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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:23 -0700
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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>"Cent-vingt jours de service actif"</title>
+ <meta name="author" content="Charles R. Daoust">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13557 ***</div>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHARLES R. DAOUST.</h3>
+<br><br>
+
+<h1>CENT-VINGT JOURS<br>
+DE SERVICE ACTIF</h1>
+<h2>RÉCIT HISTORIQUE TRÈS COMPLET<br>
+DE LA<br>
+CAMPAGNE DU 65ème<br>
+AU<br>
+NORD-QUEST</h2>
+<br><br>
+
+<h3>AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS</h3>
+<h5>MONTRÉAL-1886</h5>
+<br><br>
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+<p>Avis au lecteur.<br>
+Préface.<br>
+Tableau chronologique.</p>
+
+<p>PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<p>LA MARCHE.</p>
+
+<p> Chapitre I.&mdash;De Montréal à Calgarry.<br>
+ Chapitre II.&mdash;Séjour à Calgarry.<br>
+ Chapitre III.&mdash;Le Bataillon Droit.&mdash;De Calgarry à Edmonton.<br>
+ Chapitre IV.&mdash;Le Bataillon Gauche.&mdash;De Calgarry à Edmonton.</p>
+
+<p>DEUXIÈME PARTIE.</p>
+
+<p>LE BATAILLON DROIT.</p>
+
+<p> Chapitre I.&mdash;D'Edmonton à Victoria.<br>
+ Chapitre II.&mdash;De Victoria à Fort Pitt.<br>
+ Chapitre III.&mdash;Fort Pitt et la Butte-aux-Français.<br>
+ Chapitre IV.&mdash;A la poursuite de Gros-Ours.<br>
+ Chapitre V.&mdash;Lemay et Marcotte.</p>
+
+<p>TROISIÈME PARTIE.</p>
+
+<p>LE BATAILLON GAUCHE.</p>
+
+<p> Chapitre I&mdash;Port Ostell.<br>
+ Chapitre II.&mdash;Fort Edmonton.<br>
+ Chapitre III.&mdash;Fort Saskatchewan.<br>
+ Chapitre IV.&mdash;Fort Ethier.<br>
+ Chapitre V.&mdash;Fort Normandeau.</p>
+
+<p>QUATRIÈME PARTIE.</p>
+
+<p>LE RETOUR.</p>
+
+<p> Chapitre I.&mdash;De Fort Ostell à Fort Pitt.<br>
+ Chapitre II.&mdash;De Fort Pitt à Montréal.<br>
+ Notes.
+
+<br><br>
+
+<h3>AU LECTEUR.</h3>
+
+<p>En présentant ce livre au public, l'auteur
+remplit un devoir. Pendant quatre longs mois
+tout un peuple a eu les yeux fixés sur les vastes
+territoires du Nord-Ouest, pendant quatre longs
+mois des centaines de familles canadiennes ont
+vécu dans l'anxiété la plus cruelle; pendant ce
+temps-là, des centaines de jeunes Canadiens bravaient
+toutes les misères, toutes les fatigues, la
+mort même, pour rétablir la paix et supprimer
+la révolte.</p>
+
+<p>Et personne ne racontera leurs souffrances!
+personne ne redira leurs misères! Laisser passer
+cette page d'histoire canadienne sans la
+graver dans nos annales serait une négligence
+impardonnable, presqu'un crime.</p>
+
+<p>Voilà la mission! voilà le devoir!</p>
+
+<p>Quelqu'inexpérimenté que fût l'auteur, il n'a
+pas reculé devant la grandeur de la tâche imposée.
+Il confesse son incapacité et prie le
+lecteur de prendre en considération sa jeunesse
+et sa bonne volonté et de lui pardonner les mille
+imperfections de son oeuvre.</p>
+
+<p>Lachine 1886.<br>
+CHARLES R. DAOUST.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>PRÉFACE.</h3>
+
+<p>Est-il réellement nécessaire de faire une préface
+à cet ouvrage? Telle est la question que
+je me suis posée et qu'après mûre réflexion
+j'ai résolue dans l'affirmative. Il faut une
+préface, quand ça ne serait que pour expliquer
+au lecteur le plan sur lequel le livre a été écrit
+et en donner la raison.</p>
+
+<p>Avant d'entrer en matière, il est de mon
+devoir de prévenir le public que ce livre n'a
+aucun but politique. J'ai voulu m'élever au-dessus
+de toute discussion de parti et présenter
+cet ouvrage qui n'aura d'autre mérite que sa
+valeur historique. Si, de l'avis de tous ceux
+qui ont pris part à la campagne de 1885, j'ai fait
+un récit fidèle de tous les événements qui ont
+accompagné le passage du 65ème dans le Nord-Onest,
+mon but aura été atteint.</p>
+
+<p>Pour rendre le récit plus clair et le mettre à
+la portée de tous, j'ai divisé l'ouvrage en quatre
+parties distinctes:</p>
+
+<p>1° La Marche; 2° Le Bataillon droit; 3° Le
+Bataillon gauche et 4° le Retour.</p>
+
+<p>La première partie est le récit des incidents
+qui ont marqué le départ du 65ème de Montréal
+et les détails de sa marche jusqu'à Edmonton.
+Cette partie est subdivisée en quatre chapitres:</p>
+
+<p>1° De Montréal à Calgarry; 2° Séjour à Calgarry;
+3° Le Bataillon droit de Calgarry à Edmonton et
+4° Le Bataillon gauche de Calgarry à Edmonton.</p>
+
+<p>Dans le compte rendu de ces trente-cinq premiers
+jours de la campagne ainsi que dans tout
+le reste de cet ouvrage, je me suis borné à raconter
+les faits sans m'attacher beaucoup à la forme
+de style sous laquelle je les ai présentés.</p>
+
+<p>La deuxième partie est divisée en cinq chapitres:
+1° D'Edmonton à Victoria; 2° De Victoria
+à Fort Pitt; 3° Fort Pitt et la Butte-aux-Français;
+4° A la poursuite de Gros-Ours et
+5° Lemay et Marcotte.</p>
+
+<p>La troisième partie, qui est le récit de la vie
+de garnison des différentes compagnies du bataillon
+gauche est naturellement subdivisée en
+autant de chapitres qu'il y avait de forts:
+1° Fort Ostell; 2° Fort Edmonton; 8° Fort
+Saskatchewan; 4° Fort Ethier et 5° Fort Normandeau.</p>
+
+<p>La quatrième partie est "Le Retour." Elle
+n'est subdivisée qu'en deux chapitres: 1° De
+Fort Ostell à Fort Pitt et 2° De Fort Pitt à
+Montréal.</p>
+
+<p>Comme on peut le voir le plan est des plus
+simples et la division de l'ouvrage est des plus
+claires.</p>
+
+<p>Ce n'est cependant pas sans beaucoup de travail
+que j'ai pu arriver à un résultat aussi satisfaisant.
+Séparé du gros du bataillon et relégué
+avec ma compagnie à soixante-dix milles au sud
+d'Edmonton, je n'ai pu me procurer le récit
+complet; de la campagne qu'en compilant les
+notes des officiers en charge des autres détachements
+du bataillon.</p>
+
+<p>Je saisis l'occasion pour remercier chacun des
+officiers qui m'ont assisté de leur concours. Leur
+témoignage, corroboré par les soldats sous leurs
+ordres, est de la plus grande valeur au point de
+vue de la véracité du récit et son authenticité
+est au dessus de tout doute.</p>
+
+<p>Il est très possible que certains faits de peu
+d'importance aient pu être oubliés, mais l'histoire
+générale est complète. Pour rendre le
+récit plus intéressant, j'ai fait insérer les vignettes
+des principaux officiers qui ont pris part
+à la campagne ainsi que les forts où le bataillon
+a passé. Les photographies ont été faites avec
+soin par les premiers artistes de cette ville,
+entr'autres M. L. Gr. H. Archambault, dont la
+réputation est établie. Les vignettes sont dues
+à MM. Cassan et Babineau et ont été faites avec
+autant de soin que possible.</p>
+
+<p>En un mot, je n'ai rien négligé pour faire de
+cet ouvrage une oeuvre parfaite sous tous les
+rapports et le lecteur, prenant en considération
+mon trouble et ma bonne volonté, me pardonnera,
+je l'espère, les quelques erreurs de style qui, à
+cause de mon inexpérience, ont pu se glisser
+dans ces pages.</p>
+
+<p>Montréal, 1886.</p>
+
+<p>CHARLES R. DAOUST,<br>
+Sergent, Compagnie No. 1, 65ème Bataillon.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES<br>
+ÉVÈNEMENTS DE L'EXPÉDITION DU 65ème<br>
+AU NORD-OUEST</h3>
+<br>
+
+<p>Mars 28.--Appel du 65ème en service actif.<br>
+Avril 2.--Départ du bataillon de Montréal.<br>
+Avril 3.--Passage à Mattawa.<br>
+Avril 4.--Arrivée à Dalton.--Voyage en traîneaux.<br>
+Avril 5.--Arrivée au Lac-au-Chien.--Nuit en chars à boeufs.<br>
+Avril 6.--Marche sur le lac Supérieur.--Arrivée à Jackfish Bay.<br>
+Avril 7.--Séjour à Jackfish Bay.<br>
+Avril 8.--Arrivée à Red Rock.--On remonte à bord de bons chars.<br>
+Avril 9.--Passage à Port Arthur.<br>
+Avril 10.--A Winnipeg.<br>
+Avril 11.--Passage à Régina.<br>
+Avril 12.--Arrivée à Calgarry.<br>
+Avril 13.--Alerte au camp. Lt. Starnes prend le commandement des
+avant-postes.<br>
+Avril 14.--Tempête de neige appelée <i>Chinouck</i>--On se retire dans les
+casernes.<br>
+Avril 15 et 16.--Dans les casernes.<br>
+Avril 17.--Retour aux tentes.--Arrivée de l'Infanterie Légère à
+Calgarry.<br>
+Avril 18.--Grande fête au village.<br>
+Avril 19.--Première messe du bataillon à la mission.<br>
+Avril 20.--Départ du bataillon droit pour Edmonton.<br>
+Avril 21.--Arrivée à Calgarry d'un canon du Port McLeod.<br>
+Avril 23.--Départ du bataillon gauche pour Edmonton.--Le Major Dugas
+fait ses adieux au bataillon.<br>
+Avril 24.--Passage du bataillon gauche à l'Anse McPherson.<br>
+Avril 25.--Arrivée du bataillon droit à la Traverse du Chevreuil Bouge.<br>
+Avril 26.--Le bataillon droit traverse la rivière du Chevreuil Bouge.<br>
+Avril 27.--Passage du bataillon droit à la rivière de l'Aveugle.<br>
+Avril 28.--Arrivée du bataillon gauche à la Traverse du Chevreuil Rouge.<br>
+Avril 29.--Passage du bataillon droit à la Ferme du Gouvernement.<br>
+Avril 30.--La compagnie No. 8 est laissée à la Traverse du Chevreuil
+sous le commandement du Lieut. Normandeau.<br>
+Mai l.--Départ du bataillon gauche de la rivière du Chevreuil
+Rouge.--Arrivée du bataillon droit à Edmonton.<br>
+Mai 2.--Passage du bataillon gauche à la Rivière Bataille.--Départ de
+la compagnie No. 7 pour le Fort Saskatchewan sous le commandement du
+Capitaine Doherty.<br>
+Mai 3.--Le bataillon gauche à la Ferme du Gouvernement.<br>
+Mai 4.--La balance du No. 8 et des soldats des compagnies Nos 1, 3 et
+4 sont laissés à la ferme du Gouvernement sous le commandement du
+Lieutenant Villeneuve.<br>
+Mai 5.--Arrivée du bataillon gauche à Edmonton.--Départ des compagnies
+Nos 5 et 6 pour Victoria.--Le Capt. Ethier retourne à la Ferme du
+Gouvernement.<br>
+Mai 6.--L'aile gauche du bataillon droit (les compagnies Nos 5 et 6)
+passe au Fort Saskatchewan.<br>
+Mai 7.--Départ de l'aile droite du bataillon droit (les compagnies Nos
+3, 4 et l'état major du 65ème) pour Victoria--L'aile gauche traverse
+la rivière Éturgeon.--Départ de la compagnie No. 1 pour la Rivière
+Bataille.<br>
+Mai 8.--L'aile gauche du bataillon droit arrive à la Rivière Vermillon.<br>
+Mai 9.--Réunion des deux ailes du bataillon droit.<br>
+Mai 10.--Arrivée de la compagnie No. 1 à la Rivière
+Bataille--L'Infanterie Légère de Winnipeg arrive à, Edmonton--Le
+bataillon droit traverse la Rivière Vermillon.<br>
+Mai 11.--Arrivée du bataillon droit à Victoria.<br>
+Mai 12.--Passage au Lieutenant-Colonel Ouimet à la Rivière Bataille.<br>
+Mai 13.--Séjour du bataillon droit à la rivière Vermillon.<br>
+Mai 14.--Passage du Lieutenant-Colonel Ouimet à la Ferme du
+Gouvernement.<br>
+Mai 16.--Arrivée du Général Strange à Victoria, escorté de 190 hommes de
+l'Infanterie Légère de Winnipeg.<br>
+Mai 20--Départ de la colonne d'Alberta de Victoria.<br>
+Mai 21.--L'aile droite du 65ème en bateaux sur la Saskatchewan.<br>
+Mai 22.--Nuit passée à St. Paul.--Alerte au camp.<br>
+Mai 23.--Traverse de l'Anse de la côte du Renne par la colonne Strange.<br>
+Mai 24.--Traverse de l'Anse du Lac aux Grenouilles par le bataillon
+droit du 65ème.<br>
+Mai 25.--Le 65ème élève une croix à la mémoire des martyrs du Lac aux
+Grenouilles.--Arrivée de la colonne Strange à Fort Pitt.<br>
+Mai 26.--Enterrement du jeune Cowan.<br>
+Mai 27.--Première rencontre du 65ème avec Gros-Ours.<br>
+Mai 28.--Bataille de la Butte-aux-Français.<br>
+Mai 30.--Départ de la colonne Strange de Port Pitt pour la Rivière à
+l'Oignon,--La compagnie No. 6 reste au Fort Pitt.<br>
+Mai 31.--Le Major Perry rejoint la colonne Strange.<br>
+Juin 1.--Des prisonniers de Gros-Ours arrivent au camp du Général.<br>
+Juin 2.--Arrivée du Général Middleton à bord du vapeur North-West.<br>
+Juin 3.--Les commissaires Royaux arrivent à Edmonton.<br>
+Juin 4.--Visite de Mgr Grandin à la Rivière Bataille.<br>
+Juin 5.--Une compagnie de l'Infanterie Légère de Winnipeg rejoint la
+colonne Strange.<br>
+Juin 6.--Passage de la colonne au Lac aux Grenouilles.<br>
+Juin 8.--Le bataillon droit à Bear's Run.<br>
+Juin 9.--Le R. P. Legoff visite le Major Hugues.<br>
+Juin 10.--Les RR. PP. Legoff et Prévost sont délégués auprès des
+Montagnais.<br>
+Juin 11.--Le Capt. Giroux arrive à Bear's Run avec sa compagnie.<br>
+Juin 12.--Les Montagnais se soumettent.<br>
+Juin 17.--Le Capt. Giroux part pour Montréal.<br>
+Juin 23.--Le bataillon droit reçoit l'ordre du départ pour Montréal.<br>
+Juin 24.--Départ du bataillon droit de Bear's Run.<br>
+Juin 28.--Le bataillon gauche reçoit l'ordre de se mettre en marche pour
+Fort Pitt.<br>
+Juin 27.--Départ de la compagnie No. 1 de la Rivière Bataille.--La
+compagnie No. 8 quitte la Traverse du Chevreuil et le Fort Ethier.--Le
+bataillon droit arrive à Port Pitt à bord du North-West.<br>
+Juin 28.--La garnison du Fort Ethier et celle du fort Saskatchewan
+arrivent à Edmonton.<br>
+Juin 29.--Les détachements du Fort Normandeau et du Fort Ostell arrivant
+à Edmonton.<br>
+Juin 30.--Départ du bataillon gauche à bord de la "<i>Baroness</i>."<br>
+Juillet 2.--Le 65ème réuni à Fort Pitt.<br>
+Juillet 3.--Mort du Lieutenant-Colonel Williams des Midlands et du.
+Sergent Valiquette du 65ème.<br>
+Juillet 5.--Arrivée à Battleford.--Funérailles du Lieutenant-Colonel
+Williams et du Sergent Valiquette.<br>
+Juillet 7.--Passage des bateaux à l'Anse du Télégraphe.<br>
+Juillet 8.--A Prince Albert.--Visite à la prison de Gros-Ours.<br>
+Juillet 9.--Traversée dea Rapides.<br>
+Juillet 10.--Passage au Fort à la Corne.<br>
+Juillet 11.--Marche de cinq milles le long des Grands Rapides.<br>
+Juillet 12.--A bord de la barge "Red River."--Messe basse à bord.
+(C'était la seconde à laquelle assistait le bataillon depuis son départ
+de Montréal.)<br>
+Juillet 13.--Départ des bateaux et commencement de la traversée du Lac
+Winnipeg.<br>
+Juillet 18.--Arrivée à Selkirk.--Le bataillon monte à bord des
+chars.--Départ.<br>
+Juillet 16.--Passage à Port Arthur.<br>
+Juillet 17.--Red Rock.<br>
+Juillet 18.--Jackfish Bay.<br>
+Juillet 19.--Passage à North Bay et Mattawa.<br>
+Juillet 20.--Arrivée du bataillon à Montréal.</p>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/021.png"></p>
+
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<h2>LA MARCHE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE I.</h3>
+
+<h3>DE MONTRÉAL A CALGARRY.</h3>
+
+<p>La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait
+vouloir couvrir d'un épais linceul bien des douleurs
+et bien des larmes!</p>
+
+<p>C'était le jour du départ. Après avoir paradé à
+travers les rues de la métropole, le bataillon arriva
+en bon ordre à la gare du Pacifique. Une foule
+innombrable d'amis et de parents remplissait tous
+les alentours de la gare. Le moment des adieux était
+arrivé. Quel spectacle! Ici, un vieillard, aux cheveux
+blancs, donne à son fils sa dernière bénédiction
+dans un baiser, et une larme perle à sa paupière
+en lui donnant la dernière poignée de main;
+la mère, trop faible pour assister à cette scène était
+restée à la maison. Là, une femme s'évanouit. C'est
+une malheureuse épouse, qui, comptant trop sur
+son courage, a voulu accompagner son mari jusqu'au
+dernier moment. D'autres, plus stoïques,
+donnent à leur mari le dernier baiser, et plongées
+dans un désespoir muet, regardent immobiles,
+les yeux secs, leur époux monter à bord des chars.
+Sur les degrés d'un waggon, un ami donne une
+dernière poignée de main à son compagnon de
+collège en lui souhaitant, de nombreuses couronnes
+de lauriers à son retour. Et dans l'arrière-plan,
+la foule répandue un peu partout, grimpée
+sur les toits, massée sur le parapet, acclame les
+jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes.
+Enfin tout le monde est à bord. Après quelques minutes
+d'attente, le sifflet crie et le train se met en
+marche. Malgré la tristesse de la séparation et l'incertitude
+de l'avenir, quelques soldats faisant contre
+mauvaise fortune bon coeur, se mettent à chanter
+les gais refrains de chansons canadiennes. Bientôt
+la gaieté devient, générale. A peine sortis de la ville,
+MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares,
+et en quelques instants, n'eut-ce été l'uniforme, on
+aurait pu nous prendre pour des touristes en voyage.
+Dans la veillée, le Lt-Col. Ouimet passe de char en
+char et présente au bataillon son aumônier le R. P.
+Provost et son nouveau chirurgien, le Dr. Paré.
+Partout ils sont accueillis par des cris de joie.</p>
+
+<p>Vers deux heures et demie du matin, l'on
+arriva à Carleton Place. Le train arrêta et tout le
+bataillon alla réveillonner à l'hôtel voisin de la
+gare. Le repas fut des mieux servis et très goûté des
+soldats qui dévoraient les servantes des yeux tout
+en mangeant à pleine bouche; le ventre et le coeur
+s'emplissaient à la fois, celui-là de mets et celui-ci
+d'espérances.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/024.png"></span>Plusieurs profitèrent de cet arrêt pour écrire des
+lettres à l'adresse de leurs parents et de leurs amis.
+Une demi-heure plus tard le train se remit en marche.
+Après quelques minutes de divertissement,
+les soldats se mirent au lit et tout rentra dans le
+silence.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures, le réveil sonna. A dix heures
+et demie, l'on passa à Pembrooke. Des soldats du
+42e vinrent nous rendre visite et nous firent plusieurs
+dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel
+reçut une lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain,
+vicaire apostolique de Pontiac. Le saint évêque
+nous souhaitait beaucoup de succès dans notre entreprise
+et terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain,
+ancien volontaire de l'armée des hommes
+maintenant officier dans la paisible armée du Seigneur."</p>
+
+<p>A une heure de l'après-midi, nous descendions à
+Mattawa, L'appétit avait eu tout le temps de se faire
+ressentir chez les soldats, et ce fut avec joie qu'on
+se hâta de descendre des chars pour aller dîner.
+Mais bernique! plusieurs furent désappointés; malgré
+que ce fût le Vendredi Saint et qu'il y eût de la
+viande, le repas fut court; chacun se contenta de
+dévorer en imagination les mets qu'il s'était promis
+de manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte
+d'en manquer plus tard; car plus on avançait, plus
+le froid augmentait. Le train continua sans arrêt
+jusqu'à Scully's Junction, où l'on devait avoir à
+souper; mais par malheur on n'avait pas été averti
+à temps et l'on n'avait que des cigares pour les officiers.</p>
+
+<p>Vers trois heures du matin, samedi, le train
+arrêta. Tout le monde fut bientôt sur pied et le nom
+harmonieux de Biscotasing sonna comme une trompette
+aux oreilles à moitié ouvertes des volontaires
+affamés par le fameux repas de Mattawa. Si le nom
+fit une mauvaise impression sur l'esprit déjà préjugé
+des soldats, l'apparition de grands vaisseaux
+remplis de pruneaux confits, de fèves rôties, etc.,
+leur remit le moral en ordre.</p>
+
+<p>Après un bon repas dont chacun se déclara satisfait,
+l'on continua. La journée parut longue. Quelques-uns
+passèrent le temps à confesse ou ailleurs,
+chacun suivant ses goûts. On arrêta quelques minutes
+à Nemagosenda, puis le train se remit en
+marche et arriva à Dalton à neuf heures et demie le
+soir. L'on s'attendait à descendre des chars en cet
+endroit, mais le chemin de fer avait été continué
+avec beaucoup de vitesse depuis deux jours et l'on
+se rendit jusqu'à Algoma, où l'on arriva vers les
+dix heures.</p>
+
+<p>Ici, un spectacle des plus gais s'offre à nos yeux.
+Des feux de bois d'épinette ont été préparés d'avance
+et éclairent notre route jusqu'à une certaine distance.
+Tous descendent des chars avec joie, car la monotonie
+du voyage commençait à ennuyer les esprits
+des soldats.</p>
+
+<p>Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons
+chars qui nous avaient portés pendant deux jours et
+deux nuits à travers un pays civilisé!</p>
+
+<p>En voyant les traîneaux en attente les soldats
+poussent des cris de joie, on veut changer de transport
+à tout prix et la nuit parait si belle que tous
+ont hâte de s'enfoncer dans les profondeurs mystérieuses
+des bois que les feux de joie leur font apercevoir
+dans le lointain. L'on part en chantant et
+bientôt les échos de la forêt, répètent les gais refrains
+des chansons canadiennes.</p>
+
+<p>La nouveauté des paysages et le violent contraste
+des grands bois silencieux avec le va-et-vient et le
+vacarme des villes excitent l'imagination des esprits
+les moins poétiques. Il était curieux de voir les
+charretiers s'enfoncer sans hésiter à travers ces
+arbres touffus, dans des bois où le chemin était disparu,
+enfoui sous la neige, et où les moins braves
+voyaient surgir de temps à autres d'énormes têtes
+de Sauvages indomptés.</p>
+
+<p>Vers minuit le silence commence à régner parmi
+les promeneurs déjà fatigués de la marche et c'est
+avec une satisfaction prononcée qu'on arrive à
+"l'hôtel de la Forêt" vers une heure du matin. Ici
+on nous sert à manger, mais les hommes encore peu
+habitués à la nourriture qui fut distribuée, préfèrent
+s'en passer et choisissent leurs places autour
+d'un feu de camp.</p>
+
+<p>Après une heure de halte au camp, on remonte
+en "sleighs" et la marche se continue à travers
+les bois. A neuf heures du matin, le jour de
+Pâques, on atteignit la fin de notre pénible voyage
+en traîneaux. Deux tentes furent levées à la hâte en
+cet endroit appelé vulgairement "Lac aux Chiens."</p>
+
+<p>Ici, un accident des plus déplorables arriva à un
+des hommes de la compagnie No. 2, nommé Boucher.
