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diff --git a/13557-0.txt b/13557-0.txt new file mode 100644 index 0000000..1ef7d3e --- /dev/null +++ b/13557-0.txt @@ -0,0 +1,5799 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13557 *** + + [Illustration 003.png LE DRAPEAU DU 65ème, + PRÉSENTÉ PAR LES DAMES DE MONTRÉAL, + DANS L'ÉGLISE DU GÉSU, LE JOUR DE PÂQUES 1886.] + + + + CHARLES R. DAOUST. + + CENT-VINGT JOURS + DE SERVICE ACTIF + RÉCIT HISTORIQUE TRÈS COMPLET + DE LA + CAMPAGNE DU 65ème + AU + NORD-QUEST + + + AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS + MONTRÉAL-1886 + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + Avis au lecteur. + Préface. + Tableau chronologique. + + PREMIÈRE PARTIE. + + LA MARCHE. + + Chapitre I.--De Montréal à Calgarry. + Chapitre II.--Séjour à Calgarry. + Chapitre III.--Le Bataillon Droit.--De Calgarry à Edmonton. + Chapitre IV.--Le Bataillon Gauche.--De Calgarry à Edmonton. + + DEUXIÈME PARTIE. + + LE BATAILLON DROIT. + + Chapitre I.--D'Edmonton à Victoria. + Chapitre II.--De Victoria à Fort Pitt. + Chapitre III.--Fort Pitt et la Butte-aux-Français. + Chapitre IV.--A la poursuite de Gros-Ours. + Chapitre V.--Lemay et Marcotte. + + TROISIÈME PARTIE. + + LE BATAILLON GAUCHE. + + Chapitre I--Port Ostell. + Chapitre II.--Fort Edmonton. + Chapitre III.--Fort Saskatchewan. + Chapitre IV.--Fort Ethier. + Chapitre V.--Fort Normandeau. + + QUATRIÈME PARTIE. + + LE RETOUR. + + Chapitre I.--De Fort Ostell à Fort Pitt. + Chapitre II.--De Fort Pitt à Montréal. + Notes. + + +AU LECTEUR. + +En présentant ce livre au public, l'auteur remplit un devoir. Pendant +quatre longs mois tout un peuple a eu les yeux fixés sur les vastes +territoires du Nord-Ouest, pendant quatre longs mois des centaines de +familles canadiennes ont vécu dans l'anxiété la plus cruelle; pendant +ce temps-là, des centaines de jeunes Canadiens bravaient toutes les +misères, toutes les fatigues, la mort même, pour rétablir la paix et +supprimer la révolte. + +Et personne ne racontera leurs souffrances! personne ne redira leurs +misères! Laisser passer cette page d'histoire canadienne sans la graver +dans nos annales serait une négligence impardonnable, presqu'un crime. + +Voilà la mission! voilà le devoir! + +Quelqu'inexpérimenté que fût l'auteur, il n'a pas reculé devant la +grandeur de la tâche imposée. Il confesse son incapacité et prie le +lecteur de prendre en considération sa jeunesse et sa bonne volonté et +de lui pardonner les mille imperfections de son oeuvre. + +Lachine 1886. + +CHARLES R. DAOUST. + + + +PRÉFACE. + +Est-il réellement nécessaire de faire une préface à cet ouvrage? Telle +est la question que je me suis posée et qu'après mûre réflexion j'ai +résolue dans l'affirmative. Il faut une préface, quand ça ne serait que +pour expliquer au lecteur le plan sur lequel le livre a été écrit et en +donner la raison. + +Avant d'entrer en matière, il est de mon devoir de prévenir le public +que ce livre n'a aucun but politique. J'ai voulu m'élever au-dessus de +toute discussion de parti et présenter cet ouvrage qui n'aura d'autre +mérite que sa valeur historique. Si, de l'avis de tous ceux qui ont +pris part à la campagne de 1885, j'ai fait un récit fidèle de tous les +événements qui ont accompagné le passage du 65ème dans le Nord-Onest, +mon but aura été atteint. + +Pour rendre le récit plus clair et le mettre à la portée de tous, j'ai +divisé l'ouvrage en quatre parties distinctes: + +1° La Marche; 2° Le Bataillon droit; 3° Le Bataillon gauche et 4° le +Retour. + +La première partie est le récit des incidents qui ont marqué le départ +du 65ème de Montréal et les détails de sa marche jusqu'à Edmonton. Cette +partie est subdivisée en quatre chapitres: + +1° De Montréal à Calgarry; 2° Séjour à Calgarry; 3° Le Bataillon droit +de Calgarry à Edmonton et 4° Le Bataillon gauche de Calgarry à Edmonton. + +Dans le compte rendu de ces trente-cinq premiers jours de la campagne +ainsi que dans tout le reste de cet ouvrage, je me suis borné à raconter +les faits sans m'attacher beaucoup à la forme de style sous laquelle je +les ai présentés. + +La deuxième partie est divisée en cinq chapitres: 1° D'Edmonton +à Victoria; 2° De Victoria à Fort Pitt; 3° Fort Pitt et la +Butte-aux-Français; 4° A la poursuite de Gros-Ours et 5° Lemay et +Marcotte. + +La troisième partie, qui est le récit de la vie de garnison des +différentes compagnies du bataillon gauche est naturellement subdivisée +en autant de chapitres qu'il y avait de forts: 1° Fort Ostell; 2° Fort +Edmonton; 8° Fort Saskatchewan; 4° Fort Ethier et 5° Fort Normandeau. + +La quatrième partie est "Le Retour." Elle n'est subdivisée qu'en deux +chapitres: 1° De Fort Ostell à Fort Pitt et 2° De Fort Pitt à Montréal. + +Comme on peut le voir le plan est des plus simples et la division de +l'ouvrage est des plus claires. + +Ce n'est cependant pas sans beaucoup de travail que j'ai pu arriver à un +résultat aussi satisfaisant. Séparé du gros du bataillon et relégué avec +ma compagnie à soixante-dix milles au sud d'Edmonton, je n'ai pu me +procurer le récit complet; de la campagne qu'en compilant les notes des +officiers en charge des autres détachements du bataillon. + +Je saisis l'occasion pour remercier chacun des officiers qui m'ont +assisté de leur concours. Leur témoignage, corroboré par les soldats +sous leurs ordres, est de la plus grande valeur au point de vue de la +véracité du récit et son authenticité est au dessus de tout doute. + +Il est très possible que certains faits de peu d'importance aient pu +être oubliés, mais l'histoire générale est complète. Pour rendre le +récit plus intéressant, j'ai fait insérer les vignettes des principaux +officiers qui ont pris part à la campagne ainsi que les forts où le +bataillon a passé. Les photographies ont été faites avec soin par les +premiers artistes de cette ville, entr'autres M. L. Gr. H. Archambault, +dont la réputation est établie. Les vignettes sont dues à MM. Cassan et +Babineau et ont été faites avec autant de soin que possible. + +En un mot, je n'ai rien négligé pour faire de cet ouvrage une oeuvre +parfaite sous tous les rapports et le lecteur, prenant en considération +mon trouble et ma bonne volonté, me pardonnera, je l'espère, les +quelques erreurs de style qui, à cause de mon inexpérience, ont pu se +glisser dans ces pages. + +Montréal, 1886. + +CHARLES R. DAOUST, Sergent, Compagnie No. 1, 65ème Bataillon. + + + +TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES ÉVÈNEMENTS DE L'EXPÉDITION DU 65ème AU +NORD-OUEST + +Mars 28.--Appel du 65ème en service actif. +Avril 2.--Départ du bataillon de Montréal. +Avril 3.--Passage à Mattawa. +Avril 4.--Arrivée à Dalton.--Voyage en traîneaux. +Avril 5.--Arrivée au Lac-au-Chien.--Nuit en chars à boeufs. +Avril 6.--Marche sur le lac Supérieur.--Arrivée à Jackfish Bay. +Avril 7.--Séjour à Jackfish Bay. +Avril 8.--Arrivée à Red Rock.--On remonte à bord de bons chars. +Avril 9.--Passage à Port Arthur. +Avril 10.--A Winnipeg. +Avril 11.--Passage à Régina. +Avril 12.--Arrivée à Calgarry. +Avril 13.--Alerte au camp. Lt. Starnes prend le commandement des +avant-postes. +Avril 14.--Tempête de neige appelée _Chinouck_--On se retire dans les +casernes. +Avril 15 et 16.--Dans les casernes. +Avril 17.--Retour aux tentes.--Arrivée de l'Infanterie Légère à +Calgarry. +Avril 18.--Grande fête au village. +Avril 19.--Première messe du bataillon à la mission. +Avril 20.--Départ du bataillon droit pour Edmonton. +Avril 21.--Arrivée à Calgarry d'un canon du Port McLeod, +Avril 23.--Départ du bataillon gauche pour Edmonton.--Le Major Dugas +fait ses adieux au bataillon. +Avril 24.--Passage du bataillon gauche à l'Anse McPherson. +Avril 25.--Arrivée du bataillon droit à la Traverse du Chevreuil Bouge. +Avril 26.--Le bataillon droit traverse la rivière du Chevreuil Bouge. +Avril 27.--Passage du bataillon droit à la rivière de l'Aveugle. +Avril 28.--Arrivée du bataillon gauche à la Traverse du Chevreuil Rouge. +Avril 29.--Passage du bataillon droit à la Ferme du Gouvernement. +Avril 30.--La compagnie No. 8 est laissée à la Traverse du Chevreuil +sous le commandement du Lieut. Normandeau. +Mai l.--Départ du bataillon gauche de la rivière du Chevreuil +Rouge.--Arrivée du bataillon droit à Edmonton. +Mai 2.--Passage du bataillon gauche à la Rivière Bataille.--Départ de +la compagnie No. 7 pour le Fort Saskatchewan sous le commandement du +Capitaine Doherty. +Mai 3.--Le bataillon gauche à la Ferme du Gouvernement. +Mai 4.--La balance du No. 8 et des soldats des compagnies Nos 1, 3 et +4 sont laissés à la ferme du Gouvernement sous le commandement du +Lieutenant Villeneuve. +Mai 5.--Arrivée du bataillon gauche à Edmonton.--Départ des compagnies +Nos 5 et 6 pour Victoria.--Le Capt. Ethier retourne à la Ferme du +Gouvernement. +Mai 6.--L'aile gauche du bataillon droit (les compagnies Nos 5 et 6) +passe au Fort Saskatchewan. +Mai 7.--Départ de l'aile droite du bataillon droit (les compagnies Nos +3, 4 et l'état major du 65ème) pour Victoria--L'aile gauche traverse +la rivière Éturgeon.--Départ de la compagnie No. 1 pour la Rivière +Bataille. +Mai 8.--L'aile gauche du bataillon droit arrive à la Rivière Vermillon. +Mai 9.--Réunion des deux ailes du bataillon droit. +Mai 10.--Arrivée de la compagnie No. 1 à la Rivière +Bataille--L'Infanterie Légère de Winnipeg arrive à, Edmonton--Le +bataillon droit traverse la Rivière Vermillon. +Mai 11.--Arrivée du bataillon droit à Victoria. +Mai 12.--Passage au Lieutenant-Colonel Ouimet à la Rivière Bataille. +Mai 13.--Séjour du bataillon droit à la rivière Vermillon. +Mai 14.--Passage du Lieutenant-Colonel Ouimet à la Ferme du +Gouvernement. +Mai 16.--Arrivée du Général Strange à Victoria, escorté de 190 hommes de +l'Infanterie Légère de Winnipeg. +Mai 20--Départ de la colonne d'Alberta de Victoria. +Mai 21.--L'aile droite du 65ème en bateaux sur la Saskatchewan. +Mai 22.--Nuit passée à St. Paul.--Alerte au camp. +Mai 23.--Traverse de l'Anse de la côte du Renne par la colonne Strange. +Mai 24.--Traverse de l'Anse du Lac aux Grenouilles par le bataillon +droit du 65ème. +Mai 25.--Le 65ème élève une croix à la mémoire des martyrs du Lac aux +Grenouilles.--Arrivée de la colonne Strange à Fort Pitt. +Mai 26.--Enterrement du jeune Cowan. +Mai 27.--Première rencontre du 65ème avec Gros-Ours. +Mai 28.--Bataille de la Butte-aux-Français. +Mai 30.--Départ de la colonne Strange de Port Pitt pour la Rivière à +l'Oignon,--La compagnie No. 6 reste au Fort Pitt. +Mai 31.--Le Major Perry rejoint la colonne Strange. +Juin 1.--Des prisonniers de Gros-Ours arrivent au camp du Général. +Juin 2.--Arrivée du Général Middleton à bord du vapeur North-West. +Juin 3.--Les commissaires Royaux arrivent à Edmonton. +Juin 4.--Visite de Mgr Grandin à la Rivière Bataille. +Juin 5.--Une compagnie de l'Infanterie Légère de Winnipeg rejoint la +colonne Strange. +Juin 6.--Passage de la colonne au Lac aux Grenouilles. +Juin 8.--Le bataillon droit à Bear's Run. +Juin 9.--Le R. P. Legoff visite le Major Hugues. +Juin 10.--Les RR. PP. Legoff et Prévost sont délégués auprès des +Montagnais. +Juin 11.--Le Capt. Giroux arrive à Bear's Run avec sa compagnie. +Juin 12.--Les Montagnais se soumettent. +Juin 17.--Le Capt. Giroux part pour Montréal. +Juin 23.--Le bataillon droit reçoit l'ordre du départ pour Montréal. +Juin 24.--Départ du bataillon droit de Bear's Run. +Juin 28.--Le bataillon gauche reçoit l'ordre de se mettre en marche pour +Fort Pitt. +Juin 27.--Départ de la compagnie No. 1 de la Rivière Bataille.--La +compagnie No. 8 quitte la Traverse du Chevreuil et le Fort Ethier.--Le +bataillon droit arrive à Port Pitt à bord du North-West. +Juin 28.--La garnison du Fort Ethier et celle du fort Saskatchewan +arrivent à Edmonton. +Juin 29.--Les détachements du Fort Normandeau et du Fort Ostell arrivant +à Edmonton. +Juin 30.--Départ du bataillon gauche à bord de la "_Baroness_." +Juillet 2.--Le 65ème réuni à Fort Pitt. +Juillet 3.--Mort du Lieutenant-Colonel Williams des Midlands et du. +Sergent Valiquette du 65ème. +Juillet 5.--Arrivée à Battleford.--Funérailles du Lieutenant-Colonel +Williams et du Sergent Valiquette. +Juillet 7.--Passage des bateaux à l'Anse du Télégraphe. +Juillet 8.--A Prince Albert.--Visite à la prison de Gros-Ours. +Juillet 9.--Traversée dea Rapides. +Juillet 10.--Passage au Fort à la Corne. +Juillet 11.--Marche de cinq milles le long des Grands Rapides. +Juillet 12.--A bord de la barge "Red River."--Messe basse à bord. +(C'était la seconde à laquelle assistait le bataillon depuis son départ +de Montréal.) +Juillet 13.--Départ des bateaux et commencement de la traversée du Lac +Winnipeg. +Juillet 18.--Arrivée à Selkirk.--Le bataillon monte à bord des +chars.--Départ. +Juillet 16.--Passage à Port Arthur. +Juillet 17.--Red Rock. +Juillet 18.--Jackfish Bay. +Juillet 19.--Passage à North Bay et Mattawa. +Juillet 20.--Arrivée du bataillon à Montréal. + +[Illustration: LT. COL. OUIMET] + + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +LA MARCHE. + + + +CHAPITRE I. + +DE MONTRÉAL A CALGARRY. + +La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir +d'un épais linceul bien des douleurs et bien des larmes! + +C'était le jour du départ. Après avoir paradé à travers les rues de la +métropole, le bataillon arriva en bon ordre à la gare du Pacifique. Une +foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours +de la gare. Le moment des adieux était arrivé. Quel spectacle! Ici, un +vieillard, aux cheveux blancs, donne à son fils sa dernière bénédiction +dans un baiser, et une larme perle à sa paupière en lui donnant la +dernière poignée de main; la mère, trop faible pour assister à cette +scène était restée à la maison. Là, une femme s'évanouit. C'est une +malheureuse épouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu +accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoïques, +donnent à leur mari le dernier baiser, et plongées dans un désespoir +muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur époux monter à bord des +chars. Sur les degrés d'un waggon, un ami donne une dernière poignée +de main à son compagnon de collège en lui souhaitant, de nombreuses +couronnes de lauriers à son retour. Et dans l'arrière-plan, la foule +répandue un peu partout, grimpée sur les toits, massée sur le parapet, +acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin +tout le monde est à bord. Après quelques minutes d'attente, le sifflet +crie et le train se met en marche. Malgré la tristesse de la séparation +et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise +fortune bon coeur, se mettent à chanter les gais refrains de chansons +canadiennes. Bientôt la gaieté devient, générale. A peine sortis de la +ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques +instants, n'eut-ce été l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des +touristes en voyage. Dans la veillée, le Lt-Col. Ouimet passe de char +en char et présente au bataillon son aumônier le R. P. Provost et son +nouveau chirurgien, le Dr. Paré. Partout ils sont accueillis par des +cris de joie. + +Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva à Carleton Place. Le +train arrêta et tout le bataillon alla réveillonner à l'hôtel voisin de +la gare. Le repas fut des mieux servis et très goûté des soldats qui +dévoraient les servantes des yeux tout en mangeant à pleine bouche; +le ventre et le coeur s'emplissaient à la fois, celui-là de mets et +celui-ci D'espérances. + +[Illustration: RÉVD. PÈRE PROVOST, O.M.I.] + +Plusieurs profitèrent de cet arrêt pour écrire des lettres à l'adresse +de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se +remit en marche. Après quelques minutes de divertissement, les soldats +se mirent au lit et tout rentra dans le silence. + +Vers les neuf heures, le réveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa +à Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous +firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel reçut une +lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le +saint évêque nous souhaitait beaucoup de succès dans notre entreprise et +terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'armée +des hommes maintenant officier dans la paisible armée du Seigneur." + +A une heure de l'après-midi, nous descendions à Mattawa, L'appétit avait +eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut +avec joie qu'on se hâta de descendre des chars pour aller dîner. Mais +bernique! plusieurs furent désappointés; malgré que ce fût le Vendredi +Saint et qu'il y eût de la viande, le repas fut court; chacun se +contenta de dévorer en imagination les mets qu'il s'était promis de +manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus +tard; car plus on avançait, plus le froid augmentait. Le train continua +sans arrêt jusqu'à Scully's Junction, où l'on devait avoir à souper; +mais par malheur on n'avait pas été averti à temps et l'on n'avait que +des cigares pour les officiers. + +Vers trois heures du matin, samedi, le train arrêta. Tout le monde fut +bientôt sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une +trompette aux oreilles à moitié ouvertes des volontaires affamés par +le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur +l'esprit déjà préjugé des soldats, l'apparition de grands vaisseaux +remplis de pruneaux confits, de fèves rôties, etc., leur remit le moral +en ordre. + +Après un bon repas dont chacun se déclara satisfait, l'on continua. La +journée parut longue. Quelques-uns passèrent le temps à confesse ou +ailleurs, chacun suivant ses goûts. On arrêta quelques minutes à +Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva à Dalton à neuf +heures et demie le soir. L'on s'attendait à descendre des chars en cet +endroit, mais le chemin de fer avait été continué avec beaucoup de +vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu'à Algoma, où l'on +arriva vers les dix heures. + +Ici, un spectacle des plus gais s'offre à nos yeux. Des feux de bois +d'épinette ont été préparés d'avance et éclairent notre route jusqu'à +une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la +monotonie du voyage commençait à ennuyer les esprits des soldats. + +Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous +avaient portés pendant deux jours et deux nuits à travers un pays +civilisé! + +En voyant les traîneaux en attente les soldats poussent des cris de +joie, on veut changer de transport à tout prix et la nuit parait si +belle que tous ont hâte de s'enfoncer dans les profondeurs mystérieuses +des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain. +L'on part en chantant et bientôt les échos de la forêt, répètent les +gais refrains des chansons canadiennes. + +La nouveauté des paysages et le violent contraste des grands bois +silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent +l'imagination des esprits les moins poétiques. Il était curieux de voir +les charretiers s'enfoncer sans hésiter à travers ces arbres touffus, +dans des bois où le chemin était disparu, enfoui sous la neige, et où +les moins braves voyaient surgir de temps à autres d'énormes têtes de +Sauvages indomptés. + +Vers minuit le silence commence à régner parmi les promeneurs déjà +fatigués de la marche et c'est avec une satisfaction prononcée qu'on +arrive à "l'hôtel de la Forêt" vers une heure du matin. Ici on nous sert +à manger, mais les hommes encore peu habitués à la nourriture qui fut +distribuée, préfèrent s'en passer et choisissent leurs places autour +d'un feu de camp. + +Après une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche +se continue à travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de +Pâques, on atteignit la fin de notre pénible voyage en traîneaux. Deux +tentes furent levées à la hâte en cet endroit appelé vulgairement "Lac +aux Chiens." + +Ici, un accident des plus déplorables arriva à un des hommes de la +compagnie No. 2, nommé Boucher. Cet individu, fatigué sans doute par la +longueur et les misères de la route et découragé de la vie militaire, +se jeta sur le chemin de fer au moment où notre train reculait, mais +perdant tout à coup courage devant la mort cruelle qu'il s'était +choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il était trop tard. +Les roues lui passèrent sur le pied et le blessèrent douloureusement. +Il fut immédiatement transporté sous la grande tente sur l'ordre du +chirurgien Simard en attendant l'arrivée du chirurgien major. + +Cet accident, bien qu'il fût l'acte d'un insensé, jeta la consternation +parmi le camp. C'était; le premier accident sérieux qui arrivait à un +membre du bataillon, et sa nature était loin de compenser la peine que +son état de priorité lui donnait. + +Toute la journée se passa à attendre le colonel qui s'était attardé à +Algoma, et la marche forcée qu'on avait faite pendant la nuit devint +inutile. Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, on nous servit nos +rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes +dont quelques-uns même étaient découverts. On s'installa du mieux que +l'on pût le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher. +On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une. +Elles furent bientôt étendues sur le plancher du char et les soldats se +placèrent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en même temps +des tuques en laine; il était temps! car notre figure était des plus +comiques avec nos petits képis sur le coin, de l'oreille. + +Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientôt la fraîcheur +des glaçons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible. +Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se lèvent et passent le reste de la +nuit, collés les uns contre les autres le long des bancs. La nuit était +des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char +rendait la situation des soldats intolérable. Avec quelle anxiété +chacun attendait en silence le premier village où l'on pourrait enfin +descendre! + +Enfin à six heures du matin le train arrêta à la Baie du Héron, En moins +de cinq minutes tout le bataillon était descendu en ligne. Pour la +première fois une pauvre ration de rhum fut donnée à chaque homme, et +sans rien exagérer, elle avait été richement gagnée. Bientôt après +on nous servit à déjeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains +journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapporté qu'en cet +endroit les soldats avaient dévalisé les magasins de la compagnie et +bien d'autres histoires toutes aussi mensongères et infâmes les unes que +les autres. C'est ici l'endroit de réfuter ces sots rapports et de +leur donner un démenti formel. Jamais un régiment dans de pareilles +circonstances ne s'est aussi bien comporté et c'est même étonnant +qu'aucun des mauvais rapports qui ont été faits n'ait le moindre +fondement de vérité. + +Après un copieux déjeuner, le bataillon remonta à bord et l'on continua +dans les mêmes chars jusqu'à Port Munroe, où l'on arriva vers neuf +heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche à pied +commença. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses +munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres. +Après une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac +Supérieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du +prodige. + +Peu d'hommes, même de vieux militaires auraient pu résister aussi +bravement à une aussi forte étape, et chose plus étonnante encore, +pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la +marche, à Little Peak, où l'on fit une distribution de rations, +fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible +compensation par le magnifique coup d'oeil présenté par le coucher du +soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or +dans le rideau, aux couleurs variées, que lui tendait l'Occident et qui +semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et à mesure que +l'astre disparaissait à l'horizon, chaque nuage se nuançait d'une façon +grandiose. Que de poëtes auraient fait deux fois la même route pour +contempler un pareil spectacle! + +Vers huit heures du soir tout le bataillon était remonté dans: de +nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci +n'étaient formés que de plates-formes simples avec une planche chaque +côté pour servir de garde-fou. + +Sur ces planches d'autres plus minces étaient posées aussi près que +possible les unes des autres et servaient de sièges aux soldats +fatigués. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il était une +heure du matin quand on descendit à Jackfish Syndicate. + +A peine les soldats étaient-ils descendus des chars que la, pluie +commença à tomber. Malheureusement il n'y avait aucun abri pour recevoir +tous les soldats et plusieurs compagnies attendirent au-delà d'une +demi-heure exposées à l'intempérie de la saison. Quelques murmures +se firent entendre, mais ça ne dura pas longtemps, car comme en bien +d'autres circonstances semblables plus tard, le bon esprit des soldats +reprit le dessus et bientôt des chante joyeux se firent entendre. +Quelques-uns, chantèrent à contre-coeur, mais tout le monde chanta. + +A deux heures du matin, après avoir bien mangé, les compagnies 2, 3, +4, 5 et 6 se retirèrent dans les hangars de la compagnie du Pacifique, +situés aux environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remontèrent en +chars et furent conduites au village de Jackfish, où un grand hangar +avait été préparé pour elles. Un bon feu fut entretenu toute la nuit +dans les deux poêles de l'habitation et pour la première fois depuis +leur départ de Montréal, les volontaires dormirent bien et se +reposèrent. + +À dix heures l'on se réveilla et les compagnies qui avaient couché au +village retournèrent en chars au Syndical pour y prendre le déjeuner. + +La maison où se servaient les repas était encore remplie, les autres +compagnies qui avaient couché au Syndicat n'ayant pas encore fini leur +déjeuner. La pluie continuait à tomber de plus belle et les soldats +furent forcés de s'entasser les uns sur les autres dans les hangars. + +Pendant l'après-midi, les volontaires se réfugièrent sous des tentes et +l'on s'amusa à chanter pour passer le temps, car la pluie ne cessait +pas. Quelques-uns se dirigèrent vers une vieille masure dont l'enseigne +moins prétentieuse par la forme que par le nom qu'elle portait avait +attiré leur attention. On vendait de la boisson dans ce chantier, la +bière s'y débitait, à 15 contins, et ce qu'on était convenu d'appeler du +"whiskey" à 25 contins le verre. + +A quatre heures, le repas du soir fut servi à tout le monde, puis chaque +compagnie rentra dans ses quartiers. + +A sept heures, le coucher fut sonné et à huit heures, tout le monde +reposait. + +Dès quatre heures, le lendemain matin, les trois compagnies qui avaient +passé la nuit au village, se levèrent et les chars n'arrivant pas, elles +se mirent en marche et traversèrent le lac à pied jusqu'au Syndicat. + +Après une heure de marche, ces soldats n'eurent pour tout déjeuner +qu'une tranche de lard entre deux morceaux de pain. + +A huit heures a.m. les premiers traîneaux, chargés de soldats, se mirent +en marche et les autres ne tardèrent pas à les suivre. Ce nouveau trajet +le long du lac Supérieur, malgré qu'il se fît en voiture, ne fut guère +plus plaisant que le premier. Le froid était très-grand et les soldats +entassés dans les voitures furent souvent obligés de descendre pour ne +pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de l'après-midi, le premier +traîneau entra dans une baie profonde dont on ne put connaître le nom. +Après une halte d'une heure et demie en cet endroit, le bataillon +remonta en chars plates-formes et continua jusqu'à McKay Harbour où il y +avait un hôpital. Ici, on laissa notre invalide Boucher, en même temps +que l'on prenait à bord le sergent Nelson devenu si fameux depuis +l'affaire du "Toronto News." Il fut installé dans notre char, le premier +du train, et ne connaissant l'individu que par ce qu'il voulait bien +nous dire de lui-même, chacun l'entoura de soins et le traita avec +une hospitalité toute canadienne. Après que les soldats eussent mangé +quelques galettes et de la viande, le train se mit en mouvement et +continua jusqu'à la fin de la ligne du chemin de fer à Michipicoten. +Arrivés ici a sept heures et demie, les soldats durent traverser de +nouveau à pied une longueur de onze milles sur la Baie du Tonnerre et +arrivèrent à Red Rock à onze heures du soir. + +Ici des chars à passagers attendaient le régiment, et vers minuit le +train partait. + +Cette journée fut une des plus rudes pour les soldats. De quatre heures +du matin à onze heures du soir, on n'avait pas cessé de marcher un seul +moment. Quatorze milles à pied, vingt-deux en traîneaux et plus de cent +milles en mauvais chars découverts, en tout près de cent cinquante +milles parcourus dans la journée. + +Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port Arthur. Les soldats +furent bientôt éveillés par les cris de la foule qui les attendait à la +gare. Pendant que les compagnies s'éloignaient, chacune de son côté, +pour déjeuner dans les différents hôtels de la ville, les officiers se +rendirent à l'hôtel Brunswick. sur l'invitation du maire de la localité. +Après déjeuner, profitant d'un congé de quelques heures, les soldats +visitèrent les environs de la ville et s'amusèrent beaucoup, étant +royalement reçus partout où ils allaient. Enfin, l'heure du départ +sonna. Les différentes compagnies remontèrent chacune dans son char et +le train quitta la gare au milieu des acclamations de la foule. De dix +heures jusqu'à minuit, la route se continua en chars. Chacun se mit ù +tuer le temps du mieux qu'il pût et n'y réussissait qu'à demi. + +De minuit à six heures du matin, la route se continua sans incident +remarquable. A six heures le réveil sonna, et chacun se mit à nettoyer +ses armes et à brosser ses habits pour obéir aux instructions reçues. + +Enfin, quelques minutes avant sept heures, les premières maisons de +Winnipeg parurent dans le lointain et furent saluées par des cris de +joie. Bientôt le train entra dans la gare. La ville avait revêtu sa +toilette de fête; les pavillons flottaient partout, et les jeunes filles +avaient mis leurs robes des dimanches pour recevoir le bataillon. Parmi +la foule qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge Dubuc, le +Col. Lamontagne, les Messieurs Royal, fils de l'hon. Royal, M. P., et +M. Pilet. Le déjeuner fut aussitôt servi dans la gare même et fut aussi +vite dévoré que servi, car tous avaient hâte de visiter la reine de +l'Ouest. On nous en avait tant raconté sur les merveilles qui ont +entouré la naissance de cette fille des Plaines et sur les spéculations +gigantesques qui s'y étaient faites, que l'empressement des volontaires, +à se répandre dans les rues de la ville ne surprendra personne. + +Avant, de partir cependant, chacun signa la liste de paie pour une +semaine. Plusieurs officiers se rendirent à Saint-Boniface et payèrent +une visite à Sa Grandeur Mgr. Taché ainsi qu'à quelques amis. A midi, le +dîner fut pris à la gare. Dans l'après-midi, ayant obtenu un congé de +quatre heures, les soldats retournèrent à leurs places de prédilection, +les uns à l'hôtel, d'autres chez leurs amis, pendant que quelques-uns +allaient chez le photographe se procurer un souvenir qu'on se hâta +d'expédier à sa famille. A trois heures et demie une patrouille fut +organisée et visita tous les quartiers pour en ramener les malades. +Heureusement il n'y en avait que deux. Avant le départ, du tabac à fumer +fut distribué aux soldats; chacun en reçut une livre. Ce don était dû à +la générosité de la maison de Geo. E. Tucker & Son. + +A quatre heures le train partit. Vers une heure du matin l'on arriva à +Brandon. Malgré l'heure avancée de la nuit, les dames de la ville nous +attendaient avec des provisions de bouche. Les soldats à peine éveillés +crurent continuer quelque beau rêve en voyant ces jolies jeunes filles +et ces bonnes dames leur distribuer à pleines mains des friandises et +des bonbons, sans compter les sourires, et les doux regards servis à +doubles rations. Tous étaient des plus joyeux excepté le quartier-maître +qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi dangereuse. + +Après une heure bien passée, le train se remit en marche, emportant avec +lui les bons souhaits des habitants de Brandon. Quand les soldats se +réveillèrent, on arrivait à Broadview. La principale ressource de +cette place est le travail fourni aux habitants par les ateliers de la +compagnie du Pacifique. On ne la vit qu'en passant. Quelques heures plus +tard on arrêtait à Qu'Appelle, où était déjà rendue la Batterie B. + +Qu'Appelle est située à quelques milles au sud du fort du même nom. La +place présente le plus beau coup-d'oeil possible. Les rues, larges et +bien entretenues, se perdent sous les peupliers et s'étendent sur un +parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que partent les diligences +pour Prince-Albert et les villages du nord. Les bureaux d'immigration du +gouvernement y sont Situés. Après quelques minutes de halte, le +train partit de nouveau et l'on passa bientôt Régina, la capitale de +l'Assiniboine. Ses rues qui ont plusieurs milles de longueur sont larges +et bien droites. Ici sont les quartiers-généraux de la police à cheval +et des bureaux des Sauvages. + +C'est ici que se trouve le plus grand réservoir de l'Ouest; nous n'y +vîmes que des Sauvages mal vêtus qui nous regardèrent passer de loin. On +nous avait promis un bon dîner en cet endroit, mais on dût le remplacer +par une ration de pain et de fromage, en attendant mieux. + +Une heure plus tard, on arrêta à Moosejaw. Deux chefs sauvages vinrent à +notre rencontre et échangèrent des signes et des protestations d'amitié +contre des biscuits et du tabac. Aussitôt sortis de la gare, on nous +distribua dix rondes de cartouches et l'on nous donna l'ordre de dormir +sous les armes. Malgré tant de préparatifs, la nuit se passa sans +incident. + +L'on arriva de bonne heure à Médecine Hat. Le Rév. Père Lacombe monta à +bord du train et passa de char en char, répandant partout la joie et la +consolation sur son passage. Ici l'on traversa le plus grand pont du +Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan. Puis le trajet se continua à +travers les prairies. De temps à autre, l'attention des soldats était +attirée par des bandes de chevaux sauvages ou des volées d'outardes et +chacun faisait des commentaires à sa façon. + +Enfin, vers une heure de l'après-midi, le 12 Avril, l'on entra dans +Calgarry, le terme de notre long voyage, après avoir parcouru au-delà de +deux mille cinq cents milles. + + + +CHAPITRE II. + +SÉJOUR A CALGARRY. + +Il était environ une heure de l'après-midi, le 12 du mois d'avril, quand +le 65e descendit des chars pour s'installer dans Calgarry. Malgré la +chaleur qu'il faisait, on nous fit parader en uniforme complet comme +pendant la marche sur le lac Supérieur. Aussitôt le bataillon formé, +les compagnies furent séparées les unes des autres et conduites aux +différents hôtels de la ville. Là, on nous permit de nous déshabiller, +puis après nous avoir fourni de l'eau, du savon et des peignes, et que +nous nous fûmes lavés et peignés, on nous introduisit dans la salle à +manger. Le repas fut bon et nous rappela le déjeuner de Port Arthur. +Aussitôt le dîner pris, le bataillon se rendit par compagnies dans une +prairie au sud des casernes de la police à cheval. Les tentes furent +bientôt fixées et la vie de camp commença à dater de ce jour. Vers les +six heures, on nous ramena au village où le souper fut servi dans les +mêmes hôtels où l'on avait pris le dîner et vers sept heures, tout le +monde était de retour au camp. A 9 heures le repos sonna et bientôt tout +fut silence dans le camp. Vingt-quatre gardes de nuit furent nommées, +mais rien n'attira leur attention d'une manière particulière excepté le +bruit lointain du "pow-wow" des Sauvages. Le mot de passe ce soir-là +était "Frontenac." + +Le lendemain à six heures du matin le lever fut sonné. Vers huit heures +on alla encore déjeuner au village. A peine de retour on fit l'exercice, +puis on commença les préparatifs pour faire la cuisine au camp. Des feux +furent allumés à l'extrémité Est du camp et vers une heure la marmite +était suspendue. Le dîner ne fut prêt que vers trois heures. Aussitôt le +dîner pris, les soldats se retirèrent sous leurs tentes et tout était +tranquille quand tout à coup un courrier apporta la nouvelle que des +Sauvages s'étaient campés à deux milles du camp du 65ème. + +Après la première excitation passée, on choisit vingt sentinelles qu'on +envoya sur la montagne voisine sous le commandement du lieutenant +Starnes et la compagnie No. 1 reçut l'ordre de se tenir sous les armes +toute la nuit. Le mot de passe cette nuit-là fut "Montréal." + +Rien d'extraordinaire pendant la nuit. A six heures, mardi matin, nous +étions debout. Vers onze heures une pluie fine commence à tomber. Dans +l'après-midi le temps se refroidit et la neige tombe toute la journée et +toute la nuit. Le mot de passe était "Québec." + +De bonne heure le lendemain, les soldats allèrent se laver à la rivière. +On n'eut pas d'exercice ce jour-là. Pendant l'après-midi, la tempête +de neige, que les indigènes appellent _chinouck_, prit de telles +proportions qu'en peu de temps les tentes furent remplies de neige et +l'on fut forcé de retraiter dans les casernes, avec les quelques hommes +de la police à cheval qui y restaient; on y passa une bonne nuit étendus +autour d'un bon feu. Le mot de passe fut "Edmonton." + +Le 16 au matin, à dix heures, une grande inspection fut faite par le +major général Strange et un exercice eut lieu. Vers midi, le Lt.-col. +Ouimet part pour Ottawa. + +[Illustration: CAPT. BOSSÉ, DE L'ÉTAT-MAJOR.] + +La tempête continua toute la journée. Vers huit heures, le soir, après +le souper, le caporal des postes nous apporta des lettres arrivées +de l'Est par la dernière malle. La soirée se passa à la lecture des +lettres. La garde se fit comme d'habitude, le mot de passe étant +"Alberta." + +Le lendemain, le lever eut lieu à l'heure habituelle. Le temps étant +devenu beau, on retourna aux tentes. Les soldats se mirent à nettoyer +leurs armes et dans l'après-midi les compagnies 1 et 2 allèrent +s'exercer au tir dans un champ situé à un mille au nord-ouest du camp. +Vers cinq heures, un congé fut donné à plusieurs pour aller porter leurs +lettres au bureau de poste. + +Une demi-heure plus tard, le 92e bataillon d'infanterie légère de +Winnipeg, sous le commandement du Lt.