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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13653 ***
+
+ELLE ET LUI
+
+par
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de
+traduction réservés.
+
+[Note: La liste des oeuvres de George Sand publiées par Calmann-Lévy est
+reportée à la fin du roman.]
+
+
+
+
+ELLE ET LUI
+
+
+
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+
+Ma chère Thérèse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler
+mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_,
+comme dit notre ami Bernard. Tiens! ça rime; mais ce qui n'a ni rime ni
+raison, c'est ce que je vais vous raconter.
+
+Figurez-vous qu'hier, après vous avoir ennuyée de ma visite, je trouvai,
+en rentrant chez moi, un milord anglais... Après ça, ce n'est peut-être
+pas un milord; mais, pour sûr, c'est un Anglais, lequel me dit en son
+patois:
+
+--Vous êtes peintre?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Vous faites la figure?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Et les mains?
+
+--_Yes_, milord; les pieds aussi.
+
+--Bon!
+
+--Très-bons!
+
+--Oh! je suis sûr!
+
+--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi?
+
+--De vous?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le
+prendre pour un imbécile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme
+magnifique. C'est la tête d'Antinoüs sur les épaules de... sur les épaules
+d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure époque sur le buste un
+peu singulièrement habillé et cravaté d'un spécimen de la fashion
+britannique.
+
+--Ma foi! lui ai-je dit, vous êtes un beau modèle, à coup sûr, et
+j'aimerais à faire de vous une étude à mon profit; mais je ne peux pas
+faire votre portrait.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que je ne suis pas peintre de portraits.
+
+--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle
+spécialité dans les arts?
+
+--Non; mais le public ne nous permet guère de cumuler. Il veut savoir à
+quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si
+j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de
+vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine à réussir à la prochaine
+exposition avec autre chose que des portraits: de même que, si je ne
+faisais de vous qu'un portrait médiocre, on me défendrait d'en jamais
+essayer d'autres: on décréterait que je n'ai pas les qualités de l'emploi,
+et que j'ai été un présomptueux de m'y risquer.
+
+Je racontai à mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais
+grâce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; après quoi, il se mit à
+rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond
+mépris pour la France, sinon pour votre petit serviteur.
+
+--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait.
+
+--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutôt que je n'ose pas
+encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de
+deux choses l'une: ou c'est une spécialité qui n'en admet pas d'autres, ou
+c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains
+peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidèlement et
+agréablement le modèle vivant. Ceux-là ont un succès assuré, pour peu
+qu'ils sachent présenter le modèle sous son aspect le plus favorable, et
+qu'ils aient l'adresse de l'habiller à son avantage tout en l'habillant à
+la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire,
+très-apprenti et très-contesté, comme j'ai l'honneur d'être, on ne peut
+pas lutter contre des gens du métier. Je vous avoue que je n'ai jamais
+étudié avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes
+particulières d'une physionomie donnée. Je suis un malheureux inventeur
+d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obéisse à
+mon sujet, à mon idée, à mon rêve, si vous voulez. Si vous me permettiez
+de vous costumer à ma guise, et de vous poser dans une composition de mon
+cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne
+serait pas un portrait à donner à votre maîtresse... encore moins à votre
+femme légitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaîtraient. Donc, ne me
+demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par
+hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poëte
+et créateur, tout en étreignant sans effort et sans crainte la puissante
+et majestueuse réalité. Malheureusement, il n'est pas probable que je
+devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bête. Lisez MM. tels et
+tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons.
+
+Figurez-vous bien, Thérèse, que je n'ai pas dit à mon Anglais un mot de ce
+que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-même;
+mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire
+le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: «Pourquoi diable ne
+vous adressez-vous pas à mademoiselle Jacques?»
+
+Il fit trois fois _Oh!_ après quoi, il me demanda votre adresse, et le
+voilà parti sans faire la moindre réflexion, en me laissant très-confus et
+très-irrité de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car
+enfin, ma bonne Thérèse, si cet animal de bel Anglais va chez vous
+aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que
+je viens de vous écrire, c'est-à-dire tout ce que je ne lui ai pas dit,
+sur les _faiseurs_ et sur les grands maîtres, qu'allez-vous penser de
+votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge
+incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent à
+tout le monde! Ah! ma chère amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui
+ai dit de vous quand il a été parti!... Vous le savez, vous savez que,
+pour moi, vous n'êtes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits
+ressemblants très en vogue, mais un homme supérieur qui s'est déguisé en
+femme, et qui, sans avoir jamais fait l'académie, devine et sait faire
+deviner tout un corps et toute une âme dans un buste, à la manière des
+grands sculpteurs de l'antiquité et des grands peintres de la renaissance.
+Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous.
+Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous êtes
+très-orgueilleuse, Thérèse.
+
+Je suis tout à fait mélancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi.
+J'ai si mal déjeuné ce matin... Je n'ai jamais si mal mangé que depuis que
+j'ai une cuisinière. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La régie
+vous empoisonne. Et puis on m'a apporté des bottes neuves qui ne vont pas
+du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours
+sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous
+pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le
+plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous
+parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas où je voudrais être
+maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre,
+j'aurais du plaisir à vous assommer de ma conversation.
+
+Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez là une famille
+insupportable qui vous vole à vos amis les plus délicieux! Je vais donc
+être forcé, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voilà l'effet
+de votre bonté pour moi, ma chère grande camarade. C'est de me rendre si
+sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je
+m'étourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne
+vous raconterai pas l'emploi de ma soirée.
+
+Votre ami et serviteur,
+
+LAURENT.
+
+11 mai 183...
+
+ * * * * *
+
+A M. LAURENT DE FAUVEL.
+
+D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque
+amitié, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent à votre
+santé. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en
+citer une, et me voilà fort embarrassée; car, en fait de sottises, j'en
+connais peu qui ne soient nuisibles. Reste à savoir ce que vous appelez
+sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre
+jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en désole. A quoi songez-vous,
+mon Dieu, de détruire ainsi, de gaieté de coeur, une existence si
+précieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne à
+la prière.
+
+Quant à votre Anglais, qui est un Américain, je viens de le voir, et,
+puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-être demain, à mon grand
+regret, il faut que je vous dise que vous avez tout à fait tort de ne pas
+vouloir faire son portrait. Il vous eût offert les yeux de la tête, et les
+yeux de la tête d'un Américain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de
+billets de banque dont vous avez besoin, précisément pour ne pas faire de
+sottises, c'est-à-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un
+coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les
+gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il
+leur faut ensuite demander à leur imagination de quoi payer leurs dettes,
+métier pour lequel cette princesse-là ne se sent pas faite, et auquel elle
+ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite.
+
+Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ça m'est égal. D'ailleurs, si
+nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez
+données à votre Américain et à moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez
+pas faire le portrait, c'est possible, cela est même certain, s'il faut le
+faire dans les conditions du succès bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait
+nullement qu'il en fût ainsi. Vous l'avez pris pour un épicier, et vous
+vous êtes trompé. C'est un homme de jugement et de goût, qui s'y connaît,
+et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reçu! Il
+venait à moi comme à un pis aller, je m'en suis fort bien aperçue, et je
+lui en ai su gré. Aussi l'ai-je consolé en lui promettant de faire tout
+mon possible pour vous décider à le peindre. Nous parlerons donc de cette
+affaire après-demain, car j'ai donné rendez-vous au dit Palmer pour le
+soir, afin qu'il m'aide à plaider sa propre cause et qu'il emporte votre
+promesse.
+
+Sur ce, mon cher Laurent, désennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir
+pendant deux jours.
+
+Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit,
+et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une
+vieille prêcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous
+coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excès et
+abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-là: génie oblige.
+
+Votre camarade,
+
+THÉRÈSE JACQUES.
+
+ * * * * *
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+Ma chère Thérèse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne
+avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la
+beauté, à ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire
+de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher
+amèrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aimé flâner dans
+votre grand atelier, et déraisonner dans votre petit salon lilas; mais,
+puisque vous êtes en retraite avec vos trente-six cousins de province,
+vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence
+après-demain: vous aurez la délicieuse musique de l'accent anglo-américain
+pendant toute la soirée. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je
+croyais que Dick était le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en
+fait de langues, je sais tout au plus le français.
+
+Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous êtes mille fois trop maternelle,
+ma bonne Thérèse, de penser à mes intérêts au détriment des vôtres. Bien
+que vous ayez une belle clientèle, je sais que votre générosité ne vous
+permet pas d'être riche, et que quelques billets de banque de plus seront
+beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez à
+faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous
+dites.
+
+D'ailleurs, jamais je n'ai été moins en train de faire de la peinture. Il
+faut pour cela deux choses que vous avez, la réflexion et l'inspiration;
+je n'aurai jamais la première, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je
+dégoûté comme d'une vieille folle qui m'a éreinté en me promenant à
+travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois
+bien ce qui me manque; n'en déplaise à votre raison, je n'ai pas encore
+assez vécu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Réalité, sous
+la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opéra. J'espère
+bien, à mon retour, être l'homme du monde le plus accompli, c'est-à-dire
+le plus blasé et le plus raisonnable.
+
+Votre ami,
+
+LAURENT.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+
+Thérèse comprit fort bien, à première vue, le dépit et la jalousie qui
+avaient dicté cette lettre.
+
+--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes,
+il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute
+autre.
+
+Et, tout en relisant et rêvant, Thérèse craignit de se mentir à elle-même
+en cherchant à se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprès
+d'elle.
+
+--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non
+satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi.
+Je n'en ai jamais eu!
+
+Mais la pendule marquait cinq heures de l'après-midi. Et Thérèse, après
+avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna congé à son
+domestique pour vingt-quatre heures, fit à sa fidèle vieille Catherine
+diverses recommandations particulières et monta en fiacre. Deux heures
+après, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voûtée et
+parfaitement voilée, dont le cocher même ne vit pas la figure. Elle
+s'enferma avec cette personne mystérieuse, et Catherine leur servit un
+petit dîner tout à fait succulent. Thérèse soignait et servait sa compagne,
+qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas
+manger.
+
+De son côté, Laurent se disposait à la partie de plaisir annoncée; mais,
+quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit
+qu'une affaire imprévue le retenait encore deux heures à Paris, et qu'il
+le rejoindrait à sa maison de campagne dans la soirée.
+
+Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'était habillé avec une hâte
+fiévreuse. Il s'était fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il
+avait jeté son habit sur un fauteuil, et il avait passé ses mains dans les
+boucles trop symétriques de ses cheveux, sans songer pourtant à l'air
+qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantôt vite, tantôt
+lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois
+promettre de se hâter de partir lui-même, il courut sur l'escalier pour le
+prier de l'attendre et lui dire qu'il renonçait à toute affaire pour le
+suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, où il se
+jeta sur son lit.
+
+--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose
+là-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisième jour,
+c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Américain que
+je ne connais pas! Mais elle connaît, certainement, elle, ce Palmer,
+qu'elle appelle par son petit nom! D'où vient alors qu'il m'a demandé son
+adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis
+pas l'amant de Thérèse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thérèse!
+je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en préserve! une femme qui a
+cinq ans de plus que moi, peut-être davantage! Qui sait l'âge d'une femme,
+et de celle-là précisément, dont personne ne sait rien? Un passé si
+mystérieux doit couvrir quelque énorme sottise, peut-être une honte bien
+conditionnée. Et avec cela, elle est prude, ou dévote, ou philosophe, qui
+peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialité, ou une tolérance,
+ou un détachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce
+qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer?
+
+Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui.
+
+--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais
+qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle
+Jacques.
+
+Laurent tressaillit.
+
+--Et que diable voulez-vous à mademoiselle Jacques? répondit-il en faisant
+semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette.
+
+--Moi? Rien... c'est-à-dire si! Je voudrais bien la connaître; mais je ne
+la connais que de vue et de réputation. C'est pour une personne qui veut
+se faire peindre que je demande son adresse.
+
+--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques?
+
+--Parbleu! elle est tout à fait célèbre à présent, et qui ne l'a
+remarquée? Elle est faite pour cela!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Eh bien, et vous?
+
+--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas compétent.
+
+--Vous l'aimez beaucoup?
+
+--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas
+la cour.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Alors vous êtes son ami... sérieux?
+
+--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous?
+
+--Parce que je n'en crois rien; à vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami
+sérieux d'une femme... jeune et belle!
+
+--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon
+camarade, pas désagréable à voir, voilà tout. Pourtant elle appartient à
+un type que je n'aime pas, et je suis forcé de lui pardonner d'être
+blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture.
+
+--Elle n'est pas déjà si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des
+cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulièrement.
+Au reste, ça lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant.
+
+--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous!
+
+--Elle n'est pas très-grande, elle a des petits pieds et des petites
+mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardée, puisque j'en suis
+amoureux.
+
+--Tiens, quelle idée vous avez là!
+
+--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plaît
+pas?
+
+--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-là, je
+tâcherais d'être mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas
+amoureux, c'est un état que je ne fais pas; par conséquent, je ne serais
+pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble.
+
+--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la
+chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin à
+la patience, vu que je suis d'un âge et d'un monde où le plaisir ne manque
+pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-là, et que vous la
+connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosité de ma part, je vous le
+déclare, si elle est veuve ou...
+
+--Ou quoi?
+
+--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Pas possible!
+
+--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demandé. Ça m'est si égal!
+
+--Savez-vous ce qu'on dit?
+
+--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit?
+
+--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a été mariée à
+un homme riche et titré.
+
+--Mariée...
+
+--On ne peut plus mariée, par-devant M. le maire et M. le curé.
+
+--Quelle bêtise! elle porterait son nom et son titre.
+
+--Ah! voilà! Il y a un mystère là-dessous. Quand j'aurai le temps, je
+chercherai ça, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant
+connu, bien qu'elle vive avec une grande liberté. D'ailleurs, vous devez
+savoir cela, vous?
+
+--Je n'en sais pas le premier mot. Ah ça! vous croyez donc que je passe ma
+vie à observer ou à interroger les femmes? Je ne suis pas un flâneur comme
+vous, moi! je trouve la vie très courte pour vivre et travailler.
+
+--Vivre... je ne dis pas. Il paraît que vous vivez beaucoup. Quant à
+travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce
+que vous avez là? Laissez-moi voir!
+
+--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commencé ici.
+
+--Si fait: cette tête-là... c'est très-beau, diable! Laissez-moi donc voir,
+ ou je vous malmène dans mon prochain _salon_.
+
+--Vous en êtes bien capable!
+
+--Oui, quand vous le mériterez; mais, pour cette tête-là, c'est superbe et
+s'admire tout bêtement. Qu'est-ce que ça sera?
+
+--Est-ce que je sais?
+
+--Voulez-vous que je vous le dise?
+
+--Vous me ferez plaisir.
+
+--Faites-en une sibylle. On coiffe ça comme on veut, ça n'engage à rien.
+
+--Tiens, c'est une idée.
+
+--Et puis on ne compromet pas la personne à qui ça ressemble.
+
+--Ça ressemble à quelqu'un?
+
+--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas?
+Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez
+tout, même les choses les plus simples. Vous êtes l'amant de cette
+figure-là!
+
+--La preuve, c'est que je m'en vais à Montmorency! dit froidement Laurent
+en prenant son chapeau.
+
+--Ça n'empêche pas! répondit Mercourt.
+
+Laurent sortit, et Mercourt, qui était descendu avec lui, le vit monter
+dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de
+Boulogne, où il dîna tout seul dans un petit café, et d'où il revint à la
+nuit tombée, à pied et perdu dans ses rêveries.
+
+Le bois de Boulogne n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui.
+C'était plus petit d'aspect, plus négligé, plus pauvre, plus mystérieux et
+plus champêtre: on y pouvait rêver.
+
+Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu'aujourd'hui, avaient
+de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites
+maisons avec de petits jardins d'un caractère très-intime. On y pouvait
+vivre et travailler.
+
+C'était dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des
+lilas en fleur, et derrière une grande haie d'aubépine fermée d'une
+barrière peinte en vert, que demeurait Thérèse. On était au mois de mai.
+Le temps était magnifique. Comment Laurent se trouva, à neuf heures,
+derrière cette haie, dans la rue déserte et inachevée où les réverbères
+n'avaient pas encore été installés, et sur les talus de laquelle
+poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-même
+eût été embarrassé d'expliquer.
+
+La haie était fort épaisse, et Laurent tourna sans bruit tout à l'entour,
+sans apercevoir autre chose que des feuilles légèrement dorées par une
+lumière qu'il supposa placée dans le jardin, sur une petite table auprès
+de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soirée chez
+Thérèse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le thé, comme cela
+arrivait quelquefois? Mais Thérèse avait annoncé à Laurent qu'elle
+attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le
+chuchotement mystérieux de deux voix, dont l'une lui paraissait être celle
+de Thérèse. L'autre parlait tout à fait bas: était-ce celle d'un homme?
+
+Laurent écouta à en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'à ce
+qu'enfin il entendît ou crût entendre ces mots dits par Thérèse:
+
+--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est
+vous!
+
+--A présent, se dit Laurent en quittant précipitamment la petite rue
+déserte et en revenant sur la chaussée bruyante des Champs-Elysées, me
+voilà bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'était pas obligée
+de me confier cela!... Seulement, elle n'était pas obligée de parler en
+toute occasion de manière à me faire croire qu'elle n'était et ne voulait
+être à personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir
+avant tout. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et
+même il faut bien que j'aie eu la tête un peu montée pour elle sans me
+l'avouer, puisque j'étais là aux écoutes, faisant le plus lâche des
+métiers, quand ce n'est pas un métier de jaloux! Je ne peux pas m'en
+repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misère et d'une grande
+duperie: celle de désirer une femme qui n'a rien de plus désirable que
+toute autre, pas même la sincérité.
+
+Laurent arrêta une voiture qui passait vide et alla à Montmorency. Il se
+promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez
+Thérèse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures à la
+campagne et se trouva le troisième soir à la porte de Thérèse, juste en
+même temps que M. Richard Palmer.
+
+--Oh! dit l'Américain en lui tendant la main, je suis content de voir
+vous!
+
+Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put
+s'empêcher de demander à M. Palmer pourquoi il était si content de le
+voir.
+
+L'étranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de
+l'artiste.
+
+--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialité
+irrésistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup!
+
+--Comment! vous voilà? dit Thérèse étonnée à Laurent. Je ne comptais plus
+sur vous ce soir.
+
+Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusité
+dans ces simples paroles.
+
+--Ah! lui répondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre
+parti, et je crois que je viens troubler un délicieux tête-à-tête.
+
+--C'est d'autant plus cruel à vous, reprit-elle sur le même ton enjoué,
+que vous sembliez vouloir me le ménager.
+
+--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas décommandé! Dois-je m'en
+aller?
+
+--Non, restez. Je me résigne à vous supporter.
+
+L'Américain, après avoir salué Thérèse, avait ouvert son portefeuille et
+cherché une lettre qu'il était chargé de lui remettre. Thérèse parcourut
+cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre réflexion.
+
+--Si voulez répondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane.
+
+--Merci, répondit Thérèse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui était
+sous sa main, je ne répondrai pas.
+
+Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec
+plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta
+pour ainsi dire aux yeux. C'était celle qu'il avait écrite à Thérèse
+l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqué intérieurement de voir
+cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer.
+
+--Elle me laisse là, dit-il, pêle-mêle avec ses amants évincés. Je n'ai
+pourtant pas droit à cet honneur. Je ne lui ai jamais parlé d'amour.
+
+Thérèse se mit à parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier,
+épiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses
+interlocuteurs, et s'imaginant à chaque instant découvrir en eux une
+crainte secrète de le voir céder; mais leur insistance était de si bonne
+foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupçons. Si Thérèse avait des
+relations avec cet étranger, libre et seule comme elle vivait, ne
+paraissant devoir rien à personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on
+pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prétexte d'un portrait pour
+recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie?
+
+Dès qu'il se sentit calmé, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte
+de manifester sa curiosité.
+
+--Vous êtes donc Américaine? dit-il à Thérèse, qui de temps en temps
+traduisait à M. Palmer, en anglais, les répliques qu'il n'entendait pas
+bien.
+
+--Moi? répondit Thérèse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur
+d'être votre compatriote?
+
+--C'est que vous parlez si bien l'anglais!
+
+--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas.
+Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si
+c'est d’hier ou d’il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien,
+demandez-le à lui-même.
+
+Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers
+décidé à lui faire. Il répondit que ce n'était pas la première fois qu'il
+venait en France et qu'il avait connu Thérèse toute jeune, chez ses
+parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thérèse avait coutume de dire
+qu'elle n'avait jamais connu ni son père ni sa mère.
+
+Le passé de mademoiselle Jacques était un mystère impénétrable pour les
+gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit
+nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle était venue à
+Paris on ne sait d'où, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle
+était connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait
+fait ayant été remarqué chez des gens de goût et signalé tout à coup comme
+une oeuvre de maître. C'est ainsi que, d'une clientèle et d'une existence
+pauvres et obscures, elle avait passé brusquement à une réputation de
+premier ordre et une existence aisée; mais elle n'avait rien changé à ses
+goûts tranquilles, à son amour de l'indépendance et à l'austérité enjouée
+de ses manières. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-même
+que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et
+de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manière d'éluder les
+questions et de passer à côté qui la dispensait de répondre. Si on
+trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire après quelques mots
+vagues:
+
+--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intéressant à raconter, et, si
+j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y
+penser. Je suis très-heureuse à présent, puisque j'ai du travail et que
+j'aime le travail par-dessus tout.
+
+C'est par hasard, et à la suite de relations d'artiste à artiste dans la
+même partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle
+Jacques. Lancé comme gentilhomme et comme artiste éminent dans un double
+monde, M. Fauvel avait, à vingt-quatre ans, l'expérience des faits que
+l'on n'a pas toujours à quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour
+à tour; mais il n'avait nullement l'expérience du coeur, qui ne s'acquiert
+pas dans le désordre. Grâce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc
+commencé par décréter en lui-même que Thérèse devait avoir pour amants
+tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu
+à peu affirmer et prouver la pureté de leurs relations avec elle pour
+arriver à la considérer comme une personne qui pouvait avoir eu des
+passions, mais non des commerces de galanterie.
+
+Des lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de cette
+anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et
+volontairement isolée. Il l'avait vue plus souvent, et peu à peu presque
+tous les jours, d'abord sous toute sorte de prétextes, ensuite en se
+donnant pour un ami sans conséquence, trop viveur pour avoir souci d'en
+conter à une femme sérieuse, mais trop idéaliste, en dépit de tout, pour
+n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitié
+désintéressée.
+
+Au fond, c'était là la vérité dans le principe; mais l'amour s'était
+glissé dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se débattait
+contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore déguiser à Thérèse
+et à lui-même, d'autant plus qu'il l'éprouvait pour la première fois de sa
+vie.
+
+--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis à M. Palmer d'essayer son
+portrait, pourquoi diable tenez-vous tant à une chose qui ne sera
+peut-être pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne
+vous refuse certainement pas d'en faire une à coup sûr excellente?
+
+--Elle me refuse, répondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais
+pas pourquoi. J'ai promis à ma mère, qui a la faiblesse de me croire
+très-beau, un portrait de maître, et elle ne le trouvera jamais
+ressemblant, s'il est trop réel. Voilà pourquoi je m'étais adressé à vous
+comme à un maître idéaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne
+pas faire plaisir à ma mère, ou l'ennui de chercher encore.
+
+--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!...
+
+--Je ne trouve pas; mais, à supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il
+aient le temps tout de suite, et je suis pressé d'envoyer le portrait.
+C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le
+transport durera environ deux mois.
+
+--C'est-à-dire, Laurent, ajouta Thérèse, qu'il vous faut faire ce portrait
+en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut,
+vous auriez à commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis,
+n'est-ce pas?
+
+M. Palmer tendit la main à Laurent en disant:
+
+--Voilà le contrat passé. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle
+Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mêle pas. Quelle est votre
+heure demain?
+
+L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crût forcé d'en
+faire autant par respect pour Thérèse; mais Palmer n'y fit aucune
+attention, et sortit après avoir serré sans la baiser la main de
+mademoiselle Jacques.
+
+--Dois-je le suivre? dit Laurent.
+
+--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle; toutes les personnes que je
+reçois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez à dix
+heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliée à
+bavarder avec vous jusqu'à près de minuit, et, comme je ne peux pas dormir
+passé cinq heures du matin, je me suis sentie très-fatiguée.
+
+--Et vous ne me mettiez pas à la porte?
+
+--Non, je n'y pensais pas.
+
+--Si j'étais fat, j'en serais bien fier!
+
+--Mais vous n'êtes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela à ceux qui sont
+bêtes. Voyons, malgré le compliment, maître Laurent, j'ai à vous gronder.
+On dit que vous ne travaillez pas.
+
+--Et c'est pour me forcer à travailler que vous m'avez mis la tête de
+Palmer comme un pistolet sur la gorge.
+
+--Eh bien, pourquoi pas?
+
+--Vous êtes bonne, Thérèse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie
+malgré moi.
+
+--Je ne me mêle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-là. Je
+n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'être votre mère; mais je suis votre
+soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est
+impossible de ne pas m'affliger de vos accès de paresse.
+
+--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'écria Laurent avec un mélange
+de plaisir et de dépit que Thérèse sentit, et qui l'engagea à répondre
+avec franchise.
+
+--Écoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous
+expliquions. J'ai beaucoup d'amitié pour vous.
+
+--J'en suis très-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis même pas
+bon à faire un ami, Thérèse! Je ne crois pas plus à l'amitié qu'à l'amour
+entre une femme et un homme.
+
+--Vous me l'avez déjà dit, et cela m'est fort égal, ce que vous ne croyez
+pas. Moi, je crois à ce que je sens, et je sens pour vous de l'intérêt et
+de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprès de moi un
+être quelconque sans m'attacher à lui et sans désirer qu'il soit heureux.
+J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache
+gré. Or, vous n'êtes pas un être quelconque, vous êtes un homme de génie,
+et, qui plus est, j'espère, un homme de coeur.
+
+--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde.
+Je sais me battre en duel, payer mes dettes et défendre la femme à qui je
+donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur
+tendre, aimant, naïf...
+
+--Je sais que vous avez la prétention d'être vieux, usé et corrompu. Cela
+ne me fait rien du tout, vos prétentions. C'est une mode bien portée à
+l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie réelle ou douloureuse,
+mais qui passera quand vous voudrez. Vous êtes un homme de coeur,
+précisément parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme
+viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire.
+Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est à l'artiste que je parle:
+l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content
+de lui-même.
+
+--Eh bien, vous vous trompez, Thérèse, répondit Laurent avec vivacité.
+C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans
+l'artiste et qui l'étouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous.
+l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne
+sais pas, comme vous, être attentif et calme pendant six heures de travail,
+faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer à
+travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir à deux ou
+trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du
+sommeil. Mon sommeil à moi est mauvais, mes promenades sont agitées, mon
+travail est fiévreux. L'invention me trouble et me fait trembler:
+l'exécution, toujours trop lente à mon gré, me donne d'effroyables
+battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que
+j'accouche d'une idée qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux
+et dégoûté le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me
+quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre
+m'arrive si confuse et si énorme, que mon pauvre être ne peut pas la
+contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'à ce qu'elle ait pris des
+proportions réalisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de
+l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas définir.
+Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce géant
+d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache
+une à une, par le forceps de sa volonté, de maigres souris à demi mortes!
+Donc, Thérèse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imaginé de vivre,
+que je fasse des excès de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que
+mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout
+bonnement mon infirmité.
+
+--Alors, c'est décidé, c'est arrêté, dit Thérèse en souriant, vous
+travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un
+mot. Si on vous proposait d'être demain le prince D... ou le comte de S...,
+avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez,
+en parlant de votre pauvre palette si méprisée: _Rendez-moi ma mie!_
+
+--Ma palette méprisée? Vous ne me comprenez pas, Thérèse! C'est un
+instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire,
+c'est une estime accordée au talent, plus pure et plus exquise que celle
+que l'on accorde au titre et à la fortune. Donc, c'est un très-grand
+avantage et un très-grand plaisir pour moi de me dire: «Je ne suis qu'un
+petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas déroger
+mènent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des
+ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai dérogé, j'ai
+pris un état, et il se trouve qu'à vingt-quatre ans quand je passe sur un
+petit cheval de manége au milieu des premiers riches et des premiers beaux
+de Paris, montés sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les
+badauds assis aux Champs-Élysées, un homme de goût ou une femme d'esprit,
+c'est moi qui suis regardé et nommé, et non pas les autres.» Vous riez!
+vous trouvez que je suis très-vain?
+
+--Non, mais très-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas.
+
+--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre,
+je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette,
+instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne
+sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le désordre, non
+pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de
+mes nerfs. Voilà tout, Thérèse. Qu'y a-t-il donc là qui ne soit
+raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de
+fatigue.
+
+--C'est vrai, dit Thérèse, je l'ai remarqué, et je m'en étonne comme d'une
+anomalie; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue,
+et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez,
+répondez à une question: Avez-vous commencé la vie par le travail et
+l'abstinence, et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour
+vous reposer?
+
+--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collège, aimant la peinture,
+mais ne croyant pas être jamais forcé de peindre. Je me croyais riche. Mon
+père est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me
+suis dépêché de dévorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une année de
+bien-être. Quand je me suis vu à sec, j'ai pris le pinceau; j'ai été
+éreinté et porté aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand
+succès possible, et, à présent, je me donne, pendant quelques mois ou
+quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il
+n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis également au bout de
+mes forces et de mes désirs. Alors je reprends le travail avec rage,
+douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalité
+recommencent.
+
+--Il y a longtemps que vous menez cette vie-là?
+
+--Il ne peut pas y avoir longtemps à mon âge! Il y a trois ans.
+
+--Eh! c'est beaucoup pour votre âge, justement! Et puis vous avez mal
+commencé: vous avez mis le feu à vos esprits vitaux avant qu'ils eussent
+pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir.
+Votre tête a grossi quand même, et le génie s'y est développé malgré tout;
+mais peut-être bien votre coeur s'est-il atrophié, peut-être ne serez-vous
+jamais ni un homme ni un artiste complet.
+
+Ces paroles de Thérèse, dites avec une tristesse tranquille, irritèrent
+Laurent.
+
+--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me méprisez?
+
+--Non, répondit-elle en lui tendant la main, je vous plains!
+
+Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de
+Thérèse.
+
+Ces larmes amenèrent en lui une réaction violente: un déluge de pleurs
+inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thérèse, non pas comme un
+amant qui se déclare, mais comme un enfant qui se confesse:
+
+--Ah! ma pauvre chère amie! s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous
+avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux,
+voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi
+que j'ai dans la poitrine à la place du coeur crie sans cesse après je ne
+sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu,
+et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les méprise
+toutes! Je peux vous dire cela, à vous qui êtes mon camarade et mon ami!
+Je me surprends parfois prêt à idolâtrer une courtisane, tandis qu'auprès
+d'un ange je serais peut-être plus froid qu'un marbre. Tout est dérangé
+dans mes notions, tout est peut-être dévié dans mes instincts. Si je vous
+disais que je ne trouve déjà plus d'idées riantes dans le vin! 0ui, j'ai
+l'ivresse triste, à ce qu'il paraît; et on m'a dit qu'avant-hier, dans
+cette débauche à Montmorency, j'avais déclamé des choses tragiques avec
+une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je
+devienne, Thérèse, si vous n'avez pas pitié de moi?
+
+--Certes, j'ai pitié, mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui essuyant les
+yeux avec son mouchoir; mais à quoi cela peut-il servir?
+
+--Si vous m'aimiez, Thérèse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous
+ne m'avez pas permis d'être pour vous une espèce d'ami?
+
+--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez répondu que vous ne
+pouviez croire à l'amitié d'une femme.
+
+--Je croirais peut-être à la vôtre; vous devez avoir le coeur d'un homme,
+puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi.
+
+--Je ne vous l'ai pas ôtée, et je veux bien essayer d'être un homme pour
+vous, répondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitié d'un
+homme doit avoir plus de rudesse et d'autorité que je ne me crois capable
+d'en avoir. Malgré moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et
+vous voyez déjà! Je m'étais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous
+mettre en colère contre moi et contre vous-même; au lieu de cela, me voilà
+pleurant avec vous, ce qui n'avance à rien.
+
+--Si fait! si fait! s'écria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont
+arrosé la place desséchée; peut-être que mon coeur y repoussera! Ah!
+Thérèse, vous m'avez déjà dit une fois que je me vantais devant vous de ce
+dont je devrais rougir, que j'étais un mur de prison. Vous n'avez oublié
+qu'une chose: c'est qu'il y a derrière ce mur un prisonnier! Si je pouvais
+ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est
+d'airain, et ma volonté, ma foi, mon expansion, ma parole même, ne peuvent
+le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me
+servira, je vous le demande, d'avoir barbouillé de peintures fantasques
+les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve écrit nulle part?
+
+--Si je vous comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre
+oeuvre a besoin d'être échauffée par le sentiment.
+
+--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos
+reproches?
+
+--Pas précisément. Il n'y a que trop de feu dans votre exécution, la
+critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traité avec respect cette
+exubérance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautés
+empêchent quiconque a de l'enthousiasme d'éplucher les défauts. Loin de
+trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brûlant et passionné;
+mais je cherchais où était en vous le siége de cette passion: je le vois
+maintenant, il est dans le désir de l'âme. Oui, certainement,
+ajouta-t-elle toujours rêveuse, comme si elle cherchait à percer les
+voiles de sa propre pensée, le désir peut être une passion.
+
+--Eh bien, à quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbé.
+
+--Je me demande si je dois faire la guerre à cette puissance qui est en
+vous, et si, en vous persuadant d'être heureux et calme, on ne vous
+ôterait pas le feu sacré. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne
+peut pas être pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est
+vivement exprimée pendant sa période de fièvre, elle doit, ou tomber
+d'elle-même, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque âge n'a-t-il pas sa
+force et sa manifestation particulières? Ce que l'on appelle les diverses
+_manières_ des maîtres, n'est-ce pas l'expression des successives
+transformations de leur être? A trente ans, vous sera-t-il possible
+d'avoir aspiré à tout sans rien étreindre? Ne vous sera-t-il pas imposé
+d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous êtes dans l'âge de la
+fantaisie; mais bientôt viendra celui de la lumière. Ne voulez-vous pas
+faire de progrès?
+
+--Dépend-il de moi d'en faire?
+
+--Oui, si vous ne travaillez pas à déranger l'équilibre de vos facultés.
+Vous ne me persuaderez pas que l'épuisement soit le remède de la fièvre:
+il n'en est que le résultat fatal.
+
+--Alors quel fébrifuge me proposez-vous?
+
+--Je ne sais: le mariage, peut-être.
+
+--Horreur! s'écria Laurent en éclatant de rire.
+
+Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce
+correctif:
+
+--A moins que ce ne soit avec vous, Thérèse. Eh! c'est une idée, cela!
+
+--Charmante, répondit-elle, mais tout à fait impossible.
+
+La réponse de Thérèse frappa Laurent par sa tranquillité sans appel, et ce
+qu'il venait de dire par manière de saillie lui parut tout à coup un rêve
+enterré, comme s'il eût pris place dans son esprit. Ce puissant et
+malheureux esprit était ainsi fait que, pour désirer quelque chose, il lui
+suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-là que Thérèse
+venait de dire.
+
+Aussitôt ses velléités d'amour pour elle lui revinrent, et en même temps
+ses soupçons, sa jalousie et sa colère. Jusque-là, ce charme d'amitié
+l'avait bercé et comme enivré; il devint tout à coup amer et
+glacé.
+
+--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voilà
+le mot de ma vie qui revient à propos de tout, au bout d'une plaisanterie
+comme au bout de toute chose sérieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez
+pas cet ennemi-là, Thérèse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un
+_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connaît froide
+ou raisonnable! Ça me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos
+trente-sept cousins_ sont peut-être là, dehors, qui attendent ma
+sortie.
+
+--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thérèse stupéfaite; quelles
+idées vous viennent? Avez-vous des accès de folie?
+
+--Quelquefois, répondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, Thérèse reçut de Laurent la lettre suivante:
+
+«Ma bonne et chère amie, comment vous ai-je quittée hier? Si je vous ai
+dit quelque énormité, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un
+éblouissement qui ne s'est pas dissipé dehors; car je me suis trouvé à ma
+porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y étais monté.
+
+«Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand
+mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis
+malade, et vous aviez raison, la vie que je mène est détestable.
+
+«De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que,
+depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la première que je
+vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancée, mariée ou veuve?...
+Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherché à le savoir? Vous
+ai-je demandé?... Ah! tenez, Thérèse, il y a encore ce matin du désordre
+dans ma tête, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir
+avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accès de curiosité à votre
+égard, celui d'hier était déjà le second; mais ce sera le dernier, je vous
+jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser
+de tout. J'ai donc été l'autre jour à votre porte, c'est-à-dire à la
+grille de votre jardin. J'ai regardé, je n'ai rien vu; j'ai écouté, j'ai
+entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu
+sa figure; mais je sais que vous êtes ma soeur, ma confidente, ma
+consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais à vos pieds, et que
+vous avez essuyé mes yeux avec votre mouchoir, en disant: «Que faire, que
+faire, mon pauvre enfant?» Je sais que, sage, laborieuse, tranquille,
+respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque vous êtes heureuse,
+vous trouvez le temps et la charité de me plaindre, de savoir que j'existe,
+et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse, qui ne vous bénirait
+serait un ingrat, et, tout misérable que je suis, je ne connais pas
+l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thérèse? Il me semble que je
+vous ai offensée. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez
+vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!».
+
+Laurent reçut, par le retour de son domestique, la réponse de Thérèse.
+Elle était courte: _Venez ce soir_. Laurent n'était ni roué ni fat, bien
+qu'il méditât ou fût tenté souvent d'être l'un et l'autre. C'était, on l'a
+vu, un être plein de contrastes, et que nous décrivons sans l'expliquer,
+ce ne serait pas possible; certains caractères échappent à l'analyse
+logique.
+
+La réponse de Thérèse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui
+avait écrit sur ce ton. Était-ce son congé motivé qu'elle lui ordonnait de
+venir chercher? était-ce à un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces
+trois mots secs ou brûlants avaient-ils été dictés par l'indignation ou
+par le délire?
+
+M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agité et tout préoccupé, commencer
+son portrait. Il s'était promis de l'interroger avec une habileté
+consommée, et de lui arracher tous les secrets de Thérèse. Il ne trouva
+pas un mot pour entrer en matière, et, comme l'Américain posait en
+conscience, immobile et muet comme une statue, la séance se passa presque
+sans desserrer les lèvres de part ni d'autre.
+
+Laurent put donc se calmer assez pour étudier la physionomie placide et
+pure de cet étranger. Il était d'une beauté accomplie; ce qui, au premier
+abord, lui donnait l'air inanimé propre aux figures régulières. En
+l'examinant mieux, on découvrait de la finesse dans son sourire et du feu
+dans son regard. En même temps que Laurent faisait ces observations, il
+étudiait l'âge de son modèle.
+
+--Je vous demande pardon, lui dit-il tout à coup, mais je voudrais et je
+dois savoir si vous êtes un jeune homme un peu fatigué ou un homme mûr
+extraordinairement conservé. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas
+bien ce que je vois.
+
+--J'ai quarante ans, répondit simplement M. Palmer.
+
+--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fière santé?
+
+--Excellente! dit Palmer.
+
+Et il reprit sa pose aisée et son tranquille sourire.
+
+--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un
+homme qui n'a jamais aimé que le _roastbeef_.
+
+Il ne put résister au désir de lui dire encore:
+
+--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune?
+
+--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la première fois.
+
+Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle année. Il lui
+semblait qu'en parlant de Thérèse, le rouge lui montait au visage. Que lui
+importait au fond l'âge de Thérèse? C'est son histoire qu'il aurait voulu
+apprendre. Thérèse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait
+n'avoir été pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte
+et la prononciation vibrante. Si c'eût été à lui que Thérèse se fût
+adressée en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une réponse
+quelconque que Laurent eût entendue.
+
+Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'être exact,
+arriva avant l'heure où Thérèse le recevait habituellement. Il la trouva
+dans son jardin, inoccupée contre sa coutume, et marchant avec agitation.
+Dès qu'elle le vit, elle alla à sa rencontre; et, lui prenant la main avec
+plus d'autorité que d'affection:
+
+--Si vous êtes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout
+ce que vous avez entendu à travers ce buisson. Voyons, parlez; j'écoute.
+
+Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrité de cet accueil inusité,
+essaya de l'inquiéter en lui faisant des réponses évasives; mais elle le
+domina par une attitude de mécontentement et une expression de visage
+qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans
+retour lui fit dire tout simplement la vérité.
+
+--Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous avez entendu? Je disais à une
+personne que vous n'avez pas même pu apercevoir: «Vous êtes maintenant mon
+seul amour sur la terre?»
+
+--J'ai donc rêvé cela, Thérèse! Je suis prêt à le croire, si vous me
+l'ordonnez.
+
+--Non, vous n'avez pas rêvé. J'ai pu, j'ai dû dire cela. Et que m'a-t-on
+répondu?
+
+--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la réponse de Thérèse fit
+l'effet d'une douche froide, pas même le son de sa voix. Êtes-vous
+rassurée?
+
+--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi?
+
+--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne
+soient pas connues.
+
+--Ah! s'écria Thérèse d'un air de satisfaction étrange, vous pensez que
+c'était M. Palmer?
+
+--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure à vous faire que de
+supposer une ancienne liaison tout à coup renouée? Je sais que vos
+rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi
+désintéressés de leur part, et aussi indifférents de la vôtre, que ceux
+que j'ai moi-même avec vous. M. Palmer est très-beau, et ses manières sont
+d'un galant homme. Il m'est très-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la
+présomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers.
+Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnée...
+
+--Oui, au fait, dit Thérèse, qui ne parut pas songer à nier la moindre
+chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me paraît mal, bien que je n'y
+comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie.
+
+--Thérèse! répondit vivement le jeune homme, résolu à se débarrasser d'un
+reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant
+est Palmer, et je vous aimerai véritablement, je vous parlerai avec une
+ingénuité complète. Je vous demanderai pardon d'un accès de folie, et vous
+n'aurez jamais un reproche à me faire. Voyons, voulez-vous que je sois
+votre ami? Malgré mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'être et
+que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voilà tout ce que je vous
+demande!
+
+--Mon cher enfant, répondit Thérèse, vous me parlez comme à une coquette
+qui essayerait de vous retenir près d'elle, et qui aurait une faute à
+confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient
+nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort
+estimable, avec qui je ne vais même pas jusqu'à l'intimité, et que j'avais
+depuis longtemps perdu de vue. Voilà ce que je dois vous dire, mais rien
+au delà. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'épanchement, et je
+vous prie de ne pas vous y intéresser plus que je ne souhaite. Ce n'est
+donc pas à vous de m'interroger, c'est à vous de me répondre. Que
+faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel
+est l'_accès de folie_ que je dois savoir et juger?
+
+--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me
+confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon
+camarade et avoir confiance en moi?
+
+--Ne vous confessez donc pas, reprit Thérèse en se levant. Cela me
+prouvera que vous ne méritiez pas l'estime que je vous ai témoignée, et
+qu'en cherchant à savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du
+tout.
+
+--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous?
+
+--C'est fini, et adieu, répondit Thérèse d'un ton sévère.
+
+Laurent sortit, en proie à une colère qui ne lui permit pas de dire un mot;
+mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant à
+Catherine qu'il avait oublié une commission dont on l'avait chargé pour sa
+maîtresse. Il trouva Thérèse assise dans un petit salon: la porte sur le
+jardin était restée ouverte; il semblait que Thérèse, affligée et abattue,
+fût demeurée plongée dans ses réflexions. Son accueil fut glacé.
+
+--Vous voilà revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublié?
+
+--J'ai oublié de vous dire la vérité.
+
+--Je ne veux plus l'entendre.
+
+--Et pourtant vous me la demandiez!
+
+--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanément.
+
+--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons,
+Thérèse, croyez-vous donc qu'il soit possible à un homme de mon âge de
+vous voir sans être amoureux de vous?
+
+--Amoureux? dit Thérèse en fronçant le sourcil. En me disant que vous ne
+pouviez l'être d'aucune femme, vous vous êtes donc moqué de moi?
+
+--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais.
+
+--Alors vous vous étiez trompé, et vous voilà amoureux, c'est bien sûr?
+
+--Oh! ne vous fâchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sûr que cela. Il m'a
+passé des idées d'amour par la tête, par les sens, si vous voulez.
+Avez-vous si peu d'expérience, que vous ayez jugé la chose impossible?
+
+--J'ai l'âge de l'expérience, répondit Thérèse; mais j'ai longtemps vécu
+seule. Je n'ai pas l'expérience de certaines situations. Cela vous étonne?
+C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicité, quoique j'aie été
+trompée... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me
+respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous
+n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossièreté. Je me suis donc crue
+à l'abri de l'outrage de vos désirs, et, de tout ce que j'estimais en vous,
+votre sincérité sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais
+à votre destinée avec d'autant plus d'abandon que nous nous étions dit en
+riant, souvenez-vous, mais sérieusement au fond: «Entre deux êtres dont
+l'un est idéaliste, et l'autre matérialiste, il y a la mer Baltique.»
+
+--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance à marcher le
+long de mon rivage, sans avoir l'idée de traverser; mais il s'est trouvé
+que, de mon côté, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai
+vingt-quatre ans et si vous êtes belle?
+
+--Est-ce que je suis encore belle? J'espérais que non!
+
+--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour,
+vous m'êtes apparue comme cela. Quant à vous, c'est sans le vouloir, je le
+sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette
+séduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis défendu et
+distrait. J'ai rendu à Satan ce qui appartient à Satan, c'est-à-dire ma
+pauvre âme, et je n'ai apporté ici à César que ce qui revient à César, mon
+respect et mon silence. Voilà huit ou dix jours pourtant que cette
+mauvaise émotion me revient en rêve. Elle se dissipe dès que je suis
+auprès de vous. Ma parole d'honneur, Thérèse, quand je vous vois, quand
+vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crié après
+vous dans un moment de démence auquel je ne comprends rien moi-même. Quand
+je parle de vous, je dis que vous n'êtes pas jeune ou que je n'aime pas la
+couleur de vos cheveux. Je proclame que vous êtes ma grande camarade,
+c'est-à-dire mon frère, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe
+je ne sais quelles bouffées de printemps dans l'hiver de mon imbécile de
+coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en
+effet, Thérèse, avec votre culte pour ce que vous appelez le véritable
+amour! cela donne à penser, malgré qu'on en ait!
+
+--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour.
+
+--Oui, je le sais. Vous avez à cet égard un parti pris. Vous avez lu
+quelque part que parler d'amour, c'était déjà en donner ou en prendre;
+mais votre silence a une grande éloquence, vos réticences donnent la
+fièvre et votre excessive prudence a un attrait diabolique!
+
+--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thérèse.
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans
+sommeil, puisqu'il ne tient qu'à vous de me rendre aussi tranquille que je
+l'étais auparavant?
+
+--Que faut-il faire pour cela?
+
+--Ce que je vous demandais: me dire que vous êtes à quelqu'un. Je me le
+tiendrai pour dit, et, comme je suis très-fier, je serai guéri comme par
+la baguette d'une fée.
+
+--Et si je vous dis que je ne suis à personne, parce que je ne veux plus
+aimer personne, cela ne suffira pas?
+
+--Non, j'aurai la fatuité de croire que vous pouvez changer d'avis.
+
+Thérèse ne put s'empêcher de rire de la bonne grâce avec laquelle Laurent
+s'exécutait.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, soyez guéri, et rendez-moi une amitié dont
+j'étais fière, au lieu d'un amour dont j'aurais à rougir. J'aime
+quelqu'un.
+
+--Ce n'est pas assez, Thérèse: il faut me dire que vous lui appartenez!
+
+--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh
+bien, soit, j'ai un amant. Êtes-vous satisfait?
+
+--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier
+de votre franchise. Soyez tout à fait bonne, dites-moi que c'est
+Palmer!
+
+--Cela m'est impossible, je mentirais.
+
+--Alors... je m'y perds!
+
+--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente...
+
+--Qui vient cependant quelquefois?
+
+--Apparemment, puisque vous avez surpris un épanchement...
+
+--Merci, merci, Thérèse! Me voilà tout à fait sur mes pieds; je sais qui
+vous êtes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous
+aime mieux ainsi, vous êtes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne
+parliez-vous plus tôt!
+
+--Cette passion vous a donc bien ravagé? dit Thérèse railleuse.
+
+--Eh! mais, peut-être! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thérèse, et nous
+en rirons ensemble.
+
+--Voilà qui est convenu; bonsoir.
+
+Laurent alla se coucher fort tranquille et tout à fait désabusé. Il avait
+réellement souffert pour Thérèse. Il l'avait désirée avec passion, sans
+oser le lui faire pressentir. Ce n'était certes pas une bonne passion que
+celle-là. Il s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité. Cette femme
+dont tous ses amis disaient: «Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fût
+moi, mais ce n'est personne,» lui était apparue comme un idéal à saisir.
+Son imagination s'était enflammée, son orgueil avait saigné de la crainte,
+de la presque certitude d'échouer.
+
+Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement à l'orgueil. Il avait
+la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du
+vrai.
+
+C'était un ange, sinon déchu comme tant d'autres, du moins fourvoyé et
+malade. Le besoin d'aimer lui dévorait le coeur, et cent fois par jour il
+se demandait avec effroi s'il n'avait pas déjà trop abusé de la vie, et
+s'il lui restait la force d'être heureux.
+
+Il s'éveilla calme et triste. Il regrettait déjà sa chimère, son beau
+sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait,
+le grondait, l'encourageait et le plaignait tour à tour, sans jamais rien
+révéler de sa propre destinée, mais en laissant pressentir des trésors
+d'affection, de dévouement, peut-être de volupté! Du moins, c'est ainsi
+qu'il plaisait à Laurent d'interpréter le silence de Thérèse sur son
+propre compte, et un certain sourire, mystérieux comme celui de la Joconde,
+ qu'elle avait sur les lèvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphémait
+devant elle. Dans ces moments-là, elle avait l'air de se dire: «Je
+pourrais bien décrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce
+pauvre fou ne me comprendrait pas.»
+
+Une fois le mystère de son coeur dévoilé, Thérèse perdit d'abord tout son
+prestige aux yeux de Laurent. Ce n'était plus qu'une femme pareille aux
+autres. Il était même tenté de la rabaisser dans sa propre estime, et,
+bien qu'elle ne se fût jamais laissé interroger, de l'accuser d'hypocrisie
+et de pruderie. Mais, du moment qu'elle était à quelqu'un, il ne
+regrettait plus de l'avoir respectée, et il ne désirait plus rien d'elle,
+pas même son amitié, qu'il n'était pas embarrassé, pensait-il, de trouver
+ailleurs.
+
+Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prépara
+plusieurs prétextes pour s'excuser, si par hasard Thérèse lui demandait
+compte de ce temps passé sans venir chez elle. Le quatrième jour, Laurent
+se sentit en proie à un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les
+femmes galantes lui donnaient des nausées; il ne retrouvait dans aucun de
+ses amis la bonté patiente et délicate de Thérèse pour remarquer son ennui,
+pour tâcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le
+remède, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il
+fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinée d'un artiste
+tel que lui n'était pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un
+esprit élevé eût le droit de prononcer que, s'il était malheureux, c'était
+tant pis pour lui.
+
+Il courut chez elle avec tant de hâte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui
+dire pour s'excuser; mais Thérèse ne montra ni mécontentement ni surprise
+de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question.
+Il en fut piqué, et s'aperçut qu'il était plus jaloux d'elle
+qu'auparavant.
+
+--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublié.
+
+Cependant il ne fit rien paraître de son dépit, et veilla désormais sur
+lui-même avec un si grand soin, que Thérèse y fut trompée.
+
+Plusieurs semaines s'écoulèrent pour lui dans une alternative de rage, de
+froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui était si nécessaire et si
+bienfaisant que l'amitié de cette femme, rien ne lui était si amer et si
+blessant que de ne pouvoir prétendre à son amour. L'aveu qu'il avait exigé,
+loin de le guérir comme il s'en était flatté, avait irrité sa souffrance.
+C'était de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle
+avait une cause avouée et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer
+qu'aussitôt cette cause connue, il dédaignerait de vouloir lutter pour la
+détruire?
+
+Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et
+heureux rival. Sa fierté, excessive auprès de Thérèse, ne le lui
+permettait pas. Seul, il le haïssait, il le dénigrait en lui-même,
+attribuant tous les ridicules à ce fantôme, l'insultant et le provoquant
+dix fois par jour.
+
+Et puis il se dégoûtait de souffrir, retournait à la débauche, s'oubliait
+lui-même un instant et retombait aussitôt dans de profondes tristesses,
+allait passer deux heures chez Thérèse, heureux de la voir, de respirer
+l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir
+d'entendre sa voix grondeuse et caressante.
+
+Enfin il la détestait pour ne pas deviner ses tourments; il la méprisait
+pour rester fidèle à cet amant qui ne pouvait être qu'un homme médiocre,
+puisqu'elle n'éprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se
+jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fût retourné une heure
+après s'il eût espéré être reçu.
+
+Thérèse, qui un instant s'était aperçue de son amour, ne s'en doutait plus,
+tant il jouait bien son rôle. Elle aimait sincèrement ce malheureux
+enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et réfléchi: elle avait
+voué une sorte de culte, disait-elle, _à ce qu'il eût pu être_, et il lui
+en restait une pitié pleine de gâteries où se mêlait encore un vrai
+respect pour le génie souffrant et fourvoyé. Si elle eût été bien certaine
+de ne pouvoir éveiller en lui aucun mauvais désir, elle l'eût caressé
+comme un fils, et il y avait des moments où elle se reprenait parce qu'il
+lui venait sur les lèvres de le tutoyer.
+
+Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait
+certainement, à l'insu de Thérèse; mais une femme vraiment chaste, et qui
+a vécu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps
+vis-à-vis d'elle-même le secret d'un amour dont elle a résolu de se
+défendre. Thérèse croyait être certaine de ne jamais songer à sa propre
+satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du
+moment que Laurent trouvait du calme et du bien-être auprès d'elle, elle
+en trouvait elle-même à lui en donner. Elle savait bien qu'il était
+incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle été blessée et
+effrayée du moment de fantaisie qu'il avait avoué. Cette crise passée,
+elle s'applaudissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen
+d'en prévenir le retour; et comme en toute occasion, dès qu'il se sentait
+ému, Laurent se hâtait de proclamer l'infranchissable barrière de glace de
+la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait à vivre sans
+brûlure au milieu du feu.
+
+Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis étaient cachés et
+comme couvés sous une habitude de gaieté railleuse, qui est comme la
+manière d'être, comme le cachet indélébile des artistes français. C'est
+une seconde nature que les étrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et
+pour laquelle les graves Anglais surtout nous dédaignent passablement.
+C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons délicates, et qui nous
+préserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le côté
+ridicule des choses, c'est en découvrir le côté faible et illogique. Se
+moquer des périls où l'âme se trouve engagée, c'est s'exercer à les braver,
+comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un
+ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'âme dans laquelle notre
+pitié l'eût engagé à se complaire. Enfin, se persifler soi-même, c'est se
+préserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagéré. J'ai remarqué que
+les gens qui ne plaisantaient jamais étaient doués d'une vanité puérile et
+insupportable.
+
+La gaieté de Laurent était éblouissante de couleur et d'esprit, comme son
+talent, et d'autant plus naturelle qu'elle était originale. Thérèse avait
+moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle était naturellement rêveuse et
+paresseuse à causer; mais elle avait précisément besoin de l'enjouement
+des autres: alors le sien se mettait peu à peu de la partie, et sa gaieté
+sans éclat n'était pas sans charme.
+
+Il résultait donc de cette habitude de bonne humeur où l'on se maintenait,
+que l'amour, chapitre sur lequel Thérèse ne plaisantait jamais et n'aimait
+pas que l'on plaisantât devant elle, ne trouvait pas un mot à glisser, pas
+une note à faire entendre.
+
+Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva terminé, et Thérèse
+remit à Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme
+lui promit de mettre en réserve pour le cas de maladie ou de dépense
+obligatoire imprévue.
+
+Laurent s'était lié avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouvé
+ce qu'il était: droit, juste, généreux, intelligent et instruit. Palmer
+était un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du
+commerce. Il avait fait le trafic lui-même et les voyages au long cours
+dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver
+assez riche et de vouloir vivre pour lui-même. Il ne voyageait donc plus
+que pour son plaisir, et, après avoir vu, disait-il, beaucoup de choses
+curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait à la vue des belles
+choses et à l'étude des pays véritablement intéressants par leur
+civilisation.
+
+Sans être très-éclairé dans les arts, il y portait un sentiment assez sûr,
+et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son
+langage en français se ressentait de sa timidité, au point d'être presque
+inintelligible et risiblement incorrect au début d'un dialogue; mais,
+lorsqu'il se sentait à l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et
+qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance
+pour la parler très-bien.
+
+Laurent avait étudié cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosité au
+commencement. Lorsqu'il lui fut démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'était
+pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprécia et se prit pour lui
+d'une sorte d'amitié qui ressemblait de loin, il est vrai, à celle qu'il
+éprouvait pour Thérèse. Palmer était un philosophe tolérant, assez rigide
+pour lui-même et très-charitable pour les autres. Par les idées sinon par
+le caractère, il ressemblait à Thérèse, et se trouvait presque toujours
+d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se
+sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable
+_unisson_, et, comme ce n'était plus qu'une jalousie intellectuelle, il
+n'osait s'en plaindre à Thérèse.
+
+--Votre définition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et
+trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus
+haut que lui. Je suis, relativement à lui, la note élevée de la tierce
+majeure.
+
+--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent.
+
+--Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie et descends à former la
+tierce mineure.
+
+--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton?
+
+--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de
+Palmer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un jour, à la demande de Palmer, Laurent se rendit à l'hôtel Meurice, où
+demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait était convenablement
+encadré et emballé. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y écrivit
+lui-même avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mère; puis, au moment
+où les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer
+serra la main de l'artiste en lui disant:
+
+--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mère, et je vous
+remercie encore. A présent, voulez-vous me permettre de causer avec vous?
+J'ai quelque chose à vous dire.
+
+Ils passèrent dans un salon où Laurent vit plusieurs malles.
+
+--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Américain en lui offrant
+d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumât pas lui-même, et
+je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose délicate,
+tellement délicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver
+les mots convenables pour la dire en français.
+
+--Je vous jure d'être muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, étonné
+et assez inquiet de ce préambule.
+
+Palmer reprit:
+
+--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime.
+Peut-être êtes-vous son amant; si vous ne l'êtes pas, il est certain pour
+moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne
+dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que
+je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thérèse,
+et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour
+elle, le sien en est une égale pour vous. Je crains cela à cause des
+questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on
+a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus ému
+que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je
+veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques
+soit fondé sur l'estime et le respect qu'elle mérite.
+
+--Attendez, Palmer! s'écria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut
+pris d'un généreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de
+mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie?
+
+--Ni l'un ni l'autre, répondit Palmer. Jamais Thérèse ne vous racontera sa
+vie.
+
+--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache.
+
+--Bien, très-bien! répondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que
+j'ai à vous dire la justifie de tout soupçon?...
+
+--Pourquoi le cache-t-elle, alors?
+
+--Par générosité pour les autres.
+
+--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir.
+
+--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que,
+dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui séduisit
+une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une
+bâtarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au
+calendrier, et qui, inscrite à la municipalité comme née de parents
+inconnus, reçut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant,
+c'est Thérèse.
+
+«L'institutrice fut dotée par le banquier et mariée cinq ans plus tard
+avec un de ses employés, honnête homme qui ne se doutait de rien, toute
+l'affaire ayant été tenue fort secrète. L'enfant était élevée à la
+campagne. Son père s'était chargé d'elle. Elle fut mise ensuite dans un
+couvent, où elle reçut une très-belle éducation, et fut traitée avec
+beaucoup de soin et d'amour. Sa mère la voyait assidûment dans les
+premières années; mais, quand elle fut mariée, le mari eut des soupçons,
+et, donnant la démission de son emploi chez le banquier, il emmena sa
+femme en Belgique, où il se créa des occupations, et fit fortune. La
+pauvre mère dut étouffer ses larmes et obéir.
+
+«Cette femme vit toujours très-loin de sa fille: elle a d'autres enfants,
+elle a eu une conduite irréprochable depuis son mariage; mais elle n'a
+jamais été heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privée; et
+n'a pas cessé d'en être jaloux; ce qui pour elle est un châtiment mérité
+de sa faute et de son mensonge.
+
+«Il semblerait que l'âge eût dû amener la confession de l'une et le pardon
+de l'autre. Il en eût été ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins
+logique que la vie réelle, et ce ménage est troublé comme au premier jour,
+le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et
+opprimée.
+
+«Dans les circonstances difficiles où s'est trouvée Thérèse, elle n'a donc
+pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations
+de sa mère. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcée de
+la voir en secret, à la dérobée, quand elle réussit à venir passer seule
+un ou deux jours à Paris, comme cela lui est arrivé dernièrement. Encore
+n'est-ce que depuis quelques années qu'elle a pu inventer je ne sais quels
+prétextes et obtenir ces rares permissions. Thérèse adore sa mère, et
+n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voilà pourquoi vous ne
+lui entendez jamais souffrir un mot de blâme sur la conduite des autres
+femmes. Vous avez pu croire qu'elle réclamait ainsi tacitement
+l'indulgence pour elle-même. Il n'en est rien. Thérèse n'a rien à se faire
+pardonner; mais elle pardonne tout à sa mère: ceci est l'histoire de leurs
+relations.
+
+«A présent, j'ai à vous raconter celle de la comtesse de... _trois
+étoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en français quand vous ne
+voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni
+le nom de son mari, c'est encore Thérèse.
+
+--Elle est donc mariée? elle n'est pas veuve?
+
+--Patience! elle est mariée, et elle ne l'est pas. Vous allez voir.
+
+«Thérèse avait quinze ans quand son père le banquier se trouva veuf et
+libre; car ses enfants légitimes étaient tous établis. C'était un
+excellent homme, et, malgré la faute que je vous ai racontée et que je
+n'excuse pas, il était impossible de ne pas l'aimer, tant il avait
+d'esprit et de générosité. J'ai été très-lié avec lui. Il m'avait confié
+l'histoire de la naissance de Thérèse, et il me mena à divers intervalles,
+en visite avec lui, au couvent où il l'avait mise. Elle était belle,
+instruite, aimable, sensible. Il eût souhaité, je crois, que je prisse la
+résolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur
+libre à cette époque; autrement... Mais je ne pouvais y songer.
+
+«Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui
+venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à La Havane et qui était
+très-beau. J'avais rencontré ce Portugais à Paris, mais je ne le
+connaissais réellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son
+compte. Il était fort séduisant; mais, pour ma part, je ne me serais
+jamais fié à sa figure; c'était ce comte de *** avec qui Thérèse fut
+mariée un an plus tard.
+
+«Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier était mort
+d'apoplexie foudroyante, et Thérèse était mariée, mariée avec cet inconnu,
+ce fou, je ne veux pas dire cet infâme, puisqu'il a pu être aimé d'elle,
+même après la découverte qu'elle fit de son crime: cet homme était déjà
+marié aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouïe de demander et d'épouser
+Thérèse.
+
+«Ne me demandez pas comment le père de Thérèse, homme d'esprit et
+d'expérience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous répéterais ce que
+ma propre expérience m'a trop appris, à savoir que, dans ce monde, tout ce
+qui arrive est la moitié du temps le contraire de ce qui semblait devoir
+arriver.
+
+«Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore
+d'autres étourderies qui donneraient à penser que sa lucidité était déjà
+compromise. Il avait fait un legs à Thérèse au lieu de lui donner une dot
+de la main à la main. Ce legs se trouva nul devant les héritiers légitimes,
+et Thérèse, qui adorait son père, n'eût pas voulu plaider même avec des
+chances de succès. Elle se trouva donc ruinée précisément au moment où
+elle devenait mère, et, dans ce même temps, elle vit arriver chez elle une
+femme exaspérée qui réclamait ses droits et voulait faire un éclat;
+c'était la première, la seule légitime femme de son mari.
+
+«Thérèse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et
+obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procès; elle obtint du comte qu'il
+reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la
+naissance de Thérèse et du secret dont son père avait voulu environner les
+témoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu à huis clos, à
+l'étranger, et c'est aussi à l'étranger que le jeune couple avait vécu
+depuis ce temps. Cette vie même avait été fort mystérieuse. Le comte,
+craignant à coup sûr d'être démasqué s'il reparaissait dans le monde,
+faisait croire à Thérèse qu'il avait la passion de la solitude avec elle,
+et la jeune femme confiante, éprise et romanesque, trouvait tout naturel
+que son mari voyageât avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir
+des indifférents.
+
+«Lorsque Thérèse découvrit l'horreur de sa situation, il n'était donc pas
+impossible que tout fût enseveli dans le silence. Elle consulta un légiste
+discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage était nul,
+mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait
+jamais user de sa liberté, elle prit à l'instant même un parti irrévocable,
+celui de n'être ni libre ni mariée, plutôt que de souiller le père de son
+enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de
+toute façon un bâtard; mais mieux valait qu'il n'eût pas de nom et qu'il
+ignorât à jamais sa naissance que d'avoir à réclamer un nom taré en
+déshonorant son père.
+
+«Thérèse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoué, et lui-même, il
+l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes déchirantes, des
+scènes sans nom, où Thérèse se débattit avec une énergie au-dessus de son
+âge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est héroïque,
+ne l'est pas à demi.
+
+«Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le
+coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dévorée de
+jalousie, fut vaincue par sa magnanimité jusqu'à lui baiser les pieds en
+la quittant.
+
+«Thérèse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, résolue à se
+faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit à vivre
+pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui était si
+cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce
+dernier bonheur ne devait pas durer longtemps.
+
+«Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa
+première femme, Thérèse avait dû accepter, à la prière même de celle-ci,
+une pension raisonnable pour être en mesure d'élever convenablement son
+fils; mais à peine le comte eut-il reconduit sa femme à La Havane, qu'il
+l'abandonna de nouveau, s'échappa, revint en Europe et alla se jeter aux
+pieds de Thérèse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant à
+l'autre extrémité du monde.
+
+«Thérèse fut inexorable: elle avait réfléchi et prié. Son âme s'était
+affermie, elle n'aimait plus le comte. Précisément à cause de son fils,
+elle ne voulait pas qu'un tel homme devînt le maître de sa vie. Elle avait
+perdu le droit d'être heureuse, mais non pas celui de se respecter
+elle-même: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte
+la menaça de la laisser sans ressources: elle répondit qu'elle n'avait pas
+peur de travailler pour vivre.
+
+«Ce misérable fou s'avisa alors d'un moyen exécrable, soit pour mettre
+Thérèse à sa discrétion, soit pour se venger de sa résistance. Il enleva
+l'enfant et disparut. Thérèse courut après lui; mais il avait si bien pris
+ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors
+que je la rencontrai en Angleterre; mourant de désespoir et de fatigue
+dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur, que
+j'hésitai à la reconnaître.
+
+«J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes
+recherches eurent un succès déplorable. Le comte était repassé en
+Amérique. L'enfant y était mort de fatigue en arrivant.
+
+«Quand il me fallut porter à cette malheureuse l'épouvantable nouvelle, je
+fus épouvanté moi-même du calme qu'elle montra. On eût dit pendant huit
+jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle était
+sauvée. J'étais forcé de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer
+où elle était. J'étais inquiet de son dénûment; elle me trompa en me
+disant que sa mère ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que
+sa pauvre mère en eût été bien empêchée: elle ne disposait pas d'un
+centime dans son ménage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait
+tous les malheurs de sa fille. Thérèse, qui lui écrivait en secret, les
+lui avait cachés pour ne pas la désespérer.
+
+«Thérèse vécut en Angleterre en donnant des leçons de français, de dessin
+et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage
+d'exercer pour n'avoir à accepter la pitié de personne.
+
+«Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa à Paris, où elle
+n'était jamais venue, et où personne ne la connaissait. Elle n'avait alors
+que vingt ans, elle avait été mariée à seize. Elle n'était plus du tout
+jolie, et il a fallu huit années de repos et de résignation pour lui
+rendre sa santé et sa douce gaieté d'autrefois.
+
+«Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'à de rares intervalles, puisque
+je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvée digne et fière,
+travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvreté sous un
+miracle d'ordre et de propreté, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de
+personne, ne voulant pas parler du passé, caressant quelquefois les
+enfants en secret et les quittant dès qu'on la regarde, dans la crainte
+sans doute qu'on ne la voie émue.
+
+«Voilà trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous
+demander de faire mon portrait, je cherchais précisément son adresse, que
+j'allais vous demander quand vous m'avez parlé d'elle. Arrivé la veille,
+je ne savais pas encore qu'elle eût enfin du succès, de l'aisance et de la
+célébrité. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette âme si
+longtemps brisée pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou être heureuse.
+Tâchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagné! Et, si vous
+n'êtes point sûr de ne pas la faire souffrir, brûlez-vous la cervelle ce
+soir plutôt que de retourner chez elle. Voilà tout ce que j'avais à vous
+dire.
+
+--Attendez, dit Laurent très-ému: ce comte de *** est-il toujours vivant?
+
+--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le désespoir des autres se
+portent toujours bien et échappent à tous les dangers. Ils ne donnent même
+jamais leur démission; car celui-ci a eu dernièrement la présomption de
+m'envoyer pour Thérèse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et
+dont elle fait le cas que cela mérite.
+
+Laurent avait songé à épouser Thérèse en écoutant le récit de M. Palmer.
+Ce récit l'avait bouleversé. Les inflexions monotones, l'accent prononcé,
+et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jugé inutile de
+reproduire, lui avaient donné, dans l'imagination vive de son auditeur, je
+ne sais quoi d'étrange et de terrible comme la destinée de Thérèse. Cette
+fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari,
+n'était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions
+n'avait-elle pas dû garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait
+devant les yeux éblouis de Laurent. Thérèse dévoilée lui paraissait plus
+mystérieuse que jamais: s'était-elle jamais consolée, ou pouvait-elle
+l'être un seul instant?
+
+Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thérèse, et que,
+s'il parvenait jamais à être aimé d'elle, il se rappellerait à toutes les
+heures de sa vie l'heure qui venait de s'écouler et le récit qu'il venait
+d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir
+l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et
+écrivit:
+
+«Thérèse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux
+mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu
+peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas
+cela: je vous aime éperdument. C'est absurde, c'est insensé, c'est
+misérable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou
+écrire à une femme ce mot-là: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop
+froid et trop retenu aujourd'hui de moi à vous. Je ne peux plus vivre avec
+ce secret qui m'étouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu
+cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout
+d'une heure, je suis à votre porte et bien souvent, la nuit, dévoré de
+jalousie, et presque furieux contre moi-même, je demande à Dieu de me
+délivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne
+crois pas, et que vous avez inventé pour me dégoûter de songer à vous.
+Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thérèse! Faute de cette
+solution, je n'en vois qu'une troisième, c'est que je me tue pour en
+finir... C'est lâche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous
+les amants désespérés; mais est-ce ma faute s'il y a des désespoirs qui
+font jeter le même cri à tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce
+que j'arrive à être un homme comme les autres?
+
+«De quoi m'a servi tout ce que j'ai inventé pour m'en défendre et pour
+rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait être libre?
+
+«Avez-vous quelque chose à me reprocher vis-à-vis de vous, Thérèse?
+Suis-je un fat, un roué, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous
+donner confiance dans mon amitié? Mais pourquoi voulez-vous que je meure
+sans avoir aimé, vous qui seule pouvez me faire connaître l'amour, et qui
+le savez bien? Vous avez dans l'âme un trésor, et vous souriez à côté d'un
+malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pièce
+de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitié; ce n'est
+pas même de la pitié, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau
+augmente la soif.
+
+«Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-être aimé déjà quelqu'un
+qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime,
+et n'est-ce pas tout?
+
+«Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre
+fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, à moins de mentir à Dieu et à
+vous-même. Vous voyez bien que mon tourment me maîtrise, et que j'arrive à
+faire une déclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que
+d'être raillé par vous!
+
+«Thérèse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon
+âme n'a jamais été souillé, et que, de l'abîme où je m'étais jeté, j'ai
+toujours, malgré moi, crié vers le ciel. Vous savez bien qu'auprès de vous
+je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint
+quelquefois de prendre ma tête dans vos mains, comme si vous alliez
+m'embrasser au front. Et vous disiez: «Mauvaise tête! tu mériterais d'être
+brisée.» Et pourtant, au lieu de l'écraser comme la tête d'un serpent,
+vous tâchiez d'y faire entrer le souffle pur et brûlant de votre esprit.
+Eh bien, vous n'avez que trop réussi; et, à présent que vous avez allumé
+le feu sur l'autel, vous vous détournez et vous me dites: «Confiez-en la
+garde à une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et
+bien dévouée; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du
+bonheur domestique, que sais-je? tout, excepté moi!»
+
+«Et moi, Thérèse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-même.
+Depuis que je vous connais, vous travaillez à me faire croire au bonheur
+et à m'en donner le goût. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas
+devenu égoïste, comme un enfant gâté. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je
+ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais
+seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette
+vie-là ou la mort qu'il me faut.»
+
+
+
+
+IV
+
+
+Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée
+comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent,
+qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les
+expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur
+de Thérèse, ou, s'il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si
+lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse
+d'elle-même que le premier jour. Le mot de passion la révoltait.
+
+--Des passions, à moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce
+que c'est, et que je veux retourner à ce breuvage empoisonné! Que lui
+ai-je fait, moi qui lui ai donné tant de tendresse et de soins, pour qu'il
+me propose, en guise de remercîment, le désespoir, la fièvre et la
+mort?... Après tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, à ce malheureux
+esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour
+comme la pierre philosophale, à laquelle on s'efforce d'autant plus de
+croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse à
+la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de
+délire. Comment le calmer et le détacher d'une fantaisie qui arrive à le
+rendre malheureux?
+
+«C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'éloigner de
+la débauche, je l'ai trop habitué à un attachement honnête; mais il est
+homme et il trouve notre affection incomplète. Pourquoi m'a-t-il trompée?
+pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il était tranquille auprès de moi? Que
+ferai-je, moi, pour réparer la niaiserie de mon inexpérience? Je n'ai pas
+été assez de mon sexe dans le sens de la présomption. Je n'ai pas su
+qu'une femme, si tiède et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours
+troubler la cervelle d'un homme. J'aurais dû me croire séduisante et
+dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se
+démentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne
+peut donc être un tort que de ne pas avoir les instincts de la
+coquetterie?
+
+Et puis Thérèse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces
+instincts de réserve et de méfiance pour se préserver des désirs d'autres
+hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus,
+parce qu'elle l'estimait dans son amitié pour elle, parce qu'elle ne
+pouvait pas croire qu'il chercherait à la tromper, et aussi, il faut bien
+le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son
+atelier, elle allait et venait, en proie à un malaise douloureux, tantôt
+regardant cette fatale lettre qu'elle avait posée sur une table comme n'en
+sachant que faire, et ne se décidant ni à la rouvrir ni à la détruire,
+tantôt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait
+justement avec entrain et plaisir au moment où on lui avait apporté cette
+lettre, c'est-à-dire ce doute, ce trouble, ces étonnements et ces
+craintes. C'était comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu
+et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot écrit
+sur ce papier était comme un chant de mort déjà entendu dans le passé,
+comme une prophétie de malheurs nouveaux.
+
+Elle essaya de se rasséréner en se remettant à peindre. C'était pour elle
+le grand remède à toutes les petites agitations de la vie extérieure: mais
+il fut impuissant ce jour-là: l'effroi que cette passion lui inspirait
+l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie
+présente.
+
+--Deux bonheurs troublés ou détruits, se dit-elle en jetant son pinceau et
+en regardant la lettre: le travail et l'amitié.
+
+Elle passa le reste de la journée sans rien résoudre. Elle ne voyait qu'un
+point net dans son esprit, la résolution de dire non; mais elle voulait
+que ce fût non, et ne tenait pas à le signifier au plus vite avec cette
+rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se
+hâtent de barricader la porte. La manière de dire ce _non_ sans appel, qui
+ne devait laisser aucune espérance, et qui pourtant ne devait pas mettre
+un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitié, était pour elle un problème
+difficile et amer. Ce souvenir-là, c'était son propre amour; quand on a un
+mort chéri à ensevelir, on ne se décide pas sans douleur à lui jeter un
+drap blanc sur la face, et à le pousser dans la fosse commune. On voudrait
+l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps,
+en priant pour l'âme de celui qu'elle renferme.
+
+Elle arriva à la nuit sans avoir trouvé d'expédient pour se refuser sans
+trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dîner, lui demanda avec
+inquiétude si elle était malade.
+
+--Non, répondit-elle, je suis préoccupée.
+
+--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas à
+vivre.
+
+Thérèse leva un doigt; c'était un geste que Catherine connaissait et qui
+voulait dire: «Ne parle pas de cela.»
+
+L'heure où Thérèse recevait le petit nombre de ses amis n'était, depuis
+quelque temps, mise à profit que par Laurent. Bien que la porte restât
+ouverte à qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent
+absents (c'était la saison d'aller ou de rester à la campagne), soit
+qu'ils eussent senti chez Thérèse une certaine préoccupation, un désir
+involontaire et mal déguisé de causer exclusivement avec M. de Fauvel.
+
+C'était à huit heures que Laurent arrivait, et Thérèse regarda la pendule
+en se disant:
+
+--Je n'ai pas répondu; aujourd'hui, il ne viendra pas.
+
+Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta;
+
+--Il ne faut pas qu'il revienne jamais.
+
+Comment passer cette éternelle soirée qu'elle avait l'habitude d'employer
+à causer avec son jeune ami, tout en faisant de légers croquis ou quelque
+ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment étendu sur les
+coussins du divan? Elle songea à se soustraire à l'ennui en allant trouver
+une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait
+quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure,
+et il serait trop tard quand Thérèse arriverait. La course était si longue
+et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-là! D'ailleurs, il
+fallait s'habiller, et Thérèse, qui vivait en pantoufles, comme les
+artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gêne,
+était paresseuse à se mettre en tenue de visite. Mettre un châle et un
+voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les
+allées désertes du bois de Boulogne? Thérèse s'était promenée ainsi
+quelquefois avec Laurent, lorsque la soirée étouffante leur donnait le
+besoin de chercher un peu de fraîcheur sous les arbres. C'étaient des
+promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent
+lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient
+tous deux à l'excentricité de ces mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient
+aucun mystère. Elle se les rappela comme s'ils étaient déjà loin et se dit
+en soupirant, à l'idée qu'ils ne reviendraient plus:
+
+--C'était le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui
+souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus.
+
+A neuf heures, elle essaya enfin de répondre à Laurent, lorsqu'un coup de
+sonnette la fit tressaillir. C'était lui! Elle se leva pour dire à
+Catherine de répondre qu'elle était sortie. Catherine entra: ce n'était
+qu'une lettre de lui. Thérèse regretta involontairement que ce ne fût pas
+lui-même.
+
+Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots:
+
+«Adieu, Thérèse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un
+enfant!»
+
+Ces deux lignes firent trembler Thérèse de la tête aux pieds. La seule
+passion qu'elle n'eût jamais travaillé à éteindre dans son coeur, c'était
+l'amour maternel. Cette plaie-là, bien que fermée en apparence, était
+toujours saignante comme l'amour inassouvi.
+
+--Comme un enfant; répétait-elle en serrant la lettre dans ses mains
+agitées de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce
+qu'il dit là, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils
+savait déjà dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crié quand on l'a emporté.
+Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus.
+
+Thérèse était surexcitée, et, son émotion s'emparant du plus douloureux
+des prétextes, elle fondit en larmes.
+
+--Vous m'avez appelée? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu!
+qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà dans les pleurs comme
+autrefois!
+
+--Rien, rien, laisse-moi, répondit Thérèse. Si quelqu'un vient pour me
+voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux être seule. Je suis
+malade.
+
+Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher à pas
+furtifs le long de la haie.
+
+--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma
+maîtresse pleure; mais ça doit être votre faute, vous lui faites des
+peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon!
+
+Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était
+persuadée que Laurent était son amant.
+
+--Elle pleure? s'écria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle?
+
+Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de
+Thérèse, qui sanglotait dans le salon, la tête dans ses mains.
+
+Laurent eût été transporté de joie de la voir ainsi s'il eût été le roué
+que parfois il voulait paraître; mais le fond de son coeur était
+admirablement bon, et Thérèse avait sur lui l'influence secrète de le
+ramener à sa véritable nature. Les larmes dont elle était baignée lui
+firent donc une peine réelle et profonde. Il la supplia à genoux d'oublier
+encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa
+raison.
+
+--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez
+notre amitié défunte, je jure de la faire revivre plutôt que de vous
+causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thérèse, ma
+soeur chérie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de
+vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste
+découverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me
+guérir par la patience et la pitié. J'y ferai tous mes efforts, je vous en
+fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je
+crois qu'il ne m'en coûtera pas tant que vous pourriez le craindre, car je
+ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vérité,
+je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il être après la vie que j'ai
+menée et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'âme que
+j'éprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur
+et prenez tout le mien. Acceptez d'être aimée de moi, et ne me dites plus
+que c'est pour vous un outrage, car mon désespoir, c'est de voir que vous
+me méprisez trop pour me permettre que, même en rêve, j'aspire à vous...
+Cela me rabaisse tant à mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer
+ce malheureux qui vous répugne moralement. Relevez-moi plutôt du bourbier
+où j'étais tombé, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir
+digne de vous. Oui, laissez-moi une espérance! si faible qu'elle soit,
+elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thérèse! La
+seule idée de travailler pour vous paraître meilleur me donne déjà de la
+force, je le sens; ne me l'ôtez pas. Que vais-je devenir si vous me
+repoussez? Je vais redescendre tous les degrés que j'ai montés depuis que
+je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitié sera perdu pour moi.
+Vous aurez essayé de guérir un malade, et vous aurez fait un mort! Et
+vous-même alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre
+oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menée à meilleure
+fin? Soyez pour moi une soeur de charité qui ne se borne pas à panser un
+blessé, mais qui s'efforce de réconcilier son âme avec le ciel. Voyons,
+Thérèse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne détournez pas votre tête,
+si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne
+m'ayez, sinon permis, du moins pardonné de vous aimer!
+
+Thérèse dut accepter cette effusion comme sérieuse, car Laurent était de
+bonne foi. Le repousser avec défiance eût été un aveu de la tendresse trop
+vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est déjà
+vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-être le fut-elle
+sincèrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle
+n'était pas mal inspirée par sa faiblesse même. Rompre en ce moment, c'eût
+été provoquer de terribles émotions qu'il valait mieux apaiser, sauf à
+détendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait être
+l'affaire de quelques jours. Laurent était si mobile et passait si
+brusquement d'un extrême à l'autre!
+
+Ils se calmèrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre à oublier
+l'orage, et même s'efforçant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement
+sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation était
+essentiellement modifiée, et l'intimité avait fait un pas de géant. La
+crainte de se perdre les avait rapprochés, et, tout en se jurant que rien
+n'était changé entre eux quant à l'amitié, il y avait dans toutes leurs
+paroles et dans toutes leurs idées une langueur de l'âme, une sorte de
+fatigue attendrie qui était déjà l'abandon de l'amour!
+
+Catherine, en apportant le thé, acheva de les remettre ensemble, comme
+elle disait, par ses naïves et maternelles préoccupations.
+
+--Vous feriez mieux, dit-elle, à Thérèse, de manger une aile de poulet que
+de vous creuser l'estomac avec ce thé!--Savez-vous, dit-elle à Laurent en
+lui montrant sa maîtresse, qu'elle n'a pas touché à son
+dîner?
+
+--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'écria Laurent. Ne dites pas non, Thérèse,
+il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez
+malade?
+
+Et, comme Thérèse refusait de manger, car elle n'avait réellement pas faim,
+il prétendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait à insister,
+avoir faim lui-même, et cela était vrai, car il avait oublié de dîner. Dès
+lors Thérèse se fit un plaisir de lui donner à souper, et ils mangèrent
+ensemble pour la première fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste
+de Thérèse, n'était pas un fait insignifiant. Manger tête à tête surtout
+est une grande source d'intimité. C'est la satisfaction en commun d'un
+besoin de l'être matériel, et, quand on y cherche un sens plus élevé,
+c'est une communion comme le mot l'indique.
+
+Laurent, dont les idées prenaient volontiers un tour poétique au milieu
+même de la plaisanterie, se compara en riant à l'enfant prodigue, pour qui
+Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se
+présentait sous la forme d'un mince poulet, prêta naturellement à la
+gaieté des deux amis. C'était si peu pour l'appétit du jeune homme, que
+Thérèse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guère de ressources, et
+Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mît en peine. On
+déterra au fond d'une armoire un énorme pot de gelée de goyaves. C'était
+un présent de Palmer que Thérèse n'avait pas songé à entamer, et que
+Laurent entama profondément, tout en parlant avec effusion de cet
+excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'être jaloux, et que
+désormais il aimait de tout son coeur.
+
+--Vous voyez, Thérèse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi,
+il faut gâter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traités par
+la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur
+n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel!
+
+Quand vint le thé, Laurent s'aperçut qu'il avait dévoré en égoïste, et que
+Thérèse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mangé du tout. Il se
+reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il
+voulut lui-même faire le thé et servir Thérèse. C'était la première fois
+de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un
+plaisir délicat dont il éprouva naïvement la surprise.
+
+--A présent, dit-il à Thérèse en lui présentant sa tasse à genoux, je
+comprends qu'on puisse être domestique et aimer son état. Il ne s'agit que
+d'aimer son maître.
+
+De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême.
+Laurent avait dans les manières, et même dans l'attitude du corps, une
+certaine roideur dont il ne se départait même pas avec les femmes du
+monde. Il les servait avec la froideur cérémonieuse de l'étiquette. Avec
+Thérèse, qui faisait les honneurs de son petit intérieur en bonne femme et
+en artiste enjouée, il avait toujours été prévenu et choyé sans avoir à
+rendre la pareille. Il y eût eu manque de goût et de savoir-vivre à se
+faire l'homme de la maison. Tout à coup, à la suite de ces pleurs et de
+ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendît compte, se
+trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il
+s'emparait d'inspiration, sans que Thérèse, surprise et attendrie, pût s'y
+opposer. Il semblait qu'il fût chez lui, et qu'il eût conquis le privilége
+de soigner la dame du logis, en bon frère ou en vieux ami. Et Thérèse,
+sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire
+avec de grands yeux étonnés, se demandant si jusque-là elle ne s'était pas
+radicalement trompée en prenant cet enfant tendre et dévoué pour un homme
+hautain et sombre.
+
+Cependant Thérèse réfléchit durant la nuit; mais, le lendemain matin,
+Laurent qui, sans rien préméditer, ne voulait pas la laisser respirer, car
+il ne respirait plus lui-même, lui envoya des fleurs magnifiques, des
+friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux,
+qu'elle ne put se défendre d'en être touchée. Il se disait le plus heureux
+des hommes, il ne désirait rien de plus que son pardon, et, du moment
+qu'il l'avait obtenu, il était le roi du monde. Il acceptait toutes les
+privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fût pas privé de voir et
+d'entendre son amie. Cela seul était au-dessus de ses forces; tout le
+reste n'était rien. Il savait bien que Thérèse ne pouvait pas avoir
+d'amour pour lui, ce qui ne l'empêchait pas, dix lignes plus bas, de dire:
+«Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?»
+
+Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour,
+avec une candeur dont, à coup sûr, il était dupe lui-même, entourant
+Thérèse de soins exquis, travaillant de tout son coeur à lui donner
+confiance dans la chasteté de leurs relations, et à chaque instant lui
+parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant à la
+distraire quand il la voyait inquiète, à l'égayer quand il la voyait
+triste, à l'attendrir sur lui-même quand il la voyait sévère, il l'amena
+insensiblement à n'avoir pas d'autre volonté et d'autre existence que les
+siennes.
+
+Rien n'est périlleux comme ces intimités où l'on s'est promis de ne pas
+s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas à l'autre une
+secrète répulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie
+indépendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent
+d'abandonner le convenu social, sont plus exposés à ces dangers que ceux
+qui vivent dans le réglé et dans le positif. On doit donc leur pardonner
+des entraînements plus soudains et des impressions plus fiévreuses.
+L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est généralement plus indulgente
+pour ceux qui errent forcément dans la tempête que pour ceux que berce un
+calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration,
+et il faut bien que ce feu qui déborde pour les plaisirs et les
+enthousiasmes du public arrive à les consumer eux-mêmes. On les plaint
+alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs désastres et leurs
+catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit à sa brave et
+douce compagne:
+
+--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de
+chagrin. Et ce fameux poète qui disait de si belles choses, il s'est
+suicidé. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-là finissent mal.
+C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux...
+
+Et le bon bourgeois a raison.
+
+Thérèse avait pourtant vécu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour
+cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusée, du moins en
+laborieuse ouvrière, travaillant dès le matin, et ne s'enivrant pas de
+plaisir ou de langueur à la fin de sa journée. Elle avait de continuelles
+aspirations à la vie domestique et réglée; elle aimait l'ordre, et, loin
+d'afficher le mépris puéril que certains artistes prodiguaient à ce qu'ils
+appelaient dans ce temps-là la gent épicière, elle regrettait amèrement de
+n'avoir pas été mariée dans ce milieu médiocre et sûr, où, au lieu de
+talent et de renommée, elle eût trouvé l'affection et la sécurité. Mais on
+ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas
+les seuls imprudents que la destinée foudroie.
+
+
+
+
+V
+
+
+Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et
+libertin que l'on attribue à ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa
+volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu'elle lui dit:
+
+--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus à ce point où la
+faute à commettre est l'inévitable réparation d'une série de fautes
+commises. J'ai été coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence égoïste
+de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même, en restant
+ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierté...
+Écoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la
+force dont elle était capable, ne me retire jamais cette main-là et,
+quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas
+oublier qu'avant d'être ta maîtresse, j'ai été _ton ami_. Je me le suis
+dit dès le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi
+pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-là ne pouvait
+pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette
+liaison, mêlée pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le
+dessus. Je te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour
+comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n'est pas un
+instant de délire qui m'a jetée dans tes bras, mais un élan de mon coeur
+et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupté.
+Je ne suis pas supérieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le
+droit de me croire invulnérable; mais je t'aime si ardemment et si
+saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais dû être
+sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t'était bonne, qu'elle
+t'apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d'un mauvais passé, te
+voilà persuadé du contraire, à tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire,
+en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je résiste, que tu
+sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche, en blasphémant même
+notre pauvre amitié. Eh bien, j'offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma
+vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, soit. Je serai
+assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d'accomplir
+quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tenté, et
+Dieu me pardonnera un dévouement inutile, lui qui sait combien il est
+sincère!
+
+Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les
+premiers jours de cette union. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il
+avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir
+fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rêvé,
+et dont il s'était cru à jamais déshérité par sa faute. Elle le retrempait,
+disait-il, dans les eaux de son baptême, elle effaçait en lui jusqu'au
+souvenir de ses mauvais jours. C'était une adoration, une extase, un
+culte.
+
+Thérèse y crut naïvement. Elle s'abandonna à la joie d'avoir donné toute
+cette félicité et rendu toute cette grandeur à une âme d'élite. Elle
+oublia toutes ses appréhensions et en sourit comme de rêves creux qu'elle
+avait pris pour des raisons. Ils s'en moquèrent ensemble; ils se
+reprochèrent de s'être méconnus et de ne s'être pas jetés au cou l'un de
+l'autre dès le premier jour, tant ils étaient faits pour se comprendre, se
+chérir et s'apprécier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons.
+Thérèse était rajeunie de dix ans. C'était un enfant plus enfant que
+Laurent lui-même; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une
+existence où il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose.
+
+Pauvre Thérèse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers.
+
+D'où vient cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des
+forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter
+la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le
+jeune homme qui se trouve lancé sans frein dans le monde avec d'immenses
+aspirations, et qui se croit capable d'éteindre tous les fantômes qui
+passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son péché est-il autre
+chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que
+l'exercice de la vie doit être un éternel combat contre soi-même? Il en
+est vraiment qui sont à plaindre, et qu'il est difficile de condamner, à
+qui ont peut-être manqué un guide, une mère prudente, un ami sérieux, une
+première maîtresse sincère. Le vertige les a saisis dès leurs premiers pas;
+la corruption s'est jetée sur eux comme sur une proie pour faire des
+brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'âme, pour faire des insensés
+de ceux qui se débattaient, comme Laurent, entre la fange de la réalité et
+l'idéal de leurs rêves.
+
+Voilà ce que disait Thérèse pour continuer à aimer cette âme souffrante,
+et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter.
+
+Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. Ce
+chiffre néfaste ne sortit jamais de la mémoire de Thérèse. Des
+circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de
+joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'était venu voir
+Thérèse, elle n'avait pas de travail trop pressé; Laurent promettait de se
+remettre à l'ouvrage dès qu'il pourrait reprendre possession de son
+atelier, envahi par des ouvriers à qui il en avait confié la réparation.
+La chaleur était écrasante à Paris; il fit à Thérèse la proposition
+d'aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. C'était
+le septième jour.
+
+Ils partirent en bateau, et arrivèrent le soir dans un hôtel, d'où, après
+le dîner, ils sortirent pour courir la forêt par un clair de lune
+magnifique. Ils avaient loué des chevaux et un guide, lequel les ennuya
+bientôt par son baragouin prétentieux. Ils avaient fait deux lieues et se
+trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il
+proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir à pied, quand
+même il serait un peu tard.
+
+--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thérèse, nous ne passerions pas toute
+la nuit dans la forêt: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que
+tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble.
+
+Ils restèrent seuls, et c'est alors que se passa une scène bizarre,
+presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivée.
+Ils étaient montés sur le haut du rocher et s'étaient assis sur la mousse
+épaisse desséchée par l'été. Laurent regardait le ciel splendide où la
+lune effaçait la clarté des étoiles. Deux ou trois des plus grosses
+brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renversé sur le dos, Laurent les
+contemplait.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est à peu près
+au-dessus de ma tête; elle a l'air de me regarder.
+
+--C'est Véga, répondit Thérèse.
+
+--Tu sais donc le nom de toutes les étoiles, toi, savante?
+
+--A peu près. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en
+sauras autant que moi, quand tu voudras.
+
+--Non, merci; j'aime mieux décidément ne pas savoir: j'aime mieux leur
+donner des noms à ma fantaisie.
+
+--Et tu as raison.
+
+--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracées là-haut et
+faire des combinaisons de groupes à mon idée que de marcher dans le
+caprice des autres. Après tout, peut-être ai-je tort, Thérèse! Tu aimes
+les sentiers frayés, toi, n'est-ce pas?
+
+--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes
+de sept lieues!
+
+--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que
+moi!
+
+--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler.
+
+--Avise-toi d'en avoir pour me laisser là! Mais ne parlons pas de nous
+quitter: ce mot-là ferait pleuvoir!
+
+--Eh! qui donc y songe? Ne le répète pas, ton affreux mot!
+
+--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'écria-t-il en se levant
+brusquement.
+
+--Qu'as-tu et où vas-tu? lui dit-elle.
+
+--Je ne sais pas, répondit-il. Ah! si! à propos... Il y a par là un écho
+extraordinaire, et, la dernière fois que j'y suis venu avec la petite...
+tu ne tiens pas à savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir à
+l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait là-bas sur le tertre qui est
+vis-à-vis de nous.
+
+Thérèse ne répondit rien. Il s'aperçut que ce souvenir intempestif d'une
+de ses mauvaises connaissances n'était pas délicat à jeter au milieu d'une
+romantique veillée avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui était-il
+revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui était-il arrivé
+au bord des lèvres? Il fut mortifié de cette maladresse; mais, au lieu de
+s'en accuser naïvement et de la faire oublier par des torrents de tendres
+paroles qu'il savait bien tirer de son âme quand la passion l'inspirait,
+il n'en voulut pas avoir le démenti, et demanda à Thérèse si elle voulait
+chanter pour lui.
+
+--Je ne pourrais pas, lui répondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que
+je n'étais montée à cheval, je me sens un peu oppressée.
+
+--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thérèse, cela me fera tant de
+plaisir!
+
+Thérèse était trop fière pour avoir du dépit, elle n'avait que du chagrin.
+Elle détourna la tête et feignit de tousser.
+
+--Allons, dit-il en riant, vous n'êtes qu'une faible femme! Et puis vous
+ne croyez pas à mon écho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre.
+Restez ici. Je grimpe là-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espère, de
+rester seule cinq minutes?
+
+--Non, répondit tristement Thérèse, je n'ai pas du tout peur.
+
+Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui
+le séparait de celui où ils étaient; mais ce ravin était plus creux qu'il
+ne le paraissait. Quand Laurent, après en avoir descendu la moitié, vit le
+chemin qui lui restait à faire, il s'arrêta, craignant de laisser Thérèse
+seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne
+l'avait pas rappelé.
+
+--Non, pas du tout! lui cria-t-elle à son tour, ne voulant pas contrarier
+sa fantaisie.
+
+Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tête de Laurent; il
+prit ce _pas du tout_ pour une dureté, et se remit à descendre, mais moins
+vite et en rêvant.
+
+--Je l'ai blessée, dit-il, et la voilà qui me boude, comme du temps où
+nous jouions au frère et à la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces
+humeurs-là, à présent qu'elle est ma maîtresse? Mais pourquoi l'ai-je
+blessée? J'ai eu tort assurément, mais c'est sans le vouloir. Il est bien
+impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passé dans la
+mémoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une
+mortification pour moi? Que lui importe mon passé, puisqu'elle m'a accepté
+comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui
+arrivera-t-il jamais à elle-même de me parler de ce drôle qu'elle a aimé
+et dont elle s'est crue la femme? Malgré elle, Thérèse se souviendra
+auprès de moi des jours qu'elle a vécu sans moi, et lui en ferai-je un
+crime?
+
+Laurent se répondit aussitôt à lui-même:
+
+--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et
+j'aurais dû lui en demander pardon tout de suite.
+
+Mais déjà il était arrivé à ce moment de fatigue morale où l'âme est
+rassasiée d'enthousiasme, où l'être farouche et faible que nous sommes
+tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-même.
+
+--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore
+s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle être heureuse et confiante
+huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore
+plus de la sienne à faire de si peu une si grosse affaire et à me gâter
+cette belle nuit de poésie que je m'étais arrangée avec elle dans un des
+plus beaux endroits du monde. J'y suis déjà venu avec des libertins et des
+filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je
+conduite où je n'aurais pas retrouvé ces fâcheux souvenirs? A coup sûr,
+ils ne m'enivrent guère, et il y a presque de la cruauté à me les
+reprocher...
+
+En répondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thérèse lui adressait
+probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallée, où il se sentit
+troublé et fatigué comme à la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe
+dans un mouvement de lassitude et de dépit. Il y avait sept jours entiers
+qu'il ne s'était appartenu; il subissait le besoin de se reconquérir et de
+se croire seul et indompté un instant.
+
+De son côté Thérèse était navrée et effrayée en même temps. Pourquoi le
+mot _se quitter_ avait-il été jeté par lui tout à coup comme un cri aigre
+au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? à quel
+propos? en quoi l'avait-elle provoqué? Elle cherchait en vain. Laurent
+lui-même n'eût pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi était
+grossièrement cruel, et combien il devait être irrité pour l'avoir dit,
+cet homme d'une éducation exquise! Mais d'où lui venait cette colère?
+portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des
+paroles d'égarement et de malédiction?
+
+Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'à ce qu'il fût
+entré dans l'ombre épaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'étonnait
+du temps qu'il lui fallait pour reparaître sur le versant de l'autre
+monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait être tombé dans quelque
+précipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain
+herbu, hérissé de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de
+l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable détresse monta jusqu'à elle, un
+cri rauque, affreux, désespéré, qui lui fit dresser les cheveux sur la
+tête.
+
+Elle s'élança comme une flèche dans la direction de la voix. S'il y eût eu,
+ en effet, un abîme, elle s'y fût précipitée sans réflexion; mais ce
+n'était qu'une pente rapide où elle glissa plusieurs fois sur la mousse et
+déchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrêta; elle arriva, sans savoir
+comment, auprès de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agité d'un
+tremblement convulsif.
+
+--Ah! te voilà, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de
+venir! j'y serais mort!
+
+Et, comme don Juan après la réponse de la statue, il ajouta d'une voix
+âpre et brusque: _Sortons d'ici!_
+
+Il l'entraîna sur le chemin, marchant à l'aventure et ne pouvant rendre
+compte de ce qui lui était arrivé.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans
+une clairière. Ils ne savaient où ils étaient; le sol était semé de roches
+plates qui ressemblaient à des tombes, et entre lesquelles poussaient au
+hasard des genévriers qu'on eût pu prendre, la nuit, pour des
+cyprès.
+
+--Mon Dieu! dit tout à coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetière?
+Pourquoi m'amènes-tu ici?
+
+--Ce n'est, répondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traversé
+beaucoup de pareils ce soir. S'il te déplaît, ne nous y arrêtons pas,
+rentrons sous les grands arbres.
+
+--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinée me jette
+dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser l'horreur.
+Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thérèse? Tout ce
+qui ébranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins âpre.
+Quand une tête doit tomber sur l'échafaud, la foule va regarder, et c'est
+tout naturel. Il n'y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre:
+il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la
+vie.
+
+Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thérèse
+n'osait l'interroger et s'efforçait de le distraire; elle voyait bien
+qu'il venait d'avoir un accès de délire. Enfin il se remit assez pour
+vouloir et pouvoir le raconter.
+
+Il avait eu une hallucination. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tête
+s'était troublée. Il avait entendu l'écho chanter tout seul, et ce chant,
+c'était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour
+se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la
+bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés, et les
+cheveux au vent.
+
+--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me
+dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des
+voleurs, et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours; mais la
+canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours vers
+moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas
+poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me
+faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je
+me suis jeté la face contre terre, car cet homme ... c'était moi!
+
+«Oui, c'était mon spectre, Thérèse! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas
+fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans
+l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine,
+ je n'avais vu celle-là que dans mon imagination; mais qu'elle était nette,
+ horrible, effrayante! C'était moi avec vingt ans de plus, des traits
+creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche
+abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce
+fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l'être que je suis à
+présent. Je me suis dit alors: «O mon Dieu! est-ce donc là ce que je serai
+dans mon âge mûr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai
+exprimés malgré moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme
+dont je me croyais délivré? Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher
+sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il viendra me railler et me
+crier: _Il est trop tard!_»
+
+«Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te
+demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver; mais je ne
+sais pendant combien de minutes ou de siècles j'aurais tourné sur moi-même
+sans pouvoir avancer, si tu n'étais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de
+suite, Thérèse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré.
+
+Il était difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait
+une chose qu'il avait réellement éprouvée, ou s'il avait mêlé ensemble,
+dans son cerveau, une allégorie née de ses réflexions amères et une image
+entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant à Thérèse qu'il ne
+s'était pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'était toujours rendu compte du
+lieu où il était et du temps qui s'écoulait; mais cela même était
+difficile à constater. Thérèse l'avait perdu de vue, et, quant à elle, le
+temps lui avait semblé mortellement long.
+
+Elle lui demanda s'il était sujet à ces hallucinations.
+
+--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai été ivre que d'amour depuis
+quinze jours que tu es à moi.
+
+--Quinze jours! dit Thérèse étonnée.
+
+--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois
+bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons, cela me remettra tout à
+fait.
+
+--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser à rentrer.
+
+--Eh bien, que faisons-nous?
+
+--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos à notre point
+de départ.
+
+--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher?
+
+--Non, mais prenons à droite.
+
+--C'est tout le contraire.
+
+Thérèse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas démordre,
+et même il s'emporta et parla d'un ton irrité, comme s'il y eût eu là
+matière à dispute. Thérèse céda et le suivit où il voulut aller. Elle se
+sentait brisée d'émotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler
+d'un ton qu'elle n'eût jamais voulu prendre avec Catherine, même quand la
+bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le
+sentait malade; mais cet état d'excitation douloureuse où elle le voyait
+l'effrayait d'autant plus.
+
+Grâce à l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la forêt,
+marchèrent pendant quatre heures, et ne rentrèrent qu'au point du jour. La
+marche dans le sable fin et lourd de la forêt est très-pénible. Thérèse ne
+pouvait plus se traîner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne
+songeait point à ralentir le pas par égard pour elle. Il allait devant,
+prétendant toujours découvrir la bonne voie, lui demandant de temps à
+autre si elle était lasse, et ne devinant pas qu'en répondant: «Non,» elle
+voulait lui ôter le regret d'être cause de cette mésaventure.
+
+Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait été pourtant rudement
+secoué par cette crise étrange; mais c'est le propre des tempéraments
+nerveux à l'excès de se remettre comme par magie. Thérèse eut même
+l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces épreuves terribles, c'est
+elle qui se trouvait brisée, tandis qu'il semblait avoir pris une force
+nouvelle.
+
+Elle n'avait pas dormi, s'attendant à le voir envahi par quelque grave
+maladie; mais il prit un bain et se sentit très-dispos pour recommencer la
+promenade. Il paraissait avoir oublié combien cette veillée avait été
+fâcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaça vite chez
+Thérèse. Revenue à Paris, elle crut que rien n'était changé entre eux;
+mais, le soir même, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thérèse
+avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la forêt, lui avec
+son air effaré et distrait, elle avec sa robe déchirée et le corps brisé
+de fatigue. Les artistes sont tellement habitués à faire la charge les uns
+des autres, que Thérèse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eût aussi
+de la facilité et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eût voulu pour
+rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans
+un sens comique cette scène nocturne qui l'avait torturée, elle en eut du
+chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'âme ne peuvent jamais
+avoir de côté risible.
+
+Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore.
+Il écrivit sous sa figure: _Perdu dans la forêt et dans l'esprit de sa
+maîtresse_, et sous la figure de Thérèse: _Le coeur aussi déchiré que la
+robe_. La composition fut intitulée: _Lune de miel dans un cimetière_.
+Thérèse s'efforça de sourire; elle loua le dessin, qui, malgré sa
+bouffonnerie, sentait la main du maître, et ne fit aucune réflexion sur le
+triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eût mieux fait, dès le
+commencement, d'exiger que Laurent ne laissât pas courir sa gaieté au
+hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce
+qu'elle eut peur qu'il ne fût encore malade et pris de délire au milieu de
+sa lugubre plaisanterie.
+
+Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si
+la vie douce et réglée qu'elle voulait donner à son ami était réellement
+l'hygiène qui convenait à cette organisation exceptionnelle. Elle lui
+avait dit:
+
+--Tu t'ennuieras quelquefois peut-être; mais l'ennui repose du vertige, et,
+ quand la santé morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu
+connaîtras la véritable gaieté.
+
+Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui,
+mais il lui était impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices
+amers et bizarres. Il s'était fait une vie de hauts et de bas perpétuels.
+Les brusques transitions de la rêverie à l'exaltation et de la nonchalance
+absolue aux excès bruyants étaient devenues un état normal dont il ne
+pouvait plus se passer. Le bonheur délicieusement savouré pendant quelques
+jours arrivait à l'irriter comme la vue de la mer par un calme
+plat.
+
+--Tu es heureuse, disait-il à Thérèse, de te réveiller tous les matins
+avec le coeur à la même place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est
+comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'étais enfant: elle
+le retrouvait tantôt à mes pieds, tantôt par terre.
+
+Thérèse se dit que la sérénité ne pouvait venir tout d'un coup à cette âme
+troublée et qu'il fallait l'y habituer par degrés. Pour cela, il ne
+fallait pas l'empêcher de retourner quelquefois à la vie active: mais que
+faire pour que cette activité ne fût pas une souillure, un coup mortel
+porté à leur idéal? Thérèse ne pouvait pas être jalouse des maîtresses que
+Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait
+l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le
+travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser,
+chercher avec lui une issue à cette force. L'issue naturelle eût été
+l'enthousiasme de l'amour; mais c'était là encore une excitation après
+laquelle Laurent eût voulu escalader le troisième ciel: faute d'en avoir
+la puissance, il regardait du côté de l'enfer, et son cerveau, son visage
+même, en recevaient un reflet parfois diabolique.
+
+Thérèse étudia ses goûts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver
+faciles à satisfaire. Laurent était avide de diversion et d'imprévu; il
+n'était pas nécessaire de le promener dans des enchantements irréalisables,
+il suffisait de le promener n'importe où, et de lui trouver un amusement
+auquel il ne s'attendît pas. Si, au lieu de lui donner à dîner chez elle,
+Thérèse lui annonçait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dîner
+ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel théâtre où elle
+l'avait prié de la conduire, elle lui demandait tout à coup de la mener à
+un spectacle tout différent, il était ravi de cette distraction inattendue
+et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant à un plan
+quelconque tracé d'avance, il éprouvait un insurmontable malaise et le
+besoin de tout dénigrer. Thérèse le traita donc comme un enfant en
+convalescence à qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune
+attention aux inconvénients qui en résultaient pour elle.
+
+Le premier et le plus grave fut de compromettre sa réputation. On la
+disait et on la savait sage. Tout le monde n'était pas persuadé qu'elle
+n'eût pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant
+répandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui
+était marié en Amérique, elle passait pour avoir été entretenue par celui
+qu'elle avait bien réellement épousé, et on a vu que Thérèse aimait mieux
+supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le
+malheureux qu'elle avait aimé; mais on s'accordait à la regarder comme
+prudente et raisonnable.
+
+--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalités ni
+de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du
+bien. C'est une femme de tête et qui ne cherche qu'à passer inaperçue; ce
+qui ajoute à son mérite.
+
+Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commença à
+s'étonner, et le blâme fut d'autant plus sévère qu'elle s'en était
+préservée plus longtemps. Laurent était fort prisé des artistes, mais il
+comptait parmi eux un très-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gré
+de faire le gentilhomme avec les élégants d'une autre classe, et, de leur
+côté, les amis qu'il avait dans ce monde-là ne comprirent rien à sa
+conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dévoué de Thérèse
+passa pour un caprice effréné. Une femme chaste eût-elle choisi pour amant,
+parmi les hommes sérieux qui l'entouraient, le seul qui eût mené une vie
+dissolue avec toutes les pires dévergondées de Paris? Et, pour ceux qui ne
+voulurent pas condamner Thérèse, la passion violente de Laurent ne parut
+être qu'une rouerie menée à bonne fin, et dont il était assez habile pour
+se _dépêtrer_ quand il en serait las.
+
+Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut déconsidérée pour le choix
+qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher.
+
+Telle n'était pas, à coup sûr, l'intention de Thérèse; mais, avec Laurent,
+bien qu'il eût résolu de l'entourer de respect, il n'y avait guère moyen
+de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extérieur, et il fallait
+l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en préserver.
+Il était habitué à voir la foule et à en être vu. Quand il avait vécu un
+jour dans la retraite, il se croyait tombé dans une cave, et demandait à
+grands cris le gaz et le soleil.
+
+Avec la déconsidération arriva bientôt pour Thérèse un autre sacrifice à
+faire: celui de la sécurité domestique. Jusque-là, elle avait gagné assez
+d'argent par son travail pour mener une vie aisée; mais ce n'était qu'à la
+condition d'avoir des habitudes réglées, beaucoup d'ordre dans ses
+dépenses et de suite dans ses occupations. L'imprévu qui charmait Laurent
+amena la gêne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le
+sacrifice de ce précieux temps, qui est surtout le capital de
+l'artiste.
+
+Mais tout ceci n'était que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur
+lequel Thérèse jetait un voile si épais, que personne ne se doutait de son
+malheur, et que ses amis, scandalisés ou peinés de sa situation,
+s'éloignaient d'elle en disant:
+
+--Elle est enivrée. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien
+vite!
+
+Cela était tout venu. Thérèse acquérait tous les jours la triste certitude
+que Laurent ne l'aimait déjà plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y
+avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle.
+C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout à fait acquise pour
+tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'était son rêve
+depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manière
+inespérée le mirent enfin à même de le réaliser. Il offrit à Thérèse de
+l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui
+jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait à ce voyage.
+Thérèse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans
+reproche. Aussi s'ingénia-t-elle à trouver de l'argent de son côté. Elle
+en vint à bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la
+fin de l'automne.
+
+Laurent s'était fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver
+le printemps en décembre dès qu'il apercevrait la Méditerranée. Il fallut
+en rabattre, et souffrir d'un froid très-âpre durant la traversée de
+Marseille à Gênes. Gênes lui plut extrêmement, et, comme il y avait
+beaucoup de peinture à voir, que c'était là, pour lui, le principal but du
+voyage, il consentit de bonne grâce à s'arrêter là un ou deux mois, et
+loua un appartement meublé.
+
+Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thérèse ne faisait que de
+commencer à s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait
+s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait dû
+s'engager envers un marchand de tableaux à lui rapporter plusieurs copies
+de portraits inédits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne
+n'était pas désagréable; en homme de goût, l'industriel avait désigné
+divers portraits de Van Dyck, un à Gênes, un autre à Florence, etc. Copier
+ce maître était une spécialité grâce à laquelle Thérèse avait formé son
+propre talent et gagné de quoi vivre avant de faire le portrait pour son
+compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des
+propriétaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mît,
+une semaine s'écoula avant qu'elle pût commencer la copie désignée à
+Gênes.
+
+Laurent ne se sentait nullement disposé à copier quoi que ce fût. Il avait
+une individualité trop prononcée et trop ardente pour ce genre d'étude, il
+profitait autrement de la vue des grandes choses. C'était son droit.
+Pourtant plus d'un grand maître, trouvant l'occasion toute servie, l'eût
+peut-être mise à profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et
+pouvait encore apprendre. C'était l'avis de Thérèse, qui voyait là aussi
+l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pécuniaires. S'il eût
+daigné copier un Titien, qui était son maître de prédilection, nul doute
+que le même industriel à qui Thérèse avait affaire ne l'eût acquis ou fait
+acquérir par un amateur. Laurent trouva cette idée absurde. Tant qu'il
+avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendît des
+hauteurs de l'art jusqu'à songer au gain. Il laissa Thérèse absorbée
+devant son modèle, la raillant même un peu d'avance du Van Dyck qu'elle
+allait faire, et cherchant à la décourager de la tâche effrayante qu'elle
+osait entreprendre; puis il se mit à errer dans ville, assez soucieux de
+l'emploi de six semaines que Thérèse lui avait demandées pour mener son
+oeuvre à bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps à perdre
+avec des journées de décembre courtes et sombres, une installation de
+matériel qui ne lui présentait pas toutes les commodités de son atelier de
+Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffée, et des
+volées de badauds en voyage qui, sous prétexte de contempler le
+chef-d'oeuvre, se plaçaient devant elle ou l'importunaient de leurs
+réflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumée, souffrante, attristée,
+effrayée surtout de l'ennui qu'elle voyait déjà creuser les yeux de
+Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour
+l'attendre jusqu'à ce que la faim le fît revenir. Deux jours ne se
+passèrent pas sans qu'il lui reprochât d'avoir accepté un travail
+abrutissant, et sans qu'il lui proposât d'y renoncer. N'avait-il pas de
+l'argent pour deux, et d'où venait donc que sa maîtresse refusait de le
+partager avec lui?
+
+Thérèse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains
+de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-être plus pour revenir le
+jour où il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser
+travailler, et de travailler lui-même comme il l'entendrait, mais comme
+tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir à conquérir.
+
+Il convint qu'elle avait raison et résolut de s'y mettre. Il déballa ses
+boîtes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le
+changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop récente de tant de
+chefs-d'oeuvre différents qui l'avaient vivement ému et qu'il lui fallait
+le temps de digérer en lui-même, il se sentit frappé d'impuissance
+momentanée, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait
+pas réagir seul. Il lui eût fallu des émotions venant du dehors, une
+magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou
+de la serrure, un chef-d'oeuvre littéraire inconnu sous la main, ou encore
+mieux, une bataille navale dans le port de Gênes, un tremblement de terre,
+n'importe quel événement, délicieux ou terrible, qui l'arrachât à lui-même,
+et sous l'impulsion duquel il se sentît exalté et renouvelé.
+
+Tout à coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une
+mauvaise pensée vint le trouver malgré lui.
+
+--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le
+temps où il n'aimait pas Thérèse) la moindre folie suffisait pour me
+ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rêvais, de l'argent,
+c'est-à-dire six mois de loisir et de liberté, l'Italie sous les pieds, la
+mer à ma porte, autour de moi une maîtresse tendre comme une mère, en même
+temps qu'elle est un ami sérieux et intelligent; et tout cela ne suffit
+pas pour que mon âme revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, à
+coup sûr. Je n'avais pas été gâté, et il ne m'en fallait pas tant
+autrefois pour m'étourdir. Quand je pense que la moindre piquette me
+portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus généreux; que le
+moindre minois chiffonné, avec un regard provoquant et une toilette
+problématique, suffisait pour me mettre en gaieté et pour me persuader
+qu'une telle conquête faisait de moi un héros de la régence! Avais-je
+besoin d'un idéal comme Thérèse? Comment donc ai-je pu me persuader que la
+beauté morale et physique m'était nécessaire en amour? Je savais me
+contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux
+est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beauté pour
+les sens? La véritable est celle qui plaît. Celle dont on est rassasié est
+comme si elle n'avait jamais été. Et puis encore il y a le plaisir du
+changement, et c'est peut-être là tout le secret de la vie. Changer, c'est
+se renouveler; pouvoir changer, c'est être libre. L'artiste est-il né pour
+l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidélité gardée, ou
+seulement la foi promise?
+
+Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour
+les âmes en dérive. Il éprouva bientôt le besoin de les exprimer à
+quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thérèse. Tant pis pour elle, puisque
+Laurent ne voyait qu'elle!
+
+La causerie du soir commençait toujours à peu près de même:
+
+--Quelle assommante ville que celle-ci!
+
+Un soir, il ajouta:
+
+--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas être le modèle que
+tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est là
+accrochée depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnée,
+elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermée dans ce
+maussade pays.
+
+--Et pourtant, répondit Thérèse, elle y a toujours le privilége de la
+beauté, le succès qui survit à la mort, et que la main d'un maître
+éternise. Toute desséchée qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore
+des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles
+d'ailleurs au mérite de la peinture, rester en extase devant cette beauté
+qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant.
+
+--Elle te ressemble, Thérèse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je
+ne m'étonne pas de ta passion pour son mystérieux sourire. On dit que les
+artistes créent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies
+choisi les portraits de Van Dyck pour ton école d'apprentissage. Il
+faisait grand, mince, élégant et fier comme ta forme.
+
+--Voilà des compliments! arrête-toi là, je vois que la moquerie va
+arriver.
+
+--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus,
+moi. Avec toi, il faut tout prendre au sérieux: je me conforme à
+l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta défunte
+comtesse doit être bien lasse d'être toujours belle de la même façon. Une
+idée, Thérèse! un rêve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout à
+l'heure. Écoute.
+
+«Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit
+d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint
+fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait
+de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait
+trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant
+ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque
+chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu
+conscience d'elle-même.»
+
+--Je ne comprends pas, dit Thérèse.
+
+--Ni moi non plus, répondit Laurent; mais peut-être qu'en amour la statue
+est ce qu'on édifie dans sa tête, et la momie, ce que l'on ramasse dans
+son coeur.
+
+Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et
+triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une
+douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types
+effrontés la firent rougir. C'étaient les fantômes du passé qui avaient
+traversé la mémoire de Laurent et qui s'étaient collés, peut-être malgré
+lui, à ces feuilles blanches. Thérèse, sans rien dire, déchira celle où
+elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma
+l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit près du feu, étendit
+son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose.
+
+Laurent ne répondit pas, mais il lui dit:
+
+--Vous êtes trop orgueilleuse, ma chère! Si vous eussiez brûlé tous les
+feuillets qui vous déplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre
+image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: «Tu fais bien;» mais vous
+retirer de là en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez
+jamais l'honneur de me disputer à personne.
+
+--Je vous ai disputé à la débauche, répondit Thérèse; je ne vous
+disputerai jamais à aucune de ces vestales.
+
+--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le répète; ce n'est pas de l'amour. Moi,
+je vous ai disputée à la sagesse, et je vous disputerais à n'importe
+lequel de ses moines.
+
+--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas fatigué d'aimer
+la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur?
+
+--Ah! vous avez la mémoire des mots, vous!
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprète comme on veut. Avec un mot,
+on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde à ce que l'on
+dit avec vous; le plus prudent serait peut-être de ne jamais causer
+ensemble.
+
+--En sommes-nous là, mon Dieu? dit Thérèse; fondant en larmes.
+
+Ils en étaient là. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et
+lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommença le
+lendemain.
+
+--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette détestable ville? lui
+dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux
+pas! Je ne suis pas né comme toi avec un petit ressort d'acier dans le
+cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté
+fonctionne. Je suis un créateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant
+c'est toujours un ressort qui n'obéit à rien et que met en jeu, quand il
+lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de
+quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me déplais quelque part.
+
+--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thérèse; à
+moins qu'il ne soit privé de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y
+a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles
+choses à voir, ni intéressantes promenades à faire aux environs; ni bons
+livres à consulter, ni personnes intelligentes à entretenir?
+
+--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas à me
+promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que
+je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations à établir... j'ai
+des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire
+usage!
+
+--Non, je ne sais pas cela; pourquoi?
+
+--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adressé à des gens du
+monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer à
+se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thérèse, comme tu ne peux pas
+m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule!
+
+--Dans le jour, puisque je suis forcée de travailler là-bas dans ce
+palais!
+
+--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le
+soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas?
+
+--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux
+_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande.
+
+--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se
+donner au jeu ou aux femmes.
+
+--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la
+galanterie?
+
+--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont
+ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore
+assez creux pour me faire écouter sans rien dire. Voyons, Thérèse, veux-tu
+que je me jette dans le monde à nos risques et périls?
+
+--Pas encore, dit Thérèse; patiente un peu. Hélas! je n'étais pas préparée
+à te perdre si tôt!
+
+L'accent douloureux et le regard déchirant de Thérèse irritèrent Laurent
+plus que de coutume.
+
+--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramènes toujours à tes fins avec la
+moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thérèse. Ne t'en
+repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspéré?
+
+--Je m'en repens déjà, puisque je t'ennuie, répondit-elle. Fais donc ce
+que tu voudras!
+
+--Ainsi tu m'abandonnes à ma destinée? Es-tu déjà lasse de lutter? Tiens,
+ma chère, c'est toi qui ne m'aimes plus!
+
+--Au ton dont tu le dis, il semble que tu désires que cela soit!
+
+Il répondit: «Non;» mais, un instant après, c'était _oui_ sous toutes les
+formes. Thérèse était trop sérieuse, trop fière, trop pudique. Elle ne
+voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyrée. Un mot leste lui
+semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure.
+Elle était sobre en tout et ne comprenait rien aux appétits capricieux,
+aux fantaisies immodérées. Elle était la meilleure des deux, à coup sûr,
+et, s'il lui fallait des compliments, il était prêt à lui en faire; mais
+s'agissait-il de cela entre eux? La question n'était-elle pas de trouver
+le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle était plus gaie, elle avait
+été _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'être; elle était
+maintenant comme un oiseau malade sur son bâton, les plumes ébouriffées,
+la tête dans les épaules et l'oeil éteint. Sa figure pâle et morne était
+quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristée des
+restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments,
+il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intérieur lugubre de
+chants bizarres et de joyeux éclats de rire?
+
+--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les épaules?
+Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul.
+Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste!
+
+--Tiens, dit Thérèse en se levant, partons demain, et advienne que pourra!
+Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-être pire ailleurs; mais j'irai
+jusqu'au bout de ma tâche.
+
+Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'était donc une tâche qu'elle s'était
+imposée? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-être
+avait-elle fait à la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui
+manquait plus que d'être dévote!
+
+Il prit son chapeau avec cet air de suprême dédain et de rupture _bien
+troussée_ qui lui était propre. Il sortit sans dire où il allait. Il était
+dix heures du soir. Thérèse passa la nuit dans des angoisses effroyables.
+Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec
+fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira
+sans bruit chez elle. C'était la première fois qu'ils s'endormaient sans
+se dire un mot d'affection ou de pardon.
+
+Le lendemain, au lieu de retourner à son travail, elle fit ses paquets et
+prépara tout pour le départ. Lui s'éveilla à trois heures de l'après-midi,
+et lui demanda en riant à quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il
+avait retrouvé son assiette. Il s'était promené la nuit, seul au bord de
+la mer; il avait fait ses réflexions, il était calmé.
+
+--Cette grosse mer grondeuse et rabâcheuse m'a impatienté, dit-il
+gaiement. J'ai fait d'abord de la poésie. Je me suis comparé à elle. J'ai
+eu envie de me jeter dans son beau sein verdâtre!... Et puis j'ai trouvé
+la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des
+rochers sur la grève. Si elle n'a pas la force de les détruire, qu'elle se
+taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voilà
+charmant ce matin; j'ai résolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe
+avec soin; embrasse-moi, Thérèse, et ne parlons plus de la sotte soirée
+d'hier. Défaits ces paquets surtout, ôte ces malles, vite, que je ne les
+voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mérite plus.
+
+Il y avait bien loin de cette prompte manière de se réconcilier avec
+lui-même au temps où un regard inquiet de Thérèse suffisait pour lui faire
+plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois
+mois.
+
+Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrivé à Gênes le matin, vint
+leur demander à dîner. Laurent fut enchanté de cette diversion. Lui,
+toujours assez froid de manières avec les autres hommes, il sauta au cou
+de l'Américain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. Palmer fut plus
+surpris que flatté de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup
+d'oeil jeté sur Thérèse pour voir que ce n'était pas là l'expansion du
+bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thérèse fut
+surprise de l'entendre faire l'éloge de la ville et du pays. Il déclara
+même que les femmes étaient charmantes. D'où les connaissait-il?
+
+A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se
+retirer aussi.
+
+--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec
+Thérèse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout à fait seuls ici. Je
+sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le thé.
+
+A onze heures, Laurent n'était pas rentré. Thérèse était fort abattue.
+Elle faisait de vains efforts pour cacher son désespoir. Elle n'était plus
+inquiète, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien
+voir: il causa encore avec elle pour tâcher de la distraire; mais, comme
+Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'était pas convenable de l'attendre
+passé minuit, il se retira en serrant la main de Thérèse. Malgré lui, il
+lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'était pas dupe de son courage
+et qu'il ressentait l'étendue de son désastre.
+
+Laurent arriva en ce moment et vit l'émotion de Thérèse. A peine fut-il
+seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas
+descendre à la jalousie.
+
+--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous
+que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert.
+
+--Non, ma chère, je ne suis pas absurde à ce point. Du moment que vous
+avez une société et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte,
+ tout est bien, et je me sens en train de travailler.
+
+--Dieu le veuille! dit Thérèse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais,
+si vous vous réjouissez de la société qui m'est venue, ayez le bon goût de
+ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir.
+
+--De quoi diable vous fâchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous
+devenez d'une susceptibilité par trop ombrageuse, ma chère amie! Quel mal
+y aurait-il à ce que ce bon Palmer fût amoureux de vous?
+
+--Il y en aurait à vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce
+que vous dites.
+
+--Ah! il y aurait du mal... à vous abandonner au danger? Vous voyez bien
+que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas!
+
+--Soit! alors passons nos soirées ensemble et ne recevons personne. Je le
+veux bien, moi. Est-ce convenu?
+
+--Vous êtes bonne, ma chère Thérèse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous
+et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux
+arrangement.
+
+En effet, Laurent parut revenir à lui-même. Il entama une bonne étude dans
+son atelier et invita Thérèse à venir la voir. Quelques jours se passèrent
+sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientôt Laurent se lassa de
+cette vie réglée, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses
+amis. A peine fut-il arrivé pour passer la soirée avec eux, que Laurent
+trouva un prétexte pour sortir et resta dehors jusqu'à minuit.
+
+Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soirée
+sur trois ou quatre à Thérèse, et quelle soirée! elle eût préféré la
+solitude.
+
+Où allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde;
+le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenât en
+mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque,
+disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerçait à
+ramer et prenait des leçons d'un pêcheur de la côte qu'il allait chercher
+dans la rade. Il prétendait se trouver bien, pour son travail du lendemain,
+d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thérèse n'osait
+plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dépit lorsqu'elle
+désirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses réflexions, lorsqu'il
+était en train de manifester son idée, et il ne voulait pas non plus de
+son silence, qui lui faisait l'effet d'un blâme. Elle ne devait voir son
+oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'être vue. Autrefois il ne
+commençait rien sans lui exposer son idée; maintenant, il la traitait
+comme _un public_.
+
+Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thérèse ne s'habituait
+pas à l'inquiétude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle
+l'eût exaspéré en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien
+qu'elle le guettait et qu'elle cherchait à savoir la vérité. Il était
+impossible qu'elle le suivît elle-même la nuit dans une ville pleine de
+matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se
+fût abaissée à le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans
+bruit et le regardait dormir. Il semblait accablé de fatigue. C'était
+peut-être, en effet, une lutte désespérée contre lui-même qu'il avait
+entreprise pour éteindre, par l'exercice physique, l'excès de sa pensée.
+
+Une nuit, elle remarqua que ses habits étaient fangeux et déchirés comme
+s'il eût eu à soutenir une lutte matérielle, ou comme s'il eût fait une
+chute. Effrayée, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller;
+il avait une légère entaille au front. Il dormait si profondément, qu'elle
+espéra ne pas l'éveiller en lui découvrant un peu la poitrine pour voir
+s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'éveilla et entra dans une
+colère qui fut pour elle le coup de grâce. Elle voulait s'enfuir, il la
+retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant
+avec agitation dans l'appartement, qu'éclairait faiblement une petite
+lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassée dans son âme.
+
+--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre.
+Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimés! Nous nous
+sommes trompés l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-être
+n'étais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un
+serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractère, mes
+dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excès, mes illusions sur
+l'amour vrai, me mettraient à votre discrétion, et que je ne pourrais
+jamais me reprendre. Pour mener à bonne fin une si périlleuse entreprise,
+il vous eût fallu à vous-même un plus heureux caractère, plus de patience,
+plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du
+tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser. Vous êtes tout d'une pièce,
+monotone, têtue et vaine à l'excès de votre prétendue modération, qui
+n'est que la philosophie des gens à vue courte et à facultés bornées.
+Quant à moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous
+plaira; mais je suis sincère, je ne fais pas de calculs, je me livre sans
+arrière-pensée: c'est pourquoi je me reprends de même. Ma liberté morale
+est chose sacrée, et je ne permets à personne de s'en emparer. Je vous
+l'avais confiée et non donnée, c'était à vous d'en faire bon usage et de
+savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez
+pas de moi! Je connais ces manèges de la modestie et ces évolutions de la
+conscience des femmes. Le jour où vous m'avez cédé, j'ai compris que vous
+pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes résistances, ces
+larmes de détresse et ces pardons toujours accordés à mes prétentions
+n'étaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le
+pauvre poisson ébloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompée,
+Thérèse, en feignant d'être la dupe de cette mouche: c'était mon droit.
+Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguées
+sans effort et sans hypocrisie; vous êtes belle, et je vous désirais! Mais
+une femme n'est qu'une femme, et la dernière de toutes nous donne autant
+de volupté que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicité de
+l'ignorer, et, à présent, il faut rentrer en vous-même. Il faut savoir que
+la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser à mes instincts, qui
+ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas détruire sans me
+détruire avec eux... Où est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les
+cheveux? Nous nous sommes associés et nous nous quittons, voilà tout. Il
+n'est pas besoin de nous haïr et de nous décrier pour cela. Vengez-vous en
+comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai
+content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du
+monde. Vous retrouverez vos grâces d'autrefois, que vous avez perdues, et
+l'éclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent à veiller pour
+espionner mes démarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'étais;
+et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce
+convenu? Vous ne répondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y
+garde! je n'ai jamais haï, mais je peux tout apprendre, j'ai de la
+facilité, moi, vous savez! Tenez, je me suis colleté ce soir avec un
+matelot ivre qui était deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roué de
+coups, et je n'ai reçu qu'une égratignure. Prenez garde que je ne sois
+aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une
+lutte d'aversion et de vengeance, je n'écrase le diable en personne sans
+lui laisser un de mes cheveux entre les griffes!
+
+Laurent, pâle, amer, tour à tour ironique et furieux, les cheveux en
+désordre, la chemise déchirée et le front ensanglanté, était si effrayant
+à voir et à entendre, que Thérèse sentit tout son amour se changer en
+dégoût. Elle était si désespérée de la vie en cet instant, qu'elle ne
+songea pas seulement à avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil où
+elle s'était assise, elle laissait couler ce torrent de blasphèmes, et,
+tout en se disant que cet insensé était capable de la tuer, elle attendait
+avec un dédain glacial et une indifférence absolue le paroxysme de son
+accès.
+
+Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et
+sortit sans lui avoir répondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce
+qu'il avait dit d'atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit. Il le
+pensait dans ce moment-là, ou plutôt il parlait sans en avoir conscience.
+Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eût
+rappelé, il eût tout désavoué.
+
+Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il était las
+de l'amour élevé, et aspirait de tout son être aux funestes enivrements du
+passé. C'était le châtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en
+entrant dans la vie, châtiment bien cruel sans doute, et dont on conçoit
+qu'il se plaignit avec énergie, lui qui n'avait rien prémédité et qui
+s'était jeté en riant dans un abîme d'où il croyait pouvoir aisément
+sortir quand il voudrait. Mais l'amour est régi par un code qui semble
+reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est
+censé ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que
+l'enfant se jette dans les griffes de la panthère, croyant pouvoir la
+caresser: la panthère ne tiendra compte de cette innocence; elle dévorera
+l'enfant, parce qu'il ne dépend pas d'elle de l'épargner. Ainsi des
+poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi
+fatale que l'homme doit _connaître_ ou _subir_.
+
+Il ne resta dans la mémoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que
+la conscience d'avoir eu avec Thérèse une explication décisive, et le
+vague souvenir de l'avoir vue résignée.
+
+--Tout est peut-être pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi
+calme qu'il l'avait quittée.
+
+Il fut pourtant effrayé de sa pâleur.
+
+--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup,
+ mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps.
+
+--Eh bien, Thérèse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'établi dans nos rapports, à
+présent? Y avez-vous réfléchi? C'est vous qui déciderez. Devons-nous nous
+quitter avec dépit ou rester ensemble sur le pied de l'amitié comme
+_autrefois?_
+
+--Je n'ai aucun dépit, répondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous
+vous y plaisez. Moi, j'achève mon travail, et je retourne en France dans
+quinze jours.
+
+--Mais, d'ici à quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison?
+ne craignez-vous pas qu'on n'en jase?
+
+--Faites ce que vous jugerez à propos. Nous avons ici nos appartements
+indépendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun
+besoin; je vous le cède.
+
+--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller
+et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le défendez.
+
+--Je ne vous défends rien, répondit Thérèse, sinon de croire un seul
+instant que votre maîtresse puisse vous pardonner. Quant à votre amie,
+elle est au-dessus d'une certaine sphère de désillusions. Elle espère
+encore pouvoir vous être utile, et vous la retrouverez toujours quand vous
+aurez besoin d'affection.
+
+Elle lui tendit la main et s'en alla travailler.
+
+Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-même était une chose
+qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif
+et les résolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire
+sur lui et qu'elle voulait le ramener à l'amour par l'amitié. Il se promit
+d'être invulnérable à toute faiblesse, et, pour être plus sûr de lui-même,
+il résolut de prendre quelqu'un à témoin de la rupture consommée. Il alla
+trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et
+ajouta:
+
+--Si vous aimez Thérèse comme je le crois, mon cher ami, faites que
+Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme
+je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle,
+j'en suis certain, vous m'ôterez par là un remords que je ne tiens pas à
+conserver.
+
+Laurent fut surpris du silence de Palmer.
+
+--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il.
+Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitié pour vous, de l'estime, et
+même du respect, si vous voulez. Si vous blâmez ma conduite dans tout ceci,
+ dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifférence ou de dédain.
+
+--Je ne suis indifférent ni aux chagrins de Thérèse ni aux vôtres,
+répondit Palmer. Seulement, je vous épargne des conseils ou des reproches
+qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je
+suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous
+puissiez vous donner l'un à l'autre, c'est de vous quitter. Quant à mes
+sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de
+m'interroger, et quant à ceux que, selon vous, je pourrais parvenir à lui
+inspirer, c'est, après ce que vous venez de me dire, une supposition que
+vous n'avez plus le droit d'émettre devant moi, encore moins devant elle.
+
+--C'est juste, reprit Laurent d'un air dégagé, et j'entends fort bien ce
+que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je
+crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gêner personne.
+
+Il partit, en effet, après de froids adieux à Thérèse, et s'en alla tout
+droit à Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le
+travail, selon son caprice. Il éprouvait une douceur souveraine à se dire:
+
+--Je ferai ce qui me passera par la tête sans que personne en souffre ou
+s'en inquiète. Le pire des supplices quand on n'est pas plus méchant que
+je ne le suis, c'est d'être fatalement entraîné à voir une victime. Allons,
+je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur
+moi!
+
+Sans doute, Thérèse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien était
+profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de
+fierté. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade désespéré, elle
+eût dû ne pas reculer devant les grands remèdes et les opérations
+cruelles. Il eût fallu faire saigner abondamment ce coeur en délire,
+l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour
+douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-être
+rendu justice à lui-même. Peut-être la honte et le repentir eussent-ils
+sauvé son âme du crime d'y tuer l'amour de sang-froid.
+
+Mais, après trois mois d'inutiles efforts, Thérèse était rebutée.
+Devait-elle donc tant de dévouement à un homme qu'elle n'avait jamais
+désiré asservir, qui s'était imposé à elle malgré sa douleur et ses
+tristes prévisions, qui s'était attaché à ses pas comme un enfant
+abandonné pour lui crier: «Emmène-moi, garde-moi, ou je vais mourir là, au
+bord du chemin?...»
+
+Et cet enfant la maudissait d'avoir cédé à ses cris et à ses pleurs. Il
+l'accusait d'avoir profité de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de
+la liberté. Il s'éloignait d'elle, respirant à pleine poitrine, et disant:
+«Enfin, enfin!»
+
+--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, à quoi bon le faire souffrir?
+N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque
+prouvé, hélas! que j'étouffais son génie en voulant détruire sa fièvre?
+Quand je croyais être venue à bout de le dégoûter des excès, n'ai-je pas
+vu qu'il en était plus avide? Quand je lui ai dit: «Retourne au monde,» il
+a craint ma jalousie, et il s'est jeté dans la débauche mystérieuse et
+grossière; il est revenu ivre, avec les habits déchirés et du sang sur la
+figure!
+
+Le jour du départ de Laurent, Palmer dit à Thérèse:
+
+--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir après lui?
+
+--Non, certes! répondit-elle.
+
+--Je le ramènerais peut-être!
+
+--J'en serais désolée.
+
+--Vous ne l'aimez donc plus?
+
+--Non, plus du tout.
+
+Il y eut un silence; après quoi, Palmer rêveur reprit:
+
+--Thérèse, j'ai une nouvelle très-grave à vous annoncer. J'hésite, parce
+que je crains de vous causer une grande émotion de plus, et vous n'êtes
+guère disposée...
+
+--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je
+suis absolument calme et préparée à tout.
+
+--Eh bien, Thérèse, apprenez que vous êtes libre: le comte de *** n'est
+plus.
+
+--Je le savais, répondit Thérèse. Il y a huit jours que je le sais.
+
+--Et vous ne l'avez pas dit à Laurent?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'à l'instant même il se fût fait en lui une réaction quelconque.
+Vous savez comme l'imprévu le bouleverse et le passionne. De deux choses
+l'une: ou il eût imaginé qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation,
+je voulais l'épouser, et l'effroi d'un lien avec moi eût exaspéré son
+aversion, ou il se fût tourné, tout à coup de lui-même vers l'idée du
+mariage, dans un de ces paroxysmes de dévouement qui s'emparent de lui, et
+qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place à un profond
+désespoir ou à une colère insensée. Le malheureux est assez coupable
+envers moi; il n'était pas nécessaire de jeter un appât nouveau à sa
+fantaisie et un motif de plus à son parjure.
+
+--Vous ne l'estimez donc plus?
+
+--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas.
+Peut-être une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu
+faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de
+la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouvé pour moi que nous ne
+devions pas et que nous ne devons plus chercher à nous aimer.
+
+--Et maintenant, Thérèse, ne songerez-vous pas à tirer avantage de la
+liberté qui vous est rendue?
+
+--Quel avantage puis-je en tirer?
+
+--Vous pouvez vous remarier et connaître les joies de la famille.
+
+--Mon cher Dick, j'ai aimé deux fois dans ma vie, et vous voyez où j'en
+suis. Il n'est pas dans ma destinée d'être heureuse. Il est trop tard pour
+chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans.
+
+--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer
+d'amour. Vous venez de subir l'entraînement de la passion, et c'est
+précisément l'âge où les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que
+vous avez souffert, c'est parce que vous avez été mal aimée que
+l'inextinguible soif du bonheur va se réveiller en vous et vous conduire
+peut-être, de déceptions en déceptions, dans des abîmes plus profonds que
+celui d'où vous sortez.
+
+--J'espère que non.
+
+--Oui, sans doute, vous espérez; mais vous vous trompez, Thérèse. Il faut
+tout craindre de votre âge, de votre sensibilité surexcitée et du calme
+trompeur où vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour
+vous cherchera, n'en doutez pas, et, à peine rendue à la liberté, vous
+allez être poursuivie et obsédée. Votre isolement tenait autrefois en
+respect les espérances de ceux qui vous entouraient; mais, à présent que
+Laurent vous a peut-être fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se
+tenaient pour vos amis vont vouloir être vos amants. Vous inspirerez des
+passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous
+persuader. Enfin...
+
+--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voilà
+qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis
+déchue!
+
+Thérèse mit ses mains sur sa figure et pleura amèrement.
+
+Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui étaient nécessaires,
+il avait provoqué à dessein ce déchirement. Quand il la vit apaisée, il se
+mit à genoux devant elle.
+
+--Thérèse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez
+absoudre mon intention. Thérèse, je vous aime, je vous ai toujours aimée,
+non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dévouement
+dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence
+gâtée et brisée par la faute des autres. Vous êtes déchue aux yeux du
+monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour
+Laurent m'a prouvé que vous étiez femme, et je vous aime mieux ainsi
+qu'armée de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me
+le persuadais auparavant. Écoutez-moi, Thérèse. Je suis un philosophe, moi,
+c'est-à-dire que je consulte la raison et la tolérance plus que les
+préjugés du monde et les subtilités romanesques du sentiment. Dussiez-vous
+devenir la proie des plus funestes égarements, je ne cesserai pas de vous
+aimer et de vous estimer, parce que vous êtes de ces femmes qui ne peuvent
+être égarées que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans
+ces désastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez dès
+aujourd'hui un coeur dévoué, tranquille et fidèle, exempt de ces maladies
+de l'âme qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais
+époux, un père, un frère, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, à
+jamais préservée des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thérèse,
+j'ose dire que je suis cet homme-là. Je n'ai rien de brillant pour vous
+éblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance
+absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez
+reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidèle et à jamais
+réhabilitée. Dites oui, Thérèse, consentez à m'épouser, et consentez-y
+tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse délicatesse, sans
+méfiance de vous-même. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de
+croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que
+l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai
+jamais le passé, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sûr,
+que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein.
+
+Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thérèse ne
+lui connaissait pas. Elle essaya de se défendre de sa confiance; mais
+cette résistance était, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle
+devait combattre en elle-même. Elle sentait que Palmer disait la vérité,
+mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tâche
+effrayante.
+
+--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-même que je crains. Je ne peux
+plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mère,
+votre patrie, votre considération, l'honneur de votre nom? Je suis déchue,
+vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je
+suis trop épouvantée de ce que vous voulez affronter pour moi!
+
+Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec énergie. Il ne
+laissa pas respirer Thérèse. Du matin au soir, seul avec elle, il
+multiplia les forces de sa volonté pour la convaincre. Palmer était un
+homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thérèse
+eut raison d'hésiter. Ce qui l'inquiétait, c'était la précipitation avec
+laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant à lui
+par une promesse.
+
+--Vous craignez mes réflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en
+moi la confiance dont vous vous vantez.
+
+--Je crois en votre parole, répondait-il. La preuve c'est que je vous la
+demande; mais je ne suis pas forcé de croire que vous m'aimez, puisque
+vous ne répondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas
+encore quel nom donner à votre amitié. Quant à moi, je sais que c'est de
+l'amour que j'éprouve, et je ne suis pas de ceux qui hésitent à voir clair
+en eux-mêmes? L'amour est en moi très-logique. Il veut fortement. Il
+s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en
+vous jetant dans des réflexions et des rêveries où, malade comme vous
+voilà, vous ne verrez peut-être pas bien vos véritables
+intérêts.
+
+Thérèse se sentait presque blessée quand Palmer lui parlait de ses
+intérêts à elle. Elle voyait trop d'abnégation chez Palmer, et ne pouvait
+souffrir qu'il la crût capable de l'accepter sans vouloir y répondre. Tout
+à coup, elle eut honte d'elle-même dans ce combat de générosité, où Palmer
+se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son
+nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entière. Il
+donnait tout, et, pour toute récompense, il la priait de songer à
+elle-même.
+
+L'espoir revint donc au coeur de Thérèse, Cet homme qu'elle avait toujours
+cru positif, et qui affectait encore naïvement de l'être, se révélait à
+elle sous un aspect si imprévu, que son esprit en était frappé et comme
+ranimé au milieu de son agonie. C'était comme un rayon de soleil au sein
+d'une nuit qu'elle avait jugé devoir être éternelle. Au moment où, injuste
+et désespérée, elle allait maudire l'amour, il la forçait de croire à
+l'amour et de regarder son désastre comme un accident dont le ciel voulait
+la dédommager. Palmer, d'une beauté froide et régulière, se transfigurait
+à chaque instant sous le regard étonné, incertain et attendri de la femme
+aimée. Sa timidité, qui donnait à ses premières ouvertures quelque chose
+de rude, faisait place à l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de
+poésie que Laurent, il n'en arrivait que mieux à la persuasion.
+
+Thérèse découvrit l'enthousiasme sous cette écorce un peu âpre de
+l'obstination, et elle ne put s'empêcher de sourire avec attendrissement
+en voyant la passion avec laquelle il prétendait poursuivre froidement le
+dessein de la sauver. Elle se sentit touchée et se laissa arracher la
+promesse qu'il exigeait.
+
+Tout à coup, elle reçut une lettre d'une écriture inconnue, tant elle
+était altérée. Elle eut même peine à déchiffrer la signature. Elle parvint
+cependant, avec l'aide de Palmer, à lire ces mots:
+
+«J'ai joué, j'ai perdu; j'ai eu une maîtresse, elle m'a trompé, je l'ai
+tuée. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thérèse.
+
+«LAURENT.»
+
+--Partons! dit Palmer.
+
+--O mon ami, je vous aime! répondit Thérèse en se jetant dans ses bras. Je
+sens maintenant combien vous êtes digne d'être aimé.
+
+Ils partirent à l'instant même. En une nuit, ils arrivèrent par mer à
+Livourne, et, le soir, ils étaient à Florence. Ils trouvèrent Laurent dans
+une auberge, non pas mourant, mais dans un accès de fièvre cérébrale si
+violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thérèse, il la
+reconnut, et s'attacha à elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer
+vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, étouffée. Palmer
+dut l'emporter de la chambre évanouie; mais elle y revint au bout d'un
+instant, et, avec une persévérance qui tenait du prodige, elle passa vingt
+jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne
+la reconnaissait guère que pour l'accabler d'injures grossières, et, dès
+qu'elle s'éloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il
+allait mourir.
+
+Il n'avait heureusement ni tué aucune femme, ni pris aucun poison, ni
+peut-être perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait écrit à
+Thérèse dans l'invasion du délire et de la maladie. Il ne se rappela
+jamais cette lettre, dont elle eût craint de lui parler; il était assez
+effrayé du dérangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir
+conscience. Il eut encore bien d'autres rêves sinistres, tant que dura sa
+fièvre. Il s'imagina tantôt que Thérèse lui versait du poison, tantôt que
+Palmer lui mettait des menottes. La plus fréquente et la plus cruelle de
+ses hallucinations consistait à voir une grande épingle d'or que Thérèse
+détachait de sa chevelure et lui enfonçait lentement dans le crâne. Elle
+avait, en effet, une telle épingle pour retenir ses cheveux, à la mode
+italienne. Elle l'ôta, mais il continua à la voir et à la sentir.
+
+Comme il semblait le plus souvent que sa présence l'exaspérât, Thérèse se
+plaçait ordinairement derrière son lit, avec le rideau entre eux; mais,
+aussitôt qu'il était question de le faire boire, il s'emportait et
+protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thérèse.
+
+--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal!
+Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas à toute heure, sur le
+pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thérèse, venez
+donc, j'ai soif: versez-moi le poison.
+
+Thérèse lui versait le calme et le sommeil. Après plusieurs jours d'une
+exaspération à laquelle les médecins ne croyaient pas qu'il pût résister,
+et qu'ils notèrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et
+resta inerte, brisé, continuellement assoupi, mais sauvé.
+
+Il était si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eût conscience,
+et le nourrir à doses si minimes pour que son estomac n'eût pas le moindre
+travail de digestion à faire, que Thérèse jugea ne devoir pas le quitter
+un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa
+parole d'honneur de la remplacer auprès du malade; mais elle refusa,
+sentant bien que les forces humaines n'étaient pas à l'abri de la surprise
+du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de
+chaque minute où elle devait porter la cuiller aux lèvres du malade, sans
+que jamais elle fût vaincue par la fatigue, c'était elle, non pas un autre,
+que Dieu avait chargée de sauver cette existence fragile.
