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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13557 ***
+
+ [Illustration 003.png LE DRAPEAU DU 65ème,
+ PRÉSENTÉ PAR LES DAMES DE MONTRÉAL,
+ DANS L'ÉGLISE DU GÉSU, LE JOUR DE PÂQUES 1886.]
+
+
+
+ CHARLES R. DAOUST.
+
+ CENT-VINGT JOURS
+ DE SERVICE ACTIF
+ RÉCIT HISTORIQUE TRÈS COMPLET
+ DE LA
+ CAMPAGNE DU 65ème
+ AU
+ NORD-QUEST
+
+
+ AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS
+ MONTRÉAL-1886
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+ Avis au lecteur.
+ Préface.
+ Tableau chronologique.
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ LA MARCHE.
+
+ Chapitre I.--De Montréal à Calgarry.
+ Chapitre II.--Séjour à Calgarry.
+ Chapitre III.--Le Bataillon Droit.--De Calgarry à Edmonton.
+ Chapitre IV.--Le Bataillon Gauche.--De Calgarry à Edmonton.
+
+ DEUXIÈME PARTIE.
+
+ LE BATAILLON DROIT.
+
+ Chapitre I.--D'Edmonton à Victoria.
+ Chapitre II.--De Victoria à Fort Pitt.
+ Chapitre III.--Fort Pitt et la Butte-aux-Français.
+ Chapitre IV.--A la poursuite de Gros-Ours.
+ Chapitre V.--Lemay et Marcotte.
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+ LE BATAILLON GAUCHE.
+
+ Chapitre I--Port Ostell.
+ Chapitre II.--Fort Edmonton.
+ Chapitre III.--Fort Saskatchewan.
+ Chapitre IV.--Fort Ethier.
+ Chapitre V.--Fort Normandeau.
+
+ QUATRIÈME PARTIE.
+
+ LE RETOUR.
+
+ Chapitre I.--De Fort Ostell à Fort Pitt.
+ Chapitre II.--De Fort Pitt à Montréal.
+ Notes.
+
+
+AU LECTEUR.
+
+En présentant ce livre au public, l'auteur remplit un devoir. Pendant
+quatre longs mois tout un peuple a eu les yeux fixés sur les vastes
+territoires du Nord-Ouest, pendant quatre longs mois des centaines de
+familles canadiennes ont vécu dans l'anxiété la plus cruelle; pendant
+ce temps-là, des centaines de jeunes Canadiens bravaient toutes les
+misères, toutes les fatigues, la mort même, pour rétablir la paix et
+supprimer la révolte.
+
+Et personne ne racontera leurs souffrances! personne ne redira leurs
+misères! Laisser passer cette page d'histoire canadienne sans la graver
+dans nos annales serait une négligence impardonnable, presqu'un crime.
+
+Voilà la mission! voilà le devoir!
+
+Quelqu'inexpérimenté que fût l'auteur, il n'a pas reculé devant la
+grandeur de la tâche imposée. Il confesse son incapacité et prie le
+lecteur de prendre en considération sa jeunesse et sa bonne volonté et
+de lui pardonner les mille imperfections de son oeuvre.
+
+Lachine 1886.
+
+CHARLES R. DAOUST.
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+Est-il réellement nécessaire de faire une préface à cet ouvrage? Telle
+est la question que je me suis posée et qu'après mûre réflexion j'ai
+résolue dans l'affirmative. Il faut une préface, quand ça ne serait que
+pour expliquer au lecteur le plan sur lequel le livre a été écrit et en
+donner la raison.
+
+Avant d'entrer en matière, il est de mon devoir de prévenir le public
+que ce livre n'a aucun but politique. J'ai voulu m'élever au-dessus de
+toute discussion de parti et présenter cet ouvrage qui n'aura d'autre
+mérite que sa valeur historique. Si, de l'avis de tous ceux qui ont
+pris part à la campagne de 1885, j'ai fait un récit fidèle de tous les
+événements qui ont accompagné le passage du 65ème dans le Nord-Onest,
+mon but aura été atteint.
+
+Pour rendre le récit plus clair et le mettre à la portée de tous, j'ai
+divisé l'ouvrage en quatre parties distinctes:
+
+1° La Marche; 2° Le Bataillon droit; 3° Le Bataillon gauche et 4° le
+Retour.
+
+La première partie est le récit des incidents qui ont marqué le départ
+du 65ème de Montréal et les détails de sa marche jusqu'à Edmonton. Cette
+partie est subdivisée en quatre chapitres:
+
+1° De Montréal à Calgarry; 2° Séjour à Calgarry; 3° Le Bataillon droit
+de Calgarry à Edmonton et 4° Le Bataillon gauche de Calgarry à Edmonton.
+
+Dans le compte rendu de ces trente-cinq premiers jours de la campagne
+ainsi que dans tout le reste de cet ouvrage, je me suis borné à raconter
+les faits sans m'attacher beaucoup à la forme de style sous laquelle je
+les ai présentés.
+
+La deuxième partie est divisée en cinq chapitres: 1° D'Edmonton
+à Victoria; 2° De Victoria à Fort Pitt; 3° Fort Pitt et la
+Butte-aux-Français; 4° A la poursuite de Gros-Ours et 5° Lemay et
+Marcotte.
+
+La troisième partie, qui est le récit de la vie de garnison des
+différentes compagnies du bataillon gauche est naturellement subdivisée
+en autant de chapitres qu'il y avait de forts: 1° Fort Ostell; 2° Fort
+Edmonton; 8° Fort Saskatchewan; 4° Fort Ethier et 5° Fort Normandeau.
+
+La quatrième partie est "Le Retour." Elle n'est subdivisée qu'en deux
+chapitres: 1° De Fort Ostell à Fort Pitt et 2° De Fort Pitt à Montréal.
+
+Comme on peut le voir le plan est des plus simples et la division de
+l'ouvrage est des plus claires.
+
+Ce n'est cependant pas sans beaucoup de travail que j'ai pu arriver à un
+résultat aussi satisfaisant. Séparé du gros du bataillon et relégué avec
+ma compagnie à soixante-dix milles au sud d'Edmonton, je n'ai pu me
+procurer le récit complet; de la campagne qu'en compilant les notes des
+officiers en charge des autres détachements du bataillon.
+
+Je saisis l'occasion pour remercier chacun des officiers qui m'ont
+assisté de leur concours. Leur témoignage, corroboré par les soldats
+sous leurs ordres, est de la plus grande valeur au point de vue de la
+véracité du récit et son authenticité est au dessus de tout doute.
+
+Il est très possible que certains faits de peu d'importance aient pu
+être oubliés, mais l'histoire générale est complète. Pour rendre le
+récit plus intéressant, j'ai fait insérer les vignettes des principaux
+officiers qui ont pris part à la campagne ainsi que les forts où le
+bataillon a passé. Les photographies ont été faites avec soin par les
+premiers artistes de cette ville, entr'autres M. L. Gr. H. Archambault,
+dont la réputation est établie. Les vignettes sont dues à MM. Cassan et
+Babineau et ont été faites avec autant de soin que possible.
+
+En un mot, je n'ai rien négligé pour faire de cet ouvrage une oeuvre
+parfaite sous tous les rapports et le lecteur, prenant en considération
+mon trouble et ma bonne volonté, me pardonnera, je l'espère, les
+quelques erreurs de style qui, à cause de mon inexpérience, ont pu se
+glisser dans ces pages.
+
+Montréal, 1886.
+
+CHARLES R. DAOUST, Sergent, Compagnie No. 1, 65ème Bataillon.
+
+
+
+TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES ÉVÈNEMENTS DE L'EXPÉDITION DU 65ème AU
+NORD-OUEST
+
+Mars 28.--Appel du 65ème en service actif.
+Avril 2.--Départ du bataillon de Montréal.
+Avril 3.--Passage à Mattawa.
+Avril 4.--Arrivée à Dalton.--Voyage en traîneaux.
+Avril 5.--Arrivée au Lac-au-Chien.--Nuit en chars à boeufs.
+Avril 6.--Marche sur le lac Supérieur.--Arrivée à Jackfish Bay.
+Avril 7.--Séjour à Jackfish Bay.
+Avril 8.--Arrivée à Red Rock.--On remonte à bord de bons chars.
+Avril 9.--Passage à Port Arthur.
+Avril 10.--A Winnipeg.
+Avril 11.--Passage à Régina.
+Avril 12.--Arrivée à Calgarry.
+Avril 13.--Alerte au camp. Lt. Starnes prend le commandement des
+avant-postes.
+Avril 14.--Tempête de neige appelée _Chinouck_--On se retire dans les
+casernes.
+Avril 15 et 16.--Dans les casernes.
+Avril 17.--Retour aux tentes.--Arrivée de l'Infanterie Légère à
+Calgarry.
+Avril 18.--Grande fête au village.
+Avril 19.--Première messe du bataillon à la mission.
+Avril 20.--Départ du bataillon droit pour Edmonton.
+Avril 21.--Arrivée à Calgarry d'un canon du Port McLeod,
+Avril 23.--Départ du bataillon gauche pour Edmonton.--Le Major Dugas
+fait ses adieux au bataillon.
+Avril 24.--Passage du bataillon gauche à l'Anse McPherson.
+Avril 25.--Arrivée du bataillon droit à la Traverse du Chevreuil Bouge.
+Avril 26.--Le bataillon droit traverse la rivière du Chevreuil Bouge.
+Avril 27.--Passage du bataillon droit à la rivière de l'Aveugle.
+Avril 28.--Arrivée du bataillon gauche à la Traverse du Chevreuil Rouge.
+Avril 29.--Passage du bataillon droit à la Ferme du Gouvernement.
+Avril 30.--La compagnie No. 8 est laissée à la Traverse du Chevreuil
+sous le commandement du Lieut. Normandeau.
+Mai l.--Départ du bataillon gauche de la rivière du Chevreuil
+Rouge.--Arrivée du bataillon droit à Edmonton.
+Mai 2.--Passage du bataillon gauche à la Rivière Bataille.--Départ de
+la compagnie No. 7 pour le Fort Saskatchewan sous le commandement du
+Capitaine Doherty.
+Mai 3.--Le bataillon gauche à la Ferme du Gouvernement.
+Mai 4.--La balance du No. 8 et des soldats des compagnies Nos 1, 3 et
+4 sont laissés à la ferme du Gouvernement sous le commandement du
+Lieutenant Villeneuve.
+Mai 5.--Arrivée du bataillon gauche à Edmonton.--Départ des compagnies
+Nos 5 et 6 pour Victoria.--Le Capt. Ethier retourne à la Ferme du
+Gouvernement.
+Mai 6.--L'aile gauche du bataillon droit (les compagnies Nos 5 et 6)
+passe au Fort Saskatchewan.
+Mai 7.--Départ de l'aile droite du bataillon droit (les compagnies Nos
+3, 4 et l'état major du 65ème) pour Victoria--L'aile gauche traverse
+la rivière Éturgeon.--Départ de la compagnie No. 1 pour la Rivière
+Bataille.
+Mai 8.--L'aile gauche du bataillon droit arrive à la Rivière Vermillon.
+Mai 9.--Réunion des deux ailes du bataillon droit.
+Mai 10.--Arrivée de la compagnie No. 1 à la Rivière
+Bataille--L'Infanterie Légère de Winnipeg arrive à, Edmonton--Le
+bataillon droit traverse la Rivière Vermillon.
+Mai 11.--Arrivée du bataillon droit à Victoria.
+Mai 12.--Passage au Lieutenant-Colonel Ouimet à la Rivière Bataille.
+Mai 13.--Séjour du bataillon droit à la rivière Vermillon.
+Mai 14.--Passage du Lieutenant-Colonel Ouimet à la Ferme du
+Gouvernement.
+Mai 16.--Arrivée du Général Strange à Victoria, escorté de 190 hommes de
+l'Infanterie Légère de Winnipeg.
+Mai 20--Départ de la colonne d'Alberta de Victoria.
+Mai 21.--L'aile droite du 65ème en bateaux sur la Saskatchewan.
+Mai 22.--Nuit passée à St. Paul.--Alerte au camp.
+Mai 23.--Traverse de l'Anse de la côte du Renne par la colonne Strange.
+Mai 24.--Traverse de l'Anse du Lac aux Grenouilles par le bataillon
+droit du 65ème.
+Mai 25.--Le 65ème élève une croix à la mémoire des martyrs du Lac aux
+Grenouilles.--Arrivée de la colonne Strange à Fort Pitt.
+Mai 26.--Enterrement du jeune Cowan.
+Mai 27.--Première rencontre du 65ème avec Gros-Ours.
+Mai 28.--Bataille de la Butte-aux-Français.
+Mai 30.--Départ de la colonne Strange de Port Pitt pour la Rivière à
+l'Oignon,--La compagnie No. 6 reste au Fort Pitt.
+Mai 31.--Le Major Perry rejoint la colonne Strange.
+Juin 1.--Des prisonniers de Gros-Ours arrivent au camp du Général.
+Juin 2.--Arrivée du Général Middleton à bord du vapeur North-West.
+Juin 3.--Les commissaires Royaux arrivent à Edmonton.
+Juin 4.--Visite de Mgr Grandin à la Rivière Bataille.
+Juin 5.--Une compagnie de l'Infanterie Légère de Winnipeg rejoint la
+colonne Strange.
+Juin 6.--Passage de la colonne au Lac aux Grenouilles.
+Juin 8.--Le bataillon droit à Bear's Run.
+Juin 9.--Le R. P. Legoff visite le Major Hugues.
+Juin 10.--Les RR. PP. Legoff et Prévost sont délégués auprès des
+Montagnais.
+Juin 11.--Le Capt. Giroux arrive à Bear's Run avec sa compagnie.
+Juin 12.--Les Montagnais se soumettent.
+Juin 17.--Le Capt. Giroux part pour Montréal.
+Juin 23.--Le bataillon droit reçoit l'ordre du départ pour Montréal.
+Juin 24.--Départ du bataillon droit de Bear's Run.
+Juin 28.--Le bataillon gauche reçoit l'ordre de se mettre en marche pour
+Fort Pitt.
+Juin 27.--Départ de la compagnie No. 1 de la Rivière Bataille.--La
+compagnie No. 8 quitte la Traverse du Chevreuil et le Fort Ethier.--Le
+bataillon droit arrive à Port Pitt à bord du North-West.
+Juin 28.--La garnison du Fort Ethier et celle du fort Saskatchewan
+arrivent à Edmonton.
+Juin 29.--Les détachements du Fort Normandeau et du Fort Ostell arrivant
+à Edmonton.
+Juin 30.--Départ du bataillon gauche à bord de la "_Baroness_."
+Juillet 2.--Le 65ème réuni à Fort Pitt.
+Juillet 3.--Mort du Lieutenant-Colonel Williams des Midlands et du.
+Sergent Valiquette du 65ème.
+Juillet 5.--Arrivée à Battleford.--Funérailles du Lieutenant-Colonel
+Williams et du Sergent Valiquette.
+Juillet 7.--Passage des bateaux à l'Anse du Télégraphe.
+Juillet 8.--A Prince Albert.--Visite à la prison de Gros-Ours.
+Juillet 9.--Traversée dea Rapides.
+Juillet 10.--Passage au Fort à la Corne.
+Juillet 11.--Marche de cinq milles le long des Grands Rapides.
+Juillet 12.--A bord de la barge "Red River."--Messe basse à bord.
+(C'était la seconde à laquelle assistait le bataillon depuis son départ
+de Montréal.)
+Juillet 13.--Départ des bateaux et commencement de la traversée du Lac
+Winnipeg.
+Juillet 18.--Arrivée à Selkirk.--Le bataillon monte à bord des
+chars.--Départ.
+Juillet 16.--Passage à Port Arthur.
+Juillet 17.--Red Rock.
+Juillet 18.--Jackfish Bay.
+Juillet 19.--Passage à North Bay et Mattawa.
+Juillet 20.--Arrivée du bataillon à Montréal.
+
+[Illustration: LT. COL. OUIMET]
+
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+LA MARCHE.
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+DE MONTRÉAL A CALGARRY.
+
+La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir
+d'un épais linceul bien des douleurs et bien des larmes!
+
+C'était le jour du départ. Après avoir paradé à travers les rues de la
+métropole, le bataillon arriva en bon ordre à la gare du Pacifique. Une
+foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours
+de la gare. Le moment des adieux était arrivé. Quel spectacle! Ici, un
+vieillard, aux cheveux blancs, donne à son fils sa dernière bénédiction
+dans un baiser, et une larme perle à sa paupière en lui donnant la
+dernière poignée de main; la mère, trop faible pour assister à cette
+scène était restée à la maison. Là, une femme s'évanouit. C'est une
+malheureuse épouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu
+accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoïques,
+donnent à leur mari le dernier baiser, et plongées dans un désespoir
+muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur époux monter à bord des
+chars. Sur les degrés d'un waggon, un ami donne une dernière poignée
+de main à son compagnon de collège en lui souhaitant, de nombreuses
+couronnes de lauriers à son retour. Et dans l'arrière-plan, la foule
+répandue un peu partout, grimpée sur les toits, massée sur le parapet,
+acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin
+tout le monde est à bord. Après quelques minutes d'attente, le sifflet
+crie et le train se met en marche. Malgré la tristesse de la séparation
+et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise
+fortune bon coeur, se mettent à chanter les gais refrains de chansons
+canadiennes. Bientôt la gaieté devient, générale. A peine sortis de la
+ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques
+instants, n'eut-ce été l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des
+touristes en voyage. Dans la veillée, le Lt-Col. Ouimet passe de char
+en char et présente au bataillon son aumônier le R. P. Provost et son
+nouveau chirurgien, le Dr. Paré. Partout ils sont accueillis par des
+cris de joie.
+
+Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva à Carleton Place. Le
+train arrêta et tout le bataillon alla réveillonner à l'hôtel voisin de
+la gare. Le repas fut des mieux servis et très goûté des soldats qui
+dévoraient les servantes des yeux tout en mangeant à pleine bouche;
+le ventre et le coeur s'emplissaient à la fois, celui-là de mets et
+celui-ci D'espérances.
+
+[Illustration: RÉVD. PÈRE PROVOST, O.M.I.]
+
+Plusieurs profitèrent de cet arrêt pour écrire des lettres à l'adresse
+de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se
+remit en marche. Après quelques minutes de divertissement, les soldats
+se mirent au lit et tout rentra dans le silence.
+
+Vers les neuf heures, le réveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa
+à Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous
+firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel reçut une
+lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le
+saint évêque nous souhaitait beaucoup de succès dans notre entreprise et
+terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'armée
+des hommes maintenant officier dans la paisible armée du Seigneur."
+
+A une heure de l'après-midi, nous descendions à Mattawa, L'appétit avait
+eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut
+avec joie qu'on se hâta de descendre des chars pour aller dîner. Mais
+bernique! plusieurs furent désappointés; malgré que ce fût le Vendredi
+Saint et qu'il y eût de la viande, le repas fut court; chacun se
+contenta de dévorer en imagination les mets qu'il s'était promis de
+manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus
+tard; car plus on avançait, plus le froid augmentait. Le train continua
+sans arrêt jusqu'à Scully's Junction, où l'on devait avoir à souper;
+mais par malheur on n'avait pas été averti à temps et l'on n'avait que
+des cigares pour les officiers.
+
+Vers trois heures du matin, samedi, le train arrêta. Tout le monde fut
+bientôt sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une
+trompette aux oreilles à moitié ouvertes des volontaires affamés par
+le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur
+l'esprit déjà préjugé des soldats, l'apparition de grands vaisseaux
+remplis de pruneaux confits, de fèves rôties, etc., leur remit le moral
+en ordre.
+
+Après un bon repas dont chacun se déclara satisfait, l'on continua. La
+journée parut longue. Quelques-uns passèrent le temps à confesse ou
+ailleurs, chacun suivant ses goûts. On arrêta quelques minutes à
+Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva à Dalton à neuf
+heures et demie le soir. L'on s'attendait à descendre des chars en cet
+endroit, mais le chemin de fer avait été continué avec beaucoup de
+vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu'à Algoma, où l'on
+arriva vers les dix heures.
+
+Ici, un spectacle des plus gais s'offre à nos yeux. Des feux de bois
+d'épinette ont été préparés d'avance et éclairent notre route jusqu'à
+une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la
+monotonie du voyage commençait à ennuyer les esprits des soldats.
+
+Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous
+avaient portés pendant deux jours et deux nuits à travers un pays
+civilisé!
+
+En voyant les traîneaux en attente les soldats poussent des cris de
+joie, on veut changer de transport à tout prix et la nuit parait si
+belle que tous ont hâte de s'enfoncer dans les profondeurs mystérieuses
+des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain.
+L'on part en chantant et bientôt les échos de la forêt, répètent les
+gais refrains des chansons canadiennes.
+
+La nouveauté des paysages et le violent contraste des grands bois
+silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent
+l'imagination des esprits les moins poétiques. Il était curieux de voir
+les charretiers s'enfoncer sans hésiter à travers ces arbres touffus,
+dans des bois où le chemin était disparu, enfoui sous la neige, et où
+les moins braves voyaient surgir de temps à autres d'énormes têtes de
+Sauvages indomptés.
+
+Vers minuit le silence commence à régner parmi les promeneurs déjà
+fatigués de la marche et c'est avec une satisfaction prononcée qu'on
+arrive à "l'hôtel de la Forêt" vers une heure du matin. Ici on nous sert
+à manger, mais les hommes encore peu habitués à la nourriture qui fut
+distribuée, préfèrent s'en passer et choisissent leurs places autour
+d'un feu de camp.
+
+Après une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche
+se continue à travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de
+Pâques, on atteignit la fin de notre pénible voyage en traîneaux. Deux
+tentes furent levées à la hâte en cet endroit appelé vulgairement "Lac
+aux Chiens."
+
+Ici, un accident des plus déplorables arriva à un des hommes de la
+compagnie No. 2, nommé Boucher. Cet individu, fatigué sans doute par la
+longueur et les misères de la route et découragé de la vie militaire,
+se jeta sur le chemin de fer au moment où notre train reculait, mais
+perdant tout à coup courage devant la mort cruelle qu'il s'était
+choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il était trop tard.
+Les roues lui passèrent sur le pied et le blessèrent douloureusement.
+Il fut immédiatement transporté sous la grande tente sur l'ordre du
+chirurgien Simard en attendant l'arrivée du chirurgien major.
+
+Cet accident, bien qu'il fût l'acte d'un insensé, jeta la consternation
+parmi le camp. C'était; le premier accident sérieux qui arrivait à un
+membre du bataillon, et sa nature était loin de compenser la peine que
+son état de priorité lui donnait.
+
+Toute la journée se passa à attendre le colonel qui s'était attardé à
+Algoma, et la marche forcée qu'on avait faite pendant la nuit devint
+inutile. Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, on nous servit nos
+rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes
+dont quelques-uns même étaient découverts. On s'installa du mieux que
+l'on pût le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher.
+On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une.
+Elles furent bientôt étendues sur le plancher du char et les soldats se
+placèrent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en même temps
+des tuques en laine; il était temps! car notre figure était des plus
+comiques avec nos petits képis sur le coin, de l'oreille.
+
+Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientôt la fraîcheur
+des glaçons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible.
+Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se lèvent et passent le reste de la
+nuit, collés les uns contre les autres le long des bancs. La nuit était
+des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char
+rendait la situation des soldats intolérable. Avec quelle anxiété
+chacun attendait en silence le premier village où l'on pourrait enfin
+descendre!
+
+Enfin à six heures du matin le train arrêta à la Baie du Héron, En moins
+de cinq minutes tout le bataillon était descendu en ligne. Pour la
+première fois une pauvre ration de rhum fut donnée à chaque homme, et
+sans rien exagérer, elle avait été richement gagnée. Bientôt après
+on nous servit à déjeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains
+journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapporté qu'en cet
+endroit les soldats avaient dévalisé les magasins de la compagnie et
+bien d'autres histoires toutes aussi mensongères et infâmes les unes que
+les autres. C'est ici l'endroit de réfuter ces sots rapports et de
+leur donner un démenti formel. Jamais un régiment dans de pareilles
+circonstances ne s'est aussi bien comporté et c'est même étonnant
+qu'aucun des mauvais rapports qui ont été faits n'ait le moindre
+fondement de vérité.
+
+Après un copieux déjeuner, le bataillon remonta à bord et l'on continua
+dans les mêmes chars jusqu'à Port Munroe, où l'on arriva vers neuf
+heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche à pied
+commença. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses
+munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres.
+Après une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac
+Supérieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du
+prodige.
+
+Peu d'hommes, même de vieux militaires auraient pu résister aussi
+bravement à une aussi forte étape, et chose plus étonnante encore,
+pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la
+marche, à Little Peak, où l'on fit une distribution de rations,
+fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible
+compensation par le magnifique coup d'oeil présenté par le coucher du
+soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or
+dans le rideau, aux couleurs variées, que lui tendait l'Occident et qui
+semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et à mesure que
+l'astre disparaissait à l'horizon, chaque nuage se nuançait d'une façon
+grandiose. Que de poëtes auraient fait deux fois la même route pour
+contempler un pareil spectacle!
+
+Vers huit heures du soir tout le bataillon était remonté dans: de
+nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci
+n'étaient formés que de plates-formes simples avec une planche chaque
+côté pour servir de garde-fou.
+
+Sur ces planches d'autres plus minces étaient posées aussi près que
+possible les unes des autres et servaient de sièges aux soldats
+fatigués. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il était une
+heure du matin quand on descendit à Jackfish Syndicate.
+
+A peine les soldats étaient-ils descendus des chars que la, pluie
+commença à tomber. Malheureusement il n'y avait aucun abri pour recevoir
+tous les soldats et plusieurs compagnies attendirent au-delà d'une
+demi-heure exposées à l'intempérie de la saison. Quelques murmures
+se firent entendre, mais ça ne dura pas longtemps, car comme en bien
+d'autres circonstances semblables plus tard, le bon esprit des soldats
+reprit le dessus et bientôt des chante joyeux se firent entendre.
+Quelques-uns, chantèrent à contre-coeur, mais tout le monde chanta.
+
+A deux heures du matin, après avoir bien mangé, les compagnies 2, 3,
+4, 5 et 6 se retirèrent dans les hangars de la compagnie du Pacifique,
+situés aux environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remontèrent en
+chars et furent conduites au village de Jackfish, où un grand hangar
+avait été préparé pour elles. Un bon feu fut entretenu toute la nuit
+dans les deux poêles de l'habitation et pour la première fois depuis
+leur départ de Montréal, les volontaires dormirent bien et se
+reposèrent.
+
+À dix heures l'on se réveilla et les compagnies qui avaient couché au
+village retournèrent en chars au Syndical pour y prendre le déjeuner.
+
+La maison où se servaient les repas était encore remplie, les autres
+compagnies qui avaient couché au Syndicat n'ayant pas encore fini leur
+déjeuner. La pluie continuait à tomber de plus belle et les soldats
+furent forcés de s'entasser les uns sur les autres dans les hangars.
+
+Pendant l'après-midi, les volontaires se réfugièrent sous des tentes et
+l'on s'amusa à chanter pour passer le temps, car la pluie ne cessait
+pas. Quelques-uns se dirigèrent vers une vieille masure dont l'enseigne
+moins prétentieuse par la forme que par le nom qu'elle portait avait
+attiré leur attention. On vendait de la boisson dans ce chantier, la
+bière s'y débitait, à 15 contins, et ce qu'on était convenu d'appeler du
+"whiskey" à 25 contins le verre.
+
+A quatre heures, le repas du soir fut servi à tout le monde, puis chaque
+compagnie rentra dans ses quartiers.
+
+A sept heures, le coucher fut sonné et à huit heures, tout le monde
+reposait.
+
+Dès quatre heures, le lendemain matin, les trois compagnies qui avaient
+passé la nuit au village, se levèrent et les chars n'arrivant pas, elles
+se mirent en marche et traversèrent le lac à pied jusqu'au Syndicat.
+
+Après une heure de marche, ces soldats n'eurent pour tout déjeuner
+qu'une tranche de lard entre deux morceaux de pain.
+
+A huit heures a.m. les premiers traîneaux, chargés de soldats, se mirent
+en marche et les autres ne tardèrent pas à les suivre. Ce nouveau trajet
+le long du lac Supérieur, malgré qu'il se fît en voiture, ne fut guère
+plus plaisant que le premier. Le froid était très-grand et les soldats
+entassés dans les voitures furent souvent obligés de descendre pour ne
+pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de l'après-midi, le premier
+traîneau entra dans une baie profonde dont on ne put connaître le nom.
+Après une halte d'une heure et demie en cet endroit, le bataillon
+remonta en chars plates-formes et continua jusqu'à McKay Harbour où il y
+avait un hôpital. Ici, on laissa notre invalide Boucher, en même temps
+que l'on prenait à bord le sergent Nelson devenu si fameux depuis
+l'affaire du "Toronto News." Il fut installé dans notre char, le premier
+du train, et ne connaissant l'individu que par ce qu'il voulait bien
+nous dire de lui-même, chacun l'entoura de soins et le traita avec
+une hospitalité toute canadienne. Après que les soldats eussent mangé
+quelques galettes et de la viande, le train se mit en mouvement et
+continua jusqu'à la fin de la ligne du chemin de fer à Michipicoten.
+Arrivés ici a sept heures et demie, les soldats durent traverser de
+nouveau à pied une longueur de onze milles sur la Baie du Tonnerre et
+arrivèrent à Red Rock à onze heures du soir.
+
+Ici des chars à passagers attendaient le régiment, et vers minuit le
+train partait.
+
+Cette journée fut une des plus rudes pour les soldats. De quatre heures
+du matin à onze heures du soir, on n'avait pas cessé de marcher un seul
+moment. Quatorze milles à pied, vingt-deux en traîneaux et plus de cent
+milles en mauvais chars découverts, en tout près de cent cinquante
+milles parcourus dans la journée.
+
+Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port Arthur. Les soldats
+furent bientôt éveillés par les cris de la foule qui les attendait à la
+gare. Pendant que les compagnies s'éloignaient, chacune de son côté,
+pour déjeuner dans les différents hôtels de la ville, les officiers se
+rendirent à l'hôtel Brunswick. sur l'invitation du maire de la localité.
+Après déjeuner, profitant d'un congé de quelques heures, les soldats
+visitèrent les environs de la ville et s'amusèrent beaucoup, étant
+royalement reçus partout où ils allaient. Enfin, l'heure du départ
+sonna. Les différentes compagnies remontèrent chacune dans son char et
+le train quitta la gare au milieu des acclamations de la foule. De dix
+heures jusqu'à minuit, la route se continua en chars. Chacun se mit ù
+tuer le temps du mieux qu'il pût et n'y réussissait qu'à demi.
+
+De minuit à six heures du matin, la route se continua sans incident
+remarquable. A six heures le réveil sonna, et chacun se mit à nettoyer
+ses armes et à brosser ses habits pour obéir aux instructions reçues.
+
+Enfin, quelques minutes avant sept heures, les premières maisons de
+Winnipeg parurent dans le lointain et furent saluées par des cris de
+joie. Bientôt le train entra dans la gare. La ville avait revêtu sa
+toilette de fête; les pavillons flottaient partout, et les jeunes filles
+avaient mis leurs robes des dimanches pour recevoir le bataillon. Parmi
+la foule qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge Dubuc, le
+Col. Lamontagne, les Messieurs Royal, fils de l'hon. Royal, M. P., et
+M. Pilet. Le déjeuner fut aussitôt servi dans la gare même et fut aussi
+vite dévoré que servi, car tous avaient hâte de visiter la reine de
+l'Ouest. On nous en avait tant raconté sur les merveilles qui ont
+entouré la naissance de cette fille des Plaines et sur les spéculations
+gigantesques qui s'y étaient faites, que l'empressement des volontaires,
+à se répandre dans les rues de la ville ne surprendra personne.
+
+Avant, de partir cependant, chacun signa la liste de paie pour une
+semaine. Plusieurs officiers se rendirent à Saint-Boniface et payèrent
+une visite à Sa Grandeur Mgr. Taché ainsi qu'à quelques amis. A midi, le
+dîner fut pris à la gare. Dans l'après-midi, ayant obtenu un congé de
+quatre heures, les soldats retournèrent à leurs places de prédilection,
+les uns à l'hôtel, d'autres chez leurs amis, pendant que quelques-uns
+allaient chez le photographe se procurer un souvenir qu'on se hâta
+d'expédier à sa famille. A trois heures et demie une patrouille fut
+organisée et visita tous les quartiers pour en ramener les malades.
+Heureusement il n'y en avait que deux. Avant le départ, du tabac à fumer
+fut distribué aux soldats; chacun en reçut une livre. Ce don était dû à
+la générosité de la maison de Geo. E. Tucker & Son.
+
+A quatre heures le train partit. Vers une heure du matin l'on arriva à
+Brandon. Malgré l'heure avancée de la nuit, les dames de la ville nous
+attendaient avec des provisions de bouche. Les soldats à peine éveillés
+crurent continuer quelque beau rêve en voyant ces jolies jeunes filles
+et ces bonnes dames leur distribuer à pleines mains des friandises et
+des bonbons, sans compter les sourires, et les doux regards servis à
+doubles rations. Tous étaient des plus joyeux excepté le quartier-maître
+qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi dangereuse.
+
+Après une heure bien passée, le train se remit en marche, emportant avec
+lui les bons souhaits des habitants de Brandon. Quand les soldats se
+réveillèrent, on arrivait à Broadview. La principale ressource de
+cette place est le travail fourni aux habitants par les ateliers de la
+compagnie du Pacifique. On ne la vit qu'en passant. Quelques heures plus
+tard on arrêtait à Qu'Appelle, où était déjà rendue la Batterie B.
+
+Qu'Appelle est située à quelques milles au sud du fort du même nom. La
+place présente le plus beau coup-d'oeil possible. Les rues, larges et
+bien entretenues, se perdent sous les peupliers et s'étendent sur un
+parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que partent les diligences
+pour Prince-Albert et les villages du nord. Les bureaux d'immigration du
+gouvernement y sont Situés. Après quelques minutes de halte, le
+train partit de nouveau et l'on passa bientôt Régina, la capitale de
+l'Assiniboine. Ses rues qui ont plusieurs milles de longueur sont larges
+et bien droites. Ici sont les quartiers-généraux de la police à cheval
+et des bureaux des Sauvages.
+
+C'est ici que se trouve le plus grand réservoir de l'Ouest; nous n'y
+vîmes que des Sauvages mal vêtus qui nous regardèrent passer de loin. On
+nous avait promis un bon dîner en cet endroit, mais on dût le remplacer
+par une ration de pain et de fromage, en attendant mieux.
+
+Une heure plus tard, on arrêta à Moosejaw. Deux chefs sauvages vinrent à
+notre rencontre et échangèrent des signes et des protestations d'amitié
+contre des biscuits et du tabac. Aussitôt sortis de la gare, on nous
+distribua dix rondes de cartouches et l'on nous donna l'ordre de dormir
+sous les armes. Malgré tant de préparatifs, la nuit se passa sans
+incident.
+
+L'on arriva de bonne heure à Médecine Hat. Le Rév. Père Lacombe monta à
+bord du train et passa de char en char, répandant partout la joie et la
+consolation sur son passage. Ici l'on traversa le plus grand pont du
+Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan. Puis le trajet se continua à
+travers les prairies. De temps à autre, l'attention des soldats était
+attirée par des bandes de chevaux sauvages ou des volées d'outardes et
+chacun faisait des commentaires à sa façon.
+
+Enfin, vers une heure de l'après-midi, le 12 Avril, l'on entra dans
+Calgarry, le terme de notre long voyage, après avoir parcouru au-delà de
+deux mille cinq cents milles.
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+SÉJOUR A CALGARRY.
+
+Il était environ une heure de l'après-midi, le 12 du mois d'avril, quand
+le 65e descendit des chars pour s'installer dans Calgarry. Malgré la
+chaleur qu'il faisait, on nous fit parader en uniforme complet comme
+pendant la marche sur le lac Supérieur. Aussitôt le bataillon formé,
+les compagnies furent séparées les unes des autres et conduites aux
+différents hôtels de la ville. Là, on nous permit de nous déshabiller,
+puis après nous avoir fourni de l'eau, du savon et des peignes, et que
+nous nous fûmes lavés et peignés, on nous introduisit dans la salle à
+manger. Le repas fut bon et nous rappela le déjeuner de Port Arthur.
+Aussitôt le dîner pris, le bataillon se rendit par compagnies dans une
+prairie au sud des casernes de la police à cheval. Les tentes furent
+bientôt fixées et la vie de camp commença à dater de ce jour. Vers les
+six heures, on nous ramena au village où le souper fut servi dans les
+mêmes hôtels où l'on avait pris le dîner et vers sept heures, tout le
+monde était de retour au camp. A 9 heures le repos sonna et bientôt tout
+fut silence dans le camp. Vingt-quatre gardes de nuit furent nommées,
+mais rien n'attira leur attention d'une manière particulière excepté le
+bruit lointain du "pow-wow" des Sauvages. Le mot de passe ce soir-là
+était "Frontenac."