-Col. Osborne Smith, arriva à +Calgarry. Ils allèrent camper de l'autre côté de la ligne du chemin +de fer, un peu au sud-ouest du 65e. Le mot de passe, cette nuit, fut +"London." + +Le 18 au matin, lecture fut faite de l'ordre du Général envoyant une +moitié du bataillon à Edmonton. Personne ne savait quelles compagnies +seraient envoyées de l'avant et chacun était anxieux de savoir si son +ami dans telle autre compagnie serait forcé de le quitter. Vers quatre +heures de l'après-midi les waggons pour le transport arrivèrent et +furent placés près des casernes. Un détachement de la police à cheval +arriva aussi vers les cinq heures et alla se loger dans le fort. +Un congé général fut donné pendant la veillée, et les soldats en +profitèrent largement. + +La plupart se rendirent au premier restaurant, dont le propriétaire +avait offert aux volontaires une espèce de théâtre situé au fond de la +bâtisse.. + +Un concert impromptu fut donné, chacun des volontaires présents y +prenant part. On y représenta la pantomime du _Barbier de Séville_; +plusieurs chansons comiques, des danses et des jeux sur la barre +horizontale remplirent le reste du programme. La soirée se passa de +la manière la plus gaie et pour plusieurs, la paie reçue la veille, y +passa. Pendant la journée le juge Rouleau et le shérif Chapleau vinrent +faire visite aux officiers. Pendant le peu de temps qu'ils passèrent aux +casernes, ils discutèrent la question du jour, et donnèrent plusieurs +conseils aux officiers sur les précautions à prendre pendant le voyage +qu'ils allaient entreprendre. Le mot de passe, cette nuit, était +"Calgarry." + +Dimanche matin, à peine levé, chacun alla à la rivière se donner un bon +lavage, puis procéda à sa toilette, car pour la première fois depuis le +départ de Montréal, on devait avoir une basse-messe. A sept heures +et demie tout le monde était prêt et le bataillon se dirigea vers la +mission à environ deux milles du camp. Après vingt minutes de marche +on vit poindre à une faible distance l'humble croix de bois qui +orne l'entrée de la petite chapelle. Cette maison, oeuvre des pieux +missionnaires établis dans cette partie du pays avant même que +le premier commerçant y eût fixé sa baraque, n'est pas un modèle +d'architecture, mais semble plutôt avoir conservé le cachet d'humilité +qui caractérisait le premier apôtre qui l'a habitée. Le rez-de-chaussée +sert de logis au missionnaire, et le second étage est la maison du +Seigneur. L'impression des volontaires au moment où ils pénétrèrent dans +cette modeste chapelle à peine assez grande pour les contenir tous est +difficile à dépeindre. Habitués à aller adorer Dieu dans des temples où +le peintre rivalise de perfection avec l'architecte, où la civilisation +moderne a fait tailler dans le bronze et le marbre des autels +grandioses, ils se sentaient émus de voir que Dieu habitait ce faible +réduit; quatre murs blanchis, deux prie-Dieu, un petit maître-autel, ça +et là quelques statues de la Vierge et de St. Joseph et une: centaine de +bancs en bois brut étaient tout l'ameublement de la Mission. + +Mais c'est toujours le même Dieu qui y réside! + +Celui qui créa le monde, qui le gouverne, le même qui siège sur nos +autels à Montréal et qui continue là-bas sa mission de bonté et de +salut. Plus le temple est modeste, plus la grandeur du Tout-Puissant +impressionne le coeur du visiteur. + +Pendant le service divin, notre aumônier nous fit une courte adresse. +Chacun se sentait ému au fond du coeur en écoutant cette voix grave et +solennelle qui nous rappelait avec quelle pompe nos amis de Montréal +recevraient après la campagne ceux qui auraient le bonheur de retourner +dans leurs foyers, et d'autre part quel triomphe attendait dans le ciel +ceux qui, plus chanceux, succomberaient pendant la campagne. + +Immédiatement après la messe eut lieu le retour au camp. L'on déjeuna en +arrivant. Le reste de la journée fut employé à charger de provisions +les waggons qui devaient accompagner l'aile droite du bataillon. A neuf +heures du soir, tous les soldats étaient retournés au camp et à dix +heures chacun sommeillait. + +De bonne heure le lendemain matin tout le bataillon était debout. Les +compagnies 2, 5, 6 et 7, qui devaient partir ce jour-là, jetèrent leurs +tentes à terre avant le déjeuner et à huit heures elles étaient prêtes +à partir. Cependant tout l'avant-midi s'écoula sans que le bataillon ne +reçut aucun ordre. + +Enfin vers deux heures de l'après-midi l'on se mit en rangs et après +l'inspection générale des armes et des accoutrements, l'aile droite se +mit en marche. La fanfare du 92e accompagna nos frères jusqu'aux limites +de la ville, et tous les citoyens de Calgarry, les saluaient pendant +qu'ils passaient à travers les rues. Quant à nous (ceux qui restaient) +nos coeurs se serrèrent et plusieurs commencèrent à murmurer «n +voyant notre bataillon déjà divisé. Nous retournâmes sous la tente et +l'après-midi s'écoula dans le silence. + + + +CHAPITRE III. + +LE BATAILLON DROIT. + +De Calgarry à Edmonton. + +Le premier détachement qui prit la route d'Edmonton se composait comme +suit: + + Commandant-en-chef: Major-Général Strange. + Major de brigade: Capt. Dale. + Aide-de-camp: Strange. + +Trente hommes de cavalerie sous le major Steele; vingt éclaireurs +commandés par le capt. Oswald, et du 65e bataillon: + + Lt-Col. Hughes. + Major Prévost. + Adjudant Lt. Starnes. + Aumônier: R. P. Provost. + Chirurgien-major Paré. + Compagnie No. 2: Capt. des Trois-Maisons. + Lt. DesGeorges. + No. 5: Capt. Villeneuve. + Lt. Lafontaine. + No. 6: Capt. Giroux. + Lt. Robert. + Sous-lieut. Mackay. + Lt. Labelle. + Quartier-maître: Capt. Right. + +[Illustration: MAJOR-GÉNÉRAL STRANGE.] + + +JOURNAL. + +20 avril.--Le temps est beau, marche de cinq milles à pied. La nuit fut +froide. + +21 avril.--Beau temps. La marche est de dix-huit milles. Nuit froide. +Voyage dans la prairie très ennuyeux. + +22 avril.--Rien d'intéressant. Vingt-deux milles de marche. Température +un peu froide. Toujours dans la prairie. Il neige pendant la nuit. + +23 avril.--Marche dans la neige tout l'avant-midi. Temps froid. + +24 avril.--Nuit froide. Toujours la prairie! + +25 avril.--Temps froid. Arrivée à la rivière du Chevreuil Rouge à trois +heures et campement. + +26 avril.--Réveil à quatre heures et demie du matin. Nuit pluvieuse. +Belle journée. Traversée de la rivière pendant l'avant-midi. Camp à +trois milles. + +27 avril.--Aussitôt le bagage arrivé, la route se reprend vers les neuf +heures et se continue jusqu'à la rivière de l'Aveugle. Belle nuit. + +28 avril.--Départ à six heures. Vingt-neuf milles à travers un pays +magnifique. Camp levé à la Rivière Bataille. Rencontre du Père Lacombe. + +29 avril.--Lever à quatre heures et demie a.m. Départ à six heures. +Trente-deux milles de marche. Camp fixé à un mille de la Ferme du +Gouvernement. + +30 avril.--Lever et départ comme la veille. Temps froid. Chemins +impraticables. + +1er mai.--C'est aujourd'hui la douzième journée de la marche. Arrivée à +Edmonton vers midi. + + +*** + +La marche pendant ces deux cent treize milles a été pour la plupart du +temps assez pénible. Jusqu'à la rivière du Chevreuil Rouge, la route +s'étendait à travers la plaine et les chemins étaient assez beaux. Mais +de la rivière du Chevreuil Rouge la route devint plus difficile. En +quelques endroits il fallait traverser des marais, où les soldats +enfonçaient jusqu'aux genoux dans l'eau et dans la boue. Quelquefois +l'odeur qui se dégageait de ces marais était vraiment insupportable. +Les voitures étaient moins que suffisantes pour le transport, il n'y +en avait que pour la moitié des hommes, de sorte que pendant que deux +compagnies marchaient les deux autres se reposaient et vice versa au +bout de chaque heure. Les cochers se distinguaient par leur insolence et +plusieurs fois, il n'eut fallu qu'un mot de plus, pour que les soldats +furieux ne les assaillissent. La marche se reprenait avec gaieté, chaque +matin, et il semblait y avoir un concours entre les marcheurs où le prix +devait appartenir à celui qui monterait le moins souvent en waggon. + +Les 28 et 29 avril, la marche fut encore plus pénible que d'habitude. Il +fallait traverser des marais puants, et aider les chevaux à tirer les +waggons de la boue noire où ils étaient enfoncés; puis lorsque les +chemins étaient beaux, les voitures étaient traînées si vite que les +soldats devaient se mettre au pas de course pour les suivre. Ajoutez +à cela une chaleur atroce et vous aurez quelqu'idée de la fatigue des +soldats et de leurs misères. + +L'avant-dernière journée avant d'arriver à Edmonton, les habitants de +ce dernier endroit se rendirent à la rencontre du bataillon avec des +voitures et la route s'est terminée d'une manière assez confortable. + +Le voyage dans les prairies où l'immensité est le seul horizon qui +s'offre à la vue ennuyée de la monotonie des tableaux, est long et +fatiguant. Quelques fois, arrivés au pied d'un coteau, les soldats +s'élançaient au pas de course pour le gravir espérant trouver quelque +changement dans la mise en scène, mais s'arrêtaient sur le sommet +désappointés et plus découragés qu'avant à la vue de la plaine qui se +déroulait immense devant leurs pas. Après la traversée de la rivière +du Chevreuil Rouge, la scène changea quelque peu, et souvent les plus +ennuyés se reposaient la vue par la contemplation de jolis tableaux. +Ici, une belle prairie arrosée par un joli petit lac, au pied de quelque +coteau verdoyant, là un bosquet aux décors gracieux, élevé au milieu +de la plaine par quelque fée antique et entretenu par les nymphes des +prairies pour recevoir leurs fiancés ailés. Un peu partout, dans un +désordre charmant, de jolis petits bois parsèment la vaste plaine. Les +rivières le long de la route sont peu profondes, et sont toutes guéables +à l'exception de la Saskatchewan. L'eau de ces rivières alimentée par +les lacs des montagnes du Nord est froide, souvent troublée et d'une +apparence bourbeuse; cependant elle est généralement potable. + +La nourriture pendant tout le voyage se composa de, biscuits durs (hard +tacks), de viandes en boîte ou de bacon et de thé; avec ces mets les +grands festins étaient rares. Cependant le gibier abondait de toutes +parts, mais la défense de tirer était des plus sévères. Les canards +étaient innombrables, les poules des prairies s'abattaient à quelques +pas des soldats et les lièvres leur passaient entre les jambes, mais la +règle du, général était inflexible; aussi le gibier fut-il laissé en +paix. + +Le premier détachement a beaucoup souffert du manque de sel. Il y en +avait deux sacs mais le quartier-maître ne les trouva que le dernier +jour. + +Le service était assez pénible. Tous les soirs, gardes doubles et trois +patrouilles pendant la nuit. Ces dernières ne sont pas ce qu'il y a de +plus amusant, vu la vigilance qu'elles demandent et la responsabilité +qu'elles imposent. + +Cependant, la santé a toujours été bonne pendant le voyage, malgré la +fatigue, les changements de température et les nuits passées près +de marais pestilentiels. Quelques fois, après une longue journée de +fatigues, on se couchait sur la terre humide pour se réveiller étendu +dans l'eau. La salubrité du climat ne saurait donc être trop vantée. +Quelques jours le soleil chauffait avec tant de force que plusieurs +soldats eurent la figure brûlée, d'autres changèrent de peau une couple +de fois. Il faut dire que les coiffures dont le gouvernement avait +pourvu ses défenseurs en partant de Montréal n'étaient d'aucune utilité +dans la plaine; c'était le grand chapeau de feutre à larges bords qu'il +aurait fallu. _Tel pays, tel chapeau_. + +Le premier détachement, arriva à Edmonton, le 1er mai. Il fut saluée +par une salve d'artillerie et par les acclamations de la population qui +s'était rendue sur la rive pour le recevoir. On y attendit le second +détachement dont nous allons maintenant nous occuper. + + + +CHAPITRE IV. + +LE BATAILLON GAUCHE. + +A travers la Plaine. + +Le bataillon gauche du 65e se Composait comme suit: + + Major Dugas; adjudant Robert. + Quartier-Maître: Capt. LaRocque. + Chirurgien: Dr. Simard. + Instructeur: Labranche. + Compagnie No. 1: Capt. Ostell. + Lt. Plinguet. + No. 3: Capt. Bauset. + Lt. Villeneuve. + No. 4: Capt. Roy. + Lt. Ostell. + No. 8: Capt. Ethier. + Lt. Normandeau. + Sous-Lt. Hébert. + +De bonne heure, le 21 avril, chacun fut debout et alla se laver à la +rivière. Vers les sept heures on eut une messe basse dans les quartiers +des officiers. Plusieurs soldats communièrent à cette messe. Après la +messe le déjeuner. A dix heures eut lieu la lecture des ordres du jour. + + +Pendant l'après-midi, on eut l'exercice au tir Vers les quatre heures, +un canon nous arriva du fort McLeod. Dans la veillée une nouvelle +tempête: de neige s'abattit sur le camp. + + +[Illustration: DR. SIMARD, ASSISTANT-CHIRURGIEN.] + +Le lendemain on se leva à six heures. Après le lavage ordinaire à la +rivière, on eut une autre messe basse à laquelle il y eut encore plus de +communions que la veille. Immédiatement après le déjeuner, chacun se mit +à nettoyer ses armes pour l'inspection du lendemain. + +Rien de particulier ce jour-là. Tous les soldats écrivirent à leurs +familles, car le départ était fixé au lendemain. + +La nuit se passa sans incident. A quatre Heures, jeudi, le 23 avril, +tout le monde était sur pied; à neuf heures le camp était levé et le +bataillon gauche prêt à partir. Le lieut.-col. Smith fit l'inspection, +puis l'on se mit en marche. + +Tous étaient joyeux; car on nous avait donné à entendre que nous +pourrions peut-être rejoindre le bataillon droit en faisant des marches +forcées. La bande du 92e nous accompagna comme elle avait accompagné nos +frères trois jours auparavant. A deux milles de la ville, le major Dugas +fit ses adieux au bataillon. + +Il parla assez longuement, disant qu'il était des plus peiné de se +séparer de ceux que la gloire attendait dans le Nord et souhaitant à +tous un heureux retour à Montréal. L'adjudant Robert le remplaça auprès +de nous, tandis que le Capt. Perry, de la Police à cheval, élevé au +rang de major par le général Strange, était commandant en chef du +détachement. On campa, vers les cinq heures, dans un endroit appelé +Shaganappy Hill. + +Le lendemain à quatre heures tous étaient debout et pendant que deux +soldats de chaque compagnie nous faisaient chauffer notre thé, les +autres jetaient les tentes à terre et pliaient bagage. + +A dix heures eut lieu la première halte, à McPherson's Creek, +vingt-trois milles au nord de Calgarry. A deux heures, après avoir pris +le dîner, l'on se remit en marche. + +Rien d'extraordinaire le long de la route, excepté la rencontre d'un +transport de sauvages. Un de nos charretiers, un Métis, fit remarquer, +en route, qu'il était surpris de nous voir marcher si vite et ajouta +qu'il était anxieux de voir combien de jours nous pourrions résister aux +fatigues de la route. + +Il serait bon d'ajouter ici que notre coiffure était loin de convenir +au pays que nous traversions. Partis de Montréal avec nos képis, nous +n'avions eu, en route, que des tuques en laine, et plusieurs préférèrent +porter la tuque que le képi pour se protéger contre les ardeurs d'un +soleil brûlant. La nuit, pas de difficultés, la tuque était préférable, +car il était rare que nous nous réveillions le matin sans avoir au moins +un pouce de neige autour du camp. Cependant, malgré tout, on avançait +toujours courageusement et, vers cinq heures on fixa le camp au bord +d'un lac. Aussitôt après souper, plusieurs soldats se mirent à faire +toutes sortes de jeux, pendant que d'autres chantaient les gais refrains +du pays. On joua et on s'amusa jusque vers les huit heures et demie, +et le major Perry ainsi que la Police à cheval n'étaient pas les moins +surpris de nous voir si enjoués après une aussi, longue marche. Nous +étions à trente-deux milles de Calgarry. + +Le samedi matin, à quatre heures, le lever. En peu de temps le camp fut +levé et aussitôt le déjeuner pris, en route! Pour la première fois, ce +jour là, nous commençâmes à souffrir de nos bottes. Chaque soir on +les ôtait avec l'aide d'un confrère; mais, le matin, on les reprenait +tellement roidies par le froid que ce n'était qu'avec beaucoup de +douleurs qu'on les mettait. Les premiers milles de la marche semblaient +toujours les plus longs et étaient les plus difficiles à parcourir, +car notre souffrance aux pieds était atroce. Cependant, après trois +ou quatre milles, le pied devenait insensible, plutôt engourdi par la +douleur, et l'on marchait mieux. Vers deux heures et demie a.m. on +traversa le ruisseau "de la Veuve." L'eau était tellement haute, qu'on +fût obligé de se servir de deux charrettes pour le transport. On les +vida, puis les mettant l'une devant l'autre dans l'eau on en fit +une espèce de pont d'un genre nouveau. Vers quatre heures, on eut à +traverser un second ruisseau; l'eau n'était pas bien haute, on le passa +à pied. A quatre heures et demie a.m. on campa. Aussitôt, après souper, +il y eut grande fête à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du +major Robert. Ou chanta "En roulant ma boule" et beaucoup d'autres. Il +y eut discours par le héros de la fête et le major Perry. Ce dernier +complimenta beaucoup le bataillon sur son bon esprit et son énergie. La +fête se termina par ce que les Anglais appellent "_Grand Bounce_." A dix +heures tout le camp était silencieux. Nous étions à cinquante milles de +Calgarry. + +[Illustration: CAPT.-ADJUDANT ROBERT.] + +Le dimanche matin, à l'heure habituelle, nous étions debout et prêts à +partir. Ce jour-ci, les chemins furent plus mauvais que jamais. A onze +heures quand nous fîmes notre première halte, nous n'avions parcouru +que huit milles, et chacun était heureux de pouvoir se reposer. A +cinq heures et demie a.m., quand nous fixâmes le camp, nous étions à +soixante-sept milles de Calgarry. Pendant cette journée, il arriva un +incident qui fut le commencement de troubles sérieux et qui aurait pu +se terminer d'une manière tragique sans le sang-froid du major Perry. +Jamais les chemins n'avaient été aussi mauvais; à un certain endroit, +nous eûmes à traverser un ruisseau, et comme l'eau était trop haute pour +passer à pied, le major nous dit de monter dans les waggons. A peine +arrivés de l'autre côté, il y avait une côte à monter. Depuis une +journée ou deux, les charretiers ne semblaient plus nous traiter aussi +amicalement, ce n'était qu'avec peine que Pou réussissait à les faire +consentir à embarquer un soldat épuisé par la fatigue de la route. Or +ce matin-ci, le sergent Beaudoin de la Cie No. 1 était monté avec deux +soldats dans une voiture. A peine arrivé au bas de la côte, il sauta à +terre et, voyant sa carabine entre les roues de la voiture, il cria; ail +charretier d'arrêter, en même temps qu'il se baissait pour la prendre. +Loin d'arrêter le charretier lui répondit grossièrement et frappa le +sergent avec son fouet. En un clin-d'oeil, vingt crosses de carabines +étaient levées sur le charretier et, n'eût-ce été l'intervention prompte +du major Perry, il aurait été tué sur place. Par respect pour le +commandant, les soldats se calmèrent un peu et, après quelques +explications, le charretier fut sévèrement réprimandé, en attendant une +enquête qui devait avoir lieu le soir même au camp. Le soir, l'enquête +eut lieu. Le charretier fut renvoyé avec sa charge et tout son salaire +fut retenu pour payer la carabine brisée. + +Malgré tout cela, il y eut fête au camp ce soir-là, On mangea du bacon, +dont le major Perry nous avait fait présent. C'était bon, car c'était +nouveau; depuis Calgarry nous n'avions eu que du corn beef et des +hard-tacks. + +Lundi, les chemins continuèrent à être mauvais comme la veille. A un +certain endroit surtout où il fallait traverser un ruisseau sur des +branches, posées dans ce but, trois soldats perdirent pied et tombèrent +à l'eau: ils en furent quittes pour un bain froid et quelque peu vaseux. +Une couple d'autres ruisseaux plus profonds furent passés sur des +charrettes. Après douze milles de marche, nous nous arrêtâmes vers les +onze heures. Pendant que les cuisiniers préparaient le repas du midi, le +bataillon fut rassemblé et le major Robert nous lut les ordres du jour +entre autres le suivant: 1. Obligation stricte de ne pas se débarrasser +de ses armes ni de ses munitions pendant la marche. A peine retournés à +nos places sous les charrettes, une rumeur commença à circuler, parmi +les soldats, que Gros-Ours venait à notre rencontre. Ceci joint au fait +que les provisions commençaient à manquer (d'après les on dit) rendit +les soldats quelque peu taciturnes et chacun se mit à nettoyer son +fusil, et à voir si ses cartouches étaient en bon ordre. Au moment de +partir, le major Robert nous annonça que le lendemain matin dix waggons +vides nous rencontreraient et que les plus fatigués pourraient ainsi +faire le trajet en voiture. Après plusieurs milles de marche, vers les +quatre heures, quatorze charrettes vides, attelées de _cayuses_, furent +rencontrées. Presque tous montèrent, et le voyage se continua au milieu +des gais refrains des soldats heureux d'avoir enfin des transports. Vers +cinq heures et demie a.m., le camp fut fixé et la nuit se passa sans +incident en dépit des rumeurs et des faux rapports. + +De bonne heure, mardi, on était prêt à partir et tous, satisfaits de ne +plus marcher, se mirent en route joyeusement. Vers les dix heures, l'on +arriva à la Rivière du Chevreuil Rouge, qui est à peu près à mi-chemin +entre Calgarry et Edmonton. En descendant de voiture la compagnie No. +1 reçut ordre de construire un radeau pour traverser le canon; car la +rivière était trop haute pour la passer à pied. On se mit joyeusement +à l'oeuvre et, en moins d'une heure, un radeau, solide et bien fait, +attendait sa charge. Il fallut alors penser à traverser le câble qu'on +devait attacher sur l'autre rive. Après que plusieurs eussent tenté de +le faire, mais en vain, le caporal Beaudoin et le soldat N. Robert de +la Compagnie No. 1 s'en chargèrent et réussirent. Enfin le canon fat +embarqué et plusieurs soldats montèrent à bord avec le major Perry. + +On coupe les amarres et le radeau prend son élan. Il descend +terriblement vite; quand, à peine rendu vers le milieu de la rivière, +le câble se brise. Le courant entraîne le radeau et sa charge avec une +vitesse vertigineuse. En vain des soldats essayent de jeter un bout de +câble au major, leurs efforts sont infructueux et le radeau continue sa +course. A cinq milles plus bas est un rapide des plus dangereux. Si l'on +peut sauver la vie de tous ceux qui sont à bord, au moins faudra-t-il +sacrifier le canon et les munitions... Tout à coup le major se précipite +à l'eau et ayant saisi un câble de la main d'un soldat, il remonte à +bord et, en quelques minutes, tous y mettant la main, on obtient une +nouvelle amarre et le radeau est sauvé. Il atterrit trois milles plus +bas, à peine à un mille et demi de la chute. Le canon fut débarqué à +terre, mais le radeau dut être abandonné. Des chevaux furent bientôt +attelés au canon et, les soldais aidant, on le ramena au trait. +Cependant ce ne fut pas sans accident. Le soldat Alex Martin, un jeune +français, était à aider à monter le canon, quand il se fit prendre +la tête entre une des roues et un arbre. La blessure fut des plus +sérieuses, mais le jeune brave endura les douleurs les plus vives sans +se plaindre. Il ne devint mieux; qu'une quinzaine de jours plus tard. +L'accident arrivé au radeau nous retarda beaucoup, car le seul transport +qui nous restait était un vieux bac. On travailla nuit et jour, chaque +waggon fut transporté morceau par morceau, les provisions, munitions et +le reste, malgré une pluie battante. On divisa notre bataillon en deux +parties, dont l'une avait la garde de la rive nord et l'autre de la rive +sud. + +[Illustration: CAPORAL MARTIN] + +Il y avait à peine un nombre suffisant de tentes pour les provisions, +sur la rive nord, et ceux qui étaient traversés durent passer la nuit à +la belle étoile, heureux encore s'ils avaient pu trouver une couverte +pour s'envelopper. + +Vers une heure du matin, le 29, l'on fut réveillé par des cris d'alarme +et d'appels au secours, jetés par quelques soldats qui étaient tombés à +l'eau en traversant. En peu d'instants, tous ceux qui dormaient étaient +debout et déjà rendus sur la scène de l'accident. Tous furent sauvés +et en furent quittes pour un bain à l'eau froide. Malheureusement il +y avait à bord une dizaine de _knapsacks_ qui furent perdus grâce à +l'excitation des rameurs. La journée se passa à continuer de traverser +les provisions. Le soir, vingt hommes de la compagnie No. 8 reçurent +l'ordre de rester en cet endroit, sous le commandement du lieutenant +Normandeau. La nouvelle nous prit un peu par surprise, et la surprise +était loin d'être agréable. Divisés déjà comme nous l'étions et surtout +ayant bon espoir de rejoindre nos frères avant longtemps, cette nouvelle +séparation ne fut pas sans soulever des murmures. Mais, enfin, à +la guerre comme à la guerre: l'on dut se soumettre. La veillée fut +silencieuse, la nuit de même. + +Le lever eut lieu à six heures le lendemain. Vers les dix heures, on +lança à l'eau un nouveau bac, plus grand que celui dont nous nous étions +servis. + +Ce bac, qui venait d'être terminé, avait été construit très solide, +pour qu'il pût durer plus longtemps, et était mû au moyen d'un certain +appareil d'un genre nouveau, relié à un câble en fer tendu d'une rive +à l'autre. L'après-midi fut donnée au repos. La seule interruption fut +l'arrivée de transports venant du nord. Un des charretiers rapporta que +l'on s'attendait à une attaque à Edmonton; ce qui ne nous encouragea pas +un peu à partir au plus tôt pour rejoindre nos frères et leur aider. +Le soir, il y eut grande fête au camp. L'on imita le pow-wow (danse de +guerre) des Sauvages. Une dizaine de soldats du 65e ainsi que deux ou +trois de la police à cheval se vêtirent de couvertes et exécutèrent à +la lettre un programme imaginaire. Après, l'on eut ce que les Anglais +appellent: "Tug of war," La soirée se termina par des chants canadiens, +puis chacun s'en fut se coucher. La nuit fut très-froide. + +Le 1er de mai au matin le lever eut lieu à cinq heures. On alla se laver +à la rivière, puis avant déjeuner, tous se mirent à genoux pour chanter +"_l'Ave maris Stella_." Après déjeuner, l'on se hâta de traverser ce +qui restait sur l'autre rive et, à midi, nous pliions bagage. A quatre +heures nous nous mîmes en route, notre départ ayant été retardé par la +difficulté qu'on eut à traverser les chevaux. Après quelques milles de +marche, nous choisîmes un bon endroit pour camper, et, à neuf heures, +nous nous reposions sous la lente à cent-quatre milles d'Edmonton. Ce +jour-là, le major Perry nous fit de grands compliments. Il nous dit +qu'il avait déjà commandé des soldats aussi courageux et obéissants, +mais qu'il n'en avait, jamais commandés d'aussi gais. Le mot de passe +cette nuit fut "Big Bear," mot significatif; ce qui cependant ne troubla +le sommeil d'aucun soldat. + +Pendant la nuit, le major Perry reçut une dépêche du général Strange. +Personne n'en apprit bien long sur le contenu de ce message. La rumeur +circula cependant que l'on avait reçu ordre de faire le voyage en quatre +jours, et que l'on était averti que les Sauvages nous attendaient à +quarante milles. A six heures, le lendemain, nous partions de nouveau. +Le temps était devenu beau. Vers le midi, cependant, la chaleur devint +insupportable. Chacun cherchait l'ombre, et s'étendait du mieux qu'il +pouvait sous une charrette quelconque. Vers deux heures on repartit. On +traversa bientôt le ruisseau de la Tortue, sur lequel l'aile droite du +bataillon avait posé un pont assez solide. Vers les cinq heures, l'on +arriva à la Rivière Bataille que l'on traversa sur des charrettes. +Nous campâmes à un mille environ au nord de la rivière. Nous étions à +trente-cinq milles au nord de la Rivière du Chevreuil Rouge. Pendant la +veillée, un chef de la tribu des Stonies, Tête Fine, vint nous faire +visite. Il fit mille protestations d'amitié à nos officiers et leur +déclara que sa tribu resterait loyale au gouvernement. + +Le lendemain, dimanche le 3, le lever eut lieu à quatre heures; départ +à six heures et dix minutes a.m. Le temps se continua beau; mais les +chemins furent mauvais pendant au moins six milles. Vers les neuf +heures, nous passâmes la réserve des Stonies, où réside le Rev. Père +Scullen. Un petit "Union Jack" flottait au-dessus de la tente du chef +Peau d'Hermine. Il était près de midi quand nous nous arrêtâmes pour la +dîner. Peau d'Hermine vint visiter la major, accompagné de sa femme, de +son fils Cayote, et de quelques autres Sauvages. Le chef avait revêtu «m +uniforme des grandes fêtes, et il nous était impossible de compter +le nombre de couleurs qui bariolaient sa tunique. Quand à celui qui +semblait lui servir d'intendant, son costume était des plus simples: +une vieille tunique noire à boutons dorés, et des culottes brunes. +Ils passèrent environ une heure à converser avec le major, (car Peau +d'Hermine s'exprime assez bien en anglais), à fumer la pipe et à +partager le menu du camp. Ces Sauvages nous ont paru passablement +civilisés. Ils sont chrétiens et s'adonnent aux travaux des champs. +Cependant ils habitent encore leurs wigwams et construisent de» hangars +pour mettre à l'abri leurs grains et leurs animaux. + +A deux heures nous étions de nouveau sur la route, et vers les six +heures nous étions campés à quatre milles au nord de la Ferme du +Gouvernement, aux Montagnes de la Paix, trente-six milles d'Edmonton. + +Aussitôt après le lever, le lendemain, on nous apprit qu'un nouveau +détachement de vingt hommes devait être laissé à la Ferme. Le +commandement de ce détachement fut donné au lieutenant Villeneuve. +Cette séparation fut encore plus cruelle que la premiere, et chacun +se demandait ce qu'allait devenir notre pauvre bataillon, si l'on +continuait à nous éparpiller ainsi le long de la route. Aussitôt les +adieux faits, l'on se remit en marche. L'on fit une courte halte vert +le midi, puis les chemins devinrent affreux. Tantôt dans des marécages +presqu'impraticables et tantôt à travers des forêts où un étroit passade +permettait à peine à nos charrettes de traverser. Vers les cinq heures, +on campa. Un courrier nous apporta l'étrange nouvelle que Riel avait, +capturé quatre-vingt voitures de munitions et de provisions égarées par +de faux guides. Celle nouvelle fut le sujet de conversation le plus +général pendant la veillée. + +De bonne heure, mardi matin, nous étions remontés dans nos charrettes. +La route se continua à travers les bois. Nous passâmes sur la réserve de +Papesteos. Vers huit heures, chacun commença à nettoyer ses armes et son +uniforme, car l'on approchait d'Edmonton. A. Ashton Lake, le lieut.-col. +Hughes vint à notre rencontre et fut salué par des cris de joie. A +quelques milles plus loin, les autres officiera du bataillon droit nous +attendaient pour nous souhaiter la bienvenue. Enfin, vers 11 heures, +Edmonton nous apparut dans la distance. On descendit des voitures +et l'on se mit en rangs pour descendre la côte de la rive sud de la +Saskatchewan. Chacun était heureux à l'idée qu'il allait revoir les amis +dont il avait été séparé depuis quinze jours. A midi, nous étions rendus +et assis autour d'un feu de camp; on se racontait les incidents du +voyage, La compagnie No 7 était déjà rendue, depuis le 3, au Fort +Saskatchewan, à vingt milles à l'est d'Edmonton, sous le commandement +du capitaine Doherty. Lea compagnies 5 et 6, sous le commandement du +capitaine Prévost, élevé au rang de major, se mirent en route le jour de +notre arrivée, pour se rendre à Victoria, soixante milles d'Edmonton. Ce +premier détachement se composait comme suit: + + Major Prévost. + Adjudant: Sous-lieut. Mackay. + Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve. + Lieut. Lafontaine. + No. 6: Capt. Giroux. + Lieut. Robert. + Chirurgien-Major Paré. + +Les autres compagnies campèrent en dehors du Fort en attendant les +ordres du général. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + +[Illustration: MAJOR HUGHES] + + + +DEUXIÈME PARTIE. + +LE BATAILLON DROIT. + + + +CHAPITRE I + +D'EDMONTON A VICTORIA. + +Vers les deux heures, le 5 mai après-midi, les compagnies Nos. 5 et 6 +du 65e bataillon, accompagnées d'un détachement de Police à cheval, se +mirent en route pour Victoria, d'où elles devaient continuer jusqu'à +Fort Pitt quand les renforts promis seraient arrivés. C'était +l'avant-garde. Le commandant de l'expédition est le major Steele. Le +capitaine Oswald commande la force montée. Le 65e bataillon est sous le +commandement du major Prévost; les compagnies 5 et 6 le représentent; +la premiere est commandée par le capitaine Villeneuve, assisté du +lieutenant Lafontaine; la seconde par le capitaine Giroux, assisté du +lieutenant Robert. Le sous-lieutenant Mackay agit comme adjudant. + +La journée fut très chaude. Après environ une heure de marche on dressa +les tentes. + +Le lendemain, 6 mai, le lever eut lieu à cinq heures et demie; départ +à sept heures. La journée fut très froide. Le vent du nord souffla +continuellement. Tout le détachement était en voitures. Quand on arrêta +pour le lunch à une heure de l'après-midi on avait parcouru seize +milles. Le capitaine Doherty qui commandait la compagnie No. 7 +stationnée au Fort Saskatchewan vint au camp faire une visite. Tout le +long du parcours, des terres bonnes et bien cultivées s'offrirent à la +vue des soldats; de temps à autre une modeste habitation variait la +scène. On rencontre messieurs Brunelle et Chamberlain. Ceux-ci disent +que les Métis et les Sauvages ont le droit de leur côté, et qu'il faudra +une armée de vingt mille hommes pour abattre la rébellion. Les Métis +sont trop avancés dans leur voie de révolte pour se retirer, leurs têtes +et celles de leurs chefs sont en jeu et ils sont disposés à vendre +chèrement, leur vie. + +La nuit fut très froide. + +Le lendemain le réveil eut lieu à cinq heures; départ à sept heures +et demie a.m. Le voyage se continue à travers un pays de bois et de +broussailles. On traverse à gué la rivière Éturgeon. A onze heures et +quart a.m., on arrête pour dîner. L'endroit choisi pour le camp était +entouré de tous côtés par des broussailles; l'eau était à peine potable, +on la prenait dans un étang voisin. La journée fut assez belle mais un +peu froide. L'après-midi fut agréable. On fit l'exercice vers les trois +heures Une bande de Sauvages Cris passe près du camp et déclare que +Gros-Ours a tout dévasté à Victoria et aux environs. Au souper les +soldats eurent de la viande fraîche; les officiers dégustèrent une soupe +aux canards préparée par le capitaine Giroux. La soirée et la nuit +furent très froides. + +Le réveil eut lieu à sept heures, vendredi matin. De neuf heures et +demie à onze heures, exercice. Matinée belle, mais fraîche. Départ à +midi et demi. Pendant le trajet, on eut à passer à travers une forêt de +bois de bouleau très épaisse. A cinq heures et demie de l'après-midi on +monta les tentes à trois cents verges de la rivière Vermillon, dans un +endroit magnifique appelé "l'Anse Profonde". + +Ce jour là même l'aile droite commandée par le Lt.-Col. Hughes et +composée des compagnies No. 3, capitaine Bauset, lieut. Ostell, et No. +4, capitaine Roy, lieut. Hébert, dont l'état-major comprenait le +major Robert, l'adjudant Starnes, le quartier-maître LaRocque, +l'assistant-chirurgien Simard et le Révd Père Provost, quittait Edmonton +pour rejoindre à marches forcées le détachement qui les précédait sur la +route de Victoria. + +Le major-général Strange et le major Perry avec le canon et une escouade +de la police à cheval restaient à Edmonton pour attendre l'arrivée, de +Calgarry, de l'aile droite de l'Infanterie Légère de Winnipeg et aussi +pour surveiller la construction et le chargement des chalands qui +devaient les transporter par voie de la Saskatchewan jusqu'à Victoria, +endroit choisi pour la jonction des différentes parties de la colonne. + +A six heures, le 9 mai, le lever. De dix heures à onze heures il y eut +exercice. Il fait un temps superbe et chaud. Dans l'après-midi on eut +encore de l'exercice de trois heures à cinq heures. Vers les six heures +le Lt.-Col. Hughes arrive avec les compagnies 3 et 4. La réunion des +deux ailes eut lieu au milieu de la joie générale. Les nouveaux venus +campèrent sur les bords de la rivière Vermillon. Dans la veillée on +chanta des cantiques à la Sainte-Vierge. + +Le lendemain, 10 mai, étant dimanche, on eut la messe en plein air à six +heures du matin. Les officiers et les soldats unirent leurs voix dans +des chants divins. A neuf heures on se remit en route. Le personnel de +cette expédition était comme suit: + + Commandant: Lt.