+Cet individu, fatigué sans doute par la longueur
+et les misères de la route et découragé de la
+vie militaire, se jeta sur le chemin de fer au moment
+où notre train reculait, mais perdant tout à
+coup courage devant la mort cruelle qu'il s'était
+choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il
+était trop tard. Les roues lui passèrent sur le pied et
+le blessèrent douloureusement. Il fut immédiatement
+transporté sous la grande tente sur l'ordre du chirurgien
+Simard en attendant l'arrivée du chirurgien major.</p>
+
+<p>Cet accident, bien qu'il fût l'acte d'un insensé,
+jeta la consternation parmi le camp. C'était; le premier
+accident sérieux qui arrivait à un membre du
+bataillon, et sa nature était loin de compenser la
+peine que son état de priorité lui donnait.</p>
+
+<p>Toute la journée se passa à attendre le colonel
+qui s'était attardé à Algoma, et la marche forcée
+qu'on avait faite pendant la nuit devint inutile.
+Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, on nous
+servit nos rations, puis on nous fit monter dans de
+mauvais chars plates-formes dont quelques-uns
+même étaient découverts. On s'installa du mieux
+que l'on pût le long des bancs de bois brut en attendant
+l'heure du coucher. On nous distribua des couvertes
+de laine; chaque homme en avait une.
+Elles furent bientôt étendues sur le plancher du
+char et les soldats se placèrent comme ils purent
+sous les bancs. On nous donna en même temps des
+tuques en laine; il était temps! car notre figure était
+des plus comiques avec nos petits képis sur le coin,
+de l'oreille.</p>
+
+<p>Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais
+bientôt la fraîcheur des glaçons transperce les couvertes
+et le sommeil devient impossible. Plusieurs,
+Pour ne pas dire tous, se lèvent et passent le
+reste de la nuit, collés les uns contre les autres le
+long des bancs. La nuit était des plus froides et le
+vent qui s'engouffrait par les fentes du char rendait
+la situation des soldats intolérable. Avec quelle
+anxiété chacun attendait en silence le premier village
+où l'on pourrait enfin descendre!</p>
+
+<p>Enfin à six heures du matin le train arrêta à la Baie
+du Héron, En moins de cinq minutes tout le bataillon
+était descendu en ligne. Pour la première
+fois une pauvre ration de rhum fut donnée à chaque
+homme, et sans rien exagérer, elle avait été richement
+gagnée. Bientôt après on nous servit à déjeuner
+dans les chantiers du Pacifique. Certains journaux
+anglais, entr'autres le News de Toronto, ont
+rapporté qu'en cet endroit les soldats avaient dévalisé
+les magasins de la compagnie et bien d'autres
+histoires toutes aussi mensongères et infâmes les
+unes que les autres. C'est ici l'endroit de réfuter
+ces sots rapports et de leur donner un démenti formel.
+Jamais un régiment dans de pareilles circonstances
+ne s'est aussi bien comporté et c'est
+même étonnant qu'aucun des mauvais rapports qui
+ont été faits n'ait le moindre fondement de vérité.</p>
+
+<p>Après un copieux déjeuner, le bataillon remonta
+à bord et l'on continua dans les mêmes chars jusqu'à
+Port Munroe, où l'on arriva vers neuf heures de
+l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche à
+pied commença. Chaque soldat portait sur lui, outre
+sa carabine et ses munitions, toutes les parties de son
+accoutrement, havresac et autres. Après une aussi
+mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du
+Lac Supérieur, vingt-cinq milles, faite en moins de
+dix heures, tient du prodige.</p>
+
+<p>Peu d'hommes, même de vieux militaires auraient
+pu résister aussi bravement à une aussi forte étape,
+et chose plus étonnante encore, pas un seul homme
+ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la
+marche, à Little Peak, où l'on fit une distribution de
+rations, fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut
+grande, on eut une faible compensation par le magnifique
+coup d'oeil présenté par le coucher du soleil
+sur le lac. L'astre du jour tomba comme un
+immense globe d'or dans le rideau, aux couleurs variées,
+que lui tendait l'Occident et qui semblait plier
+sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et à mesure
+que l'astre disparaissait à l'horizon, chaque nuage se
+nuançait d'une façon grandiose. Que de poëtes auraient
+fait deux fois la même route pour contempler
+un pareil spectacle!</p>
+
+<p>Vers huit heures du soir tout le bataillon était
+remonté dans: de nouveaux chars, pires que ceux
+qu'on venait de laisser. Ceux-ci n'étaient formés que
+de plates-formes simples avec une planche chaque
+côté pour servir de garde-fou.</p>
+
+<p>Sur ces planches d'autres plus minces étaient posées
+aussi près que possible les unes des autres et servaient
+de sièges aux soldats fatigués. L'on marcha
+ainsi tout le reste de la nuit et il était une heure du
+matin quand on descendit à Jackfish Syndicate.</p>
+
+<p>A peine les soldats étaient-ils descendus des chars
+que la, pluie commença à tomber. Malheureusement
+il n'y avait aucun abri pour recevoir tous les
+soldats et plusieurs compagnies attendirent au-delà
+d'une demi-heure exposées à l'intempérie de la
+saison. Quelques murmures se firent entendre,
+mais ça ne dura pas longtemps, car comme en bien
+d'autres circonstances semblables plus tard, le bon
+esprit des soldats reprit le dessus et bientôt des
+chante joyeux se firent entendre. Quelques-uns,
+chantèrent à contre-coeur, mais tout le monde
+chanta.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, après avoir bien mangé,
+les compagnies 2, 3, 4, 5 et 6 se retirèrent dans les
+hangars de la compagnie du Pacifique, situés aux
+environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remontèrent
+en chars et furent conduites au village de Jackfish,
+où un grand hangar avait été préparé pour elles.
+Un bon feu fut entretenu toute la nuit dans les deux
+poêles de l'habitation et pour la première fois depuis
+leur départ de Montréal, les volontaires dormirent
+bien et se reposèrent.</p>
+
+<p>À dix heures l'on se réveilla et les compagnies
+qui avaient couché au village retournèrent en chars
+au Syndical pour y prendre le déjeuner.</p>
+
+<p>La maison où se servaient les repas était encore
+remplie, les autres compagnies qui avaient couché
+au Syndicat n'ayant pas encore fini leur déjeuner.
+La pluie continuait à tomber de plus belle et les
+soldats furent forcés de s'entasser les uns sur les
+autres dans les hangars.</p>
+
+<p>Pendant l'après-midi, les volontaires se réfugièrent
+sous des tentes et l'on s'amusa à chanter pour passer
+le temps, car la pluie ne cessait pas. Quelques-uns se
+dirigèrent vers une vieille masure dont l'enseigne
+moins prétentieuse par la forme que par le nom
+qu'elle portait avait attiré leur attention. On vendait
+de la boisson dans ce chantier, la bière s'y
+débitait, à 15 contins, et ce qu'on était convenu
+d'appeler du "whiskey" à 25 contins le verre.</p>
+
+<p>A quatre heures, le repas du soir fut servi à tout
+le monde, puis chaque compagnie rentra dans ses
+quartiers.</p>
+
+<p>A sept heures, le coucher fut sonné et à huit
+heures, tout le monde reposait.</p>
+
+<p>Dès quatre heures, le lendemain matin, les trois
+compagnies qui avaient passé la nuit au village, se
+levèrent et les chars n'arrivant pas, elles se mirent
+en marche et traversèrent le lac à pied jusqu'au
+Syndicat.</p>
+
+<p>Après une heure de marche, ces soldats n'eurent
+pour tout déjeuner qu'une tranche de lard entre
+deux morceaux de pain.</p>
+
+<p>A huit heures a.m. les premiers traîneaux, chargés
+de soldats, se mirent en marche et les autres ne
+tardèrent pas à les suivre. Ce nouveau trajet le long
+du lac Supérieur, malgré qu'il se fît en voiture, ne
+fut guère plus plaisant que le premier. Le froid
+était très-grand et les soldats entassés dans les voitures
+furent souvent obligés de descendre pour ne
+pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de
+l'après-midi, le premier traîneau entra dans une
+baie profonde dont on ne put connaître le nom.
+Après une halte d'une heure et demie en cet endroit,
+le bataillon remonta en chars plates-formes
+et continua jusqu'à McKay Harbour où il y avait
+un hôpital. Ici, on laissa notre invalide Boucher,
+en même temps que l'on prenait à bord le sergent
+Nelson devenu si fameux depuis l'affaire du "Toronto
+News." Il fut installé dans notre char, le
+premier du train, et ne connaissant l'individu que
+par ce qu'il voulait bien nous dire de lui-même,
+chacun l'entoura de soins et le traita avec une hospitalité
+toute canadienne. Après que les soldats
+eussent mangé quelques galettes et de la viande, le
+train se mit en mouvement et continua jusqu'à la
+fin de la ligne du chemin de fer à Michipicoten.
+Arrivés ici a sept heures et demie, les soldats durent
+traverser de nouveau à pied une longueur de onze
+milles sur la Baie du Tonnerre et arrivèrent à Red
+Rock à onze heures du soir.</p>
+
+<p>Ici des chars à passagers attendaient le régiment,
+et vers minuit le train partait.</p>
+
+<p>Cette journée fut une des plus rudes pour les soldats.
+De quatre heures du matin à onze heures du
+soir, on n'avait pas cessé de marcher un seul moment.
+Quatorze milles à pied, vingt-deux en traîneaux
+et plus de cent milles en mauvais chars découverts,
+en tout près de cent cinquante milles
+parcourus dans la journée.</p>
+
+<p>Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port
+Arthur. Les soldats furent bientôt éveillés par les
+cris de la foule qui les attendait à la gare. Pendant
+que les compagnies s'éloignaient, chacune de son
+côté, pour déjeuner dans les différents hôtels de la
+ville, les officiers se rendirent à l'hôtel Brunswick.
+sur l'invitation du maire de la localité. Après déjeuner,
+profitant d'un congé de quelques heures, les
+soldats visitèrent les environs de la ville et s'amusèrent
+beaucoup, étant royalement reçus partout où
+ils allaient. Enfin, l'heure du départ sonna. Les
+différentes compagnies remontèrent chacune dans
+son char et le train quitta la gare au milieu des
+acclamations de la foule. De dix heures jusqu'à
+minuit, la route se continua en chars. Chacun se
+mit ù tuer le temps du mieux qu'il pût et n'y réussissait
+qu'à demi.</p>
+
+<p>De minuit à six heures du matin, la route se continua
+sans incident remarquable. A six heures le
+réveil sonna, et chacun se mit à nettoyer ses armes
+et à brosser ses habits pour obéir aux instructions
+reçues.</p>
+
+<p>Enfin, quelques minutes avant sept heures, les
+premières maisons de Winnipeg parurent dans le
+lointain et furent saluées par des cris de joie. Bientôt
+le train entra dans la gare. La ville avait revêtu sa
+toilette de fête; les pavillons flottaient partout, et
+les jeunes filles avaient mis leurs robes des dimanches
+pour recevoir le bataillon. Parmi la foule
+qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge
+Dubuc, le Col. Lamontagne, les Messieurs Royal,
+fils de l'hon. Royal, M. P., et M. Pilet. Le déjeuner
+fut aussitôt servi dans la gare même et fut aussi vite
+dévoré que servi, car tous avaient hâte de visiter la
+reine de l'Ouest. On nous en avait tant raconté sur
+les merveilles qui ont entouré la naissance de cette
+fille des Plaines et sur les spéculations gigantesques
+qui s'y étaient faites, que l'empressement des volontaires,
+à se répandre dans les rues de la ville ne
+surprendra personne.</p>
+
+<p>Avant, de partir cependant, chacun signa la liste
+de paie pour une semaine. Plusieurs officiers se
+rendirent à Saint-Boniface et payèrent une visite à
+Sa Grandeur Mgr. Taché ainsi qu'à quelques amis.
+A midi, le dîner fut pris à la gare. Dans l'après-midi,
+ayant obtenu un congé de quatre heures, les
+soldats retournèrent à leurs places de prédilection,
+les uns à l'hôtel, d'autres chez leurs amis, pendant
+que quelques-uns allaient chez le photographe se
+procurer un souvenir qu'on se hâta d'expédier à sa
+famille. A trois heures et demie une patrouille fut
+organisée et visita tous les quartiers pour en ramener
+les malades. Heureusement il n'y en avait que
+deux. Avant le départ, du tabac à fumer fut distribué
+aux soldats; chacun en reçut une livre. Ce
+don était dû à la générosité de la maison de Geo. E.
+Tucker &amp; Son.</p>
+
+<p>A quatre heures le train partit. Vers une heure
+du matin l'on arriva à Brandon. Malgré l'heure
+avancée de la nuit, les dames de la ville nous attendaient
+avec des provisions de bouche. Les soldats
+à peine éveillés crurent continuer quelque beau
+rêve en voyant ces jolies jeunes filles et ces bonnes
+dames leur distribuer à pleines mains des friandises
+et des bonbons, sans compter les sourires,
+et les doux regards servis à doubles rations. Tous
+étaient des plus joyeux excepté le quartier-maître
+qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi
+dangereuse.</p>
+
+<p>Après une heure bien passée, le train se remit en
+marche, emportant avec lui les bons souhaits des
+habitants de Brandon. Quand les soldats se réveillèrent,
+on arrivait à Broadview. La principale
+ressource de cette place est le travail fourni aux
+habitants par les ateliers de la compagnie du Pacifique.
+On ne la vit qu'en passant. Quelques heures
+plus tard on arrêtait à Qu'Appelle, où était déjà
+rendue la Batterie B.</p>
+
+<p>Qu'Appelle est située à quelques milles au sud du
+fort du même nom. La place présente le plus beau
+coup-d'oeil possible. Les rues, larges et bien entretenues,
+se perdent sous les peupliers et s'étendent
+sur un parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que
+partent les diligences pour Prince-Albert et les villages
+du nord. Les bureaux d'immigration du gouvernement
+y sont Situés. Après quelques minutes
+de halte, le train partit de nouveau et l'on passa
+bientôt Régina, la capitale de l'Assiniboine. Ses
+rues qui ont plusieurs milles de longueur sont
+larges et bien droites. Ici sont les quartiers-généraux
+de la police à cheval et des bureaux des
+Sauvages.</p>
+
+<p>C'est ici que se trouve le plus grand réservoir de
+l'Ouest; nous n'y vîmes que des Sauvages mal vêtus
+qui nous regardèrent passer de loin. On nous avait
+promis un bon dîner en cet endroit, mais on dût le
+remplacer par une ration de pain et de fromage, en
+attendant mieux.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, on arrêta à Moosejaw. Deux
+chefs sauvages vinrent à notre rencontre et échangèrent
+des signes et des protestations d'amitié contre
+des biscuits et du tabac. Aussitôt sortis de la gare,
+on nous distribua dix rondes de cartouches et l'on
+nous donna l'ordre de dormir sous les armes. Malgré
+tant de préparatifs, la nuit se passa sans incident.</p>
+
+<p>L'on arriva de bonne heure à Médecine Hat. Le
+Rév. Père Lacombe monta à bord du train et passa
+de char en char, répandant partout la joie et la consolation
+sur son passage. Ici l'on traversa le plus
+grand pont du Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan.
+Puis le trajet se continua à travers les
+prairies. De temps à autre, l'attention des soldats
+était attirée par des bandes de chevaux sauvages ou
+des volées d'outardes et chacun faisait des commentaires
+à sa façon.</p>
+
+<p>Enfin, vers une heure de l'après-midi, le 12 Avril,
+l'on entra dans Calgarry, le terme de notre long
+voyage, après avoir parcouru au-delà de deux mille
+cinq cents milles.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>SÉJOUR A CALGARRY.</h3>
+
+<p>Il était environ une heure de l'après-midi, le 12 du
+mois d'avril, quand le 65e descendit des chars pour
+s'installer dans Calgarry. Malgré la chaleur qu'il
+faisait, on nous fit parader en uniforme complet
+comme pendant la marche sur le lac Supérieur.
+Aussitôt le bataillon formé, les compagnies furent
+séparées les unes des autres et conduites aux différents
+hôtels de la ville. Là, on nous permit de
+nous déshabiller, puis après nous avoir fourni de
+l'eau, du savon et des peignes, et que nous nous
+fûmes lavés et peignés, on nous introduisit dans la
+salle à manger. Le repas fut bon et nous rappela le
+déjeuner de Port Arthur. Aussitôt le dîner pris, le
+bataillon se rendit par compagnies dans une prairie
+au sud des casernes de la police à cheval. Les tentes
+furent bientôt fixées et la vie de camp commença à
+dater de ce jour. Vers les six heures, on nous ramena
+au village où le souper fut servi dans les mêmes
+hôtels où l'on avait pris le dîner et vers sept heures,
+tout le monde était de retour au camp. A 9 heures
+le repos sonna et bientôt tout fut silence dans le
+camp. Vingt-quatre gardes de nuit furent nommées,
+mais rien n'attira leur attention d'une manière
+particulière excepté le bruit lointain du "pow-wow"
+des Sauvages. Le mot de passe ce soir-là était
+"Frontenac."</p>
+
+<p>Le lendemain à six heures du matin le lever fut
+sonné. Vers huit heures on alla encore déjeuner
+au village. A peine de retour on fit l'exercice, puis
+on commença les préparatifs pour faire la cuisine
+au camp. Des feux furent allumés à l'extrémité Est
+du camp et vers une heure la marmite était suspendue.
+Le dîner ne fut prêt que vers trois heures.
+Aussitôt le dîner pris, les soldats se retirèrent sous
+leurs tentes et tout était tranquille quand tout à coup
+un courrier apporta la nouvelle que des Sauvages
+s'étaient campés à deux milles du camp du 65ème.</p>
+
+<p>Après la première excitation passée, on choisit
+vingt sentinelles qu'on envoya sur la montagne
+voisine sous le commandement du lieutenant Starnes
+et la compagnie No. 1 reçut l'ordre de se tenir sous
+les armes toute la nuit. Le mot de passe cette nuit-là
+fut "Montréal."</p>
+
+<p>Rien d'extraordinaire pendant la nuit. A six heures,
+mardi matin, nous étions debout. Vers onze heures
+une pluie fine commence à tomber. Dans l'après-midi
+le temps se refroidit et la neige tombe toute
+la journée et toute la nuit. Le mot de passe était
+"Québec."</p>
+
+<p>De bonne heure le lendemain, les soldats allèrent
+se laver à la rivière. On n'eut pas d'exercice ce
+jour-là. Pendant l'après-midi, la tempête de neige,
+que les indigènes appellent <i>chinouck</i>, prit de telles
+proportions qu'en peu de temps les tentes furent
+remplies de neige et l'on fut forcé de retraiter dans
+les casernes, avec les quelques hommes de la police
+à cheval qui y restaient; on y passa une bonne nuit
+étendus autour d'un bon feu. Le mot de passe fut
+"Edmonton."</p>
+
+<p>Le 16 au matin, à dix heures, une grande inspection
+fut faite par le major général Strange et un
+exercice eut lieu. Vers midi, le Lt.-col. Ouimet part
+pour Ottawa.</p>
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/040.png"></span>La tempête continua toute la journée. Vers huit
+heures, le soir, après le souper, le caporal des postes
+nous apporta des lettres arrivées de l'Est par la
+dernière malle. La soirée se passa à la lecture des
+lettres. La garde se fit comme d'habitude, le mot
+de passe étant "Alberta."</p>
+
+<p>Le lendemain, le lever eut lieu à l'heure habituelle.
+Le temps étant devenu beau, on retourna
+aux tentes. Les soldats se mirent à nettoyer leurs
+armes et dans l'après-midi les compagnies 1 et 2
+allèrent s'exercer au tir dans un champ situé à un
+mille au nord-ouest du camp. Vers cinq heures, un
+congé fut donné à plusieurs pour aller porter leurs
+lettres au bureau de poste.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, le 92e bataillon d'infanterie
+légère de Winnipeg, sous le commandement
+du Lt.-Col. Osborne Smith, arriva à Calgarry. Ils
+allèrent camper de l'autre côté de la ligne du chemin
+de fer, un peu au sud-ouest du 65e. Le mot de passe,
+cette nuit, fut "London."</p>
+
+<p>Le 18 au matin, lecture fut faite de l'ordre du
+Général envoyant une moitié du bataillon à
+Edmonton. Personne ne savait quelles compagnies
+seraient envoyées de l'avant et chacun était anxieux
+de savoir si son ami dans telle autre compagnie
+serait forcé de le quitter. Vers quatre heures de
+l'après-midi les waggons pour le transport arrivèrent
+et furent placés près des casernes. Un détachement
+de la police à cheval arriva aussi vers les cinq heures
+et alla se loger dans le fort. Un congé général fut
+donné pendant la veillée, et les soldats en profitèrent
+largement.</p>
+
+<p>La plupart se rendirent au premier restaurant,
+dont le propriétaire avait offert aux volontaires une
+espèce de théâtre situé au fond de la bâtisse..</p>
+
+<p>Un concert impromptu fut donné, chacun des volontaires
+présents y prenant part. On y représenta
+la pantomime du <i>Barbier de Séville</i>; plusieurs chansons
+comiques, des danses et des jeux sur la barre
+horizontale remplirent le reste du programme. La
+soirée se passa de la manière la plus gaie et pour
+plusieurs, la paie reçue la veille, y passa. Pendant
+la journée le juge Rouleau et le shérif Chapleau
+vinrent faire visite aux officiers. Pendant le peu de
+temps qu'ils passèrent aux casernes, ils discutèrent
+la question du jour, et donnèrent plusieurs conseils
+aux officiers sur les précautions à prendre pendant
+le voyage qu'ils allaient entreprendre. Le mot de
+passe, cette nuit, était "Calgarry."</p>
+
+<p>Dimanche matin, à peine levé, chacun alla à la
+rivière se donner un bon lavage, puis procéda à sa
+toilette, car pour la première fois depuis le départ
+de Montréal, on devait avoir une basse-messe. A
+sept heures et demie tout le monde était prêt et
+le bataillon se dirigea vers la mission à environ
+deux milles du camp. Après vingt minutes de
+marche on vit poindre à une faible distance l'humble
+croix de bois qui orne l'entrée de la petite chapelle.
+Cette maison, oeuvre des pieux missionnaires établis
+dans cette partie du pays avant même que le premier
+commerçant y eût fixé sa baraque, n'est pas un
+modèle d'architecture, mais semble plutôt avoir
+conservé le cachet d'humilité qui caractérisait le
+premier apôtre qui l'a habitée. Le rez-de-chaussée
+sert de logis au missionnaire, et le second étage est
+la maison du Seigneur. L'impression des volontaires
+au moment où ils pénétrèrent dans cette modeste
+chapelle à peine assez grande pour les contenir tous
+est difficile à dépeindre. Habitués à aller adorer
+Dieu dans des temples où le peintre rivalise de perfection
+avec l'architecte, où la civilisation moderne
+a fait tailler dans le bronze et le marbre des autels
+grandioses, ils se sentaient émus de voir que Dieu
+habitait ce faible réduit; quatre murs blanchis,
+deux prie-Dieu, un petit maître-autel, ça et là
+quelques statues de la Vierge et de St. Joseph et une:
+centaine de bancs en bois brut étaient tout l'ameublement
+de la Mission.</p>
+
+<p>Mais c'est toujours le même Dieu qui y réside!</p>
+
+<p>Celui qui créa le monde, qui le gouverne, le même
+qui siège sur nos autels à Montréal et qui continue
+là-bas sa mission de bonté et de salut. Plus le temple
+est modeste, plus la grandeur du Tout-Puissant
+impressionne le coeur du visiteur.</p>
+
+<p>Pendant le service divin, notre aumônier nous fit
+une courte adresse. Chacun se sentait ému au fond
+du coeur en écoutant cette voix grave et solennelle
+qui nous rappelait avec quelle pompe nos amis de
+Montréal recevraient après la campagne ceux qui
+auraient le bonheur de retourner dans leurs foyers,
+et d'autre part quel triomphe attendait dans le ciel
+ceux qui, plus chanceux, succomberaient pendant la
+campagne.</p>
+
+<p>Immédiatement après la messe eut lieu le retour
+au camp. L'on déjeuna en arrivant. Le reste de
+la journée fut employé à charger de provisions les
+waggons qui devaient accompagner l'aile droite du
+bataillon. A neuf heures du soir, tous les soldats
+étaient retournés au camp et à dix heures chacun
+sommeillait.</p>
+
+<p>De bonne heure le lendemain matin tout le bataillon
+était debout. Les compagnies 2, 5, 6 et 7, qui
+devaient partir ce jour-là, jetèrent leurs tentes à terre
+avant le déjeuner et à huit heures elles étaient
+prêtes à partir. Cependant tout l'avant-midi s'écoula
+sans que le bataillon ne reçut aucun ordre.</p>
+
+<p>Enfin vers deux heures de l'après-midi l'on se mit
+en rangs et après l'inspection générale des armes et
+des accoutrements, l'aile droite se mit en marche. La
+fanfare du 92e accompagna nos frères jusqu'aux
+limites de la ville, et tous les citoyens de Calgarry,
+les saluaient pendant qu'ils passaient à travers les
+rues. Quant à nous (ceux qui restaient) nos coeurs
+se serrèrent et plusieurs commencèrent à murmurer
+«n voyant notre bataillon déjà divisé. Nous retournâmes
+sous la tente et l'après-midi s'écoula dans
+le silence.</p>
+
+
+
+<p>CHAPITRE III.</p>
+
+<p>LE BATAILLON DROIT.</p>
+
+<p>De Calgarry à Edmonton.</p>
+
+<p>Le premier détachement qui prit la route d'Edmonton
+se composait comme suit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Commandant-en-chef: Major-Général Strange.</p>
+<p> Major de brigade: Capt. Dale.</p>
+<p> Aide-de-camp: Strange.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Trente hommes de cavalerie sous le major Steele;
+vingt éclaireurs commandés par le capt. Oswald, et
+du 65e bataillon:
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Lt-Col. Hughes.</p>
+<p> Major Prévost.</p>
+<p> Adjudant Lt. Starnes.</p>
+<p> Aumônier: R. P. Provost.</p>
+<p> Chirurgien-major Paré.</p>
+<p> Compagnie No. 2: Capt. des Trois-Maisons.</p>
+<p> Lt. DesGeorges.</p>
+<p> No. 5: Capt. Villeneuve.</p>
+<p> Lt. Lafontaine.</p>
+<p> No. 6: Capt. Giroux.</p>
+<p> Lt. Robert.</p>
+<p> Sous-lieut. Mackay.</p>
+<p> Lt. Labelle.</p>
+<p> Quartier-maître: Capt. Right.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/046.png"></p>
+<br><br><br>
+
+<p><b>JOURNAL.</b></p>
+
+<p>20 avril.&mdash;Le temps est beau, marche de cinq
+milles à pied. La nuit fut froide.</p>
+
+<p>21 avril.&mdash;Beau temps. La marche est de dix-huit
+milles. Nuit froide. Voyage dans la prairie très
+ennuyeux.</p>
+
+<p>22 avril.&mdash;Rien d'intéressant. Vingt-deux milles
+de marche. Température un peu froide. Toujours
+dans la prairie. Il neige pendant la nuit.</p>
+
+<p>23 avril.&mdash;Marche dans la neige tout l'avant-midi.
