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diff --git a/13562-h/13562-h.htm b/13562-h/13562-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1525a37 --- /dev/null +++ b/13562-h/13562-h.htm @@ -0,0 +1,14378 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Ghislaine</title> + <meta name="author" content="Hector Malot"> + +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +.milieu {text-align: center;} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***</div> + +<h2>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h2> +<br><br> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<br><br><br> +<h1>GHISLAINE</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h3>HECTOR MALOT</h3> + +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> +<br><br><br> + +<h3>I</h3> + +<p>Une file de voitures rangées devant le double portique +de l'ancien hôtel de Brissac, devenu aujourd'hui +la mairie du Palais-Bourbon, provoquait la +curiosité des passants qui savaient lire les armoiries +peintes sur leurs panneaux, ou simplement les couronnes +estampées sur le cuivre et l'argent des harnais:—couronne +diadémée et sommée du globe +crucifère des princes du Saint-Empire, couronne +rehaussée de fleurons des ducs, couronne des marquis +et couronne des comtes.</p> + +<p>—Un grand mariage.</p> + +<p>Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand +mariage: ni fleurs dans la cour, ni plantes dans le +vestibule, ni tapis dans les escaliers; comme en +temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens +qui montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la +justice de paix, dont c'était le jour de conciliation +sur billets d'avertissement et de conseils de famille.</p> + +<p>Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du +premier étage et dans les étroits corridors du greffe, +ceux qui étaient appelés pour les conciliations et +pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle; +de temps en temps un secrétaire appelait des noms +et des gens entraient tandis que d'autres sortaient +dans l'escalier à double révolution. C'était un murmure +de voix qui continuaient les discussions que +la conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.</p> + +<p>Le secrétaire cria:</p> + +<p>—Les membres du conseil de famille de la princesse +de Chambrais sont-ils tous arrivés?</p> + +<p>Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé +de six hommes, d'une dame et d'une jeune fille +qui attendaient dans un coin, et qu'à leur tenue, autant +qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible +de confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient +la salle.</p> + +<p>—Oui, répondit une voix.</p> + +<p>—Veuillez entrer.</p> + +<p>—Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à +celui qui venait de répondre, lady Cappadoce demande +si elle doit nous accompagner.</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien.</p> + +<p>—Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady +Cappadoce d'un air de regret et avec une intonation +bizarre formée de l'accent anglais mêlé à l'accent +marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste +ici.</p> + +<p>—Probablement. Veuillez donc nous attendre. +Prends mon bras, mignonne.</p> + +<p>Tandis que les membres du conseil de famille suivaient +le secrétaire, lady Cappadoce, restée seule +debout au milieu de la salle, regardait autour d'elle.</p> + +<p>—Si madame veut en user, dit un tonnelier qui +causait avec un croque-mort assis à côté de lui sur un +banc, on peut lui faire une petite place.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>—Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est +de bon coeur.</p> + +<p>Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que +cet individu en tablier se permît cette familiarité, suffoquée +dans sa pudibonderie anglaise qu'il lui proposât +une pareille promiscuité; et elle se mit à marcher +d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur +ses hanches plates, les yeux à quinze pas devant elle.</p> + +<p>Pendant ce temps le conseil de famille était entré +dans le cabinet du juge de paix.</p> + +<p>La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit +le secrétaire en indiquant des fauteuils, la ligne maternelle +à gauche.</p> + +<p>Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:</p> + +<p>—Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, +oncle et tuteur; M. le duc de Charment, cousin; M. +le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? demanda-t-il +en s'arrêtant.</p> + +<p>—Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour +l'émancipation de laquelle nous sommes ici, dit +M. de Chambrais.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>Puis se tournant vers la gauche, il continua:</p> + +<p>—Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le +comte de La Roche-Odon, M. le marquis de Lucilière, +amis.</p> + +<p>Il vérifia sa liste:</p> + +<p>—C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous +tout de suite.</p> + +<p>Assis à son bureau, le juge de paix était pour le +moment aux prises avec un boucher, dont le tablier +blanc, retroussé dans la ceinture, laissait voir un +fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme +pâle, épuisée manifestement autant par le travail que +par la misère.</p> + +<p>—Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait +le juge de paix à la femme.</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Alors nous disons dette reconnue, continua le +juge de paix en écrivant quelques mots sur un bulletin +imprimé. Quand paierez-vous ces vingt-sept francs +soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour +avertissement, font vingt-huit francs cinquante?</p> + +<p>—Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous +sommes assez malheureux de devoir.</p> + +<p>—Il faut une date; quel délai demandez-vous?</p> + +<p>—La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps +que j'attends.</p> + +<p>—Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est +à l'hôpital, il n'y a que mon garçon et moi pour faire +marcher notre boutique de reliure... S'il y avait de +l'ouvrage!</p> + +<p>—Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par +mois régulièrement? demanda le juge de paix.</p> + +<p>—Je tâcherai.</p> + +<p>—Il faut promettre et tenir votre promesse, ou +bien vous serez poursuivie.</p> + +<p>—Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera +pas.</p> + +<p>—C'est entendu, cinq francs par mois, allez.</p> + +<p>Le boucher paraissait furieux, et la femme était +épouvantée d'avoir à trouver ces cinq francs tous les +mois.</p> + +<p>Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette +scène sans en perdre un mot, se leva et se dirigea +vers la femme qui sortait:</p> + +<p>—Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue +Monsieur, lui dit-elle vivement, on vous donnera une +collection de musique à relier.</p> + +<p>Et sans attendre une réponse, elle revint prendre +sa place.</p> + +<p>Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant +à tous les membres du conseil de famille, de les +avoir fait attendre.</p> + +<p>—C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, +dit-il, que vous êtes convoqués pour examiner +la question de savoir s'il y a lieu d'émanciper sa pupille, +mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient +d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me +trompe?</p> + +<p>—Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.</p> + +<p>Un sourire passa sur le visage de tous les membres +du conseil, mais le juge de paix garda sa gravité.</p> + +<p>—C'est pour que vous voyiez vous-même que ma +nièce est en état d'être émancipée, continua M. de +Chambrais, que je l'ai amenée.</p> + +<p>—Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais +ait l'air d'une émancipée, dit le juge de paix en saluant.</p> + +<p>C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt +petite que grande, au type un peu singulier, en +quelque sorte indécis, où se lisait un mélange de +races, et dont le charme ne pouvait échapper +même au premier coup d'oeil. Ses cheveux, que la +toque laissait passer en mèches sur le front, derrière +en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un +noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures +étaient si souples et si légères que cette chevelure +profonde, coiffée à la diable, avait des douceurs veloutées +qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.</p> + +<p>Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à +la fois, à l'ovale allongé, au nez pur, au teint ambré +éclairé par d'étranges yeux gris chatoyants, qui éveillaient +la curiosité, tant ils étaient peu ceux qu'on +pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié +mélancolique qui ne riait que par le regard et d'un +rire pétillant. Il n'y avait pas besoin de la voir longtemps +pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte +spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui +se dégageait d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de +tenue ne pouvaient avoir d'égales, et dans son costume +en mousseline de laine gros bleu à pois blancs, avec +son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie +voulue montrait un mépris absolu pour la +toilette, elle avait un air royal que l'être le plus grossier +aurait reconnu, et qui forçait le respect; et c'était +précisément à cet air que le juge de paix avait +voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.</p> + +<p>—Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette +émancipation, répondit M. de Chambrais.</p> + +<p>Les cinq membres du conseil firent un même signe +affirmatif.</p> + +<p>—Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua +le juge de paix, et vous, messieurs, il ne vous +reste plus qu'à nommer le curateur. Qui choisissez-vous +pour curateur?</p> + +<p>Cinq bouches prononcèrent en même temps le +même nom:</p> + +<p>—Chambrais.</p> + +<p>—Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi +moi, je vous prie, pourquoi pas l'un de vous?</p> + +<p>—Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.</p> + +<p>—Parce que vous êtes son plus proche parent.</p> + +<p>—Parce que vous avez été son tuteur.</p> + +<p>—Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un +meilleur défenseur que vous.</p> + +<p>Ces quatre répliques étaient parties en même temps. +Il allait leur répondre, quand le vieux comte de La +Roche-Odon, qui n'avait rien dit, plaça aussi son +mot:</p> + +<p>—Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur +des tuteurs, parce que vous l'aimez comme +une fille, parce qu'elle vous aime comme un père.</p> + +<p>M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage +exprima l'émotion en même temps que la contrariété:</p> + +<p>—Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le +sait, comme je sais qu'elle m'aime; mais enfin, vous +me permettrez bien de m'aimer aussi un peu, moi, et +de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que +je ne me suis pas marié. Quand mon aîné a pris +femme, je suis resté auprès de notre mère aveugle, +et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour +appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à +sa chambre. L'année même où nous l'avons perdue, +cette enfant—il se tourna vers Ghislaine—est +devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle. Aujourd'hui, +la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, +la sagesse de la raison, la droiture du coeur, en +état de conduire sa vie; elle a dix huit ans, moi j'en +ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit—enfin j'en ai +plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six +années pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je +vous demande de m'émanciper à mon tour; +il n'en est que temps.</p> + +<p>—Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge +de paix, que M. le comte de Chambrais, ayant été tuteur +et ayant, en cette qualité, un compte de tutelle +à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la +reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il +se contrôlerait ainsi lui-même.</p> + +<p>—Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais +triomphant.</p> + +<p>—Mais, continua le juge de paix, si vous nommez +un tuteur <i>ad hoc</i> à l'effet de recevoir le compte de +tutelle, vous pouvez, si telle est votre intention, confier +la curatelle à M. le comte de Chambrais.</p> + +<p>—Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq +membres du conseil de famille.</p> + +<p>—Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie +sans nom.</p> + +<p>—La mission du curateur ne consiste pas à agir +pour le mineur émancipé, dit le juge de paix d'un +ton conciliant, mais seulement à l'assister pour la +bonne administration de sa fortune et dans quelques +autres actes.</p> + +<p>—Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement +ma nièce dans l'administration de sa fortune, +quand j'ai si mal administré la mienne?</p> + +<p>—En huit ans vous avez accru d'un quart celle de +votre pupille.</p> + +<p>Toutes les protestations de M. de Chambrais furent +inutiles; malgré lui et malgré tout, il fut nommé curateur.</p> + +<p>Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta +en arrière avec le duc de Charmont.</p> + +<p>—Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.</p> + +<p>—Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, +et après nous allons à la première des Bouffes.</p> + +<p>—Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai +vous rejoindre; en tout cas, gardez-moi une place +dans votre loge.</p> +<br><br><br> + + +<h2>II</h2> + +<p>Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, +c'est tout ce qu'on voit de l'hôtel de Chambrais +dans la rue Monsieur, où il a son entrée; mais +quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, +on l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au +milieu de pelouses vallonnées qui, entre des murailles +garnies de lierres et masquées par des arbres +à haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des +Invalides. Enveloppée dans les jardins des couvents +voisins, il semble que ce soit plutôt une habitation +de campagne que de ville, et ses deux étages en +pierre jaune, sans aucun ornement, élevés au-dessus +d'un perron bas, ses persiennes blanches; son toit +d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent encore +ce caractère.</p> + +<p>Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième +siècle, abandonné leur vieil hôtel du quartier +du Temple pour faire bâtir celui-là, ils avaient +en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse +de l'architecture ou de la décoration, et leur +but a été atteint: il y a de plus belles, de plus somptueuses +demeures dans ce quartier, il n'y en a pas de +mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement +ombragée l'été, de plus agréable à habiter, avec de la +lumière, de l'air, de l'espace, de plus tranquille, où +l'on soit mieux chez soi.</p> + +<p>Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice +de paix, ils n'entrèrent pas dans l'hôtel.</p> + +<p>—Si nous faisions une promenade dans le jardin, +proposa M. de Chambrais.</p> + +<p>Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le +moyen que son oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir +en particulier, en se tenant à distance de lady +Cappadoce et de ses oreilles toujours aux aguets: +le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait +tout lumineux et tout parfumé des fleurs de mai +avec les reflets rouges des rhododendrons épanouis +qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient +dans les massifs; ce désir de promenade devait donc +paraître tout naturel sans qu'on eût à lui chercher +des explications de mystère ou de secret, mais précisément +rien ne paraissait naturel à la curiosité de +lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle +voulait pénétrer.</p> + +<p>Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle +pas connaître tout ce qui touchait son élève? Si à +chaque instant elle affirmait bien haut «qu'elle +n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait +que Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante +qu'elle l'avait élevée, c'était en mère. Une Cappadoce +n'est pas gouvernante. Si le malheur des +temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier +dans l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation +de cette enfant, elle n'avait pas pour cela cessé +d'être une lady, et c'était en lady qu'elle voulait être +traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté, au +contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais +sans doute, et même, en remontant dans les âges, il +était facile de prouver qu'ils valaient mieux.</p> + +<p>Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers +le jardin, elle fit quelques pas en avant pour se rattacher +à eux:</p> + +<p>—Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous +à Paris, ou partons-nous pour Chambrais?</p> + +<p>—Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, +dit Ghislaine; si vous me faites le plaisir de rester à +dîner je couche ici, sinon je retourne à Chambrais.</p> + +<p>Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse +dans l'accent de ces quelques mots, qu'il +comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait pas cette +invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait +un si cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre +le duc de Charmont, qu'il ne savait quel parti +prendre.</p> + +<p>—C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec +lui, dit-il enfin.</p> + +<p>Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.</p> + +<p>—Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, +parce que je pensais bien que tu voudrais me garder; +et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit pour lui +d'une décision grave à prendre.</p> + +<p>—Il faut y aller, mon oncle.</p> + +<p>—Si tu le veux....</p> + +<p>—Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, +dit Ghislaine en se tournant vers lady Cappadoce.</p> + +<p>—Comme tu dois revenir à Paris très prochainement +pour la reddition du compte de tutelle, nous +dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets.</p> + +<p>Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait +tout, M. de Chambrais passa son bras sous celui +de sa nièce, et l'emmena dans le jardin. Penché vers +elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la +Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air +d'un grand frère qui s'entretient avec sa petite soeur +bien plus que d'un tuteur ou d'un oncle. Et en réalité, +c'était un frère qu'il avait toujours été pour elle, en +frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours +traitée sans pouvoir jamais s'élever à la dignité +d'oncle ou de tuteur. Tuteur, pouvait-on l'être quand +pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du coeur on +n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie +les Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, +pour sa souplesse, son entrain, on eût bien plutôt vu +en lui Almaviva, un peu marqué peut-être, mais à +coup sûr un vainqueur.</p> + +<p>—Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils +furent à l'abri des oreilles curieuses, que comptes-tu +faire?</p> + +<p>—Comment cela, mon oncle?</p> + +<p>—Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, +comment veux-tu arranger ta vie?</p> + +<p>—Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée +d'un coup de baguette magique?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, +cet après-midi que je n'étais ce matin?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Je ne le sens pas du tout, même quand vous me +le dites.</p> + +<p>—Tu as la volonté, la liberté; et je te demande +comment tu veux en user.</p> + +<p>—Mais simplement en continuant la semaine prochaine +ce que j'ai fait la semaine dernière: demain, +M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera une conférence +de littérature sur le Chatterton d'Alfred de +Vigny; après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai +de une heure à trois, dans l'atelier de M. Casparis, +à mon groupe de chiens qui avance; vendredi, +c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique +d'accompagnement.</p> + +<p>—C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart +qu'Alfred de Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.</p> + +<p>—Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, +il sait tout et il vous fait tout comprendre.</p> + +<p>—Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.</p> + +<p>—Je reconnais que la musique est ma grande joie.</p> + +<p>—Pendant que j'ai encore une certaine autorité +sur toi....</p> + +<p>—Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, +mon oncle.</p> + +<p>—Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que +tu te donnes trop entièrement à la musique. Plusieurs +fois, je t'ai adressé des observations à ce sujet. Aujourd'hui, +j'y reviens et j'insiste, car tu m'inquiètes.</p> + +<p>—Vous n'aimez pas la musique!</p> + +<p>—Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, +je ne l'aime pas comme occupation, et ce que +je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à la simple +distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer +un parfum par hasard, est agréable; vivre +dans une atmosphère chargée de parfums, est aussi +désagréable que dangereux. Tandis que la pratique +des autres arts fortifie, celle de la musique poussée à +l'excès affaiblit. Quand tu as modelé pendant deux ou +trois heures dans l'atelier de Casparis, tu sors de ce +travail allègre et vaillante; quand, pendant deux +heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu +sors de cette séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, +le coeur troublé. On dit et l'on répète que la musique +est le plus immatériel des arts; c'est le contraire qui +est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble +qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre +organisme en frappant dessus, comme les marteaux +dans un piano frappent sur les cordes. Nos cordes à +nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations répétées, +nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne +cassent pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses +dévastés, détraqués, déséquilibrés que je pourrais te +nommer, si cela n'était inutile avec les exemples que +tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec ses +mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, +ses grimaces, soit un être équilibré? +Cependant il est grand, fort, bien bâti, et a vingt-trois +ans; il pourrait passer pour un beau garçon, +sans ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître +Soupert, qui n'est qu'un paquet de nerfs, ne soit +pas plus inquiétant encore dans sa maigreur décharnée?</p> + +<p>—Est-ce que vraiment je suis menacée de tout +cela? demanda-t-elle avec un demi-sourire.</p> + +<p>—Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est +sérieusement que je te demande de comparer Soupert +à Casparis, puisque ce sont les seuls artistes que tu +connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle +santé physique et morale; et, d'autre part, vois le +musicien maladif et désordonné.</p> + +<p>—Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe +par cela seul qu'il est statuaire, et que M. Soupert soit +maladif par cela seul qu'il est musicien; leur nature +n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas, +comme vous n'avez pas à craindre que j'approche +jamais du talent de M. Soupert, ni simplement de +celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à la maigreur +de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. +Je ne suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, +il s'en faut de beaucoup. Si j'ai fait trop de +musique, c'est que j'étais dans des conditions particulières +qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi +que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, +des soeurs, des camarades pour jouer, que j'aurais +probablement oublié mon piano bien souvent. Vous +savez que mes seules lectures ont été celles que lady +Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet +n'est pas très étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. +Dans la musique seule, j'ai eu et j'ai liberté complète. +Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour les +distractions présentes, pour les sensations qu'elle me +donnait, mais encore pour les ailes qu'elle mettait à +mes rêveries... quelquefois lourdes... et tristes.</p> + +<p>Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, +il la lui serra:</p> + +<p>—Pauvre enfant! dit-il.</p> + +<p>—Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des +plaintes à former, je ne les adresserais certainement +pas à vous, qui avez toujours été si bon pour moi.</p> + +<p>—Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, +je me le suis dit moi-même bien souvent, mais +sans trouver le moyen de les adoucir. C'est le malheur +de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune, +sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent +qu'un oncle qui ne pouvait être ni un père ni une mère +pour toi! Heureusement ces tristesses vont s'évanouir +puisque te voilà au moment de faire ta vie et de trouver +dans celle que tu choisiras les affections et les +tendresses qui ont manqué à ton enfance.</p> + +<p>—Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour +cela je demande qu'à partir d'aujourd'hui, quand tu +mettras comme tu dis des ailes à ta rêverie, ce ne soit +pas pour te perdre dans les fantaisies que la musique +pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais +pour suivre les pensées sérieuses que le mariage fait +naître dans l'esprit et le coeur d'une fille de dix-huit +ans.</p> + +<p>—Vous avez quelqu'un en vue?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quelqu'un qui m'a demandée?</p> + +<p>—Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir +ton mari, je le sais.</p> + +<p>—Qui, mon oncle, qui?</p> + +<p>—Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis +un, tu partiras là-dessus, tu n'auras plus ta liberté; +cherche dans notre monde qui tu accepterais pour +mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un +que tu connais, au moins pour l'avoir vu; +quand tu auras fait cet examen, nous en reparlerons.</p> + +<p>—Quel jour? demain?</p> + +<p>—Non, non, pas demain?</p> + +<p>—Alors, après-demain?</p> + +<p>—Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour +travailler avec Casparis, je dînerai avec toi, et tu te +confesseras. Je suis heureux de voir à ton impatience +que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles +de son oncle, Ghislaine n'oublia pas la femme de la +justice de paix; aussitôt que M. de Chambrais l'eut +quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put +trouver de musique non reliée.</p> + +<p>Surprise de cet empressement, lady Cappadoce +voulut savoir ce qu'elle faisait là, et Ghislaine le lui +expliqua.</p> + +<p>—Comment! s'écria le gouvernante, vous allez +donner votre musique à relier à des gens qui n'ont +pas de travail; mais s'ils n'ont pas de travail c'est +qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique +sera perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous +tenez à lui faire du bien.</p> + +<p>—Elle ne demande pas l'aumône.</p> + +<p>—Si elle est réduite à la misère que vous dites, +comment voulez-vous qu'elle achète ce qui doit +entrer dans ces reliures: la peau, le carton, le papier?</p> + +<p>—Vous avez raison, je vais lui laisser une avance +pour qu'elle puisse faire ces achats.</p> + +<p>—Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer +comment elle voulait que ces reliures fussent faites, +elle plia un billet de cent francs.</p> + +<p>A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se +ranger devant le perron, car pour aller à Chambrais, +qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou pour venir +de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude +qu'on prit le chemin de fer: quatre postiers étaient +attachés à ce service, et en leur laissant un jour de +repos sur deux, ils battaient les locomotives de +Sceaux—ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.</p> + +<p>Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du +tête-à-tête que M. de Chambrais avait voulu se ménager +avec Ghislaine, elle avait compté sur ce voyage +pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue +promenade autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité +vaine qui la poussait, le seul désir de savoir +pour savoir, c'était son intérêt.</p> + +<p>Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il +se passer? Était-ce d'un projet de mariage que +M. de Chambrais l'avait entretenue? La question. +était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une +navrante mortification d'en être réduite, elle, une +lady, à vivre dans une position subalterne, en réalité, +elle tenait à cette position qui n'était pas sans avantages. +Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir que du +dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, +en réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter +cette France détestée pour retourner dans son Angleterre +adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable, +incomparable pour tout... mais de loin. En somme, +si malheureuse qu'elle fût, elle ne craignait rien tant +que d'être obligée, par le mariage de Ghislaine, de +renoncer à son malheur et à son humiliation.</p> + +<p>A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il +sur le boulevard des Invalides, qu'elle commença ses +questions:</p> + +<p>—Cette émancipation va-t-elle changer quelque +chose dans nos habitudes? dit-elle de son ton le plus +affable.</p> + +<p>—C'est justement ce que mon oncle vient de me +demander.</p> + +<p>—Et vous lui avez répondu?</p> + +<p>—Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais +la semaine prochaine ce que j'avais fait la semaine +dernière.</p> + +<p>—Il est certain que l'émancipation ne confère pas +tout d'un coup des grâces spéciales.</p> + +<p>—Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si +vous le voulez bien, je vais préparer ma leçon pour +M. Lavalette, en lisant <i>Chatterton</i>.</p> + +<p>Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la +conversation sur ce sujet, mais déjà Ghislaine avait +pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans une poche de +la voiture et sa lecture était commencée; elle dut +donc se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui +d'ailleurs était rassurant: une enfant, qui pendant +un certain temps encore ne serait qu'une enfant.</p> + +<p>Mais quand elle remarqua les distractions avec +lesquelles Ghislaine, ordinairement attentive et appliquée, +faisait sa lecture, l'inquiétude prit la place de +la confiance; certainement il s'était dit, entre l'oncle +et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui +avait répété, et cette lecture n'était qu'un prétexte +pour penser librement à cette autre chose.</p> + +<p>A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, +elle la questionna de nouveau; mais cette +fois indirectement:</p> + +<p>—Il me semble que <i>Chatterton</i> ne vous intéresse +guère?</p> + +<p>—Je réfléchis.</p> + +<p>—C'est précisément ma remarque.</p> + +<p>—Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer +ses lectures.</p> + +<p>—Encore faut-il les suivre.</p> + +<p>—C'est ce que je vais faire.</p> + +<p>Elle se plongea dans son livre sans relever les +yeux, sinon pour lire, au moins pour échapper à ces +interrogations. Elle avait bien l'esprit à la lecture, +vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux +gronderies du quaker! Quel sens pouvaient avoir +ces paroles vaines, quand dans ses oreilles et dans +son coeur retentissaient encore celles de son oncle?</p> + +<p>Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation +pour se dire qu'elle ne trouverait que dans le +mariage les affections et les tendresses qui avaient si +tristement manqué à sa première jeunesse; mais les +idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit +venaient de prendre corps par la forme précise que +son oncle leur avait données et elles la jetaient dans +un trouble qui l'emportait.</p> + +<p>Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les +espérances dont son coeur se nourrissait depuis +qu'elle avait commencé à juger la vie?</p> + +<p>Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance +plus heureuse que la sienne, et les souvenirs +qui lui restaient de ce temps étaient tous pleins de +joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont +l'unique souci semblait être son bonheur; autour +d'elle, une existence de fêtes qui lui avait laissé +comme des visions de féeries: au château, dans les +allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles +elle était mêlée, galopant sur son poney à côté de sa +mère; à l'hôtel de la rue Monsieur, les splendeurs +des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée des invités, +et la musique qui, la nuit, la berçait dans son +lit, et toujours à Paris, à la campagne, un entourage +d'amis, une sorte de cour.</p> + +<p>Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, +plus de mère, plus de fêtes, plus d'amis, l'abandon, +la solitude, le silence. Le père avait été tué dans un +accident de chasse. Huit jours après, la mère était +morte d'un accès de fièvre chaude.</p> + +<p>Du côté de son père, il lui restait un oncle, le +comte de Chambrais, dont on avait fait son tuteur, et +de nombreux cousins qui la rattachaient aux grandes +familles de l'aristocratie française; du côté de sa +mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et +tantes; mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient +guère s'acquitter de leurs devoirs de parenté envers +cette petite Française qu'ils connaissaient à peine.</p> + +<p>Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude +affection dans la maison déserte: seulement de temps +en temps un mot amical, un baiser de son oncle +quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et +plus souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château +où l'on n'arrivait qu'après un petit voyage. Et toujours +la parole grave, le geste solennel, la leçon à +propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans +le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude +toujours gouvernante, et gouvernante anglaise, +froide, impeccable, infatuée de sa naissance, exaspérée +de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait sa +situation par sa dignité.</p> + +<p>A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine +avait accepté cette vie monotone, soumise et +résignée, sans échappée au dehors, n'imaginant pas +dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre. +Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par +scrupule et pour qu'on ne l'accusât point de s'être +débarrassé d'un devoir difficile, que son oncle, au +lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation. +Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux +pour lui en adoucir les sévérités; quand +elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et toujours +appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne +pas faire une observation qui ne fussent dictés par la +justice même, elle sentait qu'elle eût été ingrate de se +plaindre. On était pour elle ce que les circonstances +permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; +une gouvernante n'est pas une mère; c'était là le +malheur, la tristesse de sa situation qu'elle ne pouvait +pas leur reprocher.</p> + +<p>Mais la floraison de la quinzième année avait suscité +en elle des échappées au dehors, qui étaient nées +de ses souvenirs mêmes.</p> + +<p>C'était en se rappelant les regards émus et les paroles +de tendresse que sa mère et son père échangeaient +en l'embrassant, qu'elle s'était dit que la +morne solitude et les tristesses de son enfance ne se +dissiperaient que le jour où elle se marierait. +Pourquoi, alors, ne serait-elle pas heureuse comme +sa mère l'avait été? Pourquoi le babil d'un enfant +n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle +avait vu le sien provoquer sur celles de sa mère?</p> + +<p>Et de même c'était en se rappelant les illuminations +et les fleurs des grands appartements de +l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en retrouvant +dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour +d'honneur du château les jours des grandes chasses, +ou celui de la salle de spectacle les soirs où l'on +jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela +ressusciterait quand elle se marierait.</p> + +<p>Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui +donner un corps, l'être idéal qui flottait indécis dans +les féeries de son imagination devenait un personnage +réel; il existait, il la connaissait; tout au +moins il l'avait vue.</p> + +<p>Où?</p> + +<p>Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines +qui, à dix-huit ans, ont été partout; en vraie +fille du monde où les traditions sont une religion, +elle n'avait été nulle part! les offices à Saint-François-Xavier, +quand parfois elle passait un dimanche +à Paris; quelques rares visites chez des parentes à +qui elle avait des devoirs à rendre, en janvier ou à +de certains anniversaires; en mai, des séances d'étude +au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, +et c'était tout; il lui était donc facile de remonter +dans ses souvenirs en se demandant où elle avait vu +«l'homme de son monde qu'elle accepterait pour +mari et qui pouvait prétendre à sa main».</p> + +<p>Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. +Jamais personne n'y avait fait attention à elle. Tout +d'abord, elle en avait été mortifiée, s'imaginant +qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas +tardé à comprendre que ceux qui ne la connaissaient +pas n'allaient pas accorder ce regard à une fille simplement +habillée, que pour le costume on pouvait +prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant +sa maîtresse, plutôt que pour une fille de +grande maison accompagnée de sa gouvernante.</p> + +<p>C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait +pu se rencontrer avec ce mari, et parmi les jeunes +hommes qui semblaient réunir les qualités dont parlait +son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui les +eût toutes,—celles-là et beaucoup d'autres qu'elle +était disposée à lui reconnaître,—le comte d'Unières. +En tout elle ne l'avait pas vu trois fois, et ils n'avaient +pas échangé dix paroles; mais certainement il +était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être +idéal dont elle avait si souvent rêvé.</p> + +<p>Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée +de le dire, ne sachant rien ou presque rien de lui, +mais enfin elle sentait qu'il en était ainsi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha +tous les soirs à neuf heures et demie. Mais ce jour-là, +si elle entra dans sa chambre à l'heure réglementaire, +ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était trop +agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le +voyage de Paris à Chambrais sous les regards curieux +de lady Cappadoce qui ne la quittaient pas, elle avait +besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte close, elle +l'était.</p> + +<p>Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre +d'enfant, à côté de sa gouvernante, au premier étage. +Mais alors son oncle avait voulu qu'elle prit l'appartement +de sa mère, qui se composait de quatre pièces +au rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un +petit salon, une chambre à coucher qui était immense +avec six fenêtres, deux sur la cour d'honneur, deux +sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste cabinet +de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet +où couchait une femme de chambre.</p> + +<p>Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement +qui lui semblait amoindrir son autorité; mais c'était +justement en vue de cet affaiblissement d'autorité +que M. de Chambrais avait imposé sa volonté. Ne fallait-il +pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour +cela le mieux était de l'habituer à une certaine liberté. +Chez elle, dans l'appartement qu'avaient toujours +habité les princesses de Chambrais depuis deux +cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.</p> + +<p>Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença +par éteindre sa lampe, puis ouvrant une des fenêtres +qui donnent sur les jardins, elle resta à rêver en laissant +sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc +qu'éclairait la pleine lune.</p> + +<p>Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais +n'avaient apporté aucun changement aux dispositions +primitives de leur château et de leur parc: tels +ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient +conservés. Chaque fois que les dégradations du temps +l'avaient exigé, ils avaient fait réparer le château, +mais sans jamais accepter des restaurations plus ou +moins savantes qui auraient altéré son caractère. De +même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes +toutes les fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais +toujours en respectant l'harmonie de l'ensemble: ainsi, +le meuble de la chambre de Ghislaine, qui dans son +neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait +été recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et +de nouveau en velours de Gênes lorsque plus tard +celui-ci avait repris son ancien nom.</p> + +<p>Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui +leur faisait suite n'avaient jamais subi les embellissements +des paysagistes, et tandis qu'on voyait à Versailles +le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin du +Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, +Chambrais restait ce qu'il avait toujours été avec ses +avenues droites, ses arabesques de gazon et de buis, +ses charmilles en portiques, ses ifs et ses cyprès taillés, +ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses +terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses +statues.</p> + +<p>Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa +chambre, elle était ainsi venue s'asseoir à cette place. +Certaine de n'être pas surprise par lady Cappadoce +qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette fenêtre, +elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle +voulait. C'étaient les seuls moments de la journée +où elle eût sa liberté d'esprit et ne fut pas exposée à +entendre sa gouvernante, toujours aux aguets, lui +dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous +donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux +fantaisies de la rêverie, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on +peut n'être pas bavard avec soi-même; mais des confidents +elle n'en avait pas d'autres que cette partie du +jardin et du parc que de cette fenêtre son regard embrassait. +Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien +tranquillement se confesser à quelque coin de sa +chambre ou à quelque meuble, mais ils n'eussent été +que de muets confesseurs, tandis que le jardin et le +parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que +la neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au +contraire le parfum des orangers passât dans l'air +tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient de longues +conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces +statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur +ou dans l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours +elle les trouvait en accord avec ses sentiments: triste, +ils étaient tristes aussi: «Tu te plains d'être abandonnée; +mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais +la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et +à l'avenir en te rappelant le passé; et nous?»</p> + +<p>Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que +ses confidents lui répondirent. Comme ils s'étaient +associés à ses tristesses, ils s'associèrent à ses espérances: +on allait donc revoir les fêtes d'autrefois; +les promenades des amis dans les allées; les danses +dans les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades +qui traverseraient le parc pour gagner le +rendez-vous de chasse dans la forêt.</p> + +<p>L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, +éclairée par la pleine lune de mai, parfumée par les +senteurs des roses et des chèvrefeuilles, qu'il était +tard lorsqu'elle se décida à fermer doucement sa +fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint +pas tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce +fut pour continuer son rêve de la soirée.</p> + +<p>Le temps avait marché: on célébrait son mariage +avec le comte d'Unières, dans l'église Saint-François +Xavier; elle avait la toilette ordinaire des mariées, la +robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. +Mais le comte était en prince Charmant, celui de la +<i>Belle au Bois dormant</i>, tel qu'elle l'avait vu dans les +dessins de Doré: justaucorps de satin rose, toque à +plumes, épée; en même temps, par un dédoublement +de personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait +au baptême de son premier né.</p> + +<p>Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite +pendant ses leçons; mais le lendemain, quand +M. Lavalette commenca son explication de <i>Chatterton</i>, +elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: +évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante +l'accompagna jusque dans la cour où attendait +la voiture qui devait le reconduire à la station.</p> + +<p>—Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, +que vous avez remarqué le trouble de votre élève?</p> + +<p>—Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était +pas homme à remarquer quoi que ce fût quand il +s'écoutait parler.</p> + +<p>—C'est à peine si elle vous a entendu.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant +à cela avec un pareil sujet.</p> + +<p>—Mais il est anglais, ce sujet.</p> + +<p>—Non, monsieur; dites que les personnages ont +des noms anglais, je vous l'accorde, mais pour les +sentiments, les idées, les moeurs, les actions, ces +gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: +croyez-vous qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, +ne soit pas de nature à éveiller les idées d'une jeune +fille?</p> + +<p>—Et comment voulez vous que j'enseigne notre +littérature contemporaine sans parler de ses oeuvres, +typiques?</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous +en à des modèles plus anciens; pour moi, j'ai +appris le français dans les <i>Mémoires de Joinville</i>, et je +m'en suis bien trouvée.</p> + +<p>—C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne +voulait pas engager une discussion inutile, je le soumettrai +à M. le comte de Chambrais.</p> + +<p>—Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, +répliqua lady Cappadoce qui n'avait jamais admis +qu'on lui répondit ironiquement.</p> + +<p>Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, +car lorsque M. de Chambrais arriva, il emmena +Ghislaine dans le jardin comme il l'avait fait le jour +de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer +de derrière une persienne pour tâcher de comprendre +à leur pantomime ce qu'ils se disaient; +malheureusement, elle était si discrète, cette pantomime, +qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le +beau temps, un mariage, une affaire d'intérêts, il +pouvait être aussi bien question de ceci que de cela.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je +t'ai dit avant-hier, avait commencé M. de Chambrais +lorsqu'ils avaient été à une certaine distance de la +maison?</p> + +<p>—Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!</p> + +<p>—Et tu as trouvé?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je sache?</p> + +<p>—En me disant le nom ou les noms qui te sont venus +à l'esprit.</p> + +<p>—Mais je vous assure que cela m'est tout à fait +difficile; je n'ose pas.</p> + +<p>—Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas +le plus souvent en vertu de certaines affinités mystérieuses +dans lesquelles notre volonté ne joue aucun +rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si +parmi les jeunes gens que tu as vus et qui peuvent +être des maris pour toi, il en est un, ou plusieurs, pour +qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien de plus.</p> + +<p>—Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position +pourrait, il me semble, accepter pour mari.</p> + +<p>—Un seul?</p> + +<p>—J'ai vu si peu de monde!</p> + +<p>—C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?</p> + +<p>Elle hésita un moment, détournant la tête pour +cacher sa confusion, car il lui semblait que c'était là +un aveu.</p> + +<p>Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le +sien, il continua d'un ton tout plein d'une tendre +affection:</p> + +<p>—Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter +d'être ton confident?</p> + +<p>—Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de +la confidence. Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas +plus longtemps me défendre sottement: j'ai pensé à +M. d'Unières.</p> + +<p>Il poussa une exclamation de joie.</p> + +<p>—Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de +d'Unières qu'il s'agit. Tu vois maintenant combien +j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un peu +aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me +prouve que nous pouvons nous engager dans ce mariage +avec la certitude qu'il sera heureux. Vous vous +êtes vus quatre ou cinq fois....</p> + +<p>—Trois.</p> + +<p>—C'est encore mieux; les affinités dont je parlais +se manifestent plus franchement; sans vous connaître, +vous avez été l'un à l'autre attirés, par une +sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment +plus tendre, et qui le deviendra. Tu m'aurais +demandé un mari que je ne t'en aurais pas choisi un +autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, +c'est beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que +j'ai observés en pensant que j'aurais un jour la responsabilité +de ton mariage, je n'en connais aucun +qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; +si sa fortune n'est pas l'égale de la tienne, +elle est cependant suffisante; enfin c'est un homme +d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu +de perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il +a travaillé; il a fait de bonnes études en droit; il a +voyagé, en séjournant dans les pays étrangers où il y a +à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, +et avec le don de la parole qui est naturel chez +lui, on peut être certain que, quand il entrera à la +Chambre, il sera un des meilleurs députés de notre +parti.</p> + +<p>—Quel âge a-t-il donc?</p> + +<p>—Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est +pour la préparer qu'il est en ce moment dans son département. +Il en reviendra dans six semaines. Et +alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse +d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à +ton mari la Grandesse d'Espagne, il pourra timbrer +ses armes de la couronne ducale.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement +et à son corps défendant les leçons de littérature +française contemporaine, par contre elle était passionnée +pour celles de musique; que cette musique +fût allemande, italienne ou française, ancienne ou +nouvelle, peu importait, pour elle il n'y avait ni +nationalité, ni âge. Tout à craindre de Lamartine, +Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun +le sait, que des corrupteurs. Rien à redouter +de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont des charmeurs. +Infâme le rapt de la fille de Triboulet par +François Ier; innocent, celui de la fille de Rigoletto +par le duc de Mantoue.</p> + +<p>Pour elle, il en était des professeurs comme de leur +science ou de leur art; c'était ce qu'ils enseignaient +qui les faisait prendre en grippe ou en tendresse et +qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts: +M. Lavalette, le professeur de littérature française, +ne pouvait être qu'un sacripant, et Nicétas, +le professeur d'accompagnement, qu'un charmant +jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété +sur tous les tons que M. Lavalette était un critique +de grand talent, un esprit distingué, une conscience +droite, en tout le plus honnête homme du monde, +mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on +ne savait pas, on se trompait. Au contraire, elle était +disposée à voir un ange dans Nicétas: en pouvait-il +être autrement avec l'âme et la verve qu'il mettait +dans son exécution?</p> + +<p>Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons +de l'un toujours trop longues, se changeait en ravissement +à celles de l'autre toujours trop courtes. Installée +dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le +quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau +qu'il exécutait, elle restait plongée dans sa béatitude, +dodelinant de la tête, battant la mesure avec ses deux +pieds, et laissant de temps en temps échapper de +petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.</p> + +<p>Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que +l'heure de la leçon ne fût pas dépassée, et s'il se laissaient +entraîner à des développements qui l'intéressait +lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon +de tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais +avec Nicétas, elle n'avait jamais eu de montre, et tant +qu'il voulait bien jouer, elle écoutait: un morceau +de musique ne s'interrompt pas comme une scène de +comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au +bout. Encore avait-elle d'ingénieuses ressources +pour allonger la séance et même quelquefois pour la +doubler.</p> + +<p>Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle +s'apercevait qu'il était trop tard pour que Nicétas pût +prendre le train; il partirait par le suivant. Ou bien +il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou +bien trop froid: et, passant par dessus les règles de +l'étiquette et des convenances, qui pourtant lui étaient +si chères, elle le gardait à dîner au château. Que faire +en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et +comme il eût été indiscret de continuer le travail de +la leçon, ce qui eût ressemblé à une sorte d'exploitation, +elle demandait les morceaux qui lui plaisaient.</p> + +<p>Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle +d'une pareille faveur, et le soleil eût pu dévorer la +plaine, le verglas eût pu rendre la route impraticable +sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était +pas un professeur comme les autres: d'abord il était +musicien, et ce titre seul suffisait pour justifier toutes +les faiblesses qui pour lui n'en étaient pas; et puis il +y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes et +même dans son attitude des côtés mystérieux dont on +parlait tout bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque +et chevaleresque de lady Cappadoce.</p> + +<p>Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique +de Ghislaine avait été le compositeur Soupert, qu'on +avait choisi autant pour son nom que parce que c'était +un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il +lui serait facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement +et sans perte de temps. Mais si Soupert +était un musicien de talent, par contre c'était bien +pour la régularité le plus détestable professeur qu'on +pût trouver: il n'y avait pas de meilleures leçons que +les siennes; seulement, il fallait qu'il les donnât et +surtout qu'il fût en état de les donner, ce qui n'arrivait +que rarement.</p> + +<p>Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine +d'années, Soupert était redevenu dans sa vieillesse +le bohème qu'il avait été dans sa jeunesse: rôdeur +de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des +salons où il promenait de trente à cinquante une fille +de grande naissance qu'il avait épousée; à soixante, il +vivait dans une masure du plateau de Palaiseau avec +une blanchisseuse dont il avait fait sa seconde femme, +sans avoir nettement conscience de la distance qui séparait +celle-ci de celle-là.</p> + +<p>Quand il avait été question de le donner pour professeur +à Ghislaine, c'était à l'auteur du <i>Croisé</i> et des +<i>Abencerrages</i> que M. de Chambrais avait pensé et non +au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du <i>Croisé</i> +il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré +dans le monde, la réputation, le mariage extraordinaire; +du bohème, il ne savait rien, si ce n'est +qu'il habitait à une assez courte distance de Chambrais +pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt +qu'à un musicien qui viendrait de Paris.</p> + +<p>Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème +se montrât tel que la vie, la lutte et «le pas de +chance» l'avaient fait. Partant de chez lui le matin pour +venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier cabaret +de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le +zinc et prendre la force d'accomplir cette odieuse +corvée qui consisté à donner une leçon de piano, au +lieu de rester attablé tranquillement avec les ouvriers +carriers et les paysans qui composaient maintenant +sa société. Au cabaret du bas de la côte, il +faisait une seconde halte. Au café de la Gare, il en +faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui +causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage +ami ou simplement connu lui souriait, il s'asseyait; +les verres se succédaient, et au lieu d'être à +Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y +arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.</p> + +<p>—Retenu; à mon grand regret empêché; vous +comprenez.</p> + +<p>Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, +comprenait parfaitement.</p> + +<p>—Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout +le monde sait cela. Nous ne pouvons pas vous en +vouloir d'un retard qui, peut-être, nous vaudra un +nouveau chef-d'oeuvre.</p> + +<p>En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, +ce que ce retard valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, +c'était une odeur de vin blanc mêlée à celle des liqueurs +qui emplissait la salle de travail, et quand +Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un +<i>la</i> ou un <i>fa</i> au lieu d'un <i>sol</i>, incapable qu'il était de +diriger ses doigts tremblants.</p> + +<p>Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté +ces parfums, que lady Cappadoce n'eût éprouvé +aucun embarras avec lui: elle l'eût tout de suite remercié; +mais ce procédé expéditif était-il applicable à +un musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle +avait les romances dans le coeur et les airs de danse +dans les jambes? Elle ne l'avait pas pensé. Il fallait +aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen +qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert +partît de chez lui pour venir directement sans +s'arrêter en route, il n'aurait pas d'occasions de se +parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y +avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.</p> + +<p>Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie +dont elle était capable, cette proposition, il avait +commencé par refuser:</p> + +<p>—La promenade du matin est hygiénique.</p> + +<p>Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû +accepter.</p> + +<p>Il avait été calculé qu'il arriverait au château un +peu avant neuf heures: la première fois qu'on alla le +chercher, il arriva à dix heures et demie, et lady Cappadoce +eut la douleur de constater que le professeur +et le cocher étaient exactement dans le même état, +pour s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.</p> + +<p>Boire avec un valet!</p> + +<p>Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été +prévenu que, «à cause de l'irrégularité dans ses +heures, qui dérangeaient tous les autres professeurs», +mademoiselle de Chambrais renonçait à ses +leçons.</p> + +<p>Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; +mais lui n'était pas homme à le prendre par +le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât deux cents +francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule ressource, +il s'était tout de suite consolé en se disant que +c'était la liberté qu'il recouvrait; maître de son temps +désormais et n'ayant plus à se préoccuper de ces leçons, +il aurait le loisir de faire les démarches nécessaires +pour que son répertoire fût repris: c'était +parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le +négligeait; il se montrerait.</p> + +<p>Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une +élève qui l'intéressait; elle était née musicienne, cette +jeune fille, et il serait vraiment dommage qu'elle +tombât entre de mauvaises mains: il ne fallait pas, +il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de +gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, +il avait proposé à lady Cappadoce de le remplacer par +un de ses anciens élèves, celui qu'il avait formé avec +le plus d'amour, en qui il mettait le plus d'espérances, +qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.</p> + +<p>Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées +eussent été cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce +avait encore assez confiance en sa probité d'artiste +pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, +Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier +prix de violon du Conservatoire de Vienne, premier +prix également du Conservatoire de Paris. Et +quand Soupert affirmait que le meilleur accompagnateur +que pût trouver mademoiselle de Chambrais +était ce jeune musicien, il semblait qu'on pouvait se +fier à cette parole.</p> + +<p>Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux +qui recommandaient l'artiste, avait ajouté tout bas et +confidentiellement des détails particulier sur l'homme +dont lady Cappadoce s'était émue.</p> + +<p>—Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, +je n'en sais rien.</p> + +<p>—Mais alors....</p> + +<p>—Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. +Quelle est sa nationalité? Je n'ai que des probabilités +à ce sujet. Comment se nomme-t-il de +vrai? Je l'ignore.</p> + +<p>—Et vous le recommandez!</p> + +<p>—Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle +Alexis, Jacques, Emilio, cela ne lui donne ni ne lui +retire du talent, et il me semble que c'est le talent +seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est lui +qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint +me trouver à Palaiseau et me demander mes conseils, +sinon mes leçons. Nous étions en été, et la poussière +couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur son +visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le +questionnai. Il me répondit qu'en effet il était venu à +pied. Huit lieues aller et retour pour me demander un +conseil, cela me toucha. Je lui offris de se rafraîchir. +Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition +pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait +en prendre; ce fut le commencement de nos relations. +Elles continuèrent sans que j'apprisse rien, ou à peu +près rien sur lui, tant il était réservé et discret: il était +remarquablement doué pour la musique; en toutes +choses, son éducation avait été poussée beaucoup +plus avant que ne l'est ordinairement celle des virtuoses; +il parlait plusieurs langues, voilà tout ce que +je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le +connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de +mes anciennes élèves que j'aimais beaucoup, qui +allait partir pour la Russie et que j'aurais voulu servir +dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui +montra combien je m'intéressais à elle.—Je puis lui +donner des lettres qui lui ouvriront quelques portes, +me dit-il.—Vous avez habité la Russie?—Oui. Il +me donna ces lettres; l'une était pour une grande +duchesse, les autres pour des personnages de la plus +haute noblesse. Vous comprenez ma stupéfaction: +comment avait-il des relations dans ce monde, et +telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré +ma curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A +quelque temps de là, le hasard me fit monter chez lui, +car après l'avoir fait engager aux Concerts populaires, +je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il avait +maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première +fois que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre +chambre; au mur était accrochée une gravure, un +portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme +étranger chamarré de décorations: un nom avait été +gravé au dessous, mais il était effacé; à côté se lisait, +de l'écriture de Nicétas, que je connais bien, cette +étrange inscription: «Haine éternelle.»</p> + +<p>—Voilà qui est bizarre.</p> + +<p>—Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage +qui représente ce portrait et Nicétas, il y a une +ressemblance frappante.</p> + +<p>—Son père, alors.</p> + +<p>—Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais +j'avoue que cette histoire du portrait, s'ajoutant à +celle des lettres, m'intéressa. Je voulus en savoir un +peu plus long, et sans forcer les confidences de Nicétas +par des questions, lever un coin du voile dans lequel +il s'enveloppe.</p> + +<p>—Et vous y êtes arrivé?</p> + +<p>—Non pas avec certitude, mais au moins avec des +probabilités. Il serait le fils d'un personnage russe +qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, aimée pendant +un séjour que ce personnage aurait fait dans le +Midi. Obligé de retourner en Russie, ce personnage +maria sa maîtresse à un professeur du Conservatoire +de Marseille, et celui-ci, moyennant le paiement d'une +grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou +huit ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais +martyrisé par celui-ci, il écrit à son vrai père qui vient +le reprendre, le rachète, l'emmène en Russie et le +fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants. +Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été +le camarade de ceux et de celles pour qui il m'a donné +des lettres de recommandation. Un jour son père +meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle. +Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment +à Vienne, entre au Conservatoire où il obtient un +premier prix, et arrive enfin à Paris où il en obtient +un autre.</p> + +<p>Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque +de lady Cappadoce s'enflammât; mais c'était presque +un personnage de roman, ce jeune musicien; de plus, +il avait de la naissance, une naissance illustre, à +coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée +de supériorité aristocratique allait plus vite et +plus loin que les probabilités de Soupert.</p> + +<p>—Amenez-le, cher monsieur Soupert.</p> + +<p>Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par +Soupert, elle n'avait plus douté de cette naissance illustre.</p> + +<p>Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, +de grande taille, large d'épaules, à la tête énergique et +bizarre, aux longs cheveux noirs qui lui retombaient +sur le cou et sur le front en boucles frisées, était +quelqu'un.</p> + +<p>Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre +voulu de cette chevelure tortillée en serpents; peut-être +les yeux ardents qui brillaient, à travers ces +mèches ramenées en avant, au lieu d'être rejetées en +arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une +expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet +quelconque; mais qu'importait, cela n'empêchait +pas qu'il fût étrangement original,—comme il convenait +à un homme de son sang.</p> + +<p>Un Romanof—elle était sûre que c'en était un—maître +de musique de la princesse de Chambrais; au-dessus +de lui une Cappadoce, c'était bien.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, +autant Nicétas était exact dans les siennes; si +l'un avait toujours été en retard, l'autre était toujours +en avance.</p> + +<p>Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au +concierge de ne pas l'annoncer par un coup de +cloche, et se glissant par la petite grille entr'ouverte, +il se promenait en attendant son heure dans les jardins: +lady Cappadoce le voyant alors errer à petits +pas, la tête tournée vers le château, s'attendrissait +sur lui:</p> + +<p>—Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château +de ses pères.</p> + +<p>Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la +Néva, où elle avait décidé, sans aucune raison pour +cela bien entendu, que devait se trouver ce château.</p> + +<p>—Comme il doit souffrir de cette misérable vie +de musicien en la comparant à celle de ses frères, et +jamais une plainte, jamais une allusion; le stoïcisme!</p> + +<p>Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, +qui jamais non plus ne faisait allusion à ses grandeurs +déchues, et cette ressemblance le lui rendait +plus sympathique encore.</p> + +<p>Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur +qui avait passé par ces épreuves, mais comment? Il +portait si dignement le malheur.</p> + +<p>Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait +par de petits moyens détournés à lui prouver +qu'une femme qui avait, elle aussi, du sang royal +dans les veines—elle descendait des rois d'Écosse +incontestablement—compatissait à son infortune et +qu'il n'était pas seul. Quand il arrivait par un temps +froid, elle veillait à ce qu'il se réchauffât avant sa leçon; +quand c'était par une journée de soleil, elle lui +faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît +pour s'en défendre; tout cela accompagné de bonnes +paroles, de câlineries, de cajoleries; une mère n'eût +pas eu plus de prévenances avec un fils.</p> + +<p>Dans son élan de compassion elle eût souhaité que +Ghislaine s'associât à elle, sinon avec la même franchise, +au moins avec une sympathie secrète. Malheureusement, +Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un +professeur comme les autres, moins ennuyeux que +certains autres, parce qu'elle aimait l'art qu'il enseignait; +mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle +l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était +simplement celui d'une musicienne heureuse de +jouer avec un artiste de talent; elle n'avait aucune +arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste, +réduit à toucher un cachet, était un Romanof. +Comment l'idée lui en serait-elle venue? Ce n'était +pas à une jeune fille de son âge, élevée comme elle +l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette +illustre origine.</p> + +<p>C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à +Chambrais; le vendredi qui suivit l'émancipation de +Ghislaine, il arriva comme toujours en avance. +L'heure de la leçon était trois heures; un peu après +la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut +se promenant dans le jardin; en apparence il donnait +toute son attention aux fleurs des plates-bandes, +mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers +le château pour qu'on devinât sa préoccupation: il +pensait à la Néva!</p> + +<p>La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux +pommelé de blanc tombait une chaleur lourde qui +le força à s'abriter dans un berceau d'ifs taillés ras, +et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête franchement +levée sur l'aile du château qu'il avait devant +lui,—celle habitée par Ghislaine. De la fenêtre +derrière laquelle elle était, lady Cappadoce ne lui +voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme +toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais +à l'attitude générale, on pouvait suivre sa pensée: +Chambrais lui rappelait le château de la Néva, et en +l'observant avec cette fixité, il revivait, le pauvre +jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il +avait passées dans les joies de la famille et la paix du +coeur, auprès de son père, entre ses frères et soeurs.