-Col. Hughes. + Major de brigade: Prévost. + Cavalerie, Police à cheval: Major Steele. + Éclaireur: Capt. Oswald. + + 65ÈME BATAILLON. + + Aile droite, + Major Robert. + Compagnie No. 3: Capt. Bauset, + Lieut. Ostell. + No. 4: Capt. Roy. + Lieut. Hébert. + + Aile gauche + Major Prévost. + Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve. + Lt. Lafontaine. + Compagnie No. 6: Capt. Giroux. + Lieut. Robert. + Sous-lieut. Mackay. + Quartier-maître: Capt. LaRocque. + Aumônier: Révd. Père Provost. + Adjudant: Lieut. Starnes. + Chirurgien-Major Paré. + Assistant-chirurgien: Dr. Simard. + Instructeur: Labranche. + +[Illustration: LIEUTENANT STARNES] + +On traversa à gué la rivière Vermillon. Une partie de la route se fit +à travers de grands bois de bouleau, coupés ça et là par de profonds +ravins. Le temps était superbe et aurait été chaud s'il n'eût été +tempéré par une bonne petite brise de l'Est. On arrêta vers midi pour +prendre le lunch et on repartit vers les deux heures. En route les +deux ailes du bataillon se réunirent. On traversa des sites des plus +pittoresques par des chemins affreux. A six heures et demie a.m., le +camp fut choisi dans un site magnifique, sur un superbe plateau, près de +la rivière au Mulet. L'endroit formait un tableau digne du pinceau d'un +Vernet. Posé sur une élévation d'un demi mille au-dessus de la rivière, +le plateau est entouré de hautes falaises taillées à pic et couvertes de +sapins du plus beau vert et de beaux bouleaux. Le soleil en se couchant +donne à toute la scène un relief indescriptible. Les cimes des arbres se +revêtent d'une auréole du plus bel or, tandis que leurs bases reflètent +les feux allumés par les cuisiniers. Le mélange des ombres des soldats +errant autour du camp donne à la scène un aspect fantastique. Quelques +heures plus tard la lune se lève, et la scène, en changeant d'aspect, ne +perd rien de sa beauté. La reine des nuits promène lentement son char +féerique à travers les têtes fières et hautes des arbres, et semble +laisser un lambeau de sa robe transparente à chaque branche des sapins +d'où se détachent des lueurs verdâtres. Le vent est moins fort et une +faible brise fait seule onduler les cimes des arbustes. + +Le lendemain le réveil eut lieu à quatre heures et demie; départ à six +heures et dix minutes du matin. + +Le temps est très beau et un peu chaud. Traversée de l'anse Wasetna. Les +soldats suivent les guides qui passent par des chemins plus ou moins +praticables, pour descendre à la rive de la rivière Saskatchewan. La +route se poursuit pendant quelque temps le long du rivage. L'aspect de +la Saskatchewan et des paysages qui s'étendent en courbes multiples, +tout le long de son parcours, est des plus jolis. De l'anse Wasetna à +Victoria, les rives sont à une grande élévation et sont couvertes de +forêts épaisses. Plusieurs ravins viennent ça et là varier l'uniformité +du tableau. Vers onze heures et quart a.m., on fait la première halte +pour le dîner. La chaleur devient accablante. Après le dîner la marche +se continue à travers le bois et à quatre heures l'on arrive à Victoria +où l'on campe. Depuis Edmonton on a parcouru quatre-vingt milles. + +Des éclaireurs viennent au camp pendant la veillée et annoncent que +Gros-Ours est à cinquante milles plus loin, dans un endroit appelé la +Côte du Renne. Il faut cependant attendre les ordres du major-général +pour continuer. + +Le lendemain, il fait beau. Exercice dans l'avant-midi et l'après-midi. +Quelques officiers vont visiter le Fort Victoria. Il présente l'image de +la désolation la plus complète; il n'a plus d'occupant. A leur retour, +ils prennent un bain dans la Saskatchewan. + +Rien d'extraordinaire le 13 mai. Exercice toute la journée. Les soldats +passent leurs moments de loisir à écrire à leurs parents et à leurs +amis. + +Jeudi matin, réveil à cinq heures et demi. Messe basse à sept heures, à +l'occasion de la fête de l'Ascension. Beau temps frais. Les officiers se +construisent une table rustique pour prendre leurs repas. Ce sont des +troncs d'arbres placés sur des supports posés sur des pieux enfoncés en +terre. Des branches sont placées ça et là pour remplir les interstices +et égaliser la surface de la table, le tout est couvert d'une grosse +toile. Des troncs d'arbres servent de sièges; c'est un luxe d'un genre +nouveau. On s'aperçoit au souper que la provision de sucre est épuisée. +La nuit est froide. + +Vers quatre heures du matin, le 15, il neige quelque peu; à cinq heures +et demie on se réveille et la neige continue à tomber jusqu'à sept +heures et demie. Il y avait alors deux pouces de neige sur le sol. De +neuf heures et demie à midi on fait encore de l'exercice. + +Le lendemain, on se réveille à quatre heures et demie. Départ à neuf +heures. On lève le camp pour aller à un mille et demi plus loin dans la +vallée. Le général accompagné de l'Infanterie Légère de Winnipeg arrive +avec les chalands. Ils campent au Fort Victoria. + +Le 17 mai, réveil à cinq heures et demie, messe à sept heures. La +journée est des plus ennuyeuse Il n'y a pas d'exercice. Les officiers +du 65e vont faire visite au camp de l'Infanterie Légère de Winnipeg. La +pluie commence à tomber vers les neuf heures du soir. + +Le surlendemain, réveil à quatre heures et demie. Vers les six heures, +on lève le camp et l'on se dirige vers le Fort Victoria. Une petite +pluie légère est tombée vers les dix heures, mais n'a pas duré +longtemps. Il fait un fort vent d'est. Vers onze heures, un orage +violent éclate soudain, mais ne dure que quelques minutes. Durant la +journée le capitaine Bossé et le lieutenant Des Georges arrivent en +voiture d'Edmonton et font signer les listes de paie. Dans l'après-midi +ils se remettent en route pour rejoindre la compagnie No. 2 restée en +garnison à Edmonton. Pendant la veillée, un courrier apporte au camp la +nouvelle de la défaite des Métis, de la prise de Riel, et de la fuite de +Dumont. + + + +CHAPITRE II + +DE VICTORIA A FORT PITT. + +C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se réveille à quatre heures et vers +les six heures et demie on part en bateau pour l'est. Ce sont des +bateaux plats d'un modèle tout à fait primitif. Ils sont au nombre de +quatre. L'un le "Nancy" est occupé par l'état-major du 65e, le général +Strange ayant pris le chemin de terre accompagné de l'Infanterie Légère +de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous le commandement du capitaine +Bauset; le troisième le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy; +chaque capitaine a sa compagnie à son bord. + +Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure près de soixante pieds +de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est commandé par le +capitaine Villeneuve, assisté des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y +a à bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie +No. 6, deux sergents d'état major, quatre hommes de l'Infanterie Légère +de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier +pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s'étend de chaque +côté. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l'unique +ciel de lit où vont se perdre les rêves de gloire des soldats. Cette +première journée de voyage par eau a été belle et la nouveauté du genre +de transport amusait beaucoup les soldats. + +La rivière Saskatchewan n'est pas bien large; ses rives sont élevées et +magnifiquement boisées. Il y a plusieurs baies qui fournissent à l'oeil +du voyageur des scènes ravissantes. L'eau est généralement peu profonde +et a une apparence bourbeuse. + + +[Illustration: CAPITAINE ROY] + +Vers une heure et demie a.m., après avoir fait une dizaine de milles, +les bateaux arrêtent. Rien de plus simple que le système de navigation à +bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu'à suivre le courant qui +est très fort; de temps à autre, un coup de rame habilement donné suffit +pour changer la direction du bateau et éviter un banc de sable. + +Après le souper, plusieurs montent la côte et assis autour d'un bon feu +répètent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du +ciel la lune et les étoiles sourient à l'insouciance des chanteurs et +paraissent répéter dans leurs sphères sublimes les accents émus de +tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun +descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un rêve +inachevé. + +[Illustration: CAPITAINE VILLENEUVE] + +Le lendemain réveil à cinq heures et demie. Départ à six heures. Il fait +froid. Rien d'extraordinaire à bord. Chacun s'ennuie de la manière qui +lui déplaît le moins. La pluie tombe pendant la veillée. A la nuit +tombante on arrête à un endroit connu sur la carte sous le nom de St. +Paul, où existait autrefois une mission florissante desservie par les +Pères Oblats; mais qui a été détruite il y a onze ans par un feu de +prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du désert. + +Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu +réveillèrent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l'alerte. Dans +l'espace de quelques minutes, les soldats étaient descendus à terre et +attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui +s'élancèrent à la tête de leurs hommes et gravirent, au pas de course, +la berge escarpée. + +Aussitôt arrivés au haut de la côte, les soldats reçurent ordre de se +déployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre à la +gauche du premier détachement et donnait à croire que la ligne était +engagée. Sur l'ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut +envoyée en avant sous le commandement du major Prévost. Ce dernier fit +déployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une décharge dans la +direction où l'ennemi semblait s'être retiré. Quelques minutes plus +tard, le major revint et annonça qu'il n'avait rien vu. Jusqu'à deux +heures et demie les troupes restèrent sur la côte toutes armées, puis +l'on descendit aux bateaux où l'on coucha sous les armes. + +Il faisait un temps des plus désagréables, froid et pluvieux, et +plusieurs se trouvaient couchés sur la paille humide. + +Malgré le mauvais résultat de cette sortie, exécutée pendant les +heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats +prouvèrent qu'ils étaient prêts à toute éventualité. Le bon ordre et +l'alacrité qu'ils mirent dans leur réponse à l'appel de leurs chefs ne +sauraient être trop loués. Loin de trembler ou d'hésiter, ils étaient +tous gais et trouvèrent moyen de s'amuser de certaines petites scènes +dont ils ne furent pas lents à saisir le côté ridicule. Plusieurs +témoignaient hautement leur désappointement d'être revenus sans avoir +tué un seul ennemi. Les éclaireurs rapportèrent qu'ils avaient vu les +pistes des Sauvages en différents endroits sur le haut de la côte. + +[Illustration: LT. BRUNO LAFONTAINE] + +Aujourd'hui l'on arrêta à un mille de Saint-Paul, où l'on passa la nuit. + +Ce soir, instruit par l'événement de la veille et craignant la +répétition de l'attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un +plateau à cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laissée à bord +des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu +toute la journée et le sol était très-humide. La pluie continua à tomber +pendant la nuit. + +Le 23 de mai, l'on sonna le réveil à quatre heures. Le camp fut aussitôt +levé et les tentes transportées à bord. Les ancres furent levées et la +route se continua en bateaux. + +Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les côtes sont tantôt +très-élevées et coupées à pic, tantôt basses et couvertes de forêts de +jeunes arbres. Vers une heure de l'après-midi, on jette l'ancre dans +"l'Anse de la Côte du Renne" (Moose Hill Creek) et, une bonne garde +ayant été laissée sur les bateaux, on va camper sur le haut de la côte. +L'après-midi a été très-belle. Vers deux heures a.m., deux éclaireurs, +Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient +mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gén. Middleton +et au col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent leur +devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent +vingts milles. + +Dimanche matin, il y eut messe basse à bord du bateau. On se remet en +route vers trois heures et demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du +Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du +matin, la garde fit sonner l'alarme mais on n'aperçut rien d'insolite +aux alentours. + +Le lendemain, réveil à cinq heures. Avant de quitter l'endroit, on élève +sur une éminence une croix, haute de quarante pieds, à la mémoire des +Révérends Pères Oblats qui ont été massacrés au Lac aux Grenouilles a +quelques milles d'ici. Cette croix porte l'inscription suivante: + + ÉLEVÉE + A LA + MÉMOIRE DES VICTIMES + DE + FROG LAKE + Par le 65e Bataillon. + +Un document est rédigé relatant les faits qui ont motivé l'érection de +la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme +ce document dans une bouteille enveloppée dans du plomb, puis on enterre +la bouteille au pied de la croix. Le Révérend Père Provost adresse +quelques paroles aux soldais, puis la cérémonie est close en chantant "O +crux Ave, spes unica!" L'endroit où la croix a été élevée a été baptisé +Mont-Croix. + +Vers huit heures le départ a lieu. On continue à naviguer jusque vers +une heure de l'après-midi. On fixe le camp; mais à peine les tentes +avaient-elles été montées qu'on reçoit l'ordre de partir pour le Fort +Pitt. + +Des éclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont +trouvé les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils +étaient affreusement mutilés. Celui de la femme surtout était horrible +à voir. La tête avait été détachée du tronc, les jambes et les bras +coupés, les seins arrachés, le ventre ouvert et les entrailles sorties. +On remarqua aussi que toutes les jointures avaient été disloquées. Le +général Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer +dans le modeste cimetière de la mission les restes des victimes, +entr'autres la dépouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu +reconnaître par quelques lambeaux de soutane qui adhéraient encore aux +chairs à demi carbonisées de ces martyrs que les Sauvages avaient, +non-seulement, mis à mort et mutilés, mais avaient jetés dans la cave du +presbytère qu'ils avaient ensuite incendié. Cela fait dix-huit cadavres +qu'on trouve en ce même endroit, tous des victimes de la barbarie +indienne. + +On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et +il était onze heures et demie du soir quand on y arriva. La rivière +est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitôt +installés, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la +dévastation la plus complète! Des cinq maisons que contenait le Fort, +il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent +seules l'endroit où étaient les autres. + +[Illustration: FORT PITT] + + + +CHAPITRE III. + +FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANÇAIS. + +Quand le jour naissant éclaira la scène, le désastre, causé par le +passage des Sauvages, put être constaté dans toute son étendue. Toute +la campagne était jonchée de débris. Les Sauvages n'ont rien laissé +d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient été brisées. + +En parcourant les environs, on découvrit le cadavre du jeune Cowan, de +la police à cheval, qui a été tué lors de la reddition du Fort. Il était +horriblement mutilé. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi +sur les cadavres de leurs ennemis comme des bêtes fauves; elles ne +laissent jamais un membre intact. + +Tout tendait à démontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort +depuis quelques jours à peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours +à l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une +distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On +trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et +là un cadavre mutilé. + +C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus féroce et de +plus barbare. + +Les rapports des éclaireurs ne tendaient pas peu à exciter l'impatience +des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce +qu'on leur avait rapporté concernant madame Delaney. "Après l'avoir +cruellement maltraitée, les Sauvages la dépouillèrent de tous ses +vêtements, et, lui ayant attaché les pieds, lui disloquèrent les +jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragèrent, chacun leur +tour, jusqu'à ce qu'elle fut morte et continuèrent tarit que le cadavre +fut chaud." + +[Illustration: CAPITAINE BEAUSET] + +Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie +d'Hudson à Fort Pitt, un nommé McLean, qui connaissait quelques-uns des +chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger +s'approcher d'eux, comptant sur leur amitié passée, s'était rendu à leur +camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de +sa bande. Les deux demoiselles McLean, âgées respectivement de seize +et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur père; elles furent +données pour épouses à deux des sous-chefs de la bande. Qui dit épouse, +dit esclave. C'est au moment où les esprits des soldats étaient montés +par ces différents récits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui +portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle était déchirée +aux épaules et tachée de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait +pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eût souffert les derniers +outrages. + +Vers deux heures de l'après-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan. +Le service funèbre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades +tirèrent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de +telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'âme +est en proie à de noirs pressentiments, fait une pénible impression sur +tous ceux qui en sont témoins. + +Tous retournèrent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir +avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le même que celui de +ce malheureux jeune homme, mais disposés à faire leur devoir jusqu'au +bout. + +Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissée au Fort sous le +commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de +réparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de +reconstruction du fort était terminé. + +[Illustration: CAPITAINE GIROUX.] + +Le 27 de mai, le réveil a lieu à six heures. Aussitôt levés, l'on reçoit +la nouvelle que le major Steele avait trouvé les Sauvages et, en même +temps, l'ordre du général de se tenir prêts à partir. Le général part +par terre avec l'Infanterie Légère de Winnipeg et les waggons. Vers onze +heures et demie a.m., l'on partit à bord du _Big-Bear_ au nombre de +quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers. +Tout le bagage fut laissé en arrière; chaque homme n'apporta que ses +armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un +éclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagée. + +Par ce courrier, le général fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de +longer la côte et de débarquer aussitôt qu'on déploiera un drapeau blanc +sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers +trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois +heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille. +On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du départ, tous +s'agenouillent et la scène est des plus solennelles. Les yeux tournés +vers le ciel, le Révérend Père Provost implore la bénédiction +du Très-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne +l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de +majesté. + +Le tableau, encadré dans l'immensité de la plaine, prenait des +proportions grandioses. Ainsi réconforté, le bataillon se met en marche +et gravit la première colline. Tous obéissent aux commandements en +silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain +et répand là plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans +un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois décharges +de mousqueterie. Immédiatement après l'on reçoit l'ordre de bivouaquer. +Les chariots contenant les provisions n'étant pas arrivés, l'on se +couche sans souper. + +Que la nuit parut longue aux soldats épuisés par les fatigues de la +veille et incapables de dormir! On passe la nuit à la belle étoile sans +couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois +heures on se met en rangs et tous prennent à la hâte un déjeuner des +plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en +marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchée, sur +une éminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la +sépare des volontaires. Le général ordonne au 65e de descendre en +tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la +côte, opposée. Plusieurs détonations retentissent à la fois du côté des +Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait +atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la côte au +pas de charge et, malgré la terrible solennité du moment, trouvent +encore un bon mot pour égayer les moins philosophes le long de la route. +En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la +jeunesse montréalaise, se précipitant de coeur joie au milieu des balles +ennemies, qu'une main divine peut seule faire dévier de leur route; +derrière chaque compagnie, le capitaine devenu sérieux, comprenant toute +l'importance de sa charge, toute la responsabilité que lui impose sa +position; un peu plus loin, le révérend aumônier, revêtu du surplis +blanc, la sainte étole au cou et prêt à administrer les derniers +sacrements de la sainte Eglise. Le révérend Père attend avec calme +l'heure de remplir son devoir et jette de tous côtés un regard inquiet. +Tout à coup, au milieu de la fumée, il distingue le brave Lemay qui +tombe frappé à la poitrine. En un clin d'oeil il est auprès de lui ainsi +que l'ambulancier Marc Prieur. On relève le malheureux blessé et le +prêtre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la +voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est déjà près de lui et lui +donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil, +la blessure parait mortelle. La balle a passé si près du coeur qu'au +premier abord on a quelques doutes sur la possibilité d'une guérison. +L'hémorragie se produit et bientôt toute la figure et les habits de +Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a à peine +donné les soins à Lemay, qu'un autre ambulancier, aidé du général +Strange en personne, apporte Marcotte et le dépose à côté de Lemay dans +le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de +Lemay, la balle ayant frappé Marcotte à l'épaule. Le premier coup de feu +fut tiré à ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et +demie la fusillade avait cessé. + +Voyant que l'ennemi était de beaucoup supérieur en nombre et que sa +position était imprenable, le général ordonna la retraite qui se fit +dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas été +ménagé; en se rendant au combat il était à l'avant-garde et dans la +retraite il formait l'arrière-garde. Vers midi le 65e s'arrête sur une +hauteur, où il se retranche fortement. Le général part avec le transport +de fourgons et ordonne au 65e de se rendre à bord du Ëig Bear. On se +remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on +s'aperçoit que le bateau n'y est plus. On fut donc obligé de continuer +par terre et il était sept heures et demie du soir quand la première +compagnie arriva à Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y était arrivé +pendant la journée avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie +Légère de Winnipeg. + +On ne peut guère se figurer la fatigue des soldats après les événements +de cette journée. Pas un n'avait dormi de toute la nuit précédente; on +était parti pour le champ de bataille sans avoir à peine déjeuné; l'on +était resté trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir à +pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun goûta-t-il +avec délices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le +suivit. + +Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part à la bataille de la +Butte aux Français: + +Lt.-col. Hughes, major Prévost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Paré, +l'abbé Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset, +Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin, +caporaux, Browning, L'espérance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers, +Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Soulière, Alp. Mérino, U. Viau, +Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb. +Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A. +Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riché. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt. +Hébert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallée, +Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F. +Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot, +D. Traversé, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C. +Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon +Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois, +Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais, +Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T. +Robichaud. Comp. No. 6 à la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats: +L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin, +Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N. +Doucet. + +La journée qui suivit fut donnée entièrement au repos et chacun flâna de +son mieux. Dans l'après-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers +qui étaient allés à Battleford, arrivent au camp et annoncent la +soumission de Poundmaker, La nuit s'écoule silencieuse. + + + +CHAPITRE IV. + +A LA POURSUITE DE GROS-OURS. + +30 de mai.--Vers neuf heures et demie du matin, tous les préparatifs +étant terminés, le bataillon reçoit ordre de partir immédiatement. +Chaque homme a trente livres de bagage, et chaque compagnie n'a que deux +voilures pour son bagage, etc. Tout le monde est donc obligé de marcher. +Il était midi et quinze minutes quand on arrêta pour le dîner; on +était rendu à un endroit très-près de celui où l'on s'était battu +l'avant-veille. Vers les deux heures on reprit la marche et, après +environ huit milles, on monta le camp. + +31 de mai.--La nuit fut très-silencieuse. Il plut tout le temps et la +pluie continua toute la journée. Dans le cours de l'après-midi le major +Perry arriva au camp. Il avait rempli sa mission à Battleford et était +revenu jusqu'à Fort Pitt à bord de _l'Alberta_. + +1er de juin.--Réveil à quatre heures; déjeuner une heure plus tard. +Ayant appris que Gros-Ours s'était de nouveau mis en route pour le nord, +le Général ordonne au 65e de continuer au plus tôt sa poursuite. A une +heure et demie a.m., le camp est levé et le bataillon se met en marche. +Il fait mauvais. + +En route, l'on traversa le camp fortifié des Sauvages. + +[Illustration: INSTRUCTEUR LABRANCHE] + +Ils l'avaient laissé en toute hâte, abandonnant en arrière une +cinquantaine de caissons, une centaine de charrettes, une quantité +énorme de fourrures et de provisions, en un mot, presque tout le butin +qu'ils avaient pris à Fort Pitt. On retrouva dans ce camp un billet de +McLean, nous indiquant la direction que prenaient les Sauvages dans leur +fuite. On campa cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du +soir, des prisonniers qui s'étaient échappés de Gros-Ours, arrivèrent +au Camp au nombre de trois. Ces derniers donnèrent toutes sortes de +renseignements au général. + +2 de juin.--De bonne heure ce matin une des femmes prisonnières de +Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore le témoignage des prisonniers +recueillis la veille et déclare que les prisonniers ont été +comparativement bien traités, et que les prisonnières n'ont pas encore +été violées. Vers les dix heures et demie du matin, le général Middleton +arrive accompagné de son état-major, de deux cents cavaliers et d'un +fort détachement d'infanterie des Midland, du 90e et des Grenadiers +Royaux. Il fallait attendre les événements avant de prendre aucun parti, +et toute la journée s'est passée à rien faire. Vers le soir le ciel se +couvre de nuages menaçants. + +3 de juin.--De bonne heure, le major Robert s'éloigne à bord de +_l'Alberta_, dans la direction de Fort Pitt, d'où il doit se rendre +jusqu'à l'hôpital de Battleford. Les blessés Lemay et Marcotte sont +à bord du même bateau. Le soldat Isidore Gauthier qui souffrait du +rhumatisme obtint la permission d'accompagner les blessés à Battleford +et les assista tout le temps de leurs souffrances avec une patience +digne, d'éloges. Le caporal Lafrenière qui venait de se blesser à la +jambe avec un petit pistolet qu'il portait sur lui, fut aussi expédié à +Battleford, où il passa le reste de la campagne. Quelques heures plus +tard, au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon celui de son +retour à Fort Pitt, pour attendre en ce dernier endroit l'ordre du +départ pour Montréal. Cependant la joie que causa la lecture de cet +ordre ne fut pas de longue durée. Dans l'après-midi un contr'ordre fut +lu disant aux troupes de se rendre au Lac à l'Oignon. Le départ eut lieu +vers les trois heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On marcha +quelques milles à travers des marais où les soldats enfonçaient jusqu'à +la ceinture. Il était cinq heures et demie a.m. quand on s'arrêta pour +camper. L'endroit choisi à cette fin était très joli. Figurez-vous, une +colline quelque peu élevée au pied de laquelle un lac sans nom roule +placidement ses eaux. + +4 de juin,--Réveil à quatre heures et demie a.m. Les soldats se mettent +en rangs d'assez mauvaise humeur, et la marche commence malgré que +personne n'ait, pris une bouchée depuis la veille. Il est une heure de +l'après-midi quand, après avoir voyagé par des chemins impossibles, +l'on arrête pour le repas du midi qui est aujourd'hui le premier de la +journée. Dans l'après-midi le voyage se continue à travers les mêmes +chemins. Le paysage varie peu. Ici un lac, là une rivière, à travers +lesquels la .plaine s'allonge en souveraine. Quand l'on campa, le soir, +on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de course. Aussi les +soldats ont-ils souffert énormément. Plusieurs avaient les pieds tout en +sang; cependant personne ne murmura. + +5 de juin.--Pendant la nuit, une compagnie d'infanterie légère de +Winnipeg arrive au camp. De deux heures et demie à cinq heures du matin, +il fait un orage épouvantable; tonnerre, éclairs, rien n'y manque. Vers +les sept heures, le départ sonne. Après trois heures et demie de marche +à travers des chemins impraticables, la première colonne arrive au Lac +aux Grenouilles. A peine arrivés, quelques soldats, mettant de côté la +fatigue du matin, se dirigent vers la scène des massacres et y trouvent. +quatre cadavres. Le fait ayant été rapporté au général, une escouade de +la compagnie No. 3 est chargée de les enterrer. Certains indices portent +à croire que ce sont les corps de Quinn et Gouin; de même que les autres +victimes de la sinistre journée du 3 avril, ils sont à demi carbonisés +et n'ont plus de forme humaine. Ce triste devoir ayant été rempli, le +clairon sonne le départ. Le paysage aux alentours du Lac aux Grenouilles +est magnifique. La marche se continue pendant l'après-midi. Le temps et +les chemins sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp épuisés +de fatigue et ne sont pas lents à se reposer. + +6 de juin.--La nuit a été belle. A six heures et demie dû matin, l'on se +remet en route. Après quatre heures de marche on fait la halte ordinaire +pour le repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les trois heures +de l'après-midi la marche se reprend et se continue jusqu'à six heures. +Au lieu de faire monter les tentes, les officiers distribuent à chaque +soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers l'ayant mis dans leurs +sacs à pain, la route se continue. Il fait assez clair, mais les chemins +sont plus impraticables que jamais. Ce n'est plus qu'une suite de +_swamps_ ou marais profonds et interminables, où l'on patauge dans l'eau +jusqu'à la ceinture, sur une distance de deux cents verges. Pour comble +de désagrément, l'affût du canon se trouve embourbé, et, les chevaux n'y +pouvant plus rien, tous mettent la main au câble, quelques-uns l'épaule +à la roue et, à force de travail et de misère, on réussit à conserver le +canon que les soldats anglais de Winnipeg étaient disposés à sacrifier +plutôt que de faire le travail herculéen dont le 65e s'acquitte avec +bonne humeur. Le dévouement du 65e en cette circonstance, pour +sauver, le canon, lui a valu de la part des Anglais le sobriquet de +"crocodiles". Il était onze heures et demie a.m. quand on se coucha +autour des feux du bivouac et sans abri. + +7 de juin.--La nuit parut longue et triste. Après les fatigues de la +veille on se trouva sans couverte ni capote. Chacun s'étendit du mieux +qu'il pût autour d'un bon feu, au risque de se réveiller les cheveux +brûlés et les pieds gelés. Quand l'on se réveilla, presque tous les +habits étaient couverts de frimas. Le déjeuner servit bien à ramener la +gaieté dans les esprits; il se composait de biscuits durs, viande en +boîte et d'eau. La marche se continue encore aujourd'hui. Le paysage +est loin d'être, beau et, en vérité, il, faudrait qu'il le fût +extraordinairement pour faire oublier aux soldats leurs souffrances +physiques. Triste procession de la Fête-Dieu! On dirait plutôt une +troupe de pieux pèlerins, tous se dirigeant à travers un pays inconnu, +vers un lieu plus inconnu encore. Vers midi l'on fait la halte et +les tentes sont montées. Ou croyait trouver ici quantité de fleur et +d'avoine et il n'y a qu'une vingtaine de sacs de farine. On annonça aux +soldats que la fin de la campagne n'était pas éloignée, il ne fallait +rien moins que cela pour relever le courage des troupes. Tous les coeurs +tressaillent d'allégresse à cette seule nouvelle. Le reste de la journée +est donné au repos. Le même jour, la garnison du 65e, laissée à Fort +Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre leurs frères. Le Lt.-Col. +Williams et une partie des Midland l'accompagnent. Ce détachement campe +au Lac aux Grenouilles et élève une seconde croix à la mémoire des +martyrs, à quelques arpents de la première. + +[Illustration: LIEUTENANT ROBERT] + +8 de juin.--Le beau temps continue. De bonne heure l'on se remet en +route. L'on arrête vers midi à la mission indienne de la Rivière aux +Castors, puis on va camper à quelques milles de là, au milieu d'un bois. +Cet endroit est parfaitement caché de tous côtés, et s'appelle la "Fuite +de l'Ours." Ici doit-on rester Dieu sait combien de temps; c'est l'avant +poste de l'armée. Jamais endroit ne fut plus propre à se dérober à la +vue de l'ennemi et, cependant, on n'y avait pas été une demi-heure, +qu'une bande innombrable d'ennemis inattendus fondit sur les soldats +épuisés de fatigue: c'étaient les maringouins! Ils s'étaient rendus par +centaines, infatigables, insatiables, attaquant sans relâche. Il n'y a +pas d'autre moyen de s'en défendre que de se renfermer sous les tentes +et de s'y enfumer comme des jambons. Pour sortir, on s'enveloppe la tête +avec de la mousseline et l'on se couvre les mains de gants épais. + +9 de juin.--Beau temps. Les maringouins ont cessé les hostilités pendant +l'avant-midi, mais reviennent à la charge avec plus d'ardeur que jamais +dans l'après-midi. Il fallut s'enfermer de nouveau. Le père Legoff, qui +est missionnaire parmi les Montagnais depuis dix-huit ans déjà, et qui +s'est échappé du camp de Gros-Ours où il était prisonnier depuis deux +mois, ayant réussi à persuader ses Sauvages de se séparer de Gros Ours, +vient nous voir; il est reçu à bras ouverts surtout par le Père Provost +auquel il remet la croix du Père Fafard toute maculée du sang de ce +martyr et aussi d'autres reliques. Il se rend auprès du Général pour +intercéder pour ses ouailles. + +10 de juin.--Farniente. Beau temps chaud. Le général envoie le père +Legoff et le père Provost auprès des Montagnais avec l'ultimatum +suivant: "Soyez au camp demain à midi ou je brûle tous vos +établissements et je vous chasse." Dans la soirée les maringouins +reviennent avec du renfort, on redevient jambons. + +11 de juin.--Rien d'extraordinaire aujourd'hui, à part l'arrivée du +Capt. Giroux avec sa compagnie. Le Lt.-Col. Williams était retourné au +Lac aux Grenouilles sur l'ordre du Général. Encore les moustiques! + +12 de juin.--La nuit a été très-fraîche. Les Montagnais viennent trouver +le général et se livrent à lui. Moustiques! Moustiques! + +13 de juin.--Beau temps frais. Un petit orage vient de temps à autre +varier l'uniformité de la température. Le général envoie un détachement +de l'Infanterie Légère de Winnipeg, fort de cent hommes, intercepter la +route de Gros-Ours. + +14 de juin.--Même température que la veille. On eut la messe vers les +sept heures. Dans l'après-midi, quelques officiers vont visiter le camp +des Sauvages. Un triste spectacle s'offrit à leur vue. Dénués de tout, +le corps à peine vêtu de quelques haillons ramassés un peu partout et +formant un assemblage de costumes les plus bizarres, les malheureux +Montagnais étaient étendus sous leurs tentes usées et déchirées. Jamais +pauvreté plus abjecte n'habita plus misérable abri. Les officiers +revinrent au camp tout pensifs, songeant aux milliers de familles +éparses dans la vaste plaine dont la misère trouvait un tableau dans +celle des pauvres malheureux qu'ils venaient de visiter. + +15 de juin.--La nuit fut très-froide. Quand le réveil sonna le matin, +on fut quelque peu surpris de voir les tentes entourées d'une épaisse +couche de neige; le lac situé près du camp était lui-même couvert d'une +couche de glace d'un quart de pouce d'épaisseur. Le colonel Smith quitta +le camp, accompagné de cent hommes de l'Infanterie Légère de Winnipeg, +pour des régions inconnues. Dans le cours de l'après-midi le général +Middleton arriva accompagné de son état-major et en commandement de +renforts considérables. Ils ont avec eux un canon _gatling_. + +16 de juin.--Beau temps. Les maringouins se font encore sentir. + +17 de juin.--Le beau temps continue, les maringouins ditto. Le capitaine +Giroux part pour Montréal. + +18 de juin.--Aucun changement dans la température. Plusieurs officiers +et soldats vont se baigner dans la rivière aux Castors. + +19 de juin.--Temps frais. On apporte au camp la nouvelle que quelques +Cris des Bois sont au lac des Iles avec la famille McLean qu'ils +se déclarent prêts à rendre. Le général envoie deux Chippewayens +accompagnés de l'éclaireur Mackay pour aller chercher les prisonniers. + +20 de juin.--La nuit a été très-froide et peu de soldats ont bien dormi. +Au lever, il y avait une petite gelée blanche de près de deux +pouces d'épaisseur. Le camp est levé et l'on retourne coucher aux +quartiers-généraux. + +21 de juin.--Beau temps. Messe à huit heures. Dans l'après-midi, il +commence à circuler des rumeurs quant au prochain départ des troupes. + +22 de juin.--On doute de l'exactitude des rapports quant au renvoi +prochain des forces militaires du Nord-Ouest. Le temps se continue beau. + +23 de juin.--Vers huit heures et demie du soir, l'ordre du départ est lu +aux troupes et la date est fixée au lendemain. Quelques-uns ont peine à +y croire mais ne refusent pas de se mêler à la réjouissance générale qui +est immense. + +24 de juin.--Réveil à quatre heures. Le général adresse aux troupes des +paroles de félicitation et l'on prend la route du retour à six heures +et demie du matin. Il fait une chaleur accablante. La première halte se +fait à dix heures et demie de l'avant-midi après dix milles de marche. +Dans l'après-midi on parcourt quinze autres milles. Aussitôt après +souper on reprend la marche et l'on ne campe qu'à onze heures et demie +du soir. On a fait dans cette journée trente-cinq milles. + +25 de juin.--Le départ a lieu à neuf heures. L'on marche toute la +journée. A sept heures du soir on arrive au rivage où le "North West" +attend les troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les soldats +sont épuisés de fatigue. Les officiers vont coucher à bord, et les +soldats restent sous la tente. + +26 de juin.--Les soldats montent à bord du bateau vers les huit heures +de l'avant-midi. Quelque temps après le général arrive en personne +accompagné de son état-major. Il est salué par des hourrahs +significatifs. Le reste de la journée est consacré à la flânerie. + +27 de juin.--Il est dix heures de l'avant-midi quand le bateau arrive à +Fort Pitt. On monte les tentes sur la rive. Réjouissances générales. + +28 de juin.--Il fait très-beau. Basse messe eu plein air. On donne un +permis général de sortir du camp, et tous vont visiter leurs frères +d'armes des autres bataillons. + +29 de juin.--Le départ des troupes commence aujourd'hui. Il fait une +chaleur accablante. + +30 de juin.