+Temps froid.</p>
+
+<p>24 avril.&mdash;Nuit froide. Toujours la prairie!</p>
+
+<p>25 avril.&mdash;Temps froid. Arrivée à la rivière du
+Chevreuil Rouge à trois heures et campement.</p>
+
+<p>26 avril.&mdash;Réveil à quatre heures et demie du
+matin. Nuit pluvieuse. Belle journée. Traversée
+de la rivière pendant l'avant-midi. Camp à trois
+milles.</p>
+
+<p>27 avril.&mdash;Aussitôt le bagage arrivé, la route se
+reprend vers les neuf heures et se continue jusqu'à
+la rivière de l'Aveugle. Belle nuit.</p>
+
+<p>28 avril.&mdash;Départ à six heures. Vingt-neuf milles
+à travers un pays magnifique. Camp levé à la Rivière
+Bataille. Rencontre du Père Lacombe.</p>
+
+<p>29 avril.&mdash;Lever à quatre heures et demie a.m.
+Départ à six heures. Trente-deux milles de marche.
+Camp fixé à un mille de la Ferme du Gouvernement.</p>
+
+<p>30 avril.&mdash;Lever et départ comme la veille. Temps
+froid. Chemins impraticables.</p>
+
+<p>1er mai.&mdash;C'est aujourd'hui la douzième journée
+de la marche. Arrivée à Edmonton vers midi.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>La marche pendant ces deux cent treize milles
+a été pour la plupart du temps assez pénible. Jusqu'à
+la rivière du Chevreuil Rouge, la route s'étendait
+à travers la plaine et les chemins étaient assez
+beaux. Mais de la rivière du Chevreuil Rouge la
+route devint plus difficile. En quelques endroits il
+fallait traverser des marais, où les soldats enfonçaient
+jusqu'aux genoux dans l'eau et dans la boue.
+Quelquefois l'odeur qui se dégageait de ces marais
+était vraiment insupportable. Les voitures étaient
+moins que suffisantes pour le transport, il n'y en
+avait que pour la moitié des hommes, de sorte que
+pendant que deux compagnies marchaient les deux
+autres se reposaient et vice versa au bout de chaque
+heure. Les cochers se distinguaient par leur insolence
+et plusieurs fois, il n'eut fallu qu'un mot de
+plus, pour que les soldats furieux ne les assaillissent.
+La marche se reprenait avec gaieté, chaque matin,
+et il semblait y avoir un concours entre les marcheurs
+où le prix devait appartenir à celui qui monterait
+le moins souvent en waggon.</p>
+
+<p>Les 28 et 29 avril, la marche fut encore plus pénible
+que d'habitude. Il fallait traverser des marais
+puants, et aider les chevaux à tirer les waggons de la
+boue noire où ils étaient enfoncés; puis lorsque les
+chemins étaient beaux, les voitures étaient traînées
+si vite que les soldats devaient se mettre au pas de
+course pour les suivre. Ajoutez à cela une chaleur
+atroce et vous aurez quelqu'idée de la fatigue des
+soldats et de leurs misères.</p>
+
+<p>L'avant-dernière journée avant d'arriver à Edmonton,
+les habitants de ce dernier endroit se rendirent
+à la rencontre du bataillon avec des voitures
+et la route s'est terminée d'une manière assez confortable.</p>
+
+<p>Le voyage dans les prairies où l'immensité est le
+seul horizon qui s'offre à la vue ennuyée de la monotonie
+des tableaux, est long et fatiguant. Quelques
+fois, arrivés au pied d'un coteau, les soldats s'élançaient
+au pas de course pour le gravir espérant
+trouver quelque changement dans la mise en scène,
+mais s'arrêtaient sur le sommet désappointés et plus
+découragés qu'avant à la vue de la plaine qui se déroulait
+immense devant leurs pas. Après la traversée
+de la rivière du Chevreuil Rouge, la scène changea
+quelque peu, et souvent les plus ennuyés se reposaient
+la vue par la contemplation de jolis tableaux.
+Ici, une belle prairie arrosée par un joli petit lac,
+au pied de quelque coteau verdoyant, là un bosquet
+aux décors gracieux, élevé au milieu de la plaine
+par quelque fée antique et entretenu par les nymphes
+des prairies pour recevoir leurs fiancés ailés.
+Un peu partout, dans un désordre charmant, de jolis
+petits bois parsèment la vaste plaine. Les rivières le
+long de la route sont peu profondes, et sont toutes
+guéables à l'exception de la Saskatchewan. L'eau de
+ces rivières alimentée par les lacs des montagnes
+du Nord est froide, souvent troublée et d'une apparence
+bourbeuse; cependant elle est généralement
+potable.</p>
+
+<p>La nourriture pendant tout le voyage se composa
+de, biscuits durs (hard tacks), de viandes en boîte
+ou de bacon et de thé; avec ces mets les grands festins
+étaient rares. Cependant le gibier abondait de
+toutes parts, mais la défense de tirer était des plus
+sévères. Les canards étaient innombrables, les poules
+des prairies s'abattaient à quelques pas des soldats
+et les lièvres leur passaient entre les jambes, mais
+la règle du, général était inflexible; aussi le gibier
+fut-il laissé en paix.</p>
+
+<p>Le premier détachement a beaucoup souffert du
+manque de sel. Il y en avait deux sacs mais le quartier-maître
+ne les trouva que le dernier jour.</p>
+
+<p>Le service était assez pénible. Tous les soirs,
+gardes doubles et trois patrouilles pendant la nuit.
+Ces dernières ne sont pas ce qu'il y a de plus amusant,
+vu la vigilance qu'elles demandent et la responsabilité
+qu'elles imposent.</p>
+
+<p>Cependant, la santé a toujours été bonne pendant
+le voyage, malgré la fatigue, les changements
+de température et les nuits passées près de marais
+pestilentiels. Quelques fois, après une longue journée
+de fatigues, on se couchait sur la terre humide
+pour se réveiller étendu dans l'eau. La salubrité du
+climat ne saurait donc être trop vantée. Quelques
+jours le soleil chauffait avec tant de force que plusieurs
+soldats eurent la figure brûlée, d'autres changèrent
+de peau une couple de fois. Il faut dire que
+les coiffures dont le gouvernement avait pourvu ses
+défenseurs en partant de Montréal n'étaient d'aucune
+utilité dans la plaine; c'était le grand chapeau
+de feutre à larges bords qu'il aurait fallu. <i>Tel pays,
+tel chapeau</i>.</p>
+
+<p>Le premier détachement, arriva à Edmonton, le
+1er mai. Il fut saluée par une salve d'artillerie et
+par les acclamations de la population qui s'était rendue
+sur la rive pour le recevoir. On y attendit le
+second détachement dont nous allons maintenant
+nous occuper.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h3>LE BATAILLON GAUCHE.</h3>
+
+<h3>A travers la Plaine.</h3>
+
+<p> Le bataillon gauche du 65e se Composait comme
+suit:
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Major Dugas; adjudant Robert.</p>
+<p> Quartier-Maître: Capt. LaRocque.</p>
+<p> Chirurgien: Dr. Simard.</p>
+<p> Instructeur: Labranche.</p>
+<p> Compagnie No. 1: Capt. Ostell.</p>
+<p> Lt. Plinguet.</p>
+<p> No. 3: Capt. Bauset.</p>
+<p> Lt. Villeneuve.</p>
+<p> No. 4: Capt. Roy.</p>
+<p> Lt. Ostell.</p>
+<p> No. 8: Capt. Ethier.</p>
+<p> Lt. Normandeau.</p>
+<p> Sous-Lt. Hébert.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>De bonne heure, le 21 avril, chacun fut debout
+et alla se laver à la rivière. Vers les sept heures
+on eut une messe basse dans les quartiers des officiers.
+Plusieurs soldats communièrent à cette messe.
+Après la messe le déjeuner. A dix heures eut lieu
+la lecture des ordres du jour.</p>
+
+
+<p>Pendant l'après-midi, on eut l'exercice au tir
+Vers les quatre heures, un canon nous arriva du
+fort McLeod. Dans la veillée une nouvelle tempête:
+de neige s'abattit sur le camp.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/052.png"></span>Le lendemain on se leva à six heures. Après le
+lavage ordinaire à la rivière, on eut une autre messe
+basse à laquelle il y eut encore plus de communions
+que la veille. Immédiatement après le déjeuner,
+chacun se mit à nettoyer ses armes pour l'inspection
+du lendemain.</p>
+
+<p>Rien de particulier ce jour-là. Tous les soldats
+écrivirent à leurs familles, car le départ était fixé
+au lendemain.</p>
+
+<p>La nuit se passa sans incident. A quatre Heures,
+jeudi, le 23 avril, tout le monde était sur pied; à
+neuf heures le camp était levé et le bataillon gauche
+prêt à partir. Le lieut.-col. Smith fit l'inspection,
+puis l'on se mit en marche.</p>
+
+<p>Tous étaient joyeux; car on nous avait donné à
+entendre que nous pourrions peut-être rejoindre le
+bataillon droit en faisant des marches forcées. La
+bande du 92e nous accompagna comme elle avait
+accompagné nos frères trois jours auparavant. A
+deux milles de la ville, le major Dugas fit ses adieux
+au bataillon.</p>
+
+<p>Il parla assez longuement, disant qu'il était des
+plus peiné de se séparer de ceux que la gloire
+attendait dans le Nord et souhaitant à tous un heureux
+retour à Montréal. L'adjudant Robert le remplaça
+auprès de nous, tandis que le Capt. Perry, de
+la Police à cheval, élevé au rang de major par le
+général Strange, était commandant en chef du détachement.
+On campa, vers les cinq heures, dans un
+endroit appelé Shaganappy Hill.</p>
+
+<p>Le lendemain à quatre heures tous étaient debout
+et pendant que deux soldats de chaque compagnie
+nous faisaient chauffer notre thé, les autres jetaient
+les tentes à terre et pliaient bagage.</p>
+
+<p>A dix heures eut lieu la première halte, à McPherson's
+Creek, vingt-trois milles au nord de Calgarry.
+A deux heures, après avoir pris le dîner, l'on se
+remit en marche.</p>
+
+<p>Rien d'extraordinaire le long de la route, excepté
+la rencontre d'un transport de sauvages. Un de nos
+charretiers, un Métis, fit remarquer, en route, qu'il était
+surpris de nous voir marcher si vite et ajouta qu'il
+était anxieux de voir combien de jours nous pourrions
+résister aux fatigues de la route.</p>
+
+<p>Il serait bon d'ajouter ici que notre coiffure était
+loin de convenir au pays que nous traversions.
+Partis de Montréal avec nos képis, nous
+n'avions eu, en route, que des tuques en laine, et
+plusieurs préférèrent porter la tuque que le
+képi pour se protéger contre les ardeurs d'un soleil
+brûlant. La nuit, pas de difficultés, la tuque était
+préférable, car il était rare que nous nous réveillions
+le matin sans avoir au moins un pouce de neige
+autour du camp. Cependant, malgré tout, on avançait
+toujours courageusement et, vers cinq heures
+on fixa le camp au bord d'un lac. Aussitôt après
+souper, plusieurs soldats se mirent à faire toutes
+sortes de jeux, pendant que d'autres chantaient les
+gais refrains du pays. On joua et on s'amusa jusque
+vers les huit heures et demie, et le major Perry
+ainsi que la Police à cheval n'étaient pas les moins
+surpris de nous voir si enjoués après une aussi,
+longue marche. Nous étions à trente-deux milles
+de Calgarry.</p>
+
+<p>Le samedi matin, à quatre heures, le lever. En
+peu de temps le camp fut levé et aussitôt le déjeuner
+pris, en route! Pour la première fois, ce jour
+là, nous commençâmes à souffrir de nos bottes.
+Chaque soir on les ôtait avec l'aide d'un confrère;
+mais, le matin, on les reprenait tellement roidies
+par le froid que ce n'était qu'avec beaucoup de douleurs
+qu'on les mettait. Les premiers milles de la
+marche semblaient toujours les plus longs et étaient
+les plus difficiles à parcourir, car notre souffrance
+aux pieds était atroce. Cependant, après trois ou
+quatre milles, le pied devenait insensible, plutôt
+engourdi par la douleur, et l'on marchait mieux.
+Vers deux heures et demie a.m. on traversa le ruisseau
+"de la Veuve." L'eau était tellement haute,
+qu'on fût obligé de se servir de deux charrettes
+pour le transport. On les vida, puis les mettant l'une
+devant l'autre dans l'eau on en fit une espèce de
+pont d'un genre nouveau. Vers quatre heures, on
+eut à traverser un second ruisseau; l'eau n'était pas
+bien haute, on le passa à pied. A quatre heures et
+demie a.m. on campa. Aussitôt, après souper, il y
+eut grande fête à l'occasion de l'anniversaire de la
+naissance du major Robert. Ou chanta "En roulant
+ma boule" et beaucoup d'autres. Il y eut discours
+par le héros de la fête et le major Perry. Ce
+dernier complimenta beaucoup le bataillon sur son
+bon esprit et son énergie. La fête se termina par ce
+que les Anglais appellent "<i>Grand Bounce</i>." A dix
+heures tout le camp était silencieux. Nous étions
+à cinquante milles de Calgarry.</p>
+
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/056.png"></span>Le dimanche matin, à l'heure habituelle, nous
+étions debout et prêts à partir. Ce jour-ci, les chemins
+furent plus mauvais que jamais. A onze heures
+quand nous fîmes notre première halte, nous n'avions
+parcouru que huit milles, et chacun était heureux
+de pouvoir se reposer. A cinq heures et demie
+a.m., quand nous fixâmes le camp, nous étions
+à soixante-sept milles de Calgarry. Pendant cette
+journée, il arriva un incident qui fut le commencement
+de troubles sérieux et qui aurait pu se terminer
+d'une manière tragique sans le sang-froid du
+major Perry. Jamais les chemins n'avaient été aussi
+mauvais; à un certain endroit, nous eûmes à traverser
+un ruisseau, et comme l'eau était trop haute
+pour passer à pied, le major nous dit de monter
+dans les waggons. A peine arrivés de l'autre côté,
+il y avait une côte à monter. Depuis une journée
+ou deux, les charretiers ne semblaient plus nous
+traiter aussi amicalement, ce n'était qu'avec peine
+que Pou réussissait à les faire consentir à embarquer
+un soldat épuisé par la fatigue de la route.
+Or ce matin-ci, le sergent Beaudoin de la Cie No. 1
+était monté avec deux soldats dans une voiture. A
+peine arrivé au bas de la côte, il sauta à terre et,
+voyant sa carabine entre les roues de la voiture, il
+cria; ail charretier d'arrêter, en même temps qu'il
+se baissait pour la prendre. Loin d'arrêter le charretier
+lui répondit grossièrement et frappa le sergent
+avec son fouet. En un clin-d'oeil, vingt crosses
+de carabines étaient levées sur le charretier et,
+n'eût-ce été l'intervention prompte du major Perry,
+il aurait été tué sur place. Par respect pour le commandant,
+les soldats se calmèrent un peu et, après
+quelques explications, le charretier fut sévèrement
+réprimandé, en attendant une enquête qui devait
+avoir lieu le soir même au camp. Le soir, l'enquête
+eut lieu. Le charretier fut renvoyé avec sa
+charge et tout son salaire fut retenu pour payer la
+carabine brisée.</p>
+
+<p>Malgré tout cela, il y eut fête au camp ce soir-là,
+On mangea du bacon, dont le major Perry nous
+avait fait présent. C'était bon, car c'était nouveau;
+depuis Calgarry nous n'avions eu que du corn beef
+et des hard-tacks.</p>
+
+<p>Lundi, les chemins continuèrent à être mauvais
+comme la veille. A un certain endroit surtout où il fallait
+traverser un ruisseau sur des branches, posées
+dans ce but, trois soldats perdirent pied et tombèrent
+à l'eau: ils en furent quittes pour un bain froid et
+quelque peu vaseux. Une couple d'autres ruisseaux
+plus profonds furent passés sur des charrettes. Après
+douze milles de marche, nous nous arrêtâmes vers
+les onze heures. Pendant que les cuisiniers préparaient
+le repas du midi, le bataillon fut rassemblé
+et le major Robert nous lut les ordres du jour entre
+autres le suivant: 1. Obligation stricte de ne pas se
+débarrasser de ses armes ni de ses munitions pendant
+la marche. A peine retournés à nos places sous les
+charrettes, une rumeur commença à circuler, parmi
+les soldats, que Gros-Ours venait à notre rencontre.
+Ceci joint au fait que les provisions commençaient à
+manquer (d'après les on dit) rendit les soldats quelque
+peu taciturnes et chacun se mit à nettoyer son fusil,
+et à voir si ses cartouches étaient en bon ordre. Au
+moment de partir, le major Robert nous annonça
+que le lendemain matin dix waggons vides nous rencontreraient
+et que les plus fatigués pourraient
+ainsi faire le trajet en voiture. Après plusieurs
+milles de marche, vers les quatre heures, quatorze
+charrettes vides, attelées de <i>cayuses</i>, furent rencontrées.
+Presque tous montèrent, et le voyage se continua
+au milieu des gais refrains des soldats heureux
+d'avoir enfin des transports. Vers cinq heures et
+demie a.m., le camp fut fixé et la nuit se passa sans
+incident en dépit des rumeurs et des faux rapports.</p>
+
+<p>De bonne heure, mardi, on était prêt à partir et
+tous, satisfaits de ne plus marcher, se mirent en
+route joyeusement. Vers les dix heures, l'on arriva
+à la Rivière du Chevreuil Rouge, qui est à peu près
+à mi-chemin entre Calgarry et Edmonton. En descendant
+de voiture la compagnie No. 1 reçut ordre
+de construire un radeau pour traverser le canon;
+car la rivière était trop haute pour la passer à pied.
+On se mit joyeusement à l'oeuvre et, en moins d'une
+heure, un radeau, solide et bien fait, attendait sa
+charge. Il fallut alors penser à traverser le câble
+qu'on devait attacher sur l'autre rive. Après que
+plusieurs eussent tenté de le faire, mais en vain, le
+caporal Beaudoin et le soldat N. Robert de la Compagnie No. 1
+s'en chargèrent et réussirent. Enfin
+le canon fat embarqué et plusieurs soldats montèrent
+à bord avec le major Perry.</p>
+
+<p>On coupe les amarres et le radeau prend son élan.
+Il descend terriblement vite; quand, à peine rendu
+vers le milieu de la rivière, le câble se brise. Le
+courant entraîne le radeau et sa charge avec une
+vitesse vertigineuse. En vain des soldats essayent
+de jeter un bout de câble au major, leurs efforts
+sont infructueux et le radeau continue sa course. A
+cinq milles plus bas est un rapide des plus dangereux.
+Si l'on peut sauver la vie de tous ceux qui
+sont à bord, au moins faudra-t-il sacrifier le canon
+et les munitions... Tout à coup le major se précipite
+à l'eau et ayant saisi un câble de la main d'un
+soldat, il remonte à bord et, en quelques minutes,
+tous y mettant la main, on obtient une nouvelle
+amarre et le radeau est sauvé. Il atterrit trois
+milles plus bas, à peine à un mille et demi de la
+chute. Le canon fut débarqué à terre, mais le radeau
+dut être abandonné. Des chevaux furent bientôt
+attelés au canon et, les soldais aidant, on le ramena
+au trait. Cependant ce ne fut pas sans accident. Le
+soldat Alex Martin, un jeune français, était à aider à
+monter le canon, quand il se fit prendre la tête entre
+une des roues et un arbre. La blessure fut des plus
+sérieuses, mais le jeune brave endura les douleurs
+les plus vives sans se plaindre. Il ne devint mieux;
+qu'une quinzaine de jours plus tard. L'accident
+arrivé au radeau nous retarda beaucoup, car le seul
+transport qui nous restait était un vieux bac. On
+travailla nuit et jour, chaque waggon fut transporté
+morceau par morceau, les provisions, munitions et
+le reste, malgré une pluie battante. On divisa notre
+bataillon en deux parties, dont l'une avait la garde
+de la rive nord et l'autre de la rive sud.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/060.png"></span>Il y avait à peine un nombre suffisant de tentes
+pour les provisions, sur la rive nord, et ceux qui
+étaient traversés durent passer la nuit à la belle
+étoile, heureux encore s'ils avaient pu trouver une
+couverte pour s'envelopper.</p>
+
+<p>Vers une heure du matin, le 29, l'on fut réveillé
+par des cris d'alarme et d'appels au secours, jetés
+par quelques soldats qui étaient tombés à l'eau en
+traversant. En peu d'instants, tous ceux qui dormaient
+étaient debout et déjà rendus sur la scène
+de l'accident. Tous furent sauvés et en furent
+quittes pour un bain à l'eau froide. Malheureusement
+il y avait à bord une dizaine de <i>knapsacks</i> qui
+furent perdus grâce à l'excitation des rameurs. La
+journée se passa à continuer de traverser les provisions.
+Le soir, vingt hommes de la compagnie No. 8
+reçurent l'ordre de rester en cet endroit, sous le
+commandement du lieutenant Normandeau. La
+nouvelle nous prit un peu par surprise, et la surprise
+était loin d'être agréable. Divisés déjà comme
+nous l'étions et surtout ayant bon espoir de rejoindre
+nos frères avant longtemps, cette nouvelle séparation
+ne fut pas sans soulever des murmures. Mais,
+enfin, à la guerre comme à la guerre: l'on dut se
+soumettre. La veillée fut silencieuse, la nuit de
+même.</p>
+
+<p>Le lever eut lieu à six heures le lendemain. Vers
+les dix heures, on lança à l'eau un nouveau bac,
+plus grand que celui dont nous nous étions servis.</p>
+
+<p>Ce bac, qui venait d'être terminé, avait été construit
+très solide, pour qu'il pût durer plus longtemps,
+et était mû au moyen d'un certain appareil
+d'un genre nouveau, relié à un câble en fer tendu
+d'une rive à l'autre. L'après-midi fut donnée au
+repos. La seule interruption fut l'arrivée de transports
+venant du nord. Un des charretiers rapporta
+que l'on s'attendait à une attaque à Edmonton; ce
+qui ne nous encouragea pas un peu à partir au plus
+tôt pour rejoindre nos frères et leur aider. Le soir, il
+y eut grande fête au camp. L'on imita le pow-wow
+(danse de guerre) des Sauvages. Une dizaine de
+soldats du 65e ainsi que deux ou trois de la police
+à cheval se vêtirent de couvertes et exécutèrent à la
+lettre un programme imaginaire. Après, l'on eut
+ce que les Anglais appellent: "Tug of war," La
+soirée se termina par des chants canadiens, puis
+chacun s'en fut se coucher. La nuit fut très-froide.</p>
+
+<p>Le 1er de mai au matin le lever eut lieu à cinq
+heures. On alla se laver à la rivière, puis avant
+déjeuner, tous se mirent à genoux pour chanter
+"<i>l'Ave maris Stella</i>." Après déjeuner, l'on se hâta de
+traverser ce qui restait sur l'autre rive et, à midi,
+nous pliions bagage. A quatre heures nous nous
+mîmes en route, notre départ ayant été retardé par
+la difficulté qu'on eut à traverser les chevaux.