+
+C'était elle en effet, et elle la sauva.
+
+Si la médecine, quelque éclairée qu'elle soit, est insuffisante dans des
+cas désespérés, c'est bien souvent parce que le traitement est presque
+impossible à observer d'une manière absolue. On ne sait pas assez ce
+qu'une minute de besoin ou une minute de plénitude peut apporter de
+perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut
+du moribond, c'est souvent le calme, la ténacité et la ponctualité chez
+ceux qui le soignent.
+
+Enfin, un matin, Laurent s'éveilla comme d'une léthargie, parut surpris de
+voir Thérèse à sa droite et Palmer à sa gauche, leur tendit une main à
+chacun, et leur demanda où il était et d'où il venait.
+
+On le trompa longtemps sur la durée et l'intensité de son mal, car il
+s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La première fois
+qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours
+de sa convalescence, il demanda Thérèse. On lui répondit qu'elle dormait.
+Il en fut très-surpris.
+
+--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour?
+
+Thérèse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits
+dès que l'inquiétude fut dissipée.
+
+Peu à peu Laurent apprit à quel point elle s'était dévouée à lui, et il
+vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succédant à tant de
+douleurs. Comme il était encore trop faible pour s'occuper, Thérèse
+s'installa près de lui, tantôt lui faisant la lecture, tantôt jouant aux
+cartes pour l'amuser, tantôt le menant promener en voiture. Palmer était
+toujours avec eux.
+
+Les forces revenaient à Laurent avec une rapidité aussi extraordinaire que
+son organisation. Son cerveau cependant n'était pas toujours bien lucide.
+Un jour, il dit à Thérèse avec humeur, dans un moment où il se trouvait
+seul avec elle:
+
+--Ah ça! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller?
+
+Thérèse vit qu'il y avait une lacune dans sa mémoire, et ne répondit pas.
+Il fit alors un travail sur lui-même et ajouta:
+
+--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est
+dévoué à moi presque autant que vous-même; mais enfin je ne suis pas assez
+vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous
+quitter qu'il s'est enfermé un mois dans la chambre d'un malade fort
+désagréable. Voyons, Thérèse, peux-tu me jurer que c'est à cause de moi
+seul?
+
+Thérèse fut blessée de cette question à bout portant, et de ce _tu_
+qu'elle croyait à jamais retranché de leur intimité. Elle secoua la tête,
+et tâcha de parler d'autre chose. Laurent céda tristement; mais il y
+revint le lendemain; et, comme Thérèse, le voyant assez fort pour se
+passer d'elle, se disposait à partir, il lui dit avec une surprise
+réelle:
+
+--Mais où donc allons-nous, Thérèse? Est-ce que nous ne sommes pas bien
+ici?
+
+Il fallait s'expliquer, car il insistait.
+
+--Mon enfant, lui dit Thérèse, vous restez ici: les médecins disent qu'il
+vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage
+quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque
+j'ai fini mon travail à Gênes, et que mon intention n'est pas, quant à
+présent, de voir le reste de l'Italie.
+
+--Fort bien, Thérèse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France,
+je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je
+suis sûr qu'il ne m'en faut pas davantage pour être en état de
+voyager.
+
+Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il était si
+enfant dans ce moment-là, que Thérèse retint une larme près de couler au
+souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle était forcée
+d'abdiquer.
+
+Elle se remit à le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le
+plus de douceur et de ménagement possible, qu'il fallait se quitter pour
+quelque temps.
+
+--Et pourquoi donc se quitter? s'écria Laurent, est-ce que nous ne nous
+aimons plus?
+
+--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitié
+l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de
+peine, et ta santé n'en pourrait supporter davantage à présent. Laissons
+passer le temps nécessaire pour que tout soit oublié.
+
+--Mais j'ai oublié, moi! s'écria Laurent avec une bonne foi attendrissante
+à force d'être ingénue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait!
+Tu as toujours été un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux
+pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener,
+Thérèse! Si tu me laisses ici, j'y périrai d'ennui!
+
+Et, comme Thérèse montrait une fermeté à laquelle il ne s'attendait pas,
+il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une sévérité
+que démentait toute sa conduite.
+
+--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me
+repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les déteste,
+et ne les ai-je pas assez expiés en devenant fou pendant huit ou dix
+jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu
+n'y croirais plus. C'est ma conduite à venir qu'il faut juger, et tu vois
+que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache à toi. Voyons, ma
+Thérèse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai
+appelée comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu
+pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer,
+enfermée ici, un mois sur lequel tu as été vingt nuits et vingt jours sans
+te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, à tes
+beaux yeux cerclés de bleu, que tu serais morte à la peine, s'il eût fallu
+en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que
+l'on n'aime plus!
+
+Thérèse n'osait prononcer le mot fatal. Elle espérait que Palmer viendrait
+rompre ce tête-à-tête, et qu'elle pourrait éviter une scène dangereuse au
+convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour
+l'empêcher de sortir, tomba à ses pieds et s'y roula avec désespoir.
+
+--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle,
+assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne
+le peux pas, ce mot ne serait plus la vérité. L'amour est fini entre
+nous.
+
+Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eût pu tuer cet
+amour auquel il avait prétendu de pas croire.
+
+--C'est donc Palmer? s'écria-t-il en brisant une théière avec laquelle il
+s'était machinalement versé de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le
+veux, je veux la vérité! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas
+être trompé!
+
+--Trompé! dit Thérèse en lui prenant les mains pour l'empêcher de se les
+déchirer avec ses ongles; trompé! de quel mot vous servez-vous là? Est-ce
+que je vous appartiens? est-ce que, depuis la première nuit que vous avez
+passée dehors à Gênes, après m'avoir dit que j'étais votre supplice et
+votre bourreau, nous n'avons pas été étrangers l'un à l'autre? est-ce
+qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps,
+passé sans retour de votre part, n'ait pas suffi à me rendre maîtresse de
+moi-même?
+
+Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exaspérer de sa franchise, se
+calmait et l'écoutait avec une curiosité avide, elle continua:
+
+--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenée à votre lit
+d'agonie et qui m'a retenue jusqu'à ce jour auprès de vous pour achever
+votre guérison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien
+compris à mon coeur. Ce coeur-là, Laurent, dit-elle en frappant sa
+poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-être que le vôtre; mais, vous
+l'avez dit vous-même souvent autrefois, il reste toujours à la même place.
+Ce qu'il a aimé, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez
+pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez
+inspiré, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni
+ma tête ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonté;
+ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux
+disposer pour qui les mérite, pour Palmer si bon me semble, et vous
+n'auriez pas une objection à faire, vous qui avez été le trouver un matin
+pour lui dire:
+
+«--Consolez donc Thérèse, vous me rendrez service!»
+
+--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes,
+j'ai dit cela! Je l'avais oublié, je me le rappelle à présent!
+
+--Ne l'oublie donc plus, dit Thérèse, qui se remit à lui parler avec
+douceur en le voyant apaisé, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est
+une fleur trop délicate pour se relever quand on l'a foulée aux pieds. N'y
+songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste expérience que
+tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractère. Tu le trouveras
+le jour où tu en seras digne. Quant à moi, je ne pourrais plus supporter
+tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mère te
+restera malgré toi et malgré tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitié,
+je ne te le cache pas, et je te le dis précisément pour que tu ne songes
+plus à reconquérir un amour dont tu serais humilié aussi bien que
+moi-même. Si tu veux que cette amitié, qui t'offense maintenant, te
+redevienne douce, tu n'as qu'à la mériter. Jusqu'à présent, tu n'en as pas
+eu l'occasion. Voilà qu'elle se présente: profites-en, quitte-moi sans
+faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un
+homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir
+pourquoi.
+
+--Laisse-moi pleurer, Thérèse, dit Laurent en se mettant à genoux,
+laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitié
+sainte qui a survécu en toi à l'amour brisé. Elle ne m'humilie pas comme
+tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme,
+tu sais bien que je ne peux jamais l'être; mais crois que je peux devenir
+bon. Ah! Thérèse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parlé
+plus tôt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta
+bonté et de ton dévouement, pauvre soeur de charité qui ne peux plus me
+rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thérèse, je méritais ce qui
+m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leçon me servira, je
+t'en réponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai
+comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passé et
+l'avenir!
+
+Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta à
+son cou en l'appelant son frère et son sauveur, et il s'écria en lui
+montrant Thérèse:
+
+--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez à l'hôtel Meurice,
+la dernière fois que nous nous sommes vus à Paris? «Si vous ne croyez pas
+pouvoir la rendre heureuse, brûlez-vous la cervelle ce soir plutôt que de
+retourner chez elle!» J'aurais dû le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, à
+présent, regardez-la, elle est plus changée que moi, la pauvre Thérèse!
+Elle a été brisée, et pourtant elle est venue m'arracher à la mort, quand
+elle aurait dû me maudire et m'abandonner!
+
+Le repentir de Laurent était véritable; Palmer en fut vivement attendri. A
+mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une éloquence
+persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thérèse, il lui dit:
+
+--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour
+lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guérir l'âme et le corps. Vous avez
+remporté la victoire. Il est sauvé; votre pauvre enfant! A présent, que
+voulez-vous faire?
+
+--Le quitter pour toujours, répondit Thérèse, ou, du moins, ne le revoir
+qu'après des années. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il
+reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle
+était ma résolution? C'est parce qu'elle est bien arrêtée que je retardais
+encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise
+inévitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-là, si elle
+était mauvaise.
+
+--Y avez-vous bien songé, Thérèse? dit Palmer rêveur. Êtes-vous bien sûre
+de ne pas faiblir au dernier moment?
+
+--J'en suis sûre.
+
+--Cet homme-là me parait irrésistible dans la douleur. Il arracherait la
+pitié des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thérèse, si vous lui cédez,
+vous êtes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que
+vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant!
+
+--Je le sais, répondit Thérèse; mais que me dites-vous donc là, mon ami?
+Êtes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublié que ma parole vous était
+engagée?
+
+Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son âme.
+
+Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour
+achever de se rétablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas:
+c'était la vérité. Les médecins lui conseillaient même de ne pas attendre
+les grandes chaleurs.
+
+De toute façon il fut décidé que l'on se séparerait à Florence. Thérèse
+n'avait d'autre projet arrêté pour elle-même que d'aller où Laurent
+n'irait pas; mais, en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle
+dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine, afin de
+l'empêcher de partir sans avoir recouvré les forces nécessaires.
+
+Cette semaine fut peut-être la meilleure de la vie de Laurent. Généreux,
+cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état de l'âme où il ne
+s'était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union
+avec Thérèse. La tendresse l'avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi.
+Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux
+_Cascines_, aux heures où la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se
+faisant une joie d'enfant d'aller dîner dans la campagne en donnant le
+bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant
+un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thérèse avec lui au
+théâtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinéraire de
+son voyage en Suisse. C'était une grande question de savoir s'il irait par
+Milan ou par Gênes. Il se décida enfin pour cette dernière voie, en
+prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre
+ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifié ou affaibli par les
+premières journées du voyage.
+
+Le jour du départ arriva. Laurent avait fait tous ses préparatifs avec une
+gaieté mélancolique. Étincelant de plaisanteries sur son costume, sur son
+bagage, sur la tournure hétéroclite qu'il allait avoir avec un certain
+manteau imperméable que Palmer l'avait forcé d'accepter et qui était alors
+une nouveauté dans le commerce, sur le baragouin français d'un domestique
+italien que Palmer lui avait choisi et qui était le meilleur homme du
+monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prévisions
+et toutes les gâteries de Thérèse, il avait des larmes plein les yeux,
+tout en riant aux éclats.
+
+La nuit qui précéda le dernier jour, il eut un léger accès de fièvre. Il
+en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire à petites journées était
+à la porte de l'hôtel. La matinée était fraîche. Thérèse s'inquiéta.
+
+--Accompagnez-le jusqu'à la Spezzia, lui dit Palmer. C'est là qu'il doit
+s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est là que je vous
+rejoindrai le lendemain de son départ. Il vient de me tomber sur la tête
+une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures.
+
+Thérèse, surprise de cette résolution et de cette proposition, refusa de
+partir avec Laurent.
+
+--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacité; il m'est
+impossible d'aller avec vous!
+
+--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas nécessaire que j'aille avec lui.
+
+--Si fait, reprit-il, il le faut.
+
+Thérèse crut comprendre que Palmer jugeait cette épreuve nécessaire. Elle
+s'en étonna et s'en inquiéta.
+
+--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous
+avez effectivement une affaire importante ici?
+
+--Oui, répondit-il, je vous la donne.
+
+--Eh bien, je reste.
+
+--Non, il faut que vous partiez.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu,
+vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez.
+
+Thérèse fit à la hâte un léger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et
+elle y monta auprès de Laurent, en criant à Palmer:
+
+--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans
+vingt-quatre heures.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Palmer, forcé réellement de rester à Florence et d'en éloigner Thérèse,
+fut frappé d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il
+redoutait n'existait pas. La chaîne ne pouvait pas être renouée. Laurent
+ne songea même pas à émouvoir les sens de Thérèse; mais, certain de
+n'avoir pas perdu son coeur, il résolut de reprendre son estime. Il le
+résolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il éprouva tout
+naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait
+grandi dans son esprit. S'il l'eût implorée en ce moment, elle lui eût
+résisté sans peine, elle l'eût peut-être méprisé. Il s'en garda bien, ou
+plutôt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspiré pour commettre une
+pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rôle du coeur
+brisé, de l'enfant soumis et châtié, si bien qu'au bout du voyage, Thérèse
+se demandait si ce n'était pas lui la victime de ce fatal amour.
+
+Pendant ces trois jours de tête-à-tête, Thérèse se trouva heureuse auprès
+de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ère de sentiments exquis,
+une route inexplorée, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-là
+marché seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans
+inquiétude et sans combat, un être pâle et faible, qui n'était plus pour
+ainsi dire qu'une âme, et qu'elle s'imaginait retrouver dès cette vie,
+dans le paradis des pures essences, comme on rêve de se retrouver après la
+mort.
+
+Et puis elle avait été profondément froissée et humiliée par lui,
+brouillée et irritée contre elle-même; cet amour, accepté avec tant de
+vaillance et de grandeur, lui avait laissé une flétrissure, comme eût fait
+un entraînement de pure galanterie. Il était venu un moment où elle
+s'était méprisée de s'être laissé si grossièrement tromper. Elle se
+sentait donc renaître, et elle se réconciliait avec le passé en voyant
+pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitié
+enthousiaste plus belle que la passion, même dans ses meilleurs jours.
+
+C'est le 10 mai qu'ils arrivèrent à la Spezzia, une petite ville
+pittoresque à demi génoise et à demi florentine, au fond d'une rade bleue
+et unie comme le plus beau ciel. Ce n'était pas encore la saison des bains
+de mer. Le pays était une solitude enchantée, le temps frais et délicieux.
+A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un
+peu fatigué, se décida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de
+transport; un petit bateau à vapeur partait pour Gênes deux fois par
+semaine. Thérèse fut contente que le jour du départ ne fût pas pour le
+soir même. C'étaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle
+lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir.
+
+Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'était jamais si bien
+porté. Il avait un sommeil et un appétit d'enfant. Cette douce langueur
+des premiers jours de la complète guérison jetait son âme dans un trouble
+délicieux. Le souvenir de sa vie passée s'effaçait comme un mauvais rêve.
+Il se sentait et se croyait transformé radicalement pour toujours. Dans ce
+renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculté de souffrir. Il
+quittait Thérèse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses
+larmes. Cette soumission aux arrêts de la destinée était à ses yeux une
+expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas
+provoquée, mais il l'acceptait au moment où il sentait le prix de ce qu'il
+avait méconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire
+qu'elle devait aimer Palmer, qu'il était le meilleur des amis et le plus
+grand des philosophes. Puis, il s'écriait tout à coup:
+
+--Ne me dis rien, chère Thérèse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas
+encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en
+mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de
+mieux?
+
+Thérèse ne prononça pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les
+moments où Laurent, moins héroïque, la questionnait indirectement, elle
+lui répondait:
+
+--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce
+que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas.
+
+Ils passèrent le dernier jour à parcourir en barque la rade de la Spezzia.
+Ils se faisaient mettre à terre de temps en temps pour cueillir sur les
+rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque
+dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur
+ces beaux rivages d'où s'élancent à pic des montagnes couvertes de
+buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, dès qu'ils apercevaient
+un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporté leur
+dîner, qu'ils mangèrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de
+lavande et de romarin. La journée passa comme un rêve, c'est-à-dire
+qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle résuma pourtant les plus
+douces émotions de deux existences.
+
+Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de
+loin la fumée du _Ferruccio_, le bateau à vapeur de la Spezzia, que l'on
+chauffait pour le départ, et ce nuage noir passait sur son âme. Thérèse
+vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au
+batelier ce qu'il y avait encore à voir dans la baie.
+
+--Il y a, répondit-il, l'île Palmaria et la carrière de marbre _portor_.
+Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe
+pour prendre la mer, car il s'arrête en face, à Porto-Venere, pour
+recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de
+gagner son bord. Je réponds de tout.
+
+Les deux amis se firent conduire à l'île Palmaria.
+
+C'est un bloc de marbre à pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce
+et fertile du côté du golfe: il y a de ce côté quelques habitations à
+mi-côte et deux villas sur le rivage. Cette île est plantée, comme une
+défense naturelle, à l'entrée du golfe; dont la passe est fort étroite
+entre l'île et le petit port jadis consacré à Vénus. De là le nom de
+Porto-Venere.
+
+Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poétique, mais sa
+situation sur les rochers nus, battus de flots agités, car ce sont les
+premiers flots de la véritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est
+des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un décor plus frappant pour
+caractériser un nid de pirates. Les maisons, noires et misérables, rongées
+par l'air salin, s'échelonnent, démesurément hautes, sur le roc inégal.
+Pas une vitre qui ne soit brisée à ces petites fenêtres, qui semblent des
+yeux inquiets occupés à guetter une proie à l'horizon. Pas un mur qui ne
+soit dépouillé de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles
+déchirées par la tempête. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions
+appuyées les unes contre les autres et près de crouler toutes ensemble.
+Tout cela monte jusqu'à l'extrémité du promontoire, où tout cesse
+brusquement, et que terminent un vieux fort tronqué et l'aiguille d'un
+petit clocher planté en vigie en face de l'immensité. Derrière ce tableau,
+qui forme un plan détaché sur les eaux marines, s'élèvent d'énormes
+rochers d'une teinte livide, dont la base, irisée par les reflets de la
+mer, semble plonger dans quelque chose d'indécis et d'impalpable comme la
+couleur du vide.
+
+C'est de la carrière de marbre de l'île Palmaria, de l'autre côté de
+l'étroite passe, que Laurent et Thérèse contemplaient cet ensemble
+pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton
+rougeâtre qui confondait en une seule masse, homogène d'aspect, les
+rochers, les vieux murs et les ruines, à ce point que tout, l'église même,
+semblait taillé dans le même bloc, tandis que les grands rochers du
+dernier plan baignaient dans une lumière d'un vert glauque.
+
+Laurent fut frappé de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un
+regard de peintre où Thérèse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les
+feux du ciel embrasé.
+
+--Dieu merci! pensa-t-elle, voilà enfin l'artiste qui se réveille!
+
+En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensée pour son
+art.
+
+La carrière n'offrant que l'intérêt d'un moment, celui de voir de gros
+blocs d'un beau marbre noir veiné de jaune d'or, Laurent voulut gravir la
+pente rapide de l'île pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avança,
+sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'à une corniche de lichens
+où il se vit tout à coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait
+la mer, qui avait rongé sa base et qui s'y brisait avec un bruit
+formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette côte si escarpée, fut saisi
+d'un tel vertige, que, sans Thérèse, qui l'avait suivi et qui le
+contraignit de glisser tout de son long en arrière, il se serait laissé
+tomber dans le gouffre.
+
+En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle
+l'avait vu dans la forêt de ***
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rêve?
+
+--Non! non! s'écria-t-il en se relevant et en s'attachant à elle comme
+s'il eût cru se retenir à une force immuable; ce n'est plus le rêve, c'est
+la réalité! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout à l'heure!
+c'est l'image de la vie où je vais retomber! c'est l'abîme qui va se
+creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que
+j'allais écouter la nuit dans la rade de Gênes, et qui me hurlait le
+blasphème aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerçais à
+dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abîme plus
+profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thérèse, Thérèse,
+sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie à ce monstre qui est là, et
+qui ouvre déjà sa gueule hideuse pour dévorer ton pauvre enfant?
+
+--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu?
+
+Il parut s'éveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de
+Thérèse; car, en l'interpellant, il s'était cru seul; et il se retourna
+avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'était autre
+chose que le bras tremblant et fatigué de son amie.
+
+--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accès, ce n'est rien.
+Partons!
+
+Et il descendit précipitamment le versant qu'il avait monté avec elle.
+
+_Le Ferruccio_ arrivait à toute vapeur du fond de la Spezzia.
+
+--Mon Dieu, le voilà! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant
+d'être ici!
+
+--Laurent! reprit Thérèse d'un ton sévère.
+
+--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voilà tranquille. Ne sais-tu pas
+qu'à présent il suffit d'un regard de toi pour que j'obéisse avec joie?
+Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content!
+Donne-moi ta main, Thérèse. Tu vois, je ne t'ai pas demandé un seul baiser
+depuis trois jours de tête-à-tête! Je ne te demande que cette main loyale.
+Souviens-toi du jour où tu m'as dit: «N'oublie jamais qu'avant d'être ta
+maîtresse, j'ai été ton amie!» Eh bien, voilà ce que tu souhaitais, je ne
+te suis plus rien, mais je suis à toi pour la vie!...
+
+Il s'élança dans la barque, croyant que Thérèse resterait sur le rivage de
+l'île, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonté
+à bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprès de lui. Elle voulait
+s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent,
+et qui s'était embarqué avec les paquets à la Spezzia, n'avait rien oublié
+de ce qui était nécessaire à son maître pour le voyage.
+
+Elle profita donc du temps d'arrêt que faisait le petit _steamer_ devant
+Porto-Venere, pour monter à bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en
+question, les y attendait. On se souvient que c'était un homme de
+confiance choisi par M. Palmer. Thérèse le prit à l'écart.
+
+--Vous avez la bourse de votre maître? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a
+chargé de veiller à tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confié?
+
+--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui
+son portefeuille.
+
+Thérèse avait examiné les poches des habits de Laurent pendant qu'il
+dormait. Elle avait trouvé le portefeuille, elle le savait à peu près
+vide. Laurent avait dépensé beaucoup à Florence; les frais de sa maladie
+avaient été très-considérables. Il avait remis à Palmer le reste de sa
+petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait
+pas regardés. En fait de dépense, Laurent était un véritable enfant, qui
+ne savait encore le prix de rien à l'étranger, pas même la valeur des
+monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confié à Vicentino lui
+paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la
+frontière pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prévoyance.
+
+Thérèse remit à Vicentino tout ce qu'elle possédait en ce moment en Italie,
+et même sans garder ce qui lui était nécessaire pour elle-même pendant
+quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le
+temps de reprendre quelques pièces d'or dans le rouleau qu'elle glissa
+précipitamment au domestique, en lui disant:
+
+--Voilà ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime
+mieux que vous vous en chargiez.
+
+Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernière poignée de
+main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrité et
+désespéré lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant,
+elle n'était plus pour lui qu'une mère, elle avait le droit d'agir comme
+elle le faisait.
+
+Laurent n'avait rien vu.
+
+--Encore un moment, Thérèse! lui dit-il d'une voix étranglée par les
+larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage
+de descendre à leurs barques.
+
+Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui était assez
+commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manière révoltante.
+Thérèse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu
+sur le rocher de Palmaria.
+
+--De quoi vous inquiétez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses
+gâteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies
+ensemble là-bas, dans les sables.
+
+Thérèse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'était comme un
+gage d'amour à lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indélicat ou tout
+au moins d'équivoque dans cette idée, et son instinct de femme s'y refusa;
+mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une
+des barques d'attente attachées à l'escale, un enfant qui présentait aux
+passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une
+dernière pièce de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au
+petit marchand, pendant que celui-ci lui lançait son plus beau bouquet
+par-dessus le bord; elle le reçut adroitement et le répandit dans la
+cabine de Laurent, qui comprit la suprême pudeur de son amie, mais qui ne
+sut jamais que ces violettes étaient payées avec la seule et dernière
+obole de Thérèse.
+
+Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique
+contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile
+d'olive ou petits négociants côtiers, passa auprès de Laurent, et, l'ayant
+regardé, lui dit:
+
+--Tiens! c'est vous!
+
+Ils se serrèrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de
+physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'était pourtant un de
+ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appelés, en parlant
+d'eux à Thérèse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il
+ajoutait dans ces moments-là: «Les gens de ma classe!» car il n'avait
+jamais de dépit contre Thérèse sans se rappeler qu'il était
+gentilhomme.
+
+Mais Laurent était bien amendé, et, au lieu de se réjouir de cette
+rencontre, il donna intérieurement au diable ce témoin importun de son
+dernier adieu à Thérèse. M. de Vérac, c'était le nom de l'ancien ami,
+connaissait Thérèse pour lui avoir été présenté par Laurent à Paris, et,
+l'ayant respectueusement saluée, il lui dit qu'il avait bien bonne chance
+de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage
+comme elle et Laurent.
+
+--Mais je ne suis pas des vôtres, répondit-elle; je reste ici, moi.
+
+--Comment, ici? Où? A Porto-Venere?
+
+--En Italie.
+
+--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions à Gênes, et il revient
+demain?
+
+--Non! dit Laurent impatienté de cette curiosité, qui lui parut
+indiscrète: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela
+vous étonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que
+j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous?
+
+--Non! dit Vérac en souriant; mais je ne suis pas forcé...
+
+--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacité
+un peu altière; j'ai mérité ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que
+mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigné être une
+soeur et une mère pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire;
+donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitié.
+
+Vérac fut très-surpris de ce qu'il entendait. C'était une histoire qui
+pour lui ne ressemblait à rien. Il s'éloigna par discrétion, après avoir
+dit à Thérèse que rien de beau ne l'étonnait de sa part; mais il observa
+du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thérèse, debout sur l'escale,
+pressée et poussée par les indigènes qui s'embrassaient tumultueusement et
+bruyamment au son de la cloche du départ, donna un baiser maternel au
+front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la
+barque, et se fit aborder à l'informe et sombre escalier de roches plates
+qui donnait entrée à la bourgade de Porto-Venere.
+
+Laurent s'étonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner à
+la Spezzia:
+
+--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est là sans doute qui
+l'attend!
+
+Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, après avoir pris la
+mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en
+jetant une dernière fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la
+plate-forme du vieux fort ruiné, une silhouette dont le soleil dorait
+encore la tête et les cheveux agités par le vent: c'était la chevelure
+blonde de Thérèse et sa forme adorée. Elle était seule. Laurent lui tendit
+les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir,
+et ses lèvres murmurèrent deux mots que la brise emporta:
+
+--Pardon! pardon!
+
+M. de Vérac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus
+chatouilleux de la terre à l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du
+regard de son ancien compagnon de débauche. Il mettait même une sorte
+d'orgueil à le braver en ce moment.
+
+Quand la côte eût disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis
+sur un banc auprès de Vérac.
+
+--Ah çà! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette étrange aventure! Vous
+m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de
+Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous êtes un homme célèbre, va
+me demander quel dénoûment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques,
+qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosité. Que
+répondrai-je?
+
+--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se
+résume en trois paroles. Faut-il vous les redire?
+
+--C'est donc vous qui l'avez abandonnée le premier? J'aime mieux cela pour
+vous!
+
+--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'être trahi, c'est une
+gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais
+autrefois avec vous, c'était notre code; mais j'ai tout à fait changé de
+notions sur tout cela depuis que j'ai aimé. J'ai trahi, j'ai été quitté,
+j'en suis au désespoir: donc, nos anciennes théories n'avaient pas le sens
+commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquée
+ensemble un argument qui me débarrasse de mon regret et de ma souffrance,
+et je dirai que vous avez raison.
+
+--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne
+pas. Je vous plains, puisque vous voilà malheureux; seulement, je me
+demande s'il existe une femme qui mérite d'être tant pleurée, et si
+mademoiselle Jacques n'eût pas mieux fait de vous pardonner une infidélité
+que de vous renvoyer désolé comme vous voilà. Pour une mère, je la trouve
+dure et vindicative!
+
+--C'est que vous ne savez pas combien j'ai été coupable et absurde. Une
+infidélité! elle me l'eût pardonnée, j'en suis sûr; mais des injures, des
+reproches... pis que cela, Vérac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se
+respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_
+
+--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'était
+pas? si c'était un simple moment d'humeur?
+
+--Non! c'était de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez,
+c'était pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle était à moi. Retenez
+cela, Vérac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne.
+Il est fort possible qu'un beau matin vous vous réveilliez harassé de faux
+plaisirs et violemment épris d'une femme honnête. Cela peut vous arriver
+tout comme à moi, car je ne vous crois pas plus débauché que je ne l'ai
+été. Eh bien, quand vous aurez vaincu la résistance de cette femme, il
+vous arrivera probablement ce qui m'est arrivé: c'est qu'ayant pris la
+funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on méprise, vous
+soyez condamné à retomber dans ces besoins de liberté farouche dont
+l'amour élevé a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage
+dompté par un enfant et toujours prêt à le dévorer pour rompre sa chaîne.
+Et, un jour que vous aurez tué le faible gardien, vous vous enfuirez tout
+seul, rugissant de joie et secouant la crinière; mais alors... alors les
+bêtes du désert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous
+n'aimerez plus la liberté. Si peu et si mal que votre coeur eût accepté le
+lien, il le regrettera dès qu'il l'aura brisé, et il se trouvera saisi de
+l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le
+libertinage. C'est là un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu
+vous préserve de le connaître! Et, en attendant, moquez-vous comme je
+faisais, moi! Cela n'empêchera pas votre jour de venir, si la débauche n'a
+pas encore fait de vous un cadavre!
+
+M. de Vérac laissa couler en souriant ce torrent d'idéal qu'il écoutait
+comme une cavatine bien chantée au Théâtre-Italien. Laurent était sincère
+à coup sûr; mais peut-être son auditeur avait-il raison de ne pas attacher
+trop d'importance à son désespoir.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Thérèse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait
+renvoyé la barque qu'elle avait prise le matin et payée d'avance à la
+Spezzia. Au moment où le batelier l'avait ramenée du bateau à vapeur à
+Porto-Venere, elle avait remarqué qu'il était ivre; elle avait craint de
+revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque
+sur cette côte, elle l'avait congédié.
+
+Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dénûment absolu où elle
+se trouvait. Rien n'était plus simple pourtant que de retourner à l'hôtel
+de _la Croix de Malte_, à la Spezzia, où elle était descendue la veille
+avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre
+là l'arrivée de Palmer; mais cette idée de n'avoir pas une obole et d'être
+forcée de devoir à Palmer son déjeuner du lendemain lui causa une
+répugnance, puérile peut-être, mais insurmontable, dans les termes où elle
+se trouvait avec lui. A cette répugnance se joignait une inquiétude assez
+vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqué la
+tristesse déchirante de son regard lorsqu'elle était partie de Florence.
+Elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'un obstacle à leur mariage s'était
+élevé tout à coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvénients
+réels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre
+l'obstacle, de quelque part qu'il pût venir. Thérèse obéit à une solution
+toute d'instinct, qui était de rester jusqu'à nouvel ordre à Porto-Venere.
+Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris à tout hasard avec
+elle, de quoi passer, n'importe où, quatre ou cinq jours. En fait de
+bijoux, elle avait une montre et une chaîne d'or; c'était un gage qu'elle
+pouvait laisser jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'argent de son travail, qui
+devait être arrivé à Gênes sous forme de mandat sur un banquier. Elle
+avait chargé Vicentino de prendre ses lettres à la poste restante de Gênes
+et de les lui envoyer à la Spezzia.
+
+Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere
+n'était pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du côté de la
+passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intérieur de la ville,
+tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en
+plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetés
+jusque vers le milieu de la rue. Cette rue étroite et rapide, toute pavée
+en dalles brutes, était encombrée d'enfants, de poules et de grands vases
+de cuivre placés sous les angles irréguliers formés par les toits, à
+l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le
+thermomètre de la localité: l'eau douce y est si rare, qu'aussitôt qu'un
+nuage paraît dans la direction du vent, les ménagères s'empressent de
+placer tous les récipients possibles devant leur porte, afin de ne rien
+perdre du bienfait que le ciel leur envoie.
+
+En passant devant ces portes béantes, Thérèse avisa un intérieur qui lui
+parut plus propre que les autres, et d'où s'exhalait une odeur d'huile un
+peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure
+douce et honnête lui inspira confiance, et justement cette femme la
+prévint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thérèse put
+donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air
+obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et
+demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit.
+
+--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et où vous
+serez plus tranquille que dans l'auberge, où vous entendriez les mariniers
+chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne
+voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la
+rue que vous me connaissiez avant de venir ici.
+
+--Soit, dit Thérèse, montrez-moi cette chambre.
+
+--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pièce
+vaste et misérable d'où l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer
+et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitié à première vue, sans
+trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge
+contre des liens qu'elle ne voulait pas être forcée d'accepter. C'est de
+là qu'elle écrivit le lendemain à sa mère:
+
+«Ma chère bien-aimée, me voilà tranquille depuis douze heures et en pleine
+possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou
+d'années! Tout a été remis en question en moi-même, et vous allez être
+juge de la situation.
+
+«Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoué et ne le sera
+pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai
+embarqué hier au soir. Si je n'ai pas sauvé sa pauvre âme, et je n'ose
+guère m'en flatter, du moins je l'ai amendée, et j'y ai fait entrer pour
+quelques instants la douceur de l'amitié. Si j'avais voulu l'en croire, il
+était pour jamais guéri de ses orages; mais je voyais bien, à ses
+contradictions et à ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce
+qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien définir qu'en
+l'appelant l'amour de ce qui n'est pas.
+
+«Hélas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maîtresse quelque chose comme
+la Vénus de Milo, animée du souffle de ma patronne sainte Thérèse, ou
+plutôt il faudrait que la même femme fut aujourd'hui Sapho et demain
+Jeanne d'Arc. Malheur à moi d'avoir pu croire qu'après m'avoir ornée dans
+son imagination de tous les attributs de la Divinité, il n'ouvrirait pas
+les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine,
+pour avoir pu accepter la tâche d'inspirer un culte! Mais non, je ne
+l'étais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas à moi; le jour où je me
+suis laissé porter sur cet autel, je lui disais: «Puisqu'il faut
+absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien
+mieux, adore-moi, hélas! sauf à me briser demain!»
+
+«Il m'a brisée! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prévu, et je
+m'y étais soumise d'avance.
+
+«Pourtant j'ai été faible, indignée et infortunée, quand cet affreux
+moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de
+guérir plus vite que je n'espérais.
+
+«Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que
+je l'épouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore?
+Que vous dirais-je, ma bien-aimée? Il me vient encore des scrupules et des
+craintes. Il y a peut-être de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu
+passer avec moi les derniers moments que j'ai passés avec Laurent: il m'a
+laissée seule avec lui trois jours, trois jours que je savais être et qui
+ont été sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il
+en répondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir à
+quoi s'en tenir? Il y a eu là, de sa part, je ne sais quel
+désintéressement romanesque ou quelle discrétion exagérée qui ne peut
+partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant
+donné à réfléchir.
+
+«Je vous ai écrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fût
+fait un devoir sacré de me réhabiliter, par le mariage, des affronts que
+je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance
+et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'être
+sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis
+désormais aimer.
+
+«Cependant aujourd'hui j'hésite, parce qu'il me semble qu'il se repent.
+Est-ce que je rêve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me
+suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent,
+il n'a pas attendu que je lui dise: «Je pars pour Florence;» il m'a dit:
+«Nous partons!» Les vingt nuits que j'ai passées au chevet de Laurent, il
+les a passées dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: «Vous vous
+tuez!» mais seulement: «Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.»
+Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'à ses yeux
+je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions
+comme adopté à nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa
+confiance et sa générosité augmentaient mon amour pour lui, et je lui
+savais un gré infini de le comprendre. Par là, il me relevait à mes
+propres yeux, et il me rendait fière de lui appartenir.
+
+«Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilité au dernier
+moment? Un obstacle imprévu? Avec la volonté dont je le sais doué, je ne
+crois guère aux obstacles; il semble plutôt qu'il ait voulu m'éprouver.
+Cela m'humilie, je l'avoue. Hélas! je suis devenue affreusement
+susceptible depuis que je suis déchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui
+comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela?
+
+«Ou bien peut-être a-t-il fait un retour sur lui-même et s'est-il dit
+enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empêcher de songer
+à moi: qu'y aurait-il là d'étonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un
+homme prudent et raisonnable. En découvrant en lui des trésors
+d'enthousiasme et de foi, j'ai été bien surprise. Ne pourrait-il pas être
+un de ces caractères qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent
+à aimer passionnément les victimes? C'est un instinct naturel aux gens
+forts, c'est la sublime pitié des coeurs heureux et purs! Il y a eu des
+moments où je me disais cela pour me réconcilier avec moi-même, quand
+j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout,
+qui m'avait attachée à lui!
+
+«Tout ce que je vous dis là, chère bien-aimée, je n'oserais pourtant le
+dire à Richard Palmer, s'il était là! Je craindrais que mes doutes ne lui
+fissent un chagrin affreux, et me voilà bien embarrassée, car ces doutes,
+je les ai malgré moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour
+demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en épousant une femme qu'il
+aime, dit-il, depuis dix ans, à qui il n'en a jamais dit le premier mot,
+et qu'il se décide à attaquer le jour où il la trouve sanglante et brisée
+sous les pieds d'un autre homme?
+
+«Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer où j'attends
+assez passivement le mot de ma destinée. Peut-être Palmer est-il à la
+Spezzia, à trois lieues d'ici. C'est là que nous nous étions donné
+rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutôt comme une peureuse, je
+ne peux pas me décider à aller lui dire: «Me voilà!» Non, non! s'il doute
+de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonné à l'autre cinq
+ou six outrages par jour. À celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un
+soupçon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut désormais un amour sublime
+ou rien! Ai-je donc cherché le sien? Il me l'a imposé en me disant: «Ce
+sera le ciel!» _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-être l'enfer
+qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompée. Eh bien, il ne faut pas que
+Palmer me trompe en se trompant lui-même; car, après cette nouvelle erreur,
+il ne me resterait plus qu'à nier tout, à me dire que, comme Laurent,
+j'ai à jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si
+avec cette certitude-là je supporterais la vie, moi!
+
+«Pardon, ma bien-aimée, mes agitations vous font du mal, j'en suis sûre,
+bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquiétude
+pour ma santé; je me porte à merveille, j'ai sous les yeux la plus belle
+mer, et sur la tête le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne
+manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-être demain vous
+écrirai-je que mes incertitudes sont évanouies. Aimez toujours votre
+Thérèse, qui vous adore.»
+
+Palmer était, en effet, à la Spezzia depuis la veille. Il était arrivé à
+dessein juste une heure après le départ du _Ferruccio_. Ne trouvant pas
+Thérèse à _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait dû embarquer
+Laurent à l'entrée du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul à
+neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait à
+l'hôtel. Le brave garçon n'était pas sujet à s'enivrer. Il avait été
+_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, après avoir dîné sur
+l'herbe avec Thérèse, lui avait donnée, et qu'il avait bue pendant la
+station des deux amis à l'île de Palmaria, si bien qu'il se souvenait
+assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ à bord du
+_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ à
+Porto-Venere.
+
+Si Palmer l'eût interrogé avec calme, il eût bientôt découvert que les
+idées du barcarolle n'étaient pas très-nettes sur le dernier point; mais
+Palmer, avec son air grave et impassible, était très-irritable et
+très-passionné. Il crut que Thérèse était partie avec Laurent, partie en
+rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vérité. Il
+se le tint pour dit, et rentra à l'hôtel, où il passa une nuit terrible.
+
+Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes proposé
+d'écrire. Nous avons intitulé notre récit _Elle el lui_, c'est-à-dire
+Thérèse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est
+nécessaire d'en dire pour faire comprendre les événements auxquels il se
+trouva mêlé, et nous pensons que son caractère sera suffisamment expliqué
+par sa conduite. Hâtons-nous de dire seulement en trois mots que Richard
+était aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil,
+l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractère n'était
+pas toujours à la hauteur de l'idée qu'il s'en était faite, et qu'en
+voulant s'élever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait
+un rêve généreux, mais peut-être irréalisable en amour.
+
+Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie à des
+pensées de suicide, dont le détourna cependant une sorte de mépris pour
+Thérèse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui
+donna les conseils de la raison. Thérèse était femme, et il n'eût pas dû
+la soumettre à une épreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en était ainsi,
+puisque Thérèse, placée si haut dans son estime, avait été vaincue par une
+passion déplorable après des promesses sacrées, il ne fallait plus croire
+à aucune femme, et aucune femme ne méritait le sacrifice de la vie d'un
+galant homme. Palmer en était là, lorsqu'il vit aborder près du lieu où il
+se trouvait un élégant canot noir, monté par un officier de marine. Les
+huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince
+embarcation sur le flot tranquille relevèrent leurs rames blanches en
+signe de respect avec une précision militaire; l'officier mit pied à terre
+et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin.
+
+C'était le capitaine Lawson, commandant la frégate américaine _l'Union_,
+en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances
+maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs années,
+des navires destinés à protéger leurs relations commerciales dans les
+différents parages du globe.
+
+Lawson était l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donné à Thérèse une
+lettre de recommandation pour lui, dans le cas où elle voudrait visiter le
+navire en parcourant la rade.
+
+Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien.
+Il n'avait reçu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part.
+Il l'emmena déjeuner à son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_
+quittait la station à la fin du printemps; Palmer caressa l'idée de
+profiter de l'occasion pour retourner en Amérique. Tout lui semblait rompu
+entre Thérèse et lui; pourtant il résolut de rester à la Spezzia, la vue
+de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les
+moments difficiles de sa vie.
+
+Il y était depuis trois jours, habitant le navire américain beaucoup plus
+que l'hôtel de _la Croix de Malte_, s'efforçant de reprendre goût aux
+études sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie,
+lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin à déjeuner, moitié riant, moitié
+soupirant, qu'il était tombé amoureux depuis la veille, et que l'objet de
+sa passion était un problème sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un
+homme du monde comme M. Palmer.
+
+C'était une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq à trente ans. Il ne
+l'avait vue qu'à une fenêtre où elle était assise, faisant de la dentelle.
+La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute
+la côte génoise. C'était autrefois une branche de commerce que les métiers
+ont minée, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes
+et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne était épris
+appartenait à la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de
+travail, mais encore par la pauvreté du gîte où il l'avait aperçue.
+Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui
+causaient du doute. Elle avait des cheveux ondés qui n'étaient ni bruns ni
+blonds, des yeux rêveurs, un teint pâle. Elle avait très-bien vu que, de
+l'auberge où il s'était réfugié contre la pluie, le jeune officier la
+contemplait avec curiosité. Elle n'avait daigné ni l'encourager, ni se
+soustraire à ses regards. Elle lui avait offert l'image désespérante de
+l'indifférence personnifiée.
+
+Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrogé l'aubergiste de Porto
+Venere. Celle-ci lui avait répondu que l'étrangère était là depuis trois
+jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa
+nièce et qui mentait probablement, car c'était une vieille intrigante qui
+louait une mauvaise chambre au détriment de l'auberge attitrée et patentée,
+et qui se mêlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais
+qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce,
+méritait le mépris des gens établis et des voyageurs qui se
+respectent.
+
+En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus pressé
+que d'aller chez la vieille et de lui demander à loger pour un de ses amis
+qu'il attendait, espérant, à la faveur de cette histoire, la faire causer
+et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille
+avait été impénétrable et même incorruptible.
+
+Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue éveilla
+l'attention de Palmer. Ce pouvait être celui de Thérèse; mais que
+faisait-elle et pourquoi se cachait-elle à Porto-Venere? Sans doute, elle
+n'y était pas seule; Laurent devait être caché dans quelque autre coin.
+Palmer agita en lui-même la question de savoir s'il s'en irait en Chine
+pour n'être pas témoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus
+raisonnable, qui était de savoir à quoi s'en tenir.
+
+Il se fit conduire aussitôt à Porto-Venere et n'eut pas de peine à y
+découvrir Thérèse, logée et occupée ainsi qu'on le lui avait raconté.
+L'explication fut vive et franche. Tous deux étaient trop sincères pour se
+bouder; aussi tous deux s'avouèrent-ils qu'ils avaient eu beaucoup
+d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas été averti par
+Thérèse du lieu de sa retraite, Thérèse pour n'avoir pas été mieux
+cherchée et plus tôt retrouvée par Palmer.
+
+--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir
+comme abandonnée à un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas!
+
+--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi étiez-vous
+triste et comme désespéré en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en
+arrivant ici, vous n'ayez pas su découvrir où j'étais dès le premier jour?
+Vous avez donc supposé que j'étais partie, et qu'il était inutile de me
+chercher?
+
+--Écoutez-moi, dit Palmer éludant la question, et vous verrez que j'ai eu,
+depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la
+tête. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et
+pouvant prétendre à vous épouser, j'ai passé à côté d'un bonheur dont le
+regret et le rêve ne m'ont jamais quitté. J'étais dès lors l'amant d'une
+femme qui s'est jouée de moi de mille manières. Je me croyais, je me suis
+cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protéger. Enfin
+elle a mis le comble à son ingratitude et à sa perfidie, et j'ai pu
+l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-même. Eh bien, cette femme que
+je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvée à Florence au moment où
+Laurent devait partir. Abandonnée d'un nouvel amant qui m'avait succédé,
+elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois déjà elle m'avait
+trouvé généreux ou faible! Elle m'écrivait une lettre de menaces, et,
+feignant une jalousie absurde, elle prétendait venir vous insulter en ma
+présence. Je la savais femme à ne reculer devant aucun scandale, et je ne
+voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement témoin de ses
+fureurs. Je ne pus la décider à ne pas se montrer, qu'en lui promettant
+d'avoir une explication avec elle le jour même. Elle demeurait précisément
+dans l'hôtel où nous logions auprès de notre malade, et, quand le voiturin
+qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle était là, résolue
+à faire un esclandre. Son thème odieux et ridicule était de crier, devant
+tous les gens de l'hôtel et de la rue, que je partageais ma nouvelle
+maîtresse avec Laurent de Fauvel. Voilà pourquoi je vous fis partir avec
+lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous
+compromettre, et sans vous exposer à la voir ou à l'entendre. A présent,
+ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre à une épreuve en vous laissant,
+seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez
+pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de
+l'enfer se sont mises après moi.
+
+--Et voilà ce que je vous reproche, dit Thérèse.
+
+--Ah! que voulez-vous! s'écria Palmer, j'ai été si odieusement trompé dans
+ma vie! Cette misérable femme avait remué en moi tout un monde d'amertume
+et de mépris.
+
+--Et ce mépris a rejailli sur moi?
+
+--Oh! ne dites pas cela, Thérèse,
+
+--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai été bien trompée, et je croyais en
+vous quand même.
+
+--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir été forcé de vous
+confier mon passé. Vous allez croire qu'il peut réagir sur mon avenir, et
+que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai été
+abreuvé. Voyons, voyons, ma chère Thérèse, chassons ces tristes pensées.
+Vous êtes ici dans un endroit à donner le _spleen_. La barque nous attend;
+venez vous établir à la Spezzia.
+
+--Non, dit Thérèse, je reste ici, moi.
+
+--Comment? qu'est-ce donc? du dépit entre nous?
+
+--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous,
+je n’en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre
+affection soit un idéal de sincérité, car j'y veux, quant à moi, faire
+tout ce qui est possible à une âme croyante; mais je ne vous savais pas
+jaloux, vous l'avez été et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est
+pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est
+tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande où
+nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer,
+j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et à la
+solitude.
+
+«Ces nouveaux tourments qui semblent se préparer, ce n'est pas pour moi
+seule que je les redoute; s'il était possible qu'en amour l'un des deux
+fût heureux quand l'autre souffre, la route du dévouement serait toute
+tracée et facile à suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien:
+je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voilà
+donc entraînée à gâter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne
+inoffensive, et je commence à faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi;
+nous pensions nous connaître, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui
+m'avait charmé en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez
+déjà plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'étais
+il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais
+maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des
+doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais
+un calcul en vous épousant? Oh! ne dites pas que cette idée ne vous
+viendra jamais; elle vous viendra malgré vous. Je sais trop comment d'un
+soupçon on passe à un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un
+premier désenchantement à un dégoût injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai
+assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire,
+je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit dès le
+premier jour, et, si vous l'avez oublié, moi, je m'en souviens. Éloignons
+donc cette idée de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends
+provisoirement ma parole, jusqu'à ce que je puisse compter sur votre
+estime, telle que je croyais la posséder. Si vous ne voulez pas vous
+soumettre à une épreuve, quittons-nous tout de suite. Quant à moi, je vous
+jure que je ne veux rien vous devoir, pas même le plus léger service, dans
+la position où je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut
+que vous compreniez ma volonté. Je me trouve ici logée et nourrie sur
+parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confié à Vicentino pour les
+frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la
+dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que
+je reçoive de Gênes l'argent qui m'est dû, je peux gagner ici, au jour le
+jour, de quoi, sinon récompenser, du moins défrayer ma bonne hôtesse de la
+très-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'éprouve ni humiliations,
+ni souffrance de cet état de choses, et il faut qu'il dure jusqu'à ce que
+mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai à prendre. Jusque-là,
+retournez à la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de
+la dentelle, tout en causant avec vous.
+
+Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grâce. Il espérait
+regagner la confiance de Thérèse, et il sentait bien l'avoir ébranlée par
+sa faute.
+
+
+
+
+X
+
+
+Quelques jours après, Thérèse reçut une lettre de Genève. Laurent s'y
+accusait par écrit de tout ce dont il s'était accusé en paroles, comme
+s'il eût voulu consacrer ainsi le témoignage de son repentir.
+
+«Non, disait-il, je n'ai pas su te mériter. J'ai été indigne d'un amour si
+généreux, si pur et si désintéressé. J'ai lassé ta patience, ô ma soeur, ô
+ma mère! Les anges aussi se fussent lassés de moi! Ah! Thérèse, à mesure
+que je reviens à la santé et à la vie, mes souvenirs s'éclaircissent, et
+je regarde dans mon passé comme dans un miroir qui me montre le spectre
+d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sûr, ce
+malheureux était en démence; ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers
+cette épouvantable maladie physique dont tu m'as sauvé par miracle, j'ai
+pu, trois et quatre mois d'avance, être sous le coup d'une maladie morale
+qui m'ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela
+était, n'aurais-tu pas dû me pardonner?... Mais ce que je dis là, hélas!
+n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale?
+Celui qui tue son père ne pourrait-il pas invoquer la même excuse que moi?
+Le bien, le mal, voici la première fois que cette notion me tourmente.
+Avant de te connaître, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimée, je
+n'y avais jamais songé. Le mal était pour moi un monstre de bas étage, la
+bête apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des
+hommes dans les bas-fonds infects de la société; le mal! pouvait-il
+approcher de moi, l'homme de la vie élégante, le beau de Paris, le noble
+fils des Muses! Ah! imbécile que j'étais, je me figurais donc, parce que
+j'avais la barbe parfumée et les mains bien gantées, que mes caresses
+purifiaient la grande prostituée des nations, l'orgie, ma fiancée, qui
+m'avait lié à elle d'une chaîne aussi noble que celle qui lie les forçats
+dans les bagnes? Et je t'ai immolée, ma pauvre douce maîtresse, à mon
+brutal égoïsme, et, après cela, j'ai relevé la tête en disant: «C'était
+mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait être mal de ce que j'ai le
+droit de faire!» Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai été criminel;
+et je ne m'en suis pas douté! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre,
+toi mon seul bien, le seul être qui m'eût jamais aimé et qui fût capable
+d'aimer l'enfant ingrat et insensé que j'étais! C'est seulement quand j'ai
+vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux,
+que j'ai compris que j'étais à jamais seul et abandonné sur la terre!»
+
+Une longue partie de cette première lettre était écrite sur un ton
+d'exaltation dont la sincérité se trouvait confirmée par des détails de
+réalité et un brusque changement de ton, caractéristique chez Laurent.
+
+«Croirais-tu qu'en arrivant à Genève, la première chose que j'aie faite
+avant de songer à t'écrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet
+d'été, fort joli, ma foi, et très-bien coupé, que j'ai trouvé chez un
+tailleur français, rencontre agréable pour un voyageur pressé de quitter
+cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voilà donc courant les rues
+de Genève, enchanté de mon gilet neuf, et m'arrêtant devant la boutique
+d'un libraire où une certaine édition de Byron, reliée avec un grand goût,
+me paraissait une tentation irrésistible. Que lire en voyage? Je ne peux
+pas souffrir les livres de voyage précisément, à moins qu'ils ne parlent
+de pays où je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poëtes, qui vous
+promènent dans le monde de leurs rêves, et je me suis payé cette édition.
+Et puis j'ai suivi au hasard une très-jolie fille court vêtue qui passait
+devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre
+d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus à mon gilet qu'à
+elle. Tout à coup elle a pris à droite, et moi à gauche sans m'en
+apercevoir, et je me suis trouvé de retour à mon hôtel, où, en voulant
+serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouvé les violettes
+doubles que tu avais semées dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos
+adieux. Je les avais ramassées une à une avec soin, et je les gardais
+comme une relique; mais voilà qu'elles m'ont fait pleurer comme une
+gouttière, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait été le principal
+événement de ma matinée, je me suis dit:
+
+«--Voilà pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aimé!»
+
+Ailleurs, il disait:
+
+«Tu m'as fait promettre de soigner ma santé, en me disant: «Puisque c'est
+moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te
+défendre de la perdre.» Hélas! ma Thérèse, que veux-tu donc que j'en fasse,
+de cette maudite santé qui commence à m'enivrer comme le vin nouveau? Le
+printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais
+dépend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le véritable amour, toi,
+et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que
+tu n'as pas fait? Où la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non,
+certes: il n'y a là que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien
+sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire,
+ma pauvre amie, que ceux à qui l'on se sacrifie ne le méritent guère; mais
+moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me résoudre à partager
+avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'épouser alors? Oh!
+pour le coup, Thérèse, tu ne peux pas penser à cela sans rire... ou sans
+trembler. Moi, enchaîné de par la loi, quand je ne peux pas seulement
+l'être par ma propre volonté!
+
+«J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux.
+J'ai fait la cour à cette fidèle amante, et je l'ai eue pour une perruche
+verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naïvement:
+«Dame! c'est sa faute, à _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!» Et,
+depuis ce jour-là, je me suis promis de ne jamais aimer une femme
+entretenue, c'est-à-dire un être qui a envie de tout ce que son amant ne
+lui donne pas.
+
+«Alors, en fait de maîtresse, je ne vois plus qu'une aventurière, comme on
+en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nées princesses, mais qui
+ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche
+pour combler les abîmes de ces passés-là.--Une actrice en renom? Cela m'a
+tenté souvent; mais il faudrait que ma maîtresse renonçât au public, et
+c'est là un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non,
+Thérèse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que
+je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne à mon ancienne
+vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillée en moi
+par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas
+ainsi: des femmes pour les sens et une maîtresse pour mon âme? Il ne
+dépend ni de toi, ni de moi, Thérèse, que tu ne sois pas cette maîtresse,
+cet idéal rêvé, perdu, pleuré, et rêvé plus que jamais. Tu ne peux t'en
+offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma
+pensée sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse
+jamais dire: «Je l'ai remplacée, cette Thérèse.»
+
+»Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusée
+pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passés
+ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait
+encore du mal. Eh bien, tu t'es trompée. Cela m'aurait tué lorsque pour la
+première fois je t'ai questionnée avec emportement sur son compte: j'étais
+encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu
+m'as laissé deviner le _secret_ que tu n'étais pas forcée de me confier,
+j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je
+réparais toutes mes fautes. J'ai examiné attentivement votre manière
+d'être ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnément et qu'il me
+témoignait pourtant la tendresse d'un père. Cela, vois-tu, Thérèse, m'a
+bouleversé. Je n'avais pas l'idée de cette générosité, de cette grandeur
+dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sûr de toi, lui! comme il te
+comprend, comme il te mérite par conséquent! Cela m'a rappelé le temps où
+je te disais: «Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!» Ah! quel odieux
+sentiment j'avais alors dans l'âme! Je voulais être délivré de ton amour,
+qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais répondu: «Eh
+bien, je l'aime!...» je t'aurais tuée?
+
+«Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait déjà, et il n'a pas craint de se
+consacrer à toi au moment où peut-être tu m'aimais encore! Moi, en
+pareille circonstance, je n'aurais jamais osé me risquer. J'avais une trop
+belle dose de cet orgueil que nous portons si fièrement, nous autres
+hommes du monde, et qui a été si bien inventé par les sots pour nous
+empêcher de vouloir conquérir le bonheur à nos risques et périls, ou de
+savoir seulement le ressaisir quand il nous échappe.
+
+»Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te
+disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais déjà, et
+c'est là ce qui achevait de m'éloigner de toi. Il y a eu, dans les
+derniers temps, bien des heures où j'ai été prêt à me jeter à tes pieds;
+j'étais arrêté par cette idée: «Il est trop tard, elle en aime un autre.
+Je l'ai voulu, mais elle n'eût pas dû le vouloir. Donc, elle est indigne
+de moi!»
+
+«Voilà comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sûr à
+présent, si j'étais revenu à toi sincèrement, quand même tu aurais
+commencé à aimer Dick, tu me l'aurais sacrifié. Tu aurais recommencé ce
+martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de
+m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thérèse, c'est là ce qui m'a
+donné la force de me sauver à Florence sans te dire un seul mot. Je
+sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre
+manière de réparer mes torts que de te laisser seule auprès d'un homme qui
+t'aimait véritablement.
+
+«C'est encore là ce qui a soutenu mon courage à la Spezzia, durant cette
+journée où j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grâce; mais cette
+détestable pensée ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie.
+Je ne sais pas si tu avais dit à ce batelier de ne pas nous perdre de vue;
+mais c'était bien inutile, va! Je me serais jeté dans la mer plutôt que de
+vouloir trahir la confiance que Palmer me témoignait en nous laissant
+ensemble.
+
+«Dis-le-lui donc, à lui, que je t'aime véritablement, autant que je puis
+aimer. Dis-lui que c'est à lui, autant qu'à toi, que je dois de m'être
+condamné et exécuté comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour
+accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-même à
+présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai été un sot ou un lâche
+de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel, sauf à abandonner ensuite, en
+lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thérèse, c'est
+ainsi que, moi-même, j'eusse probablement jugé chez un autre la conduite
+que j'ai pourtant tenue vis-à-vis de toi et de Palmer avec autant de
+résolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je
+ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends
+justice. «Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin
+de là, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force
+aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met à
+penser à ce qu'il eût pu être et à ce qu'il est maintenant pour toi, sa
+tête s'égare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec
+orgueil: «J'aurais pu troubler, disputer et peut-être détruire ce bonheur:
+je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit
+maintenant à l'amitié de Thérèse.»
+
+Thérèse répondit avec tendresse à son pauvre enfant. C'est sous ce titre
+qu'il était désormais enseveli et comme embaumé dans le sanctuaire du
+passé... Thérèse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer.
+Il ne lui semblait pas qu'elle pût jamais regretter le temps où, tous les
+matins, elle s'éveillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait
+pas lui tomber sur la tête.
+
+Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse
+s'était emparée d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de
+Porto-Venere. C'était comme un détachement de la vie qui, par moment,
+n'était pas sans charme pour elle; mais c'était quelque chose de morne et
+d'abattu qui n'était pas dans son caractère et qu'elle ne s'expliquait pas
+à elle-même.
+
+Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait à propos de
+Palmer: elle lui en fit brièvement le plus grand éloge et lui dit de sa
+part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se résoudre à le
+prendre pour confident de leur intimité. Elle répugnait à faire part de sa
+véritable situation, c'est-à-dire à confier des engagements sur lesquels
+elle ne s'était pas dit à elle-même son dernier mot. Et, quand même elle
+eût été fixée, n'eût-il pas été trop tôt pour dire à Laurent: «Vous
+souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!»
+
+L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit
+de la dentelle pendant quinze jours avec une persévérance qui désolait
+Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin à la tête de quelques billets de banque,
+elle paya largement sa bonne hôtesse et se permit de sortir avec Palmer
+pour se promener autour du golfe; mais elle désira rester à Porto-Venere
+encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait à
+cette morne et misérable résidence.
+
+Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se
+définissent. C'est avec sa mère que Thérèse venait à bout, dans ses
+lettres, de s'épancher.
+
+«Je suis encore ici, lui écrivait-elle au mois de juillet, en dépit d'une
+chaleur dévorante. Je me suis attachée comme un coquillage à ce rocher où
+jamais un arbre n'a pu songer à pousser, mais où soufflent des brises
+énergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue
+continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue
+en quelque sorte nécessaire. Le pays que j'ai derrière moi, et qu'en moins
+de deux heures je peux gagner en barque, était ravissant au printemps. En
+s'enfonçant dans les terres au fond du golfe, à deux ou trois lieues de la
+côte, on découvre les sites les plus étranges. Il y a une certaine région
+de terrains déchirés par je ne sais quels anciens tremblements de terre,
+qui présente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines
+de sable rouge recouvertes de pins et de bruyères, s'échelonnant les unes
+sur les autres, et offrant sur leurs crêtes d'assez larges voies
+naturelles qui tout à coup tombent à pic dans les abîmes et vous laissent
+fort embarrassé de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se
+trompe dans le dédale des petits sentiers battus par les pieds des
+troupeaux, on arrive à d'autres abîmes, et nous sommes restés quelquefois,
+Palmer et moi, des heures entières sur ces sommets boisés, sans retrouver
+le chemin qui nous y avait amenés. De là, on plonge sur une immensité de
+pays cultivé, coupé de place en place avec une sorte de régularité par ces
+accidents étranges, et au delà de cette immensité se déploie l'immensité
+bleue de la mer. De ce côté-là, il semble que l'horizon n'ait pas de
+limites. Du côté du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont
+les crêtes, hardiment dessinées, étaient encore couvertes de neige quand
+je suis arrivée ici. «Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes
+en fleurs et de ces arbres de bruyère blanche qui répandaient un parfum si
+frais et si fin aux premiers jours de mai. C'était alors un paradis
+terrestre: ces bois étaient pleins de faux ébéniers, d'arbres de Judée, de
+genêts odorants et de cytises étincelant comme de l'or au milieu des noirs
+buissons de myrte. A présent, tout est brûlé, les pins exhalent une odeur
+acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfumés naguère, n'offrent
+plus que des tiges coupées, noires comme si le feu y avait passé; les
+moissons enlevées, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de
+grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre
+heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie
+boisée du pays, le retour n'est pas agréable, et toutes les hauteurs qui
+entourent immédiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont
+si nues, que c'est encore à Porto-Venere et dans l'île Palmaria que l'on
+peut respirer le mieux.
+
+«Et puis il y a un fléau à la Spezzia: ce sont les moustiques engendrés
+par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marécages
+que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des
+terres qui nous gêne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes
+par conséquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre,
+quelles tempêtes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau
+qui change de couleur et de sentiment à chaque minute du jour et de la
+nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous
+représenter l'effroyable variété; tous les sanglots du désespoir, toutes
+les imprécations de l'enfer s'y sont donné rendez-vous, et, de ma petite
+fenêtre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abîme qui tantôt rugissent
+une bacchanale sans nom, tantôt chantent des hymnes sauvages encore
+redoutables dans leur plus grand apaisement.
+
+«Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les goûts champêtres
+et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai
+pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit?
+Peut-être! Nous sommes de si étranges créatures, nous autres femmes! Il
+faut que je vous le confesse, ma bien-aimée, j'ai passé bien des jours
+avant de m'habituer à me passer de mon supplice, je ne savais que faire de
+moi, n'ayant plus personne à servir et à soigner. Il eût fallu que Palmer
+fût un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, dès qu'il a fait mine
+de l'être, je me suis révoltée, et, à présent qu'il est redevenu bon comme
+un ange, je ne sais plus à qui m'en prendre de l'épouvantable ennui qui
+m'envahit par moments. Hélas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le
+dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-même, ou, si je le sais,
+de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du
+pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les
+toits, ou plutôt sur les toits, et où je me plais à être seule, ignorée,
+oubliée du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre
+travail que celui qui me plaît. Je fais poser des petits enfants, et je
+m'amuse à composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si
+je ne vous dis pas où j'en suis de mon coeur et de ma volonté, vous serez
+encore plus inquiète. Eh bien, sachez-le, je suis bien décidée à épouser
+Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me résoudre à fixer
+l'époque du mariage, je crains pour lui et pour moi-même le lendemain de
+cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'âge des illusions, et,
+après une vie comme la mienne, on a cent ans d'expérience et, par
+conséquent, de terreurs! Je me suis crue absolument détachée de Laurent,
+je l'étais absolument en effet à Gênes, le jour où il me dit que j'étais
+son fléau, l'assassin de son génie et de sa gloire. A présent, je ne me
+sens plus si indépendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les
+lettres adorables de douceur et d'abnégation qu'il m'a écrites pendant ces
+deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore à ce
+malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon
+complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage.
+Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour où il
+aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aimée,
+je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui;
+mais, le jour où Palmer voudra briser l'amitié qui a survécu en moi à
+cette malheureuse passion, peut-être n'aimerai-je plus Palmer.
+
+«Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'être un
+grand philosophe, et il persiste à croire que ce qui lui paraît juste et
+bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect à ses yeux. Moi aussi, je le
+crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les
+compter, sur la situation calme et douce où nous voici. J'ai des accès de
+spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas très-clairvoyant
+et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent
+appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouché. Si le
+mal futur se borne à ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrités et
+l'esprit assombri sans qu'il s'en aperçoive et s'en affecte, nous pourrons
+vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait à scruter mes
+regards distraits, à vouloir percer le voile de mes rêveries, à faire
+enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes
+heures de défaillance morale, je ne me sens plus de force à lutter, et
+j'aimerais mieux que l'on me tuât tout de suite, ce serait plus tôt fait.»
+
+Thérèse reçut de Laurent à la même époque une lettre si ardente, qu'elle
+en fut inquiète. Ce n'était plus l'enthousiasme de l'amitié, c'était celui
+de l'amour. Le silence que Thérèse avait gardé sur ses relations avec
+Palmer avait rendu à l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne
+pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour
+retourner à la vie de plaisir. Le dégoût l'avait saisi à la gorge.
+
+«Ah! Thérèse, lui disait-il, je t'ai reproché autrefois d'aimer trop
+chastement et d'être plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment
+ai-je pu blasphémer ainsi? Depuis que je cherche à me rattacher au vice,
+c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que
+je vois me disent que je suis bon à faire un moine. Non, non, je
+n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette
+douceur maternelle qui me couvait durant des heures entières d'un sourire
+attendri et placide, ces épanchements du coeur, ces aspirations de
+l'intelligence, ce poème à deux dont nous étions les auteurs et les
+personnages sans y songer. Thérèse, si tu n'es pas à Palmer, tu ne peux
+être qu'à moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces émotions ardentes, ces
+attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc été mauvais? N'y en
+a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches,
+toi, la femme dévouée? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne
+m'as-tu pas appelé quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton
+cher supplice et ton tourment nécessaire? Souviens-toi, souviens-toi,
+Thérèse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en
+meurs! N'ai-je pas assez expié? Voilà trois mois d'agonie pour mon
+âme!...»
+
+Puis venaient des reproches. Thérèse lui en avait dit trop ou trop peu.
+Les expressions de son amitié étaient trop vives si ce n'était que de
+l'amitié, trop froides et trop prudentes si c'était de l'amour. Il fallait
+qu'elle eût le courage de le faire vivre ou mourir.
+
+Thérèse se décida à lui répondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle
+comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage
+qu'elle ne pouvait se résoudre à regarder comme une résolution arrêtée.
+Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter à
+l'orgueil de Laurent.
+
+«Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prétendais, pour
+te punir, que j'ai donné mon coeur et ma vie à un autre. Non, tu étais
+pleinement pardonné le jour où j'ai répondu à l'affection de Palmer, et la
+preuve, c'est que j'ai couru à Florence avec lui. Crois-tu donc, mon
+pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne
+fusse réellement là qu'une soeur de charité»? Non, non, ce n'était pas le
+devoir, qui m'enchaînait à ton chevet, c'était la tendresse d'une mère.
+Est-ce qu'une mère ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours
+ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer à ce que je dois à
+Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me
+retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer,
+et que je l'aime. S'il m'eût fallu passer de tes bras dans ceux de ton
+ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais ç'a été le contraire. C'est en
+nous jurant l'un à l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner
+jamais, que nos mains se sont unies.»
+
+Thérèse montra cette lettre à Palmer, qui en fut vivement ému et voulut
+écrire de son côté, à Laurent, pour lui faire les mêmes promesses de
+sollicitude constante et d'affection vraie.
+
+Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommencé un
+rêve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord;
+mais il résolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de
+porter. Il se fit en lui une de ces révolutions soudaines et complètes qui
+étaient tantôt le fléau, tantôt le salut de sa vie, et il écrivit à
+Thérèse:
+
+«Sois bénie, ma soeur adorée; je suis heureux, je suis fier de ton amitié
+fidèle, et celle de Palmer m'a touché jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu
+plus tôt, méchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en
+effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue
+seule et triste que je revenais me mettre à tes pieds pour te dire: «Eh
+bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes
+tristesses, tes ennuis et ta solitude.» N'était-ce pas mon devoir et mon
+droit?--Mais tu es heureuse, Thérèse, et moi aussi par conséquent! Je te
+bénis de me l'avoir dit. Me voilà donc enfin délivré des remords qui me
+rongeaient le coeur! Je veux marcher la tête haute, aspirer l'air à pleine
+poitrine et me dire que je n'ai pas souillé et gâté la vie de la meilleure
+des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie
+généreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait
+autrefois!
+
+«Ma chère Thérèse, mon cher Palmer, vous êtes mes deux anges gardiens.
+Vous m'avez porté bonheur. Grâce à vous enfin, je sens que j'étais né pour
+autre chose que la vie que j'ai menée. Je renais, je sens l'air du ciel
+descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphère. Mon être se
+transforme. Je vais aimer!
+
+«Oui, je vais aimer, j'aime déjà!... J'aime une belle et pure enfant qui
+n'en sait rien encore, et auprès de qui je trouve un plaisir mystérieux à
+garder le secret de mon coeur, et à paraître et à me faire aussi naïf,
+aussi gai, aussi enfant qu'elle-même.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers
+jours d'une émotion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et
+d'effrayant dans cette idée: je vais me trahir, c'est-à-dire je vais me
+donner! demain, ce soir peut-être, je ne m'appartiendrai plus?
+
+«Réjouis-toi, ma Thérèse, de ce dénouement de la triste et folle jeunesse
+de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un être qui semblait
+perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un
+oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta
+colère, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amitié! Oui, il a fallu
+toutes les péripéties d'un drame intime où j'ai été vaincu pour m'amener à
+ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta
+récompense, ton martyre et ta couronne. Bénissez-moi tous les deux, mes
+amis, et priez pour moi, je vais aimer!»
+
+Tout le reste de la lettre était ainsi. En recevant cet hymne de joie et
+de reconnaissance, Thérèse sentit pour la première fois son propre bonheur
+complet et assuré. Elle tendit les deux mains à Palmer et lui dit:
+
+--Ah ça! où et quand nous marions-nous?
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il fut décidé que le mariage aurait lieu en Amérique. Palmer se faisait
+une joie suprême de présenter Thérèse à sa mère et de recevoir sous les
+yeux de celle-ci la bénédiction nuptiale. La mère de Thérèse ne pouvait se
+promettre le bonheur d'y assister, quand même la cérémonie aurait lieu en
+France. Elle en était dédommagée par la joie qu'elle éprouvait à voir sa
+fille engagée à un homme raisonnable et dévoué. Elle ne pouvait souffrir
+Laurent, et elle avait toujours tremblé que Thérèse ne retombât sous son
+joug.
+
+_L'Union_ faisait ses apprêts de départ. Le capitaine Lawson offrait
+d'emmener Palmer et sa fiancée. C'était une fête à bord, de penser qu'on
+ferait la traversée avec ce couple aimé. Le jeune enseigne réparait son
+impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par
+l'estime la plus sincère pour Thérèse.
+
+Thérèse, ayant tout préparé pour s'embarquer le 18 août, reçut une lettre
+de sa mère, qui la suppliait de venir d'abord à Paris, ne fût-ce que pour
+vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-même pour des affaires de
+famille. Qui savait quand Thérèse pourrait revenir d'Amérique? Cette
+pauvre mère n'était pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple
+d'un père défiant et irrité rendait insoumis et froids envers elle. Aussi
+elle adorait Thérèse, qui seule avait été vraiment pour elle une fille
+tendre et une amie dévouée. Elle voulait la bénir et l'embrasser,
+peut-être pour la dernière fois, car elle se sentait vieille avant l'âge,
+malade et fatiguée d'une vie sans sécurité et sans expansion.
+
+Palmer fut plus contrarié de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien
+qu'il eût toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude
+d'une amitié durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cessé d'être
+inquiet malgré lui des sentiments qui pouvaient se réveiller dans le coeur
+de Thérèse lorsqu'elle le reverrait. A coup sûr, il ne s'en rendait pas
+compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperçut quand le
+canon du navire américain fit retentir les échos du golfe de la Spezzia de
+ses adieux répétés durant toute la journée du 18 août.
+
+Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, à la dernière, il se
+tordit les mains jusqu'à les faire craquer.
+
+Thérèse s'en étonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxiétés de
+Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de
+leur séjour en ce pays.
+
+--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'écria-t-elle en le regardant avec attention.
+Quel pressentiment avez-vous?
+
+--Oui! c'est cela, répondit Palmer à la hâte. C'est un pressentiment...
+pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un
+pressentiment!
+
+--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer?
+
+--Peut-être? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas exposée, grâce au ciel,
+puisque nous allons à Paris.
+
+--_L'Union_ passe à Brest et s'y arrête quinze jours. C'est là que nous
+irons nous embarquer?
+
+--Oui, oui, sans doute, si d'ici là il n'arrive pas une catastrophe.
+
+Et Palmer resta triste et accablé, sans que Thérèse devinât ce qui se
+passait en lui. Comment l'eût-elle deviné? Laurent était aux eaux de
+Baden. Palmer le savait bien, et Laurent était occupé aussi de projets de
+mariage, comme il l'avait écrit.
+
+Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrêter nulle part, ils
+rentrèrent en France par Turin et le mont Cenis.
+
+Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des
+signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit
+qui n'étaient nullement dans son caractère. Lui, si calme et si facile à
+servir, il s'abandonnait à des colères inouïes contre les postillons,
+contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thérèse ne
+l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se défendre de le lui dire. Il lui
+répondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre
+et un accent de dépit si marqué, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par
+conséquent.
+
+Il y a une destinée implacable pour certaines existences. Pendant que
+Thérèse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y
+rentrait par Genève. Il arriva à Paris quelques heures avant eux,
+préoccupé d'un vif souci. Il avait enfin découvert que, pour le faire
+voyager pendant quelques mois, Thérèse s'était dépouillée en Italie de
+tout ce qu'elle possédait alors, et il avait appris (car tout se découvre
+tôt ou tard), d'une personne qui avait passé à la Spezzia à cette époque,
+que mademoiselle Jacques vivait à Porto-Venere dans un état de gêne
+extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six
+livres par mois.
+
+Humilié et repentant, irrité et désolé, il voulait savoir à quoi s'en
+tenir sur la situation présente de Thérèse. Il la savait trop fière pour
+vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que,
+si elle n'avait pas été payée de ses travaux à Gênes, elle avait dû faire
+vendre ses meubles à Paris.
+
+Il courut aux Champs-Elysées, frémissant de trouver des inconnus installés
+dans cette chère petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent
+battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner à la
+grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui répondre. Il
+ignorait le prochain mariage de Thérèse, il ignorait même qu'elle fût
+libre de se marier. Une dernière lettre qu'elle lui avait écrite à ce
+sujet était arrivée à Baden le lendemain de son départ.
+
+Sa joie fut extrême de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il
+lui sauta au cou; mais tout aussitôt il devint triste en voyant la figure
+consternée de cette bonne femme.
+
+--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc
+que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille?
+Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous étiez
+quittés, et j'en étais contente; car, après vous avoir aimé, je vous
+détestais. Je voyais bien que vous étiez l'_auteur_ de ses embarras et de
+ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici à l'attendre, à moins que
+vous n'ayez juré de la faire mourir!
+
+--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'écria Laurent à plusieurs
+reprises.
+
+C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante.
+Il entra dans l'atelier de Thérèse, dans le petit salon lilas et jusque
+dans la chambre à coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait
+étendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un à un, tous
+ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de goût que
+Thérèse avait payés de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait
+changé dans la situation que Thérèse s'était faite à Paris, et Laurent
+répétait d'un air un peu égaré en regardant Catherine, qui le suivait pas
+à pas d'un air soucieux:
+
+--Elle arrive aujourd'hui!
+
+En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle,
+Laurent s'était vanté. Il avait pensé dire la vérité en écrivant à
+Thérèse avec l'exaltation à laquelle il s'abandonnait pour lui parler de
+lui-même, et qui contrastait si étrangement avec le ton moqueur et froid
+qu'il se croyait obligé de porter dans le monde. La déclaration qu'il
+avait dû faire à la jeune fille objet de ses rêves, il ne l'avait pas
+faite. Un oiseau ou un nuage qui avait passé le soir dans le ciel avait
+suffi pour déranger le fragile édifice de bonheur et d'expansion éclos le
+matin dans cette imagination d'enfant et de poëte. La peur d'être ridicule
+s'était emparée de lui, ou bien la crainte de guérir de son invincible et
+fatale passion pour Thérèse.
+
+Il était là, ne répondant rien à Catherine, qui, pressée de tout préparer
+pour l'arrivée de sa chère maîtresse, se décida à le laisser seul. Laurent
+était en proie à une agitation inouïe. Il se demandait pourquoi Thérèse
+revenait à Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec
+Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-même? Lui avait-elle
+annoncé un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pensée était déjà
+évanouie? Ce brusque et mystérieux retour ne cachait-il pas une rupture
+avec Dick?
+
+Laurent s'en réjouissait et s'en effrayait à la fois. Mille idées, mille
+émotions se contrariaient dans sa tête et dans ses nerfs. Il y eut un
+moment où il oublia insensiblement la réalité et se persuada que ces
+meubles couverts de toile grise étaient des tombes dans un cimetière. Il
+avait toujours eu horreur de la mort, et, malgré lui, il y pensait sans
+cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut
+entouré de linceuls, et se leva avec effroi en s'écriant:
+
+--Qui est donc mort? Est-ce Thérèse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens,
+quelqu'un est mort dans la région où je viens de rentrer!... Non, c'est
+toi, répondit-il en se parlant à lui-même, c'est toi qui as vécu dans
+cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonné,
+oublié comme un cadavre!
+
+Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, épousseta
+les meubles, ouvrit toutes grandes les croisées, qui étaient fermées,
+ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine
+posés sur les consoles dorées. Puis elle s'approcha de lui et lui dit:
+
+--Eh bien, voyons, que faites-vous ici?
+
+Laurent sortit de son rêve, et, regardant autour de lui avec égarement, il
+vit les fleurs répétées dans les glaces, les meubles de Boule brillant au
+soleil, et tout cet air de fête qui avait succédé, comme par magie, à
+l'aspect funèbre de l'absence, qui ressemble tant en effet à la mort.
+
+Son hallucination prit un autre cours.
+
+--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce
+que je fais ici? C'est fête aujourd'hui chez Thérèse, c'est un jour
+d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maîtresse du
+logis a donné, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort!
+Qu'est-ce qu'un cadavre a à voir dans cette chambre de noces? Aussi que
+va-t-elle dire en me voyant là? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle
+me dira: «Va-t'en! ta place est dans un cercueil!»
+
+Laurent parlait comme dans la fièvre. Catherine eut pitié de lui.
+
+--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours été.
+
+Et, comme elle songeait à ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec
+douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrêtait dans la rue. Dans sa joie
+de revoir Thérèse, elle oublia Laurent et courut ouvrir.
+
+Palmer était à la porte avec Thérèse; mais, pressé de se débarrasser de la
+poussière du voyage et ne voulant pas laisser à Thérèse l'ennui de faire
+décharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitôt, et donna
+l'ordre qu'on le conduisît à l'hôtel Meurice, en disant à Thérèse qu'il
+lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dîner avec elle.
+
+Thérèse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment
+elle s'était portée en son absence, elle entra dans la maison avec cette
+curiosité impatiente, inquiète ou joyeuse, que l'on éprouve
+instinctivement à revoir un lieu où l'on a longtemps vécu, si bien que
+Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent était là, et qu'elle
+le surprit pâle, absorbé et comme pétrifié sur le sofa du salon. Il
+n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes
+précipitamment. Il était encore plongé dans ses rêveries lugubres, quand
+il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'élança vers elle pour
+l'embrasser, et tomba suffoqué, presque évanoui à ses pieds.
+
+Il fallut lui ôter sa cravate, et lui faire respirer de l'éther; il
+étouffait, et les battements de son coeur étaient si violents, que tout
+son corps en était ébranlé comme de commotions électriques. Thérèse,
+effrayée de le voir ainsi, crut qu'il était retombé malade. Cependant la
+fraîcheur de la jeunesse lui revint bientôt, et elle remarqua qu'il avait
+engraissé. Il lui jura mille fois qu'il ne s'était jamais mieux porté, et
+qu'il était heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur
+comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit à genoux
+devant elle et lui baisa les pieds pour lui témoigner son respect et son
+adoration. Ses effusions étaient si vives, que Thérèse en fut inquiète et
+crut devoir se hâter de lui rappeler son prochain départ et son prochain
+mariage avec Palmer.
+
+--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'écria Laurent, pâle
+comme si la foudre lui tombée à ses pieds. Départ! mariage!... Comment?
+pourquoi? Est-ce que je rêve encore? est-ce que tu as dit ces mots-là?
+
+--Oui, répondit-elle, je te les dis. Je te les avais écrits; tu n'as donc
+pas reçu ma lettre?
+
+--Départ! mariage! répétait Laurent; mais tu disais autrefois que c'était
+impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours où je regrettais de ne
+pouvoir faire taire les gens qui te déchiraient, en te donnant mon nom et
+ma vie entière. Et toi, tu disais: «Jamais, jamais, tant que cet homme
+vivra!» Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais
+aimé, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondés et
+un scandale affreux que je crois inévitable?
+
+--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre.
+
+Laurent fut si étourdi de cette révélation, qu'il oublia tous ses projets
+d'amitié fraternelle et désintéressée. Ce que Thérèse avait prévu à Gênes
+se réalisa dans les conditions les plus singulièrement déchirantes.
+Laurent se fit une idée exaltée du bonheur qu'il eût pu goûter en devenant
+le mari de Thérèse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune
+parole de raison et de remontrance eût prise sur son âme troublée et
+désespérée. Sa douleur était si énergiquement exprimée et ses larmes si
+vraies, que Thérèse ne put se soustraire à l'émotion d'une scène
+pathétique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans
+ressentir toutes les pitiés de la maternité grondeuse, mais vaincue. Elle
+essaya en vain de retenir ses propres larmes.
+
+Ce n'étaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce
+vertige que Laurent éprouvait, et qui n'était autre chose qu'un vertige;
+mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle,
+c'étaient les propres fibres de son coeur, froissées par une souffrance
+qu'elle ne s'expliquait pas.
+
+Elle réussit enfin à le calmer, et, en lui parlant avec douceur et
+tendresse, à lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la
+meilleure solution pour elle et pour lui-même. Laurent en convenait avec
+un triste sourire.
+
+--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari détestable, et _lui_, il te
+rendra heureuse! Le ciel te devait cette récompense et ce dédommagement.
+Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous préserve,
+toi d'une existence misérable, moi de remords pires que les anciens. C'est
+parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrangé
+que je suis si malheureux!
+
+Et il recommençait à sangloter.
+
+Palmer rentra sans qu'on l'eût entendu venir. Il était, en effet, sous le
+coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien préméditer, il venait
+comme un jaloux en défiance, sonnant à peine et marchant sans faire crier
+les parquets. Il s'arrêta à la porte du salon et reconnut la voix de
+Laurent.
+
+--Ah! j'en étais bien sûr! se dit-il en déchirant le gant qu'il s'était
+réservé de mettre justement à cette porte, apparemment pour se donner le
+temps de la réflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper.
+
+--Entrez! cria vivement Thérèse, étonnée que quelqu'un lui fit cette
+insulte de frapper à la porte de son salon.
+
+En voyant que c'était Palmer, elle pâlit. Ce qu'il venait de faire était
+plus éloquent que bien des paroles, il la soupçonnait.
+
+Palmer vit cette pâleur, et n'en put comprendre la véritable cause. Il vit
+aussi que Thérèse avait pleuré, et la physionomie décomposée de Laurent
+acheva de le troubler lui-même. Le premier regard qu'échangèrent
+involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation;
+puis ils marchèrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la
+main ou s'ils s'étrangleraient.
+
+Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincère des deux, car il
+avait des mouvements spontanés qui rachetaient toutes ses fautes. Il
+ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses
+larmes, qui recommençaient à l'étouffer.
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thérèse.
+
+--Je ne sais, répondit-elle avec fermeté; je viens de lui dire que nous
+partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que
+nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de près, nous
+l'aimerons toujours.
+
+--C'est un enfant gâté! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai
+qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc
+que nous l'emmenions en Amérique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous
+faire pleurer, Thérèse?
+
+Ces paroles furent dites d'un ton indéfinissable. C'était l'accent de
+l'amitié paternelle, mêlé de je ne sais quelle aigreur profonde et
+invincible.
+
+Thérèse comprit. Elle demanda son châle et son chapeau en disant à Palmer:
+
+--Nous allons dîner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y
+aurait pas ici de quoi dîner pour nous deux.
+
+--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitié amer,
+moitié tendre.
+
+--Mais, moi, je ne dîne pas avec vous, répondit Laurent, qui comprit enfin
+ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai
+vous dire adieu. Quel jour partez-vous?
+
+--Dans quatre jours, dit Thérèse.
+
+--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manière étrange; mais ce
+n'est pas une raison pour que nous ne dînions pas tous trois ensemble
+aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux
+_Frères-Provençaux_, et, de là, nous ferons un tour en voiture au bois de
+Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous
+prie.
+
+--Je suis engagé, dit Laurent.
+
+--Eh bien, dégagez-vous, reprit Palmer. Voilà du papier et des plumes!
+Écrivez, écrivez, je vous prie!
+
+Palmer parlait d'un ton si décidé, qu'il en était absolu. Laurent crut se
+rappeler que c'était son accent de rondeur accoutumé. Thérèse eût voulu
+qu'il refusât, et d'un regard elle eût pu le lui faire comprendre; mais
+Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpréter
+toutes choses d'une manière funeste.
+
+Laurent était très-sincère. Quand il mentait, il était sa première dupe.
+Il se crut assez fort pour braver cette situation délicate, et il eut
+l'intention droite et généreuse de rendre à Palmer sa confiance
+d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporté par de
+grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige,
+il ne descend plus, il se précipite. C'est ce qui arrivait à Palmer.
+Homme de coeur et de loyauté entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir
+dominer les émotions intérieures d'une situation trop délicate. Ses forces
+le trahissaient; qui pourrait l'en blâmer? Et il s'élançait dans l'abîme,
+entraînant Thérèse et Laurent lui-même avec lui. Qui ne les plaindrait
+tous trois? Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces
+régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela
+n'est pas donné à l'homme: c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un
+instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance.
+
+Le dîner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'était emparé
+du rôle d'amphitryon, prît à coeur de faire servir à ses convives les mets
+et les vins les plus recherchés, tout leur parut amer, et Laurent, après
+de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait
+savourée doucement à Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux
+personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour
+s'étourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manière
+impatientante pour Thérèse.
+
+--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de
+refuser; au bois de Boulogne, dans votre calèche découverte, nous serons
+en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne
+sont pas obligés de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous
+trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de
+chacun de nous, des choses assez fâcheuses.
+
+--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener
+seul, j'ai besoin de prendre l'air.
+
+Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de
+le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les
+surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse
+n'était peut-être pas heureuse, et un peu content aussi malgré lui de
+pouvoir se dire que Palmer n'était pas au-dessus de la nature humaine,
+comme il se l'était imaginé, et comme Thérèse le lui avait dépeint dans
+ses lettres.
+
+Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui
+firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'héroïque roman rêvé plus ou
+moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnée avait
+été Thérèse, puisque, après des craintes et des prévisions assez sages,
+elle s'était résolue à engager sa vie, et que, quelles que fussent
+désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir
+parole.
+
+Palmer l'en dégagea tout d'un coup, après une série de soupçons plus
+outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de
+Laurent. Un matin, Palmer, après avoir passé la nuit caché dans le jardin
+de Thérèse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprès de la grille, et
+l'arrêta.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veillé là pendant six heures, et je
+vous voyais de ma chambre. Êtes-vous bien convaincu que personne n'est
+venu chez moi cette nuit?
+
+Thérèse était irritée, et cependant, en provoquant l'explication que lui
+refusait Palmer, elle espérait encore le ramener à la confiance; mais il
+en jugea autrement.
+
+--Je vois, Thérèse, lui dit-il, que vous êtes lasse de moi, puisque vous
+exigez une confession après laquelle je serai méprisable à vos yeux. Il ne
+vous en eût pas coûté beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse
+dont je ne vous ai pas beaucoup importunée. Que ne me laissiez-vous
+souffrir en silence? Vous ai-je injuriée et obsédée de sarcasmes amers,
+moi? Vous ai-je écrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain
+pleurer à vos pieds et vous faire des protestations délirantes, sauf à
+recommencer à vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adressé une
+question indiscrète? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit,
+pendant que j'étais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des
+cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je
+rougis peut-être, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir
+cacher? Vous avez pardonné bien plus à quelqu'un qui n'avait pas le même
+courage.
+
+--Je ne lui ai rien pardonné, Palmer, puisque je l'ai quitté sans retour.
+Quant à cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si
+bien, sachez qu'elle est claire comme le jour à mes yeux, et que j'en
+souffre plus que vous-même. Sachez qu'elle m'humilie profondément, et que,
+venant d'un homme fort et réfléchi comme vous, elle me blesse cent fois
+plus que les outrages d'un enfant en délire.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voilà froissée par ma
+faute et à jamais irritée contre moi! Eh bien, Thérèse, tout est fini
+entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi
+votre amitié.
+
+--Ainsi vous me quittez?
+
+--Oui, Thérèse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigné vous
+engager à moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considération à vos
+pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis;
+marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitié
+de mes revenus, et après...
+
+--Après? dit Thérèse.
+
+--Après, je partirai, j'irai embrasser ma mère... et vous serez libre!
+
+--Est-ce une menace de suicide que vous me faites là?
+
+--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lâcheté, surtout quand on a une
+mère comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et
+vous n'entendrez plus parler de moi!
+
+Thérèse fut révoltée d'une telle proposition.
+
+--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraîtrait une mauvaise plaisanterie, si
+je ne vous connaissais pour un homme sérieux. J'aime à croire que vous ne
+me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez
+comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une
+pareille proposition, j'en serais offensée.
+
+--Thérèse! Thérèse! s'écria Palmer avec violence en lui serrant le bras
+jusqu'à le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez
+perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe à vos pieds pour vous
+supplier de me pardonner mon injustice.
+
+Thérèse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle était
+offensée jusqu'au fond de l'âme du serment qu'on lui demandait, et elle en
+trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal
+physique qu'elle venait de subir.
+
+--Mon enfant, s'écria-t-elle enfin avec des sanglots étouffés, je te jure,
+à toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mère!
+
+Elle se leva et rentra dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle se sentait
+tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de
+descendre à une justification, comme une femme coupable. Et puis elle
+voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une
+jalousie profonde, et qui, après avoir par deux fois provoqué ce qu'il
+croyait être un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre
+imprudence. Elle songeait à l'affreuse existence de sa mère avec un mari
+jaloux du passé, et elle se disait avec raison qu'après le malheur d'avoir
+subi une passion comme celle de Laurent, elle avait été insensée de croire
+au bonheur avec un autre homme.
+
+Palmer avait un fonds de raison et de fierté qui ne lui permettait pas non
+plus d'espérer de rendre Thérèse heureuse après une scène comme celle qui
+venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guérirait pas, et il
+persistait à la croire fondée. Il écrivit à Thérèse:
+
+«Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligée; mais il m'est impossible
+de ne pas reconnaître que j'allais vous entraîner dans un abîme de
+désespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aimé malgré vous, et
+vous l'aimerez peut-être toujours. C'est votre destinée. J'ai voulu vous y
+soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon
+amour vous étiez sincère, et que vous avez fait tout votre possible pour y
+répondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour,
+depuis Florence, je les sentais s'échapper. S'il eût persisté à être
+ingrat, j'étais sauvé; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont
+attendrie. Moi-même, j'en ai été touché, et je me suis pourtant efforcé de
+me croire tranquille. C'était en vain. Il y a eu dès lors entre vous deux,
+à cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontées, mais que
+j'ai bien devinées. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout
+en vous défendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hélas! Thérèse, c'est
+alors pourtant que vous eussiez dû reprendre votre parole. J'étais prêt à
+vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia:
+que ne l'avez vous fait?
+
+«Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre
+heureux et pour vous rattacher à moi. J'ai bien lutté aussi, je vous jure!
+Et à présent, si vous voulez encore accepter mon dévouement, je suis prêt
+à lutter et à souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-même, et
+si, en me suivant en Amérique, vous espérez guérir de cette malheureuse
+passion qui vous menace d'un avenir déplorable. Je suis prêt à vous
+emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me
+faites pas un crime d'avoir deviné la vérité. Restons amis, venez demeurer
+chez ma mère, et si, dans quelques années, vous ne me trouvez pas indigne
+de vous, acceptez mon nom et le séjour de l'Amérique, sans aucune pensée
+de revenir jamais en France.
+
+» J'attendrai votre réponse huit jours à Paris.
+
+«RICHARD.»
+
+Thérèse rejeta une offre qui blessait sa fierté. Elle aimait encore Palmer,
+et cependant elle se sentait si offensée d'être reçue à merci sans avoir
+rien à se reprocher, qu'elle lui cacha le déchirement de son âme. Elle
+sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espèce de lien avec lui
+sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et
+que leur vie serait désormais une lutte ou une amertume de tous les
+instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire à personne où elle
+allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour
+trois mois, en province.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Palmer partit pour l'Amérique, emportant avec dignité une blessure
+profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fût trompé. Il avait dans
+l'esprit une obstination qui réagissait parfois sur son caractère, mais
+seulement pour lui faire accomplir résolument tel ou tel acte, et non pour
+persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'était cru
+capable de guérir Thérèse de son fatal amour, et, par sa foi exaltée,
+imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voilà qu'il en
+perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la
+dernière épreuve la foi lui manquait.
+
+Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour
+établir un lien sérieux, c'est de vouloir trop vite posséder une âme qui
+vient d'être brisée. L'aurore d'une pareille union se présente avec des
+illusions généreuses; mais la jalousie rétrospective est un mal incurable
+et engendre des orages que la vieillesse même ne dissipe pas toujours.
+
+Si Palmer eût été un homme vraiment fort, ou si sa force eût été plus
+calme et mieux raisonnée, il eût pu sauver Thérèse des désastres qu'il
+pressentait pour elle. Il l'eût dû peut-être, car elle s'était confiée à
+lui avec une sincérité et un désintéressement dignes de sollicitude et de
+respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la
+force n'ont que de l'énergie, et Palmer était de ceux sur lesquels on peut
+se tromper longtemps. Tel qu'il était, il méritait à coup sûr les regrets
+de Thérèse. On verra bientôt qu'il était capable des mouvements les plus
+nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort était d'avoir
+cru à la durée inébranlable de ce qui était chez lui un effort spontané de
+la volonté.
+
+Laurent ignora d'abord le départ de Palmer pour l'Amérique; il fut
+consterné de trouver Thérèse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il
+n'avait reçu d'elle que trois lignes:
+
+«Vous avez été le seul confident en France de mon mariage projeté avec
+Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.»
+
+En écrivant ce peu de mots glacés à Laurent, Thérèse éprouvait une sorte
+d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'était-il pas la cause de tous les
+malheurs et de tous les chagrins de sa vie?
+
+Elle sentit pourtant bientôt que cette fois son dépit était injuste.
+Laurent s'était admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces
+malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Après la première émotion,
+il avait accepté la situation avec une grande candeur, et il avait fait
+tout son possible pour ne pas porter ombrage à Palmer. Il n'avait pas
+cherché une seule fois à tirer parti auprès de Thérèse des injustices de
+son fiancé. Il n'avait cessé de parler de lui avec respect et amitié. Par
+un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois
+avait eu le beau rôle. Et puis Thérèse ne pouvait s'empêcher de
+reconnaître que, si Laurent était parfois insensé jusqu'à en être atroce,
+rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensée.
+
+Durant les trois mois qui suivirent le départ de Palmer, Laurent continua
+à se montrer digne de l'amitié de Thérèse. Il avait su découvrir sa
+retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui écrivit pour se
+plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de
+n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas
+traité comme son frère; «n'était-il pas créé et mis au monde pour la
+servir, la consoler, la venger au besoin?» Puis venaient des questions
+auxquelles Thérèse était bien forcée de répondre. Palmer l'avait-il
+outragée? Fallait-il aller lui en demander raison?
+
+«Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessée? as-tu quelque chose à me
+reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta
+douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me
+permets de pleurer avec toi.»
+
+Thérèse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle défendit à
+Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa généreuse résolution de ne pas
+laisser une tache sur le souvenir de son fiancé, elle laissa croire que la
+rupture venait d'elle seule. C'était peut-être rendre à Laurent des
+espérances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des
+situations où, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et où l'on
+court fatalement à sa perte.
+
+Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies.
+Laurent écrivait sans art, sans prétention, et souvent sans goût et sans
+correction. Il était tantôt emphatique de bonne foi et tantôt trivial sans
+pruderie. Avec tous leurs défauts, ses lettres étaient dictées par une
+conviction qui les rendait irrésistiblement persuasives, et on y
+sentait à chaque mot le feu de la jeunesse et la sève bouillante d'un
+artiste de génie.
+
+En outre, Laurent se remit à travailler avec ardeur, avec la résolution de
+ne jamais retomber dans le désordre. Son coeur saignait des privations que
+Thérèse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la
+santé du voyage en Suisse. Il était résolu à s'acquitter au plus vite.
+
+Thérèse sentit bientôt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il
+s'intitulait toujours, lui était douce, et que, si elle pouvait continuer
+ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie.
+
+Elle l'encouragea par des réponses toutes maternelles à persévérer dans la
+voie de travail où il se disait rentré pour toujours. Ces lettres furent
+douces, résignées et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une
+tristesse mortelle. Thérèse avouait être un peu malade, et il lui venait
+des idées de mort dont elle riait avec une mélancolie navrante. Elle était
+réellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dévorait. Elle
+avait emporté une petite somme qui était le reste de ce qu'elle avait
+gagné à Gênes, et elle l'économisait strictement pour rester à la campagne
+le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis
+peut-être avait-elle senti peu à peu quelque désir et en même temps
+quelque frayeur de revoir Laurent changé, soumis et amendé de toutes
+façons, comme il se montrait dans ses lettres.
+
+Elle espérait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la
+velléité, cette bonne pensée pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il
+disait tantôt oui et tantôt non. Thérèse attendait toujours qu'aucune
+trace de l'ancien amour ne reparût dans les lettres de Laurent: il
+revenait bien toujours un peu, mais c'était avec une délicatesse exquise
+désormais, et ce qui dominait ces retours à un sentiment mal étouffé,
+c'était une tendresse suave, une sensibilité expansive, une sorte de piété
+filiale enthousiaste.
+
+Quand l'hiver fut venu, Thérèse, se voyant au bout de ses ressources, fut
+forcée de revenir à Paris, où étaient sa clientèle et ses devoirs
+vis-à-vis d'elle-même. Elle cacha son retour à Laurent, ne voulant pas le
+revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la
+rue peu fréquentée où était sa petite maison. Il vit les contrevents
+ouverts et entra, ivre de joie. C'était une joie naïve et presque
+enfantine, qui eût rendu ridicule et _bégueule_ toute attitude de méfiance
+et de réserve. Il laissa dîner Thérèse, en la suppliant de venir le soir
+chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il
+voulait absolument son avis avant de le livrer. C'était vendu et payé;
+mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore
+quelques jours. Ce n'était plus le temps déplorable où Thérèse «ne s'y
+connaissait pas, où elle avait le jugement étroit et réaliste des peintres
+de portrait, où elle était incapable de comprendre une oeuvre
+d'imagination,» _etc_. Elle était maintenant «sa muse et sa puissance
+inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien.
+Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, à lui, tiendrait
+toutes ses promesses.»
+
+Thérèse oublia le passé, et, sans être trop enivrée du présent, elle ne
+crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais à un confrère.
+Elle prit une voiture après son dîner et alla chez Laurent.
+
+Elle trouva l'atelier illuminé et le tableau magnifiquement éclairé.
+C'était une belle et bonne chose que ce tableau. Cet étrange génie avait
+la faculté de faire, en se reposant, des progrès rapides que ne font pas
+toujours ceux qui travaillent avec persévérance. Il y avait eu, par suite
+de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et
+il semblait que, par la seule réflexion, il se fût débarrassé des défauts
+de sa première exubérance. En même temps, il avait acquis des qualités
+nouvelles qu'on n'eût pas cru appartenir à sa nature, la correction du
+dessin, la suavité des types, le charme de l'exécution, tout ce qui devait
+plaire désormais au public sans démériter auprès des artistes.
+
+Thérèse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration.
+Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre à faire dominer chez lui le
+noble orgueil du talent sur tous les mauvais entraînements du passé. Elle
+ne trouva aucune critique à faire et lui défendit même de rien retoucher.
+
+Laurent, modeste en ses manières et en son langage, avait plus d'orgueil
+que Thérèse ne voulait lui en donner. Il était, au fond du coeur, enivré
+de ses éloges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de
+l'apprécier, elle était la plus ingénieuse et la plus attentive. Il
+sentait aussi revenir impérieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour
+partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un
+maître, c'est-à-dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses
+défaillances.
+
+Quand Thérèse eut longtemps contemplé le tableau, elle se retourna pour
+voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle
+en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thérèse vit sa
+mère debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent.
+
+Madame C.... était venue à Paris, ne sachant pas au juste le jour où
+Thérèse y reviendrait. Cette fois elle y était attirée par des affaires
+sérieuses: son fils se mariait, et M. C.... était lui-même à Paris depuis
+quelque temps. La mère de Thérèse, sachant par elle qu'elle avait renoué
+sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, était venue le
+surprendre pour lui dire tout ce qu'une mère peut dire à un homme pour
+l'empêcher de faire le malheur de sa fille.
+
+Laurent était doué de l'éloquence du coeur. Il avait rassuré cette pauvre
+mère, et il l'avait retenue en lui disant:
+
+--Thérèse va venir, c'est à vos pieds que je veux lui jurer d'être
+toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frère ou son mari, mais, dans
+tous les cas, son esclave.
+
+Ce fut une bien douce surprise pour Thérèse de trouver là sa mère, qu'elle
+ne s'attendait pas à voir sitôt. Elles s'embrassèrent en pleurant de joie.
+Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, où le thé
+était servi avec luxe. Laurent était riche, il venait de gagner dix mille
+francs. Il était heureux et fier de pouvoir restituer à Thérèse tout ce
+qu'elle avait dépensé pour lui. Il fut adorable dans cette soirée; il
+gagna le coeur de la fille et la confiance de la mère, et il eut pourtant
+la délicatesse de ne pas dire un mot d'amour à Thérèse. Loin de là, en
+baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'écria avec
+sincérité que c'était là le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en
+tête-à-tête avec Thérèse, il ne s'était senti si heureux et si content de
+lui-même.
+
+Ce fut madame C... la première qui, au bout de quelques jours, parla de
+mariage à Thérèse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifié à la
+considération extérieure, qui, malgré ses chagrins domestiques, croyait
+avoir bien fait, ne pouvait supporter l'idée de voir sa fille délaissée
+par Palmer, et elle pensait que désormais Thérèse devait avoir raison du
+monde en faisant un autre choix. Laurent était tout à fait célèbre et en
+vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand
+artiste était corrigé de ses travers. Thérèse avait sur lui une influence
+qui avait dominé les plus grandes crises de sa pénible transformation. Il
+avait pour elle un attachement invincible. C'était devenu un devoir pour
+tous deux de renouer pour toujours une chaîne qui n'avait jamais été
+complétement brisée, et qui, quelque effort qu'ils fissent désormais, ne
+pouvait jamais l'être.
+
+Laurent excusait ses torts dans le passé par un raisonnement
+très-spécieux. Thérèse, disait-il, l'avait gâté dans le principe par trop
+de douceur et de résignation. Si, dès sa première ingratitude, elle se fût
+montrée offensée, elle l'eût corrigé de la mauvaise habitude, contractée
+avec les mauvaises femmes, de céder à ses emportements et à ses caprices.
+Elle lui eût enseigné le respect que l'on doit à la femme qui s'est donnée
+par amour.
+
+Et puis une autre considération que faisait encore valoir Laurent pour se
+disculper, et qui semblait plus sérieuse, était celle-ci, que déjà il
+avait fait entrevoir dans ses lettres:
+
+--Probablement, lui disait-il, j'étais malade sans le savoir quand, pour la
+première fois, j'ai été coupable envers toi. Une fièvre cérébrale, cela
+semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible
+de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opéré,
+peut-être longtemps à l'avance, une crise terrible où sa raison ait été
+déjà troublée, et contre laquelle sa volonté n'ait pas pu réagir. N'est-ce
+pas ce qui s'est passé en moi, ma pauvre Thérèse, à l'approche de cette
+maladie où j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre
+compte, et, quant à moi, il m'arrivait souvent de m'éveiller le matin et de
+songer à tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la réalité de
+mes rêves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le
+lieu où nous étions m'inspirait une aversion maladive, que déjà, dans la
+forêt de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand
+tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations
+injustes, je t'écoutais d'un air hébété, croyant que c'était toi-même qui
+avais rêvé tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'être folle!
+Tu vois bien que j'étais fou, et ne peux-tu pardonner des torts
+involontaires? Compare ma conduite après ma maladie avec ce qu'elle était
+auparavant! N'était-ce pas comme un réveil de mon âme? Ne m'as-tu pas
+trouvé tout à coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dévoué que j'étais
+sceptique, irascible, égoïste, avant cette crise qui me rendait à moi-même?
+Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose à me reprocher? N'avais-je pas
+accepté ton mariage avec Palmer comme un châtiment qui m'était bien dû? Tu
+m'as vu mourir de douleur à l'idée de te perdre pour toujours: t'ai-je dit
+un mot contre ton fiancé? Si tu m'eusses ordonné de courir après lui et
+même de me brûler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon
+âme et ma vie t'appartiennent! Est-ce là ce que tu veux encore? Dis un mot,
+et, si mon existence te gêne et te perd, je suis prêt à la supprimer. Dis
+un mot, Thérèse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui
+n'a rien à faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi.
+
+Le caractère de Thérèse s'était affaibli dans ce double amour, qui, en
+somme, n'avait été que deux actes du même drame; sans cet amour froissé et
+brisé, jamais Palmer n'eût songé à l'épouser, et l'effort qu'elle avait
+fait pour s'engager à lui n'était peut-être qu'une réaction du désespoir.
+Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thème de persuasion
+que Palmer avait dû employer pour la convaincre était un retour perpétuel
+sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il était
+fatalement entraîné à lui rappeler sans cesse.
+
+Et puis le retour à l'amitié après la rupture avait été pour Laurent un
+véritable retour à la passion, tandis que, pour Thérèse, ç'avait été une
+nouvelle phase de dévouement plus délicat et plus tendre que l'amour même.
+Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lâcheté. Elle avait
+encore de la force contre l'injustice, et l'on peut même dire que toute sa
+force était là. Elle n'était pas la femme éternellement souffrante et
+plaintive des inutiles regrets et des incurables désirs. Il se faisait en
+elle de puissantes réactions, et son intelligence, qui était assez
+développée, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute idée de la
+liberté morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient
+banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par
+lambeau le pacte déchiré. Elle se plaisait même alors à l'idée de rendre
+généreusement et sans reproche l'indépendance et le repos à qui les
+réclamait.
+
+Mais elle était devenue beaucoup moins forte que dans sa première jeunesse,
+en ce sens qu'elle avait recouvré le besoin d'aimer et de croire,
+longtemps assoupi en elle par un désastre exceptionnel. Elle s'était
+longtemps imaginé qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique
+passion. Elle s'était trompée, et elle ne pouvait plus se faire
+d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur,
+c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abnégation, et satisfaire
+à tout prix cet élan maternel qui était comme une fatalité de sa nature et
+de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle
+avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin étrange, mais bien
+caractérisé chez certaines femmes et même chez certains hommes, ne l'avait
+pas rendue aussi miséricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est
+parce que Palmer lui avait semblé trop fort pour avoir besoin lui-même de
+son dévouement. Palmer s'était donc trompé en lui offrant un appui et une
+consolation. Il avait manqué à Thérèse de se croire nécessaire à cet homme,
+qui voulait qu'elle ne songât qu'à elle-même.
+
+Laurent, plus naïf, avait ce charme particulier dont elle était fatalement
+éprise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette
+touchante infirmité de son génie avec des transports de sincérité et des
+attendrissements inépuisables. Hélas! il se trompait aussi. Il n'était pas
+plus réellement faible que Palmer n'était réellement fort. Il avait ses
+heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, dès que sa
+faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme
+font tous les enfants que l'on adore.
+
+Laurent était voué à une fatalité inexorable. Il le disait lui-même dans
+ses moments de lucidité. Il semblait que, né du commerce de deux anges, il
+eût sucé le lait d'une furie, et qu'il lui en fût resté dans le sang un
+levain de rage et de désespoir. Il était de ces natures plus répandues
+qu'on ne pense dans l'espèce humaine et dans les deux sexes, qui, avec
+toutes les sublimités de l'idée et tous les élans du coeur, ne peuvent
+arriver à l'apogée de leurs facultés sans tomber aussitôt dans une sorte
+d'épilepsie intellectuelle.
+
+Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible,
+qui est de prétendre greffer le bonheur sur le désespoir et de goûter les
+joies célestes de la foi conjugale et de l'amitié sainte sur les ruines
+d'un passé fraîchement dévasté. Il eût fallu du repos à ces deux âmes
+saignantes des blessures qu'elles avaient reçues: Thérèse en demandait
+avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir
+vécu dix siècles durant les dix mois de leur séparation, et il devenait
+malade de l'excès d'un désir de l'âme, qui eût dû effrayer Thérèse plus
+qu'un désir des sens.
+
+C'est par la nature de ce désir que malheureusement elle se laissa
+rassurer. Laurent semblait être régénéré au point d'avoir réintégré
+l'amour moral à la place qu'il doit occuper en première ligne, et il se
+retrouvait seul avec Thérèse, sans l'inquiéter comme autrefois de ses
+transports. Il savait, durant des heures entières, lui parler avec
+l'affection la plus sublime, lui qui s'était cru longtemps muet, disait-il,
+et qui sentait enfin son génie se dilater et prendre son vol dans une
+région supérieure! Il s'imposait à l'avenir de Thérèse en lui montrant
+sans cesse qu'elle avait à remplir envers lui une tâche sacrée, celle de
+le soustraire aux entraînements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de
+l'âge mûr et à l'égoïsme dépravé de la vieillesse. Il lui parlait de
+lui-même et toujours de lui-même: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par
+elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui
+devait cela, parce qu'elle lui avait sauvé la vie! Et Thérèse, avec la
+fatale simplicité des coeurs aimants, arrivait à trouver ce raisonnement
+irréfutable et à se faire un devoir de ce qui avait été d'abord imploré
+comme un pardon.
+
+Thérèse arriva donc à renouer cette fatale chaîne; elle eut seulement
+l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant éprouver la
+résolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul
+l'engagement irrévocable. S'il ne se fût agi que d'elle, l'imprudente se
+fût liée sans retour.
+
+Le premier bonheur de Thérèse n'avait pas duré _toute une semaine_, comme
+dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre
+heures. Les réactions de Laurent étaient soudaines et violentes, en raison
+de la vivacité de ses joies. Nous disons ses réactions, Thérèse disait ses
+_rétractations_, et c'était le mot véritable. Il obéissait à cet
+inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de
+détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion. On a remarqué ces cruels
+instincts chez des hommes de caractères très-différents, et l'histoire les
+a qualifiés d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier
+d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contractée dans le
+milieu où ces hommes sont nés, soit par l'impunité, mortelle à la raison,
+que certaines situations leur ont assurée dès leurs premiers pas dans la
+vie. On a vu de jeunes rois égorger des biches qu'ils semblaient chérir,
+pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de
+génie sont aussi des rois dans le milieu où ils se développent; ce sont
+même des rois très-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la
+soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assurée exalte
+jusqu'à la fureur.
+
+Tel était Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se
+combattaient. L'on eût dit que deux âmes, s'étant disputé le soin d'animer
+son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l'une l'autre.
+Au milieu de ces souffles contraires, l'infortuné perdait son libre
+arbitre, et tombait épuisé chaque jour sur la victoire de l'ange ou du
+démon qui se l'arrachaient.
+
+Et, quand il s'analysait lui-même, il semblait parfois lire dans un livre
+de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidité la clef de
+ces mystérieuses conjurations dont il était la proie.
+
+--Oui, disait-il à Thérèse, je subis le phénomène que les thaumaturges
+appelaient la possession. Deux esprits se sont emparés de moi. Y en a-t-il
+réellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui
+t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce
+qu'il n'est pas le maître de faire le bien comme il l'entendrait. Il
+voudrait être calme, philosophe, enjoué, tolérant; _l'autre_ ne veut pas
+qu'il en soit ainsi. Il veut faire son état de bon ange: il veut être
+ardent, enthousiaste, exclusif, dévoué, et, comme son contraire le raille,
+le nie et le blesse, il devient sombre et cruel à son tour, si bien que
+deux anges qui sont en moi arrivent à enfanter un démon.
+
+Et Laurent disait et écrivait à Thérèse sur ce bizarre sujet des choses
+aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient être vraies et ajouter de
+nouveaux droits à l'impunité qu'il semblait s'être réservée vis-à-vis
+d'elle.
+
+Tout ce que Thérèse avait craint de souffrir à cause de Laurent en
+devenant la femme de Palmer, elle eut à le souffrir à cause de Palmer en
+redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rétrospective, la
+pire de toutes, parce qu'elle se prend à tout sans pouvoir s'assurer de
+rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le
+souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pensée
+s'acharna à vouloir que Thérèse lui rendit compte de tous les détails de
+sa vie à Gênes et à Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa
+d'avoir cherché dès lors à le _tromper_. Oubliant qu'à cette époque
+Thérèse lui avait écrit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui
+avait écrit: _Je l'épouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une
+main sûre et perfide la chaîne d'espoir et de désir qui l'attachait à
+elle. Thérèse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il
+reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyauté lui
+prescrivait de dire pour le détacher d'elle. Il s'apaisa et convint
+qu'elle avait ménager sa passion mal éteinte avec une excessive
+délicatesse, lui disant peu à peu toute la vérité à mesure qu'il se
+montrait disposé à la recevoir sans douleur, et aussi à mesure
+qu'elle-même avait pu prendre confiance dans l'avenir où Palmer
+l'entraînait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un
+mensonge, même lorsqu'elle avait refusé de s'expliquer, et qu'au lendemain
+de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une réconciliation
+impossible, elle lui avait dit: «Tout est fini entre nous. Ce que j'ai
+résolu et accepté pour moi-même est mon secret, et tu n'as pas le droit de
+m'interroger.»
+
+--0ui, oui, tu as raison, s'écria Laurent. J'étais injuste, et ma fatale
+curiosité est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te
+faire partager: Oui, pauvre Thérèse, je te fais subir d'humiliants
+interrogatoires, à toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un
+pardon généreux! Je change les rôles: j'instruis ton procès, et j'oublie
+que c'est moi le coupable et le condamné! Je cherche d'une main impie à
+arracher les voiles de pudeur dont ton âme a le droit et sans doute aussi
+le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient à tes relations avec
+Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime
+d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laissé Palmer t'interroger
+sur les mystères de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends
+maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes à
+son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les
+demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lâcheté, en même
+temps qu'il la souille dans sa pensée, en associant son image à celle de
+tous les fantômes qui l'obsèdent. Oui, Thérèse, tu as raison: il faut
+travailler soi-même à entretenir la pureté de son idéal, et, moi, je
+m'évertue sans cesse à le profaner et à l'arracher du temple que je lui
+avais bâti!
+
+Il semblait qu'après de telles explications, et lorsque Laurent se disait
+prêt à le signer de son sang et de ses larmes, le calme dût renaître et le
+bonheur commencer. Il n'en était pas ainsi. Laurent, dévoré d'une secrète
+rage, revenait le lendemain à ses questions, à ses outrages, à ses
+sarcasmes. Des nuits entières se passaient en discussions déplorables, où
+il semblait qu'il eût absolument besoin de travailler son propre génie à
+coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fécond en
+malédictions d'une effroyable éloquence, et pour faire atteindre à Thérèse
+et à lui les dernières limites du désespoir. Après ces orages, il semblait
+qu'il n'y eût plus qu'à se tuer ensemble. Thérèse s'y attendait toujours
+et se tenait prête, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent
+n'avait pas encore cette pensée. Accablé de lassitude, il s'endormait, et
+son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses
+traits le divin sourire des visions célestes.
+
+Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation: le
+sommeil changeait toutes ses résolutions. S'il s'endormait le coeur plein
+de tendresse, il s'éveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et
+réciproquement, s'il était parti la veille en maudissant, il accourait le
+lendemain pour bénir.
+
+Trois fois Thérèse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il
+courut après elle et la força de pardonner à son désespoir, car aussitôt
+qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommençait à l'implorer avec
+toutes les larmes d'un repentir exalté.
+
+Thérèse fut à la fois misérable et sublime dans cet enfer où elle s'était
+replongée en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle
+poussa le dévouement jusqu'à des immolations qui faisaient frémir ses amis,
+et qui lui valurent quelquefois le blâme, presque le mépris des gens
+fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer.
+
+Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible
+pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent,
+souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne
+pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire
+qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus
+lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son
+éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait
+plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les
+avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les
+effrayants symptômes de la tempête et du naufrage.
+
+Ce qui l'attachait à lui, c'était cette immense pitié dont on contracte
+l'impérieuse habitude avec les êtres à qui l'on a beaucoup pardonné. Il
+semble que le pardon engendre le pardon jusqu'à la satiété, jusqu'à la
+faiblesse imbécile. Quand une mère s'est dit que son enfant est
+incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien à
+faire qu'à l'abandonner ou à tout accepter. Thérèse s'était trompée toutes
+les fois qu'elle avait cru guérir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai
+qu'alors il redevenait meilleur, mais c'était à la condition d'espérer son
+pardon. Quand il ne l'espérait plus, il se jetait à corps perdu dans la
+paresse et le désordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle
+réussissait à le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien
+elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait à lui faire! Quand il
+revenait au dégoût d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives
+pour lui reprocher de vouloir faire de lui «ce que _sa patronne Thérèse
+Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques,» c'est-à-dire, selon lui, «un idiot
+et un maniaque.»
+
+Et pourtant, dans cette pitié de Thérèse qu'il implorait si ardemment pour
+s'en offenser aussitôt qu'elle lui était rendue, il y avait un respect
+enthousiaste et peut-être même un peu fanatique pour le génie de
+l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'être bourgeoise et inintelligente
+quand il la voyait travailler à son bien-être à lui avec candeur et
+persévérance, elle était grandement artiste, au moins dans son amour,
+puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme étant de droit divin,
+et lui sacrifiait sa propre fierté, son propre travail, et ce qu'une autre
+moins dévouée eût peut-être appelé sa propre gloire.
+
+Et lui, l'infortuné, il voyait et comprenait ce dévouement, et, lorsqu'il
+s'apercevait de son ingratitude, il était dévoré de remords qui le
+brisaient. Il lui eût fallu une maîtresse insouciante et robuste qui se
+fut moquée de ses colères comme de ses repentirs, qui n'eût souffert de
+rien, pourvu qu'elle le dominât. Telle n'était pas Thérèse. Elle se
+mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dépérir, Laurent
+cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse,
+l'oubli momentané de ses propres larmes.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Un soir, il lui fit une si longue et si incompréhensible querelle, qu'elle
+ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques
+instants, un léger frôlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta
+convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'était un poignard.
+Thérèse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme à
+travers le voile d'un rêve, qu'il avait songé à la tuer. En ce moment tout
+était indifférent à Thérèse. Se reposer de vivre et de penser, que ce fût
+sommeil ou mort, elle laissait le choix à la destinée.
+
+C'était la mort qu'elle méprisait. Laurent crut que c'était lui, et, se
+méprisant lui-même, il la quitta enfin.
+
+Trois jours après, Thérèse, décidée à faire un emprunt qui lui permît un
+voyage sérieux, une absence réelle (cette vie de déchirements et de
+bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux
+Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya à Laurent sans donner son
+nom au porteur. C'était son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un
+rosier blanc anonyme: c'était aussi l'adieu de Laurent. Tous deux
+partaient, tous deux restèrent. La coïncidence de ces rosiers blancs émut
+Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thérèse, et la trouva achevant
+ses paquets. Sa place était retenue dans le courrier pour six heures du
+soir. Celle de Laurent l'était aussi dans la même voiture. Tous deux
+avaient pensé revoir l'Italie l'un sans l'autre.
+
+--Eh bien, partons ensemble! s'écria-t-il.
+
+--Non, je ne pars plus, répondit-elle.
+
+--Thérèse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous
+unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a
+résisté à tout ce qui peut briser un sentiment, à tout ce qui peut tuer
+une âme. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions
+ensemble. Veux-tu m'aimer?
+
+--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thérèse. Je sens mon coeur
+épuisé: je crois qu'il est mort.
+
+--Eh bien, veux-tu mourir?
+
+--Il m'est indifférent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie
+ni de ta mort avec moi.
+
+--Ah! oui, tu crois à l'éternité du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver
+dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela!
+
+--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque âme
+va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras
+toujours et partout attiré par la tempête.
+
+--C'est-à-dire que tu n'as pas mérité l'enfer, toi!
+
+--Tu ne l'as pas mérité non plus. Tu auras un autre ciel, voilà tout!
+
+--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes?
+
+--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour.
+
+Laurent devint pensif. Il répéta machinalement plusieurs fois: «La
+gloire!» puis il s'agenouilla devant la cheminée en tisonnant, comme il
+avait coutume de faire quand il voulait être seul avec lui-même. Thérèse
+sortit pour décommander son départ. Elle savait bien que Laurent l'eût
+suivie.
+
+Quand elle rentra, elle le trouva très-calme et très-enjoué.
+
+--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comédie; mais pourquoi vouloir
+s'élever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus
+haut, et même s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris
+intérieurement, je le sais fort bien...
+
+--Je ne ris pas de celle des autres...
+
+--Qui, les autres?
+
+--Ceux qui y croient et qui l'aiment.
+
+--Dieu sait si j'y crois, Thérèse, et si je ne m'en moque pas comme d'une
+farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On
+aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous
+empoisonne, une mauvaise pièce qui vous fait rire, et la gloire qui n'est
+qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des
+articles de journaux qui vous éreintent et qui font parler de vous, et
+puis des éloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des
+critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en
+soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succèdent
+devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous
+transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitié mort de
+fatigue sans avoir réalisé votre idée... Et puis... l'Institut... une
+réunion de gens qui vous détestent, et qui eux-mêmes...
+
+Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe
+en disant:
+
+--N'importe! voilà la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne
+peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux!
+
+Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique,
+et peu à peu tout à fait impersonnel. On eût dit, à les entendre et à les
+voir, deux paisibles amis qui ne s'étaient jamais brouillés. Cette
+situation étrange s'était répétée plusieurs fois au beau milieu de leur
+grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs
+intelligences se convenaient et s'entendaient encore.
+
+Laurent eut faim et demanda à dîner avec Thérèse.
+
+--Et votre départ? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche.
+
+--Puisque vous ne partez plus, vous!
+
+--Je partirai si vous restez.
+
+--Eh bien, je partirai, Thérèse. Adieu!
+
+Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure.
+
+--J'ai manqué le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas
+encore dîné?
+
+Thérèse, préoccupée, avait oublié son repas sur la table.
+
+--Ma chère Thérèse, lui dit-il, accordez-moi une dernière grâce; venez
+dîner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble à quelque
+spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma
+guérison et notre salut à tous les deux. Éprouvez-moi. Je ne serai plus ni
+jaloux, ni exigeant, ni même amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre
+maîtresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette,
+blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariée, je suis
+l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort
+à braver chaque fois que j'obtiens un tête-à-tête. C'est fort piquant, et
+c'est là tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination
+sont satisfaits de ce côté-là; c'est mon coeur tout seul et l'échange de
+mes idées avec les vôtres que je vous offre.
+
+--Je les refuse, dit Thérèse.
+
+--Comment! vous aurez la vanité d'être jalouse d'un être que vous n'aimez
+plus?
+
+--Certes, non! Je n'ai plus ma vie à donner, et je ne comprends pas une
+amitié comme celle que vous me demandez sans un dévouement exclusif. Venez
+me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus
+d'intimité particulière, même apparente.
+
+--Je comprends, Thérèse; vous avez un autre amant!
+
+Thérèse leva ses épaules et ne répondit rien. Il mourait d'envie qu'elle
+se vantât d'un caprice, comme il venait de le faire vis-à-vis d'elle. Sa
+force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec
+anxiété qu'elle répondît à son défi pour l'accabler de reproches et de
+dédains, et lui déclarer peut-être qu'il venait d'inventer cette maîtresse
+pour la forcer à se trahir elle-même. Il ne comprenait plus la force
+d'inertie de Thérèse. Il aimait mieux se croire haï et trompé qu'importun
+ou indifférent.
+
+Elle le lassa par son mutisme.
+
+--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dîner, et, de là, au bal de l'opéra, si je
+ne suis pas trop gris.
+
+Thérèse, restée seule, creusa, pour la millième fois en elle-même, l'abîme
+de cette mystérieuse destinée. Que lui manquait-il donc pour être une des
+plus belles destinées humaines? La raison.
+
+--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thérèse, et comment le
+génie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande
+force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle
+qu'une faculté isolée dont l'union avec le reste des facultés n'est pas
+toujours nécessaire?
+
+Elle tomba dans une sorte de rêverie métaphysique. Il lui avait toujours
+semblé que la raison était un ensemble d'idées et non pas un détail; que
+toutes les facultés d'un être bien organisé lui empruntaient et lui
+fournissaient tour à tour quelque chose; qu'elle était à la fois le moyen
+et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et
+qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur réelle après l'avoir résolument
+foulée aux pieds.
+
+Elle repassait dans sa mémoire la vue de grands artistes, et regardait
+aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la règle du
+vrai associée au rêve du beau, et partout cependant des exceptions, des
+anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyées comme celle
+de Laurent. L'aspiration au sublime était même une maladie du temps et du
+milieu où se trouvait Thérèse. C'était quelque chose de fiévreux qui
+s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mépriser les conditions du
+bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la
+force des choses, Thérèse elle-même se trouvait jetée, sans l'avoir désiré
+ni prévu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle était devenue la
+compagne, la moitié intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces
+génies extravagants; elle assistait à la perpétuelle agonie de Prométhée,
+aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces
+inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir
+trouver le remède.
+
+Dieu était encore dans ces âmes rebelles et torturées cependant, puisqu'à
+certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source
+pure de l'inspiration sacrée n'était pas tarie; ce n'était point là un
+talent épuisé, c'était peut-être encore un homme de beaucoup d'avenir.
+Fallait-il l'abandonner à l'envahissement du délire et à l'hébétement de
+la fatigue?
+
+Thérèse avait, disons-nous, trop côtoyé cet abîme pour n'en point partager
+quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractère avait
+failli s'engager à son insu dans cette voie désespérée. Elle avait eu
+cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misères de la
+vie, et qui flotte entre les limites du réel et de l'imaginaire; mais, par
+une réaction naturelle, son esprit aspirait désormais au vrai, qui n'est
+ni l'un ni l'autre, ni l'idéal sans frein, ni le fait sans poésie. Elle
+sentait que c'était là le beau, et qu'il fallait chercher la vie
+matérielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'âme. Elle
+se faisait de graves reproches de s'être manqué si longtemps à elle-même:
+puis, un instant après, elle se reprochait également de se trop préoccuper
+de son propre sort en présence du péril extrême où celui de Laurent
+restait engagé.
+
+Par toutes ses voix, par celle de l'amitié comme par celle de l'opinion,
+le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'était là le devoir
+en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas équivaut à celui
+d'ordre général, d'intérêt de la société: «Suivez le bon chemin, laissez
+périr ceux qui s'en écartent.» Et la religion officielle ajoutait: «Les
+sages et les bons pour l'éternel bonheur, les aveugles et les rebelles
+pour l'enfer!» Donc, peu importe au sage que l'insensé périsse?
+
+Thérèse se révolta contre cette conclusion.
+
+--Le jour où je me croirai l'être le plus parfait, le plus précieux et le
+plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrêt de mort de
+tous les autres; mais, si ce jour-là m'arrive, ne serai-je pas plus folle
+que tous les autres fous? Arrière la folie de la vanité, mère de
+l'égoïsme! Souffrons encore pour un autre que moi!
+
+Il était près de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil où elle s'était
+laissée tomber inerte et brisée quatre heures auparavant. On venait de
+sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton
+contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu
+de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_.
+
+Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette énigme? Voulait-il
+qu'elle vint au bal masqué l'intriguer par une aventure banale? voulait-il
+essayer de l'aimer sans la reconnaître? Était-ce fantaisie de poëte ou
+insulte de libertin?
+
+Thérèse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquiétude
+ne l'y laissa plus réfléchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher
+cette victime à l'égarement infernal?
+
+--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas à pas. Je verrai, j'entendrai sa vie
+en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il
+me raconte, à quel point il aime le mal naïvement ou avec affectation,
+s'il a vraiment des goûts dépravés, ou s'il ne cherche qu'à s'étourdir.
+Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout
+ce que j'éloignais avec dégoût de ses souvenirs et de mon imagination, je
+découvrirai peut-être un joint, un biais, pour l'arracher à ce vertige.
+
+Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel
+elle avait pourtant à peine jeté les yeux. Il était en satin. Elle en
+envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux
+avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de
+changer l'aspect de sa personne, dans le cas où Laurent viendrait à la
+soupçonner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit
+toute seule et résolument au bal de l'Opéra.
+
+Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose
+insupportable, étouffante. Elle n'avait jamais essayé de contrefaire sa
+voix et ne voulait être devinée de personne. Elle se glissa muette dans
+les corridors, cherchant les coins isolés quand elle était lasse de
+marcher, ne s'y arrêtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle,
+ayant toujours l'air de passer, et réussissant plus facilement qu'elle ne
+l'avait espéré à être complètement seule et libre dans cette foule agitée.
+
+C'était l'époque où l'on ne dansait pas au bal de l'Opéra, et où le seul
+déguisement admis était le domino noir. C'était donc une cohue sombre et
+grave en apparence, occupée peut-être d'intrigues aussi peu morales que
+les bacchanales des autres réunions de ce genre, mais d'un aspect imposant,
+vu de haut, dans son ensemble. Puis tout à coup, d'heure en heure, un
+bruyant orchestre jouait des quadrilles effrénés, comme si
+l'administration, luttant contre la police, eût voulu entraîner la foule à
+enfreindre sa défense; mais personne ne paraissait y songer. La noire
+fourmilière continuait à marcher lentement et à chuchoter au milieu de ce
+vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale étrange,
+fantastique, qui semblait impuissant à dissiper la vision de cette fête
+lugubre.
+
+Pendant quelques instants, Thérèse fut frappée de ce spectacle au point
+d'oublier où elle était et de se croire dans le monde des rêves tristes.
+Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas.
+
+Elle se hasarda dans le foyer, où se tenaient, sans masque et sans
+déguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait
+le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom
+dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aimé
+assis entre deux filles masquées, dont la voix et l'accent avaient ce je
+ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui révèle la fatigue des
+sens et l'amertume de l'esprit.
+
+--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnée, ta fameuse
+Thérèse? Il paraît qu'elle t'a trompé là-bas, en Italie, et que tu ne
+voulais pas le croire?
+
+--Il a commencé à s'en douter, reprit l'autre, le jour où il a réussi à
+chasser le rival heureux.
+
+Thérèse fut mortellement blessée de voir le douloureux roman de sa vie
+livré à de pareilles interprétations, mais plus encore de voir Laurent
+sourire, répondre à ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient,
+et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mémoire ou
+sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thérèse n'eût jamais cru qu'il
+n'était pas même son ami. Elle en était sûre maintenant! Elle resta, elle
+écouta encore; elle sentait une sueur glacée coller son masque à sa
+figure.
+
+Cependant Laurent ne disait à ces filles rien qui ne pût être entendu de
+tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y répondait en
+homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois
+fois il bâilla en se cachant un peu. Néanmoins il restait là, se souciant
+peu d'être vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour,
+bâillant de fatigue et non d'ennui réel, doux, distrait, mais aimable, et
+parlant à ces compagnes de rencontre comme si elles eussent été des femmes
+du meilleur monde, presque de bonnes et sérieuses amies, mêlées à des
+souvenirs agréables de plaisirs que l'on peut avouer.
+
+Cela dura bien un quart d'heure. Thérèse restait toujours. Laurent lui
+tournait le dos. La banquette où il était assis se trouvait placée dans
+l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermée en face de lui. Lorsque
+des groupes errant dans les couloirs extérieurs s'arrêtaient contre cette
+porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre
+devenait une glace noire où l'image de Thérèse se répétait sans qu'elle
+s'en aperçût. Laurent la vit à divers intervalles sans songer à elle; mais
+peu à peu l'immobilité de cette figure masquée l'inquiéta, et il dit à ses
+compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir:
+
+--Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant, le masque?
+
+--Nous te faisons donc peur?
+
+--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de
+satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connaît pas, et
+qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en
+ai assez.
+
+--C'est-à-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous?
+
+--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y étouffe. Voulez-vous venir voir
+tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne.
+
+--Mais il y a de quoi mourir?
+
+--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous?
+
+--Ma foi, non!
+
+--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en élevant
+la voix.
+
+Un groupe de figures noires s'abattit comme une volée de chauves-souris
+autour de lui.
+
+--Combien cela vaut-il? disait l'une.
+
+--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre.
+
+--Est-ce à pied ou à cheval? disait une troisième.
+
+--Cent francs par tête, répondit-il, rien que pour se promener les pieds
+dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour
+voir l'effet... Combien êtes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques
+instants. Dix! ce n'est guère. N'importe, marchons!
+
+Trois restèrent en disant:
+
+--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce
+sera tout.
+
+--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept
+péchés capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voilà une
+invention qui me sauve.
+
+--Allons, dit Thérèse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il
+est peintre. Rien n'est perdu.
+
+Elle suivit cette étrange compagnie jusqu'au péristyle, pour s'assurer
+qu'en effet l'idée fantasque était mise à exécution; mais le froid fit
+reculer les plus déterminées, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer.
+On voulait qu'il changeât la partie en un souper général.
+
+--Ma foi, non! dit-il, vous n'êtes que des peureuses et des égoïstes,
+absolument comme les femmes honnêtes. Je vais dans la bonne compagnie.
+Tant pis pour vous!
+
+Mais elles le ramenèrent dans le foyer, et il s'y établit entre lui,
+d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontées, une causerie
+si vive, avec de si beaux projets, que Thérèse, vaincue par le dégoût, se
+retira en se disant qu'il était trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne
+pouvait plus rien pour lui.
+
+Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et
+le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laissé
+prendre sa liberté, faute d'un jour de courage ou de prudence, il
+s'habitue au servage et à toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond
+de l'antiquité, que, quand Jupiter réduit un homme en cet état, il lui ôte
+la moitié de son âme.
+
+Quand l'esclavage du corps était le fruit terrible de la victoire, le ciel
+agissait ainsi par pitié pour le vaincu; mais, quand c'est l'âme qui subit
+l'étreinte funeste de la débauche, le châtiment est là tout entier.
+Désormais Laurent le méritait, ce châtiment. Il avait pu se racheter,
+Thérèse y avait risqué, elle aussi, la moitié de son âme: il n'en avait
+pas profité.
+
+Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme éperdu
+s'élança à ses côtés.
+
+C'était Laurent. Il l'avait reconnue au moment où elle quittait le foyer,
+à un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience.
+
+--Thérèse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire à tous ces
+hommes: «Vous êtes des brutes!» à toutes ces femmes: «Vous êtes des
+infâmes!» Je veux crier ton nom, ton nom sacré à cette foule imbécile, me
+rouler à tes pieds, et mordre la poussière en appelant sur moi tous les
+mépris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma
+confession à haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers
+chrétiens la faisaient dans les temples païens, purifiés tout à coup par
+les larmes de la pénitence et lavés par le sang des martyrs...
+
+Cette exaltation dura jusqu'à ce que Thérèse l'eût ramené à sa porte. Elle
+ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivré, si
+maître de lui-même, si agréablement discoureur au milieu des filles du bal
+masqué, redevenait passionné jusqu'à l'extravagance aussitôt qu'elle lui
+apparaissait.
+
+--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout à l'heure on vous
+parlait de moi comme d'une misérable, et cela même ne vous réveillait pas.
+Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'était pas là ce
+que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que
+du mal.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une
+dernière journée de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_,
+amicale, tranquille. Ils allèrent ensemble au Jardin des Plantes,
+s'assirent sous le grand cèdre, et montèrent au labyrinthe. Il faisait
+doux; plus de traces de neige. Un soleil pâle perçait à travers des nuages
+lilas. Les bourgeons des plantes étaient déjà gonflés de sève. Laurent
+était poëte, rien que poëte et artiste contemplatif ce jour-là: un calme
+profond, inouï, pas de remords, pas de désirs ni d'espérances; de la
+gaieté ingénue encore par moments. Pour Thérèse, qui l'observait avec
+étonnement, c'était à ne pas croire que tout fût brisé entre eux.
+
+L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prétexte, et
+absolument comme il se forme dans le ciel d'été, par la seule raison qu'il
+a fait beau la veille.
+
+Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde,
+comme de continuels éclats de foudre au sein des ténèbres.
+
+Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un état d'égarement complet,
+et, sans savoir où il était, sans lui dire un mot, il se laissa tomber
+endormi sur le sofa du salon.
+
+Thérèse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et désespoir de
+la soustraire à ce supplice. Elle était découragée; la mesure était
+comble. Elle pleura et pria toute la nuit.
+
+Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner à sa porte. Catherine
+dormait, et Thérèse crut que quelque passant attardé se trompait de
+domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thérèse alla regarder par
+la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entrée. Elle
+vit un enfant de dix à douze ans, dont les vêtements annonçaient l'aisance,
+dont la figure levée vers elle lui parut angélique.
+
+--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; êtes-vous égaré dans le
+quartier?
+
+--Non, répondit-il, on m'a amené ici; je cherche une dame qui s'appelle
+mademoiselle Jacques.
+
+Thérèse descendit, ouvrit à l'enfant, et le regarda avec une émotion
+extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait déjà vu, ou qu'il
+ressemblait à quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait
+retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troublé et indécis.
+
+Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de
+répondre:
+
+--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui êtes mademoiselle
+Thérèse?
+
+--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous?
+
+--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi!
+
+--Qui êtes-vous donc?
+
+--Je suis le fils du comte de ***.
+
+Thérèse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant;
+mais tout à coup elle fut frappée de sa ressemblance avec une figure
+qu'elle avait peinte dernièrement en la regardant dans une glace pour
+l'envoyer à sa mère, et cette figure, c'était la sienne propre.
+
+--Attends! s'écria-t-elle en saisissant le jeune garçon dans ses bras avec
+un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu?
+
+--Manoël.
+
+--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mère?
+
+--C'est... on m'a bien recommandé de ne pas vous le dire tout de suite! Ma
+mère... c'était d'abord la comtesse de ***, qui est là-bas, à La Havane;
+elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: «Tu n'es pas mon fils,
+je ne suis pas obligée de t'aimer.» Mais mon père m'aimait, et il me
+disait souvent: «Tu n'es qu'à moi, tu n'as pas de mère.» Et puis il est
+mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: «Tu es à moi et tu vas
+rester avec moi.» C'est parce que mon père lui avait laissé de l'argent, à
+la condition que je passerais pour leur fils à tous les deux. Cependant
+elle continuait à ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle,
+quand un monsieur des États-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est
+venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: «Non, je ne veux pas.»
+Alors M. Palmer m'a dit: «Veux-tu que je te reconduise à ta vraie mère,
+qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?» J'ai
+dit: «Oui, bien sûr!» Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque,
+parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis levé bien
+doucement, bien doucement, et nous avons navigué tous les deux jusqu'à un
+grand navire, et puis nous avons traversé toute la grande mer, et nous
+voilà.
+
+--Vous voila! dit Thérèse, qui tenait l'enfant pressé contre sa poitrine,
+et qui, agitée d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait
+d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; où est-il, Palmer?
+
+--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amené à la porte, il m'a dit:
+_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu.
+
+--Cherchons-le, dit Thérèse en se levant; il ne peut pas être loin!
+
+Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait à quelque
+distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant était reconnu par sa
+mère.
+
+--Richard! Richard! s'écria Thérèse en se jetant à ses pieds au milieu de
+la rue encore déserte, comme elle l'eût fait quand même elle eût été
+pleine de monde. Vous êtes _Dieu_ pour moi!...
+
+Elle n'en put dire davantage; suffoquée par les larmes de la joie, elle
+devenait folle.
+
+Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Élysées et la fit asseoir. Il
+lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaître, et pour
+réussir à caresser son fils sans risquer de l'étouffer.
+
+--A présent, lui dit Palmer, j'ai payé ma dette. Vous m'avez donné des
+jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous
+rends une vie entière de tendresse et de consolation, car cet enfant est
+un ange, et il m'en coûte de me séparer de lui. Je l'ai privé d'un
+héritage et je lui en dois un en échange. Vous n'avez pas le droit de vous
+y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intérêts sont réglés. Il a
+dans sa poche un portefeuille qui lui assure le présent et l'avenir. Adieu,
+Thérèse! Comptez que je suis votre ami à la vie et à la mort.
+
+Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thérèse ne
+voulut pas remettre les pieds dans la maison où Laurent dormait. Elle prit
+un fiacre, après avoir envoyé un commissionnaire à Catherine avec ses
+instructions, qu'elle écrivit d'un petit café où elle déjeuna avec son
+fils. Ils passèrent la journée à courir Paris ensemble, afin de s'équiper
+pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les
+paquets qu'elle avait faits dans la journée, et Thérèse alla cacher son
+enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de
+l'Allemagne. Elle eut le bonheur égoïste: elle ne pensa plus à ce que
+Laurent deviendrait sans elle. Elle était mère, et la mère avait
+irrévocablement tué l'amante.
+
+Laurent dormit tout le jour et s'éveilla dans la solitude. Il se leva,
+maudissant Thérèse d'avoir été à la promenade sans songer à lui faire
+faire à souper. Il s'étonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison
+au diable, et sortit.
+
+Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait.
+Quand il vit la maison de Thérèse sous-louée, les meubles emballés ou
+vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot
+d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'à s'étourdir.
+
+Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une
+lettre à Thérèse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour
+de l'ancienne amitié; puis, revenant à la passion, il finissait ainsi:
+
+«Je sais bien que de toi je ne mérite pas même cela, car je t'ai maudite,
+et, dans mon désespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guérir des
+efforts de désespéré. Oui, je me suis efforcé de dénaturer ton caractère
+et ta conduite à mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te
+haïssent, et j'ai pris plaisir à en entendre dire à ceux qui ne te
+connaissent pas. Je t'ai traitée absente comme je te traitais quand tu
+étais là! Et pourquoi n'es-tu plus là? C'est ta faute si je deviens fou;
+il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que
+je te hais en même temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se
+passera à t'aimer et à te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je
+voudrais te tuer! Et, si tu étais là, je tomberais à tes pieds! Thérèse,
+Thérèse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitié?
+Oh! l'affreux châtiment que celui de cet incurable amour avec cette colère
+inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en être réduit à perdre
+tout, jusqu'à la liberté d'aimer ou de haïr?»
+
+Thérèse lui répondit:
+
+«Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je
+n'aie pardonné, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner
+encore. Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et
+à créer dans la douleur. Je t'ai assez étudié dans tes ombres et dans ta
+lumière, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la
+victime d'une destinée, et que tu ne dois pas être pesé dans la même
+balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce
+que tu appelles ton châtiment, c'est peut-être la condition de ta gloire.
+Apprends donc à le subir, Tu as aspiré de toutes tes forces à l'idéal du
+bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rêves. Eh bien, tes rêves, mon
+enfant, c'est la réalité, à toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu
+pas artiste?
+
+»Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait
+condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas
+absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront
+ton oeuvre de siècle en siècle, voilà tes soeurs et tes amantes.»
+
+FIN
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21.
+
+
+ * * * * *
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND
+
+publiées par CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+
+
+LES AMOURS DE L'AGE D'OR.
+
+ANDRIANI.
+
+ANDRÉ.
+
+ANTONIA.
+
+AUTOUR DE LA TABLE.
+
+LE BEAU LAURENCE.
+
+LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORÉ.
+
+CADIO.
+
+CÉSARINE DIETRICH.
+
+LE CHATEAU DES DÉSERTES.
+
+LE CHATEAU DE PICTORDU.
+
+LE CHÊNE PARLANT.
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.
+
+LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE.
+
+CONSTANCE VERRIER.
+
+CONSUELO.
+
+CORRESPONDANCE.
+
+CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT.
+
+CONTES D'UNE GRAND'MÈRE.
+
+LA COUPE.
+
+LES DAMES VERTES.
+
+LA DANIELLA.
+
+LA DERNIÈRE ALDINI.
+
+LE DERNIER AMOUR.
+
+DERNIÈRES PAGES.
+
+LES DEUX FRÈRES.
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS.
+
+ELLE ET LUI.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE.
+
+LA FILLEULE.
+
+FLAMARANDE.
+
+FLAVIE.
+
+FRANCIA.
+
+FRANçOIS LE CHAMPI.
+
+HISTOIRE DE MA VIE.
+
+UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion.
+
+L'HOMME DES NEIGES.
+
+HORACE.
+
+IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
+
+INDIANA.
+
+ISIDORA.
+
+JACQUES.
+
+JEAN DE LA ROCHE.
+
+JEAN ZISKA--Gabriel.
+
+JEANNE.
+
+JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE.
+
+LAURA.
+
+LEGENDES RUSTIQUES.
+
+LÉLIA--Métella--Cora.
+
+LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA.
+
+MADEMOISELLE LA QUINTINIE.
+
+MADEMOISELLE MERQUEM.
+
+LES MAITRES MOSAÏSTES.
+
+LES MAITRES SONNEURS.
+
+MALGRÉTOUT.
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+LA MARE AU DIABLE.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER.
+
+MA SOEUR JEANNE.
+
+MAUPRAT.
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+LE MEUNIER D'ANGIBAULT.
+
+MONSIEUR SYLVESTRE.
+
+MONT-REVÊCHE.
+
+NANON.
+
+NARCISSE.
+
+NOUVELLES.
+
+NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+PAULINE.
+
+LA PETITE FADETTE.
+
+LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE.
+
+LE PICCININO.
+
+PIERRE QUI ROULE.
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE.
+
+QUESTIONS D'ART ET DE LITTÉRATURE.
+
+QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES.
+
+LE SECRÉTAIRE INTIME.
+
+LES SEPT CORDES DE LA LYRE.
+
+SIMON.
+
+SOUVENIRS DE 1848.
+
+TAMARIS.
+
+TEVERINO--Léone Léoni.
+
+THÉÂTRE COMPLET.
+
+THÉÂTRE DE NOHANT.
+
+LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne.
+
+L'USCOQUE.
+
+VALENTINE.
+
+VALVÈDRE.
+
+LA VILLE NOIRE.
+
+ * * * * *
+
+FIN
+
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13653 ***
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+The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Elle et lui
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+ELLE ET LUI
+
+par
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de
+traduction réservés.
+
+[Note: La liste des oeuvres de George Sand publiées par Calmann-Lévy est
+reportée à la fin du roman.]
+
+
+
+
+ELLE ET LUI
+
+
+
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+
+Ma chère Thérèse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler
+mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_,
+comme dit notre ami Bernard. Tiens! ça rime; mais ce qui n'a ni rime ni
+raison, c'est ce que je vais vous raconter.
+
+Figurez-vous qu'hier, après vous avoir ennuyée de ma visite, je trouvai,
+en rentrant chez moi, un milord anglais... Après ça, ce n'est peut-être
+pas un milord; mais, pour sûr, c'est un Anglais, lequel me dit en son
+patois:
+
+--Vous êtes peintre?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Vous faites la figure?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Et les mains?
+
+--_Yes_, milord; les pieds aussi.
+
+--Bon!
+
+--Très-bons!
+
+--Oh! je suis sûr!
+
+--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi?