+
+Le lendemain à six heures du matin le lever fut sonné. Vers huit heures
+on alla encore déjeuner au village. A peine de retour on fit l'exercice,
+puis on commença les préparatifs pour faire la cuisine au camp. Des feux
+furent allumés à l'extrémité Est du camp et vers une heure la marmite
+était suspendue. Le dîner ne fut prêt que vers trois heures. Aussitôt le
+dîner pris, les soldats se retirèrent sous leurs tentes et tout était
+tranquille quand tout à coup un courrier apporta la nouvelle que des
+Sauvages s'étaient campés à deux milles du camp du 65ème.
+
+Après la première excitation passée, on choisit vingt sentinelles qu'on
+envoya sur la montagne voisine sous le commandement du lieutenant
+Starnes et la compagnie No. 1 reçut l'ordre de se tenir sous les armes
+toute la nuit. Le mot de passe cette nuit-là fut "Montréal."
+
+Rien d'extraordinaire pendant la nuit. A six heures, mardi matin, nous
+étions debout. Vers onze heures une pluie fine commence à tomber. Dans
+l'après-midi le temps se refroidit et la neige tombe toute la journée et
+toute la nuit. Le mot de passe était "Québec."
+
+De bonne heure le lendemain, les soldats allèrent se laver à la rivière.
+On n'eut pas d'exercice ce jour-là. Pendant l'après-midi, la tempête
+de neige, que les indigènes appellent _chinouck_, prit de telles
+proportions qu'en peu de temps les tentes furent remplies de neige et
+l'on fut forcé de retraiter dans les casernes, avec les quelques hommes
+de la police à cheval qui y restaient; on y passa une bonne nuit étendus
+autour d'un bon feu. Le mot de passe fut "Edmonton."
+
+Le 16 au matin, à dix heures, une grande inspection fut faite par le
+major général Strange et un exercice eut lieu. Vers midi, le Lt.-col.
+Ouimet part pour Ottawa.
+
+[Illustration: CAPT. BOSSÉ, DE L'ÉTAT-MAJOR.]
+
+La tempête continua toute la journée. Vers huit heures, le soir, après
+le souper, le caporal des postes nous apporta des lettres arrivées
+de l'Est par la dernière malle. La soirée se passa à la lecture des
+lettres. La garde se fit comme d'habitude, le mot de passe étant
+"Alberta."
+
+Le lendemain, le lever eut lieu à l'heure habituelle. Le temps étant
+devenu beau, on retourna aux tentes. Les soldats se mirent à nettoyer
+leurs armes et dans l'après-midi les compagnies 1 et 2 allèrent
+s'exercer au tir dans un champ situé à un mille au nord-ouest du camp.
+Vers cinq heures, un congé fut donné à plusieurs pour aller porter leurs
+lettres au bureau de poste.
+
+Une demi-heure plus tard, le 92e bataillon d'infanterie légère de
+Winnipeg, sous le commandement du Lt.-Col. Osborne Smith, arriva à
+Calgarry. Ils allèrent camper de l'autre côté de la ligne du chemin
+de fer, un peu au sud-ouest du 65e. Le mot de passe, cette nuit, fut
+"London."
+
+Le 18 au matin, lecture fut faite de l'ordre du Général envoyant une
+moitié du bataillon à Edmonton. Personne ne savait quelles compagnies
+seraient envoyées de l'avant et chacun était anxieux de savoir si son
+ami dans telle autre compagnie serait forcé de le quitter. Vers quatre
+heures de l'après-midi les waggons pour le transport arrivèrent et
+furent placés près des casernes. Un détachement de la police à cheval
+arriva aussi vers les cinq heures et alla se loger dans le fort.
+Un congé général fut donné pendant la veillée, et les soldats en
+profitèrent largement.
+
+La plupart se rendirent au premier restaurant, dont le propriétaire
+avait offert aux volontaires une espèce de théâtre situé au fond de la
+bâtisse..
+
+Un concert impromptu fut donné, chacun des volontaires présents y
+prenant part. On y représenta la pantomime du _Barbier de Séville_;
+plusieurs chansons comiques, des danses et des jeux sur la barre
+horizontale remplirent le reste du programme. La soirée se passa de
+la manière la plus gaie et pour plusieurs, la paie reçue la veille, y
+passa. Pendant la journée le juge Rouleau et le shérif Chapleau vinrent
+faire visite aux officiers. Pendant le peu de temps qu'ils passèrent aux
+casernes, ils discutèrent la question du jour, et donnèrent plusieurs
+conseils aux officiers sur les précautions à prendre pendant le voyage
+qu'ils allaient entreprendre. Le mot de passe, cette nuit, était
+"Calgarry."
+
+Dimanche matin, à peine levé, chacun alla à la rivière se donner un bon
+lavage, puis procéda à sa toilette, car pour la première fois depuis le
+départ de Montréal, on devait avoir une basse-messe. A sept heures
+et demie tout le monde était prêt et le bataillon se dirigea vers la
+mission à environ deux milles du camp. Après vingt minutes de marche
+on vit poindre à une faible distance l'humble croix de bois qui
+orne l'entrée de la petite chapelle. Cette maison, oeuvre des pieux
+missionnaires établis dans cette partie du pays avant même que
+le premier commerçant y eût fixé sa baraque, n'est pas un modèle
+d'architecture, mais semble plutôt avoir conservé le cachet d'humilité
+qui caractérisait le premier apôtre qui l'a habitée. Le rez-de-chaussée
+sert de logis au missionnaire, et le second étage est la maison du
+Seigneur. L'impression des volontaires au moment où ils pénétrèrent dans
+cette modeste chapelle à peine assez grande pour les contenir tous est
+difficile à dépeindre. Habitués à aller adorer Dieu dans des temples où
+le peintre rivalise de perfection avec l'architecte, où la civilisation
+moderne a fait tailler dans le bronze et le marbre des autels
+grandioses, ils se sentaient émus de voir que Dieu habitait ce faible
+réduit; quatre murs blanchis, deux prie-Dieu, un petit maître-autel, ça
+et là quelques statues de la Vierge et de St. Joseph et une: centaine de
+bancs en bois brut étaient tout l'ameublement de la Mission.
+
+Mais c'est toujours le même Dieu qui y réside!
+
+Celui qui créa le monde, qui le gouverne, le même qui siège sur nos
+autels à Montréal et qui continue là-bas sa mission de bonté et de
+salut. Plus le temple est modeste, plus la grandeur du Tout-Puissant
+impressionne le coeur du visiteur.
+
+Pendant le service divin, notre aumônier nous fit une courte adresse.
+Chacun se sentait ému au fond du coeur en écoutant cette voix grave et
+solennelle qui nous rappelait avec quelle pompe nos amis de Montréal
+recevraient après la campagne ceux qui auraient le bonheur de retourner
+dans leurs foyers, et d'autre part quel triomphe attendait dans le ciel
+ceux qui, plus chanceux, succomberaient pendant la campagne.
+
+Immédiatement après la messe eut lieu le retour au camp. L'on déjeuna en
+arrivant. Le reste de la journée fut employé à charger de provisions
+les waggons qui devaient accompagner l'aile droite du bataillon. A neuf
+heures du soir, tous les soldats étaient retournés au camp et à dix
+heures chacun sommeillait.
+
+De bonne heure le lendemain matin tout le bataillon était debout. Les
+compagnies 2, 5, 6 et 7, qui devaient partir ce jour-là, jetèrent leurs
+tentes à terre avant le déjeuner et à huit heures elles étaient prêtes
+à partir. Cependant tout l'avant-midi s'écoula sans que le bataillon ne
+reçut aucun ordre.
+
+Enfin vers deux heures de l'après-midi l'on se mit en rangs et après
+l'inspection générale des armes et des accoutrements, l'aile droite se
+mit en marche. La fanfare du 92e accompagna nos frères jusqu'aux limites
+de la ville, et tous les citoyens de Calgarry, les saluaient pendant
+qu'ils passaient à travers les rues. Quant à nous (ceux qui restaient)
+nos coeurs se serrèrent et plusieurs commencèrent à murmurer «n
+voyant notre bataillon déjà divisé. Nous retournâmes sous la tente et
+l'après-midi s'écoula dans le silence.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LE BATAILLON DROIT.
+
+De Calgarry à Edmonton.
+
+Le premier détachement qui prit la route d'Edmonton se composait comme
+suit:
+
+ Commandant-en-chef: Major-Général Strange.
+ Major de brigade: Capt. Dale.
+ Aide-de-camp: Strange.
+
+Trente hommes de cavalerie sous le major Steele; vingt éclaireurs
+commandés par le capt. Oswald, et du 65e bataillon:
+
+ Lt-Col. Hughes.
+ Major Prévost.
+ Adjudant Lt. Starnes.
+ Aumônier: R. P. Provost.
+ Chirurgien-major Paré.
+ Compagnie No. 2: Capt. des Trois-Maisons.
+ Lt. DesGeorges.
+ No. 5: Capt. Villeneuve.
+ Lt. Lafontaine.
+ No. 6: Capt. Giroux.
+ Lt. Robert.
+ Sous-lieut. Mackay.
+ Lt. Labelle.
+ Quartier-maître: Capt. Right.
+
+[Illustration: MAJOR-GÉNÉRAL STRANGE.]
+
+
+JOURNAL.
+
+20 avril.--Le temps est beau, marche de cinq milles à pied. La nuit fut
+froide.
+
+21 avril.--Beau temps. La marche est de dix-huit milles. Nuit froide.
+Voyage dans la prairie très ennuyeux.
+
+22 avril.--Rien d'intéressant. Vingt-deux milles de marche. Température
+un peu froide. Toujours dans la prairie. Il neige pendant la nuit.
+
+23 avril.--Marche dans la neige tout l'avant-midi. Temps froid.
+
+24 avril.--Nuit froide. Toujours la prairie!
+
+25 avril.--Temps froid. Arrivée à la rivière du Chevreuil Rouge à trois
+heures et campement.
+
+26 avril.--Réveil à quatre heures et demie du matin. Nuit pluvieuse.
+Belle journée. Traversée de la rivière pendant l'avant-midi. Camp à
+trois milles.
+
+27 avril.--Aussitôt le bagage arrivé, la route se reprend vers les neuf
+heures et se continue jusqu'à la rivière de l'Aveugle. Belle nuit.
+
+28 avril.--Départ à six heures. Vingt-neuf milles à travers un pays
+magnifique. Camp levé à la Rivière Bataille. Rencontre du Père Lacombe.
+
+29 avril.--Lever à quatre heures et demie a.m. Départ à six heures.
+Trente-deux milles de marche. Camp fixé à un mille de la Ferme du
+Gouvernement.
+
+30 avril.--Lever et départ comme la veille. Temps froid. Chemins
+impraticables.
+
+1er mai.--C'est aujourd'hui la douzième journée de la marche. Arrivée à
+Edmonton vers midi.
+
+
+***
+
+La marche pendant ces deux cent treize milles a été pour la plupart du
+temps assez pénible. Jusqu'à la rivière du Chevreuil Rouge, la route
+s'étendait à travers la plaine et les chemins étaient assez beaux. Mais
+de la rivière du Chevreuil Rouge la route devint plus difficile. En
+quelques endroits il fallait traverser des marais, où les soldats
+enfonçaient jusqu'aux genoux dans l'eau et dans la boue. Quelquefois
+l'odeur qui se dégageait de ces marais était vraiment insupportable.
+Les voitures étaient moins que suffisantes pour le transport, il n'y
+en avait que pour la moitié des hommes, de sorte que pendant que deux
+compagnies marchaient les deux autres se reposaient et vice versa au
+bout de chaque heure. Les cochers se distinguaient par leur insolence et
+plusieurs fois, il n'eut fallu qu'un mot de plus, pour que les soldats
+furieux ne les assaillissent. La marche se reprenait avec gaieté, chaque
+matin, et il semblait y avoir un concours entre les marcheurs où le prix
+devait appartenir à celui qui monterait le moins souvent en waggon.
+
+Les 28 et 29 avril, la marche fut encore plus pénible que d'habitude. Il
+fallait traverser des marais puants, et aider les chevaux à tirer les
+waggons de la boue noire où ils étaient enfoncés; puis lorsque les
+chemins étaient beaux, les voitures étaient traînées si vite que les
+soldats devaient se mettre au pas de course pour les suivre. Ajoutez
+à cela une chaleur atroce et vous aurez quelqu'idée de la fatigue des
+soldats et de leurs misères.
+
+L'avant-dernière journée avant d'arriver à Edmonton, les habitants de
+ce dernier endroit se rendirent à la rencontre du bataillon avec des
+voitures et la route s'est terminée d'une manière assez confortable.
+
+Le voyage dans les prairies où l'immensité est le seul horizon qui
+s'offre à la vue ennuyée de la monotonie des tableaux, est long et
+fatiguant. Quelques fois, arrivés au pied d'un coteau, les soldats
+s'élançaient au pas de course pour le gravir espérant trouver quelque
+changement dans la mise en scène, mais s'arrêtaient sur le sommet
+désappointés et plus découragés qu'avant à la vue de la plaine qui se
+déroulait immense devant leurs pas. Après la traversée de la rivière
+du Chevreuil Rouge, la scène changea quelque peu, et souvent les plus
+ennuyés se reposaient la vue par la contemplation de jolis tableaux.
+Ici, une belle prairie arrosée par un joli petit lac, au pied de quelque
+coteau verdoyant, là un bosquet aux décors gracieux, élevé au milieu
+de la plaine par quelque fée antique et entretenu par les nymphes des
+prairies pour recevoir leurs fiancés ailés. Un peu partout, dans un
+désordre charmant, de jolis petits bois parsèment la vaste plaine. Les
+rivières le long de la route sont peu profondes, et sont toutes guéables
+à l'exception de la Saskatchewan. L'eau de ces rivières alimentée par
+les lacs des montagnes du Nord est froide, souvent troublée et d'une
+apparence bourbeuse; cependant elle est généralement potable.
+
+La nourriture pendant tout le voyage se composa de, biscuits durs (hard
+tacks), de viandes en boîte ou de bacon et de thé; avec ces mets les
+grands festins étaient rares. Cependant le gibier abondait de toutes
+parts, mais la défense de tirer était des plus sévères. Les canards
+étaient innombrables, les poules des prairies s'abattaient à quelques
+pas des soldats et les lièvres leur passaient entre les jambes, mais la
+règle du, général était inflexible; aussi le gibier fut-il laissé en
+paix.
+
+Le premier détachement a beaucoup souffert du manque de sel. Il y en
+avait deux sacs mais le quartier-maître ne les trouva que le dernier
+jour.
+
+Le service était assez pénible. Tous les soirs, gardes doubles et trois
+patrouilles pendant la nuit. Ces dernières ne sont pas ce qu'il y a de
+plus amusant, vu la vigilance qu'elles demandent et la responsabilité
+qu'elles imposent.
+
+Cependant, la santé a toujours été bonne pendant le voyage, malgré la
+fatigue, les changements de température et les nuits passées près
+de marais pestilentiels. Quelques fois, après une longue journée de
+fatigues, on se couchait sur la terre humide pour se réveiller étendu
+dans l'eau. La salubrité du climat ne saurait donc être trop vantée.
+Quelques jours le soleil chauffait avec tant de force que plusieurs
+soldats eurent la figure brûlée, d'autres changèrent de peau une couple
+de fois. Il faut dire que les coiffures dont le gouvernement avait
+pourvu ses défenseurs en partant de Montréal n'étaient d'aucune utilité
+dans la plaine; c'était le grand chapeau de feutre à larges bords qu'il
+aurait fallu. _Tel pays, tel chapeau_.
+
+Le premier détachement, arriva à Edmonton, le 1er mai. Il fut saluée
+par une salve d'artillerie et par les acclamations de la population qui
+s'était rendue sur la rive pour le recevoir. On y attendit le second
+détachement dont nous allons maintenant nous occuper.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LE BATAILLON GAUCHE.
+
+A travers la Plaine.
+
+Le bataillon gauche du 65e se Composait comme suit:
+
+ Major Dugas; adjudant Robert.
+ Quartier-Maître: Capt. LaRocque.
+ Chirurgien: Dr. Simard.
+ Instructeur: Labranche.
+ Compagnie No. 1: Capt. Ostell.
+ Lt. Plinguet.
+ No. 3: Capt. Bauset.
+ Lt. Villeneuve.
+ No. 4: Capt. Roy.
+ Lt. Ostell.
+ No. 8: Capt. Ethier.
+ Lt. Normandeau.
+ Sous-Lt. Hébert.
+
+De bonne heure, le 21 avril, chacun fut debout et alla se laver à la
+rivière. Vers les sept heures on eut une messe basse dans les quartiers
+des officiers. Plusieurs soldats communièrent à cette messe. Après la
+messe le déjeuner. A dix heures eut lieu la lecture des ordres du jour.
+
+
+Pendant l'après-midi, on eut l'exercice au tir Vers les quatre heures,
+un canon nous arriva du fort McLeod. Dans la veillée une nouvelle
+tempête: de neige s'abattit sur le camp.
+
+
+[Illustration: DR. SIMARD, ASSISTANT-CHIRURGIEN.]
+
+Le lendemain on se leva à six heures. Après le lavage ordinaire à la
+rivière, on eut une autre messe basse à laquelle il y eut encore plus de
+communions que la veille. Immédiatement après le déjeuner, chacun se mit
+à nettoyer ses armes pour l'inspection du lendemain.
+
+Rien de particulier ce jour-là. Tous les soldats écrivirent à leurs
+familles, car le départ était fixé au lendemain.
+
+La nuit se passa sans incident. A quatre Heures, jeudi, le 23 avril,
+tout le monde était sur pied; à neuf heures le camp était levé et le
+bataillon gauche prêt à partir. Le lieut.-col. Smith fit l'inspection,
+puis l'on se mit en marche.
+
+Tous étaient joyeux; car on nous avait donné à entendre que nous
+pourrions peut-être rejoindre le bataillon droit en faisant des marches
+forcées. La bande du 92e nous accompagna comme elle avait accompagné nos
+frères trois jours auparavant. A deux milles de la ville, le major Dugas
+fit ses adieux au bataillon.
+
+Il parla assez longuement, disant qu'il était des plus peiné de se
+séparer de ceux que la gloire attendait dans le Nord et souhaitant à
+tous un heureux retour à Montréal. L'adjudant Robert le remplaça auprès
+de nous, tandis que le Capt. Perry, de la Police à cheval, élevé au
+rang de major par le général Strange, était commandant en chef du
+détachement. On campa, vers les cinq heures, dans un endroit appelé
+Shaganappy Hill.
+
+Le lendemain à quatre heures tous étaient debout et pendant que deux
+soldats de chaque compagnie nous faisaient chauffer notre thé, les
+autres jetaient les tentes à terre et pliaient bagage.
+
+A dix heures eut lieu la première halte, à McPherson's Creek,
+vingt-trois milles au nord de Calgarry. A deux heures, après avoir pris
+le dîner, l'on se remit en marche.
+
+Rien d'extraordinaire le long de la route, excepté la rencontre d'un
+transport de sauvages. Un de nos charretiers, un Métis, fit remarquer,
+en route, qu'il était surpris de nous voir marcher si vite et ajouta
+qu'il était anxieux de voir combien de jours nous pourrions résister aux
+fatigues de la route.
+
+Il serait bon d'ajouter ici que notre coiffure était loin de convenir
+au pays que nous traversions. Partis de Montréal avec nos képis, nous
+n'avions eu, en route, que des tuques en laine, et plusieurs préférèrent
+porter la tuque que le képi pour se protéger contre les ardeurs d'un
+soleil brûlant. La nuit, pas de difficultés, la tuque était préférable,
+car il était rare que nous nous réveillions le matin sans avoir au moins
+un pouce de neige autour du camp. Cependant, malgré tout, on avançait
+toujours courageusement et, vers cinq heures on fixa le camp au bord
+d'un lac. Aussitôt après souper, plusieurs soldats se mirent à faire
+toutes sortes de jeux, pendant que d'autres chantaient les gais refrains
+du pays. On joua et on s'amusa jusque vers les huit heures et demie,
+et le major Perry ainsi que la Police à cheval n'étaient pas les moins
+surpris de nous voir si enjoués après une aussi, longue marche. Nous
+étions à trente-deux milles de Calgarry.
+
+Le samedi matin, à quatre heures, le lever. En peu de temps le camp fut
+levé et aussitôt le déjeuner pris, en route! Pour la première fois, ce
+jour là, nous commençâmes à souffrir de nos bottes. Chaque soir on
+les ôtait avec l'aide d'un confrère; mais, le matin, on les reprenait
+tellement roidies par le froid que ce n'était qu'avec beaucoup de
+douleurs qu'on les mettait. Les premiers milles de la marche semblaient
+toujours les plus longs et étaient les plus difficiles à parcourir,
+car notre souffrance aux pieds était atroce. Cependant, après trois
+ou quatre milles, le pied devenait insensible, plutôt engourdi par la
+douleur, et l'on marchait mieux. Vers deux heures et demie a.m. on
+traversa le ruisseau "de la Veuve." L'eau était tellement haute, qu'on
+fût obligé de se servir de deux charrettes pour le transport. On les
+vida, puis les mettant l'une devant l'autre dans l'eau on en fit
+une espèce de pont d'un genre nouveau. Vers quatre heures, on eut à
+traverser un second ruisseau; l'eau n'était pas bien haute, on le passa
+à pied. A quatre heures et demie a.m. on campa. Aussitôt, après souper,
+il y eut grande fête à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du
+major Robert. Ou chanta "En roulant ma boule" et beaucoup d'autres. Il
+y eut discours par le héros de la fête et le major Perry. Ce dernier
+complimenta beaucoup le bataillon sur son bon esprit et son énergie. La
+fête se termina par ce que les Anglais appellent "_Grand Bounce_." A dix
+heures tout le camp était silencieux. Nous étions à cinquante milles de
+Calgarry.
+
+[Illustration: CAPT.-ADJUDANT ROBERT.]
+
+Le dimanche matin, à l'heure habituelle, nous étions debout et prêts à
+partir. Ce jour-ci, les chemins furent plus mauvais que jamais. A onze
+heures quand nous fîmes notre première halte, nous n'avions parcouru
+que huit milles, et chacun était heureux de pouvoir se reposer. A
+cinq heures et demie a.m., quand nous fixâmes le camp, nous étions à
+soixante-sept milles de Calgarry. Pendant cette journée, il arriva un
+incident qui fut le commencement de troubles sérieux et qui aurait pu
+se terminer d'une manière tragique sans le sang-froid du major Perry.
+Jamais les chemins n'avaient été aussi mauvais; à un certain endroit,
+nous eûmes à traverser un ruisseau, et comme l'eau était trop haute pour
+passer à pied, le major nous dit de monter dans les waggons. A peine
+arrivés de l'autre côté, il y avait une côte à monter. Depuis une
+journée ou deux, les charretiers ne semblaient plus nous traiter aussi
+amicalement, ce n'était qu'avec peine que Pou réussissait à les faire
+consentir à embarquer un soldat épuisé par la fatigue de la route. Or
+ce matin-ci, le sergent Beaudoin de la Cie No. 1 était monté avec deux
+soldats dans une voiture. A peine arrivé au bas de la côte, il sauta à
+terre et, voyant sa carabine entre les roues de la voiture, il cria; ail
+charretier d'arrêter, en même temps qu'il se baissait pour la prendre.
+Loin d'arrêter le charretier lui répondit grossièrement et frappa le
+sergent avec son fouet. En un clin-d'oeil, vingt crosses de carabines
+étaient levées sur le charretier et, n'eût-ce été l'intervention prompte
+du major Perry, il aurait été tué sur place. Par respect pour le
+commandant, les soldats se calmèrent un peu et, après quelques
+explications, le charretier fut sévèrement réprimandé, en attendant une
+enquête qui devait avoir lieu le soir même au camp. Le soir, l'enquête
+eut lieu. Le charretier fut renvoyé avec sa charge et tout son salaire
+fut retenu pour payer la carabine brisée.
+
+Malgré tout cela, il y eut fête au camp ce soir-là, On mangea du bacon,
+dont le major Perry nous avait fait présent. C'était bon, car c'était
+nouveau; depuis Calgarry nous n'avions eu que du corn beef et des
+hard-tacks.
+
+Lundi, les chemins continuèrent à être mauvais comme la veille. A un
+certain endroit surtout où il fallait traverser un ruisseau sur des
+branches, posées dans ce but, trois soldats perdirent pied et tombèrent
+à l'eau: ils en furent quittes pour un bain froid et quelque peu vaseux.
+Une couple d'autres ruisseaux plus profonds furent passés sur des
+charrettes. Après douze milles de marche, nous nous arrêtâmes vers les
+onze heures. Pendant que les cuisiniers préparaient le repas du midi, le
+bataillon fut rassemblé et le major Robert nous lut les ordres du jour
+entre autres le suivant: 1. Obligation stricte de ne pas se débarrasser
+de ses armes ni de ses munitions pendant la marche. A peine retournés à
+nos places sous les charrettes, une rumeur commença à circuler, parmi
+les soldats, que Gros-Ours venait à notre rencontre. Ceci joint au fait
+que les provisions commençaient à manquer (d'après les on dit) rendit
+les soldats quelque peu taciturnes et chacun se mit à nettoyer son
+fusil, et à voir si ses cartouches étaient en bon ordre. Au moment de
+partir, le major Robert nous annonça que le lendemain matin dix waggons
+vides nous rencontreraient et que les plus fatigués pourraient ainsi
+faire le trajet en voiture. Après plusieurs milles de marche, vers les
+quatre heures, quatorze charrettes vides, attelées de _cayuses_, furent
+rencontrées. Presque tous montèrent, et le voyage se continua au milieu
+des gais refrains des soldats heureux d'avoir enfin des transports. Vers
+cinq heures et demie a.m., le camp fut fixé et la nuit se passa sans
+incident en dépit des rumeurs et des faux rapports.
+
+De bonne heure, mardi, on était prêt à partir et tous, satisfaits de ne
+plus marcher, se mirent en route joyeusement. Vers les dix heures, l'on
+arriva à la Rivière du Chevreuil Rouge, qui est à peu près à mi-chemin
+entre Calgarry et Edmonton. En descendant de voiture la compagnie No.
+1 reçut ordre de construire un radeau pour traverser le canon; car la
+rivière était trop haute pour la passer à pied. On se mit joyeusement
+à l'oeuvre et, en moins d'une heure, un radeau, solide et bien fait,
+attendait sa charge. Il fallut alors penser à traverser le câble qu'on
+devait attacher sur l'autre rive. Après que plusieurs eussent tenté de
+le faire, mais en vain, le caporal Beaudoin et le soldat N. Robert de
+la Compagnie No. 1 s'en chargèrent et réussirent. Enfin le canon fat
+embarqué et plusieurs soldats montèrent à bord avec le major Perry.
+
+On coupe les amarres et le radeau prend son élan. Il descend
+terriblement vite; quand, à peine rendu vers le milieu de la rivière,
+le câble se brise. Le courant entraîne le radeau et sa charge avec une
+vitesse vertigineuse. En vain des soldats essayent de jeter un bout de
+câble au major, leurs efforts sont infructueux et le radeau continue sa
+course. A cinq milles plus bas est un rapide des plus dangereux. Si l'on
+peut sauver la vie de tous ceux qui sont à bord, au moins faudra-t-il
+sacrifier le canon et les munitions... Tout à coup le major se précipite
+à l'eau et ayant saisi un câble de la main d'un soldat, il remonte à
+bord et, en quelques minutes, tous y mettant la main, on obtient une
+nouvelle amarre et le radeau est sauvé. Il atterrit trois milles plus
+bas, à peine à un mille et demi de la chute. Le canon fut débarqué à
+terre, mais le radeau dut être abandonné. Des chevaux furent bientôt
+attelés au canon et, les soldais aidant, on le ramena au trait.
+Cependant ce ne fut pas sans accident. Le soldat Alex Martin, un jeune
+français, était à aider à monter le canon, quand il se fit prendre
+la tête entre une des roues et un arbre. La blessure fut des plus
+sérieuses, mais le jeune brave endura les douleurs les plus vives sans
+se plaindre. Il ne devint mieux; qu'une quinzaine de jours plus tard.
+L'accident arrivé au radeau nous retarda beaucoup, car le seul transport
+qui nous restait était un vieux bac. On travailla nuit et jour, chaque
+waggon fut transporté morceau par morceau, les provisions, munitions et
+le reste, malgré une pluie battante. On divisa notre bataillon en deux
+parties, dont l'une avait la garde de la rive nord et l'autre de la rive
+sud.
+
+[Illustration: CAPORAL MARTIN]
+
+Il y avait à peine un nombre suffisant de tentes pour les provisions,
+sur la rive nord, et ceux qui étaient traversés durent passer la nuit à
+la belle étoile, heureux encore s'ils avaient pu trouver une couverte
+pour s'envelopper.
+
+Vers une heure du matin, le 29, l'on fut réveillé par des cris d'alarme
+et d'appels au secours, jetés par quelques soldats qui étaient tombés à
+l'eau en traversant. En peu d'instants, tous ceux qui dormaient étaient
+debout et déjà rendus sur la scène de l'accident. Tous furent sauvés
+et en furent quittes pour un bain à l'eau froide. Malheureusement il
+y avait à bord une dizaine de _knapsacks_ qui furent perdus grâce à
+l'excitation des rameurs. La journée se passa à continuer de traverser
+les provisions. Le soir, vingt hommes de la compagnie No. 8 reçurent
+l'ordre de rester en cet endroit, sous le commandement du lieutenant
+Normandeau. La nouvelle nous prit un peu par surprise, et la surprise
+était loin d'être agréable. Divisés déjà comme nous l'étions et surtout
+ayant bon espoir de rejoindre nos frères avant longtemps, cette nouvelle
+séparation ne fut pas sans soulever des murmures. Mais, enfin, à
+la guerre comme à la guerre: l'on dut se soumettre. La veillée fut
+silencieuse, la nuit de même.
+
+Le lever eut lieu à six heures le lendemain. Vers les dix heures, on
+lança à l'eau un nouveau bac, plus grand que celui dont nous nous étions
+servis.
+
+Ce bac, qui venait d'être terminé, avait été construit très solide,
+pour qu'il pût durer plus longtemps, et était mû au moyen d'un certain
+appareil d'un genre nouveau, relié à un câble en fer tendu d'une rive
+à l'autre. L'après-midi fut donnée au repos. La seule interruption fut
+l'arrivée de transports venant du nord. Un des charretiers rapporta que
+l'on s'attendait à une attaque à Edmonton; ce qui ne nous encouragea pas
+un peu à partir au plus tôt pour rejoindre nos frères et leur aider.
+Le soir, il y eut grande fête au camp. L'on imita le pow-wow (danse de
+guerre) des Sauvages. Une dizaine de soldats du 65e ainsi que deux ou
+trois de la police à cheval se vêtirent de couvertes et exécutèrent à
+la lettre un programme imaginaire. Après, l'on eut ce que les Anglais
+appellent: "Tug of war," La soirée se termina par des chants canadiens,
+puis chacun s'en fut se coucher. La nuit fut très-froide.
+
+Le 1er de mai au matin le lever eut lieu à cinq heures. On alla se laver
+à la rivière, puis avant déjeuner, tous se mirent à genoux pour chanter
+"_l'Ave maris Stella_." Après déjeuner, l'on se hâta de traverser ce
+qui restait sur l'autre rive et, à midi, nous pliions bagage. A quatre
+heures nous nous mîmes en route, notre départ ayant été retardé par la
+difficulté qu'on eut à traverser les chevaux. Après quelques milles de
+marche, nous choisîmes un bon endroit pour camper, et, à neuf heures,
+nous nous reposions sous la lente à cent-quatre milles d'Edmonton. Ce
+jour-là, le major Perry nous fit de grands compliments. Il nous dit
+qu'il avait déjà commandé des soldats aussi courageux et obéissants,
+mais qu'il n'en avait, jamais commandés d'aussi gais. Le mot de passe
+cette nuit fut "Big Bear," mot significatif; ce qui cependant ne troubla
+le sommeil d'aucun soldat.
+
+Pendant la nuit, le major Perry reçut une dépêche du général Strange.
+Personne n'en apprit bien long sur le contenu de ce message. La rumeur
+circula cependant que l'on avait reçu ordre de faire le voyage en quatre
+jours, et que l'on était averti que les Sauvages nous attendaient à
+quarante milles. A six heures, le lendemain, nous partions de nouveau.
+Le temps était devenu beau. Vers le midi, cependant, la chaleur devint
+insupportable. Chacun cherchait l'ombre, et s'étendait du mieux qu'il
+pouvait sous une charrette quelconque. Vers deux heures on repartit. On
+traversa bientôt le ruisseau de la Tortue, sur lequel l'aile droite du
+bataillon avait posé un pont assez solide. Vers les cinq heures, l'on
+arriva à la Rivière Bataille que l'on traversa sur des charrettes.
+Nous campâmes à un mille environ au nord de la rivière. Nous étions à
+trente-cinq milles au nord de la Rivière du Chevreuil Rouge. Pendant la
+veillée, un chef de la tribu des Stonies, Tête Fine, vint nous faire
+visite. Il fit mille protestations d'amitié à nos officiers et leur
+déclara que sa tribu resterait loyale au gouvernement.
+
+Le lendemain, dimanche le 3, le lever eut lieu à quatre heures; départ
+à six heures et dix minutes a.m. Le temps se continua beau; mais les
+chemins furent mauvais pendant au moins six milles. Vers les neuf
+heures, nous passâmes la réserve des Stonies, où réside le Rev. Père
+Scullen. Un petit "Union Jack" flottait au-dessus de la tente du chef
+Peau d'Hermine. Il était près de midi quand nous nous arrêtâmes pour la
+dîner. Peau d'Hermine vint visiter la major, accompagné de sa femme, de
+son fils Cayote, et de quelques autres Sauvages. Le chef avait revêtu «m
+uniforme des grandes fêtes, et il nous était impossible de compter
+le nombre de couleurs qui bariolaient sa tunique. Quand à celui qui
+semblait lui servir d'intendant, son costume était des plus simples:
+une vieille tunique noire à boutons dorés, et des culottes brunes.
+Ils passèrent environ une heure à converser avec le major, (car Peau
+d'Hermine s'exprime assez bien en anglais), à fumer la pipe et à
+partager le menu du camp. Ces Sauvages nous ont paru passablement
+civilisés. Ils sont chrétiens et s'adonnent aux travaux des champs.
+Cependant ils habitent encore leurs wigwams et construisent de» hangars
+pour mettre à l'abri leurs grains et leurs animaux.
+
+A deux heures nous étions de nouveau sur la route, et vers les six
+heures nous étions campés à quatre milles au nord de la Ferme du
+Gouvernement, aux Montagnes de la Paix, trente-six milles d'Edmonton.
+
+Aussitôt après le lever, le lendemain, on nous apprit qu'un nouveau
+détachement de vingt hommes devait être laissé à la Ferme. Le
+commandement de ce détachement fut donné au lieutenant Villeneuve.
+Cette séparation fut encore plus cruelle que la premiere, et chacun
+se demandait ce qu'allait devenir notre pauvre bataillon, si l'on
+continuait à nous éparpiller ainsi le long de la route. Aussitôt les
+adieux faits, l'on se remit en marche. L'on fit une courte halte vert
+le midi, puis les chemins devinrent affreux. Tantôt dans des marécages
+presqu'impraticables et tantôt à travers des forêts où un étroit passade
+permettait à peine à nos charrettes de traverser. Vers les cinq heures,
+on campa. Un courrier nous apporta l'étrange nouvelle que Riel avait,
+capturé quatre-vingt voitures de munitions et de provisions égarées par
+de faux guides. Celle nouvelle fut le sujet de conversation le plus
+général pendant la veillée.
+
+De bonne heure, mardi matin, nous étions remontés dans nos charrettes.
+La route se continua à travers les bois. Nous passâmes sur la réserve de
+Papesteos. Vers huit heures, chacun commença à nettoyer ses armes et son
+uniforme, car l'on approchait d'Edmonton. A. Ashton Lake, le lieut.-col.