</p> + +<p>Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir +secoué sa longue chevelure emmêlée et l'avoir arrangée +avec ses doigts sur son cou et sur son front, il +se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce +descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.</p> + +<p>Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée +pour produire un effet quelconque. Tantôt il paraissait +tomber du ciel, engourdi dans un ravissement +séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire +qu'il surgissait directement de l'enfer, désespéré.</p> + +<p>Ce jour-là, c'était la période du recueillement; +après avoir adressé une longue et basse inclinaison +de tête à Ghislaine sans prononcer un mot, une autre +un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, +il tira son violon de la boîte dans laquelle il +dormait depuis trois jours, l'accorda avec soin, et se +mit à son pupitre; alors seulement il daigna ouvrir +les lèvres:</p> + +<p>—Quand vous voudrez, mademoiselle.</p> + +<p>La séance devait se composer de deux parties +l'une réservée au déchiffrage, l'autre à l'exécution de +morceaux déjà travaillés; ce fut par le déchiffrage +qu'ils commencèrent, et comme pendant les hésitations, +les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait +se laisser distraire par les choses extérieures, +elle remarqua bientôt que le ciel se couvrait et que le +vent s'était élevé.</p> + +<p>—Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte +pour retenir Nicétas, et prolonger la musique de +deux heures au moins.</p> + +<p>Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne +dit rien tout de suite; ce fut seulement quand les +roulements du tonnerre se rapprochèrent qu'elle prépara +son invitation.</p> + +<p>—Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? +demanda-t-elle, entre deux morceaux.</p> + +<p>—Non, madame</p> + +<p>—C'est heureux, car je crains bien que vous ne +puissiez pas partir à votre heure habituelle; je crois +que nous allons être assaillis par un orage terrible.</p> + +<p>Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé +d'un peu près, elle aurait remarqué qu'il attachait +sur Ghislaine un regard dont l'expression était pour +le moins étrange.</p> + +<p>Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus +forts, l'obscurité s'épaissit, les nuages que roulait +le vent crevèrent en une trombe d'eau.</p> + +<p>Ghislaine s'arrêta de jouer.</p> + +<p>—Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez +pas partir.</p> + +<p>Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné +les malices de sa gouvernante, et trouvait qu'il était +peu délicat de payer d'un dîner les heures prises de +cette façon, voulut intervenir:</p> + +<p>—Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, +on fera atteler pour vous reconduire à la gare.</p> + +<p>—Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne +ne m'attend.</p> + +<p>—Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.</p> + +<p>—Mais, madame....</p> + +<p>—C'est entendu....</p> + +<p>Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître +d'hôtel.</p> + +<p>L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire +assez faible, les roulements du tonnerre s'éloignèrent, +la pluie cessa, et Nicétas aurait très bien pu +repartir pour la gare à son heure habituelle, mais +puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent +qu'il reprit sa liberté; aussi, quand la séance de travail +fut finie, eut-elle la joie de se faire jouer jusqu'au +dîner les morceaux qu'elle demandait.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine +trouvait les artifices de sa gouvernante désagréables +et mauvais, c'était aussi pour elle-même. +Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à +son aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle +ne voyait en lui que l'accompagnateur, et il réalisait +toutes les qualités qu'elle pouvait désirer; +c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le +musicien que Soupert avait recommandé. Mais à +table, l'artiste devenait un invité, comme un autre, +un monsieur quelconque, et cet invité, ce monsieur +la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas +emporter comme au piano, elle avait tout son calme, +sa raison, et ce qu'elle voyait la blessait comme ce +qu'elle entendait: la façon dont il la regardait à la +dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux +sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait +prendre des attitudes mélancoliques ou inspirées +qu'elle trouvait grossièrement ridicules; et quand il +parlait, il y avait dans les discours qu'il adressait +généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres +mots qui tombaient de ses lèvres une affectation à la +bizarrerie, une tension à la pose dont elle ne pouvait +pas ne pas être blessée, elle qui était la franchise +même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis, +s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait +le service de table lui ayant offert du vin, il avait refusé +en disant qu'il ne buvait que de l'eau glacée +et que plus elle était glacée meilleure il la trouvait.</p> + +<p>Elle ne pensait point que boire du vin fût un +mérite et boire de l'eau un vice, mais le ton sublime +de cette réponse l'avait choquée, et comme depuis, à +chaque instant, il en avait eu du même genre, elle +dut le juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait +le plus:—un comédien.</p> + +<p>Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, +ce qui d'ailleurs n'était guère difficile depuis +quelque temps, cherchait-elle toujours à abréger le +dîner.</p> + +<p>Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:</p> + +<p>—Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu +avant de quitter la table, nous ferons ce soir un tour +dans le parc; après la pluie il est agréable de marcher +sous bois.</p> + +<p>Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à +son grand regret, lady Cappadoce, qui, au lieu de +s'exposer à l'humidité des bois, aurait mieux aimé +passer la soirée au coin du piano à entendre de la +musique, dut se conformer à cette invitation.</p> + +<p>En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à +droite, Ghislaine tourna à gauche accompagnée de +lady Cappadoce, et tandis qu'elles descendaient le +perron du vestibule qui accède aux jardins, il descendait, +lui, celui de la cour d'honneur.</p> + +<p>—Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas +ce soir, dit lady Cappadoce, continuant son idée.</p> + +<p>—C'est justement pour ne pas le garder que j'ai +proposé cette promenade.</p> + +<p>—Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?</p> + +<p>—Parce que mon oncle trouve que je fais trop de +musique et désire que j'en fasse moins.</p> + +<p>—Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.</p> + +<p>Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir +une discussion sur les idées et les goûts de son oncle, +elle ne répondit pas, mais lady Cappadoce, qui était +outrée, continua:</p> + +<p>—Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas +adressé son observation; puisque j'ai la direction de +votre travail, c'était à moi qu'elle devait être présentée.</p> + +<p>—Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, +mais celles de la distraction, et c'est pour cela +qu'il m'a fait son observation amicale au lieu de +vous l'adresser.</p> + +<p>Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, +il ne désarma point lady Cappadoce qui ne savait +de quoi elle était le plus furieuse, ou de l'atteinte +portée à son autorité, ou de la suppression +des séances supplémentaires de musique.</p> + +<p>—Je ne connais pas de distractions mieux employées +que celles qu'on donne à la musique, plus +saines, plus morales.</p> + +<p>Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée +de ces dîners, cela suffisait, et pour l'heure +présente, plutôt que de discuter, elle aimait mieux +être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: +le soir tombait, et de la terre trempée par l'orage +montait avec des buées blanches le parfum des +fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes et des +mousses du parc; après la chaleur du jour il était +réconfortant de se baigner dans cette fraîcheur, +comme il était doux aux yeux, après les violentes clartés +du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui +rampaient aux extrémités des longues allées droites.</p> + +<p>C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, +de lui qu'elle allait s'occuper!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable +pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire +et dédaigneux avec affectation, à ce point que +ceux qui avaient de l'autorité dans la maison s'étaient +entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le +conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait +le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied +se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et à +table, le maître d'hôtel le livrait dédaigneusement +aux mains d'un subalterne.</p> + +<p>Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon +du concierge, il s'arrêta pour échanger quelques +mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenétre ouverte, +en compagnie de sa femme et de ses enfants.</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir.</p> + +<p>—Bonsoir, Monsieur.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous +prie?</p> + +<p>—Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les +biens de la terre.</p> + +<p>—Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je +pourrai arriver à la station sans pluie?</p> + +<p>—Oh! pour sûr.</p> + +<p>Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge +et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il +pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles.</p> + +<p>Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte +d'arriver, mais il ne tarda pas à ralentir sa marche, +longeant le parc, il s'était arrêté à un endroit où le +mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé +par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; +suffisant pour empêcher la sortie des lièvres, +des chevreuils et des daims, ce grillage n'était qu'une +défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter +par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés +de chaque côté des fondations commencées. A cet +endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route +vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, +à cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et +ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il +enjamba par-dessus le grillage.</p> + +<p>Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant +soin de faire constater sa sortie par le concierge; +rapidement il se dirigea vers le château, mais en +s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder. +Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à +arriver au berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était +assis. Mais à ce moment, il ne pouvait plus être question +de reprendre cette place où il se trouverait en +vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne +risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce +mur de verdure.</p> + +<p>Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, +les jardiniers étaient rentrés chez eux; et +c'était dans une partie opposée du parc que Ghislaine +et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il +n'avait donc pas à craindre que personne vînt le déranger. +A ce moment même, une femme de chambre +parut à l'une des fenêtres de l'appartement de Ghislaine, +et tirant les volets, elle les ferma; puis elle +passa à une seconde, et ainsi successivement pour +toutes, une seule exceptée, qu'elle laissa ouverte, +en se contentant de rapprocher les volets de façon à +ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.</p> + +<p>De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer +sur le fond sombre de la chambre, et de temps en +temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur +leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait. +Le ménage dura assez longtemps, puis une +porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son +travail fini, la femme de chambre était partie pour +ne plus revenir, et maintenant cette partie du château +se trouvait abandonnée, le personnel domestique +dînant tranquillement à l'office dans d'aile opposée.</p> + +<p>La nuit se serait faite depuis quelques instants +déjà si la lune en se levant n'avait ajouté sa lumière +frisante aux dernières lueurs du couchant, mais cependant +les ombres commençaient à être assez confuses +pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par +extraordinaire quelqu'un regardait de ce coté. Sortant +de derrière sa cachette, il vint s'asseoir dans le +berceau, où il resta près de dix minutes, se levant +brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui +balance une résolution, prise, abandonnée et reprise. +Enfin, quittant le berceau et se baissant de manière +à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les +plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures +gazonnées pour que son pas ne criât pas sur le gravier, +il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte; son +appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du sol, +il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre +de Ghislaine.</p> + +<p>Il respira et regarda autour de lui; bien des fois +avant cette soirée, il l'avait examinée en se promenant +dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme +son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, +le lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, +le paravent à six feuilles, ses grands fauteuils en bois +doré, mais dans la demi-obscurité où la plongeaient +les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à +se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, +chaque chose se fit distincte en prenant sa forme +réelle; alors, allant à une des fenêtres fermées, il souleva +un des rideaux et reconnut que, comme il le présumait, +l'embrasure était assez profonde pour qu'on +pût se cacher là en toute sûreté; par leur poids et +leur épaisseur, ces rideaux en velours ciselé formaient +une sorte de mur, et il n'était pas vraisemblable que +quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille +peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un +voleur n'était pas embusqué derrière!</p> + +<p>Maintenant que la première partie de son plan +avait réussi, il n'avait qu'à réfléchir à l'exécution de +la seconde, et il était bien aise d'avoir quelques instants +à lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais, +pour se calmer.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure +que le temps s'écoulait, son agitation enfiévrée le +dévorait, et par moment, étouffé derrière les rideaux, +il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber +sur les mains.</p> + +<p>Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, +glissant par les deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; +le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'était +pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le serait +qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady +Cappadoce?</p> + +<p>—Faut-il fermer la fenêtre?</p> + +<p>C'était une femme de chambre.</p> + +<p>—Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.</p> + +<p>—Mademoiselle n'a pas besoin de moi?</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>La femme de chambre se retira en fermant la +porte; presque aussitôt la lampe fut éteinte, et Ghislaine +s'assit dans un fauteuil en face de la fenêtre +restée ouverte.</p> + +<p>Il attendit quelques instants que le silence se fût +établi, puis écartant doucement l'un des rideaux il fit +trois ou quatre pas en avant.</p> + +<p>—C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant +pas la possibilité qu'une autre personne que +sa femme de chambre fût là.</p> + +<p>—Non, mademoiselle.</p> + +<p>Elle poussa un cri en se levant d'un bond.</p> + +<p>—Ne craignez rien.</p> + +<p>Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; +il la voyait haletante.</p> + +<p>—N'approchez pas, j'appelle.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le +jure.</p> + +<p>—Pourquoi êtes-vous ici? Comment?</p> + +<p>—Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.</p> + +<p>Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier +moment d'affolement passé, de reprendre courage:</p> + +<p>—Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.</p> + +<p>Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle +parlait d'une voix étouffée, peut-être parce que lui-même +avait pris ce ton.</p> + +<p>—Partez, monsieur, demain je vous écouterai.</p> + +<p>Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des +yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car +il faisait face à la fenêtre, elle continua:</p> + +<p>—Me forcerez-vous à sonner?</p> + +<p>—Vous ne sonnerez pas.</p> + +<p>—Qui m'en empêchera?</p> + +<p>—Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; +que penserait-on, que dirait-on si, répondant +à votre coup de sonnette, on nous trouvait en +tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?</p> + +<p>Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était +vrai; que dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était +le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls à +son aide.</p> + +<p>—Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?</p> + +<p>Il avait été un moment démonté, mais en voyant +ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il +fit encore quelques pas vers elle:</p> + +<p>—Vous dire ce que mes regards vous ont répété +cent fois, que je vous aime, que je vous adore....</p> + +<p>Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, +mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tête +pour le regarder en face:</p> + +<p>—Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous +êtes introduit ici, partez, monsieur.</p> + +<p>Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil +qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission +respectueuse ne calma pas l'indignation de +Ghislaine:</p> + +<p>—Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que +vous avez pu admettre la pensée que je vous écouterais?</p> + +<p>—Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon +amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je +demandé?</p> + +<p>—L'outrage est de vous être introduit dans cette +chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude. +Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez.</p> + +<p>A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était +pas seulement sa pudeur et son honnêteté, sa dignité +et sa fierté que cette brutale déclaration blessait, +c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses plus +chères croyances; combien souvent avait-elle pensé +à la première parole d'amour qu'on lui adresserait; +quels rêves radieux avait-elle faits en les poétisant, +en les idéalisant de tout ce que son imagination inventait:—et +voilà quelle était la réalité.</p> + +<p>—Partez, répétait-elle.</p> + +<p>—Pas avant que vous m'ayez entendu.</p> + +<p>—Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; +cette insistance est odieuse; si vous êtes un +homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez.</p> + +<p>—Je ne partirai pas.</p> + +<p>—Eh bien! moi, je pars.</p> + +<p>Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, +se relevant, il se plaça devant elle les bras étendus:</p> + +<p>—Vous ne passerez pas.</p> + +<p>Elle recula.</p> + +<p>—Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé +à cette résolution désespérée, c'est que je ne suis pas +maître de mon amour, c'est lui qui m'a amené ici +contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui +m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je +vous aime.</p> + +<p>—Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.</p> + +<p>—Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. +Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous +fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas +rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous +vois, je suis heureux.</p> + +<p>—Eh bien! je le sais, partez.</p> + +<p>—Oui, je partirai puisque ma présence ici vous +jette dans cet émoi, mais pas avant que vous ne +m'ayez promis que cet aveu ne changera rien à ce qui +est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un +homme payé par vous, qui est à vos ordres, ait osé +lever les yeux jusqu'à vous, mais si cet homme n'est +aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant +lui est permise.</p> + +<p>—Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas +cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un +homme qui m'a parlé comme vous venez de le faire +se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez +pour vous, doit vous faire comprendre la +mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre présence; +si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse +en advenir, je sonne.</p> + +<p>—Je vous en empêcherai bien.</p> + +<p>—Alors j'appelle.</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine +ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude, +dans le port de sa tête, dans son regard une résolution +qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite +devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, +l'élève qu'il était habitué à voir depuis un an: ce +qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il?</p> + +<p>—Et si je partais? dit-il.</p> + +<p>C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut +pas comprendre.</p> + +<p>—Partez, dit-elle.</p> + +<p>—Au moins vous vous souviendrez que je n'avais +que le bras à étendre pour vous empêcher de sonner, +que je n'avais qu'à vous mettre la main sur la bouche +pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant +je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous +aime et ne demande qu'à vous aimer... silencieusement, +respectueusement.</p> + +<p>Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait +autour du fauteuil; il enjamba l'appui:</p> + +<p>—Vous vous souviendrez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Quand il se trouva en pleine campagne et regarda +sa montre, il vit que l'heure était trop avancée pour +qu'il pût prendre le dernier train de Paris.</p> + +<p>Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait +qu'à aller coucher chez Soupert. Quelques kilomètres +à travers les champs par cette belle nuit lumineuse +n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à Palaiseau, +la porte du vieux maître était fermée, il frapperait +et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué +à recevoir ainsi quelquefois la visite de +noctambules égarés.</p> + +<p>La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit +devant lui par la campagne déserte et les villages +endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu à +cette heure aux environs de Chambrais; dans la +plaine silencieuse on n'entendait que le cri articulé +des perdrix, et de temps en temps les aboiements +des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il +longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs +moutons parqués; dans le lointain aussi les sifflets +des trains de la grande ligne derrière les collines de +Montlhéry.</p> + +<p>Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il +était encore dans la chambre de Ghislaine se demandant +comment il en était sorti et pourquoi. Pourquoi +ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle +eût appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait +pas encore comment il s'était laissé dominer. +Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui avait +obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine +vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver +à cette sortie piteuse. Partez. Et il était parti.</p> + +<p>Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait +prendre cette soumission. Se souviendrait-elle, +comme il lui avait demandé; ou bien sa fierté persisterait-elle, +comme elle l'en avait menacé?</p> + +<p>La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, +en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait +peur de la fierté.</p> + +<p>Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, +les retournant, mais sans s'arrêter à rien de +satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver à Palaiseau +qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas +une lumière derrière les volets clos; certainement il +serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.</p> + +<p>C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, +au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette +où Soupert était venu échouer, heureux encore +d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa +belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un +jardin du côté des champs, elle était en façade sur +la grande route de Versailles, et c'était sur cette disposition +que Nicétas comptait pour se faire ouvrir en +cognant à la porte.</p> + +<p>Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait +de la maison dont il voyait déjà la façade +toute blanche éclairée par la lune, il crut entendre, +dans le calme de la nuit, un piano.</p> + +<p>—Soupert faisant de la musique, voilà qui serait +étrange!</p> + +<p>Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; +non seulement il jouait du piano, mais encore +de sa voix cassée et chevrotante il chantait la romance +du ténor des <i>Abencerrages</i>, celle qui, vingt +ans auparavant, avait eu une si grande vogue.</p> + +<p>Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir +sur les autres, cependant il fut ému, et avant de +frapper il voulut attendre que la romance fût achevée.</p> + +<p>Comme il avançait la main vers le volet il entendit +le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord +d'un verre; alors il frappa.</p> + +<p>—Holà, qui est là?</p> + +<p>—Moi, maestro.</p> + +<p>—Qui toi?</p> + +<p>—Nicétas.</p> + +<p>—Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, +j'y vais.</p> + +<p>La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce +assez grande qui servait à la fois de salon, de salle à +manger et de cabinet de travail; un piano à queue, +reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble principal +avec une immense bergère recouverte en velours +d'Utrecht.</p> + +<p>—Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens +me demander à coucher?</p> + +<p>—Si vous le voulez bien.</p> + +<p>—La bergère te tend les bras; mais avant, nous +allons prendre un grog.</p> + +<p>Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, +dont le bouchon était retenu par une ficelle, une +carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre +dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa +main tremblante:</p> + +<p>—Tu dois avoir soif.</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Comme tu dis cela.</p> + +<p>Il le regarda en face.</p> + +<p>—Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en +chemin? Tu es troublé.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la +voix; tu as quelque chose. Mais restons-en là si tu +ne veux pas répondre; tu me connais: pas curieux. +A ta santé, mon garçon.</p> + +<p>Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le +reposant sur la table, il continua de façon à changer +de conversation:</p> + +<p>—Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? +Fameuse élève que je t'ai donnée là, n'est-ce +pas? Elle est douée, cette petite, et jolie; à ton âge, +j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux—regardant +le verre de Nicétas encore +plein—comme il n'y a plus de buveurs; à quoi bon +la jeunesse, si vous n'en faites rien?</p> + +<p>—Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?</p> + +<p>—De mademoiselle de Chambrais?</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux +coudes sur la table, regardait Nicétas qui, lui, regardait +vaguement les fleurs du papier de tenture.</p> + +<p>—C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient +de me jeter dans une aventure, laquelle m'amène ici +ce soir.</p> + +<p>Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions +où le besoin des confidences force les lèvres +les plus étroitement fermées à s'ouvrir; Soupert +avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires +pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir +le vieux bonhomme dévoyé et tombé qui ne +pensait plus qu'à boire, il avait été un vainqueur.</p> + +<p>Du doigt, Soupert montra le plafond:</p> + +<p>—Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.</p> + +<p>Cette invitation directe décida Nicétas.</p> + +<p>—Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle +de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas +vous étonner que je le sois devenu.</p> + +<p>—Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie +fille, un garçon comme toi, pour toute surveillante +une vieille folle, c'était écrit.</p> + +<p>—Quand je me suis aperçu que je commençais à +l'aimer, et ç'a été tout de suite, j'ai voulu me défendre +contre ce sentiment. Nicétas amoureux de la +princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où +pouvait-elle me conduire?</p> + +<p>—Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse +ne se demande jamais où les mouvements de +son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant.</p> + +<p>—Comme je me donnais toutes sortes de raisons, +et elles ne me manquaient pas, pour me détacher, +votre exemple, maestro, a pesé sur moi; ne vous +êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la +naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?</p> + +<p>—Elle lui était supérieure.</p> + +<p>—Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.</p> + +<p>—Oui, mais avec le prestige du talent.</p> + +<p>—Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; +après chaque leçon je me retirais plus épris, possédé, +je l'aimais, je l'aimais passionnément.</p> + +<p>—Et elle?</p> + +<p>—Nous allons y arriver. Je passe sur le développement +de mon amour, sur ses espérances et ses +craintes....</p> + +<p>—Je connais ça.</p> + +<p>—Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.</p> + +<p>—Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était +donc disposée à t'écouter?</p> + +<p>—Je n'en savais rien, et c'était justement pour le +savoir que je voulais lui parler. Ce soir, après avoir +dîné au château, pendant qu'elle faisait une promenade +dans le parc, je me suis introduit dans sa +chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon +amour.</p> + +<p>—Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. +Flanqué à la porte.</p> + +<p>—Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, +je me suis laissé toucher par son émoi: je suis parti.</p> + +<p>—C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant +que va-t-il arriver?</p> + +<p>—Je vous le demande.</p> + +<p>—Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te +réponde, je n'ai jamais passé par là. Vois-tu, en +amour, il y a trois façons de procéder: écrire, ce qui +est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière +des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des +hommes. Moi j'ai été homme tout de suite, et j'ai +épousé une femme qui, comme tu le dis, était l'égale +de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas +arrivé, je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui +adresser un beau discours. Il n'y a pas eu à me répondre; +elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'à +accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle +qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je +ne vois pas ta rentrée auprès de mademoiselle de +Chambrais facile. Tu es parti.</p> + +<p>—C'est justement ce qui prouve mon amour.</p> + +<p>—Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter +devant elle comme si rien ne s'était passé entre +vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?</p> + +<p>—Lundi.</p> + +<p>—Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: +«Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui?»</p> + +<p>—Je vous le demande.</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter +près d'elle un maître de musique qui lui a déclaré sa +flamme, et auquel elle a répondu: Partez! Si mademoiselle +de Chambrais avait été une curieuse ou une gaillarde +disposée à trouver dans cet amour des distractions +ou autre chose, si même elle n'avait été simplement +qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanqué à la +porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu +rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain +ou après-demain lady Cappadoce, de sa longue et +grande écriture anglaise, t'écrivait que les leçons +d'accompagnement sont momentanément suspendues. +Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est +pas difficile à la petite Ghislaine de trouver un prétexte +pour justifier la suspension de ces leçons. Alors?</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, +à la brune, dans la chambre d'une jeune +fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais, +pour lui dire tout gaillardement: «Je vous +aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et +sans s'être demandé comment cet aveu serait reçu.</p> + +<p>—C'est une inspiration de cette jeunesse que vous +me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calculé; +je ne me suis rien demandé. Entraîné malgré moi, +poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un +besoin irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je +n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si +je vous avouais que je lui ai écrit vingt fois cet aveu, +sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous, +cher maestro, je n'ai pas commencé comme +vous par être homme.</p> + +<p>—C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! +Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre +et de parler?</p> + +<p>—Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont +toutes les audaces quand ils sont poussés à bout... et +je l'étais par mon amour. Une fois sorti de ma réserve +ordinaire, rien ne m'arrête plus.</p> + +<p>—Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te +jettera pas hors de toi. C'est égal, fichue aventure. +Buvons un grog.</p> + +<p>Il caressa son verre:</p> + +<p>—Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours +quand on en a besoin; tandis que l'amour, les +femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta +santé.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Sur la bergère où il avait pour toute couverture +un vieux tapis de table, Nicétas dormit peu, et le +matin, avant que la maison fût éveillée, il partit +pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.</p> + +<p>Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il +avait cru que l'obscurité dans laquelle il se débattait +allait se dissiper, et que Soupert, avec son expérience +de la vie, éclairerait son lendemain; mais +Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et +son lendemain était aussi plein d'indécision et d'incertitude +que la veille.</p> + +<p>De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait +tiré qu'un seul enseignement, c'est qu'il avait été +plus que naïf d'obéir à Ghislaine quand elle lui avait +demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt fois +dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces +railleries pesaient d'un tout autre poids sur lui que +tous les reproches qu'il avait pu s'adresser.</p> + +<p>Et quand il rapprochait ces railleries des confidences +de Soupert sur son mariage «indispensable», +il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: évidemment +la comparaison entre son procédé et celui de +Soupert n'était pas à son avantage: Soupert s'était +fait aimer par une fille qui était l'égale de mademoiselle +de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était +fait flanquer à la porte.</p> + +<p>Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait +sa maîtresse; tandis que maintenant il fallait bien +reconnaître que les probabilités étaient pour que +lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.</p> + +<p>Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à +chaque instant, il rentra demander si l'on n'avait +rien reçu pour lui.</p> + +<p>Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à +espérer qu'elle ne viendrait pas, se disant que si +Ghislaine avait été réellement blessée par son aveu, +au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son +indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle +commencerait sa journée par lui faire signifier congé; +les prétextes ne lui manqueraient pas si, comme il +était probable, elle ne voulait pas confesser la vérité. +Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, +il lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les +bonnes raisons s'enchaînaient dans son imagination +enfiévrée.</p> + +<p>Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? +Parce qu'elle avait repoussé un amant alors +qu'il se présentait maladroitement et de façon à effrayer +une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas +nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. +Il pouvait lui déplaire d'accepter une liaison toute +franche; mais il pouvait très bien lui plaire d'avoir +un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui +il était tout disposé à se contenter de ce rôle... au +moins en attendant. Quand il la regarderait maintenant, +il rencontrerait ses yeux au lieu de ne trouver +que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot, +d'un signe, d'un sourire; sans rien demander +leurs mains iraient l'une au-devant de l'autre; leurs +silences même auraient une douceur et une ivresse; +il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin +ce serait un amusement de tromper la vieille Anglaise +qui, avec sa majesté héréditaire, ne verrait pas plus +loin que le bout de son nez.</p> + +<p>Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et +de repos après les angoisses de la journée.</p> + +<p>Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on +pouvait croire que, plus tard, elle serait amenée fatalement +à en accepter une autre: à lui de la préparer.</p> + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit +point afin de pouvoir descendre d'heure en heure voir +si la lettre n'arrivait point, sa concierge n'étant point +femme à monter ses cinq étages pour la lui remettre: +chaque fois il eut la même réponse: rien; +à la dernière, sa concierge qui voyait son trouble, +crut à propos de lui adresser un mot d'encouragement.</p> + +<p>—Ce sera pour demain.</p> + +<p>Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; +Ghislaine n'avait rien dit, lady Cappadoce +n'écrirait pas.</p> + +<p>Le lendemain, avant huit heures, il montait la +garde à la porte de la loge; quand le facteur parut, il +entra avec lui; il y avait un paquet d'une vingtaine +de lettres pour la maison; dans son anxiété il se +pencha par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, +les lunettes sur le nez, faisait son tri.</p> + +<p>—Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce +sera pour la seconde.</p> + +<p>Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait +partir à une heure pour Chambrais, s'il n'avait pas +de lettre, c'est que décidément Ghislaine acceptait la +déclaration avec ses conséquences.</p> + +<p>Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, +que Soupert le disait; pas si naïve, sa sortie; +décidément, il était vieux jeu, le maestro.</p> + +<p>Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit +qu'on l'appelait.</p> + +<p>—Monsieur Nicétas, une dépêche.</p> + +<p>Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche +sûrement venait de Chambrais.</p> + +<p>Elle en venait en effet, et elle était signée de lady +Cappadoce:</p> + +<p>«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai +quand pourra être reprise.»</p> + +<p>Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison +les leçons étaient momentanément suspendues.</p> + +<p>Était-ce momentanément?</p> + +<p>Après un moment d'accablement il se retrouva: +jamais il ne pourrait attendre que lady Cappadoce le +prévint; il fallait savoir et tout de suite, car malgré +ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances; +avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore +tout à fait.</p> + +<p>Il écrivit:</p> + +<p>«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce +mon respectueux hommage, et de la prier de me +faire savoir si les empêchements dont parle sa dépêche +semblent probables pour vendredi.»</p> + +<p>Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il +était résolu, car c'était son amour qui faisait sa faiblesse, +non son caractère, violent au contraire et emporté; +la réponse de la gouvernante déciderait la +question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de +rester dans le doute.</p> + +<p>Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle +arriva:</p> + +<p>«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir +M. Nicétas à l'avance lorsque les leçons pourront être +reprises, mais en ce moment il y a empêchement à +fixer une date.»</p> + +<p>A ce court billet était joint un chèque pour le paiement +du mois.</p> + +<p>Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles +à échafauder pour chercher un doute, c'était +bien un congé, malgré la forme aimable dont lady +Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine +avait trouvé un prétexte pour supprimer les +leçons, et avec sa naïveté ordinaire, la vieille Anglaise +croyait à une simple suspension.</p> + +<p>Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le +revoir jamais, et elle prenait ses précautions pour +qu'il en fût ainsi.</p> + +<p>Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre +les siennes pour la revoir le jour même.</p> + +<p>Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à +partir, un marché était intervenu entre eux: «Vous +vous souviendrez»; c'était une condition; puisqu'elle +ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien +au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, +et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne +voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait +contenté; à elle la responsabilité de ce qui arriverait.</p> + +<p>Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour +travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arrêter +son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute +c'était une sorte de faiblesse, quelque chose comme +une acceptation «des empêchements» mis en avant +par lady Cappadoce; mais si comme il en était sûr +à l'avance, les empêchements n'existaient pas pour +Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa résolution.</p> + +<p>A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il +alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant +à une petite distance de l'atelier du statuaire, il +attendit; bientôt, il la vit descendre de voiture, accompagnée +de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit +pour la gare de Sceaux.</p> + +<p>Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il +fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de +Ghislaine, non après le dîner, mais pendant le dîner, +et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure +à Chambrais.</p> + +<p>Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le +soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer +chez elle, rien n'était plus naturel, mais instruite +par l'expérience, elle avait dû prendre des +précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et +il y eût eu naïveté à lui de procéder une seconde fois +de la même façon que la première. Qu'il se présentât +à la grille d'entrée, et le concierge ne le laisserait pas +probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans +la chambre à la nuit tombante, et il trouverait les +volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement.</p> + +<p>C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady +Cappadoce, et c'était à la même heure que les jardiniers +cessaient leur travail pour rentrer chez eux. +Sa combinaison reposait sur cette concordance. A +sept heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement +de Ghislaine devait être abandonnée; à sept +heures les jardins devaient être déserts; enfin à sept +heures, les maçons qui réparaient le mur du parc +finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il +avait des chances pour arriver à cet appartement sans +être rencontré et aperçu; s'il ne le favorisait point, +il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait +pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de +surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.</p> + +<p>Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna +dans les jardins qui, comme il l'avait prévu, étaient +déserts; mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que les +persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent +déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue +du château, il vit qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, +ne pensant même pas à se cacher: c'était +l'anéantissement de son plan.</p> + +<p>Mais dans cette façade, un petit perron descendait +au jardin; si la porte n'était pas fermée il pourrait +entrer par là; assurément cette voie était plus périlleuse, +mais il n'avait pas à choisir: cela ou rien. Il +monta le perron et mit la main sur le bouton de la +porte qui s'ouvrit.</p> + +<p>N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le +bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention?</p> + +<p>Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule +sonore, il ouvrit la première porte qu'il trouva et qui, +d'après son estime, devait conduire dans l'appartement +de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord +de se reconnaître, mais bientôt il vit que cette +pièce meublée simplement devait être habitée par +la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle de +Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une +autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de +toilette, celui de Ghislaine.</p> + +<p>Son intention n'était pas de se cacher comme la +première fois, derrière un rideau, car les précautions +prises indiquaient qu'il devait employer des +moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était +quelque coin sombre ou mieux encore une armoire. +Dans la partie du château qu'il connaissait, elles +étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; +n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces +habitées par Ghislaine comme dans les autres?</p> + +<p>Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait +que l'embarras du choix; il en ouvrit une, puis +une autre, puis une troisième, et se décida enfin pour +un placard haut et profond qui servait à ranger +les balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles +de ménage. Là, il devait être en sûreté; ce +n'était pas l'heure de se servir de ces objets, et en +ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait +pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la +porte sur lui.</p> + +<p>Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son +aise pour prendre les positions qu'il voulait, il pouvait +rester là une partie de la nuit.</p> + +<p>Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, +il entendit qu'on entrait dans la chambre de +Ghislaine: il y avait deux personnes.</p> + +<p>—Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, +une jeune femme de chambre attachée spécialement +au service de Ghislaine.</p> + +<p>Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées +et venues qui vint faiblement jusqu'à lui.</p> + +<p>—Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre +d'aller voir ma mère ce soir? demanda la femme de +chambre.</p> + +<p>—Quand rentrerez-vous?</p> + +<p>—Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me +ramènera.</p> + +<p>—Allez; mais fermez la porte de votre chambre et +emportez la clé.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>La femme de chambre traversa le cabinet de toilette +et passa dans sa chambre dont elle ferma la +porte donnant sur le vestibule; ainsi Ghislaine devait +se croire en sûreté.</p> + +<p>Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le +renseignât; mais peu importait, car son dessein n'était +pas d'aller dans la chambre, il attendrait qu'elle +vînt dans le cabinet de toilette.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de +lumière annonça qu'elle arrivait, et des profondeurs +sombres de sa cachette il la vit poser sa bougie sur +une console; elle était à deux pas du placard, lui +tournant le dos.</p> + +<p>Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un +cri, il la prit dans son bras et de l'autre main il lui +ferma la bouche:</p> + +<p>—Ce soir, je ne partirai pas.</p> + + +<p><b>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<H2>DEUXIÈME PARTIE</H2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre +du comte de Chambrais, se décidait, après avoir +hésité plusieurs fois, à éveiller son maître qui, rentré +seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil +des nuits prolongées.</p> + +<p>—Je demande pardon à monsieur le comte de le +réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une +dépêche que j'ai reçue de Mlle de Chambrais, il y a +déjà près de deux heures; elle demande une réponse, +alors...</p> + +<p>Brusquement le comte se mit sur son séant et prit +le papier bleu que Philippe lui présentait sur un +plateau.</p> + +<p>—Tire les rideaux.</p> + +<p>C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque +au coin de la place de la Concorde, que demeurait le +comte, à l'une des expositions les plus claires et les +plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la +nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui +permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout +de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner +encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour +qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui +étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit +drapé de rideaux de satin rouge.</p> + +<p>—Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à +Philippe.</p> + +<p>«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir +aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais. +S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, portez-la +lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux +heures.»</p> + +<p>—Que me lis-tu là?</p> + +<p>—Rien que ce qui est sur la dépêche.</p> + +<p>Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où +il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.</p> + +<p>Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand +Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins +obscure quand il la lut lui-même.</p> + +<p>Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle +l'appelât ainsi en toute hâte? Il n'y avait pas à hésiter: +il fallait partir.</p> + +<p>—Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, +dit-il.</p> + +<p>Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença +à s'babiller.</p> + +<p>—Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait +ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.</p> + +<p>Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que +ce jour-là il fût libre.</p> + +<p>A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au +Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un +cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime; +à sept heures, il dînait au cabaret avec une +petite femme charmante qui vingt fois avait refusé +son invitation et capitulait enfin.</p> + +<p>Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait +le plus au monde, écrire un tas de lettres +pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime, +passe encore, mais le dîner! elle pourrait très +bien se fâcher, la petite femme charmante, alors +c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait +pas.</p> + +<p>A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il +avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de +voiture devant le perron du château où Ghislaine +l'attendait, seule.</p> + +<p>En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son +attitude, comme en écoutant les quelques paroles +qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa +voix tremblante.</p> + +<p>—Se serait-il passé quelque chose de plus grave +que ce qu'il avait imaginé?</p> + +<p>Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son +appartement. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le +petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine, +elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas +remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré +la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient +closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger, +mais il ne les rencontra pas.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il +à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>—Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.</p> + +<p>Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, +d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.</p> + +<p>—La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....</p> + +<p>L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que +des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle +prononça; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit +en larmes.</p> + +<p>Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de +la vérité, terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la +deviner, sans oser même l'envisager hardiment.</p> + +<p>Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, +et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:</p> + +<p>—Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais +encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais, +n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait +un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection, +la tendresse, l'indulgence.—Parle-moi donc +comme s'il t'écoutait.</p> + +<p>Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses +bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il +sentit qu'un tremblement la secouait.</p> + +<p>Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, +c'était sans la brusquer.</p> + +<p>—Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.</p> + +<p>Puis, baissant encore la voix:</p> + +<p>—Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à +propos de mon goût pour la musique....</p> + +<p>Un éclair le frappa:</p> + +<p>—Nicétas, s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un +silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller +jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine +le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce +qu'il lui restait à dire.</p> + +<p>Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main +qui l'entraînât et la soutînt en même temps.</p> + +<p>—Tu vois que j'avais raison de me défier de ce +Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.</p> + +<p>—Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée +dans cette réserve.</p> + +<p>Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il +avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle +disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était +pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien, +rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. +Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration +ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait +qu'à congédier le drôle, et cela serait facile.</p> + +<p>—Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me +dire, si pénible que cela puisse être.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?</p> + +<p>—Oh! jamais.</p> + +<p>—Cependant?</p> + +<p>—Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il +pût prendre mon attitude avec lui pour un encouragement: +à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent +il me regardait d'une façon gênante, il tenait des +discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela +par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...</p> + +<p>—Évidemment.</p> + +<p>—Les choses en étaient là, et je me proposais +même d'observer avec lui une plus grande réserve +encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand +vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne +fût mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour +lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant +le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours +vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, +lady Cappadoce et moi, nous fîmes une promenade +dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour +la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en +rentrant après notre promenade, je le trouvai dans +ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre +ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il +sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement +fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé +entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, +mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir +à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir +là je voulus essayer de me défendre seule.</p> + +<p>—Bien, ma fille.</p> + +<p>—Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?</p> + +<p>—Non, seulement ce qui est indispensable que je +sache.</p> + +<p>—Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me +parlât, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je +n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain, +qu'il devait partir; mais il ne partit point et +alors il se jeta à genoux....</p> + +<p>—Je comprends, passe.</p> + +<p>—Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la +porte. Je recommençai à le presser de partir, et il répondit +qu'il m'obéirait si je voulais prendre l'engagement +que je serais pour lui après cet aveu ce que +j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à +rester, à parler, je le menaçai d'appeler à l'aide. A +mon accent, il comprit que j'étais décidée à tout, +plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de +plus; il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir +qu'il m'avait obéi.</p> + +<p>—Et depuis?</p> + +<p>—Il m'était impossible de le retrouver en face de +moi; sans confesser la vérité à lady Cappadoce, je la +priai de lui écrire pour le prévenir que les leçons +étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée +à ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première +fois, je recommandai qu'on tînt toutes les fenêtres de +mon appartement fermées, avant le dîner; je me +croyais en sûreté. Hier soir....</p> + +<p>Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra +au point d'être à peine intelligible.</p> + +<p>—Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de +Jeanne; toutes les fenêtres étaient fermées, et rien ne +se présentait d'inquiétant. Rassurée, je permis à +Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais +en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre +et d'en emporter la clef: la mienne était verrouillée. +Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet +de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur +la console....</p> + +<p>—Il était là!</p> + +<p>—Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche +d'une main. Je voulus appeler, me débattre, me +dégager, la force ma manqua. Quand je revins à moi, +il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était +entrouverte.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son +oncle, éplorée, haletante, et lui la tenait sans trouver +un mot à dire, bouleversé par la douleur et aussi frémissant +d'indignation.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!</p> + +<p>Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il +se laissait aller aux mouvements de fureur qui le +soulevaient:</p> + +<p>—Le misérable!</p> + +<p>L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait +osé craindre, et devant le désespoir de cette enfant +qui lui inspirait une tendresse dont pour la +première fois il sentait toute l'étendue, il restait +anéanti.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle +comprît qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque +chose devait la relever et la soutenir c'était à +coup sûr la certitude qu'elle ne serait pas abandonnée.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler +à un petit enfant, ta première pensée a été de +m'envoyer cette dépêche.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas tout pour moi?</p> + +<p>—Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: +je suis à toi, entièrement à toi et désormais je veux +que nous vivions comme père et fille. J'ai eu tort de +penser que tu étais assez grande pour n'avoir plus +besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde +dans ce malheur. Si j'avais été ce que je devais être, +si j'étais resté près de toi je t'aurais protégée, ma +présence seule eût empêché ce qui est arrivé.</p> + +<p>Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à +peu la lumière se faisait.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, murmura-t-elle.</p> + +<p>—L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand +je t'ai donné lady Cappadoce, et je l'étais aussi quand +j'ai provoqué ton émancipation; père, je le suis en +te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au jour....</p> + +<p>Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé +en ce moment ne pouvait qu'éveiller des douleurs +et des hontes nouvelles: il le retint à temps.</p> + +<p>—Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu +ne voudras plus de moi.</p> + +<p>Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion +qui disait combien profondément elle était touchée.</p> + +<p>—Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer +mon appartement ici, celui que je suis venu occuper +quand tu es restée seule.</p> + +<p>—Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus +malheureuse un jour que je ne l'étais en ce moment?</p> + +<p>N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua +pour qu'elle fût obligée de le suivre.</p> + +<p>—Il importe que personne ne puisse remarquer +que tu n'es pas dans ton état normal, et si tu étais +forcée de te contraindre, si tu devais amener un sourire +sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de +larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. +Nous partirons donc demain ou après-demain en +voyage, pour aller droit devant nous; et bien entendu +nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant +que Philippe, qui est aussi incapable de voir ce +qu'on ne lui montre pas que s'il était aveugle.</p> + +<p>Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à +dire était si délicat, si difficile, qu'il ne savait +comment l'aborder: cette nuit n'avait pas fait que +Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune +fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât +sans que cette innocence fût effleurée.</p> + +<p>—Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés +de revenir à Chambrais avant... plusieurs +mois, un an, peut-être. Sans doute, il est à espérer +que cette crainte ne se réalisera pas, et même les probabilités +sont pour la non réalisation; mais il faut +la prévoir; dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque +part où nous aurions la certitude de n'être pas +connus, et nous attendrions.</p> + +<p>Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne +se mouiller de sueur, il poursuivit:</p> + +<p>—Si en ce moment je parle de cette menace qui, je +le répète, est en dehors de la probabilité, c'est pour +que dès maintenant tu aies la certitude que quoi qu'il +arrive, ce terrible secret restera entre nous; que ce +qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne +sera connu de personne; enfin que pour te défendre, +te sauver, compatir à ton malheur, te plaindre ou +te soutenir, tu auras une affection, une tendresse +paternelles.</p> + +<p>Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans +trouver une parole, étouffée par les larmes.</p> + +<p>—A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si +pendant le temps qu'il nous reste à passer ici tu peux +t'observer, j'arrangerai les choses pour que notre départ +paraisse à tous la chose la plus naturelle du +monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé +une dépêche?</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que +cette dépêche soit une réponse à une lettre que tu aurais +reçue de moi?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura +pas été arrangé aujourd'hui; je te l'aurai proposé il +y a plusieurs jours—ce qui a son importance, tu le +comprends—aujourd'hui je ne serai venu que pour +nous entendre définitivement. C'est ainsi que tout de +suite je vais présenter les choses à lady Cappadoce. +Toi, pendant ce temps, fais atteler une voiture qui +me conduira à Paris.</p> + +<p>—Vous voulez?</p> + +<p>—Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille +revenir sur ce que j'ai dit: je suis à toi, entièrement; +si je vais à Paris c'est pour toi; je dois voir ce misérable.</p> + +<p>Elle eut un frémissement.</p> + +<p>—C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur +de notre nom; aie confiance en moi.</p> + +<p>Elle releva la tête et lui tendant la main:</p> + +<p>—Toute confiance, mon oncle.</p> + +<p>—Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions +de lady Cappadoce et à sa curiosité, viens avec +moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel tandis que je +serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. +A la veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait +des courses à faire dans les magasins. Ce sera ton explication.</p> + +<p>Pendant que le comte annonçait son voyage à lady +Cappadoce, si ébahie qu'on ne l'emmenât point +qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, Ghislaine, +devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer +les traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la +fit appeler, elle était prête à partir.</p> + +<p>En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur +plan de voyage: où désirait-elle aller? Mais elle n'avait +aucun désir, bien qu'elle ne fût pas plus blasée +sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient +été réservés pour ses premières années de mariage. +Si l'été leur interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur +restait les pays du nord: la Hollande, la Norvège. +Le Danemark ne la tentait pas plus que la Hollande, +la Norvège que le Danemark.</p> + +<p>Pourquoi ne pas rester en France, dans un village +au milieu des bois, ou au bord de la mer? A quoi bon +parcourir des pays plus ou moins curieux qu'elle +verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse +qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite +elle s'en excusa en priant son oncle de choisir lui-même +le pays qu'il aurait plaisir à voir ou à revoir, +et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce +choix.</p> + +<p>Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la +route: obligée de suivre son oncle, obligée de lui répondre, +Ghislaine se calma. La honte de la confession +commençait à perdre de son intensité première, en +même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait +dans la tendresse qu'elle rencontrait. Certes, elle avait +compté sur cette tendresse, et c'était cette confiance +qui lui avait donné la force de l'appeler à son aide; +mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont +elle connaissait les idées et les habitudes d'indépendance, +allait sacrifier ses idées et ses habitudes pour +se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion +qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait +le coeur.</p> + +<p>En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à +l'hôtel:</p> + +<p>—Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: +tu comprends que je peux ne pas le rencontrer +chez lui; peut-être faudra-t-il que je revienne à +une heure où il y a chance de le trouver.</p> + +<p>Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se +fit conduire rue de Savoie où demeurait Nicétas; à +sa demande, la concierge répondit que justement +M. Nicétas était chez lui:</p> + +<p>—Au cinquième, la porte et gauche, au fond du +corridor.</p> + +<p>Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour +les mêmes raisons qui lui avaient fait laisser sa canne +dans son fiacre, il s'arrêtait à chaque palier: il fallait +qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner par la +colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, +avec dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le +conduire à sa fin.</p> + +<p>Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré +tout ce qu'il s'était dit et se répétait, il ne se sentait +pas maître de ses nerfs.</p> + +<p>La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de +lui un de ces hommes apathiques qui supportent les +coups du sort en tendant le dos, et préparent leur +joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la +gauche. En lui donnant la taille et la carrure d'un +cuirassier, les muscles d'un gymnaste, les capacités +et les exigences stomacales d'un gentilhomme +campagnard grand mangeur, grand buveur, grand +chasseur, grand marcheur, également fort dans tous +les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé à la retenue +ou à la timidité.</p> + +<p>Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, +crânement; la tête haute et le nez au vent, ne subissant +d'autres règles que celles de sa fantaisie, d'autres +lois que celles des convenances ou de sa conscience. +Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne +pas entrer simplement chez ce misérable pour lui casser +les reins et lui tordre le cou comme il le méritait; +ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si l'honneur +de cette pauvre petite n'eût été en jeu.</p> + +<p>Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de +son caractère qui le rendait hésitant: comment se +contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche gredin devant +lui?</p> + +<p>Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant +sur le palier et l'examina avec la curiosité d'une +commère à l'affût de ce qui se passe chez ses voisins, +le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait +plus maître de soi.</p> + +<p>Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte +que lui avait indiquée la concierge, la clé dans la serrure.</p> + +<p>Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.</p> + +<p>—Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un +homme mécontent qu'on le dérange.</p> + +<p>Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais +la clé accrocha dans la serrure, mais cependant +la porte s'ouvrit:</p> + +<p>Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna +la tête d'un mouvement impatienté; mais en reconnaissant +M. de Chambrais il se leva violemment:</p> + +<p>—Monsieur de Cham...