+
+--De vous?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le
+prendre pour un imbécile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme
+magnifique. C'est la tête d'Antinoüs sur les épaules de... sur les épaules
+d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure époque sur le buste un
+peu singulièrement habillé et cravaté d'un spécimen de la fashion
+britannique.
+
+--Ma foi! lui ai-je dit, vous êtes un beau modèle, à coup sûr, et
+j'aimerais à faire de vous une étude à mon profit; mais je ne peux pas
+faire votre portrait.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que je ne suis pas peintre de portraits.
+
+--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle
+spécialité dans les arts?
+
+--Non; mais le public ne nous permet guère de cumuler. Il veut savoir à
+quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si
+j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de
+vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine à réussir à la prochaine
+exposition avec autre chose que des portraits: de même que, si je ne
+faisais de vous qu'un portrait médiocre, on me défendrait d'en jamais
+essayer d'autres: on décréterait que je n'ai pas les qualités de l'emploi,
+et que j'ai été un présomptueux de m'y risquer.
+
+Je racontai à mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais
+grâce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; après quoi, il se mit à
+rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond
+mépris pour la France, sinon pour votre petit serviteur.
+
+--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait.
+
+--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutôt que je n'ose pas
+encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de
+deux choses l'une: ou c'est une spécialité qui n'en admet pas d'autres, ou
+c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains
+peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidèlement et
+agréablement le modèle vivant. Ceux-là ont un succès assuré, pour peu
+qu'ils sachent présenter le modèle sous son aspect le plus favorable, et
+qu'ils aient l'adresse de l'habiller à son avantage tout en l'habillant à
+la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire,
+très-apprenti et très-contesté, comme j'ai l'honneur d'être, on ne peut
+pas lutter contre des gens du métier. Je vous avoue que je n'ai jamais
+étudié avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes
+particulières d'une physionomie donnée. Je suis un malheureux inventeur
+d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obéisse à
+mon sujet, à mon idée, à mon rêve, si vous voulez. Si vous me permettiez
+de vous costumer à ma guise, et de vous poser dans une composition de mon
+cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne
+serait pas un portrait à donner à votre maîtresse... encore moins à votre
+femme légitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaîtraient. Donc, ne me
+demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par
+hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poëte
+et créateur, tout en étreignant sans effort et sans crainte la puissante
+et majestueuse réalité. Malheureusement, il n'est pas probable que je
+devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bête. Lisez MM. tels et
+tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons.
+
+Figurez-vous bien, Thérèse, que je n'ai pas dit à mon Anglais un mot de ce
+que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-même;
+mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire
+le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: «Pourquoi diable ne
+vous adressez-vous pas à mademoiselle Jacques?»
+
+Il fit trois fois _Oh!_ après quoi, il me demanda votre adresse, et le
+voilà parti sans faire la moindre réflexion, en me laissant très-confus et
+très-irrité de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car
+enfin, ma bonne Thérèse, si cet animal de bel Anglais va chez vous
+aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que
+je viens de vous écrire, c'est-à-dire tout ce que je ne lui ai pas dit,
+sur les _faiseurs_ et sur les grands maîtres, qu'allez-vous penser de
+votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge
+incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent à
+tout le monde! Ah! ma chère amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui
+ai dit de vous quand il a été parti!... Vous le savez, vous savez que,
+pour moi, vous n'êtes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits
+ressemblants très en vogue, mais un homme supérieur qui s'est déguisé en
+femme, et qui, sans avoir jamais fait l'académie, devine et sait faire
+deviner tout un corps et toute une âme dans un buste, à la manière des
+grands sculpteurs de l'antiquité et des grands peintres de la renaissance.
+Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous.
+Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous êtes
+très-orgueilleuse, Thérèse.
+
+Je suis tout à fait mélancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi.
+J'ai si mal déjeuné ce matin... Je n'ai jamais si mal mangé que depuis que
+j'ai une cuisinière. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La régie
+vous empoisonne. Et puis on m'a apporté des bottes neuves qui ne vont pas
+du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours
+sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous
+pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le
+plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous
+parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas où je voudrais être
+maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre,
+j'aurais du plaisir à vous assommer de ma conversation.
+
+Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez là une famille
+insupportable qui vous vole à vos amis les plus délicieux! Je vais donc
+être forcé, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voilà l'effet
+de votre bonté pour moi, ma chère grande camarade. C'est de me rendre si
+sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je
+m'étourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne
+vous raconterai pas l'emploi de ma soirée.
+
+Votre ami et serviteur,
+
+LAURENT.
+
+11 mai 183...
+
+ * * * * *
+
+A M. LAURENT DE FAUVEL.
+
+D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque
+amitié, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent à votre
+santé. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en
+citer une, et me voilà fort embarrassée; car, en fait de sottises, j'en
+connais peu qui ne soient nuisibles. Reste à savoir ce que vous appelez
+sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre
+jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en désole. A quoi songez-vous,
+mon Dieu, de détruire ainsi, de gaieté de coeur, une existence si
+précieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne à
+la prière.
+
+Quant à votre Anglais, qui est un Américain, je viens de le voir, et,
+puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-être demain, à mon grand
+regret, il faut que je vous dise que vous avez tout à fait tort de ne pas
+vouloir faire son portrait. Il vous eût offert les yeux de la tête, et les
+yeux de la tête d'un Américain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de
+billets de banque dont vous avez besoin, précisément pour ne pas faire de
+sottises, c'est-à-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un
+coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les
+gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il
+leur faut ensuite demander à leur imagination de quoi payer leurs dettes,
+métier pour lequel cette princesse-là ne se sent pas faite, et auquel elle
+ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite.
+
+Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ça m'est égal. D'ailleurs, si
+nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez
+données à votre Américain et à moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez
+pas faire le portrait, c'est possible, cela est même certain, s'il faut le
+faire dans les conditions du succès bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait
+nullement qu'il en fût ainsi. Vous l'avez pris pour un épicier, et vous
+vous êtes trompé. C'est un homme de jugement et de goût, qui s'y connaît,
+et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reçu! Il
+venait à moi comme à un pis aller, je m'en suis fort bien aperçue, et je
+lui en ai su gré. Aussi l'ai-je consolé en lui promettant de faire tout
+mon possible pour vous décider à le peindre. Nous parlerons donc de cette
+affaire après-demain, car j'ai donné rendez-vous au dit Palmer pour le
+soir, afin qu'il m'aide à plaider sa propre cause et qu'il emporte votre
+promesse.
+
+Sur ce, mon cher Laurent, désennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir
+pendant deux jours.
+
+Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit,
+et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une
+vieille prêcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous
+coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excès et
+abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-là: génie oblige.
+
+Votre camarade,
+
+THÉRÈSE JACQUES.
+
+ * * * * *
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+Ma chère Thérèse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne
+avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la
+beauté, à ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire
+de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher
+amèrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aimé flâner dans
+votre grand atelier, et déraisonner dans votre petit salon lilas; mais,
+puisque vous êtes en retraite avec vos trente-six cousins de province,
+vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence
+après-demain: vous aurez la délicieuse musique de l'accent anglo-américain
+pendant toute la soirée. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je
+croyais que Dick était le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en
+fait de langues, je sais tout au plus le français.
+
+Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous êtes mille fois trop maternelle,
+ma bonne Thérèse, de penser à mes intérêts au détriment des vôtres. Bien
+que vous ayez une belle clientèle, je sais que votre générosité ne vous
+permet pas d'être riche, et que quelques billets de banque de plus seront
+beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez à
+faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous
+dites.
+
+D'ailleurs, jamais je n'ai été moins en train de faire de la peinture. Il
+faut pour cela deux choses que vous avez, la réflexion et l'inspiration;
+je n'aurai jamais la première, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je
+dégoûté comme d'une vieille folle qui m'a éreinté en me promenant à
+travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois
+bien ce qui me manque; n'en déplaise à votre raison, je n'ai pas encore
+assez vécu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Réalité, sous
+la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opéra. J'espère
+bien, à mon retour, être l'homme du monde le plus accompli, c'est-à-dire
+le plus blasé et le plus raisonnable.
+
+Votre ami,
+
+LAURENT.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+
+Thérèse comprit fort bien, à première vue, le dépit et la jalousie qui
+avaient dicté cette lettre.
+
+--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes,
+il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute
+autre.
+
+Et, tout en relisant et rêvant, Thérèse craignit de se mentir à elle-même
+en cherchant à se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprès
+d'elle.
+
+--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non
+satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi.
+Je n'en ai jamais eu!
+
+Mais la pendule marquait cinq heures de l'après-midi. Et Thérèse, après
+avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna congé à son
+domestique pour vingt-quatre heures, fit à sa fidèle vieille Catherine
+diverses recommandations particulières et monta en fiacre. Deux heures
+après, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voûtée et
+parfaitement voilée, dont le cocher même ne vit pas la figure. Elle
+s'enferma avec cette personne mystérieuse, et Catherine leur servit un
+petit dîner tout à fait succulent. Thérèse soignait et servait sa compagne,
+qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas
+manger.
+
+De son côté, Laurent se disposait à la partie de plaisir annoncée; mais,
+quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit
+qu'une affaire imprévue le retenait encore deux heures à Paris, et qu'il
+le rejoindrait à sa maison de campagne dans la soirée.
+
+Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'était habillé avec une hâte
+fiévreuse. Il s'était fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il
+avait jeté son habit sur un fauteuil, et il avait passé ses mains dans les
+boucles trop symétriques de ses cheveux, sans songer pourtant à l'air
+qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantôt vite, tantôt
+lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois
+promettre de se hâter de partir lui-même, il courut sur l'escalier pour le
+prier de l'attendre et lui dire qu'il renonçait à toute affaire pour le
+suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, où il se
+jeta sur son lit.
+
+--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose
+là-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisième jour,
+c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Américain que
+je ne connais pas! Mais elle connaît, certainement, elle, ce Palmer,
+qu'elle appelle par son petit nom! D'où vient alors qu'il m'a demandé son
+adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis
+pas l'amant de Thérèse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thérèse!
+je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en préserve! une femme qui a
+cinq ans de plus que moi, peut-être davantage! Qui sait l'âge d'une femme,
+et de celle-là précisément, dont personne ne sait rien? Un passé si
+mystérieux doit couvrir quelque énorme sottise, peut-être une honte bien
+conditionnée. Et avec cela, elle est prude, ou dévote, ou philosophe, qui
+peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialité, ou une tolérance,
+ou un détachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce
+qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer?
+
+Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui.
+
+--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais
+qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle
+Jacques.
+
+Laurent tressaillit.
+
+--Et que diable voulez-vous à mademoiselle Jacques? répondit-il en faisant
+semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette.
+
+--Moi? Rien... c'est-à-dire si! Je voudrais bien la connaître; mais je ne
+la connais que de vue et de réputation. C'est pour une personne qui veut
+se faire peindre que je demande son adresse.
+
+--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques?
+
+--Parbleu! elle est tout à fait célèbre à présent, et qui ne l'a
+remarquée? Elle est faite pour cela!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Eh bien, et vous?
+
+--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas compétent.
+
+--Vous l'aimez beaucoup?
+
+--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas
+la cour.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Alors vous êtes son ami... sérieux?
+
+--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous?
+
+--Parce que je n'en crois rien; à vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami
+sérieux d'une femme... jeune et belle!
+
+--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon
+camarade, pas désagréable à voir, voilà tout. Pourtant elle appartient à
+un type que je n'aime pas, et je suis forcé de lui pardonner d'être
+blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture.
+
+--Elle n'est pas déjà si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des
+cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulièrement.
+Au reste, ça lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant.
+
+--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous!
+
+--Elle n'est pas très-grande, elle a des petits pieds et des petites
+mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardée, puisque j'en suis
+amoureux.
+
+--Tiens, quelle idée vous avez là!
+
+--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plaît
+pas?
+
+--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-là, je
+tâcherais d'être mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas
+amoureux, c'est un état que je ne fais pas; par conséquent, je ne serais
+pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble.
+
+--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la
+chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin à
+la patience, vu que je suis d'un âge et d'un monde où le plaisir ne manque
+pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-là, et que vous la
+connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosité de ma part, je vous le
+déclare, si elle est veuve ou...
+
+--Ou quoi?
+
+--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Pas possible!
+
+--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demandé. Ça m'est si égal!
+
+--Savez-vous ce qu'on dit?
+
+--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit?
+
+--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a été mariée à
+un homme riche et titré.
+
+--Mariée...
+
+--On ne peut plus mariée, par-devant M. le maire et M. le curé.
+
+--Quelle bêtise! elle porterait son nom et son titre.
+
+--Ah! voilà! Il y a un mystère là-dessous. Quand j'aurai le temps, je
+chercherai ça, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant
+connu, bien qu'elle vive avec une grande liberté. D'ailleurs, vous devez
+savoir cela, vous?
+
+--Je n'en sais pas le premier mot. Ah ça! vous croyez donc que je passe ma
+vie à observer ou à interroger les femmes? Je ne suis pas un flâneur comme
+vous, moi! je trouve la vie très courte pour vivre et travailler.
+
+--Vivre... je ne dis pas. Il paraît que vous vivez beaucoup. Quant à
+travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce
+que vous avez là? Laissez-moi voir!
+
+--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commencé ici.
+
+--Si fait: cette tête-là... c'est très-beau, diable! Laissez-moi donc voir,
+ ou je vous malmène dans mon prochain _salon_.
+
+--Vous en êtes bien capable!
+
+--Oui, quand vous le mériterez; mais, pour cette tête-là, c'est superbe et
+s'admire tout bêtement. Qu'est-ce que ça sera?
+
+--Est-ce que je sais?
+
+--Voulez-vous que je vous le dise?
+
+--Vous me ferez plaisir.
+
+--Faites-en une sibylle. On coiffe ça comme on veut, ça n'engage à rien.
+
+--Tiens, c'est une idée.
+
+--Et puis on ne compromet pas la personne à qui ça ressemble.
+
+--Ça ressemble à quelqu'un?
+
+--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas?
+Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez
+tout, même les choses les plus simples. Vous êtes l'amant de cette
+figure-là!
+
+--La preuve, c'est que je m'en vais à Montmorency! dit froidement Laurent
+en prenant son chapeau.
+
+--Ça n'empêche pas! répondit Mercourt.
+
+Laurent sortit, et Mercourt, qui était descendu avec lui, le vit monter
+dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de
+Boulogne, où il dîna tout seul dans un petit café, et d'où il revint à la
+nuit tombée, à pied et perdu dans ses rêveries.
+
+Le bois de Boulogne n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui.
+C'était plus petit d'aspect, plus négligé, plus pauvre, plus mystérieux et
+plus champêtre: on y pouvait rêver.
+
+Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu'aujourd'hui, avaient
+de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites
+maisons avec de petits jardins d'un caractère très-intime. On y pouvait
+vivre et travailler.
+
+C'était dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des
+lilas en fleur, et derrière une grande haie d'aubépine fermée d'une
+barrière peinte en vert, que demeurait Thérèse. On était au mois de mai.
+Le temps était magnifique. Comment Laurent se trouva, à neuf heures,
+derrière cette haie, dans la rue déserte et inachevée où les réverbères
+n'avaient pas encore été installés, et sur les talus de laquelle
+poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-même
+eût été embarrassé d'expliquer.
+
+La haie était fort épaisse, et Laurent tourna sans bruit tout à l'entour,
+sans apercevoir autre chose que des feuilles légèrement dorées par une
+lumière qu'il supposa placée dans le jardin, sur une petite table auprès
+de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soirée chez
+Thérèse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le thé, comme cela
+arrivait quelquefois? Mais Thérèse avait annoncé à Laurent qu'elle
+attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le
+chuchotement mystérieux de deux voix, dont l'une lui paraissait être celle
+de Thérèse. L'autre parlait tout à fait bas: était-ce celle d'un homme?
+
+Laurent écouta à en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'à ce
+qu'enfin il entendît ou crût entendre ces mots dits par Thérèse:
+
+--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est
+vous!
+
+--A présent, se dit Laurent en quittant précipitamment la petite rue
+déserte et en revenant sur la chaussée bruyante des Champs-Elysées, me
+voilà bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'était pas obligée
+de me confier cela!... Seulement, elle n'était pas obligée de parler en
+toute occasion de manière à me faire croire qu'elle n'était et ne voulait
+être à personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir
+avant tout. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et
+même il faut bien que j'aie eu la tête un peu montée pour elle sans me
+l'avouer, puisque j'étais là aux écoutes, faisant le plus lâche des
+métiers, quand ce n'est pas un métier de jaloux! Je ne peux pas m'en
+repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misère et d'une grande
+duperie: celle de désirer une femme qui n'a rien de plus désirable que
+toute autre, pas même la sincérité.
+
+Laurent arrêta une voiture qui passait vide et alla à Montmorency. Il se
+promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez
+Thérèse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures à la
+campagne et se trouva le troisième soir à la porte de Thérèse, juste en
+même temps que M. Richard Palmer.
+
+--Oh! dit l'Américain en lui tendant la main, je suis content de voir
+vous!
+
+Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put
+s'empêcher de demander à M. Palmer pourquoi il était si content de le
+voir.
+
+L'étranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de
+l'artiste.
+
+--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialité
+irrésistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup!
+
+--Comment! vous voilà? dit Thérèse étonnée à Laurent. Je ne comptais plus
+sur vous ce soir.
+
+Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusité
+dans ces simples paroles.
+
+--Ah! lui répondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre
+parti, et je crois que je viens troubler un délicieux tête-à-tête.
+
+--C'est d'autant plus cruel à vous, reprit-elle sur le même ton enjoué,
+que vous sembliez vouloir me le ménager.
+
+--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas décommandé! Dois-je m'en
+aller?
+
+--Non, restez. Je me résigne à vous supporter.
+
+L'Américain, après avoir salué Thérèse, avait ouvert son portefeuille et
+cherché une lettre qu'il était chargé de lui remettre. Thérèse parcourut
+cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre réflexion.
+
+--Si voulez répondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane.
+
+--Merci, répondit Thérèse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui était
+sous sa main, je ne répondrai pas.
+
+Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec
+plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta
+pour ainsi dire aux yeux. C'était celle qu'il avait écrite à Thérèse
+l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqué intérieurement de voir
+cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer.
+
+--Elle me laisse là, dit-il, pêle-mêle avec ses amants évincés. Je n'ai
+pourtant pas droit à cet honneur. Je ne lui ai jamais parlé d'amour.
+
+Thérèse se mit à parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier,
+épiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses
+interlocuteurs, et s'imaginant à chaque instant découvrir en eux une
+crainte secrète de le voir céder; mais leur insistance était de si bonne
+foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupçons. Si Thérèse avait des
+relations avec cet étranger, libre et seule comme elle vivait, ne
+paraissant devoir rien à personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on
+pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prétexte d'un portrait pour
+recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie?
+
+Dès qu'il se sentit calmé, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte
+de manifester sa curiosité.
+
+--Vous êtes donc Américaine? dit-il à Thérèse, qui de temps en temps
+traduisait à M. Palmer, en anglais, les répliques qu'il n'entendait pas
+bien.
+
+--Moi? répondit Thérèse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur
+d'être votre compatriote?
+
+--C'est que vous parlez si bien l'anglais!
+
+--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas.
+Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si
+c'est d’hier ou d’il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien,
+demandez-le à lui-même.
+
+Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers
+décidé à lui faire. Il répondit que ce n'était pas la première fois qu'il
+venait en France et qu'il avait connu Thérèse toute jeune, chez ses
+parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thérèse avait coutume de dire
+qu'elle n'avait jamais connu ni son père ni sa mère.
+
+Le passé de mademoiselle Jacques était un mystère impénétrable pour les
+gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit
+nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle était venue à
+Paris on ne sait d'où, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle
+était connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait
+fait ayant été remarqué chez des gens de goût et signalé tout à coup comme
+une oeuvre de maître. C'est ainsi que, d'une clientèle et d'une existence
+pauvres et obscures, elle avait passé brusquement à une réputation de
+premier ordre et une existence aisée; mais elle n'avait rien changé à ses
+goûts tranquilles, à son amour de l'indépendance et à l'austérité enjouée
+de ses manières. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-même
+que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et
+de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manière d'éluder les
+questions et de passer à côté qui la dispensait de répondre. Si on
+trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire après quelques mots
+vagues:
+
+--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intéressant à raconter, et, si
+j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y
+penser. Je suis très-heureuse à présent, puisque j'ai du travail et que
+j'aime le travail par-dessus tout.
+
+C'est par hasard, et à la suite de relations d'artiste à artiste dans la
+même partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle
+Jacques. Lancé comme gentilhomme et comme artiste éminent dans un double
+monde, M. Fauvel avait, à vingt-quatre ans, l'expérience des faits que
+l'on n'a pas toujours à quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour
+à tour; mais il n'avait nullement l'expérience du coeur, qui ne s'acquiert
+pas dans le désordre. Grâce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc
+commencé par décréter en lui-même que Thérèse devait avoir pour amants
+tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu
+à peu affirmer et prouver la pureté de leurs relations avec elle pour
+arriver à la considérer comme une personne qui pouvait avoir eu des
+passions, mais non des commerces de galanterie.
+
+Des lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de cette
+anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et
+volontairement isolée. Il l'avait vue plus souvent, et peu à peu presque
+tous les jours, d'abord sous toute sorte de prétextes, ensuite en se
+donnant pour un ami sans conséquence, trop viveur pour avoir souci d'en
+conter à une femme sérieuse, mais trop idéaliste, en dépit de tout, pour
+n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitié
+désintéressée.
+
+Au fond, c'était là la vérité dans le principe; mais l'amour s'était
+glissé dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se débattait
+contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore déguiser à Thérèse
+et à lui-même, d'autant plus qu'il l'éprouvait pour la première fois de sa
+vie.
+
+--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis à M. Palmer d'essayer son
+portrait, pourquoi diable tenez-vous tant à une chose qui ne sera
+peut-être pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne
+vous refuse certainement pas d'en faire une à coup sûr excellente?
+
+--Elle me refuse, répondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais
+pas pourquoi. J'ai promis à ma mère, qui a la faiblesse de me croire
+très-beau, un portrait de maître, et elle ne le trouvera jamais
+ressemblant, s'il est trop réel. Voilà pourquoi je m'étais adressé à vous
+comme à un maître idéaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne
+pas faire plaisir à ma mère, ou l'ennui de chercher encore.
+
+--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!...
+
+--Je ne trouve pas; mais, à supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il
+aient le temps tout de suite, et je suis pressé d'envoyer le portrait.
+C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le
+transport durera environ deux mois.
+
+--C'est-à-dire, Laurent, ajouta Thérèse, qu'il vous faut faire ce portrait
+en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut,
+vous auriez à commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis,
+n'est-ce pas?
+
+M. Palmer tendit la main à Laurent en disant:
+
+--Voilà le contrat passé. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle
+Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mêle pas. Quelle est votre
+heure demain?
+
+L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crût forcé d'en
+faire autant par respect pour Thérèse; mais Palmer n'y fit aucune
+attention, et sortit après avoir serré sans la baiser la main de
+mademoiselle Jacques.
+
+--Dois-je le suivre? dit Laurent.
+
+--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle; toutes les personnes que je
+reçois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez à dix
+heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliée à
+bavarder avec vous jusqu'à près de minuit, et, comme je ne peux pas dormir
+passé cinq heures du matin, je me suis sentie très-fatiguée.
+
+--Et vous ne me mettiez pas à la porte?
+
+--Non, je n'y pensais pas.
+
+--Si j'étais fat, j'en serais bien fier!
+
+--Mais vous n'êtes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela à ceux qui sont
+bêtes. Voyons, malgré le compliment, maître Laurent, j'ai à vous gronder.
+On dit que vous ne travaillez pas.
+
+--Et c'est pour me forcer à travailler que vous m'avez mis la tête de
+Palmer comme un pistolet sur la gorge.
+
+--Eh bien, pourquoi pas?
+
+--Vous êtes bonne, Thérèse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie
+malgré moi.
+
+--Je ne me mêle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-là. Je
+n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'être votre mère; mais je suis votre
+soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est
+impossible de ne pas m'affliger de vos accès de paresse.
+
+--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'écria Laurent avec un mélange
+de plaisir et de dépit que Thérèse sentit, et qui l'engagea à répondre
+avec franchise.
+
+--Écoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous
+expliquions. J'ai beaucoup d'amitié pour vous.
+
+--J'en suis très-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis même pas
+bon à faire un ami, Thérèse! Je ne crois pas plus à l'amitié qu'à l'amour
+entre une femme et un homme.
+
+--Vous me l'avez déjà dit, et cela m'est fort égal, ce que vous ne croyez
+pas. Moi, je crois à ce que je sens, et je sens pour vous de l'intérêt et
+de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprès de moi un
+être quelconque sans m'attacher à lui et sans désirer qu'il soit heureux.
+J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache
+gré. Or, vous n'êtes pas un être quelconque, vous êtes un homme de génie,
+et, qui plus est, j'espère, un homme de coeur.
+
+--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde.
+Je sais me battre en duel, payer mes dettes et défendre la femme à qui je
+donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur
+tendre, aimant, naïf...
+
+--Je sais que vous avez la prétention d'être vieux, usé et corrompu. Cela
+ne me fait rien du tout, vos prétentions. C'est une mode bien portée à
+l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie réelle ou douloureuse,
+mais qui passera quand vous voudrez. Vous êtes un homme de coeur,
+précisément parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme
+viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire.
+Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est à l'artiste que je parle:
+l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content
+de lui-même.
+
+--Eh bien, vous vous trompez, Thérèse, répondit Laurent avec vivacité.
+C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans
+l'artiste et qui l'étouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous.
+l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne
+sais pas, comme vous, être attentif et calme pendant six heures de travail,
+faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer à
+travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir à deux ou
+trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du
+sommeil. Mon sommeil à moi est mauvais, mes promenades sont agitées, mon
+travail est fiévreux. L'invention me trouble et me fait trembler:
+l'exécution, toujours trop lente à mon gré, me donne d'effroyables
+battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que
+j'accouche d'une idée qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux
+et dégoûté le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me
+quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre
+m'arrive si confuse et si énorme, que mon pauvre être ne peut pas la
+contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'à ce qu'elle ait pris des
+proportions réalisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de
+l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas définir.
+Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce géant
+d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache
+une à une, par le forceps de sa volonté, de maigres souris à demi mortes!
+Donc, Thérèse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imaginé de vivre,
+que je fasse des excès de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que
+mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout
+bonnement mon infirmité.
+
+--Alors, c'est décidé, c'est arrêté, dit Thérèse en souriant, vous
+travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un
+mot. Si on vous proposait d'être demain le prince D... ou le comte de S...,
+avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez,
+en parlant de votre pauvre palette si méprisée: _Rendez-moi ma mie!_
+
+--Ma palette méprisée? Vous ne me comprenez pas, Thérèse! C'est un
+instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire,
+c'est une estime accordée au talent, plus pure et plus exquise que celle
+que l'on accorde au titre et à la fortune. Donc, c'est un très-grand
+avantage et un très-grand plaisir pour moi de me dire: «Je ne suis qu'un
+petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas déroger
+mènent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des
+ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai dérogé, j'ai
+pris un état, et il se trouve qu'à vingt-quatre ans quand je passe sur un
+petit cheval de manége au milieu des premiers riches et des premiers beaux
+de Paris, montés sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les
+badauds assis aux Champs-Élysées, un homme de goût ou une femme d'esprit,
+c'est moi qui suis regardé et nommé, et non pas les autres.» Vous riez!
+vous trouvez que je suis très-vain?
+
+--Non, mais très-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas.
+
+--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre,
+je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette,
+instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne
+sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le désordre, non
+pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de
+mes nerfs. Voilà tout, Thérèse. Qu'y a-t-il donc là qui ne soit
+raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de
+fatigue.
+
+--C'est vrai, dit Thérèse, je l'ai remarqué, et je m'en étonne comme d'une
+anomalie; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue,
+et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez,
+répondez à une question: Avez-vous commencé la vie par le travail et
+l'abstinence, et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour
+vous reposer?
+
+--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collège, aimant la peinture,
+mais ne croyant pas être jamais forcé de peindre. Je me croyais riche. Mon
+père est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me
+suis dépêché de dévorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une année de
+bien-être. Quand je me suis vu à sec, j'ai pris le pinceau; j'ai été
+éreinté et porté aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand
+succès possible, et, à présent, je me donne, pendant quelques mois ou
+quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il
+n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis également au bout de
+mes forces et de mes désirs. Alors je reprends le travail avec rage,
+douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalité
+recommencent.
+
+--Il y a longtemps que vous menez cette vie-là?
+
+--Il ne peut pas y avoir longtemps à mon âge! Il y a trois ans.
+
+--Eh! c'est beaucoup pour votre âge, justement! Et puis vous avez mal
+commencé: vous avez mis le feu à vos esprits vitaux avant qu'ils eussent
+pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir.
+Votre tête a grossi quand même, et le génie s'y est développé malgré tout;
+mais peut-être bien votre coeur s'est-il atrophié, peut-être ne serez-vous
+jamais ni un homme ni un artiste complet.
+
+Ces paroles de Thérèse, dites avec une tristesse tranquille, irritèrent
+Laurent.
+
+--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me méprisez?
+
+--Non, répondit-elle en lui tendant la main, je vous plains!
+
+Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de
+Thérèse.
+
+Ces larmes amenèrent en lui une réaction violente: un déluge de pleurs
+inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thérèse, non pas comme un
+amant qui se déclare, mais comme un enfant qui se confesse:
+
+--Ah! ma pauvre chère amie! s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous
+avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux,
+voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi
+que j'ai dans la poitrine à la place du coeur crie sans cesse après je ne
+sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu,
+et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les méprise
+toutes! Je peux vous dire cela, à vous qui êtes mon camarade et mon ami!
+Je me surprends parfois prêt à idolâtrer une courtisane, tandis qu'auprès
+d'un ange je serais peut-être plus froid qu'un marbre. Tout est dérangé
+dans mes notions, tout est peut-être dévié dans mes instincts. Si je vous
+disais que je ne trouve déjà plus d'idées riantes dans le vin! 0ui, j'ai
+l'ivresse triste, à ce qu'il paraît; et on m'a dit qu'avant-hier, dans
+cette débauche à Montmorency, j'avais déclamé des choses tragiques avec
+une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je
+devienne, Thérèse, si vous n'avez pas pitié de moi?
+
+--Certes, j'ai pitié, mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui essuyant les
+yeux avec son mouchoir; mais à quoi cela peut-il servir?
+
+--Si vous m'aimiez, Thérèse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous
+ne m'avez pas permis d'être pour vous une espèce d'ami?
+
+--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez répondu que vous ne
+pouviez croire à l'amitié d'une femme.
+
+--Je croirais peut-être à la vôtre; vous devez avoir le coeur d'un homme,
+puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi.
+
+--Je ne vous l'ai pas ôtée, et je veux bien essayer d'être un homme pour
+vous, répondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitié d'un
+homme doit avoir plus de rudesse et d'autorité que je ne me crois capable
+d'en avoir. Malgré moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et
+vous voyez déjà! Je m'étais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous
+mettre en colère contre moi et contre vous-même; au lieu de cela, me voilà
+pleurant avec vous, ce qui n'avance à rien.
+
+--Si fait! si fait! s'écria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont
+arrosé la place desséchée; peut-être que mon coeur y repoussera! Ah!
+Thérèse, vous m'avez déjà dit une fois que je me vantais devant vous de ce
+dont je devrais rougir, que j'étais un mur de prison. Vous n'avez oublié
+qu'une chose: c'est qu'il y a derrière ce mur un prisonnier! Si je pouvais
+ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est
+d'airain, et ma volonté, ma foi, mon expansion, ma parole même, ne peuvent
+le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me
+servira, je vous le demande, d'avoir barbouillé de peintures fantasques
+les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve écrit nulle part?
+
+--Si je vous comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre
+oeuvre a besoin d'être échauffée par le sentiment.
+
+--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos
+reproches?
+
+--Pas précisément. Il n'y a que trop de feu dans votre exécution, la
+critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traité avec respect cette
+exubérance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautés
+empêchent quiconque a de l'enthousiasme d'éplucher les défauts. Loin de
+trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brûlant et passionné;
+mais je cherchais où était en vous le siége de cette passion: je le vois
+maintenant, il est dans le désir de l'âme. Oui, certainement,
+ajouta-t-elle toujours rêveuse, comme si elle cherchait à percer les
+voiles de sa propre pensée, le désir peut être une passion.
+
+--Eh bien, à quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbé.
+
+--Je me demande si je dois faire la guerre à cette puissance qui est en
+vous, et si, en vous persuadant d'être heureux et calme, on ne vous
+ôterait pas le feu sacré. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne
+peut pas être pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est
+vivement exprimée pendant sa période de fièvre, elle doit, ou tomber
+d'elle-même, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque âge n'a-t-il pas sa
+force et sa manifestation particulières? Ce que l'on appelle les diverses
+_manières_ des maîtres, n'est-ce pas l'expression des successives
+transformations de leur être? A trente ans, vous sera-t-il possible
+d'avoir aspiré à tout sans rien étreindre? Ne vous sera-t-il pas imposé
+d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous êtes dans l'âge de la
+fantaisie; mais bientôt viendra celui de la lumière. Ne voulez-vous pas
+faire de progrès?
+
+--Dépend-il de moi d'en faire?
+
+--Oui, si vous ne travaillez pas à déranger l'équilibre de vos facultés.
+Vous ne me persuaderez pas que l'épuisement soit le remède de la fièvre:
+il n'en est que le résultat fatal.
+
+--Alors quel fébrifuge me proposez-vous?
+
+--Je ne sais: le mariage, peut-être.
+
+--Horreur! s'écria Laurent en éclatant de rire.
+
+Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce
+correctif:
+
+--A moins que ce ne soit avec vous, Thérèse. Eh! c'est une idée, cela!
+
+--Charmante, répondit-elle, mais tout à fait impossible.
+
+La réponse de Thérèse frappa Laurent par sa tranquillité sans appel, et ce
+qu'il venait de dire par manière de saillie lui parut tout à coup un rêve
+enterré, comme s'il eût pris place dans son esprit. Ce puissant et
+malheureux esprit était ainsi fait que, pour désirer quelque chose, il lui
+suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-là que Thérèse
+venait de dire.
+
+Aussitôt ses velléités d'amour pour elle lui revinrent, et en même temps
+ses soupçons, sa jalousie et sa colère. Jusque-là, ce charme d'amitié
+l'avait bercé et comme enivré; il devint tout à coup amer et
+glacé.
+
+--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voilà
+le mot de ma vie qui revient à propos de tout, au bout d'une plaisanterie
+comme au bout de toute chose sérieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez
+pas cet ennemi-là, Thérèse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un
+_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connaît froide
+ou raisonnable! Ça me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos
+trente-sept cousins_ sont peut-être là, dehors, qui attendent ma
+sortie.
+
+--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thérèse stupéfaite; quelles
+idées vous viennent? Avez-vous des accès de folie?
+
+--Quelquefois, répondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, Thérèse reçut de Laurent la lettre suivante:
+
+«Ma bonne et chère amie, comment vous ai-je quittée hier? Si je vous ai
+dit quelque énormité, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un
+éblouissement qui ne s'est pas dissipé dehors; car je me suis trouvé à ma
+porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y étais monté.
+
+«Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand
+mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis
+malade, et vous aviez raison, la vie que je mène est détestable.
+
+«De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que,
+depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la première que je
+vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancée, mariée ou veuve?...
+Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherché à le savoir? Vous
+ai-je demandé?... Ah! tenez, Thérèse, il y a encore ce matin du désordre
+dans ma tête, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir
+avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accès de curiosité à votre
+égard, celui d'hier était déjà le second; mais ce sera le dernier, je vous
+jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser
+de tout. J'ai donc été l'autre jour à votre porte, c'est-à-dire à la
+grille de votre jardin. J'ai regardé, je n'ai rien vu; j'ai écouté, j'ai
+entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu
+sa figure; mais je sais que vous êtes ma soeur, ma confidente, ma
+consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais à vos pieds, et que
+vous avez essuyé mes yeux avec votre mouchoir, en disant: «Que faire, que
+faire, mon pauvre enfant?» Je sais que, sage, laborieuse, tranquille,
+respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque vous êtes heureuse,
+vous trouvez le temps et la charité de me plaindre, de savoir que j'existe,
+et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse, qui ne vous bénirait
+serait un ingrat, et, tout misérable que je suis, je ne connais pas
+l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thérèse? Il me semble que je
+vous ai offensée. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez
+vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!».
+
+Laurent reçut, par le retour de son domestique, la réponse de Thérèse.
+Elle était courte: _Venez ce soir_. Laurent n'était ni roué ni fat, bien
+qu'il méditât ou fût tenté souvent d'être l'un et l'autre. C'était, on l'a
+vu, un être plein de contrastes, et que nous décrivons sans l'expliquer,
+ce ne serait pas possible; certains caractères échappent à l'analyse
+logique.
+
+La réponse de Thérèse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui
+avait écrit sur ce ton. Était-ce son congé motivé qu'elle lui ordonnait de
+venir chercher? était-ce à un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces
+trois mots secs ou brûlants avaient-ils été dictés par l'indignation ou
+par le délire?
+
+M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agité et tout préoccupé, commencer
+son portrait. Il s'était promis de l'interroger avec une habileté
+consommée, et de lui arracher tous les secrets de Thérèse. Il ne trouva
+pas un mot pour entrer en matière, et, comme l'Américain posait en
+conscience, immobile et muet comme une statue, la séance se passa presque
+sans desserrer les lèvres de part ni d'autre.
+
+Laurent put donc se calmer assez pour étudier la physionomie placide et
+pure de cet étranger. Il était d'une beauté accomplie; ce qui, au premier
+abord, lui donnait l'air inanimé propre aux figures régulières. En
+l'examinant mieux, on découvrait de la finesse dans son sourire et du feu
+dans son regard. En même temps que Laurent faisait ces observations, il
+étudiait l'âge de son modèle.
+
+--Je vous demande pardon, lui dit-il tout à coup, mais je voudrais et je
+dois savoir si vous êtes un jeune homme un peu fatigué ou un homme mûr
+extraordinairement conservé. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas
+bien ce que je vois.
+
+--J'ai quarante ans, répondit simplement M. Palmer.
+
+--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fière santé?
+
+--Excellente! dit Palmer.
+
+Et il reprit sa pose aisée et son tranquille sourire.
+
+--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un
+homme qui n'a jamais aimé que le _roastbeef_.
+
+Il ne put résister au désir de lui dire encore:
+
+--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune?
+
+--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la première fois.
+
+Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle année. Il lui
+semblait qu'en parlant de Thérèse, le rouge lui montait au visage. Que lui
+importait au fond l'âge de Thérèse? C'est son histoire qu'il aurait voulu
+apprendre. Thérèse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait
+n'avoir été pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte
+et la prononciation vibrante. Si c'eût été à lui que Thérèse se fût
+adressée en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une réponse
+quelconque que Laurent eût entendue.
+
+Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'être exact,
+arriva avant l'heure où Thérèse le recevait habituellement. Il la trouva
+dans son jardin, inoccupée contre sa coutume, et marchant avec agitation.
+Dès qu'elle le vit, elle alla à sa rencontre; et, lui prenant la main avec
+plus d'autorité que d'affection:
+
+--Si vous êtes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout
+ce que vous avez entendu à travers ce buisson. Voyons, parlez; j'écoute.
+
+Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrité de cet accueil inusité,
+essaya de l'inquiéter en lui faisant des réponses évasives; mais elle le
+domina par une attitude de mécontentement et une expression de visage
+qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans
+retour lui fit dire tout simplement la vérité.
+
+--Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous avez entendu? Je disais à une
+personne que vous n'avez pas même pu apercevoir: «Vous êtes maintenant mon
+seul amour sur la terre?»
+
+--J'ai donc rêvé cela, Thérèse! Je suis prêt à le croire, si vous me
+l'ordonnez.
+
+--Non, vous n'avez pas rêvé. J'ai pu, j'ai dû dire cela. Et que m'a-t-on
+répondu?
+
+--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la réponse de Thérèse fit
+l'effet d'une douche froide, pas même le son de sa voix. Êtes-vous
+rassurée?
+
+--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi?
+
+--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne
+soient pas connues.
+
+--Ah! s'écria Thérèse d'un air de satisfaction étrange, vous pensez que
+c'était M. Palmer?
+
+--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure à vous faire que de
+supposer une ancienne liaison tout à coup renouée? Je sais que vos
+rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi
+désintéressés de leur part, et aussi indifférents de la vôtre, que ceux
+que j'ai moi-même avec vous. M. Palmer est très-beau, et ses manières sont
+d'un galant homme. Il m'est très-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la
+présomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers.
+Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnée...
+
+--Oui, au fait, dit Thérèse, qui ne parut pas songer à nier la moindre
+chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me paraît mal, bien que je n'y
+comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie.
+
+--Thérèse! répondit vivement le jeune homme, résolu à se débarrasser d'un
+reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant
+est Palmer, et je vous aimerai véritablement, je vous parlerai avec une
+ingénuité complète. Je vous demanderai pardon d'un accès de folie, et vous
+n'aurez jamais un reproche à me faire. Voyons, voulez-vous que je sois
+votre ami? Malgré mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'être et
+que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voilà tout ce que je vous
+demande!
+
+--Mon cher enfant, répondit Thérèse, vous me parlez comme à une coquette
+qui essayerait de vous retenir près d'elle, et qui aurait une faute à
+confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient
+nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort
+estimable, avec qui je ne vais même pas jusqu'à l'intimité, et que j'avais
+depuis longtemps perdu de vue. Voilà ce que je dois vous dire, mais rien
+au delà. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'épanchement, et je
+vous prie de ne pas vous y intéresser plus que je ne souhaite. Ce n'est
+donc pas à vous de m'interroger, c'est à vous de me répondre. Que
+faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel
+est l'_accès de folie_ que je dois savoir et juger?
+
+--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me
+confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon
+camarade et avoir confiance en moi?
+
+--Ne vous confessez donc pas, reprit Thérèse en se levant. Cela me
+prouvera que vous ne méritiez pas l'estime que je vous ai témoignée, et
+qu'en cherchant à savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du
+tout.
+
+--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous?
+
+--C'est fini, et adieu, répondit Thérèse d'un ton sévère.
+
+Laurent sortit, en proie à une colère qui ne lui permit pas de dire un mot;
+mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant à
+Catherine qu'il avait oublié une commission dont on l'avait chargé pour sa
+maîtresse. Il trouva Thérèse assise dans un petit salon: la porte sur le
+jardin était restée ouverte; il semblait que Thérèse, affligée et abattue,
+fût demeurée plongée dans ses réflexions. Son accueil fut glacé.
+
+--Vous voilà revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublié?
+
+--J'ai oublié de vous dire la vérité.
+
+--Je ne veux plus l'entendre.
+
+--Et pourtant vous me la demandiez!
+
+--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanément.
+
+--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons,
+Thérèse, croyez-vous donc qu'il soit possible à un homme de mon âge de
+vous voir sans être amoureux de vous?
+
+--Amoureux? dit Thérèse en fronçant le sourcil. En me disant que vous ne
+pouviez l'être d'aucune femme, vous vous êtes donc moqué de moi?
+
+--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais.
+
+--Alors vous vous étiez trompé, et vous voilà amoureux, c'est bien sûr?
+
+--Oh! ne vous fâchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sûr que cela. Il m'a
+passé des idées d'amour par la tête, par les sens, si vous voulez.
+Avez-vous si peu d'expérience, que vous ayez jugé la chose impossible?
+
+--J'ai l'âge de l'expérience, répondit Thérèse; mais j'ai longtemps vécu
+seule. Je n'ai pas l'expérience de certaines situations. Cela vous étonne?
+C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicité, quoique j'aie été
+trompée... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me
+respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous
+n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossièreté. Je me suis donc crue
+à l'abri de l'outrage de vos désirs, et, de tout ce que j'estimais en vous,
+votre sincérité sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais
+à votre destinée avec d'autant plus d'abandon que nous nous étions dit en
+riant, souvenez-vous, mais sérieusement au fond: «Entre deux êtres dont
+l'un est idéaliste, et l'autre matérialiste, il y a la mer Baltique.»
+
+--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance à marcher le
+long de mon rivage, sans avoir l'idée de traverser; mais il s'est trouvé
+que, de mon côté, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai
+vingt-quatre ans et si vous êtes belle?
+
+--Est-ce que je suis encore belle? J'espérais que non!
+
+--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour,
+vous m'êtes apparue comme cela. Quant à vous, c'est sans le vouloir, je le
+sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette
+séduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis défendu et
+distrait. J'ai rendu à Satan ce qui appartient à Satan, c'est-à-dire ma
+pauvre âme, et je n'ai apporté ici à César que ce qui revient à César, mon
+respect et mon silence. Voilà huit ou dix jours pourtant que cette
+mauvaise émotion me revient en rêve. Elle se dissipe dès que je suis
+auprès de vous. Ma parole d'honneur, Thérèse, quand je vous vois, quand
+vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crié après
+vous dans un moment de démence auquel je ne comprends rien moi-même. Quand
+je parle de vous, je dis que vous n'êtes pas jeune ou que je n'aime pas la
+couleur de vos cheveux. Je proclame que vous êtes ma grande camarade,
+c'est-à-dire mon frère, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe
+je ne sais quelles bouffées de printemps dans l'hiver de mon imbécile de
+coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en
+effet, Thérèse, avec votre culte pour ce que vous appelez le véritable
+amour! cela donne à penser, malgré qu'on en ait!
+
+--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour.
+
+--Oui, je le sais. Vous avez à cet égard un parti pris. Vous avez lu
+quelque part que parler d'amour, c'était déjà en donner ou en prendre;
+mais votre silence a une grande éloquence, vos réticences donnent la
+fièvre et votre excessive prudence a un attrait diabolique!
+
+--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thérèse.
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans
+sommeil, puisqu'il ne tient qu'à vous de me rendre aussi tranquille que je
+l'étais auparavant?
+
+--Que faut-il faire pour cela?
+
+--Ce que je vous demandais: me dire que vous êtes à quelqu'un. Je me le
+tiendrai pour dit, et, comme je suis très-fier, je serai guéri comme par
+la baguette d'une fée.
+
+--Et si je vous dis que je ne suis à personne, parce que je ne veux plus
+aimer personne, cela ne suffira pas?
+
+--Non, j'aurai la fatuité de croire que vous pouvez changer d'avis.
+
+Thérèse ne put s'empêcher de rire de la bonne grâce avec laquelle Laurent
+s'exécutait.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, soyez guéri, et rendez-moi une amitié dont
+j'étais fière, au lieu d'un amour dont j'aurais à rougir. J'aime
+quelqu'un.
+
+--Ce n'est pas assez, Thérèse: il faut me dire que vous lui appartenez!
+
+--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh
+bien, soit, j'ai un amant. Êtes-vous satisfait?
+
+--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier
+de votre franchise. Soyez tout à fait bonne, dites-moi que c'est
+Palmer!
+
+--Cela m'est impossible, je mentirais.
+
+--Alors... je m'y perds!
+
+--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente...
+
+--Qui vient cependant quelquefois?
+
+--Apparemment, puisque vous avez surpris un épanchement...
+
+--Merci, merci, Thérèse! Me voilà tout à fait sur mes pieds; je sais qui
+vous êtes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous
+aime mieux ainsi, vous êtes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne
+parliez-vous plus tôt!
+
+--Cette passion vous a donc bien ravagé? dit Thérèse railleuse.
+
+--Eh! mais, peut-être! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thérèse, et nous
+en rirons ensemble.
+
+--Voilà qui est convenu; bonsoir.
+
+Laurent alla se coucher fort tranquille et tout à fait désabusé. Il avait
+réellement souffert pour Thérèse. Il l'avait désirée avec passion, sans
+oser le lui faire pressentir. Ce n'était certes pas une bonne passion que
+celle-là. Il s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité. Cette femme
+dont tous ses amis disaient: «Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fût
+moi, mais ce n'est personne,» lui était apparue comme un idéal à saisir.
+Son imagination s'était enflammée, son orgueil avait saigné de la crainte,
+de la presque certitude d'échouer.
+
+Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement à l'orgueil. Il avait
+la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du
+vrai.
+
+C'était un ange, sinon déchu comme tant d'autres, du moins fourvoyé et
+malade. Le besoin d'aimer lui dévorait le coeur, et cent fois par jour il
+se demandait avec effroi s'il n'avait pas déjà trop abusé de la vie, et
+s'il lui restait la force d'être heureux.
+
+Il s'éveilla calme et triste. Il regrettait déjà sa chimère, son beau
+sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait,
+le grondait, l'encourageait et le plaignait tour à tour, sans jamais rien
+révéler de sa propre destinée, mais en laissant pressentir des trésors
+d'affection, de dévouement, peut-être de volupté! Du moins, c'est ainsi
+qu'il plaisait à Laurent d'interpréter le silence de Thérèse sur son
+propre compte, et un certain sourire, mystérieux comme celui de la Joconde,
+ qu'elle avait sur les lèvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphémait
+devant elle. Dans ces moments-là, elle avait l'air de se dire: «Je
+pourrais bien décrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce
+pauvre fou ne me comprendrait pas.»
+
+Une fois le mystère de son coeur dévoilé, Thérèse perdit d'abord tout son
+prestige aux yeux de Laurent. Ce n'était plus qu'une femme pareille aux
+autres. Il était même tenté de la rabaisser dans sa propre estime, et,
+bien qu'elle ne se fût jamais laissé interroger, de l'accuser d'hypocrisie
+et de pruderie. Mais, du moment qu'elle était à quelqu'un, il ne
+regrettait plus de l'avoir respectée, et il ne désirait plus rien d'elle,
+pas même son amitié, qu'il n'était pas embarrassé, pensait-il, de trouver
+ailleurs.
+
+Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prépara
+plusieurs prétextes pour s'excuser, si par hasard Thérèse lui demandait
+compte de ce temps passé sans venir chez elle. Le quatrième jour, Laurent
+se sentit en proie à un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les
+femmes galantes lui donnaient des nausées; il ne retrouvait dans aucun de
+ses amis la bonté patiente et délicate de Thérèse pour remarquer son ennui,
+pour tâcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le
+remède, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il
+fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinée d'un artiste
+tel que lui n'était pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un
+esprit élevé eût le droit de prononcer que, s'il était malheureux, c'était
+tant pis pour lui.
+
+Il courut chez elle avec tant de hâte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui
+dire pour s'excuser; mais Thérèse ne montra ni mécontentement ni surprise
+de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question.
+Il en fut piqué, et s'aperçut qu'il était plus jaloux d'elle
+qu'auparavant.
+
+--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublié.
+
+Cependant il ne fit rien paraître de son dépit, et veilla désormais sur
+lui-même avec un si grand soin, que Thérèse y fut trompée.
+
+Plusieurs semaines s'écoulèrent pour lui dans une alternative de rage, de
+froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui était si nécessaire et si
+bienfaisant que l'amitié de cette femme, rien ne lui était si amer et si
+blessant que de ne pouvoir prétendre à son amour. L'aveu qu'il avait exigé,
+loin de le guérir comme il s'en était flatté, avait irrité sa souffrance.
+C'était de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle
+avait une cause avouée et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer
+qu'aussitôt cette cause connue, il dédaignerait de vouloir lutter pour la
+détruire?
+
+Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et
+heureux rival. Sa fierté, excessive auprès de Thérèse, ne le lui
+permettait pas. Seul, il le haïssait, il le dénigrait en lui-même,
+attribuant tous les ridicules à ce fantôme, l'insultant et le provoquant
+dix fois par jour.
+
+Et puis il se dégoûtait de souffrir, retournait à la débauche, s'oubliait
+lui-même un instant et retombait aussitôt dans de profondes tristesses,
+allait passer deux heures chez Thérèse, heureux de la voir, de respirer
+l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir
+d'entendre sa voix grondeuse et caressante.
+
+Enfin il la détestait pour ne pas deviner ses tourments; il la méprisait
+pour rester fidèle à cet amant qui ne pouvait être qu'un homme médiocre,
+puisqu'elle n'éprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se
+jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fût retourné une heure
+après s'il eût espéré être reçu.
+
+Thérèse, qui un instant s'était aperçue de son amour, ne s'en doutait plus,
+tant il jouait bien son rôle. Elle aimait sincèrement ce malheureux
+enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et réfléchi: elle avait
+voué une sorte de culte, disait-elle, _à ce qu'il eût pu être_, et il lui
+en restait une pitié pleine de gâteries où se mêlait encore un vrai
+respect pour le génie souffrant et fourvoyé. Si elle eût été bien certaine
+de ne pouvoir éveiller en lui aucun mauvais désir, elle l'eût caressé
+comme un fils, et il y avait des moments où elle se reprenait parce qu'il
+lui venait sur les lèvres de le tutoyer.
+
+Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait
+certainement, à l'insu de Thérèse; mais une femme vraiment chaste, et qui
+a vécu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps
+vis-à-vis d'elle-même le secret d'un amour dont elle a résolu de se
+défendre. Thérèse croyait être certaine de ne jamais songer à sa propre
+satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du
+moment que Laurent trouvait du calme et du bien-être auprès d'elle, elle
+en trouvait elle-même à lui en donner. Elle savait bien qu'il était
+incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle été blessée et
+effrayée du moment de fantaisie qu'il avait avoué. Cette crise passée,
+elle s'applaudissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen
+d'en prévenir le retour; et comme en toute occasion, dès qu'il se sentait
+ému, Laurent se hâtait de proclamer l'infranchissable barrière de glace de
+la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait à vivre sans
+brûlure au milieu du feu.
+
+Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis étaient cachés et
+comme couvés sous une habitude de gaieté railleuse, qui est comme la
+manière d'être, comme le cachet indélébile des artistes français. C'est
+une seconde nature que les étrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et
+pour laquelle les graves Anglais surtout nous dédaignent passablement.
+C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons délicates, et qui nous
+préserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le côté
+ridicule des choses, c'est en découvrir le côté faible et illogique. Se
+moquer des périls où l'âme se trouve engagée, c'est s'exercer à les braver,
+comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un
+ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'âme dans laquelle notre
+pitié l'eût engagé à se complaire. Enfin, se persifler soi-même, c'est se
+préserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagéré. J'ai remarqué que
+les gens qui ne plaisantaient jamais étaient doués d'une vanité puérile et
+insupportable.
+
+La gaieté de Laurent était éblouissante de couleur et d'esprit, comme son
+talent, et d'autant plus naturelle qu'elle était originale. Thérèse avait
+moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle était naturellement rêveuse et
+paresseuse à causer; mais elle avait précisément besoin de l'enjouement
+des autres: alors le sien se mettait peu à peu de la partie, et sa gaieté
+sans éclat n'était pas sans charme.
+
+Il résultait donc de cette habitude de bonne humeur où l'on se maintenait,
+que l'amour, chapitre sur lequel Thérèse ne plaisantait jamais et n'aimait
+pas que l'on plaisantât devant elle, ne trouvait pas un mot à glisser, pas
+une note à faire entendre.
+
+Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva terminé, et Thérèse
+remit à Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme
+lui promit de mettre en réserve pour le cas de maladie ou de dépense
+obligatoire imprévue.
+
+Laurent s'était lié avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouvé
+ce qu'il était: droit, juste, généreux, intelligent et instruit. Palmer
+était un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du
+commerce. Il avait fait le trafic lui-même et les voyages au long cours
+dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver
+assez riche et de vouloir vivre pour lui-même. Il ne voyageait donc plus
+que pour son plaisir, et, après avoir vu, disait-il, beaucoup de choses
+curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait à la vue des belles
+choses et à l'étude des pays véritablement intéressants par leur
+civilisation.
+
+Sans être très-éclairé dans les arts, il y portait un sentiment assez sûr,
+et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son
+langage en français se ressentait de sa timidité, au point d'être presque
+inintelligible et risiblement incorrect au début d'un dialogue; mais,
+lorsqu'il se sentait à l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et
+qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance
+pour la parler très-bien.
+
+Laurent avait étudié cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosité au
+commencement. Lorsqu'il lui fut démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'était
+pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprécia et se prit pour lui
+d'une sorte d'amitié qui ressemblait de loin, il est vrai, à celle qu'il
+éprouvait pour Thérèse. Palmer était un philosophe tolérant, assez rigide
+pour lui-même et très-charitable pour les autres. Par les idées sinon par
+le caractère, il ressemblait à Thérèse, et se trouvait presque toujours
+d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se
+sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable
+_unisson_, et, comme ce n'était plus qu'une jalousie intellectuelle, il
+n'osait s'en plaindre à Thérèse.
+
+--Votre définition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et
+trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus
+haut que lui. Je suis, relativement à lui, la note élevée de la tierce
+majeure.
+
+--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent.
+
+--Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie et descends à former la
+tierce mineure.
+
+--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton?
+
+--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de
+Palmer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un jour, à la demande de Palmer, Laurent se rendit à l'hôtel Meurice, où
+demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait était convenablement
+encadré et emballé. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y écrivit
+lui-même avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mère; puis, au moment
+où les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer
+serra la main de l'artiste en lui disant:
+
+--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mère, et je vous
+remercie encore. A présent, voulez-vous me permettre de causer avec vous?
+J'ai quelque chose à vous dire.
+
+Ils passèrent dans un salon où Laurent vit plusieurs malles.
+
+--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Américain en lui offrant
+d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumât pas lui-même, et
+je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose délicate,
+tellement délicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver
+les mots convenables pour la dire en français.
+
+--Je vous jure d'être muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, étonné
+et assez inquiet de ce préambule.
+
+Palmer reprit:
+
+--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime.
+Peut-être êtes-vous son amant; si vous ne l'êtes pas, il est certain pour
+moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne
+dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que
+je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thérèse,
+et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour
+elle, le sien en est une égale pour vous. Je crains cela à cause des
+questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on
+a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus ému
+que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je
+veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques
+soit fondé sur l'estime et le respect qu'elle mérite.
+
+--Attendez, Palmer! s'écria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut
+pris d'un généreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de
+mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie?
+
+--Ni l'un ni l'autre, répondit Palmer. Jamais Thérèse ne vous racontera sa
+vie.
+
+--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache.
+
+--Bien, très-bien! répondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que
+j'ai à vous dire la justifie de tout soupçon?...
+
+--Pourquoi le cache-t-elle, alors?
+
+--Par générosité pour les autres.
+
+--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir.
+
+--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que,
+dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui séduisit
+une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une
+bâtarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au
+calendrier, et qui, inscrite à la municipalité comme née de parents
+inconnus, reçut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant,
+c'est Thérèse.
+
+«L'institutrice fut dotée par le banquier et mariée cinq ans plus tard
+avec un de ses employés, honnête homme qui ne se doutait de rien, toute
+l'affaire ayant été tenue fort secrète. L'enfant était élevée à la
+campagne. Son père s'était chargé d'elle. Elle fut mise ensuite dans un
+couvent, où elle reçut une très-belle éducation, et fut traitée avec
+beaucoup de soin et d'amour. Sa mère la voyait assidûment dans les
+premières années; mais, quand elle fut mariée, le mari eut des soupçons,
+et, donnant la démission de son emploi chez le banquier, il emmena sa
+femme en Belgique, où il se créa des occupations, et fit fortune. La
+pauvre mère dut étouffer ses larmes et obéir.
+
+«Cette femme vit toujours très-loin de sa fille: elle a d'autres enfants,
+elle a eu une conduite irréprochable depuis son mariage; mais elle n'a
+jamais été heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privée; et
+n'a pas cessé d'en être jaloux; ce qui pour elle est un châtiment mérité
+de sa faute et de son mensonge.
+
+«Il semblerait que l'âge eût dû amener la confession de l'une et le pardon
+de l'autre. Il en eût été ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins
+logique que la vie réelle, et ce ménage est troublé comme au premier jour,
+le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et
+opprimée.
+
+«Dans les circonstances difficiles où s'est trouvée Thérèse, elle n'a donc
+pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations
+de sa mère. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcée de
+la voir en secret, à la dérobée, quand elle réussit à venir passer seule
+un ou deux jours à Paris, comme cela lui est arrivé dernièrement. Encore
+n'est-ce que depuis quelques années qu'elle a pu inventer je ne sais quels
+prétextes et obtenir ces rares permissions. Thérèse adore sa mère, et
+n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voilà pourquoi vous ne
+lui entendez jamais souffrir un mot de blâme sur la conduite des autres
+femmes. Vous avez pu croire qu'elle réclamait ainsi tacitement
+l'indulgence pour elle-même. Il n'en est rien. Thérèse n'a rien à se faire
+pardonner; mais elle pardonne tout à sa mère: ceci est l'histoire de leurs
+relations.
+
+«A présent, j'ai à vous raconter celle de la comtesse de... _trois
+étoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en français quand vous ne
+voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni
+le nom de son mari, c'est encore Thérèse.
+
+--Elle est donc mariée? elle n'est pas veuve?
+
+--Patience! elle est mariée, et elle ne l'est pas. Vous allez voir.
+
+«Thérèse avait quinze ans quand son père le banquier se trouva veuf et
+libre; car ses enfants légitimes étaient tous établis. C'était un
+excellent homme, et, malgré la faute que je vous ai racontée et que je
+n'excuse pas, il était impossible de ne pas l'aimer, tant il avait
+d'esprit et de générosité. J'ai été très-lié avec lui. Il m'avait confié
+l'histoire de la naissance de Thérèse, et il me mena à divers intervalles,
+en visite avec lui, au couvent où il l'avait mise. Elle était belle,
+instruite, aimable, sensible. Il eût souhaité, je crois, que je prisse la
+résolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur
+libre à cette époque; autrement... Mais je ne pouvais y songer.
+
+«Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui
+venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à La Havane et qui était
+très-beau. J'avais rencontré ce Portugais à Paris, mais je ne le
+connaissais réellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son
+compte. Il était fort séduisant; mais, pour ma part, je ne me serais
+jamais fié à sa figure; c'était ce comte de *** avec qui Thérèse fut
+mariée un an plus tard.
+
+«Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier était mort
+d'apoplexie foudroyante, et Thérèse était mariée, mariée avec cet inconnu,
+ce fou, je ne veux pas dire cet infâme, puisqu'il a pu être aimé d'elle,
+même après la découverte qu'elle fit de son crime: cet homme était déjà
+marié aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouïe de demander et d'épouser
+Thérèse.
+
+«Ne me demandez pas comment le père de Thérèse, homme d'esprit et
+d'expérience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous répéterais ce que
+ma propre expérience m'a trop appris, à savoir que, dans ce monde, tout ce
+qui arrive est la moitié du temps le contraire de ce qui semblait devoir
+arriver.
+
+«Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore
+d'autres étourderies qui donneraient à penser que sa lucidité était déjà
+compromise. Il avait fait un legs à Thérèse au lieu de lui donner une dot
+de la main à la main. Ce legs se trouva nul devant les héritiers légitimes,
+et Thérèse, qui adorait son père, n'eût pas voulu plaider même avec des
+chances de succès. Elle se trouva donc ruinée précisément au moment où
+elle devenait mère, et, dans ce même temps, elle vit arriver chez elle une
+femme exaspérée qui réclamait ses droits et voulait faire un éclat;
+c'était la première, la seule légitime femme de son mari.
+
+«Thérèse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et
+obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procès; elle obtint du comte qu'il
+reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la
+naissance de Thérèse et du secret dont son père avait voulu environner les
+témoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu à huis clos, à
+l'étranger, et c'est aussi à l'étranger que le jeune couple avait vécu
+depuis ce temps. Cette vie même avait été fort mystérieuse. Le comte,
+craignant à coup sûr d'être démasqué s'il reparaissait dans le monde,
+faisait croire à Thérèse qu'il avait la passion de la solitude avec elle,
+et la jeune femme confiante, éprise et romanesque, trouvait tout naturel
+que son mari voyageât avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir
+des indifférents.
+
+«Lorsque Thérèse découvrit l'horreur de sa situation, il n'était donc pas
+impossible que tout fût enseveli dans le silence. Elle consulta un légiste
+discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage était nul,
+mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait
+jamais user de sa liberté, elle prit à l'instant même un parti irrévocable,
+celui de n'être ni libre ni mariée, plutôt que de souiller le père de son
+enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de
+toute façon un bâtard; mais mieux valait qu'il n'eût pas de nom et qu'il
+ignorât à jamais sa naissance que d'avoir à réclamer un nom taré en
+déshonorant son père.
+
+«Thérèse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoué, et lui-même, il
+l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes déchirantes, des
+scènes sans nom, où Thérèse se débattit avec une énergie au-dessus de son
+âge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est héroïque,
+ne l'est pas à demi.
+
+«Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le
+coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dévorée de
+jalousie, fut vaincue par sa magnanimité jusqu'à lui baiser les pieds en
+la quittant.
+
+«Thérèse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, résolue à se
+faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit à vivre
+pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui était si
+cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce
+dernier bonheur ne devait pas durer longtemps.
+
+«Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa
+première femme, Thérèse avait dû accepter, à la prière même de celle-ci,
+une pension raisonnable pour être en mesure d'élever convenablement son
+fils; mais à peine le comte eut-il reconduit sa femme à La Havane, qu'il
+l'abandonna de nouveau, s'échappa, revint en Europe et alla se jeter aux
+pieds de Thérèse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant à
+l'autre extrémité du monde.
+
+«Thérèse fut inexorable: elle avait réfléchi et prié. Son âme s'était
+affermie, elle n'aimait plus le comte. Précisément à cause de son fils,
+elle ne voulait pas qu'un tel homme devînt le maître de sa vie. Elle avait
+perdu le droit d'être heureuse, mais non pas celui de se respecter
+elle-même: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte
+la menaça de la laisser sans ressources: elle répondit qu'elle n'avait pas
+peur de travailler pour vivre.
+
+«Ce misérable fou s'avisa alors d'un moyen exécrable, soit pour mettre
+Thérèse à sa discrétion, soit pour se venger de sa résistance. Il enleva
+l'enfant et disparut. Thérèse courut après lui; mais il avait si bien pris
+ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors
+que je la rencontrai en Angleterre; mourant de désespoir et de fatigue
+dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur, que
+j'hésitai à la reconnaître.
+
+«J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes
+recherches eurent un succès déplorable. Le comte était repassé en
+Amérique. L'enfant y était mort de fatigue en arrivant.
+
+«Quand il me fallut porter à cette malheureuse l'épouvantable nouvelle, je
+fus épouvanté moi-même du calme qu'elle montra. On eût dit pendant huit
+jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle était
+sauvée. J'étais forcé de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer
+où elle était. J'étais inquiet de son dénûment; elle me trompa en me
+disant que sa mère ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que
+sa pauvre mère en eût été bien empêchée: elle ne disposait pas d'un
+centime dans son ménage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait
+tous les malheurs de sa fille. Thérèse, qui lui écrivait en secret, les
+lui avait cachés pour ne pas la désespérer.
+
+«Thérèse vécut en Angleterre en donnant des leçons de français, de dessin
+et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage
+d'exercer pour n'avoir à accepter la pitié de personne.
+
+«Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa à Paris, où elle
+n'était jamais venue, et où personne ne la connaissait. Elle n'avait alors
+que vingt ans, elle avait été mariée à seize. Elle n'était plus du tout
+jolie, et il a fallu huit années de repos et de résignation pour lui
+rendre sa santé et sa douce gaieté d'autrefois.
+
+«Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'à de rares intervalles, puisque
+je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvée digne et fière,
+travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvreté sous un
+miracle d'ordre et de propreté, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de
+personne, ne voulant pas parler du passé, caressant quelquefois les
+enfants en secret et les quittant dès qu'on la regarde, dans la crainte
+sans doute qu'on ne la voie émue.
+
+«Voilà trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous
+demander de faire mon portrait, je cherchais précisément son adresse, que
+j'allais vous demander quand vous m'avez parlé d'elle. Arrivé la veille,
+je ne savais pas encore qu'elle eût enfin du succès, de l'aisance et de la
+célébrité. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette âme si
+longtemps brisée pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou être heureuse.
+Tâchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagné! Et, si vous
+n'êtes point sûr de ne pas la faire souffrir, brûlez-vous la cervelle ce
+soir plutôt que de retourner chez elle. Voilà tout ce que j'avais à vous
+dire.
+
+--Attendez, dit Laurent très-ému: ce comte de *** est-il toujours vivant?
+
+--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le désespoir des autres se
+portent toujours bien et échappent à tous les dangers. Ils ne donnent même
+jamais leur démission; car celui-ci a eu dernièrement la présomption de
+m'envoyer pour Thérèse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et
+dont elle fait le cas que cela mérite.
+
+Laurent avait songé à épouser Thérèse en écoutant le récit de M. Palmer.
+Ce récit l'avait bouleversé. Les inflexions monotones, l'accent prononcé,
+et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jugé inutile de
+reproduire, lui avaient donné, dans l'imagination vive de son auditeur, je
+ne sais quoi d'étrange et de terrible comme la destinée de Thérèse. Cette
+fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari,
+n'était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions
+n'avait-elle pas dû garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait
+devant les yeux éblouis de Laurent. Thérèse dévoilée lui paraissait plus
+mystérieuse que jamais: s'était-elle jamais consolée, ou pouvait-elle
+l'être un seul instant?
+
+Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thérèse, et que,
+s'il parvenait jamais à être aimé d'elle, il se rappellerait à toutes les
+heures de sa vie l'heure qui venait de s'écouler et le récit qu'il venait
+d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir
+l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et
+écrivit:
+
+«Thérèse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux
+mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu
+peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas
+cela: je vous aime éperdument. C'est absurde, c'est insensé, c'est
+misérable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou
+écrire à une femme ce mot-là: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop
+froid et trop retenu aujourd'hui de moi à vous. Je ne peux plus vivre avec
+ce secret qui m'étouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu
+cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout
+d'une heure, je suis à votre porte et bien souvent, la nuit, dévoré de
+jalousie, et presque furieux contre moi-même, je demande à Dieu de me
+délivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne
+crois pas, et que vous avez inventé pour me dégoûter de songer à vous.
+Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thérèse! Faute de cette
+solution, je n'en vois qu'une troisième, c'est que je me tue pour en
+finir... C'est lâche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous
+les amants désespérés; mais est-ce ma faute s'il y a des désespoirs qui
+font jeter le même cri à tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce
+que j'arrive à être un homme comme les autres?
+
+«De quoi m'a servi tout ce que j'ai inventé pour m'en défendre et pour
+rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait être libre?
+
+«Avez-vous quelque chose à me reprocher vis-à-vis de vous, Thérèse?
+Suis-je un fat, un roué, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous
+donner confiance dans mon amitié? Mais pourquoi voulez-vous que je meure
+sans avoir aimé, vous qui seule pouvez me faire connaître l'amour, et qui
+le savez bien? Vous avez dans l'âme un trésor, et vous souriez à côté d'un
+malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pièce
+de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitié; ce n'est
+pas même de la pitié, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau
+augmente la soif.
+
+«Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-être aimé déjà quelqu'un
+qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime,
+et n'est-ce pas tout?
+
+«Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre
+fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, à moins de mentir à Dieu et à
+vous-même. Vous voyez bien que mon tourment me maîtrise, et que j'arrive à
+faire une déclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que
+d'être raillé par vous!
+
+«Thérèse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon
+âme n'a jamais été souillé, et que, de l'abîme où je m'étais jeté, j'ai
+toujours, malgré moi, crié vers le ciel. Vous savez bien qu'auprès de vous
+je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint
+quelquefois de prendre ma tête dans vos mains, comme si vous alliez
+m'embrasser au front. Et vous disiez: «Mauvaise tête! tu mériterais d'être
+brisée.» Et pourtant, au lieu de l'écraser comme la tête d'un serpent,
+vous tâchiez d'y faire entrer le souffle pur et brûlant de votre esprit.
+Eh bien, vous n'avez que trop réussi; et, à présent que vous avez allumé
+le feu sur l'autel, vous vous détournez et vous me dites: «Confiez-en la
+garde à une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et
+bien dévouée; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du
+bonheur domestique, que sais-je? tout, excepté moi!»
+
+«Et moi, Thérèse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-même.
+Depuis que je vous connais, vous travaillez à me faire croire au bonheur
+et à m'en donner le goût. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas
+devenu égoïste, comme un enfant gâté. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je
+ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais
+seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette
+vie-là ou la mort qu'il me faut.»
+
+
+
+
+IV
+
+
+Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée
+comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent,
+qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les
+expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur
+de Thérèse, ou, s'il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si
+lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse
+d'elle-même que le premier jour. Le mot de passion la révoltait.
+
+--Des passions, à moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce
+que c'est, et que je veux retourner à ce breuvage empoisonné! Que lui
+ai-je fait, moi qui lui ai donné tant de tendresse et de soins, pour qu'il
+me propose, en guise de remercîment, le désespoir, la fièvre et la
+mort?... Après tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, à ce malheureux
+esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour
+comme la pierre philosophale, à laquelle on s'efforce d'autant plus de
+croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse à
+la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de
+délire. Comment le calmer et le détacher d'une fantaisie qui arrive à le
+rendre malheureux?
+
+«C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'éloigner de
+la débauche, je l'ai trop habitué à un attachement honnête; mais il est
+homme et il trouve notre affection incomplète. Pourquoi m'a-t-il trompée?
+pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il était tranquille auprès de moi? Que
+ferai-je, moi, pour réparer la niaiserie de mon inexpérience? Je n'ai pas
+été assez de mon sexe dans le sens de la présomption. Je n'ai pas su
+qu'une femme, si tiède et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours
+troubler la cervelle d'un homme. J'aurais dû me croire séduisante et
+dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se
+démentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne
+peut donc être un tort que de ne pas avoir les instincts de la
+coquetterie?
+
+Et puis Thérèse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces
+instincts de réserve et de méfiance pour se préserver des désirs d'autres
+hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus,
+parce qu'elle l'estimait dans son amitié pour elle, parce qu'elle ne
+pouvait pas croire qu'il chercherait à la tromper, et aussi, il faut bien
+le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son
+atelier, elle allait et venait, en proie à un malaise douloureux, tantôt
+regardant cette fatale lettre qu'elle avait posée sur une table comme n'en
+sachant que faire, et ne se décidant ni à la rouvrir ni à la détruire,
+tantôt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait
+justement avec entrain et plaisir au moment où on lui avait apporté cette
+lettre, c'est-à-dire ce doute, ce trouble, ces étonnements et ces
+craintes. C'était comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu
+et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot écrit
+sur ce papier était comme un chant de mort déjà entendu dans le passé,
+comme une prophétie de malheurs nouveaux.
+
+Elle essaya de se rasséréner en se remettant à peindre. C'était pour elle
+le grand remède à toutes les petites agitations de la vie extérieure: mais
+il fut impuissant ce jour-là: l'effroi que cette passion lui inspirait
+l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie
+présente.
+
+--Deux bonheurs troublés ou détruits, se dit-elle en jetant son pinceau et
+en regardant la lettre: le travail et l'amitié.
+
+Elle passa le reste de la journée sans rien résoudre. Elle ne voyait qu'un
+point net dans son esprit, la résolution de dire non; mais elle voulait
+que ce fût non, et ne tenait pas à le signifier au plus vite avec cette
+rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se
+hâtent de barricader la porte. La manière de dire ce _non_ sans appel, qui
+ne devait laisser aucune espérance, et qui pourtant ne devait pas mettre
+un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitié, était pour elle un problème
+difficile et amer. Ce souvenir-là, c'était son propre amour; quand on a un
+mort chéri à ensevelir, on ne se décide pas sans douleur à lui jeter un
+drap blanc sur la face, et à le pousser dans la fosse commune. On voudrait
+l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps,
+en priant pour l'âme de celui qu'elle renferme.
+
+Elle arriva à la nuit sans avoir trouvé d'expédient pour se refuser sans
+trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dîner, lui demanda avec
+inquiétude si elle était malade.
+
+--Non, répondit-elle, je suis préoccupée.
+
+--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas à
+vivre.
+
+Thérèse leva un doigt; c'était un geste que Catherine connaissait et qui
+voulait dire: «Ne parle pas de cela.»
+
+L'heure où Thérèse recevait le petit nombre de ses amis n'était, depuis
+quelque temps, mise à profit que par Laurent. Bien que la porte restât
+ouverte à qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent
+absents (c'était la saison d'aller ou de rester à la campagne), soit
+qu'ils eussent senti chez Thérèse une certaine préoccupation, un désir
+involontaire et mal déguisé de causer exclusivement avec M. de Fauvel.
+
+C'était à huit heures que Laurent arrivait, et Thérèse regarda la pendule
+en se disant:
+
+--Je n'ai pas répondu; aujourd'hui, il ne viendra pas.
+
+Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta;
+
+--Il ne faut pas qu'il revienne jamais.
+
+Comment passer cette éternelle soirée qu'elle avait l'habitude d'employer
+à causer avec son jeune ami, tout en faisant de légers croquis ou quelque
+ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment étendu sur les
+coussins du divan? Elle songea à se soustraire à l'ennui en allant trouver
+une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait
+quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure,
+et il serait trop tard quand Thérèse arriverait. La course était si longue
+et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-là! D'ailleurs, il
+fallait s'habiller, et Thérèse, qui vivait en pantoufles, comme les
+artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gêne,
+était paresseuse à se mettre en tenue de visite. Mettre un châle et un
+voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les
+allées désertes du bois de Boulogne? Thérèse s'était promenée ainsi
+quelquefois avec Laurent, lorsque la soirée étouffante leur donnait le
+besoin de chercher un peu de fraîcheur sous les arbres. C'étaient des
+promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent
+lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient
+tous deux à l'excentricité de ces mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient
+aucun mystère. Elle se les rappela comme s'ils étaient déjà loin et se dit
+en soupirant, à l'idée qu'ils ne reviendraient plus:
+
+--C'était le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui
+souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus.
+
+A neuf heures, elle essaya enfin de répondre à Laurent, lorsqu'un coup de
+sonnette la fit tressaillir. C'était lui! Elle se leva pour dire à
+Catherine de répondre qu'elle était sortie. Catherine entra: ce n'était
+qu'une lettre de lui. Thérèse regretta involontairement que ce ne fût pas
+lui-même.
+
+Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots:
+
+«Adieu, Thérèse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un
+enfant!»
+
+Ces deux lignes firent trembler Thérèse de la tête aux pieds. La seule
+passion qu'elle n'eût jamais travaillé à éteindre dans son coeur, c'était
+l'amour maternel. Cette plaie-là, bien que fermée en apparence, était
+toujours saignante comme l'amour inassouvi.
+
+--Comme un enfant; répétait-elle en serrant la lettre dans ses mains
+agitées de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce
+qu'il dit là, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils
+savait déjà dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crié quand on l'a emporté.
+Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus.
+
+Thérèse était surexcitée, et, son émotion s'emparant du plus douloureux
+des prétextes, elle fondit en larmes.
+
+--Vous m'avez appelée? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu!
+qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà dans les pleurs comme
+autrefois!
+
+--Rien, rien, laisse-moi, répondit Thérèse. Si quelqu'un vient pour me
+voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux être seule. Je suis
+malade.
+
+Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher à pas
+furtifs le long de la haie.
+
+--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma
+maîtresse pleure; mais ça doit être votre faute, vous lui faites des
+peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon!
+
+Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était
+persuadée que Laurent était son amant.
+
+--Elle pleure? s'écria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle?
+
+Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de
+Thérèse, qui sanglotait dans le salon, la tête dans ses mains.
+
+Laurent eût été transporté de joie de la voir ainsi s'il eût été le roué
+que parfois il voulait paraître; mais le fond de son coeur était
+admirablement bon, et Thérèse avait sur lui l'influence secrète de le
+ramener à sa véritable nature. Les larmes dont elle était baignée lui
+firent donc une peine réelle et profonde. Il la supplia à genoux d'oublier
+encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa
+raison.
+
+--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez
+notre amitié défunte, je jure de la faire revivre plutôt que de vous
+causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thérèse, ma
+soeur chérie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de
+vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste
+découverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me
+guérir par la patience et la pitié. J'y ferai tous mes efforts, je vous en
+fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je
+crois qu'il ne m'en coûtera pas tant que vous pourriez le craindre, car je
+ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vérité,
+je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il être après la vie que j'ai
+menée et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'âme que
+j'éprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur
+et prenez tout le mien. Acceptez d'être aimée de moi, et ne me dites plus
+que c'est pour vous un outrage, car mon désespoir, c'est de voir que vous
+me méprisez trop pour me permettre que, même en rêve, j'aspire à vous...
+Cela me rabaisse tant à mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer
+ce malheureux qui vous répugne moralement. Relevez-moi plutôt du bourbier
+où j'étais tombé, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir
+digne de vous. Oui, laissez-moi une espérance! si faible qu'elle soit,
+elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thérèse! La
+seule idée de travailler pour vous paraître meilleur me donne déjà de la
+force, je le sens; ne me l'ôtez pas. Que vais-je devenir si vous me
+repoussez? Je vais redescendre tous les degrés que j'ai montés depuis que
+je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitié sera perdu pour moi.
+Vous aurez essayé de guérir un malade, et vous aurez fait un mort! Et
+vous-même alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre
+oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menée à meilleure
+fin? Soyez pour moi une soeur de charité qui ne se borne pas à panser un
+blessé, mais qui s'efforce de réconcilier son âme avec le ciel. Voyons,
+Thérèse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne détournez pas votre tête,
+si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne
+m'ayez, sinon permis, du moins pardonné de vous aimer!
+
+Thérèse dut accepter cette effusion comme sérieuse, car Laurent était de
+bonne foi. Le repousser avec défiance eût été un aveu de la tendresse trop
+vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est déjà
+vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-être le fut-elle
+sincèrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle
+n'était pas mal inspirée par sa faiblesse même. Rompre en ce moment, c'eût
+été provoquer de terribles émotions qu'il valait mieux apaiser, sauf à
+détendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait être
+l'affaire de quelques jours. Laurent était si mobile et passait si
+brusquement d'un extrême à l'autre!
+
+Ils se calmèrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre à oublier
+l'orage, et même s'efforçant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement
+sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation était
+essentiellement modifiée, et l'intimité avait fait un pas de géant. La
+crainte de se perdre les avait rapprochés, et, tout en se jurant que rien
+n'était changé entre eux quant à l'amitié, il y avait dans toutes leurs
+paroles et dans toutes leurs idées une langueur de l'âme, une sorte de
+fatigue attendrie qui était déjà l'abandon de l'amour!
+
+Catherine, en apportant le thé, acheva de les remettre ensemble, comme
+elle disait, par ses naïves et maternelles préoccupations.
+
+--Vous feriez mieux, dit-elle, à Thérèse, de manger une aile de poulet que
+de vous creuser l'estomac avec ce thé!--Savez-vous, dit-elle à Laurent en
+lui montrant sa maîtresse, qu'elle n'a pas touché à son
+dîner?
+
+--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'écria Laurent. Ne dites pas non, Thérèse,
+il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez
+malade?
+
+Et, comme Thérèse refusait de manger, car elle n'avait réellement pas faim,
+il prétendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait à insister,
+avoir faim lui-même, et cela était vrai, car il avait oublié de dîner. Dès
+lors Thérèse se fit un plaisir de lui donner à souper, et ils mangèrent
+ensemble pour la première fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste
+de Thérèse, n'était pas un fait insignifiant. Manger tête à tête surtout
+est une grande source d'intimité. C'est la satisfaction en commun d'un
+besoin de l'être matériel, et, quand on y cherche un sens plus élevé,
+c'est une communion comme le mot l'indique.
+
+Laurent, dont les idées prenaient volontiers un tour poétique au milieu
+même de la plaisanterie, se compara en riant à l'enfant prodigue, pour qui
+Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se
+présentait sous la forme d'un mince poulet, prêta naturellement à la
+gaieté des deux amis. C'était si peu pour l'appétit du jeune homme, que
+Thérèse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guère de ressources, et
+Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mît en peine. On
+déterra au fond d'une armoire un énorme pot de gelée de goyaves. C'était
+un présent de Palmer que Thérèse n'avait pas songé à entamer, et que
+Laurent entama profondément, tout en parlant avec effusion de cet
+excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'être jaloux, et que
+désormais il aimait de tout son coeur.
+
+--Vous voyez, Thérèse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi,
+il faut gâter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traités par
+la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur
+n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel!
+
+Quand vint le thé, Laurent s'aperçut qu'il avait dévoré en égoïste, et que
+Thérèse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mangé du tout. Il se
+reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il
+voulut lui-même faire le thé et servir Thérèse. C'était la première fois
+de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un
+plaisir délicat dont il éprouva naïvement la surprise.
+
+--A présent, dit-il à Thérèse en lui présentant sa tasse à genoux, je
+comprends qu'on puisse être domestique et aimer son état. Il ne s'agit que
+d'aimer son maître.
+
+De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême.
+Laurent avait dans les manières, et même dans l'attitude du corps, une
+certaine roideur dont il ne se départait même pas avec les femmes du
+monde. Il les servait avec la froideur cérémonieuse de l'étiquette. Avec
+Thérèse, qui faisait les honneurs de son petit intérieur en bonne femme et
+en artiste enjouée, il avait toujours été prévenu et choyé sans avoir à
+rendre la pareille. Il y eût eu manque de goût et de savoir-vivre à se
+faire l'homme de la maison. Tout à coup, à la suite de ces pleurs et de
+ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendît compte, se
+trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il
+s'emparait d'inspiration, sans que Thérèse, surprise et attendrie, pût s'y
+opposer. Il semblait qu'il fût chez lui, et qu'il eût conquis le privilége
+de soigner la dame du logis, en bon frère ou en vieux ami. Et Thérèse,
+sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire
+avec de grands yeux étonnés, se demandant si jusque-là elle ne s'était pas
+radicalement trompée en prenant cet enfant tendre et dévoué pour un homme
+hautain et sombre.
+
+Cependant Thérèse réfléchit durant la nuit; mais, le lendemain matin,
+Laurent qui, sans rien préméditer, ne voulait pas la laisser respirer, car
+il ne respirait plus lui-même, lui envoya des fleurs magnifiques, des
+friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux,
+qu'elle ne put se défendre d'en être touchée. Il se disait le plus heureux
+des hommes, il ne désirait rien de plus que son pardon, et, du moment
+qu'il l'avait obtenu, il était le roi du monde. Il acceptait toutes les
+privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fût pas privé de voir et
+d'entendre son amie. Cela seul était au-dessus de ses forces; tout le
+reste n'était rien. Il savait bien que Thérèse ne pouvait pas avoir
+d'amour pour lui, ce qui ne l'empêchait pas, dix lignes plus bas, de dire:
+«Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?»
+
+Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour,
+avec une candeur dont, à coup sûr, il était dupe lui-même, entourant
+Thérèse de soins exquis, travaillant de tout son coeur à lui donner
+confiance dans la chasteté de leurs relations, et à chaque instant lui
+parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant à la
+distraire quand il la voyait inquiète, à l'égayer quand il la voyait
+triste, à l'attendrir sur lui-même quand il la voyait sévère, il l'amena
+insensiblement à n'avoir pas d'autre volonté et d'autre existence que les
+siennes.
+
+Rien n'est périlleux comme ces intimités où l'on s'est promis de ne pas
+s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas à l'autre une
+secrète répulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie
+indépendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent
+d'abandonner le convenu social, sont plus exposés à ces dangers que ceux
+qui vivent dans le réglé et dans le positif. On doit donc leur pardonner
+des entraînements plus soudains et des impressions plus fiévreuses.
+L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est généralement plus indulgente
+pour ceux qui errent forcément dans la tempête que pour ceux que berce un
+calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration,
+et il faut bien que ce feu qui déborde pour les plaisirs et les
+enthousiasmes du public arrive à les consumer eux-mêmes. On les plaint
+alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs désastres et leurs
+catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit à sa brave et
+douce compagne:
+
+--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de
+chagrin. Et ce fameux poète qui disait de si belles choses, il s'est
+suicidé. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-là finissent mal.
+C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux...
+
+Et le bon bourgeois a raison.
+
+Thérèse avait pourtant vécu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour
+cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusée, du moins en
+laborieuse ouvrière, travaillant dès le matin, et ne s'enivrant pas de
+plaisir ou de langueur à la fin de sa journée. Elle avait de continuelles
+aspirations à la vie domestique et réglée; elle aimait l'ordre, et, loin
+d'afficher le mépris puéril que certains artistes prodiguaient à ce qu'ils
+appelaient dans ce temps-là la gent épicière, elle regrettait amèrement de
+n'avoir pas été mariée dans ce milieu médiocre et sûr, où, au lieu de
+talent et de renommée, elle eût trouvé l'affection et la sécurité. Mais on
+ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas
+les seuls imprudents que la destinée foudroie.
+
+
+
+
+V
+
+
+Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et
+libertin que l'on attribue à ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa
+volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu'elle lui dit:
+
+--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus à ce point où la
+faute à commettre est l'inévitable réparation d'une série de fautes
+commises. J'ai été coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence égoïste
+de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même, en restant
+ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierté...
+Écoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la
+force dont elle était capable, ne me retire jamais cette main-là et,
+quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas
+oublier qu'avant d'être ta maîtresse, j'ai été _ton ami_. Je me le suis
+dit dès le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi
+pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-là ne pouvait
+pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette
+liaison, mêlée pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le
+dessus. Je te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour
+comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n'est pas un
+instant de délire qui m'a jetée dans tes bras, mais un élan de mon coeur
+et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupté.
+Je ne suis pas supérieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le
+droit de me croire invulnérable; mais je t'aime si ardemment et si
+saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais dû être
+sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t'était bonne, qu'elle
+t'apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d'un mauvais passé, te
+voilà persuadé du contraire, à tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire,
+en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je résiste, que tu
+sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche, en blasphémant même
+notre pauvre amitié. Eh bien, j'offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma
+vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, soit. Je serai
+assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d'accomplir
+quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tenté, et
+Dieu me pardonnera un dévouement inutile, lui qui sait combien il est
+sincère!
+
+Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les
+premiers jours de cette union. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il
+avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir
+fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rêvé,
+et dont il s'était cru à jamais déshérité par sa faute. Elle le retrempait,
+disait-il, dans les eaux de son baptême, elle effaçait en lui jusqu'au
+souvenir de ses mauvais jours. C'était une adoration, une extase, un
+culte.
+
+Thérèse y crut naïvement. Elle s'abandonna à la joie d'avoir donné toute
+cette félicité et rendu toute cette grandeur à une âme d'élite. Elle
+oublia toutes ses appréhensions et en sourit comme de rêves creux qu'elle
+avait pris pour des raisons. Ils s'en moquèrent ensemble; ils se
+reprochèrent de s'être méconnus et de ne s'être pas jetés au cou l'un de
+l'autre dès le premier jour, tant ils étaient faits pour se comprendre, se
+chérir et s'apprécier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons.
+Thérèse était rajeunie de dix ans. C'était un enfant plus enfant que
+Laurent lui-même; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une
+existence où il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose.
+
+Pauvre Thérèse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers.
+
+D'où vient cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des
+forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter
+la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le
+jeune homme qui se trouve lancé sans frein dans le monde avec d'immenses
+aspirations, et qui se croit capable d'éteindre tous les fantômes qui
+passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son péché est-il autre
+chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que
+l'exercice de la vie doit être un éternel combat contre soi-même? Il en
+est vraiment qui sont à plaindre, et qu'il est difficile de condamner, à
+qui ont peut-être manqué un guide, une mère prudente, un ami sérieux, une
+première maîtresse sincère. Le vertige les a saisis dès leurs premiers pas;
+la corruption s'est jetée sur eux comme sur une proie pour faire des
+brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'âme, pour faire des insensés
+de ceux qui se débattaient, comme Laurent, entre la fange de la réalité et
+l'idéal de leurs rêves.
+
+Voilà ce que disait Thérèse pour continuer à aimer cette âme souffrante,
+et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter.
+
+Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. Ce
+chiffre néfaste ne sortit jamais de la mémoire de Thérèse. Des
+circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de
+joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'était venu voir
+Thérèse, elle n'avait pas de travail trop pressé; Laurent promettait de se
+remettre à l'ouvrage dès qu'il pourrait reprendre possession de son
+atelier, envahi par des ouvriers à qui il en avait confié la réparation.
+La chaleur était écrasante à Paris; il fit à Thérèse la proposition
+d'aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. C'était
+le septième jour.
+
+Ils partirent en bateau, et arrivèrent le soir dans un hôtel, d'où, après
+le dîner, ils sortirent pour courir la forêt par un clair de lune
+magnifique. Ils avaient loué des chevaux et un guide, lequel les ennuya
+bientôt par son baragouin prétentieux. Ils avaient fait deux lieues et se
+trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il
+proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir à pied, quand
+même il serait un peu tard.
+
+--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thérèse, nous ne passerions pas toute
+la nuit dans la forêt: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que
+tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble.
+
+Ils restèrent seuls, et c'est alors que se passa une scène bizarre,
+presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivée.
+Ils étaient montés sur le haut du rocher et s'étaient assis sur la mousse
+épaisse desséchée par l'été. Laurent regardait le ciel splendide où la
+lune effaçait la clarté des étoiles. Deux ou trois des plus grosses
+brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renversé sur le dos, Laurent les
+contemplait.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est à peu près
+au-dessus de ma tête; elle a l'air de me regarder.
+
+--C'est Véga, répondit Thérèse.
+
+--Tu sais donc le nom de toutes les étoiles, toi, savante?
+
+--A peu près. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en
+sauras autant que moi, quand tu voudras.
+
+--Non, merci; j'aime mieux décidément ne pas savoir: j'aime mieux leur
+donner des noms à ma fantaisie.
+
+--Et tu as raison.
+
+--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracées là-haut et
+faire des combinaisons de groupes à mon idée que de marcher dans le
+caprice des autres. Après tout, peut-être ai-je tort, Thérèse! Tu aimes
+les sentiers frayés, toi, n'est-ce pas?
+
+--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes
+de sept lieues!
+
+--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que
+moi!
+
+--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler.
+
+--Avise-toi d'en avoir pour me laisser là! Mais ne parlons pas de nous
+quitter: ce mot-là ferait pleuvoir!
+
+--Eh! qui donc y songe? Ne le répète pas, ton affreux mot!
+
+--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'écria-t-il en se levant
+brusquement.
+
+--Qu'as-tu et où vas-tu? lui dit-elle.
+
+--Je ne sais pas, répondit-il. Ah! si! à propos... Il y a par là un écho
+extraordinaire, et, la dernière fois que j'y suis venu avec la petite...
+tu ne tiens pas à savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir à
+l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait là-bas sur le tertre qui est
+vis-à-vis de nous.
+
+Thérèse ne répondit rien. Il s'aperçut que ce souvenir intempestif d'une
+de ses mauvaises connaissances n'était pas délicat à jeter au milieu d'une
+romantique veillée avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui était-il
+revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui était-il arrivé
+au bord des lèvres? Il fut mortifié de cette maladresse; mais, au lieu de
+s'en accuser naïvement et de la faire oublier par des torrents de tendres
+paroles qu'il savait bien tirer de son âme quand la passion l'inspirait,
+il n'en voulut pas avoir le démenti, et demanda à Thérèse si elle voulait
+chanter pour lui.
+
+--Je ne pourrais pas, lui répondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que
+je n'étais montée à cheval, je me sens un peu oppressée.
+
+--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thérèse, cela me fera tant de
+plaisir!
+
+Thérèse était trop fière pour avoir du dépit, elle n'avait que du chagrin.
+Elle détourna la tête et feignit de tousser.
+
+--Allons, dit-il en riant, vous n'êtes qu'une faible femme! Et puis vous
+ne croyez pas à mon écho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre.
+Restez ici. Je grimpe là-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espère, de
+rester seule cinq minutes?
+
+--Non, répondit tristement Thérèse, je n'ai pas du tout peur.
+
+Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui
+le séparait de celui où ils étaient; mais ce ravin était plus creux qu'il
+ne le paraissait. Quand Laurent, après en avoir descendu la moitié, vit le
+chemin qui lui restait à faire, il s'arrêta, craignant de laisser Thérèse
+seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne
+l'avait pas rappelé.
+
+--Non, pas du tout! lui cria-t-elle à son tour, ne voulant pas contrarier
+sa fantaisie.
+
+Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tête de Laurent; il
+prit ce _pas du tout_ pour une dureté, et se remit à descendre, mais moins
+vite et en rêvant.
+
+--Je l'ai blessée, dit-il, et la voilà qui me boude, comme du temps où
+nous jouions au frère et à la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces
+humeurs-là, à présent qu'elle est ma maîtresse? Mais pourquoi l'ai-je
+blessée? J'ai eu tort assurément, mais c'est sans le vouloir. Il est bien
+impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passé dans la
+mémoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une
+mortification pour moi? Que lui importe mon passé, puisqu'elle m'a accepté
+comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui
+arrivera-t-il jamais à elle-même de me parler de ce drôle qu'elle a aimé
+et dont elle s'est crue la femme? Malgré elle, Thérèse se souviendra
+auprès de moi des jours qu'elle a vécu sans moi, et lui en ferai-je un
+crime?
+
+Laurent se répondit aussitôt à lui-même:
+
+--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et
+j'aurais dû lui en demander pardon tout de suite.
+
+Mais déjà il était arrivé à ce moment de fatigue morale où l'âme est
+rassasiée d'enthousiasme, où l'être farouche et faible que nous sommes
+tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-même.
+
+--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore
+s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle être heureuse et confiante
+huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore
+plus de la sienne à faire de si peu une si grosse affaire et à me gâter
+cette belle nuit de poésie que je m'étais arrangée avec elle dans un des
+plus beaux endroits du monde. J'y suis déjà venu avec des libertins et des
+filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je
+conduite où je n'aurais pas retrouvé ces fâcheux souvenirs? A coup sûr,
+ils ne m'enivrent guère, et il y a presque de la cruauté à me les
+reprocher...
+
+En répondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thérèse lui adressait
+probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallée, où il se sentit
+troublé et fatigué comme à la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe
+dans un mouvement de lassitude et de dépit. Il y avait sept jours entiers
+qu'il ne s'était appartenu; il subissait le besoin de se reconquérir et de
+se croire seul et indompté un instant.
+
+De son côté Thérèse était navrée et effrayée en même temps. Pourquoi le
+mot _se quitter_ avait-il été jeté par lui tout à coup comme un cri aigre
+au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? à quel
+propos? en quoi l'avait-elle provoqué? Elle cherchait en vain. Laurent
+lui-même n'eût pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi était
+grossièrement cruel, et combien il devait être irrité pour l'avoir dit,
+cet homme d'une éducation exquise! Mais d'où lui venait cette colère?
+portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des
+paroles d'égarement et de malédiction?
+
+Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'à ce qu'il fût
+entré dans l'ombre épaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'étonnait
+du temps qu'il lui fallait pour reparaître sur le versant de l'autre
+monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait être tombé dans quelque
+précipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain
+herbu, hérissé de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de
+l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable détresse monta jusqu'à elle, un
+cri rauque, affreux, désespéré, qui lui fit dresser les cheveux sur la
+tête.
+
+Elle s'élança comme une flèche dans la direction de la voix. S'il y eût eu,
+ en effet, un abîme, elle s'y fût précipitée sans réflexion; mais ce
+n'était qu'une pente rapide où elle glissa plusieurs fois sur la mousse et
+déchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrêta; elle arriva, sans savoir
+comment, auprès de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agité d'un
+tremblement convulsif.
+
+--Ah! te voilà, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de
+venir! j'y serais mort!
+
+Et, comme don Juan après la réponse de la statue, il ajouta d'une voix
+âpre et brusque: _Sortons d'ici!_
+
+Il l'entraîna sur le chemin, marchant à l'aventure et ne pouvant rendre
+compte de ce qui lui était arrivé.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans
+une clairière. Ils ne savaient où ils étaient; le sol était semé de roches
+plates qui ressemblaient à des tombes, et entre lesquelles poussaient au
+hasard des genévriers qu'on eût pu prendre, la nuit, pour des
+cyprès.
+
+--Mon Dieu! dit tout à coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetière?
+Pourquoi m'amènes-tu ici?
+
+--Ce n'est, répondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traversé
+beaucoup de pareils ce soir. S'il te déplaît, ne nous y arrêtons pas,
+rentrons sous les grands arbres.
+
+--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinée me jette
+dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser l'horreur.
+Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thérèse? Tout ce
+qui ébranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins âpre.
+Quand une tête doit tomber sur l'échafaud, la foule va regarder, et c'est
+tout naturel. Il n'y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre:
+il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la
+vie.
+
+Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thérèse
+n'osait l'interroger et s'efforçait de le distraire; elle voyait bien
+qu'il venait d'avoir un accès de délire. Enfin il se remit assez pour
+vouloir et pouvoir le raconter.
+
+Il avait eu une hallucination. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tête
+s'était troublée. Il avait entendu l'écho chanter tout seul, et ce chant,
+c'était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour
+se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la
+bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés, et les
+cheveux au vent.
+
+--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me
+dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des
+voleurs, et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours; mais la
+canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours vers
+moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas
+poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me
+faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je
+me suis jeté la face contre terre, car cet homme ... c'était moi!
+
+«Oui, c'était mon spectre, Thérèse! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas
+fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans
+l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine,
+ je n'avais vu celle-là que dans mon imagination; mais qu'elle était nette,
+ horrible, effrayante! C'était moi avec vingt ans de plus, des traits
+creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche
+abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce
+fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l'être que je suis à
+présent. Je me suis dit alors: «O mon Dieu! est-ce donc là ce que je serai
+dans mon âge mûr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai
+exprimés malgré moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme
+dont je me croyais délivré? Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher
+sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il viendra me railler et me
+crier: _Il est trop tard!_»
+
+«Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te
+demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver; mais je ne
+sais pendant combien de minutes ou de siècles j'aurais tourné sur moi-même
+sans pouvoir avancer, si tu n'étais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de
+suite, Thérèse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré.
+
+Il était difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait
+une chose qu'il avait réellement éprouvée, ou s'il avait mêlé ensemble,
+dans son cerveau, une allégorie née de ses réflexions amères et une image
+entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant à Thérèse qu'il ne
+s'était pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'était toujours rendu compte du
+lieu où il était et du temps qui s'écoulait; mais cela même était
+difficile à constater. Thérèse l'avait perdu de vue, et, quant à elle, le
+temps lui avait semblé mortellement long.
+
+Elle lui demanda s'il était sujet à ces hallucinations.
+
+--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai été ivre que d'amour depuis
+quinze jours que tu es à moi.
+
+--Quinze jours! dit Thérèse étonnée.
+
+--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois
+bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons, cela me remettra tout à
+fait.
+
+--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser à rentrer.
+
+--Eh bien, que faisons-nous?
+
+--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos à notre point
+de départ.
+
+--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher?
+
+--Non, mais prenons à droite.
+
+--C'est tout le contraire.
+
+Thérèse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas démordre,
+et même il s'emporta et parla d'un ton irrité, comme s'il y eût eu là
+matière à dispute. Thérèse céda et le suivit où il voulut aller. Elle se
+sentait brisée d'émotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler
+d'un ton qu'elle n'eût jamais voulu prendre avec Catherine, même quand la
+bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le
+sentait malade; mais cet état d'excitation douloureuse où elle le voyait
+l'effrayait d'autant plus.
+
+Grâce à l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la forêt,
+marchèrent pendant quatre heures, et ne rentrèrent qu'au point du jour. La
+marche dans le sable fin et lourd de la forêt est très-pénible. Thérèse ne
+pouvait plus se traîner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne
+songeait point à ralentir le pas par égard pour elle. Il allait devant,
+prétendant toujours découvrir la bonne voie, lui demandant de temps à
+autre si elle était lasse, et ne devinant pas qu'en répondant: «Non,» elle
+voulait lui ôter le regret d'être cause de cette mésaventure.
+
+Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait été pourtant rudement
+secoué par cette crise étrange; mais c'est le propre des tempéraments
+nerveux à l'excès de se remettre comme par magie. Thérèse eut même
+l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces épreuves terribles, c'est
+elle qui se trouvait brisée, tandis qu'il semblait avoir pris une force
+nouvelle.
+
+Elle n'avait pas dormi, s'attendant à le voir envahi par quelque grave
+maladie; mais il prit un bain et se sentit très-dispos pour recommencer la
+promenade. Il paraissait avoir oublié combien cette veillée avait été
+fâcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaça vite chez
+Thérèse. Revenue à Paris, elle crut que rien n'était changé entre eux;
+mais, le soir même, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thérèse
+avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la forêt, lui avec
+son air effaré et distrait, elle avec sa robe déchirée et le corps brisé
+de fatigue. Les artistes sont tellement habitués à faire la charge les uns
+des autres, que Thérèse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eût aussi
+de la facilité et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eût voulu pour
+rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans
+un sens comique cette scène nocturne qui l'avait torturée, elle en eut du
+chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'âme ne peuvent jamais
+avoir de côté risible.
+
+Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore.
+Il écrivit sous sa figure: _Perdu dans la forêt et dans l'esprit de sa
+maîtresse_, et sous la figure de Thérèse: _Le coeur aussi déchiré que la
+robe_. La composition fut intitulée: _Lune de miel dans un cimetière_.
+Thérèse s'efforça de sourire; elle loua le dessin, qui, malgré sa
+bouffonnerie, sentait la main du maître, et ne fit aucune réflexion sur le
+triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eût mieux fait, dès le
+commencement, d'exiger que Laurent ne laissât pas courir sa gaieté au
+hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce
+qu'elle eut peur qu'il ne fût encore malade et pris de délire au milieu de
+sa lugubre plaisanterie.
+
+Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si
+la vie douce et réglée qu'elle voulait donner à son ami était réellement
+l'hygiène qui convenait à cette organisation exceptionnelle. Elle lui
+avait dit:
+
+--Tu t'ennuieras quelquefois peut-être; mais l'ennui repose du vertige, et,
+ quand la santé morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu
+connaîtras la véritable gaieté.
+
+Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui,
+mais il lui était impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices
+amers et bizarres. Il s'était fait une vie de hauts et de bas perpétuels.
+Les brusques transitions de la rêverie à l'exaltation et de la nonchalance
+absolue aux excès bruyants étaient devenues un état normal dont il ne
+pouvait plus se passer. Le bonheur délicieusement savouré pendant quelques
+jours arrivait à l'irriter comme la vue de la mer par un calme
+plat.
+
+--Tu es heureuse, disait-il à Thérèse, de te réveiller tous les matins
+avec le coeur à la même place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est
+comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'étais enfant: elle
+le retrouvait tantôt à mes pieds, tantôt par terre.
+
+Thérèse se dit que la sérénité ne pouvait venir tout d'un coup à cette âme
+troublée et qu'il fallait l'y habituer par degrés. Pour cela, il ne
+fallait pas l'empêcher de retourner quelquefois à la vie active: mais que
+faire pour que cette activité ne fût pas une souillure, un coup mortel
+porté à leur idéal? Thérèse ne pouvait pas être jalouse des maîtresses que
+Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait
+l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le
+travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser,
+chercher avec lui une issue à cette force. L'issue naturelle eût été
+l'enthousiasme de l'amour; mais c'était là encore une excitation après
+laquelle Laurent eût voulu escalader le troisième ciel: faute d'en avoir
+la puissance, il regardait du côté de l'enfer, et son cerveau, son visage
+même, en recevaient un reflet parfois diabolique.
+
+Thérèse étudia ses goûts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver
+faciles à satisfaire. Laurent était avide de diversion et d'imprévu; il
+n'était pas nécessaire de le promener dans des enchantements irréalisables,
+il suffisait de le promener n'importe où, et de lui trouver un amusement
+auquel il ne s'attendît pas. Si, au lieu de lui donner à dîner chez elle,
+Thérèse lui annonçait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dîner
+ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel théâtre où elle
+l'avait prié de la conduire, elle lui demandait tout à coup de la mener à
+un spectacle tout différent, il était ravi de cette distraction inattendue
+et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant à un plan
+quelconque tracé d'avance, il éprouvait un insurmontable malaise et le
+besoin de tout dénigrer. Thérèse le traita donc comme un enfant en
+convalescence à qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune
+attention aux inconvénients qui en résultaient pour elle.
+
+Le premier et le plus grave fut de compromettre sa réputation. On la
+disait et on la savait sage. Tout le monde n'était pas persuadé qu'elle
+n'eût pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant
+répandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui
+était marié en Amérique, elle passait pour avoir été entretenue par celui
+qu'elle avait bien réellement épousé, et on a vu que Thérèse aimait mieux
+supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le
+malheureux qu'elle avait aimé; mais on s'accordait à la regarder comme
+prudente et raisonnable.
+
+--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalités ni
+de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du
+bien. C'est une femme de tête et qui ne cherche qu'à passer inaperçue; ce
+qui ajoute à son mérite.
+
+Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commença à
+s'étonner, et le blâme fut d'autant plus sévère qu'elle s'en était
+préservée plus longtemps. Laurent était fort prisé des artistes, mais il
+comptait parmi eux un très-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gré
+de faire le gentilhomme avec les élégants d'une autre classe, et, de leur
+côté, les amis qu'il avait dans ce monde-là ne comprirent rien à sa
+conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dévoué de Thérèse
+passa pour un caprice effréné. Une femme chaste eût-elle choisi pour amant,
+parmi les hommes sérieux qui l'entouraient, le seul qui eût mené une vie
+dissolue avec toutes les pires dévergondées de Paris? Et, pour ceux qui ne
+voulurent pas condamner Thérèse, la passion violente de Laurent ne parut
+être qu'une rouerie menée à bonne fin, et dont il était assez habile pour
+se _dépêtrer_ quand il en serait las.
+
+Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut déconsidérée pour le choix
+qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher.
+
+Telle n'était pas, à coup sûr, l'intention de Thérèse; mais, avec Laurent,
+bien qu'il eût résolu de l'entourer de respect, il n'y avait guère moyen
+de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extérieur, et il fallait
+l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en préserver.
+Il était habitué à voir la foule et à en être vu. Quand il avait vécu un
+jour dans la retraite, il se croyait tombé dans une cave, et demandait à
+grands cris le gaz et le soleil.
+
+Avec la déconsidération arriva bientôt pour Thérèse un autre sacrifice à
+faire: celui de la sécurité domestique. Jusque-là, elle avait gagné assez
+d'argent par son travail pour mener une vie aisée; mais ce n'était qu'à la
+condition d'avoir des habitudes réglées, beaucoup d'ordre dans ses
+dépenses et de suite dans ses occupations. L'imprévu qui charmait Laurent
+amena la gêne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le
+sacrifice de ce précieux temps, qui est surtout le capital de
+l'artiste.
+
+Mais tout ceci n'était que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur
+lequel Thérèse jetait un voile si épais, que personne ne se doutait de son
+malheur, et que ses amis, scandalisés ou peinés de sa situation,
+s'éloignaient d'elle en disant:
+
+--Elle est enivrée. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien
+vite!
+
+Cela était tout venu. Thérèse acquérait tous les jours la triste certitude
+que Laurent ne l'aimait déjà plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y
+avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle.
+C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout à fait acquise pour
+tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'était son rêve
+depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manière
+inespérée le mirent enfin à même de le réaliser. Il offrit à Thérèse de
+l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui
+jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait à ce voyage.
+Thérèse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans
+reproche. Aussi s'ingénia-t-elle à trouver de l'argent de son côté. Elle
+en vint à bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la
+fin de l'automne.
+
+Laurent s'était fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver
+le printemps en décembre dès qu'il apercevrait la Méditerranée. Il fallut
+en rabattre, et souffrir d'un froid très-âpre durant la traversée de
+Marseille à Gênes. Gênes lui plut extrêmement, et, comme il y avait
+beaucoup de peinture à voir, que c'était là, pour lui, le principal but du
+voyage, il consentit de bonne grâce à s'arrêter là un ou deux mois, et
+loua un appartement meublé.
+
+Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thérèse ne faisait que de
+commencer à s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait
+s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait dû
+s'engager envers un marchand de tableaux à lui rapporter plusieurs copies
+de portraits inédits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne
+n'était pas désagréable; en homme de goût, l'industriel avait désigné
+divers portraits de Van Dyck, un à Gênes, un autre à Florence, etc. Copier
+ce maître était une spécialité grâce à laquelle Thérèse avait formé son
+propre talent et gagné de quoi vivre avant de faire le portrait pour son
+compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des
+propriétaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mît,
+une semaine s'écoula avant qu'elle pût commencer la copie désignée à
+Gênes.
+
+Laurent ne se sentait nullement disposé à copier quoi que ce fût. Il avait
+une individualité trop prononcée et trop ardente pour ce genre d'étude, il
+profitait autrement de la vue des grandes choses. C'était son droit.
+Pourtant plus d'un grand maître, trouvant l'occasion toute servie, l'eût
+peut-être mise à profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et
+pouvait encore apprendre. C'était l'avis de Thérèse, qui voyait là aussi
+l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pécuniaires. S'il eût
+daigné copier un Titien, qui était son maître de prédilection, nul doute
+que le même industriel à qui Thérèse avait affaire ne l'eût acquis ou fait
+acquérir par un amateur. Laurent trouva cette idée absurde. Tant qu'il
+avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendît des
+hauteurs de l'art jusqu'à songer au gain. Il laissa Thérèse absorbée
+devant son modèle, la raillant même un peu d'avance du Van Dyck qu'elle
+allait faire, et cherchant à la décourager de la tâche effrayante qu'elle
+osait entreprendre; puis il se mit à errer dans ville, assez soucieux de
+l'emploi de six semaines que Thérèse lui avait demandées pour mener son
+oeuvre à bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps à perdre
+avec des journées de décembre courtes et sombres, une installation de
+matériel qui ne lui présentait pas toutes les commodités de son atelier de
+Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffée, et des
+volées de badauds en voyage qui, sous prétexte de contempler le
+chef-d'oeuvre, se plaçaient devant elle ou l'importunaient de leurs
+réflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumée, souffrante, attristée,
+effrayée surtout de l'ennui qu'elle voyait déjà creuser les yeux de
+Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour
+l'attendre jusqu'à ce que la faim le fît revenir. Deux jours ne se
+passèrent pas sans qu'il lui reprochât d'avoir accepté un travail
+abrutissant, et sans qu'il lui proposât d'y renoncer. N'avait-il pas de
+l'argent pour deux, et d'où venait donc que sa maîtresse refusait de le
+partager avec lui?
+
+Thérèse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains
+de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-être plus pour revenir le
+jour où il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser
+travailler, et de travailler lui-même comme il l'entendrait, mais comme
+tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir à conquérir.
+
+Il convint qu'elle avait raison et résolut de s'y mettre. Il déballa ses
+boîtes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le
+changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop récente de tant de
+chefs-d'oeuvre différents qui l'avaient vivement ému et qu'il lui fallait
+le temps de digérer en lui-même, il se sentit frappé d'impuissance
+momentanée, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait
+pas réagir seul. Il lui eût fallu des émotions venant du dehors, une
+magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou
+de la serrure, un chef-d'oeuvre littéraire inconnu sous la main, ou encore
+mieux, une bataille navale dans le port de Gênes, un tremblement de terre,
+n'importe quel événement, délicieux ou terrible, qui l'arrachât à lui-même,
+et sous l'impulsion duquel il se sentît exalté et renouvelé.
+
+Tout à coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une
+mauvaise pensée vint le trouver malgré lui.
+
+--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le
+temps où il n'aimait pas Thérèse) la moindre folie suffisait pour me
+ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rêvais, de l'argent,
+c'est-à-dire six mois de loisir et de liberté, l'Italie sous les pieds, la
+mer à ma porte, autour de moi une maîtresse tendre comme une mère, en même
+temps qu'elle est un ami sérieux et intelligent; et tout cela ne suffit
+pas pour que mon âme revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, à
+coup sûr. Je n'avais pas été gâté, et il ne m'en fallait pas tant
+autrefois pour m'étourdir. Quand je pense que la moindre piquette me
+portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus généreux; que le
+moindre minois chiffonné, avec un regard provoquant et une toilette
+problématique, suffisait pour me mettre en gaieté et pour me persuader
+qu'une telle conquête faisait de moi un héros de la régence! Avais-je
+besoin d'un idéal comme Thérèse? Comment donc ai-je pu me persuader que la
+beauté morale et physique m'était nécessaire en amour? Je savais me
+contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux
+est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beauté pour
+les sens? La véritable est celle qui plaît. Celle dont on est rassasié est
+comme si elle n'avait jamais été. Et puis encore il y a le plaisir du
+changement, et c'est peut-être là tout le secret de la vie. Changer, c'est
+se renouveler; pouvoir changer, c'est être libre. L'artiste est-il né pour
+l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidélité gardée, ou
+seulement la foi promise?
+
+Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour
+les âmes en dérive. Il éprouva bientôt le besoin de les exprimer à
+quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thérèse. Tant pis pour elle, puisque
+Laurent ne voyait qu'elle!
+
+La causerie du soir commençait toujours à peu près de même:
+
+--Quelle assommante ville que celle-ci!
+
+Un soir, il ajouta:
+
+--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas être le modèle que
+tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est là
+accrochée depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnée,
+elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermée dans ce
+maussade pays.
+
+--Et pourtant, répondit Thérèse, elle y a toujours le privilége de la
+beauté, le succès qui survit à la mort, et que la main d'un maître
+éternise. Toute desséchée qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore
+des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles
+d'ailleurs au mérite de la peinture, rester en extase devant cette beauté
+qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant.
+
+--Elle te ressemble, Thérèse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je
+ne m'étonne pas de ta passion pour son mystérieux sourire. On dit que les
+artistes créent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies
+choisi les portraits de Van Dyck pour ton école d'apprentissage. Il
+faisait grand, mince, élégant et fier comme ta forme.
+
+--Voilà des compliments! arrête-toi là, je vois que la moquerie va
+arriver.
+
+--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus,
+moi. Avec toi, il faut tout prendre au sérieux: je me conforme à
+l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta défunte
+comtesse doit être bien lasse d'être toujours belle de la même façon. Une
+idée, Thérèse! un rêve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout à
+l'heure. Écoute.
+
+«Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit
+d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint
+fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait
+de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait
+trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant
+ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque
+chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu
+conscience d'elle-même.»
+
+--Je ne comprends pas, dit Thérèse.
+
+--Ni moi non plus, répondit Laurent; mais peut-être qu'en amour la statue
+est ce qu'on édifie dans sa tête, et la momie, ce que l'on ramasse dans
+son coeur.
+
+Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et
+triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une
+douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types
+effrontés la firent rougir. C'étaient les fantômes du passé qui avaient
+traversé la mémoire de Laurent et qui s'étaient collés, peut-être malgré
+lui, à ces feuilles blanches. Thérèse, sans rien dire, déchira celle où
+elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma
+l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit près du feu, étendit
+son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose.
+
+Laurent ne répondit pas, mais il lui dit:
+
+--Vous êtes trop orgueilleuse, ma chère! Si vous eussiez brûlé tous les
+feuillets qui vous déplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre
+image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: «Tu fais bien;» mais vous
+retirer de là en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez
+jamais l'honneur de me disputer à personne.
+
+--Je vous ai disputé à la débauche, répondit Thérèse; je ne vous
+disputerai jamais à aucune de ces vestales.
+
+--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le répète; ce n'est pas de l'amour. Moi,
+je vous ai disputée à la sagesse, et je vous disputerais à n'importe
+lequel de ses moines.
+
+--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas fatigué d'aimer
+la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur?
+
+--Ah! vous avez la mémoire des mots, vous!
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprète comme on veut. Avec un mot,
+on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde à ce que l'on
+dit avec vous; le plus prudent serait peut-être de ne jamais causer
+ensemble.
+
+--En sommes-nous là, mon Dieu? dit Thérèse; fondant en larmes.
+
+Ils en étaient là. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et
+lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommença le
+lendemain.
+
+--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette détestable ville? lui
+dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux
+pas! Je ne suis pas né comme toi avec un petit ressort d'acier dans le
+cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté
+fonctionne. Je suis un créateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant
+c'est toujours un ressort qui n'obéit à rien et que met en jeu, quand il
+lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de
+quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me déplais quelque part.
+
+--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thérèse; à
+moins qu'il ne soit privé de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y
+a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles
+choses à voir, ni intéressantes promenades à faire aux environs; ni bons
+livres à consulter, ni personnes intelligentes à entretenir?
+
+--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas à me
+promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que
+je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations à établir... j'ai
+des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire
+usage!
+
+--Non, je ne sais pas cela; pourquoi?
+
+--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adressé à des gens du
+monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer à
+se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thérèse, comme tu ne peux pas
+m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule!
+
+--Dans le jour, puisque je suis forcée de travailler là-bas dans ce
+palais!
+
+--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le
+soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas?
+
+--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux
+_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande.
+
+--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se
+donner au jeu ou aux femmes.
+
+--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la
+galanterie?
+
+--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont
+ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore
+assez creux pour me faire écouter sans rien dire. Voyons, Thérèse, veux-tu
+que je me jette dans le monde à nos risques et périls?
+
+--Pas encore, dit Thérèse; patiente un peu. Hélas! je n'étais pas préparée
+à te perdre si tôt!
+
+L'accent douloureux et le regard déchirant de Thérèse irritèrent Laurent
+plus que de coutume.
+
+--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramènes toujours à tes fins avec la
+moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thérèse. Ne t'en
+repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspéré?
+
+--Je m'en repens déjà, puisque je t'ennuie, répondit-elle. Fais donc ce
+que tu voudras!
+
+--Ainsi tu m'abandonnes à ma destinée? Es-tu déjà lasse de lutter? Tiens,
+ma chère, c'est toi qui ne m'aimes plus!
+
+--Au ton dont tu le dis, il semble que tu désires que cela soit!
+
+Il répondit: «Non;» mais, un instant après, c'était _oui_ sous toutes les
+formes. Thérèse était trop sérieuse, trop fière, trop pudique. Elle ne
+voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyrée. Un mot leste lui
+semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure.
+Elle était sobre en tout et ne comprenait rien aux appétits capricieux,
+aux fantaisies immodérées. Elle était la meilleure des deux, à coup sûr,
+et, s'il lui fallait des compliments, il était prêt à lui en faire; mais
+s'agissait-il de cela entre eux? La question n'était-elle pas de trouver
+le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle était plus gaie, elle avait
+été _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'être; elle était
+maintenant comme un oiseau malade sur son bâton, les plumes ébouriffées,
+la tête dans les épaules et l'oeil éteint. Sa figure pâle et morne était
+quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristée des
+restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments,
+il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intérieur lugubre de
+chants bizarres et de joyeux éclats de rire?
+
+--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les épaules?
+Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul.
+Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste!
+
+--Tiens, dit Thérèse en se levant, partons demain, et advienne que pourra!
+Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-être pire ailleurs; mais j'irai
+jusqu'au bout de ma tâche.
+
+Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'était donc une tâche qu'elle s'était
+imposée? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-être
+avait-elle fait à la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui
+manquait plus que d'être dévote!
+
+Il prit son chapeau avec cet air de suprême dédain et de rupture _bien
+troussée_ qui lui était propre. Il sortit sans dire où il allait. Il était
+dix heures du soir. Thérèse passa la nuit dans des angoisses effroyables.
+Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec
+fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira
+sans bruit chez elle. C'était la première fois qu'ils s'endormaient sans
+se dire un mot d'affection ou de pardon.
+
+Le lendemain, au lieu de retourner à son travail, elle fit ses paquets et
+prépara tout pour le départ. Lui s'éveilla à trois heures de l'après-midi,
+et lui demanda en riant à quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il
+avait retrouvé son assiette. Il s'était promené la nuit, seul au bord de
+la mer; il avait fait ses réflexions, il était calmé.
+
+--Cette grosse mer grondeuse et rabâcheuse m'a impatienté, dit-il
+gaiement. J'ai fait d'abord de la poésie. Je me suis comparé à elle. J'ai
+eu envie de me jeter dans son beau sein verdâtre!... Et puis j'ai trouvé
+la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des
+rochers sur la grève. Si elle n'a pas la force de les détruire, qu'elle se
+taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voilà
+charmant ce matin; j'ai résolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe
+avec soin; embrasse-moi, Thérèse, et ne parlons plus de la sotte soirée
+d'hier. Défaits ces paquets surtout, ôte ces malles, vite, que je ne les
+voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mérite plus.
+
+Il y avait bien loin de cette prompte manière de se réconcilier avec
+lui-même au temps où un regard inquiet de Thérèse suffisait pour lui faire
+plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois
+mois.
+
+Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrivé à Gênes le matin, vint
+leur demander à dîner. Laurent fut enchanté de cette diversion. Lui,
+toujours assez froid de manières avec les autres hommes, il sauta au cou
+de l'Américain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. Palmer fut plus
+surpris que flatté de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup
+d'oeil jeté sur Thérèse pour voir que ce n'était pas là l'expansion du
+bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thérèse fut
+surprise de l'entendre faire l'éloge de la ville et du pays. Il déclara
+même que les femmes étaient charmantes. D'où les connaissait-il?
+
+A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se
+retirer aussi.
+
+--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec
+Thérèse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout à fait seuls ici. Je
+sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le thé.
+
+A onze heures, Laurent n'était pas rentré. Thérèse était fort abattue.
+Elle faisait de vains efforts pour cacher son désespoir. Elle n'était plus
+inquiète, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien
+voir: il causa encore avec elle pour tâcher de la distraire; mais, comme
+Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'était pas convenable de l'attendre
+passé minuit, il se retira en serrant la main de Thérèse. Malgré lui, il
+lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'était pas dupe de son courage
+et qu'il ressentait l'étendue de son désastre.
+
+Laurent arriva en ce moment et vit l'émotion de Thérèse. A peine fut-il
+seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas
+descendre à la jalousie.
+
+--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous
+que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert.
+
+--Non, ma chère, je ne suis pas absurde à ce point. Du moment que vous
+avez une société et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte,
+ tout est bien, et je me sens en train de travailler.
+
+--Dieu le veuille! dit Thérèse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais,
+si vous vous réjouissez de la société qui m'est venue, ayez le bon goût de
+ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir.
+
+--De quoi diable vous fâchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous
+devenez d'une susceptibilité par trop ombrageuse, ma chère amie! Quel mal
+y aurait-il à ce que ce bon Palmer fût amoureux de vous?
+
+--Il y en aurait à vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce
+que vous dites.
+
+--Ah! il y aurait du mal... à vous abandonner au danger? Vous voyez bien
+que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas!
+
+--Soit! alors passons nos soirées ensemble et ne recevons personne. Je le
+veux bien, moi. Est-ce convenu?
+
+--Vous êtes bonne, ma chère Thérèse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous
+et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux
+arrangement.
+
+En effet, Laurent parut revenir à lui-même. Il entama une bonne étude dans
+son atelier et invita Thérèse à venir la voir. Quelques jours se passèrent
+sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientôt Laurent se lassa de
+cette vie réglée, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses
+amis. A peine fut-il arrivé pour passer la soirée avec eux, que Laurent
+trouva un prétexte pour sortir et resta dehors jusqu'à minuit.
+
+Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soirée
+sur trois ou quatre à Thérèse, et quelle soirée! elle eût préféré la
+solitude.
+
+Où allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde;
+le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenât en
+mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque,
+disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerçait à
+ramer et prenait des leçons d'un pêcheur de la côte qu'il allait chercher
+dans la rade. Il prétendait se trouver bien, pour son travail du lendemain,
+d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thérèse n'osait
+plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dépit lorsqu'elle
+désirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses réflexions, lorsqu'il
+était en train de manifester son idée, et il ne voulait pas non plus de
+son silence, qui lui faisait l'effet d'un blâme. Elle ne devait voir son
+oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'être vue. Autrefois il ne
+commençait rien sans lui exposer son idée; maintenant, il la traitait
+comme _un public_.
+
+Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thérèse ne s'habituait
+pas à l'inquiétude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle
+l'eût exaspéré en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien
+qu'elle le guettait et qu'elle cherchait à savoir la vérité. Il était
+impossible qu'elle le suivît elle-même la nuit dans une ville pleine de
+matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se
+fût abaissée à le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans
+bruit et le regardait dormir. Il semblait accablé de fatigue. C'était
+peut-être, en effet, une lutte désespérée contre lui-même qu'il avait
+entreprise pour éteindre, par l'exercice physique, l'excès de sa pensée.
+
+Une nuit, elle remarqua que ses habits étaient fangeux et déchirés comme
+s'il eût eu à soutenir une lutte matérielle, ou comme s'il eût fait une
+chute. Effrayée, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller;
+il avait une légère entaille au front. Il dormait si profondément, qu'elle
+espéra ne pas l'éveiller en lui découvrant un peu la poitrine pour voir
+s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'éveilla et entra dans une
+colère qui fut pour elle le coup de grâce. Elle voulait s'enfuir, il la
+retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant
+avec agitation dans l'appartement, qu'éclairait faiblement une petite
+lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassée dans son âme.
+
+--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre.
+Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimés! Nous nous
+sommes trompés l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-être
+n'étais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un
+serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractère, mes
+dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excès, mes illusions sur
+l'amour vrai, me mettraient à votre discrétion, et que je ne pourrais
+jamais me reprendre. Pour mener à bonne fin une si périlleuse entreprise,
+il vous eût fallu à vous-même un plus heureux caractère, plus de patience,
+plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du
+tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser. Vous êtes tout d'une pièce,
+monotone, têtue et vaine à l'excès de votre prétendue modération, qui
+n'est que la philosophie des gens à vue courte et à facultés bornées.
+Quant à moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous
+plaira; mais je suis sincère, je ne fais pas de calculs, je me livre sans
+arrière-pensée: c'est pourquoi je me reprends de même. Ma liberté morale
+est chose sacrée, et je ne permets à personne de s'en emparer. Je vous
+l'avais confiée et non donnée, c'était à vous d'en faire bon usage et de
+savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez
+pas de moi! Je connais ces manèges de la modestie et ces évolutions de la
+conscience des femmes. Le jour où vous m'avez cédé, j'ai compris que vous
+pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes résistances, ces
+larmes de détresse et ces pardons toujours accordés à mes prétentions
+n'étaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le
+pauvre poisson ébloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompée,
+Thérèse, en feignant d'être la dupe de cette mouche: c'était mon droit.
+Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguées
+sans effort et sans hypocrisie; vous êtes belle, et je vous désirais! Mais
+une femme n'est qu'une femme, et la dernière de toutes nous donne autant
+de volupté que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicité de
+l'ignorer, et, à présent, il faut rentrer en vous-même. Il faut savoir que
+la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser à mes instincts, qui
+ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas détruire sans me
+détruire avec eux... Où est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les
+cheveux? Nous nous sommes associés et nous nous quittons, voilà tout. Il
+n'est pas besoin de nous haïr et de nous décrier pour cela. Vengez-vous en
+comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai
+content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du
+monde. Vous retrouverez vos grâces d'autrefois, que vous avez perdues, et
+l'éclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent à veiller pour
+espionner mes démarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'étais;
+et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce
+convenu? Vous ne répondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y
+garde! je n'ai jamais haï, mais je peux tout apprendre, j'ai de la
+facilité, moi, vous savez! Tenez, je me suis colleté ce soir avec un
+matelot ivre qui était deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roué de
+coups, et je n'ai reçu qu'une égratignure. Prenez garde que je ne sois
+aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une
+lutte d'aversion et de vengeance, je n'écrase le diable en personne sans
+lui laisser un de mes cheveux entre les griffes!
+
+Laurent, pâle, amer, tour à tour ironique et furieux, les cheveux en
+désordre, la chemise déchirée et le front ensanglanté, était si effrayant
+à voir et à entendre, que Thérèse sentit tout son amour se changer en
+dégoût. Elle était si désespérée de la vie en cet instant, qu'elle ne
+songea pas seulement à avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil où
+elle s'était assise, elle laissait couler ce torrent de blasphèmes, et,
+tout en se disant que cet insensé était capable de la tuer, elle attendait
+avec un dédain glacial et une indifférence absolue le paroxysme de son
+accès.
+
+Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et
+sortit sans lui avoir répondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce
+qu'il avait dit d'atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit. Il le
+pensait dans ce moment-là, ou plutôt il parlait sans en avoir conscience.
+Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eût
+rappelé, il eût tout désavoué.
+
+Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il était las
+de l'amour élevé, et aspirait de tout son être aux funestes enivrements du
+passé. C'était le châtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en
+entrant dans la vie, châtiment bien cruel sans doute, et dont on conçoit
+qu'il se plaignit avec énergie, lui qui n'avait rien prémédité et qui
+s'était jeté en riant dans un abîme d'où il croyait pouvoir aisément
+sortir quand il voudrait. Mais l'amour est régi par un code qui semble
+reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est
+censé ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que
+l'enfant se jette dans les griffes de la panthère, croyant pouvoir la
+caresser: la panthère ne tiendra compte de cette innocence; elle dévorera
+l'enfant, parce qu'il ne dépend pas d'elle de l'épargner. Ainsi des
+poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi
+fatale que l'homme doit _connaître_ ou _subir_.
+
+Il ne resta dans la mémoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que
+la conscience d'avoir eu avec Thérèse une explication décisive, et le
+vague souvenir de l'avoir vue résignée.
+
+--Tout est peut-être pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi
+calme qu'il l'avait quittée.
+
+Il fut pourtant effrayé de sa pâleur.
+
+--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup,
+ mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps.
+
+--Eh bien, Thérèse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'établi dans nos rapports, à
+présent? Y avez-vous réfléchi? C'est vous qui déciderez. Devons-nous nous
+quitter avec dépit ou rester ensemble sur le pied de l'amitié comme
+_autrefois?_
+
+--Je n'ai aucun dépit, répondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous
+vous y plaisez. Moi, j'achève mon travail, et je retourne en France dans
+quinze jours.
+
+--Mais, d'ici à quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison?
+ne craignez-vous pas qu'on n'en jase?
+
+--Faites ce que vous jugerez à propos. Nous avons ici nos appartements
+indépendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun
+besoin; je vous le cède.
+
+--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller
+et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le défendez.
+
+--Je ne vous défends rien, répondit Thérèse, sinon de croire un seul
+instant que votre maîtresse puisse vous pardonner. Quant à votre amie,
+elle est au-dessus d'une certaine sphère de désillusions. Elle espère
+encore pouvoir vous être utile, et vous la retrouverez toujours quand vous
+aurez besoin d'affection.
+
+Elle lui tendit la main et s'en alla travailler.
+
+Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-même était une chose
+qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif
+et les résolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire
+sur lui et qu'elle voulait le ramener à l'amour par l'amitié. Il se promit
+d'être invulnérable à toute faiblesse, et, pour être plus sûr de lui-même,
+il résolut de prendre quelqu'un à témoin de la rupture consommée. Il alla
+trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et
+ajouta:
+
+--Si vous aimez Thérèse comme je le crois, mon cher ami, faites que
+Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme
+je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle,
+j'en suis certain, vous m'ôterez par là un remords que je ne tiens pas à
+conserver.
+
+Laurent fut surpris du silence de Palmer.
+
+--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il.
+Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitié pour vous, de l'estime, et
+même du respect, si vous voulez. Si vous blâmez ma conduite dans tout ceci,
+ dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifférence ou de dédain.
+
+--Je ne suis indifférent ni aux chagrins de Thérèse ni aux vôtres,
+répondit Palmer. Seulement, je vous épargne des conseils ou des reproches
+qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je
+suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous
+puissiez vous donner l'un à l'autre, c'est de vous quitter. Quant à mes
+sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de
+m'interroger, et quant à ceux que, selon vous, je pourrais parvenir à lui
+inspirer, c'est, après ce que vous venez de me dire, une supposition que
+vous n'avez plus le droit d'émettre devant moi, encore moins devant elle.
+
+--C'est juste, reprit Laurent d'un air dégagé, et j'entends fort bien ce
+que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je
+crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gêner personne.
+
+Il partit, en effet, après de froids adieux à Thérèse, et s'en alla tout
+droit à Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le
+travail, selon son caprice. Il éprouvait une douceur souveraine à se dire:
+
+--Je ferai ce qui me passera par la tête sans que personne en souffre ou
+s'en inquiète. Le pire des supplices quand on n'est pas plus méchant que
+je ne le suis, c'est d'être fatalement entraîné à voir une victime. Allons,
+je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur
+moi!
+
+Sans doute, Thérèse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien était
+profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de
+fierté. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade désespéré, elle
+eût dû ne pas reculer devant les grands remèdes et les opérations
+cruelles. Il eût fallu faire saigner abondamment ce coeur en délire,
+l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour
+douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-être
+rendu justice à lui-même. Peut-être la honte et le repentir eussent-ils
+sauvé son âme du crime d'y tuer l'amour de sang-froid.
+
+Mais, après trois mois d'inutiles efforts, Thérèse était rebutée.
+Devait-elle donc tant de dévouement à un homme qu'elle n'avait jamais
+désiré asservir, qui s'était imposé à elle malgré sa douleur et ses
+tristes prévisions, qui s'était attaché à ses pas comme un enfant
+abandonné pour lui crier: «Emmène-moi, garde-moi, ou je vais mourir là, au
+bord du chemin?...»
+
+Et cet enfant la maudissait d'avoir cédé à ses cris et à ses pleurs. Il
+l'accusait d'avoir profité de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de
+la liberté. Il s'éloignait d'elle, respirant à pleine poitrine, et disant:
+«Enfin, enfin!»
+
+--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, à quoi bon le faire souffrir?
+N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque
+prouvé, hélas! que j'étouffais son génie en voulant détruire sa fièvre?
+Quand je croyais être venue à bout de le dégoûter des excès, n'ai-je pas
+vu qu'il en était plus avide? Quand je lui ai dit: «Retourne au monde,» il
+a craint ma jalousie, et il s'est jeté dans la débauche mystérieuse et
+grossière; il est revenu ivre, avec les habits déchirés et du sang sur la
+figure!
+
+Le jour du départ de Laurent, Palmer dit à Thérèse:
+
+--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir après lui?
+
+--Non, certes! répondit-elle.
+
+--Je le ramènerais peut-être!
+
+--J'en serais désolée.
+
+--Vous ne l'aimez donc plus?
+
+--Non, plus du tout.
+
+Il y eut un silence; après quoi, Palmer rêveur reprit:
+
+--Thérèse, j'ai une nouvelle très-grave à vous annoncer. J'hésite, parce
+que je crains de vous causer une grande émotion de plus, et vous n'êtes
+guère disposée...
+
+--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je
+suis absolument calme et préparée à tout.
+
+--Eh bien, Thérèse, apprenez que vous êtes libre: le comte de *** n'est
+plus.
+
+--Je le savais, répondit Thérèse. Il y a huit jours que je le sais.
+
+--Et vous ne l'avez pas dit à Laurent?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'à l'instant même il se fût fait en lui une réaction quelconque.
+Vous savez comme l'imprévu le bouleverse et le passionne. De deux choses
+l'une: ou il eût imaginé qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation,
+je voulais l'épouser, et l'effroi d'un lien avec moi eût exaspéré son
+aversion, ou il se fût tourné, tout à coup de lui-même vers l'idée du
+mariage, dans un de ces paroxysmes de dévouement qui s'emparent de lui, et
+qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place à un profond
+désespoir ou à une colère insensée. Le malheureux est assez coupable
+envers moi; il n'était pas nécessaire de jeter un appât nouveau à sa
+fantaisie et un motif de plus à son parjure.
+
+--Vous ne l'estimez donc plus?
+
+--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas.
+Peut-être une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu
+faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de
+la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouvé pour moi que nous ne
+devions pas et que nous ne devons plus chercher à nous aimer.
+
+--Et maintenant, Thérèse, ne songerez-vous pas à tirer avantage de la
+liberté qui vous est rendue?
+
+--Quel avantage puis-je en tirer?
+
+--Vous pouvez vous remarier et connaître les joies de la famille.
+
+--Mon cher Dick, j'ai aimé deux fois dans ma vie, et vous voyez où j'en
+suis. Il n'est pas dans ma destinée d'être heureuse. Il est trop tard pour
+chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans.
+
+--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer
+d'amour. Vous venez de subir l'entraînement de la passion, et c'est
+précisément l'âge où les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que
+vous avez souffert, c'est parce que vous avez été mal aimée que
+l'inextinguible soif du bonheur va se réveiller en vous et vous conduire
+peut-être, de déceptions en déceptions, dans des abîmes plus profonds que
+celui d'où vous sortez.
+
+--J'espère que non.
+
+--Oui, sans doute, vous espérez; mais vous vous trompez, Thérèse. Il faut
+tout craindre de votre âge, de votre sensibilité surexcitée et du calme
+trompeur où vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour
+vous cherchera, n'en doutez pas, et, à peine rendue à la liberté, vous
+allez être poursuivie et obsédée. Votre isolement tenait autrefois en
+respect les espérances de ceux qui vous entouraient; mais, à présent que
+Laurent vous a peut-être fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se
+tenaient pour vos amis vont vouloir être vos amants. Vous inspirerez des
+passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous
+persuader. Enfin...
+
+--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voilà
+qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis
+déchue!
+
+Thérèse mit ses mains sur sa figure et pleura amèrement.
+
+Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui étaient nécessaires,
+il avait provoqué à dessein ce déchirement. Quand il la vit apaisée, il se
+mit à genoux devant elle.
+
+--Thérèse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez
+absoudre mon intention. Thérèse, je vous aime, je vous ai toujours aimée,
+non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dévouement
+dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence
+gâtée et brisée par la faute des autres. Vous êtes déchue aux yeux du
+monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour
+Laurent m'a prouvé que vous étiez femme, et je vous aime mieux ainsi
+qu'armée de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me
+le persuadais auparavant. Écoutez-moi, Thérèse. Je suis un philosophe, moi,
+c'est-à-dire que je consulte la raison et la tolérance plus que les
+préjugés du monde et les subtilités romanesques du sentiment. Dussiez-vous
+devenir la proie des plus funestes égarements, je ne cesserai pas de vous
+aimer et de vous estimer, parce que vous êtes de ces femmes qui ne peuvent
+être égarées que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans
+ces désastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez dès
+aujourd'hui un coeur dévoué, tranquille et fidèle, exempt de ces maladies
+de l'âme qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais
+époux, un père, un frère, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, à
+jamais préservée des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thérèse,
+j'ose dire que je suis cet homme-là. Je n'ai rien de brillant pour vous
+éblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance
+absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez
+reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidèle et à jamais
+réhabilitée. Dites oui, Thérèse, consentez à m'épouser, et consentez-y
+tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse délicatesse, sans
+méfiance de vous-même. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de
+croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que
+l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai
+jamais le passé, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sûr,
+que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein.
+
+Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thérèse ne
+lui connaissait pas. Elle essaya de se défendre de sa confiance; mais
+cette résistance était, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle
+devait combattre en elle-même. Elle sentait que Palmer disait la vérité,
+mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tâche
+effrayante.
+
+--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-même que je crains. Je ne peux
+plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mère,
+votre patrie, votre considération, l'honneur de votre nom? Je suis déchue,
+vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je
+suis trop épouvantée de ce que vous voulez affronter pour moi!
+
+Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec énergie. Il ne
+laissa pas respirer Thérèse. Du matin au soir, seul avec elle, il
+multiplia les forces de sa volonté pour la convaincre. Palmer était un
+homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thérèse
+eut raison d'hésiter. Ce qui l'inquiétait, c'était la précipitation avec
+laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant à lui
+par une promesse.
+
+--Vous craignez mes réflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en
+moi la confiance dont vous vous vantez.
+
+--Je crois en votre parole, répondait-il. La preuve c'est que je vous la
+demande; mais je ne suis pas forcé de croire que vous m'aimez, puisque
+vous ne répondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas
+encore quel nom donner à votre amitié. Quant à moi, je sais que c'est de
+l'amour que j'éprouve, et je ne suis pas de ceux qui hésitent à voir clair
+en eux-mêmes? L'amour est en moi très-logique. Il veut fortement. Il
+s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en
+vous jetant dans des réflexions et des rêveries où, malade comme vous
+voilà, vous ne verrez peut-être pas bien vos véritables
+intérêts.
+
+Thérèse se sentait presque blessée quand Palmer lui parlait de ses
+intérêts à elle. Elle voyait trop d'abnégation chez Palmer, et ne pouvait
+souffrir qu'il la crût capable de l'accepter sans vouloir y répondre. Tout
+à coup, elle eut honte d'elle-même dans ce combat de générosité, où Palmer
+se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son
+nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entière. Il
+donnait tout, et, pour toute récompense, il la priait de songer à
+elle-même.
+
+L'espoir revint donc au coeur de Thérèse, Cet homme qu'elle avait toujours
+cru positif, et qui affectait encore naïvement de l'être, se révélait à
+elle sous un aspect si imprévu, que son esprit en était frappé et comme
+ranimé au milieu de son agonie. C'était comme un rayon de soleil au sein
+d'une nuit qu'elle avait jugé devoir être éternelle. Au moment où, injuste
+et désespérée, elle allait maudire l'amour, il la forçait de croire à
+l'amour et de regarder son désastre comme un accident dont le ciel voulait
+la dédommager. Palmer, d'une beauté froide et régulière, se transfigurait
+à chaque instant sous le regard étonné, incertain et attendri de la femme
+aimée. Sa timidité, qui donnait à ses premières ouvertures quelque chose
+de rude, faisait place à l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de
+poésie que Laurent, il n'en arrivait que mieux à la persuasion.
+
+Thérèse découvrit l'enthousiasme sous cette écorce un peu âpre de
+l'obstination, et elle ne put s'empêcher de sourire avec attendrissement
+en voyant la passion avec laquelle il prétendait poursuivre froidement le
+dessein de la sauver. Elle se sentit touchée et se laissa arracher la
+promesse qu'il exigeait.
+
+Tout à coup, elle reçut une lettre d'une écriture inconnue, tant elle
+était altérée. Elle eut même peine à déchiffrer la signature. Elle parvint
+cependant, avec l'aide de Palmer, à lire ces mots:
+
+«J'ai joué, j'ai perdu; j'ai eu une maîtresse, elle m'a trompé, je l'ai
+tuée. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thérèse.
+
+«LAURENT.»
+
+--Partons! dit Palmer.
+
+--O mon ami, je vous aime! répondit Thérèse en se jetant dans ses bras. Je
+sens maintenant combien vous êtes digne d'être aimé.
+
+Ils partirent à l'instant même. En une nuit, ils arrivèrent par mer à
+Livourne, et, le soir, ils étaient à Florence. Ils trouvèrent Laurent dans
+une auberge, non pas mourant, mais dans un accès de fièvre cérébrale si
+violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thérèse, il la
+reconnut, et s'attacha à elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer
+vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, étouffée. Palmer
+dut l'emporter de la chambre évanouie; mais elle y revint au bout d'un
+instant, et, avec une persévérance qui tenait du prodige, elle passa vingt
+jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne
+la reconnaissait guère que pour l'accabler d'injures grossières, et, dès
+qu'elle s'éloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il
+allait mourir.
+
+Il n'avait heureusement ni tué aucune femme, ni pris aucun poison, ni
+peut-être perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait écrit à
+Thérèse dans l'invasion du délire et de la maladie. Il ne se rappela
+jamais cette lettre, dont elle eût craint de lui parler; il était assez
+effrayé du dérangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir
+conscience. Il eut encore bien d'autres rêves sinistres, tant que dura sa
+fièvre. Il s'imagina tantôt que Thérèse lui versait du poison, tantôt que
+Palmer lui mettait des menottes. La plus fréquente et la plus cruelle de
+ses hallucinations consistait à voir une grande épingle d'or que Thérèse
+détachait de sa chevelure et lui enfonçait lentement dans le crâne. Elle
+avait, en effet, une telle épingle pour retenir ses cheveux, à la mode
+italienne. Elle l'ôta, mais il continua à la voir et à la sentir.
+
+Comme il semblait le plus souvent que sa présence l'exaspérât, Thérèse se
+plaçait ordinairement derrière son lit, avec le rideau entre eux; mais,
+aussitôt qu'il était question de le faire boire, il s'emportait et
+protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thérèse.
+
+--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal!
+Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas à toute heure, sur le
+pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thérèse, venez
+donc, j'ai soif: versez-moi le poison.
+
+Thérèse lui versait le calme et le sommeil. Après plusieurs jours d'une
+exaspération à laquelle les médecins ne croyaient pas qu'il pût résister,
+et qu'ils notèrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et
+resta inerte, brisé, continuellement assoupi, mais sauvé.
+
+Il était si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eût conscience,
+et le nourrir à doses si minimes pour que son estomac n'eût pas le moindre
+travail de digestion à faire, que Thérèse jugea ne devoir pas le quitter
+un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa
+parole d'honneur de la remplacer auprès du malade; mais elle refusa,
+sentant bien que les forces humaines n'étaient pas à l'abri de la surprise
+du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de
+chaque minute où elle devait porter la cuiller aux lèvres du malade, sans
+que jamais elle fût vaincue par la fatigue, c'était elle, non pas un autre,
+que Dieu avait chargée de sauver cette existence fragile.
+
+C'était elle en effet, et elle la sauva.
+
+Si la médecine, quelque éclairée qu'elle soit, est insuffisante dans des
+cas désespérés, c'est bien souvent parce que le traitement est presque
+impossible à observer d'une manière absolue. On ne sait pas assez ce
+qu'une minute de besoin ou une minute de plénitude peut apporter de
+perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut
+du moribond, c'est souvent le calme, la ténacité et la ponctualité chez
+ceux qui le soignent.
+
+Enfin, un matin, Laurent s'éveilla comme d'une léthargie, parut surpris de
+voir Thérèse à sa droite et Palmer à sa gauche, leur tendit une main à
+chacun, et leur demanda où il était et d'où il venait.
+
+On le trompa longtemps sur la durée et l'intensité de son mal, car il
+s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La première fois
+qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours
+de sa convalescence, il demanda Thérèse. On lui répondit qu'elle dormait.