+Hughes vint à notre rencontre et fut salué par des cris de joie. A
+quelques milles plus loin, les autres officiera du bataillon droit nous
+attendaient pour nous souhaiter la bienvenue. Enfin, vers 11 heures,
+Edmonton nous apparut dans la distance. On descendit des voitures
+et l'on se mit en rangs pour descendre la côte de la rive sud de la
+Saskatchewan. Chacun était heureux à l'idée qu'il allait revoir les amis
+dont il avait été séparé depuis quinze jours. A midi, nous étions rendus
+et assis autour d'un feu de camp; on se racontait les incidents du
+voyage, La compagnie No 7 était déjà rendue, depuis le 3, au Fort
+Saskatchewan, à vingt milles à l'est d'Edmonton, sous le commandement
+du capitaine Doherty. Lea compagnies 5 et 6, sous le commandement du
+capitaine Prévost, élevé au rang de major, se mirent en route le jour de
+notre arrivée, pour se rendre à Victoria, soixante milles d'Edmonton. Ce
+premier détachement se composait comme suit:
+
+ Major Prévost.
+ Adjudant: Sous-lieut. Mackay.
+ Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
+ Lieut. Lafontaine.
+ No. 6: Capt. Giroux.
+ Lieut. Robert.
+ Chirurgien-Major Paré.
+
+Les autres compagnies campèrent en dehors du Fort en attendant les
+ordres du général.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+[Illustration: MAJOR HUGHES]
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+LE BATAILLON DROIT.
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+D'EDMONTON A VICTORIA.
+
+Vers les deux heures, le 5 mai après-midi, les compagnies Nos. 5 et 6
+du 65e bataillon, accompagnées d'un détachement de Police à cheval, se
+mirent en route pour Victoria, d'où elles devaient continuer jusqu'à
+Fort Pitt quand les renforts promis seraient arrivés. C'était
+l'avant-garde. Le commandant de l'expédition est le major Steele. Le
+capitaine Oswald commande la force montée. Le 65e bataillon est sous le
+commandement du major Prévost; les compagnies 5 et 6 le représentent;
+la premiere est commandée par le capitaine Villeneuve, assisté du
+lieutenant Lafontaine; la seconde par le capitaine Giroux, assisté du
+lieutenant Robert. Le sous-lieutenant Mackay agit comme adjudant.
+
+La journée fut très chaude. Après environ une heure de marche on dressa
+les tentes.
+
+Le lendemain, 6 mai, le lever eut lieu à cinq heures et demie; départ
+à sept heures. La journée fut très froide. Le vent du nord souffla
+continuellement. Tout le détachement était en voitures. Quand on arrêta
+pour le lunch à une heure de l'après-midi on avait parcouru seize
+milles. Le capitaine Doherty qui commandait la compagnie No. 7
+stationnée au Fort Saskatchewan vint au camp faire une visite. Tout le
+long du parcours, des terres bonnes et bien cultivées s'offrirent à la
+vue des soldats; de temps à autre une modeste habitation variait la
+scène. On rencontre messieurs Brunelle et Chamberlain. Ceux-ci disent
+que les Métis et les Sauvages ont le droit de leur côté, et qu'il faudra
+une armée de vingt mille hommes pour abattre la rébellion. Les Métis
+sont trop avancés dans leur voie de révolte pour se retirer, leurs têtes
+et celles de leurs chefs sont en jeu et ils sont disposés à vendre
+chèrement, leur vie.
+
+La nuit fut très froide.
+
+Le lendemain le réveil eut lieu à cinq heures; départ à sept heures
+et demie a.m. Le voyage se continue à travers un pays de bois et de
+broussailles. On traverse à gué la rivière Éturgeon. A onze heures et
+quart a.m., on arrête pour dîner. L'endroit choisi pour le camp était
+entouré de tous côtés par des broussailles; l'eau était à peine potable,
+on la prenait dans un étang voisin. La journée fut assez belle mais un
+peu froide. L'après-midi fut agréable. On fit l'exercice vers les trois
+heures Une bande de Sauvages Cris passe près du camp et déclare que
+Gros-Ours a tout dévasté à Victoria et aux environs. Au souper les
+soldats eurent de la viande fraîche; les officiers dégustèrent une soupe
+aux canards préparée par le capitaine Giroux. La soirée et la nuit
+furent très froides.
+
+Le réveil eut lieu à sept heures, vendredi matin. De neuf heures et
+demie à onze heures, exercice. Matinée belle, mais fraîche. Départ à
+midi et demi. Pendant le trajet, on eut à passer à travers une forêt de
+bois de bouleau très épaisse. A cinq heures et demie de l'après-midi on
+monta les tentes à trois cents verges de la rivière Vermillon, dans un
+endroit magnifique appelé "l'Anse Profonde".
+
+Ce jour là même l'aile droite commandée par le Lt.-Col. Hughes et
+composée des compagnies No. 3, capitaine Bauset, lieut. Ostell, et No.
+4, capitaine Roy, lieut. Hébert, dont l'état-major comprenait le
+major Robert, l'adjudant Starnes, le quartier-maître LaRocque,
+l'assistant-chirurgien Simard et le Révd Père Provost, quittait Edmonton
+pour rejoindre à marches forcées le détachement qui les précédait sur la
+route de Victoria.
+
+Le major-général Strange et le major Perry avec le canon et une escouade
+de la police à cheval restaient à Edmonton pour attendre l'arrivée, de
+Calgarry, de l'aile droite de l'Infanterie Légère de Winnipeg et aussi
+pour surveiller la construction et le chargement des chalands qui
+devaient les transporter par voie de la Saskatchewan jusqu'à Victoria,
+endroit choisi pour la jonction des différentes parties de la colonne.
+
+A six heures, le 9 mai, le lever. De dix heures à onze heures il y eut
+exercice. Il fait un temps superbe et chaud. Dans l'après-midi on eut
+encore de l'exercice de trois heures à cinq heures. Vers les six heures
+le Lt.-Col. Hughes arrive avec les compagnies 3 et 4. La réunion des
+deux ailes eut lieu au milieu de la joie générale. Les nouveaux venus
+campèrent sur les bords de la rivière Vermillon. Dans la veillée on
+chanta des cantiques à la Sainte-Vierge.
+
+Le lendemain, 10 mai, étant dimanche, on eut la messe en plein air à six
+heures du matin. Les officiers et les soldats unirent leurs voix dans
+des chants divins. A neuf heures on se remit en route. Le personnel de
+cette expédition était comme suit:
+
+ Commandant: Lt.-Col. Hughes.
+ Major de brigade: Prévost.
+ Cavalerie, Police à cheval: Major Steele.
+ Éclaireur: Capt. Oswald.
+
+ 65ÈME BATAILLON.
+
+ Aile droite,
+ Major Robert.
+ Compagnie No. 3: Capt. Bauset,
+ Lieut. Ostell.
+ No. 4: Capt. Roy.
+ Lieut. Hébert.
+
+ Aile gauche
+ Major Prévost.
+ Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
+ Lt. Lafontaine.
+ Compagnie No. 6: Capt. Giroux.
+ Lieut. Robert.
+ Sous-lieut. Mackay.
+ Quartier-maître: Capt. LaRocque.
+ Aumônier: Révd. Père Provost.
+ Adjudant: Lieut. Starnes.
+ Chirurgien-Major Paré.
+ Assistant-chirurgien: Dr. Simard.
+ Instructeur: Labranche.
+
+[Illustration: LIEUTENANT STARNES]
+
+On traversa à gué la rivière Vermillon. Une partie de la route se fit
+à travers de grands bois de bouleau, coupés ça et là par de profonds
+ravins. Le temps était superbe et aurait été chaud s'il n'eût été
+tempéré par une bonne petite brise de l'Est. On arrêta vers midi pour
+prendre le lunch et on repartit vers les deux heures. En route les
+deux ailes du bataillon se réunirent. On traversa des sites des plus
+pittoresques par des chemins affreux. A six heures et demie a.m., le
+camp fut choisi dans un site magnifique, sur un superbe plateau, près de
+la rivière au Mulet. L'endroit formait un tableau digne du pinceau d'un
+Vernet. Posé sur une élévation d'un demi mille au-dessus de la rivière,
+le plateau est entouré de hautes falaises taillées à pic et couvertes de
+sapins du plus beau vert et de beaux bouleaux. Le soleil en se couchant
+donne à toute la scène un relief indescriptible. Les cimes des arbres se
+revêtent d'une auréole du plus bel or, tandis que leurs bases reflètent
+les feux allumés par les cuisiniers. Le mélange des ombres des soldats
+errant autour du camp donne à la scène un aspect fantastique. Quelques
+heures plus tard la lune se lève, et la scène, en changeant d'aspect, ne
+perd rien de sa beauté. La reine des nuits promène lentement son char
+féerique à travers les têtes fières et hautes des arbres, et semble
+laisser un lambeau de sa robe transparente à chaque branche des sapins
+d'où se détachent des lueurs verdâtres. Le vent est moins fort et une
+faible brise fait seule onduler les cimes des arbustes.
+
+Le lendemain le réveil eut lieu à quatre heures et demie; départ à six
+heures et dix minutes du matin.
+
+Le temps est très beau et un peu chaud. Traversée de l'anse Wasetna. Les
+soldats suivent les guides qui passent par des chemins plus ou moins
+praticables, pour descendre à la rive de la rivière Saskatchewan. La
+route se poursuit pendant quelque temps le long du rivage. L'aspect de
+la Saskatchewan et des paysages qui s'étendent en courbes multiples,
+tout le long de son parcours, est des plus jolis. De l'anse Wasetna à
+Victoria, les rives sont à une grande élévation et sont couvertes de
+forêts épaisses. Plusieurs ravins viennent ça et là varier l'uniformité
+du tableau. Vers onze heures et quart a.m., on fait la première halte
+pour le dîner. La chaleur devient accablante. Après le dîner la marche
+se continue à travers le bois et à quatre heures l'on arrive à Victoria
+où l'on campe. Depuis Edmonton on a parcouru quatre-vingt milles.
+
+Des éclaireurs viennent au camp pendant la veillée et annoncent que
+Gros-Ours est à cinquante milles plus loin, dans un endroit appelé la
+Côte du Renne. Il faut cependant attendre les ordres du major-général
+pour continuer.
+
+Le lendemain, il fait beau. Exercice dans l'avant-midi et l'après-midi.
+Quelques officiers vont visiter le Fort Victoria. Il présente l'image de
+la désolation la plus complète; il n'a plus d'occupant. A leur retour,
+ils prennent un bain dans la Saskatchewan.
+
+Rien d'extraordinaire le 13 mai. Exercice toute la journée. Les soldats
+passent leurs moments de loisir à écrire à leurs parents et à leurs
+amis.
+
+Jeudi matin, réveil à cinq heures et demi. Messe basse à sept heures, à
+l'occasion de la fête de l'Ascension. Beau temps frais. Les officiers se
+construisent une table rustique pour prendre leurs repas. Ce sont des
+troncs d'arbres placés sur des supports posés sur des pieux enfoncés en
+terre. Des branches sont placées ça et là pour remplir les interstices
+et égaliser la surface de la table, le tout est couvert d'une grosse
+toile. Des troncs d'arbres servent de sièges; c'est un luxe d'un genre
+nouveau. On s'aperçoit au souper que la provision de sucre est épuisée.
+La nuit est froide.
+
+Vers quatre heures du matin, le 15, il neige quelque peu; à cinq heures
+et demie on se réveille et la neige continue à tomber jusqu'à sept
+heures et demie. Il y avait alors deux pouces de neige sur le sol. De
+neuf heures et demie à midi on fait encore de l'exercice.
+
+Le lendemain, on se réveille à quatre heures et demie. Départ à neuf
+heures. On lève le camp pour aller à un mille et demi plus loin dans la
+vallée. Le général accompagné de l'Infanterie Légère de Winnipeg arrive
+avec les chalands. Ils campent au Fort Victoria.
+
+Le 17 mai, réveil à cinq heures et demie, messe à sept heures. La
+journée est des plus ennuyeuse Il n'y a pas d'exercice. Les officiers
+du 65e vont faire visite au camp de l'Infanterie Légère de Winnipeg. La
+pluie commence à tomber vers les neuf heures du soir.
+
+Le surlendemain, réveil à quatre heures et demie. Vers les six heures,
+on lève le camp et l'on se dirige vers le Fort Victoria. Une petite
+pluie légère est tombée vers les dix heures, mais n'a pas duré
+longtemps. Il fait un fort vent d'est. Vers onze heures, un orage
+violent éclate soudain, mais ne dure que quelques minutes. Durant la
+journée le capitaine Bossé et le lieutenant Des Georges arrivent en
+voiture d'Edmonton et font signer les listes de paie. Dans l'après-midi
+ils se remettent en route pour rejoindre la compagnie No. 2 restée en
+garnison à Edmonton. Pendant la veillée, un courrier apporte au camp la
+nouvelle de la défaite des Métis, de la prise de Riel, et de la fuite de
+Dumont.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DE VICTORIA A FORT PITT.
+
+C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se réveille à quatre heures et vers
+les six heures et demie on part en bateau pour l'est. Ce sont des
+bateaux plats d'un modèle tout à fait primitif. Ils sont au nombre de
+quatre. L'un le "Nancy" est occupé par l'état-major du 65e, le général
+Strange ayant pris le chemin de terre accompagné de l'Infanterie Légère
+de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous le commandement du capitaine
+Bauset; le troisième le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy;
+chaque capitaine a sa compagnie à son bord.
+
+Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure près de soixante pieds
+de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est commandé par le
+capitaine Villeneuve, assisté des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y
+a à bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie
+No. 6, deux sergents d'état major, quatre hommes de l'Infanterie Légère
+de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier
+pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s'étend de chaque
+côté. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l'unique
+ciel de lit où vont se perdre les rêves de gloire des soldats. Cette
+première journée de voyage par eau a été belle et la nouveauté du genre
+de transport amusait beaucoup les soldats.
+
+La rivière Saskatchewan n'est pas bien large; ses rives sont élevées et
+magnifiquement boisées. Il y a plusieurs baies qui fournissent à l'oeil
+du voyageur des scènes ravissantes. L'eau est généralement peu profonde
+et a une apparence bourbeuse.
+
+
+[Illustration: CAPITAINE ROY]
+
+Vers une heure et demie a.m., après avoir fait une dizaine de milles,
+les bateaux arrêtent. Rien de plus simple que le système de navigation à
+bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu'à suivre le courant qui
+est très fort; de temps à autre, un coup de rame habilement donné suffit
+pour changer la direction du bateau et éviter un banc de sable.
+
+Après le souper, plusieurs montent la côte et assis autour d'un bon feu
+répètent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du
+ciel la lune et les étoiles sourient à l'insouciance des chanteurs et
+paraissent répéter dans leurs sphères sublimes les accents émus de
+tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun
+descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un rêve
+inachevé.
+
+[Illustration: CAPITAINE VILLENEUVE]
+
+Le lendemain réveil à cinq heures et demie. Départ à six heures. Il fait
+froid. Rien d'extraordinaire à bord. Chacun s'ennuie de la manière qui
+lui déplaît le moins. La pluie tombe pendant la veillée. A la nuit
+tombante on arrête à un endroit connu sur la carte sous le nom de St.
+Paul, où existait autrefois une mission florissante desservie par les
+Pères Oblats; mais qui a été détruite il y a onze ans par un feu de
+prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du désert.
+
+Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu
+réveillèrent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l'alerte. Dans
+l'espace de quelques minutes, les soldats étaient descendus à terre et
+attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui
+s'élancèrent à la tête de leurs hommes et gravirent, au pas de course,
+la berge escarpée.
+
+Aussitôt arrivés au haut de la côte, les soldats reçurent ordre de se
+déployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre à la
+gauche du premier détachement et donnait à croire que la ligne était
+engagée. Sur l'ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut
+envoyée en avant sous le commandement du major Prévost. Ce dernier fit
+déployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une décharge dans la
+direction où l'ennemi semblait s'être retiré. Quelques minutes plus
+tard, le major revint et annonça qu'il n'avait rien vu. Jusqu'à deux
+heures et demie les troupes restèrent sur la côte toutes armées, puis
+l'on descendit aux bateaux où l'on coucha sous les armes.
+
+Il faisait un temps des plus désagréables, froid et pluvieux, et
+plusieurs se trouvaient couchés sur la paille humide.
+
+Malgré le mauvais résultat de cette sortie, exécutée pendant les
+heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats
+prouvèrent qu'ils étaient prêts à toute éventualité. Le bon ordre et
+l'alacrité qu'ils mirent dans leur réponse à l'appel de leurs chefs ne
+sauraient être trop loués. Loin de trembler ou d'hésiter, ils étaient
+tous gais et trouvèrent moyen de s'amuser de certaines petites scènes
+dont ils ne furent pas lents à saisir le côté ridicule. Plusieurs
+témoignaient hautement leur désappointement d'être revenus sans avoir
+tué un seul ennemi. Les éclaireurs rapportèrent qu'ils avaient vu les
+pistes des Sauvages en différents endroits sur le haut de la côte.
+
+[Illustration: LT. BRUNO LAFONTAINE]
+
+Aujourd'hui l'on arrêta à un mille de Saint-Paul, où l'on passa la nuit.
+
+Ce soir, instruit par l'événement de la veille et craignant la
+répétition de l'attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un
+plateau à cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laissée à bord
+des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu
+toute la journée et le sol était très-humide. La pluie continua à tomber
+pendant la nuit.
+
+Le 23 de mai, l'on sonna le réveil à quatre heures. Le camp fut aussitôt
+levé et les tentes transportées à bord. Les ancres furent levées et la
+route se continua en bateaux.
+
+Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les côtes sont tantôt
+très-élevées et coupées à pic, tantôt basses et couvertes de forêts de
+jeunes arbres. Vers une heure de l'après-midi, on jette l'ancre dans
+"l'Anse de la Côte du Renne" (Moose Hill Creek) et, une bonne garde
+ayant été laissée sur les bateaux, on va camper sur le haut de la côte.
+L'après-midi a été très-belle. Vers deux heures a.m., deux éclaireurs,
+Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient
+mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gén. Middleton
+et au col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent leur
+devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent
+vingts milles.
+
+Dimanche matin, il y eut messe basse à bord du bateau. On se remet en
+route vers trois heures et demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du
+Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du
+matin, la garde fit sonner l'alarme mais on n'aperçut rien d'insolite
+aux alentours.
+
+Le lendemain, réveil à cinq heures. Avant de quitter l'endroit, on élève
+sur une éminence une croix, haute de quarante pieds, à la mémoire des
+Révérends Pères Oblats qui ont été massacrés au Lac aux Grenouilles a
+quelques milles d'ici. Cette croix porte l'inscription suivante:
+
+ ÉLEVÉE
+ A LA
+ MÉMOIRE DES VICTIMES
+ DE
+ FROG LAKE
+ Par le 65e Bataillon.
+
+Un document est rédigé relatant les faits qui ont motivé l'érection de
+la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme
+ce document dans une bouteille enveloppée dans du plomb, puis on enterre
+la bouteille au pied de la croix. Le Révérend Père Provost adresse
+quelques paroles aux soldais, puis la cérémonie est close en chantant "O
+crux Ave, spes unica!" L'endroit où la croix a été élevée a été baptisé
+Mont-Croix.
+
+Vers huit heures le départ a lieu. On continue à naviguer jusque vers
+une heure de l'après-midi. On fixe le camp; mais à peine les tentes
+avaient-elles été montées qu'on reçoit l'ordre de partir pour le Fort
+Pitt.
+
+Des éclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont
+trouvé les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils
+étaient affreusement mutilés. Celui de la femme surtout était horrible
+à voir. La tête avait été détachée du tronc, les jambes et les bras
+coupés, les seins arrachés, le ventre ouvert et les entrailles sorties.
+On remarqua aussi que toutes les jointures avaient été disloquées. Le
+général Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer
+dans le modeste cimetière de la mission les restes des victimes,
+entr'autres la dépouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu
+reconnaître par quelques lambeaux de soutane qui adhéraient encore aux
+chairs à demi carbonisées de ces martyrs que les Sauvages avaient,
+non-seulement, mis à mort et mutilés, mais avaient jetés dans la cave du
+presbytère qu'ils avaient ensuite incendié. Cela fait dix-huit cadavres
+qu'on trouve en ce même endroit, tous des victimes de la barbarie
+indienne.
+
+On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et
+il était onze heures et demie du soir quand on y arriva. La rivière
+est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitôt
+installés, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la
+dévastation la plus complète! Des cinq maisons que contenait le Fort,
+il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent
+seules l'endroit où étaient les autres.
+
+[Illustration: FORT PITT]
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANÇAIS.
+
+Quand le jour naissant éclaira la scène, le désastre, causé par le
+passage des Sauvages, put être constaté dans toute son étendue. Toute
+la campagne était jonchée de débris. Les Sauvages n'ont rien laissé
+d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient été brisées.
+
+En parcourant les environs, on découvrit le cadavre du jeune Cowan, de
+la police à cheval, qui a été tué lors de la reddition du Fort. Il était
+horriblement mutilé. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi
+sur les cadavres de leurs ennemis comme des bêtes fauves; elles ne
+laissent jamais un membre intact.
+
+Tout tendait à démontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort
+depuis quelques jours à peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours
+à l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une
+distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On
+trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et
+là un cadavre mutilé.
+
+C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus féroce et de
+plus barbare.
+
+Les rapports des éclaireurs ne tendaient pas peu à exciter l'impatience
+des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce
+qu'on leur avait rapporté concernant madame Delaney. "Après l'avoir
+cruellement maltraitée, les Sauvages la dépouillèrent de tous ses
+vêtements, et, lui ayant attaché les pieds, lui disloquèrent les
+jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragèrent, chacun leur
+tour, jusqu'à ce qu'elle fut morte et continuèrent tarit que le cadavre
+fut chaud."
+
+[Illustration: CAPITAINE BEAUSET]
+
+Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie
+d'Hudson à Fort Pitt, un nommé McLean, qui connaissait quelques-uns des
+chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger
+s'approcher d'eux, comptant sur leur amitié passée, s'était rendu à leur
+camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de
+sa bande. Les deux demoiselles McLean, âgées respectivement de seize
+et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur père; elles furent
+données pour épouses à deux des sous-chefs de la bande. Qui dit épouse,
+dit esclave. C'est au moment où les esprits des soldats étaient montés
+par ces différents récits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui
+portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle était déchirée
+aux épaules et tachée de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait
+pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eût souffert les derniers
+outrages.
+
+Vers deux heures de l'après-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan.
+Le service funèbre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades
+tirèrent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de
+telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'âme
+est en proie à de noirs pressentiments, fait une pénible impression sur
+tous ceux qui en sont témoins.
+
+Tous retournèrent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir
+avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le même que celui de
+ce malheureux jeune homme, mais disposés à faire leur devoir jusqu'au
+bout.
+
+Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissée au Fort sous le
+commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de
+réparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de
+reconstruction du fort était terminé.
+
+[Illustration: CAPITAINE GIROUX.]
+
+Le 27 de mai, le réveil a lieu à six heures. Aussitôt levés, l'on reçoit
+la nouvelle que le major Steele avait trouvé les Sauvages et, en même
+temps, l'ordre du général de se tenir prêts à partir. Le général part
+par terre avec l'Infanterie Légère de Winnipeg et les waggons. Vers onze
+heures et demie a.m., l'on partit à bord du _Big-Bear_ au nombre de
+quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers.
+Tout le bagage fut laissé en arrière; chaque homme n'apporta que ses
+armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un
+éclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagée.
+
+Par ce courrier, le général fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de
+longer la côte et de débarquer aussitôt qu'on déploiera un drapeau blanc
+sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers
+trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois
+heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille.
+On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du départ, tous
+s'agenouillent et la scène est des plus solennelles. Les yeux tournés
+vers le ciel, le Révérend Père Provost implore la bénédiction
+du Très-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne
+l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de
+majesté.
+
+Le tableau, encadré dans l'immensité de la plaine, prenait des
+proportions grandioses. Ainsi réconforté, le bataillon se met en marche
+et gravit la première colline. Tous obéissent aux commandements en
+silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain
+et répand là plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans
+un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois décharges
+de mousqueterie. Immédiatement après l'on reçoit l'ordre de bivouaquer.
+Les chariots contenant les provisions n'étant pas arrivés, l'on se
+couche sans souper.
+
+Que la nuit parut longue aux soldats épuisés par les fatigues de la
+veille et incapables de dormir! On passe la nuit à la belle étoile sans
+couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois
+heures on se met en rangs et tous prennent à la hâte un déjeuner des
+plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en
+marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchée, sur
+une éminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la
+sépare des volontaires. Le général ordonne au 65e de descendre en
+tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la
+côte, opposée. Plusieurs détonations retentissent à la fois du côté des
+Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait
+atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la côte au
+pas de charge et, malgré la terrible solennité du moment, trouvent
+encore un bon mot pour égayer les moins philosophes le long de la route.
+En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la
+jeunesse montréalaise, se précipitant de coeur joie au milieu des balles
+ennemies, qu'une main divine peut seule faire dévier de leur route;
+derrière chaque compagnie, le capitaine devenu sérieux, comprenant toute
+l'importance de sa charge, toute la responsabilité que lui impose sa
+position; un peu plus loin, le révérend aumônier, revêtu du surplis
+blanc, la sainte étole au cou et prêt à administrer les derniers
+sacrements de la sainte Eglise. Le révérend Père attend avec calme
+l'heure de remplir son devoir et jette de tous côtés un regard inquiet.
+Tout à coup, au milieu de la fumée, il distingue le brave Lemay qui
+tombe frappé à la poitrine. En un clin d'oeil il est auprès de lui ainsi
+que l'ambulancier Marc Prieur. On relève le malheureux blessé et le
+prêtre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la
+voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est déjà près de lui et lui
+donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil,
+la blessure parait mortelle. La balle a passé si près du coeur qu'au
+premier abord on a quelques doutes sur la possibilité d'une guérison.
+L'hémorragie se produit et bientôt toute la figure et les habits de
+Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a à peine
+donné les soins à Lemay, qu'un autre ambulancier, aidé du général
+Strange en personne, apporte Marcotte et le dépose à côté de Lemay dans
+le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de
+Lemay, la balle ayant frappé Marcotte à l'épaule. Le premier coup de feu
+fut tiré à ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et
+demie la fusillade avait cessé.
+
+Voyant que l'ennemi était de beaucoup supérieur en nombre et que sa
+position était imprenable, le général ordonna la retraite qui se fit
+dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas été
+ménagé; en se rendant au combat il était à l'avant-garde et dans la
+retraite il formait l'arrière-garde. Vers midi le 65e s'arrête sur une
+hauteur, où il se retranche fortement. Le général part avec le transport
+de fourgons et ordonne au 65e de se rendre à bord du Ëig Bear. On se
+remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on
+s'aperçoit que le bateau n'y est plus. On fut donc obligé de continuer
+par terre et il était sept heures et demie du soir quand la première
+compagnie arriva à Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y était arrivé
+pendant la journée avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie
+Légère de Winnipeg.
+
+On ne peut guère se figurer la fatigue des soldats après les événements
+de cette journée. Pas un n'avait dormi de toute la nuit précédente; on
+était parti pour le champ de bataille sans avoir à peine déjeuné; l'on
+était resté trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir à
+pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun goûta-t-il
+avec délices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le
+suivit.
+
+Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part à la bataille de la
+Butte aux Français:
+
+Lt.-col. Hughes, major Prévost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Paré,
+l'abbé Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset,
+Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin,
+caporaux, Browning, L'espérance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers,
+Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Soulière, Alp. Mérino, U. Viau,
+Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb.
+Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A.
+Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riché. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt.
+Hébert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallée,
+Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F.
+Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot,
+D. Traversé, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C.
+Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon
+Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois,
+Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais,
+Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T.
+Robichaud. Comp. No. 6 à la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats:
+L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin,
+Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N.
+Doucet.
+
+La journée qui suivit fut donnée entièrement au repos et chacun flâna de
+son mieux. Dans l'après-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers
+qui étaient allés à Battleford, arrivent au camp et annoncent la
+soumission de Poundmaker, La nuit s'écoule silencieuse.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+A LA POURSUITE DE GROS-OURS.
+
+30 de mai.--Vers neuf heures et demie du matin, tous les préparatifs
+étant terminés, le bataillon reçoit ordre de partir immédiatement.
+Chaque homme a trente livres de bagage, et chaque compagnie n'a que deux
+voilures pour son bagage, etc. Tout le monde est donc obligé de marcher.
+Il était midi et quinze minutes quand on arrêta pour le dîner; on
+était rendu à un endroit très-près de celui où l'on s'était battu
+l'avant-veille. Vers les deux heures on reprit la marche et, après
+environ huit milles, on monta le camp.
+
+31 de mai.--La nuit fut très-silencieuse. Il plut tout le temps et la
+pluie continua toute la journée. Dans le cours de l'après-midi le major
+Perry arriva au camp. Il avait rempli sa mission à Battleford et était
+revenu jusqu'à Fort Pitt à bord de _l'Alberta_.
+
+1er de juin.--Réveil à quatre heures; déjeuner une heure plus tard.
+Ayant appris que Gros-Ours s'était de nouveau mis en route pour le nord,
+le Général ordonne au 65e de continuer au plus tôt sa poursuite. A une
+heure et demie a.m., le camp est levé et le bataillon se met en marche.
+Il fait mauvais.
+
+En route, l'on traversa le camp fortifié des Sauvages.
+
+[Illustration: INSTRUCTEUR LABRANCHE]
+
+Ils l'avaient laissé en toute hâte, abandonnant en arrière une
+cinquantaine de caissons, une centaine de charrettes, une quantité
+énorme de fourrures et de provisions, en un mot, presque tout le butin
+qu'ils avaient pris à Fort Pitt. On retrouva dans ce camp un billet de
+McLean, nous indiquant la direction que prenaient les Sauvages dans leur
+fuite. On campa cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du
+soir, des prisonniers qui s'étaient échappés de Gros-Ours, arrivèrent
+au Camp au nombre de trois. Ces derniers donnèrent toutes sortes de
+renseignements au général.
+
+2 de juin.--De bonne heure ce matin une des femmes prisonnières de
+Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore le témoignage des prisonniers
+recueillis la veille et déclare que les prisonniers ont été
+comparativement bien traités, et que les prisonnières n'ont pas encore
+été violées. Vers les dix heures et demie du matin, le général Middleton
+arrive accompagné de son état-major, de deux cents cavaliers et d'un
+fort détachement d'infanterie des Midland, du 90e et des Grenadiers
+Royaux. Il fallait attendre les événements avant de prendre aucun parti,
+et toute la journée s'est passée à rien faire. Vers le soir le ciel se
+couvre de nuages menaçants.
+
+3 de juin.--De bonne heure, le major Robert s'éloigne à bord de
+_l'Alberta_, dans la direction de Fort Pitt, d'où il doit se rendre
+jusqu'à l'hôpital de Battleford. Les blessés Lemay et Marcotte sont
+à bord du même bateau. Le soldat Isidore Gauthier qui souffrait du
+rhumatisme obtint la permission d'accompagner les blessés à Battleford
+et les assista tout le temps de leurs souffrances avec une patience
+digne, d'éloges. Le caporal Lafrenière qui venait de se blesser à la
+jambe avec un petit pistolet qu'il portait sur lui, fut aussi expédié à
+Battleford, où il passa le reste de la campagne. Quelques heures plus
+tard, au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon celui de son
+retour à Fort Pitt, pour attendre en ce dernier endroit l'ordre du
+départ pour Montréal. Cependant la joie que causa la lecture de cet
+ordre ne fut pas de longue durée. Dans l'après-midi un contr'ordre fut
+lu disant aux troupes de se rendre au Lac à l'Oignon. Le départ eut lieu
+vers les trois heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On marcha
+quelques milles à travers des marais où les soldats enfonçaient jusqu'à
+la ceinture. Il était cinq heures et demie a.m. quand on s'arrêta pour
+camper. L'endroit choisi à cette fin était très joli. Figurez-vous, une
+colline quelque peu élevée au pied de laquelle un lac sans nom roule
+placidement ses eaux.
+
+4 de juin,--Réveil à quatre heures et demie a.m. Les soldats se mettent
+en rangs d'assez mauvaise humeur, et la marche commence malgré que
+personne n'ait, pris une bouchée depuis la veille. Il est une heure de
+l'après-midi quand, après avoir voyagé par des chemins impossibles,
+l'on arrête pour le repas du midi qui est aujourd'hui le premier de la
+journée. Dans l'après-midi le voyage se continue à travers les mêmes
+chemins. Le paysage varie peu. Ici un lac, là une rivière, à travers
+lesquels la .plaine s'allonge en souveraine. Quand l'on campa, le soir,
+on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de course. Aussi les
+soldats ont-ils souffert énormément. Plusieurs avaient les pieds tout en
+sang; cependant personne ne murmura.
+
+5 de juin.--Pendant la nuit, une compagnie d'infanterie légère de
+Winnipeg arrive au camp. De deux heures et demie à cinq heures du matin,
+il fait un orage épouvantable; tonnerre, éclairs, rien n'y manque. Vers
+les sept heures, le départ sonne. Après trois heures et demie de marche
+à travers des chemins impraticables, la première colonne arrive au Lac
+aux Grenouilles. A peine arrivés, quelques soldats, mettant de côté la
+fatigue du matin, se dirigent vers la scène des massacres et y trouvent.
+quatre cadavres. Le fait ayant été rapporté au général, une escouade de
+la compagnie No. 3 est chargée de les enterrer. Certains indices portent
+à croire que ce sont les corps de Quinn et Gouin; de même que les autres
+victimes de la sinistre journée du 3 avril, ils sont à demi carbonisés
+et n'ont plus de forme humaine. Ce triste devoir ayant été rempli, le
+clairon sonne le départ. Le paysage aux alentours du Lac aux Grenouilles
+est magnifique. La marche se continue pendant l'après-midi. Le temps et
+les chemins sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp épuisés
+de fatigue et ne sont pas lents à se reposer.
+
+6 de juin.--La nuit a été belle. A six heures et demie dû matin, l'on se
+remet en route. Après quatre heures de marche on fait la halte ordinaire
+pour le repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les trois heures
+de l'après-midi la marche se reprend et se continue jusqu'à six heures.
+Au lieu de faire monter les tentes, les officiers distribuent à chaque
+soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers l'ayant mis dans leurs
+sacs à pain, la route se continue. Il fait assez clair, mais les chemins
+sont plus impraticables que jamais. Ce n'est plus qu'une suite de
+_swamps_ ou marais profonds et interminables, où l'on patauge dans l'eau
+jusqu'à la ceinture, sur une distance de deux cents verges. Pour comble
+de désagrément, l'affût du canon se trouve embourbé, et, les chevaux n'y
+pouvant plus rien, tous mettent la main au câble, quelques-uns l'épaule
+à la roue et, à force de travail et de misère, on réussit à conserver le
+canon que les soldats anglais de Winnipeg étaient disposés à sacrifier
+plutôt que de faire le travail herculéen dont le 65e s'acquitte avec
+bonne humeur. Le dévouement du 65e en cette circonstance, pour
+sauver, le canon, lui a valu de la part des Anglais le sobriquet de
+"crocodiles". Il était onze heures et demie a.m. quand on se coucha
+autour des feux du bivouac et sans abri.
+
+7 de juin.--La nuit parut longue et triste. Après les fatigues de la
+veille on se trouva sans couverte ni capote. Chacun s'étendit du mieux
+qu'il pût autour d'un bon feu, au risque de se réveiller les cheveux
+brûlés et les pieds gelés. Quand l'on se réveilla, presque tous les
+habits étaient couverts de frimas. Le déjeuner servit bien à ramener la
+gaieté dans les esprits; il se composait de biscuits durs, viande en
+boîte et d'eau. La marche se continue encore aujourd'hui. Le paysage
+est loin d'être, beau et, en vérité, il, faudrait qu'il le fût
+extraordinairement pour faire oublier aux soldats leurs souffrances
+physiques. Triste procession de la Fête-Dieu! On dirait plutôt une
+troupe de pieux pèlerins, tous se dirigeant à travers un pays inconnu,
+vers un lieu plus inconnu encore. Vers midi l'on fait la halte et
+les tentes sont montées. Ou croyait trouver ici quantité de fleur et
+d'avoine et il n'y a qu'une vingtaine de sacs de farine. On annonça aux
+soldats que la fin de la campagne n'était pas éloignée, il ne fallait
+rien moins que cela pour relever le courage des troupes. Tous les coeurs
+tressaillent d'allégresse à cette seule nouvelle. Le reste de la journée
+est donné au repos. Le même jour, la garnison du 65e, laissée à Fort
+Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre leurs frères. Le Lt.-Col.
+Williams et une partie des Midland l'accompagnent. Ce détachement campe
+au Lac aux Grenouilles et élève une seconde croix à la mémoire des
+martyrs, à quelques arpents de la première.
+
+[Illustration: LIEUTENANT ROBERT]
+
+8 de juin.--Le beau temps continue. De bonne heure l'on se remet en
+route. L'on arrête vers midi à la mission indienne de la Rivière aux
+Castors, puis on va camper à quelques milles de là, au milieu d'un bois.
