alla travailler. + +Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-meme etait une chose +qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif +et les resolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire +sur lui et qu'elle voulait le ramener a l'amour par l'amitie. Il se promit +d'etre invulnerable a toute faiblesse, et, pour etre plus sur de lui-meme, +il resolut de prendre quelqu'un a temoin de la rupture consommee. Il alla +trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et +ajouta: + +--Si vous aimez Therese comme je le crois, mon cher ami, faites que +Therese vous aime. Je ne peux pas en etre jaloux, bien au contraire. Comme +je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle, +j'en suis certain, vous m'oterez par la un remords que je ne tiens pas a +conserver. + +Laurent fut surpris du silence de Palmer. + +--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il. +Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitie pour vous, de l'estime, et +meme du respect, si vous voulez. Si vous blamez ma conduite dans tout ceci, + dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifference ou de dedain. + +--Je ne suis indifferent ni aux chagrins de Therese ni aux votres, +repondit Palmer. Seulement, je vous epargne des conseils ou des reproches +qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je +suis persuade, a present, que le plus grand bonheur et le seul que vous +puissiez vous donner l'un a l'autre, c'est de vous quitter. Quant a mes +sentiments personnels pour Therese, je ne vous reconnais pas le droit de +m'interroger, et quant a ceux que, selon vous, je pourrais parvenir a lui +inspirer, c'est, apres ce que vous venez de me dire, une supposition que +vous n'avez plus le droit d'emettre devant moi, encore moins devant elle. + +--C'est juste, reprit Laurent d'un air degage, et j'entends fort bien ce +que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je +crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gener personne. + +Il partit, en effet, apres de froids adieux a Therese, et s'en alla tout +droit a Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le +travail, selon son caprice. Il eprouvait une douceur souveraine a se dire: + +--Je ferai ce qui me passera par la tete sans que personne en souffre ou +s'en inquiete. Le pire des supplices quand on n'est pas plus mechant que +je ne le suis, c'est d'etre fatalement entraine a voir une victime. Allons, +je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur +moi! + +Sans doute, Therese eut le tort de ne pas lui laisser voir combien etait +profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de +fierte. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade desespere, elle +eut du ne pas reculer devant les grands remedes et les operations +cruelles. Il eut fallu faire saigner abondamment ce coeur en delire, +l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour +douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-etre +rendu justice a lui-meme. Peut-etre la honte et le repentir eussent-ils +sauve son ame du crime d'y tuer l'amour de sang-froid. + +Mais, apres trois mois d'inutiles efforts, Therese etait rebutee. +Devait-elle donc tant de devouement a un homme qu'elle n'avait jamais +desire asservir, qui s'etait impose a elle malgre sa douleur et ses +tristes previsions, qui s'etait attache a ses pas comme un enfant +abandonne pour lui crier: "Emmene-moi, garde-moi, ou je vais mourir la, au +bord du chemin?..." + +Et cet enfant la maudissait d'avoir cede a ses cris et a ses pleurs. Il +l'accusait d'avoir profite de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de +la liberte. Il s'eloignait d'elle, respirant a pleine poitrine, et disant: +"Enfin, enfin!" + +--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, a quoi bon le faire souffrir? +N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque +prouve, helas! que j'etouffais son genie en voulant detruire sa fievre? +Quand je croyais etre venue a bout de le degouter des exces, n'ai-je pas +vu qu'il en etait plus avide? Quand je lui ai dit: "Retourne au monde," il +a craint ma jalousie, et il s'est jete dans la debauche mysterieuse et +grossiere; il est revenu ivre, avec les habits dechires et du sang sur la +figure! + +Le jour du depart de Laurent, Palmer dit a Therese: + +--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir apres lui? + +--Non, certes! repondit-elle. + +--Je le ramenerais peut-etre! + +--J'en serais desolee. + +--Vous ne l'aimez donc plus? + +--Non, plus du tout. + +Il y eut un silence; apres quoi, Palmer reveur reprit: + +--Therese, j'ai une nouvelle tres-grave a vous annoncer. J'hesite, parce +que je crains de vous causer une grande emotion de plus, et vous n'etes +guere disposee... + +--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je +suis absolument calme et preparee a tout. + +--Eh bien, Therese, apprenez que vous etes libre: le comte de *** n'est +plus. + +--Je le savais, repondit Therese. Il y a huit jours que je le sais. + +--Et vous ne l'avez pas dit a Laurent? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'a l'instant meme il se fut fait en lui une reaction quelconque. +Vous savez comme l'imprevu le bouleverse et le passionne. De deux choses +l'une: ou il eut imagine qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation, +je voulais l'epouser, et l'effroi d'un lien avec moi eut exaspere son +aversion, ou il se fut tourne, tout a coup de lui-meme vers l'idee du +mariage, dans un de ces paroxysmes de devouement qui s'emparent de lui, et +qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place a un profond +desespoir ou a une colere insensee. Le malheureux est assez coupable +envers moi; il n'etait pas necessaire de jeter un appat nouveau a sa +fantaisie et un motif de plus a son parjure. + +--Vous ne l'estimez donc plus? + +--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas. +Peut-etre une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu +faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de +la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouve pour moi que nous ne +devions pas et que nous ne devons plus chercher a nous aimer. + +--Et maintenant, Therese, ne songerez-vous pas a tirer avantage de la +liberte qui vous est rendue? + +--Quel avantage puis-je en tirer? + +--Vous pouvez vous remarier et connaitre les joies de la famille. + +--Mon cher Dick, j'ai aime deux fois dans ma vie, et vous voyez ou j'en +suis. Il n'est pas dans ma destinee d'etre heureuse. Il est trop tard pour +chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans. + +--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer +d'amour. Vous venez de subir l'entrainement de la passion, et c'est +precisement l'age ou les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que +vous avez souffert, c'est parce que vous avez ete mal aimee que +l'inextinguible soif du bonheur va se reveiller en vous et vous conduire +peut-etre, de deceptions en deceptions, dans des abimes plus profonds que +celui d'ou vous sortez. + +--J'espere que non. + +--Oui, sans doute, vous esperez; mais vous vous trompez, Therese. Il faut +tout craindre de votre age, de votre sensibilite surexcitee et du calme +trompeur ou vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour +vous cherchera, n'en doutez pas, et, a peine rendue a la liberte, vous +allez etre poursuivie et obsedee. Votre isolement tenait autrefois en +respect les esperances de ceux qui vous entouraient; mais, a present que +Laurent vous a peut-etre fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se +tenaient pour vos amis vont vouloir etre vos amants. Vous inspirerez des +passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous +persuader. Enfin... + +--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voila +qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis +dechue! + +Therese mit ses mains sur sa figure et pleura amerement. + +Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui etaient necessaires, +il avait provoque a dessein ce dechirement. Quand il la vit apaisee, il se +mit a genoux devant elle. + +--Therese, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez +absoudre mon intention. Therese, je vous aime, je vous ai toujours aimee, +non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le devouement +dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence +gatee et brisee par la faute des autres. Vous etes dechue aux yeux du +monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour +Laurent m'a prouve que vous etiez femme, et je vous aime mieux ainsi +qu'armee de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me +le persuadais auparavant. Ecoutez-moi, Therese. Je suis un philosophe, moi, +c'est-a-dire que je consulte la raison et la tolerance plus que les +prejuges du monde et les subtilites romanesques du sentiment. Dussiez-vous +devenir la proie des plus funestes egarements, je ne cesserai pas de vous +aimer et de vous estimer, parce que vous etes de ces femmes qui ne peuvent +etre egarees que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans +ces desastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez des +aujourd'hui un coeur devoue, tranquille et fidele, exempt de ces maladies +de l'ame qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais +epoux, un pere, un frere, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, a +jamais preservee des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Therese, +j'ose dire que je suis cet homme-la. Je n'ai rien de brillant pour vous +eblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance +absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez +reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidele et a jamais +rehabilitee. Dites oui, Therese, consentez a m'epouser, et consentez-y +tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse delicatesse, sans +mefiance de vous-meme. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de +croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que +l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai +jamais le passe, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sur, +que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein. + +Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Therese ne +lui connaissait pas. Elle essaya de se defendre de sa confiance; mais +cette resistance etait, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle +devait combattre en elle-meme. Elle sentait que Palmer disait la verite, +mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tache +effrayante. + +--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-meme que je crains. Je ne peux +plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mere, +votre patrie, votre consideration, l'honneur de votre nom? Je suis dechue, +vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je +suis trop epouvantee de ce que vous voulez affronter pour moi! + +Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec energie. Il ne +laissa pas respirer Therese. Du matin au soir, seul avec elle, il +multiplia les forces de sa volonte pour la convaincre. Palmer etait un +homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Therese +eut raison d'hesiter. Ce qui l'inquietait, c'etait la precipitation avec +laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant a lui +par une promesse. + +--Vous craignez mes reflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en +moi la confiance dont vous vous vantez. + +--Je crois en votre parole, repondait-il. La preuve c'est que je vous la +demande; mais je ne suis pas force de croire que vous m'aimez, puisque +vous ne repondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas +encore quel nom donner a votre amitie. Quant a moi, je sais que c'est de +l'amour que j'eprouve, et je ne suis pas de ceux qui hesitent a voir clair +en eux-memes? L'amour est en moi tres-logique. Il veut fortement. Il +s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en +vous jetant dans des reflexions et des reveries ou, malade comme vous +voila, vous ne verrez peut-etre pas bien vos veritables +interets. + +Therese se sentait presque blessee quand Palmer lui parlait de ses +interets a elle. Elle voyait trop d'abnegation chez Palmer, et ne pouvait +souffrir qu'il la crut capable de l'accepter sans vouloir y repondre. Tout +a coup, elle eut honte d'elle-meme dans ce combat de generosite, ou Palmer +se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son +nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entiere. Il +donnait tout, et, pour toute recompense, il la priait de songer a +elle-meme. + +L'espoir revint donc au coeur de Therese, Cet homme qu'elle avait toujours +cru positif, et qui affectait encore naivement de l'etre, se revelait a +elle sous un aspect si imprevu, que son esprit en etait frappe et comme +ranime au milieu de son agonie. C'etait comme un rayon de soleil au sein +d'une nuit qu'elle avait juge devoir etre eternelle. Au moment ou, injuste +et desesperee, elle allait maudire l'amour, il la forcait de croire a +l'amour et de regarder son desastre comme un accident dont le ciel voulait +la dedommager. Palmer, d'une beaute froide et reguliere, se transfigurait +a chaque instant sous le regard etonne, incertain et attendri de la femme +aimee. Sa timidite, qui donnait a ses premieres ouvertures quelque chose +de rude, faisait place a l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de +poesie que Laurent, il n'en arrivait que mieux a la persuasion. + +Therese decouvrit l'enthousiasme sous cette ecorce un peu apre de +l'obstination, et elle ne put s'empecher de sourire avec attendrissement +en voyant la passion avec laquelle il pretendait poursuivre froidement le +dessein de la sauver. Elle se sentit touchee et se laissa arracher la +promesse qu'il exigeait. + +Tout a coup, elle recut une lettre d'une ecriture inconnue, tant elle +etait alteree. Elle eut meme peine a dechiffrer la signature. Elle parvint +cependant, avec l'aide de Palmer, a lire ces mots: + +"J'ai joue, j'ai perdu; j'ai eu une maitresse, elle m'a trompe, je l'ai +tuee. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Therese. + +"LAURENT." + +--Partons! dit Palmer. + +--O mon ami, je vous aime! repondit Therese en se jetant dans ses bras. Je +sens maintenant combien vous etes digne d'etre aime. + +Ils partirent a l'instant meme. En une nuit, ils arriverent par mer a +Livourne, et, le soir, ils etaient a Florence. Ils trouverent Laurent dans +une auberge, non pas mourant, mais dans un acces de fievre cerebrale si +violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Therese, il la +reconnut, et s'attacha a elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer +vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, etouffee. Palmer +dut l'emporter de la chambre evanouie; mais elle y revint au bout d'un +instant, et, avec une perseverance qui tenait du prodige, elle passa vingt +jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne +la reconnaissait guere que pour l'accabler d'injures grossieres, et, des +qu'elle s'eloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il +allait mourir. + +Il n'avait heureusement ni tue aucune femme, ni pris aucun poison, ni +peut-etre perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait ecrit a +Therese dans l'invasion du delire et de la maladie. Il ne se rappela +jamais cette lettre, dont elle eut craint de lui parler; il etait assez +effraye du derangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir +conscience. Il eut encore bien d'autres reves sinistres, tant que dura sa +fievre. Il s'imagina tantot que Therese lui versait du poison, tantot que +Palmer lui mettait des menottes. La plus frequente et la plus cruelle de +ses hallucinations consistait a voir une grande epingle d'or que Therese +detachait de sa chevelure et lui enfoncait lentement dans le crane. Elle +avait, en effet, une telle epingle pour retenir ses cheveux, a la mode +italienne. Elle l'ota, mais il continua a la voir et a la sentir. + +Comme il semblait le plus souvent que sa presence l'exasperat, Therese se +placait ordinairement derriere son lit, avec le rideau entre eux; mais, +aussitot qu'il etait question de le faire boire, il s'emportait et +protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Therese. + +--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal! +Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas a toute heure, sur le +pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Therese, venez +donc, j'ai soif: versez-moi le poison. + +Therese lui versait le calme et le sommeil. Apres plusieurs jours d'une +exasperation a laquelle les medecins ne croyaient pas qu'il put resister, +et qu'ils noterent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et +resta inerte, brise, continuellement assoupi, mais sauve. + +Il etait si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eut conscience, +et le nourrir a doses si minimes pour que son estomac n'eut pas le moindre +travail de digestion a faire, que Therese jugea ne devoir pas le quitter +un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa +parole d'honneur de la remplacer aupres du malade; mais elle refusa, +sentant bien que les forces humaines n'etaient pas a l'abri de la surprise +du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de +chaque minute ou elle devait porter la cuiller aux levres du malade, sans +que jamais elle fut vaincue par la fatigue, c'etait elle, non pas un autre, +que Dieu avait chargee de sauver cette existence fragile. + +C'etait elle en effet, et elle la sauva. + +Si la medecine, quelque eclairee qu'elle soit, est insuffisante dans des +cas desesperes, c'est bien souvent parce que le traitement est presque +impossible a observer d'une maniere absolue. On ne sait pas assez ce +qu'une minute de besoin ou une minute de plenitude peut apporter de +perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut +du moribond, c'est souvent le calme, la tenacite et la ponctualite chez +ceux qui le soignent. + +Enfin, un matin, Laurent s'eveilla comme d'une lethargie, parut surpris de +voir Therese a sa droite et Palmer a sa gauche, leur tendit une main a +chacun, et leur demanda ou il etait et d'ou il venait. + +On le trompa longtemps sur la duree et l'intensite de son mal, car il +s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La premiere fois +qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours +de sa convalescence, il demanda Therese. On lui repondit qu'elle dormait. +Il en fut tres-surpris. + +--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour? + +Therese dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits +des que l'inquietude fut dissipee. + +Peu a peu Laurent apprit a quel point elle s'etait devouee a lui, et il +vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succedant a tant de +douleurs. Comme il etait encore trop faible pour s'occuper, Therese +s'installa pres de lui, tantot lui faisant la lecture, tantot jouant aux +cartes pour l'amuser, tantot le menant promener en voiture. Palmer etait +toujours avec eux. + +Les forces revenaient a Laurent avec une rapidite aussi extraordinaire que +son organisation. Son cerveau cependant n'etait pas toujours bien lucide. +Un jour, il dit a Therese avec humeur, dans un moment ou il se trouvait +seul avec elle: + +--Ah ca! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller? + +Therese vit qu'il y avait une lacune dans sa memoire, et ne repondit pas. +Il fit alors un travail sur lui-meme et ajouta: + +--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est +devoue a moi presque autant que vous-meme; mais enfin je ne suis pas assez +vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous +quitter qu'il s'est enferme un mois dans la chambre d'un malade fort +desagreable. Voyons, Therese, peux-tu me jurer que c'est a cause de moi +seul? + +Therese fut blessee de cette question a bout portant, et de ce _tu_ +qu'elle croyait a jamais retranche de leur intimite. Elle secoua la tete, +et tacha de parler d'autre chose. Laurent ceda tristement; mais il y +revint le lendemain; et, comme Therese, le voyant assez fort pour se +passer d'elle, se disposait a partir, il lui dit avec une surprise +reelle: + +--Mais ou donc allons-nous, Therese? Est-ce que nous ne sommes pas bien +ici? + +Il fallait s'expliquer, car il insistait. + +--Mon enfant, lui dit Therese, vous restez ici: les medecins disent qu'il +vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage +quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque +j'ai fini mon travail a Genes, et que mon intention n'est pas, quant a +present, de voir le reste de l'Italie. + +--Fort bien, Therese, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France, +je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je +suis sur qu'il ne m'en faut pas davantage pour etre en etat de +voyager. + +Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il etait si +enfant dans ce moment-la, que Therese retint une larme pres de couler au +souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle etait forcee +d'abdiquer. + +Elle se remit a le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le +plus de douceur et de menagement possible, qu'il fallait se quitter pour +quelque temps. + +--Et pourquoi donc se quitter? s'ecria Laurent, est-ce que nous ne nous +aimons plus? + +--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitie +l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de +peine, et ta sante n'en pourrait supporter davantage a present. Laissons +passer le temps necessaire pour que tout soit oublie. + +--Mais j'ai oublie, moi! s'ecria Laurent avec une bonne foi attendrissante +a force d'etre ingenue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait! +Tu as toujours ete un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux +pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener, +Therese! Si tu me laisses ici, j'y perirai d'ennui! + +Et, comme Therese montrait une fermete a laquelle il ne s'attendait pas, +il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une severite +que dementait toute sa conduite. + +--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me +repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les deteste, +et ne les ai-je pas assez expies en devenant fou pendant huit ou dix +jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu +n'y croirais plus. C'est ma conduite a venir qu'il faut juger, et tu vois +que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache a toi. Voyons, ma +Therese, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai +appelee comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu +pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer, +enfermee ici, un mois sur lequel tu as ete vingt nuits et vingt jours sans +te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, a tes +beaux yeux cercles de bleu, que tu serais morte a la peine, s'il eut fallu +en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que +l'on n'aime plus! + +Therese n'osait prononcer le mot fatal. Elle esperait que Palmer viendrait +rompre ce tete-a-tete, et qu'elle pourrait eviter une scene dangereuse au +convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour +l'empecher de sortir, tomba a ses pieds et s'y roula avec desespoir. + +--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle, +assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne +le peux pas, ce mot ne serait plus la verite. L'amour est fini entre +nous. + +Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eut pu tuer cet +amour auquel il avait pretendu de pas croire. + +--C'est donc Palmer? s'ecria-t-il en brisant une theiere avec laquelle il +s'etait machinalement verse de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le +veux, je veux la verite! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas +etre trompe! + +--Trompe! dit Therese en lui prenant les mains pour l'empecher de se les +dechirer avec ses ongles; trompe! de quel mot vous servez-vous la? Est-ce +que je vous appartiens? est-ce que, depuis la premiere nuit que vous avez +passee dehors a Genes, apres m'avoir dit que j'etais votre supplice et +votre bourreau, nous n'avons pas ete etrangers l'un a l'autre? est-ce +qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps, +passe sans retour de votre part, n'ait pas suffi a me rendre maitresse de +moi-meme? + +Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exasperer de sa franchise, se +calmait et l'ecoutait avec une curiosite avide, elle continua: + +--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenee a votre lit +d'agonie et qui m'a retenue jusqu'a ce jour aupres de vous pour achever +votre guerison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien +compris a mon coeur. Ce coeur-la, Laurent, dit-elle en frappant sa +poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-etre que le votre; mais, vous +l'avez dit vous-meme souvent autrefois, il reste toujours a la meme place. +Ce qu'il a aime, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez +pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez +inspire, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni +ma tete ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonte; +ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux +disposer pour qui les merite, pour Palmer si bon me semble, et vous +n'auriez pas une objection a faire, vous qui avez ete le trouver un matin +pour lui dire: + +"--Consolez donc Therese, vous me rendrez service!" + +--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes, +j'ai dit cela! Je l'avais oublie, je me le rappelle a present! + +--Ne l'oublie donc plus, dit Therese, qui se remit a lui parler avec +douceur en le voyant apaise, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est +une fleur trop delicate pour se relever quand on l'a foulee aux pieds. N'y +songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste experience que +tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractere. Tu le trouveras +le jour ou tu en seras digne. Quant a moi, je ne pourrais plus supporter +tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mere te +restera malgre toi et malgre tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitie, +je ne te le cache pas, et je te le dis precisement pour que tu ne songes +plus a reconquerir un amour dont tu serais humilie aussi bien que +moi-meme. Si tu veux que cette amitie, qui t'offense maintenant, te +redevienne douce, tu n'as qu'a la meriter. Jusqu'a present, tu n'en as pas +eu l'occasion. Voila qu'elle se presente: profites-en, quitte-moi sans +faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un +homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir +pourquoi. + +--Laisse-moi pleurer, Therese, dit Laurent en se mettant a genoux, +laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitie +sainte qui a survecu en toi a l'amour brise. Elle ne m'humilie pas comme +tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme, +tu sais bien que je ne peux jamais l'etre; mais crois que je peux devenir +bon. Ah! Therese, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parle +plus tot comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta +bonte et de ton devouement, pauvre soeur de charite qui ne peux plus me +rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Therese, je meritais ce qui +m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La lecon me servira, je +t'en reponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai +comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passe et +l'avenir! + +Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta a +son cou en l'appelant son frere et son sauveur, et il s'ecria en lui +montrant Therese: + +--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez a l'hotel Meurice, +la derniere fois que nous nous sommes vus a Paris? "Si vous ne croyez pas +pouvoir la rendre heureuse, brulez-vous la cervelle ce soir plutot que de +retourner chez elle!" J'aurais du le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, a +present, regardez-la, elle est plus changee que moi, la pauvre Therese! +Elle a ete brisee, et pourtant elle est venue m'arracher a la mort, quand +elle aurait du me maudire et m'abandonner! + +Le repentir de Laurent etait veritable; Palmer en fut vivement attendri. A +mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une eloquence +persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Therese, il lui dit: + +--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour +lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guerir l'ame et le corps. Vous avez +remporte la victoire. Il est sauve; votre pauvre enfant! A present, que +voulez-vous faire? + +--Le quitter pour toujours, repondit Therese, ou, du moins, ne le revoir +qu'apres des annees. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il +reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle +etait ma resolution? C'est parce qu'elle est bien arretee que je retardais +encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise +inevitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-la, si elle +etait mauvaise. + +--Y avez-vous bien songe, Therese? dit Palmer reveur. Etes-vous bien sure +de ne pas faiblir au dernier moment? + +--J'en suis sure. + +--Cet homme-la me parait irresistible dans la douleur. Il arracherait la +pitie des entrailles d'une pierre, et pourtant, Therese, si vous lui cedez, +vous etes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que +vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant! + +--Je le sais, repondit Therese; mais que me dites-vous donc la, mon ami? +Etes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublie que ma parole vous etait +engagee? + +Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son ame. + +Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour +achever de se retablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas: +c'etait la verite. Les medecins lui conseillaient meme de ne pas attendre +les grandes chaleurs. + +De toute facon il fut decide que l'on se separerait a Florence. Therese +n'avait d'autre projet arrete pour elle-meme que d'aller ou Laurent +n'irait pas; mais, en le voyant si fatigue de la crise de la veille, elle +dut lui promettre de passer a Florence encore une semaine, afin de +l'empecher de partir sans avoir recouvre les forces necessaires. + +Cette semaine fut peut-etre la meilleure de la vie de Laurent. Genereux, +cordial, confiant, sincere, il etait entre dans un etat de l'ame ou il ne +s'etait jamais senti, meme durant les premiers huit jours de son union +avec Therese. La tendresse l'avait vaincu, penetre, on peut dire envahi. +Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux +_Cascines_, aux heures ou la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se +faisant une joie d'enfant d'aller diner dans la campagne en donnant le +bras a Therese alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant +un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Therese avec lui au +theatre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itineraire de +son voyage en Suisse. C'etait une grande question de savoir s'il irait par +Milan ou par Genes. Il se decida enfin pour cette derniere voie, en +prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre +ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifie ou affaibli par les +premieres journees du voyage. + +Le jour du depart arriva. Laurent avait fait tous ses preparatifs avec une +gaiete melancolique. Etincelant de plaisanteries sur son costume, sur son +bagage, sur la tournure heteroclite qu'il allait avoir avec un certain +manteau impermeable que Palmer l'avait force d'accepter et qui etait alors +une nouveaute dans le commerce, sur le baragouin francais d'un domestique +italien que Palmer lui avait choisi et qui etait le meilleur homme du +monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les previsions +et toutes les gateries de Therese, il avait des larmes plein les yeux, +tout en riant aux eclats. + +La nuit qui preceda le dernier jour, il eut un leger acces de fievre. Il +en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire a petites journees etait +a la porte de l'hotel. La matinee etait fraiche. Therese s'inquieta. + +--Accompagnez-le jusqu'a la Spezzia, lui dit Palmer. C'est la qu'il doit +s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est la que je vous +rejoindrai le lendemain de son depart. Il vient de me tomber sur la tete +une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures. + +Therese, surprise de cette resolution et de cette proposition, refusa de +partir avec Laurent. + +--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacite; il m'est +impossible d'aller avec vous! + +--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas necessaire que j'aille avec lui. + +--Si fait, reprit-il, il le faut. + +Therese crut comprendre que Palmer jugeait cette epreuve necessaire. Elle +s'en etonna et s'en inquieta. + +--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous +avez effectivement une affaire importante ici? + +--Oui, repondit-il, je vous la donne. + +--Eh bien, je reste. + +--Non, il faut que vous partiez. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu, +vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez. + +Therese fit a la hate un leger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et +elle y monta aupres de Laurent, en criant a Palmer: + +--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans +vingt-quatre heures. + + + + +VIII + + +Palmer, force reellement de rester a Florence et d'en eloigner Therese, +fut frappe d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il +redoutait n'existait pas. La chaine ne pouvait pas etre renouee. Laurent +ne songea meme pas a emouvoir les sens de Therese; mais, certain de +n'avoir pas perdu son coeur, il resolut de reprendre son estime. Il le +resolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il eprouva tout +naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait +grandi dans son esprit. S'il l'eut imploree en ce moment, elle lui eut +resiste sans peine, elle l'eut peut-etre meprise. Il s'en garda bien, ou +plutot il n'y songea pas. Il fut trop bien inspire pour commettre une +pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le role du coeur +brise, de l'enfant soumis et chatie, si bien qu'au bout du voyage, Therese +se demandait si ce n'etait pas lui la victime de ce fatal amour. + +Pendant ces trois jours de tete-a-tete, Therese se trouva heureuse aupres +de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ere de sentiments exquis, +une route inexploree, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-la +marche seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans +inquietude et sans combat, un etre pale et faible, qui n'etait plus pour +ainsi dire qu'une ame, et qu'elle s'imaginait retrouver des cette vie, +dans le paradis des pures essences, comme on reve de se retrouver apres la +mort. + +Et puis elle avait ete profondement froissee et humiliee par lui, +brouillee et irritee contre elle-meme; cet amour, accepte avec tant de +vaillance et de grandeur, lui avait laisse une fletrissure, comme eut fait +un entrainement de pure galanterie. Il etait venu un moment ou elle +s'etait meprisee de s'etre laisse si grossierement tromper. Elle se +sentait donc renaitre, et elle se reconciliait avec le passe en voyant +pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitie +enthousiaste plus belle que la passion, meme dans ses meilleurs jours. + +C'est le 10 mai qu'ils arriverent a la Spezzia, une petite ville +pittoresque a demi genoise et a demi florentine, au fond d'une rade bleue +et unie comme le plus beau ciel. Ce n'etait pas encore la saison des bains +de mer. Le pays etait une solitude enchantee, le temps frais et delicieux. +A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un +peu fatigue, se decida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de +transport; un petit bateau a vapeur partait pour Genes deux fois par +semaine. Therese fut contente que le jour du depart ne fut pas pour le +soir meme. C'etaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle +lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir. + +Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'etait jamais si bien +porte. Il avait un sommeil et un appetit d'enfant. Cette douce langueur +des premiers jours de la complete guerison jetait son ame dans un trouble +delicieux. Le souvenir de sa vie passee s'effacait comme un mauvais reve. +Il se sentait et se croyait transforme radicalement pour toujours. Dans ce +renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculte de souffrir. Il +quittait Therese avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses +larmes. Cette soumission aux arrets de la destinee etait a ses yeux une +expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas +provoquee, mais il l'acceptait au moment ou il sentait le prix de ce qu'il +avait meconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire +qu'elle devait aimer Palmer, qu'il etait le meilleur des amis et le plus +grand des philosophes. Puis, il s'ecriait tout a coup: + +--Ne me dis rien, chere Therese! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas +encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en +mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de +mieux? + +Therese ne prononca pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les +moments ou Laurent, moins heroique, la questionnait indirectement, elle +lui repondait: + +--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce +que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas. + +Ils passerent le dernier jour a parcourir en barque la rade de la Spezzia. +Ils se faisaient mettre a terre de temps en temps pour cueillir sur les +rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque +dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur +ces beaux rivages d'ou s'elancent a pic des montagnes couvertes de +buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, des qu'ils apercevaient +un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporte leur +diner, qu'ils mangerent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de +lavande et de romarin. La journee passa comme un reve, c'est-a-dire +qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle resuma pourtant les plus +douces emotions de deux existences. + +Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de +loin la fumee du _Ferruccio_, le bateau a vapeur de la Spezzia, que l'on +chauffait pour le depart, et ce nuage noir passait sur son ame. Therese +vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au +batelier ce qu'il y avait encore a voir dans la baie. + +--Il y a, repondit-il, l'ile Palmaria et la carriere de marbre _portor_. +Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe +pour prendre la mer, car il s'arrete en face, a Porto-Venere, pour +recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de +gagner son bord. Je reponds de tout. + +Les deux amis se firent conduire a l'ile Palmaria. + +C'est un bloc de marbre a pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce +et fertile du cote du golfe: il y a de ce cote quelques habitations a +mi-cote et deux villas sur le rivage. Cette ile est plantee, comme une +defense naturelle, a l'entree du golfe; dont la passe est fort etroite +entre l'ile et le petit port jadis consacre a Venus. De la le nom de +Porto-Venere. + +Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poetique, mais sa +situation sur les rochers nus, battus de flots agites, car ce sont les +premiers flots de la veritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est +des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un decor plus frappant pour +caracteriser un nid de pirates. Les maisons, noires et miserables, rongees +par l'air salin, s'echelonnent, demesurement hautes, sur le roc inegal. +Pas une vitre qui ne soit brisee a ces petites fenetres, qui semblent des +yeux inquiets occupes a guetter une proie a l'horizon. Pas un mur qui ne +soit depouille de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles +dechirees par la tempete. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions +appuyees les unes contre les autres et pres de crouler toutes ensemble. +Tout cela monte jusqu'a l'extremite du promontoire, ou tout cesse +brusquement, et que terminent un vieux fort tronque et l'aiguille d'un +petit clocher plante en vigie en face de l'immensite. Derriere ce tableau, +qui forme un plan detache sur les eaux marines, s'elevent d'enormes +rochers d'une teinte livide, dont la base, irisee par les reflets de la +mer, semble plonger dans quelque chose d'indecis et d'impalpable comme la +couleur du vide. + +C'est de la carriere de marbre de l'ile Palmaria, de l'autre cote de +l'etroite passe, que Laurent et Therese contemplaient cet ensemble +pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton +rougeatre qui confondait en une seule masse, homogene d'aspect, les +rochers, les vieux murs et les ruines, a ce point que tout, l'eglise meme, +semblait taille dans le meme bloc, tandis que les grands rochers du +dernier plan baignaient dans une lumiere d'un vert glauque. + +Laurent fut frappe de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un +regard de peintre ou Therese vit rayonner, comme dans un miroir, tous les +feux du ciel embrase. + +--Dieu merci! pensa-t-elle, voila enfin l'artiste qui se reveille! + +En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensee pour son +art. + +La carriere n'offrant que l'interet d'un moment, celui de voir de gros +blocs d'un beau marbre noir veine de jaune d'or, Laurent voulut gravir la +pente rapide de l'ile pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avanca, +sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'a une corniche de lichens +ou il se vit tout a coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait +la mer, qui avait ronge sa base et qui s'y brisait avec un bruit +formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette cote si escarpee, fut saisi +d'un tel vertige, que, sans Therese, qui l'avait suivi et qui le +contraignit de glisser tout de son long en arriere, il se serait laisse +tomber dans le gouffre. + +En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle +l'avait vu dans la foret de *** + +--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un reve? + +--Non! non! s'ecria-t-il en se relevant et en s'attachant a elle comme +s'il eut cru se retenir a une force immuable; ce n'est plus le reve, c'est +la realite! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout a l'heure! +c'est l'image de la vie ou je vais retomber! c'est l'abime qui va se +creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que +j'allais ecouter la nuit dans la rade de Genes, et qui me hurlait le +blaspheme aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exercais a +dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abime plus +profond et plus implacable encore que celui des eaux! Therese, Therese, +sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie a ce monstre qui est la, et +qui ouvre deja sa gueule hideuse pour devorer ton pauvre enfant? + +--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu? + +Il parut s'eveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de +Therese; car, en l'interpellant, il s'etait cru seul; et il se retourna +avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'etait autre +chose que le bras tremblant et fatigue de son amie. + +--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier acces, ce n'est rien. +Partons! + +Et il descendit precipitamment le versant qu'il avait monte avec elle. + +_Le Ferruccio_ arrivait a toute vapeur du fond de la Spezzia. + +--Mon Dieu, le voila! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant +d'etre ici! + +--Laurent! reprit Therese d'un ton severe. + +--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voila tranquille. Ne sais-tu pas +qu'a present il suffit d'un regard de toi pour que j'obeisse avec joie? +Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content! +Donne-moi ta main, Therese. Tu vois, je ne t'ai pas demande un seul baiser +depuis trois jours de tete-a-tete! Je ne te demande que cette main loyale. +Souviens-toi du jour ou tu m'as dit: "N'oublie jamais qu'avant d'etre ta +maitresse, j'ai ete ton amie!" Eh bien, voila ce que tu souhaitais, je ne +te suis plus rien, mais je suis a toi pour la vie!... + +Il s'elanca dans la barque, croyant que Therese resterait sur le rivage de +l'ile, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonte +a bord du _Ferruccio_; mais elle sauta aupres de lui. Elle voulait +s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent, +et qui s'etait embarque avec les paquets a la Spezzia, n'avait rien oublie +de ce qui etait necessaire a son maitre pour le voyage. + +Elle profita donc du temps d'arret que faisait le petit _steamer_ devant +Porto-Venere, pour monter a bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en +question, les y attendait. On se souvient que c'etait un homme de +confiance choisi par M. Palmer. Therese le prit a l'ecart. + +--Vous avez la bourse de votre maitre? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a +charge de veiller a tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confie? + +--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui +son portefeuille. + +Therese avait examine les poches des habits de Laurent pendant qu'il +dormait. Elle avait trouve le portefeuille, elle le savait a peu pres +vide. Laurent avait depense beaucoup a Florence; les frais de sa maladie +avaient ete tres-considerables. Il avait remis a Palmer le reste de sa +petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait +pas regardes. En fait de depense, Laurent etait un veritable enfant, qui +ne savait encore le prix de rien a l'etranger, pas meme la valeur des +monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confie a Vicentino lui +paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la +frontiere pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prevoyance. + +Therese remit a Vicentino tout ce qu'elle possedait en ce moment en Italie, +et meme sans garder ce qui lui etait necessaire pour elle-meme pendant +quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le +temps de reprendre quelques pieces d'or dans le rouleau qu'elle glissa +precipitamment au domestique, en lui disant: + +--Voila ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime +mieux que vous vous en chargiez. + +Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une derniere poignee de +main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrite et +desespere lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant, +elle n'etait plus pour lui qu'une mere, elle avait le droit d'agir comme +elle le faisait. + +Laurent n'avait rien vu. + +--Encore un moment, Therese! lui dit-il d'une voix etranglee par les +larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage +de descendre a leurs barques. + +Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui etait assez +commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une maniere revoltante. +Therese chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu +sur le rocher de Palmaria. + +--De quoi vous inquietez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses +gateries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies +ensemble la-bas, dans les sables. + +Therese avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'etait comme un +gage d'amour a lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indelicat ou tout +au moins d'equivoque dans cette idee, et son instinct de femme s'y refusa; +mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une +des barques d'attente attachees a l'escale, un enfant qui presentait aux +passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une +derniere piece de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au +petit marchand, pendant que celui-ci lui lancait son plus beau bouquet +par-dessus le bord; elle le recut adroitement et le repandit dans la +cabine de Laurent, qui comprit la supreme pudeur de son amie, mais qui ne +sut jamais que ces violettes etaient payees avec la seule et derniere +obole de Therese. + +Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique +contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile +d'olive ou petits negociants cotiers, passa aupres de Laurent, et, l'ayant +regarde, lui dit: + +--Tiens! c'est vous! + +Ils se serrerent la main avec cette parfaite froideur de geste et de +physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'etait pourtant un de +ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appeles, en parlant +d'eux a Therese dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il +ajoutait dans ces moments-la: "Les gens de ma classe!" car il n'avait +jamais de depit contre Therese sans se rappeler qu'il etait +gentilhomme. + +Mais Laurent etait bien amende, et, au lieu de se rejouir de cette +rencontre, il donna interieurement au diable ce temoin importun de son +dernier adieu a Therese. M. de Verac, c'etait le nom de l'ancien ami, +connaissait Therese pour lui avoir ete presente par Laurent a Paris, et, +l'ayant respectueusement saluee, il lui dit qu'il avait bien bonne chance +de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage +comme elle et Laurent. + +--Mais je ne suis pas des votres, repondit-elle; je reste ici, moi. + +--Comment, ici? Ou? A Porto-Venere? + +--En Italie. + +--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions a Genes, et il revient +demain? + +--Non! dit Laurent impatiente de cette curiosite, qui lui parut +indiscrete: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela +vous etonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que +j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous? + +--Non! dit Verac en souriant; mais je ne suis pas force... + +--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacite +un peu altiere; j'ai merite ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que +mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigne etre une +soeur et une mere pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire; +donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitie. + +Verac fut tres-surpris de ce qu'il entendait. C'etait une histoire qui +pour lui ne ressemblait a rien. Il s'eloigna par discretion, apres avoir +dit a Therese que rien de beau ne l'etonnait de sa part; mais il observa +du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Therese, debout sur l'escale, +pressee et poussee par les indigenes qui s'embrassaient tumultueusement et +bruyamment au son de la cloche du depart, donna un baiser maternel au +front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la +barque, et se fit aborder a l'informe et sombre escalier de roches plates +qui donnait entree a la bourgade de Porto-Venere. + +Laurent s'etonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner a +la Spezzia: + +--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est la sans doute qui +l'attend! + +Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, apres avoir pris la +mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en +jetant une derniere fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la +plate-forme du vieux fort ruine, une silhouette dont le soleil dorait +encore la tete et les cheveux agites par le vent: c'etait la chevelure +blonde de Therese et sa forme adoree. Elle etait seule. Laurent lui tendit +les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir, +et ses levres murmurerent deux mots que la brise emporta: + +--Pardon! pardon! + +M. de Verac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus +chatouilleux de la terre a l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du +regard de son ancien compagnon de debauche. Il mettait meme une sorte +d'orgueil a le braver en ce moment. + +Quand la cote eut disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis +sur un banc aupres de Verac. + +--Ah ca! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette etrange aventure! Vous +m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de +Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous etes un homme celebre, va +me demander quel denoument a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques, +qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosite. Que +repondrai-je? + +--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se +resume en trois paroles. Faut-il vous les redire? + +--C'est donc vous qui l'avez abandonnee le premier? J'aime mieux cela pour +vous! + +--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'etre trahi, c'est une +gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais +autrefois avec vous, c'etait notre code; mais j'ai tout a fait change de +notions sur tout cela depuis que j'ai aime. J'ai trahi, j'ai ete quitte, +j'en suis au desespoir: donc, nos anciennes theories n'avaient pas le sens +commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquee +ensemble un argument qui me debarrasse de mon regret et de ma souffrance, +et je dirai que vous avez raison. + +--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne +pas. Je vous plains, puisque vous voila malheureux; seulement, je me +demande s'il existe une femme qui merite d'etre tant pleuree, et si +mademoiselle Jacques n'eut pas mieux fait de vous pardonner une infidelite +que de vous renvoyer desole comme vous voila. Pour une mere, je la trouve +dure et vindicative! + +--C'est que vous ne savez pas combien j'ai ete coupable et absurde. Une +infidelite! elle me l'eut pardonnee, j'en suis sur; mais des injures, des +reproches... pis que cela, Verac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se +respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_ + +--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'etait +pas? si c'etait un simple moment d'humeur? + +--Non! c'etait de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez, +c'etait pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle etait a moi. Retenez +cela, Verac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne. +Il est fort possible qu'un beau matin vous vous reveilliez harasse de faux +plaisirs et violemment epris d'une femme honnete. Cela peut vous arriver +tout comme a moi, car je ne vous crois pas plus debauche que je ne l'ai +ete. Eh bien, quand vous aurez vaincu la resistance de cette femme, il +vous arrivera probablement ce qui m'est arrive: c'est qu'ayant pris la +funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on meprise, vous +soyez condamne a retomber dans ces besoins de liberte farouche dont +l'amour eleve a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage +dompte par un enfant et toujours pret a le devorer pour rompre sa chaine. +Et, un jour que vous aurez tue le faible gardien, vous vous enfuirez tout +seul, rugissant de joie et secouant la criniere; mais alors... alors les +betes du desert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous +n'aimerez plus la liberte. Si peu et si mal que votre coeur eut accepte le +lien, il le regrettera des qu'il l'aura brise, et il se trouvera saisi de +l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le +libertinage. C'est la un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu +vous preserve de le connaitre! Et, en attendant, moquez-vous comme je +faisais, moi! Cela n'empechera pas votre jour de venir, si la debauche n'a +pas encore fait de vous un cadavre! + +M. de Verac laissa couler en souriant ce torrent d'ideal qu'il ecoutait +comme une cavatine bien chantee au Theatre-Italien. Laurent etait sincere +a coup sur; mais peut-etre son auditeur avait-il raison de ne pas attacher +trop d'importance a son desespoir. + + + + +IX + + +Quand Therese eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait +renvoye la barque qu'elle avait prise le matin et payee d'avance a la +Spezzia. Au moment ou le batelier l'avait ramenee du bateau a vapeur a +Porto-Venere, elle avait remarque qu'il etait ivre; elle avait craint de +revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque +sur cette cote, elle l'avait congedie. + +Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du denument absolu ou elle +se trouvait. Rien n'etait plus simple pourtant que de retourner a l'hotel +de _la Croix de Malte_, a la Spezzia, ou elle etait descendue la veille +avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre +la l'arrivee de Palmer; mais cette idee de n'avoir pas une obole et d'etre +forcee de devoir a Palmer son dejeuner du lendemain lui causa une +repugnance, puerile peut-etre, mais insurmontable, dans les termes ou elle +se trouvait avec lui. A cette repugnance se joignait une inquietude assez +vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarque la +tristesse dechirante de son regard lorsqu'elle etait partie de Florence. +Elle ne pouvait s'empecher de croire qu'un obstacle a leur mariage s'etait +eleve tout a coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvenients +reels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre +l'obstacle, de quelque part qu'il put venir. Therese obeit a une solution +toute d'instinct, qui etait de rester jusqu'a nouvel ordre a Porto-Venere. +Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris a tout hasard avec +elle, de quoi passer, n'importe ou, quatre ou cinq jours. En fait de +bijoux, elle avait une montre et une chaine d'or; c'etait un gage qu'elle +pouvait laisser jusqu'a ce qu'elle eut recu l'argent de son travail, qui +devait etre arrive a Genes sous forme de mandat sur un banquier. Elle +avait charge Vicentino de prendre ses lettres a la poste restante de Genes +et de les lui envoyer a la Spezzia. + +Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere +n'etait pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du cote de la +passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'interieur de la ville, +tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en +plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetes +jusque vers le milieu de la rue. Cette rue etroite et rapide, toute pavee +en dalles brutes, etait encombree d'enfants, de poules et de grands vases +de cuivre places sous les angles irreguliers formes par les toits, a +l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le +thermometre de la localite: l'eau douce y est si rare, qu'aussitot qu'un +nuage parait dans la direction du vent, les menageres s'empressent de +placer tous les recipients possibles devant leur porte, afin de ne rien +perdre du bienfait que le ciel leur envoie. + +En passant devant ces portes beantes, Therese avisa un interieur qui lui +parut plus propre que les autres, et d'ou s'exhalait une odeur d'huile un +peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure +douce et honnete lui inspira confiance, et justement cette femme la +prevint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Therese put +donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air +obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et +demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit. + +--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et ou vous +serez plus tranquille que dans l'auberge, ou vous entendriez les mariniers +chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne +voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la +rue que vous me connaissiez avant de venir ici. + +--Soit, dit Therese, montrez-moi cette chambre. + +--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une piece +vaste et miserable d'ou l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer +et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitie a premiere vue, sans +trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge +contre des liens qu'elle ne voulait pas etre forcee d'accepter. C'est de +la qu'elle ecrivit le lendemain a sa mere: + +"Ma chere bien-aimee, me voila tranquille depuis douze heures et en pleine +possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou +d'annees! Tout a ete remis en question en moi-meme, et vous allez etre +juge de la situation. + +"Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoue et ne le sera +pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai +embarque hier au soir. Si je n'ai pas sauve sa pauvre ame, et je n'ose +guere m'en flatter, du moins je l'ai amendee, et j'y ai fait entrer pour +quelques instants la douceur de l'amitie. Si j'avais voulu l'en croire, il +etait pour jamais gueri de ses orages; mais je voyais bien, a ses +contradictions et a ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce +qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien definir qu'en +l'appelant l'amour de ce qui n'est pas. + +"Helas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maitresse quelque chose comme +la Venus de Milo, animee du souffle de ma patronne sainte Therese, ou +plutot il faudrait que la meme femme fut aujourd'hui Sapho et demain +Jeanne d'Arc. Malheur a moi d'avoir pu croire qu'apres m'avoir ornee dans +son imagination de tous les attributs de la Divinite, il n'ouvrirait pas +les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine, +pour avoir pu accepter la tache d'inspirer un culte! Mais non, je ne +l'etais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas a moi; le jour ou je me +suis laisse porter sur cet autel, je lui disais: "Puisqu'il faut +absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien +mieux, adore-moi, helas! sauf a me briser demain!" + +"Il m'a brisee! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prevu, et je +m'y etais soumise d'avance. + +"Pourtant j'ai ete faible, indignee et infortunee, quand cet affreux +moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de +guerir plus vite que je n'esperais. + +"Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que +je l'epouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore? +Que vous dirais-je, ma bien-aimee? Il me vient encore des scrupules et des +craintes. Il y a peut-etre de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu +passer avec moi les derniers moments que j'ai passes avec Laurent: il m'a +laissee seule avec lui trois jours, trois jours que je savais etre et qui +ont ete sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il +en repondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir a +quoi s'en tenir? Il y a eu la, de sa part, je ne sais quel +desinteressement romanesque ou quelle discretion exageree qui ne peut +partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant +donne a reflechir. + +"Je vous ai ecrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fut +fait un devoir sacre de me rehabiliter, par le mariage, des affronts que +je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance +et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'etre +sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis +desormais aimer. + +"Cependant aujourd'hui j'hesite, parce qu'il me semble qu'il se repent. +Est-ce que je reve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me +suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent, +il n'a pas attendu que je lui dise: "Je pars pour Florence;" il m'a dit: +"Nous partons!" Les vingt nuits que j'ai passees au chevet de Laurent, il +les a passees dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: "Vous vous +tuez!" mais seulement: "Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer." +Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'a ses yeux +je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions +comme adopte a nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa +confiance et sa generosite augmentaient mon amour pour lui, et je lui +savais un gre infini de le comprendre. Par la, il me relevait a mes +propres yeux, et il me rendait fiere de lui appartenir. + +"Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilite au dernier +moment? Un obstacle imprevu? Avec la volonte dont je le sais doue, je ne +crois guere aux obstacles; il semble plutot qu'il ait voulu m'eprouver. +Cela m'humilie, je l'avoue. Helas! je suis devenue affreusement +susceptible depuis que je suis dechue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui +comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela? + +"Ou bien peut-etre a-t-il fait un retour sur lui-meme et s'est-il dit +enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empecher de songer +a moi: qu'y aurait-il la d'etonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un +homme prudent et raisonnable. En decouvrant en lui des tresors +d'enthousiasme et de foi, j'ai ete bien surprise. Ne pourrait-il pas etre +un de ces caracteres qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent +a aimer passionnement les victimes? C'est un instinct naturel aux gens +forts, c'est la sublime pitie des coeurs heureux et purs! Il y a eu des +moments ou je me disais cela pour me reconcilier avec moi-meme, quand +j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout, +qui m'avait attachee a lui! + +"Tout ce que je vous dis la, chere bien-aimee, je n'oserais pourtant le +dire a Richard Palmer, s'il etait la! Je craindrais que mes doutes ne lui +fissent un chagrin affreux, et me voila bien embarrassee, car ces doutes, +je les ai malgre moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour +demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en epousant une femme qu'il +aime, dit-il, depuis dix ans, a qui il n'en a jamais dit le premier mot, +et qu'il se decide a attaquer le jour ou il la trouve sanglante et brisee +sous les pieds d'un autre homme? + +"Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer ou j'attends +assez passivement le mot de ma destinee. Peut-etre Palmer est-il a la +Spezzia, a trois lieues d'ici. C'est la que nous nous etions donne +rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutot comme une peureuse, je +ne peux pas me decider a aller lui dire: "Me voila!" Non, non! s'il doute +de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonne a l'autre cinq +ou six outrages par jour. A celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un +soupcon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut desormais un amour sublime +ou rien! Ai-je donc cherche le sien? Il me l'a impose en me disant: "Ce +sera le ciel!" _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-etre l'enfer +qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompee. Eh bien, il ne faut pas que +Palmer me trompe en se trompant lui-meme; car, apres cette nouvelle erreur, +il ne me resterait plus qu'a nier tout, a me dire que, comme Laurent, +j'ai a jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si +avec cette certitude-la je supporterais la vie, moi! + +"Pardon, ma bien-aimee, mes agitations vous font du mal, j'en suis sure, +bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquietude +pour ma sante; je me porte a merveille, j'ai sous les yeux la plus belle +mer, et sur la tete le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne +manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-etre demain vous +ecrirai-je que mes incertitudes sont evanouies. Aimez toujours votre +Therese, qui vous adore." + +Palmer etait, en effet, a la Spezzia depuis la veille. Il etait arrive a +dessein juste une heure apres le depart du _Ferruccio_. Ne trouvant pas +Therese a _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait du embarquer +Laurent a l'entree du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul a +neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait a +l'hotel. Le brave garcon n'etait pas sujet a s'enivrer. Il avait ete +_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, apres avoir dine sur +l'herbe avec Therese, lui avait donnee, et qu'il avait bue pendant la +station des deux amis a l'ile de Palmaria, si bien qu'il se souvenait +assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ a bord du +_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ a +Porto-Venere. + +Si Palmer l'eut interroge avec calme, il eut bientot decouvert que les +idees du barcarolle n'etaient pas tres-nettes sur le dernier point; mais +Palmer, avec son air grave et impassible, etait tres-irritable et +tres-passionne. Il crut que Therese etait partie avec Laurent, partie en +rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la verite. Il +se le tint pour dit, et rentra a l'hotel, ou il passa une nuit terrible. + +Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes propose +d'ecrire. Nous avons intitule notre recit _Elle el lui_, c'est-a-dire +Therese et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est +necessaire d'en dire pour faire comprendre les evenements auxquels il se +trouva mele, et nous pensons que son caractere sera suffisamment explique +par sa conduite. Hatons-nous de dire seulement en trois mots que Richard +etait aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil, +l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractere n'etait +pas toujours a la hauteur de l'idee qu'il s'en etait faite, et qu'en +voulant s'elever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait +un reve genereux, mais peut-etre irrealisable en amour. + +Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie a des +pensees de suicide, dont le detourna cependant une sorte de mepris pour +Therese; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui +donna les conseils de la raison. Therese etait femme, et il n'eut pas du +la soumettre a une epreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en etait ainsi, +puisque Therese, placee si haut dans son estime, avait ete vaincue par une +passion deplorable apres des promesses sacrees, il ne fallait plus croire +a aucune femme, et aucune femme ne meritait le sacrifice de la vie d'un +galant homme. Palmer en etait la, lorsqu'il vit aborder pres du lieu ou il +se trouvait un elegant canot noir, monte par un officier de marine. Les +huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince +embarcation sur le flot tranquille releverent leurs rames blanches en +signe de respect avec une precision militaire; l'officier mit pied a terre +et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin. + +C'etait le capitaine Lawson, commandant la fregate americaine _l'Union_, +en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances +maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs annees, +des navires destines a proteger leurs relations commerciales dans les +differents parages du globe. + +Lawson etait l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donne a Therese une +lettre de recommandation pour lui, dans le cas ou elle voudrait visiter le +navire en parcourant la rade. + +Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien. +Il n'avait recu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part. +Il l'emmena dejeuner a son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_ +quittait la station a la fin du printemps; Palmer caressa l'idee de +profiter de l'occasion pour retourner en Amerique. Tout lui semblait rompu +entre Therese et lui; pourtant il resolut de rester a la Spezzia, la vue +de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les +moments difficiles de sa vie. + +Il y etait depuis trois jours, habitant le navire americain beaucoup plus +que l'hotel de _la Croix de Malte_, s'efforcant de reprendre gout aux +etudes sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie, +lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin a dejeuner, moitie riant, moitie +soupirant, qu'il etait tombe amoureux depuis la veille, et que l'objet de +sa passion etait un probleme sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un +homme du monde comme M. Palmer. + +C'etait une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq a trente ans. Il ne +l'avait vue qu'a une fenetre ou elle etait assise, faisant de la dentelle. +La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute +la cote genoise. C'etait autrefois une branche de commerce que les metiers +ont minee, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes +et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne etait epris +appartenait a la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de +travail, mais encore par la pauvrete du gite ou il l'avait apercue. +Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui +causaient du doute. Elle avait des cheveux ondes qui n'etaient ni bruns ni +blonds, des yeux reveurs, un teint pale. Elle avait tres-bien vu que, de +l'auberge ou il s'etait refugie contre la pluie, le jeune officier la +contemplait avec curiosite. Elle n'avait daigne ni l'encourager, ni se +soustraire a ses regards. Elle lui avait offert l'image desesperante de +l'indifference personnifiee. + +Le jeune marin raconta encore qu'il avait interroge l'aubergiste de Porto +Venere. Celle-ci lui avait repondu que l'etrangere etait la depuis trois +jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa +niece et qui mentait probablement, car c'etait une vieille intrigante qui +louait une mauvaise chambre au detriment de l'auberge attitree et patentee, +et qui se melait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais +qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce, +meritait le mepris des gens etablis et des voyageurs qui se +respectent. + +En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus presse +que d'aller chez la vieille et de lui demander a loger pour un de ses amis +qu'il attendait, esperant, a la faveur de cette histoire, la faire causer +et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille +avait ete impenetrable et meme incorruptible. + +Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue eveilla +l'attention de Palmer. Ce pouvait etre celui de Therese; mais que +faisait-elle et pourquoi se cachait-elle a Porto-Venere? Sans doute, elle +n'y etait pas seule; Laurent devait etre cache dans quelque autre coin. +Palmer agita en lui-meme la question de savoir s'il s'en irait en Chine +pour n'etre pas temoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus +raisonnable, qui etait de savoir a quoi s'en tenir. + +Il se fit conduire aussitot a Porto-Venere et n'eut pas de peine a y +decouvrir Therese, logee et occupee ainsi qu'on le lui avait raconte. +L'explication fut vive et franche. Tous deux etaient trop sinceres pour se +bouder; aussi tous deux s'avouerent-ils qu'ils avaient eu beaucoup +d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas ete averti par +Therese du lieu de sa retraite, Therese pour n'avoir pas ete mieux +cherchee et plus tot retrouvee par Palmer. + +--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir +comme abandonnee a un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas! + +--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi etiez-vous +triste et comme desespere en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en +arrivant ici, vous n'ayez pas su decouvrir ou j'etais des le premier jour? +Vous avez donc suppose que j'etais partie, et qu'il etait inutile de me +chercher? + +--Ecoutez-moi, dit Palmer eludant la question, et vous verrez que j'ai eu, +depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la +tete. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et +pouvant pretendre a vous epouser, j'ai passe a cote d'un bonheur dont le +regret et le reve ne m'ont jamais quitte. J'etais des lors l'amant d'une +femme qui s'est jouee de moi de mille manieres. Je me croyais, je me suis +cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la proteger. Enfin +elle a mis le comble a son ingratitude et a sa perfidie, et j'ai pu +l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-meme. Eh bien, cette femme que +je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvee a Florence au moment ou +Laurent devait partir. Abandonnee d'un nouvel amant qui m'avait succede, +elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois deja elle m'avait +trouve genereux ou faible! Elle m'ecrivait une lettre de menaces, et, +feignant une jalousie absurde, elle pretendait venir vous insulter en ma +presence. Je la savais femme a ne reculer devant aucun scandale, et je ne +voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement temoin de ses +fureurs. Je ne pus la decider a ne pas se montrer, qu'en lui promettant +d'avoir une explication avec elle le jour meme. Elle demeurait precisement +dans l'hotel ou nous logions aupres de notre malade, et, quand le voiturin +qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle etait la, resolue +a faire un esclandre. Son theme odieux et ridicule etait de crier, devant +tous les gens de l'hotel et de la rue, que je partageais ma nouvelle +maitresse avec Laurent de Fauvel. Voila pourquoi je vous fis partir avec +lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous +compromettre, et sans vous exposer a la voir ou a l'entendre. A present, +ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre a une epreuve en vous laissant, +seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez +pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de +l'enfer se sont mises apres moi. + +--Et voila ce que je vous reproche, dit Therese. + +--Ah! que voulez-vous! s'ecria Palmer, j'ai ete si odieusement trompe dans +ma vie! Cette miserable femme avait remue en moi tout un monde d'amertume +et de mepris. + +--Et ce mepris a rejailli sur moi? + +--Oh! ne dites pas cela, Therese, + +--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai ete bien trompee, et je croyais en +vous quand meme. + +--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir ete force de vous +confier mon passe. Vous allez croire qu'il peut reagir sur mon avenir, et +que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai ete +abreuve. Voyons, voyons, ma chere Therese, chassons ces tristes pensees. +Vous etes ici dans un endroit a donner le _spleen_. La barque nous attend; +venez vous etablir a la Spezzia. + +--Non, dit Therese, je reste ici, moi. + +--Comment? qu'est-ce donc? du depit entre nous? + +--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous, +je n'en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre +affection soit un ideal de sincerite, car j'y veux, quant a moi, faire +tout ce qui est possible a une ame croyante; mais je ne vous savais pas +jaloux, vous l'avez ete et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est +pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est +tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande ou +nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer, +j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et a la +solitude. + +"Ces nouveaux tourments qui semblent se preparer, ce n'est pas pour moi +seule que je les redoute; s'il etait possible qu'en amour l'un des deux +fut heureux quand l'autre souffre, la route du devouement serait toute +tracee et facile a suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien: +je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voila +donc entrainee a gater votre vie, moi qui voulais rendre la mienne +inoffensive, et je commence a faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi; +nous pensions nous connaitre, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui +m'avait charme en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez +deja plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'etais +il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais +maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des +doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais +un calcul en vous epousant? Oh! ne dites pas que cette idee ne vous +viendra jamais; elle vous viendra malgre vous. Je sais trop comment d'un +soupcon on passe a un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un +premier desenchantement a un degout injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai +assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire, +je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit des le +premier jour, et, si vous l'avez oublie, moi, je m'en souviens. Eloignons +donc cette idee de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends +provisoirement ma parole, jusqu'a ce que je puisse compter sur votre +estime, telle que je croyais la posseder. Si vous ne voulez pas vous +soumettre a une epreuve, quittons-nous tout de suite. Quant a moi, je vous +jure que je ne veux rien vous devoir, pas meme le plus leger service, dans +la position ou je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut +que vous compreniez ma volonte. Je me trouve ici logee et nourrie sur +parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confie a Vicentino pour les +frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la +dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que +je recoive de Genes l'argent qui m'est du, je peux gagner ici, au jour le +jour, de quoi, sinon recompenser, du moins defrayer ma bonne hotesse de la +tres-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'eprouve ni humiliations, +ni souffrance de cet etat de choses, et il faut qu'il dure jusqu'a ce que +mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai a prendre. Jusque-la, +retournez a la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de +la dentelle, tout en causant avec vous. + +Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grace. Il esperait +regagner la confiance de Therese, et il sentait bien l'avoir ebranlee par +sa faute. + + + + +X + + +Quelques jours apres, Therese recut une lettre de Geneve. Laurent s'y +accusait par ecrit de tout ce dont il s'etait accuse en paroles, comme +s'il eut voulu consacrer ainsi le temoignage de son repentir. + +"Non, disait-il, je n'ai pas su te meriter. J'ai ete indigne d'un amour si +genereux, si pur et si desinteresse. J'ai lasse ta patience, o ma soeur, o +ma mere! Les anges aussi se fussent lasses de moi! Ah! Therese, a mesure +que je reviens a la sante et a la vie, mes souvenirs s'eclaircissent, et +je regarde dans mon passe comme dans un miroir qui me montre le spectre +d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sur, ce +malheureux etait en demence; ne penses-tu pas, Therese, que, marchant vers +cette epouvantable maladie physique dont tu m'as sauve par miracle, j'ai +pu, trois et quatre mois d'avance, etre sous le coup d'une maladie morale +qui m'otait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela +etait, n'aurais-tu pas du me pardonner?... Mais ce que je dis la, helas! +n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale? +Celui qui tue son pere ne pourrait-il pas invoquer la meme excuse que moi? +Le bien, le mal, voici la premiere fois que cette notion me tourmente. +Avant de te connaitre, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimee, je +n'y avais jamais songe. Le mal etait pour moi un monstre de bas etage, la +bete apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des +hommes dans les bas-fonds infects de la societe; le mal! pouvait-il +approcher de moi, l'homme de la vie elegante, le beau de Paris, le noble +fils des Muses! Ah! imbecile que j'etais, je me figurais donc, parce que +j'avais la barbe parfumee et les mains bien gantees, que mes caresses +purifiaient la grande prostituee des nations, l'orgie, ma fiancee, qui +m'avait lie a elle d'une chaine aussi noble que celle qui lie les forcats +dans les bagnes? Et je t'ai immolee, ma pauvre douce maitresse, a mon +brutal egoisme, et, apres cela, j'ai releve la tete en disant: "C'etait +mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait etre mal de ce que j'ai le +droit de faire!" Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai ete criminel; +et je ne m'en suis pas doute! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre, +toi mon seul bien, le seul etre qui m'eut jamais aime et qui fut capable +d'aimer l'enfant ingrat et insense que j'etais! C'est seulement quand j'ai +vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux, +que j'ai compris que j'etais a jamais seul et abandonne sur la terre!" + +Une longue partie de cette premiere lettre etait ecrite sur un ton +d'exaltation dont la sincerite se trouvait confirmee par des details de +realite et un brusque changement de ton, caracteristique chez Laurent. + +"Croirais-tu qu'en arrivant a Geneve, la premiere chose que j'aie faite +avant de songer a t'ecrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet +d'ete, fort joli, ma foi, et tres-bien coupe, que j'ai trouve chez un +tailleur francais, rencontre agreable pour un voyageur presse de quitter +cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voila donc courant les rues +de Geneve, enchante de mon gilet neuf, et m'arretant devant la boutique +d'un libraire ou une certaine edition de Byron, reliee avec un grand gout, +me paraissait une tentation irresistible. Que lire en voyage? Je ne peux +pas souffrir les livres de voyage precisement, a moins qu'ils ne parlent +de pays ou je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poetes, qui vous +promenent dans le monde de leurs reves, et je me suis paye cette edition. +Et puis j'ai suivi au hasard une tres-jolie fille court vetue qui passait +devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre +d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus a mon gilet qu'a +elle. Tout a coup elle a pris a droite, et moi a gauche sans m'en +apercevoir, et je me suis trouve de retour a mon hotel, ou, en voulant +serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouve les violettes +doubles que tu avais semees dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos +adieux. Je les avais ramassees une a une avec soin, et je les gardais +comme une relique; mais voila qu'elles m'ont fait pleurer comme une +gouttiere, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait ete le principal +evenement de ma matinee, je me suis dit: + +"--Voila pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aime!" + +Ailleurs, il disait: + +"Tu m'as fait promettre de soigner ma sante, en me disant: "Puisque c'est +moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te +defendre de la perdre." Helas! ma Therese, que veux-tu donc que j'en fasse, +de cette maudite sante qui commence a m'enivrer comme le vin nouveau? Le +printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais +depend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le veritable amour, toi, +et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que +tu n'as pas fait? Ou la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non, +certes: il n'y a la que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien +sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire, +ma pauvre amie, que ceux a qui l'on se sacrifie ne le meritent guere; mais +moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me resoudre a partager +avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'epouser alors? Oh! +pour le coup, Therese, tu ne peux pas penser a cela sans rire... ou sans +trembler. Moi, enchaine de par la loi, quand je ne peux pas seulement +l'etre par ma propre volonte! + +"J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux. +J'ai fait la cour a cette fidele amante, et je l'ai eue pour une perruche +verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naivement: +"Dame! c'est sa faute, a _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!" Et, +depuis ce jour-la, je me suis promis de ne jamais aimer une femme +entretenue, c'est-a-dire un etre qui a envie de tout ce que son amant ne +lui donne pas. + +"Alors, en fait de maitresse, je ne vois plus qu'une aventuriere, comme on +en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nees princesses, mais qui +ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche +pour combler les abimes de ces passes-la.--Une actrice en renom? Cela m'a +tente souvent; mais il faudrait que ma maitresse renoncat au public, et +c'est la un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non, +Therese, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que +je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne a mon ancienne +vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillee en moi +par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas +ainsi: des femmes pour les sens et une maitresse pour mon ame? Il ne +depend ni de toi, ni de moi, Therese, que tu ne sois pas cette maitresse, +cet ideal reve, perdu, pleure, et reve plus que jamais. Tu ne peux t'en +offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma +pensee sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse +jamais dire: "Je l'ai remplacee, cette Therese." + +"Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusee +pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passes +ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait +encore du mal. Eh bien, tu t'es trompee. Cela m'aurait tue lorsque pour la +premiere fois je t'ai questionnee avec emportement sur son compte: j'etais +encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu +m'as laisse deviner le _secret_ que tu n'etais pas forcee de me confier, +j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je +reparais toutes mes fautes. J'ai examine attentivement votre maniere +d'etre ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnement et qu'il me +temoignait pourtant la tendresse d'un pere. Cela, vois-tu, Therese, m'a +bouleverse. Je n'avais pas l'idee de cette generosite, de cette grandeur +dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sur de toi, lui! comme il te +comprend, comme il te merite par consequent! Cela m'a rappele le temps ou +je te disais: "Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!" Ah! quel odieux +sentiment j'avais alors dans l'ame! Je voulais etre delivre de ton amour, +qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais repondu: "Eh +bien, je l'aime!..." je t'aurais tuee? + +"Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait deja, et il n'a pas craint de se +consacrer a toi au moment ou peut-etre tu m'aimais encore! Moi, en +pareille circonstance, je n'aurais jamais ose me risquer. J'avais une trop +belle dose de cet orgueil que nous portons si fierement, nous autres +hommes du monde, et qui a ete si bien invente par les sots pour nous +empecher de vouloir conquerir le bonheur a nos risques et perils, ou de +savoir seulement le ressaisir quand il nous echappe. + +"Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te +disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais deja, et +c'est la ce qui achevait de m'eloigner de toi. Il y a eu, dans les +derniers temps, bien des heures ou j'ai ete pret a me jeter a tes pieds; +j'etais arrete par cette idee: "Il est trop tard, elle en aime un autre. +Je l'ai voulu, mais elle n'eut pas du le vouloir. Donc, elle est indigne +de moi!" + +"Voila comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sur a +present, si j'etais revenu a toi sincerement, quand meme tu aurais +commence a aimer Dick, tu me l'aurais sacrifie. Tu aurais recommence ce +martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de +m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Therese, c'est la ce qui m'a +donne la force de me sauver a Florence sans te dire un seul mot. Je +sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre +maniere de reparer mes torts que de te laisser seule aupres d'un homme qui +t'aimait veritablement. + +"C'est encore la ce qui a soutenu mon courage a la Spezzia, durant cette +journee ou j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grace; mais cette +detestable pensee ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie. +Je ne sais pas si tu avais dit a ce batelier de ne pas nous perdre de vue; +mais c'etait bien inutile, va! Je me serais jete dans la mer plutot que de +vouloir trahir la confiance que Palmer me temoignait en nous laissant +ensemble. + +"Dis-le-lui donc, a lui, que je t'aime veritablement, autant que je puis +aimer. Dis-lui que c'est a lui, autant qu'a toi, que je dois de m'etre +condamne et execute comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour +accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-meme a +present. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai ete un sot ou un lache +de ne pas tacher de tuer mon rival en duel, sauf a abandonner ensuite, en +lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Therese, c'est +ainsi que, moi-meme, j'eusse probablement juge chez un autre la conduite +que j'ai pourtant tenue vis-a-vis de toi et de Palmer avec autant de +resolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je +ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends +justice. "Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin +de la, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force +aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met a +penser a ce qu'il eut pu etre et a ce qu'il est maintenant pour toi, sa +tete s'egare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec +orgueil: "J'aurais pu troubler, disputer et peut-etre detruire ce bonheur: +je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit +maintenant a l'amitie de Therese." + +Therese repondit avec tendresse a son pauvre enfant. C'est sous ce titre +qu'il etait desormais enseveli et comme embaume dans le sanctuaire du +passe... Therese aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer. +Il ne lui semblait pas qu'elle put jamais regretter le temps ou, tous les +matins, elle s'eveillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait +pas lui tomber sur la tete. + +Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse +s'etait emparee d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de +Porto-Venere. C'etait comme un detachement de la vie qui, par moment, +n'etait pas sans charme pour elle; mais c'etait quelque chose de morne et +d'abattu qui n'etait pas dans son caractere et qu'elle ne s'expliquait pas +a elle-meme. + +Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait a propos de +Palmer: elle lui en fit brievement le plus grand eloge et lui dit de sa +part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se resoudre a le +prendre pour confident de leur intimite. Elle repugnait a faire part de sa +veritable situation, c'est-a-dire a confier des engagements sur lesquels +elle ne s'etait pas dit a elle-meme son dernier mot. Et, quand meme elle +eut ete fixee, n'eut-il pas ete trop tot pour dire a Laurent: "Vous +souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!" + +L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit +de la dentelle pendant quinze jours avec une perseverance qui desolait +Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin a la tete de quelques billets de banque, +elle paya largement sa bonne hotesse et se permit de sortir avec Palmer +pour se promener autour du golfe; mais elle desira rester a Porto-Venere +encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait a +cette morne et miserable residence. + +Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se +definissent. C'est avec sa mere que Therese venait a bout, dans ses +lettres, de s'epancher. + +"Je suis encore ici, lui ecrivait-elle au mois de juillet, en depit d'une +chaleur devorante. Je me suis attachee comme un coquillage a ce rocher ou +jamais un arbre n'a pu songer a pousser, mais ou soufflent des brises +energiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue +continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue +en quelque sorte necessaire. Le pays que j'ai derriere moi, et qu'en moins +de deux heures je peux gagner en barque, etait ravissant au printemps. En +s'enfoncant dans les terres au fond du golfe, a deux ou trois lieues de la +cote, on decouvre les sites les plus etranges. Il y a une certaine region +de terrains dechires par je ne sais quels anciens tremblements de terre, +qui presente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines +de sable rouge recouvertes de pins et de bruyeres, s'echelonnant les unes +sur les autres, et offrant sur leurs cretes d'assez larges voies +naturelles qui tout a coup tombent a pic dans les abimes et vous laissent +fort embarrasse de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se +trompe dans le dedale des petits sentiers battus par les pieds des +troupeaux, on arrive a d'autres abimes, et nous sommes restes quelquefois, +Palmer et moi, des heures entieres sur ces sommets boises, sans retrouver +le chemin qui nous y avait amenes. De la, on plonge sur une immensite de +pays cultive, coupe de place en place avec une sorte de regularite par ces +accidents etranges, et au dela de cette immensite se deploie l'immensite +bleue de la mer. De ce cote-la, il semble que l'horizon n'ait pas de +limites. Du cote du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont +les cretes, hardiment dessinees, etaient encore couvertes de neige quand +je suis arrivee ici. "Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes +en fleurs et de ces arbres de bruyere blanche qui repandaient un parfum si +frais et si fin aux premiers jours de mai. C'etait alors un paradis +terrestre: ces bois etaient pleins de faux ebeniers, d'arbres de Judee, de +genets odorants et de cytises etincelant comme de l'or au milieu des noirs +buissons de myrte. A present, tout est brule, les pins exhalent une odeur +acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfumes naguere, n'offrent +plus que des tiges coupees, noires comme si le feu y avait passe; les +moissons enlevees, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de +grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre +heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie +boisee du pays, le retour n'est pas agreable, et toutes les hauteurs qui +entourent immediatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont +si nues, que c'est encore a Porto-Venere et dans l'ile Palmaria que l'on +peut respirer le mieux. + +"Et puis il y a un fleau a la Spezzia: ce sont les moustiques engendres +par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marecages +que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des +terres qui nous gene: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes +par consequent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre, +quelles tempetes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau +qui change de couleur et de sentiment a chaque minute du jour et de la +nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous +representer l'effroyable variete; tous les sanglots du desespoir, toutes +les imprecations de l'enfer s'y sont donne rendez-vous, et, de ma petite +fenetre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abime qui tantot rugissent +une bacchanale sans nom, tantot chantent des hymnes sauvages encore +redoutables dans leur plus grand apaisement. + +"Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les gouts champetres +et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai +pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit? +Peut-etre! Nous sommes de si etranges creatures, nous autres femmes! Il +faut que je vous le confesse, ma bien-aimee, j'ai passe bien des jours +avant de m'habituer a me passer de mon supplice, je ne savais que faire de +moi, n'ayant plus personne a servir et a soigner. Il eut fallu que Palmer +fut un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, des qu'il a fait mine +de l'etre, je me suis revoltee, et, a present qu'il est redevenu bon comme +un ange, je ne sais plus a qui m'en prendre de l'epouvantable ennui qui +m'envahit par moments. Helas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le +dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-meme, ou, si je le sais, +de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du +pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les +toits, ou plutot sur les toits, et ou je me plais a etre seule, ignoree, +oubliee du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre +travail que celui qui me plait. Je fais poser des petits enfants, et je +m'amuse a composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si +je ne vous dis pas ou j'en suis de mon coeur et de ma volonte, vous serez +encore plus inquiete. Eh bien, sachez-le, je suis bien decidee a epouser +Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me resoudre a fixer +l'epoque du mariage, je crains pour lui et pour moi-meme le lendemain de +cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'age des illusions, et, +apres une vie comme la mienne, on a cent ans d'experience et, par +consequent, de terreurs! Je me suis crue absolument detachee de Laurent, +je l'etais absolument en effet a Genes, le jour ou il me dit que j'etais +son fleau, l'assassin de son genie et de sa gloire. A present, je ne me +sens plus si independante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les +lettres adorables de douceur et d'abnegation qu'il m'a ecrites pendant ces +deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore a ce +malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon +complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage. +Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour ou il +aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aimee, +je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui; +mais, le jour ou Palmer voudra briser l'amitie qui a survecu en moi a +cette malheureuse passion, peut-etre n'aimerai-je plus Palmer. + +"Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'etre un +grand philosophe, et il persiste a croire que ce qui lui parait juste et +bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect a ses yeux. Moi aussi, je le +crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les +compter, sur la situation calme et douce ou nous voici. J'ai des acces de +spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas tres-clairvoyant +et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent +appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouche. Si le +mal futur se borne a ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrites et +l'esprit assombri sans qu'il s'en apercoive et s'en affecte, nous pourrons +vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait a scruter mes +regards distraits, a vouloir percer le voile de mes reveries, a faire +enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes +heures de defaillance morale, je ne me sens plus de force a lutter, et +j'aimerais mieux que l'on me tuat tout de suite, ce serait plus tot fait." + +Therese recut de Laurent a la meme epoque une lettre si ardente, qu'elle +en fut inquiete. Ce n'etait plus l'enthousiasme de l'amitie, c'etait celui +de l'amour. Le silence que Therese avait garde sur ses relations avec +Palmer avait rendu a l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne +pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour +retourner a la vie de plaisir. Le degout l'avait saisi a la gorge. + +"Ah! Therese, lui disait-il, je t'ai reproche autrefois d'aimer trop +chastement et d'etre plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment +ai-je pu blasphemer ainsi? Depuis que je cherche a me rattacher au vice, +c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que +je vois me disent que je suis bon a faire un moine. Non, non, je +n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette +douceur maternelle qui me couvait durant des heures entieres d'un sourire +attendri et placide, ces epanchements du coeur, ces aspirations de +l'intelligence, ce poeme a deux dont nous etions les auteurs et les +personnages sans y songer. Therese, si tu n'es pas a Palmer, tu ne peux +etre qu'a moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces emotions ardentes, ces +attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc ete mauvais? N'y en +a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches, +toi, la femme devouee? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne +m'as-tu pas appele quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton +cher supplice et ton tourment necessaire? Souviens-toi, souviens-toi, +Therese! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en +meurs! N'ai-je pas assez expie? Voila trois mois d'agonie pour mon +ame!..." + +Puis venaient des reproches. Therese lui en avait dit trop ou trop peu. +Les expressions de son amitie etaient trop vives si ce n'etait que de +l'amitie, trop froides et trop prudentes si c'etait de l'amour. Il fallait +qu'elle eut le courage de le faire vivre ou mourir. + +Therese se decida a lui repondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle +comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage +qu'elle ne pouvait se resoudre a regarder comme une resolution arretee. +Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter a +l'orgueil de Laurent. + +"Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le pretendais, pour +te punir, que j'ai donne mon coeur et ma vie a un autre. Non, tu etais +pleinement pardonne le jour ou j'ai repondu a l'affection de Palmer, et la +preuve, c'est que j'ai couru a Florence avec lui. Crois-tu donc, mon +pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne +fusse reellement la qu'une soeur de charite"? Non, non, ce n'etait pas le +devoir, qui m'enchainait a ton chevet, c'etait la tendresse d'une mere. +Est-ce qu'une mere ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours +ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer a ce que je dois a +Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me +retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer, +et que je l'aime. S'il m'eut fallu passer de tes bras dans ceux de ton +ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais c'a ete le contraire. C'est en +nous jurant l'un a l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner +jamais, que nos mains se sont unies." + +Therese montra cette lettre a Palmer, qui en fut vivement emu et voulut +ecrire de son cote, a Laurent, pour lui faire les memes promesses de +sollicitude constante et d'affection vraie. + +Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommence un +reve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord; +mais il resolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de +porter. Il se fit en lui une de ces revolutions soudaines et completes qui +etaient tantot le fleau, tantot le salut de sa vie, et il ecrivit a +Therese: + +"Sois benie, ma soeur adoree; je suis heureux, je suis fier de ton amitie +fidele, et celle de Palmer m'a touche jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu +plus tot, mechante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en +effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue +seule et triste que je revenais me mettre a tes pieds pour te dire: "Eh +bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes +tristesses, tes ennuis et ta solitude." N'etait-ce pas mon devoir et mon +droit?--Mais tu es heureuse, Therese, et moi aussi par consequent! Je te +benis de me l'avoir dit. Me voila donc enfin delivre des remords qui me +rongeaient le coeur! Je veux marcher la tete haute, aspirer l'air a pleine +poitrine et me dire que je n'ai pas souille et gate la vie de la meilleure +des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie +genereuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait +autrefois! + +"Ma chere Therese, mon cher Palmer, vous etes mes deux anges gardiens. +Vous m'avez porte bonheur. Grace a vous enfin, je sens que j'etais ne pour +autre chose que la vie que j'ai menee. Je renais, je sens l'air du ciel +descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphere. Mon etre se +transforme. Je vais aimer! + +"Oui, je vais aimer, j'aime deja!... J'aime une belle et pure enfant qui +n'en sait rien encore, et aupres de qui je trouve un plaisir mysterieux a +garder le secret de mon coeur, et a paraitre et a me faire aussi naif, +aussi gai, aussi enfant qu'elle-meme.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers +jours d'une emotion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et +d'effrayant dans cette idee: je vais me trahir, c'est-a-dire je vais me +donner! demain, ce soir peut-etre, je ne m'appartiendrai plus? + +"Rejouis-toi, ma Therese, de ce denouement de la triste et folle jeunesse +de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un etre qui semblait +perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un +oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta +colere, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amitie! Oui, il a fallu +toutes les peripeties d'un drame intime ou j'ai ete vaincu pour m'amener a +ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta +recompense, ton martyre et ta couronne. Benissez-moi tous les deux, mes +amis, et priez pour moi, je vais aimer!" + +Tout le reste de la lettre etait ainsi. En recevant cet hymne de joie et +de reconnaissance, Therese sentit pour la premiere fois son propre bonheur +complet et assure. Elle tendit les deux mains a Palmer et lui dit: + +--Ah ca! ou et quand nous marions-nous? + + + + +XI + + +Il fut decide que le mariage aurait lieu en Amerique. Palmer se faisait +une joie supreme de presenter Therese a sa mere et de recevoir sous les +yeux de celle-ci la benediction nuptiale. La mere de Therese ne pouvait se +promettre le bonheur d'y assister, quand meme la ceremonie aurait lieu en +France. Elle en etait dedommagee par la joie qu'elle eprouvait a voir sa +fille engagee a un homme raisonnable et devoue. Elle ne pouvait souffrir +Laurent, et elle avait toujours tremble que Therese ne retombat sous son +joug. + +_L'Union_ faisait ses apprets de depart. Le capitaine Lawson offrait +d'emmener Palmer et sa fiancee. C'etait une fete a bord, de penser qu'on +ferait la traversee avec ce couple aime. Le jeune enseigne reparait son +impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par +l'estime la plus sincere pour Therese. + +Therese, ayant tout prepare pour s'embarquer le 18 aout, recut une lettre +de sa mere, qui la suppliait de venir d'abord a Paris, ne fut-ce que pour +vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-meme pour des affaires de +famille. Qui savait quand Therese pourrait revenir d'Amerique? Cette +pauvre mere n'etait pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple +d'un pere defiant et irrite rendait insoumis et froids envers elle. Aussi +elle adorait Therese, qui seule avait ete vraiment pour elle une fille +tendre et une amie devouee. Elle voulait la benir et l'embrasser, +peut-etre pour la derniere fois, car elle se sentait vieille avant l'age, +malade et fatiguee d'une vie sans securite et sans expansion. + +Palmer fut plus contrarie de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien +qu'il eut toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude +d'une amitie durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cesse d'etre +inquiet malgre lui des sentiments qui pouvaient se reveiller dans le coeur +de Therese lorsqu'elle le reverrait. A coup sur, il ne s'en rendait pas +compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en apercut quand le +canon du navire americain fit retentir les echos du golfe de la Spezzia de +ses adieux repetes durant toute la journee du 18 aout. + +Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, a la derniere, il se +tordit les mains jusqu'a les faire craquer. + +Therese s'en etonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxietes de +Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de +leur sejour en ce pays. + +--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'ecria-t-elle en le regardant avec attention. +Quel pressentiment avez-vous? + +--Oui! c'est cela, repondit Palmer a la hate. C'est un pressentiment... +pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un +pressentiment! + +--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer? + +--Peut-etre? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas exposee, grace au ciel, +puisque nous allons a Paris. + +--_L'Union_ passe a Brest et s'y arrete quinze jours. C'est la que nous +irons nous embarquer? + +--Oui, oui, sans doute, si d'ici la il n'arrive pas une catastrophe. + +Et Palmer resta triste et accable, sans que Therese devinat ce qui se +passait en lui. Comment l'eut-elle devine? Laurent etait aux eaux de +Baden. Palmer le savait bien, et Laurent etait occupe aussi de projets de +mariage, comme il l'avait ecrit. + +Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arreter nulle part, ils +rentrerent en France par Turin et le mont Cenis. + +Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des +signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit +qui n'etaient nullement dans son caractere. Lui, si calme et si facile a +servir, il s'abandonnait a des coleres inouies contre les postillons, +contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Therese ne +l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se defendre de le lui dire. Il lui +repondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre +et un accent de depit si marque, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par +consequent. + +Il y a une destinee implacable pour certaines existences. Pendant que +Therese et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y +rentrait par Geneve. Il arriva a Paris quelques heures avant eux, +preoccupe d'un vif souci. Il avait enfin decouvert que, pour le faire +voyager pendant quelques mois, Therese s'etait depouillee en Italie de +tout ce qu'elle possedait alors, et il avait appris (car tout se decouvre +tot ou tard), d'une personne qui avait passe a la Spezzia a cette epoque, +que mademoiselle Jacques vivait a Porto-Venere dans un etat de gene +extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six +livres par mois. + +Humilie et repentant, irrite et desole, il voulait savoir a quoi s'en +tenir sur la situation presente de Therese. Il la savait trop fiere pour +vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que, +si elle n'avait pas ete payee de ses travaux a Genes, elle avait du faire +vendre ses meubles a Paris. + +Il courut aux Champs-Elysees, fremissant de trouver des inconnus installes +dans cette chere petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent +battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner a la +grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui repondre. Il +ignorait le prochain mariage de Therese, il ignorait meme qu'elle fut +libre de se marier. Une derniere lettre qu'elle lui avait ecrite a ce +sujet etait arrivee a Baden le lendemain de son depart. + +Sa joie fut extreme de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il +lui sauta au cou; mais tout aussitot il devint triste en voyant la figure +consternee de cette bonne femme. + +--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc +que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille? +Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous etiez +quittes, et j'en etais contente; car, apres vous avoir aime, je vous +detestais. Je voyais bien que vous etiez l'_auteur_ de ses embarras et de +ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici a l'attendre, a moins que +vous n'ayez jure de la faire mourir! + +--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'ecria Laurent a plusieurs +reprises. + +C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante. +Il entra dans l'atelier de Therese, dans le petit salon lilas et jusque +dans la chambre a coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait +etendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un a un, tous +ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de gout que +Therese avait payes de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait +change dans la situation que Therese s'etait faite a Paris, et Laurent +repetait d'un air un peu egare en regardant Catherine, qui le suivait pas +a pas d'un air soucieux: + +--Elle arrive aujourd'hui! + +En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle, +Laurent s'etait vante. Il avait pense dire la verite en ecrivant a +Therese avec l'exaltation a laquelle il s'abandonnait pour lui parler de +lui-meme, et qui contrastait si etrangement avec le ton moqueur et froid +qu'il se croyait oblige de porter dans le monde. La declaration qu'il +avait du faire a la jeune fille objet de ses reves, il ne l'avait pas +faite. Un oiseau ou un nuage qui avait passe le soir dans le ciel avait +suffi pour deranger le fragile edifice de bonheur et d'expansion eclos le +matin dans cette imagination d'enfant et de poete. La peur d'etre ridicule +s'etait emparee de lui, ou bien la crainte de guerir de son invincible et +fatale passion pour Therese. + +Il etait la, ne repondant rien a Catherine, qui, pressee de tout preparer +pour l'arrivee de sa chere maitresse, se decida a le laisser seul. Laurent +etait en proie a une agitation inouie. Il se demandait pourquoi Therese +revenait a Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec +Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-meme? Lui avait-elle +annonce un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pensee etait deja +evanouie? Ce brusque et mysterieux retour ne cachait-il pas une rupture +avec Dick? + +Laurent s'en rejouissait et s'en effrayait a la fois. Mille idees, mille +emotions se contrariaient dans sa tete et dans ses nerfs. Il y eut un +moment ou il oublia insensiblement la realite et se persuada que ces +meubles couverts de toile grise etaient des tombes dans un cimetiere. Il +avait toujours eu horreur de la mort, et, malgre lui, il y pensait sans +cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut +entoure de linceuls, et se leva avec effroi en s'ecriant: + +--Qui est donc mort? Est-ce Therese? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens, +quelqu'un est mort dans la region ou je viens de rentrer!... Non, c'est +toi, repondit-il en se parlant a lui-meme, c'est toi qui as vecu dans +cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonne, +oublie comme un cadavre! + +Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, epousseta +les meubles, ouvrit toutes grandes les croisees, qui etaient fermees, +ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine +poses sur les consoles dorees. Puis elle s'approcha de lui et lui dit: + +--Eh bien, voyons, que faites-vous ici? + +Laurent sortit de son reve, et, regardant autour de lui avec egarement, il +vit les fleurs repetees dans les glaces, les meubles de Boule brillant au +soleil, et tout cet air de fete qui avait succede, comme par magie, a +l'aspect funebre de l'absence, qui ressemble tant en effet a la mort. + +Son hallucination prit un autre cours. + +--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce +que je fais ici? C'est fete aujourd'hui chez Therese, c'est un jour +d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maitresse du +logis a donne, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort! +Qu'est-ce qu'un cadavre a a voir dans cette chambre de noces? Aussi que +va-t-elle dire en me voyant la? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle +me dira: "Va-t'en! ta place est dans un cercueil!" + +Laurent parlait comme dans la fievre. Catherine eut pitie de lui. + +--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours ete. + +Et, comme elle songeait a ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec +douceur, elle entendit qu'une voiture s'arretait dans la rue. Dans sa joie +de revoir Therese, elle oublia Laurent et courut ouvrir. + +Palmer etait a la porte avec Therese; mais, presse de se debarrasser de la +poussiere du voyage et ne voulant pas laisser a Therese l'ennui de faire +decharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitot, et donna +l'ordre qu'on le conduisit a l'hotel Meurice, en disant a Therese qu'il +lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait diner avec elle. + +Therese embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment +elle s'etait portee en son absence, elle entra dans la maison avec cette +curiosite impatiente, inquiete ou joyeuse, que l'on eprouve +instinctivement a revoir un lieu ou l'on a longtemps vecu, si bien que +Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent etait la, et qu'elle +le surprit pale, absorbe et comme petrifie sur le sofa du salon. Il +n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes +precipitamment. Il etait encore plonge dans ses reveries lugubres, quand +il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'elanca vers elle pour +l'embrasser, et tomba suffoque, presque evanoui a ses pieds. + +Il fallut lui oter sa cravate, et lui faire respirer de l'ether; il +etouffait, et les battements de son coeur etaient si violents, que tout +son corps en etait ebranle comme de commotions electriques. Therese, +effrayee de le voir ainsi, crut qu'il etait retombe malade. Cependant la +fraicheur de la jeunesse lui revint bientot, et elle remarqua qu'il avait +engraisse. Il lui jura mille fois qu'il ne s'etait jamais mieux porte, et +qu'il etait heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur +comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit a genoux +devant elle et lui baisa les pieds pour lui temoigner son respect et son +adoration. Ses effusions etaient si vives, que Therese en fut inquiete et +crut devoir se hater de lui rappeler son prochain depart et son prochain +mariage avec Palmer. + +--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'ecria Laurent, pale +comme si la foudre lui tombee a ses pieds. Depart! mariage!... Comment? +pourquoi? Est-ce que je reve encore? est-ce que tu as dit ces mots-la? + +--Oui, repondit-elle, je te les dis. Je te les avais ecrits; tu n'as donc +pas recu ma lettre? + +--Depart! mariage! repetait Laurent; mais tu disais autrefois que c'etait +impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours ou je regrettais de ne +pouvoir faire taire les gens qui te dechiraient, en te donnant mon nom et +ma vie entiere. Et toi, tu disais: "Jamais, jamais, tant que cet homme +vivra!" Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais +aime, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondes et +un scandale affreux que je crois inevitable? + +--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre. + +Laurent fut si etourdi de cette revelation, qu'il oublia tous ses projets +d'amitie fraternelle et desinteressee. Ce que Therese avait prevu a Genes +se realisa dans les conditions les plus singulierement dechirantes. +Laurent se fit une idee exaltee du bonheur qu'il eut pu gouter en devenant +le mari de Therese, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune +parole de raison et de remontrance eut prise sur son ame troublee et +desesperee. Sa douleur etait si energiquement exprimee et ses larmes si +vraies, que Therese ne put se soustraire a l'emotion d'une scene +pathetique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans +ressentir toutes les pities de la maternite grondeuse, mais vaincue. Elle +essaya en vain de retenir ses propres larmes. + +Ce n'etaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce +vertige que Laurent eprouvait, et qui n'etait autre chose qu'un vertige; +mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle, +c'etaient les propres fibres de son coeur, froissees par une souffrance +qu'elle ne s'expliquait pas. + +Elle reussit enfin a le calmer, et, en lui parlant avec douceur et +tendresse, a lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la +meilleure solution pour elle et pour lui-meme. Laurent en convenait avec +un triste sourire. + +--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari detestable, et _lui_, il te +rendra heureuse! Le ciel te devait cette recompense et ce dedommagement. +Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous preserve, +toi d'une existence miserable, moi de remords pires que les anciens. C'est +parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrange +que je suis si malheureux! + +Et il recommencait a sangloter. + +Palmer rentra sans qu'on l'eut entendu venir. Il etait, en effet, sous le +coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien premediter, il venait +comme un jaloux en defiance, sonnant a peine et marchant sans faire crier +les parquets. Il s'arreta a la porte du salon et reconnut la voix de +Laurent. + +--Ah! j'en etais bien sur! se dit-il en dechirant le gant qu'il s'etait +reserve de mettre justement a cette porte, apparemment pour se donner le +temps de la reflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper. + +--Entrez! cria vivement Therese, etonnee que quelqu'un lui fit cette +insulte de frapper a la porte de son salon. + +En voyant que c'etait Palmer, elle palit. Ce qu'il venait de faire etait +plus eloquent que bien des paroles, il la soupconnait. + +Palmer vit cette paleur, et n'en put comprendre la veritable cause. Il vit +aussi que Therese avait pleure, et la physionomie decomposee de Laurent +acheva de le troubler lui-meme. Le premier regard qu'echangerent +involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation; +puis ils marcherent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la +main ou s'ils s'etrangleraient. + +Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincere des deux, car il +avait des mouvements spontanes qui rachetaient toutes ses fautes. Il +ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses +larmes, qui recommencaient a l'etouffer. + +--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Therese. + +--Je ne sais, repondit-elle avec fermete; je viens de lui dire que nous +partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que +nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de pres, nous +l'aimerons toujours. + +--C'est un enfant gate! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai +qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc +que nous l'emmenions en Amerique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous +faire pleurer, Therese? + +Ces paroles furent dites d'un ton indefinissable. C'etait l'accent de +l'amitie paternelle, mele de je ne sais quelle aigreur profonde et +invincible. + +Therese comprit. Elle demanda son chale et son chapeau en disant a Palmer: + +--Nous allons diner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y +aurait pas ici de quoi diner pour nous deux. + +--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitie amer, +moitie tendre. + +--Mais, moi, je ne dine pas avec vous, repondit Laurent, qui comprit enfin +ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai +vous dire adieu. Quel jour partez-vous? + +--Dans quatre jours, dit Therese. + +--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une maniere etrange; mais ce +n'est pas une raison pour que nous ne dinions pas tous trois ensemble +aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux +_Freres-Provencaux_, et, de la, nous ferons un tour en voiture au bois de +Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous +prie. + +--Je suis engage, dit Laurent. + +--Eh bien, degagez-vous, reprit Palmer. Voila du papier et des plumes! +Ecrivez, ecrivez, je vous prie! + +Palmer parlait d'un ton si decide, qu'il en etait absolu. Laurent crut se +rappeler que c'etait son accent de rondeur accoutume. Therese eut voulu +qu'il refusat, et d'un regard elle eut pu le lui faire comprendre; mais +Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpreter +toutes choses d'une maniere funeste. + +Laurent etait tres-sincere. Quand il mentait, il etait sa premiere dupe. +Il se crut assez fort pour braver cette situation delicate, et il eut +l'intention droite et genereuse de rendre a Palmer sa confiance +d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporte par de +grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige, +il ne descend plus, il se precipite. C'est ce qui arrivait a Palmer. +Homme de coeur et de loyaute entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir +dominer les emotions interieures d'une situation trop delicate. Ses forces +le trahissaient; qui pourrait l'en blamer? Et il s'elancait dans l'abime, +entrainant Therese et Laurent lui-meme avec lui. Qui ne les plaindrait +tous trois? Tous trois avaient reve d'escalader le ciel et d'atteindre ces +regions sereines ou les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela +n'est pas donne a l'homme: c'est deja beaucoup pour lui de se croire un +instant capable d'aimer sans trouble et sans mefiance. + +Le diner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'etait empare +du role d'amphitryon, prit a coeur de faire servir a ses convives les mets +et les vins les plus recherches, tout leur parut amer, et Laurent, apres +de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait +savouree doucement a Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux +personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour +s'etourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une maniere +impatientante pour Therese. + +--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de +refuser; au bois de Boulogne, dans votre caleche decouverte, nous serons +en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne +sont pas obliges de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous +trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de +chacun de nous, des choses assez facheuses. + +--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener +seul, j'ai besoin de prendre l'air. + +Laurent s'esquiva en voyant que c'etait comme un parti pris chez Palmer de +le laisser seul avec Therese, apparemment pour les surveiller ou les +surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Therese +n'etait peut-etre pas heureuse, et un peu content aussi malgre lui de +pouvoir se dire que Palmer n'etait pas au-dessus de la nature humaine, +comme il se l'etait imagine, et comme Therese le lui avait depeint dans +ses lettres. + +Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui +firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'heroique roman reve plus ou +moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnee avait +ete Therese, puisque, apres des craintes et des previsions assez sages, +elle s'etait resolue a engager sa vie, et que, quelles que fussent +desormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir +parole. + +Palmer l'en degagea tout d'un coup, apres une serie de soupcons plus +outrageants par le silence que ne l'avaient ete toutes les injures de +Laurent. Un matin, Palmer, apres avoir passe la nuit cache dans le jardin +de Therese, allait se retirer lorsqu'elle parut aupres de la grille, et +l'arreta. + +--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veille la pendant six heures, et je +vous voyais de ma chambre. Etes-vous bien convaincu que personne n'est +venu chez moi cette nuit? + +Therese etait irritee, et cependant, en provoquant l'explication que lui +refusait Palmer, elle esperait encore le ramener a la confiance; mais il +en jugea autrement. + +--Je vois, Therese, lui dit-il, que vous etes lasse de moi, puisque vous +exigez une confession apres laquelle je serai meprisable a vos yeux. Il ne +vous en eut pas coute beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse +dont je ne vous ai pas beaucoup importunee. Que ne me laissiez-vous +souffrir en silence? Vous ai-je injuriee et obsedee de sarcasmes amers, +moi? Vous ai-je ecrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain +pleurer a vos pieds et vous faire des protestations delirantes, sauf a +recommencer a vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adresse une +question indiscrete? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit, +pendant que j'etais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des +cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je +rougis peut-etre, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir +cacher? Vous avez pardonne bien plus a quelqu'un qui n'avait pas le meme +courage. + +--Je ne lui ai rien pardonne, Palmer, puisque je l'ai quitte sans retour. +Quant a cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si +bien, sachez qu'elle est claire comme le jour a mes yeux, et que j'en +souffre plus que vous-meme. Sachez qu'elle m'humilie profondement, et que, +venant d'un homme fort et reflechi comme vous, elle me blesse cent fois +plus que les outrages d'un enfant en delire. + +--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voila froissee par ma +faute et a jamais irritee contre moi! Eh bien, Therese, tout est fini +entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi +votre amitie. + +--Ainsi vous me quittez? + +--Oui, Therese; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigne vous +engager a moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma consideration a vos +pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis; +marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitie +de mes revenus, et apres... + +--Apres? dit Therese. + +--Apres, je partirai, j'irai embrasser ma mere... et vous serez libre! + +--Est-ce une menace de suicide que vous me faites la? + +--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lachete, surtout quand on a une +mere comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et +vous n'entendrez plus parler de moi! + +Therese fut revoltee d'une telle proposition. + +--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraitrait une mauvaise plaisanterie, si +je ne vous connaissais pour un homme serieux. J'aime a croire que vous ne +me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez +comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une +pareille proposition, j'en serais offensee. + +--Therese! Therese! s'ecria Palmer avec violence en lui serrant le bras +jusqu'a le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez +perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe a vos pieds pour vous +supplier de me pardonner mon injustice. + +Therese retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle etait +offensee jusqu'au fond de l'ame du serment qu'on lui demandait, et elle en +trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal +physique qu'elle venait de subir. + +--Mon enfant, s'ecria-t-elle enfin avec des sanglots etouffes, je te jure, +a toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mere! + +Elle se leva et rentra dans sa chambre, ou elle s'enferma. Elle se sentait +tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de +descendre a une justification, comme une femme coupable. Et puis elle +voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une +jalousie profonde, et qui, apres avoir par deux fois provoque ce qu'il +croyait etre un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre +imprudence. Elle songeait a l'affreuse existence de sa mere avec un mari +jaloux du passe, et elle se disait avec raison qu'apres le malheur d'avoir +subi une passion comme celle de Laurent, elle avait ete insensee de croire +au bonheur avec un autre homme. + +Palmer avait un fonds de raison et de fierte qui ne lui permettait pas non +plus d'esperer de rendre Therese heureuse apres une scene comme celle qui +venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guerirait pas, et il +persistait a la croire fondee. Il ecrivit a Therese: + +"Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligee; mais il m'est impossible +de ne pas reconnaitre que j'allais vous entrainer dans un abime de +desespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aime malgre vous, et +vous l'aimerez peut-etre toujours. C'est votre destinee. J'ai voulu vous y +soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon +amour vous etiez sincere, et que vous avez fait tout votre possible pour y +repondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour, +depuis Florence, je les sentais s'echapper. S'il eut persiste a etre +ingrat, j'etais sauve; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont +attendrie. Moi-meme, j'en ai ete touche, et je me suis pourtant efforce de +me croire tranquille. C'etait en vain. Il y a eu des lors entre vous deux, +a cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontees, mais que +j'ai bien devinees. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout +en vous defendant, vous regrettiez de m'appartenir. Helas! Therese, c'est +alors pourtant que vous eussiez du reprendre votre parole. J'etais pret a +vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia: +que ne l'avez vous fait? + +"Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre +heureux et pour vous rattacher a moi. J'ai bien lutte aussi, je vous jure! +Et a present, si vous voulez encore accepter mon devouement, je suis pret +a lutter et a souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-meme, et +si, en me suivant en Amerique, vous esperez guerir de cette malheureuse +passion qui vous menace d'un avenir deplorable. Je suis pret a vous +emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me +faites pas un crime d'avoir devine la verite. Restons amis, venez demeurer +chez ma mere, et si, dans quelques annees, vous ne me trouvez pas indigne +de vous, acceptez mon nom et le sejour de l'Amerique, sans aucune pensee +de revenir jamais en France. + +" J'attendrai votre reponse huit jours a Paris. + +"RICHARD." + +Therese rejeta une offre qui blessait sa fierte. Elle aimait encore Palmer, +et cependant elle se sentait si offensee d'etre recue a merci sans avoir +rien a se reprocher, qu'elle lui cacha le dechirement de son ame. Elle +sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espece de lien avec lui +sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et +que leur vie serait desormais une lutte ou une amertume de tous les +instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire a personne ou elle +allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour +trois mois, en province. + + + + +XII + + +Palmer partit pour l'Amerique, emportant avec dignite une blessure +profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fut trompe. Il avait dans +l'esprit une obstination qui reagissait parfois sur son caractere, mais +seulement pour lui faire accomplir resolument tel ou tel acte, et non pour +persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'etait cru +capable de guerir Therese de son fatal amour, et, par sa foi exaltee, +imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voila qu'il en +perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la +derniere epreuve la foi lui manquait. + +Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour +etablir un lien serieux, c'est de vouloir trop vite posseder une ame qui +vient d'etre brisee. L'aurore d'une pareille union se presente avec des +illusions genereuses; mais la jalousie retrospective est un mal incurable +et engendre des orages que la vieillesse meme ne dissipe pas toujours. + +Si Palmer eut ete un homme vraiment fort, ou si sa force eut ete plus +calme et mieux raisonnee, il eut pu sauver Therese des desastres qu'il +pressentait pour elle. Il l'eut du peut-etre, car elle s'etait confiee a +lui avec une sincerite et un desinteressement dignes de sollicitude et de +respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la +force n'ont que de l'energie, et Palmer etait de ceux sur lesquels on peut +se tromper longtemps. Tel qu'il etait, il meritait a coup sur les regrets +de Therese. On verra bientot qu'il etait capable des mouvements les plus +nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort etait d'avoir +cru a la duree inebranlable de ce qui etait chez lui un effort spontane de +la volonte. + +Laurent ignora d'abord le depart de Palmer pour l'Amerique; il fut +consterne de trouver Therese partie aussi sans recevoir ses adieux. Il +n'avait recu d'elle que trois lignes: + +"Vous avez ete le seul confident en France de mon mariage projete avec +Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars." + +En ecrivant ce peu de mots glaces a Laurent, Therese eprouvait une sorte +d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'etait-il pas la cause de tous les +malheurs et de tous les chagrins de sa vie? + +Elle sentit pourtant bientot que cette fois son depit etait injuste. +Laurent s'etait admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces +malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Apres la premiere emotion, +il avait accepte la situation avec une grande candeur, et il avait fait +tout son possible pour ne pas porter ombrage a Palmer. Il n'avait pas +cherche une seule fois a tirer parti aupres de Therese des injustices de +son fiance. Il n'avait cesse de parler de lui avec respect et amitie. Par +un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois +avait eu le beau role. Et puis Therese ne pouvait s'empecher de +reconnaitre que, si Laurent etait parfois insense jusqu'a en etre atroce, +rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensee. + +Durant les trois mois qui suivirent le depart de Palmer, Laurent continua +a se montrer digne de l'amitie de Therese. Il avait su decouvrir sa +retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui ecrivit pour se +plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de +n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas +traite comme son frere; "n'etait-il pas cree et mis au monde pour la +servir, la consoler, la venger au besoin?" Puis venaient des questions +auxquelles Therese etait bien forcee de repondre. Palmer l'avait-il +outragee? Fallait-il aller lui en demander raison? + +"Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessee? as-tu quelque chose a me +reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta +douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me +permets de pleurer avec toi." + +Therese justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle defendit a +Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa genereuse resolution de ne pas +laisser une tache sur le souvenir de son fiance, elle laissa croire que la +rupture venait d'elle seule. C'etait peut-etre rendre a Laurent des +esperances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des +situations ou, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et ou l'on +court fatalement a sa perte. + +Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies. +Laurent ecrivait sans art, sans pretention, et souvent sans gout et sans +correction. Il etait tantot emphatique de bonne foi et tantot trivial sans +pruderie. Avec tous leurs defauts, ses lettres etaient dictees par une +conviction qui les rendait irresistiblement persuasives, et on y +sentait a chaque mot le feu de la jeunesse et la seve bouillante d'un +artiste de genie. + +En outre, Laurent se remit a travailler avec ardeur, avec la resolution de +ne jamais retomber dans le desordre. Son coeur saignait des privations que +Therese avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la +sante du voyage en Suisse. Il etait resolu a s'acquitter au plus vite. + +Therese sentit bientot que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il +s'intitulait toujours, lui etait douce, et que, si elle pouvait continuer +ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie. + +Elle l'encouragea par des reponses toutes maternelles a perseverer dans la +voie de travail ou il se disait rentre pour toujours. Ces lettres furent +douces, resignees et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une +tristesse mortelle. Therese avouait etre un peu malade, et il lui venait +des idees de mort dont elle riait avec une melancolie navrante. Elle etait +reellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la devorait. Elle +avait emporte une petite somme qui etait le reste de ce qu'elle avait +gagne a Genes, et elle l'economisait strictement pour rester a la campagne +le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis +peut-etre avait-elle senti peu a peu quelque desir et en meme temps +quelque frayeur de revoir Laurent change, soumis et amende de toutes +facons, comme il se montrait dans ses lettres. + +Elle esperait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la +velleite, cette bonne pensee pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il +disait tantot oui et tantot non. Therese attendait toujours qu'aucune +trace de l'ancien amour ne reparut dans les lettres de Laurent: il +revenait bien toujours un peu, mais c'etait avec une delicatesse exquise +desormais, et ce qui dominait ces retours a un sentiment mal etouffe, +c'etait une tendresse suave, une sensibilite expansive, une sorte de piete +filiale enthousiaste. + +Quand l'hiver fut venu, Therese, se voyant au bout de ses ressources, fut +forcee de revenir a Paris, ou etaient sa clientele et ses devoirs +vis-a-vis d'elle-meme. Elle cacha son retour a Laurent, ne voulant pas le +revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la +rue peu frequentee ou etait sa petite maison. Il vit les contrevents +ouverts et entra, ivre de joie. C'etait une joie naive et presque +enfantine, qui eut rendu ridicule et _begueule_ toute attitude de mefiance +et de reserve. Il laissa diner Therese, en la suppliant de venir le soir +chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il +voulait absolument son avis avant de le livrer. C'etait vendu et paye; +mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore +quelques jours. Ce n'etait plus le temps deplorable ou Therese "ne s'y +connaissait pas, ou elle avait le jugement etroit et realiste des peintres +de portrait, ou elle etait incapable de comprendre une oeuvre +d'imagination," _etc_. Elle etait maintenant "sa muse et sa puissance +inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien. +Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, a lui, tiendrait +toutes ses promesses." + +Therese oublia le passe, et, sans etre trop enivree du present, elle ne +crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais a un confrere. +Elle prit une voiture apres son diner et alla chez Laurent. + +Elle trouva l'atelier illumine et le tableau magnifiquement eclaire. +C'etait une belle et bonne chose que ce tableau. Cet etrange genie avait +la faculte de faire, en se reposant, des progres rapides que ne font pas +toujours ceux qui travaillent avec perseverance. Il y avait eu, par suite +de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et +il semblait que, par la seule reflexion, il se fut debarrasse des defauts +de sa premiere exuberance. En meme temps, il avait acquis des qualites +nouvelles qu'on n'eut pas cru appartenir a sa nature, la correction du +dessin, la suavite des types, le charme de l'execution, tout ce qui devait +plaire desormais au public sans demeriter aupres des artistes. + +Therese fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration. +Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre a faire dominer chez lui le +noble orgueil du talent sur tous les mauvais entrainements du passe. Elle +ne trouva aucune critique a faire et lui defendit meme de rien retoucher. + +Laurent, modeste en ses manieres et en son langage, avait plus d'orgueil +que Therese ne voulait lui en donner. Il etait, au fond du coeur, enivre +de ses eloges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de +l'apprecier, elle etait la plus ingenieuse et la plus attentive. Il +sentait aussi revenir imperieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour +partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un +maitre, c'est-a-dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses +defaillances. + +Quand Therese eut longtemps contemple le tableau, elle se retourna pour +voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle +en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Therese vit sa +mere debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent. + +Madame C.... etait venue a Paris, ne sachant pas au juste le jour ou +Therese y reviendrait. Cette fois elle y etait attiree par des affaires +serieuses: son fils se mariait, et M. C.... etait lui-meme a Paris depuis +quelque temps. La mere de Therese, sachant par elle qu'elle avait renoue +sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, etait venue le +surprendre pour lui dire tout ce qu'une mere peut dire a un homme pour +l'empecher de faire le malheur de sa fille. + +Laurent etait doue de l'eloquence du coeur. Il avait rassure cette pauvre +mere, et il l'avait retenue en lui disant: + +--Therese va venir, c'est a vos pieds que je veux lui jurer d'etre +toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frere ou son mari, mais, dans +tous les cas, son esclave. + +Ce fut une bien douce surprise pour Therese de trouver la sa mere, qu'elle +ne s'attendait pas a voir sitot. Elles s'embrasserent en pleurant de joie. +Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, ou le the +etait servi avec luxe. Laurent etait riche, il venait de gagner dix mille +francs. Il etait heureux et fier de pouvoir restituer a Therese tout ce +qu'elle avait depense pour lui. Il fut adorable dans cette soiree; il +gagna le coeur de la fille et la confiance de la mere, et il eut pourtant +la delicatesse de ne pas dire un mot d'amour a Therese. Loin de la, en +baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'ecria avec +sincerite que c'etait la le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en +tete-a-tete avec Therese, il ne s'etait senti si heureux et si content de +lui-meme. + +Ce fut madame C... la premiere qui, au bout de quelques jours, parla de +mariage a Therese. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifie a la +consideration exterieure, qui, malgre ses chagrins domestiques, croyait +avoir bien fait, ne pouvait supporter l'idee de voir sa fille delaissee +par Palmer, et elle pensait que desormais Therese devait avoir raison du +monde en faisant un autre choix. Laurent etait tout a fait celebre et en +vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand +artiste etait corrige de ses travers. Therese avait sur lui une influence +qui avait domine les plus grandes crises de sa penible transformation. Il +avait pour elle un attachement invincible. C'etait devenu un devoir pour +tous deux de renouer pour toujours une chaine qui n'avait jamais ete +completement brisee, et qui, quelque effort qu'ils fissent desormais, ne +pouvait jamais l'etre. + +Laurent excusait ses torts dans le passe par un raisonnement +tres-specieux. Therese, disait-il, l'avait gate dans le principe par trop +de douceur et de resignation. Si, des sa premiere ingratitude, elle se fut +montree offensee, elle l'eut corrige de la mauvaise habitude, contractee +avec les mauvaises femmes, de ceder a ses emportements et a ses caprices. +Elle lui eut enseigne le respect que l'on doit a la femme qui s'est donnee +par amour. + +Et puis une autre consideration que faisait encore valoir Laurent pour se +disculper, et qui semblait plus serieuse, etait celle-ci, que deja il +avait fait entrevoir dans ses lettres: + +--Probablement, lui disait-il, j'etais malade sans le savoir quand, pour la +premiere fois, j'ai ete coupable envers toi. Une fievre cerebrale, cela +semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible +de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opere, +peut-etre longtemps a l'avance, une crise terrible ou sa raison ait ete +deja troublee, et contre laquelle sa volonte n'ait pas pu reagir. N'est-ce +pas ce qui s'est passe en moi, ma pauvre Therese, a l'approche de cette +maladie ou j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre +compte, et, quant a moi, il m'arrivait souvent de m'eveiller le matin et de +songer a tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la realite de +mes reves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le +lieu ou nous etions m'inspirait une aversion maladive, que deja, dans la +foret de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand +tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations +injustes, je t'ecoutais d'un air hebete, croyant que c'etait toi-meme qui +avais reve tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'etre folle! +Tu vois bien que j'etais fou, et ne peux-tu pardonner des torts +involontaires? Compare ma conduite apres ma maladie avec ce qu'elle etait +auparavant! N'etait-ce pas comme un reveil de mon ame? Ne m'as-tu pas +trouve tout a coup aussi confiant, aussi soumis, aussi devoue que j'etais +sceptique, irascible, egoiste, avant cette crise qui me rendait a moi-meme? +Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose a me reprocher? N'avais-je pas +accepte ton mariage avec Palmer comme un chatiment qui m'etait bien du? Tu +m'as vu mourir de douleur a l'idee de te perdre pour toujours: t'ai-je dit +un mot contre ton fiance? Si tu m'eusses ordonne de courir apres lui et +meme de me bruler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon +ame et ma vie t'appartiennent! Est-ce la ce que tu veux encore? Dis un mot, +et, si mon existence te gene et te perd, je suis pret a la supprimer. Dis +un mot, Therese, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui +n'a rien a faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi. + +Le caractere de Therese s'etait affaibli dans ce double amour, qui, en +somme, n'avait ete que deux actes du meme drame; sans cet amour froisse et +brise, jamais Palmer n'eut songe a l'epouser, et l'effort qu'elle avait +fait pour s'engager a lui n'etait peut-etre qu'une reaction du desespoir. +Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le theme de persuasion +que Palmer avait du employer pour la convaincre etait un retour perpetuel +sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il etait +fatalement entraine a lui rappeler sans cesse. + +Et puis le retour a l'amitie apres la rupture avait ete pour Laurent un +veritable retour a la passion, tandis que, pour Therese, c'avait ete une +nouvelle phase de devouement plus delicat et plus tendre que l'amour meme. +Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lachete. Elle avait +encore de la force contre l'injustice, et l'on peut meme dire que toute sa +force etait la. Elle n'etait pas la femme eternellement souffrante et +plaintive des inutiles regrets et des incurables desirs. Il se faisait en +elle de puissantes reactions, et son intelligence, qui etait assez +developpee, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute idee de la +liberte morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient +banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par +lambeau le pacte dechire. Elle se plaisait meme alors a l'idee de rendre +genereusement et sans reproche l'independance et le repos a qui les +reclamait. + +Mais elle etait devenue beaucoup moins forte que dans sa premiere jeunesse, +en ce sens qu'elle avait recouvre le besoin d'aimer et de croire, +longtemps assoupi en elle par un desastre exceptionnel. Elle s'etait +longtemps imagine qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique +passion. Elle s'etait trompee, et elle ne pouvait plus se faire +d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur, +c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abnegation, et satisfaire +a tout prix cet elan maternel qui etait comme une fatalite de sa nature et +de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle +avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin etrange, mais bien +caracterise chez certaines femmes et meme chez certains hommes, ne l'avait +pas rendue aussi misericordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est +parce que Palmer lui avait semble trop fort pour avoir besoin lui-meme de +son devouement. Palmer s'etait donc trompe en lui offrant un appui et une +consolation. Il avait manque a Therese de se croire necessaire a cet homme, +qui voulait qu'elle ne songat qu'a elle-meme. + +Laurent, plus naif, avait ce charme particulier dont elle etait fatalement +eprise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette +touchante infirmite de son genie avec des transports de sincerite et des +attendrissements inepuisables. Helas! il se trompait aussi. Il n'etait pas +plus reellement faible que Palmer n'etait reellement fort. Il avait ses +heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, des que sa +faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme +font tous les enfants que l'on adore. + +Laurent etait voue a une fatalite inexorable. Il le disait lui-meme dans +ses moments de lucidite. Il semblait que, ne du commerce de deux anges, il +eut suce le lait d'une furie, et qu'il lui en fut reste dans le sang un +levain de rage et de desespoir. Il etait de ces natures plus repandues +qu'on ne pense dans l'espece humaine et dans les deux sexes, qui, avec +toutes les sublimites de l'idee et tous les elans du coeur, ne peuvent +arriver a l'apogee de leurs facultes sans tomber aussitot dans une sorte +d'epilepsie intellectuelle. + +Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible, +qui est de pretendre greffer le bonheur sur le desespoir et de gouter les +joies celestes de la foi conjugale et de l'amitie sainte sur les ruines +d'un passe fraichement devaste. Il eut fallu du repos a ces deux ames +saignantes des blessures qu'elles avaient recues: Therese en demandait +avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir +vecu dix siecles durant les dix mois de leur separation, et il devenait +malade de l'exces d'un desir de l'ame, qui eut du effrayer Therese plus +qu'un desir des sens. + +C'est par la nature de ce desir que malheureusement elle se laissa +rassurer. Laurent semblait etre regenere au point d'avoir reintegre +l'amour moral a la place qu'il doit occuper en premiere ligne, et il se +retrouvait seul avec Therese, sans l'inquieter comme autrefois de ses +transports. Il savait, durant des heures entieres, lui parler avec +l'affection la plus sublime, lui qui s'etait cru longtemps muet, disait-il, +et qui sentait enfin son genie se dilater et prendre son vol dans une +region superieure! Il s'imposait a l'avenir de Therese en lui montrant +sans cesse qu'elle avait a remplir envers lui une tache sacree, celle de +le soustraire aux entrainements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de +l'age mur et a l'egoisme deprave de la vieillesse. Il lui parlait de +lui-meme et toujours de lui-meme: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par +elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui +devait cela, parce qu'elle lui avait sauve la vie! Et Therese, avec la +fatale simplicite des coeurs aimants, arrivait a trouver ce raisonnement +irrefutable et a se faire un devoir de ce qui avait ete d'abord implore +comme un pardon. + +Therese arriva donc a renouer cette fatale chaine; elle eut seulement +l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant eprouver la +resolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul +l'engagement irrevocable. S'il ne se fut agi que d'elle, l'imprudente se +fut liee sans retour. + +Le premier bonheur de Therese n'avait pas dure _toute une semaine_, comme +dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre +heures. Les reactions de Laurent etaient soudaines et violentes, en raison +de la vivacite de ses joies. Nous disons ses reactions, Therese disait ses +_retractations_, et c'etait le mot veritable. Il obeissait a cet +inexorable besoin que certains adolescents eprouvent de tuer ou de +detruire ce qui leur plait jusqu'a la passion. On a remarque ces cruels +instincts chez des hommes de caracteres tres-differents, et l'histoire les +a qualifies d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier +d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contractee dans le +milieu ou ces hommes sont nes, soit par l'impunite, mortelle a la raison, +que certaines situations leur ont assuree des leurs premiers pas dans la +vie. On a vu de jeunes rois egorger des biches qu'ils semblaient cherir, +pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de +genie sont aussi des rois dans le milieu ou ils se developpent; ce sont +meme des rois tres-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la +soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assuree exalte +jusqu'a la fureur. + +Tel etait Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se +combattaient. L'on eut dit que deux ames, s'etant dispute le soin d'animer +son corps, se livraient une lutte acharnee pour se chasser l'une l'autre. +Au milieu de ces souffles contraires, l'infortune perdait son libre +arbitre, et tombait epuise chaque jour sur la victoire de l'ange ou du +demon qui se l'arrachaient. + +Et, quand il s'analysait lui-meme, il semblait parfois lire dans un livre +de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidite la clef de +ces mysterieuses conjurations dont il etait la proie. + +--Oui, disait-il a Therese, je subis le phenomene que les thaumaturges +appelaient la possession. Deux esprits se sont empares de moi. Y en a-t-il +reellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui +t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce +qu'il n'est pas le maitre de faire le bien comme il l'entendrait. Il +voudrait etre calme, philosophe, enjoue, tolerant; _l'autre_ ne veut pas +qu'il en soit ainsi. Il veut faire son etat de bon ange: il veut etre +ardent, enthousiaste, exclusif, devoue, et, comme son contraire le raille, +le nie et le blesse, il devient sombre et cruel a son tour, si bien que +deux anges qui sont en moi arrivent a enfanter un demon. + +Et Laurent disait et ecrivait a Therese sur ce bizarre sujet des choses +aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient etre vraies et ajouter de +nouveaux droits a l'impunite qu'il semblait s'etre reservee vis-a-vis +d'elle. + +Tout ce que Therese avait craint de souffrir a cause de Laurent en +devenant la femme de Palmer, elle eut a le souffrir a cause de Palmer en +redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie retrospective, la +pire de toutes, parce qu'elle se prend a tout sans pouvoir s'assurer de +rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le +souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pensee +s'acharna a vouloir que Therese lui rendit compte de tous les details de +sa vie a Genes et a Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa +d'avoir cherche des lors a le _tromper_. Oubliant qu'a cette epoque +Therese lui avait ecrit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui +avait ecrit: _Je l'epouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une +main sure et perfide la chaine d'espoir et de desir qui l'attachait a +elle. Therese lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il +reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyaute lui +prescrivait de dire pour le detacher d'elle. Il s'apaisa et convint +qu'elle avait menager sa passion mal eteinte avec une excessive +delicatesse, lui disant peu a peu toute la verite a mesure qu'il se +montrait dispose a la recevoir sans douleur, et aussi a mesure +qu'elle-meme avait pu prendre confiance dans l'avenir ou Palmer +l'entrainait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un +mensonge, meme lorsqu'elle avait refuse de s'expliquer, et qu'au lendemain +de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une reconciliation +impossible, elle lui avait dit: "Tout est fini entre nous. Ce que j'ai +resolu et accepte pour moi-meme est mon secret, et tu n'as pas le droit de +m'interroger." + +--0ui, oui, tu as raison, s'ecria Laurent. J'etais injuste, et ma fatale +curiosite est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te +faire partager: Oui, pauvre Therese, je te fais subir d'humiliants +interrogatoires, a toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un +pardon genereux! Je change les roles: j'instruis ton proces, et j'oublie +que c'est moi le coupable et le condamne! Je cherche d'une main impie a +arracher les voiles de pudeur dont ton ame a le droit et sans doute aussi +le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient a tes relations avec +Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime +d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laisse Palmer t'interroger +sur les mysteres de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends +maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes a +son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les +demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lachete, en meme +temps qu'il la souille dans sa pensee, en associant son image a celle de +tous les fantomes qui l'obsedent. Oui, Therese, tu as raison: il faut +travailler soi-meme a entretenir la purete de son ideal, et, moi, je +m'evertue sans cesse a le profaner et a l'arracher du temple que je lui +avais bati! + +Il semblait qu'apres de telles explications, et lorsque Laurent se disait +pret a le signer de son sang et de ses larmes, le calme dut renaitre et le +bonheur commencer. Il n'en etait pas ainsi. Laurent, devore d'une secrete +rage, revenait le lendemain a ses questions, a ses outrages, a ses +sarcasmes. Des nuits entieres se passaient en discussions deplorables, ou +il semblait qu'il eut absolument besoin de travailler son propre genie a +coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fecond en +maledictions d'une effroyable eloquence, et pour faire atteindre a Therese +et a lui les dernieres limites du desespoir. Apres ces orages, il semblait +qu'il n'y eut plus qu'a se tuer ensemble. Therese s'y attendait toujours +et se tenait prete, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent +n'avait pas encore cette pensee. Accable de lassitude, il s'endormait, et +son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses +traits le divin sourire des visions celestes. + +Regle invariable, inouie, mais absolue dans cette etrange organisation: le +sommeil changeait toutes ses resolutions. S'il s'endormait le coeur plein +de tendresse, il s'eveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et +reciproquement, s'il etait parti la veille en maudissant, il accourait le +lendemain pour benir. + +Trois fois Therese le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il +courut apres elle et la forca de pardonner a son desespoir, car aussitot +qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommencait a l'implorer avec +toutes les larmes d'un repentir exalte. + +Therese fut a la fois miserable et sublime dans cet enfer ou elle s'etait +replongee en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle +poussa le devouement jusqu'a des immolations qui faisaient fremir ses amis, +et qui lui valurent quelquefois le blame, presque le mepris des gens +fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer. + +Et, d'ailleurs, cet amour de Therese pour Laurent etait incomprehensible +pour elle-meme. Elle n'y etait pas entrainee par les sens, car Laurent, +souille par la debauche ou il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne +pouvait eteindre par sa volonte, lui etait devenu un objet de degout pire +qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus +lui en demander. Elle n'etait plus vaincue et dominee par le charme de son +eloquence et par les graces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait +plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les +avaient tant de fois reconcilies n'etaient plus pour elle que les +effrayants symptomes de la tempete et du naufrage. + +Ce qui l'attachait a lui, c'etait cette immense pitie dont on contracte +l'imperieuse habitude avec les etres a qui l'on a beaucoup pardonne. Il +semble que le pardon engendre le pardon jusqu'a la satiete, jusqu'a la +faiblesse imbecile. Quand une mere s'est dit que son enfant est +incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien a +faire qu'a l'abandonner ou a tout accepter. Therese s'etait trompee toutes +les fois qu'elle avait cru guerir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai +qu'alors il redevenait meilleur, mais c'etait a la condition d'esperer son +pardon. Quand il ne l'esperait plus, il se jetait a corps perdu dans la +paresse et le desordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle +reussissait a le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien +elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait a lui faire! Quand il +revenait au degout d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives +pour lui reprocher de vouloir faire de lui "ce que _sa patronne Therese +Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques," c'est-a-dire, selon lui, "un idiot +et un maniaque." + +Et pourtant, dans cette pitie de Therese qu'il implorait si ardemment pour +s'en offenser aussitot qu'elle lui etait rendue, il y avait un respect +enthousiaste et peut-etre meme un peu fanatique pour le genie de +l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'etre bourgeoise et inintelligente +quand il la voyait travailler a son bien-etre a lui avec candeur et +perseverance, elle etait grandement artiste, au moins dans son amour, +puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme etant de droit divin, +et lui sacrifiait sa propre fierte, son propre travail, et ce qu'une autre +moins devouee eut peut-etre appele sa propre gloire. + +Et lui, l'infortune, il voyait et comprenait ce devouement, et, lorsqu'il +s'apercevait de son ingratitude, il etait devore de remords qui le +brisaient. Il lui eut fallu une maitresse insouciante et robuste qui se +fut moquee de ses coleres comme de ses repentirs, qui n'eut souffert de +rien, pourvu qu'elle le dominat. Telle n'etait pas Therese. Elle se +mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant deperir, Laurent +cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse, +l'oubli momentane de ses propres larmes. + + + + +XIII + + +Un soir, il lui fit une si longue et si incomprehensible querelle, qu'elle +ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques +instants, un leger frolement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta +convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'etait un poignard. +Therese sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme a +travers le voile d'un reve, qu'il avait songe a la tuer. En ce moment tout +etait indifferent a Therese. Se reposer de vivre et de penser, que ce fut +sommeil ou mort, elle laissait le choix a la destinee. + +C'etait la mort qu'elle meprisait. Laurent crut que c'etait lui, et, se +meprisant lui-meme, il la quitta enfin. + +Trois jours apres, Therese, decidee a faire un emprunt qui lui permit un +voyage serieux, une absence reelle (cette vie de dechirements et de +bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux +Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya a Laurent sans donner son +nom au porteur. C'etait son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un +rosier blanc anonyme: c'etait aussi l'adieu de Laurent. Tous deux +partaient, tous deux resterent. La coincidence de ces rosiers blancs emut +Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Therese, et la trouva achevant +ses paquets. Sa place etait retenue dans le courrier pour six heures du +soir. Celle de Laurent l'etait aussi dans la meme voiture. Tous deux +avaient pense revoir l'Italie l'un sans l'autre. + +--Eh bien, partons ensemble! s'ecria-t-il. + +--Non, je ne pars plus, repondit-elle. + +--Therese, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous +unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a +resiste a tout ce qui peut briser un sentiment, a tout ce qui peut tuer +une ame. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions +ensemble. Veux-tu m'aimer? + +--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Therese. Je sens mon coeur +epuise: je crois qu'il est mort. + +--Eh bien, veux-tu mourir? + +--Il m'est indifferent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie +ni de ta mort avec moi. + +--Ah! oui, tu crois a l'eternite du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver +dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela! + +--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque ame +va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras +toujours et partout attire par la tempete. + +--C'est-a-dire que tu n'as pas merite l'enfer, toi! + +--Tu ne l'as pas merite non plus. Tu auras un autre ciel, voila tout! + +--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes? + +--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour. + +Laurent devint pensif. Il repeta machinalement plusieurs fois: "La +gloire!" puis il s'agenouilla devant la cheminee en tisonnant, comme il +avait coutume de faire quand il voulait etre seul avec lui-meme. Therese +sortit pour decommander son depart. Elle savait bien que Laurent l'eut +suivie. + +Quand elle rentra, elle le trouva tres-calme et tres-enjoue. + +--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comedie; mais pourquoi vouloir +s'elever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus +haut, et meme s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris +interieurement, je le sais fort bien... + +--Je ne ris pas de celle des autres... + +--Qui, les autres? + +--Ceux qui y croient et qui l'aiment. + +--Dieu sait si j'y crois, Therese, et si je ne m'en moque pas comme d'une +farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On +aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous +empoisonne, une mauvaise piece qui vous fait rire, et la gloire qui n'est +qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des +articles de journaux qui vous ereintent et qui font parler de vous, et +puis des eloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des +critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en +soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succedent +devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous +transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitie mort de +fatigue sans avoir realise votre idee... Et puis... l'Institut... une +reunion de gens qui vous detestent, et qui eux-memes... + +Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe +en disant: + +--N'importe! voila la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne +peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux! + +Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique, +et peu a peu tout a fait impersonnel. On eut dit, a les entendre et a les +voir, deux paisibles amis qui ne s'etaient jamais brouilles. Cette +situation etrange s'etait repetee plusieurs fois au beau milieu de leur +grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs +intelligences se convenaient et s'entendaient encore. + +Laurent eut faim et demanda a diner avec Therese. + +--Et votre depart? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche. + +--Puisque vous ne partez plus, vous! + +--Je partirai si vous restez. + +--Eh bien, je partirai, Therese. Adieu! + +Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure. + +--J'ai manque le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas +encore dine? + +Therese, preoccupee, avait oublie son repas sur la table. + +--Ma chere Therese, lui dit-il, accordez-moi une derniere grace; venez +diner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble a quelque +spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma +guerison et notre salut a tous les deux. Eprouvez-moi. Je ne serai plus ni +jaloux, ni exigeant, ni meme amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre +maitresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette, +blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariee, je suis +l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort +a braver chaque fois que j'obtiens un tete-a-tete. C'est fort piquant, et +c'est la tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination +sont satisfaits de ce cote-la; c'est mon coeur tout seul et l'echange de +mes idees avec les votres que je vous offre. + +--Je les refuse, dit Therese. + +--Comment! vous aurez la vanite d'etre jalouse d'un etre que vous n'aimez +plus? + +--Certes, non! Je n'ai plus ma vie a donner, et je ne comprends pas une +amitie comme celle que vous me demandez sans un devouement exclusif. Venez +me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus +d'intimite particuliere, meme apparente. + +--Je comprends, Therese; vous avez un autre amant! + +Therese leva ses epaules et ne repondit rien. Il mourait d'envie qu'elle +se vantat d'un caprice, comme il venait de le faire vis-a-vis d'elle. Sa +force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec +anxiete qu'elle repondit a son defi pour l'accabler de reproches et de +dedains, et lui declarer peut-etre qu'il venait d'inventer cette maitresse +pour la forcer a se trahir elle-meme. Il ne comprenait plus la force +d'inertie de Therese. Il aimait mieux se croire hai et trompe qu'importun +ou indifferent. + +Elle le lassa par son mutisme. + +--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais diner, et, de la, au bal de l'opera, si je +ne suis pas trop gris. + +Therese, restee seule, creusa, pour la millieme fois en elle-meme, l'abime +de cette mysterieuse destinee. Que lui manquait-il donc pour etre une des +plus belles destinees humaines? La raison. + +--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Therese, et comment le +genie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande +force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle +qu'une faculte isolee dont l'union avec le reste des facultes n'est pas +toujours necessaire? + +Elle tomba dans une sorte de reverie metaphysique. Il lui avait toujours +semble que la raison etait un ensemble d'idees et non pas un detail; que +toutes les facultes d'un etre bien organise lui empruntaient et lui +fournissaient tour a tour quelque chose; qu'elle etait a la fois le moyen +et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et +qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur reelle apres l'avoir resolument +foulee aux pieds. + +Elle repassait dans sa memoire la vue de grands artistes, et regardait +aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la regle du +vrai associee au reve du beau, et partout cependant des exceptions, des +anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyees comme celle +de Laurent. L'aspiration au sublime etait meme une maladie du temps et du +milieu ou se trouvait Therese. C'etait quelque chose de fievreux qui +s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mepriser les conditions du +bonheur normal en meme temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la +force des choses, Therese elle-meme se trouvait jetee, sans l'avoir desire +ni prevu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle etait devenue la +compagne, la moitie intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces +genies extravagants; elle assistait a la perpetuelle agonie de Promethee, +aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces +inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir +trouver le remede. + +Dieu etait encore dans ces ames rebelles et torturees cependant, puisqu'a +certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source +pure de l'inspiration sacree n'etait pas tarie; ce n'etait point la un +talent epuise, c'etait peut-etre encore un homme de beaucoup d'avenir. +Fallait-il l'abandonner a l'envahissement du delire et a l'hebetement de +la fatigue? + +Therese avait, disons-nous, trop cotoye cet abime pour n'en point partager +quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractere avait +failli s'engager a son insu dans cette voie desesperee. Elle avait eu +cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les miseres de la +vie, et qui flotte entre les limites du reel et de l'imaginaire; mais, par +une reaction naturelle, son esprit aspirait desormais au vrai, qui n'est +ni l'un ni l'autre, ni l'ideal sans frein, ni le fait sans poesie. Elle +sentait que c'etait la le beau, et qu'il fallait chercher la vie +materielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'ame. Elle +se faisait de graves reproches de s'etre manque si longtemps a elle-meme: +puis, un instant apres, elle se reprochait egalement de se trop preoccuper +de son propre sort en presence du peril extreme ou celui de Laurent +restait engage. + +Par toutes ses voix, par celle de l'amitie comme par celle de l'opinion, +le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'etait la le devoir +en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas equivaut a celui +d'ordre general, d'interet de la societe: "Suivez le bon chemin, laissez +perir ceux qui s'en ecartent." Et la religion officielle ajoutait: "Les +sages et les bons pour l'eternel bonheur, les aveugles et les rebelles +pour l'enfer!" Donc, peu importe au sage que l'insense perisse? + +Therese se revolta contre cette conclusion. + +--Le jour ou je me croirai l'etre le plus parfait, le plus precieux et le +plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arret de mort de +tous les autres; mais, si ce jour-la m'arrive, ne serai-je pas plus folle +que tous les autres fous? Arriere la folie de la vanite, mere de +l'egoisme! Souffrons encore pour un autre que moi! + +Il etait pres de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil ou elle s'etait +laissee tomber inerte et brisee quatre heures auparavant. On venait de +sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton +contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu +de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_. + +Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette enigme? Voulait-il +qu'elle vint au bal masque l'intriguer par une aventure banale? voulait-il +essayer de l'aimer sans la reconnaitre? Etait-ce fantaisie de poete ou +insulte de libertin? + +Therese renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquietude +ne l'y laissa plus reflechir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher +cette victime a l'egarement infernal? + +--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas a pas. Je verrai, j'entendrai sa vie +en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il +me raconte, a quel point il aime le mal naivement ou avec affectation, +s'il a vraiment des gouts depraves, ou s'il ne cherche qu'a s'etourdir. +Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout +ce que j'eloignais avec degout de ses souvenirs et de mon imagination, je +decouvrirai peut-etre un joint, un biais, pour l'arracher a ce vertige. + +Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel +elle avait pourtant a peine jete les yeux. Il etait en satin. Elle en +envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux +avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de +changer l'aspect de sa personne, dans le cas ou Laurent viendrait a la +soupconner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit +toute seule et resolument au bal de l'Opera. + +Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose +insupportable, etouffante. Elle n'avait jamais essaye de contrefaire sa +voix et ne voulait etre devinee de personne. Elle se glissa muette dans +les corridors, cherchant les coins isoles quand elle etait lasse de +marcher, ne s'y arretant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle, +ayant toujours l'air de passer, et reussissant plus facilement qu'elle ne +l'avait espere a etre completement seule et libre dans cette foule agitee. + +C'etait l'epoque ou l'on ne dansait pas au bal de l'Opera, et ou le seul +deguisement admis etait le domino noir. C'etait donc une cohue sombre et +grave en apparence, occupee peut-etre d'intrigues aussi peu morales que +les bacchanales des autres reunions de ce genre, mais d'un aspect imposant, +vu de haut, dans son ensemble. Puis tout a coup, d'heure en heure, un +bruyant orchestre jouait des quadrilles effrenes, comme si +l'administration, luttant contre la police, eut voulu entrainer la foule a +enfreindre sa defense; mais personne ne paraissait y songer. La noire +fourmiliere continuait a marcher lentement et a chuchoter au milieu de ce +vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale etrange, +fantastique, qui semblait impuissant a dissiper la vision de cette fete +lugubre. + +Pendant quelques instants, Therese fut frappee de ce spectacle au point +d'oublier ou elle etait et de se croire dans le monde des reves tristes. +Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas. + +Elle se hasarda dans le foyer, ou se tenaient, sans masque et sans +deguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait +le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom +dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aime +assis entre deux filles masquees, dont la voix et l'accent avaient ce je +ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui revele la fatigue des +sens et l'amertume de l'esprit. + +--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnee, ta fameuse +Therese? Il parait qu'elle t'a trompe la-bas, en Italie, et que tu ne +voulais pas le croire? + +--Il a commence a s'en douter, reprit l'autre, le jour ou il a reussi a +chasser le rival heureux. + +Therese fut mortellement blessee de voir le douloureux roman de sa vie +livre a de pareilles interpretations, mais plus encore de voir Laurent +sourire, repondre a ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient, +et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans memoire ou +sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Therese n'eut jamais cru qu'il +n'etait pas meme son ami. Elle en etait sure maintenant! Elle resta, elle +ecouta encore; elle sentait une sueur glacee coller son masque a sa +figure. + +Cependant Laurent ne disait a ces filles rien qui ne put etre entendu de +tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y repondait en +homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois +fois il bailla en se cachant un peu. Neanmoins il restait la, se souciant +peu d'etre vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour, +baillant de fatigue et non d'ennui reel, doux, distrait, mais aimable, et +parlant a ces compagnes de rencontre comme si elles eussent ete des femmes +du meilleur monde, presque de bonnes et serieuses amies, melees a des +souvenirs agreables de plaisirs que l'on peut avouer. + +Cela dura bien un quart d'heure. Therese restait toujours. Laurent lui +tournait le dos. La banquette ou il etait assis se trouvait placee dans +l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermee en face de lui. Lorsque +des groupes errant dans les couloirs exterieurs s'arretaient contre cette +porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre +devenait une glace noire ou l'image de Therese se repetait sans qu'elle +s'en apercut. Laurent la vit a divers intervalles sans songer a elle; mais +peu a peu l'immobilite de cette figure masquee l'inquieta, et il dit a ses +compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir: + +--Est-ce que vous ne trouvez pas ca effrayant, le masque? + +--Nous te faisons donc peur? + +--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de +satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connait pas, et +qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en +ai assez. + +--C'est-a-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous? + +--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y etouffe. Voulez-vous venir voir +tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne. + +--Mais il y a de quoi mourir? + +--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous? + +--Ma foi, non! + +--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en elevant +la voix. + +Un groupe de figures noires s'abattit comme une volee de chauves-souris +autour de lui. + +--Combien cela vaut-il? disait l'une. + +--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre. + +--Est-ce a pied ou a cheval? disait une troisieme. + +--Cent francs par tete, repondit-il, rien que pour se promener les pieds +dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour +voir l'effet... Combien etes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques +instants. Dix! ce n'est guere. N'importe, marchons! + +Trois resterent en disant: + +--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce +sera tout. + +--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept +peches capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voila une +invention qui me sauve. + +--Allons, dit Therese, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il +est peintre. Rien n'est perdu. + +Elle suivit cette etrange compagnie jusqu'au peristyle, pour s'assurer +qu'en effet l'idee fantasque etait mise a execution; mais le froid fit +reculer les plus determinees, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer. +On voulait qu'il changeat la partie en un souper general. + +--Ma foi, non! dit-il, vous n'etes que des peureuses et des egoistes, +absolument comme les femmes honnetes. Je vais dans la bonne compagnie. +Tant pis pour vous! + +Mais elles le ramenerent dans le foyer, et il s'y etablit entre lui, +d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontees, une causerie +si vive, avec de si beaux projets, que Therese, vaincue par le degout, se +retira en se disant qu'il etait trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne +pouvait plus rien pour lui. + +Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et +le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laisse +prendre sa liberte, faute d'un jour de courage ou de prudence, il +s'habitue au servage et a toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond +de l'antiquite, que, quand Jupiter reduit un homme en cet etat, il lui ote +la moitie de son ame. + +Quand l'esclavage du corps etait le fruit terrible de la victoire, le ciel +agissait ainsi par pitie pour le vaincu; mais, quand c'est l'ame qui subit +l'etreinte funeste de la debauche, le chatiment est la tout entier. +Desormais Laurent le meritait, ce chatiment. Il avait pu se racheter, +Therese y avait risque, elle aussi, la moitie de son ame: il n'en avait +pas profite. + +Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme eperdu +s'elanca a ses cotes. + +C'etait Laurent. Il l'avait reconnue au moment ou elle quittait le foyer, +a un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience. + +--Therese, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire a tous ces +hommes: "Vous etes des brutes!" a toutes ces femmes: "Vous etes des +infames!" Je veux crier ton nom, ton nom sacre a cette foule imbecile, me +rouler a tes pieds, et mordre la poussiere en appelant sur moi tous les +mepris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma +confession a haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers +chretiens la faisaient dans les temples paiens, purifies tout a coup par +les larmes de la penitence et laves par le sang des martyrs... + +Cette exaltation dura jusqu'a ce que Therese l'eut ramene a sa porte. Elle +ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivre, si +maitre de lui-meme, si agreablement discoureur au milieu des filles du bal +masque, redevenait passionne jusqu'a l'extravagance aussitot qu'elle lui +apparaissait. + +--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout a l'heure on vous +parlait de moi comme d'une miserable, et cela meme ne vous reveillait pas. +Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'etait pas la ce +que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que +du mal. + + + + +XIV + + +Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une +derniere journee de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_, +amicale, tranquille. Ils allerent ensemble au Jardin des Plantes, +s'assirent sous le grand cedre, et monterent au labyrinthe. Il faisait +doux; plus de traces de neige. Un soleil pale percait a travers des nuages +lilas. Les bourgeons des plantes etaient deja gonfles de seve. Laurent +etait poete, rien que poete et artiste contemplatif ce jour-la: un calme +profond, inoui, pas de remords, pas de desirs ni d'esperances; de la +gaiete ingenue encore par moments. Pour Therese, qui l'observait avec +etonnement, c'etait a ne pas croire que tout fut brise entre eux. + +L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans pretexte, et +absolument comme il se forme dans le ciel d'ete, par la seule raison qu'il +a fait beau la veille. + +Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde, +comme de continuels eclats de foudre au sein des tenebres. + +Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un etat d'egarement complet, +et, sans savoir ou il etait, sans lui dire un mot, il se laissa tomber +endormi sur le sofa du salon. + +Therese passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et desespoir de +la soustraire a ce supplice. Elle etait decouragee; la mesure etait +comble. Elle pleura et pria toute la nuit. + +Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner a sa porte. Catherine +dormait, et Therese crut que quelque passant attarde se trompait de +domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Therese alla regarder par +la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entree. Elle +vit un enfant de dix a douze ans, dont les vetements annoncaient l'aisance, +dont la figure levee vers elle lui parut angelique. + +--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; etes-vous egare dans le +quartier? + +--Non, repondit-il, on m'a amene ici; je cherche une dame qui s'appelle +mademoiselle Jacques. + +Therese descendit, ouvrit a l'enfant, et le regarda avec une emotion +extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait deja vu, ou qu'il +ressemblait a quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait +retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait trouble et indecis. + +Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de +repondre: + +--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui etes mademoiselle +Therese? + +--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous? + +--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi! + +--Qui etes-vous donc? + +--Je suis le fils du comte de ***. + +Therese retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant; +mais tout a coup elle fut frappee de sa ressemblance avec une figure +qu'elle avait peinte dernierement en la regardant dans une glace pour +l'envoyer a sa mere, et cette figure, c'etait la sienne propre. + +--Attends! s'ecria-t-elle en saisissant le jeune garcon dans ses bras avec +un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu? + +--Manoel. + +--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mere? + +--C'est... on m'a bien recommande de ne pas vous le dire tout de suite! Ma +mere... c'etait d'abord la comtesse de ***, qui est la-bas, a La Havane; +elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: "Tu n'es pas mon fils, +je ne suis pas obligee de t'aimer." Mais mon pere m'aimait, et il me +disait souvent: "Tu n'es qu'a moi, tu n'as pas de mere." Et puis il est +mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: "Tu es a moi et tu vas +rester avec moi." C'est parce que mon pere lui avait laisse de l'argent, a +la condition que je passerais pour leur fils a tous les deux. Cependant +elle continuait a ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle, +quand un monsieur des Etats-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est +venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: "Non, je ne veux pas." +Alors M. Palmer m'a dit: "Veux-tu que je te reconduise a ta vraie mere, +qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?" J'ai +dit: "Oui, bien sur!" Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque, +parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis leve bien +doucement, bien doucement, et nous avons navigue tous les deux jusqu'a un +grand navire, et puis nous avons traverse toute la grande mer, et nous +voila. + +--Vous voila! dit Therese, qui tenait l'enfant presse contre sa poitrine, +et qui, agitee d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait +d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; ou est-il, Palmer? + +--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amene a la porte, il m'a dit: +_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu. + +--Cherchons-le, dit Therese en se levant; il ne peut pas etre loin! + +Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait a quelque +distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant etait reconnu par sa +mere. + +--Richard! Richard! s'ecria Therese en se jetant a ses pieds au milieu de +la rue encore deserte, comme elle l'eut fait quand meme elle eut ete +pleine de monde. Vous etes _Dieu_ pour moi!... + +Elle n'en put dire davantage; suffoquee par les larmes de la joie, elle +devenait folle. + +Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Elysees et la fit asseoir. Il +lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaitre, et pour +reussir a caresser son fils sans risquer de l'etouffer. + +--A present, lui dit Palmer, j'ai paye ma dette. Vous m'avez donne des +jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous +rends une vie entiere de tendresse et de consolation, car cet enfant est +un ange, et il m'en coute de me separer de lui. Je l'ai prive d'un +heritage et je lui en dois un en echange. Vous n'avez pas le droit de vous +y opposer; mes mesures sont prises et tous ses interets sont regles. Il a +dans sa poche un portefeuille qui lui assure le present et l'avenir. Adieu, +Therese! Comptez que je suis votre ami a la vie et a la mort. + +Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Therese ne +voulut pas remettre les pieds dans la maison ou Laurent dormait. Elle prit +un fiacre, apres avoir envoye un commissionnaire a Catherine avec ses +instructions, qu'elle ecrivit d'un petit cafe ou elle dejeuna avec son +fils. Ils passerent la journee a courir Paris ensemble, afin de s'equiper +pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les +paquets qu'elle avait faits dans la journee, et Therese alla cacher son +enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de +l'Allemagne. Elle eut le bonheur egoiste: elle ne pensa plus a ce que +Laurent deviendrait sans elle. Elle etait mere, et la mere avait +irrevocablement tue l'amante. + +Laurent dormit tout le jour et s'eveilla dans la solitude. Il se leva, +maudissant Therese d'avoir ete a la promenade sans songer a lui faire +faire a souper. Il s'etonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison +au diable, et sortit. + +Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait. +Quand il vit la maison de Therese sous-louee, les meubles emballes ou +vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot +d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'a s'etourdir. + +Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une +lettre a Therese. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour +de l'ancienne amitie; puis, revenant a la passion, il finissait ainsi: + +"Je sais bien que de toi je ne merite pas meme cela, car je t'ai maudite, +et, dans mon desespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guerir des +efforts de desespere. Oui, je me suis efforce de denaturer ton caractere +et ta conduite a mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te +haissent, et j'ai pris plaisir a en entendre dire a ceux qui ne te +connaissent pas. Je t'ai traitee absente comme je te traitais quand tu +etais la! Et pourquoi n'es-tu plus la? C'est ta faute si je deviens fou; +il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que +je te hais en meme temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se +passera a t'aimer et a te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je +voudrais te tuer! Et, si tu etais la, je tomberais a tes pieds! Therese, +Therese, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitie? +Oh! l'affreux chatiment que celui de cet incurable amour avec cette colere +inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en etre reduit a perdre +tout, jusqu'a la liberte d'aimer ou de hair?" + +Therese lui repondit: + +"Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je +n'aie pardonne, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner +encore. Dieu condamne certains hommes de genie a errer dans la tempete et +a creer dans la douleur. Je t'ai assez etudie dans tes ombres et dans ta +lumiere, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la +victime d'une destinee, et que tu ne dois pas etre pese dans la meme +balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce +que tu appelles ton chatiment, c'est peut-etre la condition de ta gloire. +Apprends donc a le subir, Tu as aspire de toutes tes forces a l'ideal du +bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes reves. Eh bien, tes reves, mon +enfant, c'est la realite, a toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu +pas artiste? + +"Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait +condamne a cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fut pas +absorbee par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront +ton oeuvre de siecle en siecle, voila tes soeurs et tes amantes." + +FIN + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21. + + + * * * * * + + +OEUVRES COMPLETES DE GEORGE SAND + +publiees par CALMANN-LEVY, EDITEURS + + + +LES AMOURS DE L'AGE D'OR. + +ANDRIANI. + +ANDRE. + +ANTONIA. + +AUTOUR DE LA TABLE. + +LE BEAU LAURENCE. + +LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORE. + +CADIO. + +CESARINE DIETRICH. + +LE CHATEAU DES DESERTES. + +LE CHATEAU DE PICTORDU. + +LE CHENE PARLANT. + +LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE. + +LA COMTESSE DE RUDOLSTADT. + +LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE. + +CONSTANCE VERRIER. + +CONSUELO. + +CORRESPONDANCE. + +CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT. + +CONTES D'UNE GRAND'MERE. + +LA COUPE. + +LES DAMES VERTES. + +LA DANIELLA. + +LA DERNIERE ALDINI. + +LE DERNIER AMOUR. + +DERNIERES PAGES. + +LES DEUX FRERES. + +LE DIABLE AUX CHAMPS. + +ELLE ET LUI. + +LA FAMILLE DE GERMANDRE. + +LA FILLEULE. + +FLAMARANDE. + +FLAVIE. + +FRANCIA. + +FRANcOIS LE CHAMPI. + +HISTOIRE DE MA VIE. + +UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion. + +L'HOMME DES NEIGES. + +HORACE. + +IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. + +INDIANA. + +ISIDORA. + +JACQUES. + +JEAN DE LA ROCHE. + +JEAN ZISKA--Gabriel. + +JEANNE. + +JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE. + +LAURA. + +LEGENDES RUSTIQUES. + +LELIA--Metella--Cora. + +LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA. + +MADEMOISELLE LA QUINTINIE. + +MADEMOISELLE MERQUEM. + +LES MAITRES MOSAISTES. + +LES MAITRES SONNEURS. + +MALGRETOUT. + +LA MARE AU DIABLE. + +LE MARQUIS DE VILLEMER. + +MA SOEUR JEANNE. + +MAUPRAT. + +LE MEUNIER D'ANGIBAULT. + +MONSIEUR SYLVESTRE. + +MONT-REVECHE. + +NANON. + +NARCISSE. + +NOUVELLES. + +NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR. + +PAULINE. + +LA PETITE FADETTE. + +LE PECHE DE M. ANTOINE. + +LE PICCININO. + +PIERRE QUI ROULE. + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE. + +QUESTIONS D'ART ET DE LITTERATURE. + +QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES. + +LE SECRETAIRE INTIME. + +LES SEPT CORDES DE LA LYRE. + +SIMON. + +SOUVENIRS DE 1848. + +TAMARIS. + +TEVERINO--Leone Leoni. + +THEATRE COMPLET. + +THEATRE DE NOHANT. + +LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne. + +L'USCOQUE. + +VALENTINE. + +VALVEDRE. + +LA VILLE NOIRE. + + * * * * * + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI *** + +***** This file should be named 13653.txt or 13653.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13653/ + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13653.zip b/old/13653.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..11d0eba --- /dev/null +++ b/old/13653.zip |