--Le temps chaud continue. + +1er de juillet.--Toute la brigade d'Alberta parade, à sept heures +du matin, devant le général Middleton. Ce dernier, après avoir fait +l'inspection des différents bataillons, complimente de nouveau les +troupes. + +2 de juillet.--Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive avec le reste du +65e bataillon. Joie indescriptible On reçoit l'ordre de s'embarquer +demain à bord de la "Baronness." + + + +CHAPITRE V. + +LEMAY ET MARCOTTE. + +Arrivé à ce point du récit, l'auteur a cru intéresser spécialement les +lecteurs en pariant de la vie que menèrent les deux vaillants blessés du +65e pendant le reste de la campagne. + +Le récit de leurs souffrances et de leurs misères commence naturellement +du jour où ils sont tombés sur le champ de bataille. + +Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la +balle meurtrière le frappa, il était quelque peu en avant de ses +compagnons d'armes. Ceux-ci s'arrêtèrent subitement en le voyant tomber +et semblèrent hésiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier +auprès de lui, et le soldat Marc Prieur, qui était attaché au corps +d'ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant auprès +de leur frère blessé, les soldats continuèrent leur marche. Le +chirurgien-major Paré et le révérend aumônier furent bientôt sur les +lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et pâlissait à la +vue de la gravité de la blessure, le digne chapelain administrait les +derniers sacrements au Blessé. + +[Illustration: SOLDAT EPHREM LEMAY.] + +Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on apporta une civière pour +transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilités. On l'y +avait à peine transporté qu'un soldat accourut à la hâte demander un +second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques +instants plus tard, le soldat Prieur, aidé du gén. Strange lui-même, +apportait Marcotte et le plaçait à côté de Lemay. Le chirurgien ordonna +aussitôt qu'on mit les deux blessés dans un caisson, n'ayant pas d'autre +moyen de transport. + +On ne peut guère se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay +et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvisées. Étendus au fond +des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils +étaient bousculés de tous côtés, malgré la bonne volonté et les soins +des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles +qui les séparaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs +indescriptibles que le genre de transport devait inévitablement causer. +Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et +poussait un cri de douleur à chaque cahot de la route. De temps à autre, +il pouvait, entendre la voix inquiète du père Provost qui demandait au +chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez à ce tourment celui de la soif la +plus ardente causée par la fièvre qui le dévorait. Rien, pas une goutte +d'eau, et Lemay répétait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on +arrive à Fort Pitt. Les deux blessés sont déposés dans une des vieilles +constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici, +ils furent bien traités par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la +conduite de ce dernier mérite les plus grands éloges. Ils restèrent en +cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vînt les chercher +à bord de _l'Alberta_, pour les mener à Battleford. On les transporta +à bord sur des brancards et ils furent installés dans la chambre +de l'ingénieur. L'appartement était assez confortable, mais, +malheureusement, un accident arriva au navire et bientôt l'eau inonda le +plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier, +se montra des plus dévoués à leur égard. Il passait toute la journée et +une grande partie de ses nuits auprès d'eux. Tantôt il balayait l'eau +qui s'étendait sous leurs lits, tantôt il leur portait un verre d'eau et +toujours il était exact à leur administrer les remèdes prescrits par le +chirurgien et à changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il +remplit son devoir à toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il +était obligé de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa +couverte pliée en six pour empêcher l'eau de l'imbiber complètement. +Enfin le bateau arriva à Battleford après deux jours et deux nuits +de marche. Il faisait un temps sombre et les corps étaient à peine +installés dans un express-waggon, qui avait été envoyé de l'hôpital au +bateau pour les aider, que la pluie se mit à tomber. Quelques couvertes +furent jetées à la hâte sur les pauvres blessés, et en route! Après un +quart d'heure de marche, l'on s'arrêta vis-à-vis la porte d'entrée d'une +marquise. De petites croix rouges, posées ici et là, annonçaient au +passant que les blessés seuls étaient entrés sous cette tente. On plaça +immédiatement les nouveaux arrivants dans un endroit resté libre, à +gauche de la porte d'entrée. Ils eurent leur lit l'un près de l'autre. +Pendant qu'avec mille précautions l'on descendait les malheureux Lemay +et Marcotte de la voiture, le caporal Lafrenière sautait à terre et +se choisissait une bonne place sous la tente ambulancière. Il prit le +premier lit à gauche. Le second fut donné à l'homme de police McKay qui +avait été, comme Lemay et Marcotte, blessé à la Butte aux Français et +qui souffrait beaucoup de la jambe gauche où la balle l'avait frappé. +La troisième place était occupée par le brancard de Lemay qu'on avait +décoré du nom de lit à cause des quelques couvertes qui pouvaient +protéger le blessé contre les intempéries du climat. Marcotte était le +quatrième et occupait un lit semblable à celui de Lemay. Il y avait en +tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangées, serrés les uns +près des autres, ne laissant qu'un étroit passage entre eux. Les autres +lits étaient tous occupés par des blessés de l'Anse au Poisson et de +l'Anse du Coup de Couteau qui étaient, à l'arrivée de nos frères en état +de convalescence. Pendant la première semaine ils furent relativement +bien traités; pendant que Lafrenière profitait du beau temps pour aller +à la pêche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins à Marcotte. +Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle était extraite sans trop +de douleur, et Marcotte pouvait espérer un rétablissement rapide. Lemay +ne souffrait guère que de la fièvre, mais était trop faible pour remuer +sur son lit. Ils purent alors apprécier la valeur des services de leur +confrère du 65e, le soldat Gauthier, qui était leur infirmier. Toujours +patient, toujours dévoué, il se rendait de bonne grâce aux prières des +blessés et en avait soin comme un frère de charité. + +[Illustration: SOLDAT MARCOTTE.] + +Aussi quelle différence quand, pour une raison quelconque, il +s'absentait de la tente. Aussitôt les soldats anglais qui pouvaient se +promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient +au nez et venaient s'établir au pied de leurs lits pour manger des +confitures ou des gelées dont ils se gardaient bien de leur offrir la +plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs étaient +celles envoyées par les dames de Montréal, et dont l'étiquette était +enlevée pour être remplacée par une autre à l'adresse d'autres +bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une manière +cynique le voyage du 65ème suivant les rapports qu'ils en avaient lus +dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blessés du +65ème put les entendre. Mais l'on serait porté à croire que la jalousie +seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les héros de l'Anse aux Poissons, +et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que +leurs préjugés. Qu'on se détrompe! L'on ne peut guère se figurer +jusqu'où le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance +entre cent le démontrera. + +C'était le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses +blessés pour voir à leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La +nuit précédente le vent avait enlevé la tente et pendant plusieurs +minutes il était resté exposé au froid. Incapable de se remuer d'un côté +ou de l'autre, il demande à un grand Anglais qui fumait tranquillement +sa pipe s'il serait assez bon de le changer de côté. L'Anglais se leva +brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le +renversa brutalement du côté opposé. Immédiatement sa plaie se rouvrit +et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gémit de +son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus +tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si +brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme +une femme, s... cochon de Français," lui répondit-il. (You moan like a +woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il +lui rappela une à une toutes les attaques du "News" contre le 65ème, et +pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait +tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot, +impuissant à faire un geste. O lâche! triple lâche! qui profites ainsi +de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse +calomnie à la face. Tu montrais là toute la grandeur de ton courage. +Va! tu n'as rien à craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te +touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'à protéger ta face +contre les crachats! + +Par bonheur, l'arrivée de l'infirmier Gauthier coupait court aux +discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles +le reste de la journée. + +Pendant les cinq semaines que nos deux blessés passèrent à l'hôpital, +le vent emporta quatre fois la tente qui était leur seul abri. En une +circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des conséquences +funestes. C'était vers le commencement de juillet. Lemay qui avait +repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait +commencé à s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente +culbute et est entraînée parle vent. Marcotte ne sachant où se mettre +fut bientôt mouillé jusqu'aux os. Alors il se jeta à bas du lit et, se +cachant dessous la toile du brancard, réussit à s'en faire un abri. Il +resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'après +l'orage et qu'on eût replacé la tente qu'il fût remis dans son lit par +deux infirmiers. + +Enfin le 5 juillet arriva. On avait annoncé partout à Battleford +l'arrivée du 65ème. Vers les huit heures du soir les vapeurs "_Marquis_" +et "_North West_" arrivèrent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie +de cette expédition à bord de la "_Baroness_," s'était rendu au rivage, +impatient de revoir ses frères d'armes. Mais il attendit en vain. Il +était dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna à son +lit découragé. Le lendemain matin cependant, après deux longues +heures d'attente, il vit poindre à l'horizon le pavillon rouge de +la "_Baroness._" Comme son coeur battait fort, comme ses yeux +s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie à l'idée qu'il +allait bientôt revoir ses bons amis dont il avait été depuis si +longtemps séparé et dont il avait tant de fois regretté l'absence. + +Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, écoutait avec avidité tous +les bruits du dehors et quand on lui annonça le "65ème!" un sourire +inexprimable se dessina sur ses lèvres bleuâtres et une larme perla à sa +paupière. + +Le même jour, Lemay monta à bord du bateau et continua avec son +bataillon jusqu'à Montréal, où le peuple enthousiasmé lui fit une +ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun +se pressait à venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue. + +Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blessés et +prenait le train de Swift-Current, d'où un train direct le menait à +Montréal. Quelques jours après son arrivée, ses amis lui donnèrent +plusieurs banquets et lui présentèrent une jolie médaille en argent. + +Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront gravés sur le cadre +d'honneur du 65ème et auront une place glorieuse dans les annales de +notre histoire. + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + +[Illustration: FORT OSTELL.] + +1. Entrée. 2. Guérite. 3. Mât et drapeau. 4. Tente des soldats 5. Tente +de garde. 6. Cuisine et dortoir. 7. Appartement des officiers. 8. +Four. 9. Tente du boulanger. 10. Tente du capitaine. ll. Écuries. 12. +Tranchée. 13. Canaux. 14. Ponts mobiles. 15. Fossé. 16. Abattis. 17. +Revêtement. + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + +LE BATAILLON GAUCHE + +En Garnison. + + + +CHAPITRE I. + +FORT OSTELL. + +Après avoir donné le récit complet des aventures de l'aile droite du 65e +bataillon dans sa marche à travers la plaine, l'histoire de la campagne +de l'aile gauche s'impose à l'auteur comme un devoir impérieux. Le but +de cet ouvrage serait manqué et le lecteur serait privé de la partie +sinon la plus intéressante du moins bien importante de l'histoire de la +campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon +droit ajoutait à force de fatigues, de misères et de courage une +page glorieuse à son histoire, le bataillon gauche, divisé en cinq +détachements et dispersé sur une étendue de cent-cinquante milles, +menait à bonne fin sa mission de pacification. Partout où le 65e a +passé, il a laissé des traces glorieuses de son séjour et c'est surtout +dans l'extrême ouest que l'aile gauche, après une vie sédentaire de +six semaines, a su mériter son titre de soldat missionnaire. Prêchant +d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite régulière, ses +moeurs douées et tranquilles, en imposer à l'esprit impressionnable des +nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vécu. Partout, +Sauvages comme Métis avaient surnommé les volontaires de Montréal les +"bons petits habits noirs" et obéissaient à leurs officiers avec plus de +respect que de crainte. + +Comme il a été mentionné plus haut, il y avait cinq détachements dont +voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de +la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau, à la +Traverse du Chevreuil Rouge, à cent milles au nord de Calgarry; la +compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres +du capt. Ostell, à la Rivière Bataille, trente-huit milles au nord du +premier détachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8, +sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus +haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef, +à Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux +cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous +le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles à l'est d'Edmonton. +Dès le l4 mai toutes ces différentes garnisons furent mises sous +les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-généraux à +Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi dispersé était d'abord de +protéger les lignes de communication pour permettre le passage libre des +transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante, +comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidélité à remplir +son devoir dépendait la vie du bataillon droit. Le second but que ce +bataillon devait atteindre était la pacification des nombreuses tribus +sauvages au milieu desquelles il séjournait. Chaque détachement était +entouré de quinze cents à deux mille Sauvages, qui, au commencement +de la campagne, étaient dans une excitation extraordinaire, et que +l'arrivée des troupes ne fit qu'augmenter plutôt que diminuer. Chacun +des postes était dans la position la plus précaire, car, à part le +soulèvement des tribus environnantes, on craignait à juste raison les +Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et étaient poussés à +la révolte par Gros-Ours lui-même. Si, un bon matin, il avait plu à +ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle était de Calgarry à +Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient +un à un des forts situés le long de leur route et pas un volontaire de +l'aile gauche n'aurait vécu pour raconter les massacres commis. + +Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la +compagnie No. 1 fera le récit du premier chapitre. La position occupée +par les différents détachements étant connue du lecteur, il lui sera +plus facile de comprendre la campagne en procédant par ordre de +compagnies. + +Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait à Edmonton avec le +reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait dû laisser pour +compléter la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper +avec le reste du bataillon à l'est du Fort. La compagnie No. 7 était +déjà rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quittèrent Edmonton +le même jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de +brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prêts à +partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut +dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient été mentionnés +spécialement par le major Perry au major-général Strange pour leur +conduite à la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont +les seuls officiers de compagnie dont il ait été fait une mention +spéciale. + +[Illustration: CAPITAINE OSTELL.] + +Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la +compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt. +Ostell devait rester à Edmonton où il serait commandant en chef, ayant +sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2, à Edmonton, le détachement +du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On était +occupé à faire les préparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi, +le 7 mai, le capt. Ostell reçut un nouvel ordre du général Strange. +Cette fois-ci, il fallait partir, à une heure d'avis, et retourner sur +ses pas jusqu'à la Rivière Bataille, soixante et dix milles au sud. Le +même soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 étaient en marche et, +trois jours plus tard, après un voyage des plus rudes, ils arrivaient +au lieu de leur destination, un vieux chantier isolé au milieu de la +plaine, à un mille et demi au nord de la Rivière, Bataille. Pour bien +comprendre la mission de ce détachement, voici le texte même des +instructions qu'il avait reçues avant son départ d'Edmonton: + +Edmonton, 7 mai 1885. + +Instructions à l'officier commandant le détachement du 65e bataillon à +la Rivière Bataille. + +Vous avez été choisi à cause de la réputation militaire que vous vous +êtes acquise par votre habileté et votre énergie. La protection de notre +ligne de communication avec la base de nos dépôts de provisions est +d'une importance essentielle. Le pays à l'est de votre Fort est bien +difficile et deviendra très-certainement une ligne d'opérations, le long +de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de +s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux +chantier de la Baie d'Hudson près de chez le R. P. Scullen. + +Vous le mettrez dans un état de défense aussi complet que possible, +construisant une défense de flanc de manière à empêcher l'ennemi de +s'approcher assez pour incendier la maison. + +Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre +ligne de défense. Vous marquerez la portée de vos carabines du Fort à +tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes à mesurer +au pas ces différentes distances de manière à ce qu'ils se les +rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque. +Après que vous aurez complété la défense de votre fort, vous emploierez +vos hommes à réparer, à temps perdu, les chemins dans le voisinage de +votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans +protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance, +jour et nuit. + +Il est probable qu'une troupe de carabiniers à cheval aura aussi ses +quartiers-généraux à votre poste Ils feront une patrouille régulière +entre la Rivière du Chevreuil Rouge et Edmonton. + +Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les +vôtres vous seront confiées. Le Père Scullen, j'en suis sur, vous aidera +de son mieux par ses connaissances et son influence. + +Par ordre, + + C. H. DALE, Capitaine, + Major de Brigade. + +Malgré l'apparente précision de ces instructions, elles ne peurent être +exécutées à la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait +aucune maison habitable sur la réserve du Père Scullen. Le capitaine +Ostell continua plus loin, et à dix milles au sud, trouva un chantier +qu'après une semaine de travail on put mettre en état de défense. Le +Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell. +Malgré toute la bonne volonté possible les travaux de fortification +n'avançaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui +composaient le détachement, chacun avait beaucoup à faire. Il y avait, +comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre +eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit, +cette garde était doublée. A part ces derniers, il faut aussi déduire un +boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui +travaillaient aux corvées d'eau et de bois de chauffage. Il restait +donc à peine dix hommes pour travailler aux tranchées et autres +fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage était +presque terminé. + +Une tranchée de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de +carreau, a été creusée tout autour du terrain sur une longueur de deux +cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un fossé de +cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches +la protège contre toute attaque immédiate. Des ponts mobiles ont été +posés sur les canaux pour donner plus de facilités de transport aux +voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont +été construites pour protéger les portes et les fenêtres. Un mur en +tourbe de six pieds de haut a été élevé tout autour de la maison, +au-dessus du fossé. Vingt-huit meurtrières percées dans les murs +complètent la défense du Fort. + +Pendant les premiers jours, c'est-à-dire, jusqu'à la fin du mois de mai, +toute la garnison et surtout le capitaine étaient sur des épines. Les +travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin à six +heures du soir et quelquefois même la nuit. Les Sauvages des alentours +étaient dans un malaise perceptible et, malgré les remontrances des +missionnaires qui leur apprenaient à nous considérer comme des frères, +ils attendaient avec anxiété les résultats des batailles qui se +livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche délivra les garnisons de +leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitté leurs réserves +à l'arrivée des troupes, revinrent s'y établir à la fin de mai et tout +rentra dans L'ordre. + +[Illustration: LIEUTENANT PLINGUET] + +Voici la liste des hommes qui passèrent le temps de la campagne au Fort +Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant; +H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent; +G. Aumond, caporal. Les soldats T. Bélanger, J. Bourgeois, A. Cadieux, +K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust [l], O. Drolet, +Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E. +Latulippe (2), Ludger Longpré, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A. +Ouimet, J. Parent, A. Pépin, H. Picard et Louis Weichold. + +[Note 1: Nommé caporal le 23 juin; élevé au grade de sergent le 6 +juillet.] + +[Note 2: Nommé caporal le 6 juillet.] + +Les incidents qui marquèrent le passage de la compagnie No. 1 au Fort +Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce récit à n'en +raconter que les principaux. + +Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une dépêche +au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se +rendre le soir même chez le Père Scullen pour avoir une entrevue +particulière. Le capitaine fait immédiatement seller son cheval et +laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le +lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on +redoutait un soulèvement étaient rentrés dans l'ordre. + +Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradué de +l'université McGill, arrivait au Fort. Il était officiellement attaché +en qualité de chirurgien aux trois garnisons du 65ème situées au sud +d'Edmonton, devant tenir ses quartiers généraux au Fort Ostell. Le +nouveau médecin était à peine entré en fonction que tous l'estimaient et +l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu'à la +fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tâche avec une fidélité +et un dévouement exemplaires. Il lui fallait faire à cheval une moyenne +de cent cinquante milles par semaine pour visiter les différents postes +où son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait +pas de traverser les réserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa +route et où un jour ou l'autre il pouvait être attaqué et massacré. +Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manqué de le +mentionner spécialement dans leurs rapports au commandant en chef à +Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort +Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il était tombé à bas de +son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui +n'était que soldat à cette date) et lui confia la mission de remplacer +le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort après +avoir rempli sa mission à la satisfaction de ses chefs. + +Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort à la hâte +pour répondre à l'appel du soldat Bélanger qui monte l'arrière garde. +La nuit est très-sombre et c'est à peine si l'on peut distinguer à six +pieds devant soi. Bélanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier +arriver assez près du parapet et, qu'à sa vois, il a changé de direction +et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait +alors une patrouille à travers le bois et les marais aux alentours du +Fort. Tous reviennent mouillés et de mauvaise humeur. + +L'un est tombé de tout son long dans un marais que l'obscurité lui +cachait, un autre s'est frappé la tête sur une branche d'arbre, un +troisième s'est massacré la figure sur une talle d'herbes sèches, et +personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc pas étonnant qu'on +soit de mauvaise humeur. Le reste de la nuit se passa bien tranquille. + +Le jour de la fête de la Reine se passa sans autre incident que la +réception d'une liasse de "Patries." C'étaient les premières nouvelles +imprimées que l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires +Royaux, chargés de faire une enquête sur les griefs des Métis, passaient +au Fort. Ils étaient trois: Messieurs Forget, Street et Goulet. Le +capitaine Palliser était avec eux. Il allait se joindre à l'état-major +du gén. Strange pour y occuper la place de major de brigade. Le même +soir, le R. P. Scullen vient coucher au Fort, et un grand nombre de +soldats en profitent pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain +matin, le bon missionnaire célèbre la basse messe dans le grenier du +Fort. Tous les soldats y sont présents ainsi que les commissaires. + +C'est le premier service religieux auquel les soldats assistent depuis +leur départ de Calgarry, le vingt-trois avril dernier. + +Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi, les soldats +sortent à la hâte et présentent les armes à Sa Grandeur Mgr. Grandin qui +arrête au Fort en passant. Il dîne avec le capitaine, et, après dîner, +les soldats vont le visiter sous la tente. Il leur adresse quelques +bonnes paroles de consolation, puis distribue à tous des médailles, +scapulaires, etc. Avant son départ, Sa Grandeur bénit le Fort qu'on +baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la première mission +qui s'établirait sur la rivière Bataille, en cet endroit, se nommerait +Saint-Jean d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf juin, le +capitaine, ayant reçu une dépêche spéciale, se met, en route pour la +rivière du Chevreuil Rouge. Il se fait accompagner d'un détachement de +carabiniers à cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but de sa mission +est d'aider un train très-considérable de transports à traverser le +pays et arriver en sûreté à Edmonton. Ce train était protégé par une +quarantaine de volontaire du 9e de Québec, sous les ordres du Lt. +Dupuy. Il y avait déjà huit jours qu'il était retardé à la Traverse du +Chevreuil Rouge par la crue de la rivière. Le capitaine Ostell, mettant +à profit sa connaissance de la rivière par le fait d'y avoir travaillé +vers la fin du mois d'avril, lors du passage du bataillon gauche, +réussit à faire traverser tout le train après dix-huit heures de +travail. Le douze au soir, le capitaine revenait à son Fort, et le +lendemain les officiers du 9e arrêtaient en passant. + +Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les Buttes de la Paix +où il allait voir l'agent des Sauvages, un nommé Lucas, à propos de +malentendus survenus entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrivée des +troupes dans ces territoires, il existait une anomalie étrange dans les +rapports des officiers de compagnie avec les Sauvages. Comme le lecteur +a pu le voir plus haut dans l'ordre du gén. Strange, le capitaine Ostell +avait été instruit de voir aux rations des Sauvages, mais aucun ordre +n'avait été donné à l'agent Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait à +l'agent de donner telle ou telle ration, ce dernier lui répondait qu'il +n'avait aucun ordre à recevoir de lui, vu qu'il dépendait du département +des Sauvages et n'avait rien à voir dans les affaires du ministère de la +Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine avec l'agent mit fin, +pour quelque temps, à un état de choses embarrassant. + +Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau, présent du Lt.-Col. Amyot +du 9e au capt. Ostell. + +Dans l'après-midi, on nous apporte des provisions en masse. Tout le bas +du fort était rempli de sacs de fleur, de sel, de boîtes de corn beef, +de hard tacks et le reste. Quelques-uns des soldats se découragent, car +il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps prochain. + +Le vingt juin cessa le système organisé des courriers. Depuis l'arrivée +des troupes, on avait établi six postes de courriers entre Calgarry et +Edmonton. Le premier poste était de Calgarry à Scarlet, une distance de +quarante milles; le deuxième de Scarlet à Millar, quarante-cinq milles; +le troisième de Millar à la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles; +le quatrième de la Traverse du Chevreuil Rouge à la Rivière Bataille, +trente-cinq milles; le cinquième de la Rivière Bataille aux Buttes de +la Paix, trente-huit milles, et le dernier des Buttes de la Paix à +Edmonton, quarante milles. A chaque poste, excepté au troisième, il y +avait deux courriers. Par ce système les dépêches se transmettaient +régulièrement toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry et Edmonton, +sur une distance de deux cent treize milles. Le vingt-cinq juin, ça +commence enfin à avoir l'air du départ. Le lieutenant peut à peine +contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne nouvelle. Vers les +six heures, le capitaine réunit ses hommes pour leur distribuer des +chemises et des caleçons, puis il leur communique la dépêche Suivante: + +Fort Edmonton, 24 juin 1885. + +Au Capt. OSTELL, Commandant, + +Rivière Bataille. + +Monsieur, + +J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de faire des préparatifs +immédiats pour conduire votre compagnie au Fort Edmonton où vous devrez +vous rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf courant. + +On vous envoie des waggons pour le transport. Vous emporterez avec +vous tout le bagage, armes, habits et équipement de campagne de votre +détachement. + +Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers à cheval du Lt. Dunn, +qui sont chez vous, de prendre la charge de votre poste, et vous +prendrez d'eux les reçus de tous les effets et provisions que vous +laisserez à la Rivière Bataille. + +J'ai l'honneur d'être, + +Monsieur, + +Votre obéissant serviteur, + + Capt. G. BOSSÉ, + Major de Brigade. + +Il est impossible de dépeindre la scène qui suivit la lecture de cette +lettre. Il faut avoir enduré toutes les souffrances de cette campagne, +avoir souffert de tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce +qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun prépare son bagage et ce +ne fut pas long. Dans l'après-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter +le Fort avec sa femme; il est accompagné de jeunes Sauvages parmi +lesquels Pic de Bois. Bobtail est un homme qui paraît arriver à la +soixantaine. Il a une figure très-intelligente, mais son regard n'est +pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime que la moitié de +ce qu'il pense. Il était monté sur un magnifique mustang gris fer. Il +portait sur sa poitrine une médaille "Victoria" en argent. De longues +plumes ornaient sa coiffure de peau de loutre. + +Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre +Sauvage, de costume encore plus étrange, entre en scène. C'est Alexis, +surnommé le Prêtre des Montagnes. De loin, il ressemble étrangement +au fameux vicaire de Wakefield. Grimpé sur une haridelle aux allures +douteuses, une grande croix rouge flanquée au milieu du dos, un vieux +chapeau enfoncé sur le crâne, il avait un air de Sancho Pança impossible +à dépeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu +un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval, +sa figure ascétique et son apparence religieuse impressionnèrent les +soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande +jaquette bleue, un châle blanc avec une grande croix en flanelle rouge +sur les épaules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un +crucifix à sa ceinture. Il parla en français et servit d'interprète à +Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail, +qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir. +Il était deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain +voyage. + +Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de +l'après-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit +joyeusement en route pour Edmonton. + + + +CHAPITRE II. + +FORT EDMONTON. + +Dans le but de procéder systématiquement au récit des événements qui se +rattachent au séjour de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts +qu'il a eu pour mission de défendre, Edmonton suit immédiatement Ostell. +Après la compagnie No. 1, passons à No. 2. L'auteur a hésité quelque +temps à placer le récit de la défense d'Edmonton à la seconde place, +car son importance lui donne droit à la première. A Edmonton en effet +étaient les quartiers généraux du commandant en chef de toute la ligne +de défense de Calgarry à Fort Pitt. Ce n'est qu'après mûre réflexion et +pour rendre plus claire dans l'esprit du lecteur la position de chaque +compagnie du bataillon, que l'auteur s'est décidé à faire le récit en se +basant sur l'ordre des compagnies dans le bataillon. + +Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg que les citoyens de +l'endroit ont qualifié du titre pompeux de (town) ville. Cette ville +(puisqu'on l'appelle ainsi) est située à un mille de la Saskatchewan et +est, en général, bien bâtie. Toutes les constructions sont en bois, il +n'y a que deux maisons en brique. Les habitants de la ville sont pour la +plus grande partie des Anglais, les Canadiens résident aux environs sur +les terres qu'ils ont défrichées. + +[Illustration: FORT EDMONTON--(Vue intérieur.)] + +Sur les bords de la Saskatchewan s'élève le fort de la Baie â'Hudson. Ce +fort, dont les murs consistent en pieux enfoncés en terre et fortement +liés les uns aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson, les +quartiers des employés et des dépendances considérables. Comme il +est muni d'un bon puits qui peut fournir de l'eau _ad libitum_ à une +garnison assez considérable, il pourrait soutenir un assez long siège +contre des troupes qui ne seraient pas munies d'artillerie. Sans être +d'une libéralité excessive ni d'une politesse extraordinaire, les +employés de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont cependant témoigné +assez de sympathie. Les marchands nous ont bien vendu leurs marchandises +au plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus haut prix dans +l'Ouest; mais c'était pour eux une occasion unique de voir de leurs yeux +de l'argent. Car il faut dire que cette expédition du Nord-Ouest a été +un bonanza pour cette région. Lorsque nous y sommes arrivés, l'argent y +était des plus rares, le cultivateur, le producteur échangeaient leurs +produits contre de la marchandise et la plupart du temps l'argent +n'entrait pour rien dans toutes ces transactions. Notre arrivée a été +comme un: torrent d'argent qui a envahi le pays. Les semences étaient +presque terminées et les cultivateurs attendaient la moisson les bras +croisés; tout-à-coup, grâce à la révolte, les voilà qui louent leurs +chevaux au gouvernement à raison de $8.00 par jour pour deux chevaux et +de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs animaux cent pour cent plus +qu'ils ne valent et ainsi de suite pour leurs autres produits. La +compagnie de la Baie d'Hudson avait une quantité de provisions en +magasin, le gouvernement a tout acheté au maximum. Si on pouvait en +ce cas-ci appliquer, pour trouver la cause de la rébellion, le vieux +proverbe "le vrai coupable est celui à qui le crime profite," on +n'aurait pas besoin de se demander si certains fournisseurs ne sont pas +au fond de cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un autre +côté, les missionnaires ont perdu toute leur influence sur les Métis et +les Sauvages en révolte. Les chefs de ces rebelles leur ont représenté +les prêtres comme des traîtres vendus au gouvernement. La preuve, c'est +que les Sauvages ont massacré deux missionnaires, ce que n'avaient +jamais fait auparavant même les Sauvages idolâtres. + +Les blancs ont aussi à se plaindre du gouvernement, Il y a ici +d'honnêtes colons canadiens et anglais qui sont établis sur des terres +qu'ils possèdent depuis plusieurs années et qui, cependant, n'ont encore +pu obtenir de lettres patentes. + +Si les choses continuent ainsi, avant longtemps, nous aurons une seconde +rébellion à abattre et cette fois ce ne serait plus une révolte de Métis +mais de colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi beaucoup du +monopole exercé par la compagnie de la Baie d'Hudson et de la conduite +des agents des Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en grande +partie des troubles qui ont éclaté dans certaines tribus. On leur +reproche leur incapacité, leur malhonnêteté dans certains cas et souvent +leur ignorance complète des moeurs et coutumes des gens sur les intérêts +desquels ils ont la charge de veiller. + +[Illustration: LIEUTENANT CHAUREST] + +Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les +choses ne changeront pas. + +Les notes qui précèdent ont été cueillies ça et là, elles ont été +fournies à l'auteur par les colons canadiens des environs, si elles +ne sont pas exactes, elles représentent du moins l'état d'esprit dans +lequel se trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous sommes +passés à Edmonton. + +[Illustration: CAPT. DE TROIS MAISONS.] + +Le bataillon droit du 65e arriva à Edmonton le 1er mai; quatre jours +plus tard le bataillon gauche entrait aussi au Fort. Après que la +division du bataillon eût été décidée, le général Strange confia à la +compagnie No. 2 la garde de cette place importante. Le capitaine des +Trois-Maisons, assisté des Lts. DesGeorges et Charest, était l'officier +en charge du détachement du 65e, mais le général Strange qui y tenait +encore ses quartiers généraux, en était le commandant. Le 14 mai, le +Lieut-Col. Ouimet arriva de Calgarry à Edmonton, accompagné du Major +Brisebois, ancien officier de la Police à cheval et fondateur du Fort +Brisebois connu aujourd'hui sous le nom de Calgarry. Le voyage de +Calgarry à Edmonton, deux cent quinze milles, avait été fait en quatre +jours. L'arrivée du colonel fut saluée par des cris de joie de la part +de tous les soldats du bataillon. A peine descendu de voiture, le +colonel alla se rapporter au Major-Général Strange qui le félicita sur +son heureux retour. Il le remercia des services qu'il avait rendus à la +division d'Alberta par la manière habile dont il s'était acquitté de +sa mission à Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des raisons +politiques il s'était répandu tant de fausses rumeurs au sujet de ce +voyage. + +La même après-midi, le général Strange quittait Edmonton en bateau, +accompagné du 92ème d'Infanterie Légère de Winnipeg, en route pour +Victoria où l'attendait le bataillon droit du 65ème. Un ordre de +brigade, lu avant le départ du Major-Général, enjoignait au Lieut-Col. +Ouimet de rester à Edmonton comme commandant militaire du District avec +le contrôle des détachements du 65ème en garnison dans les différents +postes, la surveillance des Sauvages des réserves environnantes. +Il reçut aussi instruction spéciale de veiller à maintenir les +communications de la colonne expéditionnaire du Général Strange, et +d'assurer son approvisionnement dont la base était Calgarry. A part +les officiers déjà nommés, le Capt. Bossé, capitaine paie-maître du +bataillon, resta à Edmonton. Le Major Brisebois qui avait offert ses +services fut accepté comme officier d'état-major et ses services ainsi +que son expérience furent d'un grand prix. + +[Illustration: FORT EDMONTON (Vue extérieur.)] + +Dès le lendemain du départ du Général Strange, une députation des +Canadiens et des Métis de St-Albert, composée de cinq représentants des +deux nationalités, se rendit auprès du Colonel Ouimet avec une lettre +de Mgr Grandin. Ils représentèrent qu'une _Danse de la Soif_ avait été +convoquée par des émissaires de Gros-Ours sur la réserve de la Rivière +_Qui But_, à dix milles en arrière de St-Albert. Le but de cette +assemblée était de déclarer la guerre aux blancs, et les Sauvages s'y +rendaient de tous côtés. Il y avait même une date fixée, le 24 mai, pour +le pillage et le massacre des habitants de St-Albert et d'Edmonton. Sur +la suggestion du Colonel, le lendemain, une grande assemblée de tous +les Canadiens et les Métis de St-Albert eut lieu, et soixante et quinze +Métis après avoir prêté le serment d'allégeance, reçurent des armes +et se mirent en état de défense. M. Samuel Cunningham [3] était +leur capitaine; il était assisté de MM. Bellerose et Maloney comme +lieutenants. Le même soir vingt-cinq des nouveaux volontaires étaient +mis en service actif et placés en éclaireurs tout près de la réserve +pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur leurs desseins. +Ils firent, si bien leur devoir que les Sauvages, au bout de quelques +jours, abandonnèrent leur projet de danse et retournèrent sur leurs +réserves Respectives. + +[Note 3: M. Cunningham a été élu l'automne dernier membre du Conseil +du Nord-Ouest.] + +Un événement important qui marqua le passage du bataillon en cet endroit +fut la procession de la FÊTE-DIEU. Environ cinquante hommes de la +compagnie No. 2 à Edmonton et de la compagnie No 7 au Fort Saskatchewan +y prirent part et servirent d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au +bras, avec leurs officiers. N'eut-ce été l'absence de la musique du +régiment on se serait cru à Montréal. Le zèle que déployèrent en cette +circonstance les habitants de St-Albert pourrait témoigner à lui seul +de l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun avait envoyé sa +voiture pour transporter les volontaires et le voyage fut des plus gais. +Après la messe, un dîner splendide, préparé par les soeurs grises de la +Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes salles de l'Évêché. +Il serait à propos de mentionner ici l'oeuvre immense que font les +religieuses de cet ordre en cette localité. Établies dans le pays +depuis plusieurs années, elles y ont fondé un orphelinat sous la haute +protection de l'Évêque. Recueillant, un peu partout, de pauvres petits +enfants indiens, elles les élèvent dans la voie de la vertu la plus +sévère et, tout en préparant leurs âmes à la grâce, dissipent les +ténèbres de l'ignorance où sont plongés leurs jeunes esprits. Aussi +quelle agréable surprise pour les volontaires que d'entendre ces jeunes +pupilles chanter "Les Souvenirs du Jeune Age" en bon français, prononcé +avec un accent métis inimitable, et le "Home sweet home" en bon anglais. +A part cette instruction intellectuelle, les bonnes religieuses +habituent leurs élèves aux travaux manuels de toute sorte et les +disposent à mieux goûter tous les bienfaits de la civilisation. + +Quelques jours après cette fête, les employés supérieurs de la Compagnie +de la Baie d'Hudson lancèrent un défi aux officiers pour un concours de +tir. L'enjeu était un dîner chez M. Pagerie. Et ce n'était pas peu de +chose. M. Pagerie était un célèbre cuisinier français qui s'était fixé +à Edmonton depuis quelques années et y perdait peu à peu, faute de +pratique, la mémoire des fameux plats qu'il servait jadis à ses clients. +La palme resta au 65ème. Le Col. Ouimet, le Capt. Baby et le Lieut. +DesGeorges furent les vainqueurs par dix-sept points. + +Jusqu'au 22 mai, rien de bien extraordinaire ne vint troubler la +monotonie de la vie de garnison. Ce jour-ci cependant la nouvelle de la +victoire de Batoche ramena la joie dans tous les esprits et il y eut de +grandes réjouissances au camp. Deux jours plus tard, on célébrait +avec pompe l'anniversaire du jour de la naissance de Notre Gracieuse +Souveraine. Il y eut fusillade et le canon tonna. Le reste du mois +s'écoula sans incident remarquable. + +Le 9 juin, la compagnie des volontaires Métis de St-Albert fut envoyée +en expédition au Lac la Biche pour rassurer les esprits et intercepter +Gros-Ours qui, suivant les rapports de certains Métis, se sauvait dans +la direction du Lac Froid. Le Lieut. DesGeorges reçut le commandement de +cette expédition. + +[Illustration: LIEUTENANT DES GEORGES.] + +Quelques jours plus tard, la troupe revenait avec la bonne nouvelle que +sa mission avait été remplie avec succès. Enfin arriva le 24 juin, fête +nationale de tous les Canadiens. Tous les volontaires du 65ème, tant du +Fort Saskatchewan que d'Edmonton, se dirigèrent sur St-Albert où une +messe solennelle fut chantée par Sa Grandeur Mgr. Grandin. Tous les +soldats y assistèrent en armes. Après le service divin, il y eut grand +dîner à la Mission. Dans l'après-midi, après un joli concert fourni par +les élèves de l'orphelinat, eut lieu la grande assemblée des Métis de +St-Albert. Des discours patriotiques furent prononcés par le R. P. +Lestang, le Col. Ouimet, M. A. Forget, Ecr., Joseph Gauvreau, agent +des terres, les Capts. Ethier, Doherty, et autres. C'était la +première assemblée publique donnée sous les auspices de la Société Si +Jean-Baptiste de St-Albert, fondée le matin même. + +A peine revenus de cette fête, le Colonel reçut du Général Middleton +une dépêche spéciale lui ordonnant de rassembler au plus tôt les divers +détachements du 65ème et de descendre à Fort Pitt par bateau. Le 29 +juin au soir tous étaient réunis auprès du Fort. Avant leur départ, les +citoyens de St-Albert crurent devoir offrir aux officiers un grand dîner +d'adieux. Les choses furent conduites à merveille. Le menu y était +excellent et ne fut surpassé que par les discours patriotiques des +orateurs. + +Le lendemain après-midi, le vapeur "_Baronness_" arrivait au Fort et +le même soir le 65ème disait adieu à Edmonton, en promettant de ne +l'oublier jamais, mais espérant sincèrement n'être jamais forcés d'y +revenir sous les mêmes circonstances. + + + +CHAPITRE III + +FORT SASKATCHEWAN. + +Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit était rendu à Edmonton. La +veille, le major-général Strange avait informé le Lt.-Col. Hughes qu'il +serait nécessaire d'envoyer un détachement du 65e à Fort Saskatchewan, +un poste de la Police à cheval, à une vingtaine âe milles à l'est +d'Edmonton, sur la branche nord de la Saskatchewan. En conformité avec +les instructions reçues, le Lt.-Col. Hughes dut prendre une compagnie de +l'aile droite. Son choix tomba sur la compagnie Mo. 7 commandée dans +ce moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissait _pro tempore_ les +fonctions de capitaine; le lieut. A. E. Labelle devait aider au Capt. +Doherty à remplir ces fonctions importantes. En obéissance aux ordres +reçus, la compagnie laissa Fort Edmonton à sept heures du matin, le +lendemain, 2 mai. Elle était composée comme suit: + +Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A. E. Labelle; Sergent-Major +G. E. A. Patterson; Sergent de couleur Arthur Laframboise; Sergents +Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph Moquin, Charles Cox et +Philippe J. Mount; Soldats Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury, +F. Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning, N. Fafard, L. +Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy, Adolphe Laberge, Emile Lefebvre, +E. Lafontaine, Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien, Jos. E. +Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault, John Polan, Michael Roach, +Georges Smith, Pierre Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Thériault, Chs. +Thuot, L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour, A. Rémillard. + +[Illustration: CAPT. DOHERTY] + +La route d'Edmonton à Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les +chevaux étant fatigués par la dernière marche de Calgarry à Edmonton, +on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le +détachement fit une halte, et alla luncher à une espèce d'hôtel tenu par +un ancien Montréalais, qui, il y a quelques années passées, était chef +de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux +voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison, +qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre +endroit, ne manquait d'arrêter chez "Pagerie" en passant; on se sentait +un appétit extraordinaire à la vue du vieux chantier transformé en +restaurant. Soit dit entre parenthèses que des malins faisaient circuler +des rumeurs allant à dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus, +fille de l'hôtelier, était un aimant plus puissant que l'hospitalité de +Pagerie lui-même. Quoiqu'il en soit, lors de cette première visite, le +devoir força les officiers et les hommes à quitter l'endroit, et, à deux +heures de l'après-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur +lequel le Fort était situé. On avait dû traverser en bac hommes, chevaux +et équipage. + +Ce moyen de transport est mû par la force du courant de la Saskatchewan, +qui comme celui de toutes les rivières qui prennent leur source dans les +Montagnes Rocheuses, est très-rapide. Le système qui fait fonctionner le +bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux +volontaires qui ne l'avaient encore vu en opération. Une corde en fil de +métal est tendue d'une rive à l'autre, fixée à deux poteaux très-élevés +sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de +cette corde. A chacune de ces roues est attaché un câble qui est fixé +autour d'une troisième roue à bord du bac même, vers le milieu. En +faisant fonctionner cette dernière roue d'un côté ou de l'autre, la +corde, posée dans la direction où l'on veut aller, se raccourcit, attire +le bac du côté indiqué et, le mettant dans le courant, l'entraîne sur la +rive opposée. + +Au moment où la compagnie grimpait la côte du Fort, quatre de front, la +garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police à cheval +(le commandant, Major Griesbach, étant absent), sortit sous les armes +et, après avoir salué les arrivants par une fusillade, présenta les +armes. Le compliment fut aussitôt rendu et, quelques minutes plus tard, +la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immédiatement +les tentes dans le carré des casernes puis tous prirent un repos bien +mérité, après une marche d'au-delà de 220 milles. + +Le fort est placé dans un endroit très-pittoresque. Situé sur la cime +d'un monticule, il domine la rivière dont les eaux bourbeuses s'élancent +avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment à l'autre, +emporter avec elles la côte de sable elle-même. Le fort, comme on était +convenu de l'appeler, est entouré de tous côtés par des broussailles, +ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute +dans ces territoires. Les fortifications consistent en une clôture basse +faite de pieux plantés dans le sol; une seconde rangée de pieux, dix +pieds de haut, est plantée derrière la première. Cette clôture entoure +un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une +profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six bâtiments; les +quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, située tout +auprès, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne, +et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrières, font +saillie dans la palissade et donnent un abri sûr, derrière lequel on +peut combattre avec succès toute attaque contre le Fort. + +A l'arrivée du détachement du 65e, ce fort était défendu par dix-sept +hommes de la Police à cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach. +Plus tard le nombre des hommes de police fut réduit à sept ou huit. Dès +le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient +la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu à six heures. Il y +aurait cinq heures d'exercices; une avant déjeuner, deux avant dîner et +deux autres pendant l'après-midi; le coucher avait lieu à dix heures. + +Ce même jour, l'inspecteur Griesbach, élevé au rang de major par le gén. +Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il était charmé de +l'apparence et des qualités militaires des hommes, mais ajouta +qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus +convenables. + +A partir de cette date jusqu'à la fin de la campagne, tous +s'appliquèrent à leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'étaient +pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements +militaires pour parer à toute éventualité. + +Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit à la petite chapelle +catholique située dans le village, ou plutôt, comme disent les gens de +l'Ouest, dans la cité de la Saskatchewan. Le Rév. Père Blais, O. M. I., +qui est curé de cette paroisse, y dit la sainte messe. + +Ce prêtre dévoué est natif des Trois-Rivières, et est le frère du Rev. +Père Blais, supérieur du Collège de Nicolet. + +Quoiqu'encore jeune, cet apôtre a la charge de trois paroisses, ce qui +veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques. +Par son zèle et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses +devoirs sacrés, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la +Providence l'a placé. Sa bonté exceptionnelle à l'égard des membres de +la compagnie No. 7 ne sera jamais oubliée par ceux-ci, et les officiers +comme les hommes sauront, chaque fois que leur pensée retournera +aux jours passés sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec +reconnaissance le saint apôtre et ami qu'ils avaient là-bas; ils +espéreront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans +sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur +Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent +Eugène Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur +improvisé, dirigé par le Lt. A. E. Labelle, fit résonner les voûtes de +la mission de tons inconnus jusqu'à ce jour. + +Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un +service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait. + +On n'avait pas jusqu'à ce jour, malgré les rumeurs qui circulaient +généralement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante +compagnie No. 7 commençait à craindre qu'elle n'eût que peu de chances +de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on reçut au +Fort la nouvelle que les Sauvages et les Métis de la Rivière Bataille +devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions +qui marchait de Calgarry à Edmonton. Le major Griesbach reçut des ordres +lui commandant de se rendre à la rivière Bataille, avec toute la police +à cheval du Fort, pour arrêter les chefs de ce mouvement. Il quitta le +Fort à une heure avancée de la veillée, laissant la garnison sous le +commandement du Capt. Doherty. + +La journée du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le +mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de +la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de +couleur Laframboise, en devoir ce soir là, se rendit au bastion. Après +quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et +entendre des sifflements sourds presque immédiatement suivis de cris +imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla +immédiatement réveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur +les lieux, accompagné du Lt. Labelle. Deux éclaireurs métis qui étaient +au Fort déclarèrent, après avoir entendu les cris des broussailles, que +ce ne pouvaient être ceux d'aucun animal, mais plutôt, ceux dont se +servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de +la guerre. Toute la compagnie fut bientôt sur pied. En un instant, les +bastions étaient occupés par différentes divisions et chacun était à son +poste. Évidemment les rôdeurs durent s'apercevoir que la garnison était +préparée à les recevoir chaudement et que prendre un Fort défendu par +une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils +se retirèrent peu à peu, et au petit jour les signaux de ralliement se +répétaient dans la distance. + +Le capitaine crut alors devoir envoyer deux éclaireurs, de longue +expérience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et +faire rapport an commandant. Après une patrouille faite avec soin, ils +revinrent au fort et déclarèrent qu'ils étaient sûrs qu'une bande de +Sauvages avait rôdé aux alentours de la place. Plus tard on apprit que +les Sauvages avaient eu connaissance du départ du major et d'une partie +de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour +saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des +braves de Montréal gâta la sauce. + +Pendant le séjour de ce détachement dans le fort, plusieurs officiers +vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines +Giroux et Bossé et les lieutenants Ostell, Hébert et DesGeorges. Les uns +comme les autres ne purent que faire des éloges de la bonne tenue des +hommes. + +Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui était de garde dans +le bastion, aperçut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec +des allures suspectes. Ne recevant aucune réponse à son qui vive! il +déchargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin opposé. La +sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit +prendre, à la course, la direction des côtes du Castor. + +Le lendemain, on célébra l'anniversaire de la naissance de la reine +Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie de _base ball_ entre +neuf membres du 65e et neuf de la Police à cheval et des Éclaireurs; la +victoire resta à ces derniers. + +Dans l'après-midi un programme très-bien rempli de jeux de toutes sortes +fut exécuté à la lettre. + +Pendant la veillée, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les +personnes présentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler, +A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge, +J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui épouse du Dr. Tofield, +chirurgien-général de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr. +Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle. + +Il était une heure du matin quand la danse cessa. Des rafraîchissements +furent distribués par le sergent-major Patterson, président du comité +des jeux. + +Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la +garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent à St. Albert pour +prendre part à la procession de la Fête-Dieu. + +Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se +déclara satisfait au plus haut degré et félicita les officiers et les +hommes sur leur conduite. + +L'événement le plus important qui suivit fut la célébration de la fête +St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent à St. Albert sous le +commandement du Capt. Doherty pour prendre part à la fête. Ce fut là que +le Lt.-Col. Ouimet annonça qu'on avait reçu des ordres de retourner à +Montréal aussitôt qu'un bateau, envoyé de Fort Pitt, serait arrivé à +Edmonton. La nouvelle fut reçue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie +de garnison devenait monotone et, malgré tous les charmes de la vie +militaire, tous commençaient à réaliser que rien ne peut remplacer le +foyer absent. + +Dès leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents à répandre la +bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et +les préparatifs du départ furent commencés. + +Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M. +Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frère +du savant avocat qui a défendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur +très-riche; entr'autres propriétés, il est possesseur d'un vaste terrain +situé sur la rive nord de la Saskatchewan, vis-à-vis le Fort. Le R. +P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortuné, étaient au +nombre des invités. + +Le lendemain matin, le camp était levé et chacun se mettait en route, le +coeur gai, pour Edmonton où l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut +qu'un seul endroit en route où les soldats éprouvèrent quelque peine. +Ce fut lorsqu'on passa devant le petit hôtel de Pagerie; pas un qui ne +jetât un regard de regret et d'envie vers l'unique fenêtre de la maison +d'où "l'ange de la Forêt" envoyait à chacun le baiser d'adieu. + +Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de +cette garnison. + +La discipline et la subordination des hommes a toujours été exemplaire. +La satisfaction du commandant de la compagnie a été telle, qu'il a cru +devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette +compagnie avant d'arriver à Montréal. + +Les quelques semaines de séjour au Fort n'ont pas été sans amusement. +Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le +Lt. Labelle, à la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps, +découvrait un jeu de paume qui fut immédiatement placé dans la cour du +fort. Que de fois la lune éclairait la fin de quelque partie chaudement +contestée, à laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre +part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forçaient les joueurs +à cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers +le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'était pas la +partie la moins intéressante du programme. + +Pendant ce temps, le capitaine plus sérieux, comme le requéraient, son +âge et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie +du major Griesbach et goûtait, avec délices, l'hospitalité de la dame du +Major dont l'excellence des tartes au flan n'était surpassée que par la +cordiale politesse avec laquelle elles étaient offertes. + +Pour tout résumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs fâcheux de +son séjour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et +des nuits d'alarme il y avait d'autre côté des heures de plaisir et +d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramènent leurs pensées à +ces jours de vie militaire, tous s'accordent à répéter le vieil axiome: +"s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles +journées." + + +[Illustration: FORT ETHIER. A.-Casernes. B.--Bastion. C.--Maison de +l'interprète. D.--Écuries E.--Maison de l'agent.] + + + + +CHAPITRE IV. + +FORT ETHIER. + +Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de +Calgarry à Edmonton, vingt hommes avaient été laissés aux Buttes de +la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformité avec +les ordres du général Strange. Cette garnison, qui devait plus tard +s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laissé +comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Rivière au +Calumet, mieux connue sous le nom de rivière de la Paix, se composait +comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau, +aussi de la 8e; caporal Eusèbe Beaudoin de la 1ère compagnie; et des +soldats Napoléon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J. +Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel, +F. Dépatie, et A. Hébert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quévillon, D. Ménard, +Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M. +Deslauriers, No 8. + +Dès le lundi, 4 de mai, au matin, ce détachement prit possession d'un +chantier situé sur la ferme du Gouvernement, et se mit immédiatement +à l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre +travaillaient à cette besogne, d'autres perçaient des meurtrières. + +[Illustration: LIEUTENANT MACKAY] + +Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'était rendu jusqu'à Edmonton +avec le reste du bataillon gauche, dont il était adjudant, reçut ordre +du général Strange de retourner tout de suite à la ferme du Gouvernement +pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'Élan +Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers généraux en +ce dernier endroit. Le même soir, le capitaine Ethier entrait dans ses +quartiers, à la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient +et comme chef et comme ami. Il y eut donc réjouissances générales au +camp pendant la veillée; cependant à 9.30 heures les préparatifs pour le +sommeil se commençaient et, à dix heures, le camp était rentré dans le +silence le plus profond. Tout-à-coup, vers une heure du matin, le cri +d'alarme d'une sentinelle éveilla le capitaine et en quelques instants +toute la garnison était sur pied. En un clin d'oeil, chacun était à son +poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier étaient exécutés dans +le silence le plus parfait. Il faut ici dire, à la louange des soldats +de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois +plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage +calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obéissait, en silence, se mettait +au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger +était passé et qu'il était revenu à sa couverte. Cette nuit-là la +consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un +qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organisées, conduites +par le capitaine et le lieutenant à tour de rôle. Un métis Écossais du +nom de Philip, qui était attaché au camp en qualité d'interprète et +un nommé Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies +accompagnèrent les soldats dans leur patrouille. La nuit étant +très-obscure on ne découvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin, +Big Joe découvrit les traces d'une bande de Sauvages à un mille du Fort. +En suivant les pistes, on calcula qu'ils étaient venus en assez grand +nombre. Dix loges avaient été levées et, croyant sans doute la force +de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'était en réalité, l'ennemi +s'était enfui au lever du soleil. + +Le résultat de cette alerte fut la décision immédiate d'un plan de +fortifications. Le conseil de guerre, composé du capitaine et du +lieutenant, s'assembla le même jour et décida, à l'unanimité, de +commencer immédiatement les travaux de fortification. Embarrassé par +son inexpérience, le conseil décida de choisir, comme modèle de +fortifications, celles du bastion à meurtrières de l'Ile Sainte-Hélène. +Le même soir le capitaine posa le premier bois du bastion à deux étages +qu'on devait construire sur le même plan que celui de l'Ile Ste-Hélène, +et le lieutenant jeta la première pelletée de terre du futur mur de +revêtement. On se mit tout de suite à l'oeuvre et, au bout de dix +jours, le fort était en assez bon état de défense; la garnison pouvait +maintenant résister à des forces vingt fois supérieures. + +Le fort consiste en nne grande maison de bois équarri, garni d'une +double rangée de meurtrières; au rez-de-chaussée sont installées la +salle de garde et la cuisine; à côté de la cuisine, la chambre des +officiers; le dortoir est situé partie en haut partie en bas. + +Le poste est protégé par la Rivière de la Paix et les collines qui +l'avoisinent; un bastion de dix pieds carrés, à deux étages, domine la +colline et la rivière; partant du bastion, une palissade en bois et en +terre de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'épaisseur, toute +garnie de meurtrières; en avant le grand chemin allant de Calgarry à +Edmonton avec poste de sentinelle, guérite etc.; de l'autre côté, un +large fossé, et deux postes de sentinelles. + +Dès l'arrivée du capitaine dans ses quartiers, on dressa les règlements +de la garnison. La vie est d'une uniformité rigoureuse. A 5 heures, +lever et lavage à la rivière; à 6 heures, nettoyage de la maison et des +effets; à 6.30 heures a.m., déjeuner; à 7 heures travail manuel, corvées +etc.; à 9 heures patrouille, exercices militaires et continuation du +travail; à 1 heure, dîner; à 2 heures, travail; à 7 heures, souper, +récréation, patrouille; 9.30 heures, tatou; à 10 heures, extinction des +feux, silence.. Garde, nuit et jour. Ce règlement tenait bon tous les +jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail, et la monotonie de +l'existence des soldats était brisée. Aussitôt après déjeuner, le +capitaine menait tous les soldats dans une jolie plaine située auprès +du fort. On s'y rendait en deux files. Après une heure d'exercices +militaires, les soldats déposaient les armes et allaient en rangs +chercher leurs couvertes, capotes etc., puis revenaient à leur places +respectives. + +Alors on faisait une évolution inconnue dans les _Queen's Regulations_, +mais qui pour être originale n'en était pas moins pratique. Le capitaine +les faisait déployer en tirailleurs, puis quand ce premier mouvement +était exécuté, le rang de devant faisait volte-face et les deux +vis-à-vis procédaient pendant un quart d'heure au secouement des +couvertes etc. Après cet exercice, le capitaine en nommait deux +qui allaient nettoyer et balayer le fort pendant que les autres se +reposaient. Quand les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils +criaient: _all's well!_ Alors on reformait les rangs, on reportait les +couvertes au fort puis la cérémonie était close. Vers les dix heures et +demie on disait le chapelet en commun. Les agents, interprète et tout +étranger qui se trouvait dans les alentours se rendaient au fort et +prenaient part au seul service du dimanche qui s'y pratiquait, la +récitation du rosaire. Le reste de la journée était employé a la +récréation pour ceux qui n'étaient pas de garde ou de corvée. + +[Illustration: LIEUTENANT VILLENEUVE.] + +Quant aux officiers leur besogne était multiple. Le capitaine se +chargeait de toute la correspondance officielle et ce n'était pas peu +de chose, surtout après l'établissement de la ligne télégraphique +d'Edmonton; il était aussi quartier-maître et paie-maître. Le lieutenant +surveillait les travaux, distribuait les rations aux soldats et faisait +les retours. Pendant les quinze premiers jours, ils ne dormirent guère +qu'une heure ou deux par nuit, étant sur un qui-vive continuel. La +position en effet était loin d'être de nature à les rassurer. Sans +autres voisins que les garnisons d'Edmonton et de Fort Ostell, l'une +située à 40 et l'autre à 35 milles de distance, entourés de plusieurs +tribus sauvages dont les loges se nombraient par plusieurs centaines, +sans fortifications sûres et fortes, la responsabilité de leurs charges +leur paraissait dans toute son importance. Et les travaux ne pouvaient +se poursuivre avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait presque jamais +plus que neuf hommes disponibles pour la corvée. Car il faut déduire +les deux cuisiniers, le boulanger, ceux qu'on avait relevés de garde le +matin et la garde du jour. Cependant, malgré le petit nombre d'ouvriers, +les fortifications étaient presque complètes après quinze jours de +fatigue. + +Le 9 mai, deux événements remarquables vinrent troubler la monotonie de +l'existence solitaire de la garnison. + +De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col. Osborne Smith passa +au Fort, à la tête de son bataillon, le 91e d'Infanterie Légère de +Winnipeg. Il distribua aux officiers des armes et de la munition. + +Le capitaine Bossé, paie-maître du 65e, les accompagnait et paya aux +soldats un mois de solde. + +Dans l'après-midi, le capitaine Ostell passa avec sa compagnie en route +d'Edmonton à la rivière Bataille. + +Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire attaché à +l'évêché de St. Albert, passa au Fort. Sur le conseil du capitaine, tous +les soldats allèrent à confesse. Une tente avait été montée près du Fort +et servait de confessionnal. Le bon missionnaire y confessa jusqu'à +minuit. Le lendemain matin tous communièrent. Plusieurs raisons +poussaient les soldats à s'empresser de profiter de la visite de ce +missionnaire pour remplir leurs devoirs religieux. D'abord, c'était la +première occasion qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien de +temps ils seraient sans en trouver une pareille. Ensuite, pendant les +premiers jours de leur vie de garnison ils avaient été attaqués à quatre +reprises différentes. La première a été rappelée pins haut. La seconde +eut lieu pendant la nuit du 10 de mai; la troisième le 13 et la dernière +vers le 18. L'attaque du 13 fut la plus sérieuse. La nuit était +très-sombre. Le soldat Savard montait son quart lorsque tout-à-coup une +balle lui siffla à l'oreille; il donna aussitôt l'alarme et pendant que +la garnison se mettait en état, de défense une seconde balle, venant +d'une autre direction, traversa la palissade et siffla à l'oreille du +soldat Deslauriers qui faisait sa ronde dans un autre poste; comme dans +les attaques précédentes, les soldats firent preuve de beaucoup de +sang-froid. Les soldats passèrent le reste de la nuit sous les armes. +Plusieurs patrouilles furent faites, mais sans résultat à cause de +la grande obscurité. Le lendemain matin on découvrit les traces des +assaillants et le point d'attaque. Quant au nombre il était difficile de +s'en assurer. Ils avaient campé au bord d'un petit lac à environ deux +milles du Fort, et deux des leurs s'étaient avancés jusqu'à un fossé, +qui avait été creusé depuis plusieurs mois pour égoutter les terres, à +une soixantaine de verges seulement du camp et avaient fait feu sur la +garde. Lors de la dernière attaque les Sauvages volèrent quatre chevaux +qui paissaient dans un champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine +envoya une bande d'éclaireurs sous le commandement du Lieut. Dunn de la +police à cheval d'Alberta et, le même soir, ils ramenèrent au camp les +chevaux volés plus deux autres qu'on avait trouvés à une douzaine de +milles au sud. Quant aux voleurs, ils étaient disparus. L'interprète +sauvage à qui appartenaient les chevaux volés hérita des deux autres, +car leur propriétaire ne vint jamais les réclamer. + +Quelques jours plus tard, la ligne télégraphique d'Edmonton était +terminée. La construction de cette ligne avait été ordonnée par le +Major-Général Strange avant son départ d'Edmonton. Les travaux en +avaient été poussés avec activité. Le chef de l'expédition était un M. +Parker. Il était opérateur employé spécialement par le département de la +milice. C'était un de ces rares Anglais qui ont su s'attirer l'estime +des volontaires. Il était fils d'un ministre protestant de Londres. Il +était venu s'installer à Battleford: quelques années passées, et avait +au moment de l'insurrection au delà de $4.000 de marchandises dans son +établissement. Son _stock_ consistait en pelleteries et en collections +recueillies depuis plusieurs années et qu'il se proposait d'envoyer +au musée Royal de Londres. Les insurgés dévalisèrent son magasin et +détruisirent tout. Les soldats aidèrent à la construction de la ligne. +Le 23 de mai tout était terminé et la ligne fonctionnait. M. Parker +s'établit dans la maison de l'interprète et y resta jusqu'au 23 de juin +quand il remonta à Edmonton avec le Capt. Ethier. + +Le lendemain de la complétion de la ligne, anniversaire du jour de la +naissance de la reine, il y eut grande parade. Dans l'après-midi, le +capitaine reçut, par dépêche secrète, la nouvelle d'une rencontre du +bataillon droit du 65e où ce dernier avait perdu cinquante hommes. On ne +donnait la nouvelle que comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les +événements la démentirent. Le 25 de mai, le capitaine recevait ordre de +faire réparer le pont de la rivière du Calumet situé à trois milles au +nord. Il se rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes n'étaient pas +en nombre suffisant pour faire ce travail, il fit venir d'Edmonton une +bande d'ouvriers qui exécutèrent à la lettre le but de leur mission. + +Vers ce temps-là, le commandant à Edmonton autorisa le capitaine à +engager quatre Sauvages de la réserve de la Côte de l'Ours pour servir +d'éclaireurs. Il choisit quatre hommes sûrs, recommandés par le chef +Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils remplirent leur devoir à la +lettre et furent bien remerciés par les autorités. + +Le 31 de mai le capitaine Ethier reçut ordre du colonel de se rendre +à l'établissement métis de Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de +Duhamel, au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser les esprits +excités de la population de cet établissement métis et d'essayer de +ramener les vingt familles qui étaient allées rejoindre les rebelles. + +Le lendemain, le capitaine Cunningham et le lieutenant Bellerose du +bataillon des volontaires métis de St. Albert arrivèrent au Fort Ethier. +Ils avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu'à Laboucane. Les +trois officiers se mirent immédiatement en route. Ils arrivèrent au +but, de leur voyage vers minuit, le même soir. Ils se rendirent tout de +suite, à la maison d'Elzéar Laboucane, chef de cet établissement. + +Elzéar Laboucane est un vrai métis. Il y a quelques années, lui et ses +frères passaient pour des chefs valeureux dans les expéditions pour +la chasse aux buffles. Quand ce métier cessa de payer, vers 1879, il +résolut de s'établir sur les rives de la rivière Bataille et décida +presque tous ses compagnons à fonder un village ou _settlement_ en cet, +endroit. Bientôt d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent augmenter +la population de la colonie. On s'adonna alors à la culture de la +terre. Aujourd'hui la colonie comprend soixante familles établies sur +les deux rives de la rivière Bataille. La famille Laboucane, la première +arrivée et fondatrice de ce village qui porte encore son nom, est sans +contredit la plus riche des familles métisses du district. La fortune +d'Elzéar est évaluée à près de $30,000. Il est peut-être le seul qui ait +osé faire concurrence au commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson, +lors des réunions annuelles des tribus de ce district, aux Buttes de la +Paix, pour recevoir le traité du gouvernement, et il en retire de grands +bénéfices. Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il était +absent, étant occupé à conduire un train de transports qu'il avait mis +au service du gouvernement et qui lui rapportait une couple de cent +piastres par jour. Son épouse et ses deux filles, demoiselles bien +élevées et d'un esprit peu commun, firent aux visiteurs les honneurs +de la maison et les reçurent avec une hospitalité toute française. Le +lendemain matin, la nouvelle de l'arrivée des militaires était répandue +par toute la colonie, et, cependant, les principaux habitants, au nombre +de seize, se réunissaient chez Laboucane. + +C'étaient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM. Pierre St. Germain +père, Pierre Descheneau, Joseph Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent +Salois, Jos. Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue fils, +Félix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jérôme Laboucane, Edouard Paré, +Augustin Hamelin, J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop. + +Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa mission, et leur parla +longuement en français et en Anglais; le Capt. Cunningham traduisait +en cris les paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura qu'ils ne +couraient aucun danger à rester sur leurs terres, et que les troupes du +Gouvernement, loin de les venir déranger, les défendraient même contre +les insurgés, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre à eux. +Tous les métis parurent satisfaits de ces explications. On envoya des +courriers ramener les fugitifs, et, le lendemain, les trois officiers +partaient, accompagnés de plusieurs colons et du R, P. missionnaire. + +[Illustration: CAPITAINE ETHIER] + +En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua l'originalité des +masures qui servaient d'habitation à ces pauvres Métis. Toutes sont à un +seul étage, mais très-proprement blanchies. L'ameublement y est des plus +primitifs. Chose digne de remarque, une tente est fixée à côté de chaque +maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous ces Métis élevés à +vivre sous la tente, après avoir passé la meilleure partie de leur vie +à courir la plaine, ne peuvent s'habituer à vivre entièrement dans une +maison; il leur faut toujours une tente où ils vont se reposer de leurs +fatigues, en se rappelant avec regret les souvenirs des jours passés. En +route les Métis conversèrent avec le capitaine et lui firent de grands +éloges des petits soldats noirs (le 65ème), Ils arrivèrent aux Buttes de +la Paix le 4 de juin vers midi. + +Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, évêque d'Alberta, entrait au +Port. Les soldats saisirent leurs carabines à la hâte et, sans prendre +le temps de faire aucune toilette, se mirent en rangs et présentèrent +les armes. Puis mettant un genou en terre ils reçurent la bénédiction du +prélat. + +Pendant le court séjour de l'évoque à ce fort, il se passa une scène qui +ne devait pas s'effacer de sitôt de l'esprit de tous ceux qui en ont été +témoins. Un train de transports passait au Fort et, debout sur le perron +pour les bénir, l'évêque leur souhaitait à chacun un heureux voyage. +Tout à coup un cri de surprise s'échappe de ses lèvres et, avant +qu'il pût prononcer un seul mot, l'un des charretiers, un jeune homme +d'environ dix-neuf ans, était à ses genoux et lui baisait les mains avec +tendresse. "Jean! mon Jean!" étaient les seuls mots qui sortaient des +lèvres du prélat, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux. Quand +il fut quelque peu revenu de son émotion, il raconta aux soldats étonnés +le sujet de son trouble. Il y avait environ dix-huit à dix-neuf ans, une +pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une tribu de Pieds-Noirs. Elle +laissait après elle un tout jeune enfant, âgé de six mois à peine. Les +sauvages, embarrassés de cet étrange héritage, crurent ne pouvoir faire +mieux que d'enterrer le fils à côté de la mère. Ils jetèrent donc +l'orphelin dans la fosse de sa malheureuse mère et couvrirent de terre +les deux corps. Un missionnaire, passant au camp le même jour, apprit +la nouvelle de l'enterrement et courut à la tombe pour s'assurer si +l'enfant, était encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise, après +avoir découvert les corps, de voir que le petit être respirait encore! +Il le remporta avec lui et alla le placer à l'Orphelinat de St. Albert. +Monseigneur l'a toujours protégé d'une manière spéciale et, après lui +avoir fait donner une éducation suffisante, le laissa libre de se +choisir un état quelconque. Un jour donc, l'orphelin partit, bien qu'à +regret, de l'asile où il avait été si bien traité et s'aventura dans les +bois et les prairies. Il y avait déjà longtemps que l'orphelin était +parti, et son protecteur le revoyait sain et sauf. Aussitôt le récit +de cette étrange aventure terminé, tous les soldats et les métis +s'associèrent, à la joie du prélat. Le lendemain Sa Grandeur partait, +emportant avec lui les meilleurs souhaits des coeurs qu'il avait su +consoler. + +Il ne reste plus à raconter qu'un seul incident remarquable. Vers la fin +de mai, le capitaine fut informé qu'un vol de chevaux avait été commis, +sur la réserve de Papesteos, par une bande de Sauvages, sous les ordres +d'un nommé Tacoots. L'affaire était d'autant plus sérieuse que Tacoots +était plus redouté, et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas là ses +déprédations, Tacoots était le seul Sauvage de ce district qui parlait +l'anglais et qui savait lire. Il volait souvent les documents officiels +du Gouvernement et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux. +Il avait entrevu juste assez de la civilisation pour en deviner les +mauvais côtés, et ses commentaires sur les affaires de l'état étaient +loin d'être favorables à ce dernier. Il était venu de 300 milles au +nord-est et s'était établi sur la réserve de Papesteos. + +Grâce à son intelligence supérieure et à son éducation et sa force +herculéenne, il exerçait un pouvoir extraordinaire sur la tribu et +surtout sur le chef. Il était réellement le commandeur sur la réserve, +Quelques jours après le vol, il se rendit à Edmonton et expliqua au +Colonel les motifs de sa conduite. Le Colonel l'écouta avec bonté et lui +pardonna, vu son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient son +crime et le mettaient sous un jour plus favorable. Aussi jamais Sauvage +ne fut plus attaché à son chef que ce Sauvage ne le devint à l'égard du +Colonel. + +Voilà maintenant le récit de la garnison du Fort Ethier terminé. Il ne +reste plus qu'à ajouter quelques notes générales qui sont d'un certain +intérêt. + +Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul cas de maladie +sérieuse. Le soldat Lamoureux eut une attaque de scorbut, causée par la +mauvaise qualité des viandes. Quelques autres en souffrirent aussi, mais +le caractère de leur maladie était moins dangereux. Le Dr. Powell, +qui était attaché à ce Fort, mérite les plus grands éloges. Toujours +régulier dans ses visites, il remplissait son devoir avec une bonne +volonté et un zèle infatigable. En une circonstance même, il n'hésita +pas à faire 80 milles à cheval, d'une seule course, pour donner ses +soins à un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il à propos de +faire un rapport spécial au commandant, à Edmonton, de la bonne conduite +et du zèle du jeune médecin. + +Vers le milieu de juin, on lut un ordre du général Middleton demandant +les noms de ceux qui voudraient rester en garnison après la campagne +finie. Plusieurs signèrent, après avoir posé comme condition _sine +qua non_ qu'un officier du 65e resterait en commandement. Le lieut. +Villeneuve déclara qu'il accepterait avec plaisir une place d'officier +dans ce nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva le premier, et +lieutenant et soldats n'hésitèrent pas à obéir. + +Le 22 juin, le capitaine reçut ordre de monter à Edmonton immédiatement. +Le lendemain soir, il arrivait au Fort et faisait son rapport. Le +24 juin, après être allé célébrer, avec le Col. Ouimet et d'autres +officiers, la fête nationale à St. Albert, il reçut la mission de +transmettre aux différentes garnisons l'ordre du départ qui venait +d'arriver. Cet ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27, les +soldats étaient en route, et, le 28 au midi, ils entraient dans Edmonton +au milieu des cris de joie de leurs frères d'armes. + + +[Illustration: FORT NORMANDEAU 1.--Casernes. 2.--Tours De garde +3.--Portes. 4.--Pont-Levis. 5.--La plaine. 6.--Palissade. 7.--Bastion. +8.--Fossé.] + + + +CHAPITRE V. + +FORT NORMANDEAU. + +Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route +pour Edmonton, passa à la Rivière du Chevreuil Rouge, il laissa en ce +dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement +du Lieutenant J. E. Bédard Normandeau. C'était le premier détachement +que l'on séparait du corps du bataillon, et la douleur de cette +séparation était d'autant plus cruelle qu'elle faisait présager aux +autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour là même que les hommes +comprirent la tâche qui serait imposée au bataillon, et qui causerait +son démembrement pendant toute la durée de la campagne. + +La douleur fut d'autant plus forte qu'elle était imprévue. Les adieux se +firent en silence et, le 1er de mai, au moment où le bataillon gauche +continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses +quartiers. + +La traverse du Chevreuil Rouge était un poste très-important. Il y avait +en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un +bureau de poste. + +La bâtisse qui devait servir de fort à la garnison était située à +environ deux cents verges de la rivière sur la rive sud, sur une +éminence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de +plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise +impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt. +J. E. Bédard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers +et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A. +Lévesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D. +Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer, +M. Carrigan, et N. Gervais. + +Pendant tout le séjour de la compagnie No 8 à ce fort, il n'y eut qu'un +incident remarquable. Quelques chevaux avaient été volés par une bande +de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immédiatement une dizaine +d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenèrent, +le même soir, les animaux au fort, après avoir fait une marche de dix +milles dans la plaine. + +[Illustration: LIEUTENANT NORMANDEAU.] + +Tout le reste du temps fut employé à la construction d'un fort qui peut +à bon droit être mis au même rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford. +Pendant six longues semaines, les hommes y travaillèrent et, vu +leur petit nombre, l'ouvrage était plus rude. A part le servant du +commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les +hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour +et nuit dans deux postes assez éloignés l'un de l'autre. A cause de +l'étrange position du Fort, et du danger que présentait la rive nord +comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait +été levée sur cette rive et un corps spécial y faisait sentinelle +continuellement. L'autre poste était dans le Fort lui-même. Il y avait +si peu d'hommes, que ceux qui étaient relevés de garde le matin étaient +forcés à être de corvée l'après-midi. Ce surcroît de peine causa souvent +des désagréments entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme +ailleurs, et peut être plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur +devoir. + +Vers la fin de juin, les travaux étaient terminés. Le bâtiment principal +avait été mis dans un état complet de défense. Meurtrières, barricades +etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient été construits sur la +façade même, et une tourelle avait été élevée à une cinquantaine de +verges derrière le corps principal, à égale distance des deux bastions. + +Une clôture de pieux à triple rang entourait tout le terrain et reliait +entr'eux les bastions et la tourelle. Un fossé de huit pieds de +profondeur et de dix pieds de largeur séparait le fort de la plaine et, +comme ce fossé était presque continuellement rempli d'eau, il rendait +une attaque immédiate impossible de ce côté. Vis-à-vis la porte +d'entrée du fort lui-même, un pont-levis se détachait de la clôture et +s'abaissait pour recevoir les amis; une fois levé il coupait tout accès. + +L'ordre du retour parvint à cette garnison le 26 juin et, le +surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu à la forteresse qu'il +avait aidé à construire et qui restera pendant de nombreuses années à +venir pour redire aux voyageurs, étonnés du contraste de la richesse et +de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le +65ème a passé là! + +FIN DE LA TROISIÈME PARTIE. + + +[Illustration: MAJOR DUGAS] + + + +QUATRIÈME PARTIE. + +LE RETOUR + + + +CHAPITRE I + +DE FORT OSTELL A FORT PITT + +La campagne tire à sa fin. Une reste plus à l'auteur qu'à raconter les +incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Écrire le récit du +voyage de chacune des compagnies qui ont passé le temps de la campagne +en garnison, de son départ du fort qu'elle avait érigé et défendu +jusqu'à ce qu'elle se soit réunie au reste du bataillon, serait répéter +sous différentes formes la même histoire. En mettant donc sous les yeux +du lecteur les incidents survenus à la compagnie dont il faisait partie, +l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est proposé et faire par là, +comprendre à tous, comment le bataillon s'est réuni à Fort Pitt. Le +lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-à-dire les compagnies +3, 4, 5 et 6, est rendu à Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le même +jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et +se dirigeaient sur Edmonton où les attendait la compagnie No. 2. La +compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le même +jour au but de son voyage. Le détachement du Fort Ethier y arriva le +lendemain. Quant à ceux, qui avaient construit et protégé le Fort +Normandeau, ils n'arrivèrent que le lundi suivant, le 29 de juin. + +La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de +l'après-midi. + +Il fait une chaleur atroce. On part à pied, suivant, en chantant, les +lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrivés au haut de la +colline située au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au +vieux chantier qui nous avait abrités pendant huit longues semaines et +chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour être silencieux n'en +est pas moins touchant. + +Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la +peine du départ, joie et peine qu'il ressent lui-même. Sans doute qu'il +ne peut y avoir d'hésitation à choisir entre ce petit Fort isolé et la +maison paternelle, et cependant plusieurs disent à leur compagnon de +route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule +sur leur joue brûlée par le soleil. + +Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'était +naturel. C'était l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis +la main et se considérait seul propriétaire de telle ou telle partie du +parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrières, selon l'ouvrage +qu'il avait fait. Peu à peu les wagons descendent lentement la colline, +nous suivons sans rien dire, et, petit à petit, le fort disparaît à +l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une +copie gravée au fond de son coeur. + +Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons +le camp. Nous avions à peine monté nos tentes qu'un de nous voit des +voitures venir sur la route. Bientôt le mot se passe d'une bouche à +l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui +ne sont autres que nos frères de la rivière du Chevreuil Rouge. Nous +leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a à se revoir après +une si longue absence. A regarder leurs figures brûlées, à voir leurs +vêtements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous +leur aidons à monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'à +neuf heures et demie, l'on se raconte les différents épisodes des +semaines passées, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur +sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des +carabiniers à cheval, qui avait passé une quinzaine de jours au Fort +Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats. +Peut-être avait-il un dernier espoir de pouvoir décider quelques-uns de +nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais +mieux le croire plus désintéressé, car si c'eut été le cas je n'aurais +pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom. + +28 juin--A quatre heures tout le monde était sur pied du cuisinier à +l'orderly et à six heures on était prêt à partir. Pendant le déjeuner, +il avait été décidé entre le capitaine et le maître charretier que +chaque wagon recevrait trois soldats: en voilà donc quinze de montés. Il +en reste encore dix à placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les +charretiers de l'autre détachement. Notre capitaine espère disposer +de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept +wagons. Enfin ils arrivent à nous. + +Ici se passa une comédie qui pour être improvisée n'en était pas moins +risible. Quand notre capitaine en eut placé quatre assez facilement, il +s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture +en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque +charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et +dépréciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute, +autre circonstance il aurait vantés de son mieux. Après une demi-heure +de pourparlers, tout le monde était placé. Un des charretiers qui +prétendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval +qui boitait (lorsqu'il était fatigué!) fut obligé d'en recevoir deux +de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, après tout, nous +étions embarqués sous "condition" et les charretiers en profitèrent +de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous étions tous +condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il +suffirait d'un mot de leur part pour alléger leurs voitures. + +Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment +la promesse du capitaine: immédiatement, pour faire honneur à la parole +de notre commandant nous descendions et traversions à pied les marais. + +Après un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu, +remonté et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous +arrivâmes à un creek ou ruisseau assez large. + +Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins +vingt pieds de largeur, et il est évident que personne ne peut le +franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste. + +Nous refusons donc d'abord, mais après quelque discussion il nous fallut +obéir, toujours pour faire honneur à la parole du capitaine, ce qui +était l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument +contre lequel venaient se briser nos théories de bottes remplies d'eau. + +Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau à pied--on +pourrait avec autant d'exactitude dire "à la nage."--Par bonheur que cet +état de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide, +envoyé par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le +reste des transports. + +Nous montâmes immédiatement et bientôt nous étions en route à la +poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur +nous. + +En route, nous passâmes à travers la réserve du Père Scullen. Ce bon +père vint nous donner la main et nous bénit en nous souhaitant un bon +voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Côte de l'Ours, +saluant en passant l'agent Aylwin. Il était deux heures de l'après-midi +quand nous arrivâmes enfin à l'endroit où notre compagnie nous +attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux +étaient fatigués pour ne pas dire plus, et, si l'on n'était venu nous +chercher à point, certain charretier du train de la Rivière au Chevreuil +Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux +étaient attelés de nouveau et prenaient d'un pas décidé, mais lent, la +route de Fort Ethier. + +Il était cinq heures quand nous passâmes devant le Fort. La plupart qui +le voyait pour la première fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la +terminaison des travaux exprimèrent leur opinion; ceux-ci et ceux-là en +firent des éloges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et +trois autres pour sa garnison. + +Après avoir laissé notre munition en cet endroit nous nous remîmes en +route. A un demi mille du côté opposé de la rivière qui coule près du +Fort, nous rencontrâmes un attelage superbe. Il y avait au moins trente +wagons très-lourds attachés trois par trois et traînés par cent-vingt +boeufs. Ces derniers attelés douze par lot de wagons marchaient d'un pas +lent mais régulier. De chaque côté de la route, en avant et en arrière, +d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir +d'escorte au transport; ils étaient de réserve. On nous dit que tout +cela appartenait à un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant, +est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce +moyen de transport. Les wagons sont très-lourds, pesant en moyenne 3,000 +livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus; +dix paires de boeufs traînent ce poids sans difficulté. Il était sept +heures quand nous arrivâmes sur la rive nord de la rivière de la "Petite +Roche au Brochet" où nous campâmes. Plusieurs allèrent se baigner +immédiatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues +de la route en s'employant à toutes sortes de jeux. A huit heures tous +étaient couchés, à neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35 +milles depuis le matin. + +29 juin--A deux heures du matin, tous étaient sur pied et les tentes +étaient pliées et embarquées. On but le thé chaud, chacun prit un +hard-tack et l'on partit à trois heures. Les chemins étaient des plus +mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre départ matinal quand les +charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une +telle route à une heure plus avancée du jour et qu'avant le midi ils +auraient été complètement épuisés. + +Après huit milles de marche, on détela les chevaux et chacun s'étendit +de son mieux à l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de +temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin était long et +difficile, plusieurs chevaux paraissaient épuisés, et souvent l'on était +forcé de faire le trajet à pied pour soulager les animaux. Il était une +heure de l'après-midi quand nous traversâmes le ruisseau de "La Boue +Noire." Nous nous y arrêtâmes. Nous étions à 14 milles d'Edmonton et +avions déjà fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous +ayant grandement vanté ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se +baignèrent avant le dîner. L'eau en effet était délicieuse, le fond +très-mou, sans être vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et +le courant seulement assez fort pour qu'il y eût du plaisir à nager à +l'amont. + +A deux heures et demie l'on se remît en route. Une pluie fine commença +à tomber. Le chemin était méchant sur une longueur de quatre à +cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent à pied A peine +arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient +à notre rencontre. Ils nous étaient envoyés d'Edmonton où l'on nous +attendait le soir même. + +En quelques minutes, nous étions prêts à repartir; nous étions à peine +deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas. +Nous passâmes sur la réserve de Papesteos qui s'étend sur une longueur +d'une dizaine de milles. + +A peine arrivés à trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard, +les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit à +travers des flots de poussière. Après une demi-heure de course, nous +arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salué par des cris de joie. + +A six heures nous avions traversé la Saskatchewan et montions la côte +au milieu des saluts bruyamment manifestés de nos frères des autres +compagnies. La compagnie No.2 était encore dans le Fort et les +compagnies 7 et 8 étaient campées, depuis leur arrivée, sur le côté sud +du Fort. A peine arrivés, nous montons les tentes. + +Nous fûmes témoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour +empruntant sans doute quelque peu de sa vélocité à la forme et à la +nature de l'endroit, ressemblait à ces chasseurs sauvages qui profitent +de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'élancer tout à +coup sur la proie méditée; l'immense globe d'or courait à travers les +montagnes, s'arrêtant de temps à autre sur quelque cime escarpée, puis +bondissait derrière un pic plus élevé, pour reparaître plus loin à +travers quelque crénelure géante et finalement s'engouffrait subitement +et comme renversé par un Être plus fort dans quelque abîme secret +derrière la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur +langage poétique: "l'astre céleste va se fondre dans les bras glacés des +Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence régnait dans le camp. + +30 juin.--Comme tout le monde était plus ou moins fatigué du voyage, +terminé la veille, et que de plus il n'y avait rien à faire, on nous +laissa lever à l'heure qu'il nous plût. La parade devait avoir lieu à +10 heures et plusieurs se levèrent à 9.45 heures. On nous distribua des +pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent, +tous ayant la même patente, mais les pantalons étaient de toutes +couleurs et de toutes qualités. A deux heures de l'après-midi on eut une +inspection générale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du +jour. A trois heures, les tentes étaient à terre: à cinq; elles étaient +pliées et embarquées avec le reste du bagage. Après s'être fait attendre +depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie +et l'on se mit en route. + +C'était un bateau assez grand et construit expressément pour naviguer +sur la Saskatchewan; son nom est "_la Baronne_". A 7.30 hrs. a.m. le +sifflet crie, les amarres sont tirées et l'on part. D'aucuns disent que +nous en avons pour quinze jours à bord, d'autres que nous serons rendus +au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hâte d'en +descendre avant même de monter à bord. Comme nous partons les soldats de +l'Infanterie Légère de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels +se mêle une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris +répétés et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage. + +Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons +l'ancré au bord d'un bois touffu; les maringoins nous dévorent toute la +nuit. + +JUILLET + +1er Juillet--Il est à peine deux heures du matin que nous reprenons +notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les +cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major +Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arrêtons vers +les onze heures à trois milles à l'ouest de Victoria, pour prendre une +charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots. +Vers deux heures de l'après-midi nous passons devant Victoria. Le fort +est situé sur la rive nord de la rivière. Une foule de sauvagesses +accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons +jusqu'à 10 heures du soir quand l'ancré est jetée. + +2 juillet.--Départ du bateau à deux heures du matin. Nous allons bien +lentement à cause d'un brouillard épais qui cache les écueils. A sept +hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le +bateau passe devant le monument élevé par les autres compagnies du 65ème +aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se découvrent respectueusement. +Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent +jusqu'à Battleford. Enfin vers les trois heures de l'après-midi nous +arrivons à Fort Pitt. La rive est couverte de nos frères d'armes parmi +lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et +le Dr. Paré. Le général Middleton et le major-général Strange sont à +bord du "_North West_" et nous saluent au moment où nous jetons l'ancre. +A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis. + +On se donne de bonnes poignées de mains, on se raconte les incidents les +plus marquants de la campagne et la meilleure entente règne partout. +Presqu'immédiatement nous obtenons un congé de quatre heures et tous +descendent à terre. Le soir nous couchons de nouveau à bord du vaisseau, +et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupières. Tous sont heureux, +tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble après 72 jours de +séparation. La nuit est fraîche et nous sommes délivrés des moustiques. + + + +CHAPITRE II. + +DE FORT PITT A MONTRÉAL + +Le bataillon est maintenant réuni. Toute la journée du trois juillet fut +employée à charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles +pendant lesquels il nous était permis de nous reposer se passaient en +silence, car il faut le dire, aussitôt que la joie bien naturelle des +soldats de se retrouver après une assez longue séparation fut passée, un +sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influença même les +officiers. Notre coeur saignait à la vue de la nudité de l'endroit. Pas +une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles, +rien! rien que la plaine immense à laquelle l'herbe brûlée et jaunie +formait une robe de crêpe dernier vestige de la dévastation. Seul +au milieu de cette scène apitoyable, le vieux chantier délabré, qui +conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine +comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le +délivrera des misères d'ici-bas. Ce n'était plus un fort: deux bâtiments +de 15 pieds par 12, en bois brut, entourés, pour la forme, d'une +ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la dernière +guerre voilà ce qui frappait l'oeil du visiteur. + +Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait à +l'intérieur, un spectacle non moins triste s'offrait à sa vue. + +Dans la cour qui sépare les deux bâtiments, un homme passerait sa +journée à ramasser et classifier ce qui traîne. Ici, un couteau rouillé, +plus loin, une carabine brisée, partout débris sales et puants qui +infectent l'atmosphère des environs. Un des bâtiments, celui du nord, +sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie. + +Cependant presque tous les soldats allèrent voir ce qui restait du +Fort, et leur démarche ne fut pas vaine, car il était superbe dans son +délabrement. + +Même la fétidité qui s'échappait de la cour lui donnait un air de je ne +sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgré vous, +à la paupière, une larme de regret et de pitié. + +Après avoir visité le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable +Cowan. On s'agenouilla auprès du tertre dont la verdure changeait de +nuance petit à petit et sur lequel quelques fleurs, plantées par des +mains amies, pliaient tristement la tète et semblaient frémir au contact +de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune +martyr, car c'en fut un. + +Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coupés, la +poitrine ouverte et quant à son coeur, quelque Sauvage le lui avait +arraché et l'avait emporté à son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui +ramassèrent ce pauvre cadavre mutilé, émus jusqu'aux larmes à la vue de +son état, lui creusèrent-ils une tombe aune centaine de verges du fort. + +On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu +préserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles élèvent plus +haut leurs corolles nuancées et répandent autour de cette tombe un +parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et, +lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur +variété de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et +d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom. + +Dès six heures et demie du matin, nous étions dans la plaine et nous +faisions l'exercice militaire, commandés par l'instructeur Labranche. A +sept heures et demie, l'exercice était fini, la lecture des ordres +du jour eut lieu. La fin de la campagne nous était annoncée, et nous +recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose +nous intriguait, tout le bataillon avait reçu ordre de descendre la +Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "_Baroness_" et +c'est à peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une +manière convenable. Aussi, malgré le plaisir de voyager ensemble, chacun +trouvait un mot à dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de +nous ramener chez nous comme des sardines en boite. + +A trois heures de l'après-midi, les colonels Ouimet et Hughes +inspectèrent le bataillon. On passa la nuit à bord du vaisseau et après +tout nous n'étions pas trop mal. + +Samedi, 4--Dès deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se +mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams +des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont décédés +pendant la nuit. Tous les pavillons sont baissés à mi-mât en leur +honneur. Une atmosphère de tristesse semble peser sur le bateau et +l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone +d'un matelot qui sonde la rivière et dit au capitaine le nombre de pieds +d'eau où passe le vaisseau. + +Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent +on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitôt dans une quantité +d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent +encore, après avoir navigué quelques secondes dans deux pieds d'eau, +le bateau s'échouait sur un banc de sable quelconque. On déchouait +généralement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'était +pas bien grande. + +Dans le cours de l'après-midi nous essuyons une tempête de pluie et de +grêle. La plupart des couvertes étendues sur le bord du vaisseau furent +mouillées en peu d'instants, et malgré qu'on les enlevât, et que la +pluie eût cessé, ceux dont les places étaient encore humides passèrent +une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le +lendemain. + +Vers les cinq heures de l'après-midi, on passe devant un camp sauvage; +les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous +regardent passer en silence. + +Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; après quelques +heures de marche on aurait juré qu'il n'y avait que des bancs de sable +sur notre route. Des deux côtés s'étendent à perte de vue d'immenses +îles de sable et leur couleur grisâtre, vue au clair de la lune, avait +un effet des plus étrange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon +avance on les voit se traîner comme des couleuvres autour de nous, et, +de temps à autre comme enlacés dans leurs replis; nous nous échouons sur +quelque monticule de sable caché traîtreusement sous la nappe de couleur +vert-pâle de là rivière. Fatigué de ces obstacles devenus plus fréquents +à mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancré et +l'on passe une nuit tranquille à une trentaine de milles à l'ouest de +Battleford. + +Dimanche, 5--A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau +poursuit sa course accidentée. Rien de particulier à bord, excepté +l'impatience des soldats d'arriver à Battleford. Enfin, vers huit +heures et demie, nous voyions le "_Marquis_" et le "_North-West_" à un +demi-mille en avant de nous, arrêtés sur les bords d'une assez jolie +baie.. Le mot "Battleford" est sur les lèvres de tous. En effet, nous +sommes rendus. + +Chacun jette un regard de curiosité sur la rive et n'est pas peu surpris +de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le +rivage. Sans commandement, mus par le même sentiment d'amitié et +d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers +lui. Il est encore pâle mais paraît marcher sans trop de difficulté. +A peine a-t-il mis le pied à bord du bateau qu'une véritable ovation +commence et si nous n'avions su qu'il était encore souffrant, de sa +blessure, je crois qu'on l'aurait promené sur nos épaules. Chacun +l'interroge avec intérêt sur sa condition, quelques-uns lui posent des +questions des plus naïves, tous sont heureux et Lemay comme les autres. + +Pauvre jeune homme! tu n'as pas de père qui t'attende à Montréal pour te +serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mère non plus qui gémisse en +s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange +si bien les choses, mieux vaut peut-être qu'elle soit au ciel depuis +longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait brisé le coeur; un +frère seul là-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes +ces figures réjouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces +cent mains amies qui t'offrent; la plus généreuse amitié et si tu +pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant à plaindre, +car au lieu d'un seul frère tu en as cent et plus, de vrais frères, +ceux-là, des frères d'armes, dont l'amitié est franche et dévouée. + +Tous se rappelleront longtemps ta conduite héroïque à la Butte aux +Français et tant que le 65ème existera, tu y trouveras toute une +famille. + +Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la dernière +expédition auront quitté ce monde pour un meilleur, tu restais seul à +penser à l'année 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et +chacun saluera en toi le héros de la Butte aux Français. + +Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au défunt Col. +Williams. Tous les bataillons suivaient la dépouille mortelle en +silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65ème Carabiniers Mont-Royaux, +le 90ème Infanterie Légère de Winnipeg, puis les Queen's Own montent +l'un après l'autre la colline, et traversent le village. A la porte du +Fort, le 65ème fait volte-face et quelques officier, seulement entrent +pendant que le bataillon revient sur ses pas. + +Arrivés au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent +Valiquette et le déposent dans le wagon funéraire. La compagnie No. 4 +suit le corps puis viennent les autres compagnies. + +[Illustration: SERGENT VALIQUETTE.] + +Après un quart d'heure de marche, on arrive à la porte de la chapelle de +la Mission. Tous prennent part aux chants sacrés que l'église ordonne +en pareille circonstance, puis le Révd père Provost nous adresse des +paroles appropriées, comme toujours, au triste événement. Sa voix est +touchante, ses accents sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet +essuie une larme qui vient mouiller sa paupière; le Capt. Roy pleure +comme un frère aîné aux funérailles du plus jeune de la famille, et tous +sont plus émus qu'ils ne voudraient le paraître. La cérémonie finie +chacun retourne au bateau en silence. + +Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent +à la hâte vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui +pèsent dans leur gousset. + +Il y avait encore une centaine de maisons éparpillées de distance en +distance. Les dames sont à leurs portes et nous saluent sur notre +passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux +retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu'à elles leur demander un +verre d'eau sont traités comme des frères ou des fils et sont reçus +comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on voit +partir à regret. + +Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d'un +spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort +s'élève fier dans son armure d'écorce, montrant avec orgueil ses flancs +percés de balles et ses murs à moitié détruits que des ouvriers sont à +réparer avec des précautions remarquables, comme s'ils craignaient de +renverser cette relique précieuse. + +A travers les fentes de la clôture, on peut voir quelques canons, la +gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un +chien fatigué attendant l'ordre de son maître pour aboyer de nouveau. + +A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches à +contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui lève humblement vers +le ciel sa croix de bois blanc, le tout décoré fraîchement par la nature +qui fait pousser partout une herbe d'une verdure aux nuances variées. + +Et devant eux, à perte de vue, des plaines immenses, traversées ça et là +par de frais ruisseaux à l'eau limpide, accidentées par des tertres et +des mamelons dispersés par-ci par-là dans le plus agréable désordre. + +Vers les six heures, nous étions revenus à bord du vaisseau. Des +retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B. + +Il avait été tué accidentellement par une balle de sa propre carabine en +escortant un Sauvage au Fort. + +Lundi, 6--A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres et bientôt +Battleford disparaît au moment où nous tournons la première pointe. Le +vent s'était élevé et le bateau marchait très-vite. + +Il était vraiment curieux de voir comme les écueils étaient passés et +comme les bancs de sable disparaissaient vite à droite et à gauche. Tout +à coup, vers les neuf heures, le bateau arrête. + +Le vent était devenu si violent que la "_Baroness_" était aussi bien +échouée que jamais bateau ne l'a été. Voyant tous leurs efforts aboutir +à rien, les matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit +de la bile et nous dûmes passer le reste de la journée au milieu de la +rivière, exposés au vent, avec la consolation, cependant, de n'être pas +troublés dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient pas +entreprendre la périlleuse traversée de la rive au navire pour le faible +plaisir de nous exciter le tempérament. + +Mardi, 7--Le lever a lieu à six heures, Le vent continue toujours, mais +on travaille avec ardeur à déchouer le vaisseau. On met une chaloupe à +l'eau et quelques matelots vont à terre, attacher un bout de câble à un +arbre pour aider à la manoeuvre. + +Après plusieurs essais infructueux, l'on réussit enfin à mettre le +vaisseau à flot. Il est huit heure» et demie. Pour passer le temps ou +pour toute autre raison inconnue à celui qui écrit ces lignes, on eut +deux heures d'exercice à bord du vaisseau. Comme l'espace manquait +un peu, on procédait par demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4 +commencent, puis après avoir fait tous les mouvements de l'exercice +manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche, elles se retirent sur +le devant du navire pour faire place aux autres compagnies. Quand ces +dernières ont fini chacun regagne sa place et s'étend sur sa couverte. +On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait +notre chambre de solitaire, les murs étaient invisibles; jamais aucun +importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le +recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux +chambres en une seule et habitaient sur le même palier. L'ameublement +était modeste. Un _knapsack_ couché sur le côté servait de siège le jour +et d'oreiller la nuit; notre capote qui, le jour, servait de bourrure à +notre unique fauteuil, la nuit, remplaçait le matelas absent; quant aux +cadres, presque toutes les chambres en étaient encombrées; quelques uns +les changeaient tous les jours, c'étaient nos rêves encadrés dans la +frêle boisure de nos espérances et suspendus au fil invisible de nos +illusions. Vers une heure et trois quarts, l'adjudant Starnes inspecta +les sergents. + +À deux heures et demie le bateau arrête et tous descendent à terre. +Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du +bataillon fait l'exercice militaire. + +Cette place s'appelle l'Anse du Télégraphe. A peine revenus à bord, on +nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir +tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de +l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures étaient bien inutiles, +car à quoi nous aurait servi notre argent dans un pays où les magasins +étaient aussi rares que les châteaux? La nuit fut très-froide. + +Mercredi 8--Le lever se fait de bonne heure. + +L'avant-midi est très-froide et presque tous mettent leur capote grise. +Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus +beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer. + +Situé au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli +village de Prince Albert s'étend sur une longueur de plusieurs milles. +Ce sont de jolies maisons blanches, espacées par de grands vergers ou de +gais jardins de fleurs multiples, ici et là une maison en briques rouges +varie d'une manière agréable la beauté du tableau. On distingue entre +tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux +et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs +mouchoirs. Enfin l'ancre est jetée et nous obtenons un congé de deux +heures pour visiter la place. + +Quelques-uns se dirigent vers le couvent sûrs d'y recevoir un +bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut +plus que récompensé par la manière dont ils furent reçus. Une religieuse +leur fit visiter la classe, où une jeune métisse enseignait l'A. B. C, à +de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands +yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et +prendre en pitié; après la classe, la bonne religieuse unit ses prières +à celles des soldats pour demander à Dieu un heureux retour, prières +qu'elle avait souvent répétées pendant la guerre; après cette visite ils +retournèrent au bateau, où ils apprirent que Gros-Ours était prisonnier +au Fort. Ils se dirigèrent vers l'endroit désigné. Déjà une foule de +volontaires du 65ème se pressent aux fenêtres grillées d'une petite +cabane de bois. C'est là que Gros-Ours est renfermé. Cependant la porte +reste fermée et malgré nos supplications les hommes de la police à +cheval qui font la garde à l'intérieur s'obstinent à nous refuser +l'entrée. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous +attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que +vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte." +L'ordre est aussitôt exécuté et c'est à qui entrera le premier. La +petite prison est bientôt remplie et il en reste encore autant à la +porte qui brûlent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la +bonne fortune d'être les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous +purent contempler de près celui qu'il y a un mois à peine ils auraient +avec plaisir passé au fil de la baïonnette. + +Le célèbre chef Cris est étendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps +à autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre +désappointement. Son fils, âgé de douze ans à peine, nous regardait avec +de grands yeux noirs, honteux lui-même d'être exposé aux regards des +curieux qui venaient le voir comme une bêle rare ou un héros féroce. + +Enfin Gros-Ours, étouffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa +face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux +par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa +résistance opiniâtre aux troupes du Gén. Middleton. Tout rapetissé sur +lui-même, il se sent humilié de sa défaite et de sa triste position. +Avait-il donc tant combattu pour n'avoir après tout que l'avantage +d'être examiné comme un animal rare d'une ménagerie quelconque? Nous +pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore +beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du +départ et après l'avoir considéré une dernière fois, tous reprennent le +chemin du bateau en méditant sur son sort et en discutant entre eux le +résultat probable de son procès.[4] + +[Note 4: Il a été jugé par la juge Rouleau à Battleford,--le 25 +septembre il fut condamné à 3 années de pénitencier.--le 28 du mène +mois il passait à Winnipeg et le lendemain il a été enfermé dans le +pénitencier de la montagne _Stony_.] + +À quatre heures, tout le monde étant revenu à bord, le bateau continua +sa route. Au moment du départ, le maire de la localité, qui avait été +colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes +et, se faisant l'interprète de la population de Prince Albert, nous +félicite du succès de nos armes, de notre courage etc, et termine en +nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des +cigares dus à la générosité du maire de Prince Albert. + +Une heure plus tard, nous descendions à terre pour monter à bord une +vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en +moins d'une heure, nous étions prêts à partir. + +Cependant le capitaine du vaisseau ayant déclaré la route dangereuse, et +comme il se faisait tard, l'on passa la nuit en cet endroit. + +Jeudi 9--A deux heures nous étions en route. Le paysage devient de plus +en plus pittoresque. Les courbes de la rivière sont plus fréquentes et +la scène change d'aspect à chaque nouveau détour. On saute ce qu'on +était convenu d'appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut +été rien, mais le nôtre était si drôlement construit qu'on pouvait +s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un poêle de cuisine qui se +trouve au bord du vaisseau, est renversé et tombe dans le courant, à la +grande stupéfaction du cuisinier qui était à se faire une crêpe d'autant +plus précieuse qu'il n'en avait pas mangée depuis plusieurs mois et +qu'il avait dépensé toute sa ration de lard de la journée pour la +faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepté l'appétit et le +désappointement du cuisinier. Après une longue journée de marche, l'on +jette l'ancré entre deux îles vers les dix heures du soir. Pendant la +nuit personne ne peut dormir; chacun fume de son mieux pour chasser les +maringouins devenus plus entreprenants et n'y réussit qu'à demi. + +Vendredi 10--Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement, +les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir. +Vers les six heures un coup de canon nous réveille, Nous passions au +Fort à la Corne et M. Bélanger nous saluait en faisant tonner l'unique +canon du Fort. Un second coup suit de près le premier et tous à bord +répondent par des cris de joie. + +Après cela, la journée fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand. +Bientôt on ne put voir que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le +soir on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie. Notre sommeil n'est +pas meilleur que la nuit précédente, ayant à supporter malgré nous la +compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invités, les +maringouins!!! + +Samedi 11.--Partis de bonne heure nous continuons notre route à travers +des îles. La journée se passe à faire les préparatifs du débarquement +car on s'attend à descendre à terre dans le cours de la journée. Jamais +journée ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau +touche à terre, nous sommes rendus. Chacun éprouve un soulagement +intérieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commençaient +déjà à considérer comme leur dernière demeure. Pendant onze longs jours +on n'avait quitté ce vaisseau que pour quelques instants de temps à +autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue +aident au débarquement. + +De lourds chariots attelés d'un seul cheval (qui suffit, à la charge, +car la voie est ferrée) servent de transports. On les laisse prendre le +devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence à tomber et +refroidit l'ardeur de quelques-uns. Malgré tout on n'a que quatre +ou cinq milles à marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus +plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux. +On chante presque tout le long de la route. Arrivés au pied des Grands +Rapides, chacun prend son bagage et l'on monte à bord d'une barge +appelée "_Rivière Rouge_." L'on trouva moyen de placer, tant à fond +de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands. +Malgré qu'on presse les préparatifs, le retard du vapeur "_North West_" +nous force à attendre au lendemain pour partir. Pendant l'après-midi, on +allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant +été faite, plusieurs en profitent pour se faire rôtir des galettes. On +pouvait se procurer du beurre à 50c la livre et du sucre blanc à 25c. La +nuit venue chacun s'étend, du mieux qu'il peut au fond de la barge; ceux +qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu étaient les +mieux, les autres, que leur mauvaise étoile avait menés en avant dans la +coque, dorment debout, adossés aux côtés du bâtiment. + +Dimanche 12.--On se lève de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait +été mauvaise. Deux soldats s'étaient couchés sur un amas de bois de +chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'était plutôt pour +essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu +après minuit, en se remuant, un bout de bois plus court que les autres +dégringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied +du lit. Ce dernier réveillé en sursaut et croyant que tout le pont était +défoncé, crie comme un perdu. Cela cause un émoi général. Un second +morceau de bois culbutant d'un autre côté, écrase les pieds d'un dormeur +un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte. +Chacun se réveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la +direction des souffrants, courent sur le pont, réveillant ceux qui +y dorment pour savoir quel malheur est arrivé. Après beaucoup +d'excitation, naturellement augmentée par l'obscurité de la nuit, on +s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure après, tout était +silencieux. Le matin, au réveil, il pleut à verse et le temps ne +contribue pas peu à augmenter le malaise général. Vers huit heures le +Révd Père Provost nous dit une messe basse à fond de cale. Chacun prie +en silence, peu peuvent se mettre à genoux car il avait plu toute la +matinée et le plancher était tout humide. L'avant-midi, les préparatifs +se poursuivent avec une ardeur nouvelle. Tous y mettent la main et se +construisent des espèces de lits à trois étages dans le fond de cale de +manière à accommoder 300 hommes sans trop d'encombrement. Le soir arriva +et nous étions encore à travailler. + +Lundi 13.--De bonne heure l'on se met en route. L'eau est calme et le +trajet s'annonce favorable. Petit à petit la terre disparaît et se mêle +avec le bleu azuré du firmament où elle ne parait bientôt plus que comme +une bande grisâtre. Quelques heures plus tard on ne voit plus rien que +le ciel et l'eau. Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie à la +mort au fond de cette barge où la seule distraction possible est de +manger un hard-tack beurré et Sucré. + +[Illustration: SERGENT C. FAILLE.] + +Qui pourrait dépeindre la vie de chacun de nous pendant ces deux +mortelles journées? Il faudrait d'abord bien connaître l'embarcation où +nous étions et son étrange ameublement. A l'extérieur rien n'attirait +l'attention d'une manière spéciale. Sa robe de peinture blanche n'était +pas fraîche et était parsemée d'accrocs nombreux sous lesquels on voyait +son corps humide. A l'avant on lisait _Red River_ peint en lettres +rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre, +de boîtes de hard-tacks, de sacs à fleur, etc., dans un désordre +indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entrée à la cale +où s'était réfugiée la plus grande partie du bataillon; le pont était +occupé, par ceux qui n'avaient pu trouver place dans la cale et par les +officiers qui avaient dressé une tente sur le devant. Ils étaient 22 +à bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des échelles de +construction primitive menaient du pont à la cale. Au pied de la +première échelle un poêle à fourneaux servait aux besoins culinaires des +compagnies. En pénétrant à fond de cale, l'on pouvait se croire dans une +obscurité complète et n'eut-ce été l'humidité on se serait cru dans les +régions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit). +Cependant l'oeil s'habituait peu à peu aux ténèbres et un spectacle +étrange s'offrait à la vue. De longues galeries à plusieurs étages +bordaient de chaque côté l'étroit couloir qui menait le _touriste_ à +l'avant ou à l'arrière du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire St. +Cloud ne présenta à ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les +types s'y rencontraient, il y avait une étrange agglomération de +caractères et de costumes. Dans un coin quatre ou cinq bons _zigues_ +jouent au _bluff_ et interrompent la partie par des jeux de mots +affreux; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de +planches; ici, deux joueurs plus paisibles passent le temps à faire +la partie de dames, là deux amis fument la pipe avec une indifférence +platonique en se communiquant leurs impressions de voyage: partout on +rencontre les caractères les plus opposés, et, en certains endroits, les +gais éclats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant +avec la tristesse mélancolique de la mise en scène. Ajoutez à tous ces +éléments disparates les figures enluminées et les bras noircis des +cuisiniers, et vous aurez quelqu'idée du tableau que présentait la vie +du 65e à bord de la barge "_Red River_." + +Mercredi 15.--Enfin nous entrons dans la Rivière Rouge. Nous passons +devant Victoria et, vers midi, nous arrêtons à West Selkirk. De grandes +tables ont été disposées sous les arbres. + +L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon accompagné de quatre ou +cinq gâteaux de différentes formes nous attendait. Au bout de chaque +table un baril de _Lager beer_ était à la disposition des plus altérés, +et tout le monde l'était; aussi chacun fit-il honneur à tout. + +Pendant le repas, des circulaires imprimées, nous forent distribuées; +c'était une lettre de bienvenue signée par le maire de Selkirk. A peine +avions-nous vidé notre baril de bière que le Lieutenant des Georges fit +son apparition; il fut reçu avec force hourras! et aux applaudissements +de tous. Après dîner l'on retourna aux bateaux. Après une heure +d'attente, on nous mena de l'autre côte de la rivière à East Selkirk. + +Le transport du bagage se fit avec une promptitude inaccoutumée; chacun +y mettait la main, sachant que c'était la dernière fois qu'on aurait +à s'occuper de ce détail. Quand tout fut débarqué, on fit bouillir la +marmite et chacun but avec satisfaction un pot de thé chaud. + +Après le thé on s'amusa de son mieux pour dissiper l'impatience de +l'attente. + +Enfin, vers huit heures, un train spécial arrive et est salué par mille +cris de joie. On ne prit pas grand temps à mettre le bagage a bord, et à +neuf heures nous étions en route. Tous étaient heureux à l'idée qu'ils +ne descendraient de ces chars que rendus à Montréal. On chanta jusque +vers les onze heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour dormir. + +Jeudi, 16.--Le matin, la pluie commence à tomber: On nous servit du café +chaud, du bon pain blanc, du homard en boite et pour dessert des pêches +en boite. C'était tout nouveau et ça sentait le Montréal. Vers midi, +l'on arrêta à Ignace pour dîner. Il y avait trois mois que nous n'avions +pas eu autre chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du, boeuf salé. +Aussi chacun fait-il honneur au repas. Après une heure de délai, le +train se remet en route et l'on se rend sans arrêt jusqu'à Port Arthur +où l'on arrive vers les dix heures. + +La fanfare de la ville était à la gare et joua à notre arrivée. Au-delà +de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies, +aux différents hôtels de la ville. Après souper il y eut congé général +et plusieurs en profitèrent largement. + +Vendredi, 17.--Il était une heure du matin quand nous fûmes prêts à +partir dans de nouveaux chars, Vers huit heures du matin nous étions +rendus à Red Rock. Ici l'on sépara le train en deux à cause du mauvais +état de la nouvelle ligne qu'on allait avoir à parcourir. Malgré les +dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des +plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Supérieur et en +suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage +est magnifique. L'on passa à McKercher Harbour où nous étions arrêtés en +montant, et ce fut avec plaisir qu'on se rappela nos souvenirs du mois +d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arrêta. L'ingénieur n'osait +continuer pendant la nuit à cause du mauvais état de la route, on passa +la nuit en cet endroit. + +Samedi, 18.--De bonne heure l'on se remet en marche. La journée fut des +plus ennuyeuses. De temps à autre seulement l'attention des soldats +était attirée par quelqu'affreux précipice qu'on traversait sur un pont +de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui +répétait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa +Jackfish Bay où l'on avait passé un jour et une nuit au mois d'avril +dernier. Comme tout était changé! Comme tout paraissait plus gai! Cette +nuit-ci l'on coucha encore en route! + +Dimanche, 19.--Plus l'on approchait de Montréal, plus la gaieté +augmentait. Vers midi, l'on arriva à North Bay. Il faisait une chaleur +écrasante. L'on se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac +Nipissing. Ici chacun reçut ordre de se déshabiller et de se laver. +Pour plusieurs, l'ordre était superflu, mais pour quelques-uns c'était +nécessaire. En quelques minutes, tout le bataillon était à l'eau et +bientôt tous se débattaient au milieu des cris les plus joyeux. Après un +bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et l'on retourna aux chars en +rangs. Un quart d'heure plus, tard nous étions encore en route, mais +cette fois-ci, tous ensemble dans le même train. Vers huit heures du +soir l'on descendit à Mattawa. Ici encore, une foule nombreuse nous +attendait. Après un bon réveillon, l'on remonte à bord des chars et, +vers onze heures, nous continuons notre route. + +Lundi, 20.--La nuit se passa en amusements. On s'attendait à arriver à +Montréal dans le cours de l'avant-midi, c'était assez pour empêcher +de dormir même les plus indifférents. Vers deux heures l'on passa à +Pembrooke. + +Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux +de descendre des chars étaient traités comme des enfants gâtés même +par les jeunes filles qui n'osaient résister à des vainqueurs si bien +élevés. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six +heures, nous étions à Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains +des quelques Montréalais qui étaient venus à notre rencontre! Cette +dernière partie de la route parut la plus longue. + +Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin, St. Martin et arrivons +à Ste. Rose. Ici une véritable ovation fut faite au Col. Ouimet. + +Cependant on ne pouvait attendre longtemps. Bientôt nous arrivons au +Mile-End, puis à Hochelaga. De cette dernière place à Montréal ce fut le +commencement de l'ovation. Enfin le train arrête. Une foule compacte se +tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main à plus +d'un ami. Après quelque difficulté nous nous mettons en rangs, et la +marche commence. Ce que, nous ressentions en voyant ces figures joyeuses +qui nous saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue, en +passant à travers ces masses de concitoyens, est impossible à décrire. + +Tous ont dû le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu'un seul puisse +le dépeindre. Enfin nous arrivons à l'église Notre-Dame. Chacun est ému +au plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance lui monter +aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu'auprès de la chaire. +Tout à coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingué une +figure de femme. En un instant je la considérai de la tête aux pieds. +Elle avait les yeux remplis de larmes et était montée sur un banc pour +voir. En m'apercevant, elle se prit à trembler de tous ses membres et +tomba à genoux. Je me jetai à son cou et je ne sais trop si je ne fus +pas obligé d'essuyer une larme en sentant ses lèvres froides sur mon +front brûlant. C'était ma mère. Elle était bien changée. Quelques mèches +grises se mêlaient à ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la +première fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop +ce qui se passa en moi alors; mais à genoux tous deux, nous remerciâmes +Dieu de notre réunion, ayant déjà oublié les dangers de la route et les +ennuis de l'absence. + +Après le _Te Deum_, nous allâmes à la Salle d'Exercice, puis au marché +Bonsecours où nous fumes congédiés. La campagne était finie. + +FIN DE LA DERNIÈRE PARTIE. + + + +NOTES + +L'auteur a cru devoir ajouter à la fin de cet ouvrage quelques notes +qui, croit-il, intéresseront le lecteur. S'il y a mêlé quelques +souvenirs personnels, le lecteur voudra bien ne pas y voir aucun orgueil +de sa part, maie croire qu'il ne l'a fait que pour compléter le récit +historique de la campagne. + +AVANT LE DÉPART. + +On venait de recevoir à Montréal la nouvelle que Riel avait de nouveau +soulevé les métis du Nord-Ouest et plusieurs tribus indiennes, et +l'excitation publique en vint à son comble le 28 mars, quand le 65ème +reçut l'ordre de se tenir prêt à partir dans l'espace de 48 heures. La +dépêche qui transmettait cet ordre avait été adressée au Col. Harwood, +mais ce dernier étant en ce moment absent de la ville, ce ne fut que +tard dans la nuit que le Lieut.-Col. Hughes réussit à pouvoir s'en +emparer et en apprendre le contenu. Malgré l'heure avancée, une réunion +des officiers du bataillon fut immédiatement convoquée et les mesures +nécessaires pour exécuter l'ordre du ministre de la milice prises le +jour même. + +En dépit des vaines bravades des bataillons de nationalité différente +qui se trouvaient à Montréal, le nombre des recrues augmentait de jour +en jour et, le 1er avril, le bataillon était prêt à partir, avec un +contingent de 325 hommes. + +Depuis plusieurs jours je me rendais tous les matins et tous les midis à +la salle du marché Bonsecours où les soldats faisaient l'exercice. Dès +la première journée, un sentiment, que je ne pus d'abord m'expliquer à +moi-même, s'empara de moi et je me surprenais souvent le soir dans ma +tranquille demeure à penser avec envie aux grandes plaines de l'Ouest +que je me figurais empestées de hordes ennemies. Chaque jour ce désir +d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais mille obstacles sur ma +route, d'abord la cruelle séparation qu'il faudrait faire subir à ma +vieille mère qui n'avait d'autre consolation que moi, puis ma carrière +professionnelle peut-être brisée par un trop long séjour sur le terrain +des hostilités, et beaucoup d'autres dont je ne me rappelle pas beaucoup +aujourd'hui mais qui alors me paraissaient insurmontables. + +En dépit de tous ces obstacles et peut-être même à cause d'eux, +mercredi, le 1er avril, comme on m'annonçait que le bataillon devait +partir avant 24 heures, je pris mon parti tout à coup et, sans plus +hésiter, entrai dans la chambre de recrutement et demandai qu'on +m'enrôlât. On accueillit ma demande et à 10 heures a.m. j'étais enrôlé +membre de la compagnie No. 1. Je me fis immédiatement donner une tunique +et tout l'accoutrement qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir être +soldat sans cela. + +L'après-midi se passa à la salle du marché, chaque compagnie faisant +l'exercice militaire sous les ordres de l'instructeur Labranche. + +Enfin le soir arriva. L'émotion qui s'empara de moi en arrivant à la +maison peut être mieux imaginée que décrite. Ma bonne mère qui avait +tant souffert lors de notre première séparation, qu'allait-elle dire en +apprenant que son fils venait de s'enrôler comme soldat? + +Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon pardessus et mettant mon +képi sous mon bras, je remis mon casque d'hiver sur ma tête. Enfin +j'entrai et appris à ma mère la vérité. + +Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux M. le curé et à mes +autres amis. + +J'allai à confesse et vers les neuf heures revins à la maison. Ma mère +sécha bientôt ses larmes, et l'on procéda aux préparatifs de mon départ. +Que la nuit me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car j'entendais de +ma chambre les sanglots de ma pauvre mère! Que de fois l'idée me vint +de me lever et d'aller la consoler: mais aussitôt je pensais que mieux +valait faire semblant de ne pas m'en apercevoir; puisqu'elle s'était +retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant, c'est qu'elle voulait +me cacher sa douleur. Je m'assoupis en priant Dieu pour elle. + +Dès 6.30 heures, le lendemain, j'étais debout. Ma mère vint à l'église +avec moi. Nous communiâmes tous les deux. Oh! comme j'aurais mêlé mes +larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la foule +était là qui nous regardait. + +La messe terminée, ma mère et moi retournâmes & la maison. Le déjeuner +ne fut pas bien gai. Ma mère ne mangea rien du tout et sa douleur +me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-père +paraissait plus ému qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je +l'embrassai et ma mère ne voulut pas me laisser partir seul mais vint me +reconduire jusqu'à la gare. + +Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut +nécessaires et quand elle eut fini, nous marchâmes en silence. Sans +doute, nos idées étaient les mêmes, tous deux nous souffrions de la +même douleur et cependant chacun semblait préférer savourer sa peine en +silence. Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, puis le sifflet aigu du +train qui approchait nous ramena à la cruelle réalité. Je me levai et +allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre +femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses bras en lui murmurant à +l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva à Montréal vers +7.30 heures; à 8.15 heures j'étais au marché. L'avant-midi s'écoula +lentement. Chaque compagnie allait une à une chercher sa tenue de +campagne. On distribua des bas, des bottes, des _knapsacks_, havresacs, +chaudières à manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le +dîner au Richelieu. Après dîner, le trousseau de chacun fut complété, +puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous +acclama! on ne pensait plus à la famille que l'on quittait, aux amis de +qui l'on s'éloignait, on ne voyait plus devant nous que la patrie qui +nous appelait à sa défense tandis que ses enfants nous encourageaient +par leurs cris et leurs acclamations. + +Après la parade, on retourna aux casernes pour la dernière fois, puis +l'on se dirigea vers la gare du G. P.E. + + + +LE RETOUR A MONTRÉAL. + +L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le récit du retour du 65ème +à Montréal que de reproduire ce que contenait un des premiers journaux +français de cette ville, le lendemain de l'arrivée du bataillon: + +Grande journée que celle d'hier. Rarement, peut-être jamais encore, +excepté lors de la visite du prince de Galles, Montréal n'a vu pareil +enthousiasme. La ville était en ébullition, les affaires étant +suspendues, lo port vide, les chars urbains arrêtés, les commis partis +des magasins; les ouvriers avaient déserté l'atelier, les typographes +ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient de monde, les drapeaux +flottaient sur tous les édifices, les maisons étaient pavoisées, la joie +partout, les poitrines se gonflaient et poussaient à chaque instant un +formidable: VIVE LE 65ÈME! qui se répétait cent fois, mille fois, sur +tout le parcours des braves volontaires. + +Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans notre compte-rendu. + +Le voyage, bien que long et pénible, a eu quelques bons moments. Sur +la route, quand le train triomphal s'arrêtait, on voyait arriver des +députations qui, venaient saluer les braves qui viennent enfin goûter au +foyer de leur famille, un repos bien gagné. + +A MATTAWA. + +C'est ainsi qu'à Mattawa, les citoyens de Sudbury leur ont présenté +l'adresse suivante: + +Au lieutenant-colonel J. A. Ouimet, aux officiers et sous-officiers du +65ème bataillon. + +Messieurs, + +A l'occasion de votre retour du Nord-Ouest, permettez à vos amis de +Sudbury de vous féliciter de l'heureux apaisement des troubles, qui vous +permet de rentrer dans vos foyers, d'aller vous reposer au milieu de vos +familles, des fatigues de toutes sortes que vous avez endurées pendant +cette campagne lointaine, à laquelle vous avez pris une si glorieuse +part. + +Croyez, messieurs, que nous vous avons suivis, par la pensée, dans +les marches que vous avez faites dans les prairies, par des chemins +impraticables, dans les périls incessants qui vous environnaient de tous +côtés, dans vos engagements avec l'ennemi, que vous avez su combattre et +vaincre, nous vous avons suivis dans toutes ces circonstances avec le +plus grand intérêt. + +Nous avons constaté avec une joie indicible, qu'au plus fort du danger, +vous avez noblement rempli votre devoir, que les balles meurtrières des +Indiens n'ont point fait fléchir votre courage un seul instant. + +Nous désirerions beaucoup assister à, la grande démonstration que vos +amis de Montréal préparent pour votre arrivée, ce sera simplement +splendide, comme il s'en est rarement vu; mais s'il nous est impossible +d'y assister, du moins, nous pouvons nous joindre à eux pour vous dire +de tout notre coeur. Honneur! à vous tous, messieurs, du 65ème. + +Le Canada est content de vous! il a le droit d'être fier de posséder de +tels soldats pour le défendre en tous temps et à quelque place que ce +soit! + +Honneur! encore à vos chers camarades blessés! Ah! puissiez-vous vivre +assez longtemps pour montrer à vos enfants et petits enfants les +cicatrices des blessures que vous avez reçues au service de votre pays, +et enflammer leur jeune coeur du feu de votre amour, patriotique! + +Stephen Fournier, J. H. Dickson, Thomas Morton, F. A. Ouellet, Frs. +Thompson, Jos. Anctil, J. L. Michaud, J. B. Francoeur, A. Simard, A. +Lemieux. + +Le colonel Ouimet remercie ces excellents amis en quelques mots. Les +instants sont précieux. On doit arriver à Montréal à, heure fixe, la +cloche sonne, le train part. Adieu! Hourra! Hourra! + +A OTTAWA. + +L'heure matinale de l'arrivée du 65ème--il était cinq heures et demie--a +empêché une démonstration populaire; cependant, le maire, les échevins, +les membres du parlement, des employés du gouvernement et nombre de +militaires se sont rendus à la gare, où Son Honneur le maire McDougall a +souhaité la bienvenue au 65ème en ces termes: + +Aux officiers, sous-officiers et aux volontaires du 65ème Bataillon, +soldats de l'année du Canada. + +Au nom des citoyens du Canada je vous offre la bienvenue la plus +cordiale et la plus chaleureuse à votre retour de la campagne du +Nord-Ouest. + +Les citoyens d'Ottawa, avec le peuple du Canada, en général, ont vu +avec admiration et orgueil la manière noble et l'élan avec lequel les +volontaires du Canada ont répondu à l'appel de leur pays de prendre les +armes. L'histoire peut montrer quelque chose d'analogue, mais les pages +de l'histoire ne montrent pas d'exemple d'un patriotisme plus grand. + +Les membres du 65ème bataillon ont droit de se féliciter qu'en temps de +service actif ils ont acquis pour leur pays un prestige qui lui donne +une place honorable parmi les peuples qui ont compté sur eux-mêmes et +leur héroïsme pour la défense de leurs droits. + +Je vous fait maintenant mes adieux et vous souhaite un heureux retour +dans vos familles. J'espère que de sitôt vous ne serez pas appelés à +marcher dans les sentiers de la guerre. + +Ottawa, juillet 20, 1885. + +MM. P. LETT, Greffier de la cité. + +F. McDougall, Maire. + +La musique du 65ème, qui est allée au devant du bataillon, est là et +jette au vent ses joyeux accords. + +Mais le morceau ne peut finir, on se reconnaît, on s'appelle, on se +serre la main, on demande des nouvelles de là-bas. Les musiciens montent +dans le train et on se prépare à continuer la