+Cet endroit est parfaitement caché de tous côtés, et s'appelle la "Fuite
+de l'Ours." Ici doit-on rester Dieu sait combien de temps; c'est l'avant
+poste de l'armée. Jamais endroit ne fut plus propre à se dérober à la
+vue de l'ennemi et, cependant, on n'y avait pas été une demi-heure,
+qu'une bande innombrable d'ennemis inattendus fondit sur les soldats
+épuisés de fatigue: c'étaient les maringouins! Ils s'étaient rendus par
+centaines, infatigables, insatiables, attaquant sans relâche. Il n'y a
+pas d'autre moyen de s'en défendre que de se renfermer sous les tentes
+et de s'y enfumer comme des jambons. Pour sortir, on s'enveloppe la tête
+avec de la mousseline et l'on se couvre les mains de gants épais.
+
+9 de juin.--Beau temps. Les maringouins ont cessé les hostilités pendant
+l'avant-midi, mais reviennent à la charge avec plus d'ardeur que jamais
+dans l'après-midi. Il fallut s'enfermer de nouveau. Le père Legoff, qui
+est missionnaire parmi les Montagnais depuis dix-huit ans déjà, et qui
+s'est échappé du camp de Gros-Ours où il était prisonnier depuis deux
+mois, ayant réussi à persuader ses Sauvages de se séparer de Gros Ours,
+vient nous voir; il est reçu à bras ouverts surtout par le Père Provost
+auquel il remet la croix du Père Fafard toute maculée du sang de ce
+martyr et aussi d'autres reliques. Il se rend auprès du Général pour
+intercéder pour ses ouailles.
+
+10 de juin.--Farniente. Beau temps chaud. Le général envoie le père
+Legoff et le père Provost auprès des Montagnais avec l'ultimatum
+suivant: "Soyez au camp demain à midi ou je brûle tous vos
+établissements et je vous chasse." Dans la soirée les maringouins
+reviennent avec du renfort, on redevient jambons.
+
+11 de juin.--Rien d'extraordinaire aujourd'hui, à part l'arrivée du
+Capt. Giroux avec sa compagnie. Le Lt.-Col. Williams était retourné au
+Lac aux Grenouilles sur l'ordre du Général. Encore les moustiques!
+
+12 de juin.--La nuit a été très-fraîche. Les Montagnais viennent trouver
+le général et se livrent à lui. Moustiques! Moustiques!
+
+13 de juin.--Beau temps frais. Un petit orage vient de temps à autre
+varier l'uniformité de la température. Le général envoie un détachement
+de l'Infanterie Légère de Winnipeg, fort de cent hommes, intercepter la
+route de Gros-Ours.
+
+14 de juin.--Même température que la veille. On eut la messe vers les
+sept heures. Dans l'après-midi, quelques officiers vont visiter le camp
+des Sauvages. Un triste spectacle s'offrit à leur vue. Dénués de tout,
+le corps à peine vêtu de quelques haillons ramassés un peu partout et
+formant un assemblage de costumes les plus bizarres, les malheureux
+Montagnais étaient étendus sous leurs tentes usées et déchirées. Jamais
+pauvreté plus abjecte n'habita plus misérable abri. Les officiers
+revinrent au camp tout pensifs, songeant aux milliers de familles
+éparses dans la vaste plaine dont la misère trouvait un tableau dans
+celle des pauvres malheureux qu'ils venaient de visiter.
+
+15 de juin.--La nuit fut très-froide. Quand le réveil sonna le matin,
+on fut quelque peu surpris de voir les tentes entourées d'une épaisse
+couche de neige; le lac situé près du camp était lui-même couvert d'une
+couche de glace d'un quart de pouce d'épaisseur. Le colonel Smith quitta
+le camp, accompagné de cent hommes de l'Infanterie Légère de Winnipeg,
+pour des régions inconnues. Dans le cours de l'après-midi le général
+Middleton arriva accompagné de son état-major et en commandement de
+renforts considérables. Ils ont avec eux un canon _gatling_.
+
+16 de juin.--Beau temps. Les maringouins se font encore sentir.
+
+17 de juin.--Le beau temps continue, les maringouins ditto. Le capitaine
+Giroux part pour Montréal.
+
+18 de juin.--Aucun changement dans la température. Plusieurs officiers
+et soldats vont se baigner dans la rivière aux Castors.
+
+19 de juin.--Temps frais. On apporte au camp la nouvelle que quelques
+Cris des Bois sont au lac des Iles avec la famille McLean qu'ils
+se déclarent prêts à rendre. Le général envoie deux Chippewayens
+accompagnés de l'éclaireur Mackay pour aller chercher les prisonniers.
+
+20 de juin.--La nuit a été très-froide et peu de soldats ont bien dormi.
+Au lever, il y avait une petite gelée blanche de près de deux
+pouces d'épaisseur. Le camp est levé et l'on retourne coucher aux
+quartiers-généraux.
+
+21 de juin.--Beau temps. Messe à huit heures. Dans l'après-midi, il
+commence à circuler des rumeurs quant au prochain départ des troupes.
+
+22 de juin.--On doute de l'exactitude des rapports quant au renvoi
+prochain des forces militaires du Nord-Ouest. Le temps se continue beau.
+
+23 de juin.--Vers huit heures et demie du soir, l'ordre du départ est lu
+aux troupes et la date est fixée au lendemain. Quelques-uns ont peine à
+y croire mais ne refusent pas de se mêler à la réjouissance générale qui
+est immense.
+
+24 de juin.--Réveil à quatre heures. Le général adresse aux troupes des
+paroles de félicitation et l'on prend la route du retour à six heures
+et demie du matin. Il fait une chaleur accablante. La première halte se
+fait à dix heures et demie de l'avant-midi après dix milles de marche.
+Dans l'après-midi on parcourt quinze autres milles. Aussitôt après
+souper on reprend la marche et l'on ne campe qu'à onze heures et demie
+du soir. On a fait dans cette journée trente-cinq milles.
+
+25 de juin.--Le départ a lieu à neuf heures. L'on marche toute la
+journée. A sept heures du soir on arrive au rivage où le "North West"
+attend les troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les soldats
+sont épuisés de fatigue. Les officiers vont coucher à bord, et les
+soldats restent sous la tente.
+
+26 de juin.--Les soldats montent à bord du bateau vers les huit heures
+de l'avant-midi. Quelque temps après le général arrive en personne
+accompagné de son état-major. Il est salué par des hourrahs
+significatifs. Le reste de la journée est consacré à la flânerie.
+
+27 de juin.--Il est dix heures de l'avant-midi quand le bateau arrive à
+Fort Pitt. On monte les tentes sur la rive. Réjouissances générales.
+
+28 de juin.--Il fait très-beau. Basse messe eu plein air. On donne un
+permis général de sortir du camp, et tous vont visiter leurs frères
+d'armes des autres bataillons.
+
+29 de juin.--Le départ des troupes commence aujourd'hui. Il fait une
+chaleur accablante.
+
+30 de juin.--Le temps chaud continue.
+
+1er de juillet.--Toute la brigade d'Alberta parade, à sept heures
+du matin, devant le général Middleton. Ce dernier, après avoir fait
+l'inspection des différents bataillons, complimente de nouveau les
+troupes.
+
+2 de juillet.--Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive avec le reste du
+65e bataillon. Joie indescriptible On reçoit l'ordre de s'embarquer
+demain à bord de la "Baronness."
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LEMAY ET MARCOTTE.
+
+Arrivé à ce point du récit, l'auteur a cru intéresser spécialement les
+lecteurs en pariant de la vie que menèrent les deux vaillants blessés du
+65e pendant le reste de la campagne.
+
+Le récit de leurs souffrances et de leurs misères commence naturellement
+du jour où ils sont tombés sur le champ de bataille.
+
+Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la
+balle meurtrière le frappa, il était quelque peu en avant de ses
+compagnons d'armes. Ceux-ci s'arrêtèrent subitement en le voyant tomber
+et semblèrent hésiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier
+auprès de lui, et le soldat Marc Prieur, qui était attaché au corps
+d'ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant auprès
+de leur frère blessé, les soldats continuèrent leur marche. Le
+chirurgien-major Paré et le révérend aumônier furent bientôt sur les
+lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et pâlissait à la
+vue de la gravité de la blessure, le digne chapelain administrait les
+derniers sacrements au Blessé.
+
+[Illustration: SOLDAT EPHREM LEMAY.]
+
+Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on apporta une civière pour
+transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilités. On l'y
+avait à peine transporté qu'un soldat accourut à la hâte demander un
+second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques
+instants plus tard, le soldat Prieur, aidé du gén. Strange lui-même,
+apportait Marcotte et le plaçait à côté de Lemay. Le chirurgien ordonna
+aussitôt qu'on mit les deux blessés dans un caisson, n'ayant pas d'autre
+moyen de transport.
+
+On ne peut guère se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay
+et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvisées. Étendus au fond
+des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils
+étaient bousculés de tous côtés, malgré la bonne volonté et les soins
+des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles
+qui les séparaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs
+indescriptibles que le genre de transport devait inévitablement causer.
+Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et
+poussait un cri de douleur à chaque cahot de la route. De temps à autre,
+il pouvait, entendre la voix inquiète du père Provost qui demandait au
+chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez à ce tourment celui de la soif la
+plus ardente causée par la fièvre qui le dévorait. Rien, pas une goutte
+d'eau, et Lemay répétait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on
+arrive à Fort Pitt. Les deux blessés sont déposés dans une des vieilles
+constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici,
+ils furent bien traités par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la
+conduite de ce dernier mérite les plus grands éloges. Ils restèrent en
+cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vînt les chercher
+à bord de _l'Alberta_, pour les mener à Battleford. On les transporta
+à bord sur des brancards et ils furent installés dans la chambre
+de l'ingénieur. L'appartement était assez confortable, mais,
+malheureusement, un accident arriva au navire et bientôt l'eau inonda le
+plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier,
+se montra des plus dévoués à leur égard. Il passait toute la journée et
+une grande partie de ses nuits auprès d'eux. Tantôt il balayait l'eau
+qui s'étendait sous leurs lits, tantôt il leur portait un verre d'eau et
+toujours il était exact à leur administrer les remèdes prescrits par le
+chirurgien et à changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il
+remplit son devoir à toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il
+était obligé de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa
+couverte pliée en six pour empêcher l'eau de l'imbiber complètement.
+Enfin le bateau arriva à Battleford après deux jours et deux nuits
+de marche. Il faisait un temps sombre et les corps étaient à peine
+installés dans un express-waggon, qui avait été envoyé de l'hôpital au
+bateau pour les aider, que la pluie se mit à tomber. Quelques couvertes
+furent jetées à la hâte sur les pauvres blessés, et en route! Après un
+quart d'heure de marche, l'on s'arrêta vis-à-vis la porte d'entrée d'une
+marquise. De petites croix rouges, posées ici et là, annonçaient au
+passant que les blessés seuls étaient entrés sous cette tente. On plaça
+immédiatement les nouveaux arrivants dans un endroit resté libre, à
+gauche de la porte d'entrée. Ils eurent leur lit l'un près de l'autre.
+Pendant qu'avec mille précautions l'on descendait les malheureux Lemay
+et Marcotte de la voiture, le caporal Lafrenière sautait à terre et
+se choisissait une bonne place sous la tente ambulancière. Il prit le
+premier lit à gauche. Le second fut donné à l'homme de police McKay qui
+avait été, comme Lemay et Marcotte, blessé à la Butte aux Français et
+qui souffrait beaucoup de la jambe gauche où la balle l'avait frappé.
+La troisième place était occupée par le brancard de Lemay qu'on avait
+décoré du nom de lit à cause des quelques couvertes qui pouvaient
+protéger le blessé contre les intempéries du climat. Marcotte était le
+quatrième et occupait un lit semblable à celui de Lemay. Il y avait en
+tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangées, serrés les uns
+près des autres, ne laissant qu'un étroit passage entre eux. Les autres
+lits étaient tous occupés par des blessés de l'Anse au Poisson et de
+l'Anse du Coup de Couteau qui étaient, à l'arrivée de nos frères en état
+de convalescence. Pendant la première semaine ils furent relativement
+bien traités; pendant que Lafrenière profitait du beau temps pour aller
+à la pêche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins à Marcotte.
+Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle était extraite sans trop
+de douleur, et Marcotte pouvait espérer un rétablissement rapide. Lemay
+ne souffrait guère que de la fièvre, mais était trop faible pour remuer
+sur son lit. Ils purent alors apprécier la valeur des services de leur
+confrère du 65e, le soldat Gauthier, qui était leur infirmier. Toujours
+patient, toujours dévoué, il se rendait de bonne grâce aux prières des
+blessés et en avait soin comme un frère de charité.
+
+[Illustration: SOLDAT MARCOTTE.]
+
+Aussi quelle différence quand, pour une raison quelconque, il
+s'absentait de la tente. Aussitôt les soldats anglais qui pouvaient se
+promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient
+au nez et venaient s'établir au pied de leurs lits pour manger des
+confitures ou des gelées dont ils se gardaient bien de leur offrir la
+plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs étaient
+celles envoyées par les dames de Montréal, et dont l'étiquette était
+enlevée pour être remplacée par une autre à l'adresse d'autres
+bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une manière
+cynique le voyage du 65ème suivant les rapports qu'ils en avaient lus
+dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blessés du
+65ème put les entendre. Mais l'on serait porté à croire que la jalousie
+seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les héros de l'Anse aux Poissons,
+et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que
+leurs préjugés. Qu'on se détrompe! L'on ne peut guère se figurer
+jusqu'où le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance
+entre cent le démontrera.
+
+C'était le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses
+blessés pour voir à leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La
+nuit précédente le vent avait enlevé la tente et pendant plusieurs
+minutes il était resté exposé au froid. Incapable de se remuer d'un côté
+ou de l'autre, il demande à un grand Anglais qui fumait tranquillement
+sa pipe s'il serait assez bon de le changer de côté. L'Anglais se leva
+brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le
+renversa brutalement du côté opposé. Immédiatement sa plaie se rouvrit
+et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gémit de
+son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus
+tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si
+brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme
+une femme, s... cochon de Français," lui répondit-il. (You moan like a
+woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il
+lui rappela une à une toutes les attaques du "News" contre le 65ème, et
+pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait
+tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot,
+impuissant à faire un geste. O lâche! triple lâche! qui profites ainsi
+de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse
+calomnie à la face. Tu montrais là toute la grandeur de ton courage.
+Va! tu n'as rien à craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te
+touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'à protéger ta face
+contre les crachats!
+
+Par bonheur, l'arrivée de l'infirmier Gauthier coupait court aux
+discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles
+le reste de la journée.
+
+Pendant les cinq semaines que nos deux blessés passèrent à l'hôpital,
+le vent emporta quatre fois la tente qui était leur seul abri. En une
+circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des conséquences
+funestes. C'était vers le commencement de juillet. Lemay qui avait
+repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait
+commencé à s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente
+culbute et est entraînée parle vent. Marcotte ne sachant où se mettre
+fut bientôt mouillé jusqu'aux os. Alors il se jeta à bas du lit et, se
+cachant dessous la toile du brancard, réussit à s'en faire un abri. Il
+resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'après
+l'orage et qu'on eût replacé la tente qu'il fût remis dans son lit par
+deux infirmiers.
+
+Enfin le 5 juillet arriva. On avait annoncé partout à Battleford
+l'arrivée du 65ème. Vers les huit heures du soir les vapeurs "_Marquis_"
+et "_North West_" arrivèrent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie
+de cette expédition à bord de la "_Baroness_," s'était rendu au rivage,
+impatient de revoir ses frères d'armes. Mais il attendit en vain. Il
+était dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna à son
+lit découragé. Le lendemain matin cependant, après deux longues
+heures d'attente, il vit poindre à l'horizon le pavillon rouge de
+la "_Baroness._" Comme son coeur battait fort, comme ses yeux
+s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie à l'idée qu'il
+allait bientôt revoir ses bons amis dont il avait été depuis si
+longtemps séparé et dont il avait tant de fois regretté l'absence.
+
+Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, écoutait avec avidité tous
+les bruits du dehors et quand on lui annonça le "65ème!" un sourire
+inexprimable se dessina sur ses lèvres bleuâtres et une larme perla à sa
+paupière.
+
+Le même jour, Lemay monta à bord du bateau et continua avec son
+bataillon jusqu'à Montréal, où le peuple enthousiasmé lui fit une
+ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun
+se pressait à venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue.
+
+Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blessés et
+prenait le train de Swift-Current, d'où un train direct le menait à
+Montréal. Quelques jours après son arrivée, ses amis lui donnèrent
+plusieurs banquets et lui présentèrent une jolie médaille en argent.
+
+Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront gravés sur le cadre
+d'honneur du 65ème et auront une place glorieuse dans les annales de
+notre histoire.
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+[Illustration: FORT OSTELL.]
+
+1. Entrée. 2. Guérite. 3. Mât et drapeau. 4. Tente des soldats 5. Tente
+de garde. 6. Cuisine et dortoir. 7. Appartement des officiers. 8.
+Four. 9. Tente du boulanger. 10. Tente du capitaine. ll. Écuries. 12.
+Tranchée. 13. Canaux. 14. Ponts mobiles. 15. Fossé. 16. Abattis. 17.
+Revêtement.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+LE BATAILLON GAUCHE
+
+En Garnison.
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+FORT OSTELL.
+
+Après avoir donné le récit complet des aventures de l'aile droite du 65e
+bataillon dans sa marche à travers la plaine, l'histoire de la campagne
+de l'aile gauche s'impose à l'auteur comme un devoir impérieux. Le but
+de cet ouvrage serait manqué et le lecteur serait privé de la partie
+sinon la plus intéressante du moins bien importante de l'histoire de la
+campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon
+droit ajoutait à force de fatigues, de misères et de courage une
+page glorieuse à son histoire, le bataillon gauche, divisé en cinq
+détachements et dispersé sur une étendue de cent-cinquante milles,
+menait à bonne fin sa mission de pacification. Partout où le 65e a
+passé, il a laissé des traces glorieuses de son séjour et c'est surtout
+dans l'extrême ouest que l'aile gauche, après une vie sédentaire de
+six semaines, a su mériter son titre de soldat missionnaire. Prêchant
+d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite régulière, ses
+moeurs douées et tranquilles, en imposer à l'esprit impressionnable des
+nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vécu. Partout,
+Sauvages comme Métis avaient surnommé les volontaires de Montréal les
+"bons petits habits noirs" et obéissaient à leurs officiers avec plus de
+respect que de crainte.
+
+Comme il a été mentionné plus haut, il y avait cinq détachements dont
+voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de
+la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau, à la
+Traverse du Chevreuil Rouge, à cent milles au nord de Calgarry; la
+compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres
+du capt. Ostell, à la Rivière Bataille, trente-huit milles au nord du
+premier détachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8,
+sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus
+haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef,
+à Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux
+cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous
+le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles à l'est d'Edmonton.
+Dès le l4 mai toutes ces différentes garnisons furent mises sous
+les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-généraux à
+Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi dispersé était d'abord de
+protéger les lignes de communication pour permettre le passage libre des
+transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante,
+comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidélité à remplir
+son devoir dépendait la vie du bataillon droit. Le second but que ce
+bataillon devait atteindre était la pacification des nombreuses tribus
+sauvages au milieu desquelles il séjournait. Chaque détachement était
+entouré de quinze cents à deux mille Sauvages, qui, au commencement
+de la campagne, étaient dans une excitation extraordinaire, et que
+l'arrivée des troupes ne fit qu'augmenter plutôt que diminuer. Chacun
+des postes était dans la position la plus précaire, car, à part le
+soulèvement des tribus environnantes, on craignait à juste raison les
+Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et étaient poussés à
+la révolte par Gros-Ours lui-même. Si, un bon matin, il avait plu à
+ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle était de Calgarry à
+Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient
+un à un des forts situés le long de leur route et pas un volontaire de
+l'aile gauche n'aurait vécu pour raconter les massacres commis.
+
+Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la
+compagnie No. 1 fera le récit du premier chapitre. La position occupée
+par les différents détachements étant connue du lecteur, il lui sera
+plus facile de comprendre la campagne en procédant par ordre de
+compagnies.
+
+Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait à Edmonton avec le
+reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait dû laisser pour
+compléter la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper
+avec le reste du bataillon à l'est du Fort. La compagnie No. 7 était
+déjà rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quittèrent Edmonton
+le même jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de
+brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prêts à
+partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut
+dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient été mentionnés
+spécialement par le major Perry au major-général Strange pour leur
+conduite à la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont
+les seuls officiers de compagnie dont il ait été fait une mention
+spéciale.
+
+[Illustration: CAPITAINE OSTELL.]
+
+Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la
+compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt.
+Ostell devait rester à Edmonton où il serait commandant en chef, ayant
+sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2, à Edmonton, le détachement
+du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On était
+occupé à faire les préparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi,
+le 7 mai, le capt. Ostell reçut un nouvel ordre du général Strange.
+Cette fois-ci, il fallait partir, à une heure d'avis, et retourner sur
+ses pas jusqu'à la Rivière Bataille, soixante et dix milles au sud. Le
+même soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 étaient en marche et,
+trois jours plus tard, après un voyage des plus rudes, ils arrivaient
+au lieu de leur destination, un vieux chantier isolé au milieu de la
+plaine, à un mille et demi au nord de la Rivière, Bataille. Pour bien
+comprendre la mission de ce détachement, voici le texte même des
+instructions qu'il avait reçues avant son départ d'Edmonton:
+
+Edmonton, 7 mai 1885.
+
+Instructions à l'officier commandant le détachement du 65e bataillon à
+la Rivière Bataille.
+
+Vous avez été choisi à cause de la réputation militaire que vous vous
+êtes acquise par votre habileté et votre énergie. La protection de notre
+ligne de communication avec la base de nos dépôts de provisions est
+d'une importance essentielle. Le pays à l'est de votre Fort est bien
+difficile et deviendra très-certainement une ligne d'opérations, le long
+de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de
+s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux
+chantier de la Baie d'Hudson près de chez le R. P. Scullen.
+
+Vous le mettrez dans un état de défense aussi complet que possible,
+construisant une défense de flanc de manière à empêcher l'ennemi de
+s'approcher assez pour incendier la maison.
+
+Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre
+ligne de défense. Vous marquerez la portée de vos carabines du Fort à
+tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes à mesurer
+au pas ces différentes distances de manière à ce qu'ils se les
+rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque.
+Après que vous aurez complété la défense de votre fort, vous emploierez
+vos hommes à réparer, à temps perdu, les chemins dans le voisinage de
+votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans
+protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance,
+jour et nuit.
+
+Il est probable qu'une troupe de carabiniers à cheval aura aussi ses
+quartiers-généraux à votre poste Ils feront une patrouille régulière
+entre la Rivière du Chevreuil Rouge et Edmonton.
+
+Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les
+vôtres vous seront confiées. Le Père Scullen, j'en suis sur, vous aidera
+de son mieux par ses connaissances et son influence.
+
+Par ordre,
+
+ C. H. DALE, Capitaine,
+ Major de Brigade.
+
+Malgré l'apparente précision de ces instructions, elles ne peurent être
+exécutées à la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait
+aucune maison habitable sur la réserve du Père Scullen. Le capitaine
+Ostell continua plus loin, et à dix milles au sud, trouva un chantier
+qu'après une semaine de travail on put mettre en état de défense. Le
+Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell.
+Malgré toute la bonne volonté possible les travaux de fortification
+n'avançaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui
+composaient le détachement, chacun avait beaucoup à faire. Il y avait,
+comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre
+eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit,
+cette garde était doublée. A part ces derniers, il faut aussi déduire un
+boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui
+travaillaient aux corvées d'eau et de bois de chauffage. Il restait
+donc à peine dix hommes pour travailler aux tranchées et autres
+fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage était
+presque terminé.
+
+Une tranchée de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de
+carreau, a été creusée tout autour du terrain sur une longueur de deux
+cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un fossé de
+cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches
+la protège contre toute attaque immédiate. Des ponts mobiles ont été
+posés sur les canaux pour donner plus de facilités de transport aux
+voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont
+été construites pour protéger les portes et les fenêtres. Un mur en
+tourbe de six pieds de haut a été élevé tout autour de la maison,
+au-dessus du fossé. Vingt-huit meurtrières percées dans les murs
+complètent la défense du Fort.
+
+Pendant les premiers jours, c'est-à-dire, jusqu'à la fin du mois de mai,
+toute la garnison et surtout le capitaine étaient sur des épines. Les
+travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin à six
+heures du soir et quelquefois même la nuit. Les Sauvages des alentours
+étaient dans un malaise perceptible et, malgré les remontrances des
+missionnaires qui leur apprenaient à nous considérer comme des frères,
+ils attendaient avec anxiété les résultats des batailles qui se
+livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche délivra les garnisons de
+leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitté leurs réserves
+à l'arrivée des troupes, revinrent s'y établir à la fin de mai et tout
+rentra dans L'ordre.
+
+[Illustration: LIEUTENANT PLINGUET]
+
+Voici la liste des hommes qui passèrent le temps de la campagne au Fort
+Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant;
+H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent;
+G. Aumond, caporal. Les soldats T. Bélanger, J. Bourgeois, A. Cadieux,
+K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust [l], O. Drolet,
+Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E.
+Latulippe (2), Ludger Longpré, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A.
+Ouimet, J. Parent, A. Pépin, H. Picard et Louis Weichold.
+
+[Note 1: Nommé caporal le 23 juin; élevé au grade de sergent le 6
+juillet.]
+
+[Note 2: Nommé caporal le 6 juillet.]
+
+Les incidents qui marquèrent le passage de la compagnie No. 1 au Fort
+Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce récit à n'en
+raconter que les principaux.
+
+Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une dépêche
+au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se
+rendre le soir même chez le Père Scullen pour avoir une entrevue
+particulière. Le capitaine fait immédiatement seller son cheval et
+laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le
+lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on
+redoutait un soulèvement étaient rentrés dans l'ordre.
+
+Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradué de
+l'université McGill, arrivait au Fort. Il était officiellement attaché
+en qualité de chirurgien aux trois garnisons du 65ème situées au sud
+d'Edmonton, devant tenir ses quartiers généraux au Fort Ostell. Le
+nouveau médecin était à peine entré en fonction que tous l'estimaient et
+l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu'à la
+fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tâche avec une fidélité
+et un dévouement exemplaires. Il lui fallait faire à cheval une moyenne
+de cent cinquante milles par semaine pour visiter les différents postes
+où son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait
+pas de traverser les réserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa
+route et où un jour ou l'autre il pouvait être attaqué et massacré.
+Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manqué de le
+mentionner spécialement dans leurs rapports au commandant en chef à
+Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort
+Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il était tombé à bas de
+son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui
+n'était que soldat à cette date) et lui confia la mission de remplacer
+le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort après
+avoir rempli sa mission à la satisfaction de ses chefs.
+
+Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort à la hâte
+pour répondre à l'appel du soldat Bélanger qui monte l'arrière garde.
+La nuit est très-sombre et c'est à peine si l'on peut distinguer à six
+pieds devant soi. Bélanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier
+arriver assez près du parapet et, qu'à sa vois, il a changé de direction
+et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait
+alors une patrouille à travers le bois et les marais aux alentours du
+Fort. Tous reviennent mouillés et de mauvaise humeur.
+
+L'un est tombé de tout son long dans un marais que l'obscurité lui
+cachait, un autre s'est frappé la tête sur une branche d'arbre, un
+troisième s'est massacré la figure sur une talle d'herbes sèches, et
+personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc pas étonnant qu'on
+soit de mauvaise humeur. Le reste de la nuit se passa bien tranquille.
+
+Le jour de la fête de la Reine se passa sans autre incident que la
+réception d'une liasse de "Patries." C'étaient les premières nouvelles
+imprimées que l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires
+Royaux, chargés de faire une enquête sur les griefs des Métis, passaient
+au Fort. Ils étaient trois: Messieurs Forget, Street et Goulet. Le
+capitaine Palliser était avec eux. Il allait se joindre à l'état-major
+du gén. Strange pour y occuper la place de major de brigade. Le même
+soir, le R. P. Scullen vient coucher au Fort, et un grand nombre de
+soldats en profitent pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain
+matin, le bon missionnaire célèbre la basse messe dans le grenier du
+Fort. Tous les soldats y sont présents ainsi que les commissaires.
+
+C'est le premier service religieux auquel les soldats assistent depuis
+leur départ de Calgarry, le vingt-trois avril dernier.
+
+Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi, les soldats
+sortent à la hâte et présentent les armes à Sa Grandeur Mgr. Grandin qui
+arrête au Fort en passant. Il dîne avec le capitaine, et, après dîner,
+les soldats vont le visiter sous la tente. Il leur adresse quelques
+bonnes paroles de consolation, puis distribue à tous des médailles,
+scapulaires, etc. Avant son départ, Sa Grandeur bénit le Fort qu'on
+baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la première mission
+qui s'établirait sur la rivière Bataille, en cet endroit, se nommerait
+Saint-Jean d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf juin, le
+capitaine, ayant reçu une dépêche spéciale, se met, en route pour la
+rivière du Chevreuil Rouge. Il se fait accompagner d'un détachement de
+carabiniers à cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but de sa mission
+est d'aider un train très-considérable de transports à traverser le
+pays et arriver en sûreté à Edmonton. Ce train était protégé par une
+quarantaine de volontaire du 9e de Québec, sous les ordres du Lt.
+Dupuy. Il y avait déjà huit jours qu'il était retardé à la Traverse du
+Chevreuil Rouge par la crue de la rivière. Le capitaine Ostell, mettant
+à profit sa connaissance de la rivière par le fait d'y avoir travaillé
+vers la fin du mois d'avril, lors du passage du bataillon gauche,
+réussit à faire traverser tout le train après dix-huit heures de
+travail. Le douze au soir, le capitaine revenait à son Fort, et le
+lendemain les officiers du 9e arrêtaient en passant.
+
+Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les Buttes de la Paix
+où il allait voir l'agent des Sauvages, un nommé Lucas, à propos de
+malentendus survenus entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrivée des
+troupes dans ces territoires, il existait une anomalie étrange dans les
+rapports des officiers de compagnie avec les Sauvages. Comme le lecteur
+a pu le voir plus haut dans l'ordre du gén. Strange, le capitaine Ostell
+avait été instruit de voir aux rations des Sauvages, mais aucun ordre
+n'avait été donné à l'agent Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait à
+l'agent de donner telle ou telle ration, ce dernier lui répondait qu'il
+n'avait aucun ordre à recevoir de lui, vu qu'il dépendait du département
+des Sauvages et n'avait rien à voir dans les affaires du ministère de la
+Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine avec l'agent mit fin,
+pour quelque temps, à un état de choses embarrassant.
+
+Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau, présent du Lt.-Col. Amyot
+du 9e au capt. Ostell.
+
+Dans l'après-midi, on nous apporte des provisions en masse. Tout le bas
+du fort était rempli de sacs de fleur, de sel, de boîtes de corn beef,
+de hard tacks et le reste. Quelques-uns des soldats se découragent, car
+il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps prochain.
+
+Le vingt juin cessa le système organisé des courriers. Depuis l'arrivée
+des troupes, on avait établi six postes de courriers entre Calgarry et
+Edmonton. Le premier poste était de Calgarry à Scarlet, une distance de
+quarante milles; le deuxième de Scarlet à Millar, quarante-cinq milles;
+le troisième de Millar à la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles;
+le quatrième de la Traverse du Chevreuil Rouge à la Rivière Bataille,
+trente-cinq milles; le cinquième de la Rivière Bataille aux Buttes de
+la Paix, trente-huit milles, et le dernier des Buttes de la Paix à
+Edmonton, quarante milles. A chaque poste, excepté au troisième, il y
+avait deux courriers. Par ce système les dépêches se transmettaient
+régulièrement toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry et Edmonton,
+sur une distance de deux cent treize milles. Le vingt-cinq juin, ça
+commence enfin à avoir l'air du départ. Le lieutenant peut à peine
+contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne nouvelle. Vers les
+six heures, le capitaine réunit ses hommes pour leur distribuer des
+chemises et des caleçons, puis il leur communique la dépêche Suivante:
+
+Fort Edmonton, 24 juin 1885.
+
+Au Capt. OSTELL, Commandant,
+
+Rivière Bataille.
+
+Monsieur,
+
+J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de faire des préparatifs
+immédiats pour conduire votre compagnie au Fort Edmonton où vous devrez
+vous rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf courant.
+
+On vous envoie des waggons pour le transport. Vous emporterez avec
+vous tout le bagage, armes, habits et équipement de campagne de votre
+détachement.
+
+Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers à cheval du Lt. Dunn,
+qui sont chez vous, de prendre la charge de votre poste, et vous
+prendrez d'eux les reçus de tous les effets et provisions que vous
+laisserez à la Rivière Bataille.
+
+J'ai l'honneur d'être,
+
+Monsieur,
+
+Votre obéissant serviteur,
+
+ Capt. G. BOSSÉ,
+ Major de Brigade.
+
+Il est impossible de dépeindre la scène qui suivit la lecture de cette
+lettre. Il faut avoir enduré toutes les souffrances de cette campagne,
+avoir souffert de tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce
+qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun prépare son bagage et ce
+ne fut pas long. Dans l'après-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter
+le Fort avec sa femme; il est accompagné de jeunes Sauvages parmi
+lesquels Pic de Bois. Bobtail est un homme qui paraît arriver à la
+soixantaine. Il a une figure très-intelligente, mais son regard n'est
+pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime que la moitié de
+ce qu'il pense. Il était monté sur un magnifique mustang gris fer. Il
+portait sur sa poitrine une médaille "Victoria" en argent. De longues
+plumes ornaient sa coiffure de peau de loutre.
+
+Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre
+Sauvage, de costume encore plus étrange, entre en scène. C'est Alexis,
+surnommé le Prêtre des Montagnes. De loin, il ressemble étrangement
+au fameux vicaire de Wakefield. Grimpé sur une haridelle aux allures
+douteuses, une grande croix rouge flanquée au milieu du dos, un vieux
+chapeau enfoncé sur le crâne, il avait un air de Sancho Pança impossible
+à dépeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu
+un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval,
+sa figure ascétique et son apparence religieuse impressionnèrent les
+soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande
+jaquette bleue, un châle blanc avec une grande croix en flanelle rouge
+sur les épaules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un
+crucifix à sa ceinture. Il parla en français et servit d'interprète à
+Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail,
+qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir.
+Il était deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain
+voyage.
+
+Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de
+l'après-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit
+joyeusement en route pour Edmonton.
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+FORT EDMONTON.
+
+Dans le but de procéder systématiquement au récit des événements qui se
+rattachent au séjour de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts
+qu'il a eu pour mission de défendre, Edmonton suit immédiatement Ostell.
+Après la compagnie No. 1, passons à No. 2. L'auteur a hésité quelque
+temps à placer le récit de la défense d'Edmonton à la seconde place,
+car son importance lui donne droit à la première. A Edmonton en effet
+étaient les quartiers généraux du commandant en chef de toute la ligne
+de défense de Calgarry à Fort Pitt. Ce n'est qu'après mûre réflexion et
+pour rendre plus claire dans l'esprit du lecteur la position de chaque
+compagnie du bataillon, que l'auteur s'est décidé à faire le récit en se
+basant sur l'ordre des compagnies dans le bataillon.
+
+Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg que les citoyens de
+l'endroit ont qualifié du titre pompeux de (town) ville. Cette ville
+(puisqu'on l'appelle ainsi) est située à un mille de la Saskatchewan et
+est, en général, bien bâtie. Toutes les constructions sont en bois, il
+n'y a que deux maisons en brique. Les habitants de la ville sont pour la
+plus grande partie des Anglais, les Canadiens résident aux environs sur
+les terres qu'ils ont défrichées.
+
+[Illustration: FORT EDMONTON--(Vue intérieur.)]