+Il en fut très-surpris.
+
+--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour?
+
+Thérèse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits
+dès que l'inquiétude fut dissipée.
+
+Peu à peu Laurent apprit à quel point elle s'était dévouée à lui, et il
+vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succédant à tant de
+douleurs. Comme il était encore trop faible pour s'occuper, Thérèse
+s'installa près de lui, tantôt lui faisant la lecture, tantôt jouant aux
+cartes pour l'amuser, tantôt le menant promener en voiture. Palmer était
+toujours avec eux.
+
+Les forces revenaient à Laurent avec une rapidité aussi extraordinaire que
+son organisation. Son cerveau cependant n'était pas toujours bien lucide.
+Un jour, il dit à Thérèse avec humeur, dans un moment où il se trouvait
+seul avec elle:
+
+--Ah ça! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller?
+
+Thérèse vit qu'il y avait une lacune dans sa mémoire, et ne répondit pas.
+Il fit alors un travail sur lui-même et ajouta:
+
+--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est
+dévoué à moi presque autant que vous-même; mais enfin je ne suis pas assez
+vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous
+quitter qu'il s'est enfermé un mois dans la chambre d'un malade fort
+désagréable. Voyons, Thérèse, peux-tu me jurer que c'est à cause de moi
+seul?
+
+Thérèse fut blessée de cette question à bout portant, et de ce _tu_
+qu'elle croyait à jamais retranché de leur intimité. Elle secoua la tête,
+et tâcha de parler d'autre chose. Laurent céda tristement; mais il y
+revint le lendemain; et, comme Thérèse, le voyant assez fort pour se
+passer d'elle, se disposait à partir, il lui dit avec une surprise
+réelle:
+
+--Mais où donc allons-nous, Thérèse? Est-ce que nous ne sommes pas bien
+ici?
+
+Il fallait s'expliquer, car il insistait.
+
+--Mon enfant, lui dit Thérèse, vous restez ici: les médecins disent qu'il
+vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage
+quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque
+j'ai fini mon travail à Gênes, et que mon intention n'est pas, quant à
+présent, de voir le reste de l'Italie.
+
+--Fort bien, Thérèse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France,
+je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je
+suis sûr qu'il ne m'en faut pas davantage pour être en état de
+voyager.
+
+Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il était si
+enfant dans ce moment-là, que Thérèse retint une larme près de couler au
+souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle était forcée
+d'abdiquer.
+
+Elle se remit à le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le
+plus de douceur et de ménagement possible, qu'il fallait se quitter pour
+quelque temps.
+
+--Et pourquoi donc se quitter? s'écria Laurent, est-ce que nous ne nous
+aimons plus?
+
+--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitié
+l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de
+peine, et ta santé n'en pourrait supporter davantage à présent. Laissons
+passer le temps nécessaire pour que tout soit oublié.
+
+--Mais j'ai oublié, moi! s'écria Laurent avec une bonne foi attendrissante
+à force d'être ingénue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait!
+Tu as toujours été un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux
+pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener,
+Thérèse! Si tu me laisses ici, j'y périrai d'ennui!
+
+Et, comme Thérèse montrait une fermeté à laquelle il ne s'attendait pas,
+il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une sévérité
+que démentait toute sa conduite.
+
+--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me
+repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les déteste,
+et ne les ai-je pas assez expiés en devenant fou pendant huit ou dix
+jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu
+n'y croirais plus. C'est ma conduite à venir qu'il faut juger, et tu vois
+que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache à toi. Voyons, ma
+Thérèse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai
+appelée comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu
+pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer,
+enfermée ici, un mois sur lequel tu as été vingt nuits et vingt jours sans
+te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, à tes
+beaux yeux cerclés de bleu, que tu serais morte à la peine, s'il eût fallu
+en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que
+l'on n'aime plus!
+
+Thérèse n'osait prononcer le mot fatal. Elle espérait que Palmer viendrait
+rompre ce tête-à-tête, et qu'elle pourrait éviter une scène dangereuse au
+convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour
+l'empêcher de sortir, tomba à ses pieds et s'y roula avec désespoir.
+
+--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle,
+assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne
+le peux pas, ce mot ne serait plus la vérité. L'amour est fini entre
+nous.
+
+Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eût pu tuer cet
+amour auquel il avait prétendu de pas croire.
+
+--C'est donc Palmer? s'écria-t-il en brisant une théière avec laquelle il
+s'était machinalement versé de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le
+veux, je veux la vérité! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas
+être trompé!
+
+--Trompé! dit Thérèse en lui prenant les mains pour l'empêcher de se les
+déchirer avec ses ongles; trompé! de quel mot vous servez-vous là? Est-ce
+que je vous appartiens? est-ce que, depuis la première nuit que vous avez
+passée dehors à Gênes, après m'avoir dit que j'étais votre supplice et
+votre bourreau, nous n'avons pas été étrangers l'un à l'autre? est-ce
+qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps,
+passé sans retour de votre part, n'ait pas suffi à me rendre maîtresse de
+moi-même?
+
+Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exaspérer de sa franchise, se
+calmait et l'écoutait avec une curiosité avide, elle continua:
+
+--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenée à votre lit
+d'agonie et qui m'a retenue jusqu'à ce jour auprès de vous pour achever
+votre guérison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien
+compris à mon coeur. Ce coeur-là, Laurent, dit-elle en frappant sa
+poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-être que le vôtre; mais, vous
+l'avez dit vous-même souvent autrefois, il reste toujours à la même place.
+Ce qu'il a aimé, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez
+pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez
+inspiré, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni
+ma tête ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonté;
+ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux
+disposer pour qui les mérite, pour Palmer si bon me semble, et vous
+n'auriez pas une objection à faire, vous qui avez été le trouver un matin
+pour lui dire:
+
+«--Consolez donc Thérèse, vous me rendrez service!»
+
+--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes,
+j'ai dit cela! Je l'avais oublié, je me le rappelle à présent!
+
+--Ne l'oublie donc plus, dit Thérèse, qui se remit à lui parler avec
+douceur en le voyant apaisé, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est
+une fleur trop délicate pour se relever quand on l'a foulée aux pieds. N'y
+songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste expérience que
+tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractère. Tu le trouveras
+le jour où tu en seras digne. Quant à moi, je ne pourrais plus supporter
+tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mère te
+restera malgré toi et malgré tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitié,
+je ne te le cache pas, et je te le dis précisément pour que tu ne songes
+plus à reconquérir un amour dont tu serais humilié aussi bien que
+moi-même. Si tu veux que cette amitié, qui t'offense maintenant, te
+redevienne douce, tu n'as qu'à la mériter. Jusqu'à présent, tu n'en as pas
+eu l'occasion. Voilà qu'elle se présente: profites-en, quitte-moi sans
+faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un
+homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir
+pourquoi.
+
+--Laisse-moi pleurer, Thérèse, dit Laurent en se mettant à genoux,
+laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitié
+sainte qui a survécu en toi à l'amour brisé. Elle ne m'humilie pas comme
+tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme,
+tu sais bien que je ne peux jamais l'être; mais crois que je peux devenir
+bon. Ah! Thérèse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parlé
+plus tôt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta
+bonté et de ton dévouement, pauvre soeur de charité qui ne peux plus me
+rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thérèse, je méritais ce qui
+m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leçon me servira, je
+t'en réponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai
+comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passé et
+l'avenir!
+
+Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta à
+son cou en l'appelant son frère et son sauveur, et il s'écria en lui
+montrant Thérèse:
+
+--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez à l'hôtel Meurice,
+la dernière fois que nous nous sommes vus à Paris? «Si vous ne croyez pas
+pouvoir la rendre heureuse, brûlez-vous la cervelle ce soir plutôt que de
+retourner chez elle!» J'aurais dû le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, à
+présent, regardez-la, elle est plus changée que moi, la pauvre Thérèse!
+Elle a été brisée, et pourtant elle est venue m'arracher à la mort, quand
+elle aurait dû me maudire et m'abandonner!
+
+Le repentir de Laurent était véritable; Palmer en fut vivement attendri. A
+mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une éloquence
+persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thérèse, il lui dit:
+
+--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour
+lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guérir l'âme et le corps. Vous avez
+remporté la victoire. Il est sauvé; votre pauvre enfant! A présent, que
+voulez-vous faire?
+
+--Le quitter pour toujours, répondit Thérèse, ou, du moins, ne le revoir
+qu'après des années. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il
+reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle
+était ma résolution? C'est parce qu'elle est bien arrêtée que je retardais
+encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise
+inévitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-là, si elle
+était mauvaise.
+
+--Y avez-vous bien songé, Thérèse? dit Palmer rêveur. Êtes-vous bien sûre
+de ne pas faiblir au dernier moment?
+
+--J'en suis sûre.
+
+--Cet homme-là me parait irrésistible dans la douleur. Il arracherait la
+pitié des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thérèse, si vous lui cédez,
+vous êtes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que
+vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant!
+
+--Je le sais, répondit Thérèse; mais que me dites-vous donc là, mon ami?
+Êtes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublié que ma parole vous était
+engagée?
+
+Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son âme.
+
+Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour
+achever de se rétablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas:
+c'était la vérité. Les médecins lui conseillaient même de ne pas attendre
+les grandes chaleurs.
+
+De toute façon il fut décidé que l'on se séparerait à Florence. Thérèse
+n'avait d'autre projet arrêté pour elle-même que d'aller où Laurent
+n'irait pas; mais, en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle
+dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine, afin de
+l'empêcher de partir sans avoir recouvré les forces nécessaires.
+
+Cette semaine fut peut-être la meilleure de la vie de Laurent. Généreux,
+cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état de l'âme où il ne
+s'était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union
+avec Thérèse. La tendresse l'avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi.
+Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux
+_Cascines_, aux heures où la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se
+faisant une joie d'enfant d'aller dîner dans la campagne en donnant le
+bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant
+un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thérèse avec lui au
+théâtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinéraire de
+son voyage en Suisse. C'était une grande question de savoir s'il irait par
+Milan ou par Gênes. Il se décida enfin pour cette dernière voie, en
+prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre
+ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifié ou affaibli par les
+premières journées du voyage.
+
+Le jour du départ arriva. Laurent avait fait tous ses préparatifs avec une
+gaieté mélancolique. Étincelant de plaisanteries sur son costume, sur son
+bagage, sur la tournure hétéroclite qu'il allait avoir avec un certain
+manteau imperméable que Palmer l'avait forcé d'accepter et qui était alors
+une nouveauté dans le commerce, sur le baragouin français d'un domestique
+italien que Palmer lui avait choisi et qui était le meilleur homme du
+monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prévisions
+et toutes les gâteries de Thérèse, il avait des larmes plein les yeux,
+tout en riant aux éclats.
+
+La nuit qui précéda le dernier jour, il eut un léger accès de fièvre. Il
+en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire à petites journées était
+à la porte de l'hôtel. La matinée était fraîche. Thérèse s'inquiéta.
+
+--Accompagnez-le jusqu'à la Spezzia, lui dit Palmer. C'est là qu'il doit
+s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est là que je vous
+rejoindrai le lendemain de son départ. Il vient de me tomber sur la tête
+une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures.
+
+Thérèse, surprise de cette résolution et de cette proposition, refusa de
+partir avec Laurent.
+
+--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacité; il m'est
+impossible d'aller avec vous!
+
+--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas nécessaire que j'aille avec lui.
+
+--Si fait, reprit-il, il le faut.
+
+Thérèse crut comprendre que Palmer jugeait cette épreuve nécessaire. Elle
+s'en étonna et s'en inquiéta.
+
+--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous
+avez effectivement une affaire importante ici?
+
+--Oui, répondit-il, je vous la donne.
+
+--Eh bien, je reste.
+
+--Non, il faut que vous partiez.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu,
+vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez.
+
+Thérèse fit à la hâte un léger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et
+elle y monta auprès de Laurent, en criant à Palmer:
+
+--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans
+vingt-quatre heures.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Palmer, forcé réellement de rester à Florence et d'en éloigner Thérèse,
+fut frappé d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il
+redoutait n'existait pas. La chaîne ne pouvait pas être renouée. Laurent
+ne songea même pas à émouvoir les sens de Thérèse; mais, certain de
+n'avoir pas perdu son coeur, il résolut de reprendre son estime. Il le
+résolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il éprouva tout
+naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait
+grandi dans son esprit. S'il l'eût implorée en ce moment, elle lui eût
+résisté sans peine, elle l'eût peut-être méprisé. Il s'en garda bien, ou
+plutôt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspiré pour commettre une
+pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rôle du coeur
+brisé, de l'enfant soumis et châtié, si bien qu'au bout du voyage, Thérèse
+se demandait si ce n'était pas lui la victime de ce fatal amour.
+
+Pendant ces trois jours de tête-à-tête, Thérèse se trouva heureuse auprès
+de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ère de sentiments exquis,
+une route inexplorée, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-là
+marché seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans
+inquiétude et sans combat, un être pâle et faible, qui n'était plus pour
+ainsi dire qu'une âme, et qu'elle s'imaginait retrouver dès cette vie,
+dans le paradis des pures essences, comme on rêve de se retrouver après la
+mort.
+
+Et puis elle avait été profondément froissée et humiliée par lui,
+brouillée et irritée contre elle-même; cet amour, accepté avec tant de
+vaillance et de grandeur, lui avait laissé une flétrissure, comme eût fait
+un entraînement de pure galanterie. Il était venu un moment où elle
+s'était méprisée de s'être laissé si grossièrement tromper. Elle se
+sentait donc renaître, et elle se réconciliait avec le passé en voyant
+pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitié
+enthousiaste plus belle que la passion, même dans ses meilleurs jours.
+
+C'est le 10 mai qu'ils arrivèrent à la Spezzia, une petite ville
+pittoresque à demi génoise et à demi florentine, au fond d'une rade bleue
+et unie comme le plus beau ciel. Ce n'était pas encore la saison des bains
+de mer. Le pays était une solitude enchantée, le temps frais et délicieux.
+A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un
+peu fatigué, se décida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de
+transport; un petit bateau à vapeur partait pour Gênes deux fois par
+semaine. Thérèse fut contente que le jour du départ ne fût pas pour le
+soir même. C'étaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle
+lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir.
+
+Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'était jamais si bien
+porté. Il avait un sommeil et un appétit d'enfant. Cette douce langueur
+des premiers jours de la complète guérison jetait son âme dans un trouble
+délicieux. Le souvenir de sa vie passée s'effaçait comme un mauvais rêve.
+Il se sentait et se croyait transformé radicalement pour toujours. Dans ce
+renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculté de souffrir. Il
+quittait Thérèse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses
+larmes. Cette soumission aux arrêts de la destinée était à ses yeux une
+expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas
+provoquée, mais il l'acceptait au moment où il sentait le prix de ce qu'il
+avait méconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire
+qu'elle devait aimer Palmer, qu'il était le meilleur des amis et le plus
+grand des philosophes. Puis, il s'écriait tout à coup:
+
+--Ne me dis rien, chère Thérèse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas
+encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en
+mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de
+mieux?
+
+Thérèse ne prononça pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les
+moments où Laurent, moins héroïque, la questionnait indirectement, elle
+lui répondait:
+
+--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce
+que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas.
+
+Ils passèrent le dernier jour à parcourir en barque la rade de la Spezzia.
+Ils se faisaient mettre à terre de temps en temps pour cueillir sur les
+rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque
+dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur
+ces beaux rivages d'où s'élancent à pic des montagnes couvertes de
+buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, dès qu'ils apercevaient
+un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporté leur
+dîner, qu'ils mangèrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de
+lavande et de romarin. La journée passa comme un rêve, c'est-à-dire
+qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle résuma pourtant les plus
+douces émotions de deux existences.
+
+Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de
+loin la fumée du _Ferruccio_, le bateau à vapeur de la Spezzia, que l'on
+chauffait pour le départ, et ce nuage noir passait sur son âme. Thérèse
+vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au
+batelier ce qu'il y avait encore à voir dans la baie.
+
+--Il y a, répondit-il, l'île Palmaria et la carrière de marbre _portor_.
+Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe
+pour prendre la mer, car il s'arrête en face, à Porto-Venere, pour
+recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de
+gagner son bord. Je réponds de tout.
+
+Les deux amis se firent conduire à l'île Palmaria.
+
+C'est un bloc de marbre à pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce
+et fertile du côté du golfe: il y a de ce côté quelques habitations à
+mi-côte et deux villas sur le rivage. Cette île est plantée, comme une
+défense naturelle, à l'entrée du golfe; dont la passe est fort étroite
+entre l'île et le petit port jadis consacré à Vénus. De là le nom de
+Porto-Venere.
+
+Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poétique, mais sa
+situation sur les rochers nus, battus de flots agités, car ce sont les
+premiers flots de la véritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est
+des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un décor plus frappant pour
+caractériser un nid de pirates. Les maisons, noires et misérables, rongées
+par l'air salin, s'échelonnent, démesurément hautes, sur le roc inégal.
+Pas une vitre qui ne soit brisée à ces petites fenêtres, qui semblent des
+yeux inquiets occupés à guetter une proie à l'horizon. Pas un mur qui ne
+soit dépouillé de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles
+déchirées par la tempête. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions
+appuyées les unes contre les autres et près de crouler toutes ensemble.
+Tout cela monte jusqu'à l'extrémité du promontoire, où tout cesse
+brusquement, et que terminent un vieux fort tronqué et l'aiguille d'un
+petit clocher planté en vigie en face de l'immensité. Derrière ce tableau,
+qui forme un plan détaché sur les eaux marines, s'élèvent d'énormes
+rochers d'une teinte livide, dont la base, irisée par les reflets de la
+mer, semble plonger dans quelque chose d'indécis et d'impalpable comme la
+couleur du vide.
+
+C'est de la carrière de marbre de l'île Palmaria, de l'autre côté de
+l'étroite passe, que Laurent et Thérèse contemplaient cet ensemble
+pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton
+rougeâtre qui confondait en une seule masse, homogène d'aspect, les
+rochers, les vieux murs et les ruines, à ce point que tout, l'église même,
+semblait taillé dans le même bloc, tandis que les grands rochers du
+dernier plan baignaient dans une lumière d'un vert glauque.
+
+Laurent fut frappé de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un
+regard de peintre où Thérèse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les
+feux du ciel embrasé.
+
+--Dieu merci! pensa-t-elle, voilà enfin l'artiste qui se réveille!
+
+En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensée pour son
+art.
+
+La carrière n'offrant que l'intérêt d'un moment, celui de voir de gros
+blocs d'un beau marbre noir veiné de jaune d'or, Laurent voulut gravir la
+pente rapide de l'île pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avança,
+sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'à une corniche de lichens
+où il se vit tout à coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait
+la mer, qui avait rongé sa base et qui s'y brisait avec un bruit
+formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette côte si escarpée, fut saisi
+d'un tel vertige, que, sans Thérèse, qui l'avait suivi et qui le
+contraignit de glisser tout de son long en arrière, il se serait laissé
+tomber dans le gouffre.
+
+En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle
+l'avait vu dans la forêt de ***
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rêve?
+
+--Non! non! s'écria-t-il en se relevant et en s'attachant à elle comme
+s'il eût cru se retenir à une force immuable; ce n'est plus le rêve, c'est
+la réalité! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout à l'heure!
+c'est l'image de la vie où je vais retomber! c'est l'abîme qui va se
+creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que
+j'allais écouter la nuit dans la rade de Gênes, et qui me hurlait le
+blasphème aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerçais à
+dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abîme plus
+profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thérèse, Thérèse,
+sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie à ce monstre qui est là, et
+qui ouvre déjà sa gueule hideuse pour dévorer ton pauvre enfant?
+
+--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu?
+
+Il parut s'éveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de
+Thérèse; car, en l'interpellant, il s'était cru seul; et il se retourna
+avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'était autre
+chose que le bras tremblant et fatigué de son amie.
+
+--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accès, ce n'est rien.
+Partons!
+
+Et il descendit précipitamment le versant qu'il avait monté avec elle.
+
+_Le Ferruccio_ arrivait à toute vapeur du fond de la Spezzia.
+
+--Mon Dieu, le voilà! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant
+d'être ici!
+
+--Laurent! reprit Thérèse d'un ton sévère.
+
+--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voilà tranquille. Ne sais-tu pas
+qu'à présent il suffit d'un regard de toi pour que j'obéisse avec joie?
+Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content!
+Donne-moi ta main, Thérèse. Tu vois, je ne t'ai pas demandé un seul baiser
+depuis trois jours de tête-à-tête! Je ne te demande que cette main loyale.
+Souviens-toi du jour où tu m'as dit: «N'oublie jamais qu'avant d'être ta
+maîtresse, j'ai été ton amie!» Eh bien, voilà ce que tu souhaitais, je ne
+te suis plus rien, mais je suis à toi pour la vie!...
+
+Il s'élança dans la barque, croyant que Thérèse resterait sur le rivage de
+l'île, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonté
+à bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprès de lui. Elle voulait
+s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent,
+et qui s'était embarqué avec les paquets à la Spezzia, n'avait rien oublié
+de ce qui était nécessaire à son maître pour le voyage.
+
+Elle profita donc du temps d'arrêt que faisait le petit _steamer_ devant
+Porto-Venere, pour monter à bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en
+question, les y attendait. On se souvient que c'était un homme de
+confiance choisi par M. Palmer. Thérèse le prit à l'écart.
+
+--Vous avez la bourse de votre maître? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a
+chargé de veiller à tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confié?
+
+--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui
+son portefeuille.
+
+Thérèse avait examiné les poches des habits de Laurent pendant qu'il
+dormait. Elle avait trouvé le portefeuille, elle le savait à peu près
+vide. Laurent avait dépensé beaucoup à Florence; les frais de sa maladie
+avaient été très-considérables. Il avait remis à Palmer le reste de sa
+petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait
+pas regardés. En fait de dépense, Laurent était un véritable enfant, qui
+ne savait encore le prix de rien à l'étranger, pas même la valeur des
+monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confié à Vicentino lui
+paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la
+frontière pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prévoyance.
+
+Thérèse remit à Vicentino tout ce qu'elle possédait en ce moment en Italie,
+et même sans garder ce qui lui était nécessaire pour elle-même pendant
+quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le
+temps de reprendre quelques pièces d'or dans le rouleau qu'elle glissa
+précipitamment au domestique, en lui disant:
+
+--Voilà ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime
+mieux que vous vous en chargiez.
+
+Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernière poignée de
+main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrité et
+désespéré lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant,
+elle n'était plus pour lui qu'une mère, elle avait le droit d'agir comme
+elle le faisait.
+
+Laurent n'avait rien vu.
+
+--Encore un moment, Thérèse! lui dit-il d'une voix étranglée par les
+larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage
+de descendre à leurs barques.
+
+Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui était assez
+commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manière révoltante.
+Thérèse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu
+sur le rocher de Palmaria.
+
+--De quoi vous inquiétez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses
+gâteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies
+ensemble là-bas, dans les sables.
+
+Thérèse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'était comme un
+gage d'amour à lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indélicat ou tout
+au moins d'équivoque dans cette idée, et son instinct de femme s'y refusa;
+mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une
+des barques d'attente attachées à l'escale, un enfant qui présentait aux
+passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une
+dernière pièce de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au
+petit marchand, pendant que celui-ci lui lançait son plus beau bouquet
+par-dessus le bord; elle le reçut adroitement et le répandit dans la
+cabine de Laurent, qui comprit la suprême pudeur de son amie, mais qui ne
+sut jamais que ces violettes étaient payées avec la seule et dernière
+obole de Thérèse.
+
+Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique
+contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile
+d'olive ou petits négociants côtiers, passa auprès de Laurent, et, l'ayant
+regardé, lui dit:
+
+--Tiens! c'est vous!
+
+Ils se serrèrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de
+physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'était pourtant un de
+ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appelés, en parlant
+d'eux à Thérèse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il
+ajoutait dans ces moments-là: «Les gens de ma classe!» car il n'avait
+jamais de dépit contre Thérèse sans se rappeler qu'il était
+gentilhomme.
+
+Mais Laurent était bien amendé, et, au lieu de se réjouir de cette
+rencontre, il donna intérieurement au diable ce témoin importun de son
+dernier adieu à Thérèse. M. de Vérac, c'était le nom de l'ancien ami,
+connaissait Thérèse pour lui avoir été présenté par Laurent à Paris, et,
+l'ayant respectueusement saluée, il lui dit qu'il avait bien bonne chance
+de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage
+comme elle et Laurent.
+
+--Mais je ne suis pas des vôtres, répondit-elle; je reste ici, moi.
+
+--Comment, ici? Où? A Porto-Venere?
+
+--En Italie.
+
+--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions à Gênes, et il revient
+demain?
+
+--Non! dit Laurent impatienté de cette curiosité, qui lui parut
+indiscrète: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela
+vous étonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que
+j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous?
+
+--Non! dit Vérac en souriant; mais je ne suis pas forcé...
+
+--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacité
+un peu altière; j'ai mérité ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que
+mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigné être une
+soeur et une mère pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire;
+donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitié.
+
+Vérac fut très-surpris de ce qu'il entendait. C'était une histoire qui
+pour lui ne ressemblait à rien. Il s'éloigna par discrétion, après avoir
+dit à Thérèse que rien de beau ne l'étonnait de sa part; mais il observa
+du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thérèse, debout sur l'escale,
+pressée et poussée par les indigènes qui s'embrassaient tumultueusement et
+bruyamment au son de la cloche du départ, donna un baiser maternel au
+front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la
+barque, et se fit aborder à l'informe et sombre escalier de roches plates
+qui donnait entrée à la bourgade de Porto-Venere.
+
+Laurent s'étonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner à
+la Spezzia:
+
+--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est là sans doute qui
+l'attend!
+
+Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, après avoir pris la
+mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en
+jetant une dernière fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la
+plate-forme du vieux fort ruiné, une silhouette dont le soleil dorait
+encore la tête et les cheveux agités par le vent: c'était la chevelure
+blonde de Thérèse et sa forme adorée. Elle était seule. Laurent lui tendit
+les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir,
+et ses lèvres murmurèrent deux mots que la brise emporta:
+
+--Pardon! pardon!
+
+M. de Vérac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus
+chatouilleux de la terre à l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du
+regard de son ancien compagnon de débauche. Il mettait même une sorte
+d'orgueil à le braver en ce moment.
+
+Quand la côte eût disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis
+sur un banc auprès de Vérac.
+
+--Ah çà! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette étrange aventure! Vous
+m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de
+Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous êtes un homme célèbre, va
+me demander quel dénoûment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques,
+qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosité. Que
+répondrai-je?
+
+--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se
+résume en trois paroles. Faut-il vous les redire?
+
+--C'est donc vous qui l'avez abandonnée le premier? J'aime mieux cela pour
+vous!
+
+--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'être trahi, c'est une
+gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais
+autrefois avec vous, c'était notre code; mais j'ai tout à fait changé de
+notions sur tout cela depuis que j'ai aimé. J'ai trahi, j'ai été quitté,
+j'en suis au désespoir: donc, nos anciennes théories n'avaient pas le sens
+commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquée
+ensemble un argument qui me débarrasse de mon regret et de ma souffrance,
+et je dirai que vous avez raison.
+
+--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne
+pas. Je vous plains, puisque vous voilà malheureux; seulement, je me
+demande s'il existe une femme qui mérite d'être tant pleurée, et si
+mademoiselle Jacques n'eût pas mieux fait de vous pardonner une infidélité
+que de vous renvoyer désolé comme vous voilà. Pour une mère, je la trouve
+dure et vindicative!
+
+--C'est que vous ne savez pas combien j'ai été coupable et absurde. Une
+infidélité! elle me l'eût pardonnée, j'en suis sûr; mais des injures, des
+reproches... pis que cela, Vérac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se
+respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_
+
+--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'était
+pas? si c'était un simple moment d'humeur?
+
+--Non! c'était de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez,
+c'était pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle était à moi. Retenez
+cela, Vérac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne.
+Il est fort possible qu'un beau matin vous vous réveilliez harassé de faux
+plaisirs et violemment épris d'une femme honnête. Cela peut vous arriver
+tout comme à moi, car je ne vous crois pas plus débauché que je ne l'ai
+été. Eh bien, quand vous aurez vaincu la résistance de cette femme, il
+vous arrivera probablement ce qui m'est arrivé: c'est qu'ayant pris la
+funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on méprise, vous
+soyez condamné à retomber dans ces besoins de liberté farouche dont
+l'amour élevé a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage
+dompté par un enfant et toujours prêt à le dévorer pour rompre sa chaîne.
+Et, un jour que vous aurez tué le faible gardien, vous vous enfuirez tout
+seul, rugissant de joie et secouant la crinière; mais alors... alors les
+bêtes du désert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous
+n'aimerez plus la liberté. Si peu et si mal que votre coeur eût accepté le
+lien, il le regrettera dès qu'il l'aura brisé, et il se trouvera saisi de
+l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le
+libertinage. C'est là un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu
+vous préserve de le connaître! Et, en attendant, moquez-vous comme je
+faisais, moi! Cela n'empêchera pas votre jour de venir, si la débauche n'a
+pas encore fait de vous un cadavre!
+
+M. de Vérac laissa couler en souriant ce torrent d'idéal qu'il écoutait
+comme une cavatine bien chantée au Théâtre-Italien. Laurent était sincère
+à coup sûr; mais peut-être son auditeur avait-il raison de ne pas attacher
+trop d'importance à son désespoir.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Thérèse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait
+renvoyé la barque qu'elle avait prise le matin et payée d'avance à la
+Spezzia. Au moment où le batelier l'avait ramenée du bateau à vapeur à
+Porto-Venere, elle avait remarqué qu'il était ivre; elle avait craint de
+revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque
+sur cette côte, elle l'avait congédié.
+
+Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dénûment absolu où elle
+se trouvait. Rien n'était plus simple pourtant que de retourner à l'hôtel
+de _la Croix de Malte_, à la Spezzia, où elle était descendue la veille
+avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre
+là l'arrivée de Palmer; mais cette idée de n'avoir pas une obole et d'être
+forcée de devoir à Palmer son déjeuner du lendemain lui causa une
+répugnance, puérile peut-être, mais insurmontable, dans les termes où elle
+se trouvait avec lui. A cette répugnance se joignait une inquiétude assez
+vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqué la
+tristesse déchirante de son regard lorsqu'elle était partie de Florence.
+Elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'un obstacle à leur mariage s'était
+élevé tout à coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvénients
+réels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre
+l'obstacle, de quelque part qu'il pût venir. Thérèse obéit à une solution
+toute d'instinct, qui était de rester jusqu'à nouvel ordre à Porto-Venere.
+Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris à tout hasard avec
+elle, de quoi passer, n'importe où, quatre ou cinq jours. En fait de
+bijoux, elle avait une montre et une chaîne d'or; c'était un gage qu'elle
+pouvait laisser jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'argent de son travail, qui
+devait être arrivé à Gênes sous forme de mandat sur un banquier. Elle
+avait chargé Vicentino de prendre ses lettres à la poste restante de Gênes
+et de les lui envoyer à la Spezzia.
+
+Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere
+n'était pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du côté de la
+passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intérieur de la ville,
+tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en
+plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetés
+jusque vers le milieu de la rue. Cette rue étroite et rapide, toute pavée
+en dalles brutes, était encombrée d'enfants, de poules et de grands vases
+de cuivre placés sous les angles irréguliers formés par les toits, à
+l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le
+thermomètre de la localité: l'eau douce y est si rare, qu'aussitôt qu'un
+nuage paraît dans la direction du vent, les ménagères s'empressent de
+placer tous les récipients possibles devant leur porte, afin de ne rien
+perdre du bienfait que le ciel leur envoie.
+
+En passant devant ces portes béantes, Thérèse avisa un intérieur qui lui
+parut plus propre que les autres, et d'où s'exhalait une odeur d'huile un
+peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure
+douce et honnête lui inspira confiance, et justement cette femme la
+prévint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thérèse put
+donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air
+obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et
+demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit.
+
+--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et où vous
+serez plus tranquille que dans l'auberge, où vous entendriez les mariniers
+chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne
+voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la
+rue que vous me connaissiez avant de venir ici.
+
+--Soit, dit Thérèse, montrez-moi cette chambre.
+
+--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pièce
+vaste et misérable d'où l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer
+et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitié à première vue, sans
+trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge
+contre des liens qu'elle ne voulait pas être forcée d'accepter. C'est de
+là qu'elle écrivit le lendemain à sa mère:
+
+«Ma chère bien-aimée, me voilà tranquille depuis douze heures et en pleine
+possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou
+d'années! Tout a été remis en question en moi-même, et vous allez être
+juge de la situation.
+
+«Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoué et ne le sera
+pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai
+embarqué hier au soir. Si je n'ai pas sauvé sa pauvre âme, et je n'ose
+guère m'en flatter, du moins je l'ai amendée, et j'y ai fait entrer pour
+quelques instants la douceur de l'amitié. Si j'avais voulu l'en croire, il
+était pour jamais guéri de ses orages; mais je voyais bien, à ses
+contradictions et à ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce
+qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien définir qu'en
+l'appelant l'amour de ce qui n'est pas.
+
+«Hélas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maîtresse quelque chose comme
+la Vénus de Milo, animée du souffle de ma patronne sainte Thérèse, ou
+plutôt il faudrait que la même femme fut aujourd'hui Sapho et demain
+Jeanne d'Arc. Malheur à moi d'avoir pu croire qu'après m'avoir ornée dans
+son imagination de tous les attributs de la Divinité, il n'ouvrirait pas
+les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine,
+pour avoir pu accepter la tâche d'inspirer un culte! Mais non, je ne
+l'étais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas à moi; le jour où je me
+suis laissé porter sur cet autel, je lui disais: «Puisqu'il faut
+absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien
+mieux, adore-moi, hélas! sauf à me briser demain!»
+
+«Il m'a brisée! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prévu, et je
+m'y étais soumise d'avance.
+
+«Pourtant j'ai été faible, indignée et infortunée, quand cet affreux
+moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de
+guérir plus vite que je n'espérais.
+
+«Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que
+je l'épouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore?
+Que vous dirais-je, ma bien-aimée? Il me vient encore des scrupules et des
+craintes. Il y a peut-être de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu
+passer avec moi les derniers moments que j'ai passés avec Laurent: il m'a
+laissée seule avec lui trois jours, trois jours que je savais être et qui
+ont été sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il
+en répondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir à
+quoi s'en tenir? Il y a eu là, de sa part, je ne sais quel
+désintéressement romanesque ou quelle discrétion exagérée qui ne peut
+partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant
+donné à réfléchir.
+
+«Je vous ai écrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fût
+fait un devoir sacré de me réhabiliter, par le mariage, des affronts que
+je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance
+et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'être
+sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis
+désormais aimer.
+
+«Cependant aujourd'hui j'hésite, parce qu'il me semble qu'il se repent.
+Est-ce que je rêve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me
+suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent,
+il n'a pas attendu que je lui dise: «Je pars pour Florence;» il m'a dit:
+«Nous partons!» Les vingt nuits que j'ai passées au chevet de Laurent, il
+les a passées dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: «Vous vous
+tuez!» mais seulement: «Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.»
+Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'à ses yeux
+je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions
+comme adopté à nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa
+confiance et sa générosité augmentaient mon amour pour lui, et je lui
+savais un gré infini de le comprendre. Par là, il me relevait à mes
+propres yeux, et il me rendait fière de lui appartenir.
+
+«Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilité au dernier
+moment? Un obstacle imprévu? Avec la volonté dont je le sais doué, je ne
+crois guère aux obstacles; il semble plutôt qu'il ait voulu m'éprouver.
+Cela m'humilie, je l'avoue. Hélas! je suis devenue affreusement
+susceptible depuis que je suis déchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui
+comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela?
+
+«Ou bien peut-être a-t-il fait un retour sur lui-même et s'est-il dit
+enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empêcher de songer
+à moi: qu'y aurait-il là d'étonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un
+homme prudent et raisonnable. En découvrant en lui des trésors
+d'enthousiasme et de foi, j'ai été bien surprise. Ne pourrait-il pas être
+un de ces caractères qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent
+à aimer passionnément les victimes? C'est un instinct naturel aux gens
+forts, c'est la sublime pitié des coeurs heureux et purs! Il y a eu des
+moments où je me disais cela pour me réconcilier avec moi-même, quand
+j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout,
+qui m'avait attachée à lui!
+
+«Tout ce que je vous dis là, chère bien-aimée, je n'oserais pourtant le
+dire à Richard Palmer, s'il était là! Je craindrais que mes doutes ne lui
+fissent un chagrin affreux, et me voilà bien embarrassée, car ces doutes,
+je les ai malgré moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour
+demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en épousant une femme qu'il
+aime, dit-il, depuis dix ans, à qui il n'en a jamais dit le premier mot,
+et qu'il se décide à attaquer le jour où il la trouve sanglante et brisée
+sous les pieds d'un autre homme?
+
+«Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer où j'attends
+assez passivement le mot de ma destinée. Peut-être Palmer est-il à la
+Spezzia, à trois lieues d'ici. C'est là que nous nous étions donné
+rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutôt comme une peureuse, je
+ne peux pas me décider à aller lui dire: «Me voilà!» Non, non! s'il doute
+de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonné à l'autre cinq
+ou six outrages par jour. À celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un
+soupçon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut désormais un amour sublime
+ou rien! Ai-je donc cherché le sien? Il me l'a imposé en me disant: «Ce
+sera le ciel!» _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-être l'enfer
+qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompée. Eh bien, il ne faut pas que
+Palmer me trompe en se trompant lui-même; car, après cette nouvelle erreur,
+il ne me resterait plus qu'à nier tout, à me dire que, comme Laurent,
+j'ai à jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si
+avec cette certitude-là je supporterais la vie, moi!
+
+«Pardon, ma bien-aimée, mes agitations vous font du mal, j'en suis sûre,
+bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquiétude
+pour ma santé; je me porte à merveille, j'ai sous les yeux la plus belle
+mer, et sur la tête le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne
+manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-être demain vous
+écrirai-je que mes incertitudes sont évanouies. Aimez toujours votre
+Thérèse, qui vous adore.»
+
+Palmer était, en effet, à la Spezzia depuis la veille. Il était arrivé à
+dessein juste une heure après le départ du _Ferruccio_. Ne trouvant pas
+Thérèse à _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait dû embarquer
+Laurent à l'entrée du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul à
+neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait à
+l'hôtel. Le brave garçon n'était pas sujet à s'enivrer. Il avait été
+_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, après avoir dîné sur
+l'herbe avec Thérèse, lui avait donnée, et qu'il avait bue pendant la
+station des deux amis à l'île de Palmaria, si bien qu'il se souvenait
+assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ à bord du
+_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ à
+Porto-Venere.
+
+Si Palmer l'eût interrogé avec calme, il eût bientôt découvert que les
+idées du barcarolle n'étaient pas très-nettes sur le dernier point; mais
+Palmer, avec son air grave et impassible, était très-irritable et
+très-passionné. Il crut que Thérèse était partie avec Laurent, partie en
+rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vérité. Il
+se le tint pour dit, et rentra à l'hôtel, où il passa une nuit terrible.
+
+Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes proposé
+d'écrire. Nous avons intitulé notre récit _Elle el lui_, c'est-à-dire
+Thérèse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est
+nécessaire d'en dire pour faire comprendre les événements auxquels il se
+trouva mêlé, et nous pensons que son caractère sera suffisamment expliqué
+par sa conduite. Hâtons-nous de dire seulement en trois mots que Richard
+était aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil,
+l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractère n'était
+pas toujours à la hauteur de l'idée qu'il s'en était faite, et qu'en
+voulant s'élever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait
+un rêve généreux, mais peut-être irréalisable en amour.
+
+Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie à des
+pensées de suicide, dont le détourna cependant une sorte de mépris pour
+Thérèse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui
+donna les conseils de la raison. Thérèse était femme, et il n'eût pas dû
+la soumettre à une épreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en était ainsi,
+puisque Thérèse, placée si haut dans son estime, avait été vaincue par une
+passion déplorable après des promesses sacrées, il ne fallait plus croire
+à aucune femme, et aucune femme ne méritait le sacrifice de la vie d'un
+galant homme. Palmer en était là, lorsqu'il vit aborder près du lieu où il
+se trouvait un élégant canot noir, monté par un officier de marine. Les
+huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince
+embarcation sur le flot tranquille relevèrent leurs rames blanches en
+signe de respect avec une précision militaire; l'officier mit pied à terre
+et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin.
+
+C'était le capitaine Lawson, commandant la frégate américaine _l'Union_,
+en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances
+maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs années,
+des navires destinés à protéger leurs relations commerciales dans les
+différents parages du globe.
+
+Lawson était l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donné à Thérèse une
+lettre de recommandation pour lui, dans le cas où elle voudrait visiter le
+navire en parcourant la rade.
+
+Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien.
+Il n'avait reçu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part.
+Il l'emmena déjeuner à son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_
+quittait la station à la fin du printemps; Palmer caressa l'idée de
+profiter de l'occasion pour retourner en Amérique. Tout lui semblait rompu
+entre Thérèse et lui; pourtant il résolut de rester à la Spezzia, la vue
+de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les
+moments difficiles de sa vie.
+
+Il y était depuis trois jours, habitant le navire américain beaucoup plus
+que l'hôtel de _la Croix de Malte_, s'efforçant de reprendre goût aux
+études sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie,
+lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin à déjeuner, moitié riant, moitié
+soupirant, qu'il était tombé amoureux depuis la veille, et que l'objet de
+sa passion était un problème sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un
+homme du monde comme M. Palmer.
+
+C'était une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq à trente ans. Il ne
+l'avait vue qu'à une fenêtre où elle était assise, faisant de la dentelle.
+La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute
+la côte génoise. C'était autrefois une branche de commerce que les métiers
+ont minée, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes
+et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne était épris
+appartenait à la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de
+travail, mais encore par la pauvreté du gîte où il l'avait aperçue.
+Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui
+causaient du doute. Elle avait des cheveux ondés qui n'étaient ni bruns ni
+blonds, des yeux rêveurs, un teint pâle. Elle avait très-bien vu que, de
+l'auberge où il s'était réfugié contre la pluie, le jeune officier la
+contemplait avec curiosité. Elle n'avait daigné ni l'encourager, ni se
+soustraire à ses regards. Elle lui avait offert l'image désespérante de
+l'indifférence personnifiée.
+
+Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrogé l'aubergiste de Porto
+Venere. Celle-ci lui avait répondu que l'étrangère était là depuis trois
+jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa
+nièce et qui mentait probablement, car c'était une vieille intrigante qui
+louait une mauvaise chambre au détriment de l'auberge attitrée et patentée,
+et qui se mêlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais
+qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce,
+méritait le mépris des gens établis et des voyageurs qui se
+respectent.
+
+En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus pressé
+que d'aller chez la vieille et de lui demander à loger pour un de ses amis
+qu'il attendait, espérant, à la faveur de cette histoire, la faire causer
+et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille
+avait été impénétrable et même incorruptible.
+
+Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue éveilla
+l'attention de Palmer. Ce pouvait être celui de Thérèse; mais que
+faisait-elle et pourquoi se cachait-elle à Porto-Venere? Sans doute, elle
+n'y était pas seule; Laurent devait être caché dans quelque autre coin.
+Palmer agita en lui-même la question de savoir s'il s'en irait en Chine
+pour n'être pas témoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus
+raisonnable, qui était de savoir à quoi s'en tenir.
+
+Il se fit conduire aussitôt à Porto-Venere et n'eut pas de peine à y
+découvrir Thérèse, logée et occupée ainsi qu'on le lui avait raconté.
+L'explication fut vive et franche. Tous deux étaient trop sincères pour se
+bouder; aussi tous deux s'avouèrent-ils qu'ils avaient eu beaucoup
+d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas été averti par
+Thérèse du lieu de sa retraite, Thérèse pour n'avoir pas été mieux
+cherchée et plus tôt retrouvée par Palmer.
+
+--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir
+comme abandonnée à un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas!
+
+--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi étiez-vous
+triste et comme désespéré en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en
+arrivant ici, vous n'ayez pas su découvrir où j'étais dès le premier jour?
+Vous avez donc supposé que j'étais partie, et qu'il était inutile de me
+chercher?
+
+--Écoutez-moi, dit Palmer éludant la question, et vous verrez que j'ai eu,
+depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la
+tête. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et
+pouvant prétendre à vous épouser, j'ai passé à côté d'un bonheur dont le
+regret et le rêve ne m'ont jamais quitté. J'étais dès lors l'amant d'une
+femme qui s'est jouée de moi de mille manières. Je me croyais, je me suis
+cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protéger. Enfin
+elle a mis le comble à son ingratitude et à sa perfidie, et j'ai pu
+l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-même. Eh bien, cette femme que
+je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvée à Florence au moment où
+Laurent devait partir. Abandonnée d'un nouvel amant qui m'avait succédé,
+elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois déjà elle m'avait
+trouvé généreux ou faible! Elle m'écrivait une lettre de menaces, et,
+feignant une jalousie absurde, elle prétendait venir vous insulter en ma
+présence. Je la savais femme à ne reculer devant aucun scandale, et je ne
+voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement témoin de ses
+fureurs. Je ne pus la décider à ne pas se montrer, qu'en lui promettant
+d'avoir une explication avec elle le jour même. Elle demeurait précisément
+dans l'hôtel où nous logions auprès de notre malade, et, quand le voiturin
+qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle était là, résolue
+à faire un esclandre. Son thème odieux et ridicule était de crier, devant
+tous les gens de l'hôtel et de la rue, que je partageais ma nouvelle
+maîtresse avec Laurent de Fauvel. Voilà pourquoi je vous fis partir avec
+lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous
+compromettre, et sans vous exposer à la voir ou à l'entendre. A présent,
+ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre à une épreuve en vous laissant,
+seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez
+pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de
+l'enfer se sont mises après moi.
+
+--Et voilà ce que je vous reproche, dit Thérèse.
+
+--Ah! que voulez-vous! s'écria Palmer, j'ai été si odieusement trompé dans
+ma vie! Cette misérable femme avait remué en moi tout un monde d'amertume
+et de mépris.
+
+--Et ce mépris a rejailli sur moi?
+
+--Oh! ne dites pas cela, Thérèse,
+
+--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai été bien trompée, et je croyais en
+vous quand même.
+
+--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir été forcé de vous
+confier mon passé. Vous allez croire qu'il peut réagir sur mon avenir, et
+que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai été
+abreuvé. Voyons, voyons, ma chère Thérèse, chassons ces tristes pensées.
+Vous êtes ici dans un endroit à donner le _spleen_. La barque nous attend;
+venez vous établir à la Spezzia.
+
+--Non, dit Thérèse, je reste ici, moi.
+
+--Comment? qu'est-ce donc? du dépit entre nous?
+
+--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous,
+je n’en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre
+affection soit un idéal de sincérité, car j'y veux, quant à moi, faire
+tout ce qui est possible à une âme croyante; mais je ne vous savais pas
+jaloux, vous l'avez été et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est
+pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est
+tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande où
+nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer,
+j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et à la
+solitude.
+
+«Ces nouveaux tourments qui semblent se préparer, ce n'est pas pour moi
+seule que je les redoute; s'il était possible qu'en amour l'un des deux
+fût heureux quand l'autre souffre, la route du dévouement serait toute
+tracée et facile à suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien:
+je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voilà
+donc entraînée à gâter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne
+inoffensive, et je commence à faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi;
+nous pensions nous connaître, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui
+m'avait charmé en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez
+déjà plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'étais
+il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais
+maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des
+doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais
+un calcul en vous épousant? Oh! ne dites pas que cette idée ne vous
+viendra jamais; elle vous viendra malgré vous. Je sais trop comment d'un
+soupçon on passe à un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un
+premier désenchantement à un dégoût injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai
+assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire,
+je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit dès le
+premier jour, et, si vous l'avez oublié, moi, je m'en souviens. Éloignons
+donc cette idée de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends
+provisoirement ma parole, jusqu'à ce que je puisse compter sur votre
+estime, telle que je croyais la posséder. Si vous ne voulez pas vous
+soumettre à une épreuve, quittons-nous tout de suite. Quant à moi, je vous
+jure que je ne veux rien vous devoir, pas même le plus léger service, dans
+la position où je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut
+que vous compreniez ma volonté. Je me trouve ici logée et nourrie sur
+parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confié à Vicentino pour les
+frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la
+dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que
+je reçoive de Gênes l'argent qui m'est dû, je peux gagner ici, au jour le
+jour, de quoi, sinon récompenser, du moins défrayer ma bonne hôtesse de la
+très-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'éprouve ni humiliations,
+ni souffrance de cet état de choses, et il faut qu'il dure jusqu'à ce que
+mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai à prendre. Jusque-là,
+retournez à la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de
+la dentelle, tout en causant avec vous.
+
+Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grâce. Il espérait
+regagner la confiance de Thérèse, et il sentait bien l'avoir ébranlée par
+sa faute.
+
+
+
+
+X
+
+
+Quelques jours après, Thérèse reçut une lettre de Genève. Laurent s'y
+accusait par écrit de tout ce dont il s'était accusé en paroles, comme
+s'il eût voulu consacrer ainsi le témoignage de son repentir.
+
+«Non, disait-il, je n'ai pas su te mériter. J'ai été indigne d'un amour si
+généreux, si pur et si désintéressé. J'ai lassé ta patience, ô ma soeur, ô
+ma mère! Les anges aussi se fussent lassés de moi! Ah! Thérèse, à mesure
+que je reviens à la santé et à la vie, mes souvenirs s'éclaircissent, et
+je regarde dans mon passé comme dans un miroir qui me montre le spectre
+d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sûr, ce
+malheureux était en démence; ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers
+cette épouvantable maladie physique dont tu m'as sauvé par miracle, j'ai
+pu, trois et quatre mois d'avance, être sous le coup d'une maladie morale
+qui m'ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela
+était, n'aurais-tu pas dû me pardonner?... Mais ce que je dis là, hélas!
+n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale?
+Celui qui tue son père ne pourrait-il pas invoquer la même excuse que moi?
+Le bien, le mal, voici la première fois que cette notion me tourmente.
+Avant de te connaître, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimée, je
+n'y avais jamais songé. Le mal était pour moi un monstre de bas étage, la
+bête apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des
+hommes dans les bas-fonds infects de la société; le mal! pouvait-il
+approcher de moi, l'homme de la vie élégante, le beau de Paris, le noble
+fils des Muses! Ah! imbécile que j'étais, je me figurais donc, parce que
+j'avais la barbe parfumée et les mains bien gantées, que mes caresses
+purifiaient la grande prostituée des nations, l'orgie, ma fiancée, qui
+m'avait lié à elle d'une chaîne aussi noble que celle qui lie les forçats
+dans les bagnes? Et je t'ai immolée, ma pauvre douce maîtresse, à mon
+brutal égoïsme, et, après cela, j'ai relevé la tête en disant: «C'était
+mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait être mal de ce que j'ai le
+droit de faire!» Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai été criminel;
+et je ne m'en suis pas douté! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre,
+toi mon seul bien, le seul être qui m'eût jamais aimé et qui fût capable
+d'aimer l'enfant ingrat et insensé que j'étais! C'est seulement quand j'ai
+vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux,
+que j'ai compris que j'étais à jamais seul et abandonné sur la terre!»
+
+Une longue partie de cette première lettre était écrite sur un ton
+d'exaltation dont la sincérité se trouvait confirmée par des détails de
+réalité et un brusque changement de ton, caractéristique chez Laurent.
+
+«Croirais-tu qu'en arrivant à Genève, la première chose que j'aie faite
+avant de songer à t'écrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet
+d'été, fort joli, ma foi, et très-bien coupé, que j'ai trouvé chez un
+tailleur français, rencontre agréable pour un voyageur pressé de quitter
+cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voilà donc courant les rues
+de Genève, enchanté de mon gilet neuf, et m'arrêtant devant la boutique
+d'un libraire où une certaine édition de Byron, reliée avec un grand goût,
+me paraissait une tentation irrésistible. Que lire en voyage? Je ne peux
+pas souffrir les livres de voyage précisément, à moins qu'ils ne parlent
+de pays où je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poëtes, qui vous
+promènent dans le monde de leurs rêves, et je me suis payé cette édition.
+Et puis j'ai suivi au hasard une très-jolie fille court vêtue qui passait
+devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre
+d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus à mon gilet qu'à
+elle. Tout à coup elle a pris à droite, et moi à gauche sans m'en
+apercevoir, et je me suis trouvé de retour à mon hôtel, où, en voulant
+serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouvé les violettes
+doubles que tu avais semées dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos
+adieux. Je les avais ramassées une à une avec soin, et je les gardais
+comme une relique; mais voilà qu'elles m'ont fait pleurer comme une
+gouttière, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait été le principal
+événement de ma matinée, je me suis dit:
+
+«--Voilà pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aimé!»
+
+Ailleurs, il disait:
+
+«Tu m'as fait promettre de soigner ma santé, en me disant: «Puisque c'est
+moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te
+défendre de la perdre.» Hélas! ma Thérèse, que veux-tu donc que j'en fasse,
+de cette maudite santé qui commence à m'enivrer comme le vin nouveau? Le
+printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais
+dépend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le véritable amour, toi,
+et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que
+tu n'as pas fait? Où la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non,
+certes: il n'y a là que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien
+sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire,
+ma pauvre amie, que ceux à qui l'on se sacrifie ne le méritent guère; mais
+moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me résoudre à partager
+avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'épouser alors? Oh!
+pour le coup, Thérèse, tu ne peux pas penser à cela sans rire... ou sans
+trembler. Moi, enchaîné de par la loi, quand je ne peux pas seulement
+l'être par ma propre volonté!
+
+«J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux.
+J'ai fait la cour à cette fidèle amante, et je l'ai eue pour une perruche
+verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naïvement:
+«Dame! c'est sa faute, à _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!» Et,
+depuis ce jour-là, je me suis promis de ne jamais aimer une femme
+entretenue, c'est-à-dire un être qui a envie de tout ce que son amant ne
+lui donne pas.
+
+«Alors, en fait de maîtresse, je ne vois plus qu'une aventurière, comme on
+en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nées princesses, mais qui
+ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche
+pour combler les abîmes de ces passés-là.--Une actrice en renom? Cela m'a
+tenté souvent; mais il faudrait que ma maîtresse renonçât au public, et
+c'est là un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non,
+Thérèse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que
+je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne à mon ancienne
+vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillée en moi
+par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas
+ainsi: des femmes pour les sens et une maîtresse pour mon âme? Il ne
+dépend ni de toi, ni de moi, Thérèse, que tu ne sois pas cette maîtresse,
+cet idéal rêvé, perdu, pleuré, et rêvé plus que jamais. Tu ne peux t'en
+offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma
+pensée sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse
+jamais dire: «Je l'ai remplacée, cette Thérèse.»
+
+»Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusée
+pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passés
+ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait
+encore du mal. Eh bien, tu t'es trompée. Cela m'aurait tué lorsque pour la
+première fois je t'ai questionnée avec emportement sur son compte: j'étais
+encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu
+m'as laissé deviner le _secret_ que tu n'étais pas forcée de me confier,
+j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je
+réparais toutes mes fautes. J'ai examiné attentivement votre manière
+d'être ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnément et qu'il me
+témoignait pourtant la tendresse d'un père. Cela, vois-tu, Thérèse, m'a
+bouleversé. Je n'avais pas l'idée de cette générosité, de cette grandeur
+dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sûr de toi, lui! comme il te
+comprend, comme il te mérite par conséquent! Cela m'a rappelé le temps où
+je te disais: «Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!» Ah! quel odieux
+sentiment j'avais alors dans l'âme! Je voulais être délivré de ton amour,
+qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais répondu: «Eh
+bien, je l'aime!...» je t'aurais tuée?
+
+«Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait déjà, et il n'a pas craint de se
+consacrer à toi au moment où peut-être tu m'aimais encore! Moi, en
+pareille circonstance, je n'aurais jamais osé me risquer. J'avais une trop
+belle dose de cet orgueil que nous portons si fièrement, nous autres
+hommes du monde, et qui a été si bien inventé par les sots pour nous
+empêcher de vouloir conquérir le bonheur à nos risques et périls, ou de
+savoir seulement le ressaisir quand il nous échappe.
+
+»Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te
+disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais déjà, et
+c'est là ce qui achevait de m'éloigner de toi. Il y a eu, dans les
+derniers temps, bien des heures où j'ai été prêt à me jeter à tes pieds;
+j'étais arrêté par cette idée: «Il est trop tard, elle en aime un autre.
+Je l'ai voulu, mais elle n'eût pas dû le vouloir. Donc, elle est indigne
+de moi!»
+
+«Voilà comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sûr à
+présent, si j'étais revenu à toi sincèrement, quand même tu aurais
+commencé à aimer Dick, tu me l'aurais sacrifié. Tu aurais recommencé ce
+martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de
+m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thérèse, c'est là ce qui m'a
+donné la force de me sauver à Florence sans te dire un seul mot. Je
+sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre
+manière de réparer mes torts que de te laisser seule auprès d'un homme qui
+t'aimait véritablement.
+
+«C'est encore là ce qui a soutenu mon courage à la Spezzia, durant cette
+journée où j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grâce; mais cette
+détestable pensée ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie.
+Je ne sais pas si tu avais dit à ce batelier de ne pas nous perdre de vue;
+mais c'était bien inutile, va! Je me serais jeté dans la mer plutôt que de
+vouloir trahir la confiance que Palmer me témoignait en nous laissant
+ensemble.
+
+«Dis-le-lui donc, à lui, que je t'aime véritablement, autant que je puis
+aimer. Dis-lui que c'est à lui, autant qu'à toi, que je dois de m'être
+condamné et exécuté comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour
+accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-même à
+présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai été un sot ou un lâche
+de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel, sauf à abandonner ensuite, en
+lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thérèse, c'est
+ainsi que, moi-même, j'eusse probablement jugé chez un autre la conduite
+que j'ai pourtant tenue vis-à-vis de toi et de Palmer avec autant de
+résolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je
+ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends
+justice. «Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin
+de là, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force
+aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met à
+penser à ce qu'il eût pu être et à ce qu'il est maintenant pour toi, sa
+tête s'égare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec
+orgueil: «J'aurais pu troubler, disputer et peut-être détruire ce bonheur:
+je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit
+maintenant à l'amitié de Thérèse.»
+
+Thérèse répondit avec tendresse à son pauvre enfant. C'est sous ce titre
+qu'il était désormais enseveli et comme embaumé dans le sanctuaire du
+passé... Thérèse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer.
+Il ne lui semblait pas qu'elle pût jamais regretter le temps où, tous les
+matins, elle s'éveillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait
+pas lui tomber sur la tête.
+
+Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse
+s'était emparée d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de
+Porto-Venere. C'était comme un détachement de la vie qui, par moment,
+n'était pas sans charme pour elle; mais c'était quelque chose de morne et
+d'abattu qui n'était pas dans son caractère et qu'elle ne s'expliquait pas
+à elle-même.
+
+Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait à propos de
+Palmer: elle lui en fit brièvement le plus grand éloge et lui dit de sa
+part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se résoudre à le
+prendre pour confident de leur intimité. Elle répugnait à faire part de sa
+véritable situation, c'est-à-dire à confier des engagements sur lesquels
+elle ne s'était pas dit à elle-même son dernier mot. Et, quand même elle
+eût été fixée, n'eût-il pas été trop tôt pour dire à Laurent: «Vous
+souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!»
+
+L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit
+de la dentelle pendant quinze jours avec une persévérance qui désolait
+Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin à la tête de quelques billets de banque,
+elle paya largement sa bonne hôtesse et se permit de sortir avec Palmer
+pour se promener autour du golfe; mais elle désira rester à Porto-Venere
+encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait à
+cette morne et misérable résidence.
+
+Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se
+définissent. C'est avec sa mère que Thérèse venait à bout, dans ses
+lettres, de s'épancher.
+
+«Je suis encore ici, lui écrivait-elle au mois de juillet, en dépit d'une
+chaleur dévorante. Je me suis attachée comme un coquillage à ce rocher où
+jamais un arbre n'a pu songer à pousser, mais où soufflent des brises
+énergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue
+continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue
+en quelque sorte nécessaire. Le pays que j'ai derrière moi, et qu'en moins
+de deux heures je peux gagner en barque, était ravissant au printemps. En
+s'enfonçant dans les terres au fond du golfe, à deux ou trois lieues de la
+côte, on découvre les sites les plus étranges. Il y a une certaine région
+de terrains déchirés par je ne sais quels anciens tremblements de terre,
+qui présente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines
+de sable rouge recouvertes de pins et de bruyères, s'échelonnant les unes
+sur les autres, et offrant sur leurs crêtes d'assez larges voies
+naturelles qui tout à coup tombent à pic dans les abîmes et vous laissent
+fort embarrassé de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se
+trompe dans le dédale des petits sentiers battus par les pieds des
+troupeaux, on arrive à d'autres abîmes, et nous sommes restés quelquefois,
+Palmer et moi, des heures entières sur ces sommets boisés, sans retrouver
+le chemin qui nous y avait amenés. De là, on plonge sur une immensité de
+pays cultivé, coupé de place en place avec une sorte de régularité par ces
+accidents étranges, et au delà de cette immensité se déploie l'immensité
+bleue de la mer. De ce côté-là, il semble que l'horizon n'ait pas de
+limites. Du côté du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont
+les crêtes, hardiment dessinées, étaient encore couvertes de neige quand
+je suis arrivée ici. «Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes
+en fleurs et de ces arbres de bruyère blanche qui répandaient un parfum si
+frais et si fin aux premiers jours de mai. C'était alors un paradis
+terrestre: ces bois étaient pleins de faux ébéniers, d'arbres de Judée, de
+genêts odorants et de cytises étincelant comme de l'or au milieu des noirs
+buissons de myrte. A présent, tout est brûlé, les pins exhalent une odeur
+acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfumés naguère, n'offrent
+plus que des tiges coupées, noires comme si le feu y avait passé; les
+moissons enlevées, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de
+grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre
+heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie
+boisée du pays, le retour n'est pas agréable, et toutes les hauteurs qui
+entourent immédiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont
+si nues, que c'est encore à Porto-Venere et dans l'île Palmaria que l'on
+peut respirer le mieux.
+
+«Et puis il y a un fléau à la Spezzia: ce sont les moustiques engendrés
+par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marécages
+que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des
+terres qui nous gêne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes
+par conséquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre,
+quelles tempêtes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau
+qui change de couleur et de sentiment à chaque minute du jour et de la
+nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous
+représenter l'effroyable variété; tous les sanglots du désespoir, toutes
+les imprécations de l'enfer s'y sont donné rendez-vous, et, de ma petite
+fenêtre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abîme qui tantôt rugissent
+une bacchanale sans nom, tantôt chantent des hymnes sauvages encore
+redoutables dans leur plus grand apaisement.
+
+«Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les goûts champêtres
+et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai
+pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit?
+Peut-être! Nous sommes de si étranges créatures, nous autres femmes! Il
+faut que je vous le confesse, ma bien-aimée, j'ai passé bien des jours
+avant de m'habituer à me passer de mon supplice, je ne savais que faire de
+moi, n'ayant plus personne à servir et à soigner. Il eût fallu que Palmer
+fût un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, dès qu'il a fait mine
+de l'être, je me suis révoltée, et, à présent qu'il est redevenu bon comme
+un ange, je ne sais plus à qui m'en prendre de l'épouvantable ennui qui
+m'envahit par moments. Hélas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le
+dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-même, ou, si je le sais,
+de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du
+pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les
+toits, ou plutôt sur les toits, et où je me plais à être seule, ignorée,
+oubliée du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre
+travail que celui qui me plaît. Je fais poser des petits enfants, et je
+m'amuse à composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si
+je ne vous dis pas où j'en suis de mon coeur et de ma volonté, vous serez
+encore plus inquiète. Eh bien, sachez-le, je suis bien décidée à épouser
+Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me résoudre à fixer
+l'époque du mariage, je crains pour lui et pour moi-même le lendemain de
+cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'âge des illusions, et,
+après une vie comme la mienne, on a cent ans d'expérience et, par
+conséquent, de terreurs! Je me suis crue absolument détachée de Laurent,
+je l'étais absolument en effet à Gênes, le jour où il me dit que j'étais
+son fléau, l'assassin de son génie et de sa gloire. A présent, je ne me
+sens plus si indépendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les
+lettres adorables de douceur et d'abnégation qu'il m'a écrites pendant ces
+deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore à ce
+malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon
+complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage.
+Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour où il
+aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aimée,
+je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui;
+mais, le jour où Palmer voudra briser l'amitié qui a survécu en moi à
+cette malheureuse passion, peut-être n'aimerai-je plus Palmer.
+
+«Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'être un
+grand philosophe, et il persiste à croire que ce qui lui paraît juste et
+bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect à ses yeux. Moi aussi, je le
+crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les
+compter, sur la situation calme et douce où nous voici. J'ai des accès de
+spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas très-clairvoyant
+et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent
+appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouché. Si le
+mal futur se borne à ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrités et
+l'esprit assombri sans qu'il s'en aperçoive et s'en affecte, nous pourrons
+vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait à scruter mes
+regards distraits, à vouloir percer le voile de mes rêveries, à faire
+enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes
+heures de défaillance morale, je ne me sens plus de force à lutter, et
+j'aimerais mieux que l'on me tuât tout de suite, ce serait plus tôt fait.»
+
+Thérèse reçut de Laurent à la même époque une lettre si ardente, qu'elle
+en fut inquiète. Ce n'était plus l'enthousiasme de l'amitié, c'était celui
+de l'amour. Le silence que Thérèse avait gardé sur ses relations avec
+Palmer avait rendu à l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne
+pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour
+retourner à la vie de plaisir. Le dégoût l'avait saisi à la gorge.
+
+«Ah! Thérèse, lui disait-il, je t'ai reproché autrefois d'aimer trop
+chastement et d'être plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment
+ai-je pu blasphémer ainsi? Depuis que je cherche à me rattacher au vice,
+c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que
+je vois me disent que je suis bon à faire un moine. Non, non, je
+n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette
+douceur maternelle qui me couvait durant des heures entières d'un sourire
+attendri et placide, ces épanchements du coeur, ces aspirations de
+l'intelligence, ce poème à deux dont nous étions les auteurs et les
+personnages sans y songer. Thérèse, si tu n'es pas à Palmer, tu ne peux
+être qu'à moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces émotions ardentes, ces
+attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc été mauvais? N'y en
+a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches,
+toi, la femme dévouée? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne
+m'as-tu pas appelé quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton
+cher supplice et ton tourment nécessaire? Souviens-toi, souviens-toi,
+Thérèse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en
+meurs! N'ai-je pas assez expié? Voilà trois mois d'agonie pour mon
+âme!...»
+
+Puis venaient des reproches. Thérèse lui en avait dit trop ou trop peu.
+Les expressions de son amitié étaient trop vives si ce n'était que de
+l'amitié, trop froides et trop prudentes si c'était de l'amour. Il fallait
+qu'elle eût le courage de le faire vivre ou mourir.
+
+Thérèse se décida à lui répondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle
+comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage
+qu'elle ne pouvait se résoudre à regarder comme une résolution arrêtée.
+Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter à
+l'orgueil de Laurent.
+
+«Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prétendais, pour
+te punir, que j'ai donné mon coeur et ma vie à un autre. Non, tu étais
+pleinement pardonné le jour où j'ai répondu à l'affection de Palmer, et la
+preuve, c'est que j'ai couru à Florence avec lui. Crois-tu donc, mon
+pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne
+fusse réellement là qu'une soeur de charité»? Non, non, ce n'était pas le
+devoir, qui m'enchaînait à ton chevet, c'était la tendresse d'une mère.
+Est-ce qu'une mère ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours
+ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer à ce que je dois à
+Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me
+retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer,
+et que je l'aime. S'il m'eût fallu passer de tes bras dans ceux de ton
+ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais ç'a été le contraire. C'est en
+nous jurant l'un à l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner
+jamais, que nos mains se sont unies.»
+
+Thérèse montra cette lettre à Palmer, qui en fut vivement ému et voulut
+écrire de son côté, à Laurent, pour lui faire les mêmes promesses de
+sollicitude constante et d'affection vraie.
+
+Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommencé un
+rêve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord;
+mais il résolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de
+porter. Il se fit en lui une de ces révolutions soudaines et complètes qui
+étaient tantôt le fléau, tantôt le salut de sa vie, et il écrivit à
+Thérèse:
+
+«Sois bénie, ma soeur adorée; je suis heureux, je suis fier de ton amitié
+fidèle, et celle de Palmer m'a touché jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu
+plus tôt, méchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en
+effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue
+seule et triste que je revenais me mettre à tes pieds pour te dire: «Eh
+bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes
+tristesses, tes ennuis et ta solitude.» N'était-ce pas mon devoir et mon
+droit?--Mais tu es heureuse, Thérèse, et moi aussi par conséquent! Je te
+bénis de me l'avoir dit. Me voilà donc enfin délivré des remords qui me
+rongeaient le coeur! Je veux marcher la tête haute, aspirer l'air à pleine
+poitrine et me dire que je n'ai pas souillé et gâté la vie de la meilleure
+des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie
+généreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait
+autrefois!
+
+«Ma chère Thérèse, mon cher Palmer, vous êtes mes deux anges gardiens.
+Vous m'avez porté bonheur. Grâce à vous enfin, je sens que j'étais né pour
+autre chose que la vie que j'ai menée. Je renais, je sens l'air du ciel
+descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphère. Mon être se
+transforme. Je vais aimer!
+
+«Oui, je vais aimer, j'aime déjà!... J'aime une belle et pure enfant qui
+n'en sait rien encore, et auprès de qui je trouve un plaisir mystérieux à
+garder le secret de mon coeur, et à paraître et à me faire aussi naïf,
+aussi gai, aussi enfant qu'elle-même.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers
+jours d'une émotion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et
+d'effrayant dans cette idée: je vais me trahir, c'est-à-dire je vais me
+donner! demain, ce soir peut-être, je ne m'appartiendrai plus?
+
+«Réjouis-toi, ma Thérèse, de ce dénouement de la triste et folle jeunesse
+de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un être qui semblait
+perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un
+oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta
+colère, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amitié! Oui, il a fallu
+toutes les péripéties d'un drame intime où j'ai été vaincu pour m'amener à
+ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta
+récompense, ton martyre et ta couronne. Bénissez-moi tous les deux, mes
+amis, et priez pour moi, je vais aimer!»
+
+Tout le reste de la lettre était ainsi. En recevant cet hymne de joie et
+de reconnaissance, Thérèse sentit pour la première fois son propre bonheur
+complet et assuré. Elle tendit les deux mains à Palmer et lui dit:
+
+--Ah ça! où et quand nous marions-nous?
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il fut décidé que le mariage aurait lieu en Amérique. Palmer se faisait
+une joie suprême de présenter Thérèse à sa mère et de recevoir sous les
+yeux de celle-ci la bénédiction nuptiale. La mère de Thérèse ne pouvait se
+promettre le bonheur d'y assister, quand même la cérémonie aurait lieu en
+France. Elle en était dédommagée par la joie qu'elle éprouvait à voir sa
+fille engagée à un homme raisonnable et dévoué. Elle ne pouvait souffrir
+Laurent, et elle avait toujours tremblé que Thérèse ne retombât sous son
+joug.
+
+_L'Union_ faisait ses apprêts de départ. Le capitaine Lawson offrait
+d'emmener Palmer et sa fiancée. C'était une fête à bord, de penser qu'on
+ferait la traversée avec ce couple aimé. Le jeune enseigne réparait son
+impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par
+l'estime la plus sincère pour Thérèse.
+
+Thérèse, ayant tout préparé pour s'embarquer le 18 août, reçut une lettre
+de sa mère, qui la suppliait de venir d'abord à Paris, ne fût-ce que pour
+vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-même pour des affaires de
+famille. Qui savait quand Thérèse pourrait revenir d'Amérique? Cette
+pauvre mère n'était pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple
+d'un père défiant et irrité rendait insoumis et froids envers elle. Aussi
+elle adorait Thérèse, qui seule avait été vraiment pour elle une fille
+tendre et une amie dévouée. Elle voulait la bénir et l'embrasser,
+peut-être pour la dernière fois, car elle se sentait vieille avant l'âge,
+malade et fatiguée d'une vie sans sécurité et sans expansion.
+
+Palmer fut plus contrarié de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien
+qu'il eût toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude
+d'une amitié durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cessé d'être
+inquiet malgré lui des sentiments qui pouvaient se réveiller dans le coeur
+de Thérèse lorsqu'elle le reverrait. A coup sûr, il ne s'en rendait pas
+compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperçut quand le
+canon du navire américain fit retentir les échos du golfe de la Spezzia de
+ses adieux répétés durant toute la journée du 18 août.
+
+Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, à la dernière, il se
+tordit les mains jusqu'à les faire craquer.
+
+Thérèse s'en étonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxiétés de
+Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de
+leur séjour en ce pays.
+
+--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'écria-t-elle en le regardant avec attention.
+Quel pressentiment avez-vous?
+
+--Oui! c'est cela, répondit Palmer à la hâte. C'est un pressentiment...
+pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un
+pressentiment!
+
+--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer?
+
+--Peut-être? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas exposée, grâce au ciel,
+puisque nous allons à Paris.
+
+--_L'Union_ passe à Brest et s'y arrête quinze jours. C'est là que nous
+irons nous embarquer?
+
+--Oui, oui, sans doute, si d'ici là il n'arrive pas une catastrophe.
+
+Et Palmer resta triste et accablé, sans que Thérèse devinât ce qui se
+passait en lui. Comment l'eût-elle deviné? Laurent était aux eaux de
+Baden. Palmer le savait bien, et Laurent était occupé aussi de projets de
+mariage, comme il l'avait écrit.
+
+Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrêter nulle part, ils
+rentrèrent en France par Turin et le mont Cenis.
+
+Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des
+signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit
+qui n'étaient nullement dans son caractère. Lui, si calme et si facile à
+servir, il s'abandonnait à des colères inouïes contre les postillons,
+contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thérèse ne
+l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se défendre de le lui dire. Il lui
+répondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre
+et un accent de dépit si marqué, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par
+conséquent.
+
+Il y a une destinée implacable pour certaines existences. Pendant que
+Thérèse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y
+rentrait par Genève. Il arriva à Paris quelques heures avant eux,
+préoccupé d'un vif souci. Il avait enfin découvert que, pour le faire
+voyager pendant quelques mois, Thérèse s'était dépouillée en Italie de
+tout ce qu'elle possédait alors, et il avait appris (car tout se découvre
+tôt ou tard), d'une personne qui avait passé à la Spezzia à cette époque,
+que mademoiselle Jacques vivait à Porto-Venere dans un état de gêne
+extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six
+livres par mois.
+
+Humilié et repentant, irrité et désolé, il voulait savoir à quoi s'en
+tenir sur la situation présente de Thérèse. Il la savait trop fière pour
+vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que,
+si elle n'avait pas été payée de ses travaux à Gênes, elle avait dû faire
+vendre ses meubles à Paris.
+
+Il courut aux Champs-Elysées, frémissant de trouver des inconnus installés
+dans cette chère petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent
+battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner à la
+grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui répondre. Il
+ignorait le prochain mariage de Thérèse, il ignorait même qu'elle fût
+libre de se marier. Une dernière lettre qu'elle lui avait écrite à ce
+sujet était arrivée à Baden le lendemain de son départ.
+
+Sa joie fut extrême de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il
+lui sauta au cou; mais tout aussitôt il devint triste en voyant la figure
+consternée de cette bonne femme.
+
+--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc
+que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille?
+Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous étiez
+quittés, et j'en étais contente; car, après vous avoir aimé, je vous
+détestais. Je voyais bien que vous étiez l'_auteur_ de ses embarras et de
+ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici à l'attendre, à moins que
+vous n'ayez juré de la faire mourir!
+
+--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'écria Laurent à plusieurs
+reprises.
+
+C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante.
+Il entra dans l'atelier de Thérèse, dans le petit salon lilas et jusque
+dans la chambre à coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait
+étendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un à un, tous
+ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de goût que
+Thérèse avait payés de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait
+changé dans la situation que Thérèse s'était faite à Paris, et Laurent
+répétait d'un air un peu égaré en regardant Catherine, qui le suivait pas
+à pas d'un air soucieux:
+
+--Elle arrive aujourd'hui!
+
+En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle,
+Laurent s'était vanté. Il avait pensé dire la vérité en écrivant à
+Thérèse avec l'exaltation à laquelle il s'abandonnait pour lui parler de
+lui-même, et qui contrastait si étrangement avec le ton moqueur et froid
+qu'il se croyait obligé de porter dans le monde. La déclaration qu'il
+avait dû faire à la jeune fille objet de ses rêves, il ne l'avait pas
+faite. Un oiseau ou un nuage qui avait passé le soir dans le ciel avait
+suffi pour déranger le fragile édifice de bonheur et d'expansion éclos le
+matin dans cette imagination d'enfant et de poëte. La peur d'être ridicule
+s'était emparée de lui, ou bien la crainte de guérir de son invincible et
+fatale passion pour Thérèse.
+
+Il était là, ne répondant rien à Catherine, qui, pressée de tout préparer
+pour l'arrivée de sa chère maîtresse, se décida à le laisser seul. Laurent
+était en proie à une agitation inouïe. Il se demandait pourquoi Thérèse
+revenait à Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec
+Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-même? Lui avait-elle
+annoncé un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pensée était déjà
+évanouie? Ce brusque et mystérieux retour ne cachait-il pas une rupture
+avec Dick?
+
+Laurent s'en réjouissait et s'en effrayait à la fois. Mille idées, mille
+émotions se contrariaient dans sa tête et dans ses nerfs. Il y eut un
+moment où il oublia insensiblement la réalité et se persuada que ces
+meubles couverts de toile grise étaient des tombes dans un cimetière. Il
+avait toujours eu horreur de la mort, et, malgré lui, il y pensait sans
+cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut
+entouré de linceuls, et se leva avec effroi en s'écriant:
+
+--Qui est donc mort? Est-ce Thérèse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens,
+quelqu'un est mort dans la région où je viens de rentrer!... Non, c'est
+toi, répondit-il en se parlant à lui-même, c'est toi qui as vécu dans
+cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonné,
+oublié comme un cadavre!
+
+Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, épousseta
+les meubles, ouvrit toutes grandes les croisées, qui étaient fermées,
+ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine
+posés sur les consoles dorées. Puis elle s'approcha de lui et lui dit:
+
+--Eh bien, voyons, que faites-vous ici?
+
+Laurent sortit de son rêve, et, regardant autour de lui avec égarement, il
+vit les fleurs répétées dans les glaces, les meubles de Boule brillant au
+soleil, et tout cet air de fête qui avait succédé, comme par magie, à
+l'aspect funèbre de l'absence, qui ressemble tant en effet à la mort.
+
+Son hallucination prit un autre cours.
+
+--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce
+que je fais ici? C'est fête aujourd'hui chez Thérèse, c'est un jour
+d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maîtresse du
+logis a donné, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort!
+Qu'est-ce qu'un cadavre a à voir dans cette chambre de noces? Aussi que
+va-t-elle dire en me voyant là? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle
+me dira: «Va-t'en! ta place est dans un cercueil!»
+
+Laurent parlait comme dans la fièvre. Catherine eut pitié de lui.
+
+--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours été.
+
+Et, comme elle songeait à ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec
+douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrêtait dans la rue. Dans sa joie
+de revoir Thérèse, elle oublia Laurent et courut ouvrir.
+
+Palmer était à la porte avec Thérèse; mais, pressé de se débarrasser de la
+poussière du voyage et ne voulant pas laisser à Thérèse l'ennui de faire
+décharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitôt, et donna
+l'ordre qu'on le conduisît à l'hôtel Meurice, en disant à Thérèse qu'il
+lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dîner avec elle.
+
+Thérèse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment
+elle s'était portée en son absence, elle entra dans la maison avec cette
+curiosité impatiente, inquiète ou joyeuse, que l'on éprouve
+instinctivement à revoir un lieu où l'on a longtemps vécu, si bien que
+Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent était là, et qu'elle
+le surprit pâle, absorbé et comme pétrifié sur le sofa du salon. Il
+n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes
+précipitamment. Il était encore plongé dans ses rêveries lugubres, quand
+il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'élança vers elle pour
+l'embrasser, et tomba suffoqué, presque évanoui à ses pieds.
+
+Il fallut lui ôter sa cravate, et lui faire respirer de l'éther; il
+étouffait, et les battements de son coeur étaient si violents, que tout
+son corps en était ébranlé comme de commotions électriques. Thérèse,
+effrayée de le voir ainsi, crut qu'il était retombé malade. Cependant la
+fraîcheur de la jeunesse lui revint bientôt, et elle remarqua qu'il avait
+engraissé. Il lui jura mille fois qu'il ne s'était jamais mieux porté, et
+qu'il était heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur
+comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit à genoux
+devant elle et lui baisa les pieds pour lui témoigner son respect et son
+adoration. Ses effusions étaient si vives, que Thérèse en fut inquiète et
+crut devoir se hâter de lui rappeler son prochain départ et son prochain
+mariage avec Palmer.
+
+--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'écria Laurent, pâle
+comme si la foudre lui tombée à ses pieds. Départ! mariage!... Comment?
+pourquoi? Est-ce que je rêve encore? est-ce que tu as dit ces mots-là?
+
+--Oui, répondit-elle, je te les dis. Je te les avais écrits; tu n'as donc
+pas reçu ma lettre?
+
+--Départ! mariage! répétait Laurent; mais tu disais autrefois que c'était
+impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours où je regrettais de ne
+pouvoir faire taire les gens qui te déchiraient, en te donnant mon nom et
+ma vie entière. Et toi, tu disais: «Jamais, jamais, tant que cet homme
+vivra!» Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais
+aimé, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondés et
+un scandale affreux que je crois inévitable?
+
+--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre.
+
+Laurent fut si étourdi de cette révélation, qu'il oublia tous ses projets
+d'amitié fraternelle et désintéressée. Ce que Thérèse avait prévu à Gênes
+se réalisa dans les conditions les plus singulièrement déchirantes.
+Laurent se fit une idée exaltée du bonheur qu'il eût pu goûter en devenant
+le mari de Thérèse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune
+parole de raison et de remontrance eût prise sur son âme troublée et
+désespérée. Sa douleur était si énergiquement exprimée et ses larmes si
+vraies, que Thérèse ne put se soustraire à l'émotion d'une scène
+pathétique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans
+ressentir toutes les pitiés de la maternité grondeuse, mais vaincue. Elle
+essaya en vain de retenir ses propres larmes.
+
+Ce n'étaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce
+vertige que Laurent éprouvait, et qui n'était autre chose qu'un vertige;
+mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle,
+c'étaient les propres fibres de son coeur, froissées par une souffrance
+qu'elle ne s'expliquait pas.
+
+Elle réussit enfin à le calmer, et, en lui parlant avec douceur et
+tendresse, à lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la
+meilleure solution pour elle et pour lui-même. Laurent en convenait avec
+un triste sourire.
+
+--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari détestable, et _lui_, il te
+rendra heureuse! Le ciel te devait cette récompense et ce dédommagement.
+Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous préserve,
+toi d'une existence misérable, moi de remords pires que les anciens. C'est
+parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrangé
+que je suis si malheureux!
+
+Et il recommençait à sangloter.
+
+Palmer rentra sans qu'on l'eût entendu venir. Il était, en effet, sous le
+coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien préméditer, il venait
+comme un jaloux en défiance, sonnant à peine et marchant sans faire crier
+les parquets. Il s'arrêta à la porte du salon et reconnut la voix de
+Laurent.
+
+--Ah! j'en étais bien sûr! se dit-il en déchirant le gant qu'il s'était
+réservé de mettre justement à cette porte, apparemment pour se donner le
+temps de la réflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper.
+
+--Entrez! cria vivement Thérèse, étonnée que quelqu'un lui fit cette
+insulte de frapper à la porte de son salon.
+
+En voyant que c'était Palmer, elle pâlit. Ce qu'il venait de faire était
+plus éloquent que bien des paroles, il la soupçonnait.
+
+Palmer vit cette pâleur, et n'en put comprendre la véritable cause. Il vit
+aussi que Thérèse avait pleuré, et la physionomie décomposée de Laurent
+acheva de le troubler lui-même. Le premier regard qu'échangèrent
+involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation;
+puis ils marchèrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la
+main ou s'ils s'étrangleraient.
+
+Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincère des deux, car il
+avait des mouvements spontanés qui rachetaient toutes ses fautes. Il
+ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses
+larmes, qui recommençaient à l'étouffer.
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thérèse.
+
+--Je ne sais, répondit-elle avec fermeté; je viens de lui dire que nous
+partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que
+nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de près, nous
+l'aimerons toujours.
+
+--C'est un enfant gâté! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai
+qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc
+que nous l'emmenions en Amérique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous
+faire pleurer, Thérèse?
+
+Ces paroles furent dites d'un ton indéfinissable. C'était l'accent de
+l'amitié paternelle, mêlé de je ne sais quelle aigreur profonde et
+invincible.
+
+Thérèse comprit. Elle demanda son châle et son chapeau en disant à Palmer:
+
+--Nous allons dîner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y
+aurait pas ici de quoi dîner pour nous deux.
+
+--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitié amer,
+moitié tendre.
+
+--Mais, moi, je ne dîne pas avec vous, répondit Laurent, qui comprit enfin
+ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai
+vous dire adieu. Quel jour partez-vous?
+
+--Dans quatre jours, dit Thérèse.
+
+--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manière étrange; mais ce
+n'est pas une raison pour que nous ne dînions pas tous trois ensemble
+aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux
+_Frères-Provençaux_, et, de là, nous ferons un tour en voiture au bois de
+Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous
+prie.
+
+--Je suis engagé, dit Laurent.
+
+--Eh bien, dégagez-vous, reprit Palmer. Voilà du papier et des plumes!
+Écrivez, écrivez, je vous prie!
+
+Palmer parlait d'un ton si décidé, qu'il en était absolu. Laurent crut se
+rappeler que c'était son accent de rondeur accoutumé. Thérèse eût voulu
+qu'il refusât, et d'un regard elle eût pu le lui faire comprendre; mais
+Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpréter
+toutes choses d'une manière funeste.
+
+Laurent était très-sincère. Quand il mentait, il était sa première dupe.
+Il se crut assez fort pour braver cette situation délicate, et il eut
+l'intention droite et généreuse de rendre à Palmer sa confiance
+d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporté par de
+grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige,
+il ne descend plus, il se précipite. C'est ce qui arrivait à Palmer.
+Homme de coeur et de loyauté entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir
+dominer les émotions intérieures d'une situation trop délicate. Ses forces
+le trahissaient; qui pourrait l'en blâmer? Et il s'élançait dans l'abîme,
+entraînant Thérèse et Laurent lui-même avec lui. Qui ne les plaindrait
+tous trois? Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces
+régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela
+n'est pas donné à l'homme: c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un
+instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance.
+
+Le dîner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'était emparé
+du rôle d'amphitryon, prît à coeur de faire servir à ses convives les mets
+et les vins les plus recherchés, tout leur parut amer, et Laurent, après
+de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait
+savourée doucement à Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux
+personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour
+s'étourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manière
+impatientante pour Thérèse.
+
+--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de
+refuser; au bois de Boulogne, dans votre calèche découverte, nous serons
+en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne
+sont pas obligés de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous
+trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de
+chacun de nous, des choses assez fâcheuses.
+
+--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener
+seul, j'ai besoin de prendre l'air.
+
+Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de
+le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les
+surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse
+n'était peut-être pas heureuse, et un peu content aussi malgré lui de
+pouvoir se dire que Palmer n'était pas au-dessus de la nature humaine,
+comme il se l'était imaginé, et comme Thérèse le lui avait dépeint dans
+ses lettres.
+
+Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui
+firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'héroïque roman rêvé plus ou
+moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnée avait
+été Thérèse, puisque, après des craintes et des prévisions assez sages,
+elle s'était résolue à engager sa vie, et que, quelles que fussent
+désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir
+parole.
+
+Palmer l'en dégagea tout d'un coup, après une série de soupçons plus
+outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de
+Laurent. Un matin, Palmer, après avoir passé la nuit caché dans le jardin
+de Thérèse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprès de la grille, et
+l'arrêta.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veillé là pendant six heures, et je
+vous voyais de ma chambre. Êtes-vous bien convaincu que personne n'est
+venu chez moi cette nuit?
+
+Thérèse était irritée, et cependant, en provoquant l'explication que lui
+refusait Palmer, elle espérait encore le ramener à la confiance; mais il
+en jugea autrement.
+
+--Je vois, Thérèse, lui dit-il, que vous êtes lasse de moi, puisque vous
+exigez une confession après laquelle je serai méprisable à vos yeux. Il ne
+vous en eût pas coûté beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse
+dont je ne vous ai pas beaucoup importunée. Que ne me laissiez-vous
+souffrir en silence? Vous ai-je injuriée et obsédée de sarcasmes amers,
+moi? Vous ai-je écrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain
+pleurer à vos pieds et vous faire des protestations délirantes, sauf à
+recommencer à vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adressé une
+question indiscrète? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit,
+pendant que j'étais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des
+cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je
+rougis peut-être, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir
+cacher? Vous avez pardonné bien plus à quelqu'un qui n'avait pas le même
+courage.
+
+--Je ne lui ai rien pardonné, Palmer, puisque je l'ai quitté sans retour.
+Quant à cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si
+bien, sachez qu'elle est claire comme le jour à mes yeux, et que j'en
+souffre plus que vous-même. Sachez qu'elle m'humilie profondément, et que,
+venant d'un homme fort et réfléchi comme vous, elle me blesse cent fois
+plus que les outrages d'un enfant en délire.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voilà froissée par ma
+faute et à jamais irritée contre moi! Eh bien, Thérèse, tout est fini
+entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi
+votre amitié.
+
+--Ainsi vous me quittez?
+
+--Oui, Thérèse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigné vous
+engager à moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considération à vos
+pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis;
+marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitié
+de mes revenus, et après...
+
+--Après? dit Thérèse.
+
+--Après, je partirai, j'irai embrasser ma mère... et vous serez libre!
+
+--Est-ce une menace de suicide que vous me faites là?
+
+--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lâcheté, surtout quand on a une
+mère comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et
+vous n'entendrez plus parler de moi!
+
+Thérèse fut révoltée d'une telle proposition.
+
+--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraîtrait une mauvaise plaisanterie, si
+je ne vous connaissais pour un homme sérieux. J'aime à croire que vous ne
+me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez
+comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une
+pareille proposition, j'en serais offensée.
+
+--Thérèse! Thérèse! s'écria Palmer avec violence en lui serrant le bras
+jusqu'à le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez
+perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe à vos pieds pour vous
+supplier de me pardonner mon injustice.
+
+Thérèse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle était
+offensée jusqu'au fond de l'âme du serment qu'on lui demandait, et elle en
+trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal
+physique qu'elle venait de subir.
+
+--Mon enfant, s'écria-t-elle enfin avec des sanglots étouffés, je te jure,
+à toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mère!
+
+Elle se leva et rentra dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle se sentait
+tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de
+descendre à une justification, comme une femme coupable. Et puis elle
+voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une
+jalousie profonde, et qui, après avoir par deux fois provoqué ce qu'il
+croyait être un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre
+imprudence. Elle songeait à l'affreuse existence de sa mère avec un mari
+jaloux du passé, et elle se disait avec raison qu'après le malheur d'avoir
+subi une passion comme celle de Laurent, elle avait été insensée de croire
+au bonheur avec un autre homme.
+
+Palmer avait un fonds de raison et de fierté qui ne lui permettait pas non
+plus d'espérer de rendre Thérèse heureuse après une scène comme celle qui
+venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guérirait pas, et il
+persistait à la croire fondée. Il écrivit à Thérèse:
+
+«Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligée; mais il m'est impossible
+de ne pas reconnaître que j'allais vous entraîner dans un abîme de
+désespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aimé malgré vous, et
+vous l'aimerez peut-être toujours. C'est votre destinée. J'ai voulu vous y
+soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon
+amour vous étiez sincère, et que vous avez fait tout votre possible pour y
+répondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour,
+depuis Florence, je les sentais s'échapper. S'il eût persisté à être
+ingrat, j'étais sauvé; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont
+attendrie. Moi-même, j'en ai été touché, et je me suis pourtant efforcé de
+me croire tranquille. C'était en vain. Il y a eu dès lors entre vous deux,
+à cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontées, mais que
+j'ai bien devinées. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout
+en vous défendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hélas! Thérèse, c'est
+alors pourtant que vous eussiez dû reprendre votre parole. J'étais prêt à
+vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia:
+que ne l'avez vous fait?
+
+«Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre
+heureux et pour vous rattacher à moi. J'ai bien lutté aussi, je vous jure!
+Et à présent, si vous voulez encore accepter mon dévouement, je suis prêt
+à lutter et à souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-même, et
+si, en me suivant en Amérique, vous espérez guérir de cette malheureuse
+passion qui vous menace d'un avenir déplorable. Je suis prêt à vous
+emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me
+faites pas un crime d'avoir deviné la vérité. Restons amis, venez demeurer
+chez ma mère, et si, dans quelques années, vous ne me trouvez pas indigne
+de vous, acceptez mon nom et le séjour de l'Amérique, sans aucune pensée
+de revenir jamais en France.
+
+» J'attendrai votre réponse huit jours à Paris.
+
+«RICHARD.»
+
+Thérèse rejeta une offre qui blessait sa fierté. Elle aimait encore Palmer,
+et cependant elle se sentait si offensée d'être reçue à merci sans avoir
+rien à se reprocher, qu'elle lui cacha le déchirement de son âme. Elle
+sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espèce de lien avec lui
+sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et
+que leur vie serait désormais une lutte ou une amertume de tous les
+instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire à personne où elle
+allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour
+trois mois, en province.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Palmer partit pour l'Amérique, emportant avec dignité une blessure
+profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fût trompé. Il avait dans
+l'esprit une obstination qui réagissait parfois sur son caractère, mais
+seulement pour lui faire accomplir résolument tel ou tel acte, et non pour
+persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'était cru
+capable de guérir Thérèse de son fatal amour, et, par sa foi exaltée,
+imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voilà qu'il en
+perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la
+dernière épreuve la foi lui manquait.
+
+Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour
+établir un lien sérieux, c'est de vouloir trop vite posséder une âme qui
+vient d'être brisée. L'aurore d'une pareille union se présente avec des
+illusions généreuses; mais la jalousie rétrospective est un mal incurable
+et engendre des orages que la vieillesse même ne dissipe pas toujours.
+
+Si Palmer eût été un homme vraiment fort, ou si sa force eût été plus
+calme et mieux raisonnée, il eût pu sauver Thérèse des désastres qu'il
+pressentait pour elle. Il l'eût dû peut-être, car elle s'était confiée à
+lui avec une sincérité et un désintéressement dignes de sollicitude et de
+respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la
+force n'ont que de l'énergie, et Palmer était de ceux sur lesquels on peut
+se tromper longtemps. Tel qu'il était, il méritait à coup sûr les regrets
+de Thérèse. On verra bientôt qu'il était capable des mouvements les plus
+nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort était d'avoir
+cru à la durée inébranlable de ce qui était chez lui un effort spontané de
+la volonté.
+
+Laurent ignora d'abord le départ de Palmer pour l'Amérique; il fut
+consterné de trouver Thérèse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il
+n'avait reçu d'elle que trois lignes:
+
+«Vous avez été le seul confident en France de mon mariage projeté avec
+Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.»
+
+En écrivant ce peu de mots glacés à Laurent, Thérèse éprouvait une sorte
+d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'était-il pas la cause de tous les
+malheurs et de tous les chagrins de sa vie?
+
+Elle sentit pourtant bientôt que cette fois son dépit était injuste.
+Laurent s'était admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces
+malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Après la première émotion,
+il avait accepté la situation avec une grande candeur, et il avait fait
+tout son possible pour ne pas porter ombrage à Palmer. Il n'avait pas
+cherché une seule fois à tirer parti auprès de Thérèse des injustices de
+son fiancé. Il n'avait cessé de parler de lui avec respect et amitié. Par
+un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois
+avait eu le beau rôle. Et puis Thérèse ne pouvait s'empêcher de
+reconnaître que, si Laurent était parfois insensé jusqu'à en être atroce,
+rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensée.
+
+Durant les trois mois qui suivirent le départ de Palmer, Laurent continua
+à se montrer digne de l'amitié de Thérèse. Il avait su découvrir sa
+retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui écrivit pour se
+plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de
+n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas
+traité comme son frère; «n'était-il pas créé et mis au monde pour la
+servir, la consoler, la venger au besoin?» Puis venaient des questions
+auxquelles Thérèse était bien forcée de répondre. Palmer l'avait-il
+outragée? Fallait-il aller lui en demander raison?
+
+«Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessée? as-tu quelque chose à me
+reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta
+douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me
+permets de pleurer avec toi.»
+
+Thérèse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle défendit à
+Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa généreuse résolution de ne pas
+laisser une tache sur le souvenir de son fiancé, elle laissa croire que la
+rupture venait d'elle seule. C'était peut-être rendre à Laurent des
+espérances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des
+situations où, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et où l'on
+court fatalement à sa perte.
+
+Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies.
+Laurent écrivait sans art, sans prétention, et souvent sans goût et sans
+correction. Il était tantôt emphatique de bonne foi et tantôt trivial sans
+pruderie. Avec tous leurs défauts, ses lettres étaient dictées par une
+conviction qui les rendait irrésistiblement persuasives, et on y
+sentait à chaque mot le feu de la jeunesse et la sève bouillante d'un
+artiste de génie.
+
+En outre, Laurent se remit à travailler avec ardeur, avec la résolution de
+ne jamais retomber dans le désordre. Son coeur saignait des privations que
+Thérèse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la
+santé du voyage en Suisse. Il était résolu à s'acquitter au plus vite.
+
+Thérèse sentit bientôt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il
+s'intitulait toujours, lui était douce, et que, si elle pouvait continuer
+ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie.
+
+Elle l'encouragea par des réponses toutes maternelles à persévérer dans la
+voie de travail où il se disait rentré pour toujours. Ces lettres furent
+douces, résignées et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une
+tristesse mortelle. Thérèse avouait être un peu malade, et il lui venait
+des idées de mort dont elle riait avec une mélancolie navrante. Elle était
+réellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dévorait. Elle
+avait emporté une petite somme qui était le reste de ce qu'elle avait
+gagné à Gênes, et elle l'économisait strictement pour rester à la campagne
+le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis
+peut-être avait-elle senti peu à peu quelque désir et en même temps
+quelque frayeur de revoir Laurent changé, soumis et amendé de toutes
+façons, comme il se montrait dans ses lettres.
+
+Elle espérait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la
+velléité, cette bonne pensée pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il
+disait tantôt oui et tantôt non. Thérèse attendait toujours qu'aucune
+trace de l'ancien amour ne reparût dans les lettres de Laurent: il
+revenait bien toujours un peu, mais c'était avec une délicatesse exquise
+désormais, et ce qui dominait ces retours à un sentiment mal étouffé,
+c'était une tendresse suave, une sensibilité expansive, une sorte de piété
+filiale enthousiaste.
+
+Quand l'hiver fut venu, Thérèse, se voyant au bout de ses ressources, fut
+forcée de revenir à Paris, où étaient sa clientèle et ses devoirs
+vis-à-vis d'elle-même. Elle cacha son retour à Laurent, ne voulant pas le
+revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la
+rue peu fréquentée où était sa petite maison. Il vit les contrevents
+ouverts et entra, ivre de joie. C'était une joie naïve et presque
+enfantine, qui eût rendu ridicule et _bégueule_ toute attitude de méfiance
+et de réserve. Il laissa dîner Thérèse, en la suppliant de venir le soir
+chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il
+voulait absolument son avis avant de le livrer. C'était vendu et payé;
+mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore
+quelques jours. Ce n'était plus le temps déplorable où Thérèse «ne s'y
+connaissait pas, où elle avait le jugement étroit et réaliste des peintres
+de portrait, où elle était incapable de comprendre une oeuvre
+d'imagination,» _etc_. Elle était maintenant «sa muse et sa puissance
+inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien.
+Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, à lui, tiendrait
+toutes ses promesses.»
+
+Thérèse oublia le passé, et, sans être trop enivrée du présent, elle ne
+crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais à un confrère.
+Elle prit une voiture après son dîner et alla chez Laurent.
+
+Elle trouva l'atelier illuminé et le tableau magnifiquement éclairé.
+C'était une belle et bonne chose que ce tableau. Cet étrange génie avait
+la faculté de faire, en se reposant, des progrès rapides que ne font pas
+toujours ceux qui travaillent avec persévérance. Il y avait eu, par suite
+de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et
+il semblait que, par la seule réflexion, il se fût débarrassé des défauts
+de sa première exubérance. En même temps, il avait acquis des qualités
+nouvelles qu'on n'eût pas cru appartenir à sa nature, la correction du
+dessin, la suavité des types, le charme de l'exécution, tout ce qui devait
+plaire désormais au public sans démériter auprès des artistes.
+
+Thérèse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration.
+Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre à faire dominer chez lui le
+noble orgueil du talent sur tous les mauvais entraînements du passé. Elle
+ne trouva aucune critique à faire et lui défendit même de rien retoucher.
+
+Laurent, modeste en ses manières et en son langage, avait plus d'orgueil
+que Thérèse ne voulait lui en donner. Il était, au fond du coeur, enivré
+de ses éloges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de
+l'apprécier, elle était la plus ingénieuse et la plus attentive. Il
+sentait aussi revenir impérieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour
+partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un
+maître, c'est-à-dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses
+défaillances.
+
+Quand Thérèse eut longtemps contemplé le tableau, elle se retourna pour
+voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle
+en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thérèse vit sa
+mère debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent.
+
+Madame C.... était venue à Paris, ne sachant pas au juste le jour où
+Thérèse y reviendrait. Cette fois elle y était attirée par des affaires
+sérieuses: son fils se mariait, et M. C.... était lui-même à Paris depuis
+quelque temps. La mère de Thérèse, sachant par elle qu'elle avait renoué
+sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, était venue le
+surprendre pour lui dire tout ce qu'une mère peut dire à un homme pour
+l'empêcher de faire le malheur de sa fille.
+
+Laurent était doué de l'éloquence du coeur. Il avait rassuré cette pauvre
+mère, et il l'avait retenue en lui disant:
+
+--Thérèse va venir, c'est à vos pieds que je veux lui jurer d'être
+toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frère ou son mari, mais, dans
+tous les cas, son esclave.
+
+Ce fut une bien douce surprise pour Thérèse de trouver là sa mère, qu'elle
+ne s'attendait pas à voir sitôt. Elles s'embrassèrent en pleurant de joie.
+Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, où le thé
+était servi avec luxe. Laurent était riche, il venait de gagner dix mille
+francs. Il était heureux et fier de pouvoir restituer à Thérèse tout ce
+qu'elle avait dépensé pour lui. Il fut adorable dans cette soirée; il
+gagna le coeur de la fille et la confiance de la mère, et il eut pourtant
+la délicatesse de ne pas dire un mot d'amour à Thérèse. Loin de là, en
+baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'écria avec
+sincérité que c'était là le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en
+tête-à-tête avec Thérèse, il ne s'était senti si heureux et si content de
+lui-même.
+
+Ce fut madame C... la première qui, au bout de quelques jours, parla de
+mariage à Thérèse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifié à la
+considération extérieure, qui, malgré ses chagrins domestiques, croyait
+avoir bien fait, ne pouvait supporter l'idée de voir sa fille délaissée
+par Palmer, et elle pensait que désormais Thérèse devait avoir raison du
+monde en faisant un autre choix. Laurent était tout à fait célèbre et en
+vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand
+artiste était corrigé de ses travers. Thérèse avait sur lui une influence
+qui avait dominé les plus grandes crises de sa pénible transformation. Il
+avait pour elle un attachement invincible. C'était devenu un devoir pour
+tous deux de renouer pour toujours une chaîne qui n'avait jamais été
+complétement brisée, et qui, quelque effort qu'ils fissent désormais, ne
+pouvait jamais l'être.
+
+Laurent excusait ses torts dans le passé par un raisonnement
+très-spécieux. Thérèse, disait-il, l'avait gâté dans le principe par trop
+de douceur et de résignation. Si, dès sa première ingratitude, elle se fût
+montrée offensée, elle l'eût corrigé de la mauvaise habitude, contractée
+avec les mauvaises femmes, de céder à ses emportements et à ses caprices.
+Elle lui eût enseigné le respect que l'on doit à la femme qui s'est donnée
+par amour.
+
+Et puis une autre considération que faisait encore valoir Laurent pour se
+disculper, et qui semblait plus sérieuse, était celle-ci, que déjà il
+avait fait entrevoir dans ses lettres:
+
+--Probablement, lui disait-il, j'étais malade sans le savoir quand, pour la
+première fois, j'ai été coupable envers toi. Une fièvre cérébrale, cela
+semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible
+de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opéré,
+peut-être longtemps à l'avance, une crise terrible où sa raison ait été
+déjà troublée, et contre laquelle sa volonté n'ait pas pu réagir. N'est-ce
+pas ce qui s'est passé en moi, ma pauvre Thérèse, à l'approche de cette
+maladie où j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre
+compte, et, quant à moi, il m'arrivait souvent de m'éveiller le matin et de
+songer à tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la réalité de
+mes rêves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le
+lieu où nous étions m'inspirait une aversion maladive, que déjà, dans la
+forêt de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand
+tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations
+injustes, je t'écoutais d'un air hébété, croyant que c'était toi-même qui
+avais rêvé tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'être folle!
+Tu vois bien que j'étais fou, et ne peux-tu pardonner des torts
+involontaires? Compare ma conduite après ma maladie avec ce qu'elle était
+auparavant! N'était-ce pas comme un réveil de mon âme? Ne m'as-tu pas
+trouvé tout à coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dévoué que j'étais
+sceptique, irascible, égoïste, avant cette crise qui me rendait à moi-même?
+Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose à me reprocher? N'avais-je pas
+accepté ton mariage avec Palmer comme un châtiment qui m'était bien dû? Tu
+m'as vu mourir de douleur à l'idée de te perdre pour toujours: t'ai-je dit
+un mot contre ton fiancé? Si tu m'eusses ordonné de courir après lui et
+même de me brûler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon
+âme et ma vie t'appartiennent! Est-ce là ce que tu veux encore? Dis un mot,
+et, si mon existence te gêne et te perd, je suis prêt à la supprimer. Dis
+un mot, Thérèse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui
+n'a rien à faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi.
+
+Le caractère de Thérèse s'était affaibli dans ce double amour, qui, en
+somme, n'avait été que deux actes du même drame; sans cet amour froissé et
+brisé, jamais Palmer n'eût songé à l'épouser, et l'effort qu'elle avait
+fait pour s'engager à lui n'était peut-être qu'une réaction du désespoir.
+Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thème de persuasion
+que Palmer avait dû employer pour la convaincre était un retour perpétuel
+sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il était
+fatalement entraîné à lui rappeler sans cesse.
+
+Et puis le retour à l'amitié après la rupture avait été pour Laurent un
+véritable retour à la passion, tandis que, pour Thérèse, ç'avait été une
+nouvelle phase de dévouement plus délicat et plus tendre que l'amour même.
+Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lâcheté. Elle avait
+encore de la force contre l'injustice, et l'on peut même dire que toute sa
+force était là. Elle n'était pas la femme éternellement souffrante et
+plaintive des inutiles regrets et des incurables désirs. Il se faisait en
+elle de puissantes réactions, et son intelligence, qui était assez
+développée, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute idée de la
+liberté morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient
+banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par
+lambeau le pacte déchiré. Elle se plaisait même alors à l'idée de rendre
+généreusement et sans reproche l'indépendance et le repos à qui les
+réclamait.
+
+Mais elle était devenue beaucoup moins forte que dans sa première jeunesse,
+en ce sens qu'elle avait recouvré le besoin d'aimer et de croire,
+longtemps assoupi en elle par un désastre exceptionnel. Elle s'était
+longtemps imaginé qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique
+passion. Elle s'était trompée, et elle ne pouvait plus se faire
+d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur,
+c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abnégation, et satisfaire
+à tout prix cet élan maternel qui était comme une fatalité de sa nature et
+de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle
+avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin étrange, mais bien
+caractérisé chez certaines femmes et même chez certains hommes, ne l'avait
+pas rendue aussi miséricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est
+parce que Palmer lui avait semblé trop fort pour avoir besoin lui-même de
+son dévouement. Palmer s'était donc trompé en lui offrant un appui et une
+consolation. Il avait manqué à Thérèse de se croire nécessaire à cet homme,
+qui voulait qu'elle ne songât qu'à elle-même.
+
+Laurent, plus naïf, avait ce charme particulier dont elle était fatalement
+éprise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette
+touchante infirmité de son génie avec des transports de sincérité et des
+attendrissements inépuisables. Hélas! il se trompait aussi. Il n'était pas
+plus réellement faible que Palmer n'était réellement fort. Il avait ses
+heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, dès que sa
+faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme
+font tous les enfants que l'on adore.
+
+Laurent était voué à une fatalité inexorable. Il le disait lui-même dans
+ses moments de lucidité. Il semblait que, né du commerce de deux anges, il
+eût sucé le lait d'une furie, et qu'il lui en fût resté dans le sang un
+levain de rage et de désespoir. Il était de ces natures plus répandues
+qu'on ne pense dans l'espèce humaine et dans les deux sexes, qui, avec
+toutes les sublimités de l'idée et tous les élans du coeur, ne peuvent
+arriver à l'apogée de leurs facultés sans tomber aussitôt dans une sorte
+d'épilepsie intellectuelle.
+
+Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible,
+qui est de prétendre greffer le bonheur sur le désespoir et de goûter les
+joies célestes de la foi conjugale et de l'amitié sainte sur les ruines
+d'un passé fraîchement dévasté. Il eût fallu du repos à ces deux âmes
+saignantes des blessures qu'elles avaient reçues: Thérèse en demandait
+avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir
+vécu dix siècles durant les dix mois de leur séparation, et il devenait
+malade de l'excès d'un désir de l'âme, qui eût dû effrayer Thérèse plus
+qu'un désir des sens.
+
+C'est par la nature de ce désir que malheureusement elle se laissa
+rassurer. Laurent semblait être régénéré au point d'avoir réintégré
+l'amour moral à la place qu'il doit occuper en première ligne, et il se
+retrouvait seul avec Thérèse, sans l'inquiéter comme autrefois de ses
+transports. Il savait, durant des heures entières, lui parler avec
+l'affection la plus sublime, lui qui s'était cru longtemps muet, disait-il,
+et qui sentait enfin son génie se dilater et prendre son vol dans une
+région supérieure! Il s'imposait à l'avenir de Thérèse en lui montrant
+sans cesse qu'elle avait à remplir envers lui une tâche sacrée, celle de
+le soustraire aux entraînements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de
+l'âge mûr et à l'égoïsme dépravé de la vieillesse. Il lui parlait de
+lui-même et toujours de lui-même: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par
+elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui
+devait cela, parce qu'elle lui avait sauvé la vie! Et Thérèse, avec la
+fatale simplicité des coeurs aimants, arrivait à trouver ce raisonnement
+irréfutable et à se faire un devoir de ce qui avait été d'abord imploré
+comme un pardon.
+
+Thérèse arriva donc à renouer cette fatale chaîne; elle eut seulement
+l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant éprouver la
+résolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul
+l'engagement irrévocable. S'il ne se fût agi que d'elle, l'imprudente se
+fût liée sans retour.
+
+Le premier bonheur de Thérèse n'avait pas duré _toute une semaine_, comme
+dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre
+heures. Les réactions de Laurent étaient soudaines et violentes, en raison
+de la vivacité de ses joies. Nous disons ses réactions, Thérèse disait ses
+_rétractations_, et c'était le mot véritable. Il obéissait à cet
+inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de
+détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion. On a remarqué ces cruels
+instincts chez des hommes de caractères très-différents, et l'histoire les
+a qualifiés d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier
+d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contractée dans le
+milieu où ces hommes sont nés, soit par l'impunité, mortelle à la raison,
+que certaines situations leur ont assurée dès leurs premiers pas dans la
+vie. On a vu de jeunes rois égorger des biches qu'ils semblaient chérir,
+pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de
+génie sont aussi des rois dans le milieu où ils se développent; ce sont
+même des rois très-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la
+soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assurée exalte
+jusqu'à la fureur.
+
+Tel était Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se
+combattaient. L'on eût dit que deux âmes, s'étant disputé le soin d'animer
+son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l'une l'autre.
+Au milieu de ces souffles contraires, l'infortuné perdait son libre
+arbitre, et tombait épuisé chaque jour sur la victoire de l'ange ou du
+démon qui se l'arrachaient.
+
+Et, quand il s'analysait lui-même, il semblait parfois lire dans un livre
+de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidité la clef de
+ces mystérieuses conjurations dont il était la proie.
+
+--Oui, disait-il à Thérèse, je subis le phénomène que les thaumaturges
+appelaient la possession. Deux esprits se sont emparés de moi. Y en a-t-il
+réellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui
+t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce
+qu'il n'est pas le maître de faire le bien comme il l'entendrait. Il
+voudrait être calme, philosophe, enjoué, tolérant; _l'autre_ ne veut pas
+qu'il en soit ainsi. Il veut faire son état de bon ange: il veut être
+ardent, enthousiaste, exclusif, dévoué, et, comme son contraire le raille,
+le nie et le blesse, il devient sombre et cruel à son tour, si bien que
+deux anges qui sont en moi arrivent à enfanter un démon.
+
+Et Laurent disait et écrivait à Thérèse sur ce bizarre sujet des choses
+aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient être vraies et ajouter de
+nouveaux droits à l'impunité qu'il semblait s'être réservée vis-à-vis
+d'elle.
+
+Tout ce que Thérèse avait craint de souffrir à cause de Laurent en
+devenant la femme de Palmer, elle eut à le souffrir à cause de Palmer en
+redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rétrospective, la
+pire de toutes, parce qu'elle se prend à tout sans pouvoir s'assurer de
+rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le
+souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pensée
+s'acharna à vouloir que Thérèse lui rendit compte de tous les détails de
+sa vie à Gênes et à Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa
+d'avoir cherché dès lors à le _tromper_. Oubliant qu'à cette époque
+Thérèse lui avait écrit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui
+avait écrit: _Je l'épouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une
+main sûre et perfide la chaîne d'espoir et de désir qui l'attachait à
+elle. Thérèse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il
+reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyauté lui
+prescrivait de dire pour le détacher d'elle. Il s'apaisa et convint
+qu'elle avait ménager sa passion mal éteinte avec une excessive
+délicatesse, lui disant peu à peu toute la vérité à mesure qu'il se
+montrait disposé à la recevoir sans douleur, et aussi à mesure
+qu'elle-même avait pu prendre confiance dans l'avenir où Palmer
+l'entraînait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un
+mensonge, même lorsqu'elle avait refusé de s'expliquer, et qu'au lendemain
+de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une réconciliation
+impossible, elle lui avait dit: «Tout est fini entre nous. Ce que j'ai
+résolu et accepté pour moi-même est mon secret, et tu n'as pas le droit de
+m'interroger.»
+
+--0ui, oui, tu as raison, s'écria Laurent. J'étais injuste, et ma fatale
+curiosité est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te
+faire partager: Oui, pauvre Thérèse, je te fais subir d'humiliants
+interrogatoires, à toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un
+pardon généreux! Je change les rôles: j'instruis ton procès, et j'oublie
+que c'est moi le coupable et le condamné! Je cherche d'une main impie à
+arracher les voiles de pudeur dont ton âme a le droit et sans doute aussi
+le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient à tes relations avec
+Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime
+d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laissé Palmer t'interroger
+sur les mystères de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends
+maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes à
+son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les
+demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lâcheté, en même
+temps qu'il la souille dans sa pensée, en associant son image à celle de
+tous les fantômes qui l'obsèdent. Oui, Thérèse, tu as raison: il faut
+travailler soi-même à entretenir la pureté de son idéal, et, moi, je
+m'évertue sans cesse à le profaner et à l'arracher du temple que je lui
+avais bâti!
+
+Il semblait qu'après de telles explications, et lorsque Laurent se disait
+prêt à le signer de son sang et de ses larmes, le calme dût renaître et le
+bonheur commencer. Il n'en était pas ainsi. Laurent, dévoré d'une secrète
+rage, revenait le lendemain à ses questions, à ses outrages, à ses
+sarcasmes. Des nuits entières se passaient en discussions déplorables, où
+il semblait qu'il eût absolument besoin de travailler son propre génie à
+coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fécond en
+malédictions d'une effroyable éloquence, et pour faire atteindre à Thérèse
+et à lui les dernières limites du désespoir. Après ces orages, il semblait
+qu'il n'y eût plus qu'à se tuer ensemble. Thérèse s'y attendait toujours
+et se tenait prête, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent
+n'avait pas encore cette pensée. Accablé de lassitude, il s'endormait, et
+son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses
+traits le divin sourire des visions célestes.
+
+Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation: le
+sommeil changeait toutes ses résolutions. S'il s'endormait le coeur plein
+de tendresse, il s'éveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et
+réciproquement, s'il était parti la veille en maudissant, il accourait le
+lendemain pour bénir.
+
+Trois fois Thérèse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il
+courut après elle et la força de pardonner à son désespoir, car aussitôt
+qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommençait à l'implorer avec
+toutes les larmes d'un repentir exalté.
+
+Thérèse fut à la fois misérable et sublime dans cet enfer où elle s'était
+replongée en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle
+poussa le dévouement jusqu'à des immolations qui faisaient frémir ses amis,
+et qui lui valurent quelquefois le blâme, presque le mépris des gens
+fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer.
+
+Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible
+pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent,
+souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne
+pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire
+qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus
+lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son
+éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait
+plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les
+avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les
+effrayants symptômes de la tempête et du naufrage.
+
+Ce qui l'attachait à lui, c'était cette immense pitié dont on contracte
+l'impérieuse habitude avec les êtres à qui l'on a beaucoup pardonné. Il
+semble que le pardon engendre le pardon jusqu'à la satiété, jusqu'à la
+faiblesse imbécile. Quand une mère s'est dit que son enfant est
+incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien à
+faire qu'à l'abandonner ou à tout accepter. Thérèse s'était trompée toutes
+les fois qu'elle avait cru guérir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai
+qu'alors il redevenait meilleur, mais c'était à la condition d'espérer son
+pardon. Quand il ne l'espérait plus, il se jetait à corps perdu dans la
+paresse et le désordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle
+réussissait à le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien
+elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait à lui faire! Quand il
+revenait au dégoût d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives
+pour lui reprocher de vouloir faire de lui «ce que _sa patronne Thérèse
+Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques,» c'est-à-dire, selon lui, «un idiot
+et un maniaque.»
+
+Et pourtant, dans cette pitié de Thérèse qu'il implorait si ardemment pour
+s'en offenser aussitôt qu'elle lui était rendue, il y avait un respect
+enthousiaste et peut-être même un peu fanatique pour le génie de
+l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'être bourgeoise et inintelligente
+quand il la voyait travailler à son bien-être à lui avec candeur et
+persévérance, elle était grandement artiste, au moins dans son amour,
+puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme étant de droit divin,
+et lui sacrifiait sa propre fierté, son propre travail, et ce qu'une autre
+moins dévouée eût peut-être appelé sa propre gloire.
+
+Et lui, l'infortuné, il voyait et comprenait ce dévouement, et, lorsqu'il
+s'apercevait de son ingratitude, il était dévoré de remords qui le
+brisaient. Il lui eût fallu une maîtresse insouciante et robuste qui se
+fut moquée de ses colères comme de ses repentirs, qui n'eût souffert de
+rien, pourvu qu'elle le dominât. Telle n'était pas Thérèse. Elle se
+mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dépérir, Laurent
+cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse,
+l'oubli momentané de ses propres larmes.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Un soir, il lui fit une si longue et si incompréhensible querelle, qu'elle
+ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques
+instants, un léger frôlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta
+convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'était un poignard.
+Thérèse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme à
+travers le voile d'un rêve, qu'il avait songé à la tuer. En ce moment tout
+était indifférent à Thérèse. Se reposer de vivre et de penser, que ce fût
+sommeil ou mort, elle laissait le choix à la destinée.
+
+C'était la mort qu'elle méprisait. Laurent crut que c'était lui, et, se
+méprisant lui-même, il la quitta enfin.
+
+Trois jours après, Thérèse, décidée à faire un emprunt qui lui permît un
+voyage sérieux, une absence réelle (cette vie de déchirements et de
+bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux
+Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya à Laurent sans donner son
+nom au porteur. C'était son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un
+rosier blanc anonyme: c'était aussi l'adieu de Laurent. Tous deux
+partaient, tous deux restèrent. La coïncidence de ces rosiers blancs émut
+Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thérèse, et la trouva achevant
+ses paquets. Sa place était retenue dans le courrier pour six heures du
+soir. Celle de Laurent l'était aussi dans la même voiture. Tous deux
+avaient pensé revoir l'Italie l'un sans l'autre.
+
+--Eh bien, partons ensemble! s'écria-t-il.
+
+--Non, je ne pars plus, répondit-elle.
+
+--Thérèse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous
+unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a
+résisté à tout ce qui peut briser un sentiment, à tout ce qui peut tuer
+une âme. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions
+ensemble. Veux-tu m'aimer?
+
+--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thérèse. Je sens mon coeur
+épuisé: je crois qu'il est mort.
+
+--Eh bien, veux-tu mourir?
+
+--Il m'est indifférent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie
+ni de ta mort avec moi.
+
+--Ah! oui, tu crois à l'éternité du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver
+dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela!
+
+--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque âme
+va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras
+toujours et partout attiré par la tempête.
+
+--C'est-à-dire que tu n'as pas mérité l'enfer, toi!
+
+--Tu ne l'as pas mérité non plus. Tu auras un autre ciel, voilà tout!
+
+--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes?
+
+--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour.
+
+Laurent devint pensif. Il répéta machinalement plusieurs fois: «La
+gloire!» puis il s'agenouilla devant la cheminée en tisonnant, comme il
+avait coutume de faire quand il voulait être seul avec lui-même. Thérèse
+sortit pour décommander son départ. Elle savait bien que Laurent l'eût
+suivie.
+
+Quand elle rentra, elle le trouva très-calme et très-enjoué.
+
+--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comédie; mais pourquoi vouloir
+s'élever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus
+haut, et même s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris
+intérieurement, je le sais fort bien...
+
+--Je ne ris pas de celle des autres...
+
+--Qui, les autres?
+
+--Ceux qui y croient et qui l'aiment.
+
+--Dieu sait si j'y crois, Thérèse, et si je ne m'en moque pas comme d'une
+farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On
+aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous
+empoisonne, une mauvaise pièce qui vous fait rire, et la gloire qui n'est
+qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des
+articles de journaux qui vous éreintent et qui font parler de vous, et
+puis des éloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des
+critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en
+soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succèdent
+devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous
+transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitié mort de
+fatigue sans avoir réalisé votre idée... Et puis... l'Institut... une
+réunion de gens qui vous détestent, et qui eux-mêmes...
+
+Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe
+en disant:
+
+--N'importe! voilà la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne
+peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux!
+
+Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique,
+et peu à peu tout à fait impersonnel. On eût dit, à les entendre et à les
+voir, deux paisibles amis qui ne s'étaient jamais brouillés. Cette
+situation étrange s'était répétée plusieurs fois au beau milieu de leur
+grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs
+intelligences se convenaient et s'entendaient encore.
+
+Laurent eut faim et demanda à dîner avec Thérèse.
+
+--Et votre départ? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche.
+
+--Puisque vous ne partez plus, vous!
+
+--Je partirai si vous restez.
+
+--Eh bien, je partirai, Thérèse. Adieu!
+
+Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure.
+
+--J'ai manqué le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas
+encore dîné?
+
+Thérèse, préoccupée, avait oublié son repas sur la table.
+
+--Ma chère Thérèse, lui dit-il, accordez-moi une dernière grâce; venez
+dîner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble à quelque
+spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma
+guérison et notre salut à tous les deux. Éprouvez-moi. Je ne serai plus ni
+jaloux, ni exigeant, ni même amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre
+maîtresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette,
+blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariée, je suis
+l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort
+à braver chaque fois que j'obtiens un tête-à-tête. C'est fort piquant, et
+c'est là tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination
+sont satisfaits de ce côté-là; c'est mon coeur tout seul et l'échange de
+mes idées avec les vôtres que je vous offre.
+
+--Je les refuse, dit Thérèse.
+
+--Comment! vous aurez la vanité d'être jalouse d'un être que vous n'aimez
+plus?
+
+--Certes, non! Je n'ai plus ma vie à donner, et je ne comprends pas une
+amitié comme celle que vous me demandez sans un dévouement exclusif. Venez
+me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus
+d'intimité particulière, même apparente.
+
+--Je comprends, Thérèse; vous avez un autre amant!
+
+Thérèse leva ses épaules et ne répondit rien. Il mourait d'envie qu'elle
+se vantât d'un caprice, comme il venait de le faire vis-à-vis d'elle. Sa
+force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec
+anxiété qu'elle répondît à son défi pour l'accabler de reproches et de
+dédains, et lui déclarer peut-être qu'il venait d'inventer cette maîtresse
+pour la forcer à se trahir elle-même. Il ne comprenait plus la force
+d'inertie de Thérèse. Il aimait mieux se croire haï et trompé qu'importun
+ou indifférent.
+
+Elle le lassa par son mutisme.
+
+--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dîner, et, de là, au bal de l'opéra, si je
+ne suis pas trop gris.
+
+Thérèse, restée seule, creusa, pour la millième fois en elle-même, l'abîme
+de cette mystérieuse destinée. Que lui manquait-il donc pour être une des
+plus belles destinées humaines? La raison.
+
+--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thérèse, et comment le
+génie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande
+force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle
+qu'une faculté isolée dont l'union avec le reste des facultés n'est pas
+toujours nécessaire?
+
+Elle tomba dans une sorte de rêverie métaphysique. Il lui avait toujours
+semblé que la raison était un ensemble d'idées et non pas un détail; que
+toutes les facultés d'un être bien organisé lui empruntaient et lui
+fournissaient tour à tour quelque chose; qu'elle était à la fois le moyen
+et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et
+qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur réelle après l'avoir résolument
+foulée aux pieds.
+
+Elle repassait dans sa mémoire la vue de grands artistes, et regardait
+aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la règle du
+vrai associée au rêve du beau, et partout cependant des exceptions, des
+anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyées comme celle
+de Laurent. L'aspiration au sublime était même une maladie du temps et du
+milieu où se trouvait Thérèse. C'était quelque chose de fiévreux qui
+s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mépriser les conditions du
+bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la
+force des choses, Thérèse elle-même se trouvait jetée, sans l'avoir désiré
+ni prévu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle était devenue la
+compagne, la moitié intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces
+génies extravagants; elle assistait à la perpétuelle agonie de Prométhée,
+aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces
+inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir
+trouver le remède.
+
+Dieu était encore dans ces âmes rebelles et torturées cependant, puisqu'à
+certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source
+pure de l'inspiration sacrée n'était pas tarie; ce n'était point là un
+talent épuisé, c'était peut-être encore un homme de beaucoup d'avenir.
+Fallait-il l'abandonner à l'envahissement du délire et à l'hébétement de
+la fatigue?
+
+Thérèse avait, disons-nous, trop côtoyé cet abîme pour n'en point partager
+quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractère avait
+failli s'engager à son insu dans cette voie désespérée. Elle avait eu
+cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misères de la
+vie, et qui flotte entre les limites du réel et de l'imaginaire; mais, par
+une réaction naturelle, son esprit aspirait désormais au vrai, qui n'est
+ni l'un ni l'autre, ni l'idéal sans frein, ni le fait sans poésie. Elle
+sentait que c'était là le beau, et qu'il fallait chercher la vie
+matérielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'âme. Elle
+se faisait de graves reproches de s'être manqué si longtemps à elle-même:
+puis, un instant après, elle se reprochait également de se trop préoccuper
+de son propre sort en présence du péril extrême où celui de Laurent
+restait engagé.
+
+Par toutes ses voix, par celle de l'amitié comme par celle de l'opinion,
+le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'était là le devoir
+en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas équivaut à celui
+d'ordre général, d'intérêt de la société: «Suivez le bon chemin, laissez
+périr ceux qui s'en écartent.» Et la religion officielle ajoutait: «Les
+sages et les bons pour l'éternel bonheur, les aveugles et les rebelles
+pour l'enfer!» Donc, peu importe au sage que l'insensé périsse?
+
+Thérèse se révolta contre cette conclusion.
+
+--Le jour où je me croirai l'être le plus parfait, le plus précieux et le
+plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrêt de mort de
+tous les autres; mais, si ce jour-là m'arrive, ne serai-je pas plus folle
+que tous les autres fous? Arrière la folie de la vanité, mère de
+l'égoïsme! Souffrons encore pour un autre que moi!
+
+Il était près de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil où elle s'était
+laissée tomber inerte et brisée quatre heures auparavant. On venait de
+sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton
+contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu
+de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_.
+
+Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette énigme? Voulait-il
+qu'elle vint au bal masqué l'intriguer par une aventure banale? voulait-il
+essayer de l'aimer sans la reconnaître? Était-ce fantaisie de poëte ou
+insulte de libertin?
+
+Thérèse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquiétude
+ne l'y laissa plus réfléchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher
+cette victime à l'égarement infernal?
+
+--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas à pas. Je verrai, j'entendrai sa vie
+en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il
+me raconte, à quel point il aime le mal naïvement ou avec affectation,
+s'il a vraiment des goûts dépravés, ou s'il ne cherche qu'à s'étourdir.
+Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout
+ce que j'éloignais avec dégoût de ses souvenirs et de mon imagination, je
+découvrirai peut-être un joint, un biais, pour l'arracher à ce vertige.
+
+Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel
+elle avait pourtant à peine jeté les yeux. Il était en satin. Elle en
+envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux
+avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de
+changer l'aspect de sa personne, dans le cas où Laurent viendrait à la
+soupçonner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit
+toute seule et résolument au bal de l'Opéra.
+
+Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose
+insupportable, étouffante. Elle n'avait jamais essayé de contrefaire sa
+voix et ne voulait être devinée de personne. Elle se glissa muette dans
+les corridors, cherchant les coins isolés quand elle était lasse de
+marcher, ne s'y arrêtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle,
+ayant toujours l'air de passer, et réussissant plus facilement qu'elle ne
+l'avait espéré à être complètement seule et libre dans cette foule agitée.
+
+C'était l'époque où l'on ne dansait pas au bal de l'Opéra, et où le seul
+déguisement admis était le domino noir. C'était donc une cohue sombre et
+grave en apparence, occupée peut-être d'intrigues aussi peu morales que
+les bacchanales des autres réunions de ce genre, mais d'un aspect imposant,
+vu de haut, dans son ensemble. Puis tout à coup, d'heure en heure, un
+bruyant orchestre jouait des quadrilles effrénés, comme si
+l'administration, luttant contre la police, eût voulu entraîner la foule à
+enfreindre sa défense; mais personne ne paraissait y songer. La noire
+fourmilière continuait à marcher lentement et à chuchoter au milieu de ce
+vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale étrange,
+fantastique, qui semblait impuissant à dissiper la vision de cette fête
+lugubre.
+
+Pendant quelques instants, Thérèse fut frappée de ce spectacle au point
+d'oublier où elle était et de se croire dans le monde des rêves tristes.
+Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas.
+
+Elle se hasarda dans le foyer, où se tenaient, sans masque et sans
+déguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait
+le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom
+dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aimé
+assis entre deux filles masquées, dont la voix et l'accent avaient ce je
+ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui révèle la fatigue des
+sens et l'amertume de l'esprit.
+
+--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnée, ta fameuse
+Thérèse? Il paraît qu'elle t'a trompé là-bas, en Italie, et que tu ne
+voulais pas le croire?
+
+--Il a commencé à s'en douter, reprit l'autre, le jour où il a réussi à
+chasser le rival heureux.
+
+Thérèse fut mortellement blessée de voir le douloureux roman de sa vie
+livré à de pareilles interprétations, mais plus encore de voir Laurent
+sourire, répondre à ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient,
+et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mémoire ou
+sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thérèse n'eût jamais cru qu'il
+n'était pas même son ami. Elle en était sûre maintenant! Elle resta, elle
+écouta encore; elle sentait une sueur glacée coller son masque à sa
+figure.
+
+Cependant Laurent ne disait à ces filles rien qui ne pût être entendu de
+tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y répondait en
+homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois
+fois il bâilla en se cachant un peu. Néanmoins il restait là, se souciant
+peu d'être vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour,
+bâillant de fatigue et non d'ennui réel, doux, distrait, mais aimable, et
+parlant à ces compagnes de rencontre comme si elles eussent été des femmes
+du meilleur monde, presque de bonnes et sérieuses amies, mêlées à des
+souvenirs agréables de plaisirs que l'on peut avouer.
+
+Cela dura bien un quart d'heure. Thérèse restait toujours. Laurent lui
+tournait le dos. La banquette où il était assis se trouvait placée dans
+l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermée en face de lui. Lorsque
+des groupes errant dans les couloirs extérieurs s'arrêtaient contre cette
+porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre
+devenait une glace noire où l'image de Thérèse se répétait sans qu'elle
+s'en aperçût. Laurent la vit à divers intervalles sans songer à elle; mais
+peu à peu l'immobilité de cette figure masquée l'inquiéta, et il dit à ses
+compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir:
+
+--Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant, le masque?
+
+--Nous te faisons donc peur?
+
+--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de
+satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connaît pas, et
+qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en
+ai assez.
+
+--C'est-à-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous?
+
+--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y étouffe. Voulez-vous venir voir
+tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne.
+
+--Mais il y a de quoi mourir?
+
+--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous?
+
+--Ma foi, non!
+
+--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en élevant
+la voix.
+
+Un groupe de figures noires s'abattit comme une volée de chauves-souris
+autour de lui.
+
+--Combien cela vaut-il? disait l'une.
+
+--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre.
+
+--Est-ce à pied ou à cheval? disait une troisième.
+
+--Cent francs par tête, répondit-il, rien que pour se promener les pieds
+dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour
+voir l'effet... Combien êtes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques
+instants. Dix! ce n'est guère. N'importe, marchons!
+
+Trois restèrent en disant:
+
+--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce
+sera tout.
+
+--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept
+péchés capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voilà une
+invention qui me sauve.
+
+--Allons, dit Thérèse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il
+est peintre. Rien n'est perdu.
+
+Elle suivit cette étrange compagnie jusqu'au péristyle, pour s'assurer
+qu'en effet l'idée fantasque était mise à exécution; mais le froid fit
+reculer les plus déterminées, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer.
+On voulait qu'il changeât la partie en un souper général.
+
+--Ma foi, non! dit-il, vous n'êtes que des peureuses et des égoïstes,
+absolument comme les femmes honnêtes. Je vais dans la bonne compagnie.
+Tant pis pour vous!
+
+Mais elles le ramenèrent dans le foyer, et il s'y établit entre lui,
+d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontées, une causerie
+si vive, avec de si beaux projets, que Thérèse, vaincue par le dégoût, se
+retira en se disant qu'il était trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne
+pouvait plus rien pour lui.
+
+Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et
+le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laissé
+prendre sa liberté, faute d'un jour de courage ou de prudence, il
+s'habitue au servage et à toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond
+de l'antiquité, que, quand Jupiter réduit un homme en cet état, il lui ôte
+la moitié de son âme.
+
+Quand l'esclavage du corps était le fruit terrible de la victoire, le ciel
+agissait ainsi par pitié pour le vaincu; mais, quand c'est l'âme qui subit
+l'étreinte funeste de la débauche, le châtiment est là tout entier.
+Désormais Laurent le méritait, ce châtiment. Il avait pu se racheter,
+Thérèse y avait risqué, elle aussi, la moitié de son âme: il n'en avait
+pas profité.
+
+Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme éperdu
+s'élança à ses côtés.
+
+C'était Laurent. Il l'avait reconnue au moment où elle quittait le foyer,
+à un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience.
+
+--Thérèse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire à tous ces
+hommes: «Vous êtes des brutes!» à toutes ces femmes: «Vous êtes des
+infâmes!» Je veux crier ton nom, ton nom sacré à cette foule imbécile, me
+rouler à tes pieds, et mordre la poussière en appelant sur moi tous les
+mépris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma
+confession à haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers
+chrétiens la faisaient dans les temples païens, purifiés tout à coup par
+les larmes de la pénitence et lavés par le sang des martyrs...
+
+Cette exaltation dura jusqu'à ce que Thérèse l'eût ramené à sa porte. Elle
+ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivré, si
+maître de lui-même, si agréablement discoureur au milieu des filles du bal
+masqué, redevenait passionné jusqu'à l'extravagance aussitôt qu'elle lui
+apparaissait.
+
+--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout à l'heure on vous
+parlait de moi comme d'une misérable, et cela même ne vous réveillait pas.
+Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'était pas là ce
+que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que
+du mal.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une
+dernière journée de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_,
+amicale, tranquille. Ils allèrent ensemble au Jardin des Plantes,
+s'assirent sous le grand cèdre, et montèrent au labyrinthe. Il faisait
+doux; plus de traces de neige. Un soleil pâle perçait à travers des nuages
+lilas. Les bourgeons des plantes étaient déjà gonflés de sève. Laurent
+était poëte, rien que poëte et artiste contemplatif ce jour-là: un calme
+profond, inouï, pas de remords, pas de désirs ni d'espérances; de la
+gaieté ingénue encore par moments. Pour Thérèse, qui l'observait avec
+étonnement, c'était à ne pas croire que tout fût brisé entre eux.
+
+L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prétexte, et
+absolument comme il se forme dans le ciel d'été, par la seule raison qu'il
+a fait beau la veille.
+
+Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde,
+comme de continuels éclats de foudre au sein des ténèbres.
+
+Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un état d'égarement complet,
+et, sans savoir où il était, sans lui dire un mot, il se laissa tomber
+endormi sur le sofa du salon.
+
+Thérèse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et désespoir de
+la soustraire à ce supplice. Elle était découragée; la mesure était
+comble. Elle pleura et pria toute la nuit.
+
+Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner à sa porte. Catherine
+dormait, et Thérèse crut que quelque passant attardé se trompait de
+domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thérèse alla regarder par
+la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entrée. Elle
+vit un enfant de dix à douze ans, dont les vêtements annonçaient l'aisance,
+dont la figure levée vers elle lui parut angélique.
+
+--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; êtes-vous égaré dans le
+quartier?
+
+--Non, répondit-il, on m'a amené ici; je cherche une dame qui s'appelle
+mademoiselle Jacques.
+
+Thérèse descendit, ouvrit à l'enfant, et le regarda avec une émotion
+extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait déjà vu, ou qu'il
+ressemblait à quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait
+retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troublé et indécis.
+
+Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de
+répondre:
+
+--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui êtes mademoiselle
+Thérèse?
+
+--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous?
+
+--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi!
+
+--Qui êtes-vous donc?
+
+--Je suis le fils du comte de ***.
+
+Thérèse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant;
+mais tout à coup elle fut frappée de sa ressemblance avec une figure
+qu'elle avait peinte dernièrement en la regardant dans une glace pour
+l'envoyer à sa mère, et cette figure, c'était la sienne propre.
+
+--Attends! s'écria-t-elle en saisissant le jeune garçon dans ses bras avec
+un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu?
+
+--Manoël.
+
+--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mère?
+
+--C'est... on m'a bien recommandé de ne pas vous le dire tout de suite! Ma
+mère... c'était d'abord la comtesse de ***, qui est là-bas, à La Havane;
+elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: «Tu n'es pas mon fils,
+je ne suis pas obligée de t'aimer.» Mais mon père m'aimait, et il me
+disait souvent: «Tu n'es qu'à moi, tu n'as pas de mère.» Et puis il est
+mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: «Tu es à moi et tu vas
+rester avec moi.» C'est parce que mon père lui avait laissé de l'argent, à
+la condition que je passerais pour leur fils à tous les deux. Cependant
+elle continuait à ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle,
+quand un monsieur des États-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est
+venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: «Non, je ne veux pas.»
+Alors M. Palmer m'a dit: «Veux-tu que je te reconduise à ta vraie mère,
+qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?» J'ai
+dit: «Oui, bien sûr!» Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque,
+parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis levé bien
+doucement, bien doucement, et nous avons navigué tous les deux jusqu'à un
+grand navire, et puis nous avons traversé toute la grande mer, et nous
+voilà.
+
+--Vous voila! dit Thérèse, qui tenait l'enfant pressé contre sa poitrine,
+et qui, agitée d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait
+d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; où est-il, Palmer?
+
+--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amené à la porte, il m'a dit:
+_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu.
+
+--Cherchons-le, dit Thérèse en se levant; il ne peut pas être loin!
+
+Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait à quelque
+distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant était reconnu par sa
+mère.
+
+--Richard! Richard! s'écria Thérèse en se jetant à ses pieds au milieu de
+la rue encore déserte, comme elle l'eût fait quand même elle eût été
+pleine de monde. Vous êtes _Dieu_ pour moi!...
+
+Elle n'en put dire davantage; suffoquée par les larmes de la joie, elle
+devenait folle.
+
+Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Élysées et la fit asseoir. Il
+lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaître, et pour
+réussir à caresser son fils sans risquer de l'étouffer.
+
+--A présent, lui dit Palmer, j'ai payé ma dette. Vous m'avez donné des
+jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous
+rends une vie entière de tendresse et de consolation, car cet enfant est
+un ange, et il m'en coûte de me séparer de lui. Je l'ai privé d'un
+héritage et je lui en dois un en échange. Vous n'avez pas le droit de vous
+y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intérêts sont réglés. Il a
+dans sa poche un portefeuille qui lui assure le présent et l'avenir. Adieu,
+Thérèse! Comptez que je suis votre ami à la vie et à la mort.
+
+Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thérèse ne
+voulut pas remettre les pieds dans la maison où Laurent dormait. Elle prit
+un fiacre, après avoir envoyé un commissionnaire à Catherine avec ses
+instructions, qu'elle écrivit d'un petit café où elle déjeuna avec son
+fils. Ils passèrent la journée à courir Paris ensemble, afin de s'équiper
+pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les
+paquets qu'elle avait faits dans la journée, et Thérèse alla cacher son
+enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de
+l'Allemagne. Elle eut le bonheur égoïste: elle ne pensa plus à ce que
+Laurent deviendrait sans elle. Elle était mère, et la mère avait
+irrévocablement tué l'amante.
+
+Laurent dormit tout le jour et s'éveilla dans la solitude. Il se leva,
+maudissant Thérèse d'avoir été à la promenade sans songer à lui faire
+faire à souper. Il s'étonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison
+au diable, et sortit.
+
+Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait.
+Quand il vit la maison de Thérèse sous-louée, les meubles emballés ou
+vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot
+d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'à s'étourdir.
+
+Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une
+lettre à Thérèse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour
+de l'ancienne amitié; puis, revenant à la passion, il finissait ainsi:
+
+«Je sais bien que de toi je ne mérite pas même cela, car je t'ai maudite,
+et, dans mon désespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guérir des
+efforts de désespéré. Oui, je me suis efforcé de dénaturer ton caractère
+et ta conduite à mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te
+haïssent, et j'ai pris plaisir à en entendre dire à ceux qui ne te
+connaissent pas. Je t'ai traitée absente comme je te traitais quand tu
+étais là! Et pourquoi n'es-tu plus là? C'est ta faute si je deviens fou;
+il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que
+je te hais en même temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se
+passera à t'aimer et à te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je
+voudrais te tuer! Et, si tu étais là, je tomberais à tes pieds! Thérèse,
+Thérèse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitié?
+Oh! l'affreux châtiment que celui de cet incurable amour avec cette colère
+inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en être réduit à perdre
+tout, jusqu'à la liberté d'aimer ou de haïr?»
+
+Thérèse lui répondit:
+
+«Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je
+n'aie pardonné, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner
+encore. Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et
+à créer dans la douleur. Je t'ai assez étudié dans tes ombres et dans ta
+lumière, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la
+victime d'une destinée, et que tu ne dois pas être pesé dans la même
+balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce
+que tu appelles ton châtiment, c'est peut-être la condition de ta gloire.
+Apprends donc à le subir, Tu as aspiré de toutes tes forces à l'idéal du
+bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rêves. Eh bien, tes rêves, mon
+enfant, c'est la réalité, à toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu
+pas artiste?
+
+»Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait
+condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas
+absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront
+ton oeuvre de siècle en siècle, voilà tes soeurs et tes amantes.»
+
+FIN
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21.
+
+
+ * * * * *
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND
+
+publiées par CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+
+
+LES AMOURS DE L'AGE D'OR.
+
+ANDRIANI.
+
+ANDRÉ.
+
+ANTONIA.
+
+AUTOUR DE LA TABLE.
+
+LE BEAU LAURENCE.
+
+LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORÉ.
+
+CADIO.
+
+CÉSARINE DIETRICH.
+
+LE CHATEAU DES DÉSERTES.
+
+LE CHATEAU DE PICTORDU.
+
+LE CHÊNE PARLANT.
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.
+
+LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE.
+
+CONSTANCE VERRIER.
+
+CONSUELO.
+
+CORRESPONDANCE.
+
+CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT.
+
+CONTES D'UNE GRAND'MÈRE.
+
+LA COUPE.
+
+LES DAMES VERTES.
+
+LA DANIELLA.
+
+LA DERNIÈRE ALDINI.
+
+LE DERNIER AMOUR.
+
+DERNIÈRES PAGES.
+
+LES DEUX FRÈRES.
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS.
+
+ELLE ET LUI.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE.
+
+LA FILLEULE.
+
+FLAMARANDE.
+
+FLAVIE.
+
+FRANCIA.
+
+FRANçOIS LE CHAMPI.
+
+HISTOIRE DE MA VIE.
+
+UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion.
+
+L'HOMME DES NEIGES.
+
+HORACE.
+
+IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
+
+INDIANA.
+
+ISIDORA.
+
+JACQUES.
+
+JEAN DE LA ROCHE.
+
+JEAN ZISKA--Gabriel.
+
+JEANNE.
+
+JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE.
+
+LAURA.
+
+LEGENDES RUSTIQUES.
+
+LÉLIA--Métella--Cora.
+
+LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA.
+
+MADEMOISELLE LA QUINTINIE.
+
+MADEMOISELLE MERQUEM.
+
+LES MAITRES MOSAÏSTES.
+
+LES MAITRES SONNEURS.
+
+MALGRÉTOUT.
+
+LA MARE AU DIABLE.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER.
+
+MA SOEUR JEANNE.
+
+MAUPRAT.
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT.
+
+MONSIEUR SYLVESTRE.
+
+MONT-REVÊCHE.
+
+NANON.
+
+NARCISSE.
+
+NOUVELLES.
+
+NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+PAULINE.
+
+LA PETITE FADETTE.
+
+LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE.
+
+LE PICCININO.
+
+PIERRE QUI ROULE.
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE.
+
+QUESTIONS D'ART ET DE LITTÉRATURE.
+
+QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES.
+
+LE SECRÉTAIRE INTIME.
+
+LES SEPT CORDES DE LA LYRE.
+
+SIMON.
+
+SOUVENIRS DE 1848.
+
+TAMARIS.
+
+TEVERINO--Léone Léoni.
+
+THÉÂTRE COMPLET.
+
+THÉÂTRE DE NOHANT.
+
+LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne.
+
+L'USCOQUE.
+
+VALENTINE.
+
+VALVÈDRE.
+
+LA VILLE NOIRE.
+
+ * * * * *
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***
+
+***** This file should be named 13653-0.txt or 13653-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+DAMAGE.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
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index 0000000..384742c
--- /dev/null
+++ b/old/13653-8.txt
@@ -0,0 +1,7580 @@
+The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Elle et lui
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+{~--- UTF-8 BOM ---~}ELLE ET LUI
+
+par
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CALMANN-LVY, DITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de
+traduction rservs.
+
+[Note: La liste des oeuvres de George Sand publies par Calmann-Lvy est
+reporte la fin du roman.]
+
+
+
+
+ELLE ET LUI
+
+
+
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+
+Ma chre Thrse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler
+mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_,
+comme dit notre ami Bernard. Tiens! a rime; mais ce qui n'a ni rime ni
+raison, c'est ce que je vais vous raconter.
+
+Figurez-vous qu'hier, aprs vous avoir ennuye de ma visite, je trouvai,
+en rentrant chez moi, un milord anglais... Aprs a, ce n'est peut-tre
+pas un milord; mais, pour sr, c'est un Anglais, lequel me dit en son
+patois:
+
+--Vous tes peintre?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Vous faites la figure?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Et les mains?
+
+--_Yes_, milord; les pieds aussi.
+
+--Bon!
+
+--Trs-bons!
+
+--Oh! je suis sr!
+
+--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi?
+
+--De vous?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le
+prendre pour un imbcile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme
+magnifique. C'est la tte d'Antinos sur les paules de... sur les paules
+d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure poque sur le buste un
+peu singulirement habill et cravat d'un spcimen de la fashion
+britannique.
+
+--Ma foi! lui ai-je dit, vous tes un beau modle, coup sr, et
+j'aimerais faire de vous une tude mon profit; mais je ne peux pas
+faire votre portrait.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que je ne suis pas peintre de portraits.
+
+--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle
+spcialit dans les arts?
+
+--Non; mais le public ne nous permet gure de cumuler. Il veut savoir
+quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si
+j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de
+vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine russir la prochaine
+exposition avec autre chose que des portraits: de mme que, si je ne
+faisais de vous qu'un portrait mdiocre, on me dfendrait d'en jamais
+essayer d'autres: on dcrterait que je n'ai pas les qualits de l'emploi,
+et que j'ai t un prsomptueux de m'y risquer.