</p> + +<p>Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique +lui ferma la bouche si violemment que le nom +fut coupé.</p> + +<p>—Ne prononcez pas de noms.</p> + +<p>De sa main levée il montra la porte et les quatre +murs:</p> + +<p>—Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre +nous; parlons bas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait +était plutôt un atelier de peintre qu'une chambre. +Aménagée dans les greniers de cette vieille maison, +elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le +rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur +de son plafond n'avaient rien des petits logements +qu'on rencontre ordinairement à ces hauteurs.</p> + +<p>Mais par où elle se rapprochait de ces logements, +c'était par la pauvreté de son ameublement consistant +en trois chaises de paille et une table de bois +noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent +recouvert de papier peint développé dans un angle +pouvait le cacher derrière ses feuilles; au mur, en +belle place, était accrochée dans un cadre, dont la +dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un militaire +en grand uniforme—le fameux portrait qui +avait si fort provoqué l'étonnement de Soupert et la +sympathie de lady Cappadoce.</p> + +<p>—Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant +ce paravent.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer +est l'aveu que vous savez ce qui m'amène.</p> + +<p>Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme +qui reçoit un personnage important; il se redressa, +et prenant une physionomie de défense:</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, monsieur.</p> + +<p>Le comte fit brusquement un pas en avant, le +poing crispé; mais il se retint, et attendit un moment, +pour se donner le temps de retrouver un peu +de son sang-froid.</p> + +<p>—A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, +en sifflant ses paroles, ahi vraiment, à ma disposition, +vous!</p> + +<p>Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que +Nicétas baissa les yeux:</p> + +<p>—Vous imaginez-vous que je viens vous demander +de me faire l'honneur de vous battre avec moi?</p> + +<p>—Vous venez me demander quelque chose, au +moins, puisque vous êtes ici.</p> + +<p>Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, +d'un air de défi.</p> + +<p>De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez +long avant de répondre, et au lieu de répliquer, à +cette insolence, il continua:</p> + +<p>—Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!</p> + +<p>—Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.</p> + +<p>M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié +méprisante:</p> + +<p>—Décidément, vous êtes un sot.</p> + +<p>—Monsieur le comte!</p> + +<p>—Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel +est possible entre vous et moi? comprenez donc qu'il +ne s'agit ni—il baissa la voix—de moi, ni de M. Nicétas, +le musicien, mais uniquement de... votre victime. +Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, +n'est-ce pas le plus sûr moyen de la déshonorer? Si je +pouvais vous tuer, ce ne serait pas dans un duel, ce +serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.</p> + +<p>Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, +malgré son assurance, ne soutint pas le regard terrible +que le comte lui avait asséné.</p> + +<p>—On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas +contre... l'homme que vous êtes.</p> + +<p>—Alors, que voulez-vous?</p> + +<p>—Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me +regarder avec cet air menaçant; vous devez bien voir +qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on ne me met +dehors.</p> + +<p>Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; +sur sa large poitrine, il croisa ses deux bras puissants, +les poings fermés.</p> + +<p>—Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri +de vos poursuites en vous prévenant que si vous +faisiez une tentative pour la voir et pénétrer dans le +château, on vous tuerait comme un chien! A partir +d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des +ordres pour qu'on vous tire dessus.</p> + +<p>Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas +intimider.</p> + +<p>—C'est une menace, continua M. de Chambrais, et +c'est sur elle que je compte pour vous tenir à distance, +n'étant pas assez simple pour faire appel à un +autre ordre de sentiments.</p> + +<p>—Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord +parce qu'une menace de mort n'est efficace que sur +ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est point mon +cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel +à d'autres sentiments.</p> + +<p>—Vous voulez de l'argent, vous?</p> + +<p>Nicétas blêmit, son visage prit une expression de +sauvagerie féroce: il ne regardait plus à travers les +mèches de ses cheveux tortillés qu'il avait franchement +rejetés en arrière; dans sa face contractée, +ses yeux noirs lançaient des flammes.</p> + +<p>—Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de +suite, violemment, il la rabaissa.</p> + +<p>—A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, +mais qui ne veut pas d'argent. Vous ne voyez +en moi qu'un lâche et vous entrez ici la menace à la +bouche, plein de mépris, plein de fureur.</p> + +<p>—Que vous ne méritez pas?</p> + +<p>—Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma +faute....</p> + +<p>—Votre faute!</p> + +<p>—....A mon crime il y a une explication et une +excuse.</p> + +<p>—Une excuse au crime le plus lâche</p> + +<p>—L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...</p> + +<p>—Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.</p> + +<p>—J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est +cet amour, cette passion qui m'a entraîné. Est-ce ma +faute si cet amour s'est emparé de moi, m'a pris tout +entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse +laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune +homme sans qu'il en résulte autre chose qu'un +échange de politesses banales? croyez-vous qu'ils +peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés +de la musique, rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, +sans que la tête et le coeur se prennent? +Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela +ne l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est +glissé dans mon coeur. En voyant mademoiselle de... +en la voyant si charmante, en découvrant chaque +jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, +et il est venu un moment où je n'ai pas pu la taire. +Je suis entré chez elle pour lui dire cet amour que +j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux +qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; +elle n'a pas voulu me comprendre. Elle m'a demandé +de partir, je lui ai obéi, Si j'avais été l'homme que +vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls, +portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, +et cependant je ne l'ai pas prise.</p> + +<p>—Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? +Non. Par calcul. Vous avez cru qu'oubliant +cet outrage, elle vous admettrait près d'elle comme +par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher +par cet amour respectueux et soumis, elle se donnerait:</p> + +<p>—Je n'ai point fait de calcul.</p> + +<p>—Et moi je vous dis que vous en avez fait un, +puisque vous lui avez proposé un marché. Élève de +Soupert, vous vous êtes souvenu que votre maître +s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, +et vous vous êtes demandé pourquoi il n'en serait +pas de vous comme de lui: il l'avait bien forcée au +mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même +résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour +vous, votre calcul était faux: vous ne vous étiez pas +fait aimer, et maintenant vous vous êtes fait mépriser +et haïr si profondément, que la malheureuse +se jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans +les vôtres.</p> + +<p>—Que vous dirai-je? vous me croyez capable de +toutes les bassesses; je n'ai pas à me défendre. Et cependant +si je voulais, je vous prouverais que toutes +ces explications que vous entassez pour m'en accabler +ne reposent sur rien.</p> + +<p>—Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.</p> + +<p>—A quoi bon? Et pourtant.</p> + +<p>Brusquement il alla à la table où il était assis +quand M. de Chambrais était entré et, prenant une +lettre, il la tendit ouverte au comte.</p> + +<p>—Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle +de Chambrais, et, puisque je ne vous attendais +pas,—mon cri de surprise en vous voyant vous l'a +prouvé,—vous ne pourrez pas supposer que je l'avais +écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez +si d'avance elle ne répondait pas à vos accusations.</p> + +<p>—Et que m'importe votre lettre, répondit le +comte dédaigneusement sans avancer la main.</p> + +<p>Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, +qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement +de mépris.</p> + +<p>Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.</p> + +<p>—Donnez, dit le comte.</p> + +<p>Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait +vive et crue, il lut:</p> + +<p>«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le +courage de la lire?</p> + +<p>«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.</p> + +<p>«A vous aussi il a manqué une mère, un père, +mais en grandissant vous avez compris que vous +aviez la fortune, la considération, l'honneur, le +nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; +pas de situation à conquérir; la vie toute +faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant +aimable, brillante, solide, forte à jamais +et pouvant s'emplir de joie et d'amour. +Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, +doucement, sans rien brusquer, et le bonheur +était là tout prêt à vous attendre, à vous +guetter.</p> + +<p>«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien +dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir +mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place. +Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les +solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et +j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût. +Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang +de sauvage.</p> + +<p>«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, +bataille contre le destin le plus injuste, le plus +inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif +que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; +c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement +qu'elle s'accordait avec mon tempérament, +et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave, +même dans l'amour.</p> + +<p>«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais +être heureux par cet amour.</p> + +<p>«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était +vous que j'aimais.</p> + +<p>Cependant j'en avais assez de cogner en sourd +sans jamais rien recueillir de bon; et il fallait +cette fois que ma rage contre le sort qui m'a toujours +soutenu quand j'ai voulu tenter quelque +chose, me conduisît à une résolution qui devînt +ma force.</p> + +<p>«Les circonstances ont encore dominé ma volonté +et c'est brutalement, c'est par surprise que je vous +ai avoué mon amour, entraîné, poussé malgré moi.</p> + +<p>«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir +pas permis que je vous revoie: il ne fallait que +cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, vous +aimer respectueusement, pour que je sois celui que +je voulais être.</p> + +<p>«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de +vous pour toujours, c'était une nouvelle lutte plus +décisive et plus grave que toutes les autres: je +n'ai pas reculé; je l'ai engagée.</p> + +<p>«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers +une femme idolâtrée; mais je sentais que sans +violence vous m'échappiez et que vous n'aviez +même pas pour moi sympathie ou pitié.</p> + +<p>«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la +ressentirez-vous jamais?</p> + +<p>«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; +j'aime et je demande seulement que vous me +laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour +vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi +revenir, reprendre notre existence d'hier, et je +serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; les remords +ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux +repentant soumis, qui se traîne à vos pieds +pour implorer son pardon.»</p> + +<p>—Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de +Chambrais.</p> + +<p>—Ce soir même.</p> + +<p>—Je la prends.</p> + +<p>Nicétas hésita un moment, pendant que M. de +Chambrais, la pliant, la mettait dans sa poche.</p> + +<p>—La lira-t-elle? demanda-t-il.</p> + +<p>—Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je +n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter +ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on +vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage; +c'est en sauvage que vous serez traité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, +la fatigue que M. de Chambrais avait compté +pour occuper Ghislaine.</p> + +<p>Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le +mouvement, le changement, le nouveau, la fatigue, +occupa Ghislaine et l'arracha à elle-même, ce fut la +tendresse qu'elle trouva chez son oncle.</p> + +<p>Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le +meilleur des parents assurément, bon, prévenant, +indulgent, affectueux, mais avec l'acuité de sentiment +d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément +parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il +ne se donnait pas entièrement comme elle l'aurait +voulu. Qu'il vînt déjeuner à Chambrais comme il lui +en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait jamais +l'heure du départ; toujours il avait les meilleures +raisons pour rentrer à Paris, des rendez-vous pris; +on l'attendait; une affaire importante; la prochaine +fois il s'arrangerait pour rester plus longtemps, mais +cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son +affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était +pour lui qu'une nièce, et non une fille.</p> + +<p>Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient +quitté Paris pour Bruges, et dans la douceur de se +sentir enveloppée d'une tendresse qu'elle avait si +longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle l'imaginait, +son angoisse nerveuse s'était fondue: elle +n'avait point douté de lui quand il avait dit que +«l'oncle désormais ferait place au père», mais ce +n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens +vague pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant +ces paroles étaient réalité.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était +partagée en deux parts inégales, l'une tout au +plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant les treize +années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant +partout, ne la quittant pas du matin au +soir, lui faisant la lecture, l'entretenant, la distrayant, +l'occupant, il avait pris des habitudes de sollicitude, de +prévenance, de petits soins qui lui étaient instantanément +revenus auprès de Ghislaine.</p> + +<p>Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, +mais l'homme de devoir fut tout de suite à son aise; +il n'eut qu'à se souvenir.</p> + +<p>Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret +qu'il quitta Paris, et quand dans la gare du Nord, +se promenant devant le coupé qu'il avait fait retenir, +il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement +de contrariété et de mélancolie.</p> + +<p>—Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute +sa vie il serait esclave; et quand la liberté lui serait +rendue, si jamais elle l'était, la vieillesse l'empêcherait +d'en profiter.</p> + +<p>Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard +inquiet de Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; +aussitôt il monta près d'elle et ne s'occupa plus +que de l'installer avec les attentions et les précautions +d'un habitué des voyages.</p> + +<p>—Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion +va être un plaisir pour moi?</p> + +<p>—Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.</p> + +<p>—Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. +C'est la première fois que tu sors de Paris: tu vas +ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais jouir de +tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et +si tu peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, +questionne-moi. Je ne suis pas bien savant, et quand +nous serons devant les chefs-d'oeuvre des peintres +flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander +des dates, mais je peux encore ciceroner. Tu me +diras ce que tu penses, ce que tu sens, et ce me sera +une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus +charmant qu'une aurore!</p> + +<p>Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et +justifier la vie sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, +il lui avait dit que cette sévérité tenait à de +certains scrupules: il voulait réserver à un mari aimé +la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer +un pareil souvenir en ce moment? Comment faire allusion +à un mari ou un mariage? Ce mariage, c'était +celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari, +c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les +évoquer serait une blessure. Qui pouvait savoir le +chemin qu'en quelques jours ce projet avait fait dans +cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?</p> + +<p>Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle +s'était bâti entrait-il dans son désespoir? car pour +elle ce mariage qu'elle désirait était rompu, et ce +mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout +ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile +que dangereux. Si ce projet pouvait être jamais repris, +ce qu'il ignorait lui-même, ce ne serait que plus +tard. Pour le moment, le silence seul convenait à +cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il +devait se renfermer en attendant.</p> + +<p>Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu +du ciel, les hautes cheminées et les combles du château +d'Écouen; à gauche c'était Chantilly, ses étangs, +sa forêt et son château: les sujets de causerie s'enchaînaient +et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir +en arrière, ni de réfléchir.</p> + +<p>Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, +où pour la première fois elle vit la mer, à Anvers +où les Rubens de la cathédrale et les Metsys du +Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.</p> + +<p>Le voyage se continua lentement; aux rives vertes +de l'Escaut succédèrent celles non moins vertes et +non moins douces de la Meuse; aux éblouissements +des Rubens, les révélations des Rembrandt de La +Haye et d'Amsterdam.</p> + +<p>Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen +de la journée écoulée, s'applaudissait d'avoir eu +cette idée de voyager, car chaque soir il la trouvait +plus calme que la veille, plus reposée: évidemment +la distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en +eût conscience. Ce n'était pas seulement une distance +matérielle qui l'éloignait de Chambrais, c'était encore +une distance morale: l'angoisse des premiers moments +s'affaiblissait.</p> + +<p>A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à +sa disposition pour partir en excursion, il remarquait +en elle, bien souvent, sur son vissage ou dans son attitude, +des traces évidentes de trouble; des plis au +front et aux lèvres, des contractions aux paupières, +une profondeur de regard qui disaient que son sommeil +avait été agité, mais il lui semblait que ces plis +étaient maintenant moins profonds qu'en quittant +Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient +peu à peu, il se disait que bientôt ils disparaîtraient +entièrement si des complications ne se présentaient +pas.</p> + +<p>C'était un grand point obtenu que cette amélioration +continue, et tel qu'on pouvait espérer la guérison +dans un délai donné, mais il y en avait un autre +plus grave qui restait et devait rester douteux pour +quelques semaines encore.</p> + +<p>Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait +pas, et il y avait certaines questions qu'une mère seule +aurait su adresser à cette jeune fille. Condamné au +silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher de +deviner ce qui était impossible à demander, mais encore +était-ce avec une extrême réserve, car lorsqu'il +la regardait un peu trop franchement il était sûr de +la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et +honteuse pour plusieurs heures.</p> + +<p>Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher +en elle un indice qui fut une lumière, et s'il en +trouvait un plus ou moins caractéristique, il ne l'acceptait +jamais sans hésitation: parce que ses yeux +s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; +parce que son regard avait perdu de sa vivacité; +parce que sa peau se décolorait, en résultait-il nécessairement +qu'il devait croire à une grossesse? Et +des raisons toutes simples ne se présentaient-elles +pas aussitôt à l'esprit pour expliquer ces changements +sans se jeter tout de suite aux extrêmes?</p> + +<p>Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?</p> + +<p>Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances +qui se présentaient dans ses observations, et il +l'était aussi peu que possible, surtout en cette partie +de la médecine.</p> + +<p>Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait +offrir quelque précision il interrogeait Ghislaine, +mais d'une façon si vague que les réponses qu'il obtenait +ne pouvaient guère avoir de sens.</p> + +<p>Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait +si elle avait mal à l'estomac, et quand elle avait répondu +négativement il n'insistait pas.</p> + +<p>Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût +jamais de bouillon gras et qu'elle ne bût plus de vin? +Ne l'était-il pas qu'elle demandât toujours de la salade +et des fruits?</p> + +<p>Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement +d'une grossesse, souffert de névralgies +dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir si elle +n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise +de son insistance, il se jeta dans des explications +qui n'expliquaient rien du tout.</p> + +<p>—Dans un pays humide comme la Hollande, il +est naturel d'avoir mal aux dents, alors j'avais +pensé...</p> + +<p>—Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.</p> + +<p>—Tant mieux!</p> + +<p>Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger +soulagement et un mince sujet d'espérance: si la +grossesse se manifeste quelquefois par des douleurs +de dents, ce signe n'est pas constant et son absence +ne signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: +Ghislaine ne souffrait pas des dents, voilà tout; rien ne +prouvait qu'un autre symptôme n'éclaterait pas le +lendemain, décisif celui-là.</p> + +<p>Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se +partageait en visites aux musées, aux collections +particulières et en promenades aux environs. Brook, +Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire +en voiture sur le quai de l'Y, et là ils montaient +dans l'un des nombreux petits bateaux à vapeur prêts +à partir; au hasard, ils verraient bien où ils arriveraient.</p> + +<p>Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un +vapeur sans autre but que de passer entre des rives +fraîches et vertes, de chaque côté desquelles s'étalaient +d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et là +un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses +et au grand toit en tuiles noires, ils étaient arrivés à +un gros village appelé Monnickendam; là M. de +Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où l'on pouvait +le plus facilement partir pour visiter l'île de +Marken, et il proposa cette excursion à Ghislaine qui +accepta avec plaisir: ce serait sa première promenade +sur mer; le temps était beau, la traversée du détroit +ne demandait pas en barque plus d'une heure, +c'était charmant.</p> + +<p>La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent +au milieu d'une mer glauque, laissant derrière +eux les clochers de Monnickendam, et se dirigeant +sur le fanal de Marken, qui dans une brume +légère se découpait sur un ciel d'un gris tendre. +C'était à peine si la légère brise qui soufflait de terre +faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine ne tarda +pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se +troubla.</p> + +<p>Était-il possible que par ce calme, sur cette mer +tranquille, ce fut le mal de mer?</p> + +<p>Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue +qui protège l'île contre les vagues, il l'interrogea +avec une anxiété qu'il n'avait jamais mise dans ses +questions:</p> + +<p>—Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au +coeur?</p> + +<p>Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en +s'éveillant, elle avait des nausées.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans +ses discours quand il connaissait le pays où ils se +promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu à Marken +dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île +sans une de ces longues explications auxquelles il se +plaisait.</p> + +<p>Ils marchaient lentement sur les étroites levées de +terre qui coupent ce sol plat que souvent la mer +recouvre, et quand ils arrivaient à un groupe de +maisons, toutes de la même forme, ne variant entre +elles que par la couleur crue bleue, verte ou noire +dont elles étaient peintes, ils s'arrêtaient un moment.</p> + +<p>Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à +vapeur à Amsterdam furent aussi silencieux. De +temps en temps seulement, M. de Chambrais prononçait +quelques mots insignifiants, et encore était-ce +plutôt pour parler que pour dire quelque chose; +puis il retournait aussitôt à ses réflexions.</p> + +<p>Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence +ce mal de mer survenant sans raisons, et l'aveu des +nausées du matin n'étaient que trop significatifs, +alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà +observés: les changements dans la physionomie, les +troubles d'estomac, les dégoûts pour certains aliments,—c'était +bien une grossesse.</p> + +<p>Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée +à son esprit, ne pouvait plus être repoussée; +les signes étaient désormais certains et maintenant +ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait +envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues +la réalité.</p> + +<p>—Une Chambrais!</p> + +<p>Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement +ce qu'il aurait à faire dans ce cas, il restait paralysé +ce n'était plus dans un délai plus ou moins reculé, +c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec Ghislaine.</p> + +<p>Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude +d'employer leur soirée à une promenade dans +les environs de la ville ou au Jardin zoologique, lorsqu'on +y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à +une table dans ce jardin, tout plein de gens qui +s'amusaient, et il prenait plaisir à jouir de l'effet que +produisait Ghislaine, dont les cheveux noirs, le teint +ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la +beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes +filles du pays qui occupaient les tables voisines.</p> + +<p>Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la +trouver prête à sortir, elle ne l'était point.</p> + +<p>—Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.</p> + +<p>—Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, +qu'avant de sortir je vous prie de me donner quelques +instants.</p> + +<p>—Tu as quelque chose à me demander?</p> + +<p>Elle baissa la voix:</p> + +<p>—Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous +insisté afin de savoir si j'avais mal au coeur tous +les matins?</p> + +<p>—Ah! tu as remarqué que j'insistais.</p> + +<p>—Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée +des questions que vous m'adressez à chaque instant +sur ma santé est la preuve que vous craignez quelque +chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le +dire, au contraire devez-vous me le cacher? C'est ce +que mon angoisse me pousse à vous demander.</p> + +<p>Avant qu'il pût répondre, elle continua:</p> + +<p>—A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos +prévenances pour adoucir les douleurs de ma situation, +et si, depuis notre départ de Paris, j'ai pu me +laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée +dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre +tendresse que je le dois; mais enfin vous ne pouvez +pas faire que ce qui est ne soit pas. Peut-être ce +que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand +vous m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions +empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs +mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, où +nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, +si peu en état d'entendre et de comprendre, +que je ne sais quel sens attacher à ces paroles qui ne +sont peut-être pas les vôtres précisément.</p> + +<p>—Au moins est-ce leur sens.</p> + +<p>—Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, +je devrais attendre; mais à bout d'anxiété, j'imagine +que la vérité, si cruelle qu'elle soit, ne peut pas être +pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, +et ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure +qu'il y a des heures où je me demande si j'ai ma tête.</p> + +<p>—Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais +fait déjà, n'était la difficulté, avec une chaste fille +comme toi, de prononcer certaines paroles.</p> + +<p>Elle lui prit la main et l'embrassant:</p> + +<p>—Sûre de votre appui et de votre affection, je suis +peut-être plus forte que vous ne pensez.</p> + +<p>—Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de +moi; tu me montres ce que je dois faire, comme une +brave que tu es.</p> + +<p>—Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est +peut-être dans le désespoir qu'on prend quelquefois +le courage.</p> + +<p>Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine +debout appuyée contre une console, M. de +Chambrais marchant dans la chambre et s'arrêtant +devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait +ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives +droites, encaissées de quais, formaient perspective +pour l'hôtel, mais en réalité regardant en lui-même +et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il +devait dire pour n'en pas trop dire.</p> + +<p>—Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes +questions sur ta santé visaient plus loin que l'heure +présente, et que leur intérêt n'était pas seulement +immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre +si les craintes dont je t'ai parlé et que tu +viens de rappeler ne menaçaient pas de se réaliser.</p> + +<p>—Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.</p> + +<p>Il inclina la tête d'un signe affirmatif.</p> + +<p>—Elles paraissent se réaliser.</p> + +<p>Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il +baissa les siens:</p> + +<p>—Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et +pardonne-moi de te parler un langage que j'aurais +voulu épargner à ta pureté... nous avons à craindre +une grossesse.</p> + +<p>Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné +la tête pour ne pas ajouter à sa honte en la regardant, +il entendit qu'elle était agitée par un tremblement +qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.</p> + +<p>—Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il +avec plus de liberté, car maintenant le mot terrible +était lâché, mais enfin tu dois t'habituer à l'idée +qu'elle est possible... et même probable si nous ajoutons +foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, +se sont manifestés dans ton état; pour être fixés, nous +devrions sans douter consulter un médecin....</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer +cette nouvelle épreuve puisque le temps nous +fixera lui-même; nous n'avons qu'à attendre en prenant +nos précautions.</p> + +<p>Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, +et de ses doigts crispés elle se retenait au marbre de +la console; il la prit dans ses bras et la fit asseoir, +gardant une de ses mains dans les siennes.</p> + +<p>—Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, +il ne nous trouve pas désarmés. Tu n'es pas +une pauvre fille écrasée par le poids de sa faute et +abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est +une grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. +Abandonnée tu ne l'es pas, puisque tu peux +t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc résister. +Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as +raconté... ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être +nous serions empêchés de revenir à Chambrais avant +plusieurs mois, pendant lesquels nous irions à l'étranger; +quelque part où nous ne serions pas connus. Je +ne pouvais pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer +plus clairement; mais ces ménagements de +paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour +cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et +ce sera pour cacher aussi la naissance de l'enfant, +dont, tu le comprends bien, n'est-ce pas, tu ne peux +pas être la mère.</p> + +<p>Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il +sentit qu'elle ne le comprenait pas, comme il l'avait +cru.</p> + +<p>—Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais +le monde et la vie, et que, dans les circonstances +où nous nous trouvons, je dois savoir ce qu'il +convient de faire?</p> + +<p>—Oh! sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as +appelé à ton secours, j'ai attendu le coup qui maintenant +s'abat sur nous et me suis préparé à le recevoir; +il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce +que je te dis est réfléchi: tu peux avoir confiance.</p> + +<p>—Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, +c'est l'ignorance: vous dites que cet enfant dont je +serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est là ce +que je ne comprends pas.</p> + +<p>—Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez +maîtresse de ta volonté pour ne pas laisser ta physionomie +te trahir, nous quitterons la Hollande et nous +rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; +mais je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te +croiras assez forte, tu me le diras, et nous partirons. +Nous ne resterons que peu de temps à Chambrais; +car il importe que nous soyons loin de Paris quand +d'Unières y reviendra...</p> + +<p>Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de +Chambrais continua comme s'il ne l'avait pas remarqué:</p> + +<p>—Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût +vif pour l'étude de la peinture qui t'aura pris en +Flandre et en Hollande; un besoin de comparer les +maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte +sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, +pour nos parents et pour le monde. Nous partirons +donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison la +chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, +à Rome, nous ferons un séjour en Suisse d'abord, +puis au bord du lac Majeur ou du lac de Côme, +là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, +nous descendrons vers le sud, Milan, Venise, +Bologne, Ravenne, Florence, Pise, les petites villes +de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces +étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont +et distrairont, mais alors même qu'elles +amèneraient parfois un peu de fatigue et d'ennui, +elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu +puisses en parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi +que nous nous créons. Quand nous arriverons à +Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas +à être rencontrés par des personnes de connaissance. +Alors nous partirons pour la Sicile où nous passerons +les derniers mois de la grossesse dans un village +perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, +et assez près de la ville cependant pour avoir à +notre disposition un bon médecin; ce sera ce médecin +qui fera la déclaration de l'enfant comme né de +père et mère inconnus; après quelque temps de +repos nous reviendrons à Chambrais.</p> + +<p>—Et lui?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—L'enfant, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Il restera chez la nourrice que nous lui aurons +trouvée.</p> + +<p>—Mais c'est l'abandonner!</p> + +<p>—Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un +enfant naturel; peux-tu rentrer en France en l'ayant à +tes côtés? Je comprends ton cri: «C'est l'abandonner!» +Mais il y a un autre abandon auquel nous devons +penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur +de notre nom. S'il était possible que tu fusses la mère +de cet enfant, toutes les précautions que nous prenons, +toutes les combinaisons que j'arrange seraient +inutiles; nous resterions simplement en France, et +simplement nous confesserions la vérité, en livrant le +misérable à la justice. Pour être élevé par une nourrice, +une bonne nourrice, un enfant n'est pas perdu.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Quand il aura atteint un certain âge, il viendra +en France et je surveillerai son éducation. Enfin, +plus tard, je l'aiderai à entrer dans la vie et lui laisserai +par testament, ce qui me reste de fortune, car +il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je +ferai pour lui ce que tu ne pourrais pas faire toi-même. +Peut-être dira-t-on, peut-être croira-t-il +qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance +je peux, moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que +j'ai tout prévu, ou à peu près.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Pour éviter les questions et les observations de +lady Cappadoce, M. de Chambrais voulut que Ghislaine +écrivît à celle-ci leur projet de voyage en +Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait +rien à dire.</p> + +<p>Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, +et beaucoup.</p> + +<p>—Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on +cacher sous ces voyages qui s'enchaînaient sans +raison? Était-ce un prétexte pour lui faire comprendre +qu'on n'avait plus besoin de ses services? +S'il en était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? +Elle n'était pas femme à s'imposer.</p> + +<p>Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; +mais ce souci égoïste de ramener tout +à soi la tira d'embarras: comme il n'avait jamais été +question de se priver des services de lady Cappadoce, +elle put démontrer avec la persuasion de la vérité +que cette idée ne reposait sur aucun fondement; elle +allait en Italie parce que son oncle qui, avait pris +plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise, +voulait maintenant lui montrer la peinture +italienne, voilà tout; c'était bien simple; et il fallut +que lady Cappadoce se contentât de ces explications.</p> + +<p>Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de +Chambrais à qui elle essaya de présenter des objections +de convenance sur ce long tête-à-tête entre un +homme jeune encore et une toute jeune fille, mais +elle fut reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se +mettre en tiers dans ce tête-à-tête comme elle l'aurait +désiré.</p> + +<p>Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si +extraordinaire que cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, +et elle ne s'expliqua cette bizarrerie que par la haute +compétence qu'elle s'attribuait dans les questions +d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, +qui était un ignorant présomptueux—comme tous les +Français d'ailleurs—prenait ses précautions pour +n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui l'auraient +humilié.</p> + +<p>Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux +partis à prendre: se soumettre ou se fâcher. Son +premier mouvement fut de retourner en Angleterre; +mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne +rentrer dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage +qui devait la rétablir dans son rang et que la +mort maladroite lui faisait encore attendre, elle +trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment +que de se laisser emporter par l'amour-propre si justement +blessé qu'il fût, et elle se soumit.</p> + +<p>Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle +M. de Chambrais eût à prendre des précautions pour +sauver les apparences; il avait aussi à faire accepter +ce long voyage par les membres de la famille qui +s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner +d'une absence de près d'un an.</p> + +<p>Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques +jours qu'ils passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le +même: on félicita le comte et on complimenta +Ghislaine:</p> + +<p>—Charmant voyage!</p> + +<p>—Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?</p> + +<p>Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous +qu'elle était heureuse, bien heureuse de ce charmant +voyage.</p> + +<p>Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire +que Ghislaine avait dû mettre sur ses lèvres pour +parler des «joies de ce charmant voyage» était +un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant +de Paris, elle put déposer son masque souriant, +qu'elle trouva un peu de calme.</p> + +<p>Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu +qu'elle faisait.</p> + +<p>Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères +dans laquelle elle entrait? Que durerait-elle? Comment, +se terminerait-elle?</p> + +<p>Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige +lorsqu'elle se penchait au-dessus avec l'angoisse +d'une curiosité ignorante: mère! enfant! que de +questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne +pour l'éclairer.</p> + +<p>Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait +aux arrangements pris par son oncle. Sans doute, +elle devait croire qu'ils étaient dictés par l'expérience +de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le +croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête +homme au monde que son oncle, de plus droit et de +plus délicat que lui, mais malgré tout, au fond de sa +conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues +protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait +pas à étouffer; les mères se sacrifient pour leurs +enfants, tandis qu'elle sacrifiait son enfant à son +propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de son nom.</p> + +<p>Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, +elle fut sur le point de se confesser à son oncle; mais +comment? Elle qui ne savait rien et n'était rien, +pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A +quel titre? En appuyant sur quoi?</p> + +<p>Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son +enfant, mais le sentait-elle assez fermement pour +avoir la force de résister à son oncle; et si cette force +lui manquait, qu'obtiendrait-elle?</p> + +<p>Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était +obligée de convenir que cet amour des mères pour +leurs enfants qui engendre ces sacrifices, et ces héroïsmes +dont parle la tradition, était bien faible en +elle, si même il existait, et que ce qu'elle trouvait +dans son coeur comme dans son esprit, c'était une +sorte d'instinct vague, nullement un sentiment passionné. +L'illusion n'était pas possible: sa vie serait +manquée dans tout ce qui fait le bonheur de la femme: +elle aurait eu un amant, sans l'amour; elle aurait un +enfant sans la maternité.</p> + +<p>Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait +régulièrement pendant qu'elle tournait ses tristes +pensées, et si absorbantes qu'elles fussent, elles cédaient +cependant aux distractions du voyage.</p> + +<p>Enfermée à Chambrais dans son appartement, +elle fut toujours revenue au même point: la grossesse, +l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte, mais le +mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient +pas ne pas la secouer.</p> + +<p>A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes +après les autres eussent été éternelles à passer: au +Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si remplies +que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.</p> + +<p>A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par +la fièvre et les tristes réflexions, eussent été terriblement +longues: à Andermatt ou à la Furca, la fatigue +les faisait courtes.</p> + +<p>Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé +précisément à ce que Ghislaine ne se fatiguât point, +et leurs promenades avaient été limitées en conséquence. +Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, +elles avaient au contraire une heureuse influence +sur son état général, il les avait peu à peu +allongées.</p> + +<p>Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni +chétive; élevée à la campagne dans la liberté du +plein air, elle n'avait pas besoin de ménagements et +de précautions qui eussent été indispensables à une +Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter +le chaud comme le froid, la pluie comme le soleil; +qu'elle fît de l'exercice, elle mangerait; qu'elle se +fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en mouvement, +elle échapperait aux rêveries de la réflexion +et du retour sur soi,—le point essentiel à obtenir.</p> + +<p>La réalité justifia ce raisonnement, non seulement +elle mangea et elle dormit, mais encore les troubles +et les malaises qui s'étaient manifestés en Hollande +disparurent.</p> + +<p>Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils +descendirent sur les lacs de la frontière italienne, +puis en septembre ils commencèrent leur vrai voyage +par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en +novembre.</p> + +<p>Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que +rien sur son visage ou dans son attitude provoquât +la curiosité, et les personnes de leur monde qu'ils +avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à +Rome n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: +à la vérité, on pouvait trouver qu'elle portait +des vêtements un peu larges, mais il y avait à cette +tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait +sans aller en chercher d'invraisemblables: la +liberté du voyage, la chaleur et, plus que tout, le dédain +de la toilette qui chez mademoiselle de Chambrais +était notoire.</p> + +<p>Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer +à ces rencontres et de disparaître, comme il +était arrivé aussi pour M. de Chambrais de se débarrasser +de son valet de chambre. Sans doute il avait +pleine confiance dans ce vieux domestique attaché +à son service depuis plus de vingt-cinq ans, mais +cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre maître du +secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller +des travaux de peintures et d'appropriation dans +l'appartement de la rue de Rivoli, Philippe fut donc +renvoyé à Paris avec ordre de presser les ouvriers de +façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier +janvier.</p> + +<p>Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une +soirée de beau temps, la mer devant être plus douce +à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en voiture à +travers les Calabres et le Sicile.</p> + +<p>Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix +de M. de Chambrais. Vingt ans auparavant, il avait fait +un voyage en Sicile. A cette époque, il n'imaginait +guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, +mais il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux +de jeune premier et d'amoureux, et en visitant une +petite ville des environs de Palerme, Bagaria, l'idée +lui était venue qu'on serait là à souhait pour se +cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, +à l'abri de toute surprise.</p> + +<p>Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui +en était resté assez vivace pour s'imposer le jour où +il s'était demandé dans quel pays Ghislaine trouverait +un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile et +à Bagaria.</p> + +<p>Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville +dont son oncle lui avait tant parlé? Depuis trois mois +la question s'était posée à chaque instant pour Ghislaine. +Aussi quand l'heure de l'arrivée à Palerme +approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. +Elle resta là assez longtemps, les yeux perdus dans +les profondeurs bleues de l'horizon. Enfin un point +plus sombre se détacha sur la ligne indécise où la +mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le +panorama verdoyant de Palerme se dressa devant elle +montant du rivage jusqu'au cirque de montagnes +grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.</p> + +<p>—Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard +charmé qu'elle avait fixé sur lui.</p> + +<p>Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; +et quand elle se trouva installée dans une villa dont +les jardins occupaient les pentes du Monte-Catalfano, +elle éprouva un sentiment de tranquillité et de +repos, presque de confiance. A la vérité, ces jardins, +tout pleins d'ermitages, de ruines et de grottes avec +des statues de personnages à figure de cire ou de +bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, +mais qu'importait? ces «embellissements» n'avaient +pas supprimé l'admirable vue de Palerme; pendant +les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre là, enfermée +ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se +promener que les allées plantées d'orangers de ces +jardins, cette vue lui ouvrirait au moins des échappées +au dehors et cela suffirait.</p> + +<p>Cependant ces trois mois furent longs à passer et +les promenades dans les jardins, pas plus que les +contemplations de la mer n'auraient suffi pour les +remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait +trouvé moyen de les couper de temps en temps.</p> + +<p>Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un +médecin depuis leur départ de Paris n'existaient +plus, au contraire, il en trouvait de toutes sortes, +pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités +dont depuis trop longtemps il portait le poids +tout seul. En l'habituant peu à peu à ce médecin, +Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au moment +décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un +point que lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.</p> + +<p>Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile +ni sous son vrai nom, ni avec son titre; mais il suffisait +de le voir pour comprendre que c'était un client +sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi +quand il avait demandé à un médecin de Palerme, +réunissant à peu près les conditions de savoir et d'âge +qu'il voulait, de venir une fois par semaine à Bagaria, +avait-il vu sa proposition acceptée avec empressement.</p> + +<p>Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant +plus de précautions qu'elle devait garder l'enfant +pendant plusieurs années. On trouva une femme de +pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait certaines +garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit: +jeune encore, superbe de force et de santé, +elle avait déjà eu cinq enfants; sans être à son aise, +elle n'était point misérable, et sa maisonnette, bâtie +au bord de la mer, était plus propre que celles de ses +voisins.</p> + +<p>Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir +elle-même et dont elle surveilla l'exécution pièce +par pièce, sans que son oncle s'en fâchât: certes, il +lui déplaisait de voir en elle le développement d'un +sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il +était bon qu'elle s'occupât à quelque chose.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>M. de Chambrais était depuis trop longtemps +éloigné de Paris pour ne pas vouloir rentrer en +France aussitôt que possible, il le voulait pour lui, +car les journées commençaient à être terriblement +longues; et il le voulait aussi, il le voulait surtout +pour Ghislaine dont l'absence avait duré +quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, +lors de leur départ, fixé pour leur voyage. Mais avant +de se mettre en route il fallait être certain à l'avance +qu'elle pourrait sans danger supporter les fatigues de +la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris +celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en +rentrant à Chambrais personne ne pût trouver en elle +le plus léger indice qui permît un soupçon.</p> + +<p>—Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes +les fois que le médecin venait à Bagaria.</p> + +<p>Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné +une partie de la vérité, et il était trop italien pour ne +pas accepter tout ce que le comte lui demandait ou +lui disait: on lui avait donné une jeune femme à soigner +et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; +on l'avait prié de déclarer l'enfant comme né de père +et de mère inconnus, il avait fait cette déclaration +sans laisser paraître la plus légère surprise, et de +cette enfant—une fille—il avait voulu être le +parrain avec sa femme pour marraine; on le chargeait +d'envoyer toutes les semaines à Paris, poste +restante, à de certaines initiales, un bulletin de +la santé de l'enfant, il trouvait ces précautions +toutes naturelles et ne s'offusquait pas qu'on les +prît avec lui; jamais d'opposition, de contradiction, +de suspicion:—«Vous voulez? rien de plus facile, +et avec le plus grand plaisir, très heureux de vous +êtes agréable.»</p> + +<p>Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, +il avait pour la première fois résisté.</p> + +<p>—Je comprends votre désir de rentrer en France, je +dirai même que je le partage, certainement la Sicile est +un pays admirable et Palerme est une belle ville, mais +la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, les +relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous +voir partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder +toujours. Mais il ne faut rien risquer, rien compromettre. +Certainement, les choses se sont passées pour +madame votre fille—il avait toujours appelé Ghislaine +«Madame votre fille»—d'une façon extraordinairement +providentiellement favorable. D'abord +nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans +aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions +en usage en Angleterre, et que notre charmant +sujet a bien voulu adopter, sans aucune fatigue +pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des +plus régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui +enfin le rétablissement s'opère si bien, que j'ai la certitude +que si dans six mois on me demandait d'examiner +madame votre fille, moi médecin, je serais dans +l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle +n'est pas primipare.</p> + +<p>Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant +ce point, mais il ne convenait pas à son adresse de +laisser voir jusqu'où il allait dans ses paroles, aussi voulut-il +tout de suite les expliquer de façon à ce que le +comte pût les interpréter comme il voudrait:</p> + +<p>—En ne considérant que la question de beauté +chez la femme, c'est quelque chose cela. On croit généralement +que la grossesse et l'accouchement laissent +des stigmates ineffaçables; mais c'est là une opinion +des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. +Sans doute il arrive quelquefois et même il arrive souvent +que ces stigmates existent, mais il se produit aussi +des cas où ils manquent absolument, et ce cas est +celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de +madame votre fille, si vous permettez, en différant +votre départ de quelques semaines encore, qu'elle se +rétablisse complètement.</p> + +<p>Comment résister? Après tout, quelques semaines +de plus ou de moins étaient de peu d'importance +pour lui, et puisqu'elles étaient décisives pour la +santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient +voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et +cette explication pouvait être donnée sans provoquer +les interprétations.</p> + +<p>Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle +avait demandé que la nourrice lui amenât sa fille tous +les jours et quand elle avait commencé à sortir elle +avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la +nourrice.</p> + +<p>De même que M. de Chambrais avait été peu +satisfait du soin qu'elle mettait à la layette, de +même et plus vivement il fut fâché de la voir +donner à cet enfant des témoignages d'affection et +de tendresse.</p> + +<p>—Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? +Ne devrait-elle pas avoir pour l'enfant les sentiments +qu'elle a pour le père?</p> + +<p>A mesure que le moment du départ approchait, les +visites de Ghislaine chez la nourrice se faisaient de +plus en plus longues: les premiers jours, elles n'avaient +été que de quelques instants, mais peu à peu +elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture +qui l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher +de venir la reprendre à une heure chaque fois plus +reculée.</p> + +<p>On était en mars, et dans ce climat méditerranéen +les journées étaient déjà chaudes sous un ciel radieux; +quand le vent soufflait du sud ou de l'ouest il apportait +le parfum et même les pétales des amandiers, des +abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle +plaine de Palerme si riche qu'on l'appelle la <i>Conca +d'oro</i>. Ghislaine s'asseyait au bord du rivage à l'abri +d'une touffe de figuiers et se faisait apporter sa fille +qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la nourrice, +heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à +son ménage, ne venant que de temps en temps pour +voir si l'enfant n'avait pas besoin d'elle.</p> + +<p>Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent +joué à la maman avec ses poupées pour savoir +comment on tient un bébé, et tout de suite sa fille +s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans +pleurer.</p> + +<p>Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel +elle ne pouvait penser qu'avec horreur, c'était la +sienne aussi, et cependant elle allait l'abandonner!</p> + +<p>Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à +son oncle et qui l'avaient si douloureusement +tourmentée lui revenaient avec plus d'intensité maintenant +que cet enfant n'était plus un être vague, +que son imagination se représentait difficilement.</p> + +<p>Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, +elle avait voulu qu'on le lui montrât; mais +dans son état de prostration, elle l'avait à peine regardé, +et le souvenir indécis qui lui en était resté était +celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. +Puis revenant à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, +elle s'était dit que décidément ce qu'elle avait prévu +se réalisait: elle n'avait point le sentiment de la maternité; +et continuant son examen, elle s'était dit +aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi +c'est le père aimé que la mère cherche et trouve dans +son enfant, comment aimerait-elle celui-là?</p> + +<p>C'était donc par devoir plutôt que par tendresse +qu'elle avait voulu que la nourrice le lui apportât tous +les matins; la seconde fois, elle ne l'avait pas vu moins +laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus: que +pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans +toutes les directions, au hasard, sans paraître rien +voir, ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour sucer le +lait resté dans les plis de la bouche ou pour crier?</p> + +<p>Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui +prit un doigt dans sa petite main et le serra, en même +temps ses joues se plissèrent et ses yeux vagues exprimèrent +un sourire.</p> + +<p>Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête +aux pieds, et fit sauter son coeur dans sa poitrine: +cette caresse, la plus douce qu'elle eût reçue, ce sourire +venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel +qu'elle se croyait incapable d'éprouver.</p> + +<p>Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. +Le lendemain l'enfant suivit de ses yeux les +mouvements que sa mère faisait pour la prendre; le +surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça +son nom:</p> + +<p>—Claude.</p> + +<p>Puis comme elle le répétait avec une intonation de +tendresse, elle crut remarquer que la petite la regardait +de ses yeux pâles en souriant, comme si c'était +pour elle une agréable musique que cette voix qui +la caressait; elle le répéta:</p> + +<p>—Claude, Claude.</p> + +<p>Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps +elle chercha à produire des sons qui, bien que n'arrivant +pas à l'articulation n'en étaient pas moins pour +Ghislaine une réponse.</p> + +<p>Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie +expérimentale, n'était pas en état de décider ni même +de se demander si ce sourire et ces sons étaient nés +d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le produit +d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, +lui souriait;—elles se comprenaient dans une +langue plus éloquente que celle des savants, celle que +la mère,—humaine ou bête, parle à son enfant et +que l'enfant parle à sa mère.</p> + +<p>Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait +de rester dehors, elle le passa au pied du +figuier ou dans la cabane de la nourrice quand la +pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour +d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui +jouaient ou piaillaient.</p> + +<p>Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que +le médecin autorisait enfin leur départ, elle demeura +anéantie.</p> + +<p>—Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se +méprenant sur la cause de son émotion.</p> + +<p>—Je ne crains rien.</p> + +<p>—Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année +dernière à pareille époque; à vrai-dire même, tu es +peut-être en meilleure santé, fortifiée par ce bon air +de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le +plus léger soupçon.</p> + +<p>—Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi +partir?</p> + +<p>—L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs +une plus longue absence serait impossible à expliquer, +elle n'a que trop duré. Je comprends que décidément +j'ai eu tort de te laisser voir cette petite tous les jours. +Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice +l'avait enlevée le premier jour, comme il était +convenu, tu accepterais aujourd'hui notre départ sans +penser à le retarder.</p> + +<p>—C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un +certain point naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.</p> + +<p>—Impossible?</p> + +<p>—A ce moment, cette enfant ne représentait pour +moi qu'un sentiment confus, aujourd'hui elle est ma +fille.</p> + +<p>—Dis qu'elle est celle de ce misérable.</p> + +<p>—La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas +avoir un père, faut-il qu'elle n'ait pas de mère.</p> + +<p>—Alors, que veux-tu?</p> + +<p>—Je voudrais ne pas l'abandonner.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Mais en restant près d'elle, en la gardant avec +moi.</p> + +<p>—Ici?</p> + +<p>—Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du +pays que j'ai souci.</p> + +<p>—Et ta réputation, ton honneur?</p> + +<p>—Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou +mon honneur à ma fille? C'est la question que je me +pose avec de terribles angoisses. Puisque je suis libre, +qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger, +sous le nom que vous avez pris en venant +dans ce pays; ainsi le nom de Chambrais ne serait +pas atteint.</p> + +<p>—Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre +nom, ni envers moi. Si depuis bientôt un an je t'ai +aimée et soutenue avec une tendresse paternelle, j'ai +par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu +en conviendras, n'est-ce pas?</p> + +<p>—De tout coeur.</p> + +<p>—Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les +mets en opposition avec la liberté dont tu parles: +moi ton père, moi chef de famille, je ne permets +pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse +te pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de +conduite que je t'ai imposée, je l'ai prise avec l'autorité +que me donne l'expérience de la vie et j'en assume +toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle de +la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; +d'ici là tu décideras.</p> + +<p>—N'admettez pas un seul instant la pensée que je +puisse vous désobéir, nous partirons samedi.</p> + +<p>—Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait +t'empêcher de te suicider. Maintenant que ta +résolution est prise, comprends que pas plus que toi +je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici +tant que les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; +puis je viendrai la chercher et l'amènerai en +France, près de Paris, où je pourrai la voir et la surveiller.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, +lady Cappadoce voulut arranger avec elle la reprise +des leçons, telles qu'elles avaient lieu avant le départ +pour la Hollande, et dresser tout de suite un +horaire immuable: elles étaient la justification de +son pouvoir, ces leçons, aussi y tenait-elle.</p> + +<p>Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui +avaient donné leurs heures; quant à Nicétas, il avait +quitté Paris pour l'Amérique du Sud, le Brésil, la +Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les +journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; +il faudrait donc le remplacer, ce qui, d'ailleurs, +serait facile; elle s'était entendue à ce sujet +avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois +du plus grand talent.</p> + +<p>Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul +fait de l'installation de M. de Chambrais au château, +les habitudes d'autrefois se trouvaient changées du +tout au tout; c'était le comte qui était le maître +désormais et tout devait être subordonné à son agrément; +on ne pouvait pas lui imposer la vie de travail +et de retraite d'autrefois qui, seule, permettait d'assurer +la régularité des leçons; le sacrifice qu'il faisait +en abandonnant Paris était assez grand pour +qu'on lui en fût reconnaissant sans marchander, et +pour cela il fallait l'amuser, le distraire et se remettre +entièrement à sa disposition, en étant toujours +prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il +lui plairait d'aller, à recevoir qui il voudrait inviter.</p> + +<p>Lady Cappadoce avait été positivement renversée.</p> + +<p>—Mais les leçons....</p> + +<p>—Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je +pusse peut-être employer mon temps autrement. +J'aime le travail, au moins certaines études, et je +serai toujours heureuse de leur donner les heures +dont je pourrai disposer: ainsi nous verrons à nous +entendre avec M. Lavalette et M. Casparis....</p> + +<p>—Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? +interrompit lady Cappadoce, poussée par la passion +musicale.</p> + +<p>—Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai +seule quand l'envie m'en prendra; plus tard, +nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre +d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront +pas mon oncle.</p> + +<p>—La musique ne le gênerait pas plus que la littérature +ou la sculpture.</p> + +<p>Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:</p> + +<p>—Peut-être l'ennuierait-elle davantage.</p> + +<p>—C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, +dit lady Cappadoce avec un mélange d'aigreur +et de compassion.</p> + +<p>—Je dois donc la lui éviter.</p> + +<p>—C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux +arrangements?</p> + +<p>—Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous +serai reconnaissante de les faciliter.</p> + +<p>Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces +nouveaux arrangements, au moins était-ce lui qui, +sans en avoir l'air, les avait inspirés à Ghislaine.</p> + +<p>Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils +avaient parlé de leur retour en France, et que M. de +Chambrais avait annoncé son intention de se fixer +au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans doute +elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, +mais connaissant les goûts mondains de son +oncle, elle ne pouvait pas ne pas se demander comment +il s'habituerait à la vie de la campagne monotone +et régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois +accepter cette existence, peu faite pour lui, c'était +sous le coup de la nécessité; mais à quelques pas de +Paris, comment la supporterait-il?</p> + +<p>Franchement, et après l'avoir remercié avec une +effusion toute pleine de gratitude émue, elle lui avait +fait part de ses scrupules.</p> + +<p>C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, +et savait qu'elle n'était pas de caractère à ne penser +qu'à elle égoïstement, l'attendait.</p> + +<p>—Certainement la vie des champs n'est pas précisément +pour me plaire, mais pourquoi veux-tu que +cette vie soit fatalement monotone, régulière et retirée? +ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.</p> + +<p>—Comment serait-elle autre?</p> + +<p>—En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis +que tu as perdu ton père, et ta mère, parce que tu +n'étais qu'une petite fille; mais l'âge est venu; tu +n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu +es émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu +pas quelquefois au château d'anciens amis, des +membres de notre famille, des camarades à moi, +qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement +fermée, et égaieraient cette monotonie?</p> + +<p>—Est-ce donc possible?</p> + +<p>—Quand on est dans ta position, quand on a ton +nom, tout est possible, et tout est faisable; il n'y a +qu'à vouloir.</p> + +<p>—Je veux tout ce qui peut vous être agréable.</p> + +<p>—Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne +suis pas si exigeant pour les plaisirs que tu l'imagines; +j'avoue que Chambrais tout nu n'est pas très +récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. +Et d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera +pour toi aussi.</p> + +<p>C'était dans ce dernier mot que se trouvait la +raison déterminante qui avait suggéré l'idée de M. de +Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il n'avait prononcé +qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, +et au trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait +compris qu'elle croyait que le mariage dont il l'avait +entretenue était maintenant à jamais impossible, ce +qui était pour elle une douleur d'autant plus grande +qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait +vivement ce mariage. Qu'il essayât de lui prouver +qu'elle se trompait, il ne réussirait point à ébranler +un sentiment contre lequel les raisonnements les +plus adroits seraient sans influence, précisément par +cela même que c'était un sentiment: elle se jugeait +indigne de d'Unières, et rien de ce qu'il dirait en ce +moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien à +dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.