+Après quelques milles de marche, nous choisîmes
+un bon endroit pour camper, et, à neuf heures, nous
+nous reposions sous la lente à cent-quatre milles
+d'Edmonton. Ce jour-là, le major Perry nous fit de
+grands compliments. Il nous dit qu'il avait déjà
+commandé des soldats aussi courageux et obéissants,
+mais qu'il n'en avait, jamais commandés d'aussi
+gais. Le mot de passe cette nuit fut "Big Bear,"
+mot significatif; ce qui cependant ne troubla le
+sommeil d'aucun soldat.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, le major Perry reçut une dépêche
+du général Strange. Personne n'en apprit bien
+long sur le contenu de ce message. La rumeur circula
+cependant que l'on avait reçu ordre de faire le
+voyage en quatre jours, et que l'on était averti que
+les Sauvages nous attendaient à quarante milles. A
+six heures, le lendemain, nous partions de nouveau.
+Le temps était devenu beau. Vers le midi, cependant,
+la chaleur devint insupportable. Chacun cherchait
+l'ombre, et s'étendait du mieux qu'il pouvait
+sous une charrette quelconque. Vers deux heures
+on repartit. On traversa bientôt le ruisseau de la
+Tortue, sur lequel l'aile droite du bataillon avait
+posé un pont assez solide. Vers les cinq heures,
+l'on arriva à la Rivière Bataille que l'on traversa
+sur des charrettes. Nous campâmes à un mille environ
+au nord de la rivière. Nous étions à trente-cinq
+milles au nord de la Rivière du Chevreuil
+Rouge. Pendant la veillée, un chef de la tribu des
+Stonies, Tête Fine, vint nous faire visite. Il fit
+mille protestations d'amitié à nos officiers et leur
+déclara que sa tribu resterait loyale au gouvernement.</p>
+
+<p>Le lendemain, dimanche le 3, le lever eut lieu à
+quatre heures; départ à six heures et dix minutes a.m.
+Le temps se continua beau; mais les chemins furent
+mauvais pendant au moins six milles. Vers les neuf
+heures, nous passâmes la réserve des Stonies, où
+réside le Rev. Père Scullen. Un petit "Union Jack"
+flottait au-dessus de la tente du chef Peau
+d'Hermine. Il était près de midi quand nous nous
+arrêtâmes pour la dîner. Peau d'Hermine vint
+visiter la major, accompagné de sa femme, de son
+fils Cayote, et de quelques autres Sauvages. Le chef
+avait revêtu «m uniforme des grandes fêtes, et il
+nous était impossible de compter le nombre de couleurs
+qui bariolaient sa tunique. Quand à celui qui
+semblait lui servir d'intendant, son costume était des
+plus simples: une vieille tunique noire à boutons
+dorés, et des culottes brunes. Ils passèrent environ
+une heure à converser avec le major, (car Peau
+d'Hermine s'exprime assez bien en anglais), à fumer
+la pipe et à partager le menu du camp. Ces Sauvages
+nous ont paru passablement civilisés. Ils sont
+chrétiens et s'adonnent aux travaux des champs.
+Cependant ils habitent encore leurs wigwams et
+construisent de» hangars pour mettre à l'abri leurs
+grains et leurs animaux.</p>
+
+<p>A deux heures nous étions de nouveau sur la
+route, et vers les six heures nous étions campés à
+quatre milles au nord de la Ferme du Gouvernement,
+aux Montagnes de la Paix, trente-six milles
+d'Edmonton.</p>
+
+<p>Aussitôt après le lever, le lendemain, on nous
+apprit qu'un nouveau détachement de vingt hommes
+devait être laissé à la Ferme. Le commandement de
+ce détachement fut donné au lieutenant Villeneuve.
+Cette séparation fut encore plus cruelle
+que la premiere, et chacun se demandait ce qu'allait
+devenir notre pauvre bataillon, si l'on continuait
+à nous éparpiller ainsi le long de la route.
+Aussitôt les adieux faits, l'on se remit en marche.
+L'on fit une courte halte vert le midi, puis les chemins
+devinrent affreux. Tantôt dans des marécages
+presqu'impraticables et tantôt à travers des forêts où
+un étroit passade permettait à peine à nos charrettes
+de traverser. Vers les cinq heures, on campa. Un
+courrier nous apporta l'étrange nouvelle que Riel
+avait, capturé quatre-vingt voitures de munitions et
+de provisions égarées par de faux guides. Celle
+nouvelle fut le sujet de conversation le plus général
+pendant la veillée.</p>
+
+<p>De bonne heure, mardi matin, nous étions remontés
+dans nos charrettes. La route se continua
+à travers les bois. Nous passâmes sur la réserve de
+Papesteos. Vers huit heures, chacun commença à
+nettoyer ses armes et son uniforme, car l'on approchait
+d'Edmonton. A. Ashton Lake, le lieut.-col.
+Hughes vint à notre rencontre et fut salué par des
+cris de joie. A quelques milles plus loin, les autres
+officiera du bataillon droit nous attendaient pour
+nous souhaiter la bienvenue. Enfin, vers 11 heures,
+Edmonton nous apparut dans la distance. On
+descendit des voitures et l'on se mit en rangs pour
+descendre la côte de la rive sud de la Saskatchewan.
+Chacun était heureux à l'idée qu'il allait revoir les
+amis dont il avait été séparé depuis quinze jours. A
+midi, nous étions rendus et assis autour d'un feu
+de camp; on se racontait les incidents du voyage,
+La compagnie No 7 était déjà rendue, depuis le 3, au
+Fort Saskatchewan, à vingt milles à l'est d'Edmonton,
+sous le commandement du capitaine Doherty.
+Lea compagnies 5 et 6, sous le commandement du
+capitaine Prévost, élevé au rang de major, se mirent
+en route le jour de notre arrivée, pour se rendre à
+Victoria, soixante milles d'Edmonton. Ce premier
+détachement se composait comme suit:</p>
+
+<p> Major Prévost.
+ Adjudant: Sous-lieut. Mackay.
+ Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
+ Lieut. Lafontaine.
+ No. 6: Capt. Giroux.
+ Lieut. Robert.
+ Chirurgien-Major Paré.</p>
+
+<p>Les autres compagnies campèrent en dehors du
+Fort en attendant les ordres du général.</p>
+<br>
+
+<p><b>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</b></p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/067.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+
+
+<h2>LE BATAILLON DROIT.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h3>D'EDMONTON A VICTORIA.</h3>
+
+<p>Vers les deux heures, le 5 mai après-midi, les
+compagnies Nos. 5 et 6 du 65e bataillon, accompagnées
+d'un détachement de Police à cheval, se mirent
+en route pour Victoria, d'où elles devaient continuer
+jusqu'à Fort Pitt quand les renforts promis seraient
+arrivés. C'était l'avant-garde. Le commandant de
+l'expédition est le major Steele. Le capitaine Oswald
+commande la force montée. Le 65e bataillon est
+sous le commandement du major Prévost; les compagnies 5
+et 6 le représentent; la premiere est commandée
+par le capitaine Villeneuve, assisté du
+lieutenant Lafontaine; la seconde par le capitaine
+Giroux, assisté du lieutenant Robert. Le sous-lieutenant
+Mackay agit comme adjudant.</p>
+
+
+<p>La journée fut très chaude. Après environ une
+heure de marche on dressa les tentes.</p>
+
+<p>Le lendemain, 6 mai, le lever eut lieu à cinq
+heures et demie; départ à sept heures. La journée
+fut très froide. Le vent du nord souffla continuellement.
+Tout le détachement était en voitures. Quand
+on arrêta pour le lunch à une heure de l'après-midi
+on avait parcouru seize milles. Le capitaine Doherty
+qui commandait la compagnie No. 7 stationnée au
+Fort Saskatchewan vint au camp faire une visite.
+Tout le long du parcours, des terres bonnes et bien
+cultivées s'offrirent à la vue des soldats; de temps à
+autre une modeste habitation variait la scène. On
+rencontre messieurs Brunelle et Chamberlain.
+Ceux-ci disent que les Métis et les Sauvages ont
+le droit de leur côté, et qu'il faudra une armée de
+vingt mille hommes pour abattre la rébellion. Les
+Métis sont trop avancés dans leur voie de révolte
+pour se retirer, leurs têtes et celles de leurs chefs
+sont en jeu et ils sont disposés à vendre chèrement,
+leur vie.</p>
+
+<p>La nuit fut très froide.</p>
+
+<p>Le lendemain le réveil eut lieu à cinq heures;
+départ à sept heures et demie a.m. Le voyage se
+continue à travers un pays de bois et de broussailles.
+On traverse à gué la rivière Éturgeon. A
+onze heures et quart a.m., on arrête pour dîner.
+L'endroit choisi pour le camp était entouré de tous
+côtés par des broussailles; l'eau était à peine potable,
+on la prenait dans un étang voisin. La journée
+fut assez belle mais un peu froide. L'après-midi
+fut agréable. On fit l'exercice vers les trois heures
+Une bande de Sauvages Cris passe près du camp
+et déclare que Gros-Ours a tout dévasté à Victoria
+et aux environs. Au souper les soldats eurent de la
+viande fraîche; les officiers dégustèrent une soupe
+aux canards préparée par le capitaine Giroux. La
+soirée et la nuit furent très froides.</p>
+
+<p>Le réveil eut lieu à sept heures, vendredi matin.
+De neuf heures et demie à onze heures, exercice. Matinée
+belle, mais fraîche. Départ à midi et demi. Pendant
+le trajet, on eut à passer à travers une forêt de
+bois de bouleau très épaisse. A cinq heures et demie
+de l'après-midi on monta les tentes à trois cents
+verges de la rivière Vermillon, dans un endroit magnifique
+appelé "l'Anse Profonde".</p>
+
+<p>Ce jour là même l'aile droite commandée par le
+Lt.-Col. Hughes et composée des compagnies No. 3,
+capitaine Bauset, lieut. Ostell, et No. 4, capitaine
+Roy, lieut. Hébert, dont l'état-major comprenait le
+major Robert, l'adjudant Starnes, le quartier-maître
+LaRocque, l'assistant-chirurgien Simard et le Révd
+Père Provost, quittait Edmonton pour rejoindre à
+marches forcées le détachement qui les précédait
+sur la route de Victoria.</p>
+
+<p>Le major-général Strange et le major Perry avec
+le canon et une escouade de la police à cheval restaient
+à Edmonton pour attendre l'arrivée, de Calgarry,
+de l'aile droite de l'Infanterie Légère de Winnipeg
+et aussi pour surveiller la construction et le
+chargement des chalands qui devaient les transporter
+par voie de la Saskatchewan jusqu'à Victoria,
+endroit choisi pour la jonction des différentes parties
+de la colonne.</p>
+
+<p>A six heures, le 9 mai, le lever. De dix heures à
+onze heures il y eut exercice. Il fait un temps superbe
+et chaud. Dans l'après-midi on eut encore de
+l'exercice de trois heures à cinq heures. Vers les six
+heures le Lt.-Col. Hughes arrive avec les compagnies
+3 et 4. La réunion des deux ailes eut lieu au milieu
+de la joie générale. Les nouveaux venus campèrent
+sur les bords de la rivière Vermillon. Dans la veillée
+on chanta des cantiques à la Sainte-Vierge.</p>
+
+<p>Le lendemain, 10 mai, étant dimanche, on eut la
+messe en plein air à six heures du matin. Les officiers
+et les soldats unirent leurs voix dans des chants
+divins. A neuf heures on se remit en route. Le personnel
+de cette expédition était comme suit:</p>
+
+<p> Commandant: Lt.-Col. Hughes.<br>
+ Major de brigade: Prévost.<br>
+ Cavalerie, Police à cheval: Major Steele.<br>
+ Éclaireur: Capt. Oswald.</p>
+
+<p>65ÈME BATAILLON.</p>
+
+<p> Aile droite,<br>
+ Major Robert.<br>
+ Compagnie No. 3: Capt. Bauset,
+ Lieut. Ostell.<br>
+ No. 4: Capt. Roy.
+ Lieut. Hébert.</p>
+
+<p> Aile gauche<br>
+ Major Prévost.<br>
+ Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
+ Lt. Lafontaine.<br>
+ Compagnie No. 6: Capt. Giroux.
+ Lieut. Robert.
+ Sous-lieut. Mackay.<br><br>
+ Quartier-maître: Capt. LaRocque.<br>
+ Aumônier: Révd. Père Provost.<br>
+ Adjudant: Lieut. Starnes.<br>
+ Chirurgien-Major Paré.<br>
+ Assistant-chirurgien: Dr. Simard.<br>
+ Instructeur: Labranche.</p>
+
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/072.png"></span>On traversa à gué la rivière Vermillon. Une partie
+de la route se fit à travers de grands bois de bouleau,
+coupés ça et là par de profonds ravins. Le
+temps était superbe et aurait été chaud s'il n'eût été
+tempéré par une bonne petite brise de l'Est. On arrêta
+vers midi pour prendre le lunch et on repartit
+vers les deux heures. En route les deux ailes du bataillon
+se réunirent. On traversa des sites des plus
+pittoresques par des chemins affreux. A six heures
+et demie a.m., le camp fut choisi dans un site magnifique,
+sur un superbe plateau, près de la rivière
+au Mulet. L'endroit formait un tableau digne du
+pinceau d'un Vernet. Posé sur une élévation d'un
+demi mille au-dessus de la rivière, le plateau est
+entouré de hautes falaises taillées à pic et couvertes
+de sapins du plus beau vert et de beaux bouleaux.
+Le soleil en se couchant donne à toute la scène un
+relief indescriptible. Les cimes des arbres se revêtent
+d'une auréole du plus bel or, tandis que leurs bases
+reflètent les feux allumés par les cuisiniers. Le mélange
+des ombres des soldats errant autour du camp
+donne à la scène un aspect fantastique. Quelques
+heures plus tard la lune se lève, et la scène, en
+changeant d'aspect, ne perd rien de sa beauté. La
+reine des nuits promène lentement son char féerique
+à travers les têtes fières et hautes des arbres,
+et semble laisser un lambeau de sa robe transparente
+à chaque branche des sapins d'où se détachent
+des lueurs verdâtres. Le vent est moins
+fort et une faible brise fait seule onduler les
+cimes des arbustes.</p>
+
+<p>Le lendemain le réveil eut lieu à quatre heures et
+demie; départ à six heures et dix minutes du matin.</p>
+
+<p>Le temps est très beau et un peu chaud. Traversée de
+l'anse Wasetna. Les soldats suivent les guides qui
+passent par des chemins plus ou moins praticables,
+pour descendre à la rive de la rivière Saskatchewan.
+La route se poursuit pendant quelque temps le long du
+rivage. L'aspect de la Saskatchewan et des paysages
+qui s'étendent en courbes multiples, tout le long de
+son parcours, est des plus jolis. De l'anse Wasetna à
+Victoria, les rives sont à une grande élévation et
+sont couvertes de forêts épaisses. Plusieurs ravins
+viennent ça et là varier l'uniformité du tableau.
+Vers onze heures et quart a.m., on fait la première
+halte pour le dîner. La chaleur devient accablante.
+Après le dîner la marche se continue à travers le
+bois et à quatre heures l'on arrive à Victoria où l'on
+campe. Depuis Edmonton on a parcouru quatre-vingt
+milles.</p>
+
+<p>Des éclaireurs viennent au camp pendant la veillée
+et annoncent que Gros-Ours est à cinquante
+milles plus loin, dans un endroit appelé la Côte du
+Renne. Il faut cependant attendre les ordres du
+major-général pour continuer.</p>
+
+<p>Le lendemain, il fait beau. Exercice dans l'avant-midi
+et l'après-midi. Quelques officiers vont visiter
+le Fort Victoria. Il présente l'image de la désolation
+la plus complète; il n'a plus d'occupant. A
+leur retour, ils prennent un bain dans la Saskatchewan.</p>
+
+<p>Rien d'extraordinaire le 13 mai. Exercice toute la
+journée. Les soldats passent leurs moments de loisir
+à écrire à leurs parents et à leurs amis.</p>
+
+<p>Jeudi matin, réveil à cinq heures et demi. Messe
+basse à sept heures, à l'occasion de la fête de l'Ascension.
+Beau temps frais. Les officiers se construisent
+une table rustique pour prendre leurs repas. Ce sont
+des troncs d'arbres placés sur des supports posés sur
+des pieux enfoncés en terre. Des branches sont placées
+ça et là pour remplir les interstices et égaliser
+la surface de la table, le tout est couvert d'une
+grosse toile. Des troncs d'arbres servent de sièges;
+c'est un luxe d'un genre nouveau. On s'aperçoit
+au souper que la provision de sucre est épuisée.
+La nuit est froide.</p>
+
+<p>Vers quatre heures du matin, le 15, il neige
+quelque peu; à cinq heures et demie on se réveille
+et la neige continue à tomber jusqu'à sept heures
+et demie. Il y avait alors deux pouces de neige sur
+le sol. De neuf heures et demie à midi on fait encore
+de l'exercice.</p>
+
+<p>Le lendemain, on se réveille à quatre heures et
+demie. Départ à neuf heures. On lève le camp
+pour aller à un mille et demi plus loin dans la
+vallée. Le général accompagné de l'Infanterie Légère
+de Winnipeg arrive avec les chalands. Ils
+campent au Fort Victoria.</p>
+
+<p>Le 17 mai, réveil à cinq heures et demie, messe à
+sept heures. La journée est des plus ennuyeuse
+Il n'y a pas d'exercice. Les officiers du 65e vont
+faire visite au camp de l'Infanterie Légère de Winnipeg.
+La pluie commence à tomber vers les neuf
+heures du soir.</p>
+
+<p>Le surlendemain, réveil à quatre heures et demie.
+Vers les six heures, on lève le camp et l'on se dirige
+vers le Fort Victoria. Une petite pluie légère est tombée
+vers les dix heures, mais n'a pas duré longtemps.
+Il fait un fort vent d'est. Vers onze heures, un
+orage violent éclate soudain, mais ne dure que quelques
+minutes. Durant la journée le capitaine Bossé
+et le lieutenant Des Georges arrivent en voiture
+d'Edmonton et font signer les listes de paie. Dans
+l'après-midi ils se remettent en route pour rejoindre
+la compagnie No. 2 restée en garnison à Edmonton.
+Pendant la veillée, un courrier apporte au camp la
+nouvelle de la défaite des Métis, de la prise de Riel,
+et de la fuite de Dumont.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>DE VICTORIA A FORT PITT.</h3>
+
+<p>C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se réveille à
+quatre heures et vers les six heures et demie on
+part en bateau pour l'est. Ce sont des bateaux
+plats d'un modèle tout à fait primitif. Ils sont au
+nombre de quatre. L'un le "Nancy" est occupé
+par l'état-major du 65e, le général Strange ayant
+pris le chemin de terre accompagné de l'Infanterie
+Légère de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous
+le commandement du capitaine Bauset; le troisième
+le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy;
+chaque capitaine a sa compagnie à son bord.</p>
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/078.png"></span>Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure
+près de soixante pieds de longueur sur une largeur
+de vingt pieds. Il est commandé par le capitaine
+Villeneuve, assisté des lieutenants Lafontaine et
+Robert. Il y a à bord trente-sept hommes de la
+compagnie No. 5, dix de la compagnie No. 6, deux
+sergents d'état major, quatre hommes de l'Infanterie Légère
+de Winnipeg et trois bateliers. Outre
+ceux-ci, il y a un officier pourvoyeur. Le navire a
+un pont large de six pieds qui s'étend de chaque
+côté. On dort dans le fond de cale sur du foin et
+le pont est l'unique ciel de lit où vont se perdre
+les rêves de gloire des soldats. Cette première journée
+de voyage par eau a été belle et la nouveauté
+du genre de transport amusait beaucoup les soldats.</p>
+
+<p>La rivière Saskatchewan n'est pas bien large; ses
+rives sont élevées et magnifiquement boisées. Il y
+a plusieurs baies qui fournissent à l'oeil du voyageur
+des scènes ravissantes. L'eau est généralement
+peu profonde et a une apparence bourbeuse.</p>
+
+
+
+<p>Vers une heure et demie a.m., après avoir fait une
+dizaine de milles, les bateaux arrêtent. Rien de
+plus simple que le système de navigation à bord
+des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu'à suivre
+le courant qui est très fort; de temps à autre, un
+coup de rame habilement donné suffit pour changer
+la direction du bateau et éviter un banc de
+sable.</p>
+
+
+<p>Après le souper, plusieurs montent la côte et
+assis autour d'un bon feu répètent les gais refrains
+du pays. Le temps est serein et du haut du ciel la
+lune et les étoiles sourient à l'insouciance des
+chanteurs et paraissent répéter dans leurs sphères
+sublimes les accents émus de tous ces coeurs canadiens.
+Quand le clairon sonna le coucher, chacun
+descendit en silence au bateau et alla continuer sous
+le pont un rêve inachevé.</p>
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/079.png"></span>Le lendemain réveil à cinq heures et demie. Départ
+à six heures. Il fait froid. Rien d'extraordinaire
+à bord. Chacun s'ennuie de la manière qui lui déplaît
+le moins. La pluie tombe pendant la veillée. A la
+nuit tombante on arrête à un endroit connu sur la
+carte sous le nom de St. Paul, où existait autrefois
+une mission florissante desservie par les Pères Oblats;
+mais qui a été détruite il y a onze ans par un feu
+de prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du
+désert.</p>
+
+<p>Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups
+de feu réveillèrent les dormeurs en sursaut, et le
+clairon sonna l'alerte. Dans l'espace de quelques
+minutes, les soldats étaient descendus à terre et
+attendaient, en bon ordre, les commandements de
+leurs capitaines, qui s'élancèrent à la tête de leurs
+hommes et gravirent, au pas de course, la berge
+escarpée.</p>
+
+<p>Aussitôt arrivés au haut de la côte, les soldats
+reçurent ordre de se déployer en tirailleurs. Une
+fusillade assez vive se fit entendre à la gauche du
+premier détachement et donnait à croire que la
+ligne était engagée. Sur l'ordre du Colonel, le feu
+cessa, et une patrouille fut envoyée en avant sous le
+commandement du major Prévost. Ce dernier fit
+déployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une
+décharge dans la direction où l'ennemi semblait
+s'être retiré. Quelques minutes plus tard, le major
+revint et annonça qu'il n'avait rien vu. Jusqu'à
+deux heures et demie les troupes restèrent sur la
+côte toutes armées, puis l'on descendit aux bateaux
+où l'on coucha sous les armes.</p>
+
+<p>Il faisait un temps des plus désagréables, froid et
+pluvieux, et plusieurs se trouvaient couchés sur la
+paille humide.</p>
+
+<p>Malgré le mauvais résultat de cette sortie, exécutée
+pendant les heures les plus sombres de la nuit,
+cela eut un bon effet. Les soldats prouvèrent qu'ils
+étaient prêts à toute éventualité. Le bon ordre et
+l'alacrité qu'ils mirent dans leur réponse à l'appel
+de leurs chefs ne sauraient être trop loués. Loin de
+trembler ou d'hésiter, ils étaient tous gais et trouvèrent
+moyen de s'amuser de certaines petites scènes
+dont ils ne furent pas lents à saisir le côté ridicule.
+Plusieurs témoignaient hautement leur désappointement
+d'être revenus sans avoir tué un seul ennemi.
+Les éclaireurs rapportèrent qu'ils avaient vu
+les pistes des Sauvages en différents endroits sur le
+haut de la côte.</p>
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/081.png"></span>Aujourd'hui l'on arrêta à un mille de Saint-Paul, où l'on passa la nuit.</p>
+
+<p>Ce soir, instruit par l'événement de la veille et
+craignant la répétition de l'attaque, le Colonel
+ordonna de monter les tentes sur un plateau à cinquante
+pieds du rivage. Une forte garde fut laissée
+à bord des bateaux et le reste du bataillon coucha
+sous la tente. Il avait plu toute la journée et le sol
+était très-humide. La pluie continua à tomber pendant
+la nuit.</p>
+
+<p>Le 23 de mai, l'on sonna le réveil à quatre heures. Le
+camp fut aussitôt levé et les tentes transportées à
+bord. Les ancres furent levées et la route se continua
+en bateaux.</p>
+
+<p>Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive,
+les côtes sont tantôt très-élevées et coupées à pic,
+tantôt basses et couvertes de forêts de jeunes arbres.