+
+Sur les bords de la Saskatchewan s'élève le fort de la Baie â'Hudson. Ce
+fort, dont les murs consistent en pieux enfoncés en terre et fortement
+liés les uns aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson, les
+quartiers des employés et des dépendances considérables. Comme il
+est muni d'un bon puits qui peut fournir de l'eau _ad libitum_ à une
+garnison assez considérable, il pourrait soutenir un assez long siège
+contre des troupes qui ne seraient pas munies d'artillerie. Sans être
+d'une libéralité excessive ni d'une politesse extraordinaire, les
+employés de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont cependant témoigné
+assez de sympathie. Les marchands nous ont bien vendu leurs marchandises
+au plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus haut prix dans
+l'Ouest; mais c'était pour eux une occasion unique de voir de leurs yeux
+de l'argent. Car il faut dire que cette expédition du Nord-Ouest a été
+un bonanza pour cette région. Lorsque nous y sommes arrivés, l'argent y
+était des plus rares, le cultivateur, le producteur échangeaient leurs
+produits contre de la marchandise et la plupart du temps l'argent
+n'entrait pour rien dans toutes ces transactions. Notre arrivée a été
+comme un: torrent d'argent qui a envahi le pays. Les semences étaient
+presque terminées et les cultivateurs attendaient la moisson les bras
+croisés; tout-à-coup, grâce à la révolte, les voilà qui louent leurs
+chevaux au gouvernement à raison de $8.00 par jour pour deux chevaux et
+de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs animaux cent pour cent plus
+qu'ils ne valent et ainsi de suite pour leurs autres produits. La
+compagnie de la Baie d'Hudson avait une quantité de provisions en
+magasin, le gouvernement a tout acheté au maximum. Si on pouvait en
+ce cas-ci appliquer, pour trouver la cause de la rébellion, le vieux
+proverbe "le vrai coupable est celui à qui le crime profite," on
+n'aurait pas besoin de se demander si certains fournisseurs ne sont pas
+au fond de cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un autre
+côté, les missionnaires ont perdu toute leur influence sur les Métis et
+les Sauvages en révolte. Les chefs de ces rebelles leur ont représenté
+les prêtres comme des traîtres vendus au gouvernement. La preuve, c'est
+que les Sauvages ont massacré deux missionnaires, ce que n'avaient
+jamais fait auparavant même les Sauvages idolâtres.
+
+Les blancs ont aussi à se plaindre du gouvernement, Il y a ici
+d'honnêtes colons canadiens et anglais qui sont établis sur des terres
+qu'ils possèdent depuis plusieurs années et qui, cependant, n'ont encore
+pu obtenir de lettres patentes.
+
+Si les choses continuent ainsi, avant longtemps, nous aurons une seconde
+rébellion à abattre et cette fois ce ne serait plus une révolte de Métis
+mais de colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi beaucoup du
+monopole exercé par la compagnie de la Baie d'Hudson et de la conduite
+des agents des Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en grande
+partie des troubles qui ont éclaté dans certaines tribus. On leur
+reproche leur incapacité, leur malhonnêteté dans certains cas et souvent
+leur ignorance complète des moeurs et coutumes des gens sur les intérêts
+desquels ils ont la charge de veiller.
+
+[Illustration: LIEUTENANT CHAUREST]
+
+Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les
+choses ne changeront pas.
+
+Les notes qui précèdent ont été cueillies ça et là, elles ont été
+fournies à l'auteur par les colons canadiens des environs, si elles
+ne sont pas exactes, elles représentent du moins l'état d'esprit dans
+lequel se trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous sommes
+passés à Edmonton.
+
+[Illustration: CAPT. DE TROIS MAISONS.]
+
+Le bataillon droit du 65e arriva à Edmonton le 1er mai; quatre jours
+plus tard le bataillon gauche entrait aussi au Fort. Après que la
+division du bataillon eût été décidée, le général Strange confia à la
+compagnie No. 2 la garde de cette place importante. Le capitaine des
+Trois-Maisons, assisté des Lts. DesGeorges et Charest, était l'officier
+en charge du détachement du 65e, mais le général Strange qui y tenait
+encore ses quartiers généraux, en était le commandant. Le 14 mai, le
+Lieut-Col. Ouimet arriva de Calgarry à Edmonton, accompagné du Major
+Brisebois, ancien officier de la Police à cheval et fondateur du Fort
+Brisebois connu aujourd'hui sous le nom de Calgarry. Le voyage de
+Calgarry à Edmonton, deux cent quinze milles, avait été fait en quatre
+jours. L'arrivée du colonel fut saluée par des cris de joie de la part
+de tous les soldats du bataillon. A peine descendu de voiture, le
+colonel alla se rapporter au Major-Général Strange qui le félicita sur
+son heureux retour. Il le remercia des services qu'il avait rendus à la
+division d'Alberta par la manière habile dont il s'était acquitté de
+sa mission à Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des raisons
+politiques il s'était répandu tant de fausses rumeurs au sujet de ce
+voyage.
+
+La même après-midi, le général Strange quittait Edmonton en bateau,
+accompagné du 92ème d'Infanterie Légère de Winnipeg, en route pour
+Victoria où l'attendait le bataillon droit du 65ème. Un ordre de
+brigade, lu avant le départ du Major-Général, enjoignait au Lieut-Col.
+Ouimet de rester à Edmonton comme commandant militaire du District avec
+le contrôle des détachements du 65ème en garnison dans les différents
+postes, la surveillance des Sauvages des réserves environnantes.
+Il reçut aussi instruction spéciale de veiller à maintenir les
+communications de la colonne expéditionnaire du Général Strange, et
+d'assurer son approvisionnement dont la base était Calgarry. A part
+les officiers déjà nommés, le Capt. Bossé, capitaine paie-maître du
+bataillon, resta à Edmonton. Le Major Brisebois qui avait offert ses
+services fut accepté comme officier d'état-major et ses services ainsi
+que son expérience furent d'un grand prix.
+
+[Illustration: FORT EDMONTON (Vue extérieur.)]
+
+Dès le lendemain du départ du Général Strange, une députation des
+Canadiens et des Métis de St-Albert, composée de cinq représentants des
+deux nationalités, se rendit auprès du Colonel Ouimet avec une lettre
+de Mgr Grandin. Ils représentèrent qu'une _Danse de la Soif_ avait été
+convoquée par des émissaires de Gros-Ours sur la réserve de la Rivière
+_Qui But_, à dix milles en arrière de St-Albert. Le but de cette
+assemblée était de déclarer la guerre aux blancs, et les Sauvages s'y
+rendaient de tous côtés. Il y avait même une date fixée, le 24 mai, pour
+le pillage et le massacre des habitants de St-Albert et d'Edmonton. Sur
+la suggestion du Colonel, le lendemain, une grande assemblée de tous
+les Canadiens et les Métis de St-Albert eut lieu, et soixante et quinze
+Métis après avoir prêté le serment d'allégeance, reçurent des armes
+et se mirent en état de défense. M. Samuel Cunningham [3] était
+leur capitaine; il était assisté de MM. Bellerose et Maloney comme
+lieutenants. Le même soir vingt-cinq des nouveaux volontaires étaient
+mis en service actif et placés en éclaireurs tout près de la réserve
+pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur leurs desseins.
+Ils firent, si bien leur devoir que les Sauvages, au bout de quelques
+jours, abandonnèrent leur projet de danse et retournèrent sur leurs
+réserves Respectives.
+
+[Note 3: M. Cunningham a été élu l'automne dernier membre du Conseil
+du Nord-Ouest.]
+
+Un événement important qui marqua le passage du bataillon en cet endroit
+fut la procession de la FÊTE-DIEU. Environ cinquante hommes de la
+compagnie No. 2 à Edmonton et de la compagnie No 7 au Fort Saskatchewan
+y prirent part et servirent d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au
+bras, avec leurs officiers. N'eut-ce été l'absence de la musique du
+régiment on se serait cru à Montréal. Le zèle que déployèrent en cette
+circonstance les habitants de St-Albert pourrait témoigner à lui seul
+de l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun avait envoyé sa
+voiture pour transporter les volontaires et le voyage fut des plus gais.
+Après la messe, un dîner splendide, préparé par les soeurs grises de la
+Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes salles de l'Évêché.
+Il serait à propos de mentionner ici l'oeuvre immense que font les
+religieuses de cet ordre en cette localité. Établies dans le pays
+depuis plusieurs années, elles y ont fondé un orphelinat sous la haute
+protection de l'Évêque. Recueillant, un peu partout, de pauvres petits
+enfants indiens, elles les élèvent dans la voie de la vertu la plus
+sévère et, tout en préparant leurs âmes à la grâce, dissipent les
+ténèbres de l'ignorance où sont plongés leurs jeunes esprits. Aussi
+quelle agréable surprise pour les volontaires que d'entendre ces jeunes
+pupilles chanter "Les Souvenirs du Jeune Age" en bon français, prononcé
+avec un accent métis inimitable, et le "Home sweet home" en bon anglais.
+A part cette instruction intellectuelle, les bonnes religieuses
+habituent leurs élèves aux travaux manuels de toute sorte et les
+disposent à mieux goûter tous les bienfaits de la civilisation.
+
+Quelques jours après cette fête, les employés supérieurs de la Compagnie
+de la Baie d'Hudson lancèrent un défi aux officiers pour un concours de
+tir. L'enjeu était un dîner chez M. Pagerie. Et ce n'était pas peu de
+chose. M. Pagerie était un célèbre cuisinier français qui s'était fixé
+à Edmonton depuis quelques années et y perdait peu à peu, faute de
+pratique, la mémoire des fameux plats qu'il servait jadis à ses clients.
+La palme resta au 65ème. Le Col. Ouimet, le Capt. Baby et le Lieut.
+DesGeorges furent les vainqueurs par dix-sept points.
+
+Jusqu'au 22 mai, rien de bien extraordinaire ne vint troubler la
+monotonie de la vie de garnison. Ce jour-ci cependant la nouvelle de la
+victoire de Batoche ramena la joie dans tous les esprits et il y eut de
+grandes réjouissances au camp. Deux jours plus tard, on célébrait
+avec pompe l'anniversaire du jour de la naissance de Notre Gracieuse
+Souveraine. Il y eut fusillade et le canon tonna. Le reste du mois
+s'écoula sans incident remarquable.
+
+Le 9 juin, la compagnie des volontaires Métis de St-Albert fut envoyée
+en expédition au Lac la Biche pour rassurer les esprits et intercepter
+Gros-Ours qui, suivant les rapports de certains Métis, se sauvait dans
+la direction du Lac Froid. Le Lieut. DesGeorges reçut le commandement de
+cette expédition.
+
+[Illustration: LIEUTENANT DES GEORGES.]
+
+Quelques jours plus tard, la troupe revenait avec la bonne nouvelle que
+sa mission avait été remplie avec succès. Enfin arriva le 24 juin, fête
+nationale de tous les Canadiens. Tous les volontaires du 65ème, tant du
+Fort Saskatchewan que d'Edmonton, se dirigèrent sur St-Albert où une
+messe solennelle fut chantée par Sa Grandeur Mgr. Grandin. Tous les
+soldats y assistèrent en armes. Après le service divin, il y eut grand
+dîner à la Mission. Dans l'après-midi, après un joli concert fourni par
+les élèves de l'orphelinat, eut lieu la grande assemblée des Métis de
+St-Albert. Des discours patriotiques furent prononcés par le R. P.
+Lestang, le Col. Ouimet, M. A. Forget, Ecr., Joseph Gauvreau, agent
+des terres, les Capts. Ethier, Doherty, et autres. C'était la
+première assemblée publique donnée sous les auspices de la Société Si
+Jean-Baptiste de St-Albert, fondée le matin même.
+
+A peine revenus de cette fête, le Colonel reçut du Général Middleton
+une dépêche spéciale lui ordonnant de rassembler au plus tôt les divers
+détachements du 65ème et de descendre à Fort Pitt par bateau. Le 29
+juin au soir tous étaient réunis auprès du Fort. Avant leur départ, les
+citoyens de St-Albert crurent devoir offrir aux officiers un grand dîner
+d'adieux. Les choses furent conduites à merveille. Le menu y était
+excellent et ne fut surpassé que par les discours patriotiques des
+orateurs.
+
+Le lendemain après-midi, le vapeur "_Baronness_" arrivait au Fort et
+le même soir le 65ème disait adieu à Edmonton, en promettant de ne
+l'oublier jamais, mais espérant sincèrement n'être jamais forcés d'y
+revenir sous les mêmes circonstances.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+FORT SASKATCHEWAN.
+
+Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit était rendu à Edmonton. La
+veille, le major-général Strange avait informé le Lt.-Col. Hughes qu'il
+serait nécessaire d'envoyer un détachement du 65e à Fort Saskatchewan,
+un poste de la Police à cheval, à une vingtaine âe milles à l'est
+d'Edmonton, sur la branche nord de la Saskatchewan. En conformité avec
+les instructions reçues, le Lt.-Col. Hughes dut prendre une compagnie de
+l'aile droite. Son choix tomba sur la compagnie Mo. 7 commandée dans
+ce moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissait _pro tempore_ les
+fonctions de capitaine; le lieut. A. E. Labelle devait aider au Capt.
+Doherty à remplir ces fonctions importantes. En obéissance aux ordres
+reçus, la compagnie laissa Fort Edmonton à sept heures du matin, le
+lendemain, 2 mai. Elle était composée comme suit:
+
+Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A. E. Labelle; Sergent-Major
+G. E. A. Patterson; Sergent de couleur Arthur Laframboise; Sergents
+Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph Moquin, Charles Cox et
+Philippe J. Mount; Soldats Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury,
+F. Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning, N. Fafard, L.
+Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy, Adolphe Laberge, Emile Lefebvre,
+E. Lafontaine, Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien, Jos. E.
+Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault, John Polan, Michael Roach,
+Georges Smith, Pierre Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Thériault, Chs.
+Thuot, L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour, A. Rémillard.
+
+[Illustration: CAPT. DOHERTY]
+
+La route d'Edmonton à Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les
+chevaux étant fatigués par la dernière marche de Calgarry à Edmonton,
+on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le
+détachement fit une halte, et alla luncher à une espèce d'hôtel tenu par
+un ancien Montréalais, qui, il y a quelques années passées, était chef
+de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux
+voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison,
+qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre
+endroit, ne manquait d'arrêter chez "Pagerie" en passant; on se sentait
+un appétit extraordinaire à la vue du vieux chantier transformé en
+restaurant. Soit dit entre parenthèses que des malins faisaient circuler
+des rumeurs allant à dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus,
+fille de l'hôtelier, était un aimant plus puissant que l'hospitalité de
+Pagerie lui-même. Quoiqu'il en soit, lors de cette première visite, le
+devoir força les officiers et les hommes à quitter l'endroit, et, à deux
+heures de l'après-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur
+lequel le Fort était situé. On avait dû traverser en bac hommes, chevaux
+et équipage.
+
+Ce moyen de transport est mû par la force du courant de la Saskatchewan,
+qui comme celui de toutes les rivières qui prennent leur source dans les
+Montagnes Rocheuses, est très-rapide. Le système qui fait fonctionner le
+bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux
+volontaires qui ne l'avaient encore vu en opération. Une corde en fil de
+métal est tendue d'une rive à l'autre, fixée à deux poteaux très-élevés
+sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de
+cette corde. A chacune de ces roues est attaché un câble qui est fixé
+autour d'une troisième roue à bord du bac même, vers le milieu. En
+faisant fonctionner cette dernière roue d'un côté ou de l'autre, la
+corde, posée dans la direction où l'on veut aller, se raccourcit, attire
+le bac du côté indiqué et, le mettant dans le courant, l'entraîne sur la
+rive opposée.
+
+Au moment où la compagnie grimpait la côte du Fort, quatre de front, la
+garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police à cheval
+(le commandant, Major Griesbach, étant absent), sortit sous les armes
+et, après avoir salué les arrivants par une fusillade, présenta les
+armes. Le compliment fut aussitôt rendu et, quelques minutes plus tard,
+la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immédiatement
+les tentes dans le carré des casernes puis tous prirent un repos bien
+mérité, après une marche d'au-delà de 220 milles.
+
+Le fort est placé dans un endroit très-pittoresque. Situé sur la cime
+d'un monticule, il domine la rivière dont les eaux bourbeuses s'élancent
+avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment à l'autre,
+emporter avec elles la côte de sable elle-même. Le fort, comme on était
+convenu de l'appeler, est entouré de tous côtés par des broussailles,
+ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute
+dans ces territoires. Les fortifications consistent en une clôture basse
+faite de pieux plantés dans le sol; une seconde rangée de pieux, dix
+pieds de haut, est plantée derrière la première. Cette clôture entoure
+un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une
+profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six bâtiments; les
+quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, située tout
+auprès, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne,
+et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrières, font
+saillie dans la palissade et donnent un abri sûr, derrière lequel on
+peut combattre avec succès toute attaque contre le Fort.
+
+A l'arrivée du détachement du 65e, ce fort était défendu par dix-sept
+hommes de la Police à cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach.
+Plus tard le nombre des hommes de police fut réduit à sept ou huit. Dès
+le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient
+la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu à six heures. Il y
+aurait cinq heures d'exercices; une avant déjeuner, deux avant dîner et
+deux autres pendant l'après-midi; le coucher avait lieu à dix heures.
+
+Ce même jour, l'inspecteur Griesbach, élevé au rang de major par le gén.
+Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il était charmé de
+l'apparence et des qualités militaires des hommes, mais ajouta
+qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus
+convenables.
+
+A partir de cette date jusqu'à la fin de la campagne, tous
+s'appliquèrent à leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'étaient
+pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements
+militaires pour parer à toute éventualité.
+
+Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit à la petite chapelle
+catholique située dans le village, ou plutôt, comme disent les gens de
+l'Ouest, dans la cité de la Saskatchewan. Le Rév. Père Blais, O. M. I.,
+qui est curé de cette paroisse, y dit la sainte messe.
+
+Ce prêtre dévoué est natif des Trois-Rivières, et est le frère du Rev.
+Père Blais, supérieur du Collège de Nicolet.
+
+Quoiqu'encore jeune, cet apôtre a la charge de trois paroisses, ce qui
+veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques.
+Par son zèle et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses
+devoirs sacrés, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la
+Providence l'a placé. Sa bonté exceptionnelle à l'égard des membres de
+la compagnie No. 7 ne sera jamais oubliée par ceux-ci, et les officiers
+comme les hommes sauront, chaque fois que leur pensée retournera
+aux jours passés sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec
+reconnaissance le saint apôtre et ami qu'ils avaient là-bas; ils
+espéreront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans
+sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur
+Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent
+Eugène Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur
+improvisé, dirigé par le Lt. A. E. Labelle, fit résonner les voûtes de
+la mission de tons inconnus jusqu'à ce jour.
+
+Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un
+service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait.
+
+On n'avait pas jusqu'à ce jour, malgré les rumeurs qui circulaient
+généralement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante
+compagnie No. 7 commençait à craindre qu'elle n'eût que peu de chances
+de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on reçut au
+Fort la nouvelle que les Sauvages et les Métis de la Rivière Bataille
+devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions
+qui marchait de Calgarry à Edmonton. Le major Griesbach reçut des ordres
+lui commandant de se rendre à la rivière Bataille, avec toute la police
+à cheval du Fort, pour arrêter les chefs de ce mouvement. Il quitta le
+Fort à une heure avancée de la veillée, laissant la garnison sous le
+commandement du Capt. Doherty.
+
+La journée du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le
+mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de
+la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de
+couleur Laframboise, en devoir ce soir là, se rendit au bastion. Après
+quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et
+entendre des sifflements sourds presque immédiatement suivis de cris
+imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla
+immédiatement réveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur
+les lieux, accompagné du Lt. Labelle. Deux éclaireurs métis qui étaient
+au Fort déclarèrent, après avoir entendu les cris des broussailles, que
+ce ne pouvaient être ceux d'aucun animal, mais plutôt, ceux dont se
+servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de
+la guerre. Toute la compagnie fut bientôt sur pied. En un instant, les
+bastions étaient occupés par différentes divisions et chacun était à son
+poste. Évidemment les rôdeurs durent s'apercevoir que la garnison était
+préparée à les recevoir chaudement et que prendre un Fort défendu par
+une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils
+se retirèrent peu à peu, et au petit jour les signaux de ralliement se
+répétaient dans la distance.
+
+Le capitaine crut alors devoir envoyer deux éclaireurs, de longue
+expérience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et
+faire rapport an commandant. Après une patrouille faite avec soin, ils
+revinrent au fort et déclarèrent qu'ils étaient sûrs qu'une bande de
+Sauvages avait rôdé aux alentours de la place. Plus tard on apprit que
+les Sauvages avaient eu connaissance du départ du major et d'une partie
+de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour
+saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des
+braves de Montréal gâta la sauce.
+
+Pendant le séjour de ce détachement dans le fort, plusieurs officiers
+vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines
+Giroux et Bossé et les lieutenants Ostell, Hébert et DesGeorges. Les uns
+comme les autres ne purent que faire des éloges de la bonne tenue des
+hommes.
+
+Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui était de garde dans
+le bastion, aperçut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec
+des allures suspectes. Ne recevant aucune réponse à son qui vive! il
+déchargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin opposé. La
+sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit
+prendre, à la course, la direction des côtes du Castor.
+
+Le lendemain, on célébra l'anniversaire de la naissance de la reine
+Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie de _base ball_ entre
+neuf membres du 65e et neuf de la Police à cheval et des Éclaireurs; la
+victoire resta à ces derniers.
+
+Dans l'après-midi un programme très-bien rempli de jeux de toutes sortes
+fut exécuté à la lettre.
+
+Pendant la veillée, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les
+personnes présentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler,
+A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge,
+J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui épouse du Dr. Tofield,
+chirurgien-général de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr.
+Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle.
+
+Il était une heure du matin quand la danse cessa. Des rafraîchissements
+furent distribués par le sergent-major Patterson, président du comité
+des jeux.
+
+Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la
+garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent à St. Albert pour
+prendre part à la procession de la Fête-Dieu.
+
+Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se
+déclara satisfait au plus haut degré et félicita les officiers et les
+hommes sur leur conduite.
+
+L'événement le plus important qui suivit fut la célébration de la fête
+St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent à St. Albert sous le
+commandement du Capt. Doherty pour prendre part à la fête. Ce fut là que
+le Lt.-Col. Ouimet annonça qu'on avait reçu des ordres de retourner à
+Montréal aussitôt qu'un bateau, envoyé de Fort Pitt, serait arrivé à
+Edmonton. La nouvelle fut reçue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie
+de garnison devenait monotone et, malgré tous les charmes de la vie
+militaire, tous commençaient à réaliser que rien ne peut remplacer le
+foyer absent.
+
+Dès leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents à répandre la
+bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et
+les préparatifs du départ furent commencés.
+
+Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M.
+Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frère
+du savant avocat qui a défendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur
+très-riche; entr'autres propriétés, il est possesseur d'un vaste terrain
+situé sur la rive nord de la Saskatchewan, vis-à-vis le Fort. Le R.
+P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortuné, étaient au
+nombre des invités.
+
+Le lendemain matin, le camp était levé et chacun se mettait en route, le
+coeur gai, pour Edmonton où l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut
+qu'un seul endroit en route où les soldats éprouvèrent quelque peine.
+Ce fut lorsqu'on passa devant le petit hôtel de Pagerie; pas un qui ne
+jetât un regard de regret et d'envie vers l'unique fenêtre de la maison
+d'où "l'ange de la Forêt" envoyait à chacun le baiser d'adieu.
+
+Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de
+cette garnison.
+
+La discipline et la subordination des hommes a toujours été exemplaire.
+La satisfaction du commandant de la compagnie a été telle, qu'il a cru
+devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette
+compagnie avant d'arriver à Montréal.
+
+Les quelques semaines de séjour au Fort n'ont pas été sans amusement.
+Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le
+Lt. Labelle, à la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps,
+découvrait un jeu de paume qui fut immédiatement placé dans la cour du
+fort. Que de fois la lune éclairait la fin de quelque partie chaudement
+contestée, à laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre
+part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forçaient les joueurs
+à cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers
+le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'était pas la
+partie la moins intéressante du programme.
+
+Pendant ce temps, le capitaine plus sérieux, comme le requéraient, son
+âge et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie
+du major Griesbach et goûtait, avec délices, l'hospitalité de la dame du
+Major dont l'excellence des tartes au flan n'était surpassée que par la
+cordiale politesse avec laquelle elles étaient offertes.
+
+Pour tout résumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs fâcheux de
+son séjour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et
+des nuits d'alarme il y avait d'autre côté des heures de plaisir et
+d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramènent leurs pensées à
+ces jours de vie militaire, tous s'accordent à répéter le vieil axiome:
+"s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles
+journées."
+
+
+[Illustration: FORT ETHIER. A.-Casernes. B.--Bastion. C.--Maison de
+l'interprète. D.--Écuries E.--Maison de l'agent.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+FORT ETHIER.
+
+Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de
+Calgarry à Edmonton, vingt hommes avaient été laissés aux Buttes de
+la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformité avec
+les ordres du général Strange. Cette garnison, qui devait plus tard
+s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laissé
+comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Rivière au
+Calumet, mieux connue sous le nom de rivière de la Paix, se composait
+comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau,
+aussi de la 8e; caporal Eusèbe Beaudoin de la 1ère compagnie; et des
+soldats Napoléon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J.
+Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel,
+F. Dépatie, et A. Hébert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quévillon, D. Ménard,
+Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M.
+Deslauriers, No 8.
+
+Dès le lundi, 4 de mai, au matin, ce détachement prit possession d'un
+chantier situé sur la ferme du Gouvernement, et se mit immédiatement
+à l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre
+travaillaient à cette besogne, d'autres perçaient des meurtrières.
+
+[Illustration: LIEUTENANT MACKAY]
+
+Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'était rendu jusqu'à Edmonton
+avec le reste du bataillon gauche, dont il était adjudant, reçut ordre
+du général Strange de retourner tout de suite à la ferme du Gouvernement
+pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'Élan
+Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers généraux en
+ce dernier endroit. Le même soir, le capitaine Ethier entrait dans ses
+quartiers, à la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient
+et comme chef et comme ami. Il y eut donc réjouissances générales au
+camp pendant la veillée; cependant à 9.30 heures les préparatifs pour le
+sommeil se commençaient et, à dix heures, le camp était rentré dans le
+silence le plus profond. Tout-à-coup, vers une heure du matin, le cri
+d'alarme d'une sentinelle éveilla le capitaine et en quelques instants
+toute la garnison était sur pied. En un clin d'oeil, chacun était à son
+poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier étaient exécutés dans
+le silence le plus parfait. Il faut ici dire, à la louange des soldats
+de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois
+plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage
+calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obéissait, en silence, se mettait
+au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger
+était passé et qu'il était revenu à sa couverte. Cette nuit-là la
+consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un
+qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organisées, conduites
+par le capitaine et le lieutenant à tour de rôle. Un métis Écossais du
+nom de Philip, qui était attaché au camp en qualité d'interprète et
+un nommé Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies
+accompagnèrent les soldats dans leur patrouille. La nuit étant
+très-obscure on ne découvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin,
+Big Joe découvrit les traces d'une bande de Sauvages à un mille du Fort.
+En suivant les pistes, on calcula qu'ils étaient venus en assez grand
+nombre. Dix loges avaient été levées et, croyant sans doute la force
+de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'était en réalité, l'ennemi
+s'était enfui au lever du soleil.
+
+Le résultat de cette alerte fut la décision immédiate d'un plan de
+fortifications. Le conseil de guerre, composé du capitaine et du
+lieutenant, s'assembla le même jour et décida, à l'unanimité, de
+commencer immédiatement les travaux de fortification. Embarrassé par
+son inexpérience, le conseil décida de choisir, comme modèle de
+fortifications, celles du bastion à meurtrières de l'Ile Sainte-Hélène.
+Le même soir le capitaine posa le premier bois du bastion à deux étages
+qu'on devait construire sur le même plan que celui de l'Ile Ste-Hélène,
+et le lieutenant jeta la première pelletée de terre du futur mur de
+revêtement. On se mit tout de suite à l'oeuvre et, au bout de dix
+jours, le fort était en assez bon état de défense; la garnison pouvait
+maintenant résister à des forces vingt fois supérieures.
+
+Le fort consiste en nne grande maison de bois équarri, garni d'une
+double rangée de meurtrières; au rez-de-chaussée sont installées la
+salle de garde et la cuisine; à côté de la cuisine, la chambre des
+officiers; le dortoir est situé partie en haut partie en bas.
+
+Le poste est protégé par la Rivière de la Paix et les collines qui
+l'avoisinent; un bastion de dix pieds carrés, à deux étages, domine la
+colline et la rivière; partant du bastion, une palissade en bois et en
+terre de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'épaisseur, toute
+garnie de meurtrières; en avant le grand chemin allant de Calgarry à
+Edmonton avec poste de sentinelle, guérite etc.; de l'autre côté, un
+large fossé, et deux postes de sentinelles.
+
+Dès l'arrivée du capitaine dans ses quartiers, on dressa les règlements
+de la garnison. La vie est d'une uniformité rigoureuse. A 5 heures,
+lever et lavage à la rivière; à 6 heures, nettoyage de la maison et des
+effets; à 6.30 heures a.m., déjeuner; à 7 heures travail manuel, corvées
+etc.; à 9 heures patrouille, exercices militaires et continuation du
+travail; à 1 heure, dîner; à 2 heures, travail; à 7 heures, souper,
+récréation, patrouille; 9.30 heures, tatou; à 10 heures, extinction des
+feux, silence.. Garde, nuit et jour. Ce règlement tenait bon tous les
+jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail, et la monotonie de
+l'existence des soldats était brisée. Aussitôt après déjeuner, le
+capitaine menait tous les soldats dans une jolie plaine située auprès
+du fort. On s'y rendait en deux files. Après une heure d'exercices
+militaires, les soldats déposaient les armes et allaient en rangs
+chercher leurs couvertes, capotes etc., puis revenaient à leur places
+respectives.
+
+Alors on faisait une évolution inconnue dans les _Queen's Regulations_,
+mais qui pour être originale n'en était pas moins pratique. Le capitaine
+les faisait déployer en tirailleurs, puis quand ce premier mouvement
+était exécuté, le rang de devant faisait volte-face et les deux
+vis-à-vis procédaient pendant un quart d'heure au secouement des
+couvertes etc. Après cet exercice, le capitaine en nommait deux
+qui allaient nettoyer et balayer le fort pendant que les autres se
+reposaient. Quand les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils
+criaient: _all's well!_ Alors on reformait les rangs, on reportait les
+couvertes au fort puis la cérémonie était close. Vers les dix heures et
+demie on disait le chapelet en commun. Les agents, interprète et tout
+étranger qui se trouvait dans les alentours se rendaient au fort et
+prenaient part au seul service du dimanche qui s'y pratiquait, la
+récitation du rosaire. Le reste de la journée était employé a la
+récréation pour ceux qui n'étaient pas de garde ou de corvée.
+
+[Illustration: LIEUTENANT VILLENEUVE.]
+
+Quant aux officiers leur besogne était multiple. Le capitaine se
+chargeait de toute la correspondance officielle et ce n'était pas peu
+de chose, surtout après l'établissement de la ligne télégraphique
+d'Edmonton; il était aussi quartier-maître et paie-maître. Le lieutenant
+surveillait les travaux, distribuait les rations aux soldats et faisait
+les retours. Pendant les quinze premiers jours, ils ne dormirent guère
+qu'une heure ou deux par nuit, étant sur un qui-vive continuel. La
+position en effet était loin d'être de nature à les rassurer. Sans
+autres voisins que les garnisons d'Edmonton et de Fort Ostell, l'une
+située à 40 et l'autre à 35 milles de distance, entourés de plusieurs
+tribus sauvages dont les loges se nombraient par plusieurs centaines,
+sans fortifications sûres et fortes, la responsabilité de leurs charges
+leur paraissait dans toute son importance. Et les travaux ne pouvaient
+se poursuivre avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait presque jamais
+plus que neuf hommes disponibles pour la corvée. Car il faut déduire
+les deux cuisiniers, le boulanger, ceux qu'on avait relevés de garde le
+matin et la garde du jour. Cependant, malgré le petit nombre d'ouvriers,
+les fortifications étaient presque complètes après quinze jours de
+fatigue.
+
+Le 9 mai, deux événements remarquables vinrent troubler la monotonie de
+l'existence solitaire de la garnison.
+
+De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col. Osborne Smith passa
+au Fort, à la tête de son bataillon, le 91e d'Infanterie Légère de
+Winnipeg. Il distribua aux officiers des armes et de la munition.
+
+Le capitaine Bossé, paie-maître du 65e, les accompagnait et paya aux
+soldats un mois de solde.
+
+Dans l'après-midi, le capitaine Ostell passa avec sa compagnie en route
+d'Edmonton à la rivière Bataille.
+
+Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire attaché à
+l'évêché de St. Albert, passa au Fort. Sur le conseil du capitaine, tous
+les soldats allèrent à confesse. Une tente avait été montée près du Fort
+et servait de confessionnal. Le bon missionnaire y confessa jusqu'à
+minuit. Le lendemain matin tous communièrent. Plusieurs raisons
+poussaient les soldats à s'empresser de profiter de la visite de ce
+missionnaire pour remplir leurs devoirs religieux. D'abord, c'était la
+première occasion qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien de
+temps ils seraient sans en trouver une pareille. Ensuite, pendant les
+premiers jours de leur vie de garnison ils avaient été attaqués à quatre
+reprises différentes. La première a été rappelée pins haut. La seconde
+eut lieu pendant la nuit du 10 de mai; la troisième le 13 et la dernière
+vers le 18. L'attaque du 13 fut la plus sérieuse. La nuit était
+très-sombre. Le soldat Savard montait son quart lorsque tout-à-coup une
+balle lui siffla à l'oreille; il donna aussitôt l'alarme et pendant que
+la garnison se mettait en état, de défense une seconde balle, venant
+d'une autre direction, traversa la palissade et siffla à l'oreille du
+soldat Deslauriers qui faisait sa ronde dans un autre poste; comme dans
+les attaques précédentes, les soldats firent preuve de beaucoup de
+sang-froid. Les soldats passèrent le reste de la nuit sous les armes.
+Plusieurs patrouilles furent faites, mais sans résultat à cause de
+la grande obscurité. Le lendemain matin on découvrit les traces des
+assaillants et le point d'attaque. Quant au nombre il était difficile de
+s'en assurer. Ils avaient campé au bord d'un petit lac à environ deux
+milles du Fort, et deux des leurs s'étaient avancés jusqu'à un fossé,
+qui avait été creusé depuis plusieurs mois pour égoutter les terres, à
+une soixantaine de verges seulement du camp et avaient fait feu sur la
+garde. Lors de la dernière attaque les Sauvages volèrent quatre chevaux
+qui paissaient dans un champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine
+envoya une bande d'éclaireurs sous le commandement du Lieut. Dunn de la
+police à cheval d'Alberta et, le même soir, ils ramenèrent au camp les
+chevaux volés plus deux autres qu'on avait trouvés à une douzaine de
+milles au sud. Quant aux voleurs, ils étaient disparus. L'interprète
+sauvage à qui appartenaient les chevaux volés hérita des deux autres,
+car leur propriétaire ne vint jamais les réclamer.
+
+Quelques jours plus tard, la ligne télégraphique d'Edmonton était
+terminée. La construction de cette ligne avait été ordonnée par le
+Major-Général Strange avant son départ d'Edmonton. Les travaux en
+avaient été poussés avec activité. Le chef de l'expédition était un M.
+Parker. Il était opérateur employé spécialement par le département de la
+milice. C'était un de ces rares Anglais qui ont su s'attirer l'estime
+des volontaires. Il était fils d'un ministre protestant de Londres. Il
+était venu s'installer à Battleford: quelques années passées, et avait
+au moment de l'insurrection au delà de $4.000 de marchandises dans son
+établissement. Son _stock_ consistait en pelleteries et en collections
+recueillies depuis plusieurs années et qu'il se proposait d'envoyer
+au musée Royal de Londres. Les insurgés dévalisèrent son magasin et
+détruisirent tout. Les soldats aidèrent à la construction de la ligne.
+Le 23 de mai tout était terminé et la ligne fonctionnait. M. Parker
+s'établit dans la maison de l'interprète et y resta jusqu'au 23 de juin
+quand il remonta à Edmonton avec le Capt. Ethier.
+
+Le lendemain de la complétion de la ligne, anniversaire du jour de la
+naissance de la reine, il y eut grande parade. Dans l'après-midi, le
+capitaine reçut, par dépêche secrète, la nouvelle d'une rencontre du
+bataillon droit du 65e où ce dernier avait perdu cinquante hommes. On ne
+donnait la nouvelle que comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les
+événements la démentirent. Le 25 de mai, le capitaine recevait ordre de
+faire réparer le pont de la rivière du Calumet situé à trois milles au
+nord. Il se rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes n'étaient pas
+en nombre suffisant pour faire ce travail, il fit venir d'Edmonton une
+bande d'ouvriers qui exécutèrent à la lettre le but de leur mission.
+
+Vers ce temps-là, le commandant à Edmonton autorisa le capitaine à
+engager quatre Sauvages de la réserve de la Côte de l'Ours pour servir
+d'éclaireurs. Il choisit quatre hommes sûrs, recommandés par le chef
+Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils remplirent leur devoir à la
+lettre et furent bien remerciés par les autorités.