+
+Je racontai mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais
+grce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; aprs quoi, il se mit
+rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond
+mpris pour la France, sinon pour votre petit serviteur.
+
+--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait.
+
+--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutt que je n'ose pas
+encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de
+deux choses l'une: ou c'est une spcialit qui n'en admet pas d'autres, ou
+c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains
+peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidlement et
+agrablement le modle vivant. Ceux-l ont un succs assur, pour peu
+qu'ils sachent prsenter le modle sous son aspect le plus favorable, et
+qu'ils aient l'adresse de l'habiller son avantage tout en l'habillant
+la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire,
+trs-apprenti et trs-contest, comme j'ai l'honneur d'tre, on ne peut
+pas lutter contre des gens du mtier. Je vous avoue que je n'ai jamais
+tudi avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes
+particulires d'une physionomie donne. Je suis un malheureux inventeur
+d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obisse
+mon sujet, mon ide, mon rve, si vous voulez. Si vous me permettiez
+de vous costumer ma guise, et de vous poser dans une composition de mon
+cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne
+serait pas un portrait donner votre matresse... encore moins votre
+femme lgitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnatraient. Donc, ne me
+demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par
+hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester pote
+et crateur, tout en treignant sans effort et sans crainte la puissante
+et majestueuse ralit. Malheureusement, il n'est pas probable que je
+devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bte. Lisez MM. tels et
+tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons.
+
+Figurez-vous bien, Thrse, que je n'ai pas dit mon Anglais un mot de ce
+que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-mme;
+mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire
+le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: Pourquoi diable ne
+vous adressez-vous pas mademoiselle Jacques?
+
+Il fit trois fois _Oh!_ aprs quoi, il me demanda votre adresse, et le
+voil parti sans faire la moindre rflexion, en me laissant trs-confus et
+trs-irrit de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car
+enfin, ma bonne Thrse, si cet animal de bel Anglais va chez vous
+aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que
+je viens de vous crire, c'est--dire tout ce que je ne lui ai pas dit,
+sur les _faiseurs_ et sur les grands matres, qu'allez-vous penser de
+votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge
+incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent
+tout le monde! Ah! ma chre amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui
+ai dit de vous quand il a t parti!... Vous le savez, vous savez que,
+pour moi, vous n'tes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits
+ressemblants trs en vogue, mais un homme suprieur qui s'est dguis en
+femme, et qui, sans avoir jamais fait l'acadmie, devine et sait faire
+deviner tout un corps et toute une me dans un buste, la manire des
+grands sculpteurs de l'antiquit et des grands peintres de la renaissance.
+Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous.
+Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous tes
+trs-orgueilleuse, Thrse.
+
+Je suis tout fait mlancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi.
+J'ai si mal djeun ce matin... Je n'ai jamais si mal mang que depuis que
+j'ai une cuisinire. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La rgie
+vous empoisonne. Et puis on m'a apport des bottes neuves qui ne vont pas
+du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours
+sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous
+pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le
+plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous
+parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas o je voudrais tre
+maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre,
+j'aurais du plaisir vous assommer de ma conversation.
+
+Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez l une famille
+insupportable qui vous vole vos amis les plus dlicieux! Je vais donc
+tre forc, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voil l'effet
+de votre bont pour moi, ma chre grande camarade. C'est de me rendre si
+sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je
+m'tourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne
+vous raconterai pas l'emploi de ma soire.
+
+Votre ami et serviteur,
+
+LAURENT.
+
+11 mai 183...
+
+ * * * * *
+
+A M. LAURENT DE FAUVEL.
+
+D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque
+amiti, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent votre
+sant. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en
+citer une, et me voil fort embarrasse; car, en fait de sottises, j'en
+connais peu qui ne soient nuisibles. Reste savoir ce que vous appelez
+sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre
+jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en dsole. A quoi songez-vous,
+mon Dieu, de dtruire ainsi, de gaiet de coeur, une existence si
+prcieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne
+la prire.
+
+Quant votre Anglais, qui est un Amricain, je viens de le voir, et,
+puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-tre demain, mon grand
+regret, il faut que je vous dise que vous avez tout fait tort de ne pas
+vouloir faire son portrait. Il vous et offert les yeux de la tte, et les
+yeux de la tte d'un Amricain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de
+billets de banque dont vous avez besoin, prcisment pour ne pas faire de
+sottises, c'est--dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un
+coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les
+gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il
+leur faut ensuite demander leur imagination de quoi payer leurs dettes,
+mtier pour lequel cette princesse-l ne se sent pas faite, et auquel elle
+ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite.
+
+Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? a m'est gal. D'ailleurs, si
+nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez
+donnes votre Amricain et moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez
+pas faire le portrait, c'est possible, cela est mme certain, s'il faut le
+faire dans les conditions du succs bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait
+nullement qu'il en ft ainsi. Vous l'avez pris pour un picier, et vous
+vous tes tromp. C'est un homme de jugement et de got, qui s'y connat,
+et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reu! Il
+venait moi comme un pis aller, je m'en suis fort bien aperue, et je
+lui en ai su gr. Aussi l'ai-je consol en lui promettant de faire tout
+mon possible pour vous dcider le peindre. Nous parlerons donc de cette
+affaire aprs-demain, car j'ai donn rendez-vous au dit Palmer pour le
+soir, afin qu'il m'aide plaider sa propre cause et qu'il emporte votre
+promesse.
+
+Sur ce, mon cher Laurent, dsennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir
+pendant deux jours.
+
+Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit,
+et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une
+vieille prcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous
+coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excs et
+abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-l: gnie oblige.
+
+Votre camarade,
+
+THRSE JACQUES.
+
+ * * * * *
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+Ma chre Thrse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne
+avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la
+beaut, ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire
+de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher
+amrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aim flner dans
+votre grand atelier, et draisonner dans votre petit salon lilas; mais,
+puisque vous tes en retraite avec vos trente-six cousins de province,
+vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence
+aprs-demain: vous aurez la dlicieuse musique de l'accent anglo-amricain
+pendant toute la soire. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je
+croyais que Dick tait le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en
+fait de langues, je sais tout au plus le franais.
+
+Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous tes mille fois trop maternelle,
+ma bonne Thrse, de penser mes intrts au dtriment des vtres. Bien
+que vous ayez une belle clientle, je sais que votre gnrosit ne vous
+permet pas d'tre riche, et que quelques billets de banque de plus seront
+beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez
+faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous
+dites.
+
+D'ailleurs, jamais je n'ai t moins en train de faire de la peinture. Il
+faut pour cela deux choses que vous avez, la rflexion et l'inspiration;
+je n'aurai jamais la premire, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je
+dgot comme d'une vieille folle qui m'a reint en me promenant
+travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois
+bien ce qui me manque; n'en dplaise votre raison, je n'ai pas encore
+assez vcu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Ralit, sous
+la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opra. J'espre
+bien, mon retour, tre l'homme du monde le plus accompli, c'est--dire
+le plus blas et le plus raisonnable.
+
+Votre ami,
+
+LAURENT.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+
+Thrse comprit fort bien, premire vue, le dpit et la jalousie qui
+avaient dict cette lettre.
+
+--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes,
+il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute
+autre.
+
+Et, tout en relisant et rvant, Thrse craignit de se mentir elle-mme
+en cherchant se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprs
+d'elle.
+
+--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non
+satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi.
+Je n'en ai jamais eu!
+
+Mais la pendule marquait cinq heures de l'aprs-midi. Et Thrse, aprs
+avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna cong son
+domestique pour vingt-quatre heures, fit sa fidle vieille Catherine
+diverses recommandations particulires et monta en fiacre. Deux heures
+aprs, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu vote et
+parfaitement voile, dont le cocher mme ne vit pas la figure. Elle
+s'enferma avec cette personne mystrieuse, et Catherine leur servit un
+petit dner tout fait succulent. Thrse soignait et servait sa compagne,
+qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas
+manger.
+
+De son ct, Laurent se disposait la partie de plaisir annonce; mais,
+quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit
+qu'une affaire imprvue le retenait encore deux heures Paris, et qu'il
+le rejoindrait sa maison de campagne dans la soire.
+
+Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'tait habill avec une hte
+fivreuse. Il s'tait fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il
+avait jet son habit sur un fauteuil, et il avait pass ses mains dans les
+boucles trop symtriques de ses cheveux, sans songer pourtant l'air
+qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantt vite, tantt
+lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois
+promettre de se hter de partir lui-mme, il courut sur l'escalier pour le
+prier de l'attendre et lui dire qu'il renonait toute affaire pour le
+suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, o il se
+jeta sur son lit.
+
+--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose
+l-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisime jour,
+c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Amricain que
+je ne connais pas! Mais elle connat, certainement, elle, ce Palmer,
+qu'elle appelle par son petit nom! D'o vient alors qu'il m'a demand son
+adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis
+pas l'amant de Thrse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thrse!
+je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en prserve! une femme qui a
+cinq ans de plus que moi, peut-tre davantage! Qui sait l'ge d'une femme,
+et de celle-l prcisment, dont personne ne sait rien? Un pass si
+mystrieux doit couvrir quelque norme sottise, peut-tre une honte bien
+conditionne. Et avec cela, elle est prude, ou dvote, ou philosophe, qui
+peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialit, ou une tolrance,
+ou un dtachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce
+qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer?
+
+Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui.
+
+--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais
+qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle
+Jacques.
+
+Laurent tressaillit.
+
+--Et que diable voulez-vous mademoiselle Jacques? rpondit-il en faisant
+semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette.
+
+--Moi? Rien... c'est--dire si! Je voudrais bien la connatre; mais je ne
+la connais que de vue et de rputation. C'est pour une personne qui veut
+se faire peindre que je demande son adresse.
+
+--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques?
+
+--Parbleu! elle est tout fait clbre prsent, et qui ne l'a
+remarque? Elle est faite pour cela!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Eh bien, et vous?
+
+--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas comptent.
+
+--Vous l'aimez beaucoup?
+
+--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas
+la cour.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Alors vous tes son ami... srieux?
+
+--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous?
+
+--Parce que je n'en crois rien; vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami
+srieux d'une femme... jeune et belle!
+
+--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon
+camarade, pas dsagrable voir, voil tout. Pourtant elle appartient
+un type que je n'aime pas, et je suis forc de lui pardonner d'tre
+blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture.
+
+--Elle n'est pas dj si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des
+cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulirement.
+Au reste, a lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant.
+
+--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous!
+
+--Elle n'est pas trs-grande, elle a des petits pieds et des petites
+mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regarde, puisque j'en suis
+amoureux.
+
+--Tiens, quelle ide vous avez l!
+
+--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plat
+pas?
+
+--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-l, je
+tcherais d'tre mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas
+amoureux, c'est un tat que je ne fais pas; par consquent, je ne serais
+pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble.
+
+--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la
+chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin
+la patience, vu que je suis d'un ge et d'un monde o le plaisir ne manque
+pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-l, et que vous la
+connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosit de ma part, je vous le
+dclare, si elle est veuve ou...
+
+--Ou quoi?
+
+--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Pas possible!
+
+--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demand. a m'est si gal!
+
+--Savez-vous ce qu'on dit?
+
+--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit?
+
+--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a t marie
+un homme riche et titr.
+
+--Marie...
+
+--On ne peut plus marie, par-devant M. le maire et M. le cur.
+
+--Quelle btise! elle porterait son nom et son titre.
+
+--Ah! voil! Il y a un mystre l-dessous. Quand j'aurai le temps, je
+chercherai a, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant
+connu, bien qu'elle vive avec une grande libert. D'ailleurs, vous devez
+savoir cela, vous?
+
+--Je n'en sais pas le premier mot. Ah a! vous croyez donc que je passe ma
+vie observer ou interroger les femmes? Je ne suis pas un flneur comme
+vous, moi! je trouve la vie trs courte pour vivre et travailler.
+
+--Vivre... je ne dis pas. Il parat que vous vivez beaucoup. Quant
+travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce
+que vous avez l? Laissez-moi voir!
+
+--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commenc ici.
+
+--Si fait: cette tte-l... c'est trs-beau, diable! Laissez-moi donc voir,
+ ou je vous malmne dans mon prochain _salon_.
+
+--Vous en tes bien capable!
+
+--Oui, quand vous le mriterez; mais, pour cette tte-l, c'est superbe et
+s'admire tout btement. Qu'est-ce que a sera?
+
+--Est-ce que je sais?
+
+--Voulez-vous que je vous le dise?
+
+--Vous me ferez plaisir.
+
+--Faites-en une sibylle. On coiffe a comme on veut, a n'engage rien.
+
+--Tiens, c'est une ide.
+
+--Et puis on ne compromet pas la personne qui a ressemble.
+
+--a ressemble quelqu'un?
+
+--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas?
+Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez
+tout, mme les choses les plus simples. Vous tes l'amant de cette
+figure-l!
+
+--La preuve, c'est que je m'en vais Montmorency! dit froidement Laurent
+en prenant son chapeau.
+
+--a n'empche pas! rpondit Mercourt.
+
+Laurent sortit, et Mercourt, qui tait descendu avec lui, le vit monter
+dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de
+Boulogne, o il dna tout seul dans un petit caf, et d'o il revint la
+nuit tombe, pied et perdu dans ses rveries.
+
+Le bois de Boulogne n'tait pas cette poque ce qu'il est aujourd'hui.
+C'tait plus petit d'aspect, plus nglig, plus pauvre, plus mystrieux et
+plus champtre: on y pouvait rver.
+
+Les Champs-Elyses, moins luxueux et moins habits qu'aujourd'hui, avaient
+de nouveaux quartiers o se louaient encore bon march de petites
+maisons avec de petits jardins d'un caractre trs-intime. On y pouvait
+vivre et travailler.
+
+C'tait dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des
+lilas en fleur, et derrire une grande haie d'aubpine ferme d'une
+barrire peinte en vert, que demeurait Thrse. On tait au mois de mai.
+Le temps tait magnifique. Comment Laurent se trouva, neuf heures,
+derrire cette haie, dans la rue dserte et inacheve o les rverbres
+n'avaient pas encore t installs, et sur les talus de laquelle
+poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-mme
+et t embarrass d'expliquer.
+
+La haie tait fort paisse, et Laurent tourna sans bruit tout l'entour,
+sans apercevoir autre chose que des feuilles lgrement dores par une
+lumire qu'il supposa place dans le jardin, sur une petite table auprs
+de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soire chez
+Thrse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le th, comme cela
+arrivait quelquefois? Mais Thrse avait annonc Laurent qu'elle
+attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le
+chuchotement mystrieux de deux voix, dont l'une lui paraissait tre celle
+de Thrse. L'autre parlait tout fait bas: tait-ce celle d'un homme?
+
+Laurent couta en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu' ce
+qu'enfin il entendt ou crt entendre ces mots dits par Thrse:
+
+--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est
+vous!
+
+--A prsent, se dit Laurent en quittant prcipitamment la petite rue
+dserte et en revenant sur la chausse bruyante des Champs-Elyses, me
+voil bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'tait pas oblige
+de me confier cela!... Seulement, elle n'tait pas oblige de parler en
+toute occasion de manire me faire croire qu'elle n'tait et ne voulait
+tre personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir
+avant tout. Qu'est-ce que a me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et
+mme il faut bien que j'aie eu la tte un peu monte pour elle sans me
+l'avouer, puisque j'tais l aux coutes, faisant le plus lche des
+mtiers, quand ce n'est pas un mtier de jaloux! Je ne peux pas m'en
+repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misre et d'une grande
+duperie: celle de dsirer une femme qui n'a rien de plus dsirable que
+toute autre, pas mme la sincrit.
+
+Laurent arrta une voiture qui passait vide et alla Montmorency. Il se
+promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez
+Thrse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures la
+campagne et se trouva le troisime soir la porte de Thrse, juste en
+mme temps que M. Richard Palmer.
+
+--Oh! dit l'Amricain en lui tendant la main, je suis content de voir
+vous!
+
+Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put
+s'empcher de demander M. Palmer pourquoi il tait si content de le
+voir.
+
+L'tranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de
+l'artiste.
+
+--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialit
+irrsistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup!
+
+--Comment! vous voil? dit Thrse tonne Laurent. Je ne comptais plus
+sur vous ce soir.
+
+Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusit
+dans ces simples paroles.
+
+--Ah! lui rpondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre
+parti, et je crois que je viens troubler un dlicieux tte--tte.
+
+--C'est d'autant plus cruel vous, reprit-elle sur le mme ton enjou,
+que vous sembliez vouloir me le mnager.
+
+--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas dcommand! Dois-je m'en
+aller?
+
+--Non, restez. Je me rsigne vous supporter.
+
+L'Amricain, aprs avoir salu Thrse, avait ouvert son portefeuille et
+cherch une lettre qu'il tait charg de lui remettre. Thrse parcourut
+cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre rflexion.
+
+--Si voulez rpondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane.
+
+--Merci, rpondit Thrse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui tait
+sous sa main, je ne rpondrai pas.
+
+Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec
+plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta
+pour ainsi dire aux yeux. C'tait celle qu'il avait crite Thrse
+l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqu intrieurement de voir
+cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer.
+
+--Elle me laisse l, dit-il, ple-mle avec ses amants vincs. Je n'ai
+pourtant pas droit cet honneur. Je ne lui ai jamais parl d'amour.
+
+Thrse se mit parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier,
+piant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses
+interlocuteurs, et s'imaginant chaque instant dcouvrir en eux une
+crainte secrte de le voir cder; mais leur insistance tait de si bonne
+foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupons. Si Thrse avait des
+relations avec cet tranger, libre et seule comme elle vivait, ne
+paraissant devoir rien personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on
+pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prtexte d'un portrait pour
+recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie?
+
+Ds qu'il se sentit calm, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte
+de manifester sa curiosit.
+
+--Vous tes donc Amricaine? dit-il Thrse, qui de temps en temps
+traduisait M. Palmer, en anglais, les rpliques qu'il n'entendait pas
+bien.
+
+--Moi? rpondit Thrse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur
+d'tre votre compatriote?
+
+--C'est que vous parlez si bien l'anglais!
+
+--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas.
+Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si
+c'est d'hier ou d'il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien,
+demandez-le lui-mme.
+
+Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers
+dcid lui faire. Il rpondit que ce n'tait pas la premire fois qu'il
+venait en France et qu'il avait connu Thrse toute jeune, chez ses
+parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thrse avait coutume de dire
+qu'elle n'avait jamais connu ni son pre ni sa mre.
+
+Le pass de mademoiselle Jacques tait un mystre impntrable pour les
+gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit
+nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle tait venue
+Paris on ne sait d'o, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle
+tait connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait
+fait ayant t remarqu chez des gens de got et signal tout coup comme
+une oeuvre de matre. C'est ainsi que, d'une clientle et d'une existence
+pauvres et obscures, elle avait pass brusquement une rputation de
+premier ordre et une existence aise; mais elle n'avait rien chang ses
+gots tranquilles, son amour de l'indpendance et l'austrit enjoue
+de ses manires. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-mme
+que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et
+de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manire d'luder les
+questions et de passer ct qui la dispensait de rpondre. Si on
+trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire aprs quelques mots
+vagues:
+
+--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intressant raconter, et, si
+j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y
+penser. Je suis trs-heureuse prsent, puisque j'ai du travail et que
+j'aime le travail par-dessus tout.
+
+C'est par hasard, et la suite de relations d'artiste artiste dans la
+mme partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle
+Jacques. Lanc comme gentilhomme et comme artiste minent dans un double
+monde, M. Fauvel avait, vingt-quatre ans, l'exprience des faits que
+l'on n'a pas toujours quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour
+ tour; mais il n'avait nullement l'exprience du coeur, qui ne s'acquiert
+pas dans le dsordre. Grce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc
+commenc par dcrter en lui-mme que Thrse devait avoir pour amants
+tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu
+ peu affirmer et prouver la puret de leurs relations avec elle pour
+arriver la considrer comme une personne qui pouvait avoir eu des
+passions, mais non des commerces de galanterie.
+
+Des lors il s'tait senti ardemment curieux de savoir la cause de cette
+anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et
+volontairement isole. Il l'avait vue plus souvent, et peu peu presque
+tous les jours, d'abord sous toute sorte de prtextes, ensuite en se
+donnant pour un ami sans consquence, trop viveur pour avoir souci d'en
+conter une femme srieuse, mais trop idaliste, en dpit de tout, pour
+n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amiti
+dsintresse.
+
+Au fond, c'tait l la vrit dans le principe; mais l'amour s'tait
+gliss dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se dbattait
+contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore dguiser Thrse
+et lui-mme, d'autant plus qu'il l'prouvait pour la premire fois de sa
+vie.
+
+--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis M. Palmer d'essayer son
+portrait, pourquoi diable tenez-vous tant une chose qui ne sera
+peut-tre pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne
+vous refuse certainement pas d'en faire une coup sr excellente?
+
+--Elle me refuse, rpondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais
+pas pourquoi. J'ai promis ma mre, qui a la faiblesse de me croire
+trs-beau, un portrait de matre, et elle ne le trouvera jamais
+ressemblant, s'il est trop rel. Voil pourquoi je m'tais adress vous
+comme un matre idaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne
+pas faire plaisir ma mre, ou l'ennui de chercher encore.
+
+--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!...
+
+--Je ne trouve pas; mais, supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il
+aient le temps tout de suite, et je suis press d'envoyer le portrait.
+C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le
+transport durera environ deux mois.
+
+--C'est--dire, Laurent, ajouta Thrse, qu'il vous faut faire ce portrait
+en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut,
+vous auriez commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis,
+n'est-ce pas?
+
+M. Palmer tendit la main Laurent en disant:
+
+--Voil le contrat pass. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle
+Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mle pas. Quelle est votre
+heure demain?
+
+L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crt forc d'en
+faire autant par respect pour Thrse; mais Palmer n'y fit aucune
+attention, et sortit aprs avoir serr sans la baiser la main de
+mademoiselle Jacques.
+
+--Dois-je le suivre? dit Laurent.
+
+--Ce n'est pas ncessaire, rpondit-elle; toutes les personnes que je
+reois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez dix
+heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oublie
+bavarder avec vous jusqu' prs de minuit, et, comme je ne peux pas dormir
+pass cinq heures du matin, je me suis sentie trs-fatigue.
+
+--Et vous ne me mettiez pas la porte?
+
+--Non, je n'y pensais pas.
+
+--Si j'tais fat, j'en serais bien fier!
+
+--Mais vous n'tes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela ceux qui sont
+btes. Voyons, malgr le compliment, matre Laurent, j'ai vous gronder.
+On dit que vous ne travaillez pas.
+
+--Et c'est pour me forcer travailler que vous m'avez mis la tte de
+Palmer comme un pistolet sur la gorge.
+
+--Eh bien, pourquoi pas?
+
+--Vous tes bonne, Thrse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie
+malgr moi.
+
+--Je ne me mle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-l. Je
+n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'tre votre mre; mais je suis votre
+soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est
+impossible de ne pas m'affliger de vos accs de paresse.
+
+--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'cria Laurent avec un mlange
+de plaisir et de dpit que Thrse sentit, et qui l'engagea rpondre
+avec franchise.
+
+--coutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous
+expliquions. J'ai beaucoup d'amiti pour vous.
+
+--J'en suis trs-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis mme pas
+bon faire un ami, Thrse! Je ne crois pas plus l'amiti qu' l'amour
+entre une femme et un homme.
+
+--Vous me l'avez dj dit, et cela m'est fort gal, ce que vous ne croyez
+pas. Moi, je crois ce que je sens, et je sens pour vous de l'intrt et
+de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprs de moi un
+tre quelconque sans m'attacher lui et sans dsirer qu'il soit heureux.
+J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache
+gr. Or, vous n'tes pas un tre quelconque, vous tes un homme de gnie,
+et, qui plus est, j'espre, un homme de coeur.
+
+--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde.
+Je sais me battre en duel, payer mes dettes et dfendre la femme qui je
+donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur
+tendre, aimant, naf...
+
+--Je sais que vous avez la prtention d'tre vieux, us et corrompu. Cela
+ne me fait rien du tout, vos prtentions. C'est une mode bien porte
+l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie relle ou douloureuse,
+mais qui passera quand vous voudrez. Vous tes un homme de coeur,
+prcisment parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme
+viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire.
+Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est l'artiste que je parle:
+l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content
+de lui-mme.
+
+--Eh bien, vous vous trompez, Thrse, rpondit Laurent avec vivacit.
+C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans
+l'artiste et qui l'touffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous.
+l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne
+sais pas, comme vous, tre attentif et calme pendant six heures de travail,
+faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer
+travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir deux ou
+trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du
+sommeil. Mon sommeil moi est mauvais, mes promenades sont agites, mon
+travail est fivreux. L'invention me trouble et me fait trembler:
+l'excution, toujours trop lente mon gr, me donne d'effroyables
+battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que
+j'accouche d'une ide qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux
+et dgot le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me
+quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre
+m'arrive si confuse et si norme, que mon pauvre tre ne peut pas la
+contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu' ce qu'elle ait pris des
+proportions ralisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de
+l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas dfinir.
+Et voil comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce gant
+d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache
+une une, par le forceps de sa volont, de maigres souris demi mortes!
+Donc, Thrse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imagin de vivre,
+que je fasse des excs de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que
+mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout
+bonnement mon infirmit.
+
+--Alors, c'est dcid, c'est arrt, dit Thrse en souriant, vous
+travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un
+mot. Si on vous proposait d'tre demain le prince D... ou le comte de S...,
+avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez,
+en parlant de votre pauvre palette si mprise: _Rendez-moi ma mie!_
+
+--Ma palette mprise? Vous ne me comprenez pas, Thrse! C'est un
+instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire,
+c'est une estime accorde au talent, plus pure et plus exquise que celle
+que l'on accorde au titre et la fortune. Donc, c'est un trs-grand
+avantage et un trs-grand plaisir pour moi de me dire: Je ne suis qu'un
+petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas droger
+mnent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des
+ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai drog, j'ai
+pris un tat, et il se trouve qu' vingt-quatre ans quand je passe sur un
+petit cheval de mange au milieu des premiers riches et des premiers beaux
+de Paris, monts sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les
+badauds assis aux Champs-lyses, un homme de got ou une femme d'esprit,
+c'est moi qui suis regard et nomm, et non pas les autres. Vous riez!
+vous trouvez que je suis trs-vain?
+
+--Non, mais trs-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas.
+
+--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre,
+je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette,
+instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne
+sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le dsordre, non
+pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de
+mes nerfs. Voil tout, Thrse. Qu'y a-t-il donc l qui ne soit
+raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de
+fatigue.
+
+--C'est vrai, dit Thrse, je l'ai remarqu, et je m'en tonne comme d'une
+anomalie; mais je crains bien que cette manire de produire ne vous tue,
+et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez,
+rpondez une question: Avez-vous commenc la vie par le travail et
+l'abstinence, et avez-vous senti alors la ncessit de vous tourdir pour
+vous reposer?
+
+--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collge, aimant la peinture,
+mais ne croyant pas tre jamais forc de peindre. Je me croyais riche. Mon
+pre est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me
+suis dpch de dvorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une anne de
+bien-tre. Quand je me suis vu sec, j'ai pris le pinceau; j'ai t
+reint et port aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand
+succs possible, et, prsent, je me donne, pendant quelques mois ou
+quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il
+n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis galement au bout de
+mes forces et de mes dsirs. Alors je reprends le travail avec rage,
+douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalit
+recommencent.
+
+--Il y a longtemps que vous menez cette vie-l?
+
+--Il ne peut pas y avoir longtemps mon ge! Il y a trois ans.
+
+--Eh! c'est beaucoup pour votre ge, justement! Et puis vous avez mal
+commenc: vous avez mis le feu vos esprits vitaux avant qu'ils eussent
+pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empcher de grandir.
+Votre tte a grossi quand mme, et le gnie s'y est dvelopp malgr tout;
+mais peut-tre bien votre coeur s'est-il atrophi, peut-tre ne serez-vous
+jamais ni un homme ni un artiste complet.
+
+Ces paroles de Thrse, dites avec une tristesse tranquille, irritrent
+Laurent.
+
+--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me mprisez?
+
+--Non, rpondit-elle en lui tendant la main, je vous plains!
+
+Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de
+Thrse.
+
+Ces larmes amenrent en lui une raction violente: un dluge de pleurs
+inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thrse, non pas comme un
+amant qui se dclare, mais comme un enfant qui se confesse:
+
+--Ah! ma pauvre chre amie! s'cria-t-il en lui prenant les mains, vous
+avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux,
+voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi
+que j'ai dans la poitrine la place du coeur crie sans cesse aprs je ne
+sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu,
+et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les mprise
+toutes! Je peux vous dire cela, vous qui tes mon camarade et mon ami!
+Je me surprends parfois prt idoltrer une courtisane, tandis qu'auprs
+d'un ange je serais peut-tre plus froid qu'un marbre. Tout est drang
+dans mes notions, tout est peut-tre dvi dans mes instincts. Si je vous
+disais que je ne trouve dj plus d'ides riantes dans le vin! 0ui, j'ai
+l'ivresse triste, ce qu'il parat; et on m'a dit qu'avant-hier, dans
+cette dbauche Montmorency, j'avais dclam des choses tragiques avec
+une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je
+devienne, Thrse, si vous n'avez pas piti de moi?
+
+--Certes, j'ai piti, mon pauvre enfant, dit Thrse en lui essuyant les
+yeux avec son mouchoir; mais quoi cela peut-il servir?
+
+--Si vous m'aimiez, Thrse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous
+ne m'avez pas permis d'tre pour vous une espce d'ami?
+
+--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez rpondu que vous ne
+pouviez croire l'amiti d'une femme.
+
+--Je croirais peut-tre la vtre; vous devez avoir le coeur d'un homme,
+puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi.
+
+--Je ne vous l'ai pas te, et je veux bien essayer d'tre un homme pour
+vous, rpondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amiti d'un
+homme doit avoir plus de rudesse et d'autorit que je ne me crois capable
+d'en avoir. Malgr moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et
+vous voyez dj! Je m'tais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous
+mettre en colre contre moi et contre vous-mme; au lieu de cela, me voil
+pleurant avec vous, ce qui n'avance rien.
+
+--Si fait! si fait! s'cria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont
+arros la place dessche; peut-tre que mon coeur y repoussera! Ah!
+Thrse, vous m'avez dj dit une fois que je me vantais devant vous de ce
+dont je devrais rougir, que j'tais un mur de prison. Vous n'avez oubli
+qu'une chose: c'est qu'il y a derrire ce mur un prisonnier! Si je pouvais
+ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est
+d'airain, et ma volont, ma foi, mon expansion, ma parole mme, ne peuvent
+le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me
+servira, je vous le demande, d'avoir barbouill de peintures fantasques
+les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve crit nulle part?
+
+--Si je vous comprends bien, dit Thrse rveuse, vous pensez que votre
+oeuvre a besoin d'tre chauffe par le sentiment.
+
+--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas l ce que me disent tous vos
+reproches?
+
+--Pas prcisment. Il n'y a que trop de feu dans votre excution, la
+critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours trait avec respect cette
+exubrance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beauts
+empchent quiconque a de l'enthousiasme d'plucher les dfauts. Loin de
+trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brlant et passionn;
+mais je cherchais o tait en vous le sige de cette passion: je le vois
+maintenant, il est dans le dsir de l'me. Oui, certainement,
+ajouta-t-elle toujours rveuse, comme si elle cherchait percer les
+voiles de sa propre pense, le dsir peut tre une passion.
+
+--Eh bien, quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorb.
+
+--Je me demande si je dois faire la guerre cette puissance qui est en
+vous, et si, en vous persuadant d'tre heureux et calme, on ne vous
+terait pas le feu sacr. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne
+peut pas tre pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est
+vivement exprime pendant sa priode de fivre, elle doit, ou tomber
+d'elle-mme, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque ge n'a-t-il pas sa
+force et sa manifestation particulires? Ce que l'on appelle les diverses
+_manires_ des matres, n'est-ce pas l'expression des successives
+transformations de leur tre? A trente ans, vous sera-t-il possible
+d'avoir aspir tout sans rien treindre? Ne vous sera-t-il pas impos
+d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous tes dans l'ge de la
+fantaisie; mais bientt viendra celui de la lumire. Ne voulez-vous pas
+faire de progrs?
+
+--Dpend-il de moi d'en faire?
+
+--Oui, si vous ne travaillez pas dranger l'quilibre de vos facults.
+Vous ne me persuaderez pas que l'puisement soit le remde de la fivre:
+il n'en est que le rsultat fatal.
+
+--Alors quel fbrifuge me proposez-vous?
+
+--Je ne sais: le mariage, peut-tre.
+
+--Horreur! s'cria Laurent en clatant de rire.
+
+Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce
+correctif:
+
+--A moins que ce ne soit avec vous, Thrse. Eh! c'est une ide, cela!
+
+--Charmante, rpondit-elle, mais tout fait impossible.
+
+La rponse de Thrse frappa Laurent par sa tranquillit sans appel, et ce
+qu'il venait de dire par manire de saillie lui parut tout coup un rve
+enterr, comme s'il et pris place dans son esprit. Ce puissant et
+malheureux esprit tait ainsi fait que, pour dsirer quelque chose, il lui
+suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-l que Thrse
+venait de dire.
+
+Aussitt ses vellits d'amour pour elle lui revinrent, et en mme temps
+ses soupons, sa jalousie et sa colre. Jusque-l, ce charme d'amiti
+l'avait berc et comme enivr; il devint tout coup amer et
+glac.
+
+--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voil
+le mot de ma vie qui revient propos de tout, au bout d'une plaisanterie
+comme au bout de toute chose srieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez
+pas cet ennemi-l, Thrse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un
+_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connat froide
+ou raisonnable! a me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos
+trente-sept cousins_ sont peut-tre l, dehors, qui attendent ma
+sortie.
+
+--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thrse stupfaite; quelles
+ides vous viennent? Avez-vous des accs de folie?
+
+--Quelquefois, rpondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, Thrse reut de Laurent la lettre suivante:
+
+Ma bonne et chre amie, comment vous ai-je quitte hier? Si je vous ai
+dit quelque normit, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un
+blouissement qui ne s'est pas dissip dehors; car je me suis trouv ma
+porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y tais mont.
+
+Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand
+mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis
+malade, et vous aviez raison, la vie que je mne est dtestable.
+
+De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que,
+depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la premire que je
+vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiance, marie ou veuve?...
+Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherch le savoir? Vous
+ai-je demand?... Ah! tenez, Thrse, il y a encore ce matin du dsordre
+dans ma tte, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir
+avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accs de curiosit votre
+gard, celui d'hier tait dj le second; mais ce sera le dernier, je vous
+jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser
+de tout. J'ai donc t l'autre jour votre porte, c'est--dire la
+grille de votre jardin. J'ai regard, je n'ai rien vu; j'ai cout, j'ai
+entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu
+sa figure; mais je sais que vous tes ma soeur, ma confidente, ma
+consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais vos pieds, et que
+vous avez essuy mes yeux avec votre mouchoir, en disant: Que faire, que
+faire, mon pauvre enfant? Je sais que, sage, laborieuse, tranquille,
+respecte, puisque vous tes libre, aime, puisque vous tes heureuse,
+vous trouvez le temps et la charit de me plaindre, de savoir que j'existe,
+et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thrse, qui ne vous bnirait
+serait un ingrat, et, tout misrable que je suis, je ne connais pas
+l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thrse? Il me semble que je
+vous ai offense. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez
+vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!.
+
+Laurent reut, par le retour de son domestique, la rponse de Thrse.
+Elle tait courte: _Venez ce soir_. Laurent n'tait ni rou ni fat, bien
+qu'il mditt ou ft tent souvent d'tre l'un et l'autre. C'tait, on l'a
+vu, un tre plein de contrastes, et que nous dcrivons sans l'expliquer,
+ce ne serait pas possible; certains caractres chappent l'analyse
+logique.
+
+La rponse de Thrse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui
+avait crit sur ce ton. tait-ce son cong motiv qu'elle lui ordonnait de
+venir chercher? tait-ce un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces
+trois mots secs ou brlants avaient-ils t dicts par l'indignation ou
+par le dlire?
+
+M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agit et tout proccup, commencer
+son portrait. Il s'tait promis de l'interroger avec une habilet
+consomme, et de lui arracher tous les secrets de Thrse. Il ne trouva
+pas un mot pour entrer en matire, et, comme l'Amricain posait en
+conscience, immobile et muet comme une statue, la sance se passa presque
+sans desserrer les lvres de part ni d'autre.
+
+Laurent put donc se calmer assez pour tudier la physionomie placide et
+pure de cet tranger. Il tait d'une beaut accomplie; ce qui, au premier
+abord, lui donnait l'air inanim propre aux figures rgulires. En
+l'examinant mieux, on dcouvrait de la finesse dans son sourire et du feu
+dans son regard. En mme temps que Laurent faisait ces observations, il
+tudiait l'ge de son modle.
+
+--Je vous demande pardon, lui dit-il tout coup, mais je voudrais et je
+dois savoir si vous tes un jeune homme un peu fatigu ou un homme mr
+extraordinairement conserv. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas
+bien ce que je vois.
+
+--J'ai quarante ans, rpondit simplement M. Palmer.
+
+--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fire sant?
+
+--Excellente! dit Palmer.
+
+Et il reprit sa pose aise et son tranquille sourire.
+
+--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un
+homme qui n'a jamais aim que le _roastbeef_.
+
+Il ne put rsister au dsir de lui dire encore:
+
+--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune?
+
+--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la premire fois.
+
+Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle anne. Il lui
+semblait qu'en parlant de Thrse, le rouge lui montait au visage. Que lui
+importait au fond l'ge de Thrse? C'est son histoire qu'il aurait voulu
+apprendre. Thrse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait
+n'avoir t pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte
+et la prononciation vibrante. Si c'et t lui que Thrse se ft
+adresse en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une rponse
+quelconque que Laurent et entendue.
+
+Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'tre exact,
+arriva avant l'heure o Thrse le recevait habituellement. Il la trouva
+dans son jardin, inoccupe contre sa coutume, et marchant avec agitation.
+Ds qu'elle le vit, elle alla sa rencontre; et, lui prenant la main avec
+plus d'autorit que d'affection:
+
+--Si vous tes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout
+ce que vous avez entendu travers ce buisson. Voyons, parlez; j'coute.
+
+Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrit de cet accueil inusit,
+essaya de l'inquiter en lui faisant des rponses vasives; mais elle le
+domina par une attitude de mcontentement et une expression de visage
+qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans
+retour lui fit dire tout simplement la vrit.
+
+--Ainsi, reprit-elle, voil tout ce que vous avez entendu? Je disais une
+personne que vous n'avez pas mme pu apercevoir: Vous tes maintenant mon
+seul amour sur la terre?
+
+--J'ai donc rv cela, Thrse! Je suis prt le croire, si vous me
+l'ordonnez.
+
+--Non, vous n'avez pas rv. J'ai pu, j'ai d dire cela. Et que m'a-t-on
+rpondu?
+
+--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la rponse de Thrse fit
+l'effet d'une douche froide, pas mme le son de sa voix. tes-vous
+rassure?
+
+--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi?
+
+--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne
+soient pas connues.
+
+--Ah! s'cria Thrse d'un air de satisfaction trange, vous pensez que
+c'tait M. Palmer?
+
+--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure vous faire que de
+supposer une ancienne liaison tout coup renoue? Je sais que vos
+rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi
+dsintresss de leur part, et aussi indiffrents de la vtre, que ceux
+que j'ai moi-mme avec vous. M. Palmer est trs-beau, et ses manires sont
+d'un galant homme. Il m'est trs-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la
+prsomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers.
+Seulement... vous allez dire que je vous ai espionne...
+
+--Oui, au fait, dit Thrse, qui ne parut pas songer nier la moindre
+chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me parat mal, bien que je n'y
+comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie.
+
+--Thrse! rpondit vivement le jeune homme, rsolu se dbarrasser d'un
+reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant
+est Palmer, et je vous aimerai vritablement, je vous parlerai avec une
+ingnuit complte. Je vous demanderai pardon d'un accs de folie, et vous
+n'aurez jamais un reproche me faire. Voyons, voulez-vous que je sois
+votre ami? Malgr mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'tre et
+que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voil tout ce que je vous
+demande!
+
+--Mon cher enfant, rpondit Thrse, vous me parlez comme une coquette
+qui essayerait de vous retenir prs d'elle, et qui aurait une faute
+confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient
+nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort
+estimable, avec qui je ne vais mme pas jusqu' l'intimit, et que j'avais
+depuis longtemps perdu de vue. Voil ce que je dois vous dire, mais rien
+au del. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'panchement, et je
+vous prie de ne pas vous y intresser plus que je ne souhaite. Ce n'est
+donc pas vous de m'interroger, c'est vous de me rpondre. Que
+faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel
+est l'_accs de folie_ que je dois savoir et juger?
+
+--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me
+confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon
+camarade et avoir confiance en moi?
+
+--Ne vous confessez donc pas, reprit Thrse en se levant. Cela me
+prouvera que vous ne mritiez pas l'estime que je vous ai tmoigne, et
+qu'en cherchant savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du
+tout.
+
+--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous?
+
+--C'est fini, et adieu, rpondit Thrse d'un ton svre.
+
+Laurent sortit, en proie une colre qui ne lui permit pas de dire un mot;
+mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant
+Catherine qu'il avait oubli une commission dont on l'avait charg pour sa
+matresse. Il trouva Thrse assise dans un petit salon: la porte sur le
+jardin tait reste ouverte; il semblait que Thrse, afflige et abattue,
+ft demeure plonge dans ses rflexions. Son accueil fut glac.
+
+--Vous voil revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oubli?
+
+--J'ai oubli de vous dire la vrit.
+
+--Je ne veux plus l'entendre.
+
+--Et pourtant vous me la demandiez!
+
+--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanment.
+
+--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons,
+Thrse, croyez-vous donc qu'il soit possible un homme de mon ge de
+vous voir sans tre amoureux de vous?
+
+--Amoureux? dit Thrse en fronant le sourcil. En me disant que vous ne
+pouviez l'tre d'aucune femme, vous vous tes donc moqu de moi?
+
+--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais.
+
+--Alors vous vous tiez tromp, et vous voil amoureux, c'est bien sr?
+
+--Oh! ne vous fchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sr que cela. Il m'a
+pass des ides d'amour par la tte, par les sens, si vous voulez.
+Avez-vous si peu d'exprience, que vous ayez jug la chose impossible?
+
+--J'ai l'ge de l'exprience, rpondit Thrse; mais j'ai longtemps vcu
+seule. Je n'ai pas l'exprience de certaines situations. Cela vous tonne?
+C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicit, quoique j'aie t
+trompe... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me
+respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous
+n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossiret. Je me suis donc crue
+ l'abri de l'outrage de vos dsirs, et, de tout ce que j'estimais en vous,
+votre sincrit sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais
+ votre destine avec d'autant plus d'abandon que nous nous tions dit en
+riant, souvenez-vous, mais srieusement au fond: Entre deux tres dont
+l'un est idaliste, et l'autre matrialiste, il y a la mer Baltique.
+
+--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance marcher le
+long de mon rivage, sans avoir l'ide de traverser; mais il s'est trouv
+que, de mon ct, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai
+vingt-quatre ans et si vous tes belle?
+
+--Est-ce que je suis encore belle? J'esprais que non!
+
+--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour,
+vous m'tes apparue comme cela. Quant vous, c'est sans le vouloir, je le
+sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette
+sduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis dfendu et
+distrait. J'ai rendu Satan ce qui appartient Satan, c'est--dire ma
+pauvre me, et je n'ai apport ici Csar que ce qui revient Csar, mon
+respect et mon silence. Voil huit ou dix jours pourtant que cette
+mauvaise motion me revient en rve. Elle se dissipe ds que je suis
+auprs de vous. Ma parole d'honneur, Thrse, quand je vous vois, quand
+vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir cri aprs
+vous dans un moment de dmence auquel je ne comprends rien moi-mme. Quand
+je parle de vous, je dis que vous n'tes pas jeune ou que je n'aime pas la
+couleur de vos cheveux. Je proclame que vous tes ma grande camarade,
+c'est--dire mon frre, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe
+je ne sais quelles bouffes de printemps dans l'hiver de mon imbcile de
+coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en
+effet, Thrse, avec votre culte pour ce que vous appelez le vritable
+amour! cela donne penser, malgr qu'on en ait!
+
+--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour.
+
+--Oui, je le sais. Vous avez cet gard un parti pris. Vous avez lu
+quelque part que parler d'amour, c'tait dj en donner ou en prendre;
+mais votre silence a une grande loquence, vos rticences donnent la
+fivre et votre excessive prudence a un attrait diabolique!
+
+--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thrse.
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans
+sommeil, puisqu'il ne tient qu' vous de me rendre aussi tranquille que je
+l'tais auparavant?
+
+--Que faut-il faire pour cela?
+
+--Ce que je vous demandais: me dire que vous tes quelqu'un. Je me le
+tiendrai pour dit, et, comme je suis trs-fier, je serai guri comme par
+la baguette d'une fe.
+
+--Et si je vous dis que je ne suis personne, parce que je ne veux plus
+aimer personne, cela ne suffira pas?
+
+--Non, j'aurai la fatuit de croire que vous pouvez changer d'avis.
+
+Thrse ne put s'empcher de rire de la bonne grce avec laquelle Laurent
+s'excutait.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, soyez guri, et rendez-moi une amiti dont
+j'tais fire, au lieu d'un amour dont j'aurais rougir. J'aime
+quelqu'un.
+
+--Ce n'est pas assez, Thrse: il faut me dire que vous lui appartenez!
+
+--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh
+bien, soit, j'ai un amant. tes-vous satisfait?
+
+--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier
+de votre franchise. Soyez tout fait bonne, dites-moi que c'est
+Palmer!
+
+--Cela m'est impossible, je mentirais.
+
+--Alors... je m'y perds!
+
+--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente...
+
+--Qui vient cependant quelquefois?
+
+--Apparemment, puisque vous avez surpris un panchement...
+
+--Merci, merci, Thrse! Me voil tout fait sur mes pieds; je sais qui
+vous tes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous
+aime mieux ainsi, vous tes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne
+parliez-vous plus tt!
+
+--Cette passion vous a donc bien ravag? dit Thrse railleuse.
+
+--Eh! mais, peut-tre! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thrse, et nous
+en rirons ensemble.
+
+--Voil qui est convenu; bonsoir.
+
+Laurent alla se coucher fort tranquille et tout fait dsabus. Il avait
+rellement souffert pour Thrse. Il l'avait dsire avec passion, sans
+oser le lui faire pressentir. Ce n'tait certes pas une bonne passion que
+celle-l. Il s'y tait ml autant de vanit que de curiosit. Cette femme
+dont tous ses amis disaient: Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce ft
+moi, mais ce n'est personne, lui tait apparue comme un idal saisir.
+Son imagination s'tait enflamme, son orgueil avait saign de la crainte,
+de la presque certitude d'chouer.
+
+Mais ce jeune homme n'tait pas vou exclusivement l'orgueil. Il avait
+la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du
+vrai.
+
+C'tait un ange, sinon dchu comme tant d'autres, du moins fourvoy et
+malade. Le besoin d'aimer lui dvorait le coeur, et cent fois par jour il
+se demandait avec effroi s'il n'avait pas dj trop abus de la vie, et
+s'il lui restait la force d'tre heureux.
+
+Il s'veilla calme et triste. Il regrettait dj sa chimre, son beau
+sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait,
+le grondait, l'encourageait et le plaignait tour tour, sans jamais rien
+rvler de sa propre destine, mais en laissant pressentir des trsors
+d'affection, de dvouement, peut-tre de volupt! Du moins, c'est ainsi
+qu'il plaisait Laurent d'interprter le silence de Thrse sur son
+propre compte, et un certain sourire, mystrieux comme celui de la Joconde,
+ qu'elle avait sur les lvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphmait
+devant elle. Dans ces moments-l, elle avait l'air de se dire: Je
+pourrais bien dcrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce
+pauvre fou ne me comprendrait pas.
+
+Une fois le mystre de son coeur dvoil, Thrse perdit d'abord tout son
+prestige aux yeux de Laurent. Ce n'tait plus qu'une femme pareille aux
+autres. Il tait mme tent de la rabaisser dans sa propre estime, et,
+bien qu'elle ne se ft jamais laiss interroger, de l'accuser d'hypocrisie
+et de pruderie. Mais, du moment qu'elle tait quelqu'un, il ne
+regrettait plus de l'avoir respecte, et il ne dsirait plus rien d'elle,
+pas mme son amiti, qu'il n'tait pas embarrass, pensait-il, de trouver
+ailleurs.
+
+Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prpara
+plusieurs prtextes pour s'excuser, si par hasard Thrse lui demandait
+compte de ce temps pass sans venir chez elle. Le quatrime jour, Laurent
+se sentit en proie un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les
+femmes galantes lui donnaient des nauses; il ne retrouvait dans aucun de
+ses amis la bont patiente et dlicate de Thrse pour remarquer son ennui,
+pour tcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le
+remde, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il
+fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destine d'un artiste
+tel que lui n'tait pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un
+esprit lev et le droit de prononcer que, s'il tait malheureux, c'tait
+tant pis pour lui.
+
+Il courut chez elle avec tant de hte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui
+dire pour s'excuser; mais Thrse ne montra ni mcontentement ni surprise
+de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question.
+Il en fut piqu, et s'aperut qu'il tait plus jaloux d'elle
+qu'auparavant.
+
+--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oubli.
+
+Cependant il ne fit rien paratre de son dpit, et veilla dsormais sur
+lui-mme avec un si grand soin, que Thrse y fut trompe.
+
+Plusieurs semaines s'coulrent pour lui dans une alternative de rage, de
+froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui tait si ncessaire et si
+bienfaisant que l'amiti de cette femme, rien ne lui tait si amer et si
+blessant que de ne pouvoir prtendre son amour. L'aveu qu'il avait exig,
+loin de le gurir comme il s'en tait flatt, avait irrit sa souffrance.
+C'tait de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle
+avait une cause avoue et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer
+qu'aussitt cette cause connue, il ddaignerait de vouloir lutter pour la
+dtruire?
+
+Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et
+heureux rival. Sa fiert, excessive auprs de Thrse, ne le lui
+permettait pas. Seul, il le hassait, il le dnigrait en lui-mme,
+attribuant tous les ridicules ce fantme, l'insultant et le provoquant
+dix fois par jour.
+
+Et puis il se dgotait de souffrir, retournait la dbauche, s'oubliait
+lui-mme un instant et retombait aussitt dans de profondes tristesses,
+allait passer deux heures chez Thrse, heureux de la voir, de respirer
+l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir
+d'entendre sa voix grondeuse et caressante.
+
+Enfin il la dtestait pour ne pas deviner ses tourments; il la mprisait
+pour rester fidle cet amant qui ne pouvait tre qu'un homme mdiocre,
+puisqu'elle n'prouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se
+jurant de rester longtemps sans la voir, et il y ft retourn une heure
+aprs s'il et espr tre reu.
+
+Thrse, qui un instant s'tait aperue de son amour, ne s'en doutait plus,
+tant il jouait bien son rle. Elle aimait sincrement ce malheureux
+enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et rflchi: elle avait
+vou une sorte de culte, disait-elle, _ ce qu'il et pu tre_, et il lui
+en restait une piti pleine de gteries o se mlait encore un vrai
+respect pour le gnie souffrant et fourvoy. Si elle et t bien certaine
+de ne pouvoir veiller en lui aucun mauvais dsir, elle l'et caress
+comme un fils, et il y avait des moments o elle se reprenait parce qu'il
+lui venait sur les lvres de le tutoyer.
+
+Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait
+certainement, l'insu de Thrse; mais une femme vraiment chaste, et qui
+a vcu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps
+vis--vis d'elle-mme le secret d'un amour dont elle a rsolu de se
+dfendre. Thrse croyait tre certaine de ne jamais songer sa propre
+satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du
+moment que Laurent trouvait du calme et du bien-tre auprs d'elle, elle
+en trouvait elle-mme lui en donner. Elle savait bien qu'il tait
+incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle t blesse et
+effraye du moment de fantaisie qu'il avait avou. Cette crise passe,
+elle s'applaudissait d'avoir trouv dans un mensonge innocent le moyen
+d'en prvenir le retour; et comme en toute occasion, ds qu'il se sentait
+mu, Laurent se htait de proclamer l'infranchissable barrire de glace de
+la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait vivre sans
+brlure au milieu du feu.
+
+Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis taient cachs et
+comme couvs sous une habitude de gaiet railleuse, qui est comme la
+manire d'tre, comme le cachet indlbile des artistes franais. C'est
+une seconde nature que les trangers du Nord nous reprochent beaucoup, et
+pour laquelle les graves Anglais surtout nous ddaignent passablement.
+C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons dlicates, et qui nous
+prserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le ct
+ridicule des choses, c'est en dcouvrir le ct faible et illogique. Se
+moquer des prils o l'me se trouve engage, c'est s'exercer les braver,
+comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un
+ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'me dans laquelle notre
+piti l'et engag se complaire. Enfin, se persifler soi-mme, c'est se
+prserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagr. J'ai remarqu que
+les gens qui ne plaisantaient jamais taient dous d'une vanit purile et
+insupportable.
+
+La gaiet de Laurent tait blouissante de couleur et d'esprit, comme son
+talent, et d'autant plus naturelle qu'elle tait originale. Thrse avait
+moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle tait naturellement rveuse et
+paresseuse causer; mais elle avait prcisment besoin de l'enjouement
+des autres: alors le sien se mettait peu peu de la partie, et sa gaiet
+sans clat n'tait pas sans charme.
+
+Il rsultait donc de cette habitude de bonne humeur o l'on se maintenait,
+que l'amour, chapitre sur lequel Thrse ne plaisantait jamais et n'aimait
+pas que l'on plaisantt devant elle, ne trouvait pas un mot glisser, pas
+une note faire entendre.
+
+Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva termin, et Thrse
+remit Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme
+lui promit de mettre en rserve pour le cas de maladie ou de dpense
+obligatoire imprvue.
+
+Laurent s'tait li avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouv
+ce qu'il tait: droit, juste, gnreux, intelligent et instruit. Palmer
+tait un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du
+commerce. Il avait fait le trafic lui-mme et les voyages au long cours
+dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver
+assez riche et de vouloir vivre pour lui-mme. Il ne voyageait donc plus
+que pour son plaisir, et, aprs avoir vu, disait-il, beaucoup de choses
+curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait la vue des belles
+choses et l'tude des pays vritablement intressants par leur
+civilisation.
+
+Sans tre trs-clair dans les arts, il y portait un sentiment assez sr,
+et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son
+langage en franais se ressentait de sa timidit, au point d'tre presque
+inintelligible et risiblement incorrect au dbut d'un dialogue; mais,
+lorsqu'il se sentait l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et
+qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance
+pour la parler trs-bien.
+
+Laurent avait tudi cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosit au
+commencement. Lorsqu'il lui fut dmontr jusqu' l'vidence qu'il n'tait
+pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprcia et se prit pour lui
+d'une sorte d'amiti qui ressemblait de loin, il est vrai, celle qu'il
+prouvait pour Thrse. Palmer tait un philosophe tolrant, assez rigide
+pour lui-mme et trs-charitable pour les autres. Par les ides sinon par
+le caractre, il ressemblait Thrse, et se trouvait presque toujours
+d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se
+sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable
+_unisson_, et, comme ce n'tait plus qu'une jalousie intellectuelle, il
+n'osait s'en plaindre Thrse.
+
+--Votre dfinition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et
+trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus
+haut que lui. Je suis, relativement lui, la note leve de la tierce
+majeure.
+
+--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent.
+
+--Non, disait Thrse, avec vous je me modifie et descends former la
+tierce mineure.
+
+--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton?
+
+--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapproche de vous que de
+Palmer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un jour, la demande de Palmer, Laurent se rendit l'htel Meurice, o
+demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait tait convenablement
+encadr et emball. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y crivit
+lui-mme avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mre; puis, au moment
+o les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer
+serra la main de l'artiste en lui disant:
+
+--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mre, et je vous
+remercie encore. A prsent, voulez-vous me permettre de causer avec vous?
+J'ai quelque chose vous dire.
+
+Ils passrent dans un salon o Laurent vit plusieurs malles.
+
+--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Amricain en lui offrant
+d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumt pas lui-mme, et
+je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose dlicate,
+tellement dlicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver
+les mots convenables pour la dire en franais.
+
+--Je vous jure d'tre muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, tonn
+et assez inquiet de ce prambule.
+
+Palmer reprit:
+
+--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime.
+Peut-tre tes-vous son amant; si vous ne l'tes pas, il est certain pour
+moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne
+dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que
+je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thrse,
+et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour
+elle, le sien en est une gale pour vous. Je crains cela cause des
+questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on
+a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus mu
+que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je
+veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques
+soit fond sur l'estime et le respect qu'elle mrite.
+
+--Attendez, Palmer! s'cria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut
+pris d'un gnreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de
+mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie?
+
+--Ni l'un ni l'autre, rpondit Palmer. Jamais Thrse ne vous racontera sa
+vie.
+
+--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache.
+
+--Bien, trs-bien! rpondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que
+j'ai vous dire la justifie de tout soupon?...
+
+--Pourquoi le cache-t-elle, alors?
+
+--Par gnrosit pour les autres.
+
+--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir.
+
+--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que,
+dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui sduisit
+une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une
+btarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au
+calendrier, et qui, inscrite la municipalit comme ne de parents
+inconnus, reut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant,
+c'est Thrse.
+
+L'institutrice fut dote par le banquier et marie cinq ans plus tard
+avec un de ses employs, honnte homme qui ne se doutait de rien, toute
+l'affaire ayant t tenue fort secrte. L'enfant tait leve la
+campagne. Son pre s'tait charg d'elle. Elle fut mise ensuite dans un
+couvent, o elle reut une trs-belle ducation, et fut traite avec
+beaucoup de soin et d'amour. Sa mre la voyait assidment dans les
+premires annes; mais, quand elle fut marie, le mari eut des soupons,
+et, donnant la dmission de son emploi chez le banquier, il emmena sa
+femme en Belgique, o il se cra des occupations, et fit fortune. La
+pauvre mre dut touffer ses larmes et obir.
+
+Cette femme vit toujours trs-loin de sa fille: elle a d'autres enfants,
+elle a eu une conduite irrprochable depuis son mariage; mais elle n'a
+jamais t heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre prive; et
+n'a pas cess d'en tre jaloux; ce qui pour elle est un chtiment mrit
+de sa faute et de son mensonge.
+
+Il semblerait que l'ge et d amener la confession de l'une et le pardon
+de l'autre. Il en et t ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins
+logique que la vie relle, et ce mnage est troubl comme au premier jour,
+le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et
+opprime.
+
+Dans les circonstances difficiles o s'est trouve Thrse, elle n'a donc
+pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations
+de sa mre. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est force de
+la voir en secret, la drobe, quand elle russit venir passer seule
+un ou deux jours Paris, comme cela lui est arriv dernirement. Encore
+n'est-ce que depuis quelques annes qu'elle a pu inventer je ne sais quels
+prtextes et obtenir ces rares permissions. Thrse adore sa mre, et
+n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voil pourquoi vous ne
+lui entendez jamais souffrir un mot de blme sur la conduite des autres
+femmes. Vous avez pu croire qu'elle rclamait ainsi tacitement
+l'indulgence pour elle-mme. Il n'en est rien. Thrse n'a rien se faire
+pardonner; mais elle pardonne tout sa mre: ceci est l'histoire de leurs
+relations.
+
+A prsent, j'ai vous raconter celle de la comtesse de... _trois
+toiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en franais quand vous ne
+voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni
+le nom de son mari, c'est encore Thrse.
+
+--Elle est donc marie? elle n'est pas veuve?
+
+--Patience! elle est marie, et elle ne l'est pas. Vous allez voir.
+
+Thrse avait quinze ans quand son pre le banquier se trouva veuf et
+libre; car ses enfants lgitimes taient tous tablis. C'tait un
+excellent homme, et, malgr la faute que je vous ai raconte et que je
+n'excuse pas, il tait impossible de ne pas l'aimer, tant il avait
+d'esprit et de gnrosit. J'ai t trs-li avec lui. Il m'avait confi
+l'histoire de la naissance de Thrse, et il me mena divers intervalles,
+en visite avec lui, au couvent o il l'avait mise. Elle tait belle,
+instruite, aimable, sensible. Il et souhait, je crois, que je prisse la
+rsolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur
+libre cette poque; autrement... Mais je ne pouvais y songer.
+
+Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui
+venait chez lui, qui avait de grandes proprits La Havane et qui tait
+trs-beau. J'avais rencontr ce Portugais Paris, mais je ne le
+connaissais rellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son
+compte. Il tait fort sduisant; mais, pour ma part, je ne me serais
+jamais fi sa figure; c'tait ce comte de *** avec qui Thrse fut
+marie un an plus tard.
+
+Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier tait mort
+d'apoplexie foudroyante, et Thrse tait marie, marie avec cet inconnu,
+ce fou, je ne veux pas dire cet infme, puisqu'il a pu tre aim d'elle,
+mme aprs la dcouverte qu'elle fit de son crime: cet homme tait dj
+mari aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inoue de demander et d'pouser
+Thrse.
+
+Ne me demandez pas comment le pre de Thrse, homme d'esprit et
+d'exprience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous rpterais ce que
+ma propre exprience m'a trop appris, savoir que, dans ce monde, tout ce
+qui arrive est la moiti du temps le contraire de ce qui semblait devoir
+arriver.
+
+Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore
+d'autres tourderies qui donneraient penser que sa lucidit tait dj
+compromise. Il avait fait un legs Thrse au lieu de lui donner une dot
+de la main la main. Ce legs se trouva nul devant les hritiers lgitimes,
+et Thrse, qui adorait son pre, n'et pas voulu plaider mme avec des
+chances de succs. Elle se trouva donc ruine prcisment au moment o
+elle devenait mre, et, dans ce mme temps, elle vit arriver chez elle une
+femme exaspre qui rclamait ses droits et voulait faire un clat;
+c'tait la premire, la seule lgitime femme de son mari.
+
+Thrse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et
+obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procs; elle obtint du comte qu'il
+reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la
+naissance de Thrse et du secret dont son pre avait voulu environner les
+tmoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu huis clos,
+l'tranger, et c'est aussi l'tranger que le jeune couple avait vcu
+depuis ce temps. Cette vie mme avait t fort mystrieuse. Le comte,
+craignant coup sr d'tre dmasqu s'il reparaissait dans le monde,
+faisait croire Thrse qu'il avait la passion de la solitude avec elle,
+et la jeune femme confiante, prise et romanesque, trouvait tout naturel
+que son mari voyaget avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir
+des indiffrents.
+
+Lorsque Thrse dcouvrit l'horreur de sa situation, il n'tait donc pas
+impossible que tout ft enseveli dans le silence. Elle consulta un lgiste
+discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage tait nul,
+mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait
+jamais user de sa libert, elle prit l'instant mme un parti irrvocable,
+celui de n'tre ni libre ni marie, plutt que de souiller le pre de son
+enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de
+toute faon un btard; mais mieux valait qu'il n'et pas de nom et qu'il
+ignort jamais sa naissance que d'avoir rclamer un nom tar en
+dshonorant son pre.
+
+Thrse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avou, et lui-mme, il
+l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes dchirantes, des
+scnes sans nom, o Thrse se dbattit avec une nergie au-dessus de son
+ge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est hroque,
+ne l'est pas demi.
+
+Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le
+coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dvore de
+jalousie, fut vaincue par sa magnanimit jusqu' lui baiser les pieds en
+la quittant.
+
+Thrse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, rsolue se
+faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit vivre
+pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui tait si
+cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce
+dernier bonheur ne devait pas durer longtemps.
+
+Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa
+premire femme, Thrse avait d accepter, la prire mme de celle-ci,
+une pension raisonnable pour tre en mesure d'lever convenablement son
+fils; mais peine le comte eut-il reconduit sa femme La Havane, qu'il
+l'abandonna de nouveau, s'chappa, revint en Europe et alla se jeter aux
+pieds de Thrse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant
+l'autre extrmit du monde.
+
+Thrse fut inexorable: elle avait rflchi et pri. Son me s'tait
+affermie, elle n'aimait plus le comte. Prcisment cause de son fils,
+elle ne voulait pas qu'un tel homme devnt le matre de sa vie. Elle avait
+perdu le droit d'tre heureuse, mais non pas celui de se respecter
+elle-mme: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte
+la menaa de la laisser sans ressources: elle rpondit qu'elle n'avait pas
+peur de travailler pour vivre.
+
+Ce misrable fou s'avisa alors d'un moyen excrable, soit pour mettre
+Thrse sa discrtion, soit pour se venger de sa rsistance. Il enleva
+l'enfant et disparut. Thrse courut aprs lui; mais il avait si bien pris
+ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors
+que je la rencontrai en Angleterre; mourant de dsespoir et de fatigue
+dans une auberge, presque folle, et si dvaste par le malheur, que
+j'hsitai la reconnatre.
+
+J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes
+recherches eurent un succs dplorable. Le comte tait repass en
+Amrique. L'enfant y tait mort de fatigue en arrivant.
+
+Quand il me fallut porter cette malheureuse l'pouvantable nouvelle, je
+fus pouvant moi-mme du calme qu'elle montra. On et dit pendant huit
+jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle tait
+sauve. J'tais forc de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer
+o elle tait. J'tais inquiet de son dnment; elle me trompa en me
+disant que sa mre ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que
+sa pauvre mre en et t bien empche: elle ne disposait pas d'un
+centime dans son mnage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait
+tous les malheurs de sa fille. Thrse, qui lui crivait en secret, les
+lui avait cachs pour ne pas la dsesprer.
+
+Thrse vcut en Angleterre en donnant des leons de franais, de dessin
+et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage
+d'exercer pour n'avoir accepter la piti de personne.
+
+Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa Paris, o elle
+n'tait jamais venue, et o personne ne la connaissait. Elle n'avait alors
+que vingt ans, elle avait t marie seize. Elle n'tait plus du tout
+jolie, et il a fallu huit annes de repos et de rsignation pour lui
+rendre sa sant et sa douce gaiet d'autrefois.
+
+Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu' de rares intervalles, puisque
+je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouve digne et fire,
+travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvret sous un
+miracle d'ordre et de propret, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de
+personne, ne voulant pas parler du pass, caressant quelquefois les
+enfants en secret et les quittant ds qu'on la regarde, dans la crainte
+sans doute qu'on ne la voie mue.
+
+Voil trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous
+demander de faire mon portrait, je cherchais prcisment son adresse, que
+j'allais vous demander quand vous m'avez parl d'elle. Arriv la veille,
+je ne savais pas encore qu'elle et enfin du succs, de l'aisance et de la
+clbrit. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette me si
+longtemps brise pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou tre heureuse.
+Tchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagn! Et, si vous
+n'tes point sr de ne pas la faire souffrir, brlez-vous la cervelle ce
+soir plutt que de retourner chez elle. Voil tout ce que j'avais vous
+dire.
+
+--Attendez, dit Laurent trs-mu: ce comte de *** est-il toujours vivant?
+
+--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le dsespoir des autres se
+portent toujours bien et chappent tous les dangers. Ils ne donnent mme
+jamais leur dmission; car celui-ci a eu dernirement la prsomption de
+m'envoyer pour Thrse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et
+dont elle fait le cas que cela mrite.
+
+Laurent avait song pouser Thrse en coutant le rcit de M. Palmer.
+Ce rcit l'avait boulevers. Les inflexions monotones, l'accent prononc,
+et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jug inutile de
+reproduire, lui avaient donn, dans l'imagination vive de son auditeur, je
+ne sais quoi d'trange et de terrible comme la destine de Thrse. Cette
+fille sans parents, cette mre sans enfant, cette femme sans mari,
+n'tait-elle pas voue un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions
+n'avait-elle pas d garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait
+devant les yeux blouis de Laurent. Thrse dvoile lui paraissait plus
+mystrieuse que jamais: s'tait-elle jamais console, ou pouvait-elle
+l'tre un seul instant?
+
+Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thrse, et que,
+s'il parvenait jamais tre aim d'elle, il se rappellerait toutes les
+heures de sa vie l'heure qui venait de s'couler et le rcit qu'il venait
+d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir
+l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et
+crivit:
+
+Thrse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux
+mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu
+peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas
+cela: je vous aime perdument. C'est absurde, c'est insens, c'est
+misrable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou
+crire une femme ce mot-l: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop
+froid et trop retenu aujourd'hui de moi vous. Je ne peux plus vivre avec
+ce secret qui m'touffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu
+cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout
+d'une heure, je suis votre porte et bien souvent, la nuit, dvor de
+jalousie, et presque furieux contre moi-mme, je demande Dieu de me
+dlivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne
+crois pas, et que vous avez invent pour me dgoter de songer vous.
+Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thrse! Faute de cette
+solution, je n'en vois qu'une troisime, c'est que je me tue pour en
+finir... C'est lche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous
+les amants dsesprs; mais est-ce ma faute s'il y a des dsespoirs qui
+font jeter le mme cri tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce
+que j'arrive tre un homme comme les autres?
+
+De quoi m'a servi tout ce que j'ai invent pour m'en dfendre et pour
+rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait tre libre?
+
+Avez-vous quelque chose me reprocher vis--vis de vous, Thrse?
+Suis-je un fat, un rou, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous
+donner confiance dans mon amiti? Mais pourquoi voulez-vous que je meure
+sans avoir aim, vous qui seule pouvez me faire connatre l'amour, et qui
+le savez bien? Vous avez dans l'me un trsor, et vous souriez ct d'un
+malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pice
+de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amiti; ce n'est
+pas mme de la piti, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau
+augmente la soif.
+
+Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-tre aim dj quelqu'un
+qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime,
+et n'est-ce pas tout?
+
+Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre
+fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, moins de mentir Dieu et
+vous-mme. Vous voyez bien que mon tourment me matrise, et que j'arrive
+faire une dclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que
+d'tre raill par vous!
+
+Thrse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon
+me n'a jamais t souill, et que, de l'abme o je m'tais jet, j'ai
+toujours, malgr moi, cri vers le ciel. Vous savez bien qu'auprs de vous
+je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint
+quelquefois de prendre ma tte dans vos mains, comme si vous alliez
+m'embrasser au front. Et vous disiez: Mauvaise tte! tu mriterais d'tre
+brise. Et pourtant, au lieu de l'craser comme la tte d'un serpent,
+vous tchiez d'y faire entrer le souffle pur et brlant de votre esprit.
+Eh bien, vous n'avez que trop russi; et, prsent que vous avez allum
+le feu sur l'autel, vous vous dtournez et vous me dites: Confiez-en la
+garde une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et
+bien dvoue; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du
+bonheur domestique, que sais-je? tout, except moi!
+
+Et moi, Thrse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-mme.
+Depuis que je vous connais, vous travaillez me faire croire au bonheur
+et m'en donner le got. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas
+devenu goste, comme un enfant gt. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je
+ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais
+seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette
+vie-l ou la mort qu'il me faut.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Thrse fut profondment afflige de cette lettre. Elle en fut frappe
+comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu celui de Laurent,
+qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les
+expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur
+de Thrse, ou, s'il y en avait, elle y tait entre goutte goutte, si
+lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi matresse
+d'elle-mme que le premier jour. Le mot de passion la rvoltait.
+
+--Des passions, moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce
+que c'est, et que je veux retourner ce breuvage empoisonn! Que lui
+ai-je fait, moi qui lui ai donn tant de tendresse et de soins, pour qu'il
+me propose, en guise de remercment, le dsespoir, la fivre et la
+mort?... Aprs tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, ce malheureux
+esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour
+comme la pierre philosophale, laquelle on s'efforce d'autant plus de
+croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse
+la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de
+dlire. Comment le calmer et le dtacher d'une fantaisie qui arrive le
+rendre malheureux?
+
+C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'loigner de
+la dbauche, je l'ai trop habitu un attachement honnte; mais il est
+homme et il trouve notre affection incomplte. Pourquoi m'a-t-il trompe?
+pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il tait tranquille auprs de moi? Que
+ferai-je, moi, pour rparer la niaiserie de mon inexprience? Je n'ai pas
+t assez de mon sexe dans le sens de la prsomption. Je n'ai pas su
+qu'une femme, si tide et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours
+troubler la cervelle d'un homme. J'aurais d me croire sduisante et
+dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se
+dmentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne
+peut donc tre un tort que de ne pas avoir les instincts de la
+coquetterie?
+
+Et puis Thrse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces
+instincts de rserve et de mfiance pour se prserver des dsirs d'autres
+hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus,
+parce qu'elle l'estimait dans son amiti pour elle, parce qu'elle ne
+pouvait pas croire qu'il chercherait la tromper, et aussi, il faut bien
+le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son
+atelier, elle allait et venait, en proie un malaise douloureux, tantt
+regardant cette fatale lettre qu'elle avait pose sur une table comme n'en
+sachant que faire, et ne se dcidant ni la rouvrir ni la dtruire,
+tantt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait
+justement avec entrain et plaisir au moment o on lui avait apport cette
+lettre, c'est--dire ce doute, ce trouble, ces tonnements et ces
+craintes. C'tait comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu
+et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot crit
+sur ce papier tait comme un chant de mort dj entendu dans le pass,
+comme une prophtie de malheurs nouveaux.
+
+Elle essaya de se rassrner en se remettant peindre. C'tait pour elle
+le grand remde toutes les petites agitations de la vie extrieure: mais
+il fut impuissant ce jour-l: l'effroi que cette passion lui inspirait
+l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie
+prsente.
+
+--Deux bonheurs troubls ou dtruits, se dit-elle en jetant son pinceau et
+en regardant la lettre: le travail et l'amiti.
+
+Elle passa le reste de la journe sans rien rsoudre. Elle ne voyait qu'un
+point net dans son esprit, la rsolution de dire non; mais elle voulait
+que ce ft non, et ne tenait pas le signifier au plus vite avec cette
+rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se
+htent de barricader la porte. La manire de dire ce _non_ sans appel, qui
+ne devait laisser aucune esprance, et qui pourtant ne devait pas mettre
+un fer rouge sur le doux souvenir de l'amiti, tait pour elle un problme
+difficile et amer. Ce souvenir-l, c'tait son propre amour; quand on a un
+mort chri ensevelir, on ne se dcide pas sans douleur lui jeter un
+drap blanc sur la face, et le pousser dans la fosse commune. On voudrait
+l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps,
+en priant pour l'me de celui qu'elle renferme.
+
+Elle arriva la nuit sans avoir trouv d'expdient pour se refuser sans
+trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dner, lui demanda avec
+inquitude si elle tait malade.
+
+--Non, rpondit-elle, je suis proccupe.
+
+--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas
+vivre.
+
+Thrse leva un doigt; c'tait un geste que Catherine connaissait et qui
+voulait dire: Ne parle pas de cela.
+
+L'heure o Thrse recevait le petit nombre de ses amis n'tait, depuis
+quelque temps, mise profit que par Laurent. Bien que la porte restt
+ouverte qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent
+absents (c'tait la saison d'aller ou de rester la campagne), soit
+qu'ils eussent senti chez Thrse une certaine proccupation, un dsir
+involontaire et mal dguis de causer exclusivement avec M. de Fauvel.
+
+C'tait huit heures que Laurent arrivait, et Thrse regarda la pendule
+en se disant:
+
+--Je n'ai pas rpondu; aujourd'hui, il ne viendra pas.
+
+Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta;
+
+--Il ne faut pas qu'il revienne jamais.
+
+Comment passer cette ternelle soire qu'elle avait l'habitude d'employer
+ causer avec son jeune ami, tout en faisant de lgers croquis ou quelque
+ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment tendu sur les
+coussins du divan? Elle songea se soustraire l'ennui en allant trouver
+une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait
+quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure,
+et il serait trop tard quand Thrse arriverait. La course tait si longue
+et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-l! D'ailleurs, il
+fallait s'habiller, et Thrse, qui vivait en pantoufles, comme les
+artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gne,
+tait paresseuse se mettre en tenue de visite. Mettre un chle et un
+voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les
+alles dsertes du bois de Boulogne? Thrse s'tait promene ainsi
+quelquefois avec Laurent, lorsque la soire touffante leur donnait le
+besoin de chercher un peu de fracheur sous les arbres. C'taient des
+promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent
+lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient
+tous deux l'excentricit de ces mystrieux tte--tte qui ne cachaient
+aucun mystre. Elle se les rappela comme s'ils taient dj loin et se dit
+en soupirant, l'ide qu'ils ne reviendraient plus:
+
+--C'tait le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui
+souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus.
+
+A neuf heures, elle essaya enfin de rpondre Laurent, lorsqu'un coup de
+sonnette la fit tressaillir. C'tait lui! Elle se leva pour dire
+Catherine de rpondre qu'elle tait sortie. Catherine entra: ce n'tait
+qu'une lettre de lui. Thrse regretta involontairement que ce ne ft pas
+lui-mme.
+
+Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots:
+
+Adieu, Thrse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un
+enfant!
+
+Ces deux lignes firent trembler Thrse de la tte aux pieds. La seule
+passion qu'elle n'et jamais travaill teindre dans son coeur, c'tait
+l'amour maternel. Cette plaie-l, bien que ferme en apparence, tait
+toujours saignante comme l'amour inassouvi.
+
+--Comme un enfant; rptait-elle en serrant la lettre dans ses mains
+agites de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce
+qu'il dit l, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils
+savait dj dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas cri quand on l'a emport.
+Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus.
+
+Thrse tait surexcite, et, son motion s'emparant du plus douloureux
+des prtextes, elle fondit en larmes.
+
+--Vous m'avez appele? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu!
+qu'est-ce que vous avez donc? Vous voil dans les pleurs comme
+autrefois!
+
+--Rien, rien, laisse-moi, rpondit Thrse. Si quelqu'un vient pour me
+voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux tre seule. Je suis
+malade.
+
+Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher pas
+furtifs le long de la haie.
+
+--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma
+matresse pleure; mais a doit tre votre faute, vous lui faites des
+peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon!
+
+Catherine, malgr tout son respect et son dvouement pour Thrse, tait
+persuade que Laurent tait son amant.
+
+--Elle pleure? s'cria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle?
+
+Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de
+Thrse, qui sanglotait dans le salon, la tte dans ses mains.
+
+Laurent et t transport de joie de la voir ainsi s'il et t le rou
+que parfois il voulait paratre; mais le fond de son coeur tait
+admirablement bon, et Thrse avait sur lui l'influence secrte de le
+ramener sa vritable nature. Les larmes dont elle tait baigne lui
+firent donc une peine relle et profonde. Il la supplia genoux d'oublier
+encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa
+raison.
+
+--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez
+notre amiti dfunte, je jure de la faire revivre plutt que de vous
+causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thrse, ma
+soeur chrie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de
+vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste
+dcouverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me
+gurir par la patience et la piti. J'y ferai tous mes efforts, je vous en
+fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je
+crois qu'il ne m'en cotera pas tant que vous pourriez le craindre, car je
+ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vrit,
+je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il tre aprs la vie que j'ai
+mene et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'me que
+j'prouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur
+et prenez tout le mien. Acceptez d'tre aime de moi, et ne me dites plus
+que c'est pour vous un outrage, car mon dsespoir, c'est de voir que vous
+me mprisez trop pour me permettre que, mme en rve, j'aspire vous...
+Cela me rabaisse tant mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer
+ce malheureux qui vous rpugne moralement. Relevez-moi plutt du bourbier
+o j'tais tomb, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir
+digne de vous. Oui, laissez-moi une esprance! si faible qu'elle soit,
+elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thrse! La
+seule ide de travailler pour vous paratre meilleur me donne dj de la
+force, je le sens; ne me l'tez pas. Que vais-je devenir si vous me
+repoussez? Je vais redescendre tous les degrs que j'ai monts depuis que
+je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amiti sera perdu pour moi.
+Vous aurez essay de gurir un malade, et vous aurez fait un mort! Et
+vous-mme alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre
+oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point mene meilleure
+fin? Soyez pour moi une soeur de charit qui ne se borne pas panser un
+bless, mais qui s'efforce de rconcilier son me avec le ciel. Voyons,
+Thrse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne dtournez pas votre tte,
+si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne
+m'ayez, sinon permis, du moins pardonn de vous aimer!
+
+Thrse dut accepter cette effusion comme srieuse, car Laurent tait de
+bonne foi. Le repousser avec dfiance et t un aveu de la tendresse trop
+vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est dj
+vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-tre le fut-elle
+sincrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle
+n'tait pas mal inspire par sa faiblesse mme. Rompre en ce moment, c'et
+t provoquer de terribles motions qu'il valait mieux apaiser, sauf
+dtendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait tre
+l'affaire de quelques jours. Laurent tait si mobile et passait si
+brusquement d'un extrme l'autre!
+
+Ils se calmrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre oublier
+l'orage, et mme s'efforant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement
+sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation tait
+essentiellement modifie, et l'intimit avait fait un pas de gant. La
+crainte de se perdre les avait rapprochs, et, tout en se jurant que rien
+n'tait chang entre eux quant l'amiti, il y avait dans toutes leurs
+paroles et dans toutes leurs ides une langueur de l'me, une sorte de
+fatigue attendrie qui tait dj l'abandon de l'amour!
+
+Catherine, en apportant le th, acheva de les remettre ensemble, comme
+elle disait, par ses naves et maternelles proccupations.
+
+--Vous feriez mieux, dit-elle, Thrse, de manger une aile de poulet que
+de vous creuser l'estomac avec ce th!--Savez-vous, dit-elle Laurent en
+lui montrant sa matresse, qu'elle n'a pas touch son
+dner?
+
+--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'cria Laurent. Ne dites pas non, Thrse,
+il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez
+malade?
+
+Et, comme Thrse refusait de manger, car elle n'avait rellement pas faim,
+il prtendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait insister,
+avoir faim lui-mme, et cela tait vrai, car il avait oubli de dner. Ds
+lors Thrse se fit un plaisir de lui donner souper, et ils mangrent
+ensemble pour la premire fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste
+de Thrse, n'tait pas un fait insignifiant. Manger tte tte surtout
+est une grande source d'intimit. C'est la satisfaction en commun d'un
+besoin de l'tre matriel, et, quand on y cherche un sens plus lev,
+c'est une communion comme le mot l'indique.
+
+Laurent, dont les ides prenaient volontiers un tour potique au milieu
+mme de la plaisanterie, se compara en riant l'enfant prodigue, pour qui
+Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se
+prsentait sous la forme d'un mince poulet, prta naturellement la
+gaiet des deux amis. C'tait si peu pour l'apptit du jeune homme, que
+Thrse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait gure de ressources, et
+Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mt en peine. On
+dterra au fond d'une armoire un norme pot de gele de goyaves. C'tait
+un prsent de Palmer que Thrse n'avait pas song entamer, et que
+Laurent entama profondment, tout en parlant avec effusion de cet
+excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'tre jaloux, et que
+dsormais il aimait de tout son coeur.
+
+--Vous voyez, Thrse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi,
+il faut gter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traits par
+la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur
+n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel!
+
+Quand vint le th, Laurent s'aperut qu'il avait dvor en goste, et que
+Thrse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mang du tout. Il se
+reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il
+voulut lui-mme faire le th et servir Thrse. C'tait la premire fois
+de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un
+plaisir dlicat dont il prouva navement la surprise.
+
+--A prsent, dit-il Thrse en lui prsentant sa tasse genoux, je
+comprends qu'on puisse tre domestique et aimer son tat. Il ne s'agit que
+d'aimer son matre.
+
+De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrme.
+Laurent avait dans les manires, et mme dans l'attitude du corps, une
+certaine roideur dont il ne se dpartait mme pas avec les femmes du
+monde. Il les servait avec la froideur crmonieuse de l'tiquette. Avec
+Thrse, qui faisait les honneurs de son petit intrieur en bonne femme et
+en artiste enjoue, il avait toujours t prvenu et choy sans avoir
+rendre la pareille. Il y et eu manque de got et de savoir-vivre se
+faire l'homme de la maison. Tout coup, la suite de ces pleurs et de
+ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendt compte, se
+trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il
+s'emparait d'inspiration, sans que Thrse, surprise et attendrie, pt s'y
+opposer. Il semblait qu'il ft chez lui, et qu'il et conquis le privilge
+de soigner la dame du logis, en bon frre ou en vieux ami. Et Thrse,
+sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire
+avec de grands yeux tonns, se demandant si jusque-l elle ne s'tait pas
+radicalement trompe en prenant cet enfant tendre et dvou pour un homme
+hautain et sombre.
+
+Cependant Thrse rflchit durant la nuit; mais, le lendemain matin,
+Laurent qui, sans rien prmditer, ne voulait pas la laisser respirer, car
+il ne respirait plus lui-mme, lui envoya des fleurs magnifiques, des
+friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux,
+qu'elle ne put se dfendre d'en tre touche. Il se disait le plus heureux
+des hommes, il ne dsirait rien de plus que son pardon, et, du moment
+qu'il l'avait obtenu, il tait le roi du monde. Il acceptait toutes les
+privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne ft pas priv de voir et
+d'entendre son amie. Cela seul tait au-dessus de ses forces; tout le
+reste n'tait rien. Il savait bien que Thrse ne pouvait pas avoir
+d'amour pour lui, ce qui ne l'empchait pas, dix lignes plus bas, de dire:
+Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?
+
+Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour,
+avec une candeur dont, coup sr, il tait dupe lui-mme, entourant
+Thrse de soins exquis, travaillant de tout son coeur lui donner
+confiance dans la chastet de leurs relations, et chaque instant lui
+parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant la
+distraire quand il la voyait inquite, l'gayer quand il la voyait
+triste, l'attendrir sur lui-mme quand il la voyait svre, il l'amena
+insensiblement n'avoir pas d'autre volont et d'autre existence que les
+siennes.
+
+Rien n'est prilleux comme ces intimits o l'on s'est promis de ne pas
+s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas l'autre une
+secrte rpulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie
+indpendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent
+d'abandonner le convenu social, sont plus exposs ces dangers que ceux
+qui vivent dans le rgl et dans le positif. On doit donc leur pardonner
+des entranements plus soudains et des impressions plus fivreuses.
+L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est gnralement plus indulgente
+pour ceux qui errent forcment dans la tempte que pour ceux que berce un
+calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration,
+et il faut bien que ce feu qui dborde pour les plaisirs et les
+enthousiasmes du public arrive les consumer eux-mmes. On les plaint
+alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs dsastres et leurs
+catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit sa brave et
+douce compagne:
+
+--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de
+chagrin. Et ce fameux pote qui disait de si belles choses, il s'est
+suicid. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-l finissent mal.
+C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux...
+
+Et le bon bourgeois a raison.
+
+Thrse avait pourtant vcu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour
+cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refuse, du moins en
+laborieuse ouvrire, travaillant ds le matin, et ne s'enivrant pas de
+plaisir ou de langueur la fin de sa journe. Elle avait de continuelles
+aspirations la vie domestique et rgle; elle aimait l'ordre, et, loin
+d'afficher le mpris puril que certains artistes prodiguaient ce qu'ils
+appelaient dans ce temps-l la gent picire, elle regrettait amrement de
+n'avoir pas t marie dans ce milieu mdiocre et sr, o, au lieu de
+talent et de renomme, elle et trouv l'affection et la scurit. Mais on
+ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas
+les seuls imprudents que la destine foudroie.
+
+
+
+
+V
+
+
+Thrse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et
+libertin que l'on attribue ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa
+volont, aprs des nuits de mditation douloureuse, qu'elle lui dit:
+
+--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus ce point o la
+faute commettre est l'invitable rparation d'une srie de fautes
+commises. J'ai t coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence goste
+de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-mme, en restant
+ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fiert...
+coute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la
+force dont elle tait capable, ne me retire jamais cette main-l et,
+quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas
+oublier qu'avant d'tre ta matresse, j'ai t _ton ami_. Je me le suis
+dit ds le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi
+pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-l ne pouvait
+pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette
+liaison, mle pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le
+dessus. Je te demande seulement, si tu viens te lasser de mon amour
+comme te voil lass de mon amiti, de te rappeler que ce n'est pas un
+instant de dlire qui m'a jete dans tes bras, mais un lan de mon coeur
+et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupt.
+Je ne suis pas suprieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le
+droit de me croire invulnrable; mais je t'aime si ardemment et si
+saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais d tre
+sauv par ma force. Aprs avoir cru que cette force t'tait bonne, qu'elle
+t'apprenait dcouvrir la tienne et te purifier d'un mauvais pass, te
+voil persuad du contraire, tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire,
+en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je rsiste, que tu
+sois prt me har et retourner la dbauche, en blasphmant mme
+notre pauvre amiti. Eh bien, j'offre Dieu pour toi le sacrifice de ma
+vie. Si je dois souffrir de ton caractre ou de ton pass, soit. Je serai
+assez paye si je te prserve du suicide que tu tais en train d'accomplir
+quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tent, et
+Dieu me pardonnera un dvouement inutile, lui qui sait combien il est
+sincre!
+
+Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les
+premiers jours de cette union. Il s'tait lev au-dessus de lui-mme, il
+avait des lans religieux, il bnissait sa chre matresse de lui avoir
+fait connatre enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rv,
+et dont il s'tait cru jamais dshrit par sa faute. Elle le retrempait,
+disait-il, dans les eaux de son baptme, elle effaait en lui jusqu'au
+souvenir de ses mauvais jours. C'tait une adoration, une extase, un
+culte.
+
+Thrse y crut navement. Elle s'abandonna la joie d'avoir donn toute
+cette flicit et rendu toute cette grandeur une me d'lite. Elle
+oublia toutes ses apprhensions et en sourit comme de rves creux qu'elle
+avait pris pour des raisons. Ils s'en moqurent ensemble; ils se
+reprochrent de s'tre mconnus et de ne s'tre pas jets au cou l'un de
+l'autre ds le premier jour, tant ils taient faits pour se comprendre, se
+chrir et s'apprcier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons.
+Thrse tait rajeunie de dix ans. C'tait un enfant plus enfant que
+Laurent lui-mme; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une
+existence o il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose.
+
+Pauvre Thrse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers.
+
+D'o vient cet effroyable chtiment inflig ceux qui ont abus des
+forces de la jeunesse, et qui consiste les rendre incapables de goter
+la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le
+jeune homme qui se trouve lanc sans frein dans le monde avec d'immenses
+aspirations, et qui se croit capable d'teindre tous les fantmes qui
+passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son pch est-il autre
+chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que
+l'exercice de la vie doit tre un ternel combat contre soi-mme? Il en
+est vraiment qui sont plaindre, et qu'il est difficile de condamner,
+qui ont peut-tre manqu un guide, une mre prudente, un ami srieux, une
+premire matresse sincre. Le vertige les a saisis ds leurs premiers pas;
+la corruption s'est jete sur eux comme sur une proie pour faire des
+brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'me, pour faire des insenss
+de ceux qui se dbattaient, comme Laurent, entre la fange de la ralit et
+l'idal de leurs rves.
+
+Voil ce que disait Thrse pour continuer aimer cette me souffrante,
+et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter.
+
+Le septime jour de leur bonheur fut irrvocablement le dernier. Ce
+chiffre nfaste ne sortit jamais de la mmoire de Thrse. Des
+circonstances fortuites avaient concouru prolonger cette ternit de
+joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'tait venu voir
+Thrse, elle n'avait pas de travail trop press; Laurent promettait de se
+remettre l'ouvrage ds qu'il pourrait reprendre possession de son
+atelier, envahi par des ouvriers qui il en avait confi la rparation.
+La chaleur tait crasante Paris; il fit Thrse la proposition
+d'aller passer quarante-huit heures la campagne, dans les bois. C'tait
+le septime jour.
+
+Ils partirent en bateau, et arrivrent le soir dans un htel, d'o, aprs
+le dner, ils sortirent pour courir la fort par un clair de lune
+magnifique. Ils avaient lou des chevaux et un guide, lequel les ennuya
+bientt par son baragouin prtentieux. Ils avaient fait deux lieues et se
+trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il
+proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir pied, quand
+mme il serait un peu tard.
+
+--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thrse, nous ne passerions pas toute
+la nuit dans la fort: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que
+tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble.
+
+Ils restrent seuls, et c'est alors que se passa une scne bizarre,
+presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrive.
+Ils taient monts sur le haut du rocher et s'taient assis sur la mousse
+paisse dessche par l't. Laurent regardait le ciel splendide o la
+lune effaait la clart des toiles. Deux ou trois des plus grosses
+brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renvers sur le dos, Laurent les
+contemplait.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est peu prs
+au-dessus de ma tte; elle a l'air de me regarder.
+
+--C'est Vga, rpondit Thrse.
+
+--Tu sais donc le nom de toutes les toiles, toi, savante?
+
+--A peu prs. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en
+sauras autant que moi, quand tu voudras.
+
+--Non, merci; j'aime mieux dcidment ne pas savoir: j'aime mieux leur
+donner des noms ma fantaisie.
+
+--Et tu as raison.
+
+--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes traces l-haut et
+faire des combinaisons de groupes mon ide que de marcher dans le
+caprice des autres. Aprs tout, peut-tre ai-je tort, Thrse! Tu aimes
+les sentiers frays, toi, n'est-ce pas?
+
+--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes
+de sept lieues!
+
+--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que
+moi!
+
+--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler.
+
+--Avise-toi d'en avoir pour me laisser l! Mais ne parlons pas de nous
+quitter: ce mot-l ferait pleuvoir!
+
+--Eh! qui donc y songe? Ne le rpte pas, ton affreux mot!
+
+--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'cria-t-il en se levant
+brusquement.
+
+--Qu'as-tu et o vas-tu? lui dit-elle.
+
+--Je ne sais pas, rpondit-il. Ah! si! propos... Il y a par l un cho
+extraordinaire, et, la dernire fois que j'y suis venu avec la petite...
+tu ne tiens pas savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir
+l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait l-bas sur le tertre qui est
+vis--vis de nous.
+
+Thrse ne rpondit rien. Il s'aperut que ce souvenir intempestif d'une
+de ses mauvaises connaissances n'tait pas dlicat jeter au milieu d'une
+romantique veille avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui tait-il
+revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui tait-il arriv
+au bord des lvres? Il fut mortifi de cette maladresse; mais, au lieu de
+s'en accuser navement et de la faire oublier par des torrents de tendres
+paroles qu'il savait bien tirer de son me quand la passion l'inspirait,
+il n'en voulut pas avoir le dmenti, et demanda Thrse si elle voulait
+chanter pour lui.
+
+--Je ne pourrais pas, lui rpondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que
+je n'tais monte cheval, je me sens un peu oppresse.
+
+--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thrse, cela me fera tant de
+plaisir!
+
+Thrse tait trop fire pour avoir du dpit, elle n'avait que du chagrin.
+Elle dtourna la tte et feignit de tousser.
+
+--Allons, dit-il en riant, vous n'tes qu'une faible femme! Et puis vous
+ne croyez pas mon cho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre.
+Restez ici. Je grimpe l-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espre, de
+rester seule cinq minutes?
+
+--Non, rpondit tristement Thrse, je n'ai pas du tout peur.
+
+Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui
+le sparait de celui o ils taient; mais ce ravin tait plus creux qu'il
+ne le paraissait. Quand Laurent, aprs en avoir descendu la moiti, vit le
+chemin qui lui restait faire, il s'arrta, craignant de laisser Thrse
+seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne
+l'avait pas rappel.
+
+--Non, pas du tout! lui cria-t-elle son tour, ne voulant pas contrarier
+sa fantaisie.
+
+Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tte de Laurent; il
+prit ce _pas du tout_ pour une duret, et se remit descendre, mais moins
+vite et en rvant.
+
+--Je l'ai blesse, dit-il, et la voil qui me boude, comme du temps o
+nous jouions au frre et la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces
+humeurs-l, prsent qu'elle est ma matresse? Mais pourquoi l'ai-je
+blesse? J'ai eu tort assurment, mais c'est sans le vouloir. Il est bien
+impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon pass dans la
+mmoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une
+mortification pour moi? Que lui importe mon pass, puisqu'elle m'a accept
+comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui
+arrivera-t-il jamais elle-mme de me parler de ce drle qu'elle a aim
+et dont elle s'est crue la femme? Malgr elle, Thrse se souviendra
+auprs de moi des jours qu'elle a vcu sans moi, et lui en ferai-je un
+crime?
+
+Laurent se rpondit aussitt lui-mme:
+
+--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et
+j'aurais d lui en demander pardon tout de suite.
+
+Mais dj il tait arriv ce moment de fatigue morale o l'me est
+rassasie d'enthousiasme, o l'tre farouche et faible que nous sommes
+tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-mme.
+
+--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore
+s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle tre heureuse et confiante
+huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore
+plus de la sienne faire de si peu une si grosse affaire et me gter
+cette belle nuit de posie que je m'tais arrange avec elle dans un des
+plus beaux endroits du monde. J'y suis dj venu avec des libertins et des
+filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je
+conduite o je n'aurais pas retrouv ces fcheux souvenirs? A coup sr,
+ils ne m'enivrent gure, et il y a presque de la cruaut me les
+reprocher...
+
+En rpondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thrse lui adressait
+probablement dans le sien, il arriva au fond de la valle, o il se sentit
+troubl et fatigu comme la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe
+dans un mouvement de lassitude et de dpit. Il y avait sept jours entiers
+qu'il ne s'tait appartenu; il subissait le besoin de se reconqurir et de
+se croire seul et indompt un instant.
+
+De son ct Thrse tait navre et effraye en mme temps. Pourquoi le
+mot _se quitter_ avait-il t jet par lui tout coup comme un cri aigre
+au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? quel
+propos? en quoi l'avait-elle provoqu? Elle cherchait en vain. Laurent
+lui-mme n'et pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi tait
+grossirement cruel, et combien il devait tre irrit pour l'avoir dit,
+cet homme d'une ducation exquise! Mais d'o lui venait cette colre?
+portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des
+paroles d'garement et de maldiction?
+
+Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu' ce qu'il ft
+entr dans l'ombre paisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'tonnait
+du temps qu'il lui fallait pour reparatre sur le versant de l'autre
+monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait tre tomb dans quelque
+prcipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain
+herbu, hriss de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de
+l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable dtresse monta jusqu' elle, un
+cri rauque, affreux, dsespr, qui lui fit dresser les cheveux sur la
+tte.
+
+Elle s'lana comme une flche dans la direction de la voix. S'il y et eu,
+ en effet, un abme, elle s'y ft prcipite sans rflexion; mais ce
+n'tait qu'une pente rapide o elle glissa plusieurs fois sur la mousse et
+dchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrta; elle arriva, sans savoir
+comment, auprs de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agit d'un
+tremblement convulsif.
+
+--Ah! te voil, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de
+venir! j'y serais mort!
+
+Et, comme don Juan aprs la rponse de la statue, il ajouta d'une voix
+pre et brusque: _Sortons d'ici!_
+
+Il l'entrana sur le chemin, marchant l'aventure et ne pouvant rendre
+compte de ce qui lui tait arriv.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans
+une clairire. Ils ne savaient o ils taient; le sol tait sem de roches
+plates qui ressemblaient des tombes, et entre lesquelles poussaient au
+hasard des genvriers qu'on et pu prendre, la nuit, pour des
+cyprs.
+
+--Mon Dieu! dit tout coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetire?
+Pourquoi m'amnes-tu ici?
+
+--Ce n'est, rpondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons travers
+beaucoup de pareils ce soir. S'il te dplat, ne nous y arrtons pas,
+rentrons sous les grands arbres.
+
+--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destine me jette
+dans ces ides de mort, autant vaut les braver et en puiser l'horreur.
+Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thrse? Tout ce
+qui branle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins pre.
+Quand une tte doit tomber sur l'chafaud, la foule va regarder, et c'est
+tout naturel. Il n'y a pas que les motions douces qui nous fassent vivre:
+il nous en faut d'pouvantables pour nous faire sentir l'intensit de la
+vie.
+
+Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thrse
+n'osait l'interroger et s'efforait de le distraire; elle voyait bien
+qu'il venait d'avoir un accs de dlire. Enfin il se remit assez pour
+vouloir et pouvoir le raconter.
+
+Il avait eu une hallucination. Couch sur l'herbe, dans le ravin, sa tte
+s'tait trouble. Il avait entendu l'cho chanter tout seul, et ce chant,
+c'tait un refrain obscne. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour
+se rendre compte du phnomne, il avait vu passer devant lui, sur la
+bruyre, un homme qui courait, ple, les vtements dchirs, et les
+cheveux au vent.
+
+--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me
+dire que c'tait un promeneur attard, surpris et poursuivi par des
+voleurs, et mme j'ai cherch ma canne pour aller son secours; mais la
+canne s'tait perdue dans l'herbe, et cet homme avanait toujours vers
+moi. Quand il a t tout prs, j'ai vu qu'il tait ivre, et non pas
+poursuivi. Il a pass en me jetant un regard hbt, hideux, et en me
+faisant une laide grimace de haine et de mpris. Alors j'ai eu peur, et je
+me suis jet la face contre terre, car cet homme ... c'tait moi!
+
+Oui, c'tait mon spectre, Thrse! Ne sois pas effraye, ne me crois pas
+fou, c'tait une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans
+l'obscurit. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine,
+ je n'avais vu celle-l que dans mon imagination; mais qu'elle tait nette,
+ horrible, effrayante! C'tait moi avec vingt ans de plus, des traits
+creuss par la dbauche ou la maladie, des yeux effars, une bouche
+abrutie, et, malgr tout cet effacement de mon tre, il y avait dans ce
+fantme un reste de vigueur pour insulter et dfier l'tre que je suis
+prsent. Je me suis dit alors: O mon Dieu! est-ce donc l ce que je serai
+dans mon ge mr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai
+exprims malgr moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme
+dont je me croyais dlivr? Le spectre de la dbauche ne veut pas lcher
+sa proie, et, jusque dans les bras de Thrse, il viendra me railler et me
+crier: _Il est trop tard!_
+
+Alors je me suis lev pour te joindre, ma pauvre Thrse. Je voulais te
+demander grce pour ma misre et te supplier de me prserver; mais je ne
+sais pendant combien de minutes ou de sicles j'aurais tourn sur moi-mme
+sans pouvoir avancer, si tu n'tais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de
+suite, Thrse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti dlivr.
+
+Il tait difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait
+une chose qu'il avait rellement prouve, ou s'il avait ml ensemble,
+dans son cerveau, une allgorie ne de ses rflexions amres et une image
+entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant Thrse qu'il ne
+s'tait pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'tait toujours rendu compte du
+lieu o il tait et du temps qui s'coulait; mais cela mme tait
+difficile constater. Thrse l'avait perdu de vue, et, quant elle, le
+temps lui avait sembl mortellement long.
+
+Elle lui demanda s'il tait sujet ces hallucinations.
+
+--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai t ivre que d'amour depuis
+quinze jours que tu es moi.
+
+--Quinze jours! dit Thrse tonne.
+
+--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois
+bien que je n'ai pas encore ma tte. Marchons, cela me remettra tout
+fait.
+
+--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser rentrer.
+
+--Eh bien, que faisons-nous?
+
+--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos notre point
+de dpart.
+
+--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher?
+
+--Non, mais prenons droite.
+
+--C'est tout le contraire.
+
+Thrse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas dmordre,
+et mme il s'emporta et parla d'un ton irrit, comme s'il y et eu l
+matire dispute. Thrse cda et le suivit o il voulut aller. Elle se
+sentait brise d'motion et de tristesse. Laurent venait de lui parler
+d'un ton qu'elle n'et jamais voulu prendre avec Catherine, mme quand la
+bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le
+sentait malade; mais cet tat d'excitation douloureuse o elle le voyait
+l'effrayait d'autant plus.
+
+Grce l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la fort,
+marchrent pendant quatre heures, et ne rentrrent qu'au point du jour. La
+marche dans le sable fin et lourd de la fort est trs-pnible. Thrse ne
+pouvait plus se traner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne
+songeait point ralentir le pas par gard pour elle. Il allait devant,
+prtendant toujours dcouvrir la bonne voie, lui demandant de temps
+autre si elle tait lasse, et ne devinant pas qu'en rpondant: Non, elle
+voulait lui ter le regret d'tre cause de cette msaventure.
+
+Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait t pourtant rudement
+secou par cette crise trange; mais c'est le propre des tempraments
+nerveux l'excs de se remettre comme par magie. Thrse eut mme
+l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces preuves terribles, c'est
+elle qui se trouvait brise, tandis qu'il semblait avoir pris une force
+nouvelle.
+
+Elle n'avait pas dormi, s'attendant le voir envahi par quelque grave
+maladie; mais il prit un bain et se sentit trs-dispos pour recommencer la
+promenade. Il paraissait avoir oubli combien cette veille avait t
+fcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaa vite chez
+Thrse. Revenue Paris, elle crut que rien n'tait chang entre eux;
+mais, le soir mme, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thrse
+avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la fort, lui avec
+son air effar et distrait, elle avec sa robe dchire et le corps bris
+de fatigue. Les artistes sont tellement habitus faire la charge les uns
+des autres, que Thrse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle et aussi
+de la facilit et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'et voulu pour
+rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans
+un sens comique cette scne nocturne qui l'avait torture, elle en eut du
+chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'me ne peuvent jamais
+avoir de ct risible.
+
+Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore.
+Il crivit sous sa figure: _Perdu dans la fort et dans l'esprit de sa
+matresse_, et sous la figure de Thrse: _Le coeur aussi dchir que la
+robe_. La composition fut intitule: _Lune de miel dans un cimetire_.
+Thrse s'effora de sourire; elle loua le dessin, qui, malgr sa
+bouffonnerie, sentait la main du matre, et ne fit aucune rflexion sur le
+triste choix du sujet. Elle eut tort, elle et mieux fait, ds le
+commencement, d'exiger que Laurent ne laisst pas courir sa gaiet au
+hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce
+qu'elle eut peur qu'il ne ft encore malade et pris de dlire au milieu de
+sa lugubre plaisanterie.
+
+Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si
+la vie douce et rgle qu'elle voulait donner son ami tait rellement
+l'hygine qui convenait cette organisation exceptionnelle. Elle lui
+avait dit:
+
+--Tu t'ennuieras quelquefois peut-tre; mais l'ennui repose du vertige, et,
+ quand la sant morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu
+connatras la vritable gaiet.
+
+Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui,
+mais il lui tait impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices
+amers et bizarres. Il s'tait fait une vie de hauts et de bas perptuels.
+Les brusques transitions de la rverie l'exaltation et de la nonchalance
+absolue aux excs bruyants taient devenues un tat normal dont il ne
+pouvait plus se passer. Le bonheur dlicieusement savour pendant quelques
+jours arrivait l'irriter comme la vue de la mer par un calme
+plat.
+
+--Tu es heureuse, disait-il Thrse, de te rveiller tous les matins
+avec le coeur la mme place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est
+comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'tais enfant: elle
+le retrouvait tantt mes pieds, tantt par terre.
+
+Thrse se dit que la srnit ne pouvait venir tout d'un coup cette me
+trouble et qu'il fallait l'y habituer par degrs. Pour cela, il ne
+fallait pas l'empcher de retourner quelquefois la vie active: mais que
+faire pour que cette activit ne ft pas une souillure, un coup mortel
+port leur idal? Thrse ne pouvait pas tre jalouse des matresses que
+Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait
+l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le
+travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser,
+chercher avec lui une issue cette force. L'issue naturelle et t
+l'enthousiasme de l'amour; mais c'tait l encore une excitation aprs
+laquelle Laurent et voulu escalader le troisime ciel: faute d'en avoir
+la puissance, il regardait du ct de l'enfer, et son cerveau, son visage
+mme, en recevaient un reflet parfois diabolique.
+
+Thrse tudia ses gots et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver
+faciles satisfaire. Laurent tait avide de diversion et d'imprvu; il
+n'tait pas ncessaire de le promener dans des enchantements irralisables,
+il suffisait de le promener n'importe o, et de lui trouver un amusement
+auquel il ne s'attendt pas. Si, au lieu de lui donner dner chez elle,
+Thrse lui annonait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dner
+ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel thtre o elle
+l'avait pri de la conduire, elle lui demandait tout coup de la mener
+un spectacle tout diffrent, il tait ravi de cette distraction inattendue
+et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant un plan
+quelconque trac d'avance, il prouvait un insurmontable malaise et le
+besoin de tout dnigrer. Thrse le traita donc comme un enfant en
+convalescence qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune
+attention aux inconvnients qui en rsultaient pour elle.
+
+Le premier et le plus grave fut de compromettre sa rputation. On la
+disait et on la savait sage. Tout le monde n'tait pas persuad qu'elle
+n'et pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant
+rpandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui
+tait mari en Amrique, elle passait pour avoir t entretenue par celui
+qu'elle avait bien rellement pous, et on a vu que Thrse aimait mieux
+supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le
+malheureux qu'elle avait aim; mais on s'accordait la regarder comme
+prudente et raisonnable.
+
+--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalits ni
+de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du
+bien. C'est une femme de tte et qui ne cherche qu' passer inaperue; ce
+qui ajoute son mrite.
+
+Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commena
+s'tonner, et le blme fut d'autant plus svre qu'elle s'en tait
+prserve plus longtemps. Laurent tait fort pris des artistes, mais il
+comptait parmi eux un trs-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gr
+de faire le gentilhomme avec les lgants d'une autre classe, et, de leur
+ct, les amis qu'il avait dans ce monde-l ne comprirent rien sa
+conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dvou de Thrse
+passa pour un caprice effrn. Une femme chaste et-elle choisi pour amant,
+parmi les hommes srieux qui l'entouraient, le seul qui et men une vie
+dissolue avec toutes les pires dvergondes de Paris? Et, pour ceux qui ne
+voulurent pas condamner Thrse, la passion violente de Laurent ne parut
+tre qu'une rouerie mene bonne fin, et dont il tait assez habile pour
+se _dptrer_ quand il en serait las.
+
+Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut dconsidre pour le choix
+qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher.
+
+Telle n'tait pas, coup sr, l'intention de Thrse; mais, avec Laurent,
+bien qu'il et rsolu de l'entourer de respect, il n'y avait gure moyen
+de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extrieur, et il fallait
+l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en prserver.
+Il tait habitu voir la foule et en tre vu. Quand il avait vcu un
+jour dans la retraite, il se croyait tomb dans une cave, et demandait
+grands cris le gaz et le soleil.
+
+Avec la dconsidration arriva bientt pour Thrse un autre sacrifice
+faire: celui de la scurit domestique. Jusque-l, elle avait gagn assez
+d'argent par son travail pour mener une vie aise; mais ce n'tait qu' la
+condition d'avoir des habitudes rgles, beaucoup d'ordre dans ses
+dpenses et de suite dans ses occupations. L'imprvu qui charmait Laurent
+amena la gne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le
+sacrifice de ce prcieux temps, qui est surtout le capital de
+l'artiste.
+
+Mais tout ceci n'tait que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur
+lequel Thrse jetait un voile si pais, que personne ne se doutait de son
+malheur, et que ses amis, scandaliss ou peins de sa situation,
+s'loignaient d'elle en disant:
+
+--Elle est enivre. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien
+vite!
+
+Cela tait tout venu. Thrse acqurait tous les jours la triste certitude
+que Laurent ne l'aimait dj plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y
+avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle.
+C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout fait acquise pour
+tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'tait son rve
+depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manire
+inespre le mirent enfin mme de le raliser. Il offrit Thrse de
+l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui
+jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait ce voyage.
+Thrse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans
+reproche. Aussi s'ingnia-t-elle trouver de l'argent de son ct. Elle
+en vint bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la
+fin de l'automne.
+
+Laurent s'tait fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver
+le printemps en dcembre ds qu'il apercevrait la Mditerrane. Il fallut
+en rabattre, et souffrir d'un froid trs-pre durant la traverse de
+Marseille Gnes. Gnes lui plut extrmement, et, comme il y avait
+beaucoup de peinture voir, que c'tait l, pour lui, le principal but du
+voyage, il consentit de bonne grce s'arrter l un ou deux mois, et
+loua un appartement meubl.
+
+Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thrse ne faisait que de
+commencer s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait
+s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait d
+s'engager envers un marchand de tableaux lui rapporter plusieurs copies
+de portraits indits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne
+n'tait pas dsagrable; en homme de got, l'industriel avait dsign
+divers portraits de Van Dyck, un Gnes, un autre Florence, etc. Copier
+ce matre tait une spcialit grce laquelle Thrse avait form son
+propre talent et gagn de quoi vivre avant de faire le portrait pour son
+compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des
+propritaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mt,
+une semaine s'coula avant qu'elle pt commencer la copie dsigne
+Gnes.
+
+Laurent ne se sentait nullement dispos copier quoi que ce ft. Il avait
+une individualit trop prononce et trop ardente pour ce genre d'tude, il
+profitait autrement de la vue des grandes choses. C'tait son droit.
+Pourtant plus d'un grand matre, trouvant l'occasion toute servie, l'et
+peut-tre mise profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et
+pouvait encore apprendre. C'tait l'avis de Thrse, qui voyait l aussi
+l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pcuniaires. S'il et
+daign copier un Titien, qui tait son matre de prdilection, nul doute
+que le mme industriel qui Thrse avait affaire ne l'et acquis ou fait
+acqurir par un amateur. Laurent trouva cette ide absurde. Tant qu'il
+avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendt des
+hauteurs de l'art jusqu' songer au gain. Il laissa Thrse absorbe
+devant son modle, la raillant mme un peu d'avance du Van Dyck qu'elle
+allait faire, et cherchant la dcourager de la tche effrayante qu'elle
+osait entreprendre; puis il se mit errer dans ville, assez soucieux de
+l'emploi de six semaines que Thrse lui avait demandes pour mener son
+oeuvre bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps perdre
+avec des journes de dcembre courtes et sombres, une installation de
+matriel qui ne lui prsentait pas toutes les commodits de son atelier de
+Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffe, et des
+voles de badauds en voyage qui, sous prtexte de contempler le
+chef-d'oeuvre, se plaaient devant elle ou l'importunaient de leurs
+rflexions plus ou moins saugrenues. Enrhume, souffrante, attriste,
+effraye surtout de l'ennui qu'elle voyait dj creuser les yeux de
+Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour
+l'attendre jusqu' ce que la faim le ft revenir. Deux jours ne se
+passrent pas sans qu'il lui reprocht d'avoir accept un travail
+abrutissant, et sans qu'il lui propost d'y renoncer. N'avait-il pas de
+l'argent pour deux, et d'o venait donc que sa matresse refusait de le
+partager avec lui?
+
+Thrse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains
+de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-tre plus pour revenir le
+jour o il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser
+travailler, et de travailler lui-mme comme il l'entendrait, mais comme
+tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir conqurir.
+
+Il convint qu'elle avait raison et rsolut de s'y mettre. Il dballa ses
+botes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le
+changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop rcente de tant de
+chefs-d'oeuvre diffrents qui l'avaient vivement mu et qu'il lui fallait
+le temps de digrer en lui-mme, il se sentit frapp d'impuissance
+momentane, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait
+pas ragir seul. Il lui et fallu des motions venant du dehors, une
+magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou
+de la serrure, un chef-d'oeuvre littraire inconnu sous la main, ou encore
+mieux, une bataille navale dans le port de Gnes, un tremblement de terre,
+n'importe quel vnement, dlicieux ou terrible, qui l'arracht lui-mme,
+et sous l'impulsion duquel il se sentt exalt et renouvel.
+
+Tout coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une
+mauvaise pense vint le trouver malgr lui.
+
+--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le
+temps o il n'aimait pas Thrse) la moindre folie suffisait pour me
+ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rvais, de l'argent,
+c'est--dire six mois de loisir et de libert, l'Italie sous les pieds, la
+mer ma porte, autour de moi une matresse tendre comme une mre, en mme
+temps qu'elle est un ami srieux et intelligent; et tout cela ne suffit
+pas pour que mon me revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne,
+coup sr. Je n'avais pas t gt, et il ne m'en fallait pas tant
+autrefois pour m'tourdir. Quand je pense que la moindre piquette me
+portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus gnreux; que le
+moindre minois chiffonn, avec un regard provoquant et une toilette
+problmatique, suffisait pour me mettre en gaiet et pour me persuader
+qu'une telle conqute faisait de moi un hros de la rgence! Avais-je
+besoin d'un idal comme Thrse? Comment donc ai-je pu me persuader que la
+beaut morale et physique m'tait ncessaire en amour? Je savais me
+contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux
+est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beaut pour
+les sens? La vritable est celle qui plat. Celle dont on est rassasi est
+comme si elle n'avait jamais t. Et puis encore il y a le plaisir du
+changement, et c'est peut-tre l tout le secret de la vie. Changer, c'est
+se renouveler; pouvoir changer, c'est tre libre. L'artiste est-il n pour
+l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidlit garde, ou
+seulement la foi promise?
+
+Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour
+les mes en drive. Il prouva bientt le besoin de les exprimer
+quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thrse. Tant pis pour elle, puisque
+Laurent ne voyait qu'elle!
+
+La causerie du soir commenait toujours peu prs de mme:
+
+--Quelle assommante ville que celle-ci!
+
+Un soir, il ajouta:
+
+--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas tre le modle que
+tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est l
+accroche depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damne,
+elle doit se damner dans le ciel de voir son image enferme dans ce
+maussade pays.
+
+--Et pourtant, rpondit Thrse, elle y a toujours le privilge de la
+beaut, le succs qui survit la mort, et que la main d'un matre
+ternise. Toute dessche qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore
+des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles
+d'ailleurs au mrite de la peinture, rester en extase devant cette beaut
+qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant.
+
+--Elle te ressemble, Thrse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je
+ne m'tonne pas de ta passion pour son mystrieux sourire. On dit que les
+artistes crent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies
+choisi les portraits de Van Dyck pour ton cole d'apprentissage. Il
+faisait grand, mince, lgant et fier comme ta forme.
+
+--Voil des compliments! arrte-toi l, je vois que la moquerie va
+arriver.
+
+--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus,
+moi. Avec toi, il faut tout prendre au srieux: je me conforme
+l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta dfunte
+comtesse doit tre bien lasse d'tre toujours belle de la mme faon. Une
+ide, Thrse! un rve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout
+l'heure. coute.
+
+Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit
+d'un amour pour une statue de marbre couche sur un tombeau. Il en devint
+fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait
+de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait
+trouver, l'imbcile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant
+ce squelette, il lui dit: Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque
+chose qui a vcu, tandis que j'tais pris d'une pierre qui n'a jamais eu
+conscience d'elle-mme.
+
+--Je ne comprends pas, dit Thrse.
+
+--Ni moi non plus, rpondit Laurent; mais peut-tre qu'en amour la statue
+est ce qu'on difie dans sa tte, et la momie, ce que l'on ramasse dans
+son coeur.
+
+Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thrse, rveuse et
+triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et o elle trouva une
+douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types
+effronts la firent rougir. C'taient les fantmes du pass qui avaient
+travers la mmoire de Laurent et qui s'taient colls, peut-tre malgr
+lui, ces feuilles blanches. Thrse, sans rien dire, dchira celle o
+elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma
+l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit prs du feu, tendit
+son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose.
+
+Laurent ne rpondit pas, mais il lui dit:
+
+--Vous tes trop orgueilleuse, ma chre! Si vous eussiez brl tous les
+feuillets qui vous dplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre
+image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: Tu fais bien; mais vous
+retirer de l en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez
+jamais l'honneur de me disputer personne.
+
+--Je vous ai disput la dbauche, rpondit Thrse; je ne vous
+disputerai jamais aucune de ces vestales.
+
+--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le rpte; ce n'est pas de l'amour. Moi,
+je vous ai dispute la sagesse, et je vous disputerais n'importe
+lequel de ses moines.
+
+--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'tes pas fatigu d'aimer
+la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur?
+
+--Ah! vous avez la mmoire des mots, vous!
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprte comme on veut. Avec un mot,
+on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde ce que l'on
+dit avec vous; le plus prudent serait peut-tre de ne jamais causer
+ensemble.
+
+--En sommes-nous l, mon Dieu? dit Thrse; fondant en larmes.
+
+Ils en taient l. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et
+lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommena le
+lendemain.
+
+--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette dtestable ville? lui
+dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux
+pas! Je ne suis pas n comme toi avec un petit ressort d'acier dans le
+cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volont
+fonctionne. Je suis un crateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant
+c'est toujours un ressort qui n'obit rien et que met en jeu, quand il
+lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de
+quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me dplais quelque part.
+
+--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thrse;
+moins qu'il ne soit priv de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y
+a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles
+choses voir, ni intressantes promenades faire aux environs; ni bons
+livres consulter, ni personnes intelligentes entretenir?
+
+--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas me
+promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que
+je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations tablir... j'ai
+des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire
+usage!
+
+--Non, je ne sais pas cela; pourquoi?
+
+--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adress des gens du
+monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer
+se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thrse, comme tu ne peux pas
+m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule!
+
+--Dans le jour, puisque je suis force de travailler l-bas dans ce
+palais!
+
+--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le
+soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas?
+
+--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux
+_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande.
+
+--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se
+donner au jeu ou aux femmes.
+
+--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la
+galanterie?
+
+--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont
+ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore
+assez creux pour me faire couter sans rien dire. Voyons, Thrse, veux-tu
+que je me jette dans le monde nos risques et prils?
+
+--Pas encore, dit Thrse; patiente un peu. Hlas! je n'tais pas prpare
+ te perdre si tt!
+
+L'accent douloureux et le regard dchirant de Thrse irritrent Laurent
+plus que de coutume.
+
+--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramnes toujours tes fins avec la
+moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thrse. Ne t'en
+repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspr?
+
+--Je m'en repens dj, puisque je t'ennuie, rpondit-elle. Fais donc ce
+que tu voudras!
+
+--Ainsi tu m'abandonnes ma destine? Es-tu dj lasse de lutter? Tiens,
+ma chre, c'est toi qui ne m'aimes plus!
+
+--Au ton dont tu le dis, il semble que tu dsires que cela soit!
+
+Il rpondit: Non; mais, un instant aprs, c'tait _oui_ sous toutes les
+formes. Thrse tait trop srieuse, trop fire, trop pudique. Elle ne
+voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyre. Un mot leste lui
+semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure.
+Elle tait sobre en tout et ne comprenait rien aux apptits capricieux,
+aux fantaisies immodres. Elle tait la meilleure des deux, coup sr,
+et, s'il lui fallait des compliments, il tait prt lui en faire; mais
+s'agissait-il de cela entre eux? La question n'tait-elle pas de trouver
+le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle tait plus gaie, elle avait
+t _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'tre; elle tait
+maintenant comme un oiseau malade sur son bton, les plumes bouriffes,
+la tte dans les paules et l'oeil teint. Sa figure ple et morne tait
+quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attriste des
+restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments,
+il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intrieur lugubre de
+chants bizarres et de joyeux clats de rire?
+
+--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les paules?
+Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul.
+Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste!
+
+--Tiens, dit Thrse en se levant, partons demain, et advienne que pourra!
+Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-tre pire ailleurs; mais j'irai
+jusqu'au bout de ma tche.
+
+Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'tait donc une tche qu'elle s'tait
+impose? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-tre
+avait-elle fait la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui
+manquait plus que d'tre dvote!
+
+Il prit son chapeau avec cet air de suprme ddain et de rupture _bien
+trousse_ qui lui tait propre. Il sortit sans dire o il allait. Il tait
+dix heures du soir. Thrse passa la nuit dans des angoisses effroyables.
+Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec
+fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira
+sans bruit chez elle. C'tait la premire fois qu'ils s'endormaient sans
+se dire un mot d'affection ou de pardon.
+
+Le lendemain, au lieu de retourner son travail, elle fit ses paquets et
+prpara tout pour le dpart. Lui s'veilla trois heures de l'aprs-midi,
+et lui demanda en riant quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il
+avait retrouv son assiette. Il s'tait promen la nuit, seul au bord de
+la mer; il avait fait ses rflexions, il tait calm.
+
+--Cette grosse mer grondeuse et rabcheuse m'a impatient, dit-il
+gaiement. J'ai fait d'abord de la posie. Je me suis compar elle. J'ai
+eu envie de me jeter dans son beau sein verdtre!... Et puis j'ai trouv
+la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des
+rochers sur la grve. Si elle n'a pas la force de les dtruire, qu'elle se
+taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voil
+charmant ce matin; j'ai rsolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe
+avec soin; embrasse-moi, Thrse, et ne parlons plus de la sotte soire
+d'hier. Dfaits ces paquets surtout, te ces malles, vite, que je ne les
+voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mrite plus.
+
+Il y avait bien loin de cette prompte manire de se rconcilier avec
+lui-mme au temps o un regard inquiet de Thrse suffisait pour lui faire
+plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois
+mois.
+
+Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arriv Gnes le matin, vint
+leur demander dner. Laurent fut enchant de cette diversion. Lui,
+toujours assez froid de manires avec les autres hommes, il sauta au cou
+de l'Amricain en lui disant qu'il tait l'envoy du ciel. Palmer fut plus
+surpris que flatt de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup
+d'oeil jet sur Thrse pour voir que ce n'tait pas l l'expansion du
+bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thrse fut
+surprise de l'entendre faire l'loge de la ville et du pays. Il dclara
+mme que les femmes taient charmantes. D'o les connaissait-il?
+
+A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se
+retirer aussi.
+
+--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec
+Thrse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout fait seuls ici. Je
+sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le th.
+
+A onze heures, Laurent n'tait pas rentr. Thrse tait fort abattue.
+Elle faisait de vains efforts pour cacher son dsespoir. Elle n'tait plus
+inquite, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien
+voir: il causa encore avec elle pour tcher de la distraire; mais, comme
+Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'tait pas convenable de l'attendre
+pass minuit, il se retira en serrant la main de Thrse. Malgr lui, il
+lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'tait pas dupe de son courage
+et qu'il ressentait l'tendue de son dsastre.
+
+Laurent arriva en ce moment et vit l'motion de Thrse. A peine fut-il
+seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas
+descendre la jalousie.
+
+--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous
+que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert.
+
+--Non, ma chre, je ne suis pas absurde ce point. Du moment que vous
+avez une socit et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte,
+ tout est bien, et je me sens en train de travailler.
+
+--Dieu le veuille! dit Thrse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais,
+si vous vous rjouissez de la socit qui m'est venue, ayez le bon got de
+ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir.
+
+--De quoi diable vous fchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous
+devenez d'une susceptibilit par trop ombrageuse, ma chre amie! Quel mal
+y aurait-il ce que ce bon Palmer ft amoureux de vous?
+
+--Il y en aurait vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce
+que vous dites.
+
+--Ah! il y aurait du mal... vous abandonner au danger? Vous voyez bien
+que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas!
+
+--Soit! alors passons nos soires ensemble et ne recevons personne. Je le
+veux bien, moi. Est-ce convenu?
+
+--Vous tes bonne, ma chre Thrse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous
+et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux
+arrangement.
+
+En effet, Laurent parut revenir lui-mme. Il entama une bonne tude dans
+son atelier et invita Thrse venir la voir. Quelques jours se passrent
+sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientt Laurent se lassa de
+cette vie rgle, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses
+amis. A peine fut-il arriv pour passer la soire avec eux, que Laurent
+trouva un prtexte pour sortir et resta dehors jusqu' minuit.
+
+Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soire
+sur trois ou quatre Thrse, et quelle soire! elle et prfr la
+solitude.
+
+O allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde;
+le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se proment en
+mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque,
+disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerait
+ramer et prenait des leons d'un pcheur de la cte qu'il allait chercher
+dans la rade. Il prtendait se trouver bien, pour son travail du lendemain,
+d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thrse n'osait
+plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dpit lorsqu'elle
+dsirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses rflexions, lorsqu'il
+tait en train de manifester son ide, et il ne voulait pas non plus de
+son silence, qui lui faisait l'effet d'un blme. Elle ne devait voir son
+oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'tre vue. Autrefois il ne
+commenait rien sans lui exposer son ide; maintenant, il la traitait
+comme _un public_.
+
+Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thrse ne s'habituait
+pas l'inquitude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle
+l'et exaspr en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien
+qu'elle le guettait et qu'elle cherchait savoir la vrit. Il tait
+impossible qu'elle le suivt elle-mme la nuit dans une ville pleine de
+matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se
+ft abaisse le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans
+bruit et le regardait dormir. Il semblait accabl de fatigue. C'tait
+peut-tre, en effet, une lutte dsespre contre lui-mme qu'il avait
+entreprise pour teindre, par l'exercice physique, l'excs de sa pense.
+
+Une nuit, elle remarqua que ses habits taient fangeux et dchirs comme
+s'il et eu soutenir une lutte matrielle, ou comme s'il et fait une
+chute. Effraye, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller;
+il avait une lgre entaille au front. Il dormait si profondment, qu'elle
+espra ne pas l'veiller en lui dcouvrant un peu la poitrine pour voir
+s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'veilla et entra dans une
+colre qui fut pour elle le coup de grce. Elle voulait s'enfuir, il la
+retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant
+avec agitation dans l'appartement, qu'clairait faiblement une petite
+lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amasse dans son me.
+
+--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis--vis l'un de l'autre.
+Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aims! Nous nous
+sommes tromps l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-tre
+n'tais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un
+serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractre, mes
+dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excs, mes illusions sur
+l'amour vrai, me mettraient votre discrtion, et que je ne pourrais
+jamais me reprendre. Pour mener bonne fin une si prilleuse entreprise,
+il vous et fallu vous-mme un plus heureux caractre, plus de patience,
+plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du
+tout, Thrse, soit dit sans vous offenser. Vous tes tout d'une pice,
+monotone, ttue et vaine l'excs de votre prtendue modration, qui
+n'est que la philosophie des gens vue courte et facults bornes.
+Quant moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous
+plaira; mais je suis sincre, je ne fais pas de calculs, je me livre sans
+arrire-pense: c'est pourquoi je me reprends de mme. Ma libert morale
+est chose sacre, et je ne permets personne de s'en emparer. Je vous
+l'avais confie et non donne, c'tait vous d'en faire bon usage et de
+savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez
+pas de moi! Je connais ces manges de la modestie et ces volutions de la
+conscience des femmes. Le jour o vous m'avez cd, j'ai compris que vous
+pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes rsistances, ces
+larmes de dtresse et ces pardons toujours accords mes prtentions
+n'taient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le
+pauvre poisson bloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompe,
+Thrse, en feignant d'tre la dupe de cette mouche: c'tait mon droit.
+Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodigues
+sans effort et sans hypocrisie; vous tes belle, et je vous dsirais! Mais
+une femme n'est qu'une femme, et la dernire de toutes nous donne autant
+de volupt que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicit de
+l'ignorer, et, prsent, il faut rentrer en vous-mme. Il faut savoir que
+la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser mes instincts, qui
+ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas dtruire sans me
+dtruire avec eux... O est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les
+cheveux? Nous nous sommes associs et nous nous quittons, voil tout. Il
+n'est pas besoin de nous har et de nous dcrier pour cela. Vengez-vous en
+comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai
+content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du
+monde. Vous retrouverez vos grces d'autrefois, que vous avez perdues, et
+l'clat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent veiller pour
+espionner mes dmarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'tais;
+et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce
+convenu? Vous ne rpondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y
+garde! je n'ai jamais ha, mais je peux tout apprendre, j'ai de la
+facilit, moi, vous savez! Tenez, je me suis collet ce soir avec un
+matelot ivre qui tait deux fois grand et fort comme moi; je l'ai rou de
+coups, et je n'ai reu qu'une gratignure. Prenez garde que je ne sois
+aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une
+lutte d'aversion et de vengeance, je n'crase le diable en personne sans
+lui laisser un de mes cheveux entre les griffes!
+
+Laurent, ple, amer, tour tour ironique et furieux, les cheveux en
+dsordre, la chemise dchire et le front ensanglant, tait si effrayant
+ voir et entendre, que Thrse sentit tout son amour se changer en
+dgot. Elle tait si dsespre de la vie en cet instant, qu'elle ne
+songea pas seulement avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil o
+elle s'tait assise, elle laissait couler ce torrent de blasphmes, et,
+tout en se disant que cet insens tait capable de la tuer, elle attendait
+avec un ddain glacial et une indiffrence absolue le paroxysme de son
+accs.
+
+Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et
+sortit sans lui avoir rpondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce
+qu'il avait dit d'atroce Thrse durant cette affreuse nuit. Il le
+pensait dans ce moment-l, ou plutt il parlait sans en avoir conscience.
+Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui et
+rappel, il et tout dsavou.
+
+Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il tait las
+de l'amour lev, et aspirait de tout son tre aux funestes enivrements du
+pass. C'tait le chtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en
+entrant dans la vie, chtiment bien cruel sans doute, et dont on conoit
+qu'il se plaignit avec nergie, lui qui n'avait rien prmdit et qui
+s'tait jet en riant dans un abme d'o il croyait pouvoir aisment
+sortir quand il voudrait. Mais l'amour est rgi par un code qui semble
+reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est
+cens ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que
+l'enfant se jette dans les griffes de la panthre, croyant pouvoir la
+caresser: la panthre ne tiendra compte de cette innocence; elle dvorera
+l'enfant, parce qu'il ne dpend pas d'elle de l'pargner. Ainsi des
+poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi
+fatale que l'homme doit _connatre_ ou _subir_.
+
+Il ne resta dans la mmoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que
+la conscience d'avoir eu avec Thrse une explication dcisive, et le
+vague souvenir de l'avoir vue rsigne.
+
+--Tout est peut-tre pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi
+calme qu'il l'avait quitte.
+
+Il fut pourtant effray de sa pleur.
+
+--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup,
+ mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps.
+
+--Eh bien, Thrse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'tabli dans nos rapports,
+prsent? Y avez-vous rflchi? C'est vous qui dciderez. Devons-nous nous
+quitter avec dpit ou rester ensemble sur le pied de l'amiti comme
+_autrefois?_
+
+--Je n'ai aucun dpit, rpondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous
+vous y plaisez. Moi, j'achve mon travail, et je retourne en France dans
+quinze jours.
+
+--Mais, d'ici quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison?
+ne craignez-vous pas qu'on n'en jase?
+
+--Faites ce que vous jugerez propos. Nous avons ici nos appartements
+indpendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun
+besoin; je vous le cde.
+
+--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller
+et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le dfendez.
+
+--Je ne vous dfends rien, rpondit Thrse, sinon de croire un seul
+instant que votre matresse puisse vous pardonner. Quant votre amie,
+elle est au-dessus d'une certaine sphre de dsillusions. Elle espre
+encore pouvoir vous tre utile, et vous la retrouverez toujours quand vous
+aurez besoin d'affection.
+
+Elle lui tendit la main et s'en alla travailler.
+
+Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-mme tait une chose
+qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif
+et les rsolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire
+sur lui et qu'elle voulait le ramener l'amour par l'amiti. Il se promit
+d'tre invulnrable toute faiblesse, et, pour tre plus sr de lui-mme,
+il rsolut de prendre quelqu'un tmoin de la rupture consomme. Il alla
+trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et
+ajouta:
+
+--Si vous aimez Thrse comme je le crois, mon cher ami, faites que
+Thrse vous aime. Je ne peux pas en tre jaloux, bien au contraire. Comme
+je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle,
+j'en suis certain, vous m'terez par l un remords que je ne tiens pas
+conserver.
+
+Laurent fut surpris du silence de Palmer.
+
+--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il.
+Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amiti pour vous, de l'estime, et
+mme du respect, si vous voulez. Si vous blmez ma conduite dans tout ceci,
+ dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indiffrence ou de ddain.
+
+--Je ne suis indiffrent ni aux chagrins de Thrse ni aux vtres,
+rpondit Palmer. Seulement, je vous pargne des conseils ou des reproches
+qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je
+suis persuad, prsent, que le plus grand bonheur et le seul que vous
+puissiez vous donner l'un l'autre, c'est de vous quitter. Quant mes
+sentiments personnels pour Thrse, je ne vous reconnais pas le droit de
+m'interroger, et quant ceux que, selon vous, je pourrais parvenir lui
+inspirer, c'est, aprs ce que vous venez de me dire, une supposition que
+vous n'avez plus le droit d'mettre devant moi, encore moins devant elle.
+
+--C'est juste, reprit Laurent d'un air dgag, et j'entends fort bien ce
+que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je
+crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gner personne.
+
+Il partit, en effet, aprs de froids adieux Thrse, et s'en alla tout
+droit Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le
+travail, selon son caprice. Il prouvait une douceur souveraine se dire:
+
+--Je ferai ce qui me passera par la tte sans que personne en souffre ou
+s'en inquite. Le pire des supplices quand on n'est pas plus mchant que
+je ne le suis, c'est d'tre fatalement entran voir une victime. Allons,
+je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur
+moi!
+
+Sans doute, Thrse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien tait
+profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de
+fiert. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade dsespr, elle
+et d ne pas reculer devant les grands remdes et les oprations
+cruelles. Il et fallu faire saigner abondamment ce coeur en dlire,
+l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour
+douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-tre
+rendu justice lui-mme. Peut-tre la honte et le repentir eussent-ils
+sauv son me du crime d'y tuer l'amour de sang-froid.
+
+Mais, aprs trois mois d'inutiles efforts, Thrse tait rebute.
+Devait-elle donc tant de dvouement un homme qu'elle n'avait jamais
+dsir asservir, qui s'tait impos elle malgr sa douleur et ses
+tristes prvisions, qui s'tait attach ses pas comme un enfant
+abandonn pour lui crier: Emmne-moi, garde-moi, ou je vais mourir l, au
+bord du chemin?...
+
+Et cet enfant la maudissait d'avoir cd ses cris et ses pleurs. Il
+l'accusait d'avoir profit de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de
+la libert. Il s'loignait d'elle, respirant pleine poitrine, et disant:
+Enfin, enfin!
+
+--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, quoi bon le faire souffrir?
+N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque
+prouv, hlas! que j'touffais son gnie en voulant dtruire sa fivre?
+Quand je croyais tre venue bout de le dgoter des excs, n'ai-je pas
+vu qu'il en tait plus avide? Quand je lui ai dit: Retourne au monde, il
+a craint ma jalousie, et il s'est jet dans la dbauche mystrieuse et
+grossire; il est revenu ivre, avec les habits dchirs et du sang sur la
+figure!
+
+Le jour du dpart de Laurent, Palmer dit Thrse:
+
+--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir aprs lui?
+
+--Non, certes! rpondit-elle.
+
+--Je le ramnerais peut-tre!
+
+--J'en serais dsole.
+
+--Vous ne l'aimez donc plus?
+
+--Non, plus du tout.
+
+Il y eut un silence; aprs quoi, Palmer rveur reprit:
+
+--Thrse, j'ai une nouvelle trs-grave vous annoncer. J'hsite, parce
+que je crains de vous causer une grande motion de plus, et vous n'tes
+gure dispose...
+
+--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je
+suis absolument calme et prpare tout.
+
+--Eh bien, Thrse, apprenez que vous tes libre: le comte de *** n'est
+plus.
+
+--Je le savais, rpondit Thrse. Il y a huit jours que je le sais.
+
+--Et vous ne l'avez pas dit Laurent?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu' l'instant mme il se ft fait en lui une raction quelconque.
+Vous savez comme l'imprvu le bouleverse et le passionne. De deux choses
+l'une: ou il et imagin qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation,
+je voulais l'pouser, et l'effroi d'un lien avec moi et exaspr son
+aversion, ou il se ft tourn, tout coup de lui-mme vers l'ide du
+mariage, dans un de ces paroxysmes de dvouement qui s'emparent de lui, et
+qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place un profond
+dsespoir ou une colre insense. Le malheureux est assez coupable
+envers moi; il n'tait pas ncessaire de jeter un appt nouveau sa
+fantaisie et un motif de plus son parjure.
+
+--Vous ne l'estimez donc plus?
+
+--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas.
+Peut-tre une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu
+faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de
+la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouv pour moi que nous ne
+devions pas et que nous ne devons plus chercher nous aimer.
+
+--Et maintenant, Thrse, ne songerez-vous pas tirer avantage de la
+libert qui vous est rendue?
+
+--Quel avantage puis-je en tirer?
+
+--Vous pouvez vous remarier et connatre les joies de la famille.
+
+--Mon cher Dick, j'ai aim deux fois dans ma vie, et vous voyez o j'en
+suis. Il n'est pas dans ma destine d'tre heureuse. Il est trop tard pour
+chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans.
+
+--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer
+d'amour. Vous venez de subir l'entranement de la passion, et c'est
+prcisment l'ge o les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que
+vous avez souffert, c'est parce que vous avez t mal aime que
+l'inextinguible soif du bonheur va se rveiller en vous et vous conduire
+peut-tre, de dceptions en dceptions, dans des abmes plus profonds que
+celui d'o vous sortez.
+
+--J'espre que non.
+
+--Oui, sans doute, vous esprez; mais vous vous trompez, Thrse. Il faut
+tout craindre de votre ge, de votre sensibilit surexcite et du calme
+trompeur o vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour
+vous cherchera, n'en doutez pas, et, peine rendue la libert, vous
+allez tre poursuivie et obsde. Votre isolement tenait autrefois en
+respect les esprances de ceux qui vous entouraient; mais, prsent que
+Laurent vous a peut-tre fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se
+tenaient pour vos amis vont vouloir tre vos amants. Vous inspirerez des
+passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous
+persuader. Enfin...
+
+--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voil
+qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis
+dchue!
+
+Thrse mit ses mains sur sa figure et pleura amrement.
+
+Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui taient ncessaires,
+il avait provoqu dessein ce dchirement. Quand il la vit apaise, il se
+mit genoux devant elle.
+
+--Thrse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez
+absoudre mon intention. Thrse, je vous aime, je vous ai toujours aime,
+non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dvouement
+dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence
+gte et brise par la faute des autres. Vous tes dchue aux yeux du
+monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour
+Laurent m'a prouv que vous tiez femme, et je vous aime mieux ainsi
+qu'arme de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me
+le persuadais auparavant. coutez-moi, Thrse. Je suis un philosophe, moi,
+c'est--dire que je consulte la raison et la tolrance plus que les
+prjugs du monde et les subtilits romanesques du sentiment. Dussiez-vous
+devenir la proie des plus funestes garements, je ne cesserai pas de vous
+aimer et de vous estimer, parce que vous tes de ces femmes qui ne peuvent
+tre gares que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans
+ces dsastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez ds
+aujourd'hui un coeur dvou, tranquille et fidle, exempt de ces maladies
+de l'me qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais
+poux, un pre, un frre, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous,
+jamais prserve des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thrse,
+j'ose dire que je suis cet homme-l. Je n'ai rien de brillant pour vous
+blouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance
+absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez
+reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidle et jamais
+rhabilite. Dites oui, Thrse, consentez m'pouser, et consentez-y
+tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse dlicatesse, sans
+mfiance de vous-mme. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de
+croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que
+l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai
+jamais le pass, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sr,
+que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein.
+
+Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thrse ne
+lui connaissait pas. Elle essaya de se dfendre de sa confiance; mais
+cette rsistance tait, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle
+devait combattre en elle-mme. Elle sentait que Palmer disait la vrit,
+mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tche
+effrayante.
+
+--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-mme que je crains. Je ne peux
+plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mre,
+votre patrie, votre considration, l'honneur de votre nom? Je suis dchue,
+vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je
+suis trop pouvante de ce que vous voulez affronter pour moi!
+
+Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec nergie. Il ne
+laissa pas respirer Thrse. Du matin au soir, seul avec elle, il
+multiplia les forces de sa volont pour la convaincre. Palmer tait un
+homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thrse
+eut raison d'hsiter. Ce qui l'inquitait, c'tait la prcipitation avec
+laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant lui
+par une promesse.
+
+--Vous craignez mes rflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en
+moi la confiance dont vous vous vantez.
+
+--Je crois en votre parole, rpondait-il. La preuve c'est que je vous la
+demande; mais je ne suis pas forc de croire que vous m'aimez, puisque
+vous ne rpondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas
+encore quel nom donner votre amiti. Quant moi, je sais que c'est de
+l'amour que j'prouve, et je ne suis pas de ceux qui hsitent voir clair
+en eux-mmes? L'amour est en moi trs-logique. Il veut fortement. Il
+s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en
+vous jetant dans des rflexions et des rveries o, malade comme vous
+voil, vous ne verrez peut-tre pas bien vos vritables
+intrts.
+
+Thrse se sentait presque blesse quand Palmer lui parlait de ses
+intrts elle. Elle voyait trop d'abngation chez Palmer, et ne pouvait
+souffrir qu'il la crt capable de l'accepter sans vouloir y rpondre. Tout
+ coup, elle eut honte d'elle-mme dans ce combat de gnrosit, o Palmer
+se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son
+nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entire. Il
+donnait tout, et, pour toute rcompense, il la priait de songer
+elle-mme.
+
+L'espoir revint donc au coeur de Thrse, Cet homme qu'elle avait toujours
+cru positif, et qui affectait encore navement de l'tre, se rvlait
+elle sous un aspect si imprvu, que son esprit en tait frapp et comme
+ranim au milieu de son agonie. C'tait comme un rayon de soleil au sein
+d'une nuit qu'elle avait jug devoir tre ternelle. Au moment o, injuste
+et dsespre, elle allait maudire l'amour, il la forait de croire
+l'amour et de regarder son dsastre comme un accident dont le ciel voulait
+la ddommager. Palmer, d'une beaut froide et rgulire, se transfigurait
+ chaque instant sous le regard tonn, incertain et attendri de la femme
+aime. Sa timidit, qui donnait ses premires ouvertures quelque chose
+de rude, faisait place l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de
+posie que Laurent, il n'en arrivait que mieux la persuasion.
+
+Thrse dcouvrit l'enthousiasme sous cette corce un peu pre de
+l'obstination, et elle ne put s'empcher de sourire avec attendrissement
+en voyant la passion avec laquelle il prtendait poursuivre froidement le
+dessein de la sauver. Elle se sentit touche et se laissa arracher la
+promesse qu'il exigeait.
+
+Tout coup, elle reut une lettre d'une criture inconnue, tant elle
+tait altre. Elle eut mme peine dchiffrer la signature. Elle parvint
+cependant, avec l'aide de Palmer, lire ces mots:
+
+J'ai jou, j'ai perdu; j'ai eu une matresse, elle m'a tromp, je l'ai
+tue. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thrse.
+
+LAURENT.
+
+--Partons! dit Palmer.
+
+--O mon ami, je vous aime! rpondit Thrse en se jetant dans ses bras. Je
+sens maintenant combien vous tes digne d'tre aim.
+
+Ils partirent l'instant mme. En une nuit, ils arrivrent par mer
+Livourne, et, le soir, ils taient Florence. Ils trouvrent Laurent dans
+une auberge, non pas mourant, mais dans un accs de fivre crbrale si
+violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thrse, il la
+reconnut, et s'attacha elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer
+vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, touffe. Palmer
+dut l'emporter de la chambre vanouie; mais elle y revint au bout d'un
+instant, et, avec une persvrance qui tenait du prodige, elle passa vingt
+jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne
+la reconnaissait gure que pour l'accabler d'injures grossires, et, ds
+qu'elle s'loignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il
+allait mourir.
+
+Il n'avait heureusement ni tu aucune femme, ni pris aucun poison, ni
+peut-tre perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait crit
+Thrse dans l'invasion du dlire et de la maladie. Il ne se rappela
+jamais cette lettre, dont elle et craint de lui parler; il tait assez
+effray du drangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir
+conscience. Il eut encore bien d'autres rves sinistres, tant que dura sa
+fivre. Il s'imagina tantt que Thrse lui versait du poison, tantt que
+Palmer lui mettait des menottes. La plus frquente et la plus cruelle de
+ses hallucinations consistait voir une grande pingle d'or que Thrse
+dtachait de sa chevelure et lui enfonait lentement dans le crne. Elle
+avait, en effet, une telle pingle pour retenir ses cheveux, la mode
+italienne. Elle l'ta, mais il continua la voir et la sentir.
+
+Comme il semblait le plus souvent que sa prsence l'exasprt, Thrse se
+plaait ordinairement derrire son lit, avec le rideau entre eux; mais,
+aussitt qu'il tait question de le faire boire, il s'emportait et
+protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thrse.
+
+--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal!
+Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas toute heure, sur le
+pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thrse, venez
+donc, j'ai soif: versez-moi le poison.
+
+Thrse lui versait le calme et le sommeil. Aprs plusieurs jours d'une
+exaspration laquelle les mdecins ne croyaient pas qu'il pt rsister,
+et qu'ils notrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et
+resta inerte, bris, continuellement assoupi, mais sauv.
+
+Il tait si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en et conscience,
+et le nourrir doses si minimes pour que son estomac n'et pas le moindre
+travail de digestion faire, que Thrse jugea ne devoir pas le quitter
+un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa
+parole d'honneur de la remplacer auprs du malade; mais elle refusa,
+sentant bien que les forces humaines n'taient pas l'abri de la surprise
+du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de
+chaque minute o elle devait porter la cuiller aux lvres du malade, sans
+que jamais elle ft vaincue par la fatigue, c'tait elle, non pas un autre,
+que Dieu avait charge de sauver cette existence fragile.
+
+C'tait elle en effet, et elle la sauva.
+
+Si la mdecine, quelque claire qu'elle soit, est insuffisante dans des
+cas dsesprs, c'est bien souvent parce que le traitement est presque
+impossible observer d'une manire absolue. On ne sait pas assez ce
+qu'une minute de besoin ou une minute de plnitude peut apporter de
+perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut
+du moribond, c'est souvent le calme, la tnacit et la ponctualit chez
+ceux qui le soignent.