+Vers une heure de l'après-midi, on jette l'ancre dans
+"l'Anse de la Côte du Renne" (Moose Hill Creek)
+et, une bonne garde ayant été laissée sur les bateaux,
+on va camper sur le haut de la côte. L'après-midi
+a été très-belle. Vers deux heures a.m., deux
+éclaireurs, Borrodaile et Scott, partent pour Battleford
+en canot. Ils avaient mission de traverser les
+lignes indiennes, et de dire au gén. Middleton et au
+col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent
+leur devoir en braves. La distance parcourue
+depuis Victoria est de cent vingts milles.</p>
+
+<p>Dimanche matin, il y eut messe basse à bord du
+bateau. On se remet en route vers trois heures et
+demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du Lac aux
+Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure
+et demie du matin, la garde fit sonner l'alarme
+mais on n'aperçut rien d'insolite aux alentours.</p>
+
+<p>Le lendemain, réveil à cinq heures. Avant de
+quitter l'endroit, on élève sur une éminence une
+croix, haute de quarante pieds, à la mémoire des
+Révérends Pères Oblats qui ont été massacrés au Lac
+aux Grenouilles a quelques milles d'ici. Cette croix
+porte l'inscription suivante:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"> ÉLEVÉE</p>
+<p class="i8">A LA</p>
+<p> MÉMOIRE DES VICTIMES</p>
+<p class="i8"> DE</p>
+<p class="i6">FROG LAKE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> Par le 65e Bataillon.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Un document est rédigé relatant les faits qui ont
+motivé l'érection de la croix et tous les officiers y
+apposent leurs signatures. On enferme ce document
+dans une bouteille enveloppée dans du plomb,
+puis on enterre la bouteille au pied de la croix. Le
+Révérend Père Provost adresse quelques paroles
+aux soldais, puis la cérémonie est close en chantant
+"O crux Ave, spes unica!" L'endroit où la croix a
+été élevée a été baptisé Mont-Croix.</p>
+
+<p>Vers huit heures le départ a lieu. On continue à
+naviguer jusque vers une heure de l'après-midi.
+On fixe le camp; mais à peine les tentes avaient-elles
+été montées qu'on reçoit l'ordre de partir pour le
+Fort Pitt.</p>
+
+<p>Des éclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles
+rapportent qu'ils ont trouvé les cadavres de
+sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils
+étaient affreusement mutilés. Celui de la femme
+surtout était horrible à voir. La tête avait été détachée
+du tronc, les jambes et les bras coupés, les
+seins arrachés, le ventre ouvert et les entrailles sorties.
+On remarqua aussi que toutes les jointures
+avaient été disloquées. Le général Strange qui
+commandait la colonne de terre avait fait inhumer
+dans le modeste cimetière de la mission les restes
+des victimes, entr'autres la dépouille des RR. PP.
+Fafard et Marchand, qu'on avait pu reconnaître par
+quelques lambeaux de soutane qui adhéraient
+encore aux chairs à demi carbonisées de ces martyrs
+que les Sauvages avaient, non-seulement, mis à mort
+et mutilés, mais avaient jetés dans la cave du presbytère
+qu'ils avaient ensuite incendié. Cela fait dix-huit
+cadavres qu'on trouve en ce même endroit,
+tous des victimes de la barbarie indienne.</p>
+
+<p>On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures
+et quart a.m., et il était onze heures et demie du soir
+quand on y arriva. La rivière est plus large en cet
+endroit et le courant est moins fort. Aussitôt installés,
+on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle
+de la dévastation la plus complète! Des cinq maisons
+que contenait le Fort, il n'en reste plus que
+deux. Quelques ruines encore fumantes marquent
+seules l'endroit où étaient les autres.</p>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/085.png"></p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h3>FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANÇAIS.</h3>
+
+<p>Quand le jour naissant éclaira la scène, le
+désastre, causé par le passage des Sauvages, put
+être constaté dans toute son étendue. Toute la campagne
+était jonchée de débris. Les Sauvages n'ont
+rien laissé d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises
+qui n'aient été brisées.</p>
+
+<p>En parcourant les environs, on découvrit le cadavre
+du jeune Cowan, de la police à cheval, qui a
+été tué lors de la reddition du Fort. Il était horriblement
+mutilé. On dit que ce sont les squaws qui
+s'acharnent ainsi sur les cadavres de leurs ennemis
+comme des bêtes fauves; elles ne laissent jamais un
+membre intact.</p>
+
+<p>Tout tendait à démontrer que les Sauvages venaient
+de quitter le fort depuis quelques jours à peine.
+C'est ainsi qu'ils faisaient toujours à l'approche des
+volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux
+une distance respectable, ils semaient la destruction
+sur leur route. On trouvait partout des traces de
+leur passage, ici des ruines fumantes, et là un cadavre
+mutilé.</p>
+
+<p>C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de
+plus féroce et de plus barbare.</p>
+
+<p>Les rapports des éclaireurs ne tendaient pas peu à
+exciter l'impatience des soldats de rencontrer enfin
+l'ennemi. Voici, par exemple, ce qu'on leur avait
+rapporté concernant madame Delaney. "Après l'avoir
+cruellement maltraitée, les Sauvages la dépouillèrent
+de tous ses vêtements, et, lui ayant attaché les
+pieds, lui disloquèrent les jointures des hanches.
+Puis toutes ces brutes l'outragèrent, chacun leur
+tour, jusqu'à ce qu'elle fut morte et continuèrent
+tarit que le cadavre fut chaud."</p>
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/087.png"></span>Une autre fois on rapporta que le facteur de la
+compagnie de la Baie d'Hudson à Fort Pitt, un
+nommé McLean, qui connaissait quelques-uns des
+chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait
+pouvoir sans danger s'approcher d'eux, comptant sur
+leur amitié passée, s'était rendu à leur camp. Gros-Ours
+le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef
+de sa bande. Les deux demoiselles McLean, âgées
+respectivement de seize et de dix-huit ans, avaient
+voulu accompagner leur père; elles furent données
+pour épouses à deux des sous-chefs de la bande.
+Qui dit épouse, dit esclave. C'est au moment où les
+esprits des soldats étaient montés par ces différents
+récits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui
+portait les initiales d'une des demoiselles McLean.
+Elle était déchirée aux épaules et tachée de sang
+dans le bas. Pour tous, il n'y avait pas l'ombre
+d'un doute que la jeune fille n'eût souffert les derniers
+outrages.</p>
+
+<p>Vers deux heures de l'après-midi, on enterra le
+cadavre du jeune Cowan. Le service funèbre fut
+fait par un ministre protestant, et ses camarades
+tirèrent plusieurs coups de fusil en son honneur.
+Un enterrement dans de telles circonstances, au
+milieu de la solitude, surtout lorsque l'âme est en
+proie à de noirs pressentiments, fait une pénible
+impression sur tous ceux qui en sont témoins.</p>
+
+<p>Tous retournèrent aux bateaux l'esprit songeur,
+interrogeant l'avenir avec crainte pour savoir si leur
+sort ne serait pas le même que celui de ce malheureux
+jeune homme, mais disposés à faire leur devoir
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissée
+au Fort sous le commandement du capitaine Giroux
+et du lieut. Robert, avec ordre de réparer le fort et
+d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de
+reconstruction du fort était terminé.</p>
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/089.png"></span>Le 27 de mai, le réveil a lieu à six heures. Aussitôt
+levés, l'on reçoit la nouvelle que le major Steele
+avait trouvé les Sauvages et, en même temps, l'ordre
+du général de se tenir prêts à partir. Le général
+part par terre avec l'Infanterie Légère de Winnipeg
+et les waggons. Vers onze heures et demie a.m., l'on
+partit à bord du <i>Big-Bear</i> au nombre de quatre-vingt-dix-neuf,
+officiers, sous-officiers, soldats et bateliers.
+Tout le bagage fut laissé en arrière; chaque homme
+n'apporta que ses armes, sa capote et une couverte. A
+deux heures et demie a.m., un éclaireur vient annoncer
+que l'avant-garde est engagée.</p>
+
+<p>Par ce courrier, le général fait parvenir au Lt.-Col.
+Hughes l'ordre de longer la côte et de débarquer
+aussitôt qu'on déploiera un drapeau blanc sur la
+montagne. Tous attendent le signal avec impatience.
+Enfin, vers trois heures moins cinq minutes, on
+descend des bateaux et vers trois heures et vingt minutes
+on se met en route pour le champ de bataille.
+On peut entendre distinctement la fusillade. Au
+moment du départ, tous s'agenouillent et la scène
+est des plus solennelles. Les yeux tournés vers le
+ciel, le Révérend Père Provost implore la bénédiction
+du Très-Haut sur la vaillante phalange canadienne
+et lui donne l'absolution. Jamais spectacle
+ne fut plus saisissant de grandeur et de majesté.</p>
+
+<p>Le tableau, encadré dans l'immensité de la plaine,
+prenait des proportions grandioses. Ainsi réconforté,
+le bataillon se met en marche et gravit la première
+colline. Tous obéissent aux commandements
+en silence et dans un ordre parfait. Le canon fait
+tonner sa voix d'airain et répand là plus grande
+terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans un
+bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent
+trois décharges de mousqueterie. Immédiatement
+après l'on reçoit l'ordre de bivouaquer. Les chariots
+contenant les provisions n'étant pas arrivés, l'on se
+couche sans souper.</p>
+
+<p>Que la nuit parut longue aux soldats épuisés
+par les fatigues de la veille et incapables de dormir!
+On passe la nuit à la belle étoile sans couverte
+ni capote. Vers le matin quelques chariots
+arrivent. A trois heures on se met en rangs et
+tous prennent à la hâte un déjeuner des plus modestes.
+Quelques minutes plus tard la colonne s'est
+mise en marche et rencontre l'ennemi dans une position
+fortement retranchée, sur une éminence
+rendue presqu'inapprochable par un ravin profond
+qui la sépare des volontaires. Le général ordonne
+au 65e de descendre en tirailleurs dans ce ravin,
+pendant que l'on installe le canon sur la côte,
+opposée. Plusieurs détonations retentissent à la fois
+du côté des Sauvages; mais pas un homme ne
+bronche, pas une seule balle n'avait atteint son but.
+Les volontaires, en ce moment, descendent la côte
+au pas de charge et, malgré la terrible solennité du
+moment, trouvent encore un bon mot pour égayer
+les moins philosophes le long de la route. En effet
+le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la
+fleur de la jeunesse montréalaise, se précipitant de
+coeur joie au milieu des balles ennemies, qu'une
+main divine peut seule faire dévier de leur
+route; derrière chaque compagnie, le capitaine
+devenu sérieux, comprenant toute l'importance de
+sa charge, toute la responsabilité que lui impose sa
+position; un peu plus loin, le révérend aumônier,
+revêtu du surplis blanc, la sainte étole au cou et
+prêt à administrer les derniers sacrements de la
+sainte Eglise. Le révérend Père attend avec calme
+l'heure de remplir son devoir et jette de tous côtés
+un regard inquiet. Tout à coup, au milieu de la
+fumée, il distingue le brave Lemay qui tombe frappé
+à la poitrine. En un clin d'oeil il est auprès de
+lui ainsi que l'ambulancier Marc Prieur. On relève
+le malheureux blessé et le prêtre lui donne les
+saintes huiles. Puis on le transporte dans la voiture
+d'ambulance. Le chirurgien-major est déjà près de
+lui et lui donne ses soins. On fend la chemise de
+Lemay et, au premier coup d'oeil, la blessure parait
+mortelle. La balle a passé si près du coeur qu'au
+premier abord on a quelques doutes sur la possibilité
+d'une guérison. L'hémorragie se produit et
+bientôt toute la figure et les habits de Lemay sont
+couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a
+à peine donné les soins à Lemay, qu'un autre ambulancier,
+aidé du général Strange en personne, apporte
+Marcotte et le dépose à côté de Lemay dans
+le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse
+que celle de Lemay, la balle ayant frappé
+Marcotte à l'épaule. Le premier coup de feu fut
+tiré à ou vers six heures et demie du matin et vers
+neuf heures et demie la fusillade avait cessé.</p>
+
+<p>Voyant que l'ennemi était de beaucoup supérieur
+en nombre et que sa position était imprenable, le
+général ordonna la retraite qui se fit dans le plus
+grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a
+pas été ménagé; en se rendant au combat il était à
+l'avant-garde et dans la retraite il formait l'arrière-garde.
+Vers midi le 65e s'arrête sur une hauteur,
+où il se retranche fortement. Le général part avec
+le transport de fourgons et ordonne au 65e de se
+rendre à bord du Ëig Bear. On se remet donc en
+route; mais en descendant la colline qui borde la
+rive on s'aperçoit que le bateau n'y est plus. On
+fut donc obligé de continuer par terre et il était
+sept heures et demie du soir quand la première compagnie
+arriva à Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y
+était arrivé pendant la journée avec ses hommes et
+une compagnie de l'Infanterie Légère de Winnipeg.</p>
+
+<p>On ne peut guère se figurer la fatigue des soldats
+après les événements de cette journée. Pas un
+n'avait dormi de toute la nuit précédente; on était
+parti pour le champ de bataille sans avoir à peine
+déjeuné; l'on était resté trois heures sous le feu,
+puis il avait fallu revenir à pied au Fort, une distance
+de onze milles. Aussi chacun goûta-t-il avec
+délices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de
+repos qui le suivit.</p>
+
+<p>Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part à
+la bataille de la Butte aux Français:</p>
+
+<p>Lt.-col. Hughes, major Prévost, major Robert,
+adj. Starnes, Dr. Paré, l'abbé Provost, l'instructeur
+Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset,
+Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B.
+Dussault, A. Beaudin, caporaux, Browning, L'espérance.
+Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers, Eug.
+Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Soulière, Alp. Mérino,
+U. Viau, Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed.
+Houle, Jos. Desglandon, Alb. Sauriol, H. Chartrand,
+Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A. Gagnon,
+Alf. Boisvert, Alex Riché. Comp. No. 4: Capt. A.
+Roy, Lt. Hébert, sergents G. Labelle, Houle, P.
+Valiquette, caporaux R. Vallée, Pouliot, E. Barry.
+Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier,
+F. Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A.
+Fafard, F. X. Pouliot, D. Traversé, Alp. Dumont, S.
+Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C. Gravel,
+Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier,
+clairon Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour,
+Bennet. Soldats: Valois, Desroches, Despatie, Jutras,
+Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais, Tellier, Gauvreau,
+Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T.
+Robichaud. Comp. No. 6 à la charge du canon: sergent
+Lapierre. Soldats: L. Rose, G. Clairmont, A.
+Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin, Jos.
+Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon,
+E. Allard, N. Doucet.</p>
+
+<p>La journée qui suivit fut donnée entièrement au
+repos et chacun flâna de son mieux. Dans l'après-midi,
+Borrodaile et Scott, les deux courriers qui
+étaient allés à Battleford, arrivent au camp et annoncent
+la soumission de Poundmaker, La nuit
+s'écoule silencieuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h3>A LA POURSUITE DE GROS-OURS.</h3>
+
+<p>30 de mai.&mdash;Vers neuf heures et demie du matin,
+tous les préparatifs étant terminés, le bataillon reçoit
+ordre de partir immédiatement. Chaque homme
+a trente livres de bagage, et chaque compagnie n'a
+que deux voilures pour son bagage, etc. Tout le
+monde est donc obligé de marcher. Il était midi et
+quinze minutes quand on arrêta pour le dîner; on
+était rendu à un endroit très-près de celui où l'on
+s'était battu l'avant-veille. Vers les deux heures on
+reprit la marche et, après environ huit milles, on
+monta le camp.</p>
+
+<p>31 de mai.&mdash;La nuit fut très-silencieuse. Il plut tout
+le temps et la pluie continua toute la journée. Dans
+le cours de l'après-midi le major Perry arriva au
+camp. Il avait rempli sa mission à Battleford et était
+revenu jusqu'à Fort Pitt à bord de <i>l'Alberta</i>.</p>
+
+<p>1er de juin.&mdash;Réveil à quatre heures; déjeuner une
+heure plus tard. Ayant appris que Gros-Ours s'était
+de nouveau mis en route pour le nord, le Général
+ordonne au 65e de continuer au plus tôt sa poursuite.
+A une heure et demie a.m., le camp est levé
+et le bataillon se met en marche. Il fait mauvais.</p>
+
+<p>En route, l'on traversa le camp fortifié des Sauvages.</p>
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/096.png"></span>Ils l'avaient laissé en toute hâte, abandonnant en
+arrière une cinquantaine de caissons, une centaine
+de charrettes, une quantité énorme de fourrures et
+de provisions, en un mot, presque tout le butin qu'ils
+avaient pris à Fort Pitt. On retrouva dans ce camp
+un billet de McLean, nous indiquant la direction
+que prenaient les Sauvages dans leur fuite. On campa
+cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du
+soir, des prisonniers qui s'étaient échappés de Gros-Ours,
+arrivèrent au Camp au nombre de trois. Ces
+derniers donnèrent toutes sortes de renseignements
+au général.</p>
+
+<p>2 de juin.&mdash;De bonne heure ce matin une des femmes
+prisonnières de Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore
+le témoignage des prisonniers recueillis la
+veille et déclare que les prisonniers ont été comparativement
+bien traités, et que les prisonnières n'ont
+pas encore été violées. Vers les dix heures et demie
+du matin, le général Middleton arrive accompagné
+de son état-major, de deux cents cavaliers et d'un
+fort détachement d'infanterie des Midland, du 90e et
+des Grenadiers Royaux. Il fallait attendre les événements
+avant de prendre aucun parti, et toute la journée
+s'est passée à rien faire. Vers le soir le ciel se
+couvre de nuages menaçants.</p>
+
+<p>3 de juin.&mdash;De bonne heure, le major Robert s'éloigne
+à bord de <i>l'Alberta</i>, dans la direction de Fort
+Pitt, d'où il doit se rendre jusqu'à l'hôpital de
+Battleford. Les blessés Lemay et Marcotte sont à
+bord du même bateau. Le soldat Isidore Gauthier
+qui souffrait du rhumatisme obtint la permission
+d'accompagner les blessés à Battleford et les assista
+tout le temps de leurs souffrances avec une patience
+digne, d'éloges. Le caporal Lafrenière qui venait de
+se blesser à la jambe avec un petit pistolet qu'il portait
+sur lui, fut aussi expédié à Battleford, où il passa
+le reste de la campagne. Quelques heures plus tard,
+au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon
+celui de son retour à Fort Pitt, pour attendre en ce
+dernier endroit l'ordre du départ pour Montréal.
+Cependant la joie que causa la lecture de cet ordre
+ne fut pas de longue durée. Dans l'après-midi un
+contr'ordre fut lu disant aux troupes de se rendre
+au Lac à l'Oignon. Le départ eut lieu vers les trois
+heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On
+marcha quelques milles à travers des marais où les
+soldats enfonçaient jusqu'à la ceinture. Il était cinq
+heures et demie a.m. quand on s'arrêta pour camper.
+L'endroit choisi à cette fin était très joli. Figurez-vous,
+une colline quelque peu élevée au pied de
+laquelle un lac sans nom roule placidement ses eaux.</p>
+
+<p>4 de juin,&mdash;Réveil à quatre heures et demie a.m. Les
+soldats se mettent en rangs d'assez mauvaise humeur,
+et la marche commence malgré que personne
+n'ait, pris une bouchée depuis la veille. Il est une
+heure de l'après-midi quand, après avoir voyagé par
+des chemins impossibles, l'on arrête pour le repas
+du midi qui est aujourd'hui le premier de la journée.
+Dans l'après-midi le voyage se continue à travers
+les mêmes chemins. Le paysage varie peu. Ici
+un lac, là une rivière, à travers lesquels la .plaine
+s'allonge en souveraine. Quand l'on campa, le soir,
+on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de
+course. Aussi les soldats ont-ils souffert énormément.
+Plusieurs avaient les pieds tout en sang; cependant
+personne ne murmura.</p>
+
+
+<p>5 de juin.&mdash;Pendant la nuit, une compagnie d'infanterie
+légère de Winnipeg arrive au camp. De deux
+heures et demie à cinq heures du matin, il fait un
+orage épouvantable; tonnerre, éclairs, rien n'y
+manque. Vers les sept heures, le départ sonne.
+Après trois heures et demie de marche à travers des
+chemins impraticables, la première colonne arrive
+au Lac aux Grenouilles. A peine arrivés, quelques
+soldats, mettant de côté la fatigue du matin, se
+dirigent vers la scène des massacres et y trouvent.
+quatre cadavres. Le fait ayant été rapporté au général,
+une escouade de la compagnie No. 3 est chargée
+de les enterrer. Certains indices portent à croire que
+ce sont les corps de Quinn et Gouin; de même que
+les autres victimes de la sinistre journée du 3 avril,
+ils sont à demi carbonisés et n'ont plus de forme humaine.
+Ce triste devoir ayant été rempli, le clairon
+sonne le départ. Le paysage aux alentours du Lac
+aux Grenouilles est magnifique. La marche se continue
+pendant l'après-midi. Le temps et les chemins
+sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp
+épuisés de fatigue et ne sont pas lents à se reposer.</p>
+
+<p>6 de juin.&mdash;La nuit a été belle. A six heures et demie
+dû matin, l'on se remet en route. Après quatre
+heures de marche on fait la halte ordinaire pour le
+repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les
+trois heures de l'après-midi la marche se reprend et
+se continue jusqu'à six heures. Au lieu de faire
+monter les tentes, les officiers distribuent à chaque
+soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers
+l'ayant mis dans leurs sacs à pain, la route se continue.
+Il fait assez clair, mais les chemins sont plus
+impraticables que jamais. Ce n'est plus qu'une suite
+de <i>swamps</i> ou marais profonds et interminables, où
+l'on patauge dans l'eau jusqu'à la ceinture, sur une
+distance de deux cents verges. Pour comble de désagrément,
+l'affût du canon se trouve embourbé, et,
+les chevaux n'y pouvant plus rien, tous mettent
+la main au câble, quelques-uns l'épaule à la roue
+et, à force de travail et de misère, on réussit à conserver
+le canon que les soldats anglais de Winnipeg
+étaient disposés à sacrifier plutôt que de faire
+le travail herculéen dont le 65e s'acquitte avec bonne
+humeur. Le dévouement du 65e en cette circonstance,
+pour sauver, le canon, lui a valu de la part
+des Anglais le sobriquet de "crocodiles". Il était
+onze heures et demie a.m. quand on se coucha autour
+des feux du bivouac et sans abri.</p>
+
+<p>7 de juin.&mdash;La nuit parut longue et triste. Après les
+fatigues de la veille on se trouva sans couverte ni
+capote. Chacun s'étendit du mieux qu'il pût autour
+d'un bon feu, au risque de se réveiller les cheveux
+brûlés et les pieds gelés. Quand l'on se réveilla,
+presque tous les habits étaient couverts de frimas.
+Le déjeuner servit bien à ramener la gaieté dans les
+esprits; il se composait de biscuits durs, viande en
+boîte et d'eau. La marche se continue encore aujourd'hui.
+Le paysage est loin d'être, beau et, en
+vérité, il, faudrait qu'il le fût extraordinairement
+pour faire oublier aux soldats leurs souffrances
+physiques. Triste procession de la Fête-Dieu! On
+dirait plutôt une troupe de pieux pèlerins, tous se
+dirigeant à travers un pays inconnu, vers un lieu
+plus inconnu encore. Vers midi l'on fait la halte
+et les tentes sont montées. Ou croyait trouver ici
+quantité de fleur et d'avoine et il n'y a qu'une vingtaine
+de sacs de farine. On annonça aux soldats
+que la fin de la campagne n'était pas éloignée, il ne
+fallait rien moins que cela pour relever le courage
+des troupes. Tous les coeurs tressaillent d'allégresse
+à cette seule nouvelle. Le reste de la journée est
+donné au repos. Le même jour, la garnison du 65e,
+laissée à Fort Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre
+leurs frères. Le Lt.-Col. Williams et une partie des
+Midland l'accompagnent. Ce détachement campe au
+Lac aux Grenouilles et élève une seconde croix à la
+mémoire des martyrs, à quelques arpents de la première.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/101.png"></span>8 de juin.&mdash;Le beau temps continue. De bonne heure
+l'on se remet en route. L'on arrête vers midi à la
+mission indienne de la Rivière aux Castors, puis on
+va camper à quelques milles de là, au milieu d'un
+bois. Cet endroit est parfaitement caché de tous
+côtés, et s'appelle la "Fuite de l'Ours." Ici doit-on
+rester Dieu sait combien de temps; c'est l'avant
+poste de l'armée. Jamais endroit ne fut plus propre
+à se dérober à la vue de l'ennemi et, cependant, on
+n'y avait pas été une demi-heure, qu'une bande
+innombrable d'ennemis inattendus fondit sur les
+soldats épuisés de fatigue: c'étaient les maringouins!