</p> + +<p>De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais +moins triste: d'Unières que, dans les circonstances +présentes il était impossible d'inviter seul, viendrait +avec les autres amis, et l'amour ferait le reste: la +première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la +seconde le serait un peu moins: elle désirerait, elle +attendrait la cinquième ou la sixième.</p> + +<p>Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, +et il aurait deux alliés: le comte d'abord, Ghislaine +ensuite; comment ne gagnerait-il pas la bataille?</p> + +<p>Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il +avait été de s'imaginer que l'émancipation lui donnerait +cette liberté.</p> + +<p>Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui +communiqua le nom du comte d'Unières, elle ne fut +pas maîtresse de retenir une exclamation douloureuse:</p> + +<p>—Vous avez invité M. d'Unières!</p> + +<p>Il évita de la regarder.</p> + +<p>—M'était-il possible de faire autrement?</p> + +<p>—Mais après ce qui s'est passé....</p> + +<p>—C'est justement sa demande et ce qui s'est passé +qui m'obligeaient à l'inviter. Depuis notre départ +pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de lui, mais tu +dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, +nous ne pouvions pas entreprendre un voyage en +Hollande, et surtout celui d'Italie, sans que je lui +donne des explications.</p> + +<p>—Des explications?</p> + +<p>—Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, +je lui avais écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, +son élection faite, nous examinerions ce projet +qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand +contentement.</p> + +<p>—Vous avez dit cela?</p> + +<p>—N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment +lui tenir un autre langage? Il désirait t'épouser, +tu étais favorable à sa demande, moi-même je souhaitais +ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez, +je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous +sommes partis, il fallait une explication, ou bien +nous paraissions nous sauver pour rompre.</p> + +<p>—N'était-ce pas le mieux?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas +cette injure, et je n'étais pas en disposition d'en faire +à un homme tel que lui, que j'estime et que j'aime. +Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage par +ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. +Depuis, nous sommes restés en correspondance; +il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a parlé de +toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous +rentrons, la première personne que je dois voir, c'est +lui.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous +aviserons.</p> + +<p>—Je vous assure qu'il m'est très pénible de me +trouver avec M. d'Unières.</p> + +<p>—Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le +savoir; mais cette impression pénible se calmera et +passera....</p> + +<p>Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: +Avez-vous donc l'intention de l'inviter souvent? mais +elle le retint, ne voulant pas paraître intervenir +dans le choix des invités de son oncle.</p> + +<p>—N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que +M. d'Unières vous entretienne des intentions qu'il +avait il y a un an?</p> + +<p>—Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Je répondrai ce que tu voudras.</p> + +<p>—Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.</p> + +<p>—J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des +tiennes; mais puisque tu trouves qu'il est impossible, +je le dirai; seulement ce ne sera pas dans ces +termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas être +devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons +et je n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant +bien que mal par des échappatoires; les médecins +conseillent de ne pas te marier trop jeune; enfin je +gagnerai du temps.</p> + +<p>—Il faudra toujours se prononcer à un certain +moment.</p> + +<p>—Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on +ne veut pas de lui et qu'alors il se retire.</p> + +<p>—Et s'il ne se retire pas?</p> + +<p>—S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment +sérieux, profond, et dans ce cas ce sera à toi +de voir comment tu veux répondre à cet amour. Mais +pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper +de cela. En vertu de certaines idées, dont je sens +toute la force, tu crois devoir renoncer à ton mariage +avec d'Unières....</p> + +<p>—Avec lui et avec tout autre.</p> + +<p>—Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne +romps pas ce mariage brusquement, parce que je ne +pourrais le faire qu'en te compromettant ou en blessant +d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.</p> + +<p>Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement +qu'il fut question entre M. de Chambrais et le comte +d'Unières, et les raisons les meilleures s'enchaînèrent +pour le justifier:</p> + +<p>Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement +ce projet de mariage, c'était d'abord par estime +et par amitié pour le mari qui se présentait, et +ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine +était parfaitement en âge de se marier. Mais +quand l'indisposition qui avait nécessité leur voyage +en Italie l'avait mis en relations avec des médecins, +il était revenu sur cette opinion.</p> + +<p>S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient +se marier à dix-huit ans et même à seize, il +en est d'autres pour lesquelles les mariages précoces +sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux +fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet +développement qui, pour la Française, n'a lieu +qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. Sans doute, +Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant +elle se trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable +qu'on attendît ses vingt-trois ans pour la +marier, cependant, plus ce mariage serait retardé, +mieux s'en trouverait sa santé.</p> + +<p>A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait +une autre de l'ordre moral non moins grave pour +M. de Chambrais.</p> + +<p>S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le +comte d'Unières, il ne voulait cependant pas la marier +à lui tout seul, et sans que par un choix librement +fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand +on ne connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? +En ce moment Ghislaine accepterait un mari des +mains de son oncle, elle ne le prendrait pas elle-même—ce +que justement il voulait. De là la vie +nouvelle qu'il avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, +et quand elle se déciderait, ce serait en connaissance +de cause.</p> + +<p>—Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais +en serrant la main de d'Unières, après ces explications, +le mariage dépend de vous et est entre +vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains +indices, j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et +personne n'est dans de meilleures conditions que +vous.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le +seul homme qui pût faire revenir Ghislaine sur sa résolution: +qu'il ne réussit pas et qu'elle s'obstinât dans son +idée, qu'elle n'était pas digne de se marier, elle en arriverait +un jour à reconnaître Claude; à la vérité, +tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant +des droits que lui donnait sa qualité d'oncle et surtout +la tendresse de Ghislaine, empêcher cette honte, +mais combien vivrait-il encore? Un jour elle serait +libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.</p> + +<p>Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de +la Chambre des députés, le comte d'Unières s'était +déjà placé à la tête du parti royaliste. Son élection +violemment contestée l'avait, dès son entrée à la +Chambre, amené à la tribune; et aux premières +phrases il s'était révélé orateur. Il était facile de contester +ce qu'il disait, il était impossible de ne pas +écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, abondante, +imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue, +avec des redites et des périodes inachevées, +mais originale toujours, ne ressemblant pas plus à la +phraséologie vague des avocats, qu'à la platitude +courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, +d'élan, passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions +littéraires, ni le bon goût, ni la correction, +n'ayant d'autre souci que d'entraîner les esprits et +d'ébranler les coeurs.</p> + +<p>On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, +charmé bien vite, et son élection, qui pouvait +être cassée dix fois, avait été validée. Ce fort et ce violent, +qui était aussi un timide, serait probablement +resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès +l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours +il s'était montré l'homme de son début.</p> + +<p>Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes +pour se faire aimer, mais d'Unières n'était pas +passionné seulement dans ses discours, et les passionnés +enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par +sa propre flamme met le feu à votre esprit et à votre +coeur; avec cela beau garçon, d'une élégance simple, +d'une distinction affable, tendre comme une femme, +il entraînerait Ghislaine.</p> + +<p>Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, +pour l'avoir rencontré trois fois, elle avait +été à lui; maintenant, quoi qu'elle voulût, elle ne se +reprendrait pas: et la preuve de l'influence qu'il +exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé +paraître, en le voyant sur la liste des invités: indifférent, +elle n'eût pas craint de se trouver avec lui.</p> + +<p>Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur +de Ghislaine, M. de Chambrais avait compris que ce +qui, pour beaucoup, causait cet émoi, était la crainte +que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi +eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans +une prudente réserve, mais comment lui adresser +cette recommandation quand les choses avaient été +menées à un point si avancé l'année précédente, et +quand il lui disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu +entrer dans des explications telles que le mieux encore +était de s'en remettre au tact de d'Unières qui +n'avait nullement les allures d'un vainqueur.</p> + +<p>Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité +comme les autres, d'Unières, rien de plus; pas un +seul instant il ne parut vouloir accaparer Ghislaine +comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le déjeuner, +on se promena en voiture dans les jardins et dans +le parc, il loua discrètement ce qu'on lui montrait et +ce qu'il voyait pour la première fois, sans que rien +dans son attitude ou ses paroles pût donner à supposer +qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un +jour. S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient +sortis des mains de Le Nôtre, ces charmilles en portiques, +ces ifs et ces cyprès taillés à l'antique mode, +ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, +Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient +les allées et les pièces d'eau, c'est que, plus que tout +autre peut-être, il était l'homme de la tradition; ce fut +ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant +trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne +parla que des oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en +Italie et il en parla bien, très simplement, sans +aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et +les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que +Ghislaine trouva juste, pensant en tout et sur +tout comme il pensait lui-même.</p> + +<p>—Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités +partis, il fut seul avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir +d'Unières; n'a-t-il pas été parfait?</p> + +<p>Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré +d'une grande discrétion.</p> + +<p>—Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est +parfait en tout.</p> + +<p>Une fois encore elle retint le mot qui lui montait +aux lèvres et qui était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion +de le connaître mieux. Mais elle ne voulait pas +gêner son oncle dans ses relations. Et en même temps +elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât +franchement, qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir +d'Unières, et son oncle assurément la presserait de +questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à distance +s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait +renoncé à se marier? Au contraire, s'il ne lui était +pas indifférent, pourquoi s'obstinait-elle à ne pas l'accepter +pour mari? Il serait imprudent qu'elle laissât +lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons +qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas +prise sur lui qui ne comprenait pas et ne comprendrait +jamais que la naissance de Claude fût un empêchement +à ce mariage qu'il voulait.</p> + +<p>Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent +qu'il plut à son oncle, non seulement à Chambrais +où il n'y eut pas de réunion sans lui, mais encore +à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes +les fois qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, +et tous les vendredis à l'Opéra, où son oncle se fit céder +une loge par un de ses amis.</p> + +<p>Ce fut un événement parisien quand, le dernier +vendredi de mai, on vit paraître dans une loge de +premier rang une jeune fille en robe de crêpe blanc, +avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration +et d'envie à plus d'une femme.</p> + +<p>—Quelle était cette jeune fille que le comte de +Chambrais accompagnait, et qu'on voyait pour la +première fois à l'Opéra?</p> + +<p>Un murmure courut de loges en loges; ceux qui +connaissaient le monde affirmaient que c'était la +nièce du comte, la princesse Ghislaine; d'autres contestaient, +n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, +ni ne l'ayant jamais rencontrée.</p> + +<p>Le collier trancha le différend; des femmes d'un +certain âge, qui avaient été en relations avec la mère +de Ghislaine, reconnaissaient ce collier fameux par la +beauté et la pureté des quatre cents perles qui le composaient:</p> + +<p>—C'est le collier des princesses de Chambrais.</p> + +<p>—Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle +un bijou de cette importance?</p> + +<p>C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce +bijou comme il avait exigé la robe décolletée, au +grand étonnement et à la grande gêne de Ghislaine +qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un +de ses axiomes.</p> + +<p>—Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit +vingt fois que la toilette était la ressource des femmes +qui ne peuvent pas avoir d'autre distinction?</p> + +<p>—Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou +quand on ne doit pas se trouver dans son milieu; +mais le soir, autre affaire.</p> + +<p>Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de +donner ses autres raisons qui étaient qu'il voulait que +Ghislaine fit sensation et que, quand le comte d'Unières +viendrait dans sa loge, tout le monde eût les +yeux tournés vers cette loge.</p> + +<p>Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers +actes de l'<i>Africaine</i>, on ne parlait que du mariage de +la princesse de Chambrais avec le comte d'Unières, +et les journaux mondains du lendemain faisaient +pressentir les fiançailles «d'une des plus nobles héritières +du faubourg Saint-Germain avec le plus jeune +et le plus en vue des hommes politiques du parti +monarchique».</p> + +<p>Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady +Cappadoce les lisait, non les français bien entendu +pour lesquels elle avait le plus profond mépris, mais +le <i>Morning Post</i> sans lequel elle ne faisait pas un pas, +en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du +jour, de la veille et même de l'avant-veille, soigneusement +pliés sous le bras gauche, les serrant sur son +coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle +les finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la +trace, comme si elle avait pris soin de jalonner son +passage.</p> + +<p>Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut +surprise un matin de voir entrer lady Cappadoce brandissant +d'une main agitée un numéro du <i>Morning Post</i>, +et elle crut, tant était vive l'agitation de sa gouvernante, +que celle-ci venait de trouver dans le journal +la nouvelle qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en +riant, mais lady Cappadoce se fâcha:</p> + +<p>—Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est +pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.</p> + +<p>Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques +lignes du <i>Morning Post</i> en le lui mettant devant les +yeux.</p> + +<p>C'était la nouvelle des journaux parisiens que le +journal anglais reproduisait, mais en la précisant, sinon +pour Ghislaine, qui restait «l'une des plus nobles +héritières du faubourg Saint-Germain», au moins +pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes +politiques du parti monarchique», qui était nommé +tout au long.</p> + +<p>—N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage +par un journal? demanda lady Cappadoce.</p> + +<p>—Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de +cette façon?</p> + +<p>Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant +que son cher <i>Morning Post</i> pût annoncer une +nouvelle fausse, lui si exact, si méthodique pour tout +ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.</p> + +<p>—Ce ne serait pas vrai?</p> + +<p>—C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.</p> + +<p>—Il aura été trompé par quelque journal français, +répondit lady Cappadoce en jetant sur son cher <i>Morning +Post</i> un regard attendri; alors, ce n'est pas +vrai?</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai.</p> + +<p>—Convenez que cette intimité avec M. d'Unières +est bien faite pour susciter ces bruits de mariage.</p> + +<p>Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, +lady Cappadoce continua:</p> + +<p>—Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle +soit fausse. Vous connaissez mon opinion sur les +mariages précoces: ils sont rarement heureux, très +rarement. Et comment en serait-il autrement? Un +mariage doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, +et non pris au hasard. Ce n'est pas quand elle ne connaît +ni le monde, ni la vie, qu'une jeune fille, qu'une +toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse entraîner +par des considérations futiles: un nez bien +dessiné, une barbe soyeuse, des yeux tendres. Certainement, +le nez de M. d'Unières est d'une belle ligne, +sa barbe est charmante, mais après?</p> + +<p>—Il me semble qu'il a autre chose.</p> + +<p>—C'est de son rôle politique que vous voulez parler? +Il faudrait voir.</p> + +<p>—Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre +ne dit pas ce qu'il vaut?</p> + +<p>—J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs +qui étaient de pauvres caractères.</p> + +<p>—C'est que justement le caractère chez M. d'Unières +est à la hauteur du talent.</p> + +<p>—Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait +parler de lui sur ce ton, personne ne croirait que cette +nouvelle est fausse.</p> + +<p>—Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, +de façon à en rester là.</p> + +<p>Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, +dont le but ne se trahissait que trop visiblement, elle +ne l'était pas moins contre elle-même. Au lieu de +défendre M. d'Unières et de confesser maladroitement +ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter +sa gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci +le voyait?</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Depuis longtemps déjà tout le monde admettait +que le comte d'Unières était le fiancé de la princesse +de Chambrais, tout le monde parlait de leur mariage, +et c'était un étonnement que la date n'en fût pas +encore fixée; cela était si bien accepté que quelques +prétendants, qui avaient pensé un moment à se mettre +sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon persévérer, +puisque le choix était arrêté!</p> + +<p>Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une +parole d'amour ne s'était encore dite entre eux, bien +que l'assiduité de d'Unières se fût continués aussi +constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas +manqué une seule des réunions de chasses en plaine +que le comte avait organisées à l'automne, ni celles +des chasses à courre qui les avaient remplacées en +hiver.</p> + +<p>Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à +une femme qu'on l'aime; c'est même rarement de +cette façon que les duos d'amour commencent, et on +n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus +rien à s'apprendre.</p> + +<p>Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois +il lui avait semblé qu'elle était disposée à l'écouter +et même à lui répondre, et toujours à l'instant +où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté, +voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, +et que si elle s'était abandonnée quelques secondes +auparavant, déjà elle s'était reprise.</p> + +<p>Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, +n'étaient pas exclusivement féminines, et avaient des +causes que d'autres plus experts que lui dans les +choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, +lui échappaient.</p> + +<p>A la longue, la situation était devenue difficile pour +lui, et même jusqu'à un certain point ridicule, +croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé ne pouvant pas se +prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus +franchement.</p> + +<p>A bout de patience, il se décida à s'en expliquer +avec M. de Chambrais qui, de son côté, paraissait ne +pas comprendre que les choses en fussent toujours +au même point, sans avancer d'un pas.</p> + +<p>—Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien +voulu me dire de me faire aimer, et vous avez ajouté, +avec la bienveillance que vous m'avez toujours +témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne +n'étant dans de meilleures conditions que moi.</p> + +<p>—Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes +raisons sont même plus fortes aujourd'hui qu'elles ne +l'étaient à ce moment.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle +Ghislaine que je la demande en mariage, elle +vous répondra qu'elle m'accepte?</p> + +<p>Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément +c'était que, s'il adressait cette demande à +Ghislaine dans ces termes, la réponse qu'il obtiendrait +serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il +avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire +qu'elle ne pouvait pas plus se marier maintenant +qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. Il fallait +donc tourner cette difficulté.</p> + +<p>—Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des +sentiments d'estime et même de tendresse qu'aucun +homme ne lui a inspirés.</p> + +<p>—Vous le croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis +un an, je ne vous ai pas vus ensemble sans vous +observer, et tout ce que j'ai pu remarquer m'a donné +cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il +est question de vous entre elle et moi n'a fait +que confirmer.</p> + +<p>—Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous +dire avec quelle joie profonde je reçois vos paroles, +je crois que le moment est venu de lui adresser ma +demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.</p> + +<p>Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, +ce fut une gêne inquiète.</p> + +<p>—Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce +mariage, il ne me reste plus qu'à lui demander le +sien. Aussi bien la situation dans laquelle nous nous +trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, +pas plus pour nous que pour le monde.</p> + +<p>—Évidemment, répondit le comte, cependant....</p> + +<p>—Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons +dont vous m'avez parlé l'année dernière pour +retarder cette date existent encore; mais je demande +une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la +certitude de devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, +que je puisse me présenter ouvertement comme +son fiancé, et j'attendrai.</p> + +<p>Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, +qui se voyait mis au pied du mur, se demandait +comment sortir de là; ce dernier mot lui ouvrit un +moyen:</p> + +<p>—Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, +pouvez-vous aborder cette question de délai avec elle?</p> + +<p>—Assurément, c'est difficile.</p> + +<p>—Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour +moi aussi il est difficile de lui en parler, mais enfin +moins qu'il ne le serait pour vous; vous voulez une +réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, +je ne traiterai que le point du mariage et +ne vous enlèverai pas la joie de lui dire votre amour.</p> + +<p>Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme +pour d'Unières, que trop duré, il fallait en sortir; +rien à attendre de bon à la prolonger, au contraire +tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était +grande et la responsabilité lourde pour lui.</p> + +<p>C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et +on pouvait craindre de la perdre si le terrain n'était +pas bien choisi; avec une volonté résolue comme +celle de Ghislaine, avec un coeur féru de certaines +idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien +rencontrer une invincible résistance.</p> + +<p>Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps +de son retour de Paris à Chambrais, où il trouva +Ghislaine seule au travail dans l'atelier de sculpture +qu'elle avait fait aménager en ces derniers temps, en +prenant pour cela une ancienne orangerie.</p> + +<p>D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et +regarda le groupe de chiens qu'elle était en train de +modeler, un tablier de serge passé par-dessus sa +robe, les mains pleines de terre glaise.</p> + +<p>Il lui adressa quelques encouragements aimables +comme à l'ordinaire, puis il lui nomma quelques-uns +de ses amis qu'il avait invités pour une partie de +pêche.</p> + +<p>—M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.</p> + +<p>Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette +question.</p> + +<p>—Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.</p> + +<p>Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de +celui qui était toujours le sien lorsqu'il parlait de +d'Unières.</p> + +<p>—Après tout, autant que tu l'apprennes de moi +que d'un autre.</p> + +<p>—Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant +l'ébauchoir en l'air, en regardant son oncle.</p> + +<p>—La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne +d'Unières... il se marie.</p> + +<p>En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés +sur elle, il la vit pâlir, le visage se contracta, +elle ferma les yeux en chancelant, mais déjà il était +près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans +ses bras.</p> + +<p>—Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, +pardonne-moi.</p> + +<p>En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un +fauteuil où il l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et +regarda sans se rendre compte tout de suite de ce +qui s'était passé.</p> + +<p>—C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi +de l'avoir employé. Il fallait bien t'amener +à avouer ton amour....</p> + +<p>—Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!</p> + +<p>—Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce +que je t'ai dit se trouve vrai, il se marie puisque tu +l'aimes.</p> + +<p>Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.</p> + +<p>—C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, +que je ne puis pas être sa femme.</p> + +<p>C'était une discussion à soutenir, mais maintenant +M. de Chambrais ne la redoutait point: le coup +avait ouvert une brèche par où il devait emporter +toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.</p> + +<p>—Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!</p> + +<p>—Je ne suis pas digne de lui.</p> + +<p>—C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?</p> + +<p>—Suis-je la jeune fille qu'il suppose?</p> + +<p>Il eut un geste d'impatience:</p> + +<p>—Quelle drôle de façon de juger la vie quand on +ne la connaît pas. Assurément il n'est pas dans mon +intention de t'enlever tes illusions sur le monde, en +te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il +faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons +quelquefois pour ne pas exagérer, il arrive quelquefois +qu'une jeune fille commet une faute, tu entends, +commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité +d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? +S'il en était ainsi je t'assure que la statistique du +mariage serait changée. Quelle faute as-tu commise, +toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable? +Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton +esprit, occupé ton coeur? As-tu une légèreté de conscience, +une imprudence de conduite à te reprocher?</p> + +<p>—J'ai ma fille.</p> + +<p>—Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois +plus la jeune fille, la chaste jeune fille que étais il +y a deux ans? A-t-elle laissé une souillure dans ton +âme? une trace quelconque en toi?</p> + +<p>—Une honte dans ma vie.</p> + +<p>—Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant +à vouloir toujours partir du même point tu +arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui, +s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je +t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant +soit connue, tu ne serais que juste encore en disant +qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela +n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de +l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la +honte? Notre brave médecin de Palerme me disait +quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus +jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais +la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en +es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire? +D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir +sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? +Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que +si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières, +on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on +chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et +sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu +parles.</p> + +<p>Elle resta un moment silencieuse:</p> + +<p>—Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des +devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance +me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres +aussi....</p> + +<p>—Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, +et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite +te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce +monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher +de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta +fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom +me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre +maison; tu passeras donc une vie misérable dans la +lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse +d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.</p> + +<p>—Ici!</p> + +<p>—Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant +cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une +imprudence ou un coup de tête maternel par ton +amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je +veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet. +Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde +Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; +pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont +je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse +de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par +les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est +dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire +une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à +la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent +avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui +leur a été confiée... la tienne.</p> + +<p>—Vous voulez....</p> + +<p>—Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné +cet arrangement pour enlever ton consentement. +Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites +tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit +ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce +temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la +confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu +reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant +que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, mon oncle.</p> + +<p>—Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout +cela se réalise, tu fais d'un mot notre bonheur à tous +le sien, le tien, le mien et celui de Claude.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait +pour lire en elle, il la vit frémissante.</p> + +<p>—Qu'as-tu?</p> + +<p>—J'ai peur.</p> + +<p>—De quoi!</p> + +<p>—Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.</p> + +<p>—De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce +malheur que tu veux prévoir, il ne pourrait arriver +que si tu t'abandonnais, et tu ne t'abandonneras pas, +puisque tu aimeras ton mari.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table +sur laquelle se trouvaient un encrier et une plume.</p> + +<p>—J'écris la dépêche, dit-il.</p> + + +<p><b>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<H2>TROISIÈME PARTIE</H2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de +Ghislaine; et ces dix années avaient passé pour elle +comme pour son mari rapides, légères, embellies de +tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du +rang peuvent donner de joies et de confiance.</p> + +<p>Elle aimait son mari d'un amour passionné.</p> + +<p>Le comte idolâtrait sa femme.</p> + +<p>Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait +dans un état d'enthousiasme qui mêlait toujours +à leur tendresse une part d'exaltation.</p> + +<p>Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude +du mariage, mais ils n'en connaissaient pas le calme.</p> + +<p>Une séparation de quelques jours exigée par les +nécessités de la politique les angoissait comme un +malheur; pendant ces séparations ils s'écrivaient des +lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse passionnée, +et jamais il ne revenait d'une absence sans +qu'elle courût au-devant de lui et sans que leur premier +regard, leur première étreinte ne leur donnassent +un vertige.</p> + +<p>Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même +éducation; ils n'étaient vraiment qu'un, se comprenant +avec le geste le plus fugitif, avec un regard, exprimant +bien souvent ensemble la même pensée, en se +servant des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler +pour l'autre avec la certitude à l'avance d'un accord +parfait.</p> + +<p>Il lui contait tout, la faisait partager ses projets +politiques, discutait avec elle, prenait son avis, la +consultait pour les plus grandes comme pour les plus +petites choses, et s'il ne pouvait pas toujours se +conformer à ce qu'elle lui avait conseillé—ce qui +était rare d'ailleurs—il s'en excusait avec des +paroles d'amour et de respect.</p> + +<p>Ce sentiment de respect dominait dans leur +moindres rapports; c'était mieux qu'en égale qu'il la +traitait, c'était en supérieure: elle se montrait en +tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée, +d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait +tant de confiance dans son esprit, tant de foi dans +son coeur!</p> + +<p>Chambrais était leur résidence favorite pour +plusieurs raisons, dont la principale était qu'ils s'y +trouvaient plus étroitement unis; et leur séjour s'y +partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour +le repos et l'intimité; l'automne et le commencement +de l'hiver, pour le monde et les grandes réceptions.</p> + +<p>Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient +alors deux mois en vrais amoureux, un peu sauvages, +que quelques amis de choix venaient seulement +troubler de temps en temps, car ces visites étaient +limitées par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, +sans avoir été sérieusement distraits, à la solitude +qui leur était chère et dont ils tiraient de si profondes +jouissances.</p> + +<p>C'était à cette époque que les grands ombrages du +parc s'emplissaient de leurs tendres causeries. La +rosée à peine bue par le soleil, alors que le matin +avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée +de flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant +au bras de son mari, ils partaient pour une promenade +souvent lointaine.</p> + +<p>Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes +ils regardaient comme un plaisir, ils parlaient beaucoup +d'eux, et toujours ces entretiens se terminaient +par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur +donnait un tel bonheur.</p> + +<p>Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait +pris les deux mains de sa femme et, posant les yeux +sur les siens, lui avait doucement murmuré qu'il +faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle +était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.</p> + +<p>Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et +confuse:</p> + +<p>—Non, disait-elle, c'est trop.</p> + +<p>Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait +son émotion et, dans le regard dont elle l'enveloppait, +combien profondément il était aimé.</p> + +<p>Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, +fortifiés tous deux dans leur amour, contents de ce +qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait en eux quelque +découverte qui les flattait et leur donnait une +nouvelle raison de s'aimer davantage.</p> + +<p>Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient +ensemble pour Paris et il l'installait lui-même dans +une tribune, puis quand il avait pris place à son banc +aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux +vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de +caractéristique qu'il savait qu'elle devait contester, +ou approuver.</p> + +<p>Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et +il comprenait la réponse qu'elle voulait.</p> + +<p>Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:</p> + +<p>—M. le comte d'Unières a la parole.</p> + +<p>Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui +brûler les paupières; elle connaissait les points principaux +de son discours, mais comment allait-il le +prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les +interruptions et le boucan?</p> + +<p>Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une +fois c'était par un tapage violent qu'on saluait la +hardiesse de sa parole.</p> + +<p>Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans +le royalisme le plus orthodoxe, mais, alors, reprenant +sa liberté de conscience, il avait incliné vers une sorte +de socialisme chrétien qui, dans ses élans populaires, +provoquait parfois les applaudissements de l'extrême +gauche en même temps qu'il consternait ses amis de +la droite.</p> + +<p>Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on +pouvait se demander chaque fois qu'il prenait la +parole: de quel côté viendraient les applaudissements? +Duquel les exclamations ou les huées?</p> + +<p>Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les +yeux levés et tournés vers Ghislaine comme pour lui +demander l'inspiration; peu à peu le silence s'établissait +et il commençait.</p> + +<p>Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses +paroles, se perdant au milieu du tumulte, n'arrivaient +pas jusqu'à elle; mais aussi quand la Chambre entière +restait attentive, quelle fierté!</p> + +<p>Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur +coupé, ils se tassaient l'un contre l'autre, elle le serrait +dans ses bras, mettant toute sa gloire dans cette +étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils faisaient +une belle politique, celle qu'ambitionnait leur +coeur et que le comte mettait en pratique sans autre +souci que celui de satisfaire sa conscience.</p> + +<p>Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on +citait chez tous dans leur monde: leur amour; la +beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le talent du +mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.</p> + +<p>Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur +genre de vie, à la campagne comme à Paris, était +princier et fastueux, digne de leur fortune et de leur +rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain +de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre +utile où la comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur +existence dans les plus petits détails était l'application +même de leurs principes.</p> + +<p>Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il +fallait que ceux qui les entouraient, qui dépendaient +d'eux eussent leur part de cette fortune: c'était loin, +très loin que leur responsabilité s'étendait à cet +égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, +relevés! Que de devoirs ils s'étaient imposés quand +ils auraient pu si bien passer à côté d'infortunes et de +misères qui ne les touchaient pas directement, en détournant +la tête, et dont ils prenaient la charge par +cela seul bien souvent que le hasard les leur avait +révélées!</p> + +<p>On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on +demande aux rois, et le mot n'était que juste. En effet, +personne ne poussait aussi loin le souci de sa dignité +et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer une +préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus +qu'une négligence d'étiquette. Au milieu d'un ordre +admirable tout était largement mené, et s'il n'était +pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que +les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la +politesse, la simplicité des manières, l'affabilité, fût +poussée aussi loin, sans que la correction la plus +irréprochable en souffrit en rien.</p> + +<p>Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels +leur situation était exceptionnelle, admirée, respectée; +on ne touchait pas aux d'Unières, c'était un honneur +d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter. +Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les +suivant, on était sûr de ne jamais faire fausse route, +et lorsque la comtesse d'Unières s'était occupée de +quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était +montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière +elle, sans même songer à se retourner; quant à juger, +à critiquer, c'eût été un crime que personne ne s'était +encore aventuré à commettre.</p> + +<p>Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la +copier! Paris a de ces engouements; il y a des périodes +où il est de bon ton d'être grasse parce qu'une femme +très en vue est grasse, d'autres où il est désirable +d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la +finesse en vogue, et dans un certain monde une +femme n'était reconnue jolie et élégante que si sa +beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse +d'Unières. On se coiffait, on s'habillait comme elle. +Elle avait même fait adopter l'extrême simplicité de +ses toilettes, taillées dans des lainages souples aux +couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais +les exagérations de la mode.</p> + +<p>Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage +était venu assombrir leur ciel radieux: huit ans après +leur mariage, ils avaient perdu M. de Chambrais, +mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à +courre, le comte avait été renversé par son cheval +tombé avec lui, et blessé à la poitrine d'un coup de +pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt il en +avait paru guéri, mais une myocardite chronique en +était résultée qui, au bout de quelques mois, avait +amené la mort.</p> + +<p>M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade +pour assurer l'avenir de Claude, comme il l'avait +promis à Ghislaine, et dès le lendemain de l'installation +de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait +déposé, chez son notaire, un testament par lequel il +instituait Claude sa légataire universelle, sous la +condition qu'elle ne jouirait de cette fortune qu'à sa +majorité ou à son mariage.</p> + +<p>Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas +davantage attendu trop tard pour dire à Ghislaine ce +qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce sentiment de +prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait +fait de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se +savait perdu.</p> + +<p>—Me voilà malade, ma chère petite, et bien que +j'aie l'espoir que ce n'est pas grièvement, j'ai une précaution +à prendre, une recommandation à t'adresser +que je ne veux pas différer. Si je devais partir—mais, +rassure-toi, je suis certain de ne pas partir—enfin, si +je partais, j'aurais cette suprême consolation de te laisser +la plus heureuse des femmes; car tu ne t'imagines +point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde de plus +heureuse, que toi?</p> + +<p>—Certes non, mon bon oncle.</p> + +<p>—Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur +puisse être menacé un jour. Et je ne le prévois +pas, je te le jure. Mais comme il n'est que sage de +prendre toutes les précautions même contre l'impossible +et l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu +te trouvais dans une position critique, j'ai déposé +chez notre notaire, Me Le Genest de La Crochardière, +des pièces qui pourraient te servir.</p> + +<p>Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:</p> + +<p>—Il est revenu, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est +encore vivant malgré les recherches que j'ai fait faire, +car quand un artiste a disparu depuis plus de huit +ans sans que personne ait entendu parler de lui, +toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour +n'est pas à craindre; mais enfin, ayant aux mains +une arme qui pourrait servir pour ta défense, je l'ai +déposée chez notre notaire avec cette mention: +«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, +si elle la réclame; si cette réclamation n'a pas lieu, +la brûler sans la lire, après la mort de madame d'Unières.» +Et je suis sûr que cette réclamation n'aura +jamais lieu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La mort de M. de Chambrais avait changé la situation +et l'état de Claude.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer +sans que personne eût à s'occuper d'elle—au +moins au point de vue légal.</p> + +<p>Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, +et on ne cherchait pas à le savoir; arrivée à Chambrais +en même temps que les Dagomer, on l'avait +vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans +faire plus attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson +qui n'avait ni père ni mère, croyait-on, et encore +n'en était-on pas bien sûr.</p> + +<p>La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité +et même parfois quelques questions aux +Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de +Chambrais.</p> + +<p>On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient +pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant +rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer +aurait pu raconter comment, à Marseille, une +femme qui avait prononcé quelques mots d'une +langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite +fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé +le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt +étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on +ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte +cent francs par mois, sans compter les cadeaux.</p> + +<p>Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette +petite, c'est-à-dire que plus d'une fois on l'avait vue +chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des +jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais +quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et +le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels +il était peu fait?</p> + +<p>D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite +que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse; +elle l'était également pour les enfants du +garde comme pour tous ceux du village, se consolant +ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne +n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait +à Claude, avait des intonations plus tendres que +lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus +ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour +cela des facultés d'observations ou des soupçons que +n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient +rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait +avec la petite ou la caressait.</p> + +<p>Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût +trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence +de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères +et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils +eussent eu tous le même père et la même mère; +aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges, +lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en +j'<i>avons</i> et j'<i>étons</i> comme une vraie paysanne de l'Ile +de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti +de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais +pour établir sa supériorité sur ses camarades.</p> + +<p>Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, +qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue, +de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.</p> + +<p>Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de +naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte +de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée +dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de +plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en +septembre au lieu de février.</p> + +<p>Puis on lui avait institué un conseil de famille +composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, +et toute la mécanique judiciaire s'était mise +en marche pour elle.</p> + +<p>De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, +on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas +être de même de l'héritière du comte de Chambrais.</p> + +<p>Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation +légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir: +qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même +qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les +précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et +elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il +avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de +ses volontés.</p> + +<p>Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil +de famille, d'accord avec le tuteur, avait voulu +fixer le genre de vie de Claude.</p> + +<p>Héritière de soixante mille francs de rente, restes +d'une fortune que M. de Chambrais avait très gaillardement +dépensée, Claude ne pouvait pas, semblait-il, +demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, +il fallait la mettre dans un couvent où elle recevrait +l'éducation qui convenait à la dot avec laquelle elle +entrerait dans la vie, et qui se trouverait presque doublée +par l'accumulation des intérêts; mais par raisons +de convenances, on n'avait pas voulu décider quel +serait ce couvent, s'en remettant, pour ce choix, à la +comtesse d'Unières, dont on demandait l'avis.</p> + +<p>L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser +encore à Chambrais: elle savait que son oncle désirait +que Claude n'entrât pas au couvent avant dix +ans,—ce qui était vrai d'ailleurs, cette question +ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,—et +elle trouvait que la volonté de son oncle +devait être respectée. Sans doute l'instruction de +l'enfant devait être commencée: mais il semblait +qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la +mît au couvent tout de suite, ou sans qu'on l'envoyât +à l'école communale, ce qui ne serait pas décent.</p> + +<p>Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, +séparée de lady Cappadoce; mais celle-ci, au +lieu de retourner en Angleterre comme elle en avait +si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention +de rester encore quelque temps en France: +elle n'avait pas recueilli l'héritage qu'elle attendait, +et elle ne voulait rentrer dans son pays que pour +occuper le rang qui lui appartenait par droit de +naissance. Jusque-là elle supporterait son exil avec +dignité, quelque part dans un village aux environs +de Paris, dont le climat convenait à sa santé,—le +climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique +en France—et où elle pourrait cacher sa médiocrité.</p> + +<p>Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine +lui avait offert dans le village une maisonnette qui, habitée +autrefois par l'intendant, était libre maintenant, +et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là depuis +huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant +son temps entre la lecture du <i>Morning Post</i> +et des promenades quotidiennes dans le jardin potager +et les serres du château, pendant lesquelles elle +choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa +cuisine, ainsi que les fleurs qui devaient décorer son +salon, où Ghislaine seule lui faisait visite de temps en +temps. Tous les matins, un jardinier quittait le château, +et, dans le village, on se mettait sur le seuil des +maisons pour le voir passer portant sur sa tête une +manne pleine de légumes, de fruits et de fleurs, qu'il +vidait chez lady Cappadoce, sans que la «vieille Anglaise,» +racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement +ou donné un pourboire. Pourquoi lady +Cappadoce ne commencerait-elle pas l'éducation de +Claude?</p> + +<p>Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, +outragée évidemment qu'on lui fit une pareille +proposition: elle, donner des leçons à une gamine +qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait +consenti à accepter une position subalterne, c'est +qu'elle la plaçait auprès d'une princesse de Chambrais, +que les Chambrais occupaient un rang des +plus élevés dans la noblesse française dès le dixième +siècle et qu'ils avaient eu des alliances directes avec +des maisons souveraines....</p> + +<p>Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité +des grands jours, tout à coup elle s'était arrêtée en +souriant:</p> + +<p>—Il est vrai que les probabilités disent que cette +enfant est aussi une Chambrais.</p> + +<p>Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.</p> + +<p>—Croyez bien que ce n'est pas une accusation que +je porte contre ce cher comte; les hommes ont en +France des libertés qu'il faut bien admettre lorsqu'on +vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le suppose, +il est le père de cette petite, la position se +trouve changée: ce n'est point une paysanne, une +n'importe qui, c'est une Chambrais.</p> + +<p>Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce +pouvait accepter la proposition de Ghislaine, et +de fait elle l'avait si bien acceptée qu'elle avait proposé +de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire +travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation +qui laissait si fort à désirer et sur tant de points.</p> + +<p>Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui +avait souffert depuis si longtemps de la sécheresse de +son ancienne gouvernante, ne pouvait pas accepter +que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste serait +trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait +chez les Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui +imposerait lady Cappadoce. Chez le garde elle faisait ce +qui lui passait par l'idée; elle était aimée par son +père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre +de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle +avait ses frères et soeurs pour jouer et se donner du +mouvement. Chez lady Cappadoce, elle ne serait +point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle +devrait perdre toute initiative.</p> + +<p>Se retranchant derrière la volonté de son oncle, +elle n'avait donc pas accepté cette proposition d'internat, +et Claude était venue simplement travailler +quatre heures par jour—ce qui s'était trouvé déjà +si dur pour elle que plus d'une fois il y avait eu des +pleurs et des révoltes.</p> + +<p>—C'est une sauvage que cette petite, disait lady +Cappadoce à Ghislaine, mais je la dompterai; l'apaisement +se fera, l'assiduité viendra.</p> + +<p>Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, +elle l'était aussi pour le plaisir. Comme lady +Cappadoce n'aurait jamais consenti à donner des leçons +à une enfant habillée en paysanne, on mettait à +Claude une belle robe au moment de partir, un col +bien correct, des bottines soigneusement lacées, un +ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre heures +de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil +vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en +un tour de main, elle se débarrassait de sa belle robe, +dénouait son ruban, lâchait ses bottines et, reprenant +ses vêtements de tous les jours, son casaquin et ses +gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher +des nids, ou bien, la faucille à la main, couper de la +fougère et de l'herbe pour ses vaches, rapportant sur +sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans souci +d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.</p> + +<p>Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand +parfois elle la rencontrait en cet attirail dans une allée +de la forêt.</p> + +<p>—Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!</p> + +<p>Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine +qu'on ne ferait rien de cette enfant tant qu'on +la laisserait chez ces paysans:</p> + +<p>—Une sauvage!</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre +Claude au couvent était passé depuis plus d'un an, et +cependant l'enfant était encore chez les Dagomer.</p> + +<p>Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité +et l'application au travail qu'exigeait lady +Cappadoce, était cependant vive d'intelligence, alerte +d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à coup changé; il +avait semblé que cette intelligence et cet esprit s'alourdissaient, +l'attention manquait, même pour ce +qu'elle aimait; en même temps un arrêt dans le +développement physique se produisait, elle devenait +grêle et pâlissait, elle mangeait mal.</p> + +<p>Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de +Paris, et celui-ci, la rassurant, avait ordonné simplement +l'exercice, le jeu, avec le moins de travail intellectuel +possible;—ce qu'il fallait avant tout, c'était +en faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.</p> + +<p>Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question +de la mettre au couvent, et les heures des leçons +de lady Cappadoce avaient été réduites de quatre à +deux avec des intervalles de repos de vingt minutes +en vingt minutes.</p> + +<p>Mais la paysanne que Claude avait été, comme les +filles de Dagomer, jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout +de suite retrouvée, et même il avait paru à Ghislaine +qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire vivre chez le +garde, en diminuant encore les heures de travail +avec lady Cappadoce.</p> + +<p>Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se +fût trouvé là pour la voir venir, elle l'avait aperçue du +dehors dans la cuisine du garde Claude, à cheval sur +une chaise renversée: elle se tenait assise de côté, et +au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe +faisant queue; à la main, elle tenait une baguette de +coudrier qui était une cravache et en imitant les +mouvements d'une femme sur un cheval qui trotte, +elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»</p> + +<p>—Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.</p> + +<p>Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant +très bien compris que tout lui était permis, aussi, +après le premier moment de surprise, ne se gêna-t-elle +pas pour répondre franchement en souriant:</p> + +<p>—Ma promenade au Bois.</p> + +<p>Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que +Claude savait ce que c'était que le Bois.</p> + +<p>—Ah! tu vas au Bois?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Souvent?</p> + +<p>—Toutes les fois que j'en ai la liberté.</p> + +<p>—Et quand as-tu cette liberté?</p> + +<p>—Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.</p> + +<p>—On te défend donc d'aller au Bois?</p> + +<p>—Non, mais les autres se moquent de moi.</p> + +<p>Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les +filles de Dagomer, avaient bien raison, mais elle ne +dit rien.</p> + +<p>—Tu sais ce que c'est que le Bois?</p> + +<p>—Bien sûr; c'est une promenade où les gens du +monde se rencontrent, où l'on se montre ses toilettes, +où se font les grands mariages.</p> + +<p>Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait +Claude d'une voix si douce et avec un regard +si encourageant que celle-ci ne pouvait pas être intimidée +par ce rire.</p> + +<p>—Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du +même ton affectueux.</p> + +<p>—C'est lady Cappadoce.</p> + +<p>—A propos de quoi?</p> + +<p>—Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne +ma robe ou casse mon col, elle me dit: «Vous ferez +vraiment belle figure au Bois, si vous vous tenez +ainsi.»</p> + +<p>—Tu voudrais aller au Bois?</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour me promener donc, pour voir.</p> + +<p>—Tu t'ennuies ici?</p> + +<p>—Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.</p> + +<p>—Les filles qui sont au couvent ne vont pas au +Bois.</p> + +<p>—Je ne resterai pas toujours au couvent.</p> + +<p>—Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.</p> + +<p>—Je ne le voudrai pas; je me marierai.</p> + +<p>—Ah! tu penses à te marier?</p> + +<p>—Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais +avoir un mari pour qu'il m'aime. Vous savez, +moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais être aimée.</p> + +<p>—Moi, je t'aime!</p> + +<p>—Vous êtes la comtesse d'Unières!</p> + +<p>Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, +en petite fille habituée à se faire une idée presque +surnaturelle, religieuse, de cette comtesse d'Unières +si loin d'elle.</p> + +<p>Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était +donc vrai qu'elle était bien loin de cette enfant, +que celle-ci, dans son ignorance, n'admettait même +pas que cette distance pût être jamais franchie.</p> + +<p>Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on +n'entendait d'autre bruit que celui de la brise dans le +feuillage des grands arbres; personne dans la maison, +Claude l'avait dit. Alors elle eut une faiblesse, +elle qui toujours s'était si rigoureusement observée; +d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa +poitrine et, longuement, elle l'embrassa, murmurant +des mots que Claude, surprise, ne comprenait pas.</p> + +<p>Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, +elle s'arrêta brusquement, et sans repousser +l'enfant, elle cessa de l'embrasser.</p> + +<p>—Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et +Dagomer aussi t'aime bien.</p> + +<p>—C'est vrai, mais il n'est pas mon père.</p> + +<p>—On n'a pas toujours une mère et un père; à ton +âge je n'avais plus les miens.</p> + +<p>—Oui, mais vous les aviez connus, tandis que +moi....</p> + +<p>C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine +voulût le continuer, chaque parole de Claude +lui était une blessure.</p> + +<p>—Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt +pour changer l'entretien que par curiosité réelle, +quelle étrange odeur!</p> + +<p>Claude se troubla.</p> + +<p>—Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. +Est-ce une pommade; est-ce une eau?</p> + +<p>Elle lui flaira les cheveux et le visage.</p> + +<p>—C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: +tu as mangé des bonbons?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a +pas de mal à manger des bonbons, la preuve c'est +que je t'en donne quelquefois. Tu as des petites taches +rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>Claude hésita; enfin elle se décida:</p> + +<p>—C'est de la cire.</p> + +<p>—Quelle cire?</p> + +<p>—De la cire à cacheter les lettres.</p> + +<p>—Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!</p> + +<p>—C'est très bon; ça fait une pâte.</p> + +<p>—Une mauvaise pâte.</p> + +<p>—Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.</p> + +<p>—Où as-tu eu de la cire?</p> + +<p>—J'en ai pris chez lady Cappadoce.</p> + +<p>—Comment t'est venue cette idée?</p> + +<p>—Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, +j'ai mis un morceau de cire dans ma bouche sans +penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai continué; j'aime +mieux ça que les meilleurs bonbons.</p> + +<p>—Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la +cire à cacheter n'est pas une chose qui se mange. +Veux-tu me promettre de n'en plus manger?</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Tu me feras plaisir.</p> + +<p>Claude la regarda un moment profondément dans +les yeux:</p> + +<p>—C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Grand plaisir.</p> + +<p>—Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.</p> + +<p>Ghislaine, en redescendant au château, se trouva +troublée et émue.</p> + +<p>Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec +Claude et pût l'interroger, lire en elle comme elle venait +de le faire, sans avoir à craindre de trahir plus +de tendresse qu'il ne lui était permis d'en montrer.</p> + +<p>Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!</p> + +<p>N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de +Claude, de se marier pour être aimée! N'était-ce pas +ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, enfant, +quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite +aussi souffrait de cette solitude et, détournant les +yeux d'un présent triste, les fixait sur l'avenir, que +son imagination lui représentait tout plein de tendresse +et de joies du coeur. Elle les avait connues ces +rêveries, ces regards jetés en avant; et par là elle +trouvait entre sa fille et elle, des points de ressemblance +qui la rassuraient.</p> + +<p>Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle +demandé ce qu'elle serait: fille de sa mère? fille +de son père? Et la question était assez grosse pour +s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, regards, +attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère, +nature, tout lui avait été matière à observation. +Claude était une vraie brune avec les cheveux ondulés, +mais cela ne tranchait rien, car si elle-même l'était, +lui aussi avait les cheveux noirs frisés.</p> + +<p>Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put +la faire ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression +du visage, généralement mélancolique, ou +tout au moins songeuse et recueillie, pouvait aussi bien +venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait été +potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la +maigreur et à la sécheresse de son père.</p> + +<p>Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si +particulière et ce désir de mariage étaient quelque +chose de caractéristique qui pouvait faire pencher la +balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à cacheter +n'était pas venue la relever. Assurément, ce +n'était pas un fait insignifiant que cette perversion +de goût. Jamais, dans son enfance, elle n'avait eu de +ces fantaisies ni de ces bizarreries, tandis que chez +lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle +maintenant dont le souvenir précisément lui était +resté, parce qu'elles étaient aussi étonnantes que +cette passion pour la cire à cacheter.</p> + +<p>De là son trouble et son émoi: justement parce +que Claude tenait de son père par plus d'un côté, il +aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une sollicitude +de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait +la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais +chemin, en la mettant dans le bon, elle suivrait +celui-là.</p> + +<p>Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme +en même temps qu'assez douce pour cette tâche; et +elle ne pouvait pas se montrer mère pour Claude.</p> + +<p>De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant +si jusqu'à ce jour elle avait fait tout ce +qu'elle devait.</p> + +<p>Certes il était impossible que les conditions d'habitation +pussent être meilleures que celles que Claude +trouvait dans cette maison de garde, vaste, bien construite, +presque monumentale, avec sa façade de +pierres et de briques, bien exposée à la lisière du +parc et de la plaine, abritée l'hiver, ombragée l'été, +entourée de communs qui abritaient deux vaches, des +poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein +de légumes; et, puisque les médecins voulaient +qu'elle vécut en paysanne, nulle part elle n'eût été +mieux que là.</p> + +<p>De même il était impossible qu'elle eût un meilleur +père nourricier et une meilleure mère que les +Dagomer, qui étaient de braves gens, honnêtes, réguliers +dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne +faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais +enfants.</p> + +<p>Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était +celle-là même qui l'avait élevée, un peu sèche il est +vrai, rigide, austère, cependant pleine des plus hautes +qualités.</p> + +<p>Mais était-ce assez!</p> + +<p>Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude +qu'on n'a pas toujours un père et une mère, l'enfant +lui avait répondu d'un mot qui ravivait tous ses doutes: +«Vous avez connu les vôtres.»</p> + +<p>Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et +de cette mère aimés et respectés avait eu sur sa destinée, +tandis que Claude seule, depuis sa naissance, +ne subissait que celle de la nature?</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de +Dagomer pour voir Claude, elle se promettait de ne +pas y retourner le lendemain; il ne fallait pas appeler +l'attention sur ces visites qui, trop répétées, deviendraient +inexplicables; elle devait être prudente, elle +voulait l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait +beau faire, toujours une raison nouvelle s'imposait +pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle s'était donnée +et manquât à sa promesse.</p> + +<p>Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait +qu'un rapide coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait +qu'un mot avec Claude; peut-être même ne lui +dirait-elle rien; la voir suffirait.</p> + +<p>Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de +ne pas aller à la maison du garde, de même elle ne +tenait pas celle du rapide coup d'oeil et du seul mot. +Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et +le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours +elle avait des questions à adresser à Claude, des +recommandations à lui faire.