+
+Enfin, un matin, Laurent s'veilla comme d'une lthargie, parut surpris de
+voir Thrse sa droite et Palmer sa gauche, leur tendit une main
+chacun, et leur demanda o il tait et d'o il venait.
+
+On le trompa longtemps sur la dure et l'intensit de son mal, car il
+s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La premire fois
+qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours
+de sa convalescence, il demanda Thrse. On lui rpondit qu'elle dormait.
+Il en fut trs-surpris.
+
+--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour?
+
+Thrse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits
+ds que l'inquitude fut dissipe.
+
+Peu peu Laurent apprit quel point elle s'tait dvoue lui, et il
+vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succdant tant de
+douleurs. Comme il tait encore trop faible pour s'occuper, Thrse
+s'installa prs de lui, tantt lui faisant la lecture, tantt jouant aux
+cartes pour l'amuser, tantt le menant promener en voiture. Palmer tait
+toujours avec eux.
+
+Les forces revenaient Laurent avec une rapidit aussi extraordinaire que
+son organisation. Son cerveau cependant n'tait pas toujours bien lucide.
+Un jour, il dit Thrse avec humeur, dans un moment o il se trouvait
+seul avec elle:
+
+--Ah a! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller?
+
+Thrse vit qu'il y avait une lacune dans sa mmoire, et ne rpondit pas.
+Il fit alors un travail sur lui-mme et ajouta:
+
+--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est
+dvou moi presque autant que vous-mme; mais enfin je ne suis pas assez
+vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous
+quitter qu'il s'est enferm un mois dans la chambre d'un malade fort
+dsagrable. Voyons, Thrse, peux-tu me jurer que c'est cause de moi
+seul?
+
+Thrse fut blesse de cette question bout portant, et de ce _tu_
+qu'elle croyait jamais retranch de leur intimit. Elle secoua la tte,
+et tcha de parler d'autre chose. Laurent cda tristement; mais il y
+revint le lendemain; et, comme Thrse, le voyant assez fort pour se
+passer d'elle, se disposait partir, il lui dit avec une surprise
+relle:
+
+--Mais o donc allons-nous, Thrse? Est-ce que nous ne sommes pas bien
+ici?
+
+Il fallait s'expliquer, car il insistait.
+
+--Mon enfant, lui dit Thrse, vous restez ici: les mdecins disent qu'il
+vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage
+quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque
+j'ai fini mon travail Gnes, et que mon intention n'est pas, quant
+prsent, de voir le reste de l'Italie.
+
+--Fort bien, Thrse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France,
+je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je
+suis sr qu'il ne m'en faut pas davantage pour tre en tat de
+voyager.
+
+Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il tait si
+enfant dans ce moment-l, que Thrse retint une larme prs de couler au
+souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle tait force
+d'abdiquer.
+
+Elle se remit le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le
+plus de douceur et de mnagement possible, qu'il fallait se quitter pour
+quelque temps.
+
+--Et pourquoi donc se quitter? s'cria Laurent, est-ce que nous ne nous
+aimons plus?
+
+--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amiti
+l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de
+peine, et ta sant n'en pourrait supporter davantage prsent. Laissons
+passer le temps ncessaire pour que tout soit oubli.
+
+--Mais j'ai oubli, moi! s'cria Laurent avec une bonne foi attendrissante
+ force d'tre ingnue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait!
+Tu as toujours t un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux
+pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener,
+Thrse! Si tu me laisses ici, j'y prirai d'ennui!
+
+Et, comme Thrse montrait une fermet laquelle il ne s'attendait pas,
+il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une svrit
+que dmentait toute sa conduite.
+
+--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me
+repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les dteste,
+et ne les ai-je pas assez expis en devenant fou pendant huit ou dix
+jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu
+n'y croirais plus. C'est ma conduite venir qu'il faut juger, et tu vois
+que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache toi. Voyons, ma
+Thrse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai
+appele comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu
+pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer,
+enferme ici, un mois sur lequel tu as t vingt nuits et vingt jours sans
+te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, tes
+beaux yeux cercls de bleu, que tu serais morte la peine, s'il et fallu
+en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que
+l'on n'aime plus!
+
+Thrse n'osait prononcer le mot fatal. Elle esprait que Palmer viendrait
+rompre ce tte--tte, et qu'elle pourrait viter une scne dangereuse au
+convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour
+l'empcher de sortir, tomba ses pieds et s'y roula avec dsespoir.
+
+--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle,
+assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne
+le peux pas, ce mot ne serait plus la vrit. L'amour est fini entre
+nous.
+
+Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il et pu tuer cet
+amour auquel il avait prtendu de pas croire.
+
+--C'est donc Palmer? s'cria-t-il en brisant une thire avec laquelle il
+s'tait machinalement vers de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le
+veux, je veux la vrit! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas
+tre tromp!
+
+--Tromp! dit Thrse en lui prenant les mains pour l'empcher de se les
+dchirer avec ses ongles; tromp! de quel mot vous servez-vous l? Est-ce
+que je vous appartiens? est-ce que, depuis la premire nuit que vous avez
+passe dehors Gnes, aprs m'avoir dit que j'tais votre supplice et
+votre bourreau, nous n'avons pas t trangers l'un l'autre? est-ce
+qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps,
+pass sans retour de votre part, n'ait pas suffi me rendre matresse de
+moi-mme?
+
+Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exasprer de sa franchise, se
+calmait et l'coutait avec une curiosit avide, elle continua:
+
+--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramene votre lit
+d'agonie et qui m'a retenue jusqu' ce jour auprs de vous pour achever
+votre gurison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien
+compris mon coeur. Ce coeur-l, Laurent, dit-elle en frappant sa
+poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-tre que le vtre; mais, vous
+l'avez dit vous-mme souvent autrefois, il reste toujours la mme place.
+Ce qu'il a aim, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez
+pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez
+inspir, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni
+ma tte ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volont;
+ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux
+disposer pour qui les mrite, pour Palmer si bon me semble, et vous
+n'auriez pas une objection faire, vous qui avez t le trouver un matin
+pour lui dire:
+
+--Consolez donc Thrse, vous me rendrez service!
+
+--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes,
+j'ai dit cela! Je l'avais oubli, je me le rappelle prsent!
+
+--Ne l'oublie donc plus, dit Thrse, qui se remit lui parler avec
+douceur en le voyant apais, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est
+une fleur trop dlicate pour se relever quand on l'a foule aux pieds. N'y
+songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste exprience que
+tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractre. Tu le trouveras
+le jour o tu en seras digne. Quant moi, je ne pourrais plus supporter
+tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mre te
+restera malgr toi et malgr tout. Ceci est autre chose, c'est de la piti,
+je ne te le cache pas, et je te le dis prcisment pour que tu ne songes
+plus reconqurir un amour dont tu serais humili aussi bien que
+moi-mme. Si tu veux que cette amiti, qui t'offense maintenant, te
+redevienne douce, tu n'as qu' la mriter. Jusqu' prsent, tu n'en as pas
+eu l'occasion. Voil qu'elle se prsente: profites-en, quitte-moi sans
+faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un
+homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir
+pourquoi.
+
+--Laisse-moi pleurer, Thrse, dit Laurent en se mettant genoux,
+laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette piti
+sainte qui a survcu en toi l'amour bris. Elle ne m'humilie pas comme
+tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme,
+tu sais bien que je ne peux jamais l'tre; mais crois que je peux devenir
+bon. Ah! Thrse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parl
+plus tt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta
+bont et de ton dvouement, pauvre soeur de charit qui ne peux plus me
+rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thrse, je mritais ce qui
+m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leon me servira, je
+t'en rponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai
+comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le pass et
+l'avenir!
+
+Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta
+son cou en l'appelant son frre et son sauveur, et il s'cria en lui
+montrant Thrse:
+
+--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez l'htel Meurice,
+la dernire fois que nous nous sommes vus Paris? Si vous ne croyez pas
+pouvoir la rendre heureuse, brlez-vous la cervelle ce soir plutt que de
+retourner chez elle! J'aurais d le faire, et je ne l'ai pas fait! Et,
+prsent, regardez-la, elle est plus change que moi, la pauvre Thrse!
+Elle a t brise, et pourtant elle est venue m'arracher la mort, quand
+elle aurait d me maudire et m'abandonner!
+
+Le repentir de Laurent tait vritable; Palmer en fut vivement attendri. A
+mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une loquence
+persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thrse, il lui dit:
+
+--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour
+lui. J'ai bien compris! Vous vouliez gurir l'me et le corps. Vous avez
+remport la victoire. Il est sauv; votre pauvre enfant! A prsent, que
+voulez-vous faire?
+
+--Le quitter pour toujours, rpondit Thrse, ou, du moins, ne le revoir
+qu'aprs des annes. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il
+reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle
+tait ma rsolution? C'est parce qu'elle est bien arrte que je retardais
+encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise
+invitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-l, si elle
+tait mauvaise.
+
+--Y avez-vous bien song, Thrse? dit Palmer rveur. tes-vous bien sre
+de ne pas faiblir au dernier moment?
+
+--J'en suis sre.
+
+--Cet homme-l me parait irrsistible dans la douleur. Il arracherait la
+piti des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thrse, si vous lui cdez,
+vous tes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que
+vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant!
+
+--Je le sais, rpondit Thrse; mais que me dites-vous donc l, mon ami?
+tes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oubli que ma parole vous tait
+engage?
+
+Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son me.
+
+Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour
+achever de se rtablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas:
+c'tait la vrit. Les mdecins lui conseillaient mme de ne pas attendre
+les grandes chaleurs.
+
+De toute faon il fut dcid que l'on se sparerait Florence. Thrse
+n'avait d'autre projet arrt pour elle-mme que d'aller o Laurent
+n'irait pas; mais, en le voyant si fatigu de la crise de la veille, elle
+dut lui promettre de passer Florence encore une semaine, afin de
+l'empcher de partir sans avoir recouvr les forces ncessaires.
+
+Cette semaine fut peut-tre la meilleure de la vie de Laurent. Gnreux,
+cordial, confiant, sincre, il tait entr dans un tat de l'me o il ne
+s'tait jamais senti, mme durant les premiers huit jours de son union
+avec Thrse. La tendresse l'avait vaincu, pntr, on peut dire envahi.
+Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux
+_Cascines_, aux heures o la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se
+faisant une joie d'enfant d'aller dner dans la campagne en donnant le
+bras Thrse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant
+un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thrse avec lui au
+thtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinraire de
+son voyage en Suisse. C'tait une grande question de savoir s'il irait par
+Milan ou par Gnes. Il se dcida enfin pour cette dernire voie, en
+prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre
+ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifi ou affaibli par les
+premires journes du voyage.
+
+Le jour du dpart arriva. Laurent avait fait tous ses prparatifs avec une
+gaiet mlancolique. tincelant de plaisanteries sur son costume, sur son
+bagage, sur la tournure htroclite qu'il allait avoir avec un certain
+manteau impermable que Palmer l'avait forc d'accepter et qui tait alors
+une nouveaut dans le commerce, sur le baragouin franais d'un domestique
+italien que Palmer lui avait choisi et qui tait le meilleur homme du
+monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prvisions
+et toutes les gteries de Thrse, il avait des larmes plein les yeux,
+tout en riant aux clats.
+
+La nuit qui prcda le dernier jour, il eut un lger accs de fivre. Il
+en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire petites journes tait
+ la porte de l'htel. La matine tait frache. Thrse s'inquita.
+
+--Accompagnez-le jusqu' la Spezzia, lui dit Palmer. C'est l qu'il doit
+s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est l que je vous
+rejoindrai le lendemain de son dpart. Il vient de me tomber sur la tte
+une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures.
+
+Thrse, surprise de cette rsolution et de cette proposition, refusa de
+partir avec Laurent.
+
+--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacit; il m'est
+impossible d'aller avec vous!
+
+--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas ncessaire que j'aille avec lui.
+
+--Si fait, reprit-il, il le faut.
+
+Thrse crut comprendre que Palmer jugeait cette preuve ncessaire. Elle
+s'en tonna et s'en inquita.
+
+--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous
+avez effectivement une affaire importante ici?
+
+--Oui, rpondit-il, je vous la donne.
+
+--Eh bien, je reste.
+
+--Non, il faut que vous partiez.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu,
+vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez.
+
+Thrse fit la hte un lger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et
+elle y monta auprs de Laurent, en criant Palmer:
+
+--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans
+vingt-quatre heures.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Palmer, forc rellement de rester Florence et d'en loigner Thrse,
+fut frapp d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il
+redoutait n'existait pas. La chane ne pouvait pas tre renoue. Laurent
+ne songea mme pas mouvoir les sens de Thrse; mais, certain de
+n'avoir pas perdu son coeur, il rsolut de reprendre son estime. Il le
+rsolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il prouva tout
+naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait
+grandi dans son esprit. S'il l'et implore en ce moment, elle lui et
+rsist sans peine, elle l'et peut-tre mpris. Il s'en garda bien, ou
+plutt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspir pour commettre une
+pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rle du coeur
+bris, de l'enfant soumis et chti, si bien qu'au bout du voyage, Thrse
+se demandait si ce n'tait pas lui la victime de ce fatal amour.
+
+Pendant ces trois jours de tte--tte, Thrse se trouva heureuse auprs
+de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle re de sentiments exquis,
+une route inexplore, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-l
+march seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans
+inquitude et sans combat, un tre ple et faible, qui n'tait plus pour
+ainsi dire qu'une me, et qu'elle s'imaginait retrouver ds cette vie,
+dans le paradis des pures essences, comme on rve de se retrouver aprs la
+mort.
+
+Et puis elle avait t profondment froisse et humilie par lui,
+brouille et irrite contre elle-mme; cet amour, accept avec tant de
+vaillance et de grandeur, lui avait laiss une fltrissure, comme et fait
+un entranement de pure galanterie. Il tait venu un moment o elle
+s'tait mprise de s'tre laiss si grossirement tromper. Elle se
+sentait donc renatre, et elle se rconciliait avec le pass en voyant
+pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amiti
+enthousiaste plus belle que la passion, mme dans ses meilleurs jours.
+
+C'est le 10 mai qu'ils arrivrent la Spezzia, une petite ville
+pittoresque demi gnoise et demi florentine, au fond d'une rade bleue
+et unie comme le plus beau ciel. Ce n'tait pas encore la saison des bains
+de mer. Le pays tait une solitude enchante, le temps frais et dlicieux.
+A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un
+peu fatigu, se dcida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de
+transport; un petit bateau vapeur partait pour Gnes deux fois par
+semaine. Thrse fut contente que le jour du dpart ne ft pas pour le
+soir mme. C'taient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle
+lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir.
+
+Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'tait jamais si bien
+port. Il avait un sommeil et un apptit d'enfant. Cette douce langueur
+des premiers jours de la complte gurison jetait son me dans un trouble
+dlicieux. Le souvenir de sa vie passe s'effaait comme un mauvais rve.
+Il se sentait et se croyait transform radicalement pour toujours. Dans ce
+renouvellement de sa vie, il n'avait plus la facult de souffrir. Il
+quittait Thrse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses
+larmes. Cette soumission aux arrts de la destine tait ses yeux une
+expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas
+provoque, mais il l'acceptait au moment o il sentait le prix de ce qu'il
+avait mconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire
+qu'elle devait aimer Palmer, qu'il tait le meilleur des amis et le plus
+grand des philosophes. Puis, il s'criait tout coup:
+
+--Ne me dis rien, chre Thrse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas
+encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en
+mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de
+mieux?
+
+Thrse ne pronona pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les
+moments o Laurent, moins hroque, la questionnait indirectement, elle
+lui rpondait:
+
+--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce
+que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas.
+
+Ils passrent le dernier jour parcourir en barque la rade de la Spezzia.
+Ils se faisaient mettre terre de temps en temps pour cueillir sur les
+rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque
+dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur
+ces beaux rivages d'o s'lancent pic des montagnes couvertes de
+buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, ds qu'ils apercevaient
+un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apport leur
+dner, qu'ils mangrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de
+lavande et de romarin. La journe passa comme un rve, c'est--dire
+qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle rsuma pourtant les plus
+douces motions de deux existences.
+
+Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de
+loin la fume du _Ferruccio_, le bateau vapeur de la Spezzia, que l'on
+chauffait pour le dpart, et ce nuage noir passait sur son me. Thrse
+vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au
+batelier ce qu'il y avait encore voir dans la baie.
+
+--Il y a, rpondit-il, l'le Palmaria et la carrire de marbre _portor_.
+Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe
+pour prendre la mer, car il s'arrte en face, Porto-Venere, pour
+recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de
+gagner son bord. Je rponds de tout.
+
+Les deux amis se firent conduire l'le Palmaria.
+
+C'est un bloc de marbre pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce
+et fertile du ct du golfe: il y a de ce ct quelques habitations
+mi-cte et deux villas sur le rivage. Cette le est plante, comme une
+dfense naturelle, l'entre du golfe; dont la passe est fort troite
+entre l'le et le petit port jadis consacr Vnus. De l le nom de
+Porto-Venere.
+
+Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom potique, mais sa
+situation sur les rochers nus, battus de flots agits, car ce sont les
+premiers flots de la vritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est
+des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un dcor plus frappant pour
+caractriser un nid de pirates. Les maisons, noires et misrables, ronges
+par l'air salin, s'chelonnent, dmesurment hautes, sur le roc ingal.
+Pas une vitre qui ne soit brise ces petites fentres, qui semblent des
+yeux inquiets occups guetter une proie l'horizon. Pas un mur qui ne
+soit dpouill de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles
+dchires par la tempte. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions
+appuyes les unes contre les autres et prs de crouler toutes ensemble.
+Tout cela monte jusqu' l'extrmit du promontoire, o tout cesse
+brusquement, et que terminent un vieux fort tronqu et l'aiguille d'un
+petit clocher plant en vigie en face de l'immensit. Derrire ce tableau,
+qui forme un plan dtach sur les eaux marines, s'lvent d'normes
+rochers d'une teinte livide, dont la base, irise par les reflets de la
+mer, semble plonger dans quelque chose d'indcis et d'impalpable comme la
+couleur du vide.
+
+C'est de la carrire de marbre de l'le Palmaria, de l'autre ct de
+l'troite passe, que Laurent et Thrse contemplaient cet ensemble
+pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton
+rougetre qui confondait en une seule masse, homogne d'aspect, les
+rochers, les vieux murs et les ruines, ce point que tout, l'glise mme,
+semblait taill dans le mme bloc, tandis que les grands rochers du
+dernier plan baignaient dans une lumire d'un vert glauque.
+
+Laurent fut frapp de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un
+regard de peintre o Thrse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les
+feux du ciel embras.
+
+--Dieu merci! pensa-t-elle, voil enfin l'artiste qui se rveille!
+
+En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pense pour son
+art.
+
+La carrire n'offrant que l'intrt d'un moment, celui de voir de gros
+blocs d'un beau marbre noir vein de jaune d'or, Laurent voulut gravir la
+pente rapide de l'le pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avana,
+sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu' une corniche de lichens
+o il se vit tout coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait
+la mer, qui avait rong sa base et qui s'y brisait avec un bruit
+formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette cte si escarpe, fut saisi
+d'un tel vertige, que, sans Thrse, qui l'avait suivi et qui le
+contraignit de glisser tout de son long en arrire, il se serait laiss
+tomber dans le gouffre.
+
+En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle
+l'avait vu dans la fort de ***
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rve?
+
+--Non! non! s'cria-t-il en se relevant et en s'attachant elle comme
+s'il et cru se retenir une force immuable; ce n'est plus le rve, c'est
+la ralit! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout l'heure!
+c'est l'image de la vie o je vais retomber! c'est l'abme qui va se
+creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que
+j'allais couter la nuit dans la rade de Gnes, et qui me hurlait le
+blasphme aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerais
+dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abme plus
+profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thrse, Thrse,
+sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie ce monstre qui est l, et
+qui ouvre dj sa gueule hideuse pour dvorer ton pauvre enfant?
+
+--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu?
+
+Il parut s'veiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de
+Thrse; car, en l'interpellant, il s'tait cru seul; et il se retourna
+avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'tait autre
+chose que le bras tremblant et fatigu de son amie.
+
+--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accs, ce n'est rien.
+Partons!
+
+Et il descendit prcipitamment le versant qu'il avait mont avec elle.
+
+_Le Ferruccio_ arrivait toute vapeur du fond de la Spezzia.
+
+--Mon Dieu, le voil! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant
+d'tre ici!
+
+--Laurent! reprit Thrse d'un ton svre.
+
+--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voil tranquille. Ne sais-tu pas
+qu' prsent il suffit d'un regard de toi pour que j'obisse avec joie?
+Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content!
+Donne-moi ta main, Thrse. Tu vois, je ne t'ai pas demand un seul baiser
+depuis trois jours de tte--tte! Je ne te demande que cette main loyale.
+Souviens-toi du jour o tu m'as dit: N'oublie jamais qu'avant d'tre ta
+matresse, j'ai t ton amie! Eh bien, voil ce que tu souhaitais, je ne
+te suis plus rien, mais je suis toi pour la vie!...
+
+Il s'lana dans la barque, croyant que Thrse resterait sur le rivage de
+l'le, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remont
+ bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprs de lui. Elle voulait
+s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent,
+et qui s'tait embarqu avec les paquets la Spezzia, n'avait rien oubli
+de ce qui tait ncessaire son matre pour le voyage.
+
+Elle profita donc du temps d'arrt que faisait le petit _steamer_ devant
+Porto-Venere, pour monter bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en
+question, les y attendait. On se souvient que c'tait un homme de
+confiance choisi par M. Palmer. Thrse le prit l'cart.
+
+--Vous avez la bourse de votre matre? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a
+charg de veiller tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confi?
+
+--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui
+son portefeuille.
+
+Thrse avait examin les poches des habits de Laurent pendant qu'il
+dormait. Elle avait trouv le portefeuille, elle le savait peu prs
+vide. Laurent avait dpens beaucoup Florence; les frais de sa maladie
+avaient t trs-considrables. Il avait remis Palmer le reste de sa
+petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait
+pas regards. En fait de dpense, Laurent tait un vritable enfant, qui
+ne savait encore le prix de rien l'tranger, pas mme la valeur des
+monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confi Vicentino lui
+paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la
+frontire pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prvoyance.
+
+Thrse remit Vicentino tout ce qu'elle possdait en ce moment en Italie,
+et mme sans garder ce qui lui tait ncessaire pour elle-mme pendant
+quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le
+temps de reprendre quelques pices d'or dans le rouleau qu'elle glissa
+prcipitamment au domestique, en lui disant:
+
+--Voil ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime
+mieux que vous vous en chargiez.
+
+Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernire poigne de
+main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrit et
+dsespr lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant,
+elle n'tait plus pour lui qu'une mre, elle avait le droit d'agir comme
+elle le faisait.
+
+Laurent n'avait rien vu.
+
+--Encore un moment, Thrse! lui dit-il d'une voix trangle par les
+larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage
+de descendre leurs barques.
+
+Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui tait assez
+commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manire rvoltante.
+Thrse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu
+sur le rocher de Palmaria.
+
+--De quoi vous inquitez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses
+gteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies
+ensemble l-bas, dans les sables.
+
+Thrse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'tait comme un
+gage d'amour lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indlicat ou tout
+au moins d'quivoque dans cette ide, et son instinct de femme s'y refusa;
+mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une
+des barques d'attente attaches l'escale, un enfant qui prsentait aux
+passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une
+dernire pice de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au
+petit marchand, pendant que celui-ci lui lanait son plus beau bouquet
+par-dessus le bord; elle le reut adroitement et le rpandit dans la
+cabine de Laurent, qui comprit la suprme pudeur de son amie, mais qui ne
+sut jamais que ces violettes taient payes avec la seule et dernire
+obole de Thrse.
+
+Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique
+contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile
+d'olive ou petits ngociants ctiers, passa auprs de Laurent, et, l'ayant
+regard, lui dit:
+
+--Tiens! c'est vous!
+
+Ils se serrrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de
+physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'tait pourtant un de
+ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appels, en parlant
+d'eux Thrse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il
+ajoutait dans ces moments-l: Les gens de ma classe! car il n'avait
+jamais de dpit contre Thrse sans se rappeler qu'il tait
+gentilhomme.
+
+Mais Laurent tait bien amend, et, au lieu de se rjouir de cette
+rencontre, il donna intrieurement au diable ce tmoin importun de son
+dernier adieu Thrse. M. de Vrac, c'tait le nom de l'ancien ami,
+connaissait Thrse pour lui avoir t prsent par Laurent Paris, et,
+l'ayant respectueusement salue, il lui dit qu'il avait bien bonne chance
+de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage
+comme elle et Laurent.
+
+--Mais je ne suis pas des vtres, rpondit-elle; je reste ici, moi.
+
+--Comment, ici? O? A Porto-Venere?
+
+--En Italie.
+
+--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions Gnes, et il revient
+demain?
+
+--Non! dit Laurent impatient de cette curiosit, qui lui parut
+indiscrte: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela
+vous tonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que
+j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous?
+
+--Non! dit Vrac en souriant; mais je ne suis pas forc...
+
+--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacit
+un peu altire; j'ai mrit ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que
+mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daign tre une
+soeur et une mre pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire;
+donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amiti.
+
+Vrac fut trs-surpris de ce qu'il entendait. C'tait une histoire qui
+pour lui ne ressemblait rien. Il s'loigna par discrtion, aprs avoir
+dit Thrse que rien de beau ne l'tonnait de sa part; mais il observa
+du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thrse, debout sur l'escale,
+presse et pousse par les indignes qui s'embrassaient tumultueusement et
+bruyamment au son de la cloche du dpart, donna un baiser maternel au
+front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la
+barque, et se fit aborder l'informe et sombre escalier de roches plates
+qui donnait entre la bourgade de Porto-Venere.
+
+Laurent s'tonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner
+la Spezzia:
+
+--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est l sans doute qui
+l'attend!
+
+Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, aprs avoir pris la
+mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en
+jetant une dernire fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la
+plate-forme du vieux fort ruin, une silhouette dont le soleil dorait
+encore la tte et les cheveux agits par le vent: c'tait la chevelure
+blonde de Thrse et sa forme adore. Elle tait seule. Laurent lui tendit
+les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir,
+et ses lvres murmurrent deux mots que la brise emporta:
+
+--Pardon! pardon!
+
+M. de Vrac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus
+chatouilleux de la terre l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du
+regard de son ancien compagnon de dbauche. Il mettait mme une sorte
+d'orgueil le braver en ce moment.
+
+Quand la cte et disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis
+sur un banc auprs de Vrac.
+
+--Ah ! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette trange aventure! Vous
+m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de
+Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous tes un homme clbre, va
+me demander quel dnoment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques,
+qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosit. Que
+rpondrai-je?
+
+--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se
+rsume en trois paroles. Faut-il vous les redire?
+
+--C'est donc vous qui l'avez abandonne le premier? J'aime mieux cela pour
+vous!
+
+--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'tre trahi, c'est une
+gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais
+autrefois avec vous, c'tait notre code; mais j'ai tout fait chang de
+notions sur tout cela depuis que j'ai aim. J'ai trahi, j'ai t quitt,
+j'en suis au dsespoir: donc, nos anciennes thories n'avaient pas le sens
+commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratique
+ensemble un argument qui me dbarrasse de mon regret et de ma souffrance,
+et je dirai que vous avez raison.
+
+--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne
+pas. Je vous plains, puisque vous voil malheureux; seulement, je me
+demande s'il existe une femme qui mrite d'tre tant pleure, et si
+mademoiselle Jacques n'et pas mieux fait de vous pardonner une infidlit
+que de vous renvoyer dsol comme vous voil. Pour une mre, je la trouve
+dure et vindicative!
+
+--C'est que vous ne savez pas combien j'ai t coupable et absurde. Une
+infidlit! elle me l'et pardonne, j'en suis sr; mais des injures, des
+reproches... pis que cela, Vrac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se
+respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_
+
+--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'tait
+pas? si c'tait un simple moment d'humeur?
+
+--Non! c'tait de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez,
+c'tait pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle tait moi. Retenez
+cela, Vrac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne.
+Il est fort possible qu'un beau matin vous vous rveilliez harass de faux
+plaisirs et violemment pris d'une femme honnte. Cela peut vous arriver
+tout comme moi, car je ne vous crois pas plus dbauch que je ne l'ai
+t. Eh bien, quand vous aurez vaincu la rsistance de cette femme, il
+vous arrivera probablement ce qui m'est arriv: c'est qu'ayant pris la
+funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on mprise, vous
+soyez condamn retomber dans ces besoins de libert farouche dont
+l'amour lev a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage
+dompt par un enfant et toujours prt le dvorer pour rompre sa chane.
+Et, un jour que vous aurez tu le faible gardien, vous vous enfuirez tout
+seul, rugissant de joie et secouant la crinire; mais alors... alors les
+btes du dsert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous
+n'aimerez plus la libert. Si peu et si mal que votre coeur et accept le
+lien, il le regrettera ds qu'il l'aura bris, et il se trouvera saisi de
+l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le
+libertinage. C'est l un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu
+vous prserve de le connatre! Et, en attendant, moquez-vous comme je
+faisais, moi! Cela n'empchera pas votre jour de venir, si la dbauche n'a
+pas encore fait de vous un cadavre!
+
+M. de Vrac laissa couler en souriant ce torrent d'idal qu'il coutait
+comme une cavatine bien chante au Thtre-Italien. Laurent tait sincre
+ coup sr; mais peut-tre son auditeur avait-il raison de ne pas attacher
+trop d'importance son dsespoir.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Thrse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait
+renvoy la barque qu'elle avait prise le matin et paye d'avance la
+Spezzia. Au moment o le batelier l'avait ramene du bateau vapeur
+Porto-Venere, elle avait remarqu qu'il tait ivre; elle avait craint de
+revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque
+sur cette cte, elle l'avait congdi.
+
+Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dnment absolu o elle
+se trouvait. Rien n'tait plus simple pourtant que de retourner l'htel
+de _la Croix de Malte_, la Spezzia, o elle tait descendue la veille
+avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre
+l l'arrive de Palmer; mais cette ide de n'avoir pas une obole et d'tre
+force de devoir Palmer son djeuner du lendemain lui causa une
+rpugnance, purile peut-tre, mais insurmontable, dans les termes o elle
+se trouvait avec lui. A cette rpugnance se joignait une inquitude assez
+vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqu la
+tristesse dchirante de son regard lorsqu'elle tait partie de Florence.
+Elle ne pouvait s'empcher de croire qu'un obstacle leur mariage s'tait
+lev tout coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvnients
+rels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre
+l'obstacle, de quelque part qu'il pt venir. Thrse obit une solution
+toute d'instinct, qui tait de rester jusqu' nouvel ordre Porto-Venere.
+Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris tout hasard avec
+elle, de quoi passer, n'importe o, quatre ou cinq jours. En fait de
+bijoux, elle avait une montre et une chane d'or; c'tait un gage qu'elle
+pouvait laisser jusqu' ce qu'elle et reu l'argent de son travail, qui
+devait tre arriv Gnes sous forme de mandat sur un banquier. Elle
+avait charg Vicentino de prendre ses lettres la poste restante de Gnes
+et de les lui envoyer la Spezzia.
+
+Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere
+n'tait pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du ct de la
+passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intrieur de la ville,
+tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en
+plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projets
+jusque vers le milieu de la rue. Cette rue troite et rapide, toute pave
+en dalles brutes, tait encombre d'enfants, de poules et de grands vases
+de cuivre placs sous les angles irrguliers forms par les toits,
+l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le
+thermomtre de la localit: l'eau douce y est si rare, qu'aussitt qu'un
+nuage parat dans la direction du vent, les mnagres s'empressent de
+placer tous les rcipients possibles devant leur porte, afin de ne rien
+perdre du bienfait que le ciel leur envoie.
+
+En passant devant ces portes bantes, Thrse avisa un intrieur qui lui
+parut plus propre que les autres, et d'o s'exhalait une odeur d'huile un
+peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure
+douce et honnte lui inspira confiance, et justement cette femme la
+prvint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thrse put
+donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air
+obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et
+demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit.
+
+--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et o vous
+serez plus tranquille que dans l'auberge, o vous entendriez les mariniers
+chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne
+voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la
+rue que vous me connaissiez avant de venir ici.
+
+--Soit, dit Thrse, montrez-moi cette chambre.
+
+--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pice
+vaste et misrable d'o l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer
+et sur le golfe; elle prit cette chambre en amiti premire vue, sans
+trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge
+contre des liens qu'elle ne voulait pas tre force d'accepter. C'est de
+l qu'elle crivit le lendemain sa mre:
+
+Ma chre bien-aime, me voil tranquille depuis douze heures et en pleine
+possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou
+d'annes! Tout a t remis en question en moi-mme, et vous allez tre
+juge de la situation.
+
+Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renou et ne le sera
+pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai
+embarqu hier au soir. Si je n'ai pas sauv sa pauvre me, et je n'ose
+gure m'en flatter, du moins je l'ai amende, et j'y ai fait entrer pour
+quelques instants la douceur de l'amiti. Si j'avais voulu l'en croire, il
+tait pour jamais guri de ses orages; mais je voyais bien, ses
+contradictions et ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce
+qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien dfinir qu'en
+l'appelant l'amour de ce qui n'est pas.
+
+Hlas! oui, cet enfant voudrait avoir pour matresse quelque chose comme
+la Vnus de Milo, anime du souffle de ma patronne sainte Thrse, ou
+plutt il faudrait que la mme femme fut aujourd'hui Sapho et demain
+Jeanne d'Arc. Malheur moi d'avoir pu croire qu'aprs m'avoir orne dans
+son imagination de tous les attributs de la Divinit, il n'ouvrirait pas
+les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine,
+pour avoir pu accepter la tche d'inspirer un culte! Mais non, je ne
+l'tais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas moi; le jour o je me
+suis laiss porter sur cet autel, je lui disais: Puisqu'il faut
+absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien
+mieux, adore-moi, hlas! sauf me briser demain!
+
+Il m'a brise! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prvu, et je
+m'y tais soumise d'avance.
+
+Pourtant j'ai t faible, indigne et infortune, quand cet affreux
+moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de
+gurir plus vite que je n'esprais.
+
+Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que
+je l'pouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore?
+Que vous dirais-je, ma bien-aime? Il me vient encore des scrupules et des
+craintes. Il y a peut-tre de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu
+passer avec moi les derniers moments que j'ai passs avec Laurent: il m'a
+laisse seule avec lui trois jours, trois jours que je savais tre et qui
+ont t sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il
+en rpondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir
+quoi s'en tenir? Il y a eu l, de sa part, je ne sais quel
+dsintressement romanesque ou quelle discrtion exagre qui ne peut
+partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant
+donn rflchir.
+
+Je vous ai crit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se ft
+fait un devoir sacr de me rhabiliter, par le mariage, des affronts que
+je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance
+et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'tre
+sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis
+dsormais aimer.
+
+Cependant aujourd'hui j'hsite, parce qu'il me semble qu'il se repent.
+Est-ce que je rve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me
+suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent,
+il n'a pas attendu que je lui dise: Je pars pour Florence; il m'a dit:
+Nous partons! Les vingt nuits que j'ai passes au chevet de Laurent, il
+les a passes dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: Vous vous
+tuez! mais seulement: Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.
+Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu' ses yeux
+je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions
+comme adopt nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa
+confiance et sa gnrosit augmentaient mon amour pour lui, et je lui
+savais un gr infini de le comprendre. Par l, il me relevait mes
+propres yeux, et il me rendait fire de lui appartenir.
+
+Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilit au dernier
+moment? Un obstacle imprvu? Avec la volont dont je le sais dou, je ne
+crois gure aux obstacles; il semble plutt qu'il ait voulu m'prouver.
+Cela m'humilie, je l'avoue. Hlas! je suis devenue affreusement
+susceptible depuis que je suis dchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui
+comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela?
+
+Ou bien peut-tre a-t-il fait un retour sur lui-mme et s'est-il dit
+enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empcher de songer
+ moi: qu'y aurait-il l d'tonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un
+homme prudent et raisonnable. En dcouvrant en lui des trsors
+d'enthousiasme et de foi, j'ai t bien surprise. Ne pourrait-il pas tre
+un de ces caractres qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent
+ aimer passionnment les victimes? C'est un instinct naturel aux gens
+forts, c'est la sublime piti des coeurs heureux et purs! Il y a eu des
+moments o je me disais cela pour me rconcilier avec moi-mme, quand
+j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout,
+qui m'avait attache lui!
+
+Tout ce que je vous dis l, chre bien-aime, je n'oserais pourtant le
+dire Richard Palmer, s'il tait l! Je craindrais que mes doutes ne lui
+fissent un chagrin affreux, et me voil bien embarrasse, car ces doutes,
+je les ai malgr moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour
+demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en pousant une femme qu'il
+aime, dit-il, depuis dix ans, qui il n'en a jamais dit le premier mot,
+et qu'il se dcide attaquer le jour o il la trouve sanglante et brise
+sous les pieds d'un autre homme?
+
+Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer o j'attends
+assez passivement le mot de ma destine. Peut-tre Palmer est-il la
+Spezzia, trois lieues d'ici. C'est l que nous nous tions donn
+rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutt comme une peureuse, je
+ne peux pas me dcider aller lui dire: Me voil! Non, non! s'il doute
+de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonn l'autre cinq
+ou six outrages par jour. celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un
+soupon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut dsormais un amour sublime
+ou rien! Ai-je donc cherch le sien? Il me l'a impos en me disant: Ce
+sera le ciel! _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-tre l'enfer
+qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompe. Eh bien, il ne faut pas que
+Palmer me trompe en se trompant lui-mme; car, aprs cette nouvelle erreur,
+il ne me resterait plus qu' nier tout, me dire que, comme Laurent,
+j'ai jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si
+avec cette certitude-l je supporterais la vie, moi!
+
+Pardon, ma bien-aime, mes agitations vous font du mal, j'en suis sre,
+bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquitude
+pour ma sant; je me porte merveille, j'ai sous les yeux la plus belle
+mer, et sur la tte le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne
+manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-tre demain vous
+crirai-je que mes incertitudes sont vanouies. Aimez toujours votre
+Thrse, qui vous adore.
+
+Palmer tait, en effet, la Spezzia depuis la veille. Il tait arriv
+dessein juste une heure aprs le dpart du _Ferruccio_. Ne trouvant pas
+Thrse _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait d embarquer
+Laurent l'entre du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul
+neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait
+l'htel. Le brave garon n'tait pas sujet s'enivrer. Il avait t
+_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, aprs avoir dn sur
+l'herbe avec Thrse, lui avait donne, et qu'il avait bue pendant la
+station des deux amis l'le de Palmaria, si bien qu'il se souvenait
+assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ bord du
+_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_
+Porto-Venere.
+
+Si Palmer l'et interrog avec calme, il et bientt dcouvert que les
+ides du barcarolle n'taient pas trs-nettes sur le dernier point; mais
+Palmer, avec son air grave et impassible, tait trs-irritable et
+trs-passionn. Il crut que Thrse tait partie avec Laurent, partie en
+rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vrit. Il
+se le tint pour dit, et rentra l'htel, o il passa une nuit terrible.
+
+Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes propos
+d'crire. Nous avons intitul notre rcit _Elle el lui_, c'est--dire
+Thrse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est
+ncessaire d'en dire pour faire comprendre les vnements auxquels il se
+trouva ml, et nous pensons que son caractre sera suffisamment expliqu
+par sa conduite. Htons-nous de dire seulement en trois mots que Richard
+tait aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil,
+l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractre n'tait
+pas toujours la hauteur de l'ide qu'il s'en tait faite, et qu'en
+voulant s'lever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait
+un rve gnreux, mais peut-tre irralisable en amour.
+
+Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie des
+penses de suicide, dont le dtourna cependant une sorte de mpris pour
+Thrse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui
+donna les conseils de la raison. Thrse tait femme, et il n'et pas d
+la soumettre une preuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en tait ainsi,
+puisque Thrse, place si haut dans son estime, avait t vaincue par une
+passion dplorable aprs des promesses sacres, il ne fallait plus croire
+ aucune femme, et aucune femme ne mritait le sacrifice de la vie d'un
+galant homme. Palmer en tait l, lorsqu'il vit aborder prs du lieu o il
+se trouvait un lgant canot noir, mont par un officier de marine. Les
+huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince
+embarcation sur le flot tranquille relevrent leurs rames blanches en
+signe de respect avec une prcision militaire; l'officier mit pied terre
+et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin.
+
+C'tait le capitaine Lawson, commandant la frgate amricaine _l'Union_,
+en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances
+maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs annes,
+des navires destins protger leurs relations commerciales dans les
+diffrents parages du globe.
+
+Lawson tait l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donn Thrse une
+lettre de recommandation pour lui, dans le cas o elle voudrait visiter le
+navire en parcourant la rade.
+
+Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien.
+Il n'avait reu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part.
+Il l'emmena djeuner son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_
+quittait la station la fin du printemps; Palmer caressa l'ide de
+profiter de l'occasion pour retourner en Amrique. Tout lui semblait rompu
+entre Thrse et lui; pourtant il rsolut de rester la Spezzia, la vue
+de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les
+moments difficiles de sa vie.
+
+Il y tait depuis trois jours, habitant le navire amricain beaucoup plus
+que l'htel de _la Croix de Malte_, s'efforant de reprendre got aux
+tudes sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie,
+lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin djeuner, moiti riant, moiti
+soupirant, qu'il tait tomb amoureux depuis la veille, et que l'objet de
+sa passion tait un problme sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un
+homme du monde comme M. Palmer.
+
+C'tait une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq trente ans. Il ne
+l'avait vue qu' une fentre o elle tait assise, faisant de la dentelle.
+La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute
+la cte gnoise. C'tait autrefois une branche de commerce que les mtiers
+ont mine, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes
+et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne tait pris
+appartenait la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de
+travail, mais encore par la pauvret du gte o il l'avait aperue.
+Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui
+causaient du doute. Elle avait des cheveux onds qui n'taient ni bruns ni
+blonds, des yeux rveurs, un teint ple. Elle avait trs-bien vu que, de
+l'auberge o il s'tait rfugi contre la pluie, le jeune officier la
+contemplait avec curiosit. Elle n'avait daign ni l'encourager, ni se
+soustraire ses regards. Elle lui avait offert l'image dsesprante de
+l'indiffrence personnifie.
+
+Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrog l'aubergiste de Porto
+Venere. Celle-ci lui avait rpondu que l'trangre tait l depuis trois
+jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa
+nice et qui mentait probablement, car c'tait une vieille intrigante qui
+louait une mauvaise chambre au dtriment de l'auberge attitre et patente,
+et qui se mlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais
+qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce,
+mritait le mpris des gens tablis et des voyageurs qui se
+respectent.
+
+En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus press
+que d'aller chez la vieille et de lui demander loger pour un de ses amis
+qu'il attendait, esprant, la faveur de cette histoire, la faire causer
+et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille
+avait t impntrable et mme incorruptible.
+
+Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue veilla
+l'attention de Palmer. Ce pouvait tre celui de Thrse; mais que
+faisait-elle et pourquoi se cachait-elle Porto-Venere? Sans doute, elle
+n'y tait pas seule; Laurent devait tre cach dans quelque autre coin.
+Palmer agita en lui-mme la question de savoir s'il s'en irait en Chine
+pour n'tre pas tmoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus
+raisonnable, qui tait de savoir quoi s'en tenir.
+
+Il se fit conduire aussitt Porto-Venere et n'eut pas de peine y
+dcouvrir Thrse, loge et occupe ainsi qu'on le lui avait racont.
+L'explication fut vive et franche. Tous deux taient trop sincres pour se
+bouder; aussi tous deux s'avourent-ils qu'ils avaient eu beaucoup
+d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas t averti par
+Thrse du lieu de sa retraite, Thrse pour n'avoir pas t mieux
+cherche et plus tt retrouve par Palmer.
+
+--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir
+comme abandonne un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas!
+
+--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi tiez-vous
+triste et comme dsespr en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en
+arrivant ici, vous n'ayez pas su dcouvrir o j'tais ds le premier jour?
+Vous avez donc suppos que j'tais partie, et qu'il tait inutile de me
+chercher?
+
+--coutez-moi, dit Palmer ludant la question, et vous verrez que j'ai eu,
+depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la
+tte. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et
+pouvant prtendre vous pouser, j'ai pass ct d'un bonheur dont le
+regret et le rve ne m'ont jamais quitt. J'tais ds lors l'amant d'une
+femme qui s'est joue de moi de mille manires. Je me croyais, je me suis
+cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protger. Enfin
+elle a mis le comble son ingratitude et sa perfidie, et j'ai pu
+l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-mme. Eh bien, cette femme que
+je croyais en Angleterre, je l'ai retrouve Florence au moment o
+Laurent devait partir. Abandonne d'un nouvel amant qui m'avait succd,
+elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois dj elle m'avait
+trouv gnreux ou faible! Elle m'crivait une lettre de menaces, et,
+feignant une jalousie absurde, elle prtendait venir vous insulter en ma
+prsence. Je la savais femme ne reculer devant aucun scandale, et je ne
+voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement tmoin de ses
+fureurs. Je ne pus la dcider ne pas se montrer, qu'en lui promettant
+d'avoir une explication avec elle le jour mme. Elle demeurait prcisment
+dans l'htel o nous logions auprs de notre malade, et, quand le voiturin
+qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle tait l, rsolue
+ faire un esclandre. Son thme odieux et ridicule tait de crier, devant
+tous les gens de l'htel et de la rue, que je partageais ma nouvelle
+matresse avec Laurent de Fauvel. Voil pourquoi je vous fis partir avec
+lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous
+compromettre, et sans vous exposer la voir ou l'entendre. A prsent,
+ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre une preuve en vous laissant,
+seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez
+pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de
+l'enfer se sont mises aprs moi.
+
+--Et voil ce que je vous reproche, dit Thrse.
+
+--Ah! que voulez-vous! s'cria Palmer, j'ai t si odieusement tromp dans
+ma vie! Cette misrable femme avait remu en moi tout un monde d'amertume
+et de mpris.
+
+--Et ce mpris a rejailli sur moi?
+
+--Oh! ne dites pas cela, Thrse,
+
+--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai t bien trompe, et je croyais en
+vous quand mme.
+
+--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir t forc de vous
+confier mon pass. Vous allez croire qu'il peut ragir sur mon avenir, et
+que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai t
+abreuv. Voyons, voyons, ma chre Thrse, chassons ces tristes penses.
+Vous tes ici dans un endroit donner le _spleen_. La barque nous attend;
+venez vous tablir la Spezzia.
+
+--Non, dit Thrse, je reste ici, moi.
+
+--Comment? qu'est-ce donc? du dpit entre nous?
+
+--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous,
+je n'en veux jamais avoir. Oh! faites, je vous en supplie, que notre
+affection soit un idal de sincrit, car j'y veux, quant moi, faire
+tout ce qui est possible une me croyante; mais je ne vous savais pas
+jaloux, vous l'avez t et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est
+pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est
+tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande o
+nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer,
+j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et la
+solitude.
+
+Ces nouveaux tourments qui semblent se prparer, ce n'est pas pour moi
+seule que je les redoute; s'il tait possible qu'en amour l'un des deux
+ft heureux quand l'autre souffre, la route du dvouement serait toute
+trace et facile suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien:
+je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voil
+donc entrane gter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne
+inoffensive, et je commence faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi;
+nous pensions nous connatre, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui
+m'avait charm en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez
+dj plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'tais
+il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais
+maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des
+doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais
+un calcul en vous pousant? Oh! ne dites pas que cette ide ne vous
+viendra jamais; elle vous viendra malgr vous. Je sais trop comment d'un
+soupon on passe un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un
+premier dsenchantement un dgot injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai
+assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire,
+je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit ds le
+premier jour, et, si vous l'avez oubli, moi, je m'en souviens. loignons
+donc cette ide de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends
+provisoirement ma parole, jusqu' ce que je puisse compter sur votre
+estime, telle que je croyais la possder. Si vous ne voulez pas vous
+soumettre une preuve, quittons-nous tout de suite. Quant moi, je vous
+jure que je ne veux rien vous devoir, pas mme le plus lger service, dans
+la position o je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut
+que vous compreniez ma volont. Je me trouve ici loge et nourrie sur
+parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confi Vicentino pour les
+frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la
+dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que
+je reoive de Gnes l'argent qui m'est d, je peux gagner ici, au jour le
+jour, de quoi, sinon rcompenser, du moins dfrayer ma bonne htesse de la
+trs-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'prouve ni humiliations,
+ni souffrance de cet tat de choses, et il faut qu'il dure jusqu' ce que
+mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai prendre. Jusque-l,
+retournez la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de
+la dentelle, tout en causant avec vous.
+
+Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grce. Il esprait
+regagner la confiance de Thrse, et il sentait bien l'avoir branle par
+sa faute.
+
+
+
+
+X
+
+
+Quelques jours aprs, Thrse reut une lettre de Genve. Laurent s'y
+accusait par crit de tout ce dont il s'tait accus en paroles, comme
+s'il et voulu consacrer ainsi le tmoignage de son repentir.
+
+Non, disait-il, je n'ai pas su te mriter. J'ai t indigne d'un amour si
+gnreux, si pur et si dsintress. J'ai lass ta patience, ma soeur,
+ma mre! Les anges aussi se fussent lasss de moi! Ah! Thrse, mesure
+que je reviens la sant et la vie, mes souvenirs s'claircissent, et
+je regarde dans mon pass comme dans un miroir qui me montre le spectre
+d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sr, ce
+malheureux tait en dmence; ne penses-tu pas, Thrse, que, marchant vers
+cette pouvantable maladie physique dont tu m'as sauv par miracle, j'ai
+pu, trois et quatre mois d'avance, tre sous le coup d'une maladie morale
+qui m'tait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela
+tait, n'aurais-tu pas d me pardonner?... Mais ce que je dis l, hlas!
+n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale?
+Celui qui tue son pre ne pourrait-il pas invoquer la mme excuse que moi?
+Le bien, le mal, voici la premire fois que cette notion me tourmente.
+Avant de te connatre, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aime, je
+n'y avais jamais song. Le mal tait pour moi un monstre de bas tage, la
+bte apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des
+hommes dans les bas-fonds infects de la socit; le mal! pouvait-il
+approcher de moi, l'homme de la vie lgante, le beau de Paris, le noble
+fils des Muses! Ah! imbcile que j'tais, je me figurais donc, parce que
+j'avais la barbe parfume et les mains bien gantes, que mes caresses
+purifiaient la grande prostitue des nations, l'orgie, ma fiance, qui
+m'avait li elle d'une chane aussi noble que celle qui lie les forats
+dans les bagnes? Et je t'ai immole, ma pauvre douce matresse, mon
+brutal gosme, et, aprs cela, j'ai relev la tte en disant: C'tait
+mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait tre mal de ce que j'ai le
+droit de faire! Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai t criminel;
+et je ne m'en suis pas dout! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre,
+toi mon seul bien, le seul tre qui m'et jamais aim et qui ft capable
+d'aimer l'enfant ingrat et insens que j'tais! C'est seulement quand j'ai
+vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux,
+que j'ai compris que j'tais jamais seul et abandonn sur la terre!
+
+Une longue partie de cette premire lettre tait crite sur un ton
+d'exaltation dont la sincrit se trouvait confirme par des dtails de
+ralit et un brusque changement de ton, caractristique chez Laurent.
+
+Croirais-tu qu'en arrivant Genve, la premire chose que j'aie faite
+avant de songer t'crire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet
+d't, fort joli, ma foi, et trs-bien coup, que j'ai trouv chez un
+tailleur franais, rencontre agrable pour un voyageur press de quitter
+cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voil donc courant les rues
+de Genve, enchant de mon gilet neuf, et m'arrtant devant la boutique
+d'un libraire o une certaine dition de Byron, relie avec un grand got,
+me paraissait une tentation irrsistible. Que lire en voyage? Je ne peux
+pas souffrir les livres de voyage prcisment, moins qu'ils ne parlent
+de pays o je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les potes, qui vous
+promnent dans le monde de leurs rves, et je me suis pay cette dition.
+Et puis j'ai suivi au hasard une trs-jolie fille court vtue qui passait
+devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre
+d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus mon gilet qu'
+elle. Tout coup elle a pris droite, et moi gauche sans m'en
+apercevoir, et je me suis trouv de retour mon htel, o, en voulant
+serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouv les violettes
+doubles que tu avais semes dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos
+adieux. Je les avais ramasses une une avec soin, et je les gardais
+comme une relique; mais voil qu'elles m'ont fait pleurer comme une
+gouttire, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait t le principal
+vnement de ma matine, je me suis dit:
+
+--Voil pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aim!
+
+Ailleurs, il disait:
+
+Tu m'as fait promettre de soigner ma sant, en me disant: Puisque c'est
+moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te
+dfendre de la perdre. Hlas! ma Thrse, que veux-tu donc que j'en fasse,
+de cette maudite sant qui commence m'enivrer comme le vin nouveau? Le
+printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais
+dpend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le vritable amour, toi,
+et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que
+tu n'as pas fait? O la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non,
+certes: il n'y a l que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien
+sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire,
+ma pauvre amie, que ceux qui l'on se sacrifie ne le mritent gure; mais
+moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me rsoudre partager
+avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'pouser alors? Oh!
+pour le coup, Thrse, tu ne peux pas penser cela sans rire... ou sans
+trembler. Moi, enchan de par la loi, quand je ne peux pas seulement
+l'tre par ma propre volont!
+
+J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux.
+J'ai fait la cour cette fidle amante, et je l'ai eue pour une perruche
+verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait navement:
+Dame! c'est sa faute, _lui_; que ne me donnait-il cette perruche! Et,
+depuis ce jour-l, je me suis promis de ne jamais aimer une femme
+entretenue, c'est--dire un tre qui a envie de tout ce que son amant ne
+lui donne pas.
+
+Alors, en fait de matresse, je ne vois plus qu'une aventurire, comme on
+en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nes princesses, mais qui
+ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche
+pour combler les abmes de ces passs-l.--Une actrice en renom? Cela m'a
+tent souvent; mais il faudrait que ma matresse renont au public, et
+c'est l un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non,
+Thrse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que
+je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne mon ancienne
+vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souille en moi
+par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas
+ainsi: des femmes pour les sens et une matresse pour mon me? Il ne
+dpend ni de toi, ni de moi, Thrse, que tu ne sois pas cette matresse,
+cet idal rv, perdu, pleur, et rv plus que jamais. Tu ne peux t'en
+offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma
+pense sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse
+jamais dire: Je l'ai remplace, cette Thrse.
+
+Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refuse
+pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passs
+ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait
+encore du mal. Eh bien, tu t'es trompe. Cela m'aurait tu lorsque pour la
+premire fois je t'ai questionne avec emportement sur son compte: j'tais
+encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu
+m'as laiss deviner le _secret_ que tu n'tais pas force de me confier,
+j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je
+rparais toutes mes fautes. J'ai examin attentivement votre manire
+d'tre ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnment et qu'il me
+tmoignait pourtant la tendresse d'un pre. Cela, vois-tu, Thrse, m'a
+boulevers. Je n'avais pas l'ide de cette gnrosit, de cette grandeur
+dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sr de toi, lui! comme il te
+comprend, comme il te mrite par consquent! Cela m'a rappel le temps o
+je te disais: Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir! Ah! quel odieux
+sentiment j'avais alors dans l'me! Je voulais tre dlivr de ton amour,
+qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais rpondu: Eh
+bien, je l'aime!... je t'aurais tue?
+
+Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait dj, et il n'a pas craint de se
+consacrer toi au moment o peut-tre tu m'aimais encore! Moi, en
+pareille circonstance, je n'aurais jamais os me risquer. J'avais une trop
+belle dose de cet orgueil que nous portons si firement, nous autres
+hommes du monde, et qui a t si bien invent par les sots pour nous
+empcher de vouloir conqurir le bonheur nos risques et prils, ou de
+savoir seulement le ressaisir quand il nous chappe.
+
+Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te
+disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais dj, et
+c'est l ce qui achevait de m'loigner de toi. Il y a eu, dans les
+derniers temps, bien des heures o j'ai t prt me jeter tes pieds;
+j'tais arrt par cette ide: Il est trop tard, elle en aime un autre.
+Je l'ai voulu, mais elle n'et pas d le vouloir. Donc, elle est indigne
+de moi!
+
+Voil comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sr
+prsent, si j'tais revenu toi sincrement, quand mme tu aurais
+commenc aimer Dick, tu me l'aurais sacrifi. Tu aurais recommenc ce
+martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de
+m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thrse, c'est l ce qui m'a
+donn la force de me sauver Florence sans te dire un seul mot. Je
+sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre
+manire de rparer mes torts que de te laisser seule auprs d'un homme qui
+t'aimait vritablement.
+
+C'est encore l ce qui a soutenu mon courage la Spezzia, durant cette
+journe o j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grce; mais cette
+dtestable pense ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie.
+Je ne sais pas si tu avais dit ce batelier de ne pas nous perdre de vue;
+mais c'tait bien inutile, va! Je me serais jet dans la mer plutt que de
+vouloir trahir la confiance que Palmer me tmoignait en nous laissant
+ensemble.
+
+Dis-le-lui donc, lui, que je t'aime vritablement, autant que je puis
+aimer. Dis-lui que c'est lui, autant qu' toi, que je dois de m'tre
+condamn et excut comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour
+accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-mme
+prsent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai t un sot ou un lche
+de ne pas tcher de tuer mon rival en duel, sauf abandonner ensuite, en
+lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thrse, c'est
+ainsi que, moi-mme, j'eusse probablement jug chez un autre la conduite
+que j'ai pourtant tenue vis--vis de toi et de Palmer avec autant de
+rsolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je
+ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends
+justice. Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin
+de l, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force
+aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met
+penser ce qu'il et pu tre et ce qu'il est maintenant pour toi, sa
+tte s'gare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec
+orgueil: J'aurais pu troubler, disputer et peut-tre dtruire ce bonheur:
+je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit
+maintenant l'amiti de Thrse.
+
+Thrse rpondit avec tendresse son pauvre enfant. C'est sous ce titre
+qu'il tait dsormais enseveli et comme embaum dans le sanctuaire du
+pass... Thrse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer.
+Il ne lui semblait pas qu'elle pt jamais regretter le temps o, tous les
+matins, elle s'veillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait
+pas lui tomber sur la tte.
+
+Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse
+s'tait empare d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de
+Porto-Venere. C'tait comme un dtachement de la vie qui, par moment,
+n'tait pas sans charme pour elle; mais c'tait quelque chose de morne et
+d'abattu qui n'tait pas dans son caractre et qu'elle ne s'expliquait pas
+ elle-mme.
+
+Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait propos de
+Palmer: elle lui en fit brivement le plus grand loge et lui dit de sa
+part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se rsoudre le
+prendre pour confident de leur intimit. Elle rpugnait faire part de sa
+vritable situation, c'est--dire confier des engagements sur lesquels
+elle ne s'tait pas dit elle-mme son dernier mot. Et, quand mme elle
+et t fixe, n'et-il pas t trop tt pour dire Laurent: Vous
+souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!
+
+L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit
+de la dentelle pendant quinze jours avec une persvrance qui dsolait
+Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin la tte de quelques billets de banque,
+elle paya largement sa bonne htesse et se permit de sortir avec Palmer
+pour se promener autour du golfe; mais elle dsira rester Porto-Venere
+encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait
+cette morne et misrable rsidence.
+
+Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se
+dfinissent. C'est avec sa mre que Thrse venait bout, dans ses
+lettres, de s'pancher.
+
+Je suis encore ici, lui crivait-elle au mois de juillet, en dpit d'une
+chaleur dvorante. Je me suis attache comme un coquillage ce rocher o
+jamais un arbre n'a pu songer pousser, mais o soufflent des brises
+nergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue
+continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue
+en quelque sorte ncessaire. Le pays que j'ai derrire moi, et qu'en moins
+de deux heures je peux gagner en barque, tait ravissant au printemps. En
+s'enfonant dans les terres au fond du golfe, deux ou trois lieues de la
+cte, on dcouvre les sites les plus tranges. Il y a une certaine rgion
+de terrains dchirs par je ne sais quels anciens tremblements de terre,
+qui prsente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines
+de sable rouge recouvertes de pins et de bruyres, s'chelonnant les unes
+sur les autres, et offrant sur leurs crtes d'assez larges voies
+naturelles qui tout coup tombent pic dans les abmes et vous laissent
+fort embarrass de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se
+trompe dans le ddale des petits sentiers battus par les pieds des
+troupeaux, on arrive d'autres abmes, et nous sommes rests quelquefois,
+Palmer et moi, des heures entires sur ces sommets boiss, sans retrouver
+le chemin qui nous y avait amens. De l, on plonge sur une immensit de
+pays cultiv, coup de place en place avec une sorte de rgularit par ces
+accidents tranges, et au del de cette immensit se dploie l'immensit
+bleue de la mer. De ce ct-l, il semble que l'horizon n'ait pas de
+limites. Du ct du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont
+les crtes, hardiment dessines, taient encore couvertes de neige quand
+je suis arrive ici. Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes
+en fleurs et de ces arbres de bruyre blanche qui rpandaient un parfum si
+frais et si fin aux premiers jours de mai. C'tait alors un paradis
+terrestre: ces bois taient pleins de faux bniers, d'arbres de Jude, de
+gents odorants et de cytises tincelant comme de l'or au milieu des noirs
+buissons de myrte. A prsent, tout est brl, les pins exhalent une odeur
+acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfums nagure, n'offrent
+plus que des tiges coupes, noires comme si le feu y avait pass; les
+moissons enleves, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de
+grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre
+heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie
+boise du pays, le retour n'est pas agrable, et toutes les hauteurs qui
+entourent immdiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont
+si nues, que c'est encore Porto-Venere et dans l'le Palmaria que l'on
+peut respirer le mieux.
+
+Et puis il y a un flau la Spezzia: ce sont les moustiques engendrs
+par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marcages
+que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des
+terres qui nous gne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes
+par consquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre,
+quelles temptes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau
+qui change de couleur et de sentiment chaque minute du jour et de la
+nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous
+reprsenter l'effroyable varit; tous les sanglots du dsespoir, toutes
+les imprcations de l'enfer s'y sont donn rendez-vous, et, de ma petite
+fentre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abme qui tantt rugissent
+une bacchanale sans nom, tantt chantent des hymnes sauvages encore
+redoutables dans leur plus grand apaisement.
+
+Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les gots champtres
+et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai
+pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit?
+Peut-tre! Nous sommes de si tranges cratures, nous autres femmes! Il
+faut que je vous le confesse, ma bien-aime, j'ai pass bien des jours
+avant de m'habituer me passer de mon supplice, je ne savais que faire de
+moi, n'ayant plus personne servir et soigner. Il et fallu que Palmer
+ft un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, ds qu'il a fait mine
+de l'tre, je me suis rvolte, et, prsent qu'il est redevenu bon comme
+un ange, je ne sais plus qui m'en prendre de l'pouvantable ennui qui
+m'envahit par moments. Hlas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le
+dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-mme, ou, si je le sais,
+de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du
+pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les
+toits, ou plutt sur les toits, et o je me plais tre seule, ignore,
+oublie du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre
+travail que celui qui me plat. Je fais poser des petits enfants, et je
+m'amuse composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si
+je ne vous dis pas o j'en suis de mon coeur et de ma volont, vous serez
+encore plus inquite. Eh bien, sachez-le, je suis bien dcide pouser
+Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me rsoudre fixer
+l'poque du mariage, je crains pour lui et pour moi-mme le lendemain de
+cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'ge des illusions, et,
+aprs une vie comme la mienne, on a cent ans d'exprience et, par
+consquent, de terreurs! Je me suis crue absolument dtache de Laurent,
+je l'tais absolument en effet Gnes, le jour o il me dit que j'tais
+son flau, l'assassin de son gnie et de sa gloire. A prsent, je ne me
+sens plus si indpendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les
+lettres adorables de douceur et d'abngation qu'il m'a crites pendant ces
+deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore ce
+malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon
+complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage.
+Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour o il
+aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aime,
+je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui;
+mais, le jour o Palmer voudra briser l'amiti qui a survcu en moi
+cette malheureuse passion, peut-tre n'aimerai-je plus Palmer.
+
+Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'tre un
+grand philosophe, et il persiste croire que ce qui lui parat juste et
+bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect ses yeux. Moi aussi, je le
+crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les
+compter, sur la situation calme et douce o nous voici. J'ai des accs de
+spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas trs-clairvoyant
+et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent
+appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouch. Si le
+mal futur se borne ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrits et
+l'esprit assombri sans qu'il s'en aperoive et s'en affecte, nous pourrons
+vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait scruter mes
+regards distraits, vouloir percer le voile de mes rveries, faire
+enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes
+heures de dfaillance morale, je ne me sens plus de force lutter, et
+j'aimerais mieux que l'on me tut tout de suite, ce serait plus tt fait.
+
+Thrse reut de Laurent la mme poque une lettre si ardente, qu'elle
+en fut inquite. Ce n'tait plus l'enthousiasme de l'amiti, c'tait celui
+de l'amour. Le silence que Thrse avait gard sur ses relations avec
+Palmer avait rendu l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne
+pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour
+retourner la vie de plaisir. Le dgot l'avait saisi la gorge.
+
+Ah! Thrse, lui disait-il, je t'ai reproch autrefois d'aimer trop
+chastement et d'tre plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment
+ai-je pu blasphmer ainsi? Depuis que je cherche me rattacher au vice,
+c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que
+je vois me disent que je suis bon faire un moine. Non, non, je
+n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette
+douceur maternelle qui me couvait durant des heures entires d'un sourire
+attendri et placide, ces panchements du coeur, ces aspirations de
+l'intelligence, ce pome deux dont nous tions les auteurs et les
+personnages sans y songer. Thrse, si tu n'es pas Palmer, tu ne peux
+tre qu' moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces motions ardentes, ces
+attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc t mauvais? N'y en
+a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches,
+toi, la femme dvoue? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne
+m'as-tu pas appel quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton
+cher supplice et ton tourment ncessaire? Souviens-toi, souviens-toi,
+Thrse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en
+meurs! N'ai-je pas assez expi? Voil trois mois d'agonie pour mon
+me!...
+
+Puis venaient des reproches. Thrse lui en avait dit trop ou trop peu.
+Les expressions de son amiti taient trop vives si ce n'tait que de
+l'amiti, trop froides et trop prudentes si c'tait de l'amour. Il fallait
+qu'elle et le courage de le faire vivre ou mourir.
+
+Thrse se dcida lui rpondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle
+comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage
+qu'elle ne pouvait se rsoudre regarder comme une rsolution arrte.
+Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter
+l'orgueil de Laurent.
+
+Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prtendais, pour
+te punir, que j'ai donn mon coeur et ma vie un autre. Non, tu tais
+pleinement pardonn le jour o j'ai rpondu l'affection de Palmer, et la
+preuve, c'est que j'ai couru Florence avec lui. Crois-tu donc, mon
+pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne
+fusse rellement l qu'une soeur de charit? Non, non, ce n'tait pas le
+devoir, qui m'enchanait ton chevet, c'tait la tendresse d'une mre.
+Est-ce qu'une mre ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours
+ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer ce que je dois
+Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me
+retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer,
+et que je l'aime. S'il m'et fallu passer de tes bras dans ceux de ton
+ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais 'a t le contraire. C'est en
+nous jurant l'un l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner
+jamais, que nos mains se sont unies.
+
+Thrse montra cette lettre Palmer, qui en fut vivement mu et voulut
+crire de son ct, Laurent, pour lui faire les mmes promesses de
+sollicitude constante et d'affection vraie.
+
+Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommenc un
+rve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord;
+mais il rsolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de
+porter. Il se fit en lui une de ces rvolutions soudaines et compltes qui
+taient tantt le flau, tantt le salut de sa vie, et il crivit
+Thrse:
+
+Sois bnie, ma soeur adore; je suis heureux, je suis fier de ton amiti
+fidle, et celle de Palmer m'a touch jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu
+plus tt, mchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en
+effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue
+seule et triste que je revenais me mettre tes pieds pour te dire: Eh
+bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes
+tristesses, tes ennuis et ta solitude. N'tait-ce pas mon devoir et mon
+droit?--Mais tu es heureuse, Thrse, et moi aussi par consquent! Je te
+bnis de me l'avoir dit. Me voil donc enfin dlivr des remords qui me
+rongeaient le coeur! Je veux marcher la tte haute, aspirer l'air pleine
+poitrine et me dire que je n'ai pas souill et gt la vie de la meilleure
+des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie
+gnreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait
+autrefois!
+
+Ma chre Thrse, mon cher Palmer, vous tes mes deux anges gardiens.
+Vous m'avez port bonheur. Grce vous enfin, je sens que j'tais n pour
+autre chose que la vie que j'ai mene. Je renais, je sens l'air du ciel
+descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphre. Mon tre se
+transforme. Je vais aimer!
+
+Oui, je vais aimer, j'aime dj!... J'aime une belle et pure enfant qui
+n'en sait rien encore, et auprs de qui je trouve un plaisir mystrieux
+garder le secret de mon coeur, et paratre et me faire aussi naf,
+aussi gai, aussi enfant qu'elle-mme.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers
+jours d'une motion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et
+d'effrayant dans cette ide: je vais me trahir, c'est--dire je vais me
+donner! demain, ce soir peut-tre, je ne m'appartiendrai plus?
+
+Rjouis-toi, ma Thrse, de ce dnouement de la triste et folle jeunesse
+de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un tre qui semblait
+perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un
+oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta
+colre, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amiti! Oui, il a fallu
+toutes les pripties d'un drame intime o j'ai t vaincu pour m'amener
+ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta
+rcompense, ton martyre et ta couronne. Bnissez-moi tous les deux, mes
+amis, et priez pour moi, je vais aimer!
+
+Tout le reste de la lettre tait ainsi. En recevant cet hymne de joie et
+de reconnaissance, Thrse sentit pour la premire fois son propre bonheur
+complet et assur. Elle tendit les deux mains Palmer et lui dit:
+
+--Ah a! o et quand nous marions-nous?
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il fut dcid que le mariage aurait lieu en Amrique. Palmer se faisait
+une joie suprme de prsenter Thrse sa mre et de recevoir sous les
+yeux de celle-ci la bndiction nuptiale. La mre de Thrse ne pouvait se
+promettre le bonheur d'y assister, quand mme la crmonie aurait lieu en
+France. Elle en tait ddommage par la joie qu'elle prouvait voir sa
+fille engage un homme raisonnable et dvou. Elle ne pouvait souffrir
+Laurent, et elle avait toujours trembl que Thrse ne retombt sous son
+joug.
+
+_L'Union_ faisait ses apprts de dpart. Le capitaine Lawson offrait
+d'emmener Palmer et sa fiance. C'tait une fte bord, de penser qu'on
+ferait la traverse avec ce couple aim. Le jeune enseigne rparait son
+impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par
+l'estime la plus sincre pour Thrse.
+
+Thrse, ayant tout prpar pour s'embarquer le 18 aot, reut une lettre
+de sa mre, qui la suppliait de venir d'abord Paris, ne ft-ce que pour
+vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-mme pour des affaires de
+famille. Qui savait quand Thrse pourrait revenir d'Amrique? Cette
+pauvre mre n'tait pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple
+d'un pre dfiant et irrit rendait insoumis et froids envers elle. Aussi
+elle adorait Thrse, qui seule avait t vraiment pour elle une fille
+tendre et une amie dvoue. Elle voulait la bnir et l'embrasser,
+peut-tre pour la dernire fois, car elle se sentait vieille avant l'ge,
+malade et fatigue d'une vie sans scurit et sans expansion.
+
+Palmer fut plus contrari de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien
+qu'il et toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude
+d'une amiti durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cess d'tre
+inquiet malgr lui des sentiments qui pouvaient se rveiller dans le coeur
+de Thrse lorsqu'elle le reverrait. A coup sr, il ne s'en rendait pas
+compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperut quand le
+canon du navire amricain fit retentir les chos du golfe de la Spezzia de
+ses adieux rpts durant toute la journe du 18 aot.
+
+Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, la dernire, il se
+tordit les mains jusqu' les faire craquer.
+
+Thrse s'en tonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxits de
+Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de
+leur sjour en ce pays.
+
+--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'cria-t-elle en le regardant avec attention.
+Quel pressentiment avez-vous?
+
+--Oui! c'est cela, rpondit Palmer la hte. C'est un pressentiment...
+pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un
+pressentiment!
+
+--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer?
+
+--Peut-tre? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas expose, grce au ciel,
+puisque nous allons Paris.
+
+--_L'Union_ passe Brest et s'y arrte quinze jours. C'est l que nous
+irons nous embarquer?
+
+--Oui, oui, sans doute, si d'ici l il n'arrive pas une catastrophe.
+
+Et Palmer resta triste et accabl, sans que Thrse devint ce qui se
+passait en lui. Comment l'et-elle devin? Laurent tait aux eaux de
+Baden. Palmer le savait bien, et Laurent tait occup aussi de projets de
+mariage, comme il l'avait crit.
+
+Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrter nulle part, ils
+rentrrent en France par Turin et le mont Cenis.
+
+Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des
+signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit
+qui n'taient nullement dans son caractre. Lui, si calme et si facile
+servir, il s'abandonnait des colres inoues contre les postillons,
+contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thrse ne
+l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se dfendre de le lui dire. Il lui
+rpondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre
+et un accent de dpit si marqu, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par
+consquent.
+
+Il y a une destine implacable pour certaines existences. Pendant que
+Thrse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y
+rentrait par Genve. Il arriva Paris quelques heures avant eux,
+proccup d'un vif souci. Il avait enfin dcouvert que, pour le faire
+voyager pendant quelques mois, Thrse s'tait dpouille en Italie de
+tout ce qu'elle possdait alors, et il avait appris (car tout se dcouvre
+tt ou tard), d'une personne qui avait pass la Spezzia cette poque,
+que mademoiselle Jacques vivait Porto-Venere dans un tat de gne
+extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six
+livres par mois.
+
+Humili et repentant, irrit et dsol, il voulait savoir quoi s'en
+tenir sur la situation prsente de Thrse. Il la savait trop fire pour
+vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que,
+si elle n'avait pas t paye de ses travaux Gnes, elle avait d faire
+vendre ses meubles Paris.
+
+Il courut aux Champs-Elyses, frmissant de trouver des inconnus installs
+dans cette chre petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent
+battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner la
+grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui rpondre. Il
+ignorait le prochain mariage de Thrse, il ignorait mme qu'elle ft
+libre de se marier. Une dernire lettre qu'elle lui avait crite ce
+sujet tait arrive Baden le lendemain de son dpart.
+
+Sa joie fut extrme de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il
+lui sauta au cou; mais tout aussitt il devint triste en voyant la figure
+consterne de cette bonne femme.
+
+--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc
+que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille?
+Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous tiez
+quitts, et j'en tais contente; car, aprs vous avoir aim, je vous
+dtestais. Je voyais bien que vous tiez l'_auteur_ de ses embarras et de
+ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici l'attendre, moins que
+vous n'ayez jur de la faire mourir!
+
+--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'cria Laurent plusieurs
+reprises.
+
+C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante.
+Il entra dans l'atelier de Thrse, dans le petit salon lilas et jusque
+dans la chambre coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait
+tendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un un, tous
+ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de got que
+Thrse avait pays de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait
+chang dans la situation que Thrse s'tait faite Paris, et Laurent
+rptait d'un air un peu gar en regardant Catherine, qui le suivait pas
+ pas d'un air soucieux:
+
+--Elle arrive aujourd'hui!
+
+En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle,
+Laurent s'tait vant. Il avait pens dire la vrit en crivant
+Thrse avec l'exaltation laquelle il s'abandonnait pour lui parler de
+lui-mme, et qui contrastait si trangement avec le ton moqueur et froid
+qu'il se croyait oblig de porter dans le monde. La dclaration qu'il
+avait d faire la jeune fille objet de ses rves, il ne l'avait pas
+faite. Un oiseau ou un nuage qui avait pass le soir dans le ciel avait
+suffi pour dranger le fragile difice de bonheur et d'expansion clos le
+matin dans cette imagination d'enfant et de pote. La peur d'tre ridicule
+s'tait empare de lui, ou bien la crainte de gurir de son invincible et
+fatale passion pour Thrse.
+
+Il tait l, ne rpondant rien Catherine, qui, presse de tout prparer
+pour l'arrive de sa chre matresse, se dcida le laisser seul. Laurent
+tait en proie une agitation inoue. Il se demandait pourquoi Thrse
+revenait Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec
+Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-mme? Lui avait-elle
+annonc un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pense tait dj
+vanouie? Ce brusque et mystrieux retour ne cachait-il pas une rupture
+avec Dick?
+
+Laurent s'en rjouissait et s'en effrayait la fois. Mille ides, mille
+motions se contrariaient dans sa tte et dans ses nerfs. Il y eut un
+moment o il oublia insensiblement la ralit et se persuada que ces
+meubles couverts de toile grise taient des tombes dans un cimetire. Il
+avait toujours eu horreur de la mort, et, malgr lui, il y pensait sans
+cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut
+entour de linceuls, et se leva avec effroi en s'criant:
+
+--Qui est donc mort? Est-ce Thrse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens,
+quelqu'un est mort dans la rgion o je viens de rentrer!... Non, c'est
+toi, rpondit-il en se parlant lui-mme, c'est toi qui as vcu dans
+cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonn,
+oubli comme un cadavre!
+
+Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, pousseta
+les meubles, ouvrit toutes grandes les croises, qui taient fermes,
+ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine
+poss sur les consoles dores. Puis elle s'approcha de lui et lui dit:
+
+--Eh bien, voyons, que faites-vous ici?
+
+Laurent sortit de son rve, et, regardant autour de lui avec garement, il
+vit les fleurs rptes dans les glaces, les meubles de Boule brillant au
+soleil, et tout cet air de fte qui avait succd, comme par magie,
+l'aspect funbre de l'absence, qui ressemble tant en effet la mort.
+
+Son hallucination prit un autre cours.
+
+--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce
+que je fais ici? C'est fte aujourd'hui chez Thrse, c'est un jour
+d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la matresse du
+logis a donn, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort!
+Qu'est-ce qu'un cadavre a voir dans cette chambre de noces? Aussi que
+va-t-elle dire en me voyant l? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle
+me dira: Va-t'en! ta place est dans un cercueil!
+
+Laurent parlait comme dans la fivre. Catherine eut piti de lui.
+
+--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours t.
+
+Et, comme elle songeait ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec
+douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrtait dans la rue. Dans sa joie
+de revoir Thrse, elle oublia Laurent et courut ouvrir.
+
+Palmer tait la porte avec Thrse; mais, press de se dbarrasser de la
+poussire du voyage et ne voulant pas laisser Thrse l'ennui de faire
+dcharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitt, et donna
+l'ordre qu'on le conduist l'htel Meurice, en disant Thrse qu'il
+lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dner avec elle.
+
+Thrse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment
+elle s'tait porte en son absence, elle entra dans la maison avec cette
+curiosit impatiente, inquite ou joyeuse, que l'on prouve
+instinctivement revoir un lieu o l'on a longtemps vcu, si bien que
+Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent tait l, et qu'elle
+le surprit ple, absorb et comme ptrifi sur le sofa du salon. Il
+n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes
+prcipitamment. Il tait encore plong dans ses rveries lugubres, quand
+il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'lana vers elle pour
+l'embrasser, et tomba suffoqu, presque vanoui ses pieds.
+
+Il fallut lui ter sa cravate, et lui faire respirer de l'ther; il
+touffait, et les battements de son coeur taient si violents, que tout
+son corps en tait branl comme de commotions lectriques. Thrse,
+effraye de le voir ainsi, crut qu'il tait retomb malade. Cependant la
+fracheur de la jeunesse lui revint bientt, et elle remarqua qu'il avait
+engraiss. Il lui jura mille fois qu'il ne s'tait jamais mieux port, et
+qu'il tait heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur
+comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit genoux
+devant elle et lui baisa les pieds pour lui tmoigner son respect et son
+adoration. Ses effusions taient si vives, que Thrse en fut inquite et
+crut devoir se hter de lui rappeler son prochain dpart et son prochain
+mariage avec Palmer.
+
+--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'cria Laurent, ple
+comme si la foudre lui tombe ses pieds. Dpart! mariage!... Comment?
+pourquoi? Est-ce que je rve encore? est-ce que tu as dit ces mots-l?
+
+--Oui, rpondit-elle, je te les dis. Je te les avais crits; tu n'as donc
+pas reu ma lettre?
+
+--Dpart! mariage! rptait Laurent; mais tu disais autrefois que c'tait
+impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours o je regrettais de ne
+pouvoir faire taire les gens qui te dchiraient, en te donnant mon nom et
+ma vie entire. Et toi, tu disais: Jamais, jamais, tant que cet homme
+vivra! Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais
+aim, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fonds et
+un scandale affreux que je crois invitable?
+
+--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre.
+
+Laurent fut si tourdi de cette rvlation, qu'il oublia tous ses projets
+d'amiti fraternelle et dsintresse. Ce que Thrse avait prvu Gnes
+se ralisa dans les conditions les plus singulirement dchirantes.
+Laurent se fit une ide exalte du bonheur qu'il et pu goter en devenant
+le mari de Thrse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune
+parole de raison et de remontrance et prise sur son me trouble et
+dsespre. Sa douleur tait si nergiquement exprime et ses larmes si
+vraies, que Thrse ne put se soustraire l'motion d'une scne
+pathtique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans
+ressentir toutes les pitis de la maternit grondeuse, mais vaincue. Elle
+essaya en vain de retenir ses propres larmes.
+
+Ce n'taient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce
+vertige que Laurent prouvait, et qui n'tait autre chose qu'un vertige;
+mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle,
+c'taient les propres fibres de son coeur, froisses par une souffrance
+qu'elle ne s'expliquait pas.
+
+Elle russit enfin le calmer, et, en lui parlant avec douceur et
+tendresse, lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la
+meilleure solution pour elle et pour lui-mme. Laurent en convenait avec
+un triste sourire.
+
+--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari dtestable, et _lui_, il te
+rendra heureuse! Le ciel te devait cette rcompense et ce ddommagement.
+Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous prserve,
+toi d'une existence misrable, moi de remords pires que les anciens. C'est
+parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrang
+que je suis si malheureux!
+
+Et il recommenait sangloter.
+
+Palmer rentra sans qu'on l'et entendu venir. Il tait, en effet, sous le
+coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien prmditer, il venait
+comme un jaloux en dfiance, sonnant peine et marchant sans faire crier
+les parquets. Il s'arrta la porte du salon et reconnut la voix de
+Laurent.
+
+--Ah! j'en tais bien sr! se dit-il en dchirant le gant qu'il s'tait
+rserv de mettre justement cette porte, apparemment pour se donner le
+temps de la rflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper.
+
+--Entrez! cria vivement Thrse, tonne que quelqu'un lui fit cette
+insulte de frapper la porte de son salon.
+
+En voyant que c'tait Palmer, elle plit. Ce qu'il venait de faire tait
+plus loquent que bien des paroles, il la souponnait.
+
+Palmer vit cette pleur, et n'en put comprendre la vritable cause. Il vit
+aussi que Thrse avait pleur, et la physionomie dcompose de Laurent
+acheva de le troubler lui-mme. Le premier regard qu'changrent
+involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation;
+puis ils marchrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la
+main ou s'ils s'trangleraient.
+
+Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincre des deux, car il
+avait des mouvements spontans qui rachetaient toutes ses fautes. Il
+ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses
+larmes, qui recommenaient l'touffer.
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thrse.
+
+--Je ne sais, rpondit-elle avec fermet; je viens de lui dire que nous
+partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que
+nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de prs, nous
+l'aimerons toujours.
+
+--C'est un enfant gt! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai
+qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc
+que nous l'emmenions en Amrique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous
+faire pleurer, Thrse?
+
+Ces paroles furent dites d'un ton indfinissable. C'tait l'accent de
+l'amiti paternelle, ml de je ne sais quelle aigreur profonde et
+invincible.
+
+Thrse comprit. Elle demanda son chle et son chapeau en disant Palmer:
+
+--Nous allons dner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y
+aurait pas ici de quoi dner pour nous deux.
+
+--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moiti amer,
+moiti tendre.
+
+--Mais, moi, je ne dne pas avec vous, rpondit Laurent, qui comprit enfin
+ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai
+vous dire adieu. Quel jour partez-vous?
+
+--Dans quatre jours, dit Thrse.
+
+--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manire trange; mais ce
+n'est pas une raison pour que nous ne dnions pas tous trois ensemble
+aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux
+_Frres-Provenaux_, et, de l, nous ferons un tour en voiture au bois de
+Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous
+prie.
+
+--Je suis engag, dit Laurent.
+
+--Eh bien, dgagez-vous, reprit Palmer. Voil du papier et des plumes!
+crivez, crivez, je vous prie!
+
+Palmer parlait d'un ton si dcid, qu'il en tait absolu. Laurent crut se
+rappeler que c'tait son accent de rondeur accoutum. Thrse et voulu
+qu'il refust, et d'un regard elle et pu le lui faire comprendre; mais
+Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interprter
+toutes choses d'une manire funeste.
+
+Laurent tait trs-sincre. Quand il mentait, il tait sa premire dupe.
+Il se crut assez fort pour braver cette situation dlicate, et il eut
+l'intention droite et gnreuse de rendre Palmer sa confiance
+d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emport par de
+grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige,
+il ne descend plus, il se prcipite. C'est ce qui arrivait Palmer.
+Homme de coeur et de loyaut entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir
+dominer les motions intrieures d'une situation trop dlicate. Ses forces
+le trahissaient; qui pourrait l'en blmer? Et il s'lanait dans l'abme,
+entranant Thrse et Laurent lui-mme avec lui. Qui ne les plaindrait
+tous trois? Tous trois avaient rv d'escalader le ciel et d'atteindre ces
+rgions sereines o les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela
+n'est pas donn l'homme: c'est dj beaucoup pour lui de se croire un
+instant capable d'aimer sans trouble et sans mfiance.
+
+Le dner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'tait empar
+du rle d'amphitryon, prt coeur de faire servir ses convives les mets
+et les vins les plus recherchs, tout leur parut amer, et Laurent, aprs
+de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait
+savoure doucement Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux
+personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour
+s'tourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manire
+impatientante pour Thrse.
+
+--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de
+refuser; au bois de Boulogne, dans votre calche dcouverte, nous serons
+en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne
+sont pas obligs de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous
+trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de
+chacun de nous, des choses assez fcheuses.
+
+--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener
+seul, j'ai besoin de prendre l'air.
+
+Laurent s'esquiva en voyant que c'tait comme un parti pris chez Palmer de
+le laisser seul avec Thrse, apparemment pour les surveiller ou les
+surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thrse
+n'tait peut-tre pas heureuse, et un peu content aussi malgr lui de
+pouvoir se dire que Palmer n'tait pas au-dessus de la nature humaine,
+comme il se l'tait imagin, et comme Thrse le lui avait dpeint dans
+ses lettres.
+
+Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui
+firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'hroque roman rv plus ou
+moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionne avait
+t Thrse, puisque, aprs des craintes et des prvisions assez sages,
+elle s'tait rsolue engager sa vie, et que, quelles que fussent
+dsormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir
+parole.
+
+Palmer l'en dgagea tout d'un coup, aprs une srie de soupons plus
+outrageants par le silence que ne l'avaient t toutes les injures de
+Laurent. Un matin, Palmer, aprs avoir pass la nuit cach dans le jardin
+de Thrse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprs de la grille, et
+l'arrta.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veill l pendant six heures, et je
+vous voyais de ma chambre. tes-vous bien convaincu que personne n'est
+venu chez moi cette nuit?
+
+Thrse tait irrite, et cependant, en provoquant l'explication que lui
+refusait Palmer, elle esprait encore le ramener la confiance; mais il
+en jugea autrement.
+
+--Je vois, Thrse, lui dit-il, que vous tes lasse de moi, puisque vous
+exigez une confession aprs laquelle je serai mprisable vos yeux. Il ne
+vous en et pas cot beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse
+dont je ne vous ai pas beaucoup importune. Que ne me laissiez-vous
+souffrir en silence? Vous ai-je injurie et obsde de sarcasmes amers,
+moi? Vous ai-je crit des volumes d'outrages pour venir le lendemain
+pleurer vos pieds et vous faire des protestations dlirantes, sauf
+recommencer vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adress une
+question indiscrte? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit,
+pendant que j'tais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des
+cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je
+rougis peut-tre, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir
+cacher? Vous avez pardonn bien plus quelqu'un qui n'avait pas le mme
+courage.
+
+--Je ne lui ai rien pardonn, Palmer, puisque je l'ai quitt sans retour.
+Quant cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si
+bien, sachez qu'elle est claire comme le jour mes yeux, et que j'en
+souffre plus que vous-mme. Sachez qu'elle m'humilie profondment, et que,
+venant d'un homme fort et rflchi comme vous, elle me blesse cent fois
+plus que les outrages d'un enfant en dlire.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voil froisse par ma
+faute et jamais irrite contre moi! Eh bien, Thrse, tout est fini
+entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi
+votre amiti.
+
+--Ainsi vous me quittez?
+
+--Oui, Thrse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daign vous
+engager moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considration vos
+pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis;
+marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moiti
+de mes revenus, et aprs...
+
+--Aprs? dit Thrse.
+
+--Aprs, je partirai, j'irai embrasser ma mre... et vous serez libre!
+
+--Est-ce une menace de suicide que vous me faites l?
+
+--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lchet, surtout quand on a une
+mre comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et
+vous n'entendrez plus parler de moi!
+
+Thrse fut rvolte d'une telle proposition.
+
+--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paratrait une mauvaise plaisanterie, si
+je ne vous connaissais pour un homme srieux. J'aime croire que vous ne
+me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez
+comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une
+pareille proposition, j'en serais offense.
+
+--Thrse! Thrse! s'cria Palmer avec violence en lui serrant le bras
+jusqu' le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez
+perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe vos pieds pour vous
+supplier de me pardonner mon injustice.
+
+Thrse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle tait
+offense jusqu'au fond de l'me du serment qu'on lui demandait, et elle en
+trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal
+physique qu'elle venait de subir.
+
+--Mon enfant, s'cria-t-elle enfin avec des sanglots touffs, je te jure,
+ toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mre!
+
+Elle se leva et rentra dans sa chambre, o elle s'enferma. Elle se sentait
+tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de
+descendre une justification, comme une femme coupable. Et puis elle
+voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une
+jalousie profonde, et qui, aprs avoir par deux fois provoqu ce qu'il
+croyait tre un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre
+imprudence. Elle songeait l'affreuse existence de sa mre avec un mari
+jaloux du pass, et elle se disait avec raison qu'aprs le malheur d'avoir
+subi une passion comme celle de Laurent, elle avait t insense de croire
+au bonheur avec un autre homme.
+
+Palmer avait un fonds de raison et de fiert qui ne lui permettait pas non
+plus d'esprer de rendre Thrse heureuse aprs une scne comme celle qui
+venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne gurirait pas, et il
+persistait la croire fonde. Il crivit Thrse:
+
+Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai afflige; mais il m'est impossible
+de ne pas reconnatre que j'allais vous entraner dans un abme de
+dsespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aim malgr vous, et
+vous l'aimerez peut-tre toujours. C'est votre destine. J'ai voulu vous y
+soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon
+amour vous tiez sincre, et que vous avez fait tout votre possible pour y
+rpondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour,
+depuis Florence, je les sentais s'chapper. S'il et persist tre
+ingrat, j'tais sauv; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont
+attendrie. Moi-mme, j'en ai t touch, et je me suis pourtant efforc de
+me croire tranquille. C'tait en vain. Il y a eu ds lors entre vous deux,
+ cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontes, mais que
+j'ai bien devines. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout
+en vous dfendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hlas! Thrse, c'est
+alors pourtant que vous eussiez d reprendre votre parole. J'tais prt
+vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia:
+que ne l'avez vous fait?
+
+Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre
+heureux et pour vous rattacher moi. J'ai bien lutt aussi, je vous jure!
+Et prsent, si vous voulez encore accepter mon dvouement, je suis prt
+ lutter et souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-mme, et
+si, en me suivant en Amrique, vous esprez gurir de cette malheureuse
+passion qui vous menace d'un avenir dplorable. Je suis prt vous
+emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me
+faites pas un crime d'avoir devin la vrit. Restons amis, venez demeurer
+chez ma mre, et si, dans quelques annes, vous ne me trouvez pas indigne
+de vous, acceptez mon nom et le sjour de l'Amrique, sans aucune pense
+de revenir jamais en France.
+
+ J'attendrai votre rponse huit jours Paris.
+
+RICHARD.
+
+Thrse rejeta une offre qui blessait sa fiert. Elle aimait encore Palmer,
+et cependant elle se sentait si offense d'tre reue merci sans avoir
+rien se reprocher, qu'elle lui cacha le dchirement de son me. Elle
+sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espce de lien avec lui
+sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et
+que leur vie serait dsormais une lutte ou une amertume de tous les
+instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire personne o elle
+allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour
+trois mois, en province.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Palmer partit pour l'Amrique, emportant avec dignit une blessure
+profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se ft tromp. Il avait dans
+l'esprit une obstination qui ragissait parfois sur son caractre, mais
+seulement pour lui faire accomplir rsolument tel ou tel acte, et non pour
+persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'tait cru
+capable de gurir Thrse de son fatal amour, et, par sa foi exalte,
+imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voil qu'il en
+perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la
+dernire preuve la foi lui manquait.
+
+Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour
+tablir un lien srieux, c'est de vouloir trop vite possder une me qui
+vient d'tre brise. L'aurore d'une pareille union se prsente avec des
+illusions gnreuses; mais la jalousie rtrospective est un mal incurable
+et engendre des orages que la vieillesse mme ne dissipe pas toujours.
+
+Si Palmer et t un homme vraiment fort, ou si sa force et t plus
+calme et mieux raisonne, il et pu sauver Thrse des dsastres qu'il
+pressentait pour elle. Il l'et d peut-tre, car elle s'tait confie
+lui avec une sincrit et un dsintressement dignes de sollicitude et de
+respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la
+force n'ont que de l'nergie, et Palmer tait de ceux sur lesquels on peut
+se tromper longtemps. Tel qu'il tait, il mritait coup sr les regrets
+de Thrse. On verra bientt qu'il tait capable des mouvements les plus
+nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort tait d'avoir
+cru la dure inbranlable de ce qui tait chez lui un effort spontan de
+la volont.
+
+Laurent ignora d'abord le dpart de Palmer pour l'Amrique; il fut
+constern de trouver Thrse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il
+n'avait reu d'elle que trois lignes:
+
+Vous avez t le seul confident en France de mon mariage projet avec
+Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.
+
+En crivant ce peu de mots glacs Laurent, Thrse prouvait une sorte
+d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'tait-il pas la cause de tous les
+malheurs et de tous les chagrins de sa vie?
+
+Elle sentit pourtant bientt que cette fois son dpit tait injuste.
+Laurent s'tait admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces
+malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Aprs la premire motion,
+il avait accept la situation avec une grande candeur, et il avait fait
+tout son possible pour ne pas porter ombrage Palmer. Il n'avait pas
+cherch une seule fois tirer parti auprs de Thrse des injustices de
+son fianc. Il n'avait cess de parler de lui avec respect et amiti. Par
+un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois
+avait eu le beau rle. Et puis Thrse ne pouvait s'empcher de
+reconnatre que, si Laurent tait parfois insens jusqu' en tre atroce,
+rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pense.
+
+Durant les trois mois qui suivirent le dpart de Palmer, Laurent continua
+ se montrer digne de l'amiti de Thrse. Il avait su dcouvrir sa
+retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui crivit pour se
+plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de
+n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas
+trait comme son frre; n'tait-il pas cr et mis au monde pour la
+servir, la consoler, la venger au besoin? Puis venaient des questions
+auxquelles Thrse tait bien force de rpondre. Palmer l'avait-il
+outrage? Fallait-il aller lui en demander raison?
+
+Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blesse? as-tu quelque chose me
+reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta
+douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me
+permets de pleurer avec toi.
+
+Thrse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle dfendit
+Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa gnreuse rsolution de ne pas
+laisser une tache sur le souvenir de son fianc, elle laissa croire que la
+rupture venait d'elle seule. C'tait peut-tre rendre Laurent des
+esprances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des
+situations o, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et o l'on
+court fatalement sa perte.
+
+Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies.
+Laurent crivait sans art, sans prtention, et souvent sans got et sans
+correction. Il tait tantt emphatique de bonne foi et tantt trivial sans
+pruderie. Avec tous leurs dfauts, ses lettres taient dictes par une
+conviction qui les rendait irrsistiblement persuasives, et on y
+sentait chaque mot le feu de la jeunesse et la sve bouillante d'un
+artiste de gnie.
+
+En outre, Laurent se remit travailler avec ardeur, avec la rsolution de
+ne jamais retomber dans le dsordre. Son coeur saignait des privations que
+Thrse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la
+sant du voyage en Suisse. Il tait rsolu s'acquitter au plus vite.
+
+Thrse sentit bientt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il
+s'intitulait toujours, lui tait douce, et que, si elle pouvait continuer
+ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie.
+
+Elle l'encouragea par des rponses toutes maternelles persvrer dans la
+voie de travail o il se disait rentr pour toujours. Ces lettres furent
+douces, rsignes et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une
+tristesse mortelle. Thrse avouait tre un peu malade, et il lui venait
+des ides de mort dont elle riait avec une mlancolie navrante. Elle tait
+rellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dvorait. Elle
+avait emport une petite somme qui tait le reste de ce qu'elle avait
+gagn Gnes, et elle l'conomisait strictement pour rester la campagne
+le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis
+peut-tre avait-elle senti peu peu quelque dsir et en mme temps
+quelque frayeur de revoir Laurent chang, soumis et amend de toutes
+faons, comme il se montrait dans ses lettres.
+
+Elle esprait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la
+vellit, cette bonne pense pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il
+disait tantt oui et tantt non. Thrse attendait toujours qu'aucune
+trace de l'ancien amour ne repart dans les lettres de Laurent: il
+revenait bien toujours un peu, mais c'tait avec une dlicatesse exquise
+dsormais, et ce qui dominait ces retours un sentiment mal touff,
+c'tait une tendresse suave, une sensibilit expansive, une sorte de pit
+filiale enthousiaste.
+
+Quand l'hiver fut venu, Thrse, se voyant au bout de ses ressources, fut
+force de revenir Paris, o taient sa clientle et ses devoirs
+vis--vis d'elle-mme. Elle cacha son retour Laurent, ne voulant pas le
+revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la
+rue peu frquente o tait sa petite maison. Il vit les contrevents
+ouverts et entra, ivre de joie. C'tait une joie nave et presque
+enfantine, qui et rendu ridicule et _bgueule_ toute attitude de mfiance
+et de rserve. Il laissa dner Thrse, en la suppliant de venir le soir
+chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il
+voulait absolument son avis avant de le livrer. C'tait vendu et pay;
+mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore
+quelques jours. Ce n'tait plus le temps dplorable o Thrse ne s'y
+connaissait pas, o elle avait le jugement troit et raliste des peintres
+de portrait, o elle tait incapable de comprendre une oeuvre
+d'imagination, _etc_. Elle tait maintenant sa muse et sa puissance
+inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien.
+Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, lui, tiendrait
+toutes ses promesses.
+
+Thrse oublia le pass, et, sans tre trop enivre du prsent, elle ne
+crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais un confrre.
+Elle prit une voiture aprs son dner et alla chez Laurent.
+
+Elle trouva l'atelier illumin et le tableau magnifiquement clair.
+C'tait une belle et bonne chose que ce tableau. Cet trange gnie avait
+la facult de faire, en se reposant, des progrs rapides que ne font pas
+toujours ceux qui travaillent avec persvrance. Il y avait eu, par suite
+de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et
+il semblait que, par la seule rflexion, il se ft dbarrass des dfauts
+de sa premire exubrance. En mme temps, il avait acquis des qualits
+nouvelles qu'on n'et pas cru appartenir sa nature, la correction du
+dessin, la suavit des types, le charme de l'excution, tout ce qui devait
+plaire dsormais au public sans dmriter auprs des artistes.
+
+Thrse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration.
+Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre faire dominer chez lui le
+noble orgueil du talent sur tous les mauvais entranements du pass. Elle
+ne trouva aucune critique faire et lui dfendit mme de rien retoucher.
+
+Laurent, modeste en ses manires et en son langage, avait plus d'orgueil
+que Thrse ne voulait lui en donner. Il tait, au fond du coeur, enivr
+de ses loges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de
+l'apprcier, elle tait la plus ingnieuse et la plus attentive. Il
+sentait aussi revenir imprieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour
+partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un
+matre, c'est--dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses
+dfaillances.
+
+Quand Thrse eut longtemps contempl le tableau, elle se retourna pour
+voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle
+en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thrse vit sa
+mre debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent.
+
+Madame C.... tait venue Paris, ne sachant pas au juste le jour o
+Thrse y reviendrait. Cette fois elle y tait attire par des affaires
+srieuses: son fils se mariait, et M. C.... tait lui-mme Paris depuis
+quelque temps. La mre de Thrse, sachant par elle qu'elle avait renou
+sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, tait venue le
+surprendre pour lui dire tout ce qu'une mre peut dire un homme pour
+l'empcher de faire le malheur de sa fille.
+
+Laurent tait dou de l'loquence du coeur. Il avait rassur cette pauvre
+mre, et il l'avait retenue en lui disant:
+
+--Thrse va venir, c'est vos pieds que je veux lui jurer d'tre
+toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frre ou son mari, mais, dans
+tous les cas, son esclave.
+
+Ce fut une bien douce surprise pour Thrse de trouver l sa mre, qu'elle
+ne s'attendait pas voir sitt. Elles s'embrassrent en pleurant de joie.
+Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, o le th
+tait servi avec luxe. Laurent tait riche, il venait de gagner dix mille
+francs. Il tait heureux et fier de pouvoir restituer Thrse tout ce
+qu'elle avait dpens pour lui. Il fut adorable dans cette soire; il
+gagna le coeur de la fille et la confiance de la mre, et il eut pourtant
+la dlicatesse de ne pas dire un mot d'amour Thrse. Loin de l, en
+baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'cria avec
+sincrit que c'tait l le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en
+tte--tte avec Thrse, il ne s'tait senti si heureux et si content de
+lui-mme.
+
+Ce fut madame C... la premire qui, au bout de quelques jours, parla de
+mariage Thrse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifi la
+considration extrieure, qui, malgr ses chagrins domestiques, croyait
+avoir bien fait, ne pouvait supporter l'ide de voir sa fille dlaisse
+par Palmer, et elle pensait que dsormais Thrse devait avoir raison du
+monde en faisant un autre choix. Laurent tait tout fait clbre et en
+vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand
+artiste tait corrig de ses travers. Thrse avait sur lui une influence
+qui avait domin les plus grandes crises de sa pnible transformation. Il
+avait pour elle un attachement invincible. C'tait devenu un devoir pour
+tous deux de renouer pour toujours une chane qui n'avait jamais t
+compltement brise, et qui, quelque effort qu'ils fissent dsormais, ne
+pouvait jamais l'tre.
+
+Laurent excusait ses torts dans le pass par un raisonnement
+trs-spcieux. Thrse, disait-il, l'avait gt dans le principe par trop
+de douceur et de rsignation. Si, ds sa premire ingratitude, elle se ft
+montre offense, elle l'et corrig de la mauvaise habitude, contracte
+avec les mauvaises femmes, de cder ses emportements et ses caprices.
+Elle lui et enseign le respect que l'on doit la femme qui s'est donne
+par amour.
+
+Et puis une autre considration que faisait encore valoir Laurent pour se
+disculper, et qui semblait plus srieuse, tait celle-ci, que dj il
+avait fait entrevoir dans ses lettres:
+
+--Probablement, lui disait-il, j'tais malade sans le savoir quand, pour la
+premire fois, j'ai t coupable envers toi. Une fivre crbrale, cela
+semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible
+de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opr,
+peut-tre longtemps l'avance, une crise terrible o sa raison ait t
+dj trouble, et contre laquelle sa volont n'ait pas pu ragir. N'est-ce
+pas ce qui s'est pass en moi, ma pauvre Thrse, l'approche de cette
+maladie o j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre
+compte, et, quant moi, il m'arrivait souvent de m'veiller le matin et de
+songer tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la ralit de
+mes rves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le
+lieu o nous tions m'inspirait une aversion maladive, que dj, dans la
+fort de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand
+tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations
+injustes, je t'coutais d'un air hbt, croyant que c'tait toi-mme qui
+avais rv tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'tre folle!
+Tu vois bien que j'tais fou, et ne peux-tu pardonner des torts
+involontaires? Compare ma conduite aprs ma maladie avec ce qu'elle tait
+auparavant! N'tait-ce pas comme un rveil de mon me? Ne m'as-tu pas
+trouv tout coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dvou que j'tais
+sceptique, irascible, goste, avant cette crise qui me rendait moi-mme?
+Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose me reprocher? N'avais-je pas
+accept ton mariage avec Palmer comme un chtiment qui m'tait bien d? Tu
+m'as vu mourir de douleur l'ide de te perdre pour toujours: t'ai-je dit
+un mot contre ton fianc? Si tu m'eusses ordonn de courir aprs lui et
+mme de me brler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon
+me et ma vie t'appartiennent! Est-ce l ce que tu veux encore? Dis un mot,
+et, si mon existence te gne et te perd, je suis prt la supprimer. Dis
+un mot, Thrse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui
+n'a rien faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi.
+
+Le caractre de Thrse s'tait affaibli dans ce double amour, qui, en
+somme, n'avait t que deux actes du mme drame; sans cet amour froiss et
+bris, jamais Palmer n'et song l'pouser, et l'effort qu'elle avait
+fait pour s'engager lui n'tait peut-tre qu'une raction du dsespoir.
+Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thme de persuasion
+que Palmer avait d employer pour la convaincre tait un retour perptuel
+sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il tait
+fatalement entran lui rappeler sans cesse.
+
+Et puis le retour l'amiti aprs la rupture avait t pour Laurent un
+vritable retour la passion, tandis que, pour Thrse, 'avait t une
+nouvelle phase de dvouement plus dlicat et plus tendre que l'amour mme.
+Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lchet. Elle avait
+encore de la force contre l'injustice, et l'on peut mme dire que toute sa
+force tait l. Elle n'tait pas la femme ternellement souffrante et
+plaintive des inutiles regrets et des incurables dsirs. Il se faisait en
+elle de puissantes ractions, et son intelligence, qui tait assez
+dveloppe, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute ide de la
+libert morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient
+banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par
+lambeau le pacte dchir. Elle se plaisait mme alors l'ide de rendre
+gnreusement et sans reproche l'indpendance et le repos qui les
+rclamait.
+
+Mais elle tait devenue beaucoup moins forte que dans sa premire jeunesse,
+en ce sens qu'elle avait recouvr le besoin d'aimer et de croire,
+longtemps assoupi en elle par un dsastre exceptionnel. Elle s'tait
+longtemps imagin qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique
+passion. Elle s'tait trompe, et elle ne pouvait plus se faire
+d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur,
+c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abngation, et satisfaire
+ tout prix cet lan maternel qui tait comme une fatalit de sa nature et
+de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle
+avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin trange, mais bien
+caractris chez certaines femmes et mme chez certains hommes, ne l'avait
+pas rendue aussi misricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est
+parce que Palmer lui avait sembl trop fort pour avoir besoin lui-mme de
+son dvouement. Palmer s'tait donc tromp en lui offrant un appui et une
+consolation. Il avait manqu Thrse de se croire ncessaire cet homme,
+qui voulait qu'elle ne songt qu' elle-mme.
+
+Laurent, plus naf, avait ce charme particulier dont elle tait fatalement
+prise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette
+touchante infirmit de son gnie avec des transports de sincrit et des
+attendrissements inpuisables. Hlas! il se trompait aussi. Il n'tait pas
+plus rellement faible que Palmer n'tait rellement fort. Il avait ses
+heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, ds que sa
+faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme
+font tous les enfants que l'on adore.
+
+Laurent tait vou une fatalit inexorable. Il le disait lui-mme dans
+ses moments de lucidit. Il semblait que, n du commerce de deux anges, il
+et suc le lait d'une furie, et qu'il lui en ft rest dans le sang un
+levain de rage et de dsespoir. Il tait de ces natures plus rpandues
+qu'on ne pense dans l'espce humaine et dans les deux sexes, qui, avec
+toutes les sublimits de l'ide et tous les lans du coeur, ne peuvent
+arriver l'apoge de leurs facults sans tomber aussitt dans une sorte
+d'pilepsie intellectuelle.
+
+Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible,
+qui est de prtendre greffer le bonheur sur le dsespoir et de goter les
+joies clestes de la foi conjugale et de l'amiti sainte sur les ruines
+d'un pass frachement dvast. Il et fallu du repos ces deux mes
+saignantes des blessures qu'elles avaient reues: Thrse en demandait
+avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir
+vcu dix sicles durant les dix mois de leur sparation, et il devenait
+malade de l'excs d'un dsir de l'me, qui et d effrayer Thrse plus
+qu'un dsir des sens.
+
+C'est par la nature de ce dsir que malheureusement elle se laissa
+rassurer. Laurent semblait tre rgnr au point d'avoir rintgr
+l'amour moral la place qu'il doit occuper en premire ligne, et il se
+retrouvait seul avec Thrse, sans l'inquiter comme autrefois de ses
+transports. Il savait, durant des heures entires, lui parler avec
+l'affection la plus sublime, lui qui s'tait cru longtemps muet, disait-il,
+et qui sentait enfin son gnie se dilater et prendre son vol dans une
+rgion suprieure! Il s'imposait l'avenir de Thrse en lui montrant
+sans cesse qu'elle avait remplir envers lui une tche sacre, celle de
+le soustraire aux entranements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de
+l'ge mr et l'gosme dprav de la vieillesse. Il lui parlait de
+lui-mme et toujours de lui-mme: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par
+elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui
+devait cela, parce qu'elle lui avait sauv la vie! Et Thrse, avec la
+fatale simplicit des coeurs aimants, arrivait trouver ce raisonnement
+irrfutable et se faire un devoir de ce qui avait t d'abord implor
+comme un pardon.
+
+Thrse arriva donc renouer cette fatale chane; elle eut seulement
+l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant prouver la
+rsolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul
+l'engagement irrvocable. S'il ne se ft agi que d'elle, l'imprudente se
+ft lie sans retour.
+
+Le premier bonheur de Thrse n'avait pas dur _toute une semaine_, comme
+dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre
+heures. Les ractions de Laurent taient soudaines et violentes, en raison
+de la vivacit de ses joies. Nous disons ses ractions, Thrse disait ses
+_rtractations_, et c'tait le mot vritable. Il obissait cet
+inexorable besoin que certains adolescents prouvent de tuer ou de
+dtruire ce qui leur plat jusqu' la passion. On a remarqu ces cruels
+instincts chez des hommes de caractres trs-diffrents, et l'histoire les
+a qualifis d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier
+d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contracte dans le
+milieu o ces hommes sont ns, soit par l'impunit, mortelle la raison,
+que certaines situations leur ont assure ds leurs premiers pas dans la
+vie. On a vu de jeunes rois gorger des biches qu'ils semblaient chrir,
+pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de
+gnie sont aussi des rois dans le milieu o ils se dveloppent; ce sont
+mme des rois trs-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la
+soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assure exalte
+jusqu' la fureur.
+
+Tel tait Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se
+combattaient. L'on et dit que deux mes, s'tant disput le soin d'animer
+son corps, se livraient une lutte acharne pour se chasser l'une l'autre.
+Au milieu de ces souffles contraires, l'infortun perdait son libre
+arbitre, et tombait puis chaque jour sur la victoire de l'ange ou du
+dmon qui se l'arrachaient.
+
+Et, quand il s'analysait lui-mme, il semblait parfois lire dans un livre
+de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidit la clef de
+ces mystrieuses conjurations dont il tait la proie.
+
+--Oui, disait-il Thrse, je subis le phnomne que les thaumaturges
+appelaient la possession. Deux esprits se sont empars de moi. Y en a-t-il
+rellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui
+t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce
+qu'il n'est pas le matre de faire le bien comme il l'entendrait. Il
+voudrait tre calme, philosophe, enjou, tolrant; _l'autre_ ne veut pas
+qu'il en soit ainsi. Il veut faire son tat de bon ange: il veut tre
+ardent, enthousiaste, exclusif, dvou, et, comme son contraire le raille,
+le nie et le blesse, il devient sombre et cruel son tour, si bien que
+deux anges qui sont en moi arrivent enfanter un dmon.
+
+Et Laurent disait et crivait Thrse sur ce bizarre sujet des choses
+aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient tre vraies et ajouter de
+nouveaux droits l'impunit qu'il semblait s'tre rserve vis--vis
+d'elle.
+
+Tout ce que Thrse avait craint de souffrir cause de Laurent en
+devenant la femme de Palmer, elle eut le souffrir cause de Palmer en
+redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rtrospective, la
+pire de toutes, parce qu'elle se prend tout sans pouvoir s'assurer de
+rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le
+souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pense
+s'acharna vouloir que Thrse lui rendit compte de tous les dtails de
+sa vie Gnes et Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa
+d'avoir cherch ds lors le _tromper_. Oubliant qu' cette poque
+Thrse lui avait crit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui
+avait crit: _Je l'pouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une
+main sre et perfide la chane d'espoir et de dsir qui l'attachait
+elle. Thrse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il
+reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyaut lui
+prescrivait de dire pour le dtacher d'elle. Il s'apaisa et convint
+qu'elle avait mnager sa passion mal teinte avec une excessive
+dlicatesse, lui disant peu peu toute la vrit mesure qu'il se
+montrait dispos la recevoir sans douleur, et aussi mesure
+qu'elle-mme avait pu prendre confiance dans l'avenir o Palmer
+l'entranait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un
+mensonge, mme lorsqu'elle avait refus de s'expliquer, et qu'au lendemain
+de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une rconciliation
+impossible, elle lui avait dit: Tout est fini entre nous. Ce que j'ai
+rsolu et accept pour moi-mme est mon secret, et tu n'as pas le droit de
+m'interroger.
+
+--0ui, oui, tu as raison, s'cria Laurent. J'tais injuste, et ma fatale
+curiosit est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te
+faire partager: Oui, pauvre Thrse, je te fais subir d'humiliants
+interrogatoires, toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un
+pardon gnreux! Je change les rles: j'instruis ton procs, et j'oublie
+que c'est moi le coupable et le condamn! Je cherche d'une main impie
+arracher les voiles de pudeur dont ton me a le droit et sans doute aussi
+le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient tes relations avec
+Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime
+d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laiss Palmer t'interroger
+sur les mystres de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends
+maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes
+son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les
+demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lchet, en mme
+temps qu'il la souille dans sa pense, en associant son image celle de
+tous les fantmes qui l'obsdent. Oui, Thrse, tu as raison: il faut
+travailler soi-mme entretenir la puret de son idal, et, moi, je
+m'vertue sans cesse le profaner et l'arracher du temple que je lui
+avais bti!
+
+Il semblait qu'aprs de telles explications, et lorsque Laurent se disait
+prt le signer de son sang et de ses larmes, le calme dt renatre et le
+bonheur commencer. Il n'en tait pas ainsi. Laurent, dvor d'une secrte
+rage, revenait le lendemain ses questions, ses outrages, ses
+sarcasmes. Des nuits entires se passaient en discussions dplorables, o
+il semblait qu'il et absolument besoin de travailler son propre gnie
+coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fcond en
+maldictions d'une effroyable loquence, et pour faire atteindre Thrse
+et lui les dernires limites du dsespoir. Aprs ces orages, il semblait
+qu'il n'y et plus qu' se tuer ensemble. Thrse s'y attendait toujours
+et se tenait prte, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent
+n'avait pas encore cette pense. Accabl de lassitude, il s'endormait, et
+son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses
+traits le divin sourire des visions clestes.
+
+Rgle invariable, inoue, mais absolue dans cette trange organisation: le
+sommeil changeait toutes ses rsolutions. S'il s'endormait le coeur plein
+de tendresse, il s'veillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et
+rciproquement, s'il tait parti la veille en maudissant, il accourait le
+lendemain pour bnir.
+
+Trois fois Thrse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il
+courut aprs elle et la fora de pardonner son dsespoir, car aussitt
+qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommenait l'implorer avec
+toutes les larmes d'un repentir exalt.
+
+Thrse fut la fois misrable et sublime dans cet enfer o elle s'tait
+replonge en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle
+poussa le dvouement jusqu' des immolations qui faisaient frmir ses amis,
+et qui lui valurent quelquefois le blme, presque le mpris des gens
+fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer.
+
+Et, d'ailleurs, cet amour de Thrse pour Laurent tait incomprhensible
+pour elle-mme. Elle n'y tait pas entrane par les sens, car Laurent,
+souill par la dbauche o il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne
+pouvait teindre par sa volont, lui tait devenu un objet de dgot pire
+qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus
+lui en demander. Elle n'tait plus vaincue et domine par le charme de son
+loquence et par les grces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait
+plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les
+avaient tant de fois rconcilis n'taient plus pour elle que les
+effrayants symptmes de la tempte et du naufrage.
+
+Ce qui l'attachait lui, c'tait cette immense piti dont on contracte
+l'imprieuse habitude avec les tres qui l'on a beaucoup pardonn. Il
+semble que le pardon engendre le pardon jusqu' la satit, jusqu' la
+faiblesse imbcile. Quand une mre s'est dit que son enfant est
+incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien
+faire qu' l'abandonner ou tout accepter. Thrse s'tait trompe toutes
+les fois qu'elle avait cru gurir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai
+qu'alors il redevenait meilleur, mais c'tait la condition d'esprer son
+pardon. Quand il ne l'esprait plus, il se jetait corps perdu dans la
+paresse et le dsordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle
+russissait le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien
+elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait lui faire! Quand il
+revenait au dgot d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives
+pour lui reprocher de vouloir faire de lui ce que _sa patronne Thrse
+Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques, c'est--dire, selon lui, un idiot
+et un maniaque.
+
+Et pourtant, dans cette piti de Thrse qu'il implorait si ardemment pour
+s'en offenser aussitt qu'elle lui tait rendue, il y avait un respect
+enthousiaste et peut-tre mme un peu fanatique pour le gnie de
+l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'tre bourgeoise et inintelligente
+quand il la voyait travailler son bien-tre lui avec candeur et
+persvrance, elle tait grandement artiste, au moins dans son amour,
+puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme tant de droit divin,
+et lui sacrifiait sa propre fiert, son propre travail, et ce qu'une autre
+moins dvoue et peut-tre appel sa propre gloire.
+
+Et lui, l'infortun, il voyait et comprenait ce dvouement, et, lorsqu'il
+s'apercevait de son ingratitude, il tait dvor de remords qui le
+brisaient. Il lui et fallu une matresse insouciante et robuste qui se
+fut moque de ses colres comme de ses repentirs, qui n'et souffert de
+rien, pourvu qu'elle le domint. Telle n'tait pas Thrse. Elle se
+mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dprir, Laurent
+cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse,
+l'oubli momentan de ses propres larmes.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Un soir, il lui fit une si longue et si incomprhensible querelle, qu'elle
+ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques
+instants, un lger frlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta
+convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'tait un poignard.
+Thrse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme
+travers le voile d'un rve, qu'il avait song la tuer. En ce moment tout
+tait indiffrent Thrse. Se reposer de vivre et de penser, que ce ft
+sommeil ou mort, elle laissait le choix la destine.
+
+C'tait la mort qu'elle mprisait. Laurent crut que c'tait lui, et, se
+mprisant lui-mme, il la quitta enfin.
+
+Trois jours aprs, Thrse, dcide faire un emprunt qui lui permt un
+voyage srieux, une absence relle (cette vie de dchirements et de
+bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux
+Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya Laurent sans donner son
+nom au porteur. C'tait son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un
+rosier blanc anonyme: c'tait aussi l'adieu de Laurent. Tous deux
+partaient, tous deux restrent. La concidence de ces rosiers blancs mut
+Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thrse, et la trouva achevant
+ses paquets. Sa place tait retenue dans le courrier pour six heures du
+soir. Celle de Laurent l'tait aussi dans la mme voiture. Tous deux
+avaient pens revoir l'Italie l'un sans l'autre.
+
+--Eh bien, partons ensemble! s'cria-t-il.
+
+--Non, je ne pars plus, rpondit-elle.
+
+--Thrse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous
+unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a
+rsist tout ce qui peut briser un sentiment, tout ce qui peut tuer
+une me. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions
+ensemble. Veux-tu m'aimer?
+
+--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thrse. Je sens mon coeur
+puis: je crois qu'il est mort.
+
+--Eh bien, veux-tu mourir?
+
+--Il m'est indiffrent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie
+ni de ta mort avec moi.
+
+--Ah! oui, tu crois l'ternit du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver
+dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela!
+
+--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque me
+va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras
+toujours et partout attir par la tempte.
+
+--C'est--dire que tu n'as pas mrit l'enfer, toi!
+
+--Tu ne l'as pas mrit non plus. Tu auras un autre ciel, voil tout!
+
+--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes?
+
+--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour.
+
+Laurent devint pensif. Il rpta machinalement plusieurs fois: La
+gloire! puis il s'agenouilla devant la chemine en tisonnant, comme il
+avait coutume de faire quand il voulait tre seul avec lui-mme. Thrse
+sortit pour dcommander son dpart. Elle savait bien que Laurent l'et
+suivie.
+
+Quand elle rentra, elle le trouva trs-calme et trs-enjou.
+
+--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comdie; mais pourquoi vouloir
+s'lever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus
+haut, et mme s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris
+intrieurement, je le sais fort bien...
+
+--Je ne ris pas de celle des autres...
+
+--Qui, les autres?
+
+--Ceux qui y croient et qui l'aiment.
+
+--Dieu sait si j'y crois, Thrse, et si je ne m'en moque pas comme d'une
+farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On
+aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous
+empoisonne, une mauvaise pice qui vous fait rire, et la gloire qui n'est
+qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des
+articles de journaux qui vous reintent et qui font parler de vous, et
+puis des loges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des
+critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en
+soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succdent
+devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous
+transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moiti mort de
+fatigue sans avoir ralis votre ide... Et puis... l'Institut... une
+runion de gens qui vous dtestent, et qui eux-mmes...
+
+Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe
+en disant:
+
+--N'importe! voil la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne
+peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux!
+
+Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique,
+et peu peu tout fait impersonnel. On et dit, les entendre et les
+voir, deux paisibles amis qui ne s'taient jamais brouills. Cette
+situation trange s'tait rpte plusieurs fois au beau milieu de leur
+grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs
+intelligences se convenaient et s'entendaient encore.
+
+Laurent eut faim et demanda dner avec Thrse.
+
+--Et votre dpart? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche.
+
+--Puisque vous ne partez plus, vous!
+
+--Je partirai si vous restez.
+
+--Eh bien, je partirai, Thrse. Adieu!
+
+Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure.
+
+--J'ai manqu le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas
+encore dn?
+
+Thrse, proccupe, avait oubli son repas sur la table.
+
+--Ma chre Thrse, lui dit-il, accordez-moi une dernire grce; venez
+dner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble quelque
+spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma
+gurison et notre salut tous les deux. prouvez-moi. Je ne serai plus ni
+jaloux, ni exigeant, ni mme amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre
+matresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette,
+blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme marie, je suis
+l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort
+ braver chaque fois que j'obtiens un tte--tte. C'est fort piquant, et
+c'est l tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination
+sont satisfaits de ce ct-l; c'est mon coeur tout seul et l'change de
+mes ides avec les vtres que je vous offre.
+
+--Je les refuse, dit Thrse.
+
+--Comment! vous aurez la vanit d'tre jalouse d'un tre que vous n'aimez
+plus?
+
+--Certes, non! Je n'ai plus ma vie donner, et je ne comprends pas une
+amiti comme celle que vous me demandez sans un dvouement exclusif. Venez
+me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus
+d'intimit particulire, mme apparente.
+
+--Je comprends, Thrse; vous avez un autre amant!
+
+Thrse leva ses paules et ne rpondit rien. Il mourait d'envie qu'elle
+se vantt d'un caprice, comme il venait de le faire vis--vis d'elle. Sa
+force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec
+anxit qu'elle rpondt son dfi pour l'accabler de reproches et de
+ddains, et lui dclarer peut-tre qu'il venait d'inventer cette matresse
+pour la forcer se trahir elle-mme. Il ne comprenait plus la force
+d'inertie de Thrse. Il aimait mieux se croire ha et tromp qu'importun
+ou indiffrent.
+
+Elle le lassa par son mutisme.
+
+--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dner, et, de l, au bal de l'opra, si je
+ne suis pas trop gris.
+
+Thrse, reste seule, creusa, pour la millime fois en elle-mme, l'abme
+de cette mystrieuse destine. Que lui manquait-il donc pour tre une des
+plus belles destines humaines? La raison.
+
+--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thrse, et comment le
+gnie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande
+force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle
+qu'une facult isole dont l'union avec le reste des facults n'est pas
+toujours ncessaire?
+
+Elle tomba dans une sorte de rverie mtaphysique. Il lui avait toujours
+sembl que la raison tait un ensemble d'ides et non pas un dtail; que
+toutes les facults d'un tre bien organis lui empruntaient et lui
+fournissaient tour tour quelque chose; qu'elle tait la fois le moyen
+et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et
+qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur relle aprs l'avoir rsolument
+foule aux pieds.
+
+Elle repassait dans sa mmoire la vue de grands artistes, et regardait
+aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la rgle du
+vrai associe au rve du beau, et partout cependant des exceptions, des
+anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyes comme celle
+de Laurent. L'aspiration au sublime tait mme une maladie du temps et du
+milieu o se trouvait Thrse. C'tait quelque chose de fivreux qui
+s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mpriser les conditions du
+bonheur normal en mme temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la
+force des choses, Thrse elle-mme se trouvait jete, sans l'avoir dsir
+ni prvu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle tait devenue la
+compagne, la moiti intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces
+gnies extravagants; elle assistait la perptuelle agonie de Promthe,
+aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces
+inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir
+trouver le remde.
+
+Dieu tait encore dans ces mes rebelles et tortures cependant, puisqu'
+certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source
+pure de l'inspiration sacre n'tait pas tarie; ce n'tait point l un
+talent puis, c'tait peut-tre encore un homme de beaucoup d'avenir.
+Fallait-il l'abandonner l'envahissement du dlire et l'hbtement de
+la fatigue?
+
+Thrse avait, disons-nous, trop ctoy cet abme pour n'en point partager
+quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractre avait
+failli s'engager son insu dans cette voie dsespre. Elle avait eu
+cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misres de la
+vie, et qui flotte entre les limites du rel et de l'imaginaire; mais, par
+une raction naturelle, son esprit aspirait dsormais au vrai, qui n'est
+ni l'un ni l'autre, ni l'idal sans frein, ni le fait sans posie. Elle
+sentait que c'tait l le beau, et qu'il fallait chercher la vie
+matrielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'me. Elle
+se faisait de graves reproches de s'tre manqu si longtemps elle-mme:
+puis, un instant aprs, elle se reprochait galement de se trop proccuper
+de son propre sort en prsence du pril extrme o celui de Laurent
+restait engag.
+
+Par toutes ses voix, par celle de l'amiti comme par celle de l'opinion,
+le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'tait l le devoir
+en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas quivaut celui
+d'ordre gnral, d'intrt de la socit: Suivez le bon chemin, laissez
+prir ceux qui s'en cartent. Et la religion officielle ajoutait: Les
+sages et les bons pour l'ternel bonheur, les aveugles et les rebelles
+pour l'enfer! Donc, peu importe au sage que l'insens prisse?
+
+Thrse se rvolta contre cette conclusion.
+
+--Le jour o je me croirai l'tre le plus parfait, le plus prcieux et le
+plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrt de mort de
+tous les autres; mais, si ce jour-l m'arrive, ne serai-je pas plus folle
+que tous les autres fous? Arrire la folie de la vanit, mre de
+l'gosme! Souffrons encore pour un autre que moi!
+
+Il tait prs de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil o elle s'tait
+laisse tomber inerte et brise quatre heures auparavant. On venait de
+sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton
+contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu
+de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_.
+
+Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette nigme? Voulait-il
+qu'elle vint au bal masqu l'intriguer par une aventure banale? voulait-il
+essayer de l'aimer sans la reconnatre? tait-ce fantaisie de pote ou
+insulte de libertin?
+
+Thrse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquitude
+ne l'y laissa plus rflchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher
+cette victime l'garement infernal?
+
+--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas pas. Je verrai, j'entendrai sa vie
+en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il
+me raconte, quel point il aime le mal navement ou avec affectation,
+s'il a vraiment des gots dpravs, ou s'il ne cherche qu' s'tourdir.
+Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout
+ce que j'loignais avec dgot de ses souvenirs et de mon imagination, je
+dcouvrirai peut-tre un joint, un biais, pour l'arracher ce vertige.
+
+Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel
+elle avait pourtant peine jet les yeux. Il tait en satin. Elle en
+envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux
+avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de
+changer l'aspect de sa personne, dans le cas o Laurent viendrait la
+souponner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit
+toute seule et rsolument au bal de l'Opra.
+
+Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose
+insupportable, touffante. Elle n'avait jamais essay de contrefaire sa
+voix et ne voulait tre devine de personne. Elle se glissa muette dans
+les corridors, cherchant les coins isols quand elle tait lasse de
+marcher, ne s'y arrtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle,
+ayant toujours l'air de passer, et russissant plus facilement qu'elle ne
+l'avait espr tre compltement seule et libre dans cette foule agite.
+
+C'tait l'poque o l'on ne dansait pas au bal de l'Opra, et o le seul
+dguisement admis tait le domino noir. C'tait donc une cohue sombre et
+grave en apparence, occupe peut-tre d'intrigues aussi peu morales que
+les bacchanales des autres runions de ce genre, mais d'un aspect imposant,
+vu de haut, dans son ensemble. Puis tout coup, d'heure en heure, un
+bruyant orchestre jouait des quadrilles effrns, comme si
+l'administration, luttant contre la police, et voulu entraner la foule
+enfreindre sa dfense; mais personne ne paraissait y songer. La noire
+fourmilire continuait marcher lentement et chuchoter au milieu de ce
+vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale trange,
+fantastique, qui semblait impuissant dissiper la vision de cette fte
+lugubre.
+
+Pendant quelques instants, Thrse fut frappe de ce spectacle au point
+d'oublier o elle tait et de se croire dans le monde des rves tristes.
+Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas.
+
+Elle se hasarda dans le foyer, o se tenaient, sans masque et sans
+dguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait
+le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom
+dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aim
+assis entre deux filles masques, dont la voix et l'accent avaient ce je
+ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui rvle la fatigue des
+sens et l'amertume de l'esprit.
+
+--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonne, ta fameuse
+Thrse? Il parat qu'elle t'a tromp l-bas, en Italie, et que tu ne
+voulais pas le croire?
+
+--Il a commenc s'en douter, reprit l'autre, le jour o il a russi
+chasser le rival heureux.
+
+Thrse fut mortellement blesse de voir le douloureux roman de sa vie
+livr de pareilles interprtations, mais plus encore de voir Laurent
+sourire, rpondre ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient,
+et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mmoire ou
+sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thrse n'et jamais cru qu'il
+n'tait pas mme son ami. Elle en tait sre maintenant! Elle resta, elle
+couta encore; elle sentait une sueur glace coller son masque sa
+figure.
+
+Cependant Laurent ne disait ces filles rien qui ne pt tre entendu de
+tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y rpondait en
+homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois
+fois il billa en se cachant un peu. Nanmoins il restait l, se souciant
+peu d'tre vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour,
+billant de fatigue et non d'ennui rel, doux, distrait, mais aimable, et
+parlant ces compagnes de rencontre comme si elles eussent t des femmes
+du meilleur monde, presque de bonnes et srieuses amies, mles des
+souvenirs agrables de plaisirs que l'on peut avouer.
+
+Cela dura bien un quart d'heure. Thrse restait toujours. Laurent lui
+tournait le dos. La banquette o il tait assis se trouvait place dans
+l'embrasure d'une porte de glace sans tain, ferme en face de lui. Lorsque
+des groupes errant dans les couloirs extrieurs s'arrtaient contre cette
+porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre
+devenait une glace noire o l'image de Thrse se rptait sans qu'elle
+s'en apert. Laurent la vit divers intervalles sans songer elle; mais
+peu peu l'immobilit de cette figure masque l'inquita, et il dit ses
+compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir:
+
+--Est-ce que vous ne trouvez pas a effrayant, le masque?
+
+--Nous te faisons donc peur?
+
+--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de
+satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connat pas, et
+qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en
+ai assez.
+
+--C'est--dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous?
+
+--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y touffe. Voulez-vous venir voir
+tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne.
+
+--Mais il y a de quoi mourir?
+
+--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous?
+
+--Ma foi, non!
+
+--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en levant
+la voix.
+
+Un groupe de figures noires s'abattit comme une vole de chauves-souris
+autour de lui.
+
+--Combien cela vaut-il? disait l'une.
+
+--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre.
+
+--Est-ce pied ou cheval? disait une troisime.
+
+--Cent francs par tte, rpondit-il, rien que pour se promener les pieds
+dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour
+voir l'effet... Combien tes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques
+instants. Dix! ce n'est gure. N'importe, marchons!
+
+Trois restrent en disant:
+
+--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce
+sera tout.
+
+--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept
+pchs capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voil une
+invention qui me sauve.
+
+--Allons, dit Thrse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il
+est peintre. Rien n'est perdu.
+
+Elle suivit cette trange compagnie jusqu'au pristyle, pour s'assurer
+qu'en effet l'ide fantasque tait mise excution; mais le froid fit
+reculer les plus dtermines, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer.
+On voulait qu'il changet la partie en un souper gnral.
+
+--Ma foi, non! dit-il, vous n'tes que des peureuses et des gostes,
+absolument comme les femmes honntes. Je vais dans la bonne compagnie.
+Tant pis pour vous!
+
+Mais elles le ramenrent dans le foyer, et il s'y tablit entre lui,
+d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontes, une causerie
+si vive, avec de si beaux projets, que Thrse, vaincue par le dgot, se
+retira en se disant qu'il tait trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne
+pouvait plus rien pour lui.
+
+Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et
+le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laiss
+prendre sa libert, faute d'un jour de courage ou de prudence, il
+s'habitue au servage et toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond
+de l'antiquit, que, quand Jupiter rduit un homme en cet tat, il lui te
+la moiti de son me.
+
+Quand l'esclavage du corps tait le fruit terrible de la victoire, le ciel
+agissait ainsi par piti pour le vaincu; mais, quand c'est l'me qui subit
+l'treinte funeste de la dbauche, le chtiment est l tout entier.
+Dsormais Laurent le mritait, ce chtiment. Il avait pu se racheter,
+Thrse y avait risqu, elle aussi, la moiti de son me: il n'en avait
+pas profit.
+
+Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme perdu
+s'lana ses cts.
+
+C'tait Laurent. Il l'avait reconnue au moment o elle quittait le foyer,
+ un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience.
+
+--Thrse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire tous ces
+hommes: Vous tes des brutes! toutes ces femmes: Vous tes des
+infmes! Je veux crier ton nom, ton nom sacr cette foule imbcile, me
+rouler tes pieds, et mordre la poussire en appelant sur moi tous les
+mpris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma
+confession haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers
+chrtiens la faisaient dans les temples paens, purifis tout coup par
+les larmes de la pnitence et lavs par le sang des martyrs...
+
+Cette exaltation dura jusqu' ce que Thrse l'et ramen sa porte. Elle
+ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivr, si
+matre de lui-mme, si agrablement discoureur au milieu des filles du bal
+masqu, redevenait passionn jusqu' l'extravagance aussitt qu'elle lui
+apparaissait.
+
+--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout l'heure on vous
+parlait de moi comme d'une misrable, et cela mme ne vous rveillait pas.
+Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'tait pas l ce
+que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que
+du mal.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une
+dernire journe de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_,
+amicale, tranquille. Ils allrent ensemble au Jardin des Plantes,
+s'assirent sous le grand cdre, et montrent au labyrinthe. Il faisait
+doux; plus de traces de neige. Un soleil ple perait travers des nuages
+lilas. Les bourgeons des plantes taient dj gonfls de sve. Laurent
+tait pote, rien que pote et artiste contemplatif ce jour-l: un calme
+profond, inou, pas de remords, pas de dsirs ni d'esprances; de la
+gaiet ingnue encore par moments. Pour Thrse, qui l'observait avec
+tonnement, c'tait ne pas croire que tout ft bris entre eux.
+
+L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prtexte, et
+absolument comme il se forme dans le ciel d't, par la seule raison qu'il
+a fait beau la veille.
+
+Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde,
+comme de continuels clats de foudre au sein des tnbres.
+
+Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un tat d'garement complet,
+et, sans savoir o il tait, sans lui dire un mot, il se laissa tomber
+endormi sur le sofa du salon.
+
+Thrse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et dsespoir de
+la soustraire ce supplice. Elle tait dcourage; la mesure tait
+comble. Elle pleura et pria toute la nuit.
+
+Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner sa porte. Catherine
+dormait, et Thrse crut que quelque passant attard se trompait de
+domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thrse alla regarder par
+la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entre. Elle
+vit un enfant de dix douze ans, dont les vtements annonaient l'aisance,
+dont la figure leve vers elle lui parut anglique.
+
+--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; tes-vous gar dans le
+quartier?
+
+--Non, rpondit-il, on m'a amen ici; je cherche une dame qui s'appelle
+mademoiselle Jacques.
+
+Thrse descendit, ouvrit l'enfant, et le regarda avec une motion
+extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait dj vu, ou qu'il
+ressemblait quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait
+retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troubl et indcis.
+
+Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de
+rpondre:
+
+--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui tes mademoiselle
+Thrse?
+
+--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous?
+
+--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi!
+
+--Qui tes-vous donc?
+
+--Je suis le fils du comte de ***.
+
+Thrse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant;
+mais tout coup elle fut frappe de sa ressemblance avec une figure
+qu'elle avait peinte dernirement en la regardant dans une glace pour
+l'envoyer sa mre, et cette figure, c'tait la sienne propre.
+
+--Attends! s'cria-t-elle en saisissant le jeune garon dans ses bras avec
+un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu?
+
+--Manol.
+
+--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mre?
+
+--C'est... on m'a bien recommand de ne pas vous le dire tout de suite! Ma
+mre... c'tait d'abord la comtesse de ***, qui est l-bas, La Havane;
+elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: Tu n'es pas mon fils,
+je ne suis pas oblige de t'aimer. Mais mon pre m'aimait, et il me
+disait souvent: Tu n'es qu' moi, tu n'as pas de mre. Et puis il est
+mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: Tu es moi et tu vas
+rester avec moi. C'est parce que mon pre lui avait laiss de l'argent,
+la condition que je passerais pour leur fils tous les deux. Cependant
+elle continuait ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle,
+quand un monsieur des tats-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est
+venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: Non, je ne veux pas.
+Alors M. Palmer m'a dit: Veux-tu que je te reconduise ta vraie mre,
+qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir? J'ai
+dit: Oui, bien sr! Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque,
+parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis lev bien
+doucement, bien doucement, et nous avons navigu tous les deux jusqu' un
+grand navire, et puis nous avons travers toute la grande mer, et nous
+voil.
+
+--Vous voila! dit Thrse, qui tenait l'enfant press contre sa poitrine,
+et qui, agite d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait
+d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; o est-il, Palmer?
+
+--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amen la porte, il m'a dit:
+_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu.
+
+--Cherchons-le, dit Thrse en se levant; il ne peut pas tre loin!
+
+Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait quelque
+distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant tait reconnu par sa
+mre.
+
+--Richard! Richard! s'cria Thrse en se jetant ses pieds au milieu de
+la rue encore dserte, comme elle l'et fait quand mme elle et t
+pleine de monde. Vous tes _Dieu_ pour moi!...
+
+Elle n'en put dire davantage; suffoque par les larmes de la joie, elle
+devenait folle.
+
+Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-lyses et la fit asseoir. Il
+lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnatre, et pour
+russir caresser son fils sans risquer de l'touffer.
+
+--A prsent, lui dit Palmer, j'ai pay ma dette. Vous m'avez donn des
+jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous
+rends une vie entire de tendresse et de consolation, car cet enfant est
+un ange, et il m'en cote de me sparer de lui. Je l'ai priv d'un
+hritage et je lui en dois un en change. Vous n'avez pas le droit de vous
+y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intrts sont rgls. Il a
+dans sa poche un portefeuille qui lui assure le prsent et l'avenir. Adieu,
+Thrse! Comptez que je suis votre ami la vie et la mort.
+
+Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thrse ne
+voulut pas remettre les pieds dans la maison o Laurent dormait. Elle prit
+un fiacre, aprs avoir envoy un commissionnaire Catherine avec ses
+instructions, qu'elle crivit d'un petit caf o elle djeuna avec son
+fils. Ils passrent la journe courir Paris ensemble, afin de s'quiper
+pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les
+paquets qu'elle avait faits dans la journe, et Thrse alla cacher son
+enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de
+l'Allemagne. Elle eut le bonheur goste: elle ne pensa plus ce que
+Laurent deviendrait sans elle. Elle tait mre, et la mre avait
+irrvocablement tu l'amante.
+
+Laurent dormit tout le jour et s'veilla dans la solitude. Il se leva,
+maudissant Thrse d'avoir t la promenade sans songer lui faire
+faire souper. Il s'tonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison
+au diable, et sortit.
+
+Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait.
+Quand il vit la maison de Thrse sous-loue, les meubles emballs ou
+vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot
+d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu' s'tourdir.
+
+Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une
+lettre Thrse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour
+de l'ancienne amiti; puis, revenant la passion, il finissait ainsi:
+
+Je sais bien que de toi je ne mrite pas mme cela, car je t'ai maudite,
+et, dans mon dsespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me gurir des
+efforts de dsespr. Oui, je me suis efforc de dnaturer ton caractre
+et ta conduite mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te
+hassent, et j'ai pris plaisir en entendre dire ceux qui ne te
+connaissent pas. Je t'ai traite absente comme je te traitais quand tu
+tais l! Et pourquoi n'es-tu plus l? C'est ta faute si je deviens fou;
+il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que
+je te hais en mme temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se
+passera t'aimer et te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je
+voudrais te tuer! Et, si tu tais l, je tomberais tes pieds! Thrse,
+Thrse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la piti?
+Oh! l'affreux chtiment que celui de cet incurable amour avec cette colre
+inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en tre rduit perdre
+tout, jusqu' la libert d'aimer ou de har?
+
+Thrse lui rpondit:
+
+Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je
+n'aie pardonn, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner
+encore. Dieu condamne certains hommes de gnie errer dans la tempte et
+ crer dans la douleur. Je t'ai assez tudi dans tes ombres et dans ta
+lumire, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la
+victime d'une destine, et que tu ne dois pas tre pes dans la mme
+balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce
+que tu appelles ton chtiment, c'est peut-tre la condition de ta gloire.
+Apprends donc le subir, Tu as aspir de toutes tes forces l'idal du
+bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rves. Eh bien, tes rves, mon
+enfant, c'est la ralit, toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu
+pas artiste?
+
+Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait
+condamn cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne ft pas
+absorbe par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront
+ton oeuvre de sicle en sicle, voil tes soeurs et tes amantes.
+
+FIN
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21.
+
+
+ * * * * *
+
+
+OEUVRES COMPLTES DE GEORGE SAND
+
+publies par CALMANN-LVY, DITEURS
+
+
+
+LES AMOURS DE L'AGE D'OR.
+
+ANDRIANI.
+
+ANDR.
+
+ANTONIA.
+
+AUTOUR DE LA TABLE.
+
+LE BEAU LAURENCE.
+
+LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DOR.
+
+CADIO.
+
+CSARINE DIETRICH.
+
+LE CHATEAU DES DSERTES.
+
+LE CHATEAU DE PICTORDU.
+
+LE CHNE PARLANT.
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.
+
+LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE.
+
+CONSTANCE VERRIER.
+
+CONSUELO.
+
+CORRESPONDANCE.
+
+CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT.
+
+CONTES D'UNE GRAND'MRE.
+
+LA COUPE.
+
+LES DAMES VERTES.
+
+LA DANIELLA.
+
+LA DERNIRE ALDINI.
+
+LE DERNIER AMOUR.
+
+DERNIRES PAGES.
+
+LES DEUX FRRES.
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS.
+
+ELLE ET LUI.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE.
+
+LA FILLEULE.
+
+FLAMARANDE.
+
+FLAVIE.
+
+FRANCIA.
+
+FRANOIS LE CHAMPI.
+
+HISTOIRE DE MA VIE.
+
+UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion.
+
+L'HOMME DES NEIGES.
+
+HORACE.
+
+IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
+
+INDIANA.
+
+ISIDORA.
+
+JACQUES.
+
+JEAN DE LA ROCHE.
+
+JEAN ZISKA--Gabriel.
+
+JEANNE.
+
+JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE.
+
+LAURA.
+
+LEGENDES RUSTIQUES.
+
+LLIA--Mtella--Cora.
+
+LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA.
+
+MADEMOISELLE LA QUINTINIE.
+
+MADEMOISELLE MERQUEM.
+
+LES MAITRES MOSASTES.
+
+LES MAITRES SONNEURS.
+
+MALGRTOUT.
+
+LA MARE AU DIABLE.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER.
+
+MA SOEUR JEANNE.
+
+MAUPRAT.
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT.
+
+MONSIEUR SYLVESTRE.
+
+MONT-REVCHE.
+
+NANON.
+
+NARCISSE.
+
+NOUVELLES.
+
+NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+PAULINE.
+
+LA PETITE FADETTE.
+
+LE PCH DE M. ANTOINE.
+
+LE PICCININO.
+
+PIERRE QUI ROULE.
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE.
+
+QUESTIONS D'ART ET DE LITTRATURE.
+
+QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES.
+
+LE SECRTAIRE INTIME.
+
+LES SEPT CORDES DE LA LYRE.
+
+SIMON.
+
+SOUVENIRS DE 1848.
+
+TAMARIS.
+
+TEVERINO--Lone Loni.
+
+THTRE COMPLET.
+
+THTRE DE NOHANT.
+
+LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne.
+
+L'USCOQUE.
+
+VALENTINE.
+
+VALVDRE.
+
+LA VILLE NOIRE.
+
+ * * * * *
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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@@ -0,0 +1,7580 @@
+The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Elle et lui
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+{~--- UTF-8 BOM ---~}ELLE ET LUI
+
+par
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CALMANN-LEVY, EDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de
+traduction reserves.
+
+[Note: La liste des oeuvres de George Sand publiees par Calmann-Levy est
+reportee a la fin du roman.]
+
+
+
+
+ELLE ET LUI
+
+
+
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+
+Ma chere Therese, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler
+mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_,
+comme dit notre ami Bernard. Tiens! ca rime; mais ce qui n'a ni rime ni
+raison, c'est ce que je vais vous raconter.
+
+Figurez-vous qu'hier, apres vous avoir ennuyee de ma visite, je trouvai,
+en rentrant chez moi, un milord anglais... Apres ca, ce n'est peut-etre
+pas un milord; mais, pour sur, c'est un Anglais, lequel me dit en son
+patois:
+
+--Vous etes peintre?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Vous faites la figure?
+
+--_Yes_, milord.
+
+--Et les mains?
+
+--_Yes_, milord; les pieds aussi.
+
+--Bon!
+
+--Tres-bons!
+
+--Oh! je suis sur!
+
+--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi?
+
+--De vous?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le
+prendre pour un imbecile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme
+magnifique. C'est la tete d'Antinoues sur les epaules de... sur les epaules
+d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure epoque sur le buste un
+peu singulierement habille et cravate d'un specimen de la fashion
+britannique.
+
+--Ma foi! lui ai-je dit, vous etes un beau modele, a coup sur, et
+j'aimerais a faire de vous une etude a mon profit; mais je ne peux pas
+faire votre portrait.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que je ne suis pas peintre de portraits.
+
+--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle
+specialite dans les arts?
+
+--Non; mais le public ne nous permet guere de cumuler. Il veut savoir a
+quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si
+j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de
+vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine a reussir a la prochaine
+exposition avec autre chose que des portraits: de meme que, si je ne
+faisais de vous qu'un portrait mediocre, on me defendrait d'en jamais
+essayer d'autres: on decreterait que je n'ai pas les qualites de l'emploi,
+et que j'ai ete un presomptueux de m'y risquer.
+
+Je racontai a mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais
+grace, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; apres quoi, il se mit a
+rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond
+mepris pour la France, sinon pour votre petit serviteur.
+
+--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait.
+
+--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutot que je n'ose pas
+encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de
+deux choses l'une: ou c'est une specialite qui n'en admet pas d'autres, ou
+c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains
+peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidelement et
+agreablement le modele vivant. Ceux-la ont un succes assure, pour peu
+qu'ils sachent presenter le modele sous son aspect le plus favorable, et
+qu'ils aient l'adresse de l'habiller a son avantage tout en l'habillant a
+la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire,
+tres-apprenti et tres-conteste, comme j'ai l'honneur d'etre, on ne peut
+pas lutter contre des gens du metier. Je vous avoue que je n'ai jamais
+etudie avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes
+particulieres d'une physionomie donnee. Je suis un malheureux inventeur
+d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obeisse a
+mon sujet, a mon idee, a mon reve, si vous voulez. Si vous me permettiez
+de vous costumer a ma guise, et de vous poser dans une composition de mon
+cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne
+serait pas un portrait a donner a votre maitresse... encore moins a votre
+femme legitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaitraient. Donc, ne me
+demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par
+hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poete
+et createur, tout en etreignant sans effort et sans crainte la puissante
+et majestueuse realite. Malheureusement, il n'est pas probable que je
+devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bete. Lisez MM. tels et
+tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons.