+Ils s'étaient rendus par centaines, infatigables, insatiables,
+attaquant sans relâche. Il n'y a pas d'autre
+moyen de s'en défendre que de se renfermer sous les
+tentes et de s'y enfumer comme des jambons. Pour
+sortir, on s'enveloppe la tête avec de la mousseline
+et l'on se couvre les mains de gants épais.</p>
+
+<p>9 de juin.&mdash;Beau temps. Les maringouins ont cessé
+les hostilités pendant l'avant-midi, mais reviennent
+à la charge avec plus d'ardeur que jamais dans
+l'après-midi. Il fallut s'enfermer de nouveau. Le
+père Legoff, qui est missionnaire parmi les Montagnais
+depuis dix-huit ans déjà, et qui s'est échappé
+du camp de Gros-Ours où il était prisonnier depuis
+deux mois, ayant réussi à persuader ses Sauvages de
+se séparer de Gros Ours, vient nous voir; il est reçu à
+bras ouverts surtout par le Père Provost auquel il
+remet la croix du Père Fafard toute maculée du
+sang de ce martyr et aussi d'autres reliques. Il se
+rend auprès du Général pour intercéder pour ses
+ouailles.</p>
+
+<p>10 de juin.&mdash;Farniente. Beau temps chaud. Le général
+envoie le père Legoff et le père Provost auprès
+des Montagnais avec l'ultimatum suivant: "Soyez
+au camp demain à midi ou je brûle tous vos établissements
+et je vous chasse." Dans la soirée les maringouins
+reviennent avec du renfort, on redevient
+jambons.</p>
+
+<p>11 de juin.&mdash;Rien d'extraordinaire aujourd'hui, à
+part l'arrivée du Capt. Giroux avec sa compagnie.
+Le Lt.-Col. Williams était retourné au Lac aux Grenouilles
+sur l'ordre du Général. Encore les moustiques!</p>
+
+<p>12 de juin.&mdash;La nuit a été très-fraîche. Les Montagnais
+viennent trouver le général et se livrent à lui.
+Moustiques! Moustiques!</p>
+
+<p>13 de juin.&mdash;Beau temps frais. Un petit orage vient
+de temps à autre varier l'uniformité de la température.
+Le général envoie un détachement de l'Infanterie
+Légère de Winnipeg, fort de cent hommes,
+intercepter la route de Gros-Ours.</p>
+
+<p>14 de juin.&mdash;Même température que la veille. On eut
+la messe vers les sept heures. Dans l'après-midi,
+quelques officiers vont visiter le camp des Sauvages.
+Un triste spectacle s'offrit à leur vue. Dénués de
+tout, le corps à peine vêtu de quelques haillons ramassés
+un peu partout et formant un assemblage de
+costumes les plus bizarres, les malheureux Montagnais
+étaient étendus sous leurs tentes usées et déchirées.
+Jamais pauvreté plus abjecte n'habita plus
+misérable abri. Les officiers revinrent au camp tout
+pensifs, songeant aux milliers de familles éparses
+dans la vaste plaine dont la misère trouvait un
+tableau dans celle des pauvres malheureux qu'ils
+venaient de visiter.</p>
+
+<p>15 de juin.&mdash;La nuit fut très-froide. Quand le réveil
+sonna le matin, on fut quelque peu surpris de voir
+les tentes entourées d'une épaisse couche de neige;
+le lac situé près du camp était lui-même couvert
+d'une couche de glace d'un quart de pouce d'épaisseur.
+Le colonel Smith quitta le camp, accompagné
+de cent hommes de l'Infanterie Légère de Winnipeg,
+pour des régions inconnues. Dans le cours de
+l'après-midi le général Middleton arriva accompagné
+de son état-major et en commandement de renforts
+considérables. Ils ont avec eux un canon <i>gatling</i>.</p>
+
+<p>16 de juin.&mdash;Beau temps. Les maringouins se font
+encore sentir.</p>
+
+<p>17 de juin.&mdash;Le beau temps continue, les maringouins ditto.
+Le capitaine Giroux part pour Montréal.</p>
+
+<p>18 de juin.&mdash;Aucun changement dans la température.
+Plusieurs officiers et soldats vont se baigner
+dans la rivière aux Castors.</p>
+
+<p>19 de juin.&mdash;Temps frais. On apporte au camp la
+nouvelle que quelques Cris des Bois sont au lac des
+Iles avec la famille McLean qu'ils se déclarent prêts
+à rendre. Le général envoie deux Chippewayens
+accompagnés de l'éclaireur Mackay pour aller chercher
+les prisonniers.</p>
+
+<p>20 de juin.&mdash;La nuit a été très-froide et peu de soldats
+ont bien dormi. Au lever, il y avait une petite
+gelée blanche de près de deux pouces d'épaisseur.
+Le camp est levé et l'on retourne coucher aux quartiers-généraux.</p>
+
+<p>21 de juin.&mdash;Beau temps. Messe à huit heures. Dans
+l'après-midi, il commence à circuler des rumeurs
+quant au prochain départ des troupes.</p>
+
+<p>22 de juin.&mdash;On doute de l'exactitude des rapports
+quant au renvoi prochain des forces militaires du
+Nord-Ouest. Le temps se continue beau.</p>
+
+<p>23 de juin.&mdash;Vers huit heures et demie du soir,
+l'ordre du départ est lu aux troupes et la date est
+fixée au lendemain. Quelques-uns ont peine à y
+croire mais ne refusent pas de se mêler à la réjouissance
+générale qui est immense.</p>
+
+<p>24 de juin.&mdash;Réveil à quatre heures. Le général
+adresse aux troupes des paroles de félicitation et l'on
+prend la route du retour à six heures et demie du
+matin. Il fait une chaleur accablante. La première
+halte se fait à dix heures et demie de l'avant-midi après
+dix milles de marche. Dans l'après-midi on parcourt
+quinze autres milles. Aussitôt après souper
+on reprend la marche et l'on ne campe qu'à onze
+heures et demie du soir. On a fait dans cette journée
+trente-cinq milles.</p>
+
+<p>25 de juin.&mdash;Le départ a lieu à neuf heures. L'on
+marche toute la journée. A sept heures du soir on
+arrive au rivage où le "North West" attend les
+troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les
+soldats sont épuisés de fatigue. Les officiers vont
+coucher à bord, et les soldats restent sous la tente.</p>
+
+<p>26 de juin.&mdash;Les soldats montent à bord du bateau
+vers les huit heures de l'avant-midi. Quelque temps
+après le général arrive en personne accompagné de
+son état-major. Il est salué par des hourrahs significatifs.
+Le reste de la journée est consacré à la flânerie.</p>
+
+<p>27 de juin.&mdash;Il est dix heures de l'avant-midi quand
+le bateau arrive à Fort Pitt. On monte les tentes
+sur la rive. Réjouissances générales.</p>
+
+<p>28 de juin.&mdash;Il fait très-beau. Basse messe eu plein
+air. On donne un permis général de sortir du camp,
+et tous vont visiter leurs frères d'armes des autres
+bataillons.</p>
+
+<p>29 de juin.&mdash;Le départ des troupes commence aujourd'hui.
+Il fait une chaleur accablante.</p>
+
+<p>30 de juin.&mdash;Le temps chaud continue.</p>
+
+<p>1er de juillet.&mdash;Toute la brigade d'Alberta parade, à
+sept heures du matin, devant le général Middleton.
+Ce dernier, après avoir fait l'inspection des différents
+bataillons, complimente de nouveau les troupes.</p>
+
+<p>2 de juillet.&mdash;Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive
+avec le reste du 65e bataillon. Joie indescriptible
+On reçoit l'ordre de s'embarquer demain à bord de
+la "Baronness."</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h3>LEMAY ET MARCOTTE.</h3>
+
+<p>Arrivé à ce point du récit, l'auteur a cru intéresser
+spécialement les lecteurs en pariant de la vie que
+menèrent les deux vaillants blessés du 65e pendant
+le reste de la campagne.</p>
+
+<p>Le récit de leurs souffrances et de leurs misères
+commence naturellement du jour où ils sont tombés
+sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba
+le premier. Lorsque la balle meurtrière le frappa,
+il était quelque peu en avant de ses compagnons
+d'armes. Ceux-ci s'arrêtèrent subitement en le
+voyant tomber et semblèrent hésiter un moment.
+Le caporal Grave! fut le premier auprès de lui, et le
+soldat Marc Prieur, qui était attaché au corps d'ambulance,
+arriva quelques instants plus tard. En les
+voyant auprès de leur frère blessé, les soldats continuèrent
+leur marche. Le chirurgien-major Paré et
+le révérend aumônier furent bientôt sur les lieux.
+Pendant que le chirurgien examinait la plaie et pâlissait
+à la vue de la gravité de la blessure, le digne
+chapelain administrait les derniers sacrements au
+Blessé.</p>
+
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/108.png"></span>Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on
+apporta une civière pour transporter le pauvre
+Lemay en dehors du terrain des hostilités. On l'y
+avait à peine transporté qu'un soldat accourut à la
+hâte demander un second brancard pour apporter
+Marcotte qui venait de succomber. Quelques instants
+plus tard, le soldat Prieur, aidé du gén. Strange
+lui-même, apportait Marcotte et le plaçait à côté
+de Lemay. Le chirurgien ordonna aussitôt qu'on
+mit les deux blessés dans un caisson, n'ayant pas
+d'autre moyen de transport.</p>
+
+<p>On ne peut guère se figurer les souffrances atroces
+des malheureux Lemay et Marcotte dans ces voitures
+d'ambulance improvisées. Étendus au fond
+des waggons, sans autre matelas que la mince toile
+du brancard, ils étaient bousculés de tous côtés,
+malgré la bonne volonté et les soins des charretiers.
+Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles
+qui les séparaient de Fort Pitt. Lemay surtout
+ressentait des douleurs indescriptibles que le genre
+de transport devait inévitablement causer. Incapable
+de remuer un seul membre, il gisait au fond
+du fourgon et poussait un cri de douleur à chaque
+cahot de la route. De temps à autre, il pouvait, entendre
+la voix inquiète du père Provost qui demandait
+au chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez à ce
+tourment celui de la soif la plus ardente causée par
+la fièvre qui le dévorait. Rien, pas une goutte
+d'eau, et Lemay répétait toujours: "De l'eau! de
+l'eau!" Enfin l'on arrive à Fort Pitt. Les deux
+blessés sont déposés dans une des vieilles constructions
+en ruines que renfermait encore la palissade
+du fort. Ici, ils furent bien traités par le soldat
+Brown de la Cie. No. 1, et la conduite de ce dernier
+mérite les plus grands éloges. Ils restèrent en cet
+endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert
+vînt les chercher à bord de <i>l'Alberta</i>, pour les mener
+à Battleford. On les transporta à bord sur des
+brancards et ils furent installés dans la chambre
+de l'ingénieur. L'appartement était assez confortable,
+mais, malheureusement, un accident arriva au
+navire et bientôt l'eau inonda le plancher de leur
+infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier,
+se montra des plus dévoués à leur égard. Il
+passait toute la journée et une grande partie de ses
+nuits auprès d'eux. Tantôt il balayait l'eau qui
+s'étendait sous leurs lits, tantôt il leur portait un
+verre d'eau et toujours il était exact à leur administrer
+les remèdes prescrits par le chirurgien et à
+changer les bandages qui couvraient leurs plaies.
+Il remplit son devoir à toute heure du jour ou de la
+nuit. La nuit, il était obligé de s'accroupir dans un
+coin de l'appartement sur sa couverte pliée en six
+pour empêcher l'eau de l'imbiber complètement.
+Enfin le bateau arriva à Battleford après deux jours
+et deux nuits de marche. Il faisait un temps sombre
+et les corps étaient à peine installés dans un express-waggon,
+qui avait été envoyé de l'hôpital au bateau
+pour les aider, que la pluie se mit à tomber.
+Quelques couvertes furent jetées à la hâte sur les
+pauvres blessés, et en route! Après un quart d'heure
+de marche, l'on s'arrêta vis-à-vis la porte d'entrée
+d'une marquise. De petites croix rouges, posées ici
+et là, annonçaient au passant que les blessés seuls
+étaient entrés sous cette tente. On plaça immédiatement
+les nouveaux arrivants dans un endroit
+resté libre, à gauche de la porte d'entrée. Ils eurent
+leur lit l'un près de l'autre. Pendant qu'avec mille
+précautions l'on descendait les malheureux Lemay
+et Marcotte de la voiture, le caporal Lafrenière sautait
+à terre et se choisissait une bonne place sous la
+tente ambulancière. Il prit le premier lit à gauche.
+Le second fut donné à l'homme de police McKay
+qui avait été, comme Lemay et Marcotte, blessé à la
+Butte aux Français et qui souffrait beaucoup de la
+jambe gauche où la balle l'avait frappé. La troisième
+place était occupée par le brancard de Lemay qu'on
+avait décoré du nom de lit à cause des quelques
+couvertes qui pouvaient protéger le blessé contre
+les intempéries du climat. Marcotte était le quatrième
+et occupait un lit semblable à celui de Lemay.
+Il y avait en tout vingt-quatre lits dans la tente, en
+deux rangées, serrés les uns près des autres, ne laissant
+qu'un étroit passage entre eux. Les autres lits
+étaient tous occupés par des blessés de l'Anse au
+Poisson et de l'Anse du Coup de Couteau qui étaient,
+à l'arrivée de nos frères en état de convalescence.
+Pendant la première semaine ils furent relativement
+bien traités; pendant que Lafrenière profitait du
+beau temps pour aller à la pêche, le chirurgien-major
+Strange donnait ses soins à Marcotte. Enfin,
+au bout d'une dizaine de jours, la balle était extraite
+sans trop de douleur, et Marcotte pouvait espérer un
+rétablissement rapide. Lemay ne souffrait guère
+que de la fièvre, mais était trop faible pour remuer
+sur son lit. Ils purent alors apprécier la valeur des
+services de leur confrère du 65e, le soldat Gauthier,
+qui était leur infirmier. Toujours patient, toujours
+dévoué, il se rendait de bonne grâce aux prières des
+blessés et en avait soin comme un frère de charité.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/110.png"></span>Aussi quelle différence quand, pour une raison
+quelconque, il s'absentait de la tente. Aussitôt les
+soldats anglais qui pouvaient se promener s'approchaient
+des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient
+au nez et venaient s'établir au pied de leurs lits
+pour manger des confitures ou des gelées dont
+ils se gardaient bien de leur offrir la plus petite
+partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs
+étaient celles envoyées par les dames de Montréal, et
+dont l'étiquette était enlevée pour être remplacée
+par une autre à l'adresse d'autres bataillons. Alors
+les soldats anglais se racontaient d'une manière
+cynique le voyage du 65ème suivant les rapports
+qu'ils en avaient lus dans le "News," et parlaient
+assez haut pour que l'un des blessés du 65ème put
+les entendre. Mais l'on serait porté à croire que la
+jalousie seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les héros
+de l'Anse aux Poissons, et que dans certaine circonstance
+leur coeur parlerait plus haut que leurs
+préjugés. Qu'on se détrompe! L'on ne peut guère
+se figurer jusqu'où le fanatisme et la jalousie peuvent
+mener. Une circonstance entre cent le démontrera.</p>
+
+<p>C'était le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier
+venait de quitter ses blessés pour voir à leur nourriture.
+Lemay souffrait horriblement. La nuit précédente
+le vent avait enlevé la tente et pendant plusieurs
+minutes il était resté exposé au froid. Incapable
+de se remuer d'un côté ou de l'autre, il demande
+à un grand Anglais qui fumait tranquillement
+sa pipe s'il serait assez bon de le changer de
+côté. L'Anglais se leva brusquement sans dire un
+mot et, saisissant Lemay par un bras, le renversa
+brutalement du côté opposé. Immédiatement sa
+plaie se rouvrit et son bandage tomba. Trop affaibli
+pour dire un seul mot, il gémit de son impuissance
+et de la force de la douleur. Quelques instants plus
+tard, Lemay demanda tranquillement au jeune
+Anglais qui l'avait si brutalement servi pourquoi il
+le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme une
+femme, s... cochon de Français," lui répondit-il.
+(You moan like a woman, g... d... pig of a Frenchman.)
+Non content de ces paroles, il lui rappela
+une à une toutes les attaques du "News" contre le
+65ème, et pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler
+d'injures. Lemay gisait tout le temps immobile
+sur son lit, incapable de prononcer un mot,
+impuissant à faire un geste. O lâche! triple lâche!
+qui profites ainsi de la faiblesse de ton rival pour
+l'insulter et lui jeter ta venimeuse calomnie à la
+face. Tu montrais là toute la grandeur de ton courage.
+Va! tu n'as rien à craindre d'aucun membre
+du 65e, personne ne te touchera... de peur de se
+salir,... tu n'auras qu'à protéger ta face contre les
+crachats!</p>
+
+<p>Par bonheur, l'arrivée de l'infirmier Gauthier
+coupait court aux discours du soldat anglais, et
+Lemay et Marcotte reposaient tranquilles le reste
+de la journée.</p>
+
+<p>Pendant les cinq semaines que nos deux blessés
+passèrent à l'hôpital, le vent emporta quatre fois
+la tente qui était leur seul abri. En une circonstance
+surtout, l'accident aurait pu avoir des conséquences
+funestes. C'était vers le commencement
+de juillet. Lemay qui avait repris des forces et qui
+pouvait maintenant marcher sans appui, avait commencé
+à s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante,
+la tente culbute et est entraînée parle vent.
+Marcotte ne sachant où se mettre fut bientôt mouillé
+jusqu'aux os. Alors il se jeta à bas du lit et, se cachant
+dessous la toile du brancard, réussit à s'en faire
+un abri. Il resta dans cette position environ un
+quart-d'heure. Ce ne fut qu'après l'orage et qu'on
+eût replacé la tente qu'il fût remis dans son lit par
+deux infirmiers.</p>
+
+<p>Enfin le 5 juillet arriva. On avait annoncé partout
+à Battleford l'arrivée du 65ème. Vers les huit
+heures du soir les vapeurs "<i>Marquis</i>" et "<i>North
+West</i>" arrivèrent et Lemay, sachant que le 65e
+faisait partie de cette expédition à bord de la "<i>Baroness</i>,"
+s'était rendu au rivage, impatient de revoir
+ses frères d'armes. Mais il attendit en vain. Il était
+dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna
+à son lit découragé. Le lendemain matin
+cependant, après deux longues heures d'attente, il
+vit poindre à l'horizon le pavillon rouge de la
+"<i>Baroness.</i>" Comme son coeur battait fort, comme
+ses yeux s'emplissaient de larmes de reconnaissance
+et de joie à l'idée qu'il allait bientôt revoir ses bons
+amis dont il avait été depuis si longtemps séparé et
+dont il avait tant de fois regretté l'absence.</p>
+
+<p>Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, écoutait
+avec avidité tous les bruits du dehors et quand on
+lui annonça le "65ème!" un sourire inexprimable se
+dessina sur ses lèvres bleuâtres et une larme perla
+à sa paupière.</p>
+
+<p>Le même jour, Lemay monta à bord du bateau
+et continua avec son bataillon jusqu'à Montréal, où
+le peuple enthousiasmé lui fit une ovation magnifique.
+Les bouquets pleuvaient dans son carrosse,
+et chacun se pressait à venir lui serrer la main et
+lui souhaiter la bienvenue.</p>
+
+<p>Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec
+d'autres blessés et prenait le train de Swift-Current,
+d'où un train direct le menait à Montréal. Quelques
+jours après son arrivée, ses amis lui donnèrent plusieurs
+banquets et lui présentèrent une jolie médaille
+en argent.</p>
+
+<p>Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront
+gravés sur le cadre d'honneur du 65ème et auront
+une place glorieuse dans les annales de notre histoire.</p>
+<br>
+
+
+<p><b>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</b></p>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/116.png"></p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+
+
+
+<h2>LE BATAILLON GAUCHE</h2>
+
+<h2>En Garnison.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE I.</h3>
+
+<h3>FORT OSTELL.</h3>
+
+<p>Après avoir donné le récit complet des aventures
+de l'aile droite du 65e bataillon dans sa marche à
+travers la plaine, l'histoire de la campagne de l'aile
+gauche s'impose à l'auteur comme un devoir impérieux.
+Le but de cet ouvrage serait manqué et le
+lecteur serait privé de la partie sinon la plus intéressante
+du moins bien importante de l'histoire de
+la campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col.
+Hughes le bataillon droit ajoutait à force de fatigues,
+de misères et de courage une page glorieuse à son
+histoire, le bataillon gauche, divisé en cinq détachements
+et dispersé sur une étendue de cent-cinquante
+milles, menait à bonne fin sa mission de pacification.
+Partout où le 65e a passé, il a laissé des traces
+glorieuses de son séjour et c'est surtout dans l'extrême
+ouest que l'aile gauche, après une vie sédentaire
+de six semaines, a su mériter son titre de
+soldat missionnaire. Prêchant d'exemple, il a pu
+par sa bonne tenue, sa conduite régulière, ses
+moeurs douées et tranquilles, en imposer à l'esprit
+impressionnable des nombreuses tribus sauvages
+au milieu desquelles il a vécu. Partout, Sauvages
+comme Métis avaient surnommé les volontaires de
+Montréal les "bons petits habits noirs" et obéissaient
+à leurs officiers avec plus de respect que de
+crainte.</p>
+
+<p>Comme il a été mentionné plus haut, il y avait
+cinq détachements dont voici les noms par ordre
+de distances de Calgarry: vingt hommes de la
+compagnie No. 8, sous le commandement du lieut.
+Normandeau, à la Traverse du Chevreuil Rouge, à
+cent milles au nord de Calgarry; la compagnie No. 1
+(vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres
+du capt. Ostell, à la Rivière Bataille, trente-huit
+milles au nord du premier détachement; vingt
+hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8, sous le
+capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq
+milles plus haut; la compagnie No. 2, avec le capt.
+des Trois-Maisons comme chef, à Edmonton, quarante
+milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux cent-treize
+milles de Calgarry, et finalement la compagnie
+No. 7, sous le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan,
+vingt milles à l'est d'Edmonton. Dès le l4 mai
+toutes ces différentes garnisons furent mises sous
+les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-généraux
+à Edmonton. La mission de ce bataillon
+ainsi dispersé était d'abord de protéger les
+lignes de communication pour permettre le passage
+libre des transports de provisions de Calgarry jusqu'au
+front; mission importante, comme on peut le
+voir, car de sa vigilance et de sa fidélité à remplir
+son devoir dépendait la vie du bataillon droit. Le
+second but que ce bataillon devait atteindre était
+la pacification des nombreuses tribus sauvages au
+milieu desquelles il séjournait. Chaque détachement
+était entouré de quinze cents à deux mille
+Sauvages, qui, au commencement de la campagne,
+étaient dans une excitation extraordinaire, et que
+l'arrivée des troupes ne fit qu'augmenter plutôt que
+diminuer. Chacun des postes était dans la position
+la plus précaire, car, à part le soulèvement des tribus
+environnantes, on craignait à juste raison les Pieds
+Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et
+étaient poussés à la révolte par Gros-Ours lui-même.
+Si, un bon matin, il avait plu à ces messieurs de
+s'insurger, leur marche naturelle était de Calgarry
+à Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le
+nombre, ils s'emparaient un à un des forts situés le
+long de leur route et pas un volontaire de l'aile
+gauche n'aurait vécu pour raconter les massacres
+commis.</p>
+
+<p>Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de
+garnison de la compagnie No. 1 fera le récit du premier
+chapitre. La position occupée par les différents
+détachements étant connue du lecteur, il lui sera
+plus facile de comprendre la campagne en procédant
+par ordre de compagnies.</p>
+
+<p>Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait
+à Edmonton avec le reste de l'aile gauche, moins
+trois hommes qu'on avait dû laisser pour compléter
+la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla
+camper avec le reste du bataillon à l'est du Fort. La
+compagnie No. 7 était déjà rendue au Fort Saskatchewan.
+Les Nos. 5 et 6 quittèrent Edmonton le
+même jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain,
+les ordres de brigade commandaient aux capts.
+Ostell et Bauset de se tenir prêts à partir, avec leurs
+compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut
+dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient été
+mentionnés spécialement par le major Perry au
+major-général Strange pour leur conduite à la Traverse
+du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines
+sont les seuls officiers de compagnie dont il ait été
+fait une mention spéciale.</p>
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/121.png"></span>Cependant deux heures plus tard un contre-ordre,
+faisant remplacer la compagnie No. 1 par le No. 4,
+fut transmise au bataillon. Le capt. Ostell devait
+rester à Edmonton où il serait commandant en
+chef, ayant sous lui sa compagnie et la compagnie
+No. 2, à Edmonton, le détachement du Fort Saskatchewan,
+et les volontaires anglais d'Edmonton. On
+était occupé à faire les préparatifs pour entrer dans
+le Fort quand vers midi, le 7 mai, le capt. Ostell
+reçut un nouvel ordre du général Strange. Cette
+fois-ci, il fallait partir, à une heure d'avis, et retourner
+sur ses pas jusqu'à la Rivière Bataille,
+soixante et dix milles au sud. Le même soir, tous
+les hommes de la compagnie No. 1 étaient en
+marche et, trois jours plus tard, après un voyage
+des plus rudes, ils arrivaient au lieu de leur destination,
+un vieux chantier isolé au milieu de la
+plaine, à un mille et demi au nord de la Rivière,
+Bataille. Pour bien comprendre la mission de ce
+détachement, voici le texte même des instructions
+qu'il avait reçues avant son départ d'Edmonton:</p>
+
+<p>Edmonton, 7 mai 1885.</p>
+
+<p>Instructions à l'officier commandant le détachement<br>
+du 65e bataillon à la Rivière Bataille.</p>
+
+<p>Vous avez été choisi à cause de la réputation militaire
+que vous vous êtes acquise par votre habileté
+et votre énergie. La protection de notre ligne de
+communication avec la base de nos dépôts de provisions
+est d'une importance essentielle. Le pays
+à l'est de votre Fort est bien difficile et deviendra
+très-certainement une ligne d'opérations, le long de
+laquelle des maraudeurs indiens essaieront par
+petites bandes de s'emparer de nos transports de
+provisions. Vous occuperez le vieux chantier de la
+Baie d'Hudson près de chez le R. P. Scullen.</p>
+
+<p>Vous le mettrez dans un état de défense aussi
+complet que possible, construisant une défense de
+flanc de manière à empêcher l'ennemi de s'approcher
+assez pour incendier la maison.</p>
+
+<p>Vous embrasserez probablement la maison du R.