</p> + +<p>Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady +Cappadoce à l'heure des leçons, sous prétexte de savoir +comment elle travaillait, mais elle avait dû y +renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner +qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on +n'allait pas au delà de cet étonnement, on ne l'observait +pas avec des yeux capables de voir ce qu'on ne +leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, +il en était autrement.</p> + +<p>La première fois, la gouvernante avait été flattée +que l'ancienne élève voulût assister à la leçon de la +nouvelle, et elle avait donné à cette leçon une importance +considérable—elle avait pionné. Mais à la seconde +elle avait été surprise. A la troisième, son esprit +curieux avait travaillé la question des pourquoi +et des parce que, et Ghislaine, qui la connaissait bien, +avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer aux +investigations de cette curiosité qui enregistrait les +remarques les plus insignifiantes avec une implacable +mémoire.</p> + +<p>D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites +les jours où le comte allait à Paris sans elle, il en +résultait que celui qui le premier aurait pu s'en +étonner et s'en plaindre devait les ignorer.</p> + +<p>Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre +plus tôt qu'elle ne l'attendait, et ne la trouvant pas +au château, en amoureux pressé et non en mari +jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre +au plus vite. Sans mauvaise intention et simplement +parce que c'était la vérité, le domestique qu'il interrogeait +avait répondu que madame la comtesse était +sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde +principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, +Dagomer avait aussi souvent parlé de ces visites: +«C'est ce que madame la comtesse m'a dit hier en +venant voir la petite.»</p> + +<p>«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne +pensât qu'à cela; et comme le comte avait des raisons +pour se l'expliquer, il ne s'en étonnait point, +pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit rien, +ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.</p> + +<p>Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait +pas le premier, et un jour enfin il s'était décidé:</p> + +<p>—Vous venez de chez Dagomer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment va Claude?</p> + +<p>—Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille +moins.</p> + +<p>—Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de +couvent.</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Pourquoi l'y mettre?</p> + +<p>—C'est la volonté du conseil de famille.</p> + +<p>—Êtes-vous pressée de rentrer?</p> + +<p>—Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise +de cette question, qui semblait être le prélude d'une +explication.</p> + +<p>—Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons +par le plus long; le temps est doux.</p> + +<p>En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil +qui s'abaissait emplissait les sous-bois de longues +nappes de lumière dorée; déjà une fraîcheur +montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la +chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules +troublaient le silence du parc.</p> + +<p>Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine +se demandant, le coeur serré, quelle allait être cette +explication qui, assurément porterait sur Claude, s'efforçant +de ne trahir son émotion ni par un mot qui +lui échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa +main qu'elle avait posée sur le bras de son mari.</p> + +<p>—Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.</p> + +<p>Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les +choses banales de la vie ordinaire, leur habitude +était d'employer le «vous»; au contraire, pour les +choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, ils +se tutoyaient.</p> + +<p>—Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.</p> + +<p>—J'entends d'une affection plus vive que celle que +tu laisses paraître, plus profonde.</p> + +<p>Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de +peur de rencontrer son regard et les tenant fixés sur +sa main qu'elle sentait frémir.</p> + +<p>Cependant il fallait répondre:</p> + +<p>—Il est vrai, dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en +cacher? Tu ne diras point que tu ne t'en caches +pas?</p> + +<p>Elle ne répondit pas, incapable de trouver un +mot.</p> + +<p>—Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion +dont tu n'es pas maîtresse toutes les fois qu'il s'agit +de cette enfant, qui m'a donné l'éveil. Je me suis demandé +ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.</p> + +<p>Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait +défaillir.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps +que tu ne penses, au sujet de cette petite; mais +j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon observation +ne me conduisait qu'à des contradictions; +c'est le testament de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant +les yeux, m'a mis dans la voie.</p> + +<p>C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; +les paroles étaient terribles, le ton était +affectueux et tendre comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer +avec toi tout de suite franchement, cela eût +tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, retenu par un +sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore +envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus +longtemps ainsi.</p> + +<p>Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter +dans les bras de son mari, lui avouer la vérité? Elle +s'arrêta un moment, les jambes cassées par l'angoisse.</p> + +<p>Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans +l'allée où, sur la mousse veloutée, elle traînait les +pieds sans avoir la force de les lever.</p> + +<p>—Certainement la venue d'un enfant naturel dans +une famille est grave, mais....</p> + +<p>Elle trébucha.</p> + +<p>—Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes +pas à tes pieds; vois comme cette petite te +tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta tendresse pour +elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. +Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul +fait de l'institution de Claude comme légataire universelle, +M. de Chambrais l'avait reconnue pour sa +fille.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher +les sentiments affectueux qu'elle t'inspire.</p> + +<p>Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement +s'échappa de ses lèvres contractées.</p> + +<p>—Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi +là-dessus, le jour même de l'ouverture du testament; +si je ne l'ai point fait, c'est, je le répète, par un sentiment +de respect pour la mémoire de ton oncle; +mais aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, +n'est plus de mise, et ce n'est pas porter atteinte à +cette mémoire que d'accepter une parenté connue de +tout le monde... à un certain point de vue c'est le +contraire plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?</p> + +<p>—Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.</p> + +<p>—Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu +l'ouverture du testament pour t'attacher à l'enfant, +il est certain que la parenté n'a pas été tout d'abord +la cause exclusivement déterminante de ton affection; +si tu as été à elle inconsciemment pour ainsi +dire, ça été parce que nous n'avons pas d'enfants; ton +affection a été celle d'une maternité qui n'a pas d'aliment. +Est-ce vrai?</p> + +<p>—Peut-être; je ne sais.</p> + +<p>—Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est +constamment tendu sur un même objet, il y ramène +tout; il est donc tout naturel que tu te sois prise de +tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, +avant même de soupçonner que c'était à la fille +de ton oncle que tu t'attachais, à ta cousine; mais +maintenant que tu le sais, la situation change.</p> + +<p>Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la +plaça en face de lui, de manière à plonger dans ses +yeux:</p> + +<p>—Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une +voix vibrante de passion, toi qui depuis dix ans m'as +fait l'homme le plus heureux, toi que j'adore, que je +vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, +toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes +joies dans le passé, tu n'admettras jamais la pensée, +n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse se cacher +un reproche détourné, ou même une plainte. Si le +chagrin de notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne +crois pas que je t'en rende responsable; c'est un malheur +dont tu souffres, comme j'en souffre moi-même, +et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu +es femme. N'est-il pas possible de rendre cette souffrance +moins dure pour toi, ou tout au moins d'en +tromper l'impatience?</p> + +<p>Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle +ne comprenait pas.</p> + +<p>—Tu ne vois pas comment?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—En prenant Claude.</p> + +<p>Elle poussa un cri.</p> + +<p>—N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite +est ta cousine et par la mort de son père tu te +trouves sa seule parente, sa mère en quelque sorte. +Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la +mort de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, +mais poussée par une force à laquelle tu voulais en +vain résister, tu as été cette mère pour elle. En réalité, +ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si +tu faisais mal et te le reprochais; mais enfin il en a +été ainsi: une vraie mère n'aurait pas été meilleure, +plus affectueuse, plus prévenante, plus dévouée que +tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en +eussent d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée +m'est venue que tu sois cette mère, franchement; +pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec nous.</p> + +<p>—Tu veux!</p> + +<p>—Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers +temps, je l'ai étudiée: elle est intelligente, affectueuse, +et je crois que pour être heureuse il ne lui +manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons +la faire heureuse.</p> + +<p>Le saisissement avait été si profond que Ghislaine +resta quelque temps sans trouver un mot: sa fille lui +était rendue; aux yeux de tous, elle devenait sa fille; +elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, +les caresses les plus tendres lui étaient permises; +plus de sourdine à la voix, plus de voile sur les yeux. +Elle pouvait l'élever, la former. Quelle joie pour elle; +pour la pauvre abandonnée quel bonheur!</p> + +<p>Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou +de son mari, et toute palpitante elle le serra dans +une vive étreinte:</p> + +<p>—Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le +tien!</p> + +<p>Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit +un long baiser.</p> + +<p>Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas +que mère, elle était femme aussi; ce n'était pas seulement +à sa fille qu'elle devait penser, c'était encore +et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait et +qu'elle aimait.</p> + +<p>Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, +sous leur toit; pouvait-elle lui laisser prendre place +dans leur coeur sans tout avouer? Était-ce loyal?</p> + +<p>Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude +de ne pas briser le bonheur de ce mari?</p> + +<p>Son angoisse l'étouffait.</p> + +<p>Cependant il fallait répondre:</p> + +<p>—Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Personne ne doit être entre nous; notre enfant +à nous, si nous en avons un, oui; un autre, jamais.</p> + +<p>—Je croyais aller au-devant de ton désir.</p> + +<p>—Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément +touchée; mais c'est à moi d'être sage +pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la surveillerai +de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: +toi, tu ne dois pas être son père.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois +rencontré Soupert, ou plus justement, traversant en +voiture Palaiseau et les villages environnants, elle +l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, +attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils +n'avaient échangé une parole.</p> + +<p>Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il +saluait avec ses grandes manières d'autrefois, Ghislaine +s'inclinait et c'était tout.</p> + +<p>Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde +n'avait jamais fait arrêter sa voiture quand elle l'avait +rencontré seul sur la route, et dans son salut se +montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à distance +s'il avait eu la pensée de s'imposer.</p> + +<p>Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il +se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment +de gêne et même de honte qu'il inspirait à son +ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse +à cette question, il n'en gardait pas moins un bon +souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours +avec plaisir.</p> + +<p>—Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, +quand elle était princesse de Chambrais, et +vraiment elle était douée pour la musique. Quand +ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer +par un garçon qui était bien l'original le plus curieux +que j'aie jamais connu.</p> + +<p>Et quand il se trouvait avec des gens en état de +s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait +avec force détails sur le portrait du grand +seigneur russe:</p> + +<p>—Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste +de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu +de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique +où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, +personne n'a entendu parler de lui.</p> + +<p>Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. +Quel contraste réconfortant (pour lui) entre +son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait +atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de +l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant +une journée de travail que devant une bonne +bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait +avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire +tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà +où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, +n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait +voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de +tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus +parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une +caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque +fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide, +il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne +occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette +philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci +n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort; +c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais +regretté personne, donnait parfois un souvenir +attristé à ce garçon.</p> + +<p>—Pauvre Nicétas!</p> + +<p>Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à +manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant, +tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait +derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre +ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, +une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. +C'était celle d'un homme de grande taille au visage +brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la +physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé +et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de +coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu, +chapeau-melon.</p> + +<p>—Bonsoir, maëstro.</p> + +<p>Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, +où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas +boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il +avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon +de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un +qu'il ne connaissait pas, le fâcha:</p> + +<p>—Bonsoir, dit-il sèchement.</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas?</p> + +<p>—Je vous connais donc?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Alors pardonnez-moi.</p> + +<p>Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert +vint à la fenêtre.</p> + +<p>Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne +connaissance en évoquant ses souvenirs: ce grand +corps fatigué et cette physionomie dure ne lui +disaient rien.</p> + +<p>—Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>De nouveau il l'examina.</p> + +<p>—Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières +changent, la voix est plus fidèle.</p> + +<p>—Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous +n'auriez pas chance de trouver.</p> + +<p>—Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les +oreilles valaient mieux que les yeux.</p> + +<p>—Il faut le croire.</p> + +<p>—Le bambino!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Tu n'es donc pas mort?</p> + +<p>—Vous voyez.</p> + +<p>—Au moins tu as diablement changé.</p> + +<p>—Il paraît.</p> + +<p>—Allons, allons, enjambe la fenêtre.</p> + +<p>En même temps, il lui tendit les deux mains pour +l'aider.</p> + +<p>—Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, +mon cher garçon, et de te serrer la main, car tu n'es +pas une ombre.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Prends une chaise, tu vas boire un grog.</p> + +<p>Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas +lui arrêta la main:</p> + +<p>—Pas d'eau, je vous prie.</p> + +<p>Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, +il l'examina de nouveau:</p> + +<p>—Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en +mettant ses deux coudes sur la table. A une certaine +soirée qui remonte loin, une douzaine d'années au +moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à +cette fenêtre; il était plus tard seulement, mais la +saison était la même, le temps beau et chaud, +comme il l'est; tu avais marché dans la nuit puisque +tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais +te décider à boire ton grog. T'en souviens-tu?</p> + +<p>—Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me +montrant votre verre: «Voilà le vrai ami, tandis que +l'amour, les femmes, la gloire, illusion et folie!»</p> + +<p>—Et la vie t'a montré que j'avais raison?</p> + +<p>—Que trop.</p> + +<p>—Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre +bambino, depuis que tu es quitté la France?</p> + +<p>—Pas précisément, mais vous savez que je n'ai +pas été voué au rose à ma naissance.</p> + +<p>Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie +et le vida d'un trait.</p> + +<p>—Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?</p> + +<p>—Quelques jours.</p> + +<p>—C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de +suite.</p> + +<p>—Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce +pays auprès de qui j'aie trouvé de la sympathie, le +seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien attendre +en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce +rapport, ma première pensée a été pour vous.</p> + +<p>Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins +flatté de ce souvenir.</p> + +<p>—Et le violon? demanda-t-il:</p> + +<p>—Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.</p> + +<p>—Avec ton talent!</p> + +<p>—Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et +une duperie. On croit au talent à quinze ans, à +celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui +qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce +qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce +monde c'était duperie de travailler soi-même au +lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon +violon tout simplement à un plus naïf que moi.</p> + +<p>—Les journaux parlaient de tes succès là-bas.</p> + +<p>—Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne +me rapportaient: l'affaire était mauvaise.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai +travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme +que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture +et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration +pour les Chinois vivants et de réexportation pour les +Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou. +En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu +que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau +mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur +de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens, +des musiciens à diriger, je leur ai fait +payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai +été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, +maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada; +et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez +pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de +poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais +le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain +pour la lutte.</p> + +<p>—Et que veux-tu faire?</p> + +<p>—Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins +de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant +d'un tas de préjugés gênants.</p> + +<p>—Et le levier?</p> + +<p>—Il est là.</p> + +<p>Disant cela, il se frappa le front.</p> + +<p>—Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert +en mettant la main sur sa poche.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est +pas.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>—Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin +Soupert, mais tu sais que la fortune et moi nous +sommes brouillés depuis pas mal de temps. Pourtant, +le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, +viens la chercher; s'il y en a une à la maison, elle +sera pour toi.</p> + +<p>Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une +boîte en bois blanc dans laquelle sonnèrent trois ou +quatre pièces de cinq francs; depuis quelques mois +il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, +et c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui +lui en tenait lieu.</p> + +<p>—Partageons, dit-il.</p> + +<p>Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou +quatre pièces de monnaie: Nicétas prit douze +francs.</p> + +<p>—Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.</p> + +<p>—Quand tu voudras, quand tu pourras.</p> + +<p>Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur +ce sujet.</p> + +<p>—Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée +dont nous évoquions le souvenir tout à l'heure, nous +avons discuté la question de savoir si tu avais bien +ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de +Chambrais à t'épouser!</p> + +<p>—Mal, aussi bêtement que possible.</p> + +<p>—Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet +effet alors: tu lui avais fait une déclaration un peu +brutale! n'est ce pas, et elle t'avait flanqué à la +porte?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte +d'Unières; ils s'adorent.</p> + +<p>—J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, +précisément, il y a dix ans, où je rédigeais un journal +français à Baton-Rouge. Qu'est-ce que c'est que ce +comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que +ce soit un imbécile? C'est, au contraire, un homme +fort intelligent, un des meilleurs orateurs de la +Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, +bon, généreux, digne de sa femme.</p> + +<p>—Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il +me semble; la générosité des riches me fait rire.</p> + +<p>—Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.</p> + +<p>—Il a fait de mauvaises spéculations?</p> + +<p>—M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de +Chambrais, tu sais, l'oncle de la princesse, ce vieux +beau et aimable, est mort, et il a laissé toute sa fortune +à un enfant naturel, une petite fille dont la naissance +est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. +Ce qu'il y a de certain, c'est que du vivant de M. de +Chambrais, cette petite....</p> + +<p>—Quel âge a-t-elle?</p> + +<p>—Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je +te disais que du vivant de M. de Chambrais elle était +élevée chez un garde du château; et depuis la mort +du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. +Par là, tu peux voir que les d'Unières sont bien les +braves gens dont je parlais, puisqu'ils n'en veulent +point à cette petite qui leur enlève une belle fortune.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle +Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le +plus bel ornement de la salle à manger de Soupert, +car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années +de plus ou de moins n'avaient pas d'importance +pour elle; cette nuit-là, elle servit encore de lit à +Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner, +descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner +à Paris.</p> + +<p>Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot +de Parisiens débarquant en habits de fête, qui lui +rappela que c'était dimanche. Qu'irait-il faire à Paris, +ou rien de particulier ne l'appelait d'ailleurs, quand +tout le monde venait à la campagne: errer par les +rues désertes dans ce costume de besoigneux n'était +pas pour lui plaire; pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il +pas une partie de campagne? Les douze francs de +Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés +aux quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été +rejoindre; après une promenade de quelques heures +il pourrait se payer un dîner champêtre et le soir reprendre +le train pour Paris.</p> + +<p>Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là +qu'ailleurs et même mieux, il aurait plaisir à revoir +ces bois où tant de fois il s'était promené en rêvant à +Ghislaine.</p> + +<p>Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient +sous une légère brise, il se mit en route d'un +pas nonchalant: rien ne le pressait.</p> + +<p>C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, +passionnément aimée; depuis douze ans, il +avait connu bien des femmes, mais aucune n'avait +ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait +retrouvé cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait +été son beau temps dans sa vie tourmentée, le seul +qui lut eût laissé des souvenirs heureux, auxquels il +eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé +l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans +le présent.</p> + +<p>Quel fou, quel naïf il avait été!</p> + +<p>Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi +ne l'avait-elle pas aimé! Comme tout changeait; +Mais elle l'avait repoussé, et voilà où il en était arrivé. +Découragé, il avait abandonné le métier qu'il avait +aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, +au hasard, misérable jouet de sa destinée, solitaire, +sans soutien, sans but, sans autre ambition que de ne +pas crever de faim le lendemain.</p> + +<p>La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile +qu'il lui fallait, ce d'Unières.</p> + +<p>Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant +de voir cet imbécile et de lui rire au nez.</p> + +<p>—Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et +avant toi, encore. Demande lui si elle s'en souvient; +elle m'a chassé et pourtant je suis toujours entre elle +et toi.</p> + +<p>Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un +enfant; voilà qui eût été vraiment drôle.</p> + +<p>Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à +coup, et se frappa le front.</p> + +<p>Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il +pas bizarre qu'après son aventure elle eût +voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se sauve pas +quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant +des mois.</p> + +<p>L'intéressant serait de savoir combien de temps +avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.</p> + +<p>Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de +Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit, +mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus +raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire +qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer +et pour échapper à ses poursuites. Et pour se +distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise +humeur, son chagrin, il avait accepté de partir +pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. +Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, +mais ce que Soupert lui avait raconté devait le +faire réfléchir.</p> + +<p>Quelle était cette petite fille, que le comte aurait +eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le +comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en +fâchât?</p> + +<p>Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant +l'âge de cette entant: onze ans, douze ans, +disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu +un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.</p> + +<p>N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou +tout au moins curieuse?</p> + +<p>—Hé, hé!</p> + +<p>Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche +lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où +se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert; +en cette journée du dimanche les champs +étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans +ses réflexions.</p> + +<p>Était il possible que M. de Chambrais eût organisé +cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après +la démarche du comte et ses menaces, la question n'était +pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver +l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une +situation embarrassante, rien de plus simple que de +prendre l'enfant à son compte.</p> + +<p>Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, +c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en +France et installé justement au château: si Ghislaine +était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près +d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas +instituer son légataire un enfant qui, pour tous +deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans +le présent et une menace de honte pour l'avenir.</p> + +<p>La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait +au premier abord, et pour la résoudre il fallait +autre chose que des suppositions plus ou moins +romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le +comte pouvait tout aussi bien être le père.</p> + +<p>Avant de rien décider, le mieux était donc de +voir et de se renseigner, c'est-à-dire de faire une enquête +à Chambrais même.</p> + +<p>Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant +en quittant Palaiseau se fit plus nerveux; +maintenant il avait un but.</p> + +<p>Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en +était le père, lui; et c'était une situation que celle de +père d'une héritière pour un homme qui n'avait pas +vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait été +bien avisé de revenir en France, et comme il le disait +à Soupert, Paris était un bon terrain pour la lutte.</p> + +<p>Comme il approchait de Chambrais il entendit une +sonnerie de cloches: sans doute, c'étaient les vêpres. Au +temps où il était le professeur de Ghislaine, elle ne manquait +aucun office; en épousant un des chefs du parti +catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques +religieuses, il y avait donc chance de la trouver à +l'église; si en ce moment elle habitait Chambrais.</p> + +<p>Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: +de loin on entendait les ronflements de l'ophicléide +et les notes claires des voix enfantines. Bâtie +au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres +meulières, comme dans la plupart des villages environnants, +l'église de Chambrais est des plus simple, +au moins à l'extérieur, ce genre de matériaux ne +comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la +piété des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, +de sculptures, de tableaux, de statues qui lui donnent +un caractère particulier qu'accentue encore la +chapelle funéraire de la famille, prise dans le collatéral +de gauche et fermée par une magnifique grille +en fer forgé du quinzième siècle, achetée en Flandre +et offerte par le père de Ghislaine.</p> + +<p>Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après +l'avoir longtemps et minutieusement cherchée dans +l'église, Nicétas aperçut madame d'Unières, ayant +près d'elle un homme de tournure élégante qui ne +pouvait être que son mari.</p> + +<p>Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura +quelques mots qui le firent regarder curieusement +par les deux ou trois paysannes qui les entendirent:</p> + +<p>—Dommage.</p> + +<p>Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration +la retrouvant telle qu'il l'avait aimée; il semblait +que l'âge pour elle n'eût pas marché, et qu'elle +fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit +ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur +profonde, et sa bonne grâce, sa simplicité +de tenue étaient toujours les mêmes.</p> + +<p>Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; +qu'après douze ans d'absence personne ne voulait le +reconnaître!</p> + +<p>Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était +pas arrêté, il devait être prudent; il gagna doucement +la porte et il se promena sur le parvis en attendant +la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on +commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de +façon à ce qu'elle dût passer devant lui.</p> + +<p>En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son +mari, s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait +près d'elle, tout en répondant d'une inclinaison +de tête et d'un sourire affable aux saluts qu'on lui +adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée +dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le +vit point, ou tout au moins qu'elle ne le remarqua +pas.</p> + +<p>Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières +qui, en apercevant cet inconnu, tourna la tête vers +lui; quand leurs yeux se croisèrent, Nicétas eut un +mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le +mot qu'il avait déjà dit plusieurs fois.</p> + +<p>—Imbécile.</p> + +<p>Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les +manières, cet imbécile n'était pas le premier venu.</p> + +<p>Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître +dans la rue qui conduit au château.</p> + +<p>Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, +sa fille avait-elle passé devant lui, mais parmi les +fillettes qu'il avait vues, comment l'eût-il devinée? +C'était son enquête qui devait la lui faire +connaître.</p> + +<p>Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer +en interrogeant tout simplement et tout franchement +les gens qu'il rencontrerait, ce qui, avec des +paysans, serait le meilleur moyen de ne rien apprendre, +en même temps que ce serait le meilleur aussi de +se trahir.</p> + +<p>—De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette +petite fille? Qui était-il? Que voulait-il?</p> + +<p>Ces manières primitives n'étaient point de son âge; +l'épreuve qu'il avait faite de la vie lui en avait appris +d'autres moins naïves et plus sûres.</p> + +<p>Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant +chaud, il entrait quelquefois pour se rafraîchir dans +un cabaret situé à une petite distance du château et +portant précisément pour enseigne: «Au Château»; +il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce +serait bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager +la conversation avec un paysan ou un domestique.</p> + +<p>A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement +les valets d'écurie, les garçons jardiniers +qui, n'étant point nourris au château, prenaient là +leurs repas; il devait en être toujours ainsi.</p> + +<p>De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret +était toujours plein; il aurait vraiment peu de chance, +ou il serait bien maladroit s'il ne trouvait pas un bavard +qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, il +faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; +mais il avait toute la journée, toute la soirée à lui.</p> + +<p>Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise +des tables on remuait, en les tapant, des dominos, +tandis que sur d'autres on abattait des cartes grasses. +A coté des paysans aux mains calleuses et encroûtées, +au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques +du château, valets d'écurie, valets de pied, +aides de cuisine, qu'on reconnaissait tout de suite à +leur menton bleu et à leurs belles manières.</p> + +<p>Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent +d'écouter; et sans en avoir l'air, tout en buvant +à petits coups son absinthe, il se mit à étudier les +gens du château qui l'entouraient, cherchant celui +qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait +questionner utilement.</p> + +<p>Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, +mais bientôt on avait paru ne plus faire +attention à lui, ce qui lui permit de se livrer à son +examen.</p> + +<p>Allant de table en table, il fut surpris de voir que +parmi ces domestiques qui pour l'honneur de leur +maison devaient être tous plus décoratifs les uns que +les autres, il y en avait un qui était borgne, un autre +boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que +c'était une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, +et il conclut que le d'Unières était un avare qui +ne dédaignait aucune économie, même celles qui conduisent +au ridicule, car sûrement il ne payait pas +ces pauvres diables aussi cher que de beaux gars +dont on achète la prestance autant que les services.</p> + +<p>En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant +ce choix à l'économie. Chez le comte d'Unières, +les pauvres diables étaient payés aussi bien +que partout, seulement ils n'étaient point repoussés +pour leur infirmité comme ils le sont généralement, +et s'il n'y avait pas de maison où cochers, valets de +pied, maîtres d'hôtel fussent plus décoratifs, par +contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers +étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la +maladie les avait faits.</p> + +<p>Pour les jardiniers spécialement, le spectacle +qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient +devant la loge du concierge pour recevoir les ordres +du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres +reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection +de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue, +de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants +voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, +sous le regard des statues aux poses théâtrales +du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt +qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept +ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône, +ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.</p> + +<p>Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant +ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur +sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des +armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, +et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de +cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres +diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins +éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout +bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé +de la main.</p> + +<p>—Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.</p> + +<p>—Bonjour, la compagnie.</p> + +<p>Il regarda autour de lui, mais toutes les tables +étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il +restait deux tabourets.</p> + +<p>Dagomer porta la main à sa casquette:</p> + +<p>—Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son +épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil +entre ses jambes.</p> + +<p>—Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des +domestiques.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan +d'un air finaud.</p> + +<p>—Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.</p> + +<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, à +l'air ouvert et bon enfant, mais rude en même temps +et surtout résolu.</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un +jeune groom, que malgré votre main coupée vous ne +manquez pas un lapin?</p> + +<p>—Généralement celui qui déboule est boulé, mais +dire que je n'en ai jamais manqué, ce qui s'appelle +un seul, ça ne serai pas vrai.</p> + +<p>—Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous +êtes fait arranger comme ça, dit un paysan à l'air +grincheux et qui avait probablement des raisons +personnelles pour en vouloir au garde.</p> + +<p>—Quand on se met trois sur un homme seul qui +ne doit pas tirer le premier, ça n'est pas étonnant, +mais malgré ma main gauche cassée, j'en ai tout de +même démoli un de la main droite; c'est dommage +que celui-là ne soit plus de ce monde, il vous dirait si +le coup était bon.</p> + +<p>Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement +à sucrer le café qu'on venait de lui servir; c'était le +dimanche seulement qu'il entrait au cabaret, et ce +jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il s'offrait +une tasse de café.</p> + +<p>—C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda +Nicétas.</p> + +<p>—Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. +Vous connaissez Crèvecoeur?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.</p> + +<p>Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le +casa dans sa mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être +était-ce là que l'enfant avait vécu avant de venir +à Chambrais!</p> + +<p>Cependant Dagomer battait son café à petits coups +de cuillère, et le dégustait béatement sans plus faire +attention à Nicétas que s'il avait eu en face de lui une +figure de cire.</p> + +<p>Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des +paroles sans suite qui, pour Nicétas, n'avaient pas +d'intérêt: de temps en temps un mot sur les biens de +la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie +sur les femmes de service du château, et c'était tout.</p> + +<p>Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans +doute, ces domestiques n'allaient pas rester là jusqu'au +soir.</p> + +<p>—Puisque le hasard nous place à la même table, +dit-il en s'adressant à Dagomer avec son sourire le +plus engageant, voulez-vous me permettre de vous +adresser une question?</p> + +<p>—A votre service.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment il est impossible de visiter +le château?</p> + +<p>—Pour sûr.</p> + +<p>—C'est le mardi seulement que les visiteurs sont +admis?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à +mardi.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer +se ravisa; et appelant:</p> + +<p>—Monsieur Auguste.</p> + +<p>Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire +protecteur:</p> + +<p>—Monsieur Dagomer.</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,—il +désigna Nicétas,—voudrait visiter le château et il +demande s'il faudra qu'il reste jusqu'à mardi.</p> + +<p>M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et +celui-ci voyant l'effet que produisait son costume +sur ce personnage important, habitué à juger les +gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet +effet par quelques paroles habiles:</p> + +<p>—Je suis chargé par un journal américain dont je +suis correspondant, dit-il, de lui envoyer la description +du château de Chambrais, et je serais très gêné +de différer ma visite jusqu'à mardi.</p> + +<p>—Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, +évidemment parce qu'il admettait qu'un +journaliste américain pouvait être négligé dans sa +tenue.</p> + +<p>—Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque +chose? demanda Nicétas.</p> + +<p>—Avec plaisir.</p> + +<p>Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le +le cabaretier. M. Auguste désirait un apéritif, Dagomer +un «autre café»; quand ils furent servis, +l'entretien reprit:</p> + +<p>—Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, +mais si M. le comte ne va pas demain à la +Chambre et si madame la comtesse ne l'accompagne +pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au +contraire, je vous ferai visiter le château: venez à une +heure, j'aurai fini de déjeuner.</p> + +<p>Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements +sur le château, sur le nombre des domestiques, +des chevaux, des chiens, sur l'étendue du +parc, puis il passa aux maîtres.</p> + +<p>—Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a +épousé la princesse de Chambrais?</p> + +<p>—Dix ans.</p> + +<p>—Combien d'enfants?</p> + +<p>Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet +pour prendre des notes.</p> + +<p>—Ils n'ont pas d'enfants.</p> + +<p>—Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.</p> + +<p>—Ils n'en ont jamais eu.</p> + +<p>—S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? +Est-ce qu'il n'y a pas un oncle?</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>—Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa +nièce, c'est sa nièce qui a hérité de lui?</p> + +<p>—Pas précisément.</p> + +<p>—Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, +on est très curieux de ces détails, et rien de ce +qui touche le comte d'Unières, le grand orateur, n'est +indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le +comte de Chambrais.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors l'oncle avait des enfants?</p> + +<p>—Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour +laquelle il avait de l'affection.</p> + +<p>—Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune +fille comme vous dites.</p> + +<p>—Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.</p> + +<p>—Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, +interrompit Dagomer, en donnant un coup de coude +à M. Auguste.</p> + +<p>Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait +au château, et le garde, le fusil à l'épaule, le suivit.</p> + +<p>Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer +d'autres interrogations; alors, ne voulant pas se +compromettre, il attendit, puisqu'il restait à Chambrais +jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait +faire causer l'aubergiste.</p> + +<p>Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les +rues du village et devant le château. Puis il dîna longuement +à côté des palefreniers, dont les conversations, +qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui +apprirent rien d'intéressant: la qualité des voitures +du comte, les mérites de ses chevaux lui étant tout +à fait indifférents.</p> + +<p>Ce fut seulement au moment du coucher qu'il +put échanger quelques paroles avec l'aubergiste, jusqu'à +ce moment trop occupé pour bavarder.</p> + +<p>—C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée +M. Auguste.</p> + +<p>—Quelle histoire?</p> + +<p>—Celle de l'enfant du comte de Chambrais.</p> + +<p>—La petite Claude?</p> + +<p>—Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il +que madame d'Unières ne soit pas fâchée d'être privée +d'un héritage sur lequel elle devait compter?</p> + +<p>—Oh! vous savez, quand madame la comtesse se +fâchera pour des affaires d'argent, le monde sera +changé.</p> + +<p>—Il est vrai que si cette enfant est la fille du +comte...</p> + +<p>—Comment si c'est sa fille!</p> + +<p>—Reconnue?</p> + +<p>—Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de +naissance.</p> + +<p>—Mais on a toujours un acte de naissance.</p> + +<p>—Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de +la succession puisqu'il a fallu un acte de notoriété et +que MM. Vaubourdin et Meunier ont été témoins.</p> + +<p>—Et à combien se monte cette fortune? demanda +Nicétas qui n'eut pas la patience de filer cette question.</p> + +<p>—Soixante mille francs de rente.</p> + +<p>Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là +était encore assez beau pour l'empêcher de dormir +quand il fut au lit.</p> + +<p>—Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais +avait-il mangé la plus grosse part de son héritage? +Comment? Avec qui?</p> + +<p>Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse +quand une autre plus urgente et plus brûlante,—celle +de l'acte de naissance, s'imposait à son attention.</p> + +<p>Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, +c'est qu'elle n'était pas née en France, ou qu'on +avait caché l'accouchement de la mère.</p> + +<p>Et alors il était non moins évident que cette mère +était Ghislaine, emmenée par son oncle dans quelque +pays perdu, où elle avait passé le temps de sa grossesse +et où elle était accouchée.</p> + +<p>C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément +il avait cédé à une bonne inspiration en venant +à Chambrais.</p> + +<p>—Soixante mille francs de rente!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer +lorsqu'il avait essayé de parler de Claude, il voulut +risquer une tentative auprès de celui-ci, et le lendemain +dans la matinée il se dirigea vers le pavillon +du garde qu'il connaissait bien pour être plus d'une +fois, au temps de ses leçons, sorti par cette porte.</p> + +<p>D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui +était sa fille. A qui ressemblait-elle? Quel effet lui +produirait-elle? Il allait donc faire l'expérience de la +voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï son père, +ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait +intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se +présentait; au milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il +la sienne?</p> + +<p>Son intention n'était pas d'entrer simplement chez +le garde et de commencer un interrogatoire en règle, +car ce serait, semblait-il, le plus sûr moyen pour se +faire mettre à la porte: il procéderait avec moins de +naïveté.</p> + +<p>En sortant du village, il avait pris le chemin qui, +par les champs, longe les murs du parc, et en dix +minutes il était arrivé en vue du pavillon que les +grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.</p> + +<p>Par les bavardages du cabaretier il savait que la +famille de Dagomer se composait de trois garçons et +de quatre filles, sans compter Claude, ce qui faisait +huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au +milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et +comme il avait appris aussi que Claude travaillait +dans l'après-midi chez lady Cappadoce, il était à peu +près certain de la trouver chez le garde ou aux alentours.</p> + +<p>Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut +personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais +comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes, +les habitants sûrement n'étaient pas loin: +sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient +au soleil; dans le chemin, des poules allaient +de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.</p> + +<p>Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher +de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant +son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être +en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant +enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa +présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps +que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il +voudrait: il verrait venir.</p> + +<p>Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui +sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait +sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle +étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six +et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment +madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas +faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent +dans le bâtiment.</p> + +<p>Il avait tout le temps d'attendre en continuant son +croquis avec une prudente lenteur. Comme il tenait +ses yeux fixés sur le pavillon, il entendit un bruit de +pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il vit +venir une grande fillette portant une botte d'herbe +sur la tête: elle était vêtue d'une robe d'indienne +toute mouillée par le bas, et chaussée de sabots; bien +qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point qu'une +fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la +comtesse d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.</p> + +<p>Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à +terre, et s'arrêtant, elle le regarda: alors il la salua +gracieusement, se disant que, s'ils engageaient une +conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque +chose.</p> + +<p>—Bonjour, mademoiselle.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur.</p> + +<p>Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua +qu'elle ne ressemblait en rien aux petites Dagomer +qu'il avait vues quelques minutes auparavant, ni à +leur mère.</p> + +<p>Elles étaient blondasses, elle était brune; elles +étaient épaisses, elle était svelte; mais ce qui le +frappa surtout en elle, ce furent ses yeux profonds et +ses cheveux noirs ondulés,—les cheveux de Ghislaine.</p> + +<p>Allons, décidément, la voix du sang était muette +en lui: à la vue de cette fillette dont il était le père, +son coeur n'avait pas du tout bondi.</p> + +<p>Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.</p> + +<p>—Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?</p> + +<p>—Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.</p> + +<p>Il était fixé.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait +trompé, vous êtes mademoiselle Claude.</p> + +<p>—Vous me connaissez?</p> + +<p>—J'ai entendu parler de vous.</p> + +<p>Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise +mine eût entendu parler d'elle, cependant elle +eut la coquetterie de vouloir expliquer ce costume:</p> + +<p>—C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes +lapins, dit-elle; pour aller arracher des coquelicots +dans les blés je n'allais pas m'habiller.</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>Elle se pencha au-dessus du carnet:</p> + +<p>—C'est notre maison que vous faites là?</p> + +<p>—Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!</p> + +<p>—Oui et non.</p> + +<p>—Vous dessinez?</p> + +<p>—Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.</p> + +<p>—Vous allez au couvent l'année prochaine?</p> + +<p>—J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas +voulu me garder parce que j'étais malade; il est venu +un médecin de Paris qui a dit que je devais vivre en +paysanne.</p> + +<p>—Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?</p> + +<p>—Elle est bonne pour tout le monde.</p> + +<p>—Je veux dire elle vous aime?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Elle s'occupe de vous?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Vous la voyez souvent?</p> + +<p>—Tous les jours quand elle est à Chambrais.</p> + +<p>—Vous allez au château?</p> + +<p>—Non, c'est elle qui vient.</p> + +<p>Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant +personne, il risqua une question plus décisive:</p> + +<p>—Elle est votre parente, n'est-ce pas?</p> + +<p>Claude fixa sur lui ses yeux profonds:</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?</p> + +<p>—Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, +d'être de la famille de la comtesse d'Unières.</p> + +<p>Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette +de cet âge, mais qui, dans sa pensée, avait pour +but certainement de couper court à ces questions:</p> + +<p>—Je n'ai pas de parents.</p> + +<p>—Qui vous a dit cela?</p> + +<p>—Je le sais bien.</p> + +<p>—Si vous vous trompiez?</p> + +<p>—On me l'a dit.</p> + +<p>—Si l'on vous avait trompée?</p> + +<p>Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui +contractait son visage:</p> + +<p>—Vous connaissez mes parents?</p> + +<p>—Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui +vous aimerait, près de qui vous pourriez vivre?</p> + +<p>—Et une mère?</p> + +<p>—Une mère aussi.</p> + +<p>—Qui m'embrasserait?</p> + +<p>—Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.</p> + +<p>—Où sont mes parents?</p> + +<p>Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui +criait son trouble.</p> + +<p>—Je ne peux vous le dire... en ce moment.</p> + +<p>—Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Un ami, le meilleur ami de celui que je crois +votre père.</p> + +<p>—Vous croyez! Vous ne savez donc pas?</p> + +<p>—Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la +preuve que vous êtes bien l'enfant que je suppose; et +cette preuve, je ne l'ai pas encore tout à fait. Vous +savez que votre naissance est entourée de mystère?</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—En me disant tout ce que vous savez vous-même.</p> + +<p>—Je ne sais rien.</p> + +<p>—Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû +remarquer dans votre enfance, depuis que vous êtes +en âge de voir et de comprendre, des choses qui ont +dû vous frapper.</p> + +<p>—Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer +m'a dit que je n'étais pas sa fille, car je croyais +que je l'étais, moi, vous comprenez?</p> + +<p>—Elle vous a parlé de vos parents?</p> + +<p>—C'est moi qui lui en ai parlé.</p> + +<p>—Elle vous a dit?</p> + +<p>—Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et +comme je pleurais, car c'est triste de n'avoir pas de +parents, vous savez, elle m'a dit que je ne devais pas +me chagriner parce que M. le comte de Chambrais +serait un père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a +été aussi bon pour moi qu'un vrai père, le comte de +Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me +regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais +déplu, comme s'il me détestait. Mais j'étais bête de +croire ça puisqu'il m'a donné sa fortune; et quand on +donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.</p> + +<p>—Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, +madame Dagomer?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous +caressant, en vous embrassant, vous aurait donné la +pensée qu'elle pourrait être votre mère?</p> + +<p>—Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que +madame la comtesse d'Unières qui me regarde avec +tendresse, oh! si tendrement, et qui quelquefois me +caresse, m'embrasse.</p> + +<p>—Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, +madame d'Unières?</p> + +<p>—Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît +pas.</p> + +<p>—Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?</p> + +<p>—Il est aussi très bon pour moi.</p> + +<p>—Est-ce qu'il vous embrasse?</p> + +<p>—Non, mais il me parle très doucement.</p> + +<p>—Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un +autre pays que Chambrais?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez +jamais vu d'autres personnes que M. de Chambrais, +le comte et la comtesse d'Unières vous témoigner de +l'intérêt?</p> + +<p>—Non, pas d'autres.</p> + +<p>Tout cela était clair; elle ne savait que peu de +choses sur elle, cette petite, mais ce peu confirmait ce +qu'il avait pressenti: M. de Chambrais s'était fait le +père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa +fille.</p> + +<p>C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider +dans la ligne qu'il adopterait: mariée à un +homme qu'elle aimait, disait-on, elle était l'esclave +de son amour maternel.</p> + +<p>Il eût voulu la questionner encore, mais il était +dangereux de prolonger cet entretien qui n'avait que +trop duré; il ne fallait point qu'on remarquât ce +tête-à-tête.</p> + +<p>—A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse +que depuis quelques minutes, il est certain +que vous êtes une jeune fille capable de réflexion et +de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et +pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; +ce n'est point un hasard qui, vous devez bien +l'imaginer, m'a amené devant cette maison. Mais, +pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme +je l'espère, il faut que personne ne sache ce qui s'est +dit entre nous. Si nous avons été vus, vous regardiez +mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?</p> + +<p>Elle inclina la tête.</p> + +<p>—Je vais continuer mes démarches et bientôt, je +vous le promets, nous nous retrouverons. Ne vous +impatientez pas: soyez sûre que je travaille pour vous +et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez +davantage.</p> + +<p>A ce moment un chien courant parut dans le chemin.</p> + +<p>—Papa Dagomer, dit-elle.</p> + +<p>—Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, +ayez l'air de tourner autour de mon dessin.</p> + +<p>C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout +bas. En apercevant Claude auprès de celui qui l'avait +questionné la veille, il fit un geste de mécontentement.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous +permettez que je fasse le portrait de votre joli pavillon?</p> + +<p>—La rue est à tout le monde, répondit Dagomer +d'un ton bourru.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Claude:</p> + +<p>—Rentre donc à la maison; mouillée comme tu +l'es, tu vas gagner froid.</p> + +<p>Comme il allait la suivre on entendit le jacassement +d'une pie; instantanément il dépassa la bretelle +de son fusil, et sans ajuster il tira sur la pie qui passait +en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba les +ailes étendues.</p> + +<p>—Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.</p> + +<p>—Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces +bougresses-là; quand elles ont leurs petits, elles +dépeuplent tous les nids.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris +Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola: +au point où en étaient les choses, la conversation +de M. Auguste ne lui aurait probablement rien +appris.</p> + +<p>Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer +pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur, +là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait +très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir +la chance de tomber dans la bonne piste.</p> + +<p>Seulement, pour continuer ces recherches, pour +aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il +provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il +découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, +et il n'en avait pas.</p> + +<p>C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à +revenir en France, comme la bête chassée revient +épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi, +et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce +à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade +retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était +guère en meilleure situation que lui, si ce n'est +qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher +dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en +France, comme Nicétas en Amérique, il attendait +maintenant son sauvetage d'un mariage, que son +nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient +lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était +pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante, +veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait +tout. Malheureusement la concurrence était +telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires; +et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait +fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût +«petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième +étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler +le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son +adresse!</p> + +<p>—Compte sur moi quand je serai marié, avait-il +dit.</p> + +<p>Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du +baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse; +mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze +affaires en train, la date était problématique; cependant, +en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas +s'adressa:</p> + +<p>—Moi aussi j'ai une affaire.</p> + +<p>—Un mariage?</p> + +<p>—Mieux que ça: un entant.</p> + +<p>—Déjà!</p> + +<p>Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, +elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il +voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne +les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur +donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite +appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin +de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni +de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par +prudence.</p> + +<p>L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce +récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs +de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il +une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment +ne dura pas; avec soixante mille francs de +rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le +pauvre diable avait eu assez de déveine; il était +temps vraiment que la roue tournât.</p> + +<p>—Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.</p> + +<p>—Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation +de l'enfant.</p> + +<p>—Tu la veux, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—La mère a épousé un homme puissant!</p> + +<p>—Très puissant, disposant d'une influence énorme.</p> + +<p>—Riche?</p> + +<p>—Très riche.</p> + +<p>—Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état +de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses +tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour +te guider, d'une agence par exemple; j'en connais +deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, +qui je le crois, se chargeraient de +l'affaire.</p> + +<p>—Il faudrait partager avec elles, bien entendu.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—Soixante mille francs ne font déjà pas une trop +forte somme.</p> + +<p>—Encore quarante ou cinquante mille francs +valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que +tu rechignes devant les conditions trop dures que +t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi +nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que +tu te procures d'une façon quelconque les premiers +fonds pour entrer en campagne.</p> + +<p>—Il le faut, mais comment?</p> + +<p>—Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un +agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe +de successions, de mariages, et qui est très fort.</p> + +<p>—Il ne t'a pas marié.</p> + +<p>—Pour deux raisons: la première c'est que j'ai +des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage +difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est +que cette clientèle a des exigences,—comment dirai-je +bien,—mondaines, morales qui font qu'elles ne +m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose +généralement de parents qui ont une tare, Caffié +appelle ça une <i>paille</i>, des comédiennes en peine de +filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques +faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice. +Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des +conditions particulières, ils veulent pour leur fille un +gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement +à l'armée qu'on le demande: un officier fait +toujours bien et il est doué d'un prestige qui me +manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui +offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, +voilà l'homme, le veux-tu?</p> + +<p>Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là +qu'un autre, c'était déjà beaucoup d'en trouver un; +s'il montrait trop d'exigences, il saurait bien défendre +ses intérêts.</p> + +<p>Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de +Caffié qui habitait rue Sainte-Anne, dans une vieille +maison, un petit appartement enfumé où l'odeur des +moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle +des paperasses.</p> + +<p>En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan +se retira, laissant Nicétas en tête à tête avec le +vieil agent d'affaires.</p> + +<p>—C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant +sa longue taille voûtée pour toiser ce nouveau +client dont le costume et la tournure ne paraissaient +pas lui inspirer une bien vive sympathie.</p> + +<p>—Non, c'est pour un enfant naturel.</p> + +<p>—Que vous voudriez légitimer?</p> + +<p>—Que je voudrais reconnaître.</p> + +<p>—On peut toujours reconnaître un enfant naturel.</p> + +<p>Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit +pas bien en quoi ses conseils peuvent être utiles pour +un acte aussi simple.</p> + +<p>Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en +homme qui n'avait pas besoin qu'on la lui fît; ne savait-il +pas par lui même, puisque c'était son cas, qu'on +peut reconnaître et même légitimer un enfant dont +on n'est pas le père?</p> + +<p>—Voici mon histoire.</p> + +<p>—C'est le mieux.</p> + +<p>Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, +surtout en ce qui se rapportait à la fortune léguée +à l'enfant; pour que l'homme d'affaires n'eût +pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix +mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea +la réalité, elle devint la femme d'un commerçant.</p> + +<p>Cependant, par ses questions qui toutes portaient, +Caffié le força à préciser plusieurs points qu'il aurait +préféré laisser dans une obscurité protectrice.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié +quand Nicétas fut arrivé au bout de son récit.</p> + +<p>—Reconnaître ma fille.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Comment pourquoi? mais parce que je suis son +père.</p> + +<p>—Dans quel but tenez-vous à être son père?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut +que sache ce que vous voulez, et que le mieux est de +parler net; ici vous êtes à confesse; si vous ne dites +pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que +vous tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été +léguée?</p> + +<p>—A l'enfant et au revenu.</p> + +<p>—L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant +mieux que la mère, ne l'ayant pas reconnu elle-même, +n'a pas la parole devant la justice pour contester +votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous +pouvez même indiquer la mère dans un but de recherche +de maternité, si vous trouvez un notaire qui +consente à insérer cette indication, car un officier de +l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette indication +de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait +aucun effet contre elle, mais il pourrait y en avoir +d'autres que vous sentez sans que je précise: scandale, +intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? +Cela est certain. Le tuteur de l'enfant aura +même de fortes raisons à vous opposer, car vous ne +savez même pas où est né cet enfant que vous réclamez, +vous n'avez même pas son acte de naissance.</p> + +<p>—Parce qu'on m'a caché cette naissance.