+
+Le 31 de mai le capitaine Ethier reçut ordre du colonel de se rendre
+à l'établissement métis de Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de
+Duhamel, au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser les esprits
+excités de la population de cet établissement métis et d'essayer de
+ramener les vingt familles qui étaient allées rejoindre les rebelles.
+
+Le lendemain, le capitaine Cunningham et le lieutenant Bellerose du
+bataillon des volontaires métis de St. Albert arrivèrent au Fort Ethier.
+Ils avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu'à Laboucane. Les
+trois officiers se mirent immédiatement en route. Ils arrivèrent au
+but, de leur voyage vers minuit, le même soir. Ils se rendirent tout de
+suite, à la maison d'Elzéar Laboucane, chef de cet établissement.
+
+Elzéar Laboucane est un vrai métis. Il y a quelques années, lui et ses
+frères passaient pour des chefs valeureux dans les expéditions pour
+la chasse aux buffles. Quand ce métier cessa de payer, vers 1879, il
+résolut de s'établir sur les rives de la rivière Bataille et décida
+presque tous ses compagnons à fonder un village ou _settlement_ en cet,
+endroit. Bientôt d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent augmenter
+la population de la colonie. On s'adonna alors à la culture de la
+terre. Aujourd'hui la colonie comprend soixante familles établies sur
+les deux rives de la rivière Bataille. La famille Laboucane, la première
+arrivée et fondatrice de ce village qui porte encore son nom, est sans
+contredit la plus riche des familles métisses du district. La fortune
+d'Elzéar est évaluée à près de $30,000. Il est peut-être le seul qui ait
+osé faire concurrence au commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson,
+lors des réunions annuelles des tribus de ce district, aux Buttes de la
+Paix, pour recevoir le traité du gouvernement, et il en retire de grands
+bénéfices. Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il était
+absent, étant occupé à conduire un train de transports qu'il avait mis
+au service du gouvernement et qui lui rapportait une couple de cent
+piastres par jour. Son épouse et ses deux filles, demoiselles bien
+élevées et d'un esprit peu commun, firent aux visiteurs les honneurs
+de la maison et les reçurent avec une hospitalité toute française. Le
+lendemain matin, la nouvelle de l'arrivée des militaires était répandue
+par toute la colonie, et, cependant, les principaux habitants, au nombre
+de seize, se réunissaient chez Laboucane.
+
+C'étaient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM. Pierre St. Germain
+père, Pierre Descheneau, Joseph Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent
+Salois, Jos. Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue fils,
+Félix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jérôme Laboucane, Edouard Paré,
+Augustin Hamelin, J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop.
+
+Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa mission, et leur parla
+longuement en français et en Anglais; le Capt. Cunningham traduisait
+en cris les paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura qu'ils ne
+couraient aucun danger à rester sur leurs terres, et que les troupes du
+Gouvernement, loin de les venir déranger, les défendraient même contre
+les insurgés, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre à eux.
+Tous les métis parurent satisfaits de ces explications. On envoya des
+courriers ramener les fugitifs, et, le lendemain, les trois officiers
+partaient, accompagnés de plusieurs colons et du R, P. missionnaire.
+
+[Illustration: CAPITAINE ETHIER]
+
+En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua l'originalité des
+masures qui servaient d'habitation à ces pauvres Métis. Toutes sont à un
+seul étage, mais très-proprement blanchies. L'ameublement y est des plus
+primitifs. Chose digne de remarque, une tente est fixée à côté de chaque
+maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous ces Métis élevés à
+vivre sous la tente, après avoir passé la meilleure partie de leur vie
+à courir la plaine, ne peuvent s'habituer à vivre entièrement dans une
+maison; il leur faut toujours une tente où ils vont se reposer de leurs
+fatigues, en se rappelant avec regret les souvenirs des jours passés. En
+route les Métis conversèrent avec le capitaine et lui firent de grands
+éloges des petits soldats noirs (le 65ème), Ils arrivèrent aux Buttes de
+la Paix le 4 de juin vers midi.
+
+Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, évêque d'Alberta, entrait au
+Port. Les soldats saisirent leurs carabines à la hâte et, sans prendre
+le temps de faire aucune toilette, se mirent en rangs et présentèrent
+les armes. Puis mettant un genou en terre ils reçurent la bénédiction du
+prélat.
+
+Pendant le court séjour de l'évoque à ce fort, il se passa une scène qui
+ne devait pas s'effacer de sitôt de l'esprit de tous ceux qui en ont été
+témoins. Un train de transports passait au Fort et, debout sur le perron
+pour les bénir, l'évêque leur souhaitait à chacun un heureux voyage.
+Tout à coup un cri de surprise s'échappe de ses lèvres et, avant
+qu'il pût prononcer un seul mot, l'un des charretiers, un jeune homme
+d'environ dix-neuf ans, était à ses genoux et lui baisait les mains avec
+tendresse. "Jean! mon Jean!" étaient les seuls mots qui sortaient des
+lèvres du prélat, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux. Quand
+il fut quelque peu revenu de son émotion, il raconta aux soldats étonnés
+le sujet de son trouble. Il y avait environ dix-huit à dix-neuf ans, une
+pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une tribu de Pieds-Noirs. Elle
+laissait après elle un tout jeune enfant, âgé de six mois à peine. Les
+sauvages, embarrassés de cet étrange héritage, crurent ne pouvoir faire
+mieux que d'enterrer le fils à côté de la mère. Ils jetèrent donc
+l'orphelin dans la fosse de sa malheureuse mère et couvrirent de terre
+les deux corps. Un missionnaire, passant au camp le même jour, apprit
+la nouvelle de l'enterrement et courut à la tombe pour s'assurer si
+l'enfant, était encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise, après
+avoir découvert les corps, de voir que le petit être respirait encore!
+Il le remporta avec lui et alla le placer à l'Orphelinat de St. Albert.
+Monseigneur l'a toujours protégé d'une manière spéciale et, après lui
+avoir fait donner une éducation suffisante, le laissa libre de se
+choisir un état quelconque. Un jour donc, l'orphelin partit, bien qu'à
+regret, de l'asile où il avait été si bien traité et s'aventura dans les
+bois et les prairies. Il y avait déjà longtemps que l'orphelin était
+parti, et son protecteur le revoyait sain et sauf. Aussitôt le récit
+de cette étrange aventure terminé, tous les soldats et les métis
+s'associèrent, à la joie du prélat. Le lendemain Sa Grandeur partait,
+emportant avec lui les meilleurs souhaits des coeurs qu'il avait su
+consoler.
+
+Il ne reste plus à raconter qu'un seul incident remarquable. Vers la fin
+de mai, le capitaine fut informé qu'un vol de chevaux avait été commis,
+sur la réserve de Papesteos, par une bande de Sauvages, sous les ordres
+d'un nommé Tacoots. L'affaire était d'autant plus sérieuse que Tacoots
+était plus redouté, et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas là ses
+déprédations, Tacoots était le seul Sauvage de ce district qui parlait
+l'anglais et qui savait lire. Il volait souvent les documents officiels
+du Gouvernement et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux.
+Il avait entrevu juste assez de la civilisation pour en deviner les
+mauvais côtés, et ses commentaires sur les affaires de l'état étaient
+loin d'être favorables à ce dernier. Il était venu de 300 milles au
+nord-est et s'était établi sur la réserve de Papesteos.
+
+Grâce à son intelligence supérieure et à son éducation et sa force
+herculéenne, il exerçait un pouvoir extraordinaire sur la tribu et
+surtout sur le chef. Il était réellement le commandeur sur la réserve,
+Quelques jours après le vol, il se rendit à Edmonton et expliqua au
+Colonel les motifs de sa conduite. Le Colonel l'écouta avec bonté et lui
+pardonna, vu son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient son
+crime et le mettaient sous un jour plus favorable. Aussi jamais Sauvage
+ne fut plus attaché à son chef que ce Sauvage ne le devint à l'égard du
+Colonel.
+
+Voilà maintenant le récit de la garnison du Fort Ethier terminé. Il ne
+reste plus qu'à ajouter quelques notes générales qui sont d'un certain
+intérêt.
+
+Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul cas de maladie
+sérieuse. Le soldat Lamoureux eut une attaque de scorbut, causée par la
+mauvaise qualité des viandes. Quelques autres en souffrirent aussi, mais
+le caractère de leur maladie était moins dangereux. Le Dr. Powell,
+qui était attaché à ce Fort, mérite les plus grands éloges. Toujours
+régulier dans ses visites, il remplissait son devoir avec une bonne
+volonté et un zèle infatigable. En une circonstance même, il n'hésita
+pas à faire 80 milles à cheval, d'une seule course, pour donner ses
+soins à un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il à propos de
+faire un rapport spécial au commandant, à Edmonton, de la bonne conduite
+et du zèle du jeune médecin.
+
+Vers le milieu de juin, on lut un ordre du général Middleton demandant
+les noms de ceux qui voudraient rester en garnison après la campagne
+finie. Plusieurs signèrent, après avoir posé comme condition _sine
+qua non_ qu'un officier du 65e resterait en commandement. Le lieut.
+Villeneuve déclara qu'il accepterait avec plaisir une place d'officier
+dans ce nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva le premier, et
+lieutenant et soldats n'hésitèrent pas à obéir.
+
+Le 22 juin, le capitaine reçut ordre de monter à Edmonton immédiatement.
+Le lendemain soir, il arrivait au Fort et faisait son rapport. Le
+24 juin, après être allé célébrer, avec le Col. Ouimet et d'autres
+officiers, la fête nationale à St. Albert, il reçut la mission de
+transmettre aux différentes garnisons l'ordre du départ qui venait
+d'arriver. Cet ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27, les
+soldats étaient en route, et, le 28 au midi, ils entraient dans Edmonton
+au milieu des cris de joie de leurs frères d'armes.
+
+
+[Illustration: FORT NORMANDEAU 1.--Casernes. 2.--Tours De garde
+3.--Portes. 4.--Pont-Levis. 5.--La plaine. 6.--Palissade. 7.--Bastion.
+8.--Fossé.]
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+FORT NORMANDEAU.
+
+Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route
+pour Edmonton, passa à la Rivière du Chevreuil Rouge, il laissa en ce
+dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement
+du Lieutenant J. E. Bédard Normandeau. C'était le premier détachement
+que l'on séparait du corps du bataillon, et la douleur de cette
+séparation était d'autant plus cruelle qu'elle faisait présager aux
+autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour là même que les hommes
+comprirent la tâche qui serait imposée au bataillon, et qui causerait
+son démembrement pendant toute la durée de la campagne.
+
+La douleur fut d'autant plus forte qu'elle était imprévue. Les adieux se
+firent en silence et, le 1er de mai, au moment où le bataillon gauche
+continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses
+quartiers.
+
+La traverse du Chevreuil Rouge était un poste très-important. Il y avait
+en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un
+bureau de poste.
+
+La bâtisse qui devait servir de fort à la garnison était située à
+environ deux cents verges de la rivière sur la rive sud, sur une
+éminence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de
+plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise
+impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt.
+J. E. Bédard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers
+et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A.
+Lévesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D.
+Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer,
+M. Carrigan, et N. Gervais.
+
+Pendant tout le séjour de la compagnie No 8 à ce fort, il n'y eut qu'un
+incident remarquable. Quelques chevaux avaient été volés par une bande
+de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immédiatement une dizaine
+d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenèrent,
+le même soir, les animaux au fort, après avoir fait une marche de dix
+milles dans la plaine.
+
+[Illustration: LIEUTENANT NORMANDEAU.]
+
+Tout le reste du temps fut employé à la construction d'un fort qui peut
+à bon droit être mis au même rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford.
+Pendant six longues semaines, les hommes y travaillèrent et, vu
+leur petit nombre, l'ouvrage était plus rude. A part le servant du
+commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les
+hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour
+et nuit dans deux postes assez éloignés l'un de l'autre. A cause de
+l'étrange position du Fort, et du danger que présentait la rive nord
+comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait
+été levée sur cette rive et un corps spécial y faisait sentinelle
+continuellement. L'autre poste était dans le Fort lui-même. Il y avait
+si peu d'hommes, que ceux qui étaient relevés de garde le matin étaient
+forcés à être de corvée l'après-midi. Ce surcroît de peine causa souvent
+des désagréments entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme
+ailleurs, et peut être plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur
+devoir.
+
+Vers la fin de juin, les travaux étaient terminés. Le bâtiment principal
+avait été mis dans un état complet de défense. Meurtrières, barricades
+etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient été construits sur la
+façade même, et une tourelle avait été élevée à une cinquantaine de
+verges derrière le corps principal, à égale distance des deux bastions.
+
+Une clôture de pieux à triple rang entourait tout le terrain et reliait
+entr'eux les bastions et la tourelle. Un fossé de huit pieds de
+profondeur et de dix pieds de largeur séparait le fort de la plaine et,
+comme ce fossé était presque continuellement rempli d'eau, il rendait
+une attaque immédiate impossible de ce côté. Vis-à-vis la porte
+d'entrée du fort lui-même, un pont-levis se détachait de la clôture et
+s'abaissait pour recevoir les amis; une fois levé il coupait tout accès.
+
+L'ordre du retour parvint à cette garnison le 26 juin et, le
+surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu à la forteresse qu'il
+avait aidé à construire et qui restera pendant de nombreuses années à
+venir pour redire aux voyageurs, étonnés du contraste de la richesse et
+de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le
+65ème a passé là!
+
+FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.
+
+
+[Illustration: MAJOR DUGAS]
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+LE RETOUR
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+DE FORT OSTELL A FORT PITT
+
+La campagne tire à sa fin. Une reste plus à l'auteur qu'à raconter les
+incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Écrire le récit du
+voyage de chacune des compagnies qui ont passé le temps de la campagne
+en garnison, de son départ du fort qu'elle avait érigé et défendu
+jusqu'à ce qu'elle se soit réunie au reste du bataillon, serait répéter
+sous différentes formes la même histoire. En mettant donc sous les yeux
+du lecteur les incidents survenus à la compagnie dont il faisait partie,
+l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est proposé et faire par là,
+comprendre à tous, comment le bataillon s'est réuni à Fort Pitt. Le
+lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-à-dire les compagnies
+3, 4, 5 et 6, est rendu à Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le même
+jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et
+se dirigeaient sur Edmonton où les attendait la compagnie No. 2. La
+compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le même
+jour au but de son voyage. Le détachement du Fort Ethier y arriva le
+lendemain. Quant à ceux, qui avaient construit et protégé le Fort
+Normandeau, ils n'arrivèrent que le lundi suivant, le 29 de juin.
+
+La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de
+l'après-midi.
+
+Il fait une chaleur atroce. On part à pied, suivant, en chantant, les
+lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrivés au haut de la
+colline située au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au
+vieux chantier qui nous avait abrités pendant huit longues semaines et
+chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour être silencieux n'en
+est pas moins touchant.
+
+Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la
+peine du départ, joie et peine qu'il ressent lui-même. Sans doute qu'il
+ne peut y avoir d'hésitation à choisir entre ce petit Fort isolé et la
+maison paternelle, et cependant plusieurs disent à leur compagnon de
+route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule
+sur leur joue brûlée par le soleil.
+
+Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'était
+naturel. C'était l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis
+la main et se considérait seul propriétaire de telle ou telle partie du
+parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrières, selon l'ouvrage
+qu'il avait fait. Peu à peu les wagons descendent lentement la colline,
+nous suivons sans rien dire, et, petit à petit, le fort disparaît à
+l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une
+copie gravée au fond de son coeur.
+
+Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons
+le camp. Nous avions à peine monté nos tentes qu'un de nous voit des
+voitures venir sur la route. Bientôt le mot se passe d'une bouche à
+l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui
+ne sont autres que nos frères de la rivière du Chevreuil Rouge. Nous
+leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a à se revoir après
+une si longue absence. A regarder leurs figures brûlées, à voir leurs
+vêtements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous
+leur aidons à monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'à
+neuf heures et demie, l'on se raconte les différents épisodes des
+semaines passées, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur
+sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des
+carabiniers à cheval, qui avait passé une quinzaine de jours au Fort
+Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats.
+Peut-être avait-il un dernier espoir de pouvoir décider quelques-uns de
+nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais
+mieux le croire plus désintéressé, car si c'eut été le cas je n'aurais
+pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom.
+
+28 juin--A quatre heures tout le monde était sur pied du cuisinier à
+l'orderly et à six heures on était prêt à partir. Pendant le déjeuner,
+il avait été décidé entre le capitaine et le maître charretier que
+chaque wagon recevrait trois soldats: en voilà donc quinze de montés. Il
+en reste encore dix à placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les
+charretiers de l'autre détachement. Notre capitaine espère disposer
+de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept
+wagons. Enfin ils arrivent à nous.
+
+Ici se passa une comédie qui pour être improvisée n'en était pas moins
+risible. Quand notre capitaine en eut placé quatre assez facilement, il
+s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture
+en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque
+charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et
+dépréciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute,
+autre circonstance il aurait vantés de son mieux. Après une demi-heure
+de pourparlers, tout le monde était placé. Un des charretiers qui
+prétendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval
+qui boitait (lorsqu'il était fatigué!) fut obligé d'en recevoir deux
+de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, après tout, nous
+étions embarqués sous "condition" et les charretiers en profitèrent
+de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous étions tous
+condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il
+suffirait d'un mot de leur part pour alléger leurs voitures.
+
+Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment
+la promesse du capitaine: immédiatement, pour faire honneur à la parole
+de notre commandant nous descendions et traversions à pied les marais.
+
+Après un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu,
+remonté et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous
+arrivâmes à un creek ou ruisseau assez large.
+
+Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins
+vingt pieds de largeur, et il est évident que personne ne peut le
+franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste.
+
+Nous refusons donc d'abord, mais après quelque discussion il nous fallut
+obéir, toujours pour faire honneur à la parole du capitaine, ce qui
+était l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument
+contre lequel venaient se briser nos théories de bottes remplies d'eau.
+
+Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau à pied--on
+pourrait avec autant d'exactitude dire "à la nage."--Par bonheur que cet
+état de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide,
+envoyé par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le
+reste des transports.
+
+Nous montâmes immédiatement et bientôt nous étions en route à la
+poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur
+nous.
+
+En route, nous passâmes à travers la réserve du Père Scullen. Ce bon
+père vint nous donner la main et nous bénit en nous souhaitant un bon
+voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Côte de l'Ours,
+saluant en passant l'agent Aylwin. Il était deux heures de l'après-midi
+quand nous arrivâmes enfin à l'endroit où notre compagnie nous
+attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux
+étaient fatigués pour ne pas dire plus, et, si l'on n'était venu nous
+chercher à point, certain charretier du train de la Rivière au Chevreuil
+Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux
+étaient attelés de nouveau et prenaient d'un pas décidé, mais lent, la
+route de Fort Ethier.
+
+Il était cinq heures quand nous passâmes devant le Fort. La plupart qui
+le voyait pour la première fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la
+terminaison des travaux exprimèrent leur opinion; ceux-ci et ceux-là en
+firent des éloges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et
+trois autres pour sa garnison.
+
+Après avoir laissé notre munition en cet endroit nous nous remîmes en
+route. A un demi mille du côté opposé de la rivière qui coule près du
+Fort, nous rencontrâmes un attelage superbe. Il y avait au moins trente
+wagons très-lourds attachés trois par trois et traînés par cent-vingt
+boeufs. Ces derniers attelés douze par lot de wagons marchaient d'un pas
+lent mais régulier. De chaque côté de la route, en avant et en arrière,
+d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir
+d'escorte au transport; ils étaient de réserve. On nous dit que tout
+cela appartenait à un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant,
+est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce
+moyen de transport. Les wagons sont très-lourds, pesant en moyenne 3,000
+livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus;
+dix paires de boeufs traînent ce poids sans difficulté. Il était sept
+heures quand nous arrivâmes sur la rive nord de la rivière de la "Petite
+Roche au Brochet" où nous campâmes. Plusieurs allèrent se baigner
+immédiatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues
+de la route en s'employant à toutes sortes de jeux. A huit heures tous
+étaient couchés, à neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35
+milles depuis le matin.
+
+29 juin--A deux heures du matin, tous étaient sur pied et les tentes
+étaient pliées et embarquées. On but le thé chaud, chacun prit un
+hard-tack et l'on partit à trois heures. Les chemins étaient des plus
+mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre départ matinal quand les
+charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une
+telle route à une heure plus avancée du jour et qu'avant le midi ils
+auraient été complètement épuisés.
+
+Après huit milles de marche, on détela les chevaux et chacun s'étendit
+de son mieux à l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de
+temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin était long et
+difficile, plusieurs chevaux paraissaient épuisés, et souvent l'on était
+forcé de faire le trajet à pied pour soulager les animaux. Il était une
+heure de l'après-midi quand nous traversâmes le ruisseau de "La Boue
+Noire." Nous nous y arrêtâmes. Nous étions à 14 milles d'Edmonton et
+avions déjà fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous
+ayant grandement vanté ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se
+baignèrent avant le dîner. L'eau en effet était délicieuse, le fond
+très-mou, sans être vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et
+le courant seulement assez fort pour qu'il y eût du plaisir à nager à
+l'amont.
+
+A deux heures et demie l'on se remît en route. Une pluie fine commença
+à tomber. Le chemin était méchant sur une longueur de quatre à
+cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent à pied A peine
+arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient
+à notre rencontre. Ils nous étaient envoyés d'Edmonton où l'on nous
+attendait le soir même.
+
+En quelques minutes, nous étions prêts à repartir; nous étions à peine
+deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas.
+Nous passâmes sur la réserve de Papesteos qui s'étend sur une longueur
+d'une dizaine de milles.
+
+A peine arrivés à trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard,
+les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit à
+travers des flots de poussière. Après une demi-heure de course, nous
+arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salué par des cris de joie.
+
+A six heures nous avions traversé la Saskatchewan et montions la côte
+au milieu des saluts bruyamment manifestés de nos frères des autres
+compagnies. La compagnie No.2 était encore dans le Fort et les
+compagnies 7 et 8 étaient campées, depuis leur arrivée, sur le côté sud
+du Fort. A peine arrivés, nous montons les tentes.
+
+Nous fûmes témoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour
+empruntant sans doute quelque peu de sa vélocité à la forme et à la
+nature de l'endroit, ressemblait à ces chasseurs sauvages qui profitent
+de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'élancer tout à
+coup sur la proie méditée; l'immense globe d'or courait à travers les
+montagnes, s'arrêtant de temps à autre sur quelque cime escarpée, puis
+bondissait derrière un pic plus élevé, pour reparaître plus loin à
+travers quelque crénelure géante et finalement s'engouffrait subitement
+et comme renversé par un Être plus fort dans quelque abîme secret
+derrière la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur
+langage poétique: "l'astre céleste va se fondre dans les bras glacés des
+Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence régnait dans le camp.
+
+30 juin.--Comme tout le monde était plus ou moins fatigué du voyage,
+terminé la veille, et que de plus il n'y avait rien à faire, on nous
+laissa lever à l'heure qu'il nous plût. La parade devait avoir lieu à
+10 heures et plusieurs se levèrent à 9.45 heures. On nous distribua des
+pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent,
+tous ayant la même patente, mais les pantalons étaient de toutes
+couleurs et de toutes qualités. A deux heures de l'après-midi on eut une
+inspection générale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du
+jour. A trois heures, les tentes étaient à terre: à cinq; elles étaient
+pliées et embarquées avec le reste du bagage. Après s'être fait attendre
+depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie
+et l'on se mit en route.
+
+C'était un bateau assez grand et construit expressément pour naviguer
+sur la Saskatchewan; son nom est "_la Baronne_". A 7.30 hrs. a.m. le
+sifflet crie, les amarres sont tirées et l'on part. D'aucuns disent que
+nous en avons pour quinze jours à bord, d'autres que nous serons rendus
+au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hâte d'en
+descendre avant même de monter à bord. Comme nous partons les soldats de
+l'Infanterie Légère de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels
+se mêle une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris
+répétés et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage.
+
+Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons
+l'ancré au bord d'un bois touffu; les maringoins nous dévorent toute la
+nuit.
+
+JUILLET
+
+1er Juillet--Il est à peine deux heures du matin que nous reprenons
+notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les
+cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major
+Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arrêtons vers
+les onze heures à trois milles à l'ouest de Victoria, pour prendre une
+charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots.
+Vers deux heures de l'après-midi nous passons devant Victoria. Le fort
+est situé sur la rive nord de la rivière. Une foule de sauvagesses
+accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons
+jusqu'à 10 heures du soir quand l'ancré est jetée.
+
+2 juillet.--Départ du bateau à deux heures du matin. Nous allons bien
+lentement à cause d'un brouillard épais qui cache les écueils. A sept
+hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le
+bateau passe devant le monument élevé par les autres compagnies du 65ème
+aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se découvrent respectueusement.
+Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent
+jusqu'à Battleford. Enfin vers les trois heures de l'après-midi nous
+arrivons à Fort Pitt. La rive est couverte de nos frères d'armes parmi
+lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et
+le Dr. Paré. Le général Middleton et le major-général Strange sont à
+bord du "_North West_" et nous saluent au moment où nous jetons l'ancre.
+A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis.
+
+On se donne de bonnes poignées de mains, on se raconte les incidents les
+plus marquants de la campagne et la meilleure entente règne partout.
+Presqu'immédiatement nous obtenons un congé de quatre heures et tous
+descendent à terre. Le soir nous couchons de nouveau à bord du vaisseau,
+et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupières. Tous sont heureux,
+tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble après 72 jours de
+séparation. La nuit est fraîche et nous sommes délivrés des moustiques.
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE FORT PITT A MONTRÉAL
+
+Le bataillon est maintenant réuni. Toute la journée du trois juillet fut
+employée à charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles
+pendant lesquels il nous était permis de nous reposer se passaient en
+silence, car il faut le dire, aussitôt que la joie bien naturelle des
+soldats de se retrouver après une assez longue séparation fut passée, un
+sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influença même les
+officiers. Notre coeur saignait à la vue de la nudité de l'endroit. Pas
+une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles,
+rien! rien que la plaine immense à laquelle l'herbe brûlée et jaunie
+formait une robe de crêpe dernier vestige de la dévastation. Seul
+au milieu de cette scène apitoyable, le vieux chantier délabré, qui
+conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine
+comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le
+délivrera des misères d'ici-bas. Ce n'était plus un fort: deux bâtiments
+de 15 pieds par 12, en bois brut, entourés, pour la forme, d'une
+ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la dernière
+guerre voilà ce qui frappait l'oeil du visiteur.
+
+Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait à
+l'intérieur, un spectacle non moins triste s'offrait à sa vue.
+
+Dans la cour qui sépare les deux bâtiments, un homme passerait sa
+journée à ramasser et classifier ce qui traîne. Ici, un couteau rouillé,
+plus loin, une carabine brisée, partout débris sales et puants qui
+infectent l'atmosphère des environs. Un des bâtiments, celui du nord,
+sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie.
+
+Cependant presque tous les soldats allèrent voir ce qui restait du
+Fort, et leur démarche ne fut pas vaine, car il était superbe dans son
+délabrement.
+
+Même la fétidité qui s'échappait de la cour lui donnait un air de je ne
+sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgré vous,
+à la paupière, une larme de regret et de pitié.
+
+Après avoir visité le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable
+Cowan. On s'agenouilla auprès du tertre dont la verdure changeait de
+nuance petit à petit et sur lequel quelques fleurs, plantées par des
+mains amies, pliaient tristement la tète et semblaient frémir au contact
+de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune
+martyr, car c'en fut un.
+
+Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coupés, la
+poitrine ouverte et quant à son coeur, quelque Sauvage le lui avait
+arraché et l'avait emporté à son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui
+ramassèrent ce pauvre cadavre mutilé, émus jusqu'aux larmes à la vue de
+son état, lui creusèrent-ils une tombe aune centaine de verges du fort.
+
+On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu
+préserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles élèvent plus
+haut leurs corolles nuancées et répandent autour de cette tombe un
+parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et,
+lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur
+variété de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et
+d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom.
+
+Dès six heures et demie du matin, nous étions dans la plaine et nous
+faisions l'exercice militaire, commandés par l'instructeur Labranche. A
+sept heures et demie, l'exercice était fini, la lecture des ordres
+du jour eut lieu. La fin de la campagne nous était annoncée, et nous
+recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose
+nous intriguait, tout le bataillon avait reçu ordre de descendre la
+Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "_Baroness_" et
+c'est à peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une
+manière convenable. Aussi, malgré le plaisir de voyager ensemble, chacun
+trouvait un mot à dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de
+nous ramener chez nous comme des sardines en boite.
+
+A trois heures de l'après-midi, les colonels Ouimet et Hughes
+inspectèrent le bataillon. On passa la nuit à bord du vaisseau et après
+tout nous n'étions pas trop mal.
+
+Samedi, 4--Dès deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se
+mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams
+des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont décédés
+pendant la nuit. Tous les pavillons sont baissés à mi-mât en leur
+honneur. Une atmosphère de tristesse semble peser sur le bateau et
+l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone
+d'un matelot qui sonde la rivière et dit au capitaine le nombre de pieds
+d'eau où passe le vaisseau.
+
+Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent
+on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitôt dans une quantité
+d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent
+encore, après avoir navigué quelques secondes dans deux pieds d'eau,
+le bateau s'échouait sur un banc de sable quelconque. On déchouait
+généralement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'était
+pas bien grande.
+
+Dans le cours de l'après-midi nous essuyons une tempête de pluie et de
+grêle. La plupart des couvertes étendues sur le bord du vaisseau furent
+mouillées en peu d'instants, et malgré qu'on les enlevât, et que la
+pluie eût cessé, ceux dont les places étaient encore humides passèrent
+une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le
+lendemain.
+
+Vers les cinq heures de l'après-midi, on passe devant un camp sauvage;
+les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous
+regardent passer en silence.
+
+Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; après quelques
+heures de marche on aurait juré qu'il n'y avait que des bancs de sable
+sur notre route. Des deux côtés s'étendent à perte de vue d'immenses
+îles de sable et leur couleur grisâtre, vue au clair de la lune, avait
+un effet des plus étrange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon
+avance on les voit se traîner comme des couleuvres autour de nous, et,
+de temps à autre comme enlacés dans leurs replis; nous nous échouons sur
+quelque monticule de sable caché traîtreusement sous la nappe de couleur
+vert-pâle de là rivière. Fatigué de ces obstacles devenus plus fréquents
+à mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancré et
+l'on passe une nuit tranquille à une trentaine de milles à l'ouest de
+Battleford.
+
+Dimanche, 5--A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau
+poursuit sa course accidentée. Rien de particulier à bord, excepté
+l'impatience des soldats d'arriver à Battleford. Enfin, vers huit
+heures et demie, nous voyions le "_Marquis_" et le "_North-West_" à un
+demi-mille en avant de nous, arrêtés sur les bords d'une assez jolie
+baie.. Le mot "Battleford" est sur les lèvres de tous. En effet, nous
+sommes rendus.
+
+Chacun jette un regard de curiosité sur la rive et n'est pas peu surpris
+de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le
+rivage. Sans commandement, mus par le même sentiment d'amitié et
+d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers
+lui. Il est encore pâle mais paraît marcher sans trop de difficulté.
+A peine a-t-il mis le pied à bord du bateau qu'une véritable ovation
+commence et si nous n'avions su qu'il était encore souffrant, de sa
+blessure, je crois qu'on l'aurait promené sur nos épaules. Chacun
+l'interroge avec intérêt sur sa condition, quelques-uns lui posent des
+questions des plus naïves, tous sont heureux et Lemay comme les autres.
+
+Pauvre jeune homme! tu n'as pas de père qui t'attende à Montréal pour te
+serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mère non plus qui gémisse en
+s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange
+si bien les choses, mieux vaut peut-être qu'elle soit au ciel depuis
+longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait brisé le coeur; un
+frère seul là-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes
+ces figures réjouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces
+cent mains amies qui t'offrent; la plus généreuse amitié et si tu
+pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant à plaindre,
+car au lieu d'un seul frère tu en as cent et plus, de vrais frères,
+ceux-là, des frères d'armes, dont l'amitié est franche et dévouée.
+
+Tous se rappelleront longtemps ta conduite héroïque à la Butte aux
+Français et tant que le 65ème existera, tu y trouveras toute une
+famille.
+
+Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la dernière
+expédition auront quitté ce monde pour un meilleur, tu restais seul à
+penser à l'année 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et
+chacun saluera en toi le héros de la Butte aux Français.
+
+Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au défunt Col.
+Williams. Tous les bataillons suivaient la dépouille mortelle en
+silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65ème Carabiniers Mont-Royaux,
+le 90ème Infanterie Légère de Winnipeg, puis les Queen's Own montent
+l'un après l'autre la colline, et traversent le village. A la porte du
+Fort, le 65ème fait volte-face et quelques officier, seulement entrent
+pendant que le bataillon revient sur ses pas.
+
+Arrivés au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent
+Valiquette et le déposent dans le wagon funéraire. La compagnie No. 4
+suit le corps puis viennent les autres compagnies.
+
+[Illustration: SERGENT VALIQUETTE.]
+
+Après un quart d'heure de marche, on arrive à la porte de la chapelle de
+la Mission. Tous prennent part aux chants sacrés que l'église ordonne
+en pareille circonstance, puis le Révd père Provost nous adresse des
+paroles appropriées, comme toujours, au triste événement. Sa voix est
+touchante, ses accents sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet
+essuie une larme qui vient mouiller sa paupière; le Capt. Roy pleure
+comme un frère aîné aux funérailles du plus jeune de la famille, et tous
+sont plus émus qu'ils ne voudraient le paraître. La cérémonie finie
+chacun retourne au bateau en silence.
+
+Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent
+à la hâte vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui
+pèsent dans leur gousset.
+
+Il y avait encore une centaine de maisons éparpillées de distance en
+distance. Les dames sont à leurs portes et nous saluent sur notre
+passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux
+retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu'à elles leur demander un
+verre d'eau sont traités comme des frères ou des fils et sont reçus
+comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on voit
+partir à regret.
+
+Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d'un
+spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort
+s'élève fier dans son armure d'écorce, montrant avec orgueil ses flancs
+percés de balles et ses murs à moitié détruits que des ouvriers sont à
+réparer avec des précautions remarquables, comme s'ils craignaient de
+renverser cette relique précieuse.
+
+A travers les fentes de la clôture, on peut voir quelques canons, la
+gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un
+chien fatigué attendant l'ordre de son maître pour aboyer de nouveau.
+
+A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches à
+contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui lève humblement vers
+le ciel sa croix de bois blanc, le tout décoré fraîchement par la nature
+qui fait pousser partout une herbe d'une verdure aux nuances variées.
+
+Et devant eux, à perte de vue, des plaines immenses, traversées ça et là
+par de frais ruisseaux à l'eau limpide, accidentées par des tertres et
+des mamelons dispersés par-ci par-là dans le plus agréable désordre.
+
+Vers les six heures, nous étions revenus à bord du vaisseau. Des
+retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B.
+
+Il avait été tué accidentellement par une balle de sa propre carabine en
+escortant un Sauvage au Fort.
+
+Lundi, 6--A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres et bientôt
+Battleford disparaît au moment où nous tournons la première pointe. Le
+vent s'était élevé et le bateau marchait très-vite.
+
+Il était vraiment curieux de voir comme les écueils étaient passés et
+comme les bancs de sable disparaissaient vite à droite et à gauche. Tout
+à coup, vers les neuf heures, le bateau arrête.
+
+Le vent était devenu si violent que la "_Baroness_" était aussi bien
+échouée que jamais bateau ne l'a été. Voyant tous leurs efforts aboutir
+à rien, les matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit
+de la bile et nous dûmes passer le reste de la journée au milieu de la
+rivière, exposés au vent, avec la consolation, cependant, de n'être pas
+troublés dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient pas
+entreprendre la périlleuse traversée de la rive au navire pour le faible
+plaisir de nous exciter le tempérament.
+
+Mardi, 7--Le lever a lieu à six heures, Le vent continue toujours, mais
+on travaille avec ardeur à déchouer le vaisseau. On met une chaloupe à
+l'eau et quelques matelots vont à terre, attacher un bout de câble à un
+arbre pour aider à la manoeuvre.
+
+Après plusieurs essais infructueux, l'on réussit enfin à mettre le
+vaisseau à flot. Il est huit heure» et demie. Pour passer le temps ou
+pour toute autre raison inconnue à celui qui écrit ces lignes, on eut
+deux heures d'exercice à bord du vaisseau. Comme l'espace manquait
+un peu, on procédait par demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4
+commencent, puis après avoir fait tous les mouvements de l'exercice
+manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche, elles se retirent sur
+le devant du navire pour faire place aux autres compagnies. Quand ces
+dernières ont fini chacun regagne sa place et s'étend sur sa couverte.