+
+Figurez-vous bien, Therese, que je n'ai pas dit a mon Anglais un mot de ce
+que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-meme;
+mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire
+le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: "Pourquoi diable ne
+vous adressez-vous pas a mademoiselle Jacques?"
+
+Il fit trois fois _Oh!_ apres quoi, il me demanda votre adresse, et le
+voila parti sans faire la moindre reflexion, en me laissant tres-confus et
+tres-irrite de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car
+enfin, ma bonne Therese, si cet animal de bel Anglais va chez vous
+aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que
+je viens de vous ecrire, c'est-a-dire tout ce que je ne lui ai pas dit,
+sur les _faiseurs_ et sur les grands maitres, qu'allez-vous penser de
+votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge
+incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent a
+tout le monde! Ah! ma chere amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui
+ai dit de vous quand il a ete parti!... Vous le savez, vous savez que,
+pour moi, vous n'etes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits
+ressemblants tres en vogue, mais un homme superieur qui s'est deguise en
+femme, et qui, sans avoir jamais fait l'academie, devine et sait faire
+deviner tout un corps et toute une ame dans un buste, a la maniere des
+grands sculpteurs de l'antiquite et des grands peintres de la renaissance.
+Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous.
+Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous etes
+tres-orgueilleuse, Therese.
+
+Je suis tout a fait melancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi.
+J'ai si mal dejeune ce matin... Je n'ai jamais si mal mange que depuis que
+j'ai une cuisiniere. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La regie
+vous empoisonne. Et puis on m'a apporte des bottes neuves qui ne vont pas
+du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours
+sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous
+pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le
+plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous
+parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas ou je voudrais etre
+maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre,
+j'aurais du plaisir a vous assommer de ma conversation.
+
+Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez la une famille
+insupportable qui vous vole a vos amis les plus delicieux! Je vais donc
+etre force, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voila l'effet
+de votre bonte pour moi, ma chere grande camarade. C'est de me rendre si
+sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je
+m'etourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne
+vous raconterai pas l'emploi de ma soiree.
+
+Votre ami et serviteur,
+
+LAURENT.
+
+11 mai 183...
+
+ * * * * *
+
+A M. LAURENT DE FAUVEL.
+
+D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque
+amitie, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent a votre
+sante. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en
+citer une, et me voila fort embarrassee; car, en fait de sottises, j'en
+connais peu qui ne soient nuisibles. Reste a savoir ce que vous appelez
+sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre
+jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en desole. A quoi songez-vous,
+mon Dieu, de detruire ainsi, de gaiete de coeur, une existence si
+precieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne a
+la priere.
+
+Quant a votre Anglais, qui est un Americain, je viens de le voir, et,
+puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-etre demain, a mon grand
+regret, il faut que je vous dise que vous avez tout a fait tort de ne pas
+vouloir faire son portrait. Il vous eut offert les yeux de la tete, et les
+yeux de la tete d'un Americain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de
+billets de banque dont vous avez besoin, precisement pour ne pas faire de
+sottises, c'est-a-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un
+coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les
+gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il
+leur faut ensuite demander a leur imagination de quoi payer leurs dettes,
+metier pour lequel cette princesse-la ne se sent pas faite, et auquel elle
+ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite.
+
+Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ca m'est egal. D'ailleurs, si
+nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez
+donnees a votre Americain et a moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez
+pas faire le portrait, c'est possible, cela est meme certain, s'il faut le
+faire dans les conditions du succes bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait
+nullement qu'il en fut ainsi. Vous l'avez pris pour un epicier, et vous
+vous etes trompe. C'est un homme de jugement et de gout, qui s'y connait,
+et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien recu! Il
+venait a moi comme a un pis aller, je m'en suis fort bien apercue, et je
+lui en ai su gre. Aussi l'ai-je console en lui promettant de faire tout
+mon possible pour vous decider a le peindre. Nous parlerons donc de cette
+affaire apres-demain, car j'ai donne rendez-vous au dit Palmer pour le
+soir, afin qu'il m'aide a plaider sa propre cause et qu'il emporte votre
+promesse.
+
+Sur ce, mon cher Laurent, desennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir
+pendant deux jours.
+
+Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit,
+et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une
+vieille precheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous
+coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire exces et
+abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-la: genie oblige.
+
+Votre camarade,
+
+THERESE JACQUES.
+
+ * * * * *
+
+A MADEMOISELLE JACQUES.
+
+Ma chere Therese, je pars dans deux heures pour une partie de campagne
+avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la
+beaute, a ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire
+de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher
+amerement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aime flaner dans
+votre grand atelier, et deraisonner dans votre petit salon lilas; mais,
+puisque vous etes en retraite avec vos trente-six cousins de province,
+vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence
+apres-demain: vous aurez la delicieuse musique de l'accent anglo-americain
+pendant toute la soiree. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je
+croyais que Dick etait le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en
+fait de langues, je sais tout au plus le francais.
+
+Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous etes mille fois trop maternelle,
+ma bonne Therese, de penser a mes interets au detriment des votres. Bien
+que vous ayez une belle clientele, je sais que votre generosite ne vous
+permet pas d'etre riche, et que quelques billets de banque de plus seront
+beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez a
+faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous
+dites.
+
+D'ailleurs, jamais je n'ai ete moins en train de faire de la peinture. Il
+faut pour cela deux choses que vous avez, la reflexion et l'inspiration;
+je n'aurai jamais la premiere, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je
+degoute comme d'une vieille folle qui m'a ereinte en me promenant a
+travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois
+bien ce qui me manque; n'en deplaise a votre raison, je n'ai pas encore
+assez vecu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Realite, sous
+la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opera. J'espere
+bien, a mon retour, etre l'homme du monde le plus accompli, c'est-a-dire
+le plus blase et le plus raisonnable.
+
+Votre ami,
+
+LAURENT.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+
+Therese comprit fort bien, a premiere vue, le depit et la jalousie qui
+avaient dicte cette lettre.
+
+--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes,
+il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute
+autre.
+
+Et, tout en relisant et revant, Therese craignit de se mentir a elle-meme
+en cherchant a se persuader que Laurent ne courait aucun danger aupres
+d'elle.
+
+--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non
+satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi.
+Je n'en ai jamais eu!
+
+Mais la pendule marquait cinq heures de l'apres-midi. Et Therese, apres
+avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna conge a son
+domestique pour vingt-quatre heures, fit a sa fidele vieille Catherine
+diverses recommandations particulieres et monta en fiacre. Deux heures
+apres, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voutee et
+parfaitement voilee, dont le cocher meme ne vit pas la figure. Elle
+s'enferma avec cette personne mysterieuse, et Catherine leur servit un
+petit diner tout a fait succulent. Therese soignait et servait sa compagne,
+qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas
+manger.
+
+De son cote, Laurent se disposait a la partie de plaisir annoncee; mais,
+quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit
+qu'une affaire imprevue le retenait encore deux heures a Paris, et qu'il
+le rejoindrait a sa maison de campagne dans la soiree.
+
+Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'etait habille avec une hate
+fievreuse. Il s'etait fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il
+avait jete son habit sur un fauteuil, et il avait passe ses mains dans les
+boucles trop symetriques de ses cheveux, sans songer pourtant a l'air
+qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantot vite, tantot
+lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois
+promettre de se hater de partir lui-meme, il courut sur l'escalier pour le
+prier de l'attendre et lui dire qu'il renoncait a toute affaire pour le
+suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, ou il se
+jeta sur son lit.
+
+--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose
+la-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisieme jour,
+c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Americain que
+je ne connais pas! Mais elle connait, certainement, elle, ce Palmer,
+qu'elle appelle par son petit nom! D'ou vient alors qu'il m'a demande son
+adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis
+pas l'amant de Therese, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Therese!
+je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en preserve! une femme qui a
+cinq ans de plus que moi, peut-etre davantage! Qui sait l'age d'une femme,
+et de celle-la precisement, dont personne ne sait rien? Un passe si
+mysterieux doit couvrir quelque enorme sottise, peut-etre une honte bien
+conditionnee. Et avec cela, elle est prude, ou devote, ou philosophe, qui
+peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialite, ou une tolerance,
+ou un detachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce
+qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer?
+
+Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui.
+
+--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais
+qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle
+Jacques.
+
+Laurent tressaillit.
+
+--Et que diable voulez-vous a mademoiselle Jacques? repondit-il en faisant
+semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette.
+
+--Moi? Rien... c'est-a-dire si! Je voudrais bien la connaitre; mais je ne
+la connais que de vue et de reputation. C'est pour une personne qui veut
+se faire peindre que je demande son adresse.
+
+--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques?
+
+--Parbleu! elle est tout a fait celebre a present, et qui ne l'a
+remarquee? Elle est faite pour cela!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Eh bien, et vous?
+
+--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas competent.
+
+--Vous l'aimez beaucoup?
+
+--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas
+la cour.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Alors vous etes son ami... serieux?
+
+--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous?
+
+--Parce que je n'en crois rien; a vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami
+serieux d'une femme... jeune et belle!
+
+--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon
+camarade, pas desagreable a voir, voila tout. Pourtant elle appartient a
+un type que je n'aime pas, et je suis force de lui pardonner d'etre
+blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture.
+
+--Elle n'est pas deja si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des
+cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulierement.
+Au reste, ca lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant.
+
+--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous!
+
+--Elle n'est pas tres-grande, elle a des petits pieds et des petites
+mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardee, puisque j'en suis
+amoureux.
+
+--Tiens, quelle idee vous avez la!
+
+--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plait
+pas?
+
+--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-la, je
+tacherais d'etre mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas
+amoureux, c'est un etat que je ne fais pas; par consequent, je ne serais
+pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble.
+
+--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la
+chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin a
+la patience, vu que je suis d'un age et d'un monde ou le plaisir ne manque
+pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-la, et que vous la
+connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosite de ma part, je vous le
+declare, si elle est veuve ou...
+
+--Ou quoi?
+
+--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Pas possible!
+
+--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demande. Ca m'est si egal!
+
+--Savez-vous ce qu'on dit?
+
+--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit?
+
+--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a ete mariee a
+un homme riche et titre.
+
+--Mariee...
+
+--On ne peut plus mariee, par-devant M. le maire et M. le cure.
+
+--Quelle betise! elle porterait son nom et son titre.
+
+--Ah! voila! Il y a un mystere la-dessous. Quand j'aurai le temps, je
+chercherai ca, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant
+connu, bien qu'elle vive avec une grande liberte. D'ailleurs, vous devez
+savoir cela, vous?
+
+--Je n'en sais pas le premier mot. Ah ca! vous croyez donc que je passe ma
+vie a observer ou a interroger les femmes? Je ne suis pas un flaneur comme
+vous, moi! je trouve la vie tres courte pour vivre et travailler.
+
+--Vivre... je ne dis pas. Il parait que vous vivez beaucoup. Quant a
+travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce
+que vous avez la? Laissez-moi voir!
+
+--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commence ici.
+
+--Si fait: cette tete-la... c'est tres-beau, diable! Laissez-moi donc voir,
+ ou je vous malmene dans mon prochain _salon_.
+
+--Vous en etes bien capable!
+
+--Oui, quand vous le meriterez; mais, pour cette tete-la, c'est superbe et
+s'admire tout betement. Qu'est-ce que ca sera?
+
+--Est-ce que je sais?
+
+--Voulez-vous que je vous le dise?
+
+--Vous me ferez plaisir.
+
+--Faites-en une sibylle. On coiffe ca comme on veut, ca n'engage a rien.
+
+--Tiens, c'est une idee.
+
+--Et puis on ne compromet pas la personne a qui ca ressemble.
+
+--Ca ressemble a quelqu'un?
+
+--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas?
+Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez
+tout, meme les choses les plus simples. Vous etes l'amant de cette
+figure-la!
+
+--La preuve, c'est que je m'en vais a Montmorency! dit froidement Laurent
+en prenant son chapeau.
+
+--Ca n'empeche pas! repondit Mercourt.
+
+Laurent sortit, et Mercourt, qui etait descendu avec lui, le vit monter
+dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de
+Boulogne, ou il dina tout seul dans un petit cafe, et d'ou il revint a la
+nuit tombee, a pied et perdu dans ses reveries.
+
+Le bois de Boulogne n'etait pas a cette epoque ce qu'il est aujourd'hui.
+C'etait plus petit d'aspect, plus neglige, plus pauvre, plus mysterieux et
+plus champetre: on y pouvait rever.
+
+Les Champs-Elysees, moins luxueux et moins habites qu'aujourd'hui, avaient
+de nouveaux quartiers ou se louaient encore a bon marche de petites
+maisons avec de petits jardins d'un caractere tres-intime. On y pouvait
+vivre et travailler.
+
+C'etait dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des
+lilas en fleur, et derriere une grande haie d'aubepine fermee d'une
+barriere peinte en vert, que demeurait Therese. On etait au mois de mai.
+Le temps etait magnifique. Comment Laurent se trouva, a neuf heures,
+derriere cette haie, dans la rue deserte et inachevee ou les reverberes
+n'avaient pas encore ete installes, et sur les talus de laquelle
+poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-meme
+eut ete embarrasse d'expliquer.
+
+La haie etait fort epaisse, et Laurent tourna sans bruit tout a l'entour,
+sans apercevoir autre chose que des feuilles legerement dorees par une
+lumiere qu'il supposa placee dans le jardin, sur une petite table aupres
+de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soiree chez
+Therese. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le the, comme cela
+arrivait quelquefois? Mais Therese avait annonce a Laurent qu'elle
+attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le
+chuchotement mysterieux de deux voix, dont l'une lui paraissait etre celle
+de Therese. L'autre parlait tout a fait bas: etait-ce celle d'un homme?
+
+Laurent ecouta a en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'a ce
+qu'enfin il entendit ou crut entendre ces mots dits par Therese:
+
+--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est
+vous!
+
+--A present, se dit Laurent en quittant precipitamment la petite rue
+deserte et en revenant sur la chaussee bruyante des Champs-Elysees, me
+voila bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'etait pas obligee
+de me confier cela!... Seulement, elle n'etait pas obligee de parler en
+toute occasion de maniere a me faire croire qu'elle n'etait et ne voulait
+etre a personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir
+avant tout. Qu'est-ce que ca me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et
+meme il faut bien que j'aie eu la tete un peu montee pour elle sans me
+l'avouer, puisque j'etais la aux ecoutes, faisant le plus lache des
+metiers, quand ce n'est pas un metier de jaloux! Je ne peux pas m'en
+repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misere et d'une grande
+duperie: celle de desirer une femme qui n'a rien de plus desirable que
+toute autre, pas meme la sincerite.
+
+Laurent arreta une voiture qui passait vide et alla a Montmorency. Il se
+promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez
+Therese avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures a la
+campagne et se trouva le troisieme soir a la porte de Therese, juste en
+meme temps que M. Richard Palmer.
+
+--Oh! dit l'Americain en lui tendant la main, je suis content de voir
+vous!
+
+Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put
+s'empecher de demander a M. Palmer pourquoi il etait si content de le
+voir.
+
+L'etranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de
+l'artiste.
+
+--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialite
+irresistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup!
+
+--Comment! vous voila? dit Therese etonnee a Laurent. Je ne comptais plus
+sur vous ce soir.
+
+Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusite
+dans ces simples paroles.
+
+--Ah! lui repondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre
+parti, et je crois que je viens troubler un delicieux tete-a-tete.
+
+--C'est d'autant plus cruel a vous, reprit-elle sur le meme ton enjoue,
+que vous sembliez vouloir me le menager.
+
+--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas decommande! Dois-je m'en
+aller?
+
+--Non, restez. Je me resigne a vous supporter.
+
+L'Americain, apres avoir salue Therese, avait ouvert son portefeuille et
+cherche une lettre qu'il etait charge de lui remettre. Therese parcourut
+cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre reflexion.
+
+--Si voulez repondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane.
+
+--Merci, repondit Therese en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui etait
+sous sa main, je ne repondrai pas.
+
+Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec
+plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta
+pour ainsi dire aux yeux. C'etait celle qu'il avait ecrite a Therese
+l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choque interieurement de voir
+cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer.
+
+--Elle me laisse la, dit-il, pele-mele avec ses amants evinces. Je n'ai
+pourtant pas droit a cet honneur. Je ne lui ai jamais parle d'amour.
+
+Therese se mit a parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier,
+epiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses
+interlocuteurs, et s'imaginant a chaque instant decouvrir en eux une
+crainte secrete de le voir ceder; mais leur insistance etait de si bonne
+foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupcons. Si Therese avait des
+relations avec cet etranger, libre et seule comme elle vivait, ne
+paraissant devoir rien a personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on
+pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du pretexte d'un portrait pour
+recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie?
+
+Des qu'il se sentit calme, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte
+de manifester sa curiosite.
+
+--Vous etes donc Americaine? dit-il a Therese, qui de temps en temps
+traduisait a M. Palmer, en anglais, les repliques qu'il n'entendait pas
+bien.
+
+--Moi? repondit Therese; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur
+d'etre votre compatriote?
+
+--C'est que vous parlez si bien l'anglais!
+
+--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas.
+Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si
+c'est d'hier ou d'il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien,
+demandez-le a lui-meme.
+
+Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers
+decide a lui faire. Il repondit que ce n'etait pas la premiere fois qu'il
+venait en France et qu'il avait connu Therese toute jeune, chez ses
+parents. Il ne fut pas dit quels parents. Therese avait coutume de dire
+qu'elle n'avait jamais connu ni son pere ni sa mere.
+
+Le passe de mademoiselle Jacques etait un mystere impenetrable pour les
+gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit
+nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle etait venue a
+Paris on ne sait d'ou, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle
+etait connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait
+fait ayant ete remarque chez des gens de gout et signale tout a coup comme
+une oeuvre de maitre. C'est ainsi que, d'une clientele et d'une existence
+pauvres et obscures, elle avait passe brusquement a une reputation de
+premier ordre et une existence aisee; mais elle n'avait rien change a ses
+gouts tranquilles, a son amour de l'independance et a l'austerite enjouee
+de ses manieres. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-meme
+que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et
+de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une maniere d'eluder les
+questions et de passer a cote qui la dispensait de repondre. Si on
+trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire apres quelques mots
+vagues:
+
+--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'interessant a raconter, et, si
+j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y
+penser. Je suis tres-heureuse a present, puisque j'ai du travail et que
+j'aime le travail par-dessus tout.
+
+C'est par hasard, et a la suite de relations d'artiste a artiste dans la
+meme partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle
+Jacques. Lance comme gentilhomme et comme artiste eminent dans un double
+monde, M. Fauvel avait, a vingt-quatre ans, l'experience des faits que
+l'on n'a pas toujours a quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour
+a tour; mais il n'avait nullement l'experience du coeur, qui ne s'acquiert
+pas dans le desordre. Grace au scepticisme qu'il affichait, il avait donc
+commence par decreter en lui-meme que Therese devait avoir pour amants
+tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu
+a peu affirmer et prouver la purete de leurs relations avec elle pour
+arriver a la considerer comme une personne qui pouvait avoir eu des
+passions, mais non des commerces de galanterie.
+
+Des lors il s'etait senti ardemment curieux de savoir la cause de cette
+anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et
+volontairement isolee. Il l'avait vue plus souvent, et peu a peu presque
+tous les jours, d'abord sous toute sorte de pretextes, ensuite en se
+donnant pour un ami sans consequence, trop viveur pour avoir souci d'en
+conter a une femme serieuse, mais trop idealiste, en depit de tout, pour
+n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitie
+desinteressee.
+
+Au fond, c'etait la la verite dans le principe; mais l'amour s'etait
+glisse dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se debattait
+contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore deguiser a Therese
+et a lui-meme, d'autant plus qu'il l'eprouvait pour la premiere fois de sa
+vie.
+
+--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis a M. Palmer d'essayer son
+portrait, pourquoi diable tenez-vous tant a une chose qui ne sera
+peut-etre pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne
+vous refuse certainement pas d'en faire une a coup sur excellente?
+
+--Elle me refuse, repondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais
+pas pourquoi. J'ai promis a ma mere, qui a la faiblesse de me croire
+tres-beau, un portrait de maitre, et elle ne le trouvera jamais
+ressemblant, s'il est trop reel. Voila pourquoi je m'etais adresse a vous
+comme a un maitre idealiste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne
+pas faire plaisir a ma mere, ou l'ennui de chercher encore.
+
+--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!...
+
+--Je ne trouve pas; mais, a supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il
+aient le temps tout de suite, et je suis presse d'envoyer le portrait.
+C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le
+transport durera environ deux mois.
+
+--C'est-a-dire, Laurent, ajouta Therese, qu'il vous faut faire ce portrait
+en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut,
+vous auriez a commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis,
+n'est-ce pas?
+
+M. Palmer tendit la main a Laurent en disant:
+
+--Voila le contrat passe. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle
+Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mele pas. Quelle est votre
+heure demain?
+
+L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crut force d'en
+faire autant par respect pour Therese; mais Palmer n'y fit aucune
+attention, et sortit apres avoir serre sans la baiser la main de
+mademoiselle Jacques.
+
+--Dois-je le suivre? dit Laurent.
+
+--Ce n'est pas necessaire, repondit-elle; toutes les personnes que je
+recois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez a dix
+heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliee a
+bavarder avec vous jusqu'a pres de minuit, et, comme je ne peux pas dormir
+passe cinq heures du matin, je me suis sentie tres-fatiguee.
+
+--Et vous ne me mettiez pas a la porte?
+
+--Non, je n'y pensais pas.
+
+--Si j'etais fat, j'en serais bien fier!
+
+--Mais vous n'etes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela a ceux qui sont
+betes. Voyons, malgre le compliment, maitre Laurent, j'ai a vous gronder.
+On dit que vous ne travaillez pas.
+
+--Et c'est pour me forcer a travailler que vous m'avez mis la tete de
+Palmer comme un pistolet sur la gorge.
+
+--Eh bien, pourquoi pas?
+
+--Vous etes bonne, Therese, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie
+malgre moi.
+
+--Je ne me mele pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-la. Je
+n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'etre votre mere; mais je suis votre
+soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est
+impossible de ne pas m'affliger de vos acces de paresse.
+
+--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'ecria Laurent avec un melange
+de plaisir et de depit que Therese sentit, et qui l'engagea a repondre
+avec franchise.
+
+--Ecoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous
+expliquions. J'ai beaucoup d'amitie pour vous.
+
+--J'en suis tres-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis meme pas
+bon a faire un ami, Therese! Je ne crois pas plus a l'amitie qu'a l'amour
+entre une femme et un homme.
+
+--Vous me l'avez deja dit, et cela m'est fort egal, ce que vous ne croyez
+pas. Moi, je crois a ce que je sens, et je sens pour vous de l'interet et
+de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter aupres de moi un
+etre quelconque sans m'attacher a lui et sans desirer qu'il soit heureux.
+J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache
+gre. Or, vous n'etes pas un etre quelconque, vous etes un homme de genie,
+et, qui plus est, j'espere, un homme de coeur.
+
+--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde.
+Je sais me battre en duel, payer mes dettes et defendre la femme a qui je
+donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur
+tendre, aimant, naif...
+
+--Je sais que vous avez la pretention d'etre vieux, use et corrompu. Cela
+ne me fait rien du tout, vos pretentions. C'est une mode bien portee a
+l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie reelle ou douloureuse,
+mais qui passera quand vous voudrez. Vous etes un homme de coeur,
+precisement parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme
+viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire.
+Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est a l'artiste que je parle:
+l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content
+de lui-meme.
+
+--Eh bien, vous vous trompez, Therese, repondit Laurent avec vivacite.
+C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans
+l'artiste et qui l'etouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous.
+l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne
+sais pas, comme vous, etre attentif et calme pendant six heures de travail,
+faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer a
+travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir a deux ou
+trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du
+sommeil. Mon sommeil a moi est mauvais, mes promenades sont agitees, mon
+travail est fievreux. L'invention me trouble et me fait trembler:
+l'execution, toujours trop lente a mon gre, me donne d'effroyables
+battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que
+j'accouche d'une idee qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux
+et degoute le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me
+quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre
+m'arrive si confuse et si enorme, que mon pauvre etre ne peut pas la
+contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'a ce qu'elle ait pris des
+proportions realisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de
+l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas definir.
+Et voila comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce geant
+d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache
+une a une, par le forceps de sa volonte, de maigres souris a demi mortes!
+Donc, Therese, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imagine de vivre,
+que je fasse des exces de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que
+mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout
+bonnement mon infirmite.
+
+--Alors, c'est decide, c'est arrete, dit Therese en souriant, vous
+travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un
+mot. Si on vous proposait d'etre demain le prince D... ou le comte de S...,
+avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez,
+en parlant de votre pauvre palette si meprisee: _Rendez-moi ma mie!_
+
+--Ma palette meprisee? Vous ne me comprenez pas, Therese! C'est un
+instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire,
+c'est une estime accordee au talent, plus pure et plus exquise que celle
+que l'on accorde au titre et a la fortune. Donc, c'est un tres-grand
+avantage et un tres-grand plaisir pour moi de me dire: "Je ne suis qu'un
+petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas deroger
+menent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des
+ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai deroge, j'ai
+pris un etat, et il se trouve qu'a vingt-quatre ans quand je passe sur un
+petit cheval de manege au milieu des premiers riches et des premiers beaux
+de Paris, montes sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les
+badauds assis aux Champs-Elysees, un homme de gout ou une femme d'esprit,
+c'est moi qui suis regarde et nomme, et non pas les autres." Vous riez!
+vous trouvez que je suis tres-vain?
+
+--Non, mais tres-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas.
+
+--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre,
+je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette,
+instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne
+sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le desordre, non
+pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de
+mes nerfs. Voila tout, Therese. Qu'y a-t-il donc la qui ne soit
+raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de
+fatigue.
+
+--C'est vrai, dit Therese, je l'ai remarque, et je m'en etonne comme d'une
+anomalie; mais je crains bien que cette maniere de produire ne vous tue,
+et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez,
+repondez a une question: Avez-vous commence la vie par le travail et
+l'abstinence, et avez-vous senti alors la necessite de vous etourdir pour
+vous reposer?
+
+--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du college, aimant la peinture,
+mais ne croyant pas etre jamais force de peindre. Je me croyais riche. Mon
+pere est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me
+suis depeche de devorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une annee de
+bien-etre. Quand je me suis vu a sec, j'ai pris le pinceau; j'ai ete
+ereinte et porte aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand
+succes possible, et, a present, je me donne, pendant quelques mois ou
+quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il
+n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis egalement au bout de
+mes forces et de mes desirs. Alors je reprends le travail avec rage,
+douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalite
+recommencent.
+
+--Il y a longtemps que vous menez cette vie-la?
+
+--Il ne peut pas y avoir longtemps a mon age! Il y a trois ans.
+
+--Eh! c'est beaucoup pour votre age, justement! Et puis vous avez mal
+commence: vous avez mis le feu a vos esprits vitaux avant qu'ils eussent
+pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empecher de grandir.
+Votre tete a grossi quand meme, et le genie s'y est developpe malgre tout;
+mais peut-etre bien votre coeur s'est-il atrophie, peut-etre ne serez-vous
+jamais ni un homme ni un artiste complet.
+
+Ces paroles de Therese, dites avec une tristesse tranquille, irriterent
+Laurent.
+
+--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me meprisez?
+
+--Non, repondit-elle en lui tendant la main, je vous plains!
+
+Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de
+Therese.
+
+Ces larmes amenerent en lui une reaction violente: un deluge de pleurs
+inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Therese, non pas comme un
+amant qui se declare, mais comme un enfant qui se confesse:
+
+--Ah! ma pauvre chere amie! s'ecria-t-il en lui prenant les mains, vous
+avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux,
+voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi
+que j'ai dans la poitrine a la place du coeur crie sans cesse apres je ne
+sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu,
+et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les meprise
+toutes! Je peux vous dire cela, a vous qui etes mon camarade et mon ami!
+Je me surprends parfois pret a idolatrer une courtisane, tandis qu'aupres
+d'un ange je serais peut-etre plus froid qu'un marbre. Tout est derange
+dans mes notions, tout est peut-etre devie dans mes instincts. Si je vous
+disais que je ne trouve deja plus d'idees riantes dans le vin! 0ui, j'ai
+l'ivresse triste, a ce qu'il parait; et on m'a dit qu'avant-hier, dans
+cette debauche a Montmorency, j'avais declame des choses tragiques avec
+une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je
+devienne, Therese, si vous n'avez pas pitie de moi?
+
+--Certes, j'ai pitie, mon pauvre enfant, dit Therese en lui essuyant les
+yeux avec son mouchoir; mais a quoi cela peut-il servir?
+
+--Si vous m'aimiez, Therese! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous
+ne m'avez pas permis d'etre pour vous une espece d'ami?
+
+--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez repondu que vous ne
+pouviez croire a l'amitie d'une femme.
+
+--Je croirais peut-etre a la votre; vous devez avoir le coeur d'un homme,
+puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi.
+
+--Je ne vous l'ai pas otee, et je veux bien essayer d'etre un homme pour
+vous, repondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitie d'un
+homme doit avoir plus de rudesse et d'autorite que je ne me crois capable
+d'en avoir. Malgre moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et
+vous voyez deja! Je m'etais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous
+mettre en colere contre moi et contre vous-meme; au lieu de cela, me voila
+pleurant avec vous, ce qui n'avance a rien.
+
+--Si fait! si fait! s'ecria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont
+arrose la place dessechee; peut-etre que mon coeur y repoussera! Ah!
+Therese, vous m'avez deja dit une fois que je me vantais devant vous de ce
+dont je devrais rougir, que j'etais un mur de prison. Vous n'avez oublie
+qu'une chose: c'est qu'il y a derriere ce mur un prisonnier! Si je pouvais
+ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est
+d'airain, et ma volonte, ma foi, mon expansion, ma parole meme, ne peuvent
+le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me
+servira, je vous le demande, d'avoir barbouille de peintures fantasques
+les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve ecrit nulle part?
+
+--Si je vous comprends bien, dit Therese reveuse, vous pensez que votre
+oeuvre a besoin d'etre echauffee par le sentiment.
+
+--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas la ce que me disent tous vos
+reproches?
+
+--Pas precisement. Il n'y a que trop de feu dans votre execution, la
+critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traite avec respect cette
+exuberance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautes
+empechent quiconque a de l'enthousiasme d'eplucher les defauts. Loin de
+trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brulant et passionne;
+mais je cherchais ou etait en vous le siege de cette passion: je le vois
+maintenant, il est dans le desir de l'ame. Oui, certainement,
+ajouta-t-elle toujours reveuse, comme si elle cherchait a percer les
+voiles de sa propre pensee, le desir peut etre une passion.
+
+--Eh bien, a quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbe.
+
+--Je me demande si je dois faire la guerre a cette puissance qui est en
+vous, et si, en vous persuadant d'etre heureux et calme, on ne vous
+oterait pas le feu sacre. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne
+peut pas etre pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est
+vivement exprimee pendant sa periode de fievre, elle doit, ou tomber
+d'elle-meme, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque age n'a-t-il pas sa
+force et sa manifestation particulieres? Ce que l'on appelle les diverses
+_manieres_ des maitres, n'est-ce pas l'expression des successives
+transformations de leur etre? A trente ans, vous sera-t-il possible
+d'avoir aspire a tout sans rien etreindre? Ne vous sera-t-il pas impose
+d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous etes dans l'age de la
+fantaisie; mais bientot viendra celui de la lumiere. Ne voulez-vous pas
+faire de progres?
+
+--Depend-il de moi d'en faire?
+
+--Oui, si vous ne travaillez pas a deranger l'equilibre de vos facultes.
+Vous ne me persuaderez pas que l'epuisement soit le remede de la fievre:
+il n'en est que le resultat fatal.
+
+--Alors quel febrifuge me proposez-vous?
+
+--Je ne sais: le mariage, peut-etre.
+
+--Horreur! s'ecria Laurent en eclatant de rire.
+
+Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce
+correctif:
+
+--A moins que ce ne soit avec vous, Therese. Eh! c'est une idee, cela!
+
+--Charmante, repondit-elle, mais tout a fait impossible.
+
+La reponse de Therese frappa Laurent par sa tranquillite sans appel, et ce
+qu'il venait de dire par maniere de saillie lui parut tout a coup un reve
+enterre, comme s'il eut pris place dans son esprit. Ce puissant et
+malheureux esprit etait ainsi fait que, pour desirer quelque chose, il lui
+suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-la que Therese
+venait de dire.
+
+Aussitot ses velleites d'amour pour elle lui revinrent, et en meme temps
+ses soupcons, sa jalousie et sa colere. Jusque-la, ce charme d'amitie
+l'avait berce et comme enivre; il devint tout a coup amer et
+glace.
+
+--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voila
+le mot de ma vie qui revient a propos de tout, au bout d'une plaisanterie
+comme au bout de toute chose serieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez
+pas cet ennemi-la, Therese; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un
+_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connait froide
+ou raisonnable! Ca me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos
+trente-sept cousins_ sont peut-etre la, dehors, qui attendent ma
+sortie.
+
+--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Therese stupefaite; quelles
+idees vous viennent? Avez-vous des acces de folie?
+
+--Quelquefois, repondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, Therese recut de Laurent la lettre suivante:
+
+"Ma bonne et chere amie, comment vous ai-je quittee hier? Si je vous ai
+dit quelque enormite, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un
+eblouissement qui ne s'est pas dissipe dehors; car je me suis trouve a ma
+porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y etais monte.
+
+"Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand
+mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis
+malade, et vous aviez raison, la vie que je mene est detestable.
+
+"De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que,
+depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la premiere que je
+vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancee, mariee ou veuve?...
+Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherche a le savoir? Vous
+ai-je demande?... Ah! tenez, Therese, il y a encore ce matin du desordre
+dans ma tete, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir
+avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier acces de curiosite a votre
+egard, celui d'hier etait deja le second; mais ce sera le dernier, je vous
+jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser
+de tout. J'ai donc ete l'autre jour a votre porte, c'est-a-dire a la
+grille de votre jardin. J'ai regarde, je n'ai rien vu; j'ai ecoute, j'ai
+entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu
+sa figure; mais je sais que vous etes ma soeur, ma confidente, ma
+consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais a vos pieds, et que
+vous avez essuye mes yeux avec votre mouchoir, en disant: "Que faire, que
+faire, mon pauvre enfant?" Je sais que, sage, laborieuse, tranquille,
+respectee, puisque vous etes libre, aimee, puisque vous etes heureuse,
+vous trouvez le temps et la charite de me plaindre, de savoir que j'existe,
+et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Therese, qui ne vous benirait
+serait un ingrat, et, tout miserable que je suis, je ne connais pas
+l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Therese? Il me semble que je
+vous ai offensee. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez
+vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!".
+
+Laurent recut, par le retour de son domestique, la reponse de Therese.
+Elle etait courte: _Venez ce soir_. Laurent n'etait ni roue ni fat, bien
+qu'il meditat ou fut tente souvent d'etre l'un et l'autre. C'etait, on l'a
+vu, un etre plein de contrastes, et que nous decrivons sans l'expliquer,
+ce ne serait pas possible; certains caracteres echappent a l'analyse
+logique.
+
+La reponse de Therese le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui
+avait ecrit sur ce ton. Etait-ce son conge motive qu'elle lui ordonnait de
+venir chercher? etait-ce a un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces
+trois mots secs ou brulants avaient-ils ete dictes par l'indignation ou
+par le delire?
+
+M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agite et tout preoccupe, commencer
+son portrait. Il s'etait promis de l'interroger avec une habilete
+consommee, et de lui arracher tous les secrets de Therese. Il ne trouva
+pas un mot pour entrer en matiere, et, comme l'Americain posait en
+conscience, immobile et muet comme une statue, la seance se passa presque
+sans desserrer les levres de part ni d'autre.
+
+Laurent put donc se calmer assez pour etudier la physionomie placide et
+pure de cet etranger. Il etait d'une beaute accomplie; ce qui, au premier
+abord, lui donnait l'air inanime propre aux figures regulieres. En
+l'examinant mieux, on decouvrait de la finesse dans son sourire et du feu
+dans son regard. En meme temps que Laurent faisait ces observations, il
+etudiait l'age de son modele.
+
+--Je vous demande pardon, lui dit-il tout a coup, mais je voudrais et je
+dois savoir si vous etes un jeune homme un peu fatigue ou un homme mur
+extraordinairement conserve. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas
+bien ce que je vois.
+
+--J'ai quarante ans, repondit simplement M. Palmer.
+
+--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fiere sante?
+
+--Excellente! dit Palmer.
+
+Et il reprit sa pose aisee et son tranquille sourire.
+
+--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un
+homme qui n'a jamais aime que le _roastbeef_.
+
+Il ne put resister au desir de lui dire encore:
+
+--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune?
+
+--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la premiere fois.
+
+Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle annee. Il lui
+semblait qu'en parlant de Therese, le rouge lui montait au visage. Que lui
+importait au fond l'age de Therese? C'est son histoire qu'il aurait voulu
+apprendre. Therese ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait
+n'avoir ete pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte
+et la prononciation vibrante. Si c'eut ete a lui que Therese se fut
+adressee en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une reponse
+quelconque que Laurent eut entendue.
+
+Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'etre exact,
+arriva avant l'heure ou Therese le recevait habituellement. Il la trouva
+dans son jardin, inoccupee contre sa coutume, et marchant avec agitation.
+Des qu'elle le vit, elle alla a sa rencontre; et, lui prenant la main avec
+plus d'autorite que d'affection:
+
+--Si vous etes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout
+ce que vous avez entendu a travers ce buisson. Voyons, parlez; j'ecoute.
+
+Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrite de cet accueil inusite,
+essaya de l'inquieter en lui faisant des reponses evasives; mais elle le
+domina par une attitude de mecontentement et une expression de visage
+qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans
+retour lui fit dire tout simplement la verite.
+
+--Ainsi, reprit-elle, voila tout ce que vous avez entendu? Je disais a une
+personne que vous n'avez pas meme pu apercevoir: "Vous etes maintenant mon
+seul amour sur la terre?"
+
+--J'ai donc reve cela, Therese! Je suis pret a le croire, si vous me
+l'ordonnez.
+
+--Non, vous n'avez pas reve. J'ai pu, j'ai du dire cela. Et que m'a-t-on
+repondu?
+
+--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la reponse de Therese fit
+l'effet d'une douche froide, pas meme le son de sa voix. Etes-vous
+rassuree?
+
+--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi?
+
+--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne
+soient pas connues.
+
+--Ah! s'ecria Therese d'un air de satisfaction etrange, vous pensez que
+c'etait M. Palmer?
+
+--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure a vous faire que de
+supposer une ancienne liaison tout a coup renouee? Je sais que vos
+rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi
+desinteresses de leur part, et aussi indifferents de la votre, que ceux
+que j'ai moi-meme avec vous. M. Palmer est tres-beau, et ses manieres sont
+d'un galant homme. Il m'est tres-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la
+presomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers.
+Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnee...
+
+--Oui, au fait, dit Therese, qui ne parut pas songer a nier la moindre
+chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me parait mal, bien que je n'y
+comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie.
+
+--Therese! repondit vivement le jeune homme, resolu a se debarrasser d'un
+reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant
+est Palmer, et je vous aimerai veritablement, je vous parlerai avec une
+ingenuite complete. Je vous demanderai pardon d'un acces de folie, et vous
+n'aurez jamais un reproche a me faire. Voyons, voulez-vous que je sois
+votre ami? Malgre mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'etre et
+que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voila tout ce que je vous
+demande!
+
+--Mon cher enfant, repondit Therese, vous me parlez comme a une coquette
+qui essayerait de vous retenir pres d'elle, et qui aurait une faute a
+confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient
+nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort
+estimable, avec qui je ne vais meme pas jusqu'a l'intimite, et que j'avais
+depuis longtemps perdu de vue. Voila ce que je dois vous dire, mais rien
+au dela. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'epanchement, et je
+vous prie de ne pas vous y interesser plus que je ne souhaite. Ce n'est
+donc pas a vous de m'interroger, c'est a vous de me repondre. Que
+faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel
+est l'_acces de folie_ que je dois savoir et juger?
+
+--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me
+confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon
+camarade et avoir confiance en moi?
+
+--Ne vous confessez donc pas, reprit Therese en se levant. Cela me
+prouvera que vous ne meritiez pas l'estime que je vous ai temoignee, et
+qu'en cherchant a savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du
+tout.
+
+--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous?
+
+--C'est fini, et adieu, repondit Therese d'un ton severe.
+
+Laurent sortit, en proie a une colere qui ne lui permit pas de dire un mot;
+mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant a
+Catherine qu'il avait oublie une commission dont on l'avait charge pour sa
+maitresse. Il trouva Therese assise dans un petit salon: la porte sur le
+jardin etait restee ouverte; il semblait que Therese, affligee et abattue,
+fut demeuree plongee dans ses reflexions. Son accueil fut glace.
+
+--Vous voila revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublie?
+
+--J'ai oublie de vous dire la verite.
+
+--Je ne veux plus l'entendre.
+
+--Et pourtant vous me la demandiez!
+
+--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanement.
+
+--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons,
+Therese, croyez-vous donc qu'il soit possible a un homme de mon age de
+vous voir sans etre amoureux de vous?
+
+--Amoureux? dit Therese en froncant le sourcil. En me disant que vous ne
+pouviez l'etre d'aucune femme, vous vous etes donc moque de moi?
+
+--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais.
+
+--Alors vous vous etiez trompe, et vous voila amoureux, c'est bien sur?
+
+--Oh! ne vous fachez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sur que cela. Il m'a
+passe des idees d'amour par la tete, par les sens, si vous voulez.
+Avez-vous si peu d'experience, que vous ayez juge la chose impossible?
+
+--J'ai l'age de l'experience, repondit Therese; mais j'ai longtemps vecu
+seule. Je n'ai pas l'experience de certaines situations. Cela vous etonne?
+C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicite, quoique j'aie ete
+trompee... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me
+respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous
+n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossierete. Je me suis donc crue
+a l'abri de l'outrage de vos desirs, et, de tout ce que j'estimais en vous,
+votre sincerite sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais
+a votre destinee avec d'autant plus d'abandon que nous nous etions dit en
+riant, souvenez-vous, mais serieusement au fond: "Entre deux etres dont
+l'un est idealiste, et l'autre materialiste, il y a la mer Baltique."
+
+--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance a marcher le
+long de mon rivage, sans avoir l'idee de traverser; mais il s'est trouve
+que, de mon cote, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai
+vingt-quatre ans et si vous etes belle?
+
+--Est-ce que je suis encore belle? J'esperais que non!
+
+--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour,
+vous m'etes apparue comme cela. Quant a vous, c'est sans le vouloir, je le
+sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette
+seduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis defendu et
+distrait. J'ai rendu a Satan ce qui appartient a Satan, c'est-a-dire ma
+pauvre ame, et je n'ai apporte ici a Cesar que ce qui revient a Cesar, mon
+respect et mon silence. Voila huit ou dix jours pourtant que cette
+mauvaise emotion me revient en reve. Elle se dissipe des que je suis
+aupres de vous. Ma parole d'honneur, Therese, quand je vous vois, quand
+vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crie apres
+vous dans un moment de demence auquel je ne comprends rien moi-meme. Quand
+je parle de vous, je dis que vous n'etes pas jeune ou que je n'aime pas la
+couleur de vos cheveux. Je proclame que vous etes ma grande camarade,
+c'est-a-dire mon frere, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe
+je ne sais quelles bouffees de printemps dans l'hiver de mon imbecile de
+coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en
+effet, Therese, avec votre culte pour ce que vous appelez le veritable
+amour! cela donne a penser, malgre qu'on en ait!
+
+--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour.
+
+--Oui, je le sais. Vous avez a cet egard un parti pris. Vous avez lu
+quelque part que parler d'amour, c'etait deja en donner ou en prendre;
+mais votre silence a une grande eloquence, vos reticences donnent la
+fievre et votre excessive prudence a un attrait diabolique!
+
+--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Therese.
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans
+sommeil, puisqu'il ne tient qu'a vous de me rendre aussi tranquille que je
+l'etais auparavant?
+
+--Que faut-il faire pour cela?
+
+--Ce que je vous demandais: me dire que vous etes a quelqu'un. Je me le
+tiendrai pour dit, et, comme je suis tres-fier, je serai gueri comme par
+la baguette d'une fee.
+
+--Et si je vous dis que je ne suis a personne, parce que je ne veux plus
+aimer personne, cela ne suffira pas?
+
+--Non, j'aurai la fatuite de croire que vous pouvez changer d'avis.
+
+Therese ne put s'empecher de rire de la bonne grace avec laquelle Laurent
+s'executait.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, soyez gueri, et rendez-moi une amitie dont
+j'etais fiere, au lieu d'un amour dont j'aurais a rougir. J'aime
+quelqu'un.
+
+--Ce n'est pas assez, Therese: il faut me dire que vous lui appartenez!
+
+--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh
+bien, soit, j'ai un amant. Etes-vous satisfait?
+
+--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier
+de votre franchise. Soyez tout a fait bonne, dites-moi que c'est
+Palmer!
+
+--Cela m'est impossible, je mentirais.
+
+--Alors... je m'y perds!
+
+--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente...
+
+--Qui vient cependant quelquefois?
+
+--Apparemment, puisque vous avez surpris un epanchement...
+
+--Merci, merci, Therese! Me voila tout a fait sur mes pieds; je sais qui
+vous etes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous
+aime mieux ainsi, vous etes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne
+parliez-vous plus tot!
+
+--Cette passion vous a donc bien ravage? dit Therese railleuse.
+
+--Eh! mais, peut-etre! Dans dix ans, je vous dirai cela, Therese, et nous
+en rirons ensemble.
+
+--Voila qui est convenu; bonsoir.
+
+Laurent alla se coucher fort tranquille et tout a fait desabuse. Il avait
+reellement souffert pour Therese. Il l'avait desiree avec passion, sans
+oser le lui faire pressentir. Ce n'etait certes pas une bonne passion que
+celle-la. Il s'y etait mele autant de vanite que de curiosite. Cette femme
+dont tous ses amis disaient: "Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fut
+moi, mais ce n'est personne," lui etait apparue comme un ideal a saisir.
+Son imagination s'etait enflammee, son orgueil avait saigne de la crainte,
+de la presque certitude d'echouer.
+
+Mais ce jeune homme n'etait pas voue exclusivement a l'orgueil. Il avait
+la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du
+vrai.
+
+C'etait un ange, sinon dechu comme tant d'autres, du moins fourvoye et
+malade. Le besoin d'aimer lui devorait le coeur, et cent fois par jour il
+se demandait avec effroi s'il n'avait pas deja trop abuse de la vie, et
+s'il lui restait la force d'etre heureux.
+
+Il s'eveilla calme et triste. Il regrettait deja sa chimere, son beau
+sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait,
+le grondait, l'encourageait et le plaignait tour a tour, sans jamais rien
+reveler de sa propre destinee, mais en laissant pressentir des tresors
+d'affection, de devouement, peut-etre de volupte! Du moins, c'est ainsi
+qu'il plaisait a Laurent d'interpreter le silence de Therese sur son
+propre compte, et un certain sourire, mysterieux comme celui de la Joconde,
+ qu'elle avait sur les levres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphemait
+devant elle. Dans ces moments-la, elle avait l'air de se dire: "Je
+pourrais bien decrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce
+pauvre fou ne me comprendrait pas."
+
+Une fois le mystere de son coeur devoile, Therese perdit d'abord tout son
+prestige aux yeux de Laurent. Ce n'etait plus qu'une femme pareille aux
+autres. Il etait meme tente de la rabaisser dans sa propre estime, et,
+bien qu'elle ne se fut jamais laisse interroger, de l'accuser d'hypocrisie
+et de pruderie. Mais, du moment qu'elle etait a quelqu'un, il ne
+regrettait plus de l'avoir respectee, et il ne desirait plus rien d'elle,
+pas meme son amitie, qu'il n'etait pas embarrasse, pensait-il, de trouver
+ailleurs.
+
+Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prepara
+plusieurs pretextes pour s'excuser, si par hasard Therese lui demandait
+compte de ce temps passe sans venir chez elle. Le quatrieme jour, Laurent
+se sentit en proie a un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les
+femmes galantes lui donnaient des nausees; il ne retrouvait dans aucun de
+ses amis la bonte patiente et delicate de Therese pour remarquer son ennui,
+pour tacher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le
+remede, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il
+fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinee d'un artiste
+tel que lui n'etait pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un
+esprit eleve eut le droit de prononcer que, s'il etait malheureux, c'etait
+tant pis pour lui.
+
+Il courut chez elle avec tant de hate, qu'il oublia ce qu'il voulait lui
+dire pour s'excuser; mais Therese ne montra ni mecontentement ni surprise
+de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question.
+Il en fut pique, et s'apercut qu'il etait plus jaloux d'elle
+qu'auparavant.
+
+--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublie.
+
+Cependant il ne fit rien paraitre de son depit, et veilla desormais sur
+lui-meme avec un si grand soin, que Therese y fut trompee.
+
+Plusieurs semaines s'ecoulerent pour lui dans une alternative de rage, de
+froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui etait si necessaire et si
+bienfaisant que l'amitie de cette femme, rien ne lui etait si amer et si
+blessant que de ne pouvoir pretendre a son amour. L'aveu qu'il avait exige,
+loin de le guerir comme il s'en etait flatte, avait irrite sa souffrance.
+C'etait de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle
+avait une cause avouee et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer
+qu'aussitot cette cause connue, il dedaignerait de vouloir lutter pour la
+detruire?
+
+Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et
+heureux rival. Sa fierte, excessive aupres de Therese, ne le lui
+permettait pas. Seul, il le haissait, il le denigrait en lui-meme,
+attribuant tous les ridicules a ce fantome, l'insultant et le provoquant
+dix fois par jour.
+
+Et puis il se degoutait de souffrir, retournait a la debauche, s'oubliait
+lui-meme un instant et retombait aussitot dans de profondes tristesses,
+allait passer deux heures chez Therese, heureux de la voir, de respirer
+l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir
+d'entendre sa voix grondeuse et caressante.
+
+Enfin il la detestait pour ne pas deviner ses tourments; il la meprisait
+pour rester fidele a cet amant qui ne pouvait etre qu'un homme mediocre,
+puisqu'elle n'eprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se
+jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fut retourne une heure
+apres s'il eut espere etre recu.
+
+Therese, qui un instant s'etait apercue de son amour, ne s'en doutait plus,
+tant il jouait bien son role. Elle aimait sincerement ce malheureux
+enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et reflechi: elle avait
+voue une sorte de culte, disait-elle, _a ce qu'il eut pu etre_, et il lui
+en restait une pitie pleine de gateries ou se melait encore un vrai
+respect pour le genie souffrant et fourvoye. Si elle eut ete bien certaine
+de ne pouvoir eveiller en lui aucun mauvais desir, elle l'eut caresse
+comme un fils, et il y avait des moments ou elle se reprenait parce qu'il
+lui venait sur les levres de le tutoyer.
+
+Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait
+certainement, a l'insu de Therese; mais une femme vraiment chaste, et qui
+a vecu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps
+vis-a-vis d'elle-meme le secret d'un amour dont elle a resolu de se
+defendre. Therese croyait etre certaine de ne jamais songer a sa propre
+satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du
+moment que Laurent trouvait du calme et du bien-etre aupres d'elle, elle
+en trouvait elle-meme a lui en donner. Elle savait bien qu'il etait
+incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle ete blessee et
+effrayee du moment de fantaisie qu'il avait avoue. Cette crise passee,
+elle s'applaudissait d'avoir trouve dans un mensonge innocent le moyen
+d'en prevenir le retour; et comme en toute occasion, des qu'il se sentait
+emu, Laurent se hatait de proclamer l'infranchissable barriere de glace de
+la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait a vivre sans
+brulure au milieu du feu.
+
+Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis etaient caches et
+comme couves sous une habitude de gaiete railleuse, qui est comme la
+maniere d'etre, comme le cachet indelebile des artistes francais. C'est
+une seconde nature que les etrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et
+pour laquelle les graves Anglais surtout nous dedaignent passablement.
+C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons delicates, et qui nous
+preserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le cote
+ridicule des choses, c'est en decouvrir le cote faible et illogique. Se
+moquer des perils ou l'ame se trouve engagee, c'est s'exercer a les braver,
+comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un
+ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'ame dans laquelle notre
+pitie l'eut engage a se complaire. Enfin, se persifler soi-meme, c'est se
+preserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagere. J'ai remarque que
+les gens qui ne plaisantaient jamais etaient doues d'une vanite puerile et
+insupportable.
+
+La gaiete de Laurent etait eblouissante de couleur et d'esprit, comme son
+talent, et d'autant plus naturelle qu'elle etait originale. Therese avait
+moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle etait naturellement reveuse et
+paresseuse a causer; mais elle avait precisement besoin de l'enjouement
+des autres: alors le sien se mettait peu a peu de la partie, et sa gaiete
+sans eclat n'etait pas sans charme.
+
+Il resultait donc de cette habitude de bonne humeur ou l'on se maintenait,
+que l'amour, chapitre sur lequel Therese ne plaisantait jamais et n'aimait
+pas que l'on plaisantat devant elle, ne trouvait pas un mot a glisser, pas
+une note a faire entendre.
+
+Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva termine, et Therese
+remit a Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme
+lui promit de mettre en reserve pour le cas de maladie ou de depense
+obligatoire imprevue.
+
+Laurent s'etait lie avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouve
+ce qu'il etait: droit, juste, genereux, intelligent et instruit. Palmer
+etait un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du
+commerce. Il avait fait le trafic lui-meme et les voyages au long cours
+dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver
+assez riche et de vouloir vivre pour lui-meme. Il ne voyageait donc plus
+que pour son plaisir, et, apres avoir vu, disait-il, beaucoup de choses
+curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait a la vue des belles
+choses et a l'etude des pays veritablement interessants par leur
+civilisation.
+
+Sans etre tres-eclaire dans les arts, il y portait un sentiment assez sur,
+et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son
+langage en francais se ressentait de sa timidite, au point d'etre presque
+inintelligible et risiblement incorrect au debut d'un dialogue; mais,
+lorsqu'il se sentait a l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et
+qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance
+pour la parler tres-bien.
+
+Laurent avait etudie cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosite au
+commencement. Lorsqu'il lui fut demontre jusqu'a l'evidence qu'il n'etait
+pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprecia et se prit pour lui
+d'une sorte d'amitie qui ressemblait de loin, il est vrai, a celle qu'il
+eprouvait pour Therese. Palmer etait un philosophe tolerant, assez rigide
+pour lui-meme et tres-charitable pour les autres. Par les idees sinon par
+le caractere, il ressemblait a Therese, et se trouvait presque toujours
+d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se
+sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable
+_unisson_, et, comme ce n'etait plus qu'une jalousie intellectuelle, il
+n'osait s'en plaindre a Therese.
+
+--Votre definition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et
+trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus
+haut que lui. Je suis, relativement a lui, la note elevee de la tierce
+majeure.
+
+--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent.
+
+--Non, disait Therese, avec vous je me modifie et descends a former la
+tierce mineure.
+
+--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton?
+
+--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochee de vous que de
+Palmer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un jour, a la demande de Palmer, Laurent se rendit a l'hotel Meurice, ou
+demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait etait convenablement
+encadre et emballe. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y ecrivit
+lui-meme avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mere; puis, au moment
+ou les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer
+serra la main de l'artiste en lui disant:
+
+--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mere, et je vous
+remercie encore. A present, voulez-vous me permettre de causer avec vous?
+J'ai quelque chose a vous dire.
+
+Ils passerent dans un salon ou Laurent vit plusieurs malles.
+
+--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Americain en lui offrant
+d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumat pas lui-meme, et
+je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose delicate,
+tellement delicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver
+les mots convenables pour la dire en francais.
+
+--Je vous jure d'etre muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, etonne
+et assez inquiet de ce preambule.
+
+Palmer reprit:
+
+--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime.
+Peut-etre etes-vous son amant; si vous ne l'etes pas, il est certain pour
+moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne
+dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que
+je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Therese,
+et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour
+elle, le sien en est une egale pour vous. Je crains cela a cause des
+questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on
+a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus emu
+que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je
+veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques
+soit fonde sur l'estime et le respect qu'elle merite.
+
+--Attendez, Palmer! s'ecria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut
+pris d'un genereux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de
+mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie?
+
+--Ni l'un ni l'autre, repondit Palmer. Jamais Therese ne vous racontera sa
+vie.
+
+--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache.
+
+--Bien, tres-bien! repondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que
+j'ai a vous dire la justifie de tout soupcon?...
+
+--Pourquoi le cache-t-elle, alors?
+
+--Par generosite pour les autres.
+
+--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir.
+
+--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que,
+dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui seduisit
+une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une
+batarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au
+calendrier, et qui, inscrite a la municipalite comme nee de parents
+inconnus, recut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant,
+c'est Therese.
+
+"L'institutrice fut dotee par le banquier et mariee cinq ans plus tard
+avec un de ses employes, honnete homme qui ne se doutait de rien, toute
+l'affaire ayant ete tenue fort secrete. L'enfant etait elevee a la
+campagne. Son pere s'etait charge d'elle. Elle fut mise ensuite dans un
+couvent, ou elle recut une tres-belle education, et fut traitee avec
+beaucoup de soin et d'amour. Sa mere la voyait assidument dans les
+premieres annees; mais, quand elle fut mariee, le mari eut des soupcons,
+et, donnant la demission de son emploi chez le banquier, il emmena sa
+femme en Belgique, ou il se crea des occupations, et fit fortune. La
+pauvre mere dut etouffer ses larmes et obeir.
+
+"Cette femme vit toujours tres-loin de sa fille: elle a d'autres enfants,
+elle a eu une conduite irreprochable depuis son mariage; mais elle n'a
+jamais ete heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privee; et
+n'a pas cesse d'en etre jaloux; ce qui pour elle est un chatiment merite
+de sa faute et de son mensonge.
+
+"Il semblerait que l'age eut du amener la confession de l'une et le pardon
+de l'autre. Il en eut ete ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins
+logique que la vie reelle, et ce menage est trouble comme au premier jour,
+le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et
+opprimee.
+
+"Dans les circonstances difficiles ou s'est trouvee Therese, elle n'a donc
+pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations
+de sa mere. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcee de
+la voir en secret, a la derobee, quand elle reussit a venir passer seule
+un ou deux jours a Paris, comme cela lui est arrive dernierement. Encore
+n'est-ce que depuis quelques annees qu'elle a pu inventer je ne sais quels
+pretextes et obtenir ces rares permissions. Therese adore sa mere, et
+n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voila pourquoi vous ne
+lui entendez jamais souffrir un mot de blame sur la conduite des autres
+femmes. Vous avez pu croire qu'elle reclamait ainsi tacitement
+l'indulgence pour elle-meme. Il n'en est rien. Therese n'a rien a se faire
+pardonner; mais elle pardonne tout a sa mere: ceci est l'histoire de leurs
+relations.
+
+"A present, j'ai a vous raconter celle de la comtesse de... _trois
+etoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en francais quand vous ne
+voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni
+le nom de son mari, c'est encore Therese.
+
+--Elle est donc mariee? elle n'est pas veuve?
+
+--Patience! elle est mariee, et elle ne l'est pas. Vous allez voir.
+
+"Therese avait quinze ans quand son pere le banquier se trouva veuf et
+libre; car ses enfants legitimes etaient tous etablis. C'etait un
+excellent homme, et, malgre la faute que je vous ai racontee et que je
+n'excuse pas, il etait impossible de ne pas l'aimer, tant il avait
+d'esprit et de generosite. J'ai ete tres-lie avec lui. Il m'avait confie
+l'histoire de la naissance de Therese, et il me mena a divers intervalles,
+en visite avec lui, au couvent ou il l'avait mise. Elle etait belle,
+instruite, aimable, sensible. Il eut souhaite, je crois, que je prisse la
+resolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur
+libre a cette epoque; autrement... Mais je ne pouvais y songer.
+
+"Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui
+venait chez lui, qui avait de grandes proprietes a La Havane et qui etait
+tres-beau. J'avais rencontre ce Portugais a Paris, mais je ne le
+connaissais reellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son
+compte. Il etait fort seduisant; mais, pour ma part, je ne me serais
+jamais fie a sa figure; c'etait ce comte de *** avec qui Therese fut
+mariee un an plus tard.
+
+"Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier etait mort
+d'apoplexie foudroyante, et Therese etait mariee, mariee avec cet inconnu,
+ce fou, je ne veux pas dire cet infame, puisqu'il a pu etre aime d'elle,
+meme apres la decouverte qu'elle fit de son crime: cet homme etait deja
+marie aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouie de demander et d'epouser
+Therese.
+
+"Ne me demandez pas comment le pere de Therese, homme d'esprit et
+d'experience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous repeterais ce que
+ma propre experience m'a trop appris, a savoir que, dans ce monde, tout ce
+qui arrive est la moitie du temps le contraire de ce qui semblait devoir
+arriver.
+
+"Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore
+d'autres etourderies qui donneraient a penser que sa lucidite etait deja
+compromise. Il avait fait un legs a Therese au lieu de lui donner une dot
+de la main a la main. Ce legs se trouva nul devant les heritiers legitimes,
+et Therese, qui adorait son pere, n'eut pas voulu plaider meme avec des
+chances de succes. Elle se trouva donc ruinee precisement au moment ou
+elle devenait mere, et, dans ce meme temps, elle vit arriver chez elle une
+femme exasperee qui reclamait ses droits et voulait faire un eclat;
+c'etait la premiere, la seule legitime femme de son mari.
+
+"Therese eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et
+obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun proces; elle obtint du comte qu'il
+reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la
+naissance de Therese et du secret dont son pere avait voulu environner les
+temoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu a huis clos, a
+l'etranger, et c'est aussi a l'etranger que le jeune couple avait vecu
+depuis ce temps. Cette vie meme avait ete fort mysterieuse. Le comte,
+craignant a coup sur d'etre demasque s'il reparaissait dans le monde,
+faisait croire a Therese qu'il avait la passion de la solitude avec elle,
+et la jeune femme confiante, eprise et romanesque, trouvait tout naturel
+que son mari voyageat avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir
+des indifferents.
+
+"Lorsque Therese decouvrit l'horreur de sa situation, il n'etait donc pas
+impossible que tout fut enseveli dans le silence. Elle consulta un legiste
+discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage etait nul,
+mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait
+jamais user de sa liberte, elle prit a l'instant meme un parti irrevocable,
+celui de n'etre ni libre ni mariee, plutot que de souiller le pere de son
+enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de
+toute facon un batard; mais mieux valait qu'il n'eut pas de nom et qu'il
+ignorat a jamais sa naissance que d'avoir a reclamer un nom tare en
+deshonorant son pere.
+
+"Therese aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoue, et lui-meme, il
+l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes dechirantes, des
+scenes sans nom, ou Therese se debattit avec une energie au-dessus de son
+age, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est heroique,
+ne l'est pas a demi.
+
+"Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le
+coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que devoree de
+jalousie, fut vaincue par sa magnanimite jusqu'a lui baiser les pieds en
+la quittant.
+
+"Therese changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, resolue a se
+faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit a vivre
+pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui etait si
+cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce
+dernier bonheur ne devait pas durer longtemps.
+
+"Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa
+premiere femme, Therese avait du accepter, a la priere meme de celle-ci,
+une pension raisonnable pour etre en mesure d'elever convenablement son
+fils; mais a peine le comte eut-il reconduit sa femme a La Havane, qu'il
+l'abandonna de nouveau, s'echappa, revint en Europe et alla se jeter aux
+pieds de Therese, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant a
+l'autre extremite du monde.
+
+"Therese fut inexorable: elle avait reflechi et prie. Son ame s'etait
+affermie, elle n'aimait plus le comte. Precisement a cause de son fils,
+elle ne voulait pas qu'un tel homme devint le maitre de sa vie. Elle avait
+perdu le droit d'etre heureuse, mais non pas celui de se respecter
+elle-meme: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte
+la menaca de la laisser sans ressources: elle repondit qu'elle n'avait pas
+peur de travailler pour vivre.
+
+"Ce miserable fou s'avisa alors d'un moyen execrable, soit pour mettre
+Therese a sa discretion, soit pour se venger de sa resistance. Il enleva
+l'enfant et disparut. Therese courut apres lui; mais il avait si bien pris
+ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors
+que je la rencontrai en Angleterre; mourant de desespoir et de fatigue
+dans une auberge, presque folle, et si devastee par le malheur, que
+j'hesitai a la reconnaitre.
+
+"J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes
+recherches eurent un succes deplorable. Le comte etait repasse en
+Amerique. L'enfant y etait mort de fatigue en arrivant.
+
+"Quand il me fallut porter a cette malheureuse l'epouvantable nouvelle, je
+fus epouvante moi-meme du calme qu'elle montra. On eut dit pendant huit
+jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle etait
+sauvee. J'etais force de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer
+ou elle etait. J'etais inquiet de son denument; elle me trompa en me
+disant que sa mere ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que
+sa pauvre mere en eut ete bien empechee: elle ne disposait pas d'un
+centime dans son menage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait
+tous les malheurs de sa fille. Therese, qui lui ecrivait en secret, les
+lui avait caches pour ne pas la desesperer.
+
+"Therese vecut en Angleterre en donnant des lecons de francais, de dessin
+et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage
+d'exercer pour n'avoir a accepter la pitie de personne.
+
+"Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa a Paris, ou elle
+n'etait jamais venue, et ou personne ne la connaissait. Elle n'avait alors
+que vingt ans, elle avait ete mariee a seize. Elle n'etait plus du tout
+jolie, et il a fallu huit annees de repos et de resignation pour lui
+rendre sa sante et sa douce gaiete d'autrefois.
+
+"Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'a de rares intervalles, puisque
+je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvee digne et fiere,
+travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvrete sous un
+miracle d'ordre et de proprete, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de
+personne, ne voulant pas parler du passe, caressant quelquefois les
+enfants en secret et les quittant des qu'on la regarde, dans la crainte
+sans doute qu'on ne la voie emue.
+
+"Voila trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous
+demander de faire mon portrait, je cherchais precisement son adresse, que
+j'allais vous demander quand vous m'avez parle d'elle. Arrive la veille,
+je ne savais pas encore qu'elle eut enfin du succes, de l'aisance et de la
+celebrite. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette ame si
+longtemps brisee pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou etre heureuse.
+Tachez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagne! Et, si vous
+n'etes point sur de ne pas la faire souffrir, brulez-vous la cervelle ce
+soir plutot que de retourner chez elle. Voila tout ce que j'avais a vous
+dire.
+
+--Attendez, dit Laurent tres-emu: ce comte de *** est-il toujours vivant?
+
+--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le desespoir des autres se
+portent toujours bien et echappent a tous les dangers. Ils ne donnent meme
+jamais leur demission; car celui-ci a eu dernierement la presomption de
+m'envoyer pour Therese une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et
+dont elle fait le cas que cela merite.
+
+Laurent avait songe a epouser Therese en ecoutant le recit de M. Palmer.
+Ce recit l'avait bouleverse. Les inflexions monotones, l'accent prononce,
+et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons juge inutile de
+reproduire, lui avaient donne, dans l'imagination vive de son auditeur, je
+ne sais quoi d'etrange et de terrible comme la destinee de Therese. Cette
+fille sans parents, cette mere sans enfant, cette femme sans mari,
+n'etait-elle pas vouee a un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions
+n'avait-elle pas du garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait
+devant les yeux eblouis de Laurent. Therese devoilee lui paraissait plus
+mysterieuse que jamais: s'etait-elle jamais consolee, ou pouvait-elle
+l'etre un seul instant?
+
+Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Therese, et que,
+s'il parvenait jamais a etre aime d'elle, il se rappellerait a toutes les
+heures de sa vie l'heure qui venait de s'ecouler et le recit qu'il venait
+d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir
+l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et
+ecrivit:
+
+"Therese, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux
+mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu
+peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas
+cela: je vous aime eperdument. C'est absurde, c'est insense, c'est
+miserable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou
+ecrire a une femme ce mot-la: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop
+froid et trop retenu aujourd'hui de moi a vous. Je ne peux plus vivre avec
+ce secret qui m'etouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu
+cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout
+d'une heure, je suis a votre porte et bien souvent, la nuit, devore de
+jalousie, et presque furieux contre moi-meme, je demande a Dieu de me
+delivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne
+crois pas, et que vous avez invente pour me degouter de songer a vous.
+Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Therese! Faute de cette
+solution, je n'en vois qu'une troisieme, c'est que je me tue pour en
+finir... C'est lache et stupide, cette menace banale et rebattue par tous
+les amants desesperes; mais est-ce ma faute s'il y a des desespoirs qui
+font jeter le meme cri a tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce
+que j'arrive a etre un homme comme les autres?
+
+"De quoi m'a servi tout ce que j'ai invente pour m'en defendre et pour
+rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait etre libre?
+
+"Avez-vous quelque chose a me reprocher vis-a-vis de vous, Therese?
+Suis-je un fat, un roue, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous
+donner confiance dans mon amitie? Mais pourquoi voulez-vous que je meure
+sans avoir aime, vous qui seule pouvez me faire connaitre l'amour, et qui
+le savez bien? Vous avez dans l'ame un tresor, et vous souriez a cote d'un
+malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite piece
+de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitie; ce n'est
+pas meme de la pitie, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau
+augmente la soif.
+
+"Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-etre aime deja quelqu'un
+qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime,
+et n'est-ce pas tout?
+
+"Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre
+fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, a moins de mentir a Dieu et a
+vous-meme. Vous voyez bien que mon tourment me maitrise, et que j'arrive a
+faire une declaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que
+d'etre raille par vous!
+
+"Therese, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon
+ame n'a jamais ete souille, et que, de l'abime ou je m'etais jete, j'ai
+toujours, malgre moi, crie vers le ciel. Vous savez bien qu'aupres de vous
+je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint
+quelquefois de prendre ma tete dans vos mains, comme si vous alliez
+m'embrasser au front. Et vous disiez: "Mauvaise tete! tu meriterais d'etre
+brisee." Et pourtant, au lieu de l'ecraser comme la tete d'un serpent,
+vous tachiez d'y faire entrer le souffle pur et brulant de votre esprit.
+Eh bien, vous n'avez que trop reussi; et, a present que vous avez allume
+le feu sur l'autel, vous vous detournez et vous me dites: "Confiez-en la
+garde a une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et
+bien devouee; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du
+bonheur domestique, que sais-je? tout, excepte moi!"
+
+"Et moi, Therese, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-meme.
+Depuis que je vous connais, vous travaillez a me faire croire au bonheur
+et a m'en donner le gout. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas
+devenu egoiste, comme un enfant gate. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je
+ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais
+seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette
+vie-la ou la mort qu'il me faut."
+
+
+
+
+IV
+
+
+Therese fut profondement affligee de cette lettre. Elle en fut frappee
+comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu a celui de Laurent,
+qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les
+expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur
+de Therese, ou, s'il y en avait, elle y etait entree goutte a goutte, si
+lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maitresse
+d'elle-meme que le premier jour. Le mot de passion la revoltait.
+
+--Des passions, a moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce
+que c'est, et que je veux retourner a ce breuvage empoisonne! Que lui
+ai-je fait, moi qui lui ai donne tant de tendresse et de soins, pour qu'il
+me propose, en guise de remerciment, le desespoir, la fievre et la
+mort?... Apres tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, a ce malheureux
+esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour
+comme la pierre philosophale, a laquelle on s'efforce d'autant plus de
+croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse a
+la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de
+delire. Comment le calmer et le detacher d'une fantaisie qui arrive a le
+rendre malheureux?
+
+"C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'eloigner de
+la debauche, je l'ai trop habitue a un attachement honnete; mais il est
+homme et il trouve notre affection incomplete. Pourquoi m'a-t-il trompee?
+pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il etait tranquille aupres de moi? Que
+ferai-je, moi, pour reparer la niaiserie de mon inexperience? Je n'ai pas
+ete assez de mon sexe dans le sens de la presomption. Je n'ai pas su
+qu'une femme, si tiede et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours
+troubler la cervelle d'un homme. J'aurais du me croire seduisante et
+dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se
+dementait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne
+peut donc etre un tort que de ne pas avoir les instincts de la
+coquetterie?
+
+Et puis Therese, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces
+instincts de reserve et de mefiance pour se preserver des desirs d'autres
+hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus,
+parce qu'elle l'estimait dans son amitie pour elle, parce qu'elle ne
+pouvait pas croire qu'il chercherait a la tromper, et aussi, il faut bien
+le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son
+atelier, elle allait et venait, en proie a un malaise douloureux, tantot
+regardant cette fatale lettre qu'elle avait posee sur une table comme n'en
+sachant que faire, et ne se decidant ni a la rouvrir ni a la detruire,
+tantot regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait
+justement avec entrain et plaisir au moment ou on lui avait apporte cette
+lettre, c'est-a-dire ce doute, ce trouble, ces etonnements et ces
+craintes. C'etait comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu
+et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot ecrit
+sur ce papier etait comme un chant de mort deja entendu dans le passe,
+comme une prophetie de malheurs nouveaux.
+
+Elle essaya de se rasserener en se remettant a peindre. C'etait pour elle
+le grand remede a toutes les petites agitations de la vie exterieure: mais
+il fut impuissant ce jour-la: l'effroi que cette passion lui inspirait
+l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie
+presente.
+
+--Deux bonheurs troubles ou detruits, se dit-elle en jetant son pinceau et
+en regardant la lettre: le travail et l'amitie.
+
+Elle passa le reste de la journee sans rien resoudre. Elle ne voyait qu'un
+point net dans son esprit, la resolution de dire non; mais elle voulait
+que ce fut non, et ne tenait pas a le signifier au plus vite avec cette
+rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se
+hatent de barricader la porte. La maniere de dire ce _non_ sans appel, qui
+ne devait laisser aucune esperance, et qui pourtant ne devait pas mettre
+un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitie, etait pour elle un probleme
+difficile et amer. Ce souvenir-la, c'etait son propre amour; quand on a un
+mort cheri a ensevelir, on ne se decide pas sans douleur a lui jeter un
+drap blanc sur la face, et a le pousser dans la fosse commune. On voudrait
+l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps,
+en priant pour l'ame de celui qu'elle renferme.
+
+Elle arriva a la nuit sans avoir trouve d'expedient pour se refuser sans
+trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal diner, lui demanda avec
+inquietude si elle etait malade.
+
+--Non, repondit-elle, je suis preoccupee.
+
+--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas a
+vivre.
+
+Therese leva un doigt; c'etait un geste que Catherine connaissait et qui
+voulait dire: "Ne parle pas de cela."
+
+L'heure ou Therese recevait le petit nombre de ses amis n'etait, depuis
+quelque temps, mise a profit que par Laurent. Bien que la porte restat
+ouverte a qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent
+absents (c'etait la saison d'aller ou de rester a la campagne), soit
+qu'ils eussent senti chez Therese une certaine preoccupation, un desir
+involontaire et mal deguise de causer exclusivement avec M. de Fauvel.
+
+C'etait a huit heures que Laurent arrivait, et Therese regarda la pendule
+en se disant:
+
+--Je n'ai pas repondu; aujourd'hui, il ne viendra pas.
+
+Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta;
+
+--Il ne faut pas qu'il revienne jamais.
+
+Comment passer cette eternelle soiree qu'elle avait l'habitude d'employer
+a causer avec son jeune ami, tout en faisant de legers croquis ou quelque
+ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment etendu sur les
+coussins du divan? Elle songea a se soustraire a l'ennui en allant trouver
+une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait
+quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure,
+et il serait trop tard quand Therese arriverait. La course etait si longue
+et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-la! D'ailleurs, il
+fallait s'habiller, et Therese, qui vivait en pantoufles, comme les
+artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gene,
+etait paresseuse a se mettre en tenue de visite. Mettre un chale et un
+voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les
+allees desertes du bois de Boulogne? Therese s'etait promenee ainsi
+quelquefois avec Laurent, lorsque la soiree etouffante leur donnait le
+besoin de chercher un peu de fraicheur sous les arbres. C'etaient des
+promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent
+lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient
+tous deux a l'excentricite de ces mysterieux tete-a-tete qui ne cachaient
+aucun mystere. Elle se les rappela comme s'ils etaient deja loin et se dit
+en soupirant, a l'idee qu'ils ne reviendraient plus:
+
+--C'etait le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui
+souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus.
+
+A neuf heures, elle essaya enfin de repondre a Laurent, lorsqu'un coup de
+sonnette la fit tressaillir. C'etait lui! Elle se leva pour dire a
+Catherine de repondre qu'elle etait sortie. Catherine entra: ce n'etait
+qu'une lettre de lui. Therese regretta involontairement que ce ne fut pas
+lui-meme.
+
+Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots:
+
+"Adieu, Therese, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un
+enfant!"
+
+Ces deux lignes firent trembler Therese de la tete aux pieds. La seule
+passion qu'elle n'eut jamais travaille a eteindre dans son coeur, c'etait
+l'amour maternel. Cette plaie-la, bien que fermee en apparence, etait
+toujours saignante comme l'amour inassouvi.
+
+--Comme un enfant; repetait-elle en serrant la lettre dans ses mains
+agitees de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce
+qu'il dit la, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils
+savait deja dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crie quand on l'a emporte.
+Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus.
+
+Therese etait surexcitee, et, son emotion s'emparant du plus douloureux
+des pretextes, elle fondit en larmes.
+
+--Vous m'avez appelee? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu!
+qu'est-ce que vous avez donc? Vous voila dans les pleurs comme
+autrefois!
+
+--Rien, rien, laisse-moi, repondit Therese. Si quelqu'un vient pour me
+voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux etre seule. Je suis
+malade.
+
+Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher a pas
+furtifs le long de la haie.
+
+--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma
+maitresse pleure; mais ca doit etre votre faute, vous lui faites des
+peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon!
+
+Catherine, malgre tout son respect et son devouement pour Therese, etait
+persuadee que Laurent etait son amant.
+
+--Elle pleure? s'ecria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle?
+
+Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de
+Therese, qui sanglotait dans le salon, la tete dans ses mains.
+
+Laurent eut ete transporte de joie de la voir ainsi s'il eut ete le roue
+que parfois il voulait paraitre; mais le fond de son coeur etait
+admirablement bon, et Therese avait sur lui l'influence secrete de le
+ramener a sa veritable nature. Les larmes dont elle etait baignee lui
+firent donc une peine reelle et profonde. Il la supplia a genoux d'oublier
+encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa
+raison.
+
+--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez
+notre amitie defunte, je jure de la faire revivre plutot que de vous
+causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Therese, ma
+soeur cherie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de
+vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste
+decouverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me
+guerir par la patience et la pitie. J'y ferai tous mes efforts, je vous en
+fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je
+crois qu'il ne m'en coutera pas tant que vous pourriez le craindre, car je
+ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en verite,
+je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il etre apres la vie que j'ai
+menee et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'ame que
+j'eprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur
+et prenez tout le mien. Acceptez d'etre aimee de moi, et ne me dites plus
+que c'est pour vous un outrage, car mon desespoir, c'est de voir que vous
+me meprisez trop pour me permettre que, meme en reve, j'aspire a vous...
+Cela me rabaisse tant a mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer
+ce malheureux qui vous repugne moralement. Relevez-moi plutot du bourbier
+ou j'etais tombe, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir
+digne de vous. Oui, laissez-moi une esperance! si faible qu'elle soit,
+elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Therese! La
+seule idee de travailler pour vous paraitre meilleur me donne deja de la
+force, je le sens; ne me l'otez pas. Que vais-je devenir si vous me
+repoussez? Je vais redescendre tous les degres que j'ai montes depuis que
+je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitie sera perdu pour moi.
+Vous aurez essaye de guerir un malade, et vous aurez fait un mort! Et
+vous-meme alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre
+oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menee a meilleure
+fin? Soyez pour moi une soeur de charite qui ne se borne pas a panser un
+blesse, mais qui s'efforce de reconcilier son ame avec le ciel. Voyons,
+Therese, ne me retirez pas vos mains loyales, ne detournez pas votre tete,
+si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne
+m'ayez, sinon permis, du moins pardonne de vous aimer!
+
+Therese dut accepter cette effusion comme serieuse, car Laurent etait de
+bonne foi. Le repousser avec defiance eut ete un aveu de la tendresse trop
+vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est deja
+vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-etre le fut-elle
+sincerement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle
+n'etait pas mal inspiree par sa faiblesse meme. Rompre en ce moment, c'eut
+ete provoquer de terribles emotions qu'il valait mieux apaiser, sauf a
+detendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait etre
+l'affaire de quelques jours. Laurent etait si mobile et passait si
+brusquement d'un extreme a l'autre!
+
+Ils se calmerent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre a oublier
+l'orage, et meme s'efforcant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement
+sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation etait
+essentiellement modifiee, et l'intimite avait fait un pas de geant. La
+crainte de se perdre les avait rapproches, et, tout en se jurant que rien
+n'etait change entre eux quant a l'amitie, il y avait dans toutes leurs
+paroles et dans toutes leurs idees une langueur de l'ame, une sorte de
+fatigue attendrie qui etait deja l'abandon de l'amour!
+
+Catherine, en apportant le the, acheva de les remettre ensemble, comme
+elle disait, par ses naives et maternelles preoccupations.
+
+--Vous feriez mieux, dit-elle, a Therese, de manger une aile de poulet que
+de vous creuser l'estomac avec ce the!--Savez-vous, dit-elle a Laurent en
+lui montrant sa maitresse, qu'elle n'a pas touche a son
+diner?
+
+--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'ecria Laurent. Ne dites pas non, Therese,
+il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez
+malade?
+
+Et, comme Therese refusait de manger, car elle n'avait reellement pas faim,
+il pretendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait a insister,
+avoir faim lui-meme, et cela etait vrai, car il avait oublie de diner. Des
+lors Therese se fit un plaisir de lui donner a souper, et ils mangerent
+ensemble pour la premiere fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste
+de Therese, n'etait pas un fait insignifiant. Manger tete a tete surtout
+est une grande source d'intimite. C'est la satisfaction en commun d'un
+besoin de l'etre materiel, et, quand on y cherche un sens plus eleve,
+c'est une communion comme le mot l'indique.
+
+Laurent, dont les idees prenaient volontiers un tour poetique au milieu
+meme de la plaisanterie, se compara en riant a l'enfant prodigue, pour qui
+Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se
+presentait sous la forme d'un mince poulet, preta naturellement a la
+gaiete des deux amis. C'etait si peu pour l'appetit du jeune homme, que
+Therese s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guere de ressources, et
+Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mit en peine. On
+deterra au fond d'une armoire un enorme pot de gelee de goyaves. C'etait
+un present de Palmer que Therese n'avait pas songe a entamer, et que
+Laurent entama profondement, tout en parlant avec effusion de cet
+excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'etre jaloux, et que
+desormais il aimait de tout son coeur.
+
+--Vous voyez, Therese, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi,
+il faut gater les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traites par
+la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur
+n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel!
+
+Quand vint le the, Laurent s'apercut qu'il avait devore en egoiste, et que
+Therese, en faisant semblant de manger, n'avait rien mange du tout. Il se
+reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il
+voulut lui-meme faire le the et servir Therese. C'etait la premiere fois
+de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un
+plaisir delicat dont il eprouva naivement la surprise.
+
+--A present, dit-il a Therese en lui presentant sa tasse a genoux, je
+comprends qu'on puisse etre domestique et aimer son etat. Il ne s'agit que
+d'aimer son maitre.
+
+De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extreme.
+Laurent avait dans les manieres, et meme dans l'attitude du corps, une
+certaine roideur dont il ne se departait meme pas avec les femmes du
+monde. Il les servait avec la froideur ceremonieuse de l'etiquette. Avec
+Therese, qui faisait les honneurs de son petit interieur en bonne femme et
+en artiste enjouee, il avait toujours ete prevenu et choye sans avoir a
+rendre la pareille. Il y eut eu manque de gout et de savoir-vivre a se
+faire l'homme de la maison. Tout a coup, a la suite de ces pleurs et de
+ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendit compte, se
+trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il
+s'emparait d'inspiration, sans que Therese, surprise et attendrie, put s'y
+opposer. Il semblait qu'il fut chez lui, et qu'il eut conquis le privilege
+de soigner la dame du logis, en bon frere ou en vieux ami. Et Therese,
+sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire
+avec de grands yeux etonnes, se demandant si jusque-la elle ne s'etait pas
+radicalement trompee en prenant cet enfant tendre et devoue pour un homme
+hautain et sombre.
+
+Cependant Therese reflechit durant la nuit; mais, le lendemain matin,
+Laurent qui, sans rien premediter, ne voulait pas la laisser respirer, car
+il ne respirait plus lui-meme, lui envoya des fleurs magnifiques, des
+friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux,
+qu'elle ne put se defendre d'en etre touchee. Il se disait le plus heureux
+des hommes, il ne desirait rien de plus que son pardon, et, du moment
+qu'il l'avait obtenu, il etait le roi du monde. Il acceptait toutes les
+privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fut pas prive de voir et
+d'entendre son amie. Cela seul etait au-dessus de ses forces; tout le
+reste n'etait rien. Il savait bien que Therese ne pouvait pas avoir
+d'amour pour lui, ce qui ne l'empechait pas, dix lignes plus bas, de dire:
+"Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?"
+
+Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour,
+avec une candeur dont, a coup sur, il etait dupe lui-meme, entourant
+Therese de soins exquis, travaillant de tout son coeur a lui donner
+confiance dans la chastete de leurs relations, et a chaque instant lui
+parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant a la
+distraire quand il la voyait inquiete, a l'egayer quand il la voyait
+triste, a l'attendrir sur lui-meme quand il la voyait severe, il l'amena
+insensiblement a n'avoir pas d'autre volonte et d'autre existence que les
+siennes.
+
+Rien n'est perilleux comme ces intimites ou l'on s'est promis de ne pas
+s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas a l'autre une
+secrete repulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie
+independante et de leurs occupations, qui les obligent souvent
+d'abandonner le convenu social, sont plus exposes a ces dangers que ceux
+qui vivent dans le regle et dans le positif. On doit donc leur pardonner
+des entrainements plus soudains et des impressions plus fievreuses.
+L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est generalement plus indulgente
+pour ceux qui errent forcement dans la tempete que pour ceux que berce un
+calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration,
+et il faut bien que ce feu qui deborde pour les plaisirs et les
+enthousiasmes du public arrive a les consumer eux-memes. On les plaint
+alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs desastres et leurs
+catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit a sa brave et
+douce compagne:
+
+--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de
+chagrin. Et ce fameux poete qui disait de si belles choses, il s'est
+suicide. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-la finissent mal.
+C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux...
+
+Et le bon bourgeois a raison.
+
+Therese avait pourtant vecu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour
+cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusee, du moins en
+laborieuse ouvriere, travaillant des le matin, et ne s'enivrant pas de
+plaisir ou de langueur a la fin de sa journee. Elle avait de continuelles
+aspirations a la vie domestique et reglee; elle aimait l'ordre, et, loin
+d'afficher le mepris pueril que certains artistes prodiguaient a ce qu'ils
+appelaient dans ce temps-la la gent epiciere, elle regrettait amerement de
+n'avoir pas ete mariee dans ce milieu mediocre et sur, ou, au lieu de
+talent et de renommee, elle eut trouve l'affection et la securite. Mais on
+ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas
+les seuls imprudents que la destinee foudroie.
+
+
+
+
+V
+
+
+Therese n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et
+libertin que l'on attribue a ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa
+volonte, apres des nuits de meditation douloureuse, qu'elle lui dit:
+
+--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus a ce point ou la
+faute a commettre est l'inevitable reparation d'une serie de fautes
+commises. J'ai ete coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence egoiste
+de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-meme, en restant
+ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierte...
+Ecoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la
+force dont elle etait capable, ne me retire jamais cette main-la et,
+quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas
+oublier qu'avant d'etre ta maitresse, j'ai ete _ton ami_. Je me le suis
+dit des le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi
+pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-la ne pouvait
+pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette
+liaison, melee pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le
+dessus. Je te demande seulement, si tu viens a te lasser de mon amour
+comme te voila lasse de mon amitie, de te rappeler que ce n'est pas un
+instant de delire qui m'a jetee dans tes bras, mais un elan de mon coeur
+et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupte.
+Je ne suis pas superieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le
+droit de me croire invulnerable; mais je t'aime si ardemment et si
+saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais du etre
+sauve par ma force. Apres avoir cru que cette force t'etait bonne, qu'elle
+t'apprenait a decouvrir la tienne et a te purifier d'un mauvais passe, te
+voila persuade du contraire, a tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire,
+en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je resiste, que tu
+sois pret a me hair et a retourner a la debauche, en blasphemant meme
+notre pauvre amitie. Eh bien, j'offre a Dieu pour toi le sacrifice de ma
+vie. Si je dois souffrir de ton caractere ou de ton passe, soit. Je serai
+assez payee si je te preserve du suicide que tu etais en train d'accomplir
+quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tente, et
+Dieu me pardonnera un devouement inutile, lui qui sait combien il est
+sincere!
+
+Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les
+premiers jours de cette union. Il s'etait eleve au-dessus de lui-meme, il
+avait des elans religieux, il benissait sa chere maitresse de lui avoir
+fait connaitre enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant reve,
+et dont il s'etait cru a jamais desherite par sa faute. Elle le retrempait,
+disait-il, dans les eaux de son bapteme, elle effacait en lui jusqu'au
+souvenir de ses mauvais jours. C'etait une adoration, une extase, un
+culte.
+
+Therese y crut naivement. Elle s'abandonna a la joie d'avoir donne toute
+cette felicite et rendu toute cette grandeur a une ame d'elite. Elle
+oublia toutes ses apprehensions et en sourit comme de reves creux qu'elle
+avait pris pour des raisons. Ils s'en moquerent ensemble; ils se
+reprocherent de s'etre meconnus et de ne s'etre pas jetes au cou l'un de
+l'autre des le premier jour, tant ils etaient faits pour se comprendre, se
+cherir et s'apprecier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons.
+Therese etait rajeunie de dix ans. C'etait un enfant plus enfant que
+Laurent lui-meme; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une
+existence ou il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose.
+
+Pauvre Therese! son ivresse ne dura pas huit jours entiers.
+
+D'ou vient cet effroyable chatiment inflige a ceux qui ont abuse des
+forces de la jeunesse, et qui consiste a les rendre incapables de gouter
+la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le
+jeune homme qui se trouve lance sans frein dans le monde avec d'immenses
+aspirations, et qui se croit capable d'eteindre tous les fantomes qui
+passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son peche est-il autre
+chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que
+l'exercice de la vie doit etre un eternel combat contre soi-meme? Il en
+est vraiment qui sont a plaindre, et qu'il est difficile de condamner, a
+qui ont peut-etre manque un guide, une mere prudente, un ami serieux, une
+premiere maitresse sincere. Le vertige les a saisis des leurs premiers pas;
+la corruption s'est jetee sur eux comme sur une proie pour faire des
+brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'ame, pour faire des insenses
+de ceux qui se debattaient, comme Laurent, entre la fange de la realite et
+l'ideal de leurs reves.
+
+Voila ce que disait Therese pour continuer a aimer cette ame souffrante,
+et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter.
+
+Le septieme jour de leur bonheur fut irrevocablement le dernier. Ce
+chiffre nefaste ne sortit jamais de la memoire de Therese. Des
+circonstances fortuites avaient concouru a prolonger cette eternite de
+joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'etait venu voir
+Therese, elle n'avait pas de travail trop presse; Laurent promettait de se
+remettre a l'ouvrage des qu'il pourrait reprendre possession de son
+atelier, envahi par des ouvriers a qui il en avait confie la reparation.
+La chaleur etait ecrasante a Paris; il fit a Therese la proposition
+d'aller passer quarante-huit heures a la campagne, dans les bois. C'etait
+le septieme jour.
+
+Ils partirent en bateau, et arriverent le soir dans un hotel, d'ou, apres
+le diner, ils sortirent pour courir la foret par un clair de lune
+magnifique. Ils avaient loue des chevaux et un guide, lequel les ennuya
+bientot par son baragouin pretentieux. Ils avaient fait deux lieues et se
+trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il
+proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir a pied, quand
+meme il serait un peu tard.
+
+--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Therese, nous ne passerions pas toute
+la nuit dans la foret: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que
+tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble.
+
+Ils resterent seuls, et c'est alors que se passa une scene bizarre,
+presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivee.
+Ils etaient montes sur le haut du rocher et s'etaient assis sur la mousse
+epaisse dessechee par l'ete. Laurent regardait le ciel splendide ou la
+lune effacait la clarte des etoiles. Deux ou trois des plus grosses
+brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renverse sur le dos, Laurent les
+contemplait.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est a peu pres
+au-dessus de ma tete; elle a l'air de me regarder.
+
+--C'est Vega, repondit Therese.
+
+--Tu sais donc le nom de toutes les etoiles, toi, savante?
+
+--A peu pres. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en
+sauras autant que moi, quand tu voudras.
+
+--Non, merci; j'aime mieux decidement ne pas savoir: j'aime mieux leur
+donner des noms a ma fantaisie.
+
+--Et tu as raison.
+
+--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracees la-haut et
+faire des combinaisons de groupes a mon idee que de marcher dans le
+caprice des autres. Apres tout, peut-etre ai-je tort, Therese! Tu aimes
+les sentiers frayes, toi, n'est-ce pas?
+
+--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes
+de sept lieues!
+
+--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que
+moi!
+
+--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler.
+
+--Avise-toi d'en avoir pour me laisser la! Mais ne parlons pas de nous
+quitter: ce mot-la ferait pleuvoir!
+
+--Eh! qui donc y songe? Ne le repete pas, ton affreux mot!
+
+--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'ecria-t-il en se levant
+brusquement.
+
+--Qu'as-tu et ou vas-tu? lui dit-elle.
+
+--Je ne sais pas, repondit-il. Ah! si! a propos... Il y a par la un echo
+extraordinaire, et, la derniere fois que j'y suis venu avec la petite...
+tu ne tiens pas a savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir a
+l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait la-bas sur le tertre qui est
+vis-a-vis de nous.
+
+Therese ne repondit rien. Il s'apercut que ce souvenir intempestif d'une
+de ses mauvaises connaissances n'etait pas delicat a jeter au milieu d'une
+romantique veillee avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui etait-il
+revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui etait-il arrive
+au bord des levres? Il fut mortifie de cette maladresse; mais, au lieu de
+s'en accuser naivement et de la faire oublier par des torrents de tendres
+paroles qu'il savait bien tirer de son ame quand la passion l'inspirait,
+il n'en voulut pas avoir le dementi, et demanda a Therese si elle voulait
+chanter pour lui.
+
+--Je ne pourrais pas, lui repondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que
+je n'etais montee a cheval, je me sens un peu oppressee.
+
+--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Therese, cela me fera tant de
+plaisir!
+
+Therese etait trop fiere pour avoir du depit, elle n'avait que du chagrin.
+Elle detourna la tete et feignit de tousser.
+
+--Allons, dit-il en riant, vous n'etes qu'une faible femme! Et puis vous
+ne croyez pas a mon echo, je vois cela. Je veux vous le faire entendre.
+Restez ici. Je grimpe la-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espere, de
+rester seule cinq minutes?
+
+--Non, repondit tristement Therese, je n'ai pas du tout peur.
+
+Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui
+le separait de celui ou ils etaient; mais ce ravin etait plus creux qu'il
+ne le paraissait. Quand Laurent, apres en avoir descendu la moitie, vit le
+chemin qui lui restait a faire, il s'arreta, craignant de laisser Therese
+seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne
+l'avait pas rappele.
+
+--Non, pas du tout! lui cria-t-elle a son tour, ne voulant pas contrarier
+sa fantaisie.
+
+Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tete de Laurent; il
+prit ce _pas du tout_ pour une durete, et se remit a descendre, mais moins
+vite et en revant.
+
+--Je l'ai blessee, dit-il, et la voila qui me boude, comme du temps ou
+nous jouions au frere et a la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces
+humeurs-la, a present qu'elle est ma maitresse? Mais pourquoi l'ai-je
+blessee? J'ai eu tort assurement, mais c'est sans le vouloir. Il est bien
+impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passe dans la
+memoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une
+mortification pour moi? Que lui importe mon passe, puisqu'elle m'a accepte
+comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui
+arrivera-t-il jamais a elle-meme de me parler de ce drole qu'elle a aime
+et dont elle s'est crue la femme? Malgre elle, Therese se souviendra
+aupres de moi des jours qu'elle a vecu sans moi, et lui en ferai-je un
+crime?
+
+Laurent se repondit aussitot a lui-meme:
+
+--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et
+j'aurais du lui en demander pardon tout de suite.
+
+Mais deja il etait arrive a ce moment de fatigue morale ou l'ame est
+rassasiee d'enthousiasme, ou l'etre farouche et faible que nous sommes
+tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-meme.
+
+--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore
+s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle etre heureuse et confiante
+huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore
+plus de la sienne a faire de si peu une si grosse affaire et a me gater
+cette belle nuit de poesie que je m'etais arrangee avec elle dans un des
+plus beaux endroits du monde. J'y suis deja venu avec des libertins et des
+filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je
+conduite ou je n'aurais pas retrouve ces facheux souvenirs? A coup sur,
+ils ne m'enivrent guere, et il y a presque de la cruaute a me les
+reprocher...
+
+En repondant ainsi dans son coeur aux reproches que Therese lui adressait
+probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallee, ou il se sentit
+trouble et fatigue comme a la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe
+dans un mouvement de lassitude et de depit. Il y avait sept jours entiers
+qu'il ne s'etait appartenu; il subissait le besoin de se reconquerir et de
+se croire seul et indompte un instant.
+
+De son cote Therese etait navree et effrayee en meme temps. Pourquoi le
+mot _se quitter_ avait-il ete jete par lui tout a coup comme un cri aigre
+au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? a quel
+propos? en quoi l'avait-elle provoque? Elle cherchait en vain. Laurent
+lui-meme n'eut pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi etait
+grossierement cruel, et combien il devait etre irrite pour l'avoir dit,
+cet homme d'une education exquise! Mais d'ou lui venait cette colere?
+portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des
+paroles d'egarement et de malediction?
+
+Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'a ce qu'il fut
+entre dans l'ombre epaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'etonnait
+du temps qu'il lui fallait pour reparaitre sur le versant de l'autre
+monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait etre tombe dans quelque
+precipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain
+herbu, herisse de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de
+l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable detresse monta jusqu'a elle, un
+cri rauque, affreux, desespere, qui lui fit dresser les cheveux sur la
+tete.
+
+Elle s'elanca comme une fleche dans la direction de la voix. S'il y eut eu,
+ en effet, un abime, elle s'y fut precipitee sans reflexion; mais ce
+n'etait qu'une pente rapide ou elle glissa plusieurs fois sur la mousse et
+dechira sa robe aux buissons. Rien ne l'arreta; elle arriva, sans savoir
+comment, aupres de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agite d'un
+tremblement convulsif.
+
+--Ah! te voila, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de
+venir! j'y serais mort!
+
+Et, comme don Juan apres la reponse de la statue, il ajouta d'une voix
+apre et brusque: _Sortons d'ici!_
+
+Il l'entraina sur le chemin, marchant a l'aventure et ne pouvant rendre
+compte de ce qui lui etait arrive.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans
+une clairiere. Ils ne savaient ou ils etaient; le sol etait seme de roches
+plates qui ressemblaient a des tombes, et entre lesquelles poussaient au
+hasard des genevriers qu'on eut pu prendre, la nuit, pour des
+cypres.
+
+--Mon Dieu! dit tout a coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetiere?
+Pourquoi m'amenes-tu ici?
+
+--Ce n'est, repondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traverse
+beaucoup de pareils ce soir. S'il te deplait, ne nous y arretons pas,
+rentrons sous les grands arbres.
+
+--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinee me jette
+dans ces idees de mort, autant vaut les braver et en epuiser l'horreur.
+Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Therese? Tout ce
+qui ebranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins apre.
+Quand une tete doit tomber sur l'echafaud, la foule va regarder, et c'est
+tout naturel. Il n'y a pas que les emotions douces qui nous fassent vivre:
+il nous en faut d'epouvantables pour nous faire sentir l'intensite de la
+vie.
+
+Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Therese
+n'osait l'interroger et s'efforcait de le distraire; elle voyait bien
+qu'il venait d'avoir un acces de delire. Enfin il se remit assez pour
+vouloir et pouvoir le raconter.
+
+Il avait eu une hallucination. Couche sur l'herbe, dans le ravin, sa tete
+s'etait troublee. Il avait entendu l'echo chanter tout seul, et ce chant,
+c'etait un refrain obscene. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour
+se rendre compte du phenomene, il avait vu passer devant lui, sur la
+bruyere, un homme qui courait, pale, les vetements dechires, et les
+cheveux au vent.
+
+--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me
+dire que c'etait un promeneur attarde, surpris et poursuivi par des
+voleurs, et meme j'ai cherche ma canne pour aller a son secours; mais la
+canne s'etait perdue dans l'herbe, et cet homme avancait toujours vers
+moi. Quand il a ete tout pres, j'ai vu qu'il etait ivre, et non pas
+poursuivi. Il a passe en me jetant un regard hebete, hideux, et en me
+faisant une laide grimace de haine et de mepris. Alors j'ai eu peur, et je
+me suis jete la face contre terre, car cet homme ... c'etait moi!
+
+"Oui, c'etait mon spectre, Therese! Ne sois pas effrayee, ne me crois pas
+fou, c'etait une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans
+l'obscurite. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine,
+ je n'avais vu celle-la que dans mon imagination; mais qu'elle etait nette,
+ horrible, effrayante! C'etait moi avec vingt ans de plus, des traits
+creuses par la debauche ou la maladie, des yeux effares, une bouche
+abrutie, et, malgre tout cet effacement de mon etre, il y avait dans ce
+fantome un reste de vigueur pour insulter et defier l'etre que je suis a
+present. Je me suis dit alors: "O mon Dieu! est-ce donc la ce que je serai
+dans mon age mur?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai
+exprimes malgre moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme
+dont je me croyais delivre? Le spectre de la debauche ne veut pas lacher
+sa proie, et, jusque dans les bras de Therese, il viendra me railler et me
+crier: _Il est trop tard!_"
+
+"Alors je me suis leve pour te joindre, ma pauvre Therese. Je voulais te
+demander grace pour ma misere et te supplier de me preserver; mais je ne
+sais pendant combien de minutes ou de siecles j'aurais tourne sur moi-meme
+sans pouvoir avancer, si tu n'etais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de
+suite, Therese: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti delivre.
+
+Il etait difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait
+une chose qu'il avait reellement eprouvee, ou s'il avait mele ensemble,
+dans son cerveau, une allegorie nee de ses reflexions ameres et une image
+entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant a Therese qu'il ne
+s'etait pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'etait toujours rendu compte du
+lieu ou il etait et du temps qui s'ecoulait; mais cela meme etait
+difficile a constater. Therese l'avait perdu de vue, et, quant a elle, le
+temps lui avait semble mortellement long.
+
+Elle lui demanda s'il etait sujet a ces hallucinations.
+
+--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai ete ivre que d'amour depuis
+quinze jours que tu es a moi.
+
+--Quinze jours! dit Therese etonnee.
+
+--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois
+bien que je n'ai pas encore ma tete. Marchons, cela me remettra tout a
+fait.
+
+--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser a rentrer.
+
+--Eh bien, que faisons-nous?
+
+--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos a notre point
+de depart.
+
+--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher?
+
+--Non, mais prenons a droite.
+
+--C'est tout le contraire.
+
+Therese insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas demordre,
+et meme il s'emporta et parla d'un ton irrite, comme s'il y eut eu la
+matiere a dispute. Therese ceda et le suivit ou il voulut aller. Elle se
+sentait brisee d'emotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler
+d'un ton qu'elle n'eut jamais voulu prendre avec Catherine, meme quand la
+bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le
+sentait malade; mais cet etat d'excitation douloureuse ou elle le voyait
+l'effrayait d'autant plus.
+
+Grace a l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la foret,
+marcherent pendant quatre heures, et ne rentrerent qu'au point du jour. La
+marche dans le sable fin et lourd de la foret est tres-penible. Therese ne
+pouvait plus se trainer, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne
+songeait point a ralentir le pas par egard pour elle. Il allait devant,
+pretendant toujours decouvrir la bonne voie, lui demandant de temps a
+autre si elle etait lasse, et ne devinant pas qu'en repondant: "Non," elle
+voulait lui oter le regret d'etre cause de cette mesaventure.
+
+Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait ete pourtant rudement
+secoue par cette crise etrange; mais c'est le propre des temperaments
+nerveux a l'exces de se remettre comme par magie. Therese eut meme
+l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces epreuves terribles, c'est
+elle qui se trouvait brisee, tandis qu'il semblait avoir pris une force
+nouvelle.
+
+Elle n'avait pas dormi, s'attendant a le voir envahi par quelque grave
+maladie; mais il prit un bain et se sentit tres-dispos pour recommencer la
+promenade. Il paraissait avoir oublie combien cette veillee avait ete
+facheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaca vite chez
+Therese. Revenue a Paris, elle crut que rien n'etait change entre eux;
+mais, le soir meme, Laurent eut le caprice de faire la charge de Therese
+avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la foret, lui avec
+son air effare et distrait, elle avec sa robe dechiree et le corps brise
+de fatigue. Les artistes sont tellement habitues a faire la charge les uns
+des autres, que Therese s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eut aussi
+de la facilite et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eut voulu pour
+rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans
+un sens comique cette scene nocturne qui l'avait torturee, elle en eut du
+chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'ame ne peuvent jamais
+avoir de cote risible.
+
+Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore.
+Il ecrivit sous sa figure: _Perdu dans la foret et dans l'esprit de sa
+maitresse_, et sous la figure de Therese: _Le coeur aussi dechire que la
+robe_. La composition fut intitulee: _Lune de miel dans un cimetiere_.
+Therese s'efforca de sourire; elle loua le dessin, qui, malgre sa
+bouffonnerie, sentait la main du maitre, et ne fit aucune reflexion sur le
+triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eut mieux fait, des le
+commencement, d'exiger que Laurent ne laissat pas courir sa gaiete au
+hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce
+qu'elle eut peur qu'il ne fut encore malade et pris de delire au milieu de
+sa lugubre plaisanterie.
+
+Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si
+la vie douce et reglee qu'elle voulait donner a son ami etait reellement
+l'hygiene qui convenait a cette organisation exceptionnelle. Elle lui
+avait dit:
+
+--Tu t'ennuieras quelquefois peut-etre; mais l'ennui repose du vertige, et,
+ quand la sante morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu
+connaitras la veritable gaiete.
+
+Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui,
+mais il lui etait impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices
+amers et bizarres. Il s'etait fait une vie de hauts et de bas perpetuels.
+Les brusques transitions de la reverie a l'exaltation et de la nonchalance
+absolue aux exces bruyants etaient devenues un etat normal dont il ne
+pouvait plus se passer. Le bonheur delicieusement savoure pendant quelques
+jours arrivait a l'irriter comme la vue de la mer par un calme
+plat.
+
+--Tu es heureuse, disait-il a Therese, de te reveiller tous les matins
+avec le coeur a la meme place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est
+comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'etais enfant: elle
+le retrouvait tantot a mes pieds, tantot par terre.
+
+Therese se dit que la serenite ne pouvait venir tout d'un coup a cette ame
+troublee et qu'il fallait l'y habituer par degres. Pour cela, il ne
+fallait pas l'empecher de retourner quelquefois a la vie active: mais que
+faire pour que cette activite ne fut pas une souillure, un coup mortel
+porte a leur ideal? Therese ne pouvait pas etre jalouse des maitresses que
+Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait
+l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le
+travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser,
+chercher avec lui une issue a cette force. L'issue naturelle eut ete
+l'enthousiasme de l'amour; mais c'etait la encore une excitation apres
+laquelle Laurent eut voulu escalader le troisieme ciel: faute d'en avoir
+la puissance, il regardait du cote de l'enfer, et son cerveau, son visage
+meme, en recevaient un reflet parfois diabolique.
+
+Therese etudia ses gouts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver
+faciles a satisfaire. Laurent etait avide de diversion et d'imprevu; il
+n'etait pas necessaire de le promener dans des enchantements irrealisables,
+il suffisait de le promener n'importe ou, et de lui trouver un amusement
+auquel il ne s'attendit pas. Si, au lieu de lui donner a diner chez elle,
+Therese lui annoncait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient diner
+ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel theatre ou elle
+l'avait prie de la conduire, elle lui demandait tout a coup de la mener a
+un spectacle tout different, il etait ravi de cette distraction inattendue
+et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant a un plan
+quelconque trace d'avance, il eprouvait un insurmontable malaise et le
+besoin de tout denigrer. Therese le traita donc comme un enfant en
+convalescence a qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune
+attention aux inconvenients qui en resultaient pour elle.
+
+Le premier et le plus grave fut de compromettre sa reputation. On la
+disait et on la savait sage. Tout le monde n'etait pas persuade qu'elle
+n'eut pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant
+repandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui
+etait marie en Amerique, elle passait pour avoir ete entretenue par celui
+qu'elle avait bien reellement epouse, et on a vu que Therese aimait mieux
+supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le
+malheureux qu'elle avait aime; mais on s'accordait a la regarder comme
+prudente et raisonnable.
+
+--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalites ni
+de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du
+bien. C'est une femme de tete et qui ne cherche qu'a passer inapercue; ce
+qui ajoute a son merite.
+
+Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commenca a
+s'etonner, et le blame fut d'autant plus severe qu'elle s'en etait
+preservee plus longtemps. Laurent etait fort prise des artistes, mais il
+comptait parmi eux un tres-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gre
+de faire le gentilhomme avec les elegants d'une autre classe, et, de leur
+cote, les amis qu'il avait dans ce monde-la ne comprirent rien a sa
+conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et devoue de Therese
+passa pour un caprice effrene. Une femme chaste eut-elle choisi pour amant,
+parmi les hommes serieux qui l'entouraient, le seul qui eut mene une vie
+dissolue avec toutes les pires devergondees de Paris? Et, pour ceux qui ne
+voulurent pas condamner Therese, la passion violente de Laurent ne parut
+etre qu'une rouerie menee a bonne fin, et dont il etait assez habile pour
+se _depetrer_ quand il en serait las.
+
+Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut deconsideree pour le choix
+qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher.
+
+Telle n'etait pas, a coup sur, l'intention de Therese; mais, avec Laurent,
+bien qu'il eut resolu de l'entourer de respect, il n'y avait guere moyen
+de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde exterieur, et il fallait
+l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en preserver.
+Il etait habitue a voir la foule et a en etre vu. Quand il avait vecu un
+jour dans la retraite, il se croyait tombe dans une cave, et demandait a
+grands cris le gaz et le soleil.
+
+Avec la deconsideration arriva bientot pour Therese un autre sacrifice a
+faire: celui de la securite domestique. Jusque-la, elle avait gagne assez
+d'argent par son travail pour mener une vie aisee; mais ce n'etait qu'a la
+condition d'avoir des habitudes reglees, beaucoup d'ordre dans ses
+depenses et de suite dans ses occupations. L'imprevu qui charmait Laurent
+amena la gene. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le
+sacrifice de ce precieux temps, qui est surtout le capital de
+l'artiste.
+
+Mais tout ceci n'etait que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur
+lequel Therese jetait un voile si epais, que personne ne se doutait de son
+malheur, et que ses amis, scandalises ou peines de sa situation,
+s'eloignaient d'elle en disant:
+
+--Elle est enivree. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien
+vite!
+
+Cela etait tout venu. Therese acquerait tous les jours la triste certitude
+que Laurent ne l'aimait deja plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y
+avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle.
+C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout a fait acquise pour
+tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'etait son reve
+depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une maniere
+inesperee le mirent enfin a meme de le realiser. Il offrit a Therese de
+l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui
+jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait a ce voyage.
+Therese savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans
+reproche. Aussi s'ingenia-t-elle a trouver de l'argent de son cote. Elle
+en vint a bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la
+fin de l'automne.
+
+Laurent s'etait fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver
+le printemps en decembre des qu'il apercevrait la Mediterranee. Il fallut
+en rabattre, et souffrir d'un froid tres-apre durant la traversee de
+Marseille a Genes. Genes lui plut extremement, et, comme il y avait
+beaucoup de peinture a voir, que c'etait la, pour lui, le principal but du
+voyage, il consentit de bonne grace a s'arreter la un ou deux mois, et
+loua un appartement meuble.
+
+Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Therese ne faisait que de
+commencer a s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait
+s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait du
+s'engager envers un marchand de tableaux a lui rapporter plusieurs copies
+de portraits inedits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne
+n'etait pas desagreable; en homme de gout, l'industriel avait designe
+divers portraits de Van Dyck, un a Genes, un autre a Florence, etc. Copier
+ce maitre etait une specialite grace a laquelle Therese avait forme son
+propre talent et gagne de quoi vivre avant de faire le portrait pour son
+compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des
+proprietaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mit,
+une semaine s'ecoula avant qu'elle put commencer la copie designee a
+Genes.
+
+Laurent ne se sentait nullement dispose a copier quoi que ce fut. Il avait
+une individualite trop prononcee et trop ardente pour ce genre d'etude, il
+profitait autrement de la vue des grandes choses. C'etait son droit.
+Pourtant plus d'un grand maitre, trouvant l'occasion toute servie, l'eut
+peut-etre mise a profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et
+pouvait encore apprendre. C'etait l'avis de Therese, qui voyait la aussi
+l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pecuniaires. S'il eut
+daigne copier un Titien, qui etait son maitre de predilection, nul doute
+que le meme industriel a qui Therese avait affaire ne l'eut acquis ou fait
+acquerir par un amateur. Laurent trouva cette idee absurde. Tant qu'il
+avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendit des
+hauteurs de l'art jusqu'a songer au gain. Il laissa Therese absorbee
+devant son modele, la raillant meme un peu d'avance du Van Dyck qu'elle
+allait faire, et cherchant a la decourager de la tache effrayante qu'elle
+osait entreprendre; puis il se mit a errer dans ville, assez soucieux de
+l'emploi de six semaines que Therese lui avait demandees pour mener son
+oeuvre a bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps a perdre
+avec des journees de decembre courtes et sombres, une installation de
+materiel qui ne lui presentait pas toutes les commodites de son atelier de
+Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffee, et des
+volees de badauds en voyage qui, sous pretexte de contempler le
+chef-d'oeuvre, se placaient devant elle ou l'importunaient de leurs
+reflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumee, souffrante, attristee,
+effrayee surtout de l'ennui qu'elle voyait deja creuser les yeux de
+Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour
+l'attendre jusqu'a ce que la faim le fit revenir. Deux jours ne se
+passerent pas sans qu'il lui reprochat d'avoir accepte un travail
+abrutissant, et sans qu'il lui proposat d'y renoncer. N'avait-il pas de
+l'argent pour deux, et d'ou venait donc que sa maitresse refusait de le
+partager avec lui?
+
+Therese tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains
+de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-etre plus pour revenir le
+jour ou il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser
+travailler, et de travailler lui-meme comme il l'entendrait, mais comme
+tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir a conquerir.
+
+Il convint qu'elle avait raison et resolut de s'y mettre. Il deballa ses
+boites, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le
+changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop recente de tant de
+chefs-d'oeuvre differents qui l'avaient vivement emu et qu'il lui fallait
+le temps de digerer en lui-meme, il se sentit frappe d'impuissance
+momentanee, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait
+pas reagir seul. Il lui eut fallu des emotions venant du dehors, une
+magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou
+de la serrure, un chef-d'oeuvre litteraire inconnu sous la main, ou encore
+mieux, une bataille navale dans le port de Genes, un tremblement de terre,
+n'importe quel evenement, delicieux ou terrible, qui l'arrachat a lui-meme,
+et sous l'impulsion duquel il se sentit exalte et renouvele.
+
+Tout a coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une
+mauvaise pensee vint le trouver malgre lui.
+
+--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le
+temps ou il n'aimait pas Therese) la moindre folie suffisait pour me
+ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je revais, de l'argent,
+c'est-a-dire six mois de loisir et de liberte, l'Italie sous les pieds, la
+mer a ma porte, autour de moi une maitresse tendre comme une mere, en meme
+temps qu'elle est un ami serieux et intelligent; et tout cela ne suffit
+pas pour que mon ame revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, a
+coup sur. Je n'avais pas ete gate, et il ne m'en fallait pas tant
+autrefois pour m'etourdir. Quand je pense que la moindre piquette me
+portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus genereux; que le
+moindre minois chiffonne, avec un regard provoquant et une toilette
+problematique, suffisait pour me mettre en gaiete et pour me persuader
+qu'une telle conquete faisait de moi un heros de la regence! Avais-je
+besoin d'un ideal comme Therese? Comment donc ai-je pu me persuader que la
+beaute morale et physique m'etait necessaire en amour? Je savais me
+contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux
+est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beaute pour
+les sens? La veritable est celle qui plait. Celle dont on est rassasie est
+comme si elle n'avait jamais ete. Et puis encore il y a le plaisir du
+changement, et c'est peut-etre la tout le secret de la vie. Changer, c'est
+se renouveler; pouvoir changer, c'est etre libre. L'artiste est-il ne pour
+l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidelite gardee, ou
+seulement la foi promise?
+
+Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour
+les ames en derive. Il eprouva bientot le besoin de les exprimer a
+quelqu'un, et ce quelqu'un fut Therese. Tant pis pour elle, puisque
+Laurent ne voyait qu'elle!
+
+La causerie du soir commencait toujours a peu pres de meme:
+
+--Quelle assommante ville que celle-ci!
+
+Un soir, il ajouta:
+
+--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas etre le modele que
+tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est la
+accrochee depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnee,
+elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermee dans ce
+maussade pays.
+
+--Et pourtant, repondit Therese, elle y a toujours le privilege de la
+beaute, le succes qui survit a la mort, et que la main d'un maitre
+eternise. Toute dessechee qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore
+des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles
+d'ailleurs au merite de la peinture, rester en extase devant cette beaute
+qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant.
+
+--Elle te ressemble, Therese, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je
+ne m'etonne pas de ta passion pour son mysterieux sourire. On dit que les
+artistes creent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies
+choisi les portraits de Van Dyck pour ton ecole d'apprentissage. Il
+faisait grand, mince, elegant et fier comme ta forme.
+
+--Voila des compliments! arrete-toi la, je vois que la moquerie va
+arriver.
+
+--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus,
+moi. Avec toi, il faut tout prendre au serieux: je me conforme a
+l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta defunte
+comtesse doit etre bien lasse d'etre toujours belle de la meme facon. Une
+idee, Therese! un reve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout a
+l'heure. Ecoute.
+
+"Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit
+d'un amour pour une statue de marbre couchee sur un tombeau. Il en devint
+fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait
+de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait
+trouver, l'imbecile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant
+ce squelette, il lui dit: "Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque
+chose qui a vecu, tandis que j'etais epris d'une pierre qui n'a jamais eu
+conscience d'elle-meme."
+
+--Je ne comprends pas, dit Therese.
+
+--Ni moi non plus, repondit Laurent; mais peut-etre qu'en amour la statue
+est ce qu'on edifie dans sa tete, et la momie, ce que l'on ramasse dans
+son coeur.
+
+Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Therese, reveuse et
+triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et ou elle trouva une
+douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types
+effrontes la firent rougir. C'etaient les fantomes du passe qui avaient
+traverse la memoire de Laurent et qui s'etaient colles, peut-etre malgre
+lui, a ces feuilles blanches. Therese, sans rien dire, dechira celle ou
+elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma
+l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit pres du feu, etendit
+son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose.
+
+Laurent ne repondit pas, mais il lui dit:
+
+--Vous etes trop orgueilleuse, ma chere! Si vous eussiez brule tous les
+feuillets qui vous deplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre
+image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: "Tu fais bien;" mais vous
+retirer de la en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez
+jamais l'honneur de me disputer a personne.
+
+--Je vous ai dispute a la debauche, repondit Therese; je ne vous
+disputerai jamais a aucune de ces vestales.
+
+--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le repete; ce n'est pas de l'amour. Moi,
+je vous ai disputee a la sagesse, et je vous disputerais a n'importe
+lequel de ses moines.
+
+--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'etes pas fatigue d'aimer
+la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur?
+
+--Ah! vous avez la memoire des mots, vous!
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprete comme on veut. Avec un mot,
+on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde a ce que l'on
+dit avec vous; le plus prudent serait peut-etre de ne jamais causer
+ensemble.
+
+--En sommes-nous la, mon Dieu? dit Therese; fondant en larmes.
+
+Ils en etaient la. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et
+lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommenca le
+lendemain.
+
+--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette detestable ville? lui
+dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux
+pas! Je ne suis pas ne comme toi avec un petit ressort d'acier dans le
+cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonte
+fonctionne. Je suis un createur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant
+c'est toujours un ressort qui n'obeit a rien et que met en jeu, quand il
+lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de
+quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me deplais quelque part.
+
+--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Therese; a
+moins qu'il ne soit prive de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y
+a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles
+choses a voir, ni interessantes promenades a faire aux environs; ni bons
+livres a consulter, ni personnes intelligentes a entretenir?
+
+--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas a me
+promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que
+je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations a etablir... j'ai
+des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire
+usage!
+
+--Non, je ne sais pas cela; pourquoi?
+
+--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adresse a des gens du
+monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer a
+se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Therese, comme tu ne peux pas
+m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule!
+
+--Dans le jour, puisque je suis forcee de travailler la-bas dans ce
+palais!
+
+--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le
+soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas?
+
+--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux
+_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande.
+
+--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se
+donner au jeu ou aux femmes.
+
+--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la
+galanterie?
+
+--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont
+ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore
+assez creux pour me faire ecouter sans rien dire. Voyons, Therese, veux-tu
+que je me jette dans le monde a nos risques et perils?
+
+--Pas encore, dit Therese; patiente un peu. Helas! je n'etais pas preparee
+a te perdre si tot!
+
+L'accent douloureux et le regard dechirant de Therese irriterent Laurent
+plus que de coutume.
+
+--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramenes toujours a tes fins avec la
+moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Therese. Ne t'en
+repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspere?
+
+--Je m'en repens deja, puisque je t'ennuie, repondit-elle. Fais donc ce
+que tu voudras!
+
+--Ainsi tu m'abandonnes a ma destinee? Es-tu deja lasse de lutter? Tiens,
+ma chere, c'est toi qui ne m'aimes plus!
+
+--Au ton dont tu le dis, il semble que tu desires que cela soit!
+
+Il repondit: "Non;" mais, un instant apres, c'etait _oui_ sous toutes les
+formes. Therese etait trop serieuse, trop fiere, trop pudique. Elle ne
+voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyree. Un mot leste lui
+semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure.
+Elle etait sobre en tout et ne comprenait rien aux appetits capricieux,
+aux fantaisies immoderees. Elle etait la meilleure des deux, a coup sur,
+et, s'il lui fallait des compliments, il etait pret a lui en faire; mais
+s'agissait-il de cela entre eux? La question n'etait-elle pas de trouver
+le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle etait plus gaie, elle avait
+ete _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'etre; elle etait
+maintenant comme un oiseau malade sur son baton, les plumes ebouriffees,
+la tete dans les epaules et l'oeil eteint. Sa figure pale et morne etait
+quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristee des
+restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments,
+il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet interieur lugubre de
+chants bizarres et de joyeux eclats de rire?
+
+--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les epaules?
+Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul.
+Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste!
+
+--Tiens, dit Therese en se levant, partons demain, et advienne que pourra!
+Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-etre pire ailleurs; mais j'irai
+jusqu'au bout de ma tache.
+
+Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'etait donc une tache qu'elle s'etait
+imposee? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-etre
+avait-elle fait a la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui
+manquait plus que d'etre devote!
+
+Il prit son chapeau avec cet air de supreme dedain et de rupture _bien
+troussee_ qui lui etait propre. Il sortit sans dire ou il allait. Il etait
+dix heures du soir. Therese passa la nuit dans des angoisses effroyables.
+Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec
+fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira
+sans bruit chez elle. C'etait la premiere fois qu'ils s'endormaient sans
+se dire un mot d'affection ou de pardon.
+
+Le lendemain, au lieu de retourner a son travail, elle fit ses paquets et
+prepara tout pour le depart. Lui s'eveilla a trois heures de l'apres-midi,
+et lui demanda en riant a quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il
+avait retrouve son assiette. Il s'etait promene la nuit, seul au bord de
+la mer; il avait fait ses reflexions, il etait calme.
+
+--Cette grosse mer grondeuse et rabacheuse m'a impatiente, dit-il
+gaiement. J'ai fait d'abord de la poesie. Je me suis compare a elle. J'ai
+eu envie de me jeter dans son beau sein verdatre!... Et puis j'ai trouve
+la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des
+rochers sur la greve. Si elle n'a pas la force de les detruire, qu'elle se
+taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voila
+charmant ce matin; j'ai resolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe
+avec soin; embrasse-moi, Therese, et ne parlons plus de la sotte soiree
+d'hier. Defaits ces paquets surtout, ote ces malles, vite, que je ne les
+voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en merite plus.
+
+Il y avait bien loin de cette prompte maniere de se reconcilier avec
+lui-meme au temps ou un regard inquiet de Therese suffisait pour lui faire
+plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois
+mois.
+
+Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrive a Genes le matin, vint
+leur demander a diner. Laurent fut enchante de cette diversion. Lui,
+toujours assez froid de manieres avec les autres hommes, il sauta au cou
+de l'Americain en lui disant qu'il etait l'envoye du ciel. Palmer fut plus
+surpris que flatte de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup
+d'oeil jete sur Therese pour voir que ce n'etait pas la l'expansion du
+bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Therese fut
+surprise de l'entendre faire l'eloge de la ville et du pays. Il declara
+meme que les femmes etaient charmantes. D'ou les connaissait-il?
+
+A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se
+retirer aussi.
+
+--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec
+Therese? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout a fait seuls ici. Je
+sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le the.
+
+A onze heures, Laurent n'etait pas rentre. Therese etait fort abattue.
+Elle faisait de vains efforts pour cacher son desespoir. Elle n'etait plus
+inquiete, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien
+voir: il causa encore avec elle pour tacher de la distraire; mais, comme
+Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'etait pas convenable de l'attendre
+passe minuit, il se retira en serrant la main de Therese. Malgre lui, il
+lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'etait pas dupe de son courage
+et qu'il ressentait l'etendue de son desastre.
+
+Laurent arriva en ce moment et vit l'emotion de Therese. A peine fut-il
+seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas
+descendre a la jalousie.
+
+--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous
+que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert.
+
+--Non, ma chere, je ne suis pas absurde a ce point. Du moment que vous
+avez une societe et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte,
+ tout est bien, et je me sens en train de travailler.
+
+--Dieu le veuille! dit Therese. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais,
+si vous vous rejouissez de la societe qui m'est venue, ayez le bon gout de
+ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir.
+
+--De quoi diable vous fachez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous
+devenez d'une susceptibilite par trop ombrageuse, ma chere amie! Quel mal
+y aurait-il a ce que ce bon Palmer fut amoureux de vous?
+
+--Il y en aurait a vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce
+que vous dites.
+
+--Ah! il y aurait du mal... a vous abandonner au danger? Vous voyez bien
+que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas!
+
+--Soit! alors passons nos soirees ensemble et ne recevons personne. Je le
+veux bien, moi. Est-ce convenu?
+
+--Vous etes bonne, ma chere Therese. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous
+et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux
+arrangement.
+
+En effet, Laurent parut revenir a lui-meme. Il entama une bonne etude dans
+son atelier et invita Therese a venir la voir. Quelques jours se passerent
+sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientot Laurent se lassa de
+cette vie reglee, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses
+amis. A peine fut-il arrive pour passer la soiree avec eux, que Laurent
+trouva un pretexte pour sortir et resta dehors jusqu'a minuit.
+
+Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soiree
+sur trois ou quatre a Therese, et quelle soiree! elle eut prefere la
+solitude.
+
+Ou allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde;
+le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenat en
+mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque,
+disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exercait a
+ramer et prenait des lecons d'un pecheur de la cote qu'il allait chercher
+dans la rade. Il pretendait se trouver bien, pour son travail du lendemain,
+d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Therese n'osait
+plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du depit lorsqu'elle
+desirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses reflexions, lorsqu'il
+etait en train de manifester son idee, et il ne voulait pas non plus de
+son silence, qui lui faisait l'effet d'un blame. Elle ne devait voir son
+oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'etre vue. Autrefois il ne
+commencait rien sans lui exposer son idee; maintenant, il la traitait
+comme _un public_.
+
+Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Therese ne s'habituait
+pas a l'inquietude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle
+l'eut exaspere en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien
+qu'elle le guettait et qu'elle cherchait a savoir la verite. Il etait
+impossible qu'elle le suivit elle-meme la nuit dans une ville pleine de
+matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se
+fut abaissee a le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans
+bruit et le regardait dormir. Il semblait accable de fatigue. C'etait
+peut-etre, en effet, une lutte desesperee contre lui-meme qu'il avait
+entreprise pour eteindre, par l'exercice physique, l'exces de sa pensee.
+
+Une nuit, elle remarqua que ses habits etaient fangeux et dechires comme
+s'il eut eu a soutenir une lutte materielle, ou comme s'il eut fait une
+chute. Effrayee, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller;
+il avait une legere entaille au front. Il dormait si profondement, qu'elle
+espera ne pas l'eveiller en lui decouvrant un peu la poitrine pour voir
+s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'eveilla et entra dans une
+colere qui fut pour elle le coup de grace. Elle voulait s'enfuir, il la
+retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant
+avec agitation dans l'appartement, qu'eclairait faiblement une petite
+lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassee dans son ame.
+
+--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-a-vis l'un de l'autre.
+Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimes! Nous nous
+sommes trompes l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-etre
+n'etais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un
+serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractere, mes
+dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'exces, mes illusions sur
+l'amour vrai, me mettraient a votre discretion, et que je ne pourrais
+jamais me reprendre. Pour mener a bonne fin une si perilleuse entreprise,
+il vous eut fallu a vous-meme un plus heureux caractere, plus de patience,
+plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du
+tout, Therese, soit dit sans vous offenser. Vous etes tout d'une piece,
+monotone, tetue et vaine a l'exces de votre pretendue moderation, qui
+n'est que la philosophie des gens a vue courte et a facultes bornees.
+Quant a moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous
+plaira; mais je suis sincere, je ne fais pas de calculs, je me livre sans
+arriere-pensee: c'est pourquoi je me reprends de meme. Ma liberte morale
+est chose sacree, et je ne permets a personne de s'en emparer. Je vous
+l'avais confiee et non donnee, c'etait a vous d'en faire bon usage et de
+savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez
+pas de moi! Je connais ces maneges de la modestie et ces evolutions de la
+conscience des femmes. Le jour ou vous m'avez cede, j'ai compris que vous
+pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes resistances, ces
+larmes de detresse et ces pardons toujours accordes a mes pretentions
+n'etaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le
+pauvre poisson ebloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompee,
+Therese, en feignant d'etre la dupe de cette mouche: c'etait mon droit.
+Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguees
+sans effort et sans hypocrisie; vous etes belle, et je vous desirais! Mais
+une femme n'est qu'une femme, et la derniere de toutes nous donne autant
+de volupte que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicite de
+l'ignorer, et, a present, il faut rentrer en vous-meme. Il faut savoir que
+la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser a mes instincts, qui
+ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas detruire sans me
+detruire avec eux... Ou est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les
+cheveux? Nous nous sommes associes et nous nous quittons, voila tout. Il
+n'est pas besoin de nous hair et de nous decrier pour cela. Vengez-vous en
+comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai
+content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du
+monde. Vous retrouverez vos graces d'autrefois, que vous avez perdues, et
+l'eclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent a veiller pour
+espionner mes demarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'etais;
+et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce
+convenu? Vous ne repondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y
+garde! je n'ai jamais hai, mais je peux tout apprendre, j'ai de la
+facilite, moi, vous savez! Tenez, je me suis collete ce soir avec un
+matelot ivre qui etait deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roue de
+coups, et je n'ai recu qu'une egratignure. Prenez garde que je ne sois
+aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une
+lutte d'aversion et de vengeance, je n'ecrase le diable en personne sans
+lui laisser un de mes cheveux entre les griffes!
+
+Laurent, pale, amer, tour a tour ironique et furieux, les cheveux en
+desordre, la chemise dechiree et le front ensanglante, etait si effrayant
+a voir et a entendre, que Therese sentit tout son amour se changer en
+degout. Elle etait si desesperee de la vie en cet instant, qu'elle ne
+songea pas seulement a avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil ou
+elle s'etait assise, elle laissait couler ce torrent de blasphemes, et,
+tout en se disant que cet insense etait capable de la tuer, elle attendait
+avec un dedain glacial et une indifference absolue le paroxysme de son
+acces.
+
+Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et
+sortit sans lui avoir repondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce
+qu'il avait dit d'atroce a Therese durant cette affreuse nuit. Il le
+pensait dans ce moment-la, ou plutot il parlait sans en avoir conscience.
+Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eut
+rappele, il eut tout desavoue.
+
+Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il etait las
+de l'amour eleve, et aspirait de tout son etre aux funestes enivrements du
+passe. C'etait le chatiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en
+entrant dans la vie, chatiment bien cruel sans doute, et dont on concoit
+qu'il se plaignit avec energie, lui qui n'avait rien premedite et qui
+s'etait jete en riant dans un abime d'ou il croyait pouvoir aisement
+sortir quand il voudrait. Mais l'amour est regi par un code qui semble
+reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est
+cense ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que
+l'enfant se jette dans les griffes de la panthere, croyant pouvoir la
+caresser: la panthere ne tiendra compte de cette innocence; elle devorera
+l'enfant, parce qu'il ne depend pas d'elle de l'epargner. Ainsi des
+poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi
+fatale que l'homme doit _connaitre_ ou _subir_.
+
+Il ne resta dans la memoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que
+la conscience d'avoir eu avec Therese une explication decisive, et le
+vague souvenir de l'avoir vue resignee.
+
+--Tout est peut-etre pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi
+calme qu'il l'avait quittee.
+
+Il fut pourtant effraye de sa paleur.
+
+--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup,
+ mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps.
+
+--Eh bien, Therese, lui dit-il, qu'y a-t-il d'etabli dans nos rapports, a
+present? Y avez-vous reflechi? C'est vous qui deciderez. Devons-nous nous
+quitter avec depit ou rester ensemble sur le pied de l'amitie comme
+_autrefois?_
+
+--Je n'ai aucun depit, repondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous
+vous y plaisez. Moi, j'acheve mon travail, et je retourne en France dans
+quinze jours.
+
+--Mais, d'ici a quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison?
+ne craignez-vous pas qu'on n'en jase?
+
+--Faites ce que vous jugerez a propos. Nous avons ici nos appartements
+independants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun
+besoin; je vous le cede.
+
+--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller
+et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le defendez.
+
+--Je ne vous defends rien, repondit Therese, sinon de croire un seul
+instant que votre maitresse puisse vous pardonner. Quant a votre amie,
+elle est au-dessus d'une certaine sphere de desillusions. Elle espere
+encore pouvoir vous etre utile, et vous la retrouverez toujours quand vous
+aurez besoin d'affection.
+
+Elle lui tendit la main et s'en alla travailler.
+
+Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-meme etait une chose
+qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif
+et les resolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire
+sur lui et qu'elle voulait le ramener a l'amour par l'amitie. Il se promit
+d'etre invulnerable a toute faiblesse, et, pour etre plus sur de lui-meme,
+il resolut de prendre quelqu'un a temoin de la rupture consommee. Il alla
+trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et
+ajouta:
+
+--Si vous aimez Therese comme je le crois, mon cher ami, faites que
+Therese vous aime. Je ne peux pas en etre jaloux, bien au contraire. Comme
+je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle,
+j'en suis certain, vous m'oterez par la un remords que je ne tiens pas a
+conserver.
+
+Laurent fut surpris du silence de Palmer.
+
+--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il.
+Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitie pour vous, de l'estime, et
+meme du respect, si vous voulez. Si vous blamez ma conduite dans tout ceci,
+ dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifference ou de dedain.
+
+--Je ne suis indifferent ni aux chagrins de Therese ni aux votres,
+repondit Palmer. Seulement, je vous epargne des conseils ou des reproches
+qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je
+suis persuade, a present, que le plus grand bonheur et le seul que vous
+puissiez vous donner l'un a l'autre, c'est de vous quitter. Quant a mes
+sentiments personnels pour Therese, je ne vous reconnais pas le droit de
+m'interroger, et quant a ceux que, selon vous, je pourrais parvenir a lui
+inspirer, c'est, apres ce que vous venez de me dire, une supposition que
+vous n'avez plus le droit d'emettre devant moi, encore moins devant elle.
+
+--C'est juste, reprit Laurent d'un air degage, et j'entends fort bien ce
+que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je
+crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gener personne.
+
+Il partit, en effet, apres de froids adieux a Therese, et s'en alla tout
+droit a Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le
+travail, selon son caprice. Il eprouvait une douceur souveraine a se dire:
+
+--Je ferai ce qui me passera par la tete sans que personne en souffre ou
+s'en inquiete. Le pire des supplices quand on n'est pas plus mechant que
+je ne le suis, c'est d'etre fatalement entraine a voir une victime. Allons,
+je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur
+moi!
+
+Sans doute, Therese eut le tort de ne pas lui laisser voir combien etait
+profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de
+fierte. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade desespere, elle
+eut du ne pas reculer devant les grands remedes et les operations
+cruelles. Il eut fallu faire saigner abondamment ce coeur en delire,
+l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour
+douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-etre
+rendu justice a lui-meme. Peut-etre la honte et le repentir eussent-ils
+sauve son ame du crime d'y tuer l'amour de sang-froid.
+
+Mais, apres trois mois d'inutiles efforts, Therese etait rebutee.
+Devait-elle donc tant de devouement a un homme qu'elle n'avait jamais
+desire asservir, qui s'etait impose a elle malgre sa douleur et ses
+tristes previsions, qui s'etait attache a ses pas comme un enfant
+abandonne pour lui crier: "Emmene-moi, garde-moi, ou je vais mourir la, au
+bord du chemin?..."
+
+Et cet enfant la maudissait d'avoir cede a ses cris et a ses pleurs. Il
+l'accusait d'avoir profite de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de
+la liberte. Il s'eloignait d'elle, respirant a pleine poitrine, et disant:
+"Enfin, enfin!"
+
+--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, a quoi bon le faire souffrir?
+N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque
+prouve, helas! que j'etouffais son genie en voulant detruire sa fievre?
+Quand je croyais etre venue a bout de le degouter des exces, n'ai-je pas
+vu qu'il en etait plus avide? Quand je lui ai dit: "Retourne au monde," il
+a craint ma jalousie, et il s'est jete dans la debauche mysterieuse et
+grossiere; il est revenu ivre, avec les habits dechires et du sang sur la
+figure!
+
+Le jour du depart de Laurent, Palmer dit a Therese:
+
+--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir apres lui?
+
+--Non, certes! repondit-elle.
+
+--Je le ramenerais peut-etre!
+
+--J'en serais desolee.
+
+--Vous ne l'aimez donc plus?
+
+--Non, plus du tout.
+
+Il y eut un silence; apres quoi, Palmer reveur reprit:
+
+--Therese, j'ai une nouvelle tres-grave a vous annoncer. J'hesite, parce
+que je crains de vous causer une grande emotion de plus, et vous n'etes
+guere disposee...
+
+--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je
+suis absolument calme et preparee a tout.
+
+--Eh bien, Therese, apprenez que vous etes libre: le comte de *** n'est
+plus.
+
+--Je le savais, repondit Therese. Il y a huit jours que je le sais.
+
+--Et vous ne l'avez pas dit a Laurent?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'a l'instant meme il se fut fait en lui une reaction quelconque.
+Vous savez comme l'imprevu le bouleverse et le passionne. De deux choses
+l'une: ou il eut imagine qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation,
+je voulais l'epouser, et l'effroi d'un lien avec moi eut exaspere son
+aversion, ou il se fut tourne, tout a coup de lui-meme vers l'idee du
+mariage, dans un de ces paroxysmes de devouement qui s'emparent de lui, et
+qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place a un profond
+desespoir ou a une colere insensee. Le malheureux est assez coupable
+envers moi; il n'etait pas necessaire de jeter un appat nouveau a sa
+fantaisie et un motif de plus a son parjure.
+
+--Vous ne l'estimez donc plus?
+
+--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas.
+Peut-etre une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu
+faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de
+la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouve pour moi que nous ne
+devions pas et que nous ne devons plus chercher a nous aimer.
+
+--Et maintenant, Therese, ne songerez-vous pas a tirer avantage de la
+liberte qui vous est rendue?
+
+--Quel avantage puis-je en tirer?
+
+--Vous pouvez vous remarier et connaitre les joies de la famille.
+
+--Mon cher Dick, j'ai aime deux fois dans ma vie, et vous voyez ou j'en
+suis. Il n'est pas dans ma destinee d'etre heureuse. Il est trop tard pour
+chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans.
+
+--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer
+d'amour. Vous venez de subir l'entrainement de la passion, et c'est
+precisement l'age ou les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que
+vous avez souffert, c'est parce que vous avez ete mal aimee que
+l'inextinguible soif du bonheur va se reveiller en vous et vous conduire
+peut-etre, de deceptions en deceptions, dans des abimes plus profonds que
+celui d'ou vous sortez.
+
+--J'espere que non.
+
+--Oui, sans doute, vous esperez; mais vous vous trompez, Therese. Il faut
+tout craindre de votre age, de votre sensibilite surexcitee et du calme
+trompeur ou vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour
+vous cherchera, n'en doutez pas, et, a peine rendue a la liberte, vous
+allez etre poursuivie et obsedee. Votre isolement tenait autrefois en
+respect les esperances de ceux qui vous entouraient; mais, a present que
+Laurent vous a peut-etre fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se
+tenaient pour vos amis vont vouloir etre vos amants. Vous inspirerez des
+passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous
+persuader. Enfin...
+
+--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voila
+qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis
+dechue!
+
+Therese mit ses mains sur sa figure et pleura amerement.
+
+Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui etaient necessaires,
+il avait provoque a dessein ce dechirement. Quand il la vit apaisee, il se
+mit a genoux devant elle.
+
+--Therese, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez
+absoudre mon intention. Therese, je vous aime, je vous ai toujours aimee,
+non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le devouement
+dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence
+gatee et brisee par la faute des autres. Vous etes dechue aux yeux du
+monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour
+Laurent m'a prouve que vous etiez femme, et je vous aime mieux ainsi
+qu'armee de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me
+le persuadais auparavant. Ecoutez-moi, Therese. Je suis un philosophe, moi,
+c'est-a-dire que je consulte la raison et la tolerance plus que les
+prejuges du monde et les subtilites romanesques du sentiment. Dussiez-vous
+devenir la proie des plus funestes egarements, je ne cesserai pas de vous
+aimer et de vous estimer, parce que vous etes de ces femmes qui ne peuvent
+etre egarees que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans
+ces desastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez des
+aujourd'hui un coeur devoue, tranquille et fidele, exempt de ces maladies
+de l'ame qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais
+epoux, un pere, un frere, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, a
+jamais preservee des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Therese,
+j'ose dire que je suis cet homme-la. Je n'ai rien de brillant pour vous
+eblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance
+absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez
+reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidele et a jamais
+rehabilitee. Dites oui, Therese, consentez a m'epouser, et consentez-y
+tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse delicatesse, sans
+mefiance de vous-meme. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de
+croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que
+l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai
+jamais le passe, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sur,
+que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein.
+
+Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Therese ne
+lui connaissait pas. Elle essaya de se defendre de sa confiance; mais
+cette resistance etait, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle
+devait combattre en elle-meme. Elle sentait que Palmer disait la verite,
+mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tache
+effrayante.
+
+--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-meme que je crains. Je ne peux
+plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mere,
+votre patrie, votre consideration, l'honneur de votre nom? Je suis dechue,
+vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je
+suis trop epouvantee de ce que vous voulez affronter pour moi!
+
+Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec energie. Il ne
+laissa pas respirer Therese. Du matin au soir, seul avec elle, il
+multiplia les forces de sa volonte pour la convaincre. Palmer etait un
+homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Therese
+eut raison d'hesiter. Ce qui l'inquietait, c'etait la precipitation avec
+laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant a lui
+par une promesse.
+
+--Vous craignez mes reflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en
+moi la confiance dont vous vous vantez.
+
+--Je crois en votre parole, repondait-il. La preuve c'est que je vous la
+demande; mais je ne suis pas force de croire que vous m'aimez, puisque
+vous ne repondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas
+encore quel nom donner a votre amitie. Quant a moi, je sais que c'est de
+l'amour que j'eprouve, et je ne suis pas de ceux qui hesitent a voir clair
+en eux-memes? L'amour est en moi tres-logique. Il veut fortement. Il
+s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en
+vous jetant dans des reflexions et des reveries ou, malade comme vous
+voila, vous ne verrez peut-etre pas bien vos veritables
+interets.
+
+Therese se sentait presque blessee quand Palmer lui parlait de ses
+interets a elle. Elle voyait trop d'abnegation chez Palmer, et ne pouvait
+souffrir qu'il la crut capable de l'accepter sans vouloir y repondre. Tout
+a coup, elle eut honte d'elle-meme dans ce combat de generosite, ou Palmer
+se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son
+nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entiere. Il
+donnait tout, et, pour toute recompense, il la priait de songer a
+elle-meme.
+
+L'espoir revint donc au coeur de Therese, Cet homme qu'elle avait toujours
+cru positif, et qui affectait encore naivement de l'etre, se revelait a
+elle sous un aspect si imprevu, que son esprit en etait frappe et comme
+ranime au milieu de son agonie. C'etait comme un rayon de soleil au sein
+d'une nuit qu'elle avait juge devoir etre eternelle. Au moment ou, injuste
+et desesperee, elle allait maudire l'amour, il la forcait de croire a
+l'amour et de regarder son desastre comme un accident dont le ciel voulait
+la dedommager. Palmer, d'une beaute froide et reguliere, se transfigurait
+a chaque instant sous le regard etonne, incertain et attendri de la femme
+aimee. Sa timidite, qui donnait a ses premieres ouvertures quelque chose
+de rude, faisait place a l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de
+poesie que Laurent, il n'en arrivait que mieux a la persuasion.
+
+Therese decouvrit l'enthousiasme sous cette ecorce un peu apre de
+l'obstination, et elle ne put s'empecher de sourire avec attendrissement
+en voyant la passion avec laquelle il pretendait poursuivre froidement le
+dessein de la sauver. Elle se sentit touchee et se laissa arracher la
+promesse qu'il exigeait.
+
+Tout a coup, elle recut une lettre d'une ecriture inconnue, tant elle
+etait alteree. Elle eut meme peine a dechiffrer la signature. Elle parvint
+cependant, avec l'aide de Palmer, a lire ces mots:
+
+"J'ai joue, j'ai perdu; j'ai eu une maitresse, elle m'a trompe, je l'ai
+tuee. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Therese.
+
+"LAURENT."
+
+--Partons! dit Palmer.
+
+--O mon ami, je vous aime! repondit Therese en se jetant dans ses bras. Je
+sens maintenant combien vous etes digne d'etre aime.
+
+Ils partirent a l'instant meme. En une nuit, ils arriverent par mer a
+Livourne, et, le soir, ils etaient a Florence. Ils trouverent Laurent dans
+une auberge, non pas mourant, mais dans un acces de fievre cerebrale si
+violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Therese, il la
+reconnut, et s'attacha a elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer
+vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, etouffee. Palmer
+dut l'emporter de la chambre evanouie; mais elle y revint au bout d'un
+instant, et, avec une perseverance qui tenait du prodige, elle passa vingt
+jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne
+la reconnaissait guere que pour l'accabler d'injures grossieres, et, des
+qu'elle s'eloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il
+allait mourir.
+
+Il n'avait heureusement ni tue aucune femme, ni pris aucun poison, ni
+peut-etre perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait ecrit a
+Therese dans l'invasion du delire et de la maladie. Il ne se rappela
+jamais cette lettre, dont elle eut craint de lui parler; il etait assez
+effraye du derangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir
+conscience. Il eut encore bien d'autres reves sinistres, tant que dura sa
+fievre. Il s'imagina tantot que Therese lui versait du poison, tantot que
+Palmer lui mettait des menottes. La plus frequente et la plus cruelle de
+ses hallucinations consistait a voir une grande epingle d'or que Therese
+detachait de sa chevelure et lui enfoncait lentement dans le crane. Elle
+avait, en effet, une telle epingle pour retenir ses cheveux, a la mode
+italienne. Elle l'ota, mais il continua a la voir et a la sentir.
+
+Comme il semblait le plus souvent que sa presence l'exasperat, Therese se
+placait ordinairement derriere son lit, avec le rideau entre eux; mais,
+aussitot qu'il etait question de le faire boire, il s'emportait et
+protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Therese.
+
+--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal!
+Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas a toute heure, sur le
+pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Therese, venez
+donc, j'ai soif: versez-moi le poison.
+
+Therese lui versait le calme et le sommeil. Apres plusieurs jours d'une
+exasperation a laquelle les medecins ne croyaient pas qu'il put resister,
+et qu'ils noterent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et
+resta inerte, brise, continuellement assoupi, mais sauve.
+
+Il etait si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eut conscience,
+et le nourrir a doses si minimes pour que son estomac n'eut pas le moindre
+travail de digestion a faire, que Therese jugea ne devoir pas le quitter
+un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa
+parole d'honneur de la remplacer aupres du malade; mais elle refusa,
+sentant bien que les forces humaines n'etaient pas a l'abri de la surprise
+du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de
+chaque minute ou elle devait porter la cuiller aux levres du malade, sans
+que jamais elle fut vaincue par la fatigue, c'etait elle, non pas un autre,
+que Dieu avait chargee de sauver cette existence fragile.