</p> + +<p>—Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, +pour vous montrer que l'affaire n'ira pas +sur des roulettes, qu'il faudra manoeuvrer, et que celui +qui conduira cette manoeuvre devra être un malin. +Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu +de la fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. +Vous le croyez, mais vous n'en êtes pas sûr. Il se peut +très bien que, par une sage précaution, un âge ait été +fixé par le testateur où elle aura la jouissance de ce +revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets +que votre reconnaissance soit admise, résulte-t-il de +tout cela que vous allez, en qualité de père, jouir vous-même +de ce revenu et administrer la fortune de votre +fille?</p> + +<p>—Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?</p> + +<p>—Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est +autre chose, et il faut distinguer. Il n'est pas tuteur +légal, celui-là, et pour qu'il ait la tutelle de +son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit +conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que +ce conseil de famille composé de trois amis de l'enfant, +auxquels se joindraient très probablement le +juge de paix eu égard à votre situation, vous conférerait +la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela +vous donne l'administration de la fortune de votre +fille, mais les revenus? Je dois vous dire que là-dessus +les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus +grand nombre refusent même au père naturel la +jouissance de ce revenu.</p> + +<p>A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas +s'allongeait.</p> + +<p>—Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son +enfant n'a donc aucuns droits sur lui?</p> + +<p>—Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, +c'est-à-dire que l'enfant lui est remis pour qu'il +le dirige comme il veut. De plus, il a le droit de rechercher +la maternité au nom de son enfant, et si la +mère est dans une situation où cette recherche doit +la déshonorer, si elle est riche, il y a là matière à organiser +un chantage <i>au salé</i>....</p> + +<p>—<i>Au salé?</i></p> + +<p>—C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie +un enfant. Ce chantage peut être très fructueux, et +même beaucoup plus que ne le seraient et l'administration +et la jouissance de la fortune de l'enfant. Voilà +pourquoi, en commençant, je vous demandais de +dire ce que vous vouliez.</p> + +<p>Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard +froid de ce vieux bonhomme le troublait, il +voyait trop loin.</p> + +<p>Cependant, il fallait répondre.</p> + +<p>—Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés +que vous me montrez me rendent très perplexe. +Je réfléchirai.</p> + +<p>—Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je +vous dise à quoi vous réfléchirez? aux moyens de +vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, écoutez +mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates +que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez +pas de les aborder sans un bon guide, vous vous +feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il vaut +mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci +vous fait obtenir, que de n'avoir rien du tout.</p> + +<p>—Et vos conditions?</p> + +<p>—Nous partagerions.</p> + +<p>—Je réfléchirai.</p> + +<p>—Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard +ironique sur la tenue de son futur client.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Partager!</p> + +<p>Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.</p> + +<p>La situation telle que Caffié venait de la présenter +n'était pas du tout celle qu'il imaginait avant cette +consultation. De la loi, il ne savait que ce qu'il en +avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les +pères et mères jouissaient des revenus des héritages +que faisaient leurs enfants et il savait même que cela +s'appelait l'usufruit légal, ce qui dit tout,—établi +par la loi; de même il avait vu aussi que les pères +avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle +légale, établie par la loi.</p> + +<p>Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile +n'était pas un homme à qui l'on pouvait se fier, et il +n'y avait rien que de vraisemblable à admettre qu'il +eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions +plus délicates que celles qui touchent aux enfants +naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon +guide, vous vous feriez rouler»; c'était peut-être +vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se +cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses +services, le bon guide, et pour cela il exagérait à +l'avance les difficultés et les dangers du chemin.</p> + +<p>Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait +adressé à un avocat pour lui demander une consultation, +mais comme les louis manquaient et aussi les +pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la +loi elle-même. Justement il venait d'arriver place +Louvois, la Bibliothèque était devant lui: rien de +plus simple que d'entrer et de se faire donner un +Code.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais +cela ne l'embarrassait point: tous les livres ont une +table, il n'avait qu'à chercher au mot «Enfant naturel», +il trouverait là sûrement les indications qui lui +étaient nécessaires.</p> + +<p>Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant +naturel», il était bien question de la présentation +des enfants à l'officier de l'état-civil, des enfants +trouvés, des enfants de troupe, mais c'était tout.</p> + +<p>Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher +dans cet énorme volume? Il réfléchit un moment en +feuilletant cette table. Que voulait-il? Reconnaître sa +fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait peut-être +sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, <i>civ.</i> 62-334.» +Il était sauvé.</p> + +<p>Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, +rédigées en un style simple qui semble la clarté +même, ne livrent pas leur secret à une première lecture, +et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on +sent vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a +un tas de choses qu'il faut préalablement savoir pour +s'y reconnaître.</p> + +<p>Plus il lut et relut la section de la <i>Reconnaissance +des enfants naturels</i>, qui se renferme cependant dans +une dizaine d'articles, moins il la comprit.</p> + +<p>Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment +qu'il put, il demanda qu'on lui indiquât les +meilleurs livres de droit qui traitaient la question des +enfants naturels.</p> + +<p>—Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, +Demante, Toullier, Aubry et Rau? répondit le +conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune demande +du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....</p> + +<p>—Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.</p> + +<p>—Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur +qui était vaudevilliste.</p> + +<p>—Ni moi non plus.</p> + +<p>—Vous étudiez peut-être pour le devenir?</p> + +<p>—Pas précisément.</p> + +<p>—Je vais vous faire donner Demolombe.</p> + +<p>Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il +n'en disait pas assez, Demolombe le fut parce qu'il +en disait trop; sèche la loi; diffus, confus le commentaire.</p> + +<p>Ce n'était pas sa première exaspération contre cette +loi barbare qui l'avait fait le misérable qu'il était, +elle l'avait écrasé de tout son poids, paralysé, anéanti; +les autres en avaient tiré contre lui tout le parti qu'ils +voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait +en tirer parti contre les autres, elle restait muette.</p> + +<p>Il en était encore à compulser son traité de la <i>Paternité +et de la filiation</i>, quand la Bibliothèque ferma, +et il se trouvait plus embarrassé, plus perplexe qu'en +entrant.</p> + +<p>Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait +un fait certain, résultant d'un article de cette odieuse +loi, c'est que pour l'enfant dont on recherchait la +maternité, on devait prouver qu'il était identiquement +le même que celui dont la mère était accouchée, +et qu'on n'était reçu à faire cette preuve par témoins +que lorsqu'on avait déjà un commencement de preuve +par écrit.</p> + +<p>N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux +comte de Chambrais, d'enlever sa nièce dans un pays +étranger où il était presque impossible de la suivre?</p> + +<p>S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle +était accouchée, il semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il +devait tout d'abord le chercher; il irait donc à Crèvecoeur, +si faibles que lui parussent les chances d'obtenir +un résultat, et comme l'argent qu'il avait en +poche ne lui permettait pas de prendre le chemin de +fer, il irait à pied; la forêt de Crécy dans la Brie, cela +ne devait pas être très loin de Paris.</p> + +<p>Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait +souvent, lorsqu'il revenait de la rive droite chez lui, +sur le quai Voltaire, et à une boutique de ce quai, il +avait vu des cartes étalées, qu'il s'était plus d'une fois +amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un +bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il +y aurait une carte en montre sur laquelle il pourrait +tracer son itinéraire.</p> + +<p>Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.</p> + +<p>Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut +pas favorable; à la vérité, une grande carte de France +était accrochée à la devanture de la boutique, mais si +haut qu'il lui était impossible de lire le nom des pays +au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.</p> + +<p>Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le +magasin il demanda, comme s'il voulait les acheter, +les cartes de l'état-major qui comprenaient la Brie, +et les étalant les unes à côté des autres, sur une table, +d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir +de Paris; puis le format du collage sur toile ne lui +convenant pas pour entrer dans ses poches, il remercia +et sortit.</p> + +<p>Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du +Trône, traversait le bois de Vincennes, Joinville, +Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et il arrivait +à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en +tout, cinquante kilomètres environ.</p> + +<p>Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: +il en avait parcouru de plus longues sans chemins +tracés quand il était officier au Pérou, ou gardien de +troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins +cela de bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du +courage aux jambes; ce n'était point quand il raclait +du violon aux Conservatoires de Vienne et de Paris +qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres +à faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la +belle étoile.</p> + +<p>Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les +hauteurs de Montmartre encore noires et descendait +dans Paris; quand il arriva au Château-d'Eau, une +lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard +Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et +sur le cours de Vincennes, il croisait les voitures des +paysannes qui, en une longue file, s'en allaient à la +halle, laissant derrière elles une bonne odeur de +fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et +au haut de la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un +petit bois, il déjeuna en regardant le panorama de +Paris, qui, au delà de la verdure du bois de Vincennes, +se perdait dans la brume et la fumée.</p> + +<p>—Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, +il en tirerait quelque chose, la moisson ne se +ferait pas attendre.</p> + +<p>Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un +bon pas régulier, il traversa les plaines monotones de +la Brie. A cinq heures du soir, il arrivait à la Houssaye, +et peu de temps après il apercevait un tout petit village +qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: +c'était Crèvecoeur.</p> + +<p>Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une +poignée d'herbe, il fit la toilette de son pantalon et de +ses souliers couverts d'une épaisse couche de poussière +blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le +prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de +Paris; de la station voisine, c'était admissible, mais +de Paris il n'eût trouvé crédit nulle part.</p> + +<p>Quand il entra dans le village, son peu d'importance +lui donna bon espoir; il n'était pas possible que dans +un pays composé seulement de quelques maisons, où +tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût +pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et +de sa famille, mais encore de ce qui les touchait.</p> + +<p>En route, il avait bâti son plan, qui était très +simple: il recherchait des renseignements sur une +petite fille mise en nourrice chez Dagomer dix ou +onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire +un gros héritage, et l'on paierait une forte prime à +celui qui procurerait ces renseignements... aussitôt +qu'ils auraient été reconnus bons.</p> + +<p>Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, +un vieil instituteur en retraite qui, n'ayant jamais +quitté Crèvecoeur, devait se rappeler Dagomer.</p> + +<p>—S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le +rappelait. Un brave garçon. Peut-être un peu dur +aux braconniers, mais il était payé pour ça; et puis +les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables +non plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se +rappeler un nourrisson qu'on aurait mis chez les +Dagomer, c'était impossible, par cette raison que les +Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.</p> + +<p>—Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une +petite fille âgée maintenant de plus de onze ans, et +comme ils avaient quitté Crèvecoeur depuis dix ans, à +l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un an.</p> + +<p>Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le +vieil instituteur ne pouvait pas se rappeler ce nourrisson +puisque les Dagomer n'en avaient jamais eu: +tout Crèvecoeur le dirait comme lui.</p> + +<p>Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui +était venu plus d'une fois à l'esprit, sans qu'il voulût +l'accepter: née à l'étranger, Claude avait été ramenée +en France au moment même où Dagomer était venu +habiter Chambrais, et personne, à l'exception de +Ghislaine, ne devait connaître le lieu de naissance de +l'enfant.</p> + +<p>La déception fut rude; mais il n'était point dans +son caractère de s'abandonner; il fallait réfléchir. En +venant, il avait vu une prairie où l'on mettait du foin +en meules; il serait bien là pour passer la nuit en se +faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans +auraient quitté les champs.</p> + +<p>Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au +lendemain matin, et au soleil levant, il reprit le chemin +de Paris.</p> + +<p>Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: +puisqu'il ne lui restait que ce moyen, il fallait bien +qu'il le subît: tant pis pour Ghislaine s'il le lui faisait +au <i>salé</i>, comme disait Caffié.</p> + +<p>Il était las en montant à dix heures du soir les six +étages de son ami d'Anthan, cependant il n'attendit +pas au lendemain pour la lettre qu'il avait préparée:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est +aussi la vôtre, installée chez un garde, au lieu +d'occuper auprès de sa mère, la place à laquelle +<i>elle a droit</i>. Je ne puis tolérer cela et mon devoir +est de prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, +à trois heures, aux abords de la <i>Mare aux +Joncs</i>. S'il vous était impossible de vous y trouver, +je me présenterais au château.</p> + +<p>«NICÉTAS»</p> + +<p>Il redescendit l'escalier dont les marches étaient +terriblement dures pour ses genoux, et jeta sa lettre +dans la boîte d'un débit de tabac.</p> + +<p><b>FIN DE LA TROISIÈME PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait +passé une partie de la matinée au pavillon du garde, +car depuis l'entretien qui avait définitivement fixé le +sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus librement +qu'avant, sa tendresse pour sa fille.</p> + +<p>N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à +l'avance n'était-elle pas certaine que, quoi qu'elle fît, +il ne s'en inquiéterait pas?</p> + +<p>Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour +l'aller voir, et franchement elle disait: «Je vais près +de Claude»; arrivée chez le garde, elle ne se cachait +plus pour laisser paraître son affection, et franchement +aussi elle embrassait sa fille.</p> + +<p>Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et +quand elles étaient assises, en tête à tête, à l'abri de +la curiosité des enfants Dagomer ou des passants, elle +la faisait causer en l'interrogeant doucement.</p> + +<p>Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la +mettait, mais simplement sur ceux où, pouvant forcer +par d'adroites questions sa réserve toujours un peu +craintive, elle l'amenait à se livrer. N'était-ce pas +cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était +cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, +et qu'une observation constante dans les choses importantes +comme dans les riens, dans la joie comme +dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne +pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie +nature.</p> + +<p>Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui +l'inquiétait: par où tenait-elle de son père, par où +s'en éloignait-elle?</p> + +<p>Sous cette main douce et caressante, le coeur de +Claude s'ouvrait; avec un abandon plein de confiance, +elle bavardait, disant tout ce qui lui passait par la +tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, +Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires +qu'elle arrangeait, par des exemples la conduisait où +elle voulait qu'elle allât.</p> + +<p>Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire +que Claude en parlait, car Ghislaine, qui connaissait +la susceptibilité de lady Cappadoce, veillait à ne +pas donner à son ancienne gouvernante des sujets +d'inquiétude.</p> + +<p>—Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses +comme vous, disait Claude.</p> + +<p>—Lady Cappadoce est une maîtresse.</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.</p> + +<p>Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot +qui lui montait du coeur, elle ne pourrait jamais le +prononcer, et il ne fallait pas que, par une imprudence, +par un entraînement, elle permît à Claude de +le prononcer elle-même, sinon en ce moment, au +moins plus tard.</p> + +<p>On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments +de silence et de recueillement où elles restaient +les yeux dans les yeux; alors Ghislaine attirait Claude +contre elle, et de son bras elle l'enveloppait doucement.</p> + +<p>C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa +lettre, et il avait calculé qu'à l'heure où Ghislaine la +recevrait, M. d'Unières devrait être à la Chambre,—ce +qui serait parfait, car elle serait troublée, et pour +le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle +trahit une trop vive émotion devant son mari.</p> + +<p>Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la +Chambre, le comte était resté au château pour préparer +un discours important qu'il devait prononcer le +lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans +la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme +toujours lorsqu'il travaillait. N'était-elle pas son inspiration +et sa conscience? Il trouvait plus vite lorsqu'elle +était là. Et il n'était sûr d'un effet ou d'un +argument que lorsqu'après discussion elle l'avait +approuvé.</p> + +<p>Le domestique qui recevait le courrier en faisait le +tri, mettant dans une corbeille ce qui était pour le +comte, et sur un plateau les lettres à l'adresse de la +comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le +comte, qui était devant une grande table couverte de +volumes du <i>Journal officiel</i>, n'interrompit point son +travail; mais Ghislaine, assise à un petit bureau +dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle +lisait, et commença à ouvrir les lettres.</p> + +<p>Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles +contenaient, et justement même par ce qu'elle savait +qu'elles étaient des demandes de secours, il fallait +qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans +retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles +elles donnaient lieu.</p> + +<p>Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en +avait lu plusieurs, lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.</p> + +<p>«Je rentre en France et trouve ma fille qui est +aussi la vôtre....»</p> + +<p>Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant +ses yeux, son coeur s'était arrêté.</p> + +<p>Heureusement la lettre était posée sur le bureau +sans quoi elle serait tombée, ou elle aurait été secouée +de telle sorte dans sa main tremblante que l'attention +du comte eût été provoquée.</p> + +<p>Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses +des premières années; toujours vaines, avaient +fini par lui donner une sorte de confiance; si elle +devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer qu'il +ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées +sans qu'il reparût, n'y avait-il pas des chances pour +que d'autres s'écoulassent encore? Quels droits avait-il +sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont il ne connaissait +même pas l'existence?</p> + +<p>Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la +tête basse, à la dérobée, rapidement elle jeta un +coup d'oeil du côté de son mari: absorbé dans son +travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa +table, il continuait à prendre des notes; sa plume en +écrivant craquait avec un bruit régulier.</p> + +<p>Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. +Quelle contenance tenir? Que faire? Elle ne savait. Et +même elle était incapable de se poser une question +raisonnable.</p> + +<p>La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle +osât même la faire disparaître, et cependant elle +sentait vaguement que son mari pouvait se lever, +venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et +machinalement, sans intention, laisser tomber son +regard sur cette feuille de papier, où le mot «votre +fille» flamboyait, croyait-elle, se détachant en caractères +d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils n'avaient +pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait +ses lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité +elles étaient les unes et les autres pour monsieur +aussi bien que pour madame, pour madame aussi bien +que pour monsieur.</p> + +<p>Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, +que la première chose à faire était de cacher cette +lettre. Mais comment? Dans les circonstances ordinaires, +rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un +tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait +pas. La glisser dans sa poche? Elle n'osait pas non +plus, s'imaginant que le froissement du papier allait +crier sa honte.</p> + +<p>Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.</p> + +<p>Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que +son mari se tournait vers elle. Alors, elle le regarda; +il ne s'était point levé et ne paraissait pas disposé à +quitter son travail:</p> + +<p>—Te rappelles-tu la date de mon discours à propos +de l'ordre du jour Bunou-Bunou.</p> + +<p>L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre +circonstance, elle eût donné la date de jour, de mois, +d'année. Mais en ce moment, comment réfléchir, chercher, +se rappeler? Et cependant, elle devait répondre +sans que sa voix trahit son bouleversement.</p> + +<p>—A peu près trois ans, il me semble.</p> + +<p>—Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire +si ferme peut-elle se tromper de tant d'années?</p> + +<p>—Sans doute, je fais une confusion.</p> + +<p>—Ne cherche pas, je vais vérifier.</p> + +<p>Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine +qui servait d'annexe à la bibliothèque.</p> + +<p>Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la +lut, puis vivement elle la mit dans sa poche.</p> + +<p>Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à +elle.</p> + +<p>—Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près +que moi de la vérité; il y a quatre ans.</p> + +<p>Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, +il ne s'étonna pas qu'elle ne répondît point, et +tranquillement il retourna à son travail. Il fallait +qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était +pour le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.</p> + +<p>S'attendant depuis son mariage à le voir surgir +d'un moment à l'autre, elle avait bien des fois examiné +la question de sa défense, et elle s'était toujours dit +qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme dont +son oncle lui avait parlé avant de mourir.</p> + +<p>Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au +juste. Une lettre sans doute qui lui fermerait la bouche +s'il voulait parler; mais quelle qu'elle fût, elle devait +être efficace puisque son oncle lui avait recommandé +d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la +réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que +tout de suite elle allât à Paris.</p> + +<p>Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle +restât auprès de son mari quand il travaillait, elle +n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et son repos, +le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même +de sa fille qui se trouvaient en jeu?</p> + +<p>—Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix +qu'elle s'efforçait d'affermir, je partirai pour Paris.</p> + +<p>Il fut stupéfait:</p> + +<p>—Comme ça, tout de suite?</p> + +<p>Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne +lui en demandât pas, et que pour la première fois elle +ne fût pas franche.</p> + +<p>—Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige +une solution immédiate.</p> + +<p>—Tu seras longtemps?</p> + +<p>—Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.</p> + +<p>Il sonna et commanda d'atteler.</p> + +<p>—Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, +car ça ne va pas aller, et je suis sûr que demain à +la Chambre tu sentiras toi-même que ton aide m'a +manqué.</p> + +<p>Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière +fermée, il recommanda au cocher de marcher +rondement.</p> + +<p>A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient +devant les panonceaux de M. Le Genest de la +Crochardière, et Ghislaine entrait dans l'étude. C'était +la première fois qu'elle venait chez son notaire, car +quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature +au bas d'actes notariés, on était toujours venu les lui +faire signer à l'hôtel de la rue Monsieur. Quand elle +se trouva dans une grande pièce où sur des tables a +pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de +clercs, elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces +yeux qui s'étaient levés sur elle. Mais le second clerc, +qui la connaissait et qui dirigeait cette étude, accourut +avec les démonstrations de la plus respectueuse politesse:</p> + +<p>—Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, +sans doute, je vais m'informer s'il peut recevoir.</p> + +<p>Le notaire lui-même apporta la réponse en venant +au-devant de sa cliente qu'il fit entrer dans son +cabinet.</p> + +<p>La demande que Ghislaine avait à présenter était +bien simple, cependant ce fut avec un extrême embarras +qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis longtemps +le vieux notaire était habitué à ne pas laisser +deviner qu'il remarquait la gêne d'un client; encore +moins d'une cliente. Aussitôt qu'il put comprendre +ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse qu'il +ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée +par M. de Chambrais, il la remit à Ghislaine.</p> + +<p>Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer +l'enveloppe et lire cette pièce, mais le notaire ne lui +en laissait pas la liberté: il parlait de Claude, et il +fallait bien qu'elle l'écoutât.</p> + +<p>—Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt +que vous inspire cette chère enfant et toute la +tendresse que vous lui témoignez. Dans son isolement, +c'est un grand bonheur pour elle: une mère, +me disait M. le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse +sollicitude.</p> + +<p>Il continua assez longtemps ainsi; mais sans +insister cependant, et en gardant la mesure qu'il +savait mettre en tout.</p> + +<p>Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, +regagner sa voiture.</p> +<br><br><br> + +<h3>II</h3> + +<p>Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, +Ghislaine put déchirer l'enveloppe que le notaire +lui avait remise.</p> + +<p>Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par +son oncle; ce fut par cette note qu'elle commença: +«La lettre ci-jointe m'a été remise par son auteur +le jour même où elle a été écrite; elle est la +preuve, elle est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, +restera ignoré; mais si jamais il était découvert, +elle porterait témoignage contre le coupable.</p> + +<p>«CHAMBRAIS.»</p> + +<p>Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le +lut sans trop d'émotion: que lui importaient ces déclamations, +que lui importaient ces plaintes et ces +cris de révolte!</p> + +<p>Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la +suffoqua comme si c'était une déclaration: elle le +voyait devant elle, elle l'entendait, et dans son coeur +résonnaient encore les éclats sourds de sa voix heurtée.</p> + +<p>Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; +mais arrivée à la dernière ligne, elle chercha si c'était +tout.</p> + +<p>Une arme, disait son oncle; le crime découvert +peut-être, une accusation au moins contre le coupable +et nécessairement la défense de l'innocente; mais +ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert +le crime ne l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver +c'était un moyen pour qu'il ne le fût jamais.</p> + +<p>A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui +servir? Elle ne le voyait pas, et restait dans un inconnu +dont le mystère l'épouvantait. Que ne pas +craindre d'un homme capable de tout.</p> + +<p>En sortant de chez le notaire, le cocher était venu +rue Monsieur pour changer de chevaux; elle descendit +de voiture et serra la lettre avec la note de son +oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté: +inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être +le lendemain l'arme qu'elle était venue chercher, car +maintenant qui pouvait savoir ce que serait ce lendemain?</p> + +<p>Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat +de la déception, elle s'était dit qu'avec la réflexion +et en se remettant de cet écrasement, il lui +viendrait sans doute une idée.</p> + +<p>Mais la route se faisait, les villages défilaient devant +elle! Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony +et elle restait paralysée dans son impuissance; il +lui semblait qu'au lieu de la surexciter comme elle +l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture l'engourdissait +et elle se sentait entraînée en imagination +comme elle l'était en réalité: rien pour la retenir, +rien pour la guider, l'éclairer, et au bout le gouffre +dans lequel tombaient avec elle, entraînés par elle, +ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.</p> + +<p>C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir +ce qu'il pouvait contre elle et contre eux: tout sans +doute, puisqu'il avait écrit cette lettre.</p> + +<p>Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, +c'était la lutte; et dans cette lutte, le repos, le bonheur, +l'honneur de son mari ne seraient-ils pas atteints?</p> + +<p>A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, +malheureux par elle! Dix années d'amour et de bonheur +s'effondrant dans la honte! Que n'avait-elle cru +ses craintes, quand aux instances de son oncle elle +répondait par un refus; elle la frappait, cette punition +qu'elle sentait alors suspendue sur sa tête.</p> + +<p>Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que +fussent son trouble et son émoi, elle n'avait cependant +pas une seule fois admis la possibilité de l'abandon +et de la fuite: il voulait la voir, il la verrait; car +ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui +faire fermer la porte quand il se présenterait, c'était +remettre le danger au lendemain et non l'écarter: +repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à qui ne s'adresserait-il +pas? Avant tout, elle devait savoir ce +qu'il voulait. Après, elle aviserait.</p> + +<p>La <i>Mare aux Joncs</i>, le lieu de rendez-vous qu'il +avait choisi, était un des endroits les plus sauvages +et les plus déserts de la forêt: une combe étroite entourée +de collines boisées, point de chemin pour y +arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, +des grands arbres sur les bords de la mare et toute +une végétation foisonnante de roseaux, sur les collines +d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si personne +ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne +non plus ne viendrait à ses cris si elle appelait, et il +ferait d'elle ce qu'il voudrait; bien qu'elle fût brave +ordinairement, jamais elle ne s'exposerait à ce danger; +ce serait folie.</p> + +<p>Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle +dans le château, malgré sa répulsion et son dégoût. +Au moins, n'y serait-elle pas seule et sans secours.</p> + +<p>Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à +cela.</p> + +<p>Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni +comment elle se défendrait, mais au moins elle n'était +plus dans l'irrésolution.</p> + +<p>Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva +son mari au travail, et en la voyant il eut un sourire +d'heureuse surprise.</p> + +<p>Tendrement il l'embrassa.</p> + +<p>Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, +trop profondément liés l'un à l'autre pour +qu'il ne sentît pas dans cette étreinte qu'elle était +troublée.</p> + +<p>—Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.</p> + +<p>—Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de +toi.</p> + +<p>—J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois +que demain tu seras contente.</p> + +<p>Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait +qu'elle assisterait le lendemain à la séance de la +Chambre.</p> + +<p>—Veux-tu que je t'indique les points principaux +de mon discours?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place +ordinaire devant son petit bureau, tandis qu'il s'asseyait +sur un coin de la grande table. Alors il commença, +les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:</p> + +<p>—Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le +vrai? demandât en s'arrêtant.</p> + +<p>—Je ne trouve pas cela du tout.</p> + +<p>—Tu as l'air de ne pas me suivre.</p> + +<p>—Mon air te trompe.</p> + +<p>Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle +sentait qu'à certains moments sa volonté lui échappait; +alors son regard trahissait sa préoccupation, et +comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite il +s'apercevait de ce désaccord.</p> + +<p>Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la +force, faible coeur qu'elle était?</p> + +<p>—Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.</p> + +<p>—Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, +je t'en prie.</p> + +<p>—Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui +peut te donner cette idée?</p> + +<p>Il reprit.</p> + +<p>Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des +yeux.</p> + +<p>De temps en temps elle faisait un geste d'approbation +ou bien elle murmurait:</p> + +<p>—Bien, très bien.</p> + +<p>—N'est-ce pas?</p> + +<p>Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son +discours, il passa peu à peu à des développement sous +lesquels se sentait le mouvement oratoire.</p> + +<p>A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il +disait et à oublier sa propre situation, suspendue +qu'elle était aux lèvres et aux yeux de son mari, complétant +par la pensée les effets qu'il laissait de côté.</p> + +<p>Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix +ans, il allait toujours; quittant sa table, il avait fait +un pas vers elle, puis deux, et maintenant il parlait +en la tenant dans le cercle de ses bras, penché +sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. +Tout à coup il s'arrêta et se mettant à sourire:</p> + +<p>—Mais c'est une vraie répétition, dit-il.</p> + +<p>Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:</p> + +<p>—Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en +le serrant dans ses bras.</p> + +<p>—Alors c'est bien?</p> + +<p>—C'est superbe.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Vas-tu douter de moi, maintenant?</p> + +<p>—Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de +toi, jamais; tu verras demain la force que m'aura +donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me semblait bien +qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, +je ne pouvais pas te consulter et ne savais que penser.</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment +elle s'y prendrait pour ne pas aller le lendemain à la +Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte trouver? +Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans +s'inquiéter, sans se peiner?</p> + +<p>Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, +et partout, au dîner, à la promenade qui le suivit, +elle porta, malgré ses efforts, une préoccupation évidente, +qu'elle ne rendait que plus sensible par ce +qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait +qu'elle se trahissait, elle se jetait dans une gaîté +factice, dont bien vite elle avait honte, et qu'elle cherchait +aussitôt à racheter par un élan de tendresse +sincère.</p> + +<p>Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire +était si bien équilibrée, d'une humeur si douce, +si juste, si calme.</p> + +<p>Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas +l'observer de peur qu'elle se tourmentât.</p> + +<p>Et pour comprendre ce changement il ne trouvait +qu'une explication; elle était souffrante, nerveuse: +peut-être ce rapide voyage à Paris l'avait-il fatiguée.</p> + +<p>Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de +ne pas laisser deviner qu'il la trouvait autre qu'elle +n'était habituellement.</p> + +<p>La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir +pieds nus, sans bruit, écouter derrière la portière qui +séparait leurs chambres si elle dormait d'un bon sommeil, +et toujours il entendit qu'elle s'agitait et respirait +d'une façon irrégulière.</p> + +<p>Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et +il ne put pas s'empêcher de l'interroger; mais elle se +défendit: elle n'avait rien; peut-être était-elle un peu +nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps orageux.</p> + +<p>Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son +discours, elle le connaissait, et il le dirait peut-être +beaucoup moins bien à la Chambre qui ne l'avait dit +la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps orageux, +l'atmosphère des tribunes serait étouffante, +comme le voyage à Paris serait pénible dans la chaleur +du midi.</p> + +<p>Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir +au devant d'elle, et ne se défendit tout juste, que ce +qu'il fallait.</p> + +<p>—Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.</p> + +<p>—Toutes celles que tu voudras.</p> + +<p>—Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable +à la Chambre.</p> + +<p>—Je te le promets.</p> + +<p>—Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, +de ton amour.</p> + +<p>—Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?</p> + +<p>—Y penses tu?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Et ton discours?</p> + +<p>—Un discours a-t-il jamais changé un vote?</p> + +<p>—Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son +devoir; rien n'est perdu si l'honneur est sauf.</p> + +<p>Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais +non plus elle ne l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée +qu'elle mit dans son étreinte, lorsqu'il se sépara +d'elle pour monter en voiture.</p> + +<p>—De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.</p> + +<p>—Aussitôt, aussi vite que possible.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou +trente minutes après l'heure qu'il avait fixée, il pouvait +arriver au château vers quatre heures; c'était +donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il venait.</p> + +<p>Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien +faible sujet d'espérance dans cette pensée que, par +cela seul qu'elle n'avait pas été à son rendez-vous, il +renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que +cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction +l'aurait fait réfléchir; il aurait senti l'extravagance +de sa demande; il retournerait à Paris.</p> + +<p>Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré +tout il venait, et pour cela elle s'installa dans le grand +salon qui par un autre se trouvait en communication +directe avec le vestibule où se tenait toujours un valet +de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix +ne pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais +en l'élevant il y avait certitude qu'elle serait entendue.</p> + +<p>Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, +mais ses efforts pour s'absorber dans sa lecture +ne produisaient aucun résultat, elle ne savait pas +même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des +lignes noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.</p> + +<p>Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la +demie; incapable de rester en place, elle se levait à +chaque instant pour aller à une fenêtre jeter un regard +dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du concierge.</p> + +<p>Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et +des lèvres lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée +d'un visiteur sonna.</p> + +<p>Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, +et sans se montrer, derrière un rideau, elle +regarda: dans la façon dont il se présenterait, elle +verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, ce +qu'elle avait à craindre ou à espérer.</p> + +<p>Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: +l'homme qui traversait la cour, marchant sans se +presser vers le perron, était bien de grande taille, mais +il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de corps, +les cheveux étaient courts, les joues et le menton +rasés; enfin le vêtement usé, composé d'un pantalon +noir, d'un veston jaunâtre et d'un chapeau melon, +annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait +demander un secours.</p> + +<p>Cependant le pauvre diable était arrivé au perron +et, à la porte du vestibule, il avait trouvé Auguste de +service ce jour-là.</p> + +<p>—Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant +son journaliste américain, vous n'avez pas de chance, +madame la comtesse n'a pas été à Paris, je ne peux +pas vous montrer le château.</p> + +<p>—Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.</p> + +<p>Et sans paraître le moins du monde embarrassé, +Nicétas lui tendit un petit billet qu'il venait d'écrire +à l'auberge du Château.</p> + +<p>—Mais je ne sais...</p> + +<p>—Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.</p> + +<p>Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture +que celle de la demande de rendez-vous, elle se rassura: +s'il écrivait au lieu de venir, c'est qu'il n'osait +pas se présenter; et à la pensée de ne pas le voir +son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable +était un commissionnaire.</p> + +<p>Elle avait ouvert le billet.</p> + +<p>«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer +votre porte; donnez donc l'ordre que je sois admis +près de vous.</p> + +<p>«NICÉTAS.»</p> + +<p>C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; +lui, ce pauvre diable; arrivé à ce point de misère et +de cynisme, de quoi ne serait-il pas capable!</p> + +<p>Cependant, le plateau à la main, le valet attendait +devant elle, la regardant à la dérobée, en se demandant +quelle pouvait être la cause de ce bouleversement +dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé +que le calme et la sérénité.</p> + +<p>Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:</p> + +<p>—Faites entrer, dit-elle.</p> + +<p>Et pendant le court espace de temps que le valet +mettait à traverser les deux salons, elle tâcha de se +donner une contenance.</p> + +<p>Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le +rappela:</p> + +<p>—Vous ne quitterez pas le vestibule.</p> + +<p>Cette recommandation insolite pouvait surprendre +ce domestique, mais elle n'était pas en situation de +s'arrêter devant une considération de ce genre: avant +tout elle devait assurer sa sécurité; comment se +défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?</p> + +<p>Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons +pour venir jusqu'à elle.</p> + +<p>Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien +changé, vieilli, ravagé!</p> + +<p>Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:</p> + +<p>—Que voulez-vous monsieur?</p> + +<p>—Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de +notre fille.</p> + +<p>—C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que +vous parlez?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>Il prit une chaise et s'assit:</p> + +<p>—D'elle-même.</p> + +<p>—Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver +que cet enfant est votre fille?</p> + +<p>—Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; +mais un mot suffit; c'est vous-même qui avez reconnu +cette enfant pour ma fille et pour la vôtre.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Pas par un acte authentique, bien entendu, +puisqu'on vous a fait prendre toutes sortes de précautions +qu'on croyait habiles pour échapper à cette +reconnaissance,—mais par un fait: en me recevant +ici. Est-ce que si cette enfant ne vous était rien et ne +m'était rien vous m'auriez reçu après la lettre que je +vous ai écrite et aussi après ce qui s'est passé entre +nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire +les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent +malgré vous en rencontrant les miens, il fallait une +raison toute-puissante, qui emportait tout: répulsion, +mépris, horreur, haine; et cette raison se trouve dans +l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez +peur pour elle; vous voulez la défendre.</p> + +<p>Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, +et en la voyant devant lui, il eut lieu d'être satisfait: +elle était atterrée.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—L'ordre de m'introduire près de vous était un +aveu; et si j'avais eu besoin qu'une nouvelle preuve +s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu réunir, vous +me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, +je n'en avais pas besoin; j'ai en mains toutes les +pièces nécessaires pour affirmer mes droits sur ma +fille.</p> + +<p>—Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se +défendre.</p> + +<p>—Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère +que nous n'en viendrons pas à cette extrémité. +En effet, je n'ai qu'un but: assurer l'avenir de ma +fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas +vous associer à moi.</p> + +<p>—Cet avenir a été assuré</p> + +<p>—Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. +Je suis, je l'avoue, surpris que vous considériez +l'avenir d'un enfant assuré par la donation d'une +somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans +la vie d'un enfant...</p> + +<p>Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher +Ghislaine.</p> + +<p>—... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui +dirigent cette éducation, il y a l'affection maternelle, +ou paternelle, il y a le milieu dans lequel l'enfant est +élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle cette éducation +dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? +Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le +garde, ayant pour camarades, pour frères et soeurs +des enfants grossiers, de vrais paysans...</p> + +<p>—Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin +qui a ordonné qu'elle vive en paysanne.</p> + +<p>—A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, +en fille de garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre +mariage vous aviez une fille de onze ans, la feriez-vous +élever par un garde, sous prétexte que les médecins +ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, +n'est-ce pas? Eh bien! pour n'être pas née de votre +mariage, Claude n'en est pas moins votre fille. Et +puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le rappeler. +Pour mon malheur, je sais par expérience ce +que c'est que d'être élevé dans une maison étrangère; +je ne veux pas que ma fille souffre ce qu'a souffert +son père, et que l'absence d'une direction affectueuse, +ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle +a fait de moi.</p> + +<p>Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que +ce langage fût sincère; c'était lui qui parlait de devoir, +d'affection, de dignité, de fierté! Où voulait-il en venir? +Qui se cachait derrière cet étalage de tendresse +et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait +pas? Son premier mouvement avait été de répondre +lorsqu'il avait invoqué l'affection maternelle; mais +n'était-ce pas là un piège dans lequel elle ne devait +pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur +lesquels il s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre +d'ailleurs?</p> + +<p>—Enfin, que demandez-vous? dit-elle.</p> + +<p>—C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera +prés de vous, dans votre maison, la place à laquelle +elle a droit par sa naissance, ou je la prends +près de moi.</p> + +<p>—Vous la prenez!</p> + +<p>Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité +de son émoi; elle voulut l'atténuer en l'expliquant:</p> + +<p>—Et comment prenez-vous un enfant qui n'est +rien pour vous et pour qui vous n'avez jamais rien +été?</p> + +<p>—En la reconnaissant pour ma fille par un acte +authentique.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos +connaissances juridiques; c'est au contraire parfaitement +possible et même très facile. Pour contester +cette reconnaissance, si telle était votre intention, il +faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à +m'opposer, avec indication du père et de la mère; et +je ne crois pas que ce soit votre cas; les précautions +que vous avez prises pour cacher la naissance de l'enfant +disent le contraire. Cependant, si je me trompe, +vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je +me reconnais battu. Mais vous ne le produirez point, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Il attendit un moment, et comme elle ne répondait +pas, il poursuivit:</p> + +<p>—Chez vous, elle trouve une existence brillante, +riche, et aussi, je l'espère, heureuse par les soins et +la tendresse de sa mère. Près de moi, elle n'est associée +qu'à une vie de travail et de lutte, mais elle est +aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas +d'autre affection; sous une tendre direction son coeur +se forme en même temps que son esprit; et comme +elle est la légataire de M. de Chambrais, elle ne souffre +pas de ma pauvreté.</p> + +<p>A ce mot elle l'interrompit:</p> + +<p>—Vous avez été mal renseigné.</p> + +<p>—Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?</p> + +<p>—Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de +prévoyance dont je n'ai compris toute la sagesse qu'à +l'instant même, a mis une condition à son legs, qui +est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité +ou à son mariage.</p> + +<p>Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris +puisque c'était la réalisation de ce que Caffié avait +prévu; décidément il était le malin qu'il avait dit, le +vieux crocodile.</p> + +<p>—Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera +pour son père comme son père travaillera pour +elle; à deux on est fort; je l'ai entendue chanter une +chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse extraordinaire +et le sentiment de la mesure, j'en ferai +une excellente musicienne. Dans cinq ans elle sera +en état de donner des leçons, et par conséquent de +seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin +d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais +pas à un sentiment d'affection paternelle et à la +voix du devoir, j'aurais tout intérêt à prendre Claude +avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à seize +ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, +elle jouira de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste +Providence qui n'ont cessé de me poursuivre +me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.</p> + +<p>—Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec +horreur.</p> + +<p>—Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir +leurs enfants pour en hériter, mais rassurez-vous, si +dur que je sois devenu sous les coups du sort, je ne +suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est +que je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il +y aurait pour moi à reconnaître Claude, avantages +moraux aussi bien que matériels,—si vous vous +engagez à la prendre près de vous dans cette maison, +et à la traiter comme votre fille.</p> + +<p>—Vous savez bien que c'est impossible, je suis +mariée.</p> + +<p>—On ne se marie pas quand on a un enfant, ou +on l'impose à son mari; je serais vraiment surpris si +vous me disiez que le vôtre n'appartient pas à la catégorie +de ceux qui acceptent tout.</p> + +<p>Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; +c'était assez pour le succès de son plan; ce qu'il +avait dit ne pouvait que l'affaiblir s'il le répétait +ou le laissait discuter; au point où les choses en +étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.</p> + +<p>—Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même +heure, d'ici vous aurez le temps d'envisager la situation +sous son vrai jour, et vous pourrez alors me +faire part de la résolution à laquelle vous vous arrêtez. +Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au +château, je remettrais ma visite au lendemain: nous +avons besoin du tête-à-tête.</p> + +<p>Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.</p> + +<p>—Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver +jusqu'à vous, ce serait une réponse négative à mon +désir de vous voir prendre Claude; alors je la reconnaîtrais.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée +d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il +ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se +rapportait aux avantages résultant pour lui de la +reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient +pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, +et il n'eût jamais réclamé sa paternité si +sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.</p> + +<p>Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela +rien que de naturel dans la misère qui paraissait +être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait +cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne +s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il +cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin +d'argent aussi qu'il menaçait:</p> + +<p>—Prenez l'enfant ou je la reconnais.</p> + +<p>Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement +à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses +menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire +payer la non reconnaissance de l'enfant.</p> + +<p>Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là +elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si +sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien +pour la secourir et la sauver; mais maintenant il +semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide +et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle +ne restait pas désarmée.</p> + +<p>Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût +pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil +homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas +immédiat; elle avait un certain temps devant elle +pour aviser, pour chercher.</p> + +<p>Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse +de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et +le questionner.</p> + +<p>—Comment avait-il parlé?</p> + +<p>Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner +des signes trop manifestes de distraction ou de +préoccupation; comme il disait qu'il serait sans +doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle +manifesta le désir de l'accompagner.</p> + +<p>—Te sens-tu en état de venir demain à Paris?</p> + +<p>—Oh! certainement.</p> + +<p>—Alors tu es tout à fait bien?</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>—Tant pis.</p> + +<p>—Comment tant pis?</p> + +<p>Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:</p> + +<p>—Une idée qui m'est venue pendant mon voyage +au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et +me disais que ce malaise pourrait être un indice +heureux.</p> + +<p>—Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.</p> + +<p>—Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! +Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est +pas la première fois qu'en te voyant indisposée je +me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes +caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et +signes sensibles, signes incertains, probables, certains, +et que sur ce sujet j'en sais peut être autant +que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.</p> + +<p>—Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera +d'aller demain à Paris; je profiterai de ce +voyage pour faire quelques courses indispensables. +Quand dois-tu parler?</p> + +<p>—Si je parle, ce sera au commencement de la +séance.</p> + +<p>—Eh bien! après ton discours, je quitterai la +Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour +revenir ici.</p> + +<p>Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première +partie de la séance, puis, quand le comte +eut parlé, elle quitta la tribune et revint rue Monsieur.</p> + +<p>Par son contrat de mariage, il avait été stipulé +qu'elle toucherait une pension pour ses besoins personnels; +mais dans l'étroite intimité où elle vivait +avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée: +tout entre eux se partageait en commun; ne +faisant qu'un de coeur et d'esprit, ils n'avaient +qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs besoins, +se consultant le plus souvent avant d'engager +une dépense, ou, s'ils n'avaient pas le temps, s'en +rendant compte après qu'elle était faite.</p> + +<p>Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas +prendre une somme un peu importante sans en parler +à son mari; aussi n'était-ce point de cette façon +qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au +rachat de Claude.</p> + +<p>Ce n'était point seulement dans leur château et +leur hôtel que les princes de Chambrais avaient toujours +pieusement conservé ce qu'ils avaient reçu de +leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en +avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise +sur eux: on faisait disparaître dans une pièce reculée, +où l'on serrait dans des armoires ce qui était par +trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en +débarrassait point: les greniers étaient bondés de +meubles rococo, et il y avait des placards remplis de +porcelaines ridicules appartenant au style Louis-Philippe.</p> + +<p>C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux +de prix par la valeur de leurs pierres, mais que leurs +montures rendaient immettables: jamais elle ne les +avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient conservés +dans un coffre que, depuis leur mariage, son +mari n'avait pas ouvert: ils étaient là, cela suffisait, +ils faisaient partie des joyaux de la famille, et comme +il avait une parfaite indifférence pour les pierreries, +il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas +lui assurément qui lui demanderait de mettre jamais +telle ou telle parure, puisqu'il ne les connaissait +même pas.</p> + +<p>Obligée de trouver instantanément une forte +somme, c'était sur la vente de quelques-uns de ces +bijoux qu'elle comptait.</p> + +<p>C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer +dans un magasin, elle, la comtesse d'Unières, +pour vendre des pierres précieuses, le rouge lui +montait aux joues; mais elle n'avait pas le choix des +moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le +seul qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la +honte et par la peur des commentaires qu'elle allait +provoquer.</p> + +<p>Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient +serrés ces bijoux, et elle chercha ceux qu'elle pouvait +prendre, c'est-à-dire ceux qui, par leurs pierreries, +avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à +une broche en rubis et en diamants, à un noeud avec +deux glands et à un bouquet de corsage. Combien +tout cela valait-il? Elle n'en savait trop rien. Une +assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir +la préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait +fût au-dessous de ce qu'elle voulait, elle y +ajouta une boucle de ceinture.</p> + +<p>Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à +n'avoir pas à porter un trop gros paquet, ce qui eût +provoqué l'attention, elle remonta en voiture et se fit +conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers +de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une +fois acheté des bijoux pour cadeaux, et qui devaient, +croyait-elle, l'accueillir convenablement. Sans doute +elle eût préféré s'adresser à des marchands qui ne +l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle +aurait dû donner son nom pour qu'on la payât, et +dans ces conditions mieux valait encore avoir affaire +à Marche et Chabert, qui avaient une réputation +d'honnêteté.</p> + +<p>Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un +commis, qui avait reconnu la livrée, se hâta de venir +au-devant d'elle, tandis qu'un autre prenait des +mains du valet de pied le paquet de bijoux.</p> + +<p>Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, +et presque aussitôt M. Chabert arriva, souriant +et respectueux, empressé de se mettre à la disposition +de sa noble cliente; comme c'était en particulier +qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer +dans son cabinet dont il referma la porte; alors elle +exposa franchement sa demande.</p> + +<p>Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi +secret, elle désirait vendre des pierreries qui ne +lui servaient à rien.</p> + +<p>Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il +était prêt à les acheter.</p> + +<p>—Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune +valeur; elles sont d'un autre âge.</p> + +<p>—C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.</p> + +<p>—Quand on possède des diamants et un collier de +perles comme madame la comtesse, on est en droit +de se montrer difficile en fait de bijoux.</p> + +<p>Il était trop parisien pour ne pas comprendre +qu'une femme comme la comtesse d'Unières ne se +résigne à une pareille démarche que sous le coup +d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait +un certain temps pour peser ces pierres et les +estimer, proposa-t-il à Ghislaine de lui verser immédiatement +cinquante mille francs; plus tard il +compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une +grosse liasse de billets pourrait l'embarrasser, il lui +offrit un chèque sur la banque.</p> + +<p>L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:</p> + +<p>—Quel jour devrai-je me rendre chez madame la +comtesse?</p> + +<p>—Je viendrai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? +Grosse? Petite? Suffisante ou insuffisante pour exciter +des convoitises et satisfaire des appétits?</p> + +<p>C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant +à l'égard de l'argent dans l'ignorance de ceux qui, +ayant toujours été riches, connaissent mal sa valeur.</p> + +<p>Que représentaient cinquante mille francs pour +Nicétas?</p> + +<p>Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait +quatre cents francs par mois pour venir deux +jours par semaine à Chambrais, ils eussent été certainement +une fortune pour lui, le paiement de dix +années de travail.</p> + +<p>Mais maintenant?</p> + +<p>A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la +tenue, on pouvait croire qu'ils en seraient une bien +plus tentante encore, puisqu'ils le tireraient de la misère.</p> + +<p>Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces +douze années de misère ne lui avaient-elles pas donné +d'autres besoins et d'autres exigences?</p> + +<p>De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant +traverser la cour, de même elle ne l'avait pas +retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix il y avait +une dureté, dans son regard une brutalité, et dans +toute sa personne un cynisme qui montraient qu'il +n'était pas resté l'homme d'autrefois.</p> + +<p>Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? +Sur quoi les avait-il établies? Car plus +elle réfléchissait à leur entrevue, plus elle se confirmait +dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le +dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.</p> + +<p>Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!</p> + +<p>C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, +bien faible, bien maladroite pour le débattre +comme il aurait fallu: pour la première fois de sa vie +elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et +tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait +paralysée de toutes les manières, par son inexpérience, +par sa dignité, par sa tendresse pour sa fille, +par le souci de son honneur et de celui de son mari.</p> + +<p>Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus +terrible? Elle eût voulu n'avoir pas à attendre et que +tout de suite ce marché vînt en discussion. Mais le +lendemain précisément son mari resta à Chambrais, +et elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son +angoisse.</p> + +<p>Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit +qu'il l'examinait pour lire en elle.</p> + +<p>—Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.</p> + +<p>Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi +qu'elle en eut bientôt la preuve.</p> + +<p>—Tu sais que je persiste dans mon idée.</p> + +<p>—Quelle idée?</p> + +<p>—Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. +Évidemment, il se passe en toi quelque chose d'insolite. +Quoi? Je n'en sais rien. Quelle est la cause de ce +changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le +changement est certain: tu n'es pas dans ton état +ordinaire. Alors, comme je ne vois pas de raisons +qui l'expliquent, j'en cherche dans le sens que je désire. +Sans doute, ce serait une folie de croire, mais +ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton +état nerveux est significative.</p> + +<p>Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise +pour aller à une certaine distance du château, voir +des poulains dans une prairie, à laquelle on n'accédait +que par un mauvais chemin charrois.</p> + +<p>Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent +Nicétas qui flânait par les rues du village, en +attendant l'heure d'aller se coucher dans une meule +foin.</p> + +<p>Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte +le remarqua, son attention étant attirée par la fixité +des regards que Nicétas attachait sur lui.</p> + +<p>—Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise +mine qui rôde dans le pays? demanda-t-il.</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>Alors il continua:</p> + +<p>—Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; +il semble qu'il cherche à nous demander quelque +chose. Si, par hasard, il voulait entrer aux écuries, il +faudrait que François prît sur lui des renseignements +sérieux: il a bien vilaine tournure.</p> + +<p>Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre +près de lui pour qu'elle y trouvât une direction affectueuse, +dans un milieu digne d'elle!</p> + +<p>Après un premier moment de honte et d'accablement, +cette rencontre lui donna encore plus de +force pour la journée du lendemain: à tout prix, il +fallait sauver Claude de ce misérable,—que le +comte ne trouvait même pas bon pour ses écuries.</p> + +<p>Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, +annoncé par le coup de cloche du concierge, entra +dans le vestibule, il y trouva Auguste qui était encore +de service ce jour-là.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied +avec surprise.</p> + +<p>—Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre +aujourd'hui à mes questions, et je viens chercher +ses réponses: nous collaborons: c'est beaucoup +d'honneur pour moi.</p> + +<p>—Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation +de visiter le château, elle ne pourra pas vous le +refuser.</p> + +<p>—C'est une idée; mais maintenant le château +m'intéresse moins.</p> + +<p>Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la +même place que la première fois.</p> + +<p>—Cet empressement à me recevoir est d'un heureux +augure, dit-il, et j'espère que nous nous entendrons.</p> + +<p>—Vous vous trompez.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Au moins quant à la condition que vous prétendez +m'imposer.</p> + +<p>—Mais il y a deux conditions que je prétends vous +imposer: ou vous prenez Claude, ou je la prends +moi-même.</p> + +<p>—Cela est également impossible.</p> + +<p>—C'est vous, madame, qui vous trompez, car si +vous pouvez ne pas prendre votre fille, vous ne pouvez +pas m'empêcher de la prendre, moi; ne suis-je +pas son père?</p> + +<p>—Et qu'en feriez-vous?</p> + +<p>—Une honnête fille, une fille tendrement aimée.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant +pour vous.</p> + +<p>—Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de +l'importance de celui-ci, qui met tant d'intérêts en +jeu, l'avenir de votre fille, votre honneur, celui de +votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de +côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.</p> + +<p>—Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans +Claude une héritière jouissant dès maintenant de ses +revenus, vous pouviez penser à la prendre.</p> + +<p>—C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, +n'est-ce pas? Dites-le donc, puisque vous le pensez; +cela n'est pas pour me blesser; en réalité, rien n'est +pour me blesser.</p> + +<p>Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne +vouait pas «ne pas se gêner» comme il disait, ni +pousser les choses aux extrêmes.</p> + +<p>—Claude en possession de ses revenus, dit-elle, +vous pouviez lui donner une existence large, en même +temps que vous vous la donniez à vous-même. Mais +maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment +que vous puissiez la prendre—mais je n'admets +cela que pour la discussion, car dans la réalité +son conseil de famille la défendrait, et la justice ne +sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur +rien. Que feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? +Quels avantages matériels retirerez-vous de cette reconnaissance? +Claude serait une charge pour vous, +non une source de produit.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir?</p> + +<p>—A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages +précisément à ne pas prendre Claude, à ne pas vous +occuper d'elle, à m'abandonner ce soin ainsi qu'à son +conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa +santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra +une éducation convenable, et d'où elle sortira +pour se marier.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air +étonné, et ne vois pas où seraient ces avantages.</p> + +<p>Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert +sous un livre, à portée de sa main; elle souleva le livre, +et tirant le chèque, elle le lui tendit:</p> + +<p>—Dans ceci.</p> + +<p>Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque +triomphant; mais dès qu'il eut jeté les yeux dessus, +son visage se contracta.</p> + +<p>—Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? +dit-il.</p> + +<p>—Vous m'avez offert un marché, je vous en offre +un autre.</p> + +<p>—Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille +francs: pour une fille du sang des Chambrais, convenez +que ce n'est pas cher; je ne parle pas du sang +de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En +ne me recevant pas hier—ce n'est pas votre faute, +je le sais—vous m'avez permis de faire une enquête +dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis de +la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous +assez simple pour vendre cinquante mille +francs ce qui en vaut quinze cent mille?</p> + +<p>—On ne vend que ce qu'on possède, et de ces +quinze cents mille francs vous ne toucherez jamais +un centime.</p> + +<p>—C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un +procès que vous avez tout intérêt à ne pas laisser engager, +ne l'oubliez pas, et, je vous en prie, faites entrer +cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait +imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille +francs sont-ils une vraie dérision. Comment avez-vous +pu croire que je les accepterais?</p> + +<p>Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, +comme elle l'avait pressenti, à renoncer à Claude et à +la vendre; la contestation maintenant ne portait que +sur le prix de cette vente; quelque dégoût qu'elle en +eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.</p> + +<p>Il examinait le chèque.</p> + +<p>—Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, +que ce chèque dit lui-même que, si vous aviez voulu, +vous auriez pu me faire une proposition plus convenable. +Pour voir d'où proviennent ces cinquante mille +francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, +vous ne les avez pas pris sur votre fortune personnelle, +et vous ne les avez pas empruntés. Je ne recherche +pas pour quelles raisons; je constate simplement +qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, +vous avez cherché dans vos vieux bijoux ceux qui +avaient cessé de vous plaire, et vous les avez vendus à +Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la Paix +qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: +voilà leur nom imprimé et leur signature. Eh bien! +madame, vous n'en avez pas vendu assez.</p> + +<p>Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement +qu'il avait produit.</p> + +<p>—Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et +l'autre une égale franchise: vous, en ne cherchant +pas des phrases échappatoires pour ne pas dire que +Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi +vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, +mais ce qui a dû bien vous gêner; moi en vous donnant +mon dernier prix. J'avoue que j'avais compté +sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour +élever ma fille convenablement, et ce revenu me +manquant, je comprends que l'enfant ne trouverait +pas auprès de moi l'existence que je voulais lui faire. +Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au +couvent, mais si je ne la reconnais pas, je renonce par +cela même à tous les droits que j'aurais sur la pension +que je pourrais lui demander quand elle sera majeure, +ou sur son héritage si elle venait à mourir; et +cette renonciation, je l'estime à trois cent mille +francs. J'accepte ce chèque comme un acompte.—Il +le mit dans sa poche.—Vous m'en devez deux cent +cinquante mille, que je vous demande de me verser +d'aujourd'hui en huit.</p> + +<p>—Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. +Empruntez. En huit jours une femme comme vous +peut trouver des millions; et je ne vous demande que +deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent +cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront +de me créer une situation digne de ma fille: ne +voulez-vous pas que le père de votre enfant cesse +d'être le misérable que vous voyez devant vous? +Comme il pourrait être dangereux que vous me receviez +toujours ici, je vous attendrai où vous voudrez, +dans une église, chez votre médecin, votre dentiste, +votre couturière, tous endroits à souhait pour des +rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui +en huit à trois heures et demie, gare de l'Est,—on +y voit peu de Parisiens,—salle des pas perdus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, +c'est qu'elle n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui +elle pût attendre conseils et secours: la connaissant +bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne trouverait +pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à +une femme qu'il avait affaire, en femme il la traitait.</p> + +<p>Vendez ou empruntez.</p> + +<p>Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; +à qui? De gens d'affaires, elle ne connaissait +que son notaire, et il avait toujours été pour elle +d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il lui +avait fait signer un acte, il semblait que c'était +une faveur qu'il lui réclamait; mais comment lui +parler d'un emprunt de deux cent cinquante mille +francs? Il faudrait des explications, il faudrait une +confession; elle serait morte de honte.</p> + +<p>D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette +confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au +courant des choses de la loi, elle savait cependant +qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de +son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément +l'objection que lui opposerait Me Le Genest. +Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister, +étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle +n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un +parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni +amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls +parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme +vit dans une étroite intimité avec son mari, comme +elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle +n'en avait pas.</p> + +<p>Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: +vendre; vendre de nouveau des bijoux.</p> + +<p>Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait +de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée, +sans rien préciser d'ailleurs, que la somme +qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes, +elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, +qui sûrement les avaient estimés à leur prix +marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui +lui restaient, comprenant très bien que les pierreries +comme toutes choses subissent des dépréciations. +Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre +encore, sans qu'on remarquât leur disparition? +Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être. +Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, +si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui +être d'aucune utilité.</p> + +<p>A la vérité, son écrin ne se composait pas que de +ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets, +une rivière, des croissants, un diadème, des +peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que +son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier +de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là +elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils +lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les +employer à la rançon de sa fille; les autres, parce +qu'ils étaient des souvenirs.</p> + +<p>Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une +nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait +se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le +choix.</p> + +<p>Après avoir balancé le pour et le contre, elle se +décida pour le collier de perles; avec lui, au moins, +elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait +besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille +francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner +chez Marche et Chabert.</p> + +<p>En effet, il ne pouvait pas être question de vendre +ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence +complète pour tous les bijoux, il ne laisserait +pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il +fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la +place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il +resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas +de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul. +Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus +jamais.</p> + +<p>Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit +chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais +pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander. +Cependant, comme elle avait acheté des +parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa +que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce +travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le +lendemain même elle s'en alla en voiture de place au +boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la +Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à +côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des +pierreries et des perles fausses.</p> + +<p>Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle +éprouva un moment d'hésitation confuse avant de +pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était, +elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne +pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne +pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.</p> + +<p>Enfin elle se décida:</p> + +<p>—Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les +perles vraies qui le composent par des perles fausses +sans que cette substitution saute aux yeux?</p> + +<p>—Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons +arriver à une imitation si parfaite que personne ne +s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.</p> + +<p>Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine +une poignée de perles:</p> + +<p>—Voyez vous-même.</p> + +<p>Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient +pas l'orient doux, chatoyant, satiné des vraies, mais +enfin l'imitation était suffisante pour qu'elle s'en +contentât.</p> + +<p>—Où est le collier? demanda le bijoutier.</p> + +<p>—Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi +exactement que possible, même nombre, il y en a +quatre cents...</p> + +<p>Le bijoutier eut un sourire de surprise.</p> + +<p>—... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien +fermoir pour attacher ces perles fausses, et vous +mettrez les vraies dans une boîte.</p> + +<p>Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, +ce ne fut plus de la surprise que montra le +bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se laissa pas +effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara +que la copie serait digne du modèle.</p> + +<p>—Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et +si vous ne laissez pas un curieux indiscret mordre +mes perles, ce qui ne se fait pas dans le monde de +madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre +collier avec pleine sécurité.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda +Ghislaine surprise.</p> + +<p>—J'entends les mordre avec les dents, ce qui est +un moyen à la portée de tout le monde de s'assurer +que les perles sont vraies, les fausses n'ayant pas la +solidité des vraies.</p> + +<p>On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle +n'en put donner que six; le samedi, à trois heures +précises, il fallait qu'on le lui livrât.</p> + +<p>Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva +le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les +perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât +longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en +avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup +d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa +facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer +sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire +à la gare de l'Est; quand elle entra dans la +salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.</p> + +<p>Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. +Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle +était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés +longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, +leurs paniers et leurs paquets devant eux.</p> + +<p>Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche +machinalement: tournée contre la muraille, elle ne +cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards +inquiets qui auraient trahi son agitation.</p> + +<p>Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; +l'âpreté lui donnerait de l'empressement.</p> + +<p>Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle +crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle. +Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa +tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et +dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de +façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman +de tournure élégante, la toilette soignée: bottines +à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et +blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; +dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un +jonc à pomme de lapis.</p> + +<p>Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut +rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait +pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le +reconnaissait pas élégant.</p> + +<p>Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques +du respect:</p> + +<p>—Oserai-je vous offrir mon bras?</p> + +<p>Elle eut un mouvement de répulsion.</p> + +<p>—Marchez près de moi.</p> + +<p>Il l'accompagna, le chapeau à la main.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'argent, dit-elle.</p> + +<p>Il mit son chapeau.</p> + +<p>—Et alors? dit-il brutalement.</p> + +<p>—Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant +d'un collier pesant plus de six mille grains, +qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les +et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; +vous en obtiendrez certainement plus de deux cent +cinquante mille francs.</p> + +<p>—En êtes-vous sûre?</p> + +<p>—Les perles sont de premier choix; elles font +l'envie des bijoutiers.</p> + +<p>—S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en +hausse, je crois.</p> + +<p>—Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs +qu'à Paris où elles sont connues.</p> + +<p>—Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez +votre honneur entre mes mains, soyez tranquille; +ne sommes-nous pas associés?</p> + +<p>Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la +prendre:</p> + +<p>—L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection +de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.</p> + +<p>Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant +et s'en alla.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Le calme avait succédé aux angoisses désespérées +qui avaient bouleversé Ghislaine pendant les quelques +jours où elle était restée sous le coup des exigences +de Nicétas.</p> + +<p>Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse +sérénité des années qui avaient précédé cet +orage, mais elle respirait; si tout danger n'était pas à +jamais écarté, il était au moins ajourné.</p> + +<p>Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait +retourner à l'étranger et y rester? Puisqu'il avait +passé onze ans sans revenir à Paris, c'est que rien +ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans +intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre +les perles du collier à Paris; et si tout d'abord il y +avait là une raison de prudence, il y en avait une +aussi d'espérance: une fois à Londres, à Vienne, ou +à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer +à Paris.</p> + +<p>Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir +dans cette espérance qui ne reposait sur rien de +précis, elle voulut prendre quelques précautions +contre un retour possible et une nouvelle attaque.</p> + +<p>Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne +pouvait rien, et comme elle avait été une marionnette +entre ses mains, dont il jouait selon sa fantaisie, +elle le serait toujours.</p> + +<p>Mais pour Claude, il en était autrement, et si après +avoir agi contre la mère, il trouvait de son intérêt +de se tourner contre l'enfant, il fallait qu'à ce moment +celle-ci fût en sûreté.</p> + +<p>Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; +s'il voulait tenter quelque chose, où la chercherait-il +quand les portes d'un couvent se seraient refermées +sur elle à Paris ou aux environs?</p> + +<p>Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution +sans avoir consulté son médecin qu'elle fit venir à +Chambrais, pour qu'il examinât Claude de nouveau.</p> + +<p>Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre +elle pourrait travailler comme toutes les filles de son +âge, mais que pour le moment il importait qu'elle +passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.</p> + +<p>—Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, +et je crois qu'à l'automne elle sera en état de +supporter la règle et le travail d'un internat. Mais à +condition cependant que ce ne sera pas à Paris. Là-dessus +ma prescription est formelle: sa bonne santé +dans l'avenir dépend de la vie à la campagne. C'est +une absurdité meurtrière de maintenir des internats +à Paris: lycées ou couvents; et il y a longtemps qu'on +les aurait transportés aux champs, si dans toute +maison d'éducation on ne faisait point passer les +convenances des directeurs et des professeurs avant +l'intérêt des élèves.</p> + +<p>Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de +son médecin qu'elle les avait demandés; il aurait +ordonné le couvent que Claude eût tout de suite +quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre +jusqu'à l'automne était trop bien d'accord avec son +secret dessein pour qu'elle n'en fût pas heureuse: +elle aurait sa fille pendant trois mois encore.</p> + +<p>En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille +francs, sans doute, et avant qu'il revînt à l'assaut—si +comme elle le pressentait il devait y revenir,—on +aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite +ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne +pût pas la découvrir.</p> + +<p>Cependant, comme il était sage de s'entourer de +toutes les précautions, même de celles qui paraissaient +ne devoir pas servir, elle recommanda à +Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et +de ne jamais la laisser sortir avec personne autre +que lui et que sa femme; quand elle irait chez lady +Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle +devrait être accompagnée. Elle n'était plus une +gamine qui peut s'en aller par les chemins.</p> + +<p>Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine +pouvait reprendre sa vie ordinaire et être tranquille.</p> + +<p>Et de fait elle le fut pendant un certain temps, +mais, un jour, elle se trouva tout a coup menacée +précisément par où elle se croyait le plus en sûreté, +c'est-à-dire du côté de son mari.</p> + +<p>Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant +sans que l'hôtel de la rue Monsieur fût complètement +fermé; le comte y venait tous les jours en +allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, +et, jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient +parfois des amis, notamment des étrangers, +pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût pas +été un agrément; c'était le moment où Ghislaine +voyait ses parents d'Espagne à Paris, et le comte les +amis avec lesquels il s'était lié dans ses voyages.</p> + +<p>Au commencement de juillet un dîner fut ainsi +donné en l'honneur d'une infante d'Espagne qui +était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, et +pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient +choisi la fleur de leurs amis, l'hôtel avait pris son +air de gala et les serres de Chambrais s'étaient vidées +dans les appartements et dans le jardin de la +rue Monsieur.</p> + +<p>Quand le comte revint de la Chambre où il y avait +une séance importante, il trouva Ghislaine déjà habillée +et installée dans le grand salon prête à recevoir +ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses +habitudes de simplicité, et portait une robe de +crêpe de Chine blanc brodé d'or qu'elle mettait pour +la première fois.</p> + +<p>A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, +pour l'admirer:</p> + +<p>—Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est +faite pour ta beauté brune; c'est une merveille d'harmonie.</p> + +<p>Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, +pour l'admiration, mais le second fut pour la critique:</p> + +<p>—Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de +simplicité pour nos hôtes.</p> + +<p>—Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de +cette observation, la première de ce genre qu'il se +permît depuis dix ans.</p> + +<p>—Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y +a pas de saison; je ne te demande pas de te charger de +diamants, mais tu pourrais mettre ton collier de +perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets +noirs de tes cheveux et l'or de la bordure de ton +corsage, produira un effet superbe.</p> + +<p>Elle restait interdite.</p> + +<p>—As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? +demanda-t-il en l'examinant.</p> + +<p>—Quelles raisons?</p> + +<p>—Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement +que je te le demande; non seulement par +égard pour nos invités, mais encore pour mon agrément.</p> + +<p>Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, +mais le comte prévint cette objection:</p> + +<p>—Il est en bon état, puisque Marche et Chabert +ont dernièrement réparé le fermoir.</p> + +<p>Toute résistance était impossible.</p> + +<p>—Je vais le mettre, dit-elle.</p> + +<p>Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la +fatalité.</p> + +<p>—C'est la punition qui commence, se dit-elle en +l'accrochant, où s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier +mensonge, dans combien d'autres serai-je encore entraînée?</p> + +<p>Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la +rendait incapable de voir si la fausseté des perles +sautait aux yeux. Il lui semblait que, si l'on n'était +pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout +qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement +ne se laissait-elle pas influencer par les éloges +que le bijoutier s'était lui-même décernés? Et ne les +voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles fussent?</p> + +<p>Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, +et il fallait aussi se donner une assurance qui +lui permit de ne pas se troubler quand elle verrait +les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier +qui ne manquait jamais son effet. Ordinairement, +ces regards la gênaient plus qu'il ne la flattaient; que +serait-ce ce soir là?</p> + +<p>En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la +soirée, elle sentit les yeux s'attacher sur elle un peu +plus longtemps qu'il n'était naturel, croyait-elle, +elle s'imaginait qu'on était frappé par l'étrangeté +de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient: +les hommes, pour la plupart, ne se connaissent +guère en bijoux, mais combien de femmes en +remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si parmi +ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de +deviner son mensonge. C'est dans leur amour-propre +que tremblent les femmes qui ont la faiblesse de +porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour +et dans son honneur.</p> + +<p>A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion +qui la paralysa: une de ses cousines, une jeune +Espagnole, qui faisait son voyage de noces, porta la +main sur le collier:</p> + +<p>—Oh! ma cousine, que je suis contente de voir +votre collier; j'en avais bien entendu parler par maman, +mais je n'imaginais pas qu'il fût si beau, laissez-moi +le regarder de près.</p> + +<p>Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle +était jeune, la cousine, et elle ne devait pas avoir de +fortes connaissances en joaillerie, étant sortie du +couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle +que ce collier dont on parlait tant pouvait +être faux? C'était à travers son histoire et la tradition +qu'on le regardait, non à travers la réalité.</p> + +<p>C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison +pour se rassurer et prendre confiance.</p> + +<p>Cependant quand la soirée se termina et que les +derniers convives partirent, elle fut grandement soulagée; +enfin elle était sauvée; tout au moins l'était-elle +pour cette fois; et après cette épreuve, si l'hiver +prochain elle devait le mettre encore «par ordre», +elle serait moins inquiète.</p> + +<p>Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite +pour le réintégrer dans l'écrin où elle espérait bien +le tenir longtemps renfermé; mais au moment où +elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de +son mari; alors, instinctivement, comme si elle +était en faute, elle posa le collier sur une table en +malachite et le recouvrit du fichu de dentelles dans +lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant +du salon.</p> + +<p>—Vous vous déshabillez? dit-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à +l'heure; ne vous pressez pas; j'ai à lire ce paquet de +lettres qu'on vient de me remettre.</p> + +<p>Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le +collier qui d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.</p> + +<p>Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle +était posée une grosse lampe en bronze, et il ouvrit +une de ses lettres. Mais comme il se trouvait en dehors +du rayon de la lumière, il se leva et prit la +lampe pour la rapprocher.</p> + +<p>En la reposant, une des trois griffes qui formaient +le pied rencontra un coin du fichu et il se produisit +un petit bruit sec comme celui d'une fracture.</p> + +<p>Qu'avait-il donc cassé?</p> + +<p>Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la +malachite; il avait écrasé deux perles.</p> + +<p>Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.</p> + +<p>—Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine +va être désolée; son collier.</p> + +<p>Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans +l'art de la joaillerie, il savait que les perles sont formées +d'une matière nacrée, compacte, solide, résistante, +qui ne s'écrase pas sous le pied d'une lampe, si +lourde que soit cette lampe.</p> + +<p>Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?</p> + +<p>Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.</p> + +<p>Puis, ramassant les morceaux des perles, il les +prit dans sa main, les examina. Mais il n'y vit rien de +particulier; et cependant il y avait là quelque chose +d'étrange et de mystérieux.</p> + +<p>Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de +toilette pour raconter cette aventure à Ghislaine; +mais il avait déjà fait deux pas, quand il s'arrêta, revint +à la table, égalisa les perles de façon à ce que le +vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier +avec le fichu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle +trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses +lettres sous la lumière de la lampe.</p> + +<p>Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva +pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta +absorbé dans sa lecture.</p> + +<p>Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, +elle se mit au lit.</p> + +<p>C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient +dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer +quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait +sur une chaise basse auprès de son lit, elle +tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans +les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un +l'autre ce que les exigences du monde ne leur +avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: +douces confidences qui se prolongeaient tard +souvent, car après avoir commencé par les autres, +ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils +n'en finissaient plus.—Va-t'en, disait-elle.—Quand +tu dormiras.—Je dormirai quand tu seras parti.—Je +partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard, +sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme +elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa +chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, +en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari +attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit +près d'elle à la regarder dormir.</p> + +<p>Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre +sa chaise basse.</p> + +<p>—Est-ce que ces lettres contiennent des choses +graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.</p> + +<p>—Des ennuis.</p> + +<p>—Quels ennuis?</p> + +<p>—Comme toujours, des demandes qu'il est impossible +de satisfaire.</p> + +<p>C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante +pour expliquer cette préoccupation subite: pendant +le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré +ses regards pleins d'une tendre fierté qui la +suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient +libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange. +Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?</p> + +<p>Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au +lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où +celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en +même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent +que de choses banales, et au bout de peu de +temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine +avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement +de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière +de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, +un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas +faire de bruit.</p> + +<p>Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et +de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune +réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les +unes contre les autres, et toujours il revenait à la +même conclusion qui était que les perles vraies ne +peuvent pas s'écraser ainsi.</p> + +<p>Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout +à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant +le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et +Chabert pour une réparation au fermoir, et que par +conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à +ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi +ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler +celles qui étaient fausses—leur responsabilité se +trouvant engagée.</p> + +<p>Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation +eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux +vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait, +mais sans croire beaucoup à cette explication.</p> + +<p>Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable +ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la +bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait +une enquête de ce côté.</p> + +<p>Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit +chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans +leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans +lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait +mettre en montre ce jour-là.</p> + +<p>Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant +devant le magasin, il était entré pour payer la réparation +du collier de perles de madame d'Unières.</p> + +<p>—Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.</p> + +<p>Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte +que celui-là qui lui permît de parler du collier.</p> + +<p>—Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.</p> + +<p>Les deux associés se regardèrent.</p> + +<p>—J'entends, continua le comte, que les perles sont +toujours en bon état?</p> + +<p>—Mais, sans doute.</p> + +<p>—Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des +maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?</p> + +<p>—Elles meurent; mais celles de madame la comtesse +d'Unières n'en sont pas là, il s'en faut; jamais +elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été +faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert, +sur cette table, et elles ont fait l'admiration de +toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que +madame la comtesse d'Unières exposerait son collier +au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait +recette.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Incontestablement. Sans doute il y a des perles +plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais +pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles +pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, +cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées +moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et +pour un homme du métier c'était une jouissance.</p> + +<p>Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces +bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était +donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.</p> + +<p>Il restait au comte une question à poser.</p> + +<p>—Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué +des perles fausses aux perles vraies?</p> + +<p>Mais cette question était un aveu en même temps +qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des +perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation +contre celui des commis qui avait porté l'écrin +de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait +coupable de cette fraude.</p> + +<p>Elle était donc impossible à tous les points de vue, +et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.</p> + +<p>Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans +leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils +s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?</p> + +<p>—Marche?</p> + +<p>—Chabert?</p> + +<p>—Ça vous parait naturel tout cela?</p> + +<p>—Le mari qui entre par hasard.</p> + +<p>—La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire +de leur produit un emploi secret.</p> + +<p>—L'embarras de l'un.</p> + +<p>—La confusion de l'autre.</p> + +<p>—C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre +femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.</p> + +<p>—Et moi je dirais que le collier a été vendu +comme les anciens bijoux.</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>—Pourquoi pas à nous!</p> + +<p>—Voilà qui n'est pas juste.</p> + +<p>—Nous, nous la connaissons.</p> + +<p>—Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à +Freteau.</p> + +<p>—On les aura envoyées à Londres.</p> + +<p>—C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, +je les reconnaîtrai.</p> + +<p>—Le joli, ce serait de les revendre au comte, car +enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître +sans que l'honneur de la famille soit engagé.</p> + +<p>—Je vais écrire à Londres.</p> + +<p>—Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra +leur en parler.</p> + +<p>Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il +ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez +ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses +se trouvaient depuis longtemps dans le collier, +depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, +à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des +voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles +n'y avaient été introduites que depuis la réparation +du fermoir.</p> + +<p>Si la question de la date semblait résolue, l'autre, +celle du «comment», restait entière, et même elle +s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré +que le collier ne se composait que de perles vraies +quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de +laquelle il n'avait pas dû sortir.</p> + +<p>Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser +aller plus loin.</p> + +<p>Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point +que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient +fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient +résisté au coup porté par la lampe. Mais ce +point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il +ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait +que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles +avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou +même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas +être brisées par un choc lourd comme celui d'une +grosse lampe, se produisant sur une matière dure +telle que la malachite formant enclume?</p> + +<p>C'était cela maintenant qui avant tout devait être +élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au +fond des choses, sans laisser place au doute et aux +tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen +d'un bijoutier ou d'un expert—ce qu'il ferait.</p> + +<p>Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais +avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle +fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient +chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension +de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret +aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers +du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.</p> + +<p>Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. +Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux +perles qui manquaient.</p> + +<p>Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais +presque tout de suite il le referma:</p> + +<p>—Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.</p> + +<p>—Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda +le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement +impressionné.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons +pas le faux.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois +maisons plus bas.</p> + +<p>Le mot qui était venu aux lèvres du comte était +«Vous êtes certain que ces perles sont fausses» +mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait pas se +tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé +l'écrin prouvait que le doute même n'était pas possible +pour un homme du métier.</p> + +<p>Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, +il voulut entrer dans le magasin qu'on lui avait indiqué; +l'enseigne écrite sur la glace de la devanture +était trop tentante: «Fabrique de perles et de +bijoux»; c'était bien des perles fausses qu'on vendait +dans cette maison qui les fabriquait.</p> + +<p>Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: +pouvait-on remplacer les deux perles qui +manquaient au collier par des perles exactement pareilles; +et la réponse fut celle qu'il attendait, mais +que tout en lui repoussait:</p> + +<p>—Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un +travail parfait, il faut fabriquer les perles exprès, et +cela demandera quelques jours.</p> + +<p>Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il +sortit, au grand étonnement du fabricant qui se demanda +s'il avait affaire à un fou.</p> + +<p>Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans +sa tête, le ramenant toujours au même point, celui +sur lequel, précisément, il ne voulait pas s'arrêter: +les perles étaient vraies en sortant de chez Marche et +Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce +moment, et quand il avait demandé à Ghislaine de +mettre ce collier; il avait rencontré une résistance +inexplicable.</p> + +<p>S'expliquait-elle maintenant?</p> + +<p>Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle +éclaircirait cependant d'un mot.</p> + +<p>Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui +adresser une question qui était un doute et un outrage?</p> + +<p>Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui +avait donné depuis dix ans, les vertus d'une vie +exemplaire de droiture et de dignité, tout se dressait +devant lui pour l'arrêter.</p> + +<p>Toute la journée il balança le parti à prendre: +depuis dix ans, il s'était si bien habitué à ne rien décider +tout seul.</p> + +<p>Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il +la trouva l'attendant; alors, il lui annonça que le +lendemain matin, à la première heure, il était obligé +de partir pour son département, où son comité l'appelait +d'urgence.</p> + +<p>Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner +du temps; ne rien livrer aux hasards du premier +mouvement.</p> + +<p>Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien +laisser paraître et de cacher son émotion.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée +avec Claude, s'imaginant que près de sa fille, +s'occupant, jouant, causant avec elle, elle cesserait +de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de +ces changements dans l'humeur de son mari, pour la +première fois inégale et bizarre depuis dix ans.</p> + +<p>Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours +ramenée à la même pensée, étant elle-même, la pauvre +petite, la cause première de tout ce qui arrivait.</p> + +<p>D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais +désorientée, désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant +que faire, refusant d'aller à Paris, attendant +l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues lettres +toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si +son désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait +son esprit bouleversé.</p> + +<p>Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand +un voyage l'obligeait à une séparation: à l'avance il la +prévenait en lui expliquant les raisons qui semblaient +rendre ce voyage indispensable, il la consultait; et le +plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, le forçait +à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme +s'il se sauvait et la fuyait?</p> + +<p>Comme elle se débattait contre des suppositions +sans rien trouver de raisonnable, un valet de chambre +lui remit une carte sur laquelle elle lut: «Prince +N. Amouroff.»</p> + +<p>Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait +rien.</p> + +<p>—Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle +contrariée.</p> + +<p>—La personne qui m'a remis cette carte savait que +madame la comtesse était au château; j'ai cru qu'elle +était attendue.</p> + +<p>Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, +n'était pas disposée à recevoir; mais pensant que ce +prince Amouroff venait sans doute pour voir son +mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de +Paris à Chambrais méritant quelques égards.</p> + +<p>Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise +dans le fauteuil de son mari, devant la table de celui-ci, +se préparant à lui écrire en se servant de sa +plume et de son buvard.</p> + +<p>—Où est cette personne? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Dans le salon d'attente.</p> + +<p>Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, +précédée du valet qui ouvrait la porte, elle entra +dans ce salon.</p> + +<p>Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, +regardant dans le jardin, il se retourna: c'était Nicétas.</p> + +<p>Elle retint un cri:</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la +force de lui montrer de la main le salon faisant suite +à celui où ils se trouvaient, et il la suivit.</p> + +<p>—Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle +lorsque sa voix ne dut plus être entendue du vestibule.</p> + +<p>—Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, +je le voulais, en effet; les circonstances en ont +décidé autrement; c'est pour atténuer autant que +possible les inconvénients de cette nouvelle visite +que je me suis présenté sous mon nom.</p> + +<p>—Votre nom!</p> + +<p>—Celui de mon père, le mien, par conséquent, +comme je puis vous l'expliquer et vous le prouver si +vous le désirez.</p> + +<p>—C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but +de cette visite.</p> + +<p>—Pas précisément, bien que cela fût peut être à +propos, mais enfin, passons; je serai à votre disposition +quand vous voudrez savoir ce qu'est le père +de votre fille, pour vous donner tous les renseignements +que vous me demanderez. En ce moment +ce que vous voulez savoir, je le vois à votre impatience +inquiète, c'est le motif qui m'amène.</p> + +<p>Elle fit un signe de tête.</p> + +<p>—En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre +les perles que vous m'avez remises: à Londres, à +Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en a offert +que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc +loin de ce chiffre maximum à celui que vous m'aviez +annoncé; il s'en manque juste de cent mille francs +pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces +conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; +voulez-vous que je vous rende les perles pour +que vous les vendiez vous-même, ce qui vous serait +peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez +le collier dans son état, avec son fermoir, ou +bien êtes-vous disposée à parfaire la somme manquante?</p> + +<p>Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à +cette histoire qui, certainement, n'avait été inventée +que pour lui soustraire cent autres mille francs.</p> + +<p>—C'est impossible, dit-elle nettement.</p> + +<p>—Qu'est ce qui est impossible?</p> + +<p>—Ce que vous demandez.</p> + +<p>—Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux +ou vous reprenez les perles et vous me payez deux +cent cinquante mille francs, ou je les vends moi-même +cent cinquante mille francs et alors vous me +payez cent mille francs seulement.</p> + +<p>—Je n'ai pas les cent mille francs.</p> + +<p>—Vous les trouverez.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Vraiment impossible?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté +et quelques efforts vous ne réussiriez pas à trouver +ces cent mille francs?</p> + +<p>—Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.</p> + +<p>Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver +que toute insistance était inutile.</p> + +<p>Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni +fâché.</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous +rendre vos perles...</p> + +<p>Elle respira.</p> + +<p>—... Et à reconnaître ma fille.</p> + +<p>Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.</p> + +<p>—Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution +naturelle, celle que je voulais, parce qu'elle était conforme +aux désirs de mon coeur en même temps qu'aux +règles légales, et dont je n'ai été détourné que par +votre intervention; vous voyez que j'avais raison et +que ma faiblesse n'aurait pas dû se laisser toucher.</p> + +<p>Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler +dans son accent et dans son attitude s'il parlait sincèrement +ou s'il ne voulait pas plutôt par cette menace +l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent +mille francs.</p> + +<p>Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une +correction désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, +sa parole, calme et froide, n'avait aucun accent, +ni de colère, ni de reproche.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; +quant aux cinquante mille francs que vous m'avez +versés, je pense, que vous voudrez les offrir à votre +fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, +car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser +certaines affaires de succession, elle serait exposée, +pendant les premiers mois au moins, à une vie +un peu dure, dont elle aurait à souffrir.</p> + +<p>—Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous +ne pouvez pas lui assurer la vie que son état de santé +exige pour elle?</p> + +<p>—Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas +la garder, et par un sacrifice d'argent lui assurer cette vie?</p> + +<p>—Parce que je ne le peux pas.</p> + +<p>Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:</p> + +<p>—Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne +serait convenable ni pour vous ni pour moi de prolonger.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>De la main, elle l'arrêta.</p> + +<p>—Ne partez pas, dit-elle.</p> + +<p>—Et que voulez-vous, madame?</p> + +<p>—Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est +impossible de trouver ces cent mille francs, je confesse +la vérité.</p> + +<p>—Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai +si vous le voulez, madame, mais vous conviendrez +qu'il est difficile d'admettre qu'une femme dans votre +position, que la comtesse d'Unières, que la princesse +de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable +somme.</p> + +<p>—C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières +qu'il m'est impossible de me la procurer. Pour +les cinquante mille francs que vous avez touchés, j'ai +vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les +perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier +que tout le monde connaît, et que sa notoriété +même m'impose si bien, qu'il est certaines réunions +dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le porter. +Il m'est impossible de faire davantage. Une femme +mariée ne dispose pas de sa fortune, vous le savez; et +si cent mille francs sont une misérable somme pour +vous, pour moi, c'en est une considérable que je n'ai +pas et que je ne peux pas emprunter.</p> + +<p>—Alors, restons-en là.</p> + +<p>De nouveau il se leva.</p> + +<p>Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le +laissait partir, elle aurait à subir quelque nouvelle +attaque, qui, dans les conditions où elle se trouvait, +pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer devant +rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de +l'autre son mari, elle était aux abois.</p> + +<p>—Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, +je pourrais au moins vous en payer l'intérêt, un +gros intérêt, et je prendrais l'engagement de vous remettre +tous les ans dix mille francs.</p> + +<p>Il prit un air indigné.</p> + +<p>—Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, +cent mille francs ou ma fille.</p> + +<p>—Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver +ces cent mille francs; pour les cinquante milles et +les perles, je me suis déjà mis dans une situation +pleine de dangers, peut-être même désespérée...</p> + +<p>—D'où viennent ces dangers? interrompit-il.</p> + +<p>—De mon mari.</p> + +<p>—Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et +la jalousie de M. d'Unières sont éveillés que je vais +m'incliner devant vos scrupules? Non, madame, non. +Si quelque chose peut me pousser à persister dans +ma demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, +M. d'Unières, inquiet, tourmenté, amené à chercher +ce qui se passe, à le trouver, et que puis-je souhaiter +de mieux? Un procès s'engage, une séparation en résulte, +un divorce, un scandale, mais c'est précisément +ce qu'il me faut.</p> + +<p>Elle poussa un cri étouffé.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, +que je n'ai pas cessé de vous aimer, que je suis aujourd'hui +l'homme que j'étais il y a douze ans, et +vous savez que pour vous avoir je ne recule devant +rien.</p> + +<p>Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, +elle avait pris le cordon de la sonnette.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre +intérêt, je vous engage à écouter ce que j'ai à dire. +Que votre mariage avec M. d'Unières soit rompu à la +suite du scandale que provoquerait un procès, vous +me trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit +entre son père et sa mère. Celui qui vous fait cette +proposition, ce n'est pas Nicétas, le pauvre musicien, +c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien +celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des +Chambrais; ce n'est pour vous ni une mésalliance ni +une déchéance; ma famille a occupé et occupe encore +de grandes charges auprès de l'Empereur, à la +Cour et dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient +dans ma jeunesse de porter mon nom et +mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et +l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une +grande situation, pour moi c'est le bonheur, pour +vous c'est l'amour, c'est l'adoration d'un homme qui +sera votre esclave.</p> + +<p>Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait +devant lui n'était plus du tout celle qu'il avait vue +depuis son retour, tremblante sous la menace, affolée +par la peur, paralysée par la honte; elle s'était redressée, +le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait, +telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé +à sortir de sa chambre.</p> + +<p>—Vous avez eu raison de vouloir que je vous +écoute, dit-elle, puisque vos paroles sont les dernières +que j'entendrai de vous. Vous avez cru qu'elles +m'intimideraient et me mettraient à votre merci; +elles m'ont donné enfin le courage et la dignité de la +résistance. Faites ce que vous voudrez, réalisez vos +menaces si vous l'osez, vous me trouverez prête à défendre +ma fille et mon honneur le front haut.</p> + +<p>Elle sonna.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager +à la légère: il fallait que chaque coup portât; +et pour cela il avait besoin des conseils du vieux crocodile.</p> + +<p>Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de +partager ce que son habileté obtiendrait, il n'était +pas allé le voir; à quoi bon? La lutte se passant entre +Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de personne; +mais maintenant la loi devant intervenir, il +trouvait opportun et prudent de recourir aux conseils +du vieil homme d'affaire.</p> + +<p>En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; +l'unique clerc que Caffié employait était déjà +parti, et au coup de sonnette que Nicétas tira sans +trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le +crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier +à son cabinet, il en partait le dernier, n'ayant pas +d'autres plaisirs que le travail.</p> + +<p>Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait +de la main et du pied:</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.</p> + +<p>Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand +il était seul, plusieurs ayant eu la main trop leste.</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je +vous ai été recommandé par le baron d'Anthan.</p> + +<p>—Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.</p> + +<p>Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir +toisé son client. Certainement, Nicétas eût eu la +même tenue qu'à la première visite qu'il n'eût point +été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là +pour protéger son patron.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le +temps de la réflexion, dit Caffié en l'examinant avec +un sourire approbatif; que puis-je pour vous?</p> + +<p>—Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.</p> + +<p>—Ah! c'est une consultation que vous demandez?</p> + +<p>—Précisément cela et rien de plus.</p> + +<p>—Je suis à la disposition de mes clients, dans les +limites qu'ils fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait +que, le premier pas franchi, il conduirait son client, +celui-là comme les autres, où il lui plairait.</p> + +<p>—Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour +que ma fille me soit remise.</p> + +<p>—Auprès de qui?</p> + +<p>—Auprès de la mère.</p> + +<p>—Seule? en arrière du mari?</p> + +<p>—Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire +sans savoir si oui ou non je pouvais m'entendre avec +la mère.</p> + +<p>—Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec +la mère?</p> + +<p>—Nous avons cessé de nous entendre.</p> + +<p>—Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant +très bien ce qui se cachait sous ces paroles discrètes, +devinait à peu près comment les choses +avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, +comparée à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel +il ne pouvait pas se tromper?</p> + +<p>—Non, à la longue.</p> + +<p>—Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? +Les femmes ne font pas ce qu'elles veulent, +elles ont les mains liées; et c'est une sage précaution +du législateur, sans quoi on les conduirait loin.</p> + +<p>—Elle a précisément les mains liées.</p> + +<p>—Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?</p> + +<p>—Je n'ai pas à me plaindre d'elle.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant +mieux! Et maintenant vous jugez le moment venu de +faire intervenir le mari?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est +riche, ce mari?</p> + +<p>—A son aise.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, +mon cher monsieur; quand vous me connaîtrez +mieux, vous verrez que je ne pose jamais de questions +inutiles; enfin il est en état de prendre <i>hic et nunc</i> une +certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et il est considéré?</p> + +<p>—Très considéré.</p> + +<p>—Aime-t-il sa femme?</p> + +<p>—Passionnément.</p> + +<p>—Bien entendu il ignore qu'avant son mariage +madame a éprouvé un accident?</p> + +<p>—Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance +de mari.</p> + +<p>—Les circonstances sont excellentes. Et maintenant +vous voulez votre fille, dites-vous?</p> + +<p>—J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, +l'enfant ne jouira qu'à sa majorité du revenu de la +fortune qui lui a été léguée.</p> + +<p>—Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, +n'est-ce pas? donc, vous êtes disposé à réclamer +l'enfant?</p> + +<p>—Ce sont les formalités à remplir pour organiser +cette réclamation que je viens vous demander.</p> + +<p>—C'est bien simple: demain, vous vous présenterez +chez un notaire et vous ferez dresser un acte de +reconnaissance dans lequel vous indiquerez la mère; +puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur +avec sommation d'avoir à vous remettre votre fille. +Alors nous verrons venir. Et même peut-être n'arriverez-vous +pas à la notification. Pour cela, il n'y aurait +qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, +au notaire de la famille, si vous le connaissez.</p> + +<p>—J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que +j'en ai entendu parler autrefois.</p> + +<p>—Vous avez retenu son nom?</p> + +<p>Nicétas hésita un moment.</p> + +<p>—Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire +des cachotteries, ne vous gênez pas, tous les clients +en font. Seulement, je vous préviens charitablement +qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent +il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, +mais vous devez comprendre que dans une +affaire aussi délicate, pour vous donner de bons conseils, +j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas +aller toute seule, votre affaire; on se défendra, on +vous tendra des pièges, et si vous n'avez personne à +côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, vous serez +roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et +vous m'en conterez long; commencez donc par là +tout de suite; c'est le plus simple et le plus court.</p> + +<p>—Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.</p> + +<p>—Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant +de la main une affiche blanche attachée au mur par +deux épingles; en voyant le nom vous le retrouverez +plus facilement.</p> + +<p>Le voilà: Le Genest de la Crochardière.</p> + +<p>—Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. +Allez donc le voir demain, entre dix et onze heures. +Demandez à l'entretenir pour une affaire particulière. +Faites-lui part de votre intention de reconnaître votre +fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, +en vue de poursuivre plus tard la recherche de la +maternité; et insistez sur ce point; c'est l'essentiel.</p> + +<p>—Je comprends.</p> + +<p>—Le vieux notaire vous fera des observations, +vous présentera des objections: ne répondez rien, +mais notez tout ce qu'il vous dira de façon à me le +rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour +ne pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, +c'est qu'il voudra soumettre l'affaire à ses clients, et +ce sera le moment décisif. Vous verrez alors ce que +vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter +seul les propositions que très probablement on vous +présentera, ou s'il n'est pas plus sage de demander +l'assistance d'un conseil avisé, qui vous signalera les +chausse-trapes au milieu desquelles on vous promènera. +Vous êtes averti, cela suffit.</p> + +<p>Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, +mais Caffié refusa:</p> + +<p>—Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de +sérieux n'est commencé, car je ne considère pas +comme sérieux les pourparlers avec la femme, quel +qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du +mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra +jouer serré; nous ajouterons cette consultation à celle +que vous demanderez alors; nous sommes gens de +revue.</p> + +<p>Le lendemain, entre dix et onze heures, comme +Caffié le lui avait conseillé, Nicétas se présenta chez +le notaire et demanda à parler à Me Le Genest de la +Crochardière en remettant sa carte, celle du prince +Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.</p> + +<p>Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez +longtemps dans l'étude, le laissant confondu, avec de +vulgaires clients qui passèrent avant lui, puis enfin +on l'introduisit dans un grand cabinet clair, meublé +aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; +assis à un bureau ministre, le notaire s'était levé, mais +sans quitter sa place, et Nicétas s'était trouvé en face +d'un homme à l'air grave, de la vieille école, comme +disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc, +vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.</p> + +<p>De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et +s'étant lui-même assis il attendit.</p> + +<p>—C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel +que je viens réclamer votre ministère, dit Nicétas.</p> + +<p>Le notaire s'inclina sans répondre.</p> + +<p>—D'une fille dont je suis le père et qui a pour +mère une Française, et si je m'adresse à vous, de qui +je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est que cette +mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire +de l'enfant.</p> + +<p>Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un +masque impénétrable, qui ne traduisait que rarement +l'émotion ou la curiosité, mais en entendant +cette entrée en matière, il laissa paraître un certain +étonnement. Un enfant naturel dont il était le notaire, +il n'en voyait qu'un: la pupille du comte de +Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus +dans ses habitudes de se risquer dans des questions +compromettantes; cependant, avant d'aller plus loin, +il voulut savoir à qui il avait affaire.</p> + +<p>—Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur +de vous connaître, mais je me suis trouvé, il y +a une vingtaine d'années, avec le lieutenant-général, +aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous de +la famille?</p> + +<p>—C'était mon père.</p> + +<p>Cela méritait considération, le notaire n'en devint +que plus attentif.</p> + +<p>—Cette enfant, continua Nicétas, est celle que +M. de Chambrais a faite son héritière...</p> + +<p>Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de +Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas: +ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait +s'étonner que deux hommes se crussent le père +d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, +et il ne pouvait être que satisfait de voir cette +reconnaissance lui constituer un bel état civil: la +fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre +le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre +vraiment.</p> + +<p>Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de +théâtre qu'il avait préparé:</p> + +<p>—Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, +aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la +naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.</p> + +<p>Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il +saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec +une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi, +les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.</p> + +<p>—Si je vous demande d'insérer le nom de la mère +dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après +un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter +prochainement une action en recherche de +maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui +d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque +aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à +l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa +tendresse.</p> + +<p>La première pensée du notaire avait été de considérer +le prince Amouroff comme un fou, mais le mot +recherche de maternité donna un autre cours à ses +soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt +un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être +jeté à la porte?</p> + +<p>Au commencement de son notariat, il n'eût pas +hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir +eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience +de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est +sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils +ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le +sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de +madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.</p> + +<p>La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le +temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.</p> + +<p>—L'acte que vous demandez ne peut pas être +dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement +tranquille.</p> + +<p>—Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que +décidément le crocodile était bien le malin qu'il se +vantait d'être.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est +vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet +acte qu'après que deux témoins auront attesté votre +identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour +vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre +monde, il vous sera facile de trouver ces témoins. +Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, +après demain, je suis pris toute la journée.—Samedi +vous convient-il?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Alors, samedi à onze heures.</p> + +<p>Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.</p> + +<p>—Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais +à vous écrire.</p> + +<p>—Champs-Élysées, 44 ter.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.</p> + +<p>—Vous allez tout de suite courir à la Chambre des +députés et vous vous arrangerez pour savoir si M. le +comte d'Unières doit venir à Paris aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à +la Chambre pour me répondre.</p> + +<p>Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour +n'avoir pas pensé à cela.</p> + +<p>—Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge +pourra-t-il vous répondre. Tâchez d'apprendre aussi +si la comtesse doit venir; ne perdez pas de temps, +prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.</p> + +<p>Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces +instructions pouvaient paraître étranges, et il fallait +les expliquer.</p> + +<p>—Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il +préparé?</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce +que M. le comte d'Unières puisse le signer.</p> + +<p>Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était +dans son département depuis deux jours; on ne +savait quand il rentrerait; en son absence, la comtesse +ne quittait que très rarement Chambrais.</p> + +<p>M. Le Genest sonna son valet de chambre.</p> + +<p>—Allez me commander tout de suite un coupé à +deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue; +qu'on me serve à déjeuner immédiatement.</p> + +<p>Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire +était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de +prendre la route d'Orléans.</p> + +<p>En faisant demander, rue Monsieur, si le comte +devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir +celui-ci des intentions du prince Amouroff; au +contraire; et dans les circonstances critiques qui se +présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir +tout d'abord un entretien avec la comtesse +seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne +pas dire au mari.</p> + +<p>Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la +mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à +admettre, et même invraisemblable. Cependant, +comme il y avait incontestablement des points +mystérieux dans la naissance de cette enfant, il +fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination, +tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, +le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller +tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et +l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient +jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons +rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en +était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les +autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions, +de soupçons que la femme pouvait peut-être +arrêter d'un mot?</p> + +<p>De là cette démarche qu'il tentait auprès de +madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait +l'après, s'il le fallait,—mais seulement s'il le fallait.</p> + +<p>Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières +n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui +dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef, +et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle +il écrivit: «Affaire urgente».</p> + +<p>Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame +d'Unières qui lui parut profondément troublée; +mais précisément parce que ce trouble était caractéristique, +il crut à propos de ne pas laisser deviner +qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, +il ne montrerait que ce qu'elle voudrait +elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les +confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait +jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable +qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour +les éviter.</p> + +<p>—Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, +avec un salut respectueux et affectueux à la fois; +j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire +avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous +étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous +pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait +porter ma carte.</p> + +<p>Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière +de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et +rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle +témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate +pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en +faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, +de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas +commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de +ne pas tomber dans quelque maladresse.</p> + +<p>—C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.</p> + +<p>Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent +dans son angoisse qu'il détourna les yeux et se +hâta de continuer:</p> + +<p>—Ayant appris que M. d'Unières était auprès de +ses électeurs et concluant de là que selon votre habitude +vous ne quitteriez pas Chambrais, j'ai pensé +devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une +visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.</p> + +<p>Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom +qui devait ou tout apprendre à madame d'Unières ou +n'avoir aucun sens pour elle.</p> + +<p>—Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment +qu'il put.</p> + +<p>Il avait évité de la regarder en parlant, et comme +elle n'avait laissé échapper aucune exclamation, il ne +sut pas l'effet qu'il avait produit.</p> + +<p>S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle +et défaillante.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Le prince venait me demander de dresser un +acte par lequel il reconnaîtrait cette enfant pour sa +fille.</p> + +<p>—Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle +d'une voix à peine perceptible.</p> + +<p>—Certes non, madame, ce n'est point mon habitude +de rien brusquer.</p> + +<p>Elle laissa échapper un soupir de soulagement.</p> + +<p>—Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel +devait figurer une de mes clientes, je n'allais pas +manquer à ce principe, qui a été ma règle de conduite +depuis que je suis notaire.</p> + +<p>De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de +madame d'Unières? C'était ce qu'il se gardait bien de +préciser.</p> + +<p>—Mais le premier venu peut-il donc reconnaître +ainsi un enfant? demanda-t-elle.</p> + +<p>Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, +elle se posait cette question, qui pour elle était devenue +une véritable obsession, sans qu'elle eût pu l'adresser +à personne: elle allait donc savoir.</p> + +<p>—Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître +qui on veut, même un enfant qui ne vous est +rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, par une reconnaissance +passée devant un officier de l'état civil, +c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la +petite Claude étant une riche héritière, vous sentez +qu'il peut devenir productif d'être son père, sinon +en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses revenus, +au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.</p> + +<p>—Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?</p> + +<p>—La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, +au cas où cette reconnaissance aurait lieu, le conseil +de famille pourrait la contester, si réellement le +prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions +alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance +d'une paternité mensongère et frauduleuse, invoquée +dans un but de lucre; tandis que de son côté le prétendu +père aurait à faire la preuve du bien fondé de +sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce +qui s'ensuit, publicité, enquête ordonnée probablement +par le tribunal et, comme complication, le +scandale autour du nom de la mère qu'on aurait fait +insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de +rechercher la maternité.</p> + +<p>C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle +lui demandât si le nom de la mère avait été donné, +pour être inséré dans l'acte, il répondrait franchement. +Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait +rien.</p> + +<p>Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:</p> + +<p>—Vous comprenez, madame, que dans de pareilles +conditions je ne pouvais pas recevoir la reconnaissance +du prince Amouroff, sans avant tout soumettre +sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de +là ma visite.</p> + +<p>Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit +tout ce qui était possible sans préciser et sans aller +trop loin; à elle de répondre si elle le voulait et +comme elle le voudrait.</p> + +<p>Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant +pour lui, terrible pour Ghislaine.</p> + +<p>Enfin elle se décida:</p> + +<p>—Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas +prévenir la reconnaissance?</p> + +<p>—Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant +est sincère, s'il est réellement ou s'il se croit le +père, il est difficile d'empêcher la reconnaissance; +mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant +ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas +opportun de s'entendre avec lui.</p> + +<p>Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus +loin; la question était posée aussi nettement que +possible, et c'était à madame d'Unières de décider +s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il aurait +voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle +aucune maladresse: la comtesse était prévenue, et il +avait réussi à se maintenir dans des termes vagues +qui permettaient qu'elle ne fût jamais gênée devant +lui,—ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.</p> + +<p>Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était +tendue qu'en confessant la vérité, mais si touchée +qu'elle fût de cette démarche dont elle sentait toute +la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire qu'elle +pouvait faire sa confession: au point où les choses en +étaient arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et +puisque la vérité devait être connue, ce serait son +mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et de sa +honte; son parti était arrêté.</p> + +<p>—M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle +lentement, je vais le prier de hâter son retour.</p> + +<p>Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si +désespéré et en même temps avec une si parfaite +dignité que le notaire, qui cependant avait été le +témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs +et de bien des misères qui lui avaient bronzé le +coeur, sentit l'émotion lui serrer la gorge.</p> + +<p>—Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à +un aveu, et déjà son agonie a commencé: elle aime +son mari, son mari l'aime, et ils vont être égorgés +par ce Cosaque.</p> + +<p>N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour +arriver à ce résultait? Certes il n'était pas chevaleresque +et il se croyait le plus froid et le plus pratique +des notaires, mais il ne laisserait pas cet égorgement +s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel +effort pour la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait +invoquer son secours.</p> + +<p>—Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la +comtesse, dit le notaire revenant à sa formule habituelle +et la jetant avec une vivacité chez lui extraordinaire. +Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut +avoir besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence +immédiate ici; quand on a attendu onze ans pour réclamer +sa fille, on n'est pas tellement affamé des joies +de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours +de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au +moment où on me l'a demandé, j'en différerai encore +la passation tout le temps qu'il faudra; c'est mon +affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y a +pas urgence à lui parler de ma visite et du danger +qui menace cette pauvre enfant.</p> + +<p>Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il +fût bien compris qu'il n'admettait pas qu'une autre +que «la pauvre enfant» pouvait être menacée; puis +il continua:</p> + +<p>—Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance +est pour elle un danger, ce prince +Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à la +recherche d'une spéculation.</p> + +<p>Une question s'imposait, devant laquelle il avait +toujours reculé, mais qui maintenant devait être faite:</p> + +<p>—Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous +ne savez pas ce qu'il est?</p> + +<p>Il fallait que Ghislaine répondît:</p> + +<p>—Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous +ce nom ni avec ce titre: il était alors musicien et il +ne s'appelait que Nicétas.</p> + +<p>—Comment ce musicien est-il devenu prince? +Voilà qui est étrange.</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Comment l'avez-vous connu?</p> + +<p>—Il nous avait été recommandé par Soupert.</p> + +<p>—Le compositeur?</p> + +<p>—Oui; il était l'élève de Soupert.</p> + +<p>—Alors, Soupert le connaissait.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? +On n'entend plus parler de lui.</p> + +<p>—Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.</p> + +<p>—A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire +ma visite en rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me +fournira pas quelque renseignement utile sur ce +prince?</p> + +<p>Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; +d'ailleurs, dans sa désespérance, elle s'était abandonnée +à la fatalité, et n'avait plus ni jugement ni +volonté.</p> + +<p>—J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire +en prenant congé; mais d'ici là dites-vous bien que +ma petite cliente a un défenseur dévoué.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, +le notaire fit arrêter sa voiture, et descendant devant +une petite boutique de librairie il pria qu'on lui indiquât +où demeurait M. Soupert.</p> + +<p>—M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, +que vous demandez?</p> + +<p>—Non, M. Soupert, le musicien.</p> + +<p>—Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on +en a besoin pour une noce, on les fait venir de Longjumeau.</p> + +<p>—Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa +le notaire.</p> + +<p>A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, +grâce à un indigène un peu plus ouvert qui, étant +entré pour acheter le <i>Petit Journal</i>, comprit de qui +il était question, et ne confondit point le compositeur +Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire +paraissait beaucoup plus connu que le musicien.</p> + +<p>—Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la +maison aux volets verts dans la plaine.</p> + +<p>Le notaire se remit en route, après avoir transmis +ces renseignements à son cocher.</p> + +<p>Le village traversé et la côte montée, il aperçut +dans la plaine la maison aux volets verts qui lui avait été +indiquée; assis sur un banc devant une petite table, +au bord de la route, un vieillard, aux cheveux blancs +et au visage rouge congestionné, était occupé à se +confectionner gravement un grog dans un grand +verre; de sa main gauche il tenait par le poignet son +bras droit qui tremblait terriblement en choquant la +bouteille d'eau-de-vie contre le verre.</p> + +<p>Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien +qu'il ne le reconnût qu'à grand'peine, mais il fit arrêter +sa voiture comme s'il n'avait pas le plus léger doute, +et vint à lui la main tendue:</p> + +<p>—M. Soupert.</p> + +<p>Soupert le regarda sans le reconnaître.</p> + +<p>—Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.</p> + +<p>—Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.</p> + +<p>Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage +par deux héritages inespérés, s'imagina que c'en +était un troisième qui lui tombait du ciel.</p> + +<p>Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.</p> + +<p>—Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui +n'admettait pas qu'un entretien pût commencer autrement.</p> + +<p>—Je vous remercie.</p> + +<p>—Si, si, je vous en prie.</p> + +<p>Et Soupert appela:</p> + +<p>—Eulalie.</p> + +<p>Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, +parut en camisole et en tablier bleu, les pieds chaussés +de savates; si elle avait quarante ans de moins +que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils +étaient à peu près du même âge.</p> + +<p>—Un autre verre, demanda Soupert.</p> + +<p>Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le +grog qu'il offrait au notaire et le fit comme pour lui, +c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de vie et très peu +de sucre.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous +bientôt un pendant au <i>Croisé</i>?</p> + +<p>—Ah! le <i>Croisé</i>! C'était le beau temps; il y avait +des directeurs pour monter les oeuvres sérieuses, des +artistes, pour les exécuter, un public pour les apprécier; +mais maintenant! Ah! maintenant.</p> + +<p>Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, +les chanteurs et le public, et le notaire le laissa +aller.</p> + +<p>Il ne risqua une question que lorsque Soupert se +fut soulagé:</p> + +<p>—Vous ne laisserez pas d'élève?</p> + +<p>—Ma foi non; et c'est heureux.</p> + +<p>—Vous en avez eu un cependant qui promettait.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Vous avez oublié Nicétas.</p> + +<p>—Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui +avait des dispositions, n'a jamais été qu'un virtuose.</p> + +<p>—Ah! je croyais...</p> + +<p>—Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait +abandonné l'art pour courir les aventures à travers +les deux Amériques, se faire mineur, gardien de +troupeaux, photographe, journaliste, soldat...</p> + +<p>—Et aujourd'hui prince.</p> + +<p>—Comment, il est prince, Nicétas?</p> + +<p>—Prince Amouroff.</p> + +<p>—Il a donc hérité du titre de son père?</p> + +<p>—Il paraît.</p> + +<p>—C'est une fière chance.</p> + +<p>—N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?</p> + +<p>—Quand on est le fils de son père, mais quand on +a légalement pour père un homme dont on n'est pas +le fils, je trouve que c'est une fière chance d'hériter +de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, +et pourvu qu'il pût assez souvent se mouiller +la bouche, il ne s'arrêtait que quand son verre était +vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas, +en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement +fils d'un professeur au Conservatoire de Marseille, +appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.</p> + +<p>—Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut +arrivé au bout de son histoire, il paraît que les choses +se sont arrangées, car aujourd'hui votre ancien +élève est prince.</p> + +<p>—J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce +que c'est possible?</p> + +<p>—Je ne suis pas au courant de la législation russe.</p> + +<p>Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, +il quitta Soupert enchanté de l'avoir revu, et d'avoir +passé quelques instants avec lui; mais comme il ne +fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette +visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses +pas, il continua tout droit comme s'il allait à Versailles; +à Saclay, il prendrait la route de Bièvres pour +revenir à Paris.</p> + +<p>Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à +Nicétas:</p> + +<p>«Prince,</p> + +<p>«J'aurais quelques renseignements à vous demander +avant de dresser l'acte dont vous m'avez +parlé; voulez-vous prendre la peine de passer demain +jeudi à mon étude entre deux et trois heures; +je vous serais reconnaissant de m'écrire ce soir +même un mot pour me dire si je dois vous attendre.</p> + +<p>«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments +de haute considération.</p> + +<p>«LE GENEST.»</p> + +<p>Il relut sa lettre:</p> + +<p>—Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le +faut.</p> + +<p>Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec +plus de hâte que de coutume; il s'y trouvait une +lettre du prince:</p> + +<p>«Mercredi soir, 10 heures.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous +que vous m'indiquez, et je vous serai reconnaissant +de vouloir bien m'attendre.</p> + +<p>«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.</p> + +<p>«Prince AMOUROFF.»</p> + +<p>A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait +exact, entrait dans le cabinet du notaire, préparé à +une discussion serrée sur les propositions que celui-ci +allait lui transmettre de la part de la comtesse et du +comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne +pas se laisser entortiller par la vieille momie.</p> + +<p>Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, +l'autre sur son bureau, le notaire était si froid, +si raide, si impassible, qu'on pouvait le prendre en +effet pour une momie.</p> + +<p>—Lorsque vous vous êtes présenté dans mon +étude, dit-il, vous saviez, n'est-ce pas, que j'étais le +notaire de madame la comtesse et de M. le comte +d'Unières ainsi que de la jeune Claude?</p> + +<p>—Je le savais; c'est précisément pour cela que je +me suis adressé à vous.</p> + +<p>—Cette franchise est de bon augure, elle facilitera +notre entretien, car je ne serai pas moins franc que +vous, et vous dirai tout de suite que, notaire de M. et +madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon +devoir était de prendre leur défense.</p> + +<p>—Leur défense? je ne comprends pas.</p> + +<p>—Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce +pas, que vous désiriez reconnaître la petite Claude, +qui serait votre fille et celle de madame d'Unières?</p> + +<p>—Qui est.</p> + +<p>—C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en +produisant l'acte de naissance de l'enfant d'abord, +et ensuite les pièces qui peuvent établir un commencement +de preuve par écrit exigé par la loi pour +poursuivre les recherches de la maternité. Vous avez +ces pièces?</p> + +<p>Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain +embarras:</p> + +<p>—Je les produirai plus tard.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Lorsqu'il sera nécessaire.</p> + +<p>—Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas +cette production, on pourrait croire que c'est parce +qu'elle vous est impossible, ces pièces n'étant pas en +votre possession.</p> + +<p>—Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?</p> + +<p>—Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là +qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut +être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père +de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame +d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette +reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la +menace de rechercher la maternité est une intimidation +devant aider à cette spéculation; vous voyez +comme tout s'enchaîne.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.</p> + +<p>—A ceci: c'est que dans de pareilles conditions +vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance +et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait +serait pour vous une source de désagréments +graves.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Mon Dieu oui.</p> + +<p>—Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer +quels seraient, selon vous, ces désagréments?</p> + +<p>—Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient +et la première chose que leur conseillerait +leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend +le père de cette enfant est un aventurier...</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne +mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il +n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince +russe comme il le prétend, il est simplement celui +d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis +Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au +lieu de jouir de la fortune et de la grande situation +qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive +misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique +où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de +troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources, +il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant +naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant +bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de +réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien, +mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale, +le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler +par son nom, se faire acheter sa renonciation et son +silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance; +on ne vous achètera rien du tout, par cette raison +que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons +rien à craindre.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons.</p> + +<p>—J'en appelle à votre expérience: entre le personnage +que je viens d'esquisser et la comtesse d'Unières +entourée d'estime et de respect, vous sentez bien +qu'il n'y aurait même pas de doute.</p> + +<p>—Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai +fait dresser l'acte de reconnaissance avec indication +du nom de la mère, quand j'aurai notifié cet acte +avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin +quand j'aurais commencé le procès en recherche +de maternité, nous verrons si madame d'Unières restera +la femme entourée d'estime et de respect que +vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de +vouloir la guerre quand, de mon côté, je demandais +que la paix.</p> + +<p>—Encore un mot, le dernier: quand on se prépare +à la guerre, il ne faut pas donner d'armes à ses +adversaires...</p> + +<p>Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui +montrant:</p> + +<p>—... Et pour commencer on ne leur livre pas des +pièces qui vous placent sous le coup de certains articles +du code pénal pour usurpation de nom et de +titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.</p> + +<p>Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, +et n'adressa pas la moindre inclinaison de tête à Nicétas +qui sortit furieux.</p> + +<p>Positivement il avait été abasourdi par cette vieille +momie en cravate blanche, au parler calme et doux +qui prenait ses arguments dans la loi, comme un +chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa +trousse. Que répondre à un homme qui à chaque instant +vous parle de la loi et du code? Il ne la connaissait +pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les jambes +à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, +colin-maillard, aux yeux bandés, il ne pouvait que +s'arrêter quand on lui criait «casse-cou».</p> + +<p>Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; +et s'il se trouvait du vrai dans tout ce qu'il +lui avait dit, il devait s'y trouver une bonne part de +faux.</p> + +<p>Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour +lui, mais non le découragement, car pour être battu +d'un côté il ne renoncerait pas à la lutte; toutes les +arguties, toutes les roueries du notaire et des avocats +ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.</p> + +<p>Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui +en coûtait de laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait +rien sans lui, mais ce n'était pas l'heure de marchander.</p> + +<p>Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il +serait probablement retenu dans le Midi pendant +cinq ou six jours encore par une affaire importante, +dit le clerc.</p> + +<p>Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre +que la sienne? Décidément, sa mauvaise chance le +poursuivait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.</p> + +<p>Assurément cette attitude hautaine et provocante +n'était pas du tout celle d'un résigné.</p> + +<p>Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet +aventurier, et il pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque +chose.</p> + +<p>Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la +sage raison avait échoué, recourir à des moyens plus +énergiques, et par cela peut-être plus efficaces.</p> + +<p>Un quart d'heure après, il montait les trois étages +de la grande caserne de la Cité, et demandait à l'huissier +de service d'être admis auprès du préfet de police +pour affaire urgente. Comme à la préfecture +toutes les affaires sont urgentes, l'huissier se montra +résistant: c'était l'heure du rapport, M. le préfet +était occupé.</p> + +<p>Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut +bien s'adoucir et porter cette carte au préfet.</p> + +<p>C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on +ne traite pas comme le premier venu.</p> + +<p>Après une grande demi-heure d'attente devant +une immense glace, le notaire fut enfin reçu, et il +put exposer sa demande.</p> + +<p>Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, +enfant naturelle, née de père et de mère inconnus, à +laquelle on avait légué une belle fortune. Cette fortune +tentait un aventurier, qui voulait la reconnaître.</p> + +<p>—Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la +justice.</p> + +<p>—Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.</p> + +<p>—Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni +mère n'est pas bien dangereux.</p> + +<p>—Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité +de cette petite, il prétend aussi lui imposer +une mère; c'est-à-dire qu'il menace une honnête +femme de la compromettre dans un procès en recherche +de maternité.</p> + +<p>—Mais la recherche de la maternité est admise par +la loi; c'est affaire au tribunal d'apprécier si cette +femme est ou n'est pas la mère de cette enfant.</p> + +<p>—Elle ne l'est pas.</p> + +<p>—Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le +rôle de la police n'est pas de prévenir les procès et de +se substituer à la justice.</p> + +<p>—N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être +une sorte de Providence pour les familles.</p> + +<p>—La Providence est toute-puissante, elle n'a rien +ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains +liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons +le dire entre nous, par les journaux.</p> + +<p>Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper +de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le +notaire.</p> + +<p>—J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes +menacées par ce chantage.</p> + +<p>—Je ne vous le demande pas, et je respecte vos +scrupules professionnels.</p> + +<p>Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, +cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait +rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il +fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.</p> + +<p>—Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite +fille avait été instituée légataire universelle d'une +belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le +comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait +pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme +du député.</p> + +<p>—Qui s'est trouvée déshéritée.</p> + +<p>—Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il +pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître +aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la +tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, +je reconnais que nous n'avons que des probabilités. +Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable: +madame d'Unières, seule héritière légitime +de son oncle, se trouvant exhérédée par le +testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance +et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des +soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait +là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est +plus logique d'admettre que si elle a en quelque +sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait +les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh +bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières +que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins, +mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance, +ni commencement de preuves par écrit, cet +aventurier prétend que madame d'Unières serait +la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son +mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez +bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il +compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il +pourra au comte et à la comtesse par la menace +d'un procès scandaleux.</p> + +<p>Le notaire fit une pause, et la physionomie du +préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était +tout d'abord heurté se modifiaient.</p> + +<p>—C'est pour un adversaire politique que je réclame +votre protection, monsieur le préfet, et c'est un +titre qui, me semble-t-il, doit vous toucher.</p> + +<p>Le préfet eut un sourire disant clairement que les +titres de ce genre n'avaient jamais été en faveur dans +la maison.</p> + +<p>—Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il +ne vient pas lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore +encore le danger dont son honneur est menacé. J'en +ai été le premier informé par une démarche de notre +personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: +sachant que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de +M. et madame d'Unières, il est venu me demander de +dresser l'acte de reconnaissance, non pour que je le +dresse réellement, mais pour que je prépare mes +clients effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à +eux, je viens à vous.</p> + +<p>—L'affaire est délicate.</p> + +<p>—Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est +que notre aventurier, dans l'espoir d'inspirer confiance, +s'est paré d'un nom et d'un titre des plus honorables: +celui de prince Amouroff, se prétendant +le fils du lieutenant-général, aide de camp général, +prince Amouroff, qui a occupé une grande situation à +la cour de Russie.</p> + +<p>—Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, +ni à ce titre?</p> + +<p>—Aucun droit.</p> + +<p>—Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce +nom et de ce titre?</p> + +<p>—J'ai cette lettre signée par lui.</p> + +<p>Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre +qu'il avait eu la précaution de se faire écrire par +Nicétas.</p> + +<p>—S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne +prise sur lui par cette usurpation de nom et de +titre.</p> + +<p>—Il ne l'est pas.</p> + +<p>—Une enquête doit être faite; accordez-moi un +certain temps.</p> + +<p>—Il y a urgence.</p> + +<p>—Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.</p> + +<p>Le notaire allait partir, le préfet le retint:</p> + +<p>—Pouvez-vous me donner le signalement de ce +prétendu prince?</p> + +<p>—Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas +de barbe, gras, bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; +il demeure au n° 44 des Champs-Elysées.</p> + +<p>—Je vous promets de faire diligence. Si, comme +je n'en doute pas, mes renseignements sont conformes +aux vôtres, on le conduira à la frontière. Mais c'est +tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... +Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en +doute: la mort seule interrompt un bon chanteur +dans son métier et encore il laisse bien souvent des +héritiers.</p> + +<p>Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de +ses secrétaires, car cette mission n'était pas de celles +qui se donnent au premier venu, et le chargea d'aller +tout de suite à l'ambassade de Russie: il s'agissait +de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général +et aide camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si +un de ses fils se trouvait aujourd'hui à Paris et s'il +répondait au signalement d'un homme de trente-cinq +ans, de grande taille, aux cheveux noirs.</p> + +<p>Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:</p> + +<p>—Le lieutenant-général Amouroff était mort, il +n'avait laissé qu'un fils mort lui-même depuis trois +ans, et quatre filles; son nom et son titre étaient +éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, +c'était un aventurier et probablement un escroc.</p> + +<p>Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des +Champs Elysées un inspecteur chargé de dire au +prince Amouroff—parlant à sa personne—que le +préfet de police le priait de passer à son cabinet le +lendemain matin à dix heures. En même temps, il fit +prévenir Me Le Genest de la Crochardière d'assister à +cette entrevue.</p> + +<p>Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures +moins cinq minutes, il était introduit auprès du préfet, +qui lui communiqua les renseignements transmis +par l'ambassade.</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.</p> + +<p>—Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la +certitude; mais il fallait une preuve qui fermât la +bouche à votre coquin, et l'ambassade nous la +donne.</p> + +<p>—Viendra-t-il?</p> + +<p>—Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à +penser qu'il voudra payer d'audace; d'ailleurs, il a +intérêt à apprendre ce que nous savons, ce que nous +lui reprochons et ce que nous pouvons.</p> + +<p>L'huissier entra portant une carte.</p> + +<p>—Le voici; faites entrer.</p> + +<p>Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta +la tête haute, froid et calme,—au moins en apparence.</p> + +<p>Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.</p> + +<p>—La présence de Me Le Genest de la Crochardière +doit vous apprendre de quoi il s'agit, dit le préfet. +Me Le Genest prétend que vous n'avez aucun droit +à vous dire le père d'une enfant que vous voulez reconnaître.</p> + +<p>—Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses +affirmations; serait-il décent de lui demander sur +quoi il les appuie?</p> + +<p>—Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait +souri au mot décent, sur quoi appuyez-vous les vôtres?</p> + +<p>—Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.</p> + +<p>—Verriez-vous un inconvénient à les produire +ici?</p> + +<p>—Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il +insolemment.</p> + +<p>—Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces +que j'ai le droit de vous demander. Ce sont celles sur +lesquelles vous vous appuyez pour prendre le nom +d'Amouroff et le titre de prince.</p> + +<p>Nicétas ne se troubla point.</p> + +<p>—Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, +je ne me suis pas chargé de ma généalogie, qui constitue +un ballot un peu lourd.</p> + +<p>—C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre +ambassade qu'elle se trompe en disant que le prince +Amouroff n'a laissé qu'un fils mort depuis trois ans, +et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage que +vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait +le désagrément d'être reconduit à la frontière par +mes soins.</p> + +<p>—Ce serait une illégalité.</p> + +<p>Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers +d'illégalité quand il ne voulait pas faire quelque +chose, il ne souffrait pas qu'on lui en parlât.</p> + +<p>—Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il +vous prend sous sa protection, je m'incline.</p> + +<p>Nicétas ne répondit pas.</p> + +<p>—Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas +Russe? alors je vous ferai remarquer que vous n'auriez +pas dû signer cette lettre—il montra la lettre +écrite au notaire—«Prince Amouroff», ce qui constitue +un faux.</p> + +<p>—Oh! un faux!</p> + +<p>Au lieu de répondre, le préfet sonna:</p> + +<p>—Prévenez un des messieurs les commissaires +aux délégations, dit-il à l'huissier, que je le prie de +se rendre ici.</p> + +<p>En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire +et de Nicétas, il annota quelques pièces à grands +coups de crayon rouge.</p> + +<p>Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques +mots et celui-ci, s'asseyant à un bureau, se mit +à écrire.</p> + +<p>—C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent +à Nicétas, visant votre lettre à Me Le Genest.</p> + +<p>Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant +une plume à Nicétas:</p> + +<p>—Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à +signer <i>ne varietur</i> la lettre annexée.</p> + +<p>Nicétas hésita un moment.</p> + +<p>—J'aime encore mieux la frontière.</p> + +<p>—Avez-vous des préférences? demanda le préfet +d'un air un peu goguenard: la Belgique, l'Allemagne, +la suisse?</p> + +<p>—La Belgique, si vous le voulez bien.</p> + +<p>—Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez +à la tentation de descendre à Chantilly ou à Creil; +si cela vous est utile, je peux vous offrir les frais de +ce petit déplacement.</p> + +<p>—Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; +je vous prie seulement de m'en donner un avec qui +on puisse voyager en première classe sans se faire +remarquer.</p> + +<p>—Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train +part pour Bruxelles à midi trente.</p> + +<p>—Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.</p> + +<p>Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et +un agent était presque aussitôt entré; si ce n'était +pas tout à fait le diplomate annoncé, cependant c'était +un compagnon de voyage suffisant.</p> + +<p>Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un +signe de main:</p> + +<p>—Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la +ligne du Nord, ne rentrez pas en France.</p> + +<p>Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait +le pas derrière Nicétas, le préfet se tourna +vers le notaire:</p> + +<p>—C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût +dedans plutôt que dehors; heureusement, c'est un +violent, malgré son attitude dédaigneuse, et des violents +on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à +Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer +sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes +après, partait pour Charleroi.</p> + +<p>De Paris à la frontière, assis en face de son agent, +il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un +plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier +sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil +acheté un <i>Indicateur des chemins de fer étrangers</i>, +qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât: +n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire, +alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?</p> + +<p>Le propre de sa nature était de ne pas se laisser +abattre et par conséquent de s'acharner contre la +chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait +que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif, +non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours +été.</p> + +<p>Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant +se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il +ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait +contre lui comme il arrive aux maladroits.</p> + +<p>Depuis longtemps l'expérience lui avait appris +qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec +l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours +mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule +raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était +ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de +suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile +lui avait fait prendre, il avait eu simplement +recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le +droit chemin sans souci de personne ni de rien, les +yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait, +il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par +ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.</p> + +<p>Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de +Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement +enlevée et cachée à l'étranger quelque part, +tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser +à madame d'Unières avec des détours et des +ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait +dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il +aurait bien fallu qu'elle capitulât.</p> + +<p>Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait +qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de +l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer. +Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il +n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux +mois auparavant la <i>Normandie</i> débarquait au Havre: +il disposerait de plus de trois cent mille francs qui +lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte +contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; +au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait +ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant; +elle valait bien deux millions, cette petite.</p> + +<p>Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait +déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas +perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet +de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse +ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire +mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors +tout serait perdu, les deux millions et le reste, les +choses en étaient arrivées à un point où le procès en +reconnaissance serait une folie.</p> + +<p>Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur +que pour trouver des trains de Mons à Charleroi +et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant +être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare +du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à +Paris par là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait +en prenant le train à Givet. Débarrassé de son +agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons, +étudier la marche des trains de Givet à Paris en +passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le +lendemain avant cinq heures.</p> + +<p>Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions +pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, +ce ne serait assurément pas aussitôt.</p> + +<p>Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait +eu le temps de s'informer des habitudes de Claude: +il savait qu'elle restait la plus grande partie de la +journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq +heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; +il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à +l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la +nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait +avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment +bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui +pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait +pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec +lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il +savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait +loin.</p> + +<p>Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais +en route il modifia son premier plan pour le perfectionner +et mettre toutes les chances de son côté, +même celles peu vraisemblables où on le guetterait +à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un +train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il +prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.</p> + +<p>Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit +lui-même, et choisit un cheval qui lui parut +assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre +un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans +les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge +son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres +de Chambrais, et vers trois heures et demie, +il vint en promeneur flâner dans le chemin que +Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.</p> + +<p>Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel +chez une fille qu'on laisse courir à travers les +blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la +vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne +qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant +vivement son carnet, il se mit en posture de faire +un croquis.</p> + +<p>Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer +ne parut pas s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans +tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif: +elle l'avait reconnu et se demandait sûrement +ce qu'il voulait.</p> + +<p>Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir +qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara +un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre: +«Soyez ce soir, à la nuit tombante, au +Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous +dirai tout.»</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du +garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières, +accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à +lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer +de façon à se placer entre elle et Claude.</p> + +<p>—Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en +saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin +j'arriverai à la Croix-du-Roi?</p> + +<p>C'était de la main gauche étendue qu'il montrait +le chemin; de la droite, placée derrière son dos, +il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le +lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa +passer.</p> + +<p>Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept +heures et demie, il fit atteler et partit grand train +comme s'il était pressé; arrivé à la <i>Réserve</i>, il descendit +de voiture et attacha son cheval à un arbre; +le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré +tombait une lumière rose qui promettait une soirée +sereine.</p> + +<p>Ce qu'on appelle la <i>Réserve</i> est un grand étang +long de près d'un kilomètre, et large d'une cinquantaine +de mètres creusé pour recevoir les eaux de +pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; +recueillies dans des rigoles qui sillonnent les +champs et les bois, de ce plateau elles s'emmagasinent +là, et par des conduites souterraines, elles vont +alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du +parc et des jardins.</p> + +<p>D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre +il est longé par une route—celle que Nicétas avait +choisie comme lieu de rendez-vous,—à un endroit +assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude +pût y venir facilement, et assez éloigné cependant +pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois, +dans ses promenades sentimentales, était-il resté là +à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes +d'un tête à tête avec elle!</p> + +<p>Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas +changé, et il les retrouvait, après cette longue absence, +comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même +calme, le même silence, la même douceur, la même +végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques +dans l'étang, le même cadre noble que lui +faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait +que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers +faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les +avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé +à envahir l'étang et à le transformer en un marais; +maintenant ce travail était encore en train, et sur la +rive, que longeait la route, retenue à un têtard par +une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, +leur journée finie, avaient attachée là; si ce n'était +pas celle dans laquelle il s'était souvent promené, +au moins en était-ce une semblable, à fond plat, +avec des avirons retenus aux tolets par un anneau +de fer.</p> + +<p>Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des +arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait +pas.</p> + +<p>Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait +au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle +devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux +abords de la maison.</p> + +<p>Pour voir de plus loin, il monta sur les marches +du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte, +filait droit entre l'étang et les champs, sans +que personne s'y montrât.</p> + +<p>L'impatience et l'inquiétude commençaient à le +prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive +herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais +l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire; +il eut un mouvement de colère; cependant, +descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.</p> + +<p>Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors +mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle +cria en étouffant sa voix:</p> + +<p>—Prenez la toue.</p> + +<p>Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne +enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons +il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha +la rive.</p> + +<p>—Montez, dit-il en se retournant.</p> + +<p>—Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me +voie; montez vite; dans les roseaux nous serons à +l'abri.</p> + +<p>Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux +faucardés laissaient les eaux libres, il en restait une +où ils n'avaient pas été encore coupés, et il n'y avait +qu'à amener la toue dans leur fourré pour y être caché.</p> + +<p>Elle hésitait.</p> + +<p>—C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents +sont retrouvés.</p> + +<p>Elle monta et vint près de lui.</p> + +<p>Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger +vers les roseaux, il vira de bord pour gagner le calvaire.</p> + +<p>—Où allez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Je vous conduis près de votre père.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Vous ne tarderez pas à le voir.</p> + +<p>—Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; +si vous ne me débarquez pas, j'appelle.</p> + +<p>—Je vais vous débarquer de l'autre côté.</p> + +<p>—Non, ici, tout de suite.</p> + +<p>Il rama plus fort.</p> + +<p>—Monsieur, je crie.</p> + +<p>Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui +pouvait l'entendre? la route était déserte.</p> + +<p>—Au secours, à moi, à moi...</p> + +<p>—Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre +père.</p> + +<p>A ce moment, un homme sortant d'une allée se +montra sur la rive du parc; il accourait en boitant.</p> + +<p>Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.</p> + +<p>—Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.</p> + +<p>—Arrêtez, cria le garde.</p> + +<p>Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue +atteignait la route, il ne pouvait pas traverser l'étang +à la nage.</p> + +<p>—A moi, à moi, continuait de crier Claude avec +plus de force depuis qu'elle espérait être secourue.</p> + +<p>—Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.</p> + +<p>Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première +fois qu'il sortirait sain et sauf d'une fusillade.</p> + +<p>—Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait +abaissé son petit fusil.</p> + +<p>Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation +retentit, en même temps elle sentit rouler +sur elle un corps qui l'écrasait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa +visite à Ghislaine, et après qu'il était parti en la réconfortant +par des paroles d'espérance, elle s'était dit +qu'elle devait s'en rapporter à lui.</p> + +<p>Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant +celle du jeudi, elle se l'était répété.</p> + +<p>Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la +loi et les affaires qu'elle ignorait, lui avait inspiré +une certaine confiance; il trouverait un moyen de +défense; assurément, il ne se serait pas avancé à la +légère.</p> + +<p>Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle +avait perdu de cette confiance qui à la vérité n'était +pas bien robuste, et en réfléchissant il lui avait semblé +que c'était son mari seul qui devait la défendre,—les +défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et +l'autre menacés.</p> + +<p>Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là +un manque de franchise et de foi qui était une faute +en même temps qu'une injure.</p> + +<p>Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible +qu'elle reculât davantage; c'était inquiet +qu'il était parti, tourmenté, peut-être jaloux. Elle ne +pouvait pas, par son silence, le laisser en proie à des +angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement +n'étaient que trop réelles, elle le sentait.</p> + +<p>Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et +aussi la matinée du vendredi, bouleversée, affolée, +voulant et ne voulant pas, ne se décidant que pour +retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans +l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant +qu'un mot: «Reviens.»</p> + +<p>Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue +Monsieur, la lettre et la note que lui avait remises le +notaire, et qui devaient la sauver, croyait son oncle; +mais auraient-elles cette vertu? Cependant, malgré +ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût +les mettre sous les yeux de son mari, s'il consentait +à les regarder.</p> + +<p>Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: +«J'arriverai ce soir à Paris par le train de +six heures, à Chambrais à huit.»</p> + +<p>En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin +de fer comme elle le faisait toujours, heureuse +de recevoir son premier regard, et de répondre à l'étreinte +de sa main par une étreinte aussi tendre, +aussi passionnée.</p> + +<p>Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et +puis, était-ce dans une voiture qu'ils pouvaient avoir +cet entretien qui allait décider de leur vie? Enfin, +lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne +comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de +Chambrais—ce qu'il n'avait jamais fait?</p> + +<p>Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, +écoutant avec son coeur le tic-tac de la grande +horloge battant les secondes avec une lenteur qui faisait +penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures +sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, +et aussitôt elle descendit le perron.</p> + +<p>Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, +ce fut une interrogation inquiète, comme +c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut lui-même. En +n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent +à leur appartement, dont elle ferma la porte.</p> + +<p>Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, +il lui posa une question:</p> + +<p>—Que se passe-t-il?</p> + +<p>Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas +sur laquelle se trouvait la note de M. de Chambrais: +le papier claquait dans sa main tremblante.</p> + +<p>Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit-il.</p> + +<p>Elle hésita un moment:</p> + +<p>—Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement +je vous ai aimé, mais je n'ai pas eu une pensée +qui ne fût une franche adoration pour vous. Rien +ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez; +je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de +cela comme d'une vertu particulière, cependant il me +semble que peu de femmes vivent ainsi pour un +être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là +une preuve de cet amour dont je voudrais que vous +ne puissiez douter jamais, et qui n'a jamais été aussi +profond, aussi passionné qu'en ce moment. Aussi quoi +que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup +qui vous frappe, avant de me juger, de me condamner, +songez à ce que j'ai été, à cette longue suite de journées +heureuses jamais troublées, à l'union de notre esprit +et de nos âmes; à cette constante harmonie qui +prouvait si bien que nos deux coeurs n'étaient plus +qu'un, et cela non seulement depuis que je suis +votre femme, mais avant de la devenir alors que je +pensais à vous comme au seul homme que je pourrais +aimer, comme à un être au-dessus des autres, +pour lequel j'étais trop imparfaite, et que je ne devais +jamais sans doute mériter. Cependant à force +d'amour j'étais devenue votre vraie compagne, pas +trop indigne de vous par la tendresse et le dévouement.</p> + +<p>Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces +paroles laissaient d'obscur et d'incompréhensible +pour lui.</p> + +<p>—La lettre, lui dit-il, la lettre.</p> + +<p>—Cette lettre explique une fatalité qui me fait la +plus misérable, la plus malheureuse des femmes.</p> + +<p>Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit +qu'elle avait fait à son oncle et aussi celui de leur +voyage et de leur séjour en Sicile.</p> + +<p>—Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.</p> + +<p>Elle baissa la tête.</p> + +<p>—Et l'homme, où est-il?</p> + +<p>—Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre +malheur: laissez-moi la force d'achever. Vous devez +vous souvenir combien j'ai résisté avant de devenir +votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon +oncle, et aussi à mon amour qui m'a entraînée. Je +voulais parler, tout dire; avec l'autorité d'un père +que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon +oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté +de céder. C'est mon crime. Je vous aimais tant! +Mais ce crime depuis dix ans m'a écrasée; et si vous +m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais sous +le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution +de tout vous dire, ne me laissant arrêter que +par la honte et plus encore par la douleur que je vous +causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était la pensée +qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui +qui a écrit cette lettre.</p> + +<p>—Et cela est arrivé?</p> + +<p>—Le jour où vous prépariez votre dernier discours, +vous devez vous rappeler que vous m'avez vue bouleversée +en recevant une lettre: elle était de lui; il +me donnait un rendez-vous à la <i>Mare aux joncs</i>.</p> + +<p>—Vous y êtes allée?</p> + +<p>—Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais +prendre Claude avec moi, dans cette maison, ou qu'il +reconnaissait sa fille et commençait un procès pour +rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace +contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette +enfant ne pouvait se trouver entre nous; je vous l'avais +dit quand vous me proposiez de la prendre; j'ai +persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien, +j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et +que ce qu'il voulait c'était de l'argent et non sa fille. +J'ai vendu des bijoux à Marche et Chabert. Il ne s'est +pas contenté de ce que je lui remettais. Alors, +n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, +j'ai fait remplacer les perles de mon collier par des +fausses et je lui ai remis les vraies.</p> + +<p>Il l'arrêta:</p> + +<p>—Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais +parlé alors et quelles hontes tu te serais évitées.</p> + +<p>—Vous saviez?...</p> + +<p>—Oui; c'est pour cela que je suis parti.</p> + +<p>—Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut +fermer les lèvres.</p> + +<p>Elle se jeta aux genoux de son mari:</p> + +<p>—Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, +t'adorant, n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir +et la volonté de te plaire et de te rendre heureux; +toi le meilleur et le plus noble des hommes, toi qui +mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, +pour prix de ton amour, la honte et le malheur.</p> + +<p>Il la contempla longuement, puis la relevant:</p> + +<p>—Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être +supporté quand on est deux.</p> + +<p>—Elie!</p> + +<p>—Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur +femme, je n'ai pas la tienne à te pardonner, puisque +tu es une victime.</p> + +<p>A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la +porte. Ils ne répondirent pas, les coups furent plus +précipités.</p> + +<p>Le comte alla ouvrir:</p> + +<p>—Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre +qui avait frappé:</p> + +<p>—Je demande pardon à M. le comte de m'être permis +de frapper ainsi: mais Dagomer est là, il dit +qu'il vient d'arriver un malheur.</p> + +<p>—Claude! s'écria Ghislaine.</p> + +<p>Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le +comte la suivit.</p> + +<p>Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air +consterné.</p> + +<p>Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je +viens de tuer un homme. Qué malheur!</p> + +<p>—Un braconnier? demanda le comte.</p> + +<p>—Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.</p> + +<p>Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent +pas besoin de paroles pour se comprendre.</p> + +<p>—V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, +aussi vrai que je m'appelle Dagomer.</p> + +<p>Il leva la main pour attester le ciel.</p> + +<p>—Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, +et à travers la <i>Réserve</i>, il l'emmenait du côté de +la grand'route, où il avait une voiture toute prête, le +cheval attaché à un des arbres du Calvaire. L'enfant +criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard +m'avait fait prendre l'avenue de <i>Baccu</i>. J'y ai dit d'arrêter. +Il s'est mis à ramer plus fort. Il allait aborder. +Ni à gauche ni à droite je ne pouvais courir après; +personne sur la route; Claude était perdue. Qué que +vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré +pour sauver la petite; je voulais lui casser un bras, +ça l'aurait arrêté; il a roulé au fond de la toue, mort; +il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.</p> + +<p>—Et Claude? s'écria Ghislaine.</p> + +<p>—Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que +je tire par-dessus elle; en tombant il l'avait écrasée, +mais a s'a relevée et m'a crié: «J'ai rien!» Pensez si +j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue au +bord avec le mort au fond.</p> + +<p>Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler +son attention.</p> + +<p>—Vous l'avez regardé?</p> + +<p>—Bien sûr.</p> + +<p>—Comment est-il?</p> + +<p>—Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.</p> + +<p>Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, +fit un signe affirmatif: c'était lui.</p> + +<p>—C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais +déjà l'homme de Crève-coeur qui souvent la nuit se +lève contre moi, v'là que je vas avoir celui de la <i>Réserve</i>; +pourtant je ne pouvais pas laisser enlever +Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès +de ses parents.</p> + +<p>—Vous avez fait votre devoir, dit le comte.</p> + +<p>—Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre +ça d'un homme comme vous.</p> + +<p>—Je l'expliquerai à la justice.</p> + +<p>S'adressant au valet de chambre:</p> + +<p>—Faites-vous donner une des charrettes anglaises +et allez prévenir la gendarmerie.</p> + +<p>Puis, revenant à Dagomer:</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de +danger qu'il en sorte!</p> + +<p>—Je vais avec vous.</p> + +<p>Ghislaine voulut le suivre.</p> + +<p>—Restez, dit-il.</p> + +<p>Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, +il revint à elle.</p> + +<p>—Je vais vous envoyer Claude.</p> + +<p>Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa +droiture, sa générosité, sa confiance,—son amour.</p> +<br><br><br> + +<h4>FIN</h4> +<br><br><br> + + + + + + +<h3>NOTICE SUR «GHISLAINE»</h3> + + +<p>J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et +cela m'a valu plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant +voit, et il le voit très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise +aussitôt et se familiarise rapidement. Pas besoin de +paroles pour cela: un regard échangé, tout est dit; il sait +jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire jusqu'au bout de sa fantaisie. +Aussi, que de fois, en wagon ou en omnibus, cette +familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances qui consistaient +surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et +encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux +ou sur la manche de mon vêtement!</p> + +<p>Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également +entre les petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de +préférences; mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, +non pas qu'elles fussent plus faciles à suivre, au contraire, +mais précisément parce qu'avec leurs détours et leurs mystères, +elles étaient plus attrayantes.</p> + +<p>L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, +qui veut lire dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler +avec la petite fille, se trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique +dont il peut tourner pages après pages sans y comprendre +un traître mot.</p> + +<p>Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait +des mains de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en +lui est l'oeuvre de la civilisation. S'il était né avec cette perfection, +l'homme des cavernes n'aurait pas triomphe de ses +premières luttes pour la vie, dans lesquelles comptaient +seules certaines forces que développe la nature, mais qu'affaiblit +la civilisation en se perfectionnant: la férocité, l'astuce, +la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du +tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident +qu'aujourd'hui, l'homme policé, avec son éducation, ses +relations, son milieu, s'est éloigné,—plus ou moins—de +l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant qu'il subisse les +leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel enfant +n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si +parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin +naturel qui les domine et les dirige. Et parmi les enfants, +combien les petites filles l'emportent-elles dans le mensonge! +probablement parce qu'il est chez elles une conséquence de +leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse satisfaction +pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait +qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le +même refrain:—«J'ai menti, menti, menti.—Combien de +fois?—Oh!—Et pourquoi avez-vous menti?—Je ne sais pas.»—Et +c'est la vérité qu'elles ne savent pas, quoique +souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles ont menti +pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une +jouissance dont elles se grisent.</p> + +<p>Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, +en suivant cette pente de mon esprit, leur donner +une large place dans mes romans; et c'est ce que j'ai fait, en +quelque sorte inconsciemment, au moins en cela que c'est +seulement arrivé au bout de ma tâche que je me suis rendu +compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.</p> + +<p>En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier +roman où j'ai mis des enfants en scène,—c'était le +quatrième que je publiais,—je lui ai donné pour titre: <i>Les +Enfants</i>, en faisant la part égale entre le garçon et la fille.</p> + +<p>Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue +d'être lu par eux, un roman: <i>Romain Kalbris</i>, où un garçon +tient le premier rôle, mais en ayant près de lui une petite +fille qui lui donne la réplique.</p> + +<p>Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe +de l'enfance dans mes romans; une fille m'est née et, à la +regarder grandir, ma curiosité trouve suffisamment à s'employer +sans chercher des combinaisons de roman; puisque +j'ai la réalité sous les yeux, je ne vais pas faire de l'observation +de parti pris, aimant mieux suivre le développement et +l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent les +faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle n'en +fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours +affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et +l'enregistrer.</p> + +<p>L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris +<i>Sans famille</i> que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir +le travail de la journée.</p> + +<p>Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons +et des petites filles; maintenant, il n'y aura plus de place +pour les garçons, les petites filles la prennent toute pour +elles: <i>Pompon</i>, la <i>Petite soeur, Paulette, Micheline</i>, le <i>Sang +bleu</i>, et enfin <i>Ghislaine</i>, pour finir par <i>En famille</i>.</p> + +<p>Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur +l'enfant. Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux +que j'ai écrits? Je ne me suis posé cette question qu'en faisant +ma récapitulation en ce moment même: j'ai été où mon +goût me portait.</p> + +<p>Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient +dans la vie, je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui +ai donnée: tout ne part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il +pas?</p> + +<p>Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle +d'une honnête fille entourée d'un milieu respectable, qui a +un enfant avant son mariage; cependant, si l'on veut bien +établir une statistique des enfants nés hors mariage, on sera +surpris de voir combien ils sont nombreux.</p> + +<p>C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant +que j'ai voulu présenter dans <i>Ghislaine</i>, un peu parce que +dans <i>Micheline</i> je l'avais déjà abordée dans des conditions +différentes et sans lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner, +limité que j'étais par mon sujet. Les deux romans forment +donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux de les +comparer, il verra comment, avec un point de départ presque +le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux +petites filles, Micheline et Claude, diffèrent entre elles.</p> + +<p>Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas +en même temps perdu ma curiosité des enfants, qui s'est +portée sur ceux d'un âge auquel on ne s'intéresse guère +généralement,—les tout petits. J'ai une petite-fille et c'est +elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et au développement, +aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent +mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me +fournissent ne seront jamais publiées, je peux leur donner +une sincérité incompatible d'ordinaire avec l'imprimé, ses +scrupules et ses apprêts; car ce n'est pas par des observations +en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais plus +simplement encore,—en maillot.</p> + +<p>Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, +et d'autant plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la +façon dont s'exerce la première succion? Curieuse celle de +la production des sons? Curieux le premier rire? Curieuse la +mimique de l'enfant pour montrer les choses dont on lui +parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent +avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que +les philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,—l'instinct.</p> + +<p>Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il +surprend à chaque instant celui qui regarde, au point de se +refuser à croire ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées +qu'impose la tradition acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, +il n'y a qu'à suivre les différentes phases des transformations +par où il lui plaît de passer: la sensibilité, la volonté, l'intelligence, +dans un ordre mystérieux qu'il brouille et intervertit, +et où ne se fera un peu de lumière qu'à la suite de nombreuses +observations consciencieusement notées.</p> +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13562-h/images/001.png b/13562-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..454776a --- /dev/null +++ b/13562-h/images/001.png |