+On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait
+notre chambre de solitaire, les murs étaient invisibles; jamais aucun
+importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le
+recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux
+chambres en une seule et habitaient sur le même palier. L'ameublement
+était modeste. Un _knapsack_ couché sur le côté servait de siège le jour
+et d'oreiller la nuit; notre capote qui, le jour, servait de bourrure à
+notre unique fauteuil, la nuit, remplaçait le matelas absent; quant aux
+cadres, presque toutes les chambres en étaient encombrées; quelques uns
+les changeaient tous les jours, c'étaient nos rêves encadrés dans la
+frêle boisure de nos espérances et suspendus au fil invisible de nos
+illusions. Vers une heure et trois quarts, l'adjudant Starnes inspecta
+les sergents.
+
+À deux heures et demie le bateau arrête et tous descendent à terre.
+Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du
+bataillon fait l'exercice militaire.
+
+Cette place s'appelle l'Anse du Télégraphe. A peine revenus à bord, on
+nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir
+tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de
+l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures étaient bien inutiles,
+car à quoi nous aurait servi notre argent dans un pays où les magasins
+étaient aussi rares que les châteaux? La nuit fut très-froide.
+
+Mercredi 8--Le lever se fait de bonne heure.
+
+L'avant-midi est très-froide et presque tous mettent leur capote grise.
+Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus
+beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer.
+
+Situé au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli
+village de Prince Albert s'étend sur une longueur de plusieurs milles.
+Ce sont de jolies maisons blanches, espacées par de grands vergers ou de
+gais jardins de fleurs multiples, ici et là une maison en briques rouges
+varie d'une manière agréable la beauté du tableau. On distingue entre
+tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux
+et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs
+mouchoirs. Enfin l'ancre est jetée et nous obtenons un congé de deux
+heures pour visiter la place.
+
+Quelques-uns se dirigent vers le couvent sûrs d'y recevoir un
+bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut
+plus que récompensé par la manière dont ils furent reçus. Une religieuse
+leur fit visiter la classe, où une jeune métisse enseignait l'A. B. C, à
+de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands
+yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et
+prendre en pitié; après la classe, la bonne religieuse unit ses prières
+à celles des soldats pour demander à Dieu un heureux retour, prières
+qu'elle avait souvent répétées pendant la guerre; après cette visite ils
+retournèrent au bateau, où ils apprirent que Gros-Ours était prisonnier
+au Fort. Ils se dirigèrent vers l'endroit désigné. Déjà une foule de
+volontaires du 65ème se pressent aux fenêtres grillées d'une petite
+cabane de bois. C'est là que Gros-Ours est renfermé. Cependant la porte
+reste fermée et malgré nos supplications les hommes de la police à
+cheval qui font la garde à l'intérieur s'obstinent à nous refuser
+l'entrée. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous
+attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que
+vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte."
+L'ordre est aussitôt exécuté et c'est à qui entrera le premier. La
+petite prison est bientôt remplie et il en reste encore autant à la
+porte qui brûlent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la
+bonne fortune d'être les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous
+purent contempler de près celui qu'il y a un mois à peine ils auraient
+avec plaisir passé au fil de la baïonnette.
+
+Le célèbre chef Cris est étendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps
+à autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre
+désappointement. Son fils, âgé de douze ans à peine, nous regardait avec
+de grands yeux noirs, honteux lui-même d'être exposé aux regards des
+curieux qui venaient le voir comme une bêle rare ou un héros féroce.
+
+Enfin Gros-Ours, étouffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa
+face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux
+par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa
+résistance opiniâtre aux troupes du Gén. Middleton. Tout rapetissé sur
+lui-même, il se sent humilié de sa défaite et de sa triste position.
+Avait-il donc tant combattu pour n'avoir après tout que l'avantage
+d'être examiné comme un animal rare d'une ménagerie quelconque? Nous
+pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore
+beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du
+départ et après l'avoir considéré une dernière fois, tous reprennent le
+chemin du bateau en méditant sur son sort et en discutant entre eux le
+résultat probable de son procès.[4]
+
+[Note 4: Il a été jugé par la juge Rouleau à Battleford,--le 25
+septembre il fut condamné à 3 années de pénitencier.--le 28 du mène
+mois il passait à Winnipeg et le lendemain il a été enfermé dans le
+pénitencier de la montagne _Stony_.]
+
+À quatre heures, tout le monde étant revenu à bord, le bateau continua
+sa route. Au moment du départ, le maire de la localité, qui avait été
+colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes
+et, se faisant l'interprète de la population de Prince Albert, nous
+félicite du succès de nos armes, de notre courage etc, et termine en
+nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des
+cigares dus à la générosité du maire de Prince Albert.
+
+Une heure plus tard, nous descendions à terre pour monter à bord une
+vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en
+moins d'une heure, nous étions prêts à partir.
+
+Cependant le capitaine du vaisseau ayant déclaré la route dangereuse, et
+comme il se faisait tard, l'on passa la nuit en cet endroit.
+
+Jeudi 9--A deux heures nous étions en route. Le paysage devient de plus
+en plus pittoresque. Les courbes de la rivière sont plus fréquentes et
+la scène change d'aspect à chaque nouveau détour. On saute ce qu'on
+était convenu d'appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut
+été rien, mais le nôtre était si drôlement construit qu'on pouvait
+s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un poêle de cuisine qui se
+trouve au bord du vaisseau, est renversé et tombe dans le courant, à la
+grande stupéfaction du cuisinier qui était à se faire une crêpe d'autant
+plus précieuse qu'il n'en avait pas mangée depuis plusieurs mois et
+qu'il avait dépensé toute sa ration de lard de la journée pour la
+faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepté l'appétit et le
+désappointement du cuisinier. Après une longue journée de marche, l'on
+jette l'ancré entre deux îles vers les dix heures du soir. Pendant la
+nuit personne ne peut dormir; chacun fume de son mieux pour chasser les
+maringouins devenus plus entreprenants et n'y réussit qu'à demi.
+
+Vendredi 10--Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement,
+les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir.
+Vers les six heures un coup de canon nous réveille, Nous passions au
+Fort à la Corne et M. Bélanger nous saluait en faisant tonner l'unique
+canon du Fort. Un second coup suit de près le premier et tous à bord
+répondent par des cris de joie.
+
+Après cela, la journée fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand.
+Bientôt on ne put voir que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le
+soir on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie. Notre sommeil n'est
+pas meilleur que la nuit précédente, ayant à supporter malgré nous la
+compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invités, les
+maringouins!!!
+
+Samedi 11.--Partis de bonne heure nous continuons notre route à travers
+des îles. La journée se passe à faire les préparatifs du débarquement
+car on s'attend à descendre à terre dans le cours de la journée. Jamais
+journée ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau
+touche à terre, nous sommes rendus. Chacun éprouve un soulagement
+intérieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commençaient
+déjà à considérer comme leur dernière demeure. Pendant onze longs jours
+on n'avait quitté ce vaisseau que pour quelques instants de temps à
+autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue
+aident au débarquement.
+
+De lourds chariots attelés d'un seul cheval (qui suffit, à la charge,
+car la voie est ferrée) servent de transports. On les laisse prendre le
+devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence à tomber et
+refroidit l'ardeur de quelques-uns. Malgré tout on n'a que quatre
+ou cinq milles à marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus
+plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux.
+On chante presque tout le long de la route. Arrivés au pied des Grands
+Rapides, chacun prend son bagage et l'on monte à bord d'une barge
+appelée "_Rivière Rouge_." L'on trouva moyen de placer, tant à fond
+de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands.
+Malgré qu'on presse les préparatifs, le retard du vapeur "_North West_"
+nous force à attendre au lendemain pour partir. Pendant l'après-midi, on
+allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant
+été faite, plusieurs en profitent pour se faire rôtir des galettes. On
+pouvait se procurer du beurre à 50c la livre et du sucre blanc à 25c. La
+nuit venue chacun s'étend, du mieux qu'il peut au fond de la barge; ceux
+qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu étaient les
+mieux, les autres, que leur mauvaise étoile avait menés en avant dans la
+coque, dorment debout, adossés aux côtés du bâtiment.
+
+Dimanche 12.--On se lève de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait
+été mauvaise. Deux soldats s'étaient couchés sur un amas de bois de
+chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'était plutôt pour
+essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu
+après minuit, en se remuant, un bout de bois plus court que les autres
+dégringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied
+du lit. Ce dernier réveillé en sursaut et croyant que tout le pont était
+défoncé, crie comme un perdu. Cela cause un émoi général. Un second
+morceau de bois culbutant d'un autre côté, écrase les pieds d'un dormeur
+un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte.
+Chacun se réveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la
+direction des souffrants, courent sur le pont, réveillant ceux qui
+y dorment pour savoir quel malheur est arrivé. Après beaucoup
+d'excitation, naturellement augmentée par l'obscurité de la nuit, on
+s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure après, tout était
+silencieux. Le matin, au réveil, il pleut à verse et le temps ne
+contribue pas peu à augmenter le malaise général. Vers huit heures le
+Révd Père Provost nous dit une messe basse à fond de cale. Chacun prie
+en silence, peu peuvent se mettre à genoux car il avait plu toute la
+matinée et le plancher était tout humide. L'avant-midi, les préparatifs
+se poursuivent avec une ardeur nouvelle. Tous y mettent la main et se
+construisent des espèces de lits à trois étages dans le fond de cale de
+manière à accommoder 300 hommes sans trop d'encombrement. Le soir arriva
+et nous étions encore à travailler.
+
+Lundi 13.--De bonne heure l'on se met en route. L'eau est calme et le
+trajet s'annonce favorable. Petit à petit la terre disparaît et se mêle
+avec le bleu azuré du firmament où elle ne parait bientôt plus que comme
+une bande grisâtre. Quelques heures plus tard on ne voit plus rien que
+le ciel et l'eau. Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie à la
+mort au fond de cette barge où la seule distraction possible est de
+manger un hard-tack beurré et Sucré.
+
+[Illustration: SERGENT C. FAILLE.]
+
+Qui pourrait dépeindre la vie de chacun de nous pendant ces deux
+mortelles journées? Il faudrait d'abord bien connaître l'embarcation où
+nous étions et son étrange ameublement. A l'extérieur rien n'attirait
+l'attention d'une manière spéciale. Sa robe de peinture blanche n'était
+pas fraîche et était parsemée d'accrocs nombreux sous lesquels on voyait
+son corps humide. A l'avant on lisait _Red River_ peint en lettres
+rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre,
+de boîtes de hard-tacks, de sacs à fleur, etc., dans un désordre
+indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entrée à la cale
+où s'était réfugiée la plus grande partie du bataillon; le pont était
+occupé, par ceux qui n'avaient pu trouver place dans la cale et par les
+officiers qui avaient dressé une tente sur le devant. Ils étaient 22
+à bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des échelles de
+construction primitive menaient du pont à la cale. Au pied de la
+première échelle un poêle à fourneaux servait aux besoins culinaires des
+compagnies. En pénétrant à fond de cale, l'on pouvait se croire dans une
+obscurité complète et n'eut-ce été l'humidité on se serait cru dans les
+régions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit).
+Cependant l'oeil s'habituait peu à peu aux ténèbres et un spectacle
+étrange s'offrait à la vue. De longues galeries à plusieurs étages
+bordaient de chaque côté l'étroit couloir qui menait le _touriste_ à
+l'avant ou à l'arrière du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire St.
+Cloud ne présenta à ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les
+types s'y rencontraient, il y avait une étrange agglomération de
+caractères et de costumes. Dans un coin quatre ou cinq bons _zigues_
+jouent au _bluff_ et interrompent la partie par des jeux de mots
+affreux; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de
+planches; ici, deux joueurs plus paisibles passent le temps à faire
+la partie de dames, là deux amis fument la pipe avec une indifférence
+platonique en se communiquant leurs impressions de voyage: partout on
+rencontre les caractères les plus opposés, et, en certains endroits, les
+gais éclats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant
+avec la tristesse mélancolique de la mise en scène. Ajoutez à tous ces
+éléments disparates les figures enluminées et les bras noircis des
+cuisiniers, et vous aurez quelqu'idée du tableau que présentait la vie
+du 65e à bord de la barge "_Red River_."
+
+Mercredi 15.--Enfin nous entrons dans la Rivière Rouge. Nous passons
+devant Victoria et, vers midi, nous arrêtons à West Selkirk. De grandes
+tables ont été disposées sous les arbres.
+
+L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon accompagné de quatre ou
+cinq gâteaux de différentes formes nous attendait. Au bout de chaque
+table un baril de _Lager beer_ était à la disposition des plus altérés,
+et tout le monde l'était; aussi chacun fit-il honneur à tout.
+
+Pendant le repas, des circulaires imprimées, nous forent distribuées;
+c'était une lettre de bienvenue signée par le maire de Selkirk. A peine
+avions-nous vidé notre baril de bière que le Lieutenant des Georges fit
+son apparition; il fut reçu avec force hourras! et aux applaudissements
+de tous. Après dîner l'on retourna aux bateaux. Après une heure
+d'attente, on nous mena de l'autre côte de la rivière à East Selkirk.
+
+Le transport du bagage se fit avec une promptitude inaccoutumée; chacun
+y mettait la main, sachant que c'était la dernière fois qu'on aurait
+à s'occuper de ce détail. Quand tout fut débarqué, on fit bouillir la
+marmite et chacun but avec satisfaction un pot de thé chaud.
+
+Après le thé on s'amusa de son mieux pour dissiper l'impatience de
+l'attente.
+
+Enfin, vers huit heures, un train spécial arrive et est salué par mille
+cris de joie. On ne prit pas grand temps à mettre le bagage a bord, et à
+neuf heures nous étions en route. Tous étaient heureux à l'idée qu'ils
+ne descendraient de ces chars que rendus à Montréal. On chanta jusque
+vers les onze heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour dormir.
+
+Jeudi, 16.--Le matin, la pluie commence à tomber: On nous servit du café
+chaud, du bon pain blanc, du homard en boite et pour dessert des pêches
+en boite. C'était tout nouveau et ça sentait le Montréal. Vers midi,
+l'on arrêta à Ignace pour dîner. Il y avait trois mois que nous n'avions
+pas eu autre chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du, boeuf salé.
+Aussi chacun fait-il honneur au repas. Après une heure de délai, le
+train se remet en route et l'on se rend sans arrêt jusqu'à Port Arthur
+où l'on arrive vers les dix heures.
+
+La fanfare de la ville était à la gare et joua à notre arrivée. Au-delà
+de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies,
+aux différents hôtels de la ville. Après souper il y eut congé général
+et plusieurs en profitèrent largement.
+
+Vendredi, 17.--Il était une heure du matin quand nous fûmes prêts à
+partir dans de nouveaux chars, Vers huit heures du matin nous étions
+rendus à Red Rock. Ici l'on sépara le train en deux à cause du mauvais
+état de la nouvelle ligne qu'on allait avoir à parcourir. Malgré les
+dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des
+plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Supérieur et en
+suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage
+est magnifique. L'on passa à McKercher Harbour où nous étions arrêtés en
+montant, et ce fut avec plaisir qu'on se rappela nos souvenirs du mois
+d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arrêta. L'ingénieur n'osait
+continuer pendant la nuit à cause du mauvais état de la route, on passa
+la nuit en cet endroit.
+
+Samedi, 18.--De bonne heure l'on se remet en marche. La journée fut des
+plus ennuyeuses. De temps à autre seulement l'attention des soldats
+était attirée par quelqu'affreux précipice qu'on traversait sur un pont
+de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui
+répétait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa
+Jackfish Bay où l'on avait passé un jour et une nuit au mois d'avril
+dernier. Comme tout était changé! Comme tout paraissait plus gai! Cette
+nuit-ci l'on coucha encore en route!
+
+Dimanche, 19.--Plus l'on approchait de Montréal, plus la gaieté
+augmentait. Vers midi, l'on arriva à North Bay. Il faisait une chaleur
+écrasante. L'on se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac
+Nipissing. Ici chacun reçut ordre de se déshabiller et de se laver.
+Pour plusieurs, l'ordre était superflu, mais pour quelques-uns c'était
+nécessaire. En quelques minutes, tout le bataillon était à l'eau et
+bientôt tous se débattaient au milieu des cris les plus joyeux. Après un
+bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et l'on retourna aux chars en
+rangs. Un quart d'heure plus, tard nous étions encore en route, mais
+cette fois-ci, tous ensemble dans le même train. Vers huit heures du
+soir l'on descendit à Mattawa. Ici encore, une foule nombreuse nous
+attendait. Après un bon réveillon, l'on remonte à bord des chars et,
+vers onze heures, nous continuons notre route.
+
+Lundi, 20.--La nuit se passa en amusements. On s'attendait à arriver à
+Montréal dans le cours de l'avant-midi, c'était assez pour empêcher
+de dormir même les plus indifférents. Vers deux heures l'on passa à
+Pembrooke.
+
+Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux
+de descendre des chars étaient traités comme des enfants gâtés même
+par les jeunes filles qui n'osaient résister à des vainqueurs si bien
+élevés. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six
+heures, nous étions à Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains
+des quelques Montréalais qui étaient venus à notre rencontre! Cette
+dernière partie de la route parut la plus longue.
+
+Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin, St. Martin et arrivons
+à Ste. Rose. Ici une véritable ovation fut faite au Col. Ouimet.
+
+Cependant on ne pouvait attendre longtemps. Bientôt nous arrivons au
+Mile-End, puis à Hochelaga. De cette dernière place à Montréal ce fut le
+commencement de l'ovation. Enfin le train arrête. Une foule compacte se
+tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main à plus
+d'un ami. Après quelque difficulté nous nous mettons en rangs, et la
+marche commence. Ce que, nous ressentions en voyant ces figures joyeuses
+qui nous saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue, en
+passant à travers ces masses de concitoyens, est impossible à décrire.
+
+Tous ont dû le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu'un seul puisse
+le dépeindre. Enfin nous arrivons à l'église Notre-Dame. Chacun est ému
+au plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance lui monter
+aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu'auprès de la chaire.
+Tout à coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingué une
+figure de femme. En un instant je la considérai de la tête aux pieds.
+Elle avait les yeux remplis de larmes et était montée sur un banc pour
+voir. En m'apercevant, elle se prit à trembler de tous ses membres et
+tomba à genoux. Je me jetai à son cou et je ne sais trop si je ne fus
+pas obligé d'essuyer une larme en sentant ses lèvres froides sur mon
+front brûlant. C'était ma mère. Elle était bien changée. Quelques mèches
+grises se mêlaient à ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la
+première fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop
+ce qui se passa en moi alors; mais à genoux tous deux, nous remerciâmes
+Dieu de notre réunion, ayant déjà oublié les dangers de la route et les
+ennuis de l'absence.
+
+Après le _Te Deum_, nous allâmes à la Salle d'Exercice, puis au marché
+Bonsecours où nous fumes congédiés. La campagne était finie.
+
+FIN DE LA DERNIÈRE PARTIE.
+
+
+
+NOTES
+
+L'auteur a cru devoir ajouter à la fin de cet ouvrage quelques notes
+qui, croit-il, intéresseront le lecteur. S'il y a mêlé quelques
+souvenirs personnels, le lecteur voudra bien ne pas y voir aucun orgueil
+de sa part, maie croire qu'il ne l'a fait que pour compléter le récit
+historique de la campagne.
+
+AVANT LE DÉPART.
+
+On venait de recevoir à Montréal la nouvelle que Riel avait de nouveau
+soulevé les métis du Nord-Ouest et plusieurs tribus indiennes, et
+l'excitation publique en vint à son comble le 28 mars, quand le 65ème
+reçut l'ordre de se tenir prêt à partir dans l'espace de 48 heures. La
+dépêche qui transmettait cet ordre avait été adressée au Col. Harwood,
+mais ce dernier étant en ce moment absent de la ville, ce ne fut que
+tard dans la nuit que le Lieut.-Col. Hughes réussit à pouvoir s'en
+emparer et en apprendre le contenu. Malgré l'heure avancée, une réunion
+des officiers du bataillon fut immédiatement convoquée et les mesures
+nécessaires pour exécuter l'ordre du ministre de la milice prises le
+jour même.
+
+En dépit des vaines bravades des bataillons de nationalité différente
+qui se trouvaient à Montréal, le nombre des recrues augmentait de jour
+en jour et, le 1er avril, le bataillon était prêt à partir, avec un
+contingent de 325 hommes.
+
+Depuis plusieurs jours je me rendais tous les matins et tous les midis à
+la salle du marché Bonsecours où les soldats faisaient l'exercice. Dès
+la première journée, un sentiment, que je ne pus d'abord m'expliquer à
+moi-même, s'empara de moi et je me surprenais souvent le soir dans ma
+tranquille demeure à penser avec envie aux grandes plaines de l'Ouest
+que je me figurais empestées de hordes ennemies. Chaque jour ce désir
+d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais mille obstacles sur ma
+route, d'abord la cruelle séparation qu'il faudrait faire subir à ma
+vieille mère qui n'avait d'autre consolation que moi, puis ma carrière
+professionnelle peut-être brisée par un trop long séjour sur le terrain
+des hostilités, et beaucoup d'autres dont je ne me rappelle pas beaucoup
+aujourd'hui mais qui alors me paraissaient insurmontables.
+
+En dépit de tous ces obstacles et peut-être même à cause d'eux,
+mercredi, le 1er avril, comme on m'annonçait que le bataillon devait
+partir avant 24 heures, je pris mon parti tout à coup et, sans plus
+hésiter, entrai dans la chambre de recrutement et demandai qu'on
+m'enrôlât. On accueillit ma demande et à 10 heures a.m. j'étais enrôlé
+membre de la compagnie No. 1. Je me fis immédiatement donner une tunique
+et tout l'accoutrement qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir être
+soldat sans cela.
+
+L'après-midi se passa à la salle du marché, chaque compagnie faisant
+l'exercice militaire sous les ordres de l'instructeur Labranche.
+
+Enfin le soir arriva. L'émotion qui s'empara de moi en arrivant à la
+maison peut être mieux imaginée que décrite. Ma bonne mère qui avait
+tant souffert lors de notre première séparation, qu'allait-elle dire en
+apprenant que son fils venait de s'enrôler comme soldat?
+
+Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon pardessus et mettant mon
+képi sous mon bras, je remis mon casque d'hiver sur ma tête. Enfin
+j'entrai et appris à ma mère la vérité.
+
+Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux M. le curé et à mes
+autres amis.
+
+J'allai à confesse et vers les neuf heures revins à la maison. Ma mère
+sécha bientôt ses larmes, et l'on procéda aux préparatifs de mon départ.
+Que la nuit me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car j'entendais de
+ma chambre les sanglots de ma pauvre mère! Que de fois l'idée me vint
+de me lever et d'aller la consoler: mais aussitôt je pensais que mieux
+valait faire semblant de ne pas m'en apercevoir; puisqu'elle s'était
+retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant, c'est qu'elle voulait
+me cacher sa douleur. Je m'assoupis en priant Dieu pour elle.
+
+Dès 6.30 heures, le lendemain, j'étais debout. Ma mère vint à l'église
+avec moi. Nous communiâmes tous les deux. Oh! comme j'aurais mêlé mes
+larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la foule
+était là qui nous regardait.
+
+La messe terminée, ma mère et moi retournâmes & la maison. Le déjeuner
+ne fut pas bien gai. Ma mère ne mangea rien du tout et sa douleur
+me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-père
+paraissait plus ému qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je
+l'embrassai et ma mère ne voulut pas me laisser partir seul mais vint me
+reconduire jusqu'à la gare.
+
+Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut
+nécessaires et quand elle eut fini, nous marchâmes en silence. Sans
+doute, nos idées étaient les mêmes, tous deux nous souffrions de la
+même douleur et cependant chacun semblait préférer savourer sa peine en
+silence. Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, puis le sifflet aigu du
+train qui approchait nous ramena à la cruelle réalité. Je me levai et
+allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre
+femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses bras en lui murmurant à
+l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva à Montréal vers
+7.30 heures; à 8.15 heures j'étais au marché. L'avant-midi s'écoula
+lentement. Chaque compagnie allait une à une chercher sa tenue de
+campagne. On distribua des bas, des bottes, des _knapsacks_, havresacs,
+chaudières à manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le
+dîner au Richelieu. Après dîner, le trousseau de chacun fut complété,
+puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous
+acclama! on ne pensait plus à la famille que l'on quittait, aux amis de
+qui l'on s'éloignait, on ne voyait plus devant nous que la patrie qui
+nous appelait à sa défense tandis que ses enfants nous encourageaient
+par leurs cris et leurs acclamations.
+
+Après la parade, on retourna aux casernes pour la dernière fois, puis
+l'on se dirigea vers la gare du G. P.E.
+
+
+
+LE RETOUR A MONTRÉAL.
+
+L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le récit du retour du 65ème
+à Montréal que de reproduire ce que contenait un des premiers journaux
+français de cette ville, le lendemain de l'arrivée du bataillon:
+
+Grande journée que celle d'hier. Rarement, peut-être jamais encore,
+excepté lors de la visite du prince de Galles, Montréal n'a vu pareil
+enthousiasme. La ville était en ébullition, les affaires étant
+suspendues, lo port vide, les chars urbains arrêtés, les commis partis
+des magasins; les ouvriers avaient déserté l'atelier, les typographes
+ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient de monde, les drapeaux
+flottaient sur tous les édifices, les maisons étaient pavoisées, la joie
+partout, les poitrines se gonflaient et poussaient à chaque instant un
+formidable: VIVE LE 65ÈME! qui se répétait cent fois, mille fois, sur
+tout le parcours des braves volontaires.
+
+Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans notre compte-rendu.
+
+Le voyage, bien que long et pénible, a eu quelques bons moments. Sur
+la route, quand le train triomphal s'arrêtait, on voyait arriver des
+députations qui, venaient saluer les braves qui viennent enfin goûter au
+foyer de leur famille, un repos bien gagné.
+
+A MATTAWA.
+
+C'est ainsi qu'à Mattawa, les citoyens de Sudbury leur ont présenté
+l'adresse suivante:
+
+Au lieutenant-colonel J. A. Ouimet, aux officiers et sous-officiers du
+65ème bataillon.
+
+Messieurs,
+
+A l'occasion de votre retour du Nord-Ouest, permettez à vos amis de
+Sudbury de vous féliciter de l'heureux apaisement des troubles, qui vous
+permet de rentrer dans vos foyers, d'aller vous reposer au milieu de vos
+familles, des fatigues de toutes sortes que vous avez endurées pendant
+cette campagne lointaine, à laquelle vous avez pris une si glorieuse
+part.
+
+Croyez, messieurs, que nous vous avons suivis, par la pensée, dans
+les marches que vous avez faites dans les prairies, par des chemins
+impraticables, dans les périls incessants qui vous environnaient de tous
+côtés, dans vos engagements avec l'ennemi, que vous avez su combattre et
+vaincre, nous vous avons suivis dans toutes ces circonstances avec le
+plus grand intérêt.
+
+Nous avons constaté avec une joie indicible, qu'au plus fort du danger,
+vous avez noblement rempli votre devoir, que les balles meurtrières des
+Indiens n'ont point fait fléchir votre courage un seul instant.
+
+Nous désirerions beaucoup assister à, la grande démonstration que vos
+amis de Montréal préparent pour votre arrivée, ce sera simplement
+splendide, comme il s'en est rarement vu; mais s'il nous est impossible
+d'y assister, du moins, nous pouvons nous joindre à eux pour vous dire
+de tout notre coeur. Honneur! à vous tous, messieurs, du 65ème.
+
+Le Canada est content de vous! il a le droit d'être fier de posséder de
+tels soldats pour le défendre en tous temps et à quelque place que ce
+soit!
+
+Honneur! encore à vos chers camarades blessés! Ah! puissiez-vous vivre
+assez longtemps pour montrer à vos enfants et petits enfants les
+cicatrices des blessures que vous avez reçues au service de votre pays,
+et enflammer leur jeune coeur du feu de votre amour, patriotique!
+
+Stephen Fournier, J. H. Dickson, Thomas Morton, F. A. Ouellet, Frs.
+Thompson, Jos. Anctil, J. L. Michaud, J. B. Francoeur, A. Simard, A.
+Lemieux.
+
+Le colonel Ouimet remercie ces excellents amis en quelques mots. Les
+instants sont précieux. On doit arriver à Montréal à, heure fixe, la
+cloche sonne, le train part. Adieu! Hourra! Hourra!
+
+A OTTAWA.
+
+L'heure matinale de l'arrivée du 65ème--il était cinq heures et demie--a
+empêché une démonstration populaire; cependant, le maire, les échevins,
+les membres du parlement, des employés du gouvernement et nombre de
+militaires se sont rendus à la gare, où Son Honneur le maire McDougall a
+souhaité la bienvenue au 65ème en ces termes:
+
+Aux officiers, sous-officiers et aux volontaires du 65ème Bataillon,
+soldats de l'année du Canada.
+
+Au nom des citoyens du Canada je vous offre la bienvenue la plus
+cordiale et la plus chaleureuse à votre retour de la campagne du
+Nord-Ouest.
+
+Les citoyens d'Ottawa, avec le peuple du Canada, en général, ont vu
+avec admiration et orgueil la manière noble et l'élan avec lequel les
+volontaires du Canada ont répondu à l'appel de leur pays de prendre les
+armes. L'histoire peut montrer quelque chose d'analogue, mais les pages
+de l'histoire ne montrent pas d'exemple d'un patriotisme plus grand.
+
+Les membres du 65ème bataillon ont droit de se féliciter qu'en temps de
+service actif ils ont acquis pour leur pays un prestige qui lui donne
+une place honorable parmi les peuples qui ont compté sur eux-mêmes et
+leur héroïsme pour la défense de leurs droits.
+
+Je vous fait maintenant mes adieux et vous souhaite un heureux retour
+dans vos familles. J'espère que de sitôt vous ne serez pas appelés à
+marcher dans les sentiers de la guerre.
+
+Ottawa, juillet 20, 1885.
+
+MM. P. LETT, Greffier de la cité.
+
+F. McDougall, Maire.
+
+La musique du 65ème, qui est allée au devant du bataillon, est là et
+jette au vent ses joyeux accords.
+
+Mais le morceau ne peut finir, on se reconnaît, on s'appelle, on se
+serre la main, on demande des nouvelles de là-bas. Les musiciens montent
+dans le train et on se prépare à continuer la route.
+
+C'est la dernière grande étape; le sifflet de la locomotive se fait
+entendre.
+
+Trois hourrahs, suivis de trois et six autres, acclamèrent encore nos
+braves jeunes gens.
+
+Enfin, ils vont arriver; ils vont revoir les parental, la bonne mère,
+les soeurs, les frères, les amis qui les attendent.
+
+A SAINT-MARTIN.
+
+A peine le train entre-t-il en gare que plusieurs citoyens, de Montréal,
+parmi lesquels nous avons remarqué M, Arthur Dansereau, l'honorable E.
+Thibaudeau, M. C. A. Corneiller, l'échevin Mount et autres, montent
+dans le train et viennent serrer la main aux officiers et aux amis du
+bataillon.
+
+L'honorable E. Thibaudeau et M. A. Dansereau présentent au colonel
+Ouimet un magnifique bouquet de rosés et de lys.
+
+Le maire de Saint-Martin s'avance à son tour et lit cette adresse au
+colonel:
+
+Présentée au 65ème bataillon à son passage à la Jonction de
+Saint-Martin, au retour de son expédition au Nord-Ouest.
+
+Vaillant colonel et braves soldats,
+
+Si jamais, nous, citoyens de Saint-Martin, avons été fiers et joyeux
+de recevoir des amis c'est bien aujourd'hui. Aussi, est-ce de toute
+l'effusion de nos coeurs que nous vous disons: soyez les bienvenus;
+soyez les bienvenus, parce que à l'aide de votre bravoure, de votre
+courage, et surtout de votre sagesse que vous avez déployé dans
+cette expédition, vous nous avez convaincus que notre pays et notre
+nationalité continueront de se fortifier et de se développer comme
+par le passé. Vous nous avez convaincus que vous étiez les vaillants
+descendants de Salaberry, et des héros des Plaines d'Abraham et de
+Carillon.
+
+Vaillant colonel et braves soldats, pendant que vous étiez là-bas
+exposés aux misères des camps et à des dangers imminents, nous étions
+dans l'anxiété et nous anticipions les événements tant nous avions à
+coeur votre retour au milieu de nous. Enfin, vous voilà revenus sains
+et saufs pour le plus grand nombre, ne laissant que quelques pertes
+précieuses à déplorer. Et ce qui, nous fait plaisir c'est que le
+bataillon, emporte avec lui les sympathies et l'estime de ceux que,
+là-bas, vous avez contribué à faire rentrer dans le devoir.
+
+Et voua, vaillant colonel en particulier, votre esprit de justice noua a
+concilié l'estime des habitants du Nord-Ouest en adoptant des procédés
+que tout homme juste doit approuver. Nous avons admiré votre conduite
+quand vous avez établi à Edmonton une garde composée de Métis.
+
+Comme vous nous pensons que ces hommes peuvent remplir dans leur pays
+des charges, tout aussi bien que tout étranger qui nous arrive de
+l'autre côté de l'océan. Peut-être que si ces procédés avaient été
+suivis plus tôt par d'autres fonctionnaires publics, nous n'aurions pas
+aujourd'hui tant de désastres à déplorer.
+
+Dans les temps difficiles que nous traversons nous sommes heureux de
+rencontrer des hommes forts et courageux pour sauver la barque fragile
+de notre nationalité. Ainsi recevez donc nos éloges les plus sincères,
+ils partent de coeurs vraiment généreux. Ce que nous, citoyens de
+Saint-Martin, vous disons, tout le pays vous le dit. Vous avez mérité
+beaucoup de la patrie et nous ne cesserons de vous féliciter.
+
+LES CITOYENS DE SAINT-MARTIN.
+
+On passa le pont, on entrevoit au loin les contours de la montagne,
+à gauche le joli village du Sault; à droite les cloches de l'église
+Saint-Laurent, on reconnaît les maisons, les champs, etc.
+
+La locomotive file toujours.
+
+De temps à autre, un hourra se fait entendre, c'est un brave homme, une
+bonne femme, un enfant, qui, le chapeau ou le mouchoir à la main, nous
+envoie la bienvenue.
+
+On passa Hochelaga, on est à Montréal, on approche du but. Les vivats,
+les cris de joie, les acclamations deviennent plus nourris, on voit des
+groupes aux fenêtres, sur les portes, sur la rive, cela prend du corps,
+les groupes deviennent foule et nos braves soldats penchés aux fenêtres
+des wagons, étonnés, émus de ces manifestations se regardent et se
+demandent ce qui les attend encore.
+
+En passant près du parc Mount, des acclamations enthousiastes saluent
+le train au passage, maintenant chaque éminence, chaque fenêtre est
+occupée.
+
+La musique du 65ème entonne la marche triomphale composée spécialement
+pour cette occasion.
+
+Au loin un murmure qui se change bientôt en grondement se fait entendre
+et quand enfin on dépasse le signal qui se trouve près du fleuve et que
+le train entre en gare, c'est une explosion, un éclat de tonnerre qui se
+fait entendre.
+
+A MONTREAL
+
+Il est dix heures précises.
+
+Vingt mille voix jettent un cri formidable:
+
+--Hourra! Hourra!
+
+--Vive le 65ème!
+
+Le canon tonne, au loin les cris redoublent, augmentent et se succèdent
+pour se décupler encore.
+
+Le train s'arrête, la foule serrée; comprimée, écrasée se rue en avant
+et escalade les chars.
+
+Les mouchoirs s'agitent, toutes les têtes se découvrent.
+
+--Salut aux braves!
+
+Un détachement de trente hommes de police est impuissant à réprimer le
+mouvement.
+
+De l'ordre? Ah, bien oui, on s'occupe bien de cela, on veut les voir,
+les toucher, leur serrer la main.
+
+Les braves colonels des bataillons de Montréal sont entraînés, poussés,
+bousculés.
+
+"Tant pis! excusez mon colonel!" on donne un coup d'épaule, il faut
+avancer quand même.
+
+Le maire Beaugrand, toutes décorations dehors, le collier au cou, essaie
+de se frayer un passage et parvient enfin jusqu'au colonel Ouimet, qui
+serré de tous côtés et escorté des majors Hughes et Dugas, ne peut
+avancer ni reculer.
+
+Le maire leur serre la main, leur souhaite la bienvenue et va pour
+parler quand le capitaine Des Rivières qui est arrivé lui aussi jusque
+là, Dieu sait par quel miracle, se jette dans les bras du colonel et du
+major et leur étreint les mains à les briser.