+P. Scullen dans votre ligne de défense. Vous marquerez
+la portée de vos carabines du Fort à tous
+les objets dans les alentours, et habituerez vos
+hommes à mesurer au pas ces différentes distances
+de manière à ce qu'ils se les rappellent, ce qui
+rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque.
+Après que vous aurez complété la défense de votre
+fort, vous emploierez vos hommes à réparer, à
+temps perdu, les chemins dans le voisinage de votre
+poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre
+fort sans protection; au contraire, vous exercerez
+la plus grande surveillance, jour et nuit.</p>
+
+<p>Il est probable qu'une troupe de carabiniers à cheval
+aura aussi ses quartiers-généraux à votre poste
+Ils feront une patrouille régulière entre la Rivière
+du Chevreuil Rouge et Edmonton.</p>
+
+<p>Toutes les provisions tant pour les rations des
+Sauvages que pour les vôtres vous seront confiées. Le
+Père Scullen, j'en suis sur, vous aidera de son
+mieux par ses connaissances et son influence.</p>
+
+<p>Par ordre,</p>
+
+<p>C. H. DALE, Capitaine,<br>
+Major de Brigade.</p>
+
+<p>Malgré l'apparente précision de ces instructions,
+elles ne peurent être exécutées à la lettre, car contrairement
+aux informations, il n'y avait aucune
+maison habitable sur la réserve du Père Scullen.
+Le capitaine Ostell continua plus loin, et à dix
+milles au sud, trouva un chantier qu'après une
+semaine de travail on put mettre en état de défense.
+Le Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du
+capitaine Ostell. Malgré toute la bonne volonté possible
+les travaux de fortification n'avançaient pas vite,
+car, vu le petit nombre de soldats qui composaient
+le détachement, chacun avait beaucoup à faire.
+Il y avait, comme on le sait, vingt-cinq hommes.
+Pendant le jour, quatre d'entre eux, un sous-officier
+et trois soldats, montaient la garde; et la nuit, cette
+garde était doublée. A part ces derniers, il faut aussi
+déduire un boulanger, un cuisinier, le servant des
+officiers et deux soldats qui travaillaient aux corvées
+d'eau et de bois de chauffage. Il restait donc
+à peine dix hommes pour travailler aux tranchées
+et autres fortifications. Cependant au bout de quelques
+semaines, l'ouvrage était presque terminé.</p>
+
+<p>Une tranchée de deux pieds et demi de profondeur,
+faite en forme de carreau, a été creusée tout autour
+du terrain sur une longueur de deux cents verges;
+elle communique au moyen de quatre canaux avec
+un fossé de cinq pieds de profondeur qui entoure la
+maison. Un abattis de branches la protège contre
+toute attaque immédiate. Des ponts mobiles ont été
+posés sur les canaux pour donner plus de facilités de
+transport aux voitures de charge qui stationnaient au
+fort. De fortes barricades ont été construites pour
+protéger les portes et les fenêtres. Un mur en tourbe
+de six pieds de haut a été élevé tout autour de la
+maison, au-dessus du fossé. Vingt-huit meurtrières
+percées dans les murs complètent la défense du Fort.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours, c'est-à-dire, jusqu'à la
+fin du mois de mai, toute la garnison et surtout le
+capitaine étaient sur des épines. Les travaux de
+fortification se poursuivaient de sept heures du
+matin à six heures du soir et quelquefois même la
+nuit. Les Sauvages des alentours étaient dans un
+malaise perceptible et, malgré les remontrances des
+missionnaires qui leur apprenaient à nous considérer
+comme des frères, ils attendaient avec anxiété les
+résultats des batailles qui se livraient dans l'est.
+Enfin la prise de Batoche délivra les garnisons de
+leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient
+quitté leurs réserves à l'arrivée des troupes, revinrent
+s'y établir à la fin de mai et tout rentra dans
+L'ordre.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/125.png"></span>Voici la liste des hommes qui passèrent le temps
+de la campagne au Fort Ostell: J. B. Ostell, capitaine
+commandant; A. C. Plinguet, lieutenant; H.
+Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent;
+G. Aumond, caporal. Les
+soldats T. Bélanger, J. Bourgeois, A. Cadieux, K.
+Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>,
+O. Drolet, Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques
+Labelle, Arthur Lanthier, E. Latulippe <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, Ludger
+Longpré, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A.
+Ouimet, J. Parent, A. Pépin, H. Picard et Louis
+Weichold.</p>
+
+<p>Les incidents qui marquèrent le passage de la
+compagnie No. 1 au Fort Ostell sont peu nombreux,
+l'auteur se borne dans ce récit à n'en raconter que
+les principaux.</p>
+
+<p>Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier
+apporta une dépêche au capitaine de la part du
+Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se rendre le
+soir même chez le Père Scullen pour avoir une entrevue
+particulière. Le capitaine fait immédiatement
+seller son cheval et laisse le Lieut. Plinguet en
+charge du Fort. Il ne revint que le lendemain matin
+avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont
+on redoutait un soulèvement étaient rentrés dans
+l'ordre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Nommé caporal le 23 juin; élevé au grade de sergent le
+6 juillet.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (return) </a> Nommé caporal le 6 juillet.</blockquote>
+
+<p>Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell,
+un jeune gradué de l'université McGill, arrivait au
+Fort. Il était officiellement attaché en qualité de
+chirurgien aux trois garnisons du 65ème situées au
+sud d'Edmonton, devant tenir ses quartiers généraux
+au Fort Ostell. Le nouveau médecin était à peine
+entré en fonction que tous l'estimaient et l'aimaient
+comme un des leurs. En effet, depuis cette date
+jusqu'à la fin de la campagne, le docteur Powell
+remplit sa tâche avec une fidélité et un dévouement
+exemplaires. Il lui fallait faire à cheval une moyenne
+de cent cinquante milles par semaine pour visiter
+les différents postes où son devoir l'appelait. Il voyageait
+toujours seul, et ne craignait pas de traverser
+les réserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa
+route et où un jour ou l'autre il pouvait être attaqué
+et massacré. Les officiers de chacune des trois
+garnisons n'ont pas manqué de le mentionner spécialement
+dans leurs rapports au commandant en
+chef à Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait
+le service entre le Fort Ethier et le Fort Ostell, arriva
+malade au camp. Il était tombé à bas de son
+cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G.
+R. Daoust (qui n'était que soldat à cette date) et lui
+confia la mission de remplacer le courrier malade.
+Deux jours plus tard, il revenait au Fort après avoir
+rempli sa mission à la satisfaction de ses chefs.</p>
+
+<p>Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de
+garde sort à la hâte pour répondre à l'appel du
+soldat Bélanger qui monte l'arrière garde. La
+nuit est très-sombre et c'est à peine si l'on peut distinguer
+à six pieds devant soi. Bélanger jure ses
+grands dieux qu'il a vu un cavalier arriver assez
+près du parapet et, qu'à sa vois, il a changé de direction
+et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne
+soit un espion. On fait alors une patrouille à travers
+le bois et les marais aux alentours du Fort. Tous
+reviennent mouillés et de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>L'un est tombé de tout son long dans un marais
+que l'obscurité lui cachait, un autre s'est frappé la
+tête sur une branche d'arbre, un troisième s'est
+massacré la figure sur une talle d'herbes sèches, et
+personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc
+pas étonnant qu'on soit de mauvaise humeur. Le
+reste de la nuit se passa bien tranquille.</p>
+
+<p>Le jour de la fête de la Reine se passa sans autre
+incident que la réception d'une liasse de "Patries."
+C'étaient les premières nouvelles imprimées que
+l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires
+Royaux, chargés de faire une enquête sur les griefs
+des Métis, passaient au Fort. Ils étaient trois: Messieurs
+Forget, Street et Goulet. Le capitaine Palliser
+était avec eux. Il allait se joindre à l'état-major du
+gén. Strange pour y occuper la place de major de
+brigade. Le même soir, le R. P. Scullen vient coucher
+au Fort, et un grand nombre de soldats en profitent
+pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain
+matin, le bon missionnaire célèbre la basse
+messe dans le grenier du Fort. Tous les soldats y
+sont présents ainsi que les commissaires.</p>
+
+<p>C'est le premier service religieux auquel les
+soldats assistent depuis leur départ de Calgarry, le
+vingt-trois avril dernier.</p>
+
+<p>Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi,
+les soldats sortent à la hâte et présentent les
+armes à Sa Grandeur Mgr. Grandin qui arrête au
+Fort en passant. Il dîne avec le capitaine, et, après
+dîner, les soldats vont le visiter sous la tente. Il
+leur adresse quelques bonnes paroles de consolation,
+puis distribue à tous des médailles, scapulaires, etc.
+Avant son départ, Sa Grandeur bénit le Fort qu'on
+baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la
+première mission qui s'établirait sur la rivière
+Bataille, en cet endroit, se nommerait Saint-Jean
+d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf
+juin, le capitaine, ayant reçu une dépêche spéciale,
+se met, en route pour la rivière du Chevreuil Rouge.
+Il se fait accompagner d'un détachement de carabiniers
+à cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but
+de sa mission est d'aider un train très-considérable
+de transports à traverser le pays et arriver en sûreté
+à Edmonton. Ce train était protégé par une quarantaine
+de volontaire du 9e de Québec, sous les
+ordres du Lt. Dupuy. Il y avait déjà huit jours
+qu'il était retardé à la Traverse du Chevreuil Rouge
+par la crue de la rivière. Le capitaine Ostell, mettant
+à profit sa connaissance de la rivière par le fait
+d'y avoir travaillé vers la fin du mois d'avril, lors
+du passage du bataillon gauche, réussit à faire traverser
+tout le train après dix-huit heures de travail.
+Le douze au soir, le capitaine revenait à son Fort,
+et le lendemain les officiers du 9e arrêtaient en passant.</p>
+
+<p>Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les
+Buttes de la Paix où il allait voir l'agent des Sauvages,
+un nommé Lucas, à propos de malentendus survenus
+entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrivée des
+troupes dans ces territoires, il existait une anomalie
+étrange dans les rapports des officiers de compagnie
+avec les Sauvages. Comme le lecteur a pu le voir
+plus haut dans l'ordre du gén. Strange, le capitaine
+Ostell avait été instruit de voir aux rations des Sauvages,
+mais aucun ordre n'avait été donné à l'agent
+Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait à l'agent
+de donner telle ou telle ration, ce dernier lui répondait
+qu'il n'avait aucun ordre à recevoir de lui, vu
+qu'il dépendait du département des Sauvages et n'avait
+rien à voir dans les affaires du ministère de la
+Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine
+avec l'agent mit fin, pour quelque temps, à un état
+de choses embarrassant.</p>
+
+<p>Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau,
+présent du Lt.-Col. Amyot du 9e au capt. Ostell.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, on nous apporte des provisions
+en masse. Tout le bas du fort était rempli de sacs
+de fleur, de sel, de boîtes de corn beef, de hard tacks
+et le reste. Quelques-uns des soldats se découragent,
+car il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps
+prochain.</p>
+
+<p>Le vingt juin cessa le système organisé des courriers.
+Depuis l'arrivée des troupes, on avait établi
+six postes de courriers entre Calgarry et Edmonton.
+Le premier poste était de Calgarry à Scarlet, une distance
+de quarante milles; le deuxième de Scarlet à
+Millar, quarante-cinq milles; le troisième de Millar
+à la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles;
+le quatrième de la Traverse du Chevreuil Rouge à
+la Rivière Bataille, trente-cinq milles; le cinquième de
+la Rivière Bataille aux Buttes de la Paix, trente-huit
+milles, et le dernier des Buttes de la Paix à
+Edmonton, quarante milles. A chaque poste, excepté
+au troisième, il y avait deux courriers. Par ce
+système les dépêches se transmettaient régulièrement
+toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry
+et Edmonton, sur une distance de deux cent treize
+milles. Le vingt-cinq juin, ça commence enfin à
+avoir l'air du départ. Le lieutenant peut à peine
+contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne
+nouvelle. Vers les six heures, le capitaine réunit
+ses hommes pour leur distribuer des chemises et des
+caleçons, puis il leur communique la dépêche
+Suivante:</p>
+
+<p>Fort Edmonton, 24 juin 1885.</p>
+
+<p>Au Capt. OSTELL, Commandant,<br>
+
+Rivière Bataille.</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de
+faire des préparatifs immédiats pour conduire votre
+compagnie au Fort Edmonton où vous devrez vous
+rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf
+courant.</p>
+
+<p>On vous envoie des waggons pour le transport.
+Vous emporterez avec vous tout le bagage, armes,
+habits et équipement de campagne de votre détachement.</p>
+
+<p>Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers
+à cheval du Lt. Dunn, qui sont chez vous, de
+prendre la charge de votre poste, et vous prendrez
+d'eux les reçus de tous les effets et provisions que
+vous laisserez à la Rivière Bataille.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être,</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>Votre obéissant serviteur,</p>
+
+<p>Capt. G. BOSSÉ,<br>
+Major de Brigade.</p>
+
+<p>Il est impossible de dépeindre la scène qui suivit
+la lecture de cette lettre. Il faut avoir enduré toutes
+les souffrances de cette campagne, avoir souffert de
+tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce
+qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun
+prépare son bagage et ce ne fut pas long. Dans
+l'après-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter le
+Fort avec sa femme; il est accompagné de jeunes
+Sauvages parmi lesquels Pic de Bois. Bobtail est un
+homme qui paraît arriver à la soixantaine. Il a
+une figure très-intelligente, mais son regard n'est
+pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime
+que la moitié de ce qu'il pense. Il était monté sur
+un magnifique mustang gris fer. Il portait sur sa
+poitrine une médaille "Victoria" en argent. De
+longues plumes ornaient sa coiffure de peau de
+loutre.</p>
+
+<p>Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du
+capitaine, un autre Sauvage, de costume encore plus
+étrange, entre en scène. C'est Alexis, surnommé le
+Prêtre des Montagnes. De loin, il ressemble étrangement
+au fameux vicaire de Wakefield. Grimpé
+sur une haridelle aux allures douteuses, une grande
+croix rouge flanquée au milieu du dos, un vieux
+chapeau enfoncé sur le crâne, il avait un air de
+Sancho Pança impossible à dépeindre. Cependant
+cet homme au costume original est devant Dieu un
+des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit
+de cheval, sa figure ascétique et son apparence
+religieuse impressionnèrent les soldats. On
+put alors voir son costume au complet. Il porte une
+grande jaquette bleue, un châle blanc avec une
+grande croix en flanelle rouge sur les épaules, sa
+tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un
+crucifix à sa ceinture. Il parla en français et servit
+d'interprète à Bobtail. Alexis obtint un permis du
+capitaine sur la parole de Bobtail, qui en faisait de
+grandes louanges. Cette nuit personne ne put
+dormir. Il était deux heures du matin quand on
+cessa de parler du prochain voyage.</p>
+
+<p>Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre
+heures et demie de l'après-midi, la compagnie No. 1
+quitta le Fort Ostell et se mit joyeusement en route
+pour Edmonton.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>FORT EDMONTON.</h3>
+
+<p>Dans le but de procéder systématiquement au
+récit des événements qui se rattachent au séjour
+de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts
+qu'il a eu pour mission de défendre, Edmonton
+suit immédiatement Ostell. Après la compagnie
+No. 1, passons à No. 2. L'auteur a hésité quelque
+temps à placer le récit de la défense d'Edmonton à
+la seconde place, car son importance lui donne droit
+à la première. A Edmonton en effet étaient les quartiers
+généraux du commandant en chef de toute la
+ligne de défense de Calgarry à Fort Pitt. Ce n'est
+qu'après mûre réflexion et pour rendre plus claire
+dans l'esprit du lecteur la position de chaque compagnie
+du bataillon, que l'auteur s'est décidé à faire
+le récit en se basant sur l'ordre des compagnies dans
+le bataillon.</p>
+
+<p>Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg
+que les citoyens de l'endroit ont qualifié du titre
+pompeux de (town) ville. Cette ville (puisqu'on
+l'appelle ainsi) est située à un mille de la Saskatchewan
+et est, en général, bien bâtie. Toutes les
+constructions sont en bois, il n'y a que deux maisons
+en brique. Les habitants de la ville sont pour la
+plus grande partie des Anglais, les Canadiens résident
+aux environs sur les terres qu'ils ont défrichées.</p>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/134.png"></p>
+
+
+<br><br>
+<p>Sur les bords de la Saskatchewan s'élève le fort de
+la Baie â'Hudson. Ce fort, dont les murs consistent
+en pieux enfoncés en terre et fortement liés les uns
+aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson,
+les quartiers des employés et des dépendances considérables.
+Comme il est muni d'un bon puits qui
+peut fournir de l'eau <i>ad libitum</i> à une garnison
+assez considérable, il pourrait soutenir un assez
+long siège contre des troupes qui ne seraient pas
+munies d'artillerie. Sans être d'une libéralité excessive
+ni d'une politesse extraordinaire, les employés
+de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont
+cependant témoigné assez de sympathie. Les marchands
+nous ont bien vendu leurs marchandises au
+plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus
+haut prix dans l'Ouest; mais c'était pour eux une
+occasion unique de voir de leurs yeux de l'argent.
+Car il faut dire que cette expédition du Nord-Ouest
+a été un bonanza pour cette région. Lorsque nous
+y sommes arrivés, l'argent y était des plus rares, le
+cultivateur, le producteur échangeaient leurs produits
+contre de la marchandise et la plupart du temps
+l'argent n'entrait pour rien dans toutes ces transactions.
+Notre arrivée a été comme un: torrent d'argent
+qui a envahi le pays. Les semences étaient
+presque terminées et les cultivateurs attendaient la
+moisson les bras croisés; tout-à-coup, grâce à la
+révolte, les voilà qui louent leurs chevaux au gouvernement
+à raison de $8.00 par jour pour deux
+chevaux et de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs
+animaux cent pour cent plus qu'ils ne valent et
+ainsi de suite pour leurs autres produits. La compagnie
+de la Baie d'Hudson avait une quantité de
+provisions en magasin, le gouvernement a tout
+acheté au maximum. Si on pouvait en ce cas-ci
+appliquer, pour trouver la cause de la rébellion, le
+vieux proverbe "le vrai coupable est celui à qui le
+crime profite," on n'aurait pas besoin de se demander
+si certains fournisseurs ne sont pas au fond de
+cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un
+autre côté, les missionnaires ont perdu toute leur
+influence sur les Métis et les Sauvages en révolte. Les
+chefs de ces rebelles leur ont représenté les prêtres
+comme des traîtres vendus au gouvernement. La
+preuve, c'est que les Sauvages ont massacré deux
+missionnaires, ce que n'avaient jamais fait auparavant
+même les Sauvages idolâtres.</p>
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/137.png"></span>Ce sont toutes des nominations politiques; tant
+qu'il en sera ainsi, les choses ne changeront pas.</p>
+
+<p>Les blancs ont aussi à se plaindre du gouvernement,
+Il y a ici d'honnêtes colons canadiens et
+anglais qui sont établis sur des terres qu'ils possèdent
+depuis plusieurs années et qui, cependant,
+n'ont encore pu obtenir de lettres patentes.</p>
+
+<p>Si les choses continuent ainsi, avant longtemps,
+nous aurons une seconde rébellion à abattre et cette
+fois ce ne serait plus une révolte de Métis mais de
+colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi
+beaucoup du monopole exercé par la compagnie de
+la Baie d'Hudson et de la conduite des agents des
+Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en
+grande partie des troubles qui ont éclaté dans certaines
+tribus. On leur reproche leur incapacité,
+leur malhonnêteté dans certains cas et souvent leur
+ignorance complète des moeurs et coutumes des gens
+sur les intérêts desquels ils ont la charge de veiller.</p>
+<p>Les notes qui précèdent ont été cueillies ça et là,
+elles ont été fournies à l'auteur par les colons canadiens
+des environs, si elles ne sont pas exactes, elles
+représentent du moins l'état d'esprit dans lequel se
+trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous
+sommes passés à Edmonton.</p>
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/139.png"></span>Ce sont toutes des nominations politiques; tant
+qu'il en sera ainsi, les choses ne changeront pas. Le bataillon droit du 65e arriva à Edmonton le
+1er mai; quatre jours plus tard le bataillon gauche
+entrait aussi au Fort. Après que la division du bataillon
+eût été décidée, le général Strange confia à
+la compagnie No. 2 la garde de cette place importante.
+Le capitaine des Trois-Maisons, assisté des
+Lts. DesGeorges et Charest, était l'officier en charge
+du détachement du 65e, mais le général Strange qui y
+tenait encore ses quartiers généraux, en était le
+commandant. Le 14 mai, le Lieut-Col. Ouimet
+arriva de Calgarry à Edmonton, accompagné du
+Major Brisebois, ancien officier de la Police à cheval
+et fondateur du Fort Brisebois connu aujourd'hui
+sous le nom de Calgarry. Le voyage de Calgarry à
+Edmonton, deux cent quinze milles, avait été fait en
+quatre jours. L'arrivée du colonel fut saluée par des
+cris de joie de la part de tous les soldats du bataillon.
+A peine descendu de voiture, le colonel alla se rapporter
+au Major-Général Strange qui le félicita sur
+son heureux retour. Il le remercia des services
+qu'il avait rendus à la division d'Alberta par la
+manière habile dont il s'était acquitté de sa mission
+à Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des
+raisons politiques il s'était répandu tant de fausses
+rumeurs au sujet de ce voyage.</p>
+
+<p>La même après-midi, le général Strange quittait
+Edmonton en bateau, accompagné du 92ème d'Infanterie
+Légère de Winnipeg, en route pour Victoria
+où l'attendait le bataillon droit du 65ème. Un ordre
+de brigade, lu avant le départ du Major-Général,
+enjoignait au Lieut-Col. Ouimet de rester à Edmonton
+comme commandant militaire du District avec
+le contrôle des détachements du 65ème en garnison
+dans les différents postes, la surveillance des Sauvages
+des réserves environnantes. Il reçut aussi instruction
+spéciale de veiller à maintenir les communications
+de la colonne expéditionnaire du Général
+Strange, et d'assurer son approvisionnement dont la
+base était Calgarry. A part les officiers déjà nommés,
+le Capt. Bossé, capitaine paie-maître du bataillon,
+resta à Edmonton. Le Major Brisebois qui avait
+offert ses services fut accepté comme officier d'état-major
+et ses services ainsi que son expérience
+furent d'un grand prix.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/140.png"></p>
+
+
+<p>Dès le lendemain du départ du Général Strange,
+une députation des Canadiens et des Métis de St-Albert,
+composée de cinq représentants des deux
+nationalités, se rendit auprès du Colonel Ouimet
+avec une lettre de Mgr Grandin. Ils représentèrent
+qu'une <i>Danse de la Soif</i> avait été convoquée par des
+émissaires de Gros-Ours sur la réserve de la Rivière
+<i>Qui But</i>, à dix milles en arrière de St-Albert. Le but
+de cette assemblée était de déclarer la guerre aux
+blancs, et les Sauvages s'y rendaient de tous côtés.