+
+C'etait elle en effet, et elle la sauva.
+
+Si la medecine, quelque eclairee qu'elle soit, est insuffisante dans des
+cas desesperes, c'est bien souvent parce que le traitement est presque
+impossible a observer d'une maniere absolue. On ne sait pas assez ce
+qu'une minute de besoin ou une minute de plenitude peut apporter de
+perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut
+du moribond, c'est souvent le calme, la tenacite et la ponctualite chez
+ceux qui le soignent.
+
+Enfin, un matin, Laurent s'eveilla comme d'une lethargie, parut surpris de
+voir Therese a sa droite et Palmer a sa gauche, leur tendit une main a
+chacun, et leur demanda ou il etait et d'ou il venait.
+
+On le trompa longtemps sur la duree et l'intensite de son mal, car il
+s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La premiere fois
+qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours
+de sa convalescence, il demanda Therese. On lui repondit qu'elle dormait.
+Il en fut tres-surpris.
+
+--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour?
+
+Therese dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits
+des que l'inquietude fut dissipee.
+
+Peu a peu Laurent apprit a quel point elle s'etait devouee a lui, et il
+vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succedant a tant de
+douleurs. Comme il etait encore trop faible pour s'occuper, Therese
+s'installa pres de lui, tantot lui faisant la lecture, tantot jouant aux
+cartes pour l'amuser, tantot le menant promener en voiture. Palmer etait
+toujours avec eux.
+
+Les forces revenaient a Laurent avec une rapidite aussi extraordinaire que
+son organisation. Son cerveau cependant n'etait pas toujours bien lucide.
+Un jour, il dit a Therese avec humeur, dans un moment ou il se trouvait
+seul avec elle:
+
+--Ah ca! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller?
+
+Therese vit qu'il y avait une lacune dans sa memoire, et ne repondit pas.
+Il fit alors un travail sur lui-meme et ajouta:
+
+--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est
+devoue a moi presque autant que vous-meme; mais enfin je ne suis pas assez
+vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous
+quitter qu'il s'est enferme un mois dans la chambre d'un malade fort
+desagreable. Voyons, Therese, peux-tu me jurer que c'est a cause de moi
+seul?
+
+Therese fut blessee de cette question a bout portant, et de ce _tu_
+qu'elle croyait a jamais retranche de leur intimite. Elle secoua la tete,
+et tacha de parler d'autre chose. Laurent ceda tristement; mais il y
+revint le lendemain; et, comme Therese, le voyant assez fort pour se
+passer d'elle, se disposait a partir, il lui dit avec une surprise
+reelle:
+
+--Mais ou donc allons-nous, Therese? Est-ce que nous ne sommes pas bien
+ici?
+
+Il fallait s'expliquer, car il insistait.
+
+--Mon enfant, lui dit Therese, vous restez ici: les medecins disent qu'il
+vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage
+quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque
+j'ai fini mon travail a Genes, et que mon intention n'est pas, quant a
+present, de voir le reste de l'Italie.
+
+--Fort bien, Therese, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France,
+je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je
+suis sur qu'il ne m'en faut pas davantage pour etre en etat de
+voyager.
+
+Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il etait si
+enfant dans ce moment-la, que Therese retint une larme pres de couler au
+souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle etait forcee
+d'abdiquer.
+
+Elle se remit a le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le
+plus de douceur et de menagement possible, qu'il fallait se quitter pour
+quelque temps.
+
+--Et pourquoi donc se quitter? s'ecria Laurent, est-ce que nous ne nous
+aimons plus?
+
+--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitie
+l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de
+peine, et ta sante n'en pourrait supporter davantage a present. Laissons
+passer le temps necessaire pour que tout soit oublie.
+
+--Mais j'ai oublie, moi! s'ecria Laurent avec une bonne foi attendrissante
+a force d'etre ingenue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait!
+Tu as toujours ete un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux
+pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener,
+Therese! Si tu me laisses ici, j'y perirai d'ennui!
+
+Et, comme Therese montrait une fermete a laquelle il ne s'attendait pas,
+il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une severite
+que dementait toute sa conduite.
+
+--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me
+repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les deteste,
+et ne les ai-je pas assez expies en devenant fou pendant huit ou dix
+jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu
+n'y croirais plus. C'est ma conduite a venir qu'il faut juger, et tu vois
+que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache a toi. Voyons, ma
+Therese, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai
+appelee comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu
+pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer,
+enfermee ici, un mois sur lequel tu as ete vingt nuits et vingt jours sans
+te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, a tes
+beaux yeux cercles de bleu, que tu serais morte a la peine, s'il eut fallu
+en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que
+l'on n'aime plus!
+
+Therese n'osait prononcer le mot fatal. Elle esperait que Palmer viendrait
+rompre ce tete-a-tete, et qu'elle pourrait eviter une scene dangereuse au
+convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour
+l'empecher de sortir, tomba a ses pieds et s'y roula avec desespoir.
+
+--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle,
+assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne
+le peux pas, ce mot ne serait plus la verite. L'amour est fini entre
+nous.
+
+Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eut pu tuer cet
+amour auquel il avait pretendu de pas croire.
+
+--C'est donc Palmer? s'ecria-t-il en brisant une theiere avec laquelle il
+s'etait machinalement verse de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le
+veux, je veux la verite! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas
+etre trompe!
+
+--Trompe! dit Therese en lui prenant les mains pour l'empecher de se les
+dechirer avec ses ongles; trompe! de quel mot vous servez-vous la? Est-ce
+que je vous appartiens? est-ce que, depuis la premiere nuit que vous avez
+passee dehors a Genes, apres m'avoir dit que j'etais votre supplice et
+votre bourreau, nous n'avons pas ete etrangers l'un a l'autre? est-ce
+qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps,
+passe sans retour de votre part, n'ait pas suffi a me rendre maitresse de
+moi-meme?
+
+Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exasperer de sa franchise, se
+calmait et l'ecoutait avec une curiosite avide, elle continua:
+
+--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenee a votre lit
+d'agonie et qui m'a retenue jusqu'a ce jour aupres de vous pour achever
+votre guerison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien
+compris a mon coeur. Ce coeur-la, Laurent, dit-elle en frappant sa
+poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-etre que le votre; mais, vous
+l'avez dit vous-meme souvent autrefois, il reste toujours a la meme place.
+Ce qu'il a aime, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez
+pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez
+inspire, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni
+ma tete ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonte;
+ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux
+disposer pour qui les merite, pour Palmer si bon me semble, et vous
+n'auriez pas une objection a faire, vous qui avez ete le trouver un matin
+pour lui dire:
+
+"--Consolez donc Therese, vous me rendrez service!"
+
+--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes,
+j'ai dit cela! Je l'avais oublie, je me le rappelle a present!
+
+--Ne l'oublie donc plus, dit Therese, qui se remit a lui parler avec
+douceur en le voyant apaise, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est
+une fleur trop delicate pour se relever quand on l'a foulee aux pieds. N'y
+songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste experience que
+tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractere. Tu le trouveras
+le jour ou tu en seras digne. Quant a moi, je ne pourrais plus supporter
+tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mere te
+restera malgre toi et malgre tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitie,
+je ne te le cache pas, et je te le dis precisement pour que tu ne songes
+plus a reconquerir un amour dont tu serais humilie aussi bien que
+moi-meme. Si tu veux que cette amitie, qui t'offense maintenant, te
+redevienne douce, tu n'as qu'a la meriter. Jusqu'a present, tu n'en as pas
+eu l'occasion. Voila qu'elle se presente: profites-en, quitte-moi sans
+faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un
+homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir
+pourquoi.
+
+--Laisse-moi pleurer, Therese, dit Laurent en se mettant a genoux,
+laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitie
+sainte qui a survecu en toi a l'amour brise. Elle ne m'humilie pas comme
+tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme,
+tu sais bien que je ne peux jamais l'etre; mais crois que je peux devenir
+bon. Ah! Therese, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parle
+plus tot comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta
+bonte et de ton devouement, pauvre soeur de charite qui ne peux plus me
+rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Therese, je meritais ce qui
+m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La lecon me servira, je
+t'en reponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai
+comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passe et
+l'avenir!
+
+Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta a
+son cou en l'appelant son frere et son sauveur, et il s'ecria en lui
+montrant Therese:
+
+--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez a l'hotel Meurice,
+la derniere fois que nous nous sommes vus a Paris? "Si vous ne croyez pas
+pouvoir la rendre heureuse, brulez-vous la cervelle ce soir plutot que de
+retourner chez elle!" J'aurais du le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, a
+present, regardez-la, elle est plus changee que moi, la pauvre Therese!
+Elle a ete brisee, et pourtant elle est venue m'arracher a la mort, quand
+elle aurait du me maudire et m'abandonner!
+
+Le repentir de Laurent etait veritable; Palmer en fut vivement attendri. A
+mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une eloquence
+persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Therese, il lui dit:
+
+--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour
+lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guerir l'ame et le corps. Vous avez
+remporte la victoire. Il est sauve; votre pauvre enfant! A present, que
+voulez-vous faire?
+
+--Le quitter pour toujours, repondit Therese, ou, du moins, ne le revoir
+qu'apres des annees. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il
+reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle
+etait ma resolution? C'est parce qu'elle est bien arretee que je retardais
+encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise
+inevitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-la, si elle
+etait mauvaise.
+
+--Y avez-vous bien songe, Therese? dit Palmer reveur. Etes-vous bien sure
+de ne pas faiblir au dernier moment?
+
+--J'en suis sure.
+
+--Cet homme-la me parait irresistible dans la douleur. Il arracherait la
+pitie des entrailles d'une pierre, et pourtant, Therese, si vous lui cedez,
+vous etes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que
+vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant!
+
+--Je le sais, repondit Therese; mais que me dites-vous donc la, mon ami?
+Etes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublie que ma parole vous etait
+engagee?
+
+Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son ame.
+
+Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour
+achever de se retablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas:
+c'etait la verite. Les medecins lui conseillaient meme de ne pas attendre
+les grandes chaleurs.
+
+De toute facon il fut decide que l'on se separerait a Florence. Therese
+n'avait d'autre projet arrete pour elle-meme que d'aller ou Laurent
+n'irait pas; mais, en le voyant si fatigue de la crise de la veille, elle
+dut lui promettre de passer a Florence encore une semaine, afin de
+l'empecher de partir sans avoir recouvre les forces necessaires.
+
+Cette semaine fut peut-etre la meilleure de la vie de Laurent. Genereux,
+cordial, confiant, sincere, il etait entre dans un etat de l'ame ou il ne
+s'etait jamais senti, meme durant les premiers huit jours de son union
+avec Therese. La tendresse l'avait vaincu, penetre, on peut dire envahi.
+Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux
+_Cascines_, aux heures ou la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se
+faisant une joie d'enfant d'aller diner dans la campagne en donnant le
+bras a Therese alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant
+un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Therese avec lui au
+theatre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itineraire de
+son voyage en Suisse. C'etait une grande question de savoir s'il irait par
+Milan ou par Genes. Il se decida enfin pour cette derniere voie, en
+prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre
+ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifie ou affaibli par les
+premieres journees du voyage.
+
+Le jour du depart arriva. Laurent avait fait tous ses preparatifs avec une
+gaiete melancolique. Etincelant de plaisanteries sur son costume, sur son
+bagage, sur la tournure heteroclite qu'il allait avoir avec un certain
+manteau impermeable que Palmer l'avait force d'accepter et qui etait alors
+une nouveaute dans le commerce, sur le baragouin francais d'un domestique
+italien que Palmer lui avait choisi et qui etait le meilleur homme du
+monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les previsions
+et toutes les gateries de Therese, il avait des larmes plein les yeux,
+tout en riant aux eclats.
+
+La nuit qui preceda le dernier jour, il eut un leger acces de fievre. Il
+en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire a petites journees etait
+a la porte de l'hotel. La matinee etait fraiche. Therese s'inquieta.
+
+--Accompagnez-le jusqu'a la Spezzia, lui dit Palmer. C'est la qu'il doit
+s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est la que je vous
+rejoindrai le lendemain de son depart. Il vient de me tomber sur la tete
+une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures.
+
+Therese, surprise de cette resolution et de cette proposition, refusa de
+partir avec Laurent.
+
+--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacite; il m'est
+impossible d'aller avec vous!
+
+--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas necessaire que j'aille avec lui.
+
+--Si fait, reprit-il, il le faut.
+
+Therese crut comprendre que Palmer jugeait cette epreuve necessaire. Elle
+s'en etonna et s'en inquieta.
+
+--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous
+avez effectivement une affaire importante ici?
+
+--Oui, repondit-il, je vous la donne.
+
+--Eh bien, je reste.
+
+--Non, il faut que vous partiez.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu,
+vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez.
+
+Therese fit a la hate un leger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et
+elle y monta aupres de Laurent, en criant a Palmer:
+
+--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans
+vingt-quatre heures.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Palmer, force reellement de rester a Florence et d'en eloigner Therese,
+fut frappe d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il
+redoutait n'existait pas. La chaine ne pouvait pas etre renouee. Laurent
+ne songea meme pas a emouvoir les sens de Therese; mais, certain de
+n'avoir pas perdu son coeur, il resolut de reprendre son estime. Il le
+resolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il eprouva tout
+naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait
+grandi dans son esprit. S'il l'eut imploree en ce moment, elle lui eut
+resiste sans peine, elle l'eut peut-etre meprise. Il s'en garda bien, ou
+plutot il n'y songea pas. Il fut trop bien inspire pour commettre une
+pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le role du coeur
+brise, de l'enfant soumis et chatie, si bien qu'au bout du voyage, Therese
+se demandait si ce n'etait pas lui la victime de ce fatal amour.
+
+Pendant ces trois jours de tete-a-tete, Therese se trouva heureuse aupres
+de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ere de sentiments exquis,
+une route inexploree, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-la
+marche seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans
+inquietude et sans combat, un etre pale et faible, qui n'etait plus pour
+ainsi dire qu'une ame, et qu'elle s'imaginait retrouver des cette vie,
+dans le paradis des pures essences, comme on reve de se retrouver apres la
+mort.
+
+Et puis elle avait ete profondement froissee et humiliee par lui,
+brouillee et irritee contre elle-meme; cet amour, accepte avec tant de
+vaillance et de grandeur, lui avait laisse une fletrissure, comme eut fait
+un entrainement de pure galanterie. Il etait venu un moment ou elle
+s'etait meprisee de s'etre laisse si grossierement tromper. Elle se
+sentait donc renaitre, et elle se reconciliait avec le passe en voyant
+pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitie
+enthousiaste plus belle que la passion, meme dans ses meilleurs jours.
+
+C'est le 10 mai qu'ils arriverent a la Spezzia, une petite ville
+pittoresque a demi genoise et a demi florentine, au fond d'une rade bleue
+et unie comme le plus beau ciel. Ce n'etait pas encore la saison des bains
+de mer. Le pays etait une solitude enchantee, le temps frais et delicieux.
+A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un
+peu fatigue, se decida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de
+transport; un petit bateau a vapeur partait pour Genes deux fois par
+semaine. Therese fut contente que le jour du depart ne fut pas pour le
+soir meme. C'etaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle
+lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir.
+
+Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'etait jamais si bien
+porte. Il avait un sommeil et un appetit d'enfant. Cette douce langueur
+des premiers jours de la complete guerison jetait son ame dans un trouble
+delicieux. Le souvenir de sa vie passee s'effacait comme un mauvais reve.
+Il se sentait et se croyait transforme radicalement pour toujours. Dans ce
+renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculte de souffrir. Il
+quittait Therese avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses
+larmes. Cette soumission aux arrets de la destinee etait a ses yeux une
+expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas
+provoquee, mais il l'acceptait au moment ou il sentait le prix de ce qu'il
+avait meconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire
+qu'elle devait aimer Palmer, qu'il etait le meilleur des amis et le plus
+grand des philosophes. Puis, il s'ecriait tout a coup:
+
+--Ne me dis rien, chere Therese! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas
+encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en
+mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de
+mieux?
+
+Therese ne prononca pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les
+moments ou Laurent, moins heroique, la questionnait indirectement, elle
+lui repondait:
+
+--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce
+que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas.
+
+Ils passerent le dernier jour a parcourir en barque la rade de la Spezzia.
+Ils se faisaient mettre a terre de temps en temps pour cueillir sur les
+rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque
+dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur
+ces beaux rivages d'ou s'elancent a pic des montagnes couvertes de
+buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, des qu'ils apercevaient
+un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporte leur
+diner, qu'ils mangerent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de
+lavande et de romarin. La journee passa comme un reve, c'est-a-dire
+qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle resuma pourtant les plus
+douces emotions de deux existences.
+
+Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de
+loin la fumee du _Ferruccio_, le bateau a vapeur de la Spezzia, que l'on
+chauffait pour le depart, et ce nuage noir passait sur son ame. Therese
+vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au
+batelier ce qu'il y avait encore a voir dans la baie.
+
+--Il y a, repondit-il, l'ile Palmaria et la carriere de marbre _portor_.
+Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe
+pour prendre la mer, car il s'arrete en face, a Porto-Venere, pour
+recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de
+gagner son bord. Je reponds de tout.
+
+Les deux amis se firent conduire a l'ile Palmaria.
+
+C'est un bloc de marbre a pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce
+et fertile du cote du golfe: il y a de ce cote quelques habitations a
+mi-cote et deux villas sur le rivage. Cette ile est plantee, comme une
+defense naturelle, a l'entree du golfe; dont la passe est fort etroite
+entre l'ile et le petit port jadis consacre a Venus. De la le nom de
+Porto-Venere.
+
+Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poetique, mais sa
+situation sur les rochers nus, battus de flots agites, car ce sont les
+premiers flots de la veritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est
+des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un decor plus frappant pour
+caracteriser un nid de pirates. Les maisons, noires et miserables, rongees
+par l'air salin, s'echelonnent, demesurement hautes, sur le roc inegal.
+Pas une vitre qui ne soit brisee a ces petites fenetres, qui semblent des
+yeux inquiets occupes a guetter une proie a l'horizon. Pas un mur qui ne
+soit depouille de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles
+dechirees par la tempete. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions
+appuyees les unes contre les autres et pres de crouler toutes ensemble.
+Tout cela monte jusqu'a l'extremite du promontoire, ou tout cesse
+brusquement, et que terminent un vieux fort tronque et l'aiguille d'un
+petit clocher plante en vigie en face de l'immensite. Derriere ce tableau,
+qui forme un plan detache sur les eaux marines, s'elevent d'enormes
+rochers d'une teinte livide, dont la base, irisee par les reflets de la
+mer, semble plonger dans quelque chose d'indecis et d'impalpable comme la
+couleur du vide.
+
+C'est de la carriere de marbre de l'ile Palmaria, de l'autre cote de
+l'etroite passe, que Laurent et Therese contemplaient cet ensemble
+pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton
+rougeatre qui confondait en une seule masse, homogene d'aspect, les
+rochers, les vieux murs et les ruines, a ce point que tout, l'eglise meme,
+semblait taille dans le meme bloc, tandis que les grands rochers du
+dernier plan baignaient dans une lumiere d'un vert glauque.
+
+Laurent fut frappe de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un
+regard de peintre ou Therese vit rayonner, comme dans un miroir, tous les
+feux du ciel embrase.
+
+--Dieu merci! pensa-t-elle, voila enfin l'artiste qui se reveille!
+
+En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensee pour son
+art.
+
+La carriere n'offrant que l'interet d'un moment, celui de voir de gros
+blocs d'un beau marbre noir veine de jaune d'or, Laurent voulut gravir la
+pente rapide de l'ile pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avanca,
+sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'a une corniche de lichens
+ou il se vit tout a coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait
+la mer, qui avait ronge sa base et qui s'y brisait avec un bruit
+formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette cote si escarpee, fut saisi
+d'un tel vertige, que, sans Therese, qui l'avait suivi et qui le
+contraignit de glisser tout de son long en arriere, il se serait laisse
+tomber dans le gouffre.
+
+En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle
+l'avait vu dans la foret de ***
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un reve?
+
+--Non! non! s'ecria-t-il en se relevant et en s'attachant a elle comme
+s'il eut cru se retenir a une force immuable; ce n'est plus le reve, c'est
+la realite! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout a l'heure!
+c'est l'image de la vie ou je vais retomber! c'est l'abime qui va se
+creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que
+j'allais ecouter la nuit dans la rade de Genes, et qui me hurlait le
+blaspheme aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exercais a
+dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abime plus
+profond et plus implacable encore que celui des eaux! Therese, Therese,
+sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie a ce monstre qui est la, et
+qui ouvre deja sa gueule hideuse pour devorer ton pauvre enfant?
+
+--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu?
+
+Il parut s'eveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de
+Therese; car, en l'interpellant, il s'etait cru seul; et il se retourna
+avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'etait autre
+chose que le bras tremblant et fatigue de son amie.
+
+--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier acces, ce n'est rien.
+Partons!
+
+Et il descendit precipitamment le versant qu'il avait monte avec elle.
+
+_Le Ferruccio_ arrivait a toute vapeur du fond de la Spezzia.
+
+--Mon Dieu, le voila! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant
+d'etre ici!
+
+--Laurent! reprit Therese d'un ton severe.
+
+--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voila tranquille. Ne sais-tu pas
+qu'a present il suffit d'un regard de toi pour que j'obeisse avec joie?
+Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content!
+Donne-moi ta main, Therese. Tu vois, je ne t'ai pas demande un seul baiser
+depuis trois jours de tete-a-tete! Je ne te demande que cette main loyale.
+Souviens-toi du jour ou tu m'as dit: "N'oublie jamais qu'avant d'etre ta
+maitresse, j'ai ete ton amie!" Eh bien, voila ce que tu souhaitais, je ne
+te suis plus rien, mais je suis a toi pour la vie!...
+
+Il s'elanca dans la barque, croyant que Therese resterait sur le rivage de
+l'ile, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonte
+a bord du _Ferruccio_; mais elle sauta aupres de lui. Elle voulait
+s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent,
+et qui s'etait embarque avec les paquets a la Spezzia, n'avait rien oublie
+de ce qui etait necessaire a son maitre pour le voyage.
+
+Elle profita donc du temps d'arret que faisait le petit _steamer_ devant
+Porto-Venere, pour monter a bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en
+question, les y attendait. On se souvient que c'etait un homme de
+confiance choisi par M. Palmer. Therese le prit a l'ecart.
+
+--Vous avez la bourse de votre maitre? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a
+charge de veiller a tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confie?
+
+--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui
+son portefeuille.
+
+Therese avait examine les poches des habits de Laurent pendant qu'il
+dormait. Elle avait trouve le portefeuille, elle le savait a peu pres
+vide. Laurent avait depense beaucoup a Florence; les frais de sa maladie
+avaient ete tres-considerables. Il avait remis a Palmer le reste de sa
+petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait
+pas regardes. En fait de depense, Laurent etait un veritable enfant, qui
+ne savait encore le prix de rien a l'etranger, pas meme la valeur des
+monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confie a Vicentino lui
+paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la
+frontiere pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prevoyance.
+
+Therese remit a Vicentino tout ce qu'elle possedait en ce moment en Italie,
+et meme sans garder ce qui lui etait necessaire pour elle-meme pendant
+quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le
+temps de reprendre quelques pieces d'or dans le rouleau qu'elle glissa
+precipitamment au domestique, en lui disant:
+
+--Voila ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime
+mieux que vous vous en chargiez.
+
+Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une derniere poignee de
+main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrite et
+desespere lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant,
+elle n'etait plus pour lui qu'une mere, elle avait le droit d'agir comme
+elle le faisait.
+
+Laurent n'avait rien vu.
+
+--Encore un moment, Therese! lui dit-il d'une voix etranglee par les
+larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage
+de descendre a leurs barques.
+
+Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui etait assez
+commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une maniere revoltante.
+Therese chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu
+sur le rocher de Palmaria.
+
+--De quoi vous inquietez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses
+gateries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies
+ensemble la-bas, dans les sables.
+
+Therese avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'etait comme un
+gage d'amour a lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indelicat ou tout
+au moins d'equivoque dans cette idee, et son instinct de femme s'y refusa;
+mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une
+des barques d'attente attachees a l'escale, un enfant qui presentait aux
+passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une
+derniere piece de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au
+petit marchand, pendant que celui-ci lui lancait son plus beau bouquet
+par-dessus le bord; elle le recut adroitement et le repandit dans la
+cabine de Laurent, qui comprit la supreme pudeur de son amie, mais qui ne
+sut jamais que ces violettes etaient payees avec la seule et derniere
+obole de Therese.
+
+Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique
+contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile
+d'olive ou petits negociants cotiers, passa aupres de Laurent, et, l'ayant
+regarde, lui dit:
+
+--Tiens! c'est vous!
+
+Ils se serrerent la main avec cette parfaite froideur de geste et de
+physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'etait pourtant un de
+ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appeles, en parlant
+d'eux a Therese dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il
+ajoutait dans ces moments-la: "Les gens de ma classe!" car il n'avait
+jamais de depit contre Therese sans se rappeler qu'il etait
+gentilhomme.
+
+Mais Laurent etait bien amende, et, au lieu de se rejouir de cette
+rencontre, il donna interieurement au diable ce temoin importun de son
+dernier adieu a Therese. M. de Verac, c'etait le nom de l'ancien ami,
+connaissait Therese pour lui avoir ete presente par Laurent a Paris, et,
+l'ayant respectueusement saluee, il lui dit qu'il avait bien bonne chance
+de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage
+comme elle et Laurent.
+
+--Mais je ne suis pas des votres, repondit-elle; je reste ici, moi.
+
+--Comment, ici? Ou? A Porto-Venere?
+
+--En Italie.
+
+--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions a Genes, et il revient
+demain?
+
+--Non! dit Laurent impatiente de cette curiosite, qui lui parut
+indiscrete: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela
+vous etonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que
+j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous?
+
+--Non! dit Verac en souriant; mais je ne suis pas force...
+
+--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacite
+un peu altiere; j'ai merite ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que
+mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigne etre une
+soeur et une mere pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire;
+donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitie.
+
+Verac fut tres-surpris de ce qu'il entendait. C'etait une histoire qui
+pour lui ne ressemblait a rien. Il s'eloigna par discretion, apres avoir
+dit a Therese que rien de beau ne l'etonnait de sa part; mais il observa
+du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Therese, debout sur l'escale,
+pressee et poussee par les indigenes qui s'embrassaient tumultueusement et
+bruyamment au son de la cloche du depart, donna un baiser maternel au
+front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la
+barque, et se fit aborder a l'informe et sombre escalier de roches plates
+qui donnait entree a la bourgade de Porto-Venere.
+
+Laurent s'etonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner a
+la Spezzia:
+
+--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est la sans doute qui
+l'attend!
+
+Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, apres avoir pris la
+mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en
+jetant une derniere fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la
+plate-forme du vieux fort ruine, une silhouette dont le soleil dorait
+encore la tete et les cheveux agites par le vent: c'etait la chevelure
+blonde de Therese et sa forme adoree. Elle etait seule. Laurent lui tendit
+les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir,
+et ses levres murmurerent deux mots que la brise emporta:
+
+--Pardon! pardon!
+
+M. de Verac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus
+chatouilleux de la terre a l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du
+regard de son ancien compagnon de debauche. Il mettait meme une sorte
+d'orgueil a le braver en ce moment.
+
+Quand la cote eut disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis
+sur un banc aupres de Verac.
+
+--Ah ca! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette etrange aventure! Vous
+m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de
+Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous etes un homme celebre, va
+me demander quel denoument a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques,
+qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosite. Que
+repondrai-je?
+
+--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se
+resume en trois paroles. Faut-il vous les redire?
+
+--C'est donc vous qui l'avez abandonnee le premier? J'aime mieux cela pour
+vous!
+
+--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'etre trahi, c'est une
+gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais
+autrefois avec vous, c'etait notre code; mais j'ai tout a fait change de
+notions sur tout cela depuis que j'ai aime. J'ai trahi, j'ai ete quitte,
+j'en suis au desespoir: donc, nos anciennes theories n'avaient pas le sens
+commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquee
+ensemble un argument qui me debarrasse de mon regret et de ma souffrance,
+et je dirai que vous avez raison.
+
+--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne
+pas. Je vous plains, puisque vous voila malheureux; seulement, je me
+demande s'il existe une femme qui merite d'etre tant pleuree, et si
+mademoiselle Jacques n'eut pas mieux fait de vous pardonner une infidelite
+que de vous renvoyer desole comme vous voila. Pour une mere, je la trouve
+dure et vindicative!
+
+--C'est que vous ne savez pas combien j'ai ete coupable et absurde. Une
+infidelite! elle me l'eut pardonnee, j'en suis sur; mais des injures, des
+reproches... pis que cela, Verac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se
+respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_
+
+--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'etait
+pas? si c'etait un simple moment d'humeur?
+
+--Non! c'etait de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez,
+c'etait pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle etait a moi. Retenez
+cela, Verac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne.
+Il est fort possible qu'un beau matin vous vous reveilliez harasse de faux
+plaisirs et violemment epris d'une femme honnete. Cela peut vous arriver
+tout comme a moi, car je ne vous crois pas plus debauche que je ne l'ai
+ete. Eh bien, quand vous aurez vaincu la resistance de cette femme, il
+vous arrivera probablement ce qui m'est arrive: c'est qu'ayant pris la
+funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on meprise, vous
+soyez condamne a retomber dans ces besoins de liberte farouche dont
+l'amour eleve a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage
+dompte par un enfant et toujours pret a le devorer pour rompre sa chaine.
+Et, un jour que vous aurez tue le faible gardien, vous vous enfuirez tout
+seul, rugissant de joie et secouant la criniere; mais alors... alors les
+betes du desert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous
+n'aimerez plus la liberte. Si peu et si mal que votre coeur eut accepte le
+lien, il le regrettera des qu'il l'aura brise, et il se trouvera saisi de
+l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le
+libertinage. C'est la un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu
+vous preserve de le connaitre! Et, en attendant, moquez-vous comme je
+faisais, moi! Cela n'empechera pas votre jour de venir, si la debauche n'a
+pas encore fait de vous un cadavre!
+
+M. de Verac laissa couler en souriant ce torrent d'ideal qu'il ecoutait
+comme une cavatine bien chantee au Theatre-Italien. Laurent etait sincere
+a coup sur; mais peut-etre son auditeur avait-il raison de ne pas attacher
+trop d'importance a son desespoir.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Therese eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait
+renvoye la barque qu'elle avait prise le matin et payee d'avance a la
+Spezzia. Au moment ou le batelier l'avait ramenee du bateau a vapeur a
+Porto-Venere, elle avait remarque qu'il etait ivre; elle avait craint de
+revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque
+sur cette cote, elle l'avait congedie.
+
+Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du denument absolu ou elle
+se trouvait. Rien n'etait plus simple pourtant que de retourner a l'hotel
+de _la Croix de Malte_, a la Spezzia, ou elle etait descendue la veille
+avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre
+la l'arrivee de Palmer; mais cette idee de n'avoir pas une obole et d'etre
+forcee de devoir a Palmer son dejeuner du lendemain lui causa une
+repugnance, puerile peut-etre, mais insurmontable, dans les termes ou elle
+se trouvait avec lui. A cette repugnance se joignait une inquietude assez
+vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarque la
+tristesse dechirante de son regard lorsqu'elle etait partie de Florence.
+Elle ne pouvait s'empecher de croire qu'un obstacle a leur mariage s'etait
+eleve tout a coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvenients
+reels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre
+l'obstacle, de quelque part qu'il put venir. Therese obeit a une solution
+toute d'instinct, qui etait de rester jusqu'a nouvel ordre a Porto-Venere.
+Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris a tout hasard avec
+elle, de quoi passer, n'importe ou, quatre ou cinq jours. En fait de
+bijoux, elle avait une montre et une chaine d'or; c'etait un gage qu'elle
+pouvait laisser jusqu'a ce qu'elle eut recu l'argent de son travail, qui
+devait etre arrive a Genes sous forme de mandat sur un banquier. Elle
+avait charge Vicentino de prendre ses lettres a la poste restante de Genes
+et de les lui envoyer a la Spezzia.
+
+Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere
+n'etait pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du cote de la
+passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'interieur de la ville,
+tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en
+plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetes
+jusque vers le milieu de la rue. Cette rue etroite et rapide, toute pavee
+en dalles brutes, etait encombree d'enfants, de poules et de grands vases
+de cuivre places sous les angles irreguliers formes par les toits, a
+l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le
+thermometre de la localite: l'eau douce y est si rare, qu'aussitot qu'un
+nuage parait dans la direction du vent, les menageres s'empressent de
+placer tous les recipients possibles devant leur porte, afin de ne rien
+perdre du bienfait que le ciel leur envoie.
+
+En passant devant ces portes beantes, Therese avisa un interieur qui lui
+parut plus propre que les autres, et d'ou s'exhalait une odeur d'huile un
+peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure
+douce et honnete lui inspira confiance, et justement cette femme la
+prevint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Therese put
+donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air
+obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et
+demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit.
+
+--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et ou vous
+serez plus tranquille que dans l'auberge, ou vous entendriez les mariniers
+chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne
+voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la
+rue que vous me connaissiez avant de venir ici.
+
+--Soit, dit Therese, montrez-moi cette chambre.
+
+--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une piece
+vaste et miserable d'ou l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer
+et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitie a premiere vue, sans
+trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge
+contre des liens qu'elle ne voulait pas etre forcee d'accepter. C'est de
+la qu'elle ecrivit le lendemain a sa mere:
+
+"Ma chere bien-aimee, me voila tranquille depuis douze heures et en pleine
+possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou
+d'annees! Tout a ete remis en question en moi-meme, et vous allez etre
+juge de la situation.
+
+"Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoue et ne le sera
+pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai
+embarque hier au soir. Si je n'ai pas sauve sa pauvre ame, et je n'ose
+guere m'en flatter, du moins je l'ai amendee, et j'y ai fait entrer pour
+quelques instants la douceur de l'amitie. Si j'avais voulu l'en croire, il
+etait pour jamais gueri de ses orages; mais je voyais bien, a ses
+contradictions et a ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce
+qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien definir qu'en
+l'appelant l'amour de ce qui n'est pas.
+
+"Helas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maitresse quelque chose comme
+la Venus de Milo, animee du souffle de ma patronne sainte Therese, ou
+plutot il faudrait que la meme femme fut aujourd'hui Sapho et demain
+Jeanne d'Arc. Malheur a moi d'avoir pu croire qu'apres m'avoir ornee dans
+son imagination de tous les attributs de la Divinite, il n'ouvrirait pas
+les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine,
+pour avoir pu accepter la tache d'inspirer un culte! Mais non, je ne
+l'etais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas a moi; le jour ou je me
+suis laisse porter sur cet autel, je lui disais: "Puisqu'il faut
+absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien
+mieux, adore-moi, helas! sauf a me briser demain!"
+
+"Il m'a brisee! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prevu, et je
+m'y etais soumise d'avance.
+
+"Pourtant j'ai ete faible, indignee et infortunee, quand cet affreux
+moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de
+guerir plus vite que je n'esperais.
+
+"Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que
+je l'epouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore?
+Que vous dirais-je, ma bien-aimee? Il me vient encore des scrupules et des
+craintes. Il y a peut-etre de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu
+passer avec moi les derniers moments que j'ai passes avec Laurent: il m'a
+laissee seule avec lui trois jours, trois jours que je savais etre et qui
+ont ete sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il
+en repondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir a
+quoi s'en tenir? Il y a eu la, de sa part, je ne sais quel
+desinteressement romanesque ou quelle discretion exageree qui ne peut
+partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant
+donne a reflechir.
+
+"Je vous ai ecrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fut
+fait un devoir sacre de me rehabiliter, par le mariage, des affronts que
+je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance
+et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'etre
+sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis
+desormais aimer.
+
+"Cependant aujourd'hui j'hesite, parce qu'il me semble qu'il se repent.
+Est-ce que je reve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me
+suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent,
+il n'a pas attendu que je lui dise: "Je pars pour Florence;" il m'a dit:
+"Nous partons!" Les vingt nuits que j'ai passees au chevet de Laurent, il
+les a passees dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: "Vous vous
+tuez!" mais seulement: "Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer."
+Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'a ses yeux
+je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions
+comme adopte a nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa
+confiance et sa generosite augmentaient mon amour pour lui, et je lui
+savais un gre infini de le comprendre. Par la, il me relevait a mes
+propres yeux, et il me rendait fiere de lui appartenir.
+
+"Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilite au dernier
+moment? Un obstacle imprevu? Avec la volonte dont je le sais doue, je ne
+crois guere aux obstacles; il semble plutot qu'il ait voulu m'eprouver.
+Cela m'humilie, je l'avoue. Helas! je suis devenue affreusement
+susceptible depuis que je suis dechue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui
+comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela?
+
+"Ou bien peut-etre a-t-il fait un retour sur lui-meme et s'est-il dit
+enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empecher de songer
+a moi: qu'y aurait-il la d'etonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un
+homme prudent et raisonnable. En decouvrant en lui des tresors
+d'enthousiasme et de foi, j'ai ete bien surprise. Ne pourrait-il pas etre
+un de ces caracteres qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent
+a aimer passionnement les victimes? C'est un instinct naturel aux gens
+forts, c'est la sublime pitie des coeurs heureux et purs! Il y a eu des
+moments ou je me disais cela pour me reconcilier avec moi-meme, quand
+j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout,
+qui m'avait attachee a lui!
+
+"Tout ce que je vous dis la, chere bien-aimee, je n'oserais pourtant le
+dire a Richard Palmer, s'il etait la! Je craindrais que mes doutes ne lui
+fissent un chagrin affreux, et me voila bien embarrassee, car ces doutes,
+je les ai malgre moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour
+demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en epousant une femme qu'il
+aime, dit-il, depuis dix ans, a qui il n'en a jamais dit le premier mot,
+et qu'il se decide a attaquer le jour ou il la trouve sanglante et brisee
+sous les pieds d'un autre homme?
+
+"Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer ou j'attends
+assez passivement le mot de ma destinee. Peut-etre Palmer est-il a la
+Spezzia, a trois lieues d'ici. C'est la que nous nous etions donne
+rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutot comme une peureuse, je
+ne peux pas me decider a aller lui dire: "Me voila!" Non, non! s'il doute
+de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonne a l'autre cinq
+ou six outrages par jour. A celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un
+soupcon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut desormais un amour sublime
+ou rien! Ai-je donc cherche le sien? Il me l'a impose en me disant: "Ce
+sera le ciel!" _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-etre l'enfer
+qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompee. Eh bien, il ne faut pas que
+Palmer me trompe en se trompant lui-meme; car, apres cette nouvelle erreur,
+il ne me resterait plus qu'a nier tout, a me dire que, comme Laurent,
+j'ai a jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si
+avec cette certitude-la je supporterais la vie, moi!
+
+"Pardon, ma bien-aimee, mes agitations vous font du mal, j'en suis sure,
+bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquietude
+pour ma sante; je me porte a merveille, j'ai sous les yeux la plus belle
+mer, et sur la tete le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne
+manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-etre demain vous
+ecrirai-je que mes incertitudes sont evanouies. Aimez toujours votre
+Therese, qui vous adore."
+
+Palmer etait, en effet, a la Spezzia depuis la veille. Il etait arrive a
+dessein juste une heure apres le depart du _Ferruccio_. Ne trouvant pas
+Therese a _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait du embarquer
+Laurent a l'entree du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul a
+neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait a
+l'hotel. Le brave garcon n'etait pas sujet a s'enivrer. Il avait ete
+_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, apres avoir dine sur
+l'herbe avec Therese, lui avait donnee, et qu'il avait bue pendant la
+station des deux amis a l'ile de Palmaria, si bien qu'il se souvenait
+assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ a bord du
+_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ a
+Porto-Venere.
+
+Si Palmer l'eut interroge avec calme, il eut bientot decouvert que les
+idees du barcarolle n'etaient pas tres-nettes sur le dernier point; mais
+Palmer, avec son air grave et impassible, etait tres-irritable et
+tres-passionne. Il crut que Therese etait partie avec Laurent, partie en
+rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la verite. Il
+se le tint pour dit, et rentra a l'hotel, ou il passa une nuit terrible.
+
+Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes propose
+d'ecrire. Nous avons intitule notre recit _Elle el lui_, c'est-a-dire
+Therese et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est
+necessaire d'en dire pour faire comprendre les evenements auxquels il se
+trouva mele, et nous pensons que son caractere sera suffisamment explique
+par sa conduite. Hatons-nous de dire seulement en trois mots que Richard
+etait aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil,
+l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractere n'etait
+pas toujours a la hauteur de l'idee qu'il s'en etait faite, et qu'en
+voulant s'elever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait
+un reve genereux, mais peut-etre irrealisable en amour.
+
+Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie a des
+pensees de suicide, dont le detourna cependant une sorte de mepris pour
+Therese; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui
+donna les conseils de la raison. Therese etait femme, et il n'eut pas du
+la soumettre a une epreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en etait ainsi,
+puisque Therese, placee si haut dans son estime, avait ete vaincue par une
+passion deplorable apres des promesses sacrees, il ne fallait plus croire
+a aucune femme, et aucune femme ne meritait le sacrifice de la vie d'un
+galant homme. Palmer en etait la, lorsqu'il vit aborder pres du lieu ou il
+se trouvait un elegant canot noir, monte par un officier de marine. Les
+huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince
+embarcation sur le flot tranquille releverent leurs rames blanches en
+signe de respect avec une precision militaire; l'officier mit pied a terre
+et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin.
+
+C'etait le capitaine Lawson, commandant la fregate americaine _l'Union_,
+en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances
+maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs annees,
+des navires destines a proteger leurs relations commerciales dans les
+differents parages du globe.
+
+Lawson etait l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donne a Therese une
+lettre de recommandation pour lui, dans le cas ou elle voudrait visiter le
+navire en parcourant la rade.
+
+Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien.
+Il n'avait recu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part.
+Il l'emmena dejeuner a son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_
+quittait la station a la fin du printemps; Palmer caressa l'idee de
+profiter de l'occasion pour retourner en Amerique. Tout lui semblait rompu
+entre Therese et lui; pourtant il resolut de rester a la Spezzia, la vue
+de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les
+moments difficiles de sa vie.
+
+Il y etait depuis trois jours, habitant le navire americain beaucoup plus
+que l'hotel de _la Croix de Malte_, s'efforcant de reprendre gout aux
+etudes sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie,
+lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin a dejeuner, moitie riant, moitie
+soupirant, qu'il etait tombe amoureux depuis la veille, et que l'objet de
+sa passion etait un probleme sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un
+homme du monde comme M. Palmer.
+
+C'etait une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq a trente ans. Il ne
+l'avait vue qu'a une fenetre ou elle etait assise, faisant de la dentelle.
+La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute
+la cote genoise. C'etait autrefois une branche de commerce que les metiers
+ont minee, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes
+et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne etait epris
+appartenait a la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de
+travail, mais encore par la pauvrete du gite ou il l'avait apercue.
+Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui
+causaient du doute. Elle avait des cheveux ondes qui n'etaient ni bruns ni
+blonds, des yeux reveurs, un teint pale. Elle avait tres-bien vu que, de
+l'auberge ou il s'etait refugie contre la pluie, le jeune officier la
+contemplait avec curiosite. Elle n'avait daigne ni l'encourager, ni se
+soustraire a ses regards. Elle lui avait offert l'image desesperante de
+l'indifference personnifiee.
+
+Le jeune marin raconta encore qu'il avait interroge l'aubergiste de Porto
+Venere. Celle-ci lui avait repondu que l'etrangere etait la depuis trois
+jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa
+niece et qui mentait probablement, car c'etait une vieille intrigante qui
+louait une mauvaise chambre au detriment de l'auberge attitree et patentee,
+et qui se melait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais
+qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce,
+meritait le mepris des gens etablis et des voyageurs qui se
+respectent.
+
+En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus presse
+que d'aller chez la vieille et de lui demander a loger pour un de ses amis
+qu'il attendait, esperant, a la faveur de cette histoire, la faire causer
+et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille
+avait ete impenetrable et meme incorruptible.
+
+Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue eveilla
+l'attention de Palmer. Ce pouvait etre celui de Therese; mais que
+faisait-elle et pourquoi se cachait-elle a Porto-Venere? Sans doute, elle
+n'y etait pas seule; Laurent devait etre cache dans quelque autre coin.
+Palmer agita en lui-meme la question de savoir s'il s'en irait en Chine
+pour n'etre pas temoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus
+raisonnable, qui etait de savoir a quoi s'en tenir.
+
+Il se fit conduire aussitot a Porto-Venere et n'eut pas de peine a y
+decouvrir Therese, logee et occupee ainsi qu'on le lui avait raconte.
+L'explication fut vive et franche. Tous deux etaient trop sinceres pour se
+bouder; aussi tous deux s'avouerent-ils qu'ils avaient eu beaucoup
+d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas ete averti par
+Therese du lieu de sa retraite, Therese pour n'avoir pas ete mieux
+cherchee et plus tot retrouvee par Palmer.
+
+--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir
+comme abandonnee a un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas!
+
+--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi etiez-vous
+triste et comme desespere en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en
+arrivant ici, vous n'ayez pas su decouvrir ou j'etais des le premier jour?
+Vous avez donc suppose que j'etais partie, et qu'il etait inutile de me
+chercher?
+
+--Ecoutez-moi, dit Palmer eludant la question, et vous verrez que j'ai eu,
+depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la
+tete. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et
+pouvant pretendre a vous epouser, j'ai passe a cote d'un bonheur dont le
+regret et le reve ne m'ont jamais quitte. J'etais des lors l'amant d'une
+femme qui s'est jouee de moi de mille manieres. Je me croyais, je me suis
+cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la proteger. Enfin
+elle a mis le comble a son ingratitude et a sa perfidie, et j'ai pu
+l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-meme. Eh bien, cette femme que
+je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvee a Florence au moment ou
+Laurent devait partir. Abandonnee d'un nouvel amant qui m'avait succede,
+elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois deja elle m'avait
+trouve genereux ou faible! Elle m'ecrivait une lettre de menaces, et,
+feignant une jalousie absurde, elle pretendait venir vous insulter en ma
+presence. Je la savais femme a ne reculer devant aucun scandale, et je ne
+voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement temoin de ses
+fureurs. Je ne pus la decider a ne pas se montrer, qu'en lui promettant
+d'avoir une explication avec elle le jour meme. Elle demeurait precisement
+dans l'hotel ou nous logions aupres de notre malade, et, quand le voiturin
+qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle etait la, resolue
+a faire un esclandre. Son theme odieux et ridicule etait de crier, devant
+tous les gens de l'hotel et de la rue, que je partageais ma nouvelle
+maitresse avec Laurent de Fauvel. Voila pourquoi je vous fis partir avec
+lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous
+compromettre, et sans vous exposer a la voir ou a l'entendre. A present,
+ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre a une epreuve en vous laissant,
+seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez
+pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de
+l'enfer se sont mises apres moi.
+
+--Et voila ce que je vous reproche, dit Therese.
+
+--Ah! que voulez-vous! s'ecria Palmer, j'ai ete si odieusement trompe dans
+ma vie! Cette miserable femme avait remue en moi tout un monde d'amertume
+et de mepris.
+
+--Et ce mepris a rejailli sur moi?
+
+--Oh! ne dites pas cela, Therese,
+
+--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai ete bien trompee, et je croyais en
+vous quand meme.
+
+--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir ete force de vous
+confier mon passe. Vous allez croire qu'il peut reagir sur mon avenir, et
+que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai ete
+abreuve. Voyons, voyons, ma chere Therese, chassons ces tristes pensees.
+Vous etes ici dans un endroit a donner le _spleen_. La barque nous attend;
+venez vous etablir a la Spezzia.
+
+--Non, dit Therese, je reste ici, moi.
+
+--Comment? qu'est-ce donc? du depit entre nous?
+
+--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous,
+je n'en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre
+affection soit un ideal de sincerite, car j'y veux, quant a moi, faire
+tout ce qui est possible a une ame croyante; mais je ne vous savais pas
+jaloux, vous l'avez ete et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est
+pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est
+tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande ou
+nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer,
+j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et a la
+solitude.
+
+"Ces nouveaux tourments qui semblent se preparer, ce n'est pas pour moi
+seule que je les redoute; s'il etait possible qu'en amour l'un des deux
+fut heureux quand l'autre souffre, la route du devouement serait toute
+tracee et facile a suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien:
+je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voila
+donc entrainee a gater votre vie, moi qui voulais rendre la mienne
+inoffensive, et je commence a faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi;
+nous pensions nous connaitre, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui
+m'avait charme en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez
+deja plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'etais
+il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais
+maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des
+doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais
+un calcul en vous epousant? Oh! ne dites pas que cette idee ne vous
+viendra jamais; elle vous viendra malgre vous. Je sais trop comment d'un
+soupcon on passe a un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un
+premier desenchantement a un degout injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai
+assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire,
+je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit des le
+premier jour, et, si vous l'avez oublie, moi, je m'en souviens. Eloignons
+donc cette idee de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends
+provisoirement ma parole, jusqu'a ce que je puisse compter sur votre
+estime, telle que je croyais la posseder. Si vous ne voulez pas vous
+soumettre a une epreuve, quittons-nous tout de suite. Quant a moi, je vous
+jure que je ne veux rien vous devoir, pas meme le plus leger service, dans
+la position ou je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut
+que vous compreniez ma volonte. Je me trouve ici logee et nourrie sur
+parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confie a Vicentino pour les
+frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la
+dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que
+je recoive de Genes l'argent qui m'est du, je peux gagner ici, au jour le
+jour, de quoi, sinon recompenser, du moins defrayer ma bonne hotesse de la
+tres-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'eprouve ni humiliations,
+ni souffrance de cet etat de choses, et il faut qu'il dure jusqu'a ce que
+mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai a prendre. Jusque-la,
+retournez a la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de
+la dentelle, tout en causant avec vous.
+
+Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grace. Il esperait
+regagner la confiance de Therese, et il sentait bien l'avoir ebranlee par
+sa faute.
+
+
+
+
+X
+
+
+Quelques jours apres, Therese recut une lettre de Geneve. Laurent s'y
+accusait par ecrit de tout ce dont il s'etait accuse en paroles, comme
+s'il eut voulu consacrer ainsi le temoignage de son repentir.
+
+"Non, disait-il, je n'ai pas su te meriter. J'ai ete indigne d'un amour si
+genereux, si pur et si desinteresse. J'ai lasse ta patience, o ma soeur, o
+ma mere! Les anges aussi se fussent lasses de moi! Ah! Therese, a mesure
+que je reviens a la sante et a la vie, mes souvenirs s'eclaircissent, et
+je regarde dans mon passe comme dans un miroir qui me montre le spectre
+d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sur, ce
+malheureux etait en demence; ne penses-tu pas, Therese, que, marchant vers
+cette epouvantable maladie physique dont tu m'as sauve par miracle, j'ai
+pu, trois et quatre mois d'avance, etre sous le coup d'une maladie morale
+qui m'otait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela
+etait, n'aurais-tu pas du me pardonner?... Mais ce que je dis la, helas!
+n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale?
+Celui qui tue son pere ne pourrait-il pas invoquer la meme excuse que moi?
+Le bien, le mal, voici la premiere fois que cette notion me tourmente.
+Avant de te connaitre, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimee, je
+n'y avais jamais songe. Le mal etait pour moi un monstre de bas etage, la
+bete apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des
+hommes dans les bas-fonds infects de la societe; le mal! pouvait-il
+approcher de moi, l'homme de la vie elegante, le beau de Paris, le noble
+fils des Muses! Ah! imbecile que j'etais, je me figurais donc, parce que
+j'avais la barbe parfumee et les mains bien gantees, que mes caresses
+purifiaient la grande prostituee des nations, l'orgie, ma fiancee, qui
+m'avait lie a elle d'une chaine aussi noble que celle qui lie les forcats
+dans les bagnes? Et je t'ai immolee, ma pauvre douce maitresse, a mon
+brutal egoisme, et, apres cela, j'ai releve la tete en disant: "C'etait
+mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait etre mal de ce que j'ai le
+droit de faire!" Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai ete criminel;
+et je ne m'en suis pas doute! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre,
+toi mon seul bien, le seul etre qui m'eut jamais aime et qui fut capable
+d'aimer l'enfant ingrat et insense que j'etais! C'est seulement quand j'ai
+vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux,
+que j'ai compris que j'etais a jamais seul et abandonne sur la terre!"
+
+Une longue partie de cette premiere lettre etait ecrite sur un ton
+d'exaltation dont la sincerite se trouvait confirmee par des details de
+realite et un brusque changement de ton, caracteristique chez Laurent.
+
+"Croirais-tu qu'en arrivant a Geneve, la premiere chose que j'aie faite
+avant de songer a t'ecrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet
+d'ete, fort joli, ma foi, et tres-bien coupe, que j'ai trouve chez un
+tailleur francais, rencontre agreable pour un voyageur presse de quitter
+cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voila donc courant les rues
+de Geneve, enchante de mon gilet neuf, et m'arretant devant la boutique
+d'un libraire ou une certaine edition de Byron, reliee avec un grand gout,
+me paraissait une tentation irresistible. Que lire en voyage? Je ne peux
+pas souffrir les livres de voyage precisement, a moins qu'ils ne parlent
+de pays ou je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poetes, qui vous
+promenent dans le monde de leurs reves, et je me suis paye cette edition.
+Et puis j'ai suivi au hasard une tres-jolie fille court vetue qui passait
+devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre
+d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus a mon gilet qu'a
+elle. Tout a coup elle a pris a droite, et moi a gauche sans m'en
+apercevoir, et je me suis trouve de retour a mon hotel, ou, en voulant
+serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouve les violettes
+doubles que tu avais semees dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos
+adieux. Je les avais ramassees une a une avec soin, et je les gardais
+comme une relique; mais voila qu'elles m'ont fait pleurer comme une
+gouttiere, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait ete le principal
+evenement de ma matinee, je me suis dit:
+
+"--Voila pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aime!"
+
+Ailleurs, il disait:
+
+"Tu m'as fait promettre de soigner ma sante, en me disant: "Puisque c'est
+moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te
+defendre de la perdre." Helas! ma Therese, que veux-tu donc que j'en fasse,
+de cette maudite sante qui commence a m'enivrer comme le vin nouveau? Le
+printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais
+depend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le veritable amour, toi,
+et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que
+tu n'as pas fait? Ou la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non,
+certes: il n'y a la que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien
+sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire,
+ma pauvre amie, que ceux a qui l'on se sacrifie ne le meritent guere; mais
+moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me resoudre a partager
+avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'epouser alors? Oh!
+pour le coup, Therese, tu ne peux pas penser a cela sans rire... ou sans
+trembler. Moi, enchaine de par la loi, quand je ne peux pas seulement
+l'etre par ma propre volonte!
+
+"J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux.
+J'ai fait la cour a cette fidele amante, et je l'ai eue pour une perruche
+verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naivement:
+"Dame! c'est sa faute, a _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!" Et,
+depuis ce jour-la, je me suis promis de ne jamais aimer une femme
+entretenue, c'est-a-dire un etre qui a envie de tout ce que son amant ne
+lui donne pas.
+
+"Alors, en fait de maitresse, je ne vois plus qu'une aventuriere, comme on
+en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nees princesses, mais qui
+ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche
+pour combler les abimes de ces passes-la.--Une actrice en renom? Cela m'a
+tente souvent; mais il faudrait que ma maitresse renoncat au public, et
+c'est la un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non,
+Therese, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que
+je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne a mon ancienne
+vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillee en moi
+par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas
+ainsi: des femmes pour les sens et une maitresse pour mon ame? Il ne
+depend ni de toi, ni de moi, Therese, que tu ne sois pas cette maitresse,
+cet ideal reve, perdu, pleure, et reve plus que jamais. Tu ne peux t'en
+offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma
+pensee sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse
+jamais dire: "Je l'ai remplacee, cette Therese."
+
+"Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusee
+pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passes
+ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait
+encore du mal. Eh bien, tu t'es trompee. Cela m'aurait tue lorsque pour la
+premiere fois je t'ai questionnee avec emportement sur son compte: j'etais
+encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu
+m'as laisse deviner le _secret_ que tu n'etais pas forcee de me confier,
+j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je
+reparais toutes mes fautes. J'ai examine attentivement votre maniere
+d'etre ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnement et qu'il me
+temoignait pourtant la tendresse d'un pere. Cela, vois-tu, Therese, m'a
+bouleverse. Je n'avais pas l'idee de cette generosite, de cette grandeur
+dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sur de toi, lui! comme il te
+comprend, comme il te merite par consequent! Cela m'a rappele le temps ou
+je te disais: "Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!" Ah! quel odieux
+sentiment j'avais alors dans l'ame! Je voulais etre delivre de ton amour,
+qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais repondu: "Eh
+bien, je l'aime!..." je t'aurais tuee?
+
+"Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait deja, et il n'a pas craint de se
+consacrer a toi au moment ou peut-etre tu m'aimais encore! Moi, en
+pareille circonstance, je n'aurais jamais ose me risquer. J'avais une trop
+belle dose de cet orgueil que nous portons si fierement, nous autres
+hommes du monde, et qui a ete si bien invente par les sots pour nous
+empecher de vouloir conquerir le bonheur a nos risques et perils, ou de
+savoir seulement le ressaisir quand il nous echappe.
+
+"Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te
+disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais deja, et
+c'est la ce qui achevait de m'eloigner de toi. Il y a eu, dans les
+derniers temps, bien des heures ou j'ai ete pret a me jeter a tes pieds;
+j'etais arrete par cette idee: "Il est trop tard, elle en aime un autre.
+Je l'ai voulu, mais elle n'eut pas du le vouloir. Donc, elle est indigne
+de moi!"
+
+"Voila comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sur a
+present, si j'etais revenu a toi sincerement, quand meme tu aurais
+commence a aimer Dick, tu me l'aurais sacrifie. Tu aurais recommence ce
+martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de
+m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Therese, c'est la ce qui m'a
+donne la force de me sauver a Florence sans te dire un seul mot. Je
+sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre
+maniere de reparer mes torts que de te laisser seule aupres d'un homme qui
+t'aimait veritablement.
+
+"C'est encore la ce qui a soutenu mon courage a la Spezzia, durant cette
+journee ou j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grace; mais cette
+detestable pensee ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie.
+Je ne sais pas si tu avais dit a ce batelier de ne pas nous perdre de vue;
+mais c'etait bien inutile, va! Je me serais jete dans la mer plutot que de
+vouloir trahir la confiance que Palmer me temoignait en nous laissant
+ensemble.
+
+"Dis-le-lui donc, a lui, que je t'aime veritablement, autant que je puis
+aimer. Dis-lui que c'est a lui, autant qu'a toi, que je dois de m'etre
+condamne et execute comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour
+accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-meme a
+present. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai ete un sot ou un lache
+de ne pas tacher de tuer mon rival en duel, sauf a abandonner ensuite, en
+lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Therese, c'est
+ainsi que, moi-meme, j'eusse probablement juge chez un autre la conduite
+que j'ai pourtant tenue vis-a-vis de toi et de Palmer avec autant de
+resolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je
+ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends
+justice. "Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin
+de la, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force
+aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met a
+penser a ce qu'il eut pu etre et a ce qu'il est maintenant pour toi, sa
+tete s'egare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec
+orgueil: "J'aurais pu troubler, disputer et peut-etre detruire ce bonheur:
+je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit
+maintenant a l'amitie de Therese."
+
+Therese repondit avec tendresse a son pauvre enfant. C'est sous ce titre
+qu'il etait desormais enseveli et comme embaume dans le sanctuaire du
+passe... Therese aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer.
+Il ne lui semblait pas qu'elle put jamais regretter le temps ou, tous les
+matins, elle s'eveillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait
+pas lui tomber sur la tete.
+
+Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse
+s'etait emparee d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de
+Porto-Venere. C'etait comme un detachement de la vie qui, par moment,
+n'etait pas sans charme pour elle; mais c'etait quelque chose de morne et
+d'abattu qui n'etait pas dans son caractere et qu'elle ne s'expliquait pas
+a elle-meme.
+
+Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait a propos de
+Palmer: elle lui en fit brievement le plus grand eloge et lui dit de sa
+part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se resoudre a le
+prendre pour confident de leur intimite. Elle repugnait a faire part de sa
+veritable situation, c'est-a-dire a confier des engagements sur lesquels
+elle ne s'etait pas dit a elle-meme son dernier mot. Et, quand meme elle
+eut ete fixee, n'eut-il pas ete trop tot pour dire a Laurent: "Vous
+souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!"
+
+L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit
+de la dentelle pendant quinze jours avec une perseverance qui desolait
+Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin a la tete de quelques billets de banque,
+elle paya largement sa bonne hotesse et se permit de sortir avec Palmer
+pour se promener autour du golfe; mais elle desira rester a Porto-Venere
+encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait a
+cette morne et miserable residence.
+
+Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se
+definissent. C'est avec sa mere que Therese venait a bout, dans ses
+lettres, de s'epancher.
+
+"Je suis encore ici, lui ecrivait-elle au mois de juillet, en depit d'une
+chaleur devorante. Je me suis attachee comme un coquillage a ce rocher ou
+jamais un arbre n'a pu songer a pousser, mais ou soufflent des brises
+energiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue
+continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue
+en quelque sorte necessaire. Le pays que j'ai derriere moi, et qu'en moins
+de deux heures je peux gagner en barque, etait ravissant au printemps. En
+s'enfoncant dans les terres au fond du golfe, a deux ou trois lieues de la
+cote, on decouvre les sites les plus etranges. Il y a une certaine region
+de terrains dechires par je ne sais quels anciens tremblements de terre,
+qui presente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines
+de sable rouge recouvertes de pins et de bruyeres, s'echelonnant les unes
+sur les autres, et offrant sur leurs cretes d'assez larges voies
+naturelles qui tout a coup tombent a pic dans les abimes et vous laissent
+fort embarrasse de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se
+trompe dans le dedale des petits sentiers battus par les pieds des
+troupeaux, on arrive a d'autres abimes, et nous sommes restes quelquefois,
+Palmer et moi, des heures entieres sur ces sommets boises, sans retrouver
+le chemin qui nous y avait amenes. De la, on plonge sur une immensite de
+pays cultive, coupe de place en place avec une sorte de regularite par ces
+accidents etranges, et au dela de cette immensite se deploie l'immensite
+bleue de la mer. De ce cote-la, il semble que l'horizon n'ait pas de
+limites. Du cote du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont
+les cretes, hardiment dessinees, etaient encore couvertes de neige quand
+je suis arrivee ici. "Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes
+en fleurs et de ces arbres de bruyere blanche qui repandaient un parfum si
+frais et si fin aux premiers jours de mai. C'etait alors un paradis
+terrestre: ces bois etaient pleins de faux ebeniers, d'arbres de Judee, de
+genets odorants et de cytises etincelant comme de l'or au milieu des noirs
+buissons de myrte. A present, tout est brule, les pins exhalent une odeur
+acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfumes naguere, n'offrent
+plus que des tiges coupees, noires comme si le feu y avait passe; les
+moissons enlevees, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de
+grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre
+heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie
+boisee du pays, le retour n'est pas agreable, et toutes les hauteurs qui
+entourent immediatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont
+si nues, que c'est encore a Porto-Venere et dans l'ile Palmaria que l'on
+peut respirer le mieux.
+
+"Et puis il y a un fleau a la Spezzia: ce sont les moustiques engendres
+par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marecages
+que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des
+terres qui nous gene: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes
+par consequent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre,
+quelles tempetes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau
+qui change de couleur et de sentiment a chaque minute du jour et de la
+nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous
+representer l'effroyable variete; tous les sanglots du desespoir, toutes
+les imprecations de l'enfer s'y sont donne rendez-vous, et, de ma petite
+fenetre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abime qui tantot rugissent
+une bacchanale sans nom, tantot chantent des hymnes sauvages encore
+redoutables dans leur plus grand apaisement.
+
+"Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les gouts champetres
+et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai
+pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit?
+Peut-etre! Nous sommes de si etranges creatures, nous autres femmes! Il
+faut que je vous le confesse, ma bien-aimee, j'ai passe bien des jours
+avant de m'habituer a me passer de mon supplice, je ne savais que faire de
+moi, n'ayant plus personne a servir et a soigner. Il eut fallu que Palmer
+fut un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, des qu'il a fait mine
+de l'etre, je me suis revoltee, et, a present qu'il est redevenu bon comme
+un ange, je ne sais plus a qui m'en prendre de l'epouvantable ennui qui
+m'envahit par moments. Helas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le
+dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-meme, ou, si je le sais,
+de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du
+pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les
+toits, ou plutot sur les toits, et ou je me plais a etre seule, ignoree,
+oubliee du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre
+travail que celui qui me plait. Je fais poser des petits enfants, et je
+m'amuse a composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si
+je ne vous dis pas ou j'en suis de mon coeur et de ma volonte, vous serez
+encore plus inquiete. Eh bien, sachez-le, je suis bien decidee a epouser
+Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me resoudre a fixer
+l'epoque du mariage, je crains pour lui et pour moi-meme le lendemain de
+cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'age des illusions, et,
+apres une vie comme la mienne, on a cent ans d'experience et, par
+consequent, de terreurs! Je me suis crue absolument detachee de Laurent,
+je l'etais absolument en effet a Genes, le jour ou il me dit que j'etais
+son fleau, l'assassin de son genie et de sa gloire. A present, je ne me
+sens plus si independante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les
+lettres adorables de douceur et d'abnegation qu'il m'a ecrites pendant ces
+deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore a ce
+malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon
+complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage.
+Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour ou il
+aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aimee,
+je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui;
+mais, le jour ou Palmer voudra briser l'amitie qui a survecu en moi a
+cette malheureuse passion, peut-etre n'aimerai-je plus Palmer.
+
+"Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'etre un
+grand philosophe, et il persiste a croire que ce qui lui parait juste et
+bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect a ses yeux. Moi aussi, je le
+crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les
+compter, sur la situation calme et douce ou nous voici. J'ai des acces de
+spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas tres-clairvoyant
+et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent
+appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouche. Si le
+mal futur se borne a ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrites et
+l'esprit assombri sans qu'il s'en apercoive et s'en affecte, nous pourrons
+vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait a scruter mes
+regards distraits, a vouloir percer le voile de mes reveries, a faire
+enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes
+heures de defaillance morale, je ne me sens plus de force a lutter, et
+j'aimerais mieux que l'on me tuat tout de suite, ce serait plus tot fait."
+
+Therese recut de Laurent a la meme epoque une lettre si ardente, qu'elle
+en fut inquiete. Ce n'etait plus l'enthousiasme de l'amitie, c'etait celui
+de l'amour. Le silence que Therese avait garde sur ses relations avec
+Palmer avait rendu a l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne
+pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour
+retourner a la vie de plaisir. Le degout l'avait saisi a la gorge.
+
+"Ah! Therese, lui disait-il, je t'ai reproche autrefois d'aimer trop
+chastement et d'etre plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment
+ai-je pu blasphemer ainsi? Depuis que je cherche a me rattacher au vice,
+c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que
+je vois me disent que je suis bon a faire un moine. Non, non, je
+n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette
+douceur maternelle qui me couvait durant des heures entieres d'un sourire
+attendri et placide, ces epanchements du coeur, ces aspirations de
+l'intelligence, ce poeme a deux dont nous etions les auteurs et les
+personnages sans y songer. Therese, si tu n'es pas a Palmer, tu ne peux
+etre qu'a moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces emotions ardentes, ces
+attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc ete mauvais? N'y en
+a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches,
+toi, la femme devouee? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne
+m'as-tu pas appele quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton
+cher supplice et ton tourment necessaire? Souviens-toi, souviens-toi,
+Therese! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en
+meurs! N'ai-je pas assez expie? Voila trois mois d'agonie pour mon
+ame!..."
+
+Puis venaient des reproches. Therese lui en avait dit trop ou trop peu.
+Les expressions de son amitie etaient trop vives si ce n'etait que de
+l'amitie, trop froides et trop prudentes si c'etait de l'amour. Il fallait
+qu'elle eut le courage de le faire vivre ou mourir.
+
+Therese se decida a lui repondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle
+comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage
+qu'elle ne pouvait se resoudre a regarder comme une resolution arretee.
+Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter a
+l'orgueil de Laurent.
+
+"Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le pretendais, pour
+te punir, que j'ai donne mon coeur et ma vie a un autre. Non, tu etais
+pleinement pardonne le jour ou j'ai repondu a l'affection de Palmer, et la
+preuve, c'est que j'ai couru a Florence avec lui. Crois-tu donc, mon
+pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne
+fusse reellement la qu'une soeur de charite"? Non, non, ce n'etait pas le
+devoir, qui m'enchainait a ton chevet, c'etait la tendresse d'une mere.
+Est-ce qu'une mere ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours
+ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer a ce que je dois a
+Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me
+retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer,
+et que je l'aime. S'il m'eut fallu passer de tes bras dans ceux de ton
+ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais c'a ete le contraire. C'est en
+nous jurant l'un a l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner
+jamais, que nos mains se sont unies."
+
+Therese montra cette lettre a Palmer, qui en fut vivement emu et voulut
+ecrire de son cote, a Laurent, pour lui faire les memes promesses de
+sollicitude constante et d'affection vraie.
+
+Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommence un
+reve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord;
+mais il resolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de
+porter. Il se fit en lui une de ces revolutions soudaines et completes qui
+etaient tantot le fleau, tantot le salut de sa vie, et il ecrivit a
+Therese:
+
+"Sois benie, ma soeur adoree; je suis heureux, je suis fier de ton amitie
+fidele, et celle de Palmer m'a touche jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu
+plus tot, mechante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en
+effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue
+seule et triste que je revenais me mettre a tes pieds pour te dire: "Eh
+bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes
+tristesses, tes ennuis et ta solitude." N'etait-ce pas mon devoir et mon
+droit?--Mais tu es heureuse, Therese, et moi aussi par consequent! Je te
+benis de me l'avoir dit. Me voila donc enfin delivre des remords qui me
+rongeaient le coeur! Je veux marcher la tete haute, aspirer l'air a pleine
+poitrine et me dire que je n'ai pas souille et gate la vie de la meilleure
+des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie
+genereuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait
+autrefois!
+
+"Ma chere Therese, mon cher Palmer, vous etes mes deux anges gardiens.
+Vous m'avez porte bonheur. Grace a vous enfin, je sens que j'etais ne pour
+autre chose que la vie que j'ai menee. Je renais, je sens l'air du ciel
+descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphere. Mon etre se
+transforme. Je vais aimer!
+
+"Oui, je vais aimer, j'aime deja!... J'aime une belle et pure enfant qui
+n'en sait rien encore, et aupres de qui je trouve un plaisir mysterieux a
+garder le secret de mon coeur, et a paraitre et a me faire aussi naif,
+aussi gai, aussi enfant qu'elle-meme.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers
+jours d'une emotion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et
+d'effrayant dans cette idee: je vais me trahir, c'est-a-dire je vais me
+donner! demain, ce soir peut-etre, je ne m'appartiendrai plus?
+
+"Rejouis-toi, ma Therese, de ce denouement de la triste et folle jeunesse
+de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un etre qui semblait
+perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un
+oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta
+colere, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amitie! Oui, il a fallu
+toutes les peripeties d'un drame intime ou j'ai ete vaincu pour m'amener a
+ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta
+recompense, ton martyre et ta couronne. Benissez-moi tous les deux, mes
+amis, et priez pour moi, je vais aimer!"
+
+Tout le reste de la lettre etait ainsi. En recevant cet hymne de joie et
+de reconnaissance, Therese sentit pour la premiere fois son propre bonheur
+complet et assure. Elle tendit les deux mains a Palmer et lui dit:
+
+--Ah ca! ou et quand nous marions-nous?
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il fut decide que le mariage aurait lieu en Amerique. Palmer se faisait
+une joie supreme de presenter Therese a sa mere et de recevoir sous les
+yeux de celle-ci la benediction nuptiale. La mere de Therese ne pouvait se
+promettre le bonheur d'y assister, quand meme la ceremonie aurait lieu en
+France. Elle en etait dedommagee par la joie qu'elle eprouvait a voir sa
+fille engagee a un homme raisonnable et devoue. Elle ne pouvait souffrir
+Laurent, et elle avait toujours tremble que Therese ne retombat sous son
+joug.
+
+_L'Union_ faisait ses apprets de depart. Le capitaine Lawson offrait
+d'emmener Palmer et sa fiancee. C'etait une fete a bord, de penser qu'on
+ferait la traversee avec ce couple aime. Le jeune enseigne reparait son
+impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par
+l'estime la plus sincere pour Therese.
+
+Therese, ayant tout prepare pour s'embarquer le 18 aout, recut une lettre
+de sa mere, qui la suppliait de venir d'abord a Paris, ne fut-ce que pour
+vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-meme pour des affaires de
+famille. Qui savait quand Therese pourrait revenir d'Amerique? Cette
+pauvre mere n'etait pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple
+d'un pere defiant et irrite rendait insoumis et froids envers elle. Aussi
+elle adorait Therese, qui seule avait ete vraiment pour elle une fille
+tendre et une amie devouee. Elle voulait la benir et l'embrasser,
+peut-etre pour la derniere fois, car elle se sentait vieille avant l'age,
+malade et fatiguee d'une vie sans securite et sans expansion.
+
+Palmer fut plus contrarie de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien
+qu'il eut toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude
+d'une amitie durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cesse d'etre
+inquiet malgre lui des sentiments qui pouvaient se reveiller dans le coeur
+de Therese lorsqu'elle le reverrait. A coup sur, il ne s'en rendait pas
+compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en apercut quand le
+canon du navire americain fit retentir les echos du golfe de la Spezzia de
+ses adieux repetes durant toute la journee du 18 aout.
+
+Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et, a la derniere, il se
+tordit les mains jusqu'a les faire craquer.
+
+Therese s'en etonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxietes de
+Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de
+leur sejour en ce pays.
+
+--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'ecria-t-elle en le regardant avec attention.
+Quel pressentiment avez-vous?
+
+--Oui! c'est cela, repondit Palmer a la hate. C'est un pressentiment...
+pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un
+pressentiment!
+
+--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer?
+
+--Peut-etre? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas exposee, grace au ciel,
+puisque nous allons a Paris.
+
+--_L'Union_ passe a Brest et s'y arrete quinze jours. C'est la que nous
+irons nous embarquer?
+
+--Oui, oui, sans doute, si d'ici la il n'arrive pas une catastrophe.
+
+Et Palmer resta triste et accable, sans que Therese devinat ce qui se
+passait en lui. Comment l'eut-elle devine? Laurent etait aux eaux de
+Baden. Palmer le savait bien, et Laurent etait occupe aussi de projets de
+mariage, comme il l'avait ecrit.
+
+Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arreter nulle part, ils
+rentrerent en France par Turin et le mont Cenis.
+
+Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des
+signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit
+qui n'etaient nullement dans son caractere. Lui, si calme et si facile a
+servir, il s'abandonnait a des coleres inouies contre les postillons,
+contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Therese ne
+l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se defendre de le lui dire. Il lui
+repondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre
+et un accent de depit si marque, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par
+consequent.
+
+Il y a une destinee implacable pour certaines existences. Pendant que
+Therese et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y
+rentrait par Geneve. Il arriva a Paris quelques heures avant eux,
+preoccupe d'un vif souci. Il avait enfin decouvert que, pour le faire
+voyager pendant quelques mois, Therese s'etait depouillee en Italie de
+tout ce qu'elle possedait alors, et il avait appris (car tout se decouvre
+tot ou tard), d'une personne qui avait passe a la Spezzia a cette epoque,
+que mademoiselle Jacques vivait a Porto-Venere dans un etat de gene
+extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six
+livres par mois.
+
+Humilie et repentant, irrite et desole, il voulait savoir a quoi s'en
+tenir sur la situation presente de Therese. Il la savait trop fiere pour
+vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que,
+si elle n'avait pas ete payee de ses travaux a Genes, elle avait du faire
+vendre ses meubles a Paris.
+
+Il courut aux Champs-Elysees, fremissant de trouver des inconnus installes
+dans cette chere petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent
+battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner a la
+grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui repondre. Il
+ignorait le prochain mariage de Therese, il ignorait meme qu'elle fut
+libre de se marier. Une derniere lettre qu'elle lui avait ecrite a ce
+sujet etait arrivee a Baden le lendemain de son depart.
+
+Sa joie fut extreme de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il
+lui sauta au cou; mais tout aussitot il devint triste en voyant la figure
+consternee de cette bonne femme.
+
+--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc
+que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille?
+Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous etiez
+quittes, et j'en etais contente; car, apres vous avoir aime, je vous
+detestais. Je voyais bien que vous etiez l'_auteur_ de ses embarras et de
+ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici a l'attendre, a moins que
+vous n'ayez jure de la faire mourir!
+
+--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'ecria Laurent a plusieurs
+reprises.
+
+C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante.
+Il entra dans l'atelier de Therese, dans le petit salon lilas et jusque
+dans la chambre a coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait
+etendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un a un, tous
+ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de gout que
+Therese avait payes de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait
+change dans la situation que Therese s'etait faite a Paris, et Laurent
+repetait d'un air un peu egare en regardant Catherine, qui le suivait pas
+a pas d'un air soucieux:
+
+--Elle arrive aujourd'hui!
+
+En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle,
+Laurent s'etait vante. Il avait pense dire la verite en ecrivant a
+Therese avec l'exaltation a laquelle il s'abandonnait pour lui parler de
+lui-meme, et qui contrastait si etrangement avec le ton moqueur et froid
+qu'il se croyait oblige de porter dans le monde. La declaration qu'il
+avait du faire a la jeune fille objet de ses reves, il ne l'avait pas
+faite. Un oiseau ou un nuage qui avait passe le soir dans le ciel avait
+suffi pour deranger le fragile edifice de bonheur et d'expansion eclos le
+matin dans cette imagination d'enfant et de poete. La peur d'etre ridicule
+s'etait emparee de lui, ou bien la crainte de guerir de son invincible et
+fatale passion pour Therese.
+
+Il etait la, ne repondant rien a Catherine, qui, pressee de tout preparer
+pour l'arrivee de sa chere maitresse, se decida a le laisser seul. Laurent
+etait en proie a une agitation inouie. Il se demandait pourquoi Therese
+revenait a Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec
+Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-meme? Lui avait-elle
+annonce un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pensee etait deja
+evanouie? Ce brusque et mysterieux retour ne cachait-il pas une rupture
+avec Dick?
+
+Laurent s'en rejouissait et s'en effrayait a la fois. Mille idees, mille
+emotions se contrariaient dans sa tete et dans ses nerfs. Il y eut un
+moment ou il oublia insensiblement la realite et se persuada que ces
+meubles couverts de toile grise etaient des tombes dans un cimetiere. Il
+avait toujours eu horreur de la mort, et, malgre lui, il y pensait sans
+cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut
+entoure de linceuls, et se leva avec effroi en s'ecriant:
+
+--Qui est donc mort? Est-ce Therese? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens,
+quelqu'un est mort dans la region ou je viens de rentrer!... Non, c'est
+toi, repondit-il en se parlant a lui-meme, c'est toi qui as vecu dans
+cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonne,
+oublie comme un cadavre!
+
+Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, epousseta
+les meubles, ouvrit toutes grandes les croisees, qui etaient fermees,
+ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine
+poses sur les consoles dorees. Puis elle s'approcha de lui et lui dit:
+
+--Eh bien, voyons, que faites-vous ici?
+
+Laurent sortit de son reve, et, regardant autour de lui avec egarement, il
+vit les fleurs repetees dans les glaces, les meubles de Boule brillant au
+soleil, et tout cet air de fete qui avait succede, comme par magie, a
+l'aspect funebre de l'absence, qui ressemble tant en effet a la mort.
+
+Son hallucination prit un autre cours.
+
+--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce
+que je fais ici? C'est fete aujourd'hui chez Therese, c'est un jour
+d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maitresse du
+logis a donne, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort!
+Qu'est-ce qu'un cadavre a a voir dans cette chambre de noces? Aussi que
+va-t-elle dire en me voyant la? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle
+me dira: "Va-t'en! ta place est dans un cercueil!"
+
+Laurent parlait comme dans la fievre. Catherine eut pitie de lui.
+
+--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours ete.
+
+Et, comme elle songeait a ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec
+douceur, elle entendit qu'une voiture s'arretait dans la rue. Dans sa joie
+de revoir Therese, elle oublia Laurent et courut ouvrir.
+
+Palmer etait a la porte avec Therese; mais, presse de se debarrasser de la
+poussiere du voyage et ne voulant pas laisser a Therese l'ennui de faire
+decharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitot, et donna
+l'ordre qu'on le conduisit a l'hotel Meurice, en disant a Therese qu'il
+lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait diner avec elle.
+
+Therese embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment
+elle s'etait portee en son absence, elle entra dans la maison avec cette
+curiosite impatiente, inquiete ou joyeuse, que l'on eprouve
+instinctivement a revoir un lieu ou l'on a longtemps vecu, si bien que
+Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent etait la, et qu'elle
+le surprit pale, absorbe et comme petrifie sur le sofa du salon. Il
+n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes
+precipitamment. Il etait encore plonge dans ses reveries lugubres, quand
+il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'elanca vers elle pour
+l'embrasser, et tomba suffoque, presque evanoui a ses pieds.
+
+Il fallut lui oter sa cravate, et lui faire respirer de l'ether; il
+etouffait, et les battements de son coeur etaient si violents, que tout
+son corps en etait ebranle comme de commotions electriques. Therese,
+effrayee de le voir ainsi, crut qu'il etait retombe malade. Cependant la
+fraicheur de la jeunesse lui revint bientot, et elle remarqua qu'il avait
+engraisse. Il lui jura mille fois qu'il ne s'etait jamais mieux porte, et
+qu'il etait heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur
+comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit a genoux
+devant elle et lui baisa les pieds pour lui temoigner son respect et son
+adoration. Ses effusions etaient si vives, que Therese en fut inquiete et
+crut devoir se hater de lui rappeler son prochain depart et son prochain
+mariage avec Palmer.
+
+--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'ecria Laurent, pale
+comme si la foudre lui tombee a ses pieds. Depart! mariage!... Comment?
+pourquoi? Est-ce que je reve encore? est-ce que tu as dit ces mots-la?
+
+--Oui, repondit-elle, je te les dis. Je te les avais ecrits; tu n'as donc
+pas recu ma lettre?
+
+--Depart! mariage! repetait Laurent; mais tu disais autrefois que c'etait
+impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours ou je regrettais de ne
+pouvoir faire taire les gens qui te dechiraient, en te donnant mon nom et
+ma vie entiere. Et toi, tu disais: "Jamais, jamais, tant que cet homme
+vivra!" Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais
+aime, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondes et
+un scandale affreux que je crois inevitable?
+
+--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre.
+
+Laurent fut si etourdi de cette revelation, qu'il oublia tous ses projets
+d'amitie fraternelle et desinteressee. Ce que Therese avait prevu a Genes
+se realisa dans les conditions les plus singulierement dechirantes.
+Laurent se fit une idee exaltee du bonheur qu'il eut pu gouter en devenant
+le mari de Therese, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune
+parole de raison et de remontrance eut prise sur son ame troublee et
+desesperee. Sa douleur etait si energiquement exprimee et ses larmes si
+vraies, que Therese ne put se soustraire a l'emotion d'une scene
+pathetique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans
+ressentir toutes les pities de la maternite grondeuse, mais vaincue. Elle
+essaya en vain de retenir ses propres larmes.
+
+Ce n'etaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce
+vertige que Laurent eprouvait, et qui n'etait autre chose qu'un vertige;
+mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle,
+c'etaient les propres fibres de son coeur, froissees par une souffrance
+qu'elle ne s'expliquait pas.
+
+Elle reussit enfin a le calmer, et, en lui parlant avec douceur et
+tendresse, a lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la
+meilleure solution pour elle et pour lui-meme. Laurent en convenait avec
+un triste sourire.
+
+--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari detestable, et _lui_, il te
+rendra heureuse! Le ciel te devait cette recompense et ce dedommagement.
+Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous preserve,
+toi d'une existence miserable, moi de remords pires que les anciens. C'est
+parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrange
+que je suis si malheureux!
+
+Et il recommencait a sangloter.
+
+Palmer rentra sans qu'on l'eut entendu venir. Il etait, en effet, sous le
+coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien premediter, il venait
+comme un jaloux en defiance, sonnant a peine et marchant sans faire crier
+les parquets. Il s'arreta a la porte du salon et reconnut la voix de
+Laurent.
+
+--Ah! j'en etais bien sur! se dit-il en dechirant le gant qu'il s'etait
+reserve de mettre justement a cette porte, apparemment pour se donner le
+temps de la reflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper.
+
+--Entrez! cria vivement Therese, etonnee que quelqu'un lui fit cette
+insulte de frapper a la porte de son salon.
+
+En voyant que c'etait Palmer, elle palit. Ce qu'il venait de faire etait
+plus eloquent que bien des paroles, il la soupconnait.
+
+Palmer vit cette paleur, et n'en put comprendre la veritable cause. Il vit
+aussi que Therese avait pleure, et la physionomie decomposee de Laurent
+acheva de le troubler lui-meme. Le premier regard qu'echangerent
+involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation;
+puis ils marcherent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la
+main ou s'ils s'etrangleraient.
+
+Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincere des deux, car il
+avait des mouvements spontanes qui rachetaient toutes ses fautes. Il
+ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses
+larmes, qui recommencaient a l'etouffer.
+
+--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Therese.
+
+--Je ne sais, repondit-elle avec fermete; je viens de lui dire que nous
+partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que
+nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de pres, nous
+l'aimerons toujours.
+
+--C'est un enfant gate! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai
+qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc
+que nous l'emmenions en Amerique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous
+faire pleurer, Therese?
+
+Ces paroles furent dites d'un ton indefinissable. C'etait l'accent de
+l'amitie paternelle, mele de je ne sais quelle aigreur profonde et
+invincible.
+
+Therese comprit. Elle demanda son chale et son chapeau en disant a Palmer:
+
+--Nous allons diner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y
+aurait pas ici de quoi diner pour nous deux.
+
+--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitie amer,
+moitie tendre.
+
+--Mais, moi, je ne dine pas avec vous, repondit Laurent, qui comprit enfin
+ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai
+vous dire adieu. Quel jour partez-vous?
+
+--Dans quatre jours, dit Therese.
+
+--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une maniere etrange; mais ce
+n'est pas une raison pour que nous ne dinions pas tous trois ensemble
+aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux
+_Freres-Provencaux_, et, de la, nous ferons un tour en voiture au bois de
+Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous
+prie.
+
+--Je suis engage, dit Laurent.
+
+--Eh bien, degagez-vous, reprit Palmer. Voila du papier et des plumes!
+Ecrivez, ecrivez, je vous prie!
+
+Palmer parlait d'un ton si decide, qu'il en etait absolu. Laurent crut se
+rappeler que c'etait son accent de rondeur accoutume. Therese eut voulu
+qu'il refusat, et d'un regard elle eut pu le lui faire comprendre; mais
+Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpreter
+toutes choses d'une maniere funeste.
+
+Laurent etait tres-sincere. Quand il mentait, il etait sa premiere dupe.
+Il se crut assez fort pour braver cette situation delicate, et il eut
+l'intention droite et genereuse de rendre a Palmer sa confiance
+d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporte par de
+grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige,
+il ne descend plus, il se precipite. C'est ce qui arrivait a Palmer.
+Homme de coeur et de loyaute entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir
+dominer les emotions interieures d'une situation trop delicate. Ses forces
+le trahissaient; qui pourrait l'en blamer? Et il s'elancait dans l'abime,
+entrainant Therese et Laurent lui-meme avec lui. Qui ne les plaindrait
+tous trois? Tous trois avaient reve d'escalader le ciel et d'atteindre ces
+regions sereines ou les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela
+n'est pas donne a l'homme: c'est deja beaucoup pour lui de se croire un
+instant capable d'aimer sans trouble et sans mefiance.
+
+Le diner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'etait empare
+du role d'amphitryon, prit a coeur de faire servir a ses convives les mets
+et les vins les plus recherches, tout leur parut amer, et Laurent, apres
+de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait
+savouree doucement a Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux
+personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour
+s'etourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une maniere
+impatientante pour Therese.
+
+--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de
+refuser; au bois de Boulogne, dans votre caleche decouverte, nous serons
+en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne
+sont pas obliges de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous
+trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de
+chacun de nous, des choses assez facheuses.
+
+--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener
+seul, j'ai besoin de prendre l'air.
+
+Laurent s'esquiva en voyant que c'etait comme un parti pris chez Palmer de
+le laisser seul avec Therese, apparemment pour les surveiller ou les
+surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Therese
+n'etait peut-etre pas heureuse, et un peu content aussi malgre lui de
+pouvoir se dire que Palmer n'etait pas au-dessus de la nature humaine,
+comme il se l'etait imagine, et comme Therese le lui avait depeint dans
+ses lettres.
+
+Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui
+firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'heroique roman reve plus ou
+moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnee avait
+ete Therese, puisque, apres des craintes et des previsions assez sages,
+elle s'etait resolue a engager sa vie, et que, quelles que fussent
+desormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir
+parole.
+
+Palmer l'en degagea tout d'un coup, apres une serie de soupcons plus
+outrageants par le silence que ne l'avaient ete toutes les injures de
+Laurent. Un matin, Palmer, apres avoir passe la nuit cache dans le jardin
+de Therese, allait se retirer lorsqu'elle parut aupres de la grille, et
+l'arreta.
+
+--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veille la pendant six heures, et je
+vous voyais de ma chambre. Etes-vous bien convaincu que personne n'est
+venu chez moi cette nuit?
+
+Therese etait irritee, et cependant, en provoquant l'explication que lui
+refusait Palmer, elle esperait encore le ramener a la confiance; mais il
+en jugea autrement.
+
+--Je vois, Therese, lui dit-il, que vous etes lasse de moi, puisque vous
+exigez une confession apres laquelle je serai meprisable a vos yeux. Il ne
+vous en eut pas coute beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse
+dont je ne vous ai pas beaucoup importunee. Que ne me laissiez-vous
+souffrir en silence? Vous ai-je injuriee et obsedee de sarcasmes amers,
+moi? Vous ai-je ecrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain
+pleurer a vos pieds et vous faire des protestations delirantes, sauf a
+recommencer a vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adresse une
+question indiscrete? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit,
+pendant que j'etais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des
+cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je
+rougis peut-etre, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir
+cacher? Vous avez pardonne bien plus a quelqu'un qui n'avait pas le meme
+courage.
+
+--Je ne lui ai rien pardonne, Palmer, puisque je l'ai quitte sans retour.
+Quant a cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si
+bien, sachez qu'elle est claire comme le jour a mes yeux, et que j'en
+souffre plus que vous-meme. Sachez qu'elle m'humilie profondement, et que,
+venant d'un homme fort et reflechi comme vous, elle me blesse cent fois
+plus que les outrages d'un enfant en delire.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voila froissee par ma
+faute et a jamais irritee contre moi! Eh bien, Therese, tout est fini
+entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi
+votre amitie.
+
+--Ainsi vous me quittez?
+
+--Oui, Therese; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigne vous
+engager a moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma consideration a vos
+pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis;
+marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitie
+de mes revenus, et apres...
+
+--Apres? dit Therese.
+
+--Apres, je partirai, j'irai embrasser ma mere... et vous serez libre!
+
+--Est-ce une menace de suicide que vous me faites la?
+
+--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lachete, surtout quand on a une
+mere comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et
+vous n'entendrez plus parler de moi!
+
+Therese fut revoltee d'une telle proposition.
+
+--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraitrait une mauvaise plaisanterie, si
+je ne vous connaissais pour un homme serieux. J'aime a croire que vous ne
+me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez
+comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une
+pareille proposition, j'en serais offensee.
+
+--Therese! Therese! s'ecria Palmer avec violence en lui serrant le bras
+jusqu'a le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez
+perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe a vos pieds pour vous
+supplier de me pardonner mon injustice.
+
+Therese retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle etait
+offensee jusqu'au fond de l'ame du serment qu'on lui demandait, et elle en
+trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal
+physique qu'elle venait de subir.
+
+--Mon enfant, s'ecria-t-elle enfin avec des sanglots etouffes, je te jure,
+a toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mere!
+
+Elle se leva et rentra dans sa chambre, ou elle s'enferma. Elle se sentait
+tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de
+descendre a une justification, comme une femme coupable. Et puis elle
+voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une
+jalousie profonde, et qui, apres avoir par deux fois provoque ce qu'il
+croyait etre un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre
+imprudence. Elle songeait a l'affreuse existence de sa mere avec un mari
+jaloux du passe, et elle se disait avec raison qu'apres le malheur d'avoir
+subi une passion comme celle de Laurent, elle avait ete insensee de croire
+au bonheur avec un autre homme.
+
+Palmer avait un fonds de raison et de fierte qui ne lui permettait pas non
+plus d'esperer de rendre Therese heureuse apres une scene comme celle qui
+venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guerirait pas, et il
+persistait a la croire fondee. Il ecrivit a Therese:
+
+"Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligee; mais il m'est impossible
+de ne pas reconnaitre que j'allais vous entrainer dans un abime de
+desespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aime malgre vous, et
+vous l'aimerez peut-etre toujours. C'est votre destinee. J'ai voulu vous y
+soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon
+amour vous etiez sincere, et que vous avez fait tout votre possible pour y
+repondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour,
+depuis Florence, je les sentais s'echapper. S'il eut persiste a etre
+ingrat, j'etais sauve; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont
+attendrie. Moi-meme, j'en ai ete touche, et je me suis pourtant efforce de
+me croire tranquille. C'etait en vain. Il y a eu des lors entre vous deux,
+a cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontees, mais que
+j'ai bien devinees. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout
+en vous defendant, vous regrettiez de m'appartenir. Helas! Therese, c'est
+alors pourtant que vous eussiez du reprendre votre parole. J'etais pret a
+vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia:
+que ne l'avez vous fait?
+
+"Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre
+heureux et pour vous rattacher a moi. J'ai bien lutte aussi, je vous jure!
+Et a present, si vous voulez encore accepter mon devouement, je suis pret
+a lutter et a souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-meme, et
+si, en me suivant en Amerique, vous esperez guerir de cette malheureuse
+passion qui vous menace d'un avenir deplorable. Je suis pret a vous
+emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me
+faites pas un crime d'avoir devine la verite. Restons amis, venez demeurer
+chez ma mere, et si, dans quelques annees, vous ne me trouvez pas indigne
+de vous, acceptez mon nom et le sejour de l'Amerique, sans aucune pensee
+de revenir jamais en France.
+
+" J'attendrai votre reponse huit jours a Paris.
+
+"RICHARD."
+
+Therese rejeta une offre qui blessait sa fierte. Elle aimait encore Palmer,
+et cependant elle se sentait si offensee d'etre recue a merci sans avoir
+rien a se reprocher, qu'elle lui cacha le dechirement de son ame. Elle
+sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espece de lien avec lui
+sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et
+que leur vie serait desormais une lutte ou une amertume de tous les
+instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire a personne ou elle
+allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour
+trois mois, en province.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Palmer partit pour l'Amerique, emportant avec dignite une blessure
+profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fut trompe. Il avait dans
+l'esprit une obstination qui reagissait parfois sur son caractere, mais
+seulement pour lui faire accomplir resolument tel ou tel acte, et non pour
+persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'etait cru
+capable de guerir Therese de son fatal amour, et, par sa foi exaltee,
+imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voila qu'il en
+perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la
+derniere epreuve la foi lui manquait.
+
+Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour
+etablir un lien serieux, c'est de vouloir trop vite posseder une ame qui
+vient d'etre brisee. L'aurore d'une pareille union se presente avec des
+illusions genereuses; mais la jalousie retrospective est un mal incurable
+et engendre des orages que la vieillesse meme ne dissipe pas toujours.
+
+Si Palmer eut ete un homme vraiment fort, ou si sa force eut ete plus
+calme et mieux raisonnee, il eut pu sauver Therese des desastres qu'il
+pressentait pour elle. Il l'eut du peut-etre, car elle s'etait confiee a
+lui avec une sincerite et un desinteressement dignes de sollicitude et de
+respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la
+force n'ont que de l'energie, et Palmer etait de ceux sur lesquels on peut
+se tromper longtemps. Tel qu'il etait, il meritait a coup sur les regrets
+de Therese. On verra bientot qu'il etait capable des mouvements les plus
+nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort etait d'avoir
+cru a la duree inebranlable de ce qui etait chez lui un effort spontane de
+la volonte.
+
+Laurent ignora d'abord le depart de Palmer pour l'Amerique; il fut
+consterne de trouver Therese partie aussi sans recevoir ses adieux. Il
+n'avait recu d'elle que trois lignes:
+
+"Vous avez ete le seul confident en France de mon mariage projete avec
+Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars."
+
+En ecrivant ce peu de mots glaces a Laurent, Therese eprouvait une sorte
+d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'etait-il pas la cause de tous les
+malheurs et de tous les chagrins de sa vie?
+
+Elle sentit pourtant bientot que cette fois son depit etait injuste.
+Laurent s'etait admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces
+malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Apres la premiere emotion,
+il avait accepte la situation avec une grande candeur, et il avait fait
+tout son possible pour ne pas porter ombrage a Palmer. Il n'avait pas
+cherche une seule fois a tirer parti aupres de Therese des injustices de
+son fiance. Il n'avait cesse de parler de lui avec respect et amitie. Par
+un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois
+avait eu le beau role. Et puis Therese ne pouvait s'empecher de
+reconnaitre que, si Laurent etait parfois insense jusqu'a en etre atroce,
+rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensee.
+
+Durant les trois mois qui suivirent le depart de Palmer, Laurent continua
+a se montrer digne de l'amitie de Therese. Il avait su decouvrir sa
+retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui ecrivit pour se
+plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de
+n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas
+traite comme son frere; "n'etait-il pas cree et mis au monde pour la
+servir, la consoler, la venger au besoin?" Puis venaient des questions
+auxquelles Therese etait bien forcee de repondre. Palmer l'avait-il
+outragee? Fallait-il aller lui en demander raison?
+
+"Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessee? as-tu quelque chose a me
+reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta
+douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me
+permets de pleurer avec toi."
+
+Therese justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle defendit a
+Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa genereuse resolution de ne pas
+laisser une tache sur le souvenir de son fiance, elle laissa croire que la
+rupture venait d'elle seule. C'etait peut-etre rendre a Laurent des
+esperances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des
+situations ou, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et ou l'on
+court fatalement a sa perte.
+
+Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies.
+Laurent ecrivait sans art, sans pretention, et souvent sans gout et sans
+correction. Il etait tantot emphatique de bonne foi et tantot trivial sans
+pruderie. Avec tous leurs defauts, ses lettres etaient dictees par une
+conviction qui les rendait irresistiblement persuasives, et on y
+sentait a chaque mot le feu de la jeunesse et la seve bouillante d'un
+artiste de genie.
+
+En outre, Laurent se remit a travailler avec ardeur, avec la resolution de
+ne jamais retomber dans le desordre. Son coeur saignait des privations que
+Therese avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la
+sante du voyage en Suisse. Il etait resolu a s'acquitter au plus vite.
+
+Therese sentit bientot que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il
+s'intitulait toujours, lui etait douce, et que, si elle pouvait continuer
+ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie.
+
+Elle l'encouragea par des reponses toutes maternelles a perseverer dans la
+voie de travail ou il se disait rentre pour toujours. Ces lettres furent
+douces, resignees et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une
+tristesse mortelle. Therese avouait etre un peu malade, et il lui venait
+des idees de mort dont elle riait avec une melancolie navrante. Elle etait
+reellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la devorait. Elle
+avait emporte une petite somme qui etait le reste de ce qu'elle avait
+gagne a Genes, et elle l'economisait strictement pour rester a la campagne
+le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis
+peut-etre avait-elle senti peu a peu quelque desir et en meme temps
+quelque frayeur de revoir Laurent change, soumis et amende de toutes
+facons, comme il se montrait dans ses lettres.
+
+Elle esperait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la
+velleite, cette bonne pensee pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il
+disait tantot oui et tantot non. Therese attendait toujours qu'aucune
+trace de l'ancien amour ne reparut dans les lettres de Laurent: il
+revenait bien toujours un peu, mais c'etait avec une delicatesse exquise
+desormais, et ce qui dominait ces retours a un sentiment mal etouffe,
+c'etait une tendresse suave, une sensibilite expansive, une sorte de piete
+filiale enthousiaste.
+
+Quand l'hiver fut venu, Therese, se voyant au bout de ses ressources, fut
+forcee de revenir a Paris, ou etaient sa clientele et ses devoirs
+vis-a-vis d'elle-meme. Elle cacha son retour a Laurent, ne voulant pas le
+revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la
+rue peu frequentee ou etait sa petite maison. Il vit les contrevents
+ouverts et entra, ivre de joie. C'etait une joie naive et presque
+enfantine, qui eut rendu ridicule et _begueule_ toute attitude de mefiance
+et de reserve. Il laissa diner Therese, en la suppliant de venir le soir
+chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il
+voulait absolument son avis avant de le livrer. C'etait vendu et paye;
+mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore
+quelques jours. Ce n'etait plus le temps deplorable ou Therese "ne s'y
+connaissait pas, ou elle avait le jugement etroit et realiste des peintres
+de portrait, ou elle etait incapable de comprendre une oeuvre
+d'imagination," _etc_. Elle etait maintenant "sa muse et sa puissance
+inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien.
+Avec ses conseils et ses encouragements, son talent, a lui, tiendrait
+toutes ses promesses."
+
+Therese oublia le passe, et, sans etre trop enivree du present, elle ne
+crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais a un confrere.
+Elle prit une voiture apres son diner et alla chez Laurent.
+
+Elle trouva l'atelier illumine et le tableau magnifiquement eclaire.
+C'etait une belle et bonne chose que ce tableau. Cet etrange genie avait
+la faculte de faire, en se reposant, des progres rapides que ne font pas
+toujours ceux qui travaillent avec perseverance. Il y avait eu, par suite
+de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et
+il semblait que, par la seule reflexion, il se fut debarrasse des defauts
+de sa premiere exuberance. En meme temps, il avait acquis des qualites
+nouvelles qu'on n'eut pas cru appartenir a sa nature, la correction du
+dessin, la suavite des types, le charme de l'execution, tout ce qui devait
+plaire desormais au public sans demeriter aupres des artistes.
+
+Therese fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration.
+Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre a faire dominer chez lui le
+noble orgueil du talent sur tous les mauvais entrainements du passe. Elle
+ne trouva aucune critique a faire et lui defendit meme de rien retoucher.
+
+Laurent, modeste en ses manieres et en son langage, avait plus d'orgueil
+que Therese ne voulait lui en donner. Il etait, au fond du coeur, enivre
+de ses eloges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de
+l'apprecier, elle etait la plus ingenieuse et la plus attentive. Il
+sentait aussi revenir imperieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour
+partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un
+maitre, c'est-a-dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses
+defaillances.
+
+Quand Therese eut longtemps contemple le tableau, elle se retourna pour
+voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle
+en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Therese vit sa
+mere debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent.
+
+Madame C.... etait venue a Paris, ne sachant pas au juste le jour ou
+Therese y reviendrait. Cette fois elle y etait attiree par des affaires
+serieuses: son fils se mariait, et M. C.... etait lui-meme a Paris depuis
+quelque temps. La mere de Therese, sachant par elle qu'elle avait renoue
+sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, etait venue le
+surprendre pour lui dire tout ce qu'une mere peut dire a un homme pour
+l'empecher de faire le malheur de sa fille.
+
+Laurent etait doue de l'eloquence du coeur. Il avait rassure cette pauvre
+mere, et il l'avait retenue en lui disant:
+
+--Therese va venir, c'est a vos pieds que je veux lui jurer d'etre
+toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frere ou son mari, mais, dans
+tous les cas, son esclave.
+
+Ce fut une bien douce surprise pour Therese de trouver la sa mere, qu'elle
+ne s'attendait pas a voir sitot. Elles s'embrasserent en pleurant de joie.
+Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, ou le the
+etait servi avec luxe. Laurent etait riche, il venait de gagner dix mille
+francs. Il etait heureux et fier de pouvoir restituer a Therese tout ce
+qu'elle avait depense pour lui. Il fut adorable dans cette soiree; il
+gagna le coeur de la fille et la confiance de la mere, et il eut pourtant
+la delicatesse de ne pas dire un mot d'amour a Therese. Loin de la, en
+baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'ecria avec
+sincerite que c'etait la le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en
+tete-a-tete avec Therese, il ne s'etait senti si heureux et si content de
+lui-meme.
+
+Ce fut madame C... la premiere qui, au bout de quelques jours, parla de
+mariage a Therese. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifie a la
+consideration exterieure, qui, malgre ses chagrins domestiques, croyait
+avoir bien fait, ne pouvait supporter l'idee de voir sa fille delaissee
+par Palmer, et elle pensait que desormais Therese devait avoir raison du
+monde en faisant un autre choix. Laurent etait tout a fait celebre et en
+vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand
+artiste etait corrige de ses travers. Therese avait sur lui une influence
+qui avait domine les plus grandes crises de sa penible transformation. Il
+avait pour elle un attachement invincible. C'etait devenu un devoir pour
+tous deux de renouer pour toujours une chaine qui n'avait jamais ete
+completement brisee, et qui, quelque effort qu'ils fissent desormais, ne
+pouvait jamais l'etre.
+
+Laurent excusait ses torts dans le passe par un raisonnement
+tres-specieux. Therese, disait-il, l'avait gate dans le principe par trop
+de douceur et de resignation. Si, des sa premiere ingratitude, elle se fut
+montree offensee, elle l'eut corrige de la mauvaise habitude, contractee
+avec les mauvaises femmes, de ceder a ses emportements et a ses caprices.
+Elle lui eut enseigne le respect que l'on doit a la femme qui s'est donnee
+par amour.
+
+Et puis une autre consideration que faisait encore valoir Laurent pour se
+disculper, et qui semblait plus serieuse, etait celle-ci, que deja il
+avait fait entrevoir dans ses lettres:
+
+--Probablement, lui disait-il, j'etais malade sans le savoir quand, pour la
+premiere fois, j'ai ete coupable envers toi. Une fievre cerebrale, cela
+semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible
+de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opere,
+peut-etre longtemps a l'avance, une crise terrible ou sa raison ait ete
+deja troublee, et contre laquelle sa volonte n'ait pas pu reagir. N'est-ce
+pas ce qui s'est passe en moi, ma pauvre Therese, a l'approche de cette
+maladie ou j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre
+compte, et, quant a moi, il m'arrivait souvent de m'eveiller le matin et de
+songer a tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la realite de
+mes reves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le
+lieu ou nous etions m'inspirait une aversion maladive, que deja, dans la
+foret de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand
+tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations
+injustes, je t'ecoutais d'un air hebete, croyant que c'etait toi-meme qui
+avais reve tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'etre folle!
+Tu vois bien que j'etais fou, et ne peux-tu pardonner des torts
+involontaires? Compare ma conduite apres ma maladie avec ce qu'elle etait
+auparavant! N'etait-ce pas comme un reveil de mon ame? Ne m'as-tu pas
+trouve tout a coup aussi confiant, aussi soumis, aussi devoue que j'etais
+sceptique, irascible, egoiste, avant cette crise qui me rendait a moi-meme?
+Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose a me reprocher? N'avais-je pas
+accepte ton mariage avec Palmer comme un chatiment qui m'etait bien du? Tu
+m'as vu mourir de douleur a l'idee de te perdre pour toujours: t'ai-je dit
+un mot contre ton fiance? Si tu m'eusses ordonne de courir apres lui et
+meme de me bruler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon
+ame et ma vie t'appartiennent! Est-ce la ce que tu veux encore? Dis un mot,
+et, si mon existence te gene et te perd, je suis pret a la supprimer. Dis
+un mot, Therese, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui
+n'a rien a faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi.
+
+Le caractere de Therese s'etait affaibli dans ce double amour, qui, en
+somme, n'avait ete que deux actes du meme drame; sans cet amour froisse et
+brise, jamais Palmer n'eut songe a l'epouser, et l'effort qu'elle avait
+fait pour s'engager a lui n'etait peut-etre qu'une reaction du desespoir.
+Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le theme de persuasion
+que Palmer avait du employer pour la convaincre etait un retour perpetuel
+sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il etait
+fatalement entraine a lui rappeler sans cesse.
+
+Et puis le retour a l'amitie apres la rupture avait ete pour Laurent un
+veritable retour a la passion, tandis que, pour Therese, c'avait ete une
+nouvelle phase de devouement plus delicat et plus tendre que l'amour meme.
+Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lachete. Elle avait
+encore de la force contre l'injustice, et l'on peut meme dire que toute sa
+force etait la. Elle n'etait pas la femme eternellement souffrante et
+plaintive des inutiles regrets et des incurables desirs. Il se faisait en
+elle de puissantes reactions, et son intelligence, qui etait assez
+developpee, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute idee de la
+liberte morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient
+banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par
+lambeau le pacte dechire. Elle se plaisait meme alors a l'idee de rendre
+genereusement et sans reproche l'independance et le repos a qui les
+reclamait.
+
+Mais elle etait devenue beaucoup moins forte que dans sa premiere jeunesse,
+en ce sens qu'elle avait recouvre le besoin d'aimer et de croire,
+longtemps assoupi en elle par un desastre exceptionnel. Elle s'etait
+longtemps imagine qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique
+passion. Elle s'etait trompee, et elle ne pouvait plus se faire
+d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur,
+c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abnegation, et satisfaire
+a tout prix cet elan maternel qui etait comme une fatalite de sa nature et
+de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle
+avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin etrange, mais bien
+caracterise chez certaines femmes et meme chez certains hommes, ne l'avait
+pas rendue aussi misericordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est
+parce que Palmer lui avait semble trop fort pour avoir besoin lui-meme de
+son devouement. Palmer s'etait donc trompe en lui offrant un appui et une
+consolation. Il avait manque a Therese de se croire necessaire a cet homme,
+qui voulait qu'elle ne songat qu'a elle-meme.
+
+Laurent, plus naif, avait ce charme particulier dont elle etait fatalement
+eprise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette
+touchante infirmite de son genie avec des transports de sincerite et des
+attendrissements inepuisables. Helas! il se trompait aussi. Il n'etait pas
+plus reellement faible que Palmer n'etait reellement fort. Il avait ses
+heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, des que sa
+faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme
+font tous les enfants que l'on adore.
+
+Laurent etait voue a une fatalite inexorable. Il le disait lui-meme dans
+ses moments de lucidite. Il semblait que, ne du commerce de deux anges, il
+eut suce le lait d'une furie, et qu'il lui en fut reste dans le sang un
+levain de rage et de desespoir. Il etait de ces natures plus repandues
+qu'on ne pense dans l'espece humaine et dans les deux sexes, qui, avec
+toutes les sublimites de l'idee et tous les elans du coeur, ne peuvent
+arriver a l'apogee de leurs facultes sans tomber aussitot dans une sorte
+d'epilepsie intellectuelle.
+
+Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible,
+qui est de pretendre greffer le bonheur sur le desespoir et de gouter les
+joies celestes de la foi conjugale et de l'amitie sainte sur les ruines
+d'un passe fraichement devaste. Il eut fallu du repos a ces deux ames
+saignantes des blessures qu'elles avaient recues: Therese en demandait
+avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir
+vecu dix siecles durant les dix mois de leur separation, et il devenait
+malade de l'exces d'un desir de l'ame, qui eut du effrayer Therese plus
+qu'un desir des sens.
+
+C'est par la nature de ce desir que malheureusement elle se laissa
+rassurer. Laurent semblait etre regenere au point d'avoir reintegre
+l'amour moral a la place qu'il doit occuper en premiere ligne, et il se
+retrouvait seul avec Therese, sans l'inquieter comme autrefois de ses
+transports. Il savait, durant des heures entieres, lui parler avec
+l'affection la plus sublime, lui qui s'etait cru longtemps muet, disait-il,
+et qui sentait enfin son genie se dilater et prendre son vol dans une
+region superieure! Il s'imposait a l'avenir de Therese en lui montrant
+sans cesse qu'elle avait a remplir envers lui une tache sacree, celle de
+le soustraire aux entrainements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de
+l'age mur et a l'egoisme deprave de la vieillesse. Il lui parlait de
+lui-meme et toujours de lui-meme: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par
+elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui
+devait cela, parce qu'elle lui avait sauve la vie! Et Therese, avec la
+fatale simplicite des coeurs aimants, arrivait a trouver ce raisonnement
+irrefutable et a se faire un devoir de ce qui avait ete d'abord implore
+comme un pardon.
+
+Therese arriva donc a renouer cette fatale chaine; elle eut seulement
+l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant eprouver la
+resolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul
+l'engagement irrevocable. S'il ne se fut agi que d'elle, l'imprudente se
+fut liee sans retour.
+
+Le premier bonheur de Therese n'avait pas dure _toute une semaine_, comme
+dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre
+heures. Les reactions de Laurent etaient soudaines et violentes, en raison
+de la vivacite de ses joies. Nous disons ses reactions, Therese disait ses
+_retractations_, et c'etait le mot veritable. Il obeissait a cet
+inexorable besoin que certains adolescents eprouvent de tuer ou de
+detruire ce qui leur plait jusqu'a la passion. On a remarque ces cruels
+instincts chez des hommes de caracteres tres-differents, et l'histoire les
+a qualifies d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier
+d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contractee dans le
+milieu ou ces hommes sont nes, soit par l'impunite, mortelle a la raison,
+que certaines situations leur ont assuree des leurs premiers pas dans la
+vie. On a vu de jeunes rois egorger des biches qu'ils semblaient cherir,
+pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de
+genie sont aussi des rois dans le milieu ou ils se developpent; ce sont
+meme des rois tres-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la
+soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assuree exalte
+jusqu'a la fureur.
+
+Tel etait Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se
+combattaient. L'on eut dit que deux ames, s'etant dispute le soin d'animer
+son corps, se livraient une lutte acharnee pour se chasser l'une l'autre.
+Au milieu de ces souffles contraires, l'infortune perdait son libre
+arbitre, et tombait epuise chaque jour sur la victoire de l'ange ou du
+demon qui se l'arrachaient.
+
+Et, quand il s'analysait lui-meme, il semblait parfois lire dans un livre
+de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidite la clef de
+ces mysterieuses conjurations dont il etait la proie.
+
+--Oui, disait-il a Therese, je subis le phenomene que les thaumaturges
+appelaient la possession. Deux esprits se sont empares de moi. Y en a-t-il
+reellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui
+t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce
+qu'il n'est pas le maitre de faire le bien comme il l'entendrait. Il
+voudrait etre calme, philosophe, enjoue, tolerant; _l'autre_ ne veut pas
+qu'il en soit ainsi. Il veut faire son etat de bon ange: il veut etre
+ardent, enthousiaste, exclusif, devoue, et, comme son contraire le raille,
+le nie et le blesse, il devient sombre et cruel a son tour, si bien que
+deux anges qui sont en moi arrivent a enfanter un demon.
+
+Et Laurent disait et ecrivait a Therese sur ce bizarre sujet des choses
+aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient etre vraies et ajouter de
+nouveaux droits a l'impunite qu'il semblait s'etre reservee vis-a-vis
+d'elle.
+
+Tout ce que Therese avait craint de souffrir a cause de Laurent en
+devenant la femme de Palmer, elle eut a le souffrir a cause de Palmer en
+redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie retrospective, la
+pire de toutes, parce qu'elle se prend a tout sans pouvoir s'assurer de
+rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le
+souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pensee
+s'acharna a vouloir que Therese lui rendit compte de tous les details de
+sa vie a Genes et a Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa
+d'avoir cherche des lors a le _tromper_. Oubliant qu'a cette epoque
+Therese lui avait ecrit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui
+avait ecrit: _Je l'epouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une
+main sure et perfide la chaine d'espoir et de desir qui l'attachait a
+elle. Therese lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il
+reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyaute lui
+prescrivait de dire pour le detacher d'elle. Il s'apaisa et convint
+qu'elle avait menager sa passion mal eteinte avec une excessive
+delicatesse, lui disant peu a peu toute la verite a mesure qu'il se
+montrait dispose a la recevoir sans douleur, et aussi a mesure
+qu'elle-meme avait pu prendre confiance dans l'avenir ou Palmer
+l'entrainait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un
+mensonge, meme lorsqu'elle avait refuse de s'expliquer, et qu'au lendemain
+de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une reconciliation
+impossible, elle lui avait dit: "Tout est fini entre nous. Ce que j'ai
+resolu et accepte pour moi-meme est mon secret, et tu n'as pas le droit de
+m'interroger."
+
+--0ui, oui, tu as raison, s'ecria Laurent. J'etais injuste, et ma fatale
+curiosite est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te
+faire partager: Oui, pauvre Therese, je te fais subir d'humiliants
+interrogatoires, a toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un
+pardon genereux! Je change les roles: j'instruis ton proces, et j'oublie
+que c'est moi le coupable et le condamne! Je cherche d'une main impie a
+arracher les voiles de pudeur dont ton ame a le droit et sans doute aussi
+le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient a tes relations avec
+Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime
+d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laisse Palmer t'interroger
+sur les mysteres de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends
+maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes a
+son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les
+demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lachete, en meme
+temps qu'il la souille dans sa pensee, en associant son image a celle de
+tous les fantomes qui l'obsedent. Oui, Therese, tu as raison: il faut
+travailler soi-meme a entretenir la purete de son ideal, et, moi, je
+m'evertue sans cesse a le profaner et a l'arracher du temple que je lui
+avais bati!
+
+Il semblait qu'apres de telles explications, et lorsque Laurent se disait
+pret a le signer de son sang et de ses larmes, le calme dut renaitre et le
+bonheur commencer. Il n'en etait pas ainsi. Laurent, devore d'une secrete
+rage, revenait le lendemain a ses questions, a ses outrages, a ses
+sarcasmes. Des nuits entieres se passaient en discussions deplorables, ou
+il semblait qu'il eut absolument besoin de travailler son propre genie a
+coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fecond en
+maledictions d'une effroyable eloquence, et pour faire atteindre a Therese
+et a lui les dernieres limites du desespoir. Apres ces orages, il semblait
+qu'il n'y eut plus qu'a se tuer ensemble. Therese s'y attendait toujours
+et se tenait prete, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent
+n'avait pas encore cette pensee. Accable de lassitude, il s'endormait, et
+son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses
+traits le divin sourire des visions celestes.
+
+Regle invariable, inouie, mais absolue dans cette etrange organisation: le
+sommeil changeait toutes ses resolutions. S'il s'endormait le coeur plein
+de tendresse, il s'eveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et
+reciproquement, s'il etait parti la veille en maudissant, il accourait le
+lendemain pour benir.
+
+Trois fois Therese le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il
+courut apres elle et la forca de pardonner a son desespoir, car aussitot
+qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommencait a l'implorer avec
+toutes les larmes d'un repentir exalte.
+
+Therese fut a la fois miserable et sublime dans cet enfer ou elle s'etait
+replongee en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle
+poussa le devouement jusqu'a des immolations qui faisaient fremir ses amis,
+et qui lui valurent quelquefois le blame, presque le mepris des gens
+fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer.
+
+Et, d'ailleurs, cet amour de Therese pour Laurent etait incomprehensible
+pour elle-meme. Elle n'y etait pas entrainee par les sens, car Laurent,
+souille par la debauche ou il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne
+pouvait eteindre par sa volonte, lui etait devenu un objet de degout pire
+qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus
+lui en demander. Elle n'etait plus vaincue et dominee par le charme de son
+eloquence et par les graces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait
+plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les
+avaient tant de fois reconcilies n'etaient plus pour elle que les
+effrayants symptomes de la tempete et du naufrage.
+
+Ce qui l'attachait a lui, c'etait cette immense pitie dont on contracte
+l'imperieuse habitude avec les etres a qui l'on a beaucoup pardonne. Il
+semble que le pardon engendre le pardon jusqu'a la satiete, jusqu'a la
+faiblesse imbecile. Quand une mere s'est dit que son enfant est
+incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien a
+faire qu'a l'abandonner ou a tout accepter. Therese s'etait trompee toutes
+les fois qu'elle avait cru guerir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai
+qu'alors il redevenait meilleur, mais c'etait a la condition d'esperer son
+pardon. Quand il ne l'esperait plus, il se jetait a corps perdu dans la
+paresse et le desordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle
+reussissait a le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien
+elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait a lui faire! Quand il
+revenait au degout d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives
+pour lui reprocher de vouloir faire de lui "ce que _sa patronne Therese
+Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques," c'est-a-dire, selon lui, "un idiot
+et un maniaque."
+
+Et pourtant, dans cette pitie de Therese qu'il implorait si ardemment pour
+s'en offenser aussitot qu'elle lui etait rendue, il y avait un respect
+enthousiaste et peut-etre meme un peu fanatique pour le genie de
+l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'etre bourgeoise et inintelligente
+quand il la voyait travailler a son bien-etre a lui avec candeur et
+perseverance, elle etait grandement artiste, au moins dans son amour,
+puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme etant de droit divin,
+et lui sacrifiait sa propre fierte, son propre travail, et ce qu'une autre
+moins devouee eut peut-etre appele sa propre gloire.
+
+Et lui, l'infortune, il voyait et comprenait ce devouement, et, lorsqu'il
+s'apercevait de son ingratitude, il etait devore de remords qui le
+brisaient. Il lui eut fallu une maitresse insouciante et robuste qui se
+fut moquee de ses coleres comme de ses repentirs, qui n'eut souffert de
+rien, pourvu qu'elle le dominat. Telle n'etait pas Therese. Elle se
+mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant deperir, Laurent
+cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse,
+l'oubli momentane de ses propres larmes.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Un soir, il lui fit une si longue et si incomprehensible querelle, qu'elle
+ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques
+instants, un leger frolement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta
+convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'etait un poignard.
+Therese sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme a
+travers le voile d'un reve, qu'il avait songe a la tuer. En ce moment tout
+etait indifferent a Therese. Se reposer de vivre et de penser, que ce fut
+sommeil ou mort, elle laissait le choix a la destinee.
+
+C'etait la mort qu'elle meprisait. Laurent crut que c'etait lui, et, se
+meprisant lui-meme, il la quitta enfin.
+
+Trois jours apres, Therese, decidee a faire un emprunt qui lui permit un
+voyage serieux, une absence reelle (cette vie de dechirements et de
+bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux
+Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya a Laurent sans donner son
+nom au porteur. C'etait son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un
+rosier blanc anonyme: c'etait aussi l'adieu de Laurent. Tous deux
+partaient, tous deux resterent. La coincidence de ces rosiers blancs emut
+Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Therese, et la trouva achevant
+ses paquets. Sa place etait retenue dans le courrier pour six heures du
+soir. Celle de Laurent l'etait aussi dans la meme voiture. Tous deux
+avaient pense revoir l'Italie l'un sans l'autre.
+
+--Eh bien, partons ensemble! s'ecria-t-il.
+
+--Non, je ne pars plus, repondit-elle.
+
+--Therese, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous
+unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a
+resiste a tout ce qui peut briser un sentiment, a tout ce qui peut tuer
+une ame. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions
+ensemble. Veux-tu m'aimer?
+
+--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Therese. Je sens mon coeur
+epuise: je crois qu'il est mort.
+
+--Eh bien, veux-tu mourir?
+
+--Il m'est indifferent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie
+ni de ta mort avec moi.
+
+--Ah! oui, tu crois a l'eternite du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver
+dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela!
+
+--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque ame
+va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras
+toujours et partout attire par la tempete.
+
+--C'est-a-dire que tu n'as pas merite l'enfer, toi!
+
+--Tu ne l'as pas merite non plus. Tu auras un autre ciel, voila tout!
+
+--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes?
+
+--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour.
+
+Laurent devint pensif. Il repeta machinalement plusieurs fois: "La
+gloire!" puis il s'agenouilla devant la cheminee en tisonnant, comme il
+avait coutume de faire quand il voulait etre seul avec lui-meme. Therese
+sortit pour decommander son depart. Elle savait bien que Laurent l'eut
+suivie.
+
+Quand elle rentra, elle le trouva tres-calme et tres-enjoue.
+
+--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comedie; mais pourquoi vouloir
+s'elever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus
+haut, et meme s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris
+interieurement, je le sais fort bien...
+
+--Je ne ris pas de celle des autres...
+
+--Qui, les autres?
+
+--Ceux qui y croient et qui l'aiment.
+
+--Dieu sait si j'y crois, Therese, et si je ne m'en moque pas comme d'une
+farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On
+aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous
+empoisonne, une mauvaise piece qui vous fait rire, et la gloire qui n'est
+qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des
+articles de journaux qui vous ereintent et qui font parler de vous, et
+puis des eloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des
+critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en
+soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succedent
+devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous
+transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitie mort de
+fatigue sans avoir realise votre idee... Et puis... l'Institut... une
+reunion de gens qui vous detestent, et qui eux-memes...
+
+Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe
+en disant:
+
+--N'importe! voila la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne
+peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux!
+
+Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique,
+et peu a peu tout a fait impersonnel. On eut dit, a les entendre et a les
+voir, deux paisibles amis qui ne s'etaient jamais brouilles. Cette
+situation etrange s'etait repetee plusieurs fois au beau milieu de leur
+grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs
+intelligences se convenaient et s'entendaient encore.
+
+Laurent eut faim et demanda a diner avec Therese.
+
+--Et votre depart? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche.
+
+--Puisque vous ne partez plus, vous!
+
+--Je partirai si vous restez.
+
+--Eh bien, je partirai, Therese. Adieu!
+
+Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure.
+
+--J'ai manque le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas
+encore dine?
+
+Therese, preoccupee, avait oublie son repas sur la table.
+
+--Ma chere Therese, lui dit-il, accordez-moi une derniere grace; venez
+diner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble a quelque
+spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma
+guerison et notre salut a tous les deux. Eprouvez-moi. Je ne serai plus ni
+jaloux, ni exigeant, ni meme amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre
+maitresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette,
+blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariee, je suis
+l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort
+a braver chaque fois que j'obtiens un tete-a-tete. C'est fort piquant, et
+c'est la tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination
+sont satisfaits de ce cote-la; c'est mon coeur tout seul et l'echange de
+mes idees avec les votres que je vous offre.
+
+--Je les refuse, dit Therese.
+
+--Comment! vous aurez la vanite d'etre jalouse d'un etre que vous n'aimez
+plus?
+
+--Certes, non! Je n'ai plus ma vie a donner, et je ne comprends pas une
+amitie comme celle que vous me demandez sans un devouement exclusif. Venez
+me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus
+d'intimite particuliere, meme apparente.
+
+--Je comprends, Therese; vous avez un autre amant!
+
+Therese leva ses epaules et ne repondit rien. Il mourait d'envie qu'elle
+se vantat d'un caprice, comme il venait de le faire vis-a-vis d'elle. Sa
+force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec
+anxiete qu'elle repondit a son defi pour l'accabler de reproches et de
+dedains, et lui declarer peut-etre qu'il venait d'inventer cette maitresse
+pour la forcer a se trahir elle-meme. Il ne comprenait plus la force
+d'inertie de Therese. Il aimait mieux se croire hai et trompe qu'importun
+ou indifferent.
+
+Elle le lassa par son mutisme.
+
+--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais diner, et, de la, au bal de l'opera, si je
+ne suis pas trop gris.
+
+Therese, restee seule, creusa, pour la millieme fois en elle-meme, l'abime
+de cette mysterieuse destinee. Que lui manquait-il donc pour etre une des
+plus belles destinees humaines? La raison.
+
+--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Therese, et comment le
+genie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande
+force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle
+qu'une faculte isolee dont l'union avec le reste des facultes n'est pas
+toujours necessaire?
+
+Elle tomba dans une sorte de reverie metaphysique. Il lui avait toujours
+semble que la raison etait un ensemble d'idees et non pas un detail; que
+toutes les facultes d'un etre bien organise lui empruntaient et lui
+fournissaient tour a tour quelque chose; qu'elle etait a la fois le moyen
+et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et
+qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur reelle apres l'avoir resolument
+foulee aux pieds.
+
+Elle repassait dans sa memoire la vue de grands artistes, et regardait
+aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la regle du
+vrai associee au reve du beau, et partout cependant des exceptions, des
+anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyees comme celle
+de Laurent. L'aspiration au sublime etait meme une maladie du temps et du
+milieu ou se trouvait Therese. C'etait quelque chose de fievreux qui
+s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mepriser les conditions du
+bonheur normal en meme temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la
+force des choses, Therese elle-meme se trouvait jetee, sans l'avoir desire
+ni prevu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle etait devenue la
+compagne, la moitie intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces
+genies extravagants; elle assistait a la perpetuelle agonie de Promethee,
+aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces
+inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir
+trouver le remede.
+
+Dieu etait encore dans ces ames rebelles et torturees cependant, puisqu'a
+certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source
+pure de l'inspiration sacree n'etait pas tarie; ce n'etait point la un
+talent epuise, c'etait peut-etre encore un homme de beaucoup d'avenir.
+Fallait-il l'abandonner a l'envahissement du delire et a l'hebetement de
+la fatigue?
+
+Therese avait, disons-nous, trop cotoye cet abime pour n'en point partager
+quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractere avait
+failli s'engager a son insu dans cette voie desesperee. Elle avait eu
+cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les miseres de la
+vie, et qui flotte entre les limites du reel et de l'imaginaire; mais, par
+une reaction naturelle, son esprit aspirait desormais au vrai, qui n'est
+ni l'un ni l'autre, ni l'ideal sans frein, ni le fait sans poesie. Elle
+sentait que c'etait la le beau, et qu'il fallait chercher la vie
+materielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'ame. Elle
+se faisait de graves reproches de s'etre manque si longtemps a elle-meme:
+puis, un instant apres, elle se reprochait egalement de se trop preoccuper
+de son propre sort en presence du peril extreme ou celui de Laurent
+restait engage.
+
+Par toutes ses voix, par celle de l'amitie comme par celle de l'opinion,
+le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'etait la le devoir
+en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas equivaut a celui
+d'ordre general, d'interet de la societe: "Suivez le bon chemin, laissez
+perir ceux qui s'en ecartent." Et la religion officielle ajoutait: "Les
+sages et les bons pour l'eternel bonheur, les aveugles et les rebelles
+pour l'enfer!" Donc, peu importe au sage que l'insense perisse?
+
+Therese se revolta contre cette conclusion.
+
+--Le jour ou je me croirai l'etre le plus parfait, le plus precieux et le
+plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arret de mort de
+tous les autres; mais, si ce jour-la m'arrive, ne serai-je pas plus folle
+que tous les autres fous? Arriere la folie de la vanite, mere de
+l'egoisme! Souffrons encore pour un autre que moi!
+
+Il etait pres de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil ou elle s'etait
+laissee tomber inerte et brisee quatre heures auparavant. On venait de
+sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton
+contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu
+de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_.
+
+Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette enigme? Voulait-il
+qu'elle vint au bal masque l'intriguer par une aventure banale? voulait-il
+essayer de l'aimer sans la reconnaitre? Etait-ce fantaisie de poete ou
+insulte de libertin?
+
+Therese renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquietude
+ne l'y laissa plus reflechir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher
+cette victime a l'egarement infernal?
+
+--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas a pas. Je verrai, j'entendrai sa vie
+en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il
+me raconte, a quel point il aime le mal naivement ou avec affectation,
+s'il a vraiment des gouts depraves, ou s'il ne cherche qu'a s'etourdir.
+Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout
+ce que j'eloignais avec degout de ses souvenirs et de mon imagination, je
+decouvrirai peut-etre un joint, un biais, pour l'arracher a ce vertige.
+
+Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel
+elle avait pourtant a peine jete les yeux. Il etait en satin. Elle en
+envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux
+avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de
+changer l'aspect de sa personne, dans le cas ou Laurent viendrait a la
+soupconner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit
+toute seule et resolument au bal de l'Opera.
+
+Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose
+insupportable, etouffante. Elle n'avait jamais essaye de contrefaire sa
+voix et ne voulait etre devinee de personne. Elle se glissa muette dans
+les corridors, cherchant les coins isoles quand elle etait lasse de
+marcher, ne s'y arretant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle,
+ayant toujours l'air de passer, et reussissant plus facilement qu'elle ne
+l'avait espere a etre completement seule et libre dans cette foule agitee.
+
+C'etait l'epoque ou l'on ne dansait pas au bal de l'Opera, et ou le seul
+deguisement admis etait le domino noir. C'etait donc une cohue sombre et
+grave en apparence, occupee peut-etre d'intrigues aussi peu morales que
+les bacchanales des autres reunions de ce genre, mais d'un aspect imposant,
+vu de haut, dans son ensemble. Puis tout a coup, d'heure en heure, un
+bruyant orchestre jouait des quadrilles effrenes, comme si
+l'administration, luttant contre la police, eut voulu entrainer la foule a
+enfreindre sa defense; mais personne ne paraissait y songer. La noire
+fourmiliere continuait a marcher lentement et a chuchoter au milieu de ce
+vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale etrange,
+fantastique, qui semblait impuissant a dissiper la vision de cette fete
+lugubre.
+
+Pendant quelques instants, Therese fut frappee de ce spectacle au point
+d'oublier ou elle etait et de se croire dans le monde des reves tristes.
+Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas.
+
+Elle se hasarda dans le foyer, ou se tenaient, sans masque et sans
+deguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait
+le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom
+dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aime
+assis entre deux filles masquees, dont la voix et l'accent avaient ce je
+ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui revele la fatigue des
+sens et l'amertume de l'esprit.
+
+--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnee, ta fameuse
+Therese? Il parait qu'elle t'a trompe la-bas, en Italie, et que tu ne
+voulais pas le croire?
+
+--Il a commence a s'en douter, reprit l'autre, le jour ou il a reussi a
+chasser le rival heureux.
+
+Therese fut mortellement blessee de voir le douloureux roman de sa vie
+livre a de pareilles interpretations, mais plus encore de voir Laurent
+sourire, repondre a ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient,
+et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans memoire ou
+sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Therese n'eut jamais cru qu'il
+n'etait pas meme son ami. Elle en etait sure maintenant! Elle resta, elle
+ecouta encore; elle sentait une sueur glacee coller son masque a sa
+figure.
+
+Cependant Laurent ne disait a ces filles rien qui ne put etre entendu de
+tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y repondait en
+homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois
+fois il bailla en se cachant un peu. Neanmoins il restait la, se souciant
+peu d'etre vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour,
+baillant de fatigue et non d'ennui reel, doux, distrait, mais aimable, et
+parlant a ces compagnes de rencontre comme si elles eussent ete des femmes
+du meilleur monde, presque de bonnes et serieuses amies, melees a des
+souvenirs agreables de plaisirs que l'on peut avouer.
+
+Cela dura bien un quart d'heure. Therese restait toujours. Laurent lui
+tournait le dos. La banquette ou il etait assis se trouvait placee dans
+l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermee en face de lui. Lorsque
+des groupes errant dans les couloirs exterieurs s'arretaient contre cette
+porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre
+devenait une glace noire ou l'image de Therese se repetait sans qu'elle
+s'en apercut. Laurent la vit a divers intervalles sans songer a elle; mais
+peu a peu l'immobilite de cette figure masquee l'inquieta, et il dit a ses
+compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir:
+
+--Est-ce que vous ne trouvez pas ca effrayant, le masque?
+
+--Nous te faisons donc peur?
+
+--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de
+satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connait pas, et
+qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en
+ai assez.
+
+--C'est-a-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous?
+
+--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y etouffe. Voulez-vous venir voir
+tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne.
+
+--Mais il y a de quoi mourir?
+
+--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous?
+
+--Ma foi, non!
+
+--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en elevant
+la voix.
+
+Un groupe de figures noires s'abattit comme une volee de chauves-souris
+autour de lui.
+
+--Combien cela vaut-il? disait l'une.
+
+--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre.
+
+--Est-ce a pied ou a cheval? disait une troisieme.
+
+--Cent francs par tete, repondit-il, rien que pour se promener les pieds
+dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour
+voir l'effet... Combien etes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques
+instants. Dix! ce n'est guere. N'importe, marchons!
+
+Trois resterent en disant:
+
+--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce
+sera tout.
+
+--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept
+peches capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voila une
+invention qui me sauve.
+
+--Allons, dit Therese, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il
+est peintre. Rien n'est perdu.
+
+Elle suivit cette etrange compagnie jusqu'au peristyle, pour s'assurer
+qu'en effet l'idee fantasque etait mise a execution; mais le froid fit
+reculer les plus determinees, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer.
+On voulait qu'il changeat la partie en un souper general.
+
+--Ma foi, non! dit-il, vous n'etes que des peureuses et des egoistes,
+absolument comme les femmes honnetes. Je vais dans la bonne compagnie.
+Tant pis pour vous!
+
+Mais elles le ramenerent dans le foyer, et il s'y etablit entre lui,
+d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontees, une causerie
+si vive, avec de si beaux projets, que Therese, vaincue par le degout, se
+retira en se disant qu'il etait trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne
+pouvait plus rien pour lui.
+
+Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et
+le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laisse
+prendre sa liberte, faute d'un jour de courage ou de prudence, il
+s'habitue au servage et a toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond
+de l'antiquite, que, quand Jupiter reduit un homme en cet etat, il lui ote
+la moitie de son ame.
+
+Quand l'esclavage du corps etait le fruit terrible de la victoire, le ciel
+agissait ainsi par pitie pour le vaincu; mais, quand c'est l'ame qui subit
+l'etreinte funeste de la debauche, le chatiment est la tout entier.
+Desormais Laurent le meritait, ce chatiment. Il avait pu se racheter,
+Therese y avait risque, elle aussi, la moitie de son ame: il n'en avait
+pas profite.
+
+Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme eperdu
+s'elanca a ses cotes.
+
+C'etait Laurent. Il l'avait reconnue au moment ou elle quittait le foyer,
+a un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience.
+
+--Therese, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire a tous ces
+hommes: "Vous etes des brutes!" a toutes ces femmes: "Vous etes des
+infames!" Je veux crier ton nom, ton nom sacre a cette foule imbecile, me
+rouler a tes pieds, et mordre la poussiere en appelant sur moi tous les
+mepris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma
+confession a haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers
+chretiens la faisaient dans les temples paiens, purifies tout a coup par
+les larmes de la penitence et laves par le sang des martyrs...
+
+Cette exaltation dura jusqu'a ce que Therese l'eut ramene a sa porte. Elle
+ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivre, si
+maitre de lui-meme, si agreablement discoureur au milieu des filles du bal
+masque, redevenait passionne jusqu'a l'extravagance aussitot qu'elle lui
+apparaissait.
+
+--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout a l'heure on vous
+parlait de moi comme d'une miserable, et cela meme ne vous reveillait pas.
+Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'etait pas la ce
+que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que
+du mal.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une
+derniere journee de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_,
+amicale, tranquille. Ils allerent ensemble au Jardin des Plantes,
+s'assirent sous le grand cedre, et monterent au labyrinthe. Il faisait
+doux; plus de traces de neige. Un soleil pale percait a travers des nuages
+lilas. Les bourgeons des plantes etaient deja gonfles de seve. Laurent
+etait poete, rien que poete et artiste contemplatif ce jour-la: un calme
+profond, inoui, pas de remords, pas de desirs ni d'esperances; de la
+gaiete ingenue encore par moments. Pour Therese, qui l'observait avec
+etonnement, c'etait a ne pas croire que tout fut brise entre eux.
+
+L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans pretexte, et
+absolument comme il se forme dans le ciel d'ete, par la seule raison qu'il
+a fait beau la veille.
+
+Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde,
+comme de continuels eclats de foudre au sein des tenebres.
+
+Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un etat d'egarement complet,
+et, sans savoir ou il etait, sans lui dire un mot, il se laissa tomber
+endormi sur le sofa du salon.
+
+Therese passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et desespoir de
+la soustraire a ce supplice. Elle etait decouragee; la mesure etait
+comble. Elle pleura et pria toute la nuit.
+
+Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner a sa porte. Catherine
+dormait, et Therese crut que quelque passant attarde se trompait de
+domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Therese alla regarder par
+la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entree. Elle
+vit un enfant de dix a douze ans, dont les vetements annoncaient l'aisance,
+dont la figure levee vers elle lui parut angelique.
+
+--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; etes-vous egare dans le
+quartier?
+
+--Non, repondit-il, on m'a amene ici; je cherche une dame qui s'appelle
+mademoiselle Jacques.
+
+Therese descendit, ouvrit a l'enfant, et le regarda avec une emotion
+extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait deja vu, ou qu'il
+ressemblait a quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait
+retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait trouble et indecis.
+
+Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de
+repondre:
+
+--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui etes mademoiselle
+Therese?
+
+--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous?
+
+--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi!
+
+--Qui etes-vous donc?
+
+--Je suis le fils du comte de ***.
+
+Therese retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant;
+mais tout a coup elle fut frappee de sa ressemblance avec une figure
+qu'elle avait peinte dernierement en la regardant dans une glace pour
+l'envoyer a sa mere, et cette figure, c'etait la sienne propre.
+
+--Attends! s'ecria-t-elle en saisissant le jeune garcon dans ses bras avec
+un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu?
+
+--Manoel.
+
+--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mere?
+
+--C'est... on m'a bien recommande de ne pas vous le dire tout de suite! Ma
+mere... c'etait d'abord la comtesse de ***, qui est la-bas, a La Havane;
+elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: "Tu n'es pas mon fils,
+je ne suis pas obligee de t'aimer." Mais mon pere m'aimait, et il me
+disait souvent: "Tu n'es qu'a moi, tu n'as pas de mere." Et puis il est
+mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: "Tu es a moi et tu vas
+rester avec moi." C'est parce que mon pere lui avait laisse de l'argent, a
+la condition que je passerais pour leur fils a tous les deux. Cependant
+elle continuait a ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle,
+quand un monsieur des Etats-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est
+venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: "Non, je ne veux pas."
+Alors M. Palmer m'a dit: "Veux-tu que je te reconduise a ta vraie mere,
+qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?" J'ai
+dit: "Oui, bien sur!" Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque,
+parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis leve bien
+doucement, bien doucement, et nous avons navigue tous les deux jusqu'a un
+grand navire, et puis nous avons traverse toute la grande mer, et nous
+voila.
+
+--Vous voila! dit Therese, qui tenait l'enfant presse contre sa poitrine,
+et qui, agitee d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait
+d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; ou est-il, Palmer?
+
+--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amene a la porte, il m'a dit:
+_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu.
+
+--Cherchons-le, dit Therese en se levant; il ne peut pas etre loin!
+
+Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait a quelque
+distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant etait reconnu par sa
+mere.
+
+--Richard! Richard! s'ecria Therese en se jetant a ses pieds au milieu de
+la rue encore deserte, comme elle l'eut fait quand meme elle eut ete
+pleine de monde. Vous etes _Dieu_ pour moi!...
+
+Elle n'en put dire davantage; suffoquee par les larmes de la joie, elle
+devenait folle.
+
+Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Elysees et la fit asseoir. Il
+lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaitre, et pour
+reussir a caresser son fils sans risquer de l'etouffer.
+
+--A present, lui dit Palmer, j'ai paye ma dette. Vous m'avez donne des
+jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous
+rends une vie entiere de tendresse et de consolation, car cet enfant est
+un ange, et il m'en coute de me separer de lui. Je l'ai prive d'un
+heritage et je lui en dois un en echange. Vous n'avez pas le droit de vous
+y opposer; mes mesures sont prises et tous ses interets sont regles. Il a
+dans sa poche un portefeuille qui lui assure le present et l'avenir. Adieu,
+Therese! Comptez que je suis votre ami a la vie et a la mort.
+
+Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Therese ne
+voulut pas remettre les pieds dans la maison ou Laurent dormait. Elle prit
+un fiacre, apres avoir envoye un commissionnaire a Catherine avec ses
+instructions, qu'elle ecrivit d'un petit cafe ou elle dejeuna avec son
+fils. Ils passerent la journee a courir Paris ensemble, afin de s'equiper
+pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les
+paquets qu'elle avait faits dans la journee, et Therese alla cacher son
+enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de
+l'Allemagne. Elle eut le bonheur egoiste: elle ne pensa plus a ce que
+Laurent deviendrait sans elle. Elle etait mere, et la mere avait
+irrevocablement tue l'amante.
+
+Laurent dormit tout le jour et s'eveilla dans la solitude. Il se leva,
+maudissant Therese d'avoir ete a la promenade sans songer a lui faire
+faire a souper. Il s'etonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison
+au diable, et sortit.
+
+Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait.
+Quand il vit la maison de Therese sous-louee, les meubles emballes ou
+vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot
+d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'a s'etourdir.
+
+Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une
+lettre a Therese. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour
+de l'ancienne amitie; puis, revenant a la passion, il finissait ainsi:
+
+"Je sais bien que de toi je ne merite pas meme cela, car je t'ai maudite,
+et, dans mon desespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guerir des
+efforts de desespere. Oui, je me suis efforce de denaturer ton caractere
+et ta conduite a mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te
+haissent, et j'ai pris plaisir a en entendre dire a ceux qui ne te
+connaissent pas. Je t'ai traitee absente comme je te traitais quand tu
+etais la! Et pourquoi n'es-tu plus la? C'est ta faute si je deviens fou;
+il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que
+je te hais en meme temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se
+passera a t'aimer et a te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je
+voudrais te tuer! Et, si tu etais la, je tomberais a tes pieds! Therese,
+Therese, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitie?
+Oh! l'affreux chatiment que celui de cet incurable amour avec cette colere
+inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en etre reduit a perdre
+tout, jusqu'a la liberte d'aimer ou de hair?"
+
+Therese lui repondit:
+
+"Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je
+n'aie pardonne, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner
+encore. Dieu condamne certains hommes de genie a errer dans la tempete et
+a creer dans la douleur. Je t'ai assez etudie dans tes ombres et dans ta
+lumiere, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la
+victime d'une destinee, et que tu ne dois pas etre pese dans la meme
+balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce
+que tu appelles ton chatiment, c'est peut-etre la condition de ta gloire.
+Apprends donc a le subir, Tu as aspire de toutes tes forces a l'ideal du
+bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes reves. Eh bien, tes reves, mon
+enfant, c'est la realite, a toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu
+pas artiste?
+
+"Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait
+condamne a cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fut pas
+absorbee par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront
+ton oeuvre de siecle en siecle, voila tes soeurs et tes amantes."
+
+FIN
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21.
+
+
+ * * * * *
+
+
+OEUVRES COMPLETES DE GEORGE SAND
+
+publiees par CALMANN-LEVY, EDITEURS
+
+
+
+LES AMOURS DE L'AGE D'OR.
+
+ANDRIANI.
+
+ANDRE.
+
+ANTONIA.
+
+AUTOUR DE LA TABLE.
+
+LE BEAU LAURENCE.
+
+LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORE.
+
+CADIO.
+
+CESARINE DIETRICH.
+
+LE CHATEAU DES DESERTES.
+
+LE CHATEAU DE PICTORDU.
+
+LE CHENE PARLANT.
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.
+
+LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE.
+
+CONSTANCE VERRIER.
+
+CONSUELO.
+
+CORRESPONDANCE.
+
+CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT.
+
+CONTES D'UNE GRAND'MERE.
+
+LA COUPE.
+
+LES DAMES VERTES.
+
+LA DANIELLA.
+
+LA DERNIERE ALDINI.
+
+LE DERNIER AMOUR.
+
+DERNIERES PAGES.
+
+LES DEUX FRERES.
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS.
+
+ELLE ET LUI.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE.
+
+LA FILLEULE.
+
+FLAMARANDE.
+
+FLAVIE.
+
+FRANCIA.
+
+FRANcOIS LE CHAMPI.
+
+HISTOIRE DE MA VIE.
+
+UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion.
+
+L'HOMME DES NEIGES.
+
+HORACE.
+
+IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
+
+INDIANA.
+
+ISIDORA.
+
+JACQUES.
+
+JEAN DE LA ROCHE.
+
+JEAN ZISKA--Gabriel.
+
+JEANNE.
+
+JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE.
+
+LAURA.
+
+LEGENDES RUSTIQUES.
+
+LELIA--Metella--Cora.
+
+LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA.
+
+MADEMOISELLE LA QUINTINIE.
+
+MADEMOISELLE MERQUEM.
+
+LES MAITRES MOSAISTES.
+
+LES MAITRES SONNEURS.
+
+MALGRETOUT.
+
+LA MARE AU DIABLE.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER.
+
+MA SOEUR JEANNE.
+
+MAUPRAT.
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT.
+
+MONSIEUR SYLVESTRE.
+
+MONT-REVECHE.
+
+NANON.
+
+NARCISSE.
+
+NOUVELLES.
+
+NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR.
+
+PAULINE.
+
+LA PETITE FADETTE.
+
+LE PECHE DE M. ANTOINE.
+
+LE PICCININO.
+
+PIERRE QUI ROULE.
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE.
+
+QUESTIONS D'ART ET DE LITTERATURE.
+
+QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES.
+
+LE SECRETAIRE INTIME.
+
+LES SEPT CORDES DE LA LYRE.
+
+SIMON.
+
+SOUVENIRS DE 1848.
+
+TAMARIS.
+
+TEVERINO--Leone Leoni.
+
+THEATRE COMPLET.
+
+THEATRE DE NOHANT.
+
+LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne.
+
+L'USCOQUE.
+
+VALENTINE.
+
+VALVEDRE.
+
+LA VILLE NOIRE.
+
+ * * * * *
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***
+
+***** This file should be named 13653.txt or 13653.zip *****
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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