+
+Chaque officier qui descend est tiré par les bras, par les épaules, par
+les pans de son dolman.
+
+"Bonjour, salut, comment ça va; bravo, hourra vive le 65ème!"
+
+On ne s'entend plus, on ne se voit plus; tout le monde parle, chante,
+crie. C'est splendide!
+
+Les poussées continuent, les soldats ne peuvent sortir des chars, on les
+tire par les bras, on voudrait les faire sortir par les fenêtres.
+
+Et les crie recommencent et les acclamations deviennent de plus en plus
+vigoureuses.
+
+Pendant que le maire, les échevins, les colonels et les officiers
+viennent serrer la main à leurs collègues, on a fait un peu de place sur
+les quais de débarquement, les wagons se vident, voilà les soldats!
+
+Bronzés, noirs, fatigués, déguenillés, la figure abîmée, les yeux
+rouges, les cheveux négligés, la barbe inculte, pantalons déchirés,
+tuniques en lambeaux, coiffés qui d'un chapeau, qui d'une casquette, les
+chaussures rapiécées, gibernes cousues avec des ficelles................
+.........natures magnifiques, en un mot de beaux soldats aux traits
+mâles, durs, énergiques, vigoureux.
+
+Voilà les soldats du 65ème après une campagne de, trois mois et demi,
+après avoir marché dans la neige, dans la boue, dans l'eau, dans le
+sable, dans la poussière, sous la pluie, la neige et le soleil!
+
+Voilà nos braves volontaires après avoir fait des marches forcées de
+trente, trente-cinq et trente-huit milles en une journée!
+
+Voilà nos amis après avoir souffert du froid, de la faim et de la
+chaleur.
+
+Voilà nos Canadiens-Français après avoir vu le feu, tels qu'ils étaient
+avant le soir de la bataille et qu'on croit voir noirs de poudre et de
+poussière.
+
+Chapeau bas! Salut aux braves!
+
+LES ANCIENS MEMBRES DU 65e BATAILLON.
+
+Le capitaine DesRivières haussant la voix autant qu'il le peut pour se
+faire entendre au-dessus des grondements de la foule, lit enfin les
+lignes qui suivent:
+
+Au lieutenant-colonel J. A, Ouimet, commandant le 65e bataillon, C. M.
+R., aux officiers et soldats du 65e bataillon, C. M. R.
+
+Messieurs,
+
+Les soussigné, anciens officiers, sons-officiers et soldats du 65e
+bataillon, C. M. R., mus par un sentiment de joie de vous voir revenir
+dans vos foyers, après une campagne rude et pénible, viennent vous
+souhaiter la bienvenue, et vous exprimer en même temps leur admiration
+pour le courage, l'énergie et les qualités essentiellement militaires
+dont vous avez donné tant de preuves dans la guerre du Nord-Ouest.
+
+Tous avez mérité la reconnaissance du pays entier, en contribuant dans
+une large part & faire respecter la loi et à rétablir l'ordre troublé.
+
+Mous n'ignorons pas que ce n'a été qu'au prix de grands sacrifices
+personnels, de privations de toutes sortes, de marches longues et
+pénibles, et même au pris de votre sang que vous avez assuré la
+tranquillité du pays.
+
+Vous avez montré sur le champ de bataille le sang-froid, la valeur qui
+distinguent de vieux soldats aguerris.
+
+Vous êtes bien les descendants des héros de la Monongahéla, de Carillon
+et de Châteaugay!
+
+Les annales conserveront le souvenir des travaux accomplis et des succès
+remportés par le 65e bataillon Carabiniers Mont-Royaux.
+
+Vous avez attaché un tel prestige au bataillon que l'honneur d'y
+appartenir rejaillit sur ceux qui y ont appartenu, et nous, vos amis,
+vos anciens compagnons d'armes, pouvons dire avec orgueil: "Nous avons
+été au 65ème."
+
+Vous avez fait honneur à votre race! vous êtes les bienvenus.
+
+Puissiez-vous trouver dans le sein de vos familles le repos que vous
+avez si bien mérité. Salut, honneur, reconnaissance au 65ème.
+
+Montréal, juillet, 1885.
+
+(Signatures)
+
+E. DesRivières, Armand Beaudry, L. E. N. Pratte, Horace Pépin, A.
+Renaud, P. J. Bédard, A. Bryer, L. N. Paré, A. Simard, E. Globensky, G.
+Faille, J. H. Salameau, A. Lussier, Joseph Pelletier, H. Viger, E. D.
+Collerette, J. A. Dorval, C. A. Bourgeois, M.E. Dymbumer, Henri Morin,
+Flavien J, Granger, J. Arthur Tessier, Albert Béliveau, A. Sumbler,
+Adolphe Grenier, Napoléon Leduc, Pierre E. Drouin. George N. Watie, G.
+L. A. Beaudet, J. B. Emond; E. G. Phaneuf, Frs Corbeille, C. A.
+Giroux, G. S. Malepart, Philippe Gareau, Roméo LaFontaine, J. Edouard
+LaFontaine, Wilfrid Lortie, Ephrem Chalifoux, Auguste Lavoie, Napoléon
+Lefebvre, Aimé Grothé, Ernest Neveu, J. A. Dazé, Arthur Nay, Philippe
+LeBel, D. Payette, Pierre Villeneuve, Camille Nourrie, J. E. Marois,
+Joseph Pelletier, Joseph Pouliot, Charles Boy, Elie Duchesne, Adolphe
+Lecault, Charles Brunelle, Joseph Lagacé, Alexis Gauthier, Séraphin
+Laroche, Eug. Beaudry, J. A. Boudrias, J. W. Bacon, Emile A. Lorimier,
+Edmond Daller, E. Trestler, N. Millette, E. Dansereau, D. Maypenholder,
+Louis Houle, Alfred Bertrand, Georges Cadieux, Georges Giroux,
+Jean-Baptiste Dubois, Omer Fontaine, Napoléon Leclerc, Léon Gagnon,
+Louis Gauthier, Charles Deslauriers, Charles Berger, Alfred Bernier,
+Frédéric Guillette, O. Boyer, J. N. A. Beaudry, P. A. Beaudry, Charles
+Blanchard, Ernest Gadbois, Gustave A. Leblanc Alfred Labbé, George
+Lesage, Adolphe Lefebvre, O. Corriveau, A. N. Brodeur, J. B. L.
+Précourt, Albert Leduc, Edouard Villeneuve, J. E. A. Dubord, Alex Scott,
+P. A. Boivin, Joseph Hurtubise, Arthur Quevillon, Chs Alex Merrill,
+Israël Marion, Moïse Raymond, A. B. Brault, J. Z. Resther, E, N.
+Lanthier, Arthur Labelle, J. Bte. Métivier, W. Maynard, Horace
+Normandin, E. Hébert, J. R. Saint-Michel, J. E, Decelles, Aug. S.
+Mackay, J. B. Labelle, H. A. Cholette, L. P. Trudel, J. C. Moquin, J.
+C. Dupuis Ï. J. R. Hubert, Adolphe Lupien, R. Resther, Joseph Ross,
+Napoléon Melançon, Alfred Desnoyers, C. E. Stanton.
+
+Tous les vétérans du 65e, portant le _helmet_ blanc et le ruban à
+la boutonnière, sont rangés en bataille sur le quai, capitaines,
+lieutenants, sergents et caporaux à leur rang, comme au temps où ils
+portaient l'uniforme.
+
+Ces vétérans avec leur teint frais et rosé et leurs joues pleines
+semblent des jeunes gens à côté des volontaires qui reviennent du
+Nord-Ouest.
+
+Le colonel Ouimet répond brièvement et conseille aux vétérans de former
+un double bataillon, comme cela se fait à Toronto pour les Queen's Own.
+
+"J'accepte vos compliments, mes amis, dit-il, en ma qualité de colonel
+du 65e. Les éloges que vous adressez à mes soldats sont mérités, et il
+suffit, pour s'en convaincre, de lire les rapports du général Strange."
+
+Ces paroles sont reçues par des hourras et des "vive le 65e!"
+
+LE DÉFILÉ
+
+Les commandements se font entendre et enfin on se met en marche, les
+vétérans en avant, la musique du 65e, le colonel Ouimet escorté des
+officiers délégués de tous les autres régiments, et enfin le bataillon.
+
+En haut de la rue des Casernes, attend la tête de la colonne qui se
+compose ainsi:
+
+Une section d'artillerie, deux pièces de canon, trente hommes et quatre
+officiers, le 85ème bataillon, les officiers et sergents du Prince
+of Wales, un détachement du 6ème Fusiliers, un détachement des Royal
+Scotts, les vétérans du 65e, les membres fondateurs du bataillon,
+la musique de la Cité, les officiers de la brigade militaire et le
+bataillon.
+
+Le passage était littéralement bloqué, l'enthousiasme ne se ralentissait
+pas et les bravos étaient ininterrompus: "Il y avait peut-être un plus
+grand déploiement de richesse à Paris, lors du retour des soldats de
+Crimée," nous disait un Français, "mais certainement que la réception
+n'était pas plus cordiale, ni l'enthousiasme plus grand."
+
+Lemay et Lafrenière, les deux blessés, avaient pris place dans une
+superbe voiture. Inutile de dire qu'ils ont été l'objet d'une ovation.
+Les dames leur lancèrent tellement de bouquets, que la voiture en
+étaient remplie.
+
+L'aumônier du bataillon, l'excellent Père Prévost, toujours fidèle au
+poste, accompagnait les bons enfants.
+
+Ce digne prêtre pleurait de joie en voyant l'accueil fait à ses jeunes
+amis et en remerciait Dieu tout bas.
+
+L'entrée triomphale dans la cité de Montréal commença et on parcourut la
+rue Notre-Dame jusqu'à l'Hôtel-de-Ville.
+
+Partout des banderoles et des drapeaux tricolores décoraient les
+maisons.
+
+A L'HÔTEL DE VILLE
+
+A l'Hôtel-de-Ville, le maire demanda au colonel du bataillon de vouloir
+bien arrêter un instant et monta au haut du perron. Près de lui vinrent
+se ranger en haie les officiers supérieurs, les capitaines et les
+lieutenants du bataillon.
+
+La foule était énorme et une épingle n'aurait pu tomber à terre.
+
+Quand le silence se fut un peu rétabli, le maire lut l'adresse suivante:
+
+Col. Ouimet, officiers, sous-officiers et soldats du 65e bataillon.
+
+Montréal par ma voix vous acclame et vous souhaite la plus cordiale et
+la plus chaleureuse des bienvenues.
+
+Montréal vous remercie pour vos sacrifices et pour votre ardent
+patriotisme!
+
+Vous avez répondu à l'appel de la patrie au moment du danger, et nous
+vous avons suivis des yeux dans votre courte mais glorieuse carrière
+militaire.
+
+Vous vous êtes conduits là-bas comme des hommes de coeur et comme de
+vieux soldats. C'est votre général qui se plait à le constater et je
+suis heureux de pouvoir vous le dire au nom de tous les citoyens de
+Montréal, sans distinction d'origine ou de croyance.
+
+Soyez les bienvenus dans cette ville que vous aimez tant et qui,
+aujourd'hui, est si fière de vous!
+
+Soyez les bienvenus dans vos familles qui ont pleuré votre départ et qui
+se réjouissent de votre retour.
+
+Soyez les bienvenus parmi vos amis et parmi vos camarades de tous les
+jours.
+
+Au nom du conseil municipal, je vous offre officiellement les
+remerciements de la ville de Montréal et je suis certain de me faire
+l'écho de tous mes concitoyens, lorsque je déclare que le 65e bataillon
+a bien mérité de la patrie.
+
+Merci, colonel, merci, MM. les officiers! merci braves soldats qui êtes
+allés offrir vos vies sur l'autel du patriotisme et du devoir.
+
+Tous avez reçu le baptême de sang sans broncher et vos glorieux blessés
+sont là pour prouver au monde que vous êtes les dignes fils des premiers
+colons du Canada.
+
+Le brave Valiquette a perdu la vie dans l'accomplissement d'un devoir
+sacré.
+
+--Honneur à sa mémoire!
+
+Maintenant, mes amis, je comprends le légitime désir que vous avez
+d'aller embrasser vos familles en passant par l'église où vous allez
+remercier Dieu de vous avoir protégés tout spécialement.
+
+Encore une fois, merci! Encore une fois, soyez les bienvenus parmi nous!
+
+Permettez-moi, colonel. Ouimet, de vous presser la main, comme tous les
+citoyens de Montréal voudraient pouvoir la presser, en ce moment, à tous
+les hommes de votre bataillon!
+
+***
+
+Madame Beaugrand présente au colonel Ouimet un magnifique bouquet avec
+attaches tricolores. Des bouquets sont aussi présentés aux majors Hughes
+et Dugas, ainsi qu'aux officiers.
+
+Puis on continue la marche; toujours la même foule, toujours le
+même enthousiasme, et toujours les mêmes acclamations. Partout des
+banderoles, des drapeaux, des festons, des saluts et des armes, et
+à maints endroits des larmes de joie, d'orgueil et de triomphe. Nos
+concitoyens anglais ont fait beaucoup pour ajouter à l'éclat de la
+réception de nos troupes. Les bureaux du Pacifique, la Banque de
+Montréal, le Bureau des Postes, le Saint Lawrence Hall, les Compagnies
+d'Assurance, les banques, le Mechanics' Hall, la rue McGill, toute
+belle, la partie de la rue Notre-Dame entre la rue McGill et la
+paroisse, ravissante; il faudrait tout un volume pour décrire toutes ces
+belles choses et pour dire avec quelle bonne volonté, avec quel coeur on
+a fait tout ça.
+
+L'ENTRÉE A L'ÉGLISE.
+
+Le 85ième, la garde d'honneur, entra d'abord, précédé de son corps de
+musique, pénétra par l'allée du centre et défila par une allée latérale;
+ensuite entra la musique de la Cité suivie des fondateurs du 65ième
+bataillon, puis les héros de la fête.
+
+Messieurs de Saint-Sulpice, ayant à leur tête le dévoué, patriotique
+et bon curé Sentenne, avaient fait tout pour recevoir les braves à
+Notre-Dame. Partout des drapeaux, des inscriptions et des festons et
+surtout une foule considérable qui remerciait Dieu du retour si heureux
+de nos troupes.
+
+Le 65ème arrive, tel qu'il est, sale, déchiré, mal coiffé, noir, mais
+l'oeil vif et la jambe alerte, il suit sa musique, le sourire aux lèvres
+et vient prendre la place qu'on lui avait désignée.
+
+On entonne _Magnificat_; vingt mille voix se mêlent au choeur et tous
+dans un même élan religieux et patriotique, chantent à Marie son
+principal cantique de louanges.
+
+SERMON.
+
+Après le chant, M. l'abbé Emard monte en chaire et prononce l'éloquente
+allocution que nous ne pouvons ici que résumer:
+
+L'orateur rappelle, en des termes éloquents, le beau fait d'armes
+accompli lors des luttes de nos pères par Dollard Desormeaux et ses
+compagnons, partis eux aussi de l'église Notre-Dame, où nous revient
+aujourd'hui le 65e bataillon, Dollard et ses compagnons sont tombés sous
+les flèches de l'ennemi; vous, vous nous revenez chargés des trophées de
+la victoire.
+
+Nous admirons l'idée qui vous conduit aujourd'hui au pied des autels
+pour entonner un chant d'action de grâces; car vous prouvez que vous
+avez combattu non seulement en patriotes, mais en chrétiens; vous avez
+invoqué le Dieu des combats, et vous venez le remercier.
+
+La Religion et la Patrie sont fières de leurs enfants et défenseurs.
+Vous avez porté fièrement le drapeau de votre foi. Vous vous êtes
+montrés dignes de votre devise: "_Nunquam retrorsum_" La Patrie vous
+remercie des sacrifices que vous vous êtes imposés pour sa défense.
+
+Ah! quels sacrifices! Vous avez abandonné vos situations, vous vous êtes
+arrachés des bras de vos mères, de vos familles et de vos enfants, et
+vous avez volé à l'ennemi.
+
+Vous avez donné à l'Europe un exemple de votre valeur militaire, vous
+vous êtes montrés dignes de vos ancêtres.
+
+Nous avons contemplé votre courage, quand a sonné l'heure du départ;
+vous n'avez pas déçu nos espérances.
+
+Nous avons appris avec orgueil votre conduite valeureuse. Soldats, vous
+êtes des braves! Nous sommes fiers de vous; soyez-le, comme nous le
+sommes.
+
+Pendant cette brillante campagne, il s'est élevé une note discordante,
+mais votre noble conduite, vos exploits ont su faire taire la voix de
+l'envie et du fanatisme. Vous qui n'aviez vu que le côté brillant de
+l'art militaire, vous avez vu la mort en face, et vous l'avez envisagée
+l'âme calme, le coeur ferme et l'oeil serein Honneur à vous!
+
+Vous avez pris sur vos épaulea la croix véritable et vous êtes allés
+la transporter au champ des martyrs Fafard et Marchand. Soyez fiers de
+votre campagne mais restez toujours dignes; après avoir remporté les
+triomphes de la terre, soyez dignes de la couronne des cieux...Ainsi
+soit-il.
+
+Suivit le chant du _Te Deum_; encore cette fois toutes les voix se
+réunirent pour remercier Dieu du retour de nos hommes et l'heureux
+résultat de cette campagne mémorable.
+
+Un joli incident et qui a été fort goûté de tous ceux qui en ont été
+témoins: Avant de quitter l'église le lieutenant-colonel Ouimet déposa
+au pied de la statue de la Sainte Vierge le superbe bouquet qu'il avait
+recu à l'hôtel-de-ville.
+
+On laisse Notre-Dame, toujours le 85ème en tête avec son magnifique
+corps de musique; suivent les anciens membres du 65ème bataillon, le
+65ème, les fondateurs du bataillon et la foule. On reprend la rue
+Notre-Dame, on descend la Côte Saint Lambert, la rue Craig et on entre
+au "Drill Hall."
+
+Le 85e forme encore la garde d'honneur, suivent les représentants des
+autres corps militaires de Montréal, puis apparaît le 65e qui fait son
+entrée toujours triomphale, toujours aux acclamations de la foule. Il
+défile au son de la musique et se forme en colonne.
+
+SALLE DU BANQUET.
+
+On avait orné les tables avec des fleurs et des plantes empruntées à la
+serre et aux plates-bandes du jardin Viger.
+
+En arrière de la table d'honneur, sur une longue banderole on lisait les
+mots: "Les anciens du 65e aux braves du Nord-Ouest."
+
+Le menu était quelque chose de substantiel, tel qu'il convient à des
+estomacs fatigués par des privations de trois mois et plus: jambon,
+corn-beef, roast-beef, et autres pièces de résistance froides. Le vin,
+la bière et le claret punch coulaient à flots.
+
+Au-dessus était placée une cartouche avec la devise de notre populaire
+bataillon: _Nunquam retrorsum_ "Jamais en arrière."
+
+On remarquait parmi les drapeaux, qui composaient le faisceau placé en
+arrière du siège du président, un drapeau français en soie frangée d'or
+avec le chiffre "65," présenté au colonel Ouimet par les citoyens de la
+partie Est.
+
+En avant de la table d'honneur étaient deux petites bannières portant
+les mots: "A nos braves!"
+
+Le service de ces agapes militaires a été irréprochable; pour en
+convaincre nos lecteurs il nous suffira de dire qu'il était sous la
+direction de MM. Michel Beauchamp et William Gill, deux maîtres d'hôtel
+bien connus, le premier au Richelieu, et l'autre au St. Lawrence Hall.
+
+En entrant dans la salle du banquet, les volontaires du Nord-Ouest
+se formèrent en colonne à quart de distance de conversion et se
+débarrassèrent de leurs sacs et de leurs armes.
+
+Chacun admira la précision, l'ensemble et l'habileté avec lesquels ils
+mirent leurs armes en faisceaux. On ont dit de vieux grognards de la
+garde de Napoléon.
+
+Les volontaires se mirent à table et firent honneur au repas tout en
+fraternisant avec leurs compagnons d'armes de Montréal.
+
+Le banquet était présidé par le lieutenant-colonel Harwood, D. A. G.,
+qui avait à sa droite le lieutenant-colonel Ouimet, commandant du 65e et
+à sa gauche, Son Honneur le maire.
+
+A la même table, étaient les lieutenants-colonels Fletcher, Gardner,
+Crawford, Hughes, Brosseau, du 85e, Stevenson, de la batterie de
+campagne, d'Orsonnens, Caverhill, Rodier, du 76e, de Châteaugay, J. M.
+Prud'homme, du 64e, de Beauharnois, Sheppard, du 83e, de Joliette; le
+major Denis, du 84e de Saint-Hyacinthe, M. le curé Sentenne, le. Dr
+Lachapelle l'honorable M. Thibaudeau, MM. les échevins Mount Fairbairn,
+Robert, Grenier, Laurent, Mathieu, Jeannotte, Armand, MM. Larocque, A.
+Desjardins M. P., J. J. Curran, M. P.
+
+Parmi les dames présentes, on remarquait Mme Ald. Ouimet, Mme L. S.
+Olivier, Delles Martin, E. Perrault Mmes Mount, Berry, A. A. Wilson,
+Mathieu, L. A. Jetté, Joseph Aussem, J. Leclaire, A. Larocque, Rouer
+Roy, E. Starnes, Lady Lafontaine, F. D. Monk, Delles Corinne Roy,
+Quigley, Amélie Roy, Alice Roy, Pelletier, Wilson.
+
+Il a été impossible de préparer une liste complète de toutes les
+notabilités présentes dans la salle d'exercice à cause du mouvement
+de la foule autour des tables du festin et des groupes formés par les
+parents et les amis qui venaient presser la main des volontaires du
+Nord-Ouest.
+
+LES DISCOURS
+
+Voici le résumé du discours prononcé par le colonel de Lotbinière
+Harwood D. A. G., commandant le district militaire No 6, au banquet du
+Drill Shed:
+
+Messieurs,
+
+S'il y a une classe d'hommes, au sein de la Confédération Canadienne
+qui, depuis de nombreuses années, ont eu à souffrir de l'apathie, de
+l'indifférence des habitants de ce pays, en retour des sacrifices
+immenses qu'ils se sont imposés pour prouver à leurs concitoyens leur
+dévouement à la chose publique et à la patrie, c'est indubitablement la
+classe des volontaires.
+
+Que chacun rappelle ses souvenirs, il verra combien de fois les
+volontaires ont été, depuis quelques années, traités d'exaltés, d'hommes
+bons à jouer aux soldats. On s'est même oublié jusqu'à les traiter de
+"vils traîneurs de sabre"; des patrons de boutiques, de grands magasins,
+de grandes usines allaient jusqu'à dire: Nous ne voulons pas de
+volontaires à notre service, comme employés.
+
+S'il s'agissait de donner des prix aux meilleurs tireurs à la carabine,
+je connais le nom de gens haut placés dans le commerce et ailleurs qui
+refusaient de donner leur obole, en disant: "Pourquoi tout ce tapage?
+Pourquoi la Milice? A quoi sert tout cela? Nous n'avons pas besoin
+de donner notre argent pour faire jouer au soldat, etc., etc." Et la
+conséquence était que nos braves militaires, non contents de donner leur
+temps et leurs peines, étaient obligés de souscrire de leurs bourses,
+afin de fournir des prix aux concours! Que de sacrifices les officiers
+de fout rang ont été obligés de faire en maintes circonstances pour
+maintenir leurs corps de volontaires en état effectif en face de toute
+cette apathie! Puis encore, lorsque les différents ministres de la
+milice voulaient de l'aide des chambres pour la Milice, soit pour les
+camps, soit pour avoir des armes, des accoutrements, des uniformes
+convenables, vous voyiez tout de suite un certain nombre de membres
+se récrier, criant au gaspillage, disant que le pays allait à la
+banqueroute, à la ruine, que la Milice était inutile... que nos braves
+volontaires n'étaient bons qu'à jouer au soldat, et que dirai-je encore.
+
+Tout ce temps, nos volontaires, toujours animés du plus noble
+patriotisme, se disaient: Patience! patience! un moment viendra, et le
+pays, dans sa détresse, nous demandera à grands cris. Alors, nous, comme
+toujours, nous répondrons: _Présents!_
+
+Oui, messieurs, à la fin de mars dernier, ce moment est malheureusement
+venu.... et qu'est-il arrivé? Il est arrivé, messieurs, qu'à ce moment
+suprême chaque volontaire, d'un bout du pays à l'autre, depuis
+les colonels jusqu'au dernier des soldats, s'est écrié avec joie:
+_Présents!_
+
+A la fin de mars dernier, au milieu de nos troubles le Bon Génie, qui
+préside aux destinées du pays, s'était chargé de nous donner l'homme
+qu'ils nous fallait--le brave et habile général Middleton, le général
+modèle doux, humain, et _fortiter in re_. Oui, le général Middleton, ce
+soldat "sans peur et sans reproche," qui, par son tact, sa prudence, ses
+sages mesures, ses calculs habiles, "sans verser de sang inutilement,"
+a su conduire nos troupes & la victoire, et étouffer un soulèvement qui
+menaçait d'être général, un de ces soulèvements qui, peu de chose au
+commencement, pouvait en grandissant prendre des proportions colossales,
+faire promener la torche incendiaire d'un bout à l'autre du Nord-Ouest,
+et faire couler des flots de sang à travers ces vastes régions. (Vifs
+applaudissements.) Mais, grâce à Dieu, un homme presque providentiel
+se trouvait à la tête des forces, et avec son aide et celle de nos
+vaillants volontaires, la douce paix, "cette fille aimée du ciel,"
+est rentrée au sein de notre belle confédération. (Bruyants
+applaudissements.)
+
+Nunquam retrorsum! Non! non, jamais en arrière, officiers et soldats
+du 65e bataillon! Fidèles à la noble devise qui distingue votre beau
+bataillon, vous vous êtes levés, comme un seul homme, à la fin de mars
+dernier, pour aller défendre le drapeau national, laissant sans la
+moindre hésitation, parents, amis, situation, position, affaires
+privées, pour obéir au cri du devoir et à la voix de î'honneur qui vous
+appelaient. (Vifs appl.)
+
+65e bataillon, sur vous est tombé le premier choix d'entre tous les
+bataillons de la province de Québec! La patrie comptait sur vous et ses
+espérances n'ont pas été déçues!
+
+Le pays vous a constamment suivi des yeux. Votre souvenir a toujours été
+présent à l'esprit de vos amis, à travers vos longues marches, tantôt;
+en butte à un froid sibérien, tantôt sous les rayons d'un soleil
+d'Afrique.
+
+Vos souffrances morales et physiques de toutes sortes (mal couchés,
+souvent mal nourris, à peine vêtus, sans pain, sans souliers, couchant
+sur la dure), vous avez tout souffert, tout bravé! Que de marches, de
+contremarches, que de milles parcourus en tous sens, et la nuit, et le
+jour, mais grâce à Dieu, vous nous revenez couverts de gloire.........
+Vous nous revenez, la joie, l'orgueil et l'honneur de Montréal.
+(Applaudissements frénétiques.)
+
+Oui, soldats du 65e bataillon, vous nous revenez couverts de
+gloire......... et c'est avec un légitime orgueil que nous contemplons
+vos figures basanées, les nobles débris d'uniformes qui vous couvrent
+à peine, mais qui font votre gloire........ vos visages bronzés, vos
+visages de vétérans! ah! mais c'est que vous n'avez pas joué au soldat
+(hourras frénétiques!)
+
+Oui! vous nous revenez glorieux et vainqueurs.
+
+Tous avez reçu le baptême du feu... Vous avez reçu le baptême du sang...
+Vous avez reçu le baptême des privations et des souffrances de toutes
+sortes. Vous avez même reçu le baptême de la médisance et de la calomnie
+la plus atroce... Attaqués dans votre honneur de gentilshommes, de
+Canadiens, de soldats, par cette sale et dégoûtante feuille de choux,
+cultivée, fumée, arrosée par ce grand Prêtre de la calomnie, le fameux
+Sheppard de Toronto; vous nous revenez vainqueurs et vous avez prouvé à
+tout le pays que comme patriotes, gentilshommes et soldats, vous n'aviez
+ni supérieurs, ni maîtres dans toute la milice du Canada. (longs
+applaudissements.)
+
+Aussi avec quelle joie lisions-nous le récit de vos hauts faits dans le
+Nord-Ouest, avec quel orgueil lisions-nous les belles paroles que
+votre commandant, le général Strange, nous adressait après vos actions
+d'éclat. Nous avons tous lu avec joie ce que le général Strange écrivait
+de vous à un de ses amis intimes, il n'y a que quelques jours.
+
+Nos coeurs ont battu à briser nos poitrines en lisant des pages comme
+celle-ci: "Quand le canon, cette voix de fer, ce dernier argument de la
+civilisation armée, eut fait répercuter pour la première fois les échos
+endormis de la solitude des, sombres régions du Nord-Ouest, nos braves
+soldats du 65e bataillon se sont élancés sur l'ennemi--les marais, les
+sombres forêts, les broussailles presqu'impénétrables, n'arrêtaient
+pas leur impétuosité--et comme les chevaux qui traînaient le canon se
+trouvaient souvent embourbés, envasés jusqu'aux oreilles, _my plucky
+French Canadians_ s'attelant au canon font sortir de cette impasse
+chevaux, canon et tout ce qui s'en suit, le tout avec cette agilité, cet
+élan français qui distingue nos Canadiens-Français." (Applaudissements.)
+
+Puis encore les paragraphes suivants:
+
+"Le véritable esprit militaire des anciens coureurs des bois, la milice
+de Montcalm, des voltigeurs de Salaberry semble aussi vivace que jamais
+dans le coeur de nos Canadiens-Français. Nous avons bivouaqué sous nos
+armes... nous étions sans feu... le 65e bataillon était pour le moment
+sans capotes (en parlant de la poursuite contre Gros Ours). Les soldats
+du 65e bataillion n'avaient pas pris de vivres avec eux lorsque le matin
+ils débarquaient de leurs bateaux pour s'élancer au pas redoublé là où
+le devoir les appelait. Nous partageâmes nos rations avec eux."
+
+Puis plus loin.
+
+"Un autre jour, ils arrivent (le 65e) à un certain endroit; après avoir
+marché toute une nuit l'énorme distance de onze lieues; à travers
+des marais presqu'impassables... le coeur joyeux... la gaie chanson
+canadienne à la bouche... bravant tous les obstacles, plusieurs d'entre
+eux allaient pieds nus et ensanglantés, leurs uniformes étaient en
+lambeaux et cependant ils étaient prêts à tout."
+
+"Sur eux tombaient les postes les plus exposés chaque fois que nous
+pouvions rejoindre l'ennemi, et c'était toujours avec peine que je
+pouvais contenir l'ardeur belliqueuse de _my plucky French Canadians_,"
+
+Ainsi vous voyez que rien de ce qu'on disait de vous n'était perdu pour
+nous, pour moi surtout qui ai le plaisir de compter votre beau bataillon
+parmi les bataillons du District que j'ai l'honneur de commander. Aussi
+soyez les bienvenus au milieu de nous. Vous avez bien mérité de la
+patrie. Tous ceux qui vous sont chers, qui vous aiment si tendrement,
+brûlent d'envie de vous serrer la main, de vous presser sur leur coeur,
+et de vous dire combien ils sont contents de voua, fiers de vous, comme
+nous le sommes tous ici, comme l'est tout le pays en général et la ville
+de Montréal, en particulier. (Tonnerre d'applaudissements.) Aussi,
+messieurs, en terminant, permettez-moi de proposer la santé du brave
+général Middleton, le soldat "sans peur et sans reproche" et celle
+du 65e bataillon nos _plucky French Canadians_. (Applaudissements
+prolongés.)
+
+Le maire Beaugrand, appelé à prendre la parole, complimenta en termes
+appropriés et d'une façon très éloquente le 65e bataillon.
+
+A l'instar du colonel Harwood, il parla des accusations portées contre
+le bataillon, et sut les réfuter.
+
+M. Beaugrand termina en proposant la santé du général Strange qui
+dirigea nos troupes, du colonel. Ouimet, commandant du 65e, des braves
+officiers, et sous-officiers. Il fit allusion au sergent Valiquette,
+mort au champ d'honneur, aux morts et aux blessée de cette insurrection
+qui sera l'événement mémorable de 1885.
+
+Le colonel Ouimet répondit brièvement, mais avec éloquence. Il remercia
+chaleureusement le public canadien, le maire de Montréal, les dames,
+des secours donnés aux familles des volontaires, et pour la brillante
+réception du jour. A peine était-il assis que trois, hourras retentirent
+en son honneur sous l'immense voûte de la salle d'exercices.
+
+M. le maire Beaugrand proposa en anglais la santé de la Montreal
+Garrison Artillery et des autres bataillons qui, sans avoir participé à
+la campagne, avaient été prêts à répondre à l'appel.
+
+Le colonel Stevenson, appelé à répondre, dit qu'il s'associait de tout
+coeur à la démonstration du jour. Il était heureux de serrer encore une
+fois la main aux braves du 65e, de les voir revenir gais et en bonne
+santé.
+
+M. C. A. Corneiller parla en dernier lieu. Ce fut le discours de la
+clôture du dîner. En faisant l'éloge des braves volontaires, l'orateur
+paya un noble tribut d'hommages au zèle et au dévouement du R. P;
+Prévost, l'aumônier du 65e bataillon. Il a suffi à, M. Cornellier de
+rappeler ce nom si cher aux soldats dont on fêtait l'arrivée pour
+soulever les applaudissements les plus enthousiastes.
+
+Durant le dîner, la musique de la Cité et l'Harmonie font entendre les
+morceaux les plus choisis de leur répertoire.
+
+APRÈS LE DINER
+
+A doux heures, le dîner étant termine, les volontaires se mirent en
+marche pour se rendre à la salle Bonsecours, en suivant les rues Craig,
+Gosford et Claude. Ils étaient suivis par une foule immense et sur leur
+passage ils furent l'objet de nouvelles acclamations. La musique de la
+Cité on tête suivie des anciens membres du 65e.
+
+A la salle on déposa les armes et les sacs et on se dispersa pour aller
+passer le reste de la journée dans les joies intimes de la famille.
+Les anciens membres du 65e, accompagnés de la Musique de la Cité,
+escortèrent le lieutenant-colonel Ouimet jusqu'à sa résidence rue
+Dorchester.
+
+Le brave colonel saisit de nouveau l'occasion pour féliciter les anciens
+membres du 65e de leur bonne tenue et termina en les remerciant de
+s'être montrés dignes de leurs frères d'armes dans la brillante
+réception dont ils ont été l'objet.
+
+Après avoir pressé encore une fois la main à leur colonel, les anciens
+membres retournèrent à la salle d'exercices où ils eurent un lunch
+particulier. Des discours de circonstance furent prononcés par le
+capitaine DesRivières, président du comité de réception, et plusieurs
+autres. Dans son discours, le capitaine DesRivières félicita le
+capitaine Pratte et le sergent Pépin du zèle dont ils avaient fait
+preuve pendant tout le temps que le comité s'était occupé de se préparer
+à recevoir les volontaires du 65e. M. Beaudry, vice-président du comité
+fit aussi quelques remarques parfaitement appropriées.
+
+Ce dîner de braves fut accompagné chant et de musique. En se séparant,
+il fat convenu qu'on se réunirait tous, ce soir, à la salle Bonsecours,
+pour déposer les coiffures et recevoir des instructions, s'il était
+nécessaire.
+
+LE FEU D'ARTIFICE
+
+Les réjouissances commencées le matin se sont continuées dans la soirée.
+A neuf heures, il y eut feu d'artifice sur le Champ de Mars.
+
+Dès huit heures, une foule immense avait envahi les gradins qui longent
+la place et quand fut lancée la première pièce pyrotechnique on pouvait
+évaluer à vingt mille le nombre des spectateurs.
+
+Ce feu d'artifice a obtenu tout le succès qu'on pouvait en attendre.
+Chaque pièce lancée s'élevait à des hauteurs prodigieuses et décrivant
+sur le fond du firmament semé d'étoiles, des arcs de feu et l'effet le
+plus merveilleux.
+
+L'emporte-pièce de tout ceci, fut un cadre de grandeur considérable,
+couvert de produit chimiques au milieu duquel on avait inscrit le
+chiffre du "65e", en matière inflammable. Cette pièce d'un genre
+particulier, mise en feu, arracha à la foule des cris et des
+applaudissements.
+
+Le feu d'artifice se termina à 9.30 heures.
+
+
+
+L'auteur a tenu à publier ce rapport tel qu'il a été fait dans le temps,
+afin de l'enregistrer dans l'histoire de la campagne elle-même, et
+surtout pour que plus tard, personne ne puisse le taxer de partialité.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cent-vingt jours de service actif
+by Charles R. Daoust
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13557 ***