route. + +C'est la dernière grande étape; le sifflet de la locomotive se fait +entendre. + +Trois hourrahs, suivis de trois et six autres, acclamèrent encore nos +braves jeunes gens. + +Enfin, ils vont arriver; ils vont revoir les parental, la bonne mère, +les soeurs, les frères, les amis qui les attendent. + +A SAINT-MARTIN. + +A peine le train entre-t-il en gare que plusieurs citoyens, de Montréal, +parmi lesquels nous avons remarqué M, Arthur Dansereau, l'honorable E. +Thibaudeau, M. C. A. Corneiller, l'échevin Mount et autres, montent +dans le train et viennent serrer la main aux officiers et aux amis du +bataillon. + +L'honorable E. Thibaudeau et M. A. Dansereau présentent au colonel +Ouimet un magnifique bouquet de rosés et de lys. + +Le maire de Saint-Martin s'avance à son tour et lit cette adresse au +colonel: + +Présentée au 65ème bataillon à son passage à la Jonction de +Saint-Martin, au retour de son expédition au Nord-Ouest. + +Vaillant colonel et braves soldats, + +Si jamais, nous, citoyens de Saint-Martin, avons été fiers et joyeux +de recevoir des amis c'est bien aujourd'hui. Aussi, est-ce de toute +l'effusion de nos coeurs que nous vous disons: soyez les bienvenus; +soyez les bienvenus, parce que à l'aide de votre bravoure, de votre +courage, et surtout de votre sagesse que vous avez déployé dans +cette expédition, vous nous avez convaincus que notre pays et notre +nationalité continueront de se fortifier et de se développer comme +par le passé. Vous nous avez convaincus que vous étiez les vaillants +descendants de Salaberry, et des héros des Plaines d'Abraham et de +Carillon. + +Vaillant colonel et braves soldats, pendant que vous étiez là-bas +exposés aux misères des camps et à des dangers imminents, nous étions +dans l'anxiété et nous anticipions les événements tant nous avions à +coeur votre retour au milieu de nous. Enfin, vous voilà revenus sains +et saufs pour le plus grand nombre, ne laissant que quelques pertes +précieuses à déplorer. Et ce qui, nous fait plaisir c'est que le +bataillon, emporte avec lui les sympathies et l'estime de ceux que, +là-bas, vous avez contribué à faire rentrer dans le devoir. + +Et voua, vaillant colonel en particulier, votre esprit de justice noua a +concilié l'estime des habitants du Nord-Ouest en adoptant des procédés +que tout homme juste doit approuver. Nous avons admiré votre conduite +quand vous avez établi à Edmonton une garde composée de Métis. + +Comme vous nous pensons que ces hommes peuvent remplir dans leur pays +des charges, tout aussi bien que tout étranger qui nous arrive de +l'autre côté de l'océan. Peut-être que si ces procédés avaient été +suivis plus tôt par d'autres fonctionnaires publics, nous n'aurions pas +aujourd'hui tant de désastres à déplorer. + +Dans les temps difficiles que nous traversons nous sommes heureux de +rencontrer des hommes forts et courageux pour sauver la barque fragile +de notre nationalité. Ainsi recevez donc nos éloges les plus sincères, +ils partent de coeurs vraiment généreux. Ce que nous, citoyens de +Saint-Martin, vous disons, tout le pays vous le dit. Vous avez mérité +beaucoup de la patrie et nous ne cesserons de vous féliciter. + +LES CITOYENS DE SAINT-MARTIN. + +On passa le pont, on entrevoit au loin les contours de la montagne, +à gauche le joli village du Sault; à droite les cloches de l'église +Saint-Laurent, on reconnaît les maisons, les champs, etc. + +La locomotive file toujours. + +De temps à autre, un hourra se fait entendre, c'est un brave homme, une +bonne femme, un enfant, qui, le chapeau ou le mouchoir à la main, nous +envoie la bienvenue. + +On passa Hochelaga, on est à Montréal, on approche du but. Les vivats, +les cris de joie, les acclamations deviennent plus nourris, on voit des +groupes aux fenêtres, sur les portes, sur la rive, cela prend du corps, +les groupes deviennent foule et nos braves soldats penchés aux fenêtres +des wagons, étonnés, émus de ces manifestations se regardent et se +demandent ce qui les attend encore. + +En passant près du parc Mount, des acclamations enthousiastes saluent +le train au passage, maintenant chaque éminence, chaque fenêtre est +occupée. + +La musique du 65ème entonne la marche triomphale composée spécialement +pour cette occasion. + +Au loin un murmure qui se change bientôt en grondement se fait entendre +et quand enfin on dépasse le signal qui se trouve près du fleuve et que +le train entre en gare, c'est une explosion, un éclat de tonnerre qui se +fait entendre. + +A MONTREAL + +Il est dix heures précises. + +Vingt mille voix jettent un cri formidable: + +--Hourra! Hourra! + +--Vive le 65ème! + +Le canon tonne, au loin les cris redoublent, augmentent et se succèdent +pour se décupler encore. + +Le train s'arrête, la foule serrée; comprimée, écrasée se rue en avant +et escalade les chars. + +Les mouchoirs s'agitent, toutes les têtes se découvrent. + +--Salut aux braves! + +Un détachement de trente hommes de police est impuissant à réprimer le +mouvement. + +De l'ordre? Ah, bien oui, on s'occupe bien de cela, on veut les voir, +les toucher, leur serrer la main. + +Les braves colonels des bataillons de Montréal sont entraînés, poussés, +bousculés. + +"Tant pis! excusez mon colonel!" on donne un coup d'épaule, il faut +avancer quand même. + +Le maire Beaugrand, toutes décorations dehors, le collier au cou, essaie +de se frayer un passage et parvient enfin jusqu'au colonel Ouimet, qui +serré de tous côtés et escorté des majors Hughes et Dugas, ne peut +avancer ni reculer. + +Le maire leur serre la main, leur souhaite la bienvenue et va pour +parler quand le capitaine Des Rivières qui est arrivé lui aussi jusque +là, Dieu sait par quel miracle, se jette dans les bras du colonel et du +major et leur étreint les mains à les briser. + +Chaque officier qui descend est tiré par les bras, par les épaules, par +les pans de son dolman. + +"Bonjour, salut, comment ça va; bravo, hourra vive le 65ème!" + +On ne s'entend plus, on ne se voit plus; tout le monde parle, chante, +crie. C'est splendide! + +Les poussées continuent, les soldats ne peuvent sortir des chars, on les +tire par les bras, on voudrait les faire sortir par les fenêtres. + +Et les crie recommencent et les acclamations deviennent de plus en plus +vigoureuses. + +Pendant que le maire, les échevins, les colonels et les officiers +viennent serrer la main à leurs collègues, on a fait un peu de place sur +les quais de débarquement, les wagons se vident, voilà les soldats! + +Bronzés, noirs, fatigués, déguenillés, la figure abîmée, les yeux +rouges, les cheveux négligés, la barbe inculte, pantalons déchirés, +tuniques en lambeaux, coiffés qui d'un chapeau, qui d'une casquette, les +chaussures rapiécées, gibernes cousues avec des ficelles................ +.........natures magnifiques, en un mot de beaux soldats aux traits +mâles, durs, énergiques, vigoureux. + +Voilà les soldats du 65ème après une campagne de, trois mois et demi, +après avoir marché dans la neige, dans la boue, dans l'eau, dans le +sable, dans la poussière, sous la pluie, la neige et le soleil! + +Voilà nos braves volontaires après avoir fait des marches forcées de +trente, trente-cinq et trente-huit milles en une journée! + +Voilà nos amis après avoir souffert du froid, de la faim et de la +chaleur. + +Voilà nos Canadiens-Français après avoir vu le feu, tels qu'ils étaient +avant le soir de la bataille et qu'on croit voir noirs de poudre et de +poussière. + +Chapeau bas! Salut aux braves! + +LES ANCIENS MEMBRES DU 65e BATAILLON. + +Le capitaine DesRivières haussant la voix autant qu'il le peut pour se +faire entendre au-dessus des grondements de la foule, lit enfin les +lignes qui suivent: + +Au lieutenant-colonel J. A, Ouimet, commandant le 65e bataillon, C. M. +R., aux officiers et soldats du 65e bataillon, C. M. R. + +Messieurs, + +Les soussigné, anciens officiers, sons-officiers et soldats du 65e +bataillon, C. M. R., mus par un sentiment de joie de vous voir revenir +dans vos foyers, après une campagne rude et pénible, viennent vous +souhaiter la bienvenue, et vous exprimer en même temps leur admiration +pour le courage, l'énergie et les qualités essentiellement militaires +dont vous avez donné tant de preuves dans la guerre du Nord-Ouest. + +Tous avez mérité la reconnaissance du pays entier, en contribuant dans +une large part & faire respecter la loi et à rétablir l'ordre troublé. + +Mous n'ignorons pas que ce n'a été qu'au prix de grands sacrifices +personnels, de privations de toutes sortes, de marches longues et +pénibles, et même au pris de votre sang que vous avez assuré la +tranquillité du pays. + +Vous avez montré sur le champ de bataille le sang-froid, la valeur qui +distinguent de vieux soldats aguerris. + +Vous êtes bien les descendants des héros de la Monongahéla, de Carillon +et de Châteaugay! + +Les annales conserveront le souvenir des travaux accomplis et des succès +remportés par le 65e bataillon Carabiniers Mont-Royaux. + +Vous avez attaché un tel prestige au bataillon que l'honneur d'y +appartenir rejaillit sur ceux qui y ont appartenu, et nous, vos amis, +vos anciens compagnons d'armes, pouvons dire avec orgueil: "Nous avons +été au 65ème." + +Vous avez fait honneur à votre race! vous êtes les bienvenus. + +Puissiez-vous trouver dans le sein de vos familles le repos que vous +avez si bien mérité. Salut, honneur, reconnaissance au 65ème. + +Montréal, juillet, 1885. + +(Signatures) + +E. DesRivières, Armand Beaudry, L. E. N. Pratte, Horace Pépin, A. +Renaud, P. J. Bédard, A. Bryer, L. N. Paré, A. Simard, E. Globensky, G. +Faille, J. H. Salameau, A. Lussier, Joseph Pelletier, H. Viger, E. D. +Collerette, J. A. Dorval, C. A. Bourgeois, M.E. Dymbumer, Henri Morin, +Flavien J, Granger, J. Arthur Tessier, Albert Béliveau, A. Sumbler, +Adolphe Grenier, Napoléon Leduc, Pierre E. Drouin. George N. Watie, G. +L. A. Beaudet, J. B. Emond; E. G. Phaneuf, Frs Corbeille, C. A. +Giroux, G. S. Malepart, Philippe Gareau, Roméo LaFontaine, J. Edouard +LaFontaine, Wilfrid Lortie, Ephrem Chalifoux, Auguste Lavoie, Napoléon +Lefebvre, Aimé Grothé, Ernest Neveu, J. A. Dazé, Arthur Nay, Philippe +LeBel, D. Payette, Pierre Villeneuve, Camille Nourrie, J. E. Marois, +Joseph Pelletier, Joseph Pouliot, Charles Boy, Elie Duchesne, Adolphe +Lecault, Charles Brunelle, Joseph Lagacé, Alexis Gauthier, Séraphin +Laroche, Eug. Beaudry, J. A. Boudrias, J. W. Bacon, Emile A. Lorimier, +Edmond Daller, E. Trestler, N. Millette, E. Dansereau, D. Maypenholder, +Louis Houle, Alfred Bertrand, Georges Cadieux, Georges Giroux, +Jean-Baptiste Dubois, Omer Fontaine, Napoléon Leclerc, Léon Gagnon, +Louis Gauthier, Charles Deslauriers, Charles Berger, Alfred Bernier, +Frédéric Guillette, O. Boyer, J. N. A. Beaudry, P. A. Beaudry, Charles +Blanchard, Ernest Gadbois, Gustave A. Leblanc Alfred Labbé, George +Lesage, Adolphe Lefebvre, O. Corriveau, A. N. Brodeur, J. B. L. +Précourt, Albert Leduc, Edouard Villeneuve, J. E. A. Dubord, Alex Scott, +P. A. Boivin, Joseph Hurtubise, Arthur Quevillon, Chs Alex Merrill, +Israël Marion, Moïse Raymond, A. B. Brault, J. Z. Resther, E, N. +Lanthier, Arthur Labelle, J. Bte. Métivier, W. Maynard, Horace +Normandin, E. Hébert, J. R. Saint-Michel, J. E, Decelles, Aug. S. +Mackay, J. B. Labelle, H. A. Cholette, L. P. Trudel, J. C. Moquin, J. +C. Dupuis Ï. J. R. Hubert, Adolphe Lupien, R. Resther, Joseph Ross, +Napoléon Melançon, Alfred Desnoyers, C. E. Stanton. + +Tous les vétérans du 65e, portant le _helmet_ blanc et le ruban à +la boutonnière, sont rangés en bataille sur le quai, capitaines, +lieutenants, sergents et caporaux à leur rang, comme au temps où ils +portaient l'uniforme. + +Ces vétérans avec leur teint frais et rosé et leurs joues pleines +semblent des jeunes gens à côté des volontaires qui reviennent du +Nord-Ouest. + +Le colonel Ouimet répond brièvement et conseille aux vétérans de former +un double bataillon, comme cela se fait à Toronto pour les Queen's Own. + +"J'accepte vos compliments, mes amis, dit-il, en ma qualité de colonel +du 65e. Les éloges que vous adressez à mes soldats sont mérités, et il +suffit, pour s'en convaincre, de lire les rapports du général Strange." + +Ces paroles sont reçues par des hourras et des "vive le 65e!" + +LE DÉFILÉ + +Les commandements se font entendre et enfin on se met en marche, les +vétérans en avant, la musique du 65e, le colonel Ouimet escorté des +officiers délégués de tous les autres régiments, et enfin le bataillon. + +En haut de la rue des Casernes, attend la tête de la colonne qui se +compose ainsi: + +Une section d'artillerie, deux pièces de canon, trente hommes et quatre +officiers, le 85ème bataillon, les officiers et sergents du Prince +of Wales, un détachement du 6ème Fusiliers, un détachement des Royal +Scotts, les vétérans du 65e, les membres fondateurs du bataillon, +la musique de la Cité, les officiers de la brigade militaire et le +bataillon. + +Le passage était littéralement bloqué, l'enthousiasme ne se ralentissait +pas et les bravos étaient ininterrompus: "Il y avait peut-être un plus +grand déploiement de richesse à Paris, lors du retour des soldats de +Crimée," nous disait un Français, "mais certainement que la réception +n'était pas plus cordiale, ni l'enthousiasme plus grand." + +Lemay et Lafrenière, les deux blessés, avaient pris place dans une +superbe voiture. Inutile de dire qu'ils ont été l'objet d'une ovation. +Les dames leur lancèrent tellement de bouquets, que la voiture en +étaient remplie. + +L'aumônier du bataillon, l'excellent Père Prévost, toujours fidèle au +poste, accompagnait les bons enfants. + +Ce digne prêtre pleurait de joie en voyant l'accueil fait à ses jeunes +amis et en remerciait Dieu tout bas. + +L'entrée triomphale dans la cité de Montréal commença et on parcourut la +rue Notre-Dame jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. + +Partout des banderoles et des drapeaux tricolores décoraient les +maisons. + +A L'HÔTEL DE VILLE + +A l'Hôtel-de-Ville, le maire demanda au colonel du bataillon de vouloir +bien arrêter un instant et monta au haut du perron. Près de lui vinrent +se ranger en haie les officiers supérieurs, les capitaines et les +lieutenants du bataillon. + +La foule était énorme et une épingle n'aurait pu tomber à terre. + +Quand le silence se fut un peu rétabli, le maire lut l'adresse suivante: + +Col. Ouimet, officiers, sous-officiers et soldats du 65e bataillon. + +Montréal par ma voix vous acclame et vous souhaite la plus cordiale et +la plus chaleureuse des bienvenues. + +Montréal vous remercie pour vos sacrifices et pour votre ardent +patriotisme! + +Vous avez répondu à l'appel de la patrie au moment du danger, et nous +vous avons suivis des yeux dans votre courte mais glorieuse carrière +militaire. + +Vous vous êtes conduits là-bas comme des hommes de coeur et comme de +vieux soldats. C'est votre général qui se plait à le constater et je +suis heureux de pouvoir vous le dire au nom de tous les citoyens de +Montréal, sans distinction d'origine ou de croyance. + +Soyez les bienvenus dans cette ville que vous aimez tant et qui, +aujourd'hui, est si fière de vous! + +Soyez les bienvenus dans vos familles qui ont pleuré votre départ et qui +se réjouissent de votre retour. + +Soyez les bienvenus parmi vos amis et parmi vos camarades de tous les +jours. + +Au nom du conseil municipal, je vous offre officiellement les +remerciements de la ville de Montréal et je suis certain de me faire +l'écho de tous mes concitoyens, lorsque je déclare que le 65e bataillon +a bien mérité de la patrie. + +Merci, colonel, merci, MM. les officiers! merci braves soldats qui êtes +allés offrir vos vies sur l'autel du patriotisme et du devoir. + +Tous avez reçu le baptême de sang sans broncher et vos glorieux blessés +sont là pour prouver au monde que vous êtes les dignes fils des premiers +colons du Canada. + +Le brave Valiquette a perdu la vie dans l'accomplissement d'un devoir +sacré. + +--Honneur à sa mémoire! + +Maintenant, mes amis, je comprends le légitime désir que vous avez +d'aller embrasser vos familles en passant par l'église où vous allez +remercier Dieu de vous avoir protégés tout spécialement. + +Encore une fois, merci! Encore une fois, soyez les bienvenus parmi nous! + +Permettez-moi, colonel. Ouimet, de vous presser la main, comme tous les +citoyens de Montréal voudraient pouvoir la presser, en ce moment, à tous +les hommes de votre bataillon! + +*** + +Madame Beaugrand présente au colonel Ouimet un magnifique bouquet avec +attaches tricolores. Des bouquets sont aussi présentés aux majors Hughes +et Dugas, ainsi qu'aux officiers. + +Puis on continue la marche; toujours la même foule, toujours le +même enthousiasme, et toujours les mêmes acclamations. Partout des +banderoles, des drapeaux, des festons, des saluts et des armes, et +à maints endroits des larmes de joie, d'orgueil et de triomphe. Nos +concitoyens anglais ont fait beaucoup pour ajouter à l'éclat de la +réception de nos troupes. Les bureaux du Pacifique, la Banque de +Montréal, le Bureau des Postes, le Saint Lawrence Hall, les Compagnies +d'Assurance, les banques, le Mechanics' Hall, la rue McGill, toute +belle, la partie de la rue Notre-Dame entre la rue McGill et la +paroisse, ravissante; il faudrait tout un volume pour décrire toutes ces +belles choses et pour dire avec quelle bonne volonté, avec quel coeur on +a fait tout ça. + +L'ENTRÉE A L'ÉGLISE. + +Le 85ième, la garde d'honneur, entra d'abord, précédé de son corps de +musique, pénétra par l'allée du centre et défila par une allée latérale; +ensuite entra la musique de la Cité suivie des fondateurs du 65ième +bataillon, puis les héros de la fête. + +Messieurs de Saint-Sulpice, ayant à leur tête le dévoué, patriotique +et bon curé Sentenne, avaient fait tout pour recevoir les braves à +Notre-Dame. Partout des drapeaux, des inscriptions et des festons et +surtout une foule considérable qui remerciait Dieu du retour si heureux +de nos troupes. + +Le 65ème arrive, tel qu'il est, sale, déchiré, mal coiffé, noir, mais +l'oeil vif et la jambe alerte, il suit sa musique, le sourire aux lèvres +et vient prendre la place qu'on lui avait désignée. + +On entonne _Magnificat_; vingt mille voix se mêlent au choeur et tous +dans un même élan religieux et patriotique, chantent à Marie son +principal cantique de louanges. + +SERMON. + +Après le chant, M. l'abbé Emard monte en chaire et prononce l'éloquente +allocution que nous ne pouvons ici que résumer: + +L'orateur rappelle, en des termes éloquents, le beau fait d'armes +accompli lors des luttes de nos pères par Dollard Desormeaux et ses +compagnons, partis eux aussi de l'église Notre-Dame, où nous revient +aujourd'hui le 65e bataillon, Dollard et ses compagnons sont tombés sous +les flèches de l'ennemi; vous, vous nous revenez chargés des trophées de +la victoire. + +Nous admirons l'idée qui vous conduit aujourd'hui au pied des autels +pour entonner un chant d'action de grâces; car vous prouvez que vous +avez combattu non seulement en patriotes, mais en chrétiens; vous avez +invoqué le Dieu des combats, et vous venez le remercier. + +La Religion et la Patrie sont fières de leurs enfants et défenseurs. +Vous avez porté fièrement le drapeau de votre foi. Vous vous êtes +montrés dignes de votre devise: "_Nunquam retrorsum_" La Patrie vous +remercie des sacrifices que vous vous êtes imposés pour sa défense. + +Ah! quels sacrifices! Vous avez abandonné vos situations, vous vous êtes +arrachés des bras de vos mères, de vos familles et de vos enfants, et +vous avez volé à l'ennemi. + +Vous avez donné à l'Europe un exemple de votre valeur militaire, vous +vous êtes montrés dignes de vos ancêtres. + +Nous avons contemplé votre courage, quand a sonné l'heure du départ; +vous n'avez pas déçu nos espérances. + +Nous avons appris avec orgueil votre conduite valeureuse. Soldats, vous +êtes des braves! Nous sommes fiers de vous; soyez-le, comme nous le +sommes. + +Pendant cette brillante campagne, il s'est élevé une note discordante, +mais votre noble conduite, vos exploits ont su faire taire la voix de +l'envie et du fanatisme. Vous qui n'aviez vu que le côté brillant de +l'art militaire, vous avez vu la mort en face, et vous l'avez envisagée +l'âme calme, le coeur ferme et l'oeil serein Honneur à vous! + +Vous avez pris sur vos épaulea la croix véritable et vous êtes allés +la transporter au champ des martyrs Fafard et Marchand. Soyez fiers de +votre campagne mais restez toujours dignes; après avoir remporté les +triomphes de la terre, soyez dignes de la couronne des cieux...Ainsi +soit-il. + +Suivit le chant du _Te Deum_; encore cette fois toutes les voix se +réunirent pour remercier Dieu du retour de nos hommes et l'heureux +résultat de cette campagne mémorable. + +Un joli incident et qui a été fort goûté de tous ceux qui en ont été +témoins: Avant de quitter l'église le lieutenant-colonel Ouimet déposa +au pied de la statue de la Sainte Vierge le superbe bouquet qu'il avait +recu à l'hôtel-de-ville. + +On laisse Notre-Dame, toujours le 85ème en tête avec son magnifique +corps de musique; suivent les anciens membres du 65ème bataillon, le +65ème, les fondateurs du bataillon et la foule. On reprend la rue +Notre-Dame, on descend la Côte Saint Lambert, la rue Craig et on entre +au "Drill Hall." + +Le 85e forme encore la garde d'honneur, suivent les représentants des +autres corps militaires de Montréal, puis apparaît le 65e qui fait son +entrée toujours triomphale, toujours aux acclamations de la foule. Il +défile au son de la musique et se forme en colonne. + +SALLE DU BANQUET. + +On avait orné les tables avec des fleurs et des plantes empruntées à la +serre et aux plates-bandes du jardin Viger. + +En arrière de la table d'honneur, sur une longue banderole on lisait les +mots: "Les anciens du 65e aux braves du Nord-Ouest." + +Le menu était quelque chose de substantiel, tel qu'il convient à des +estomacs fatigués par des privations de trois mois et plus: jambon, +corn-beef, roast-beef, et autres pièces de résistance froides. Le vin, +la bière et le claret punch coulaient à flots. + +Au-dessus était placée une cartouche avec la devise de notre populaire +bataillon: _Nunquam retrorsum_ "Jamais en arrière." + +On remarquait parmi les drapeaux, qui composaient le faisceau placé en +arrière du siège du président, un drapeau français en soie frangée d'or +avec le chiffre "65," présenté au colonel Ouimet par les citoyens de la +partie Est. + +En avant de la table d'honneur étaient deux petites bannières portant +les mots: "A nos braves!" + +Le service de ces agapes militaires a été irréprochable; pour en +convaincre nos lecteurs il nous suffira de dire qu'il était sous la +direction de MM. Michel Beauchamp et William Gill, deux maîtres d'hôtel +bien connus, le premier au Richelieu, et l'autre au St. Lawrence Hall. + +En entrant dans la salle du banquet, les volontaires du Nord-Ouest +se formèrent en colonne à quart de distance de conversion et se +débarrassèrent de leurs sacs et de leurs armes. + +Chacun admira la précision, l'ensemble et l'habileté avec lesquels ils +mirent leurs armes en faisceaux. On ont dit de vieux grognards de la +garde de Napoléon. + +Les volontaires se mirent à table et firent honneur au repas tout en +fraternisant avec leurs compagnons d'armes de Montréal. + +Le banquet était présidé par le lieutenant-colonel Harwood, D. A. G., +qui avait à sa droite le lieutenant-colonel Ouimet, commandant du 65e et +à sa gauche, Son Honneur le maire. + +A la même table, étaient les lieutenants-colonels Fletcher, Gardner, +Crawford, Hughes, Brosseau, du 85e, Stevenson, de la batterie de +campagne, d'Orsonnens, Caverhill, Rodier, du 76e, de Châteaugay, J. M. +Prud'homme, du 64e, de Beauharnois, Sheppard, du 83e, de Joliette; le +major Denis, du 84e de Saint-Hyacinthe, M. le curé Sentenne, le. Dr +Lachapelle l'honorable M. Thibaudeau, MM. les échevins Mount Fairbairn, +Robert, Grenier, Laurent, Mathieu, Jeannotte, Armand, MM. Larocque, A. +Desjardins M. P., J. J. Curran, M. P. + +Parmi les dames présentes, on remarquait Mme Ald. Ouimet, Mme L. S. +Olivier, Delles Martin, E. Perrault Mmes Mount, Berry, A. A. Wilson, +Mathieu, L. A. Jetté, Joseph Aussem, J. Leclaire, A. Larocque, Rouer +Roy, E. Starnes, Lady Lafontaine, F. D. Monk, Delles Corinne Roy, +Quigley, Amélie Roy, Alice Roy, Pelletier, Wilson. + +Il a été impossible de préparer une liste complète de toutes les +notabilités présentes dans la salle d'exercice à cause du mouvement +de la foule autour des tables du festin et des groupes formés par les +parents et les amis qui venaient presser la main des volontaires du +Nord-Ouest. + +LES DISCOURS + +Voici le résumé du discours prononcé par le colonel de Lotbinière +Harwood D. A. G., commandant le district militaire No 6, au banquet du +Drill Shed: + +Messieurs, + +S'il y a une classe d'hommes, au sein de la Confédération Canadienne +qui, depuis de nombreuses années, ont eu à souffrir de l'apathie, de +l'indifférence des habitants de ce pays, en retour des sacrifices +immenses qu'ils se sont imposés pour prouver à leurs concitoyens leur +dévouement à la chose publique et à la patrie, c'est indubitablement la +classe des volontaires. + +Que chacun rappelle ses souvenirs, il verra combien de fois les +volontaires ont été, depuis quelques années, traités d'exaltés, d'hommes +bons à jouer aux soldats. On s'est même oublié jusqu'à les traiter de +"vils traîneurs de sabre"; des patrons de boutiques, de grands magasins, +de grandes usines allaient jusqu'à dire: Nous ne voulons pas de +volontaires à notre service, comme employés. + +S'il s'agissait de donner des prix aux meilleurs tireurs à la carabine, +je connais le nom de gens haut placés dans le commerce et ailleurs qui +refusaient de donner leur obole, en disant: "Pourquoi tout ce tapage? +Pourquoi la Milice? A quoi sert tout cela? Nous n'avons pas besoin +de donner notre argent pour faire jouer au soldat, etc., etc." Et la +conséquence était que nos braves militaires, non contents de donner leur +temps et leurs peines, étaient obligés de souscrire de leurs bourses, +afin de fournir des prix aux concours! Que de sacrifices les officiers +de fout rang ont été obligés de faire en maintes circonstances pour +maintenir leurs corps de volontaires en état effectif en face de toute +cette apathie! Puis encore, lorsque les différents ministres de la +milice voulaient de l'aide des chambres pour la Milice, soit pour les +camps, soit pour avoir des armes, des accoutrements, des uniformes +convenables, vous voyiez tout de suite un certain nombre de membres +se récrier, criant au gaspillage, disant que le pays allait à la +banqueroute, à la ruine, que la Milice était inutile... que nos braves +volontaires n'étaient bons qu'à jouer au soldat, et que dirai-je encore. + +Tout ce temps, nos volontaires, toujours animés du plus noble +patriotisme, se disaient: Patience! patience! un moment viendra, et le +pays, dans sa détresse, nous demandera à grands cris. Alors, nous, comme +toujours, nous répondrons: _Présents!_ + +Oui, messieurs, à la fin de mars dernier, ce moment est malheureusement +venu.... et qu'est-il arrivé? Il est arrivé, messieurs, qu'à ce moment +suprême chaque volontaire, d'un bout du pays à l'autre, depuis +les colonels jusqu'au dernier des soldats, s'est écrié avec joie: +_Présents!_ + +A la fin de mars dernier, au milieu de nos troubles le Bon Génie, qui +préside aux destinées du pays, s'était chargé de nous donner l'homme +qu'ils nous fallait--le brave et habile général Middleton, le général +modèle doux, humain, et _fortiter in re_. Oui, le général Middleton, ce +soldat "sans peur et sans reproche," qui, par son tact, sa prudence, ses +sages mesures, ses calculs habiles, "sans verser de sang inutilement," +a su conduire nos troupes & la victoire, et étouffer un soulèvement qui +menaçait d'être général, un de ces soulèvements qui, peu de chose au +commencement, pouvait en grandissant prendre des proportions colossales, +faire promener la torche incendiaire d'un bout à l'autre du Nord-Ouest, +et faire couler des flots de sang à travers ces vastes régions. (Vifs +applaudissements.) Mais, grâce à Dieu, un homme presque providentiel +se trouvait à la tête des forces, et avec son aide et celle de nos +vaillants volontaires, la douce paix, "cette fille aimée du ciel," +est rentrée au sein de notre belle confédération. (Bruyants +applaudissements.) + +Nunquam retrorsum! Non! non, jamais en arrière, officiers et soldats +du 65e bataillon! Fidèles à la noble devise qui distingue votre beau +bataillon, vous vous êtes levés, comme un seul homme, à la fin de mars +dernier, pour aller défendre le drapeau national, laissant sans la +moindre hésitation, parents, amis, situation, position, affaires +privées, pour obéir au cri du devoir et à la voix de î'honneur qui vous +appelaient. (Vifs appl.) + +65e bataillon, sur vous est tombé le premier choix d'entre tous les +bataillons de la province de Québec! La patrie comptait sur vous et ses +espérances n'ont pas été déçues! + +Le pays vous a constamment suivi des yeux. Votre souvenir a toujours été +présent à l'esprit de vos amis, à travers vos longues marches, tantôt; +en butte à un froid sibérien, tantôt sous les rayons d'un soleil +d'Afrique. + +Vos souffrances morales et physiques de toutes sortes (mal couchés, +souvent mal nourris, à peine vêtus, sans pain, sans souliers, couchant +sur la dure), vous avez tout souffert, tout bravé! Que de marches, de +contremarches, que de milles parcourus en tous sens, et la nuit, et le +jour, mais grâce à Dieu, vous nous revenez couverts de gloire......... +Vous nous revenez, la joie, l'orgueil et l'honneur de Montréal. +(Applaudissements frénétiques.) + +Oui, soldats du 65e bataillon, vous nous revenez couverts de +gloire......... et c'est avec un légitime orgueil que nous contemplons +vos figures basanées, les nobles débris d'uniformes qui vous couvrent +à peine, mais qui font votre gloire........ vos visages bronzés, vos +visages de vétérans! ah! mais c'est que vous n'avez pas joué au soldat +(hourras frénétiques!) + +Oui! vous nous revenez glorieux et vainqueurs. + +Tous avez reçu le baptême du feu... Vous avez reçu le baptême du sang... +Vous avez reçu le baptême des privations et des souffrances de toutes +sortes. Vous avez même reçu le baptême de la médisance et de la calomnie +la plus atroce... Attaqués dans votre honneur de gentilshommes, de +Canadiens, de soldats, par cette sale et dégoûtante feuille de choux, +cultivée, fumée, arrosée par ce grand Prêtre de la calomnie, le fameux +Sheppard de Toronto; vous nous revenez vainqueurs et vous avez prouvé à +tout le pays que comme patriotes, gentilshommes et soldats, vous n'aviez +ni supérieurs, ni maîtres dans toute la milice du Canada. (longs +applaudissements.) + +Aussi avec quelle joie lisions-nous le récit de vos hauts faits dans le +Nord-Ouest, avec quel orgueil lisions-nous les belles paroles que +votre commandant, le général Strange, nous adressait après vos actions +d'éclat. Nous avons tous lu avec joie ce que le général Strange écrivait +de vous à un de ses amis intimes, il n'y a que quelques jours. + +Nos coeurs ont battu à briser nos poitrines en lisant des pages comme +celle-ci: "Quand le canon, cette voix de fer, ce dernier argument de la +civilisation armée, eut fait répercuter pour la première fois les échos +endormis de la solitude des, sombres régions du Nord-Ouest, nos braves +soldats du 65e bataillon se sont élancés sur l'ennemi--les marais, les +sombres forêts, les broussailles presqu'impénétrables, n'arrêtaient +pas leur impétuosité--et comme les chevaux qui traînaient le canon se +trouvaient souvent embourbés, envasés jusqu'aux oreilles, _my plucky +French Canadians_ s'attelant au canon font sortir de cette impasse +chevaux, canon et tout ce qui s'en suit, le tout avec cette agilité, cet +élan français qui distingue nos Canadiens-Français." (Applaudissements.) + +Puis encore les paragraphes suivants: + +"Le véritable esprit militaire des anciens coureurs des bois, la milice +de Montcalm, des voltigeurs de Salaberry semble aussi vivace que jamais +dans le coeur de nos Canadiens-Français. Nous avons bivouaqué sous nos +armes... nous étions sans feu... le 65e bataillon était pour le moment +sans capotes (en parlant de la poursuite contre Gros Ours). Les soldats +du 65e bataillion n'avaient pas pris de vivres avec eux lorsque le matin +ils débarquaient de leurs bateaux pour s'élancer au pas redoublé là où +le devoir les appelait. Nous partageâmes nos rations avec eux." + +Puis plus loin. + +"Un autre jour, ils arrivent (le 65e) à un certain endroit; après avoir +marché toute une nuit l'énorme distance de onze lieues; à travers +des marais presqu'impassables... le coeur joyeux... la gaie chanson +canadienne à la bouche... bravant tous les obstacles, plusieurs d'entre +eux allaient pieds nus et ensanglantés, leurs uniformes étaient en +lambeaux et cependant ils étaient prêts à tout." + +"Sur eux tombaient les postes les plus exposés chaque fois que nous +pouvions rejoindre l'ennemi, et c'était toujours avec peine que je +pouvais contenir l'ardeur belliqueuse de _my plucky French Canadians_," + +Ainsi vous voyez que rien de ce qu'on disait de vous n'était perdu pour +nous, pour moi surtout qui ai le plaisir de compter votre beau bataillon +parmi les bataillons du District que j'ai l'honneur de commander. Aussi +soyez les bienvenus au milieu de nous. Vous avez bien mérité de la +patrie. Tous ceux qui vous sont chers, qui vous aiment si tendrement, +brûlent d'envie de vous serrer la main, de vous presser sur leur coeur, +et de vous dire combien ils sont contents de voua, fiers de vous, comme +nous le sommes tous ici, comme l'est tout le pays en général et la ville +de Montréal, en particulier. (Tonnerre d'applaudissements.) Aussi, +messieurs, en terminant, permettez-moi de proposer la santé du brave +général Middleton, le soldat "sans peur et sans reproche" et celle +du 65e bataillon nos _plucky French Canadians_. (Applaudissements +prolongés.) + +Le maire Beaugrand, appelé à prendre la parole, complimenta en termes +appropriés et d'une façon très éloquente le 65e bataillon. + +A l'instar du colonel Harwood, il parla des accusations portées contre +le bataillon, et sut les réfuter. + +M. Beaugrand termina en proposant la santé du général Strange qui +dirigea nos troupes, du colonel. Ouimet, commandant du 65e, des braves +officiers, et sous-officiers. Il fit allusion au sergent Valiquette, +mort au champ d'honneur, aux morts et aux blessée de cette insurrection +qui sera l'événement mémorable de 1885. + +Le colonel Ouimet répondit brièvement, mais avec éloquence. Il remercia +chaleureusement le public canadien, le maire de Montréal, les dames, +des secours donnés aux familles des volontaires, et pour la brillante +réception du jour. A peine était-il assis que trois, hourras retentirent +en son honneur sous l'immense voûte de la salle d'exercices. + +M. le maire Beaugrand proposa en anglais la santé de la Montreal +Garrison Artillery et des autres bataillons qui, sans avoir participé à +la campagne, avaient été prêts à répondre à l'appel. + +Le colonel Stevenson, appelé à répondre, dit qu'il s'associait de tout +coeur à la démonstration du jour. Il était heureux de serrer encore une +fois la main aux braves du 65e, de les voir revenir gais et en bonne +santé. + +M. C. A. Corneiller parla en dernier lieu. Ce fut le discours de la +clôture du dîner. En faisant l'éloge des braves volontaires, l'orateur +paya un noble tribut d'hommages au zèle et au dévouement du R. P; +Prévost, l'aumônier du 65e bataillon. Il a suffi à, M. Cornellier de +rappeler ce nom si cher aux soldats dont on fêtait l'arrivée pour +soulever les applaudissements les plus enthousiastes. + +Durant le dîner, la musique de la Cité et l'Harmonie font entendre les +morceaux les plus choisis de leur répertoire. + +APRÈS LE DINER + +A doux heures, le dîner étant termine, les volontaires se mirent en +marche pour se rendre à la salle Bonsecours, en suivant les rues Craig, +Gosford et Claude. Ils étaient suivis par une foule immense et sur leur +passage ils furent l'objet de nouvelles acclamations. La musique de la +Cité on tête suivie des anciens membres du 65e. + +A la salle on déposa les armes et les sacs et on se dispersa pour aller +passer le reste de la journée dans les joies intimes de la famille. +Les anciens membres du 65e, accompagnés de la Musique de la Cité, +escortèrent le lieutenant-colonel Ouimet jusqu'à sa résidence rue +Dorchester. + +Le brave colonel saisit de nouveau l'occasion pour féliciter les anciens +membres du 65e de leur bonne tenue et termina en les remerciant de +s'être montrés dignes de leurs frères d'armes dans la brillante +réception dont ils ont été l'objet. + +Après avoir pressé encore une fois la main à leur colonel, les anciens +membres retournèrent à la salle d'exercices où ils eurent un lunch +particulier. Des discours de circonstance furent prononcés par le +capitaine DesRivières, président du comité de réception, et plusieurs +autres. Dans son discours, le capitaine DesRivières félicita le +capitaine Pratte et le sergent Pépin du zèle dont ils avaient fait +preuve pendant tout le temps que le comité s'était occupé de se préparer +à recevoir les volontaires du 65e. M. Beaudry, vice-président du comité +fit aussi quelques remarques parfaitement appropriées. + +Ce dîner de braves fut accompagné chant et de musique. En se séparant, +il fat convenu qu'on se réunirait tous, ce soir, à la salle Bonsecours, +pour déposer les coiffures et recevoir des instructions, s'il était +nécessaire. + +LE FEU D'ARTIFICE + +Les réjouissances commencées le matin se sont continuées dans la soirée. +A neuf heures, il y eut feu d'artifice sur le Champ de Mars. + +Dès huit heures, une foule immense avait envahi les gradins qui longent +la place et quand fut lancée la première pièce pyrotechnique on pouvait +évaluer à vingt mille le nombre des spectateurs. + +Ce feu d'artifice a obtenu tout le succès qu'on pouvait en attendre. +Chaque pièce lancée s'élevait à des hauteurs prodigieuses et décrivant +sur le fond du firmament semé d'étoiles, des arcs de feu et l'effet le +plus merveilleux. + +L'emporte-pièce de tout ceci, fut un cadre de grandeur considérable, +couvert de produit chimiques au milieu duquel on avait inscrit le +chiffre du "65e", en matière inflammable. Cette pièce d'un genre +particulier, mise en feu, arracha à la foule des cris et des +applaudissements. + +Le feu d'artifice se termina à 9.30 heures. + + + +L'auteur a tenu à publier ce rapport tel qu'il a été fait dans le temps, +afin de l'enregistrer dans l'histoire de la campagne elle-même, et +surtout pour que plus tard, personne ne puisse le taxer de partialité. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cent-vingt jours de service actif +by Charles R. Daoust + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13557 *** |