+Il y avait même une date fixée, le 24 mai, pour le
+pillage et le massacre des habitants de St-Albert et
+d'Edmonton. Sur la suggestion du Colonel, le
+lendemain, une grande assemblée de tous les Canadiens
+et les Métis de St-Albert eut lieu, et soixante
+et quinze Métis après avoir prêté le serment d'allégeance,
+reçurent des armes et se mirent en état de
+défense. M. Samuel Cunningham <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> était leur
+capitaine; il était assisté de MM. Bellerose et
+Maloney comme lieutenants. Le même soir vingt-cinq
+des nouveaux volontaires étaient mis en service
+actif et placés en éclaireurs tout près de la réserve
+pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur
+leurs desseins. Ils firent, si bien leur devoir que les
+Sauvages, au bout de quelques jours, abandonnèrent
+leur projet de danse et retournèrent sur leurs réserves
+Respectives.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Footnote 3:</b><a href="#footnotetag3"> (return) </a> M. Cunningham a été élu l'automne dernier membre du
+Conseil du Nord-Ouest.</blockquote>
+
+<p>Un événement important qui marqua le passage
+du bataillon en cet endroit fut la procession de la
+FÊTE-DIEU. Environ cinquante hommes de la compagnie
+No. 2 à Edmonton et de la compagnie No 7
+au Fort Saskatchewan y prirent part et servirent
+d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au bras, avec
+leurs officiers. N'eut-ce été l'absence de la musique
+du régiment on se serait cru à Montréal. Le zèle
+que déployèrent en cette circonstance les habitants
+de St-Albert pourrait témoigner à lui seul de
+l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun
+avait envoyé sa voiture pour transporter les volontaires
+et le voyage fut des plus gais. Après la messe,
+un dîner splendide, préparé par les soeurs grises de
+la Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes
+salles de l'Évêché. Il serait à propos de mentionner
+ici l'oeuvre immense que font les religieuses de cet
+ordre en cette localité. Établies dans le pays depuis
+plusieurs années, elles y ont fondé un orphelinat
+sous la haute protection de l'Évêque. Recueillant, un
+peu partout, de pauvres petits enfants indiens, elles
+les élèvent dans la voie de la vertu la plus sévère et,
+tout en préparant leurs âmes à la grâce, dissipent les
+ténèbres de l'ignorance où sont plongés leurs jeunes
+esprits. Aussi quelle agréable surprise pour les
+volontaires que d'entendre ces jeunes pupilles chanter
+"Les Souvenirs du Jeune Age" en bon français,
+prononcé avec un accent métis inimitable, et le
+"Home sweet home" en bon anglais. A part cette
+instruction intellectuelle, les bonnes religieuses
+habituent leurs élèves aux travaux manuels de toute
+sorte et les disposent à mieux goûter tous les bienfaits
+de la civilisation.</p>
+
+<p>Quelques jours après cette fête, les employés supérieurs
+de la Compagnie de la Baie d'Hudson lancèrent
+un défi aux officiers pour un concours de tir.
+L'enjeu était un dîner chez M. Pagerie. Et ce n'était
+pas peu de chose. M. Pagerie était un célèbre cuisinier
+français qui s'était fixé à Edmonton depuis
+quelques années et y perdait peu à peu, faute de
+pratique, la mémoire des fameux plats qu'il servait
+jadis à ses clients. La palme resta au 65ème. Le
+Col. Ouimet, le Capt. Baby et le Lieut. DesGeorges
+furent les vainqueurs par dix-sept points.</p>
+
+<p>Jusqu'au 22 mai, rien de bien extraordinaire ne
+vint troubler la monotonie de la vie de garnison.
+Ce jour-ci cependant la nouvelle de la victoire de
+Batoche ramena la joie dans tous les esprits et il y
+eut de grandes réjouissances au camp. Deux jours
+plus tard, on célébrait avec pompe l'anniversaire du
+jour de la naissance de Notre Gracieuse Souveraine.
+Il y eut fusillade et le canon tonna. Le reste du
+mois s'écoula sans incident remarquable.</p>
+
+<p>Le 9 juin, la compagnie des volontaires Métis de
+St-Albert fut envoyée en expédition au Lac la Biche
+pour rassurer les esprits et intercepter Gros-Ours
+qui, suivant les rapports de certains Métis, se sauvait
+dans la direction du Lac Froid. Le Lieut. DesGeorges
+reçut le commandement de cette expédition.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/144.png"></span>Quelques jours plus tard, la troupe revenait avec
+la bonne nouvelle que sa mission avait été remplie
+avec succès. Enfin arriva le 24 juin, fête nationale
+de tous les Canadiens. Tous les volontaires du 65ème,
+tant du Fort Saskatchewan que d'Edmonton, se
+dirigèrent sur St-Albert où une messe solennelle fut
+chantée par Sa Grandeur Mgr. Grandin. Tous les
+soldats y assistèrent en armes. Après le service
+divin, il y eut grand dîner à la Mission. Dans l'après-midi,
+après un joli concert fourni par les élèves de
+l'orphelinat, eut lieu la grande assemblée des Métis
+de St-Albert. Des discours patriotiques furent prononcés
+par le R. P. Lestang, le Col. Ouimet, M. A.
+Forget, Ecr., Joseph Gauvreau, agent des terres, les
+Capts. Ethier, Doherty, et autres. C'était la première
+assemblée publique donnée sous les auspices
+de la Société Si Jean-Baptiste de St-Albert, fondée
+le matin même.</p>
+
+<p>A peine revenus de cette fête, le Colonel reçut du
+Général Middleton une dépêche spéciale lui ordonnant
+de rassembler au plus tôt les divers détachements
+du 65ème et de descendre à Fort Pitt par
+bateau. Le 29 juin au soir tous étaient réunis
+auprès du Fort. Avant leur départ, les citoyens de
+St-Albert crurent devoir offrir aux officiers un
+grand dîner d'adieux. Les choses furent conduites
+à merveille. Le menu y était excellent et ne fut
+surpassé que par les discours patriotiques des
+orateurs.</p>
+
+<p>Le lendemain après-midi, le vapeur "<i>Baronness</i>"
+arrivait au Fort et le même soir le 65ème disait
+adieu à Edmonton, en promettant de ne l'oublier
+jamais, mais espérant sincèrement n'être jamais
+forcés d'y revenir sous les mêmes circonstances.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>FORT SASKATCHEWAN.</h3>
+
+<p>Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit était rendu
+à Edmonton. La veille, le major-général Strange
+avait informé le Lt.-Col. Hughes qu'il serait nécessaire
+d'envoyer un détachement du 65e à Fort Saskatchewan,
+un poste de la Police à cheval, à une
+vingtaine âe milles à l'est d'Edmonton, sur la
+branche nord de la Saskatchewan. En conformité
+avec les instructions reçues, le Lt.-Col. Hughes dut
+prendre une compagnie de l'aile droite. Son choix
+tomba sur la compagnie Mo. 7 commandée dans ce
+moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissait
+<i>pro tempore</i> les fonctions de capitaine; le lieut. A.
+E. Labelle devait aider au Capt. Doherty à remplir
+ces fonctions importantes. En obéissance aux ordres
+reçus, la compagnie laissa Fort Edmonton à sept
+heures du matin, le lendemain, 2 mai. Elle était
+composée comme suit:</p>
+
+<p>Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A.
+E. Labelle; Sergent-Major G. E. A. Patterson; Sergent
+de couleur Arthur Laframboise; Sergents
+Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph
+Moquin, Charles Cox et Philippe J. Mount; Soldats
+Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury, F.
+Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning,
+N. Fafard, L. Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy,
+Adolphe Laberge, Emile Lefebvre, E. Lafontaine,
+Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien,
+Jos. E. Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault,
+John Polan, Michael Roach, Georges Smith, Pierre
+Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Thériault, Chs. Thuot,
+L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour,
+A. Rémillard.</p>
+
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/148.png"></span>La route d'Edmonton à Fort Saskatchewan est
+passablement bonne, mais les chevaux étant fatigués
+par la dernière marche de Calgarry à Edmonton,
+on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard.
+A mi-chemin le détachement fit une halte, et alla
+luncher à une espèce d'hôtel tenu par un ancien
+Montréalais, qui, il y a quelques années passées,
+était chef de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier
+repas plut tellement aux voyageurs que plus
+tard jamais aucun officier ou homme de la garnison,
+qui quittait le Fort Saskatchewan en route
+pour n'importe quel antre endroit, ne manquait d'arrêter
+chez "Pagerie" en passant; on se sentait un
+appétit extraordinaire à la vue du vieux chantier
+transformé en restaurant. Soit dit entre parenthèses
+que des malins faisaient circuler des rumeurs allant
+à dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus,
+fille de l'hôtelier, était un aimant plus puissant que
+l'hospitalité de Pagerie lui-même. Quoiqu'il en soit,
+lors de cette première visite, le devoir força les officiers
+et les hommes à quitter l'endroit, et, à deux
+heures de l'après-midi, la compagnie No. 7 gravissait
+le monticule sur lequel le Fort était situé. On avait
+dû traverser en bac hommes, chevaux et équipage.</p>
+
+<p>Ce moyen de transport est mû par la force du courant
+de la Saskatchewan, qui comme celui de toutes
+les rivières qui prennent leur source dans les Montagnes
+Rocheuses, est très-rapide. Le système qui fait
+fonctionner le bac est des plus simples et cependant il
+causa une certaine surprise aux volontaires qui ne
+l'avaient encore vu en opération. Une corde en
+fil de métal est tendue d'une rive à l'autre, fixée
+à deux poteaux très-élevés sur l'une et l'autre rives.
+Deux petites roues courent tout le long de cette
+corde. A chacune de ces roues est attaché un câble
+qui est fixé autour d'une troisième roue à bord du bac
+même, vers le milieu. En faisant fonctionner cette
+dernière roue d'un côté ou de l'autre, la corde, posée
+dans la direction où l'on veut aller, se raccourcit,
+attire le bac du côté indiqué et, le mettant dans le
+courant, l'entraîne sur la rive opposée.</p>
+
+<p>Au moment où la compagnie grimpait la côte du Fort,
+quatre de front, la garnison, sous les ordres du Sergent-Major
+Parker de la Police à cheval (le commandant,
+Major Griesbach, étant absent), sortit sous les
+armes et, après avoir salué les arrivants par une fusillade,
+présenta les armes. Le compliment fut
+aussitôt rendu et, quelques minutes plus tard, la
+compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On
+fixa immédiatement les tentes dans le carré des casernes
+puis tous prirent un repos bien mérité, après
+une marche d'au-delà de 220 milles.</p>
+
+<p>Le fort est placé dans un endroit très-pittoresque.
+Situé sur la cime d'un monticule, il domine la rivière
+dont les eaux bourbeuses s'élancent avec tant
+de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment
+à l'autre, emporter avec elles la côte de sable elle-même.
+Le fort, comme on était convenu de l'appeler,
+est entouré de tous côtés par des broussailles,
+ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis
+comme on en redoute dans ces territoires. Les fortifications
+consistent en une clôture basse faite de pieux
+plantés dans le sol; une seconde rangée de pieux,
+dix pieds de haut, est plantée derrière la première.
+Cette clôture entoure un terrain quadrangulaire
+d'environ deux cents verges de front sur une profondeur
+de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six
+bâtiments; les quartiers de l'officier-commandant,
+une maison plus petite, située tout auprès, servant de
+logement aux officiers de la compagnie, une caserne,
+et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de
+meurtrières, font saillie dans la palissade et donnent
+un abri sûr, derrière lequel on peut combattre avec
+succès toute attaque contre le Fort.</p>
+
+<p>A l'arrivée du détachement du 65e, ce fort était
+défendu par dix-sept hommes de la Police à cheval,
+sous les ordres de l'inspecteur Griesbach. Plus tard
+le nombre des hommes de police fut réduit à sept ou
+huit. Dès le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine
+donna des ordres qui fixaient la discipline quotidienne.
+Le lever devait avoir lieu à six heures. Il
+y aurait cinq heures d'exercices; une avant déjeuner,
+deux avant dîner et deux autres pendant l'après-midi;
+le coucher avait lieu à dix heures.</p>
+
+<p>Ce même jour, l'inspecteur Griesbach, élevé au
+rang de major par le gén. Strange, fit l'inspection de la
+compagnie. Il dit qu'il était charmé de l'apparence
+et des qualités militaires des hommes, mais ajouta
+qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne
+fussent plus convenables.</p>
+
+<p>A partir de cette date jusqu'à la fin de la campagne,
+tous s'appliquèrent à leurs devoirs respectifs,
+et les recrues, qui n'étaient pas peu nombreuses, acquirent
+une connaissance suffisante des mouvements
+militaires pour parer à toute éventualité.</p>
+
+<p>Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit à la
+petite chapelle catholique située dans le village, ou
+plutôt, comme disent les gens de l'Ouest, dans la cité
+de la Saskatchewan. Le Rév. Père Blais, O. M. I.,
+qui est curé de cette paroisse, y dit la sainte messe.</p>
+
+<p>Ce prêtre dévoué est natif des Trois-Rivières, et
+est le frère du Rev. Père Blais, supérieur du Collège
+de Nicolet.</p>
+
+<p>Quoiqu'encore jeune, cet apôtre a la charge de
+trois paroisses, ce qui veut dire une centaine de
+milles dans ce pays de distances magnifiques. Par
+son zèle et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement
+de ses devoirs sacrés, il s'est fait aimer de tous
+ceux au milieu desquels la Providence l'a placé. Sa
+bonté exceptionnelle à l'égard des membres de la compagnie
+No. 7 ne sera jamais oubliée par ceux-ci, et
+les officiers comme les hommes sauront, chaque fois
+que leur pensée retournera aux jours passés sur les
+rives de la Saskatchewan, se rappeler avec reconnaissance
+le saint apôtre et ami qu'ils avaient là-bas;
+ils espéreront sans cesse pouvoir un jour lui
+souhaiter la bienvenue dans sa province natale.
+La messe fut servie par le sergent de couleur
+Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise)
+et par le sergent Eugène Desnoyers, (fils de Son
+Honneur le juge Desnoyers). Un choeur improvisé,
+dirigé par le Lt. A. E. Labelle, fit résonner les voûtes
+de la mission de tons inconnus jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Les membres de la compagnie professant la religion
+protestante eurent un service dans les casernes;
+le R. P. Biais y officiait.</p>
+
+<p>On n'avait pas jusqu'à ce jour, malgré les rumeurs
+qui circulaient généralement, vu aucun Sauvage
+hostile dans les environs, et la galante compagnie No.
+7 commençait à craindre qu'elle n'eût que peu de
+chances de moissonner aucun laurier dans la campagne.
+Lundi, le 11, on reçut au Fort la nouvelle
+que les Sauvages et les Métis de la Rivière Bataille
+devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un
+convoi de provisions qui marchait de Calgarry à
+Edmonton. Le major Griesbach reçut des ordres
+lui commandant de se rendre à la rivière Bataille, avec
+toute la police à cheval du Fort, pour arrêter les chefs
+de ce mouvement. Il quitta le Fort à une heure
+avancée de la veillée, laissant la garnison sous le
+commandement du Capt. Doherty.</p>
+
+<p>La journée du mardi se passa sans incident; mais
+vers minuit et demi, le mercredi matin, la sentinelle,
+en devoir dans le bastion du Nord-Est de la palissade,
+crut devoir appeler le sergent de garde. Le
+sergent de couleur Laframboise, en devoir ce soir
+là, se rendit au bastion. Après quelques minutes
+d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et entendre
+des sifflements sourds presque immédiatement
+suivis de cris imitant ceux du coyote ou louveteau
+des prairies. Le sergent alla immédiatement
+réveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut
+sur les lieux, accompagné du Lt. Labelle. Deux éclaireurs
+métis qui étaient au Fort déclarèrent, après
+avoir entendu les cris des broussailles, que ce ne
+pouvaient être ceux d'aucun animal, mais plutôt,
+ceux dont se servent ordinairement les Sauvages
+quand ils sont dans le sentier de la guerre. Toute
+la compagnie fut bientôt sur pied. En un instant,
+les bastions étaient occupés par différentes divisions
+et chacun était à son poste. Évidemment les rôdeurs
+durent s'apercevoir que la garnison était préparée à
+les recevoir chaudement et que prendre un Fort défendu
+par une milice canadienne est chose plus
+difficile que l'on pense, car ils se retirèrent peu à
+peu, et au petit jour les signaux de ralliement se
+répétaient dans la distance.</p>
+
+<p>Le capitaine crut alors devoir envoyer deux éclaireurs,
+de longue expérience comme trappeurs, pour
+examiner les bois environnants et faire rapport an
+commandant. Après une patrouille faite avec soin,
+ils revinrent au fort et déclarèrent qu'ils étaient
+sûrs qu'une bande de Sauvages avait rôdé aux alentours
+de la place. Plus tard on apprit que les Sauvages
+avaient eu connaissance du départ du major
+et d'une partie de la garnison, et avaient probablement
+cru l'occasion favorable pour saccager le fort.
+Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance
+des braves de Montréal gâta la sauce.</p>
+
+<p>Pendant le séjour de ce détachement dans le fort,
+plusieurs officiers vinrent y faire visite; entr'autres
+le Gen. Strange, les capitaines Giroux et Bossé et les
+lieutenants Ostell, Hébert et DesGeorges. Les uns
+comme les autres ne purent que faire des éloges de
+la bonne tenue des hommes.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui
+était de garde dans le bastion, aperçut deux cavaliers
+qui s'approchaient du fort avec des allures suspectes.
+Ne recevant aucune réponse à son qui vive!
+il déchargea sa carabine et les vit prendre au galop
+un chemin opposé. La sentinelle du bastion plus
+loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit prendre,
+à la course, la direction des côtes du Castor.</p>
+
+<p>Le lendemain, on célébra l'anniversaire de la
+naissance de la reine Victoria. Dans l'avant-midi,
+il y eut une partie de <i>base ball</i> entre neuf membres
+du 65e et neuf de la Police à cheval et des Éclaireurs;
+la victoire resta à ces derniers.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi un programme très-bien rempli
+de jeux de toutes sortes fut exécuté à la lettre.</p>
+
+<p>Pendant la veillée, il y eut un grand bal dans les
+casernes. Parmi les personnes présentes, il y avait
+Mesdames major Griesbach; major Butler, A, Lang
+et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col.
+Wragge, J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui
+épouse du Dr. Tofield, chirurgien-général de
+la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr.
+Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et
+Lt. Labelle.</p>
+
+<p>Il était une heure du matin quand la danse cessa.
+Des rafraîchissements furent distribués par le sergent-major
+Patterson, président du comité des jeux.</p>
+
+<p>Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet,
+huit hommes de la garnison sous les ordres du Lt.
+Labelle, se rendirent à St. Albert pour prendre part à
+la procession de la Fête-Dieu.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita
+le fort. Il se déclara satisfait au plus haut degré et
+félicita les officiers et les hommes sur leur conduite.</p>
+
+<p>L'événement le plus important qui suivit fut la
+célébration de la fête St. Jean-Baptiste. Quinze
+hommes se rendirent à St. Albert sous le commandement
+du Capt. Doherty pour prendre part à la fête.
+Ce fut là que le Lt.-Col. Ouimet annonça qu'on avait
+reçu des ordres de retourner à Montréal aussitôt
+qu'un bateau, envoyé de Fort Pitt, serait arrivé à
+Edmonton. La nouvelle fut reçue avec beaucoup
+d'enthousiasme: la vie de garnison devenait monotone
+et, malgré tous les charmes de la vie militaire,
+tous commençaient à réaliser que rien ne peut remplacer
+le foyer absent.</p>
+
+<p>Dès leur retour au fort, les soldats ne furent pas
+lents à répandre la bonne nouvelle parmi ceux qui
+avaient fait la garde en leur absence; et les préparatifs
+du départ furent commencés.</p>
+
+<p>Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla
+souper chez M. Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier.
+M. Fitzpatrick est le frère du savant avocat
+qui a défendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur
+très-riche; entr'autres propriétés, il est possesseur
+d'un vaste terrain situé sur la rive nord de la
+Saskatchewan, vis-à-vis le Fort. Le R. P. Blais et
+M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortuné, étaient
+au nombre des invités.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le camp était levé et chacun
+se mettait en route, le coeur gai, pour Edmonton où
+l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut qu'un
+seul endroit en route où les soldats éprouvèrent
+quelque peine. Ce fut lorsqu'on passa devant le
+petit hôtel de Pagerie; pas un qui ne jetât un regard
+de regret et d'envie vers l'unique fenêtre de la maison
+d'où "l'ange de la Forêt" envoyait à chacun le
+baiser d'adieu.</p>
+
+<p>Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite
+et les amusements de cette garnison.</p>
+
+<p>La discipline et la subordination des hommes a
+toujours été exemplaire. La satisfaction du commandant
+de la compagnie a été telle, qu'il a cru devoir
+donner les galons de lieutenant aux trois sergents
+de cette compagnie avant d'arriver à Montréal.</p>
+
+<p>Les quelques semaines de séjour au Fort n'ont
+pas été sans amusement. Les hommes donnaient
+leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le Lt.
+Labelle, à la recherche d'un moyen quelconque
+de tuer le temps, découvrait un jeu de paume qui
+fut immédiatement placé dans la cour du fort. Que de
+fois la lune éclairait la fin de quelque partie chaudement
+contestée, à laquelle les dames du Fort ne refusaient
+pas de prendre part. D'autres fois lorsque les
+ombres de la nuit forçaient les joueurs à cesser la
+partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers
+le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce
+n'était pas la partie la moins intéressante du programme.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le capitaine plus sérieux,
+comme le requéraient, son âge et sa position, fumait
+paisiblement une pipe de tabac en compagnie du
+major Griesbach et goûtait, avec délices, l'hospitalité
+de la dame du Major dont l'excellence des tartes
+au flan n'était surpassée que par la cordiale politesse
+avec laquelle elles étaient offertes.</p>
+
+<p>Pour tout résumer, la compagnie No. 7 n'a pas de
+souvenirs fâcheux de son séjour au Fort Saskatchewan.
+S'il y avait des jours ennuyeux et des nuits
+d'alarme il y avait d'autre côté des heures de plaisir
+et d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats
+ramènent leurs pensées à ces jours de vie militaire,
+tous s'accordent à répéter le vieil axiome: "s'il y a
+dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi
+de belles journées."</p>
+<br><br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/159.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h3>FORT ETHIER.</h3>
+
+<p>Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du
+bataillon gauche de Calgarry à Edmonton, vingt
+hommes avaient été laissés aux Buttes de la Paix,
+sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformité
+avec les ordres du général Strange. Cette garnison,
+qui devait plus tard s'illustrer par la construction
+d'un fort superbe, qu'elle a laissé comme souvenir
+de son passage sur la rive sud de la Petite Rivière
+au Calumet, mieux connue sous le nom de rivière
+de la Paix, se composait comme suit: Lieut. Villeneuve;
+de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau,
+aussi de la 8e; caporal Eusèbe Beaudoin de la 1ère
+compagnie; et des soldats Napoléon Robert, et Ferdinand
+Robert du No 1; J. Savard, J. Connolly, E.
+Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau,
+A. Gravel, F. Dépatie, et A. Hébert, No 4; J. Sanschagrin,
+X. Quévillon, D. Ménard, Edouard Gervais,
+L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche
+et M. Deslauriers, No 8.</p>
+
+<p>Dès le lundi, 4 de mai, au matin, ce détachement
+prit possession d'un chantier situé sur la ferme du
+Gouvernement, et se mit immédiatement à l'oeuvre
+pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand
+nombre travaillaient à cette besogne, d'autres perçaient
+des meurtrières.</p>
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/161.png"></span>Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'était rendu
+jusqu'à Edmonton avec le reste du bataillon gauche,
+dont il était adjudant, reçut ordre du général Strange
+de retourner tout de suite à la ferme du Gouvernement
+pour prendre le commandement des
+garnisons de la Traverse de l'Élan Rouge et des
+Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers généraux
+en ce dernier endroit. Le même soir, le capitaine
+Ethier entrait dans ses quartiers, à la grande satisfaction
+de tous les hommes qui l'estimaient et
+comme chef et comme ami. Il y eut donc réjouissances
+générales au camp pendant la veillée; cependant
+à 9.30 heures les préparatifs pour le sommeil
+se commençaient et, à dix heures, le camp était
+rentré dans le silence le plus profond. Tout-à-coup,
+vers une heure du matin, le cri d'alarme d'une
+sentinelle éveilla le capitaine et en quelques instants
+toute la garnison était sur pied. En un clin d'oeil,
+chacun était à son poste, et les ordres clairs, brefs
+du capt. Ethier étaient exécutés dans le silence le
+plus parfait. Il faut ici dire, à la louange des soldats
+de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi
+que plusieurs fois plus tard, ils firent preuve d'un
+grand sang-froid et d'un courage calme. Attentif
+au mot d'ordre, chacun obéissait, en silence, se
+mettait au poste qu'on lui assignait et ne disait un
+mot que lorsque le danger était passé et qu'il était
+revenu à sa couverte. Cette nuit-là la consigne fut
+rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout
+sur un qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles
+furent organisées, conduites par le capitaine et le
+lieutenant à tour de rôle. Un métis Écossais du
+nom de Philip, qui était attaché au camp en qualité
+d'interprète et un nommé Joseph Kildall (Big Joe),
+sous-agent des Sauvages Stonies accompagnèrent les
+soldats dans leur patrouille. La nuit étant très-obscure
+on ne découvrit rien. Cependant de bonne
+heure, le matin, Big Joe découvrit les traces d'une
+bande de Sauvages à un mille du Fort. En suivant les
+pistes, on calcula qu'ils étaient venus en assez grand
+nombre. Dix loges avaient été levées et, croyant
+sans doute la force de la garnison plus nombreuse
+qu'elle ne l'était en réalité, l'ennemi s'était enfui au
+lever du soleil.</p>
+
+<p>Le résultat de cette alerte fut la décision immédiate
+d'un plan de fortifications. Le conseil de
+guerre, composé du capitaine et du lieutenant, s'assembla
+le même jour et décida, à l'unanimité, de commencer
+immédiatement les travaux de fortification.
+Embarrassé par son inexpérience, le conseil décida
+de choisir, comme modèle de fortifications, celles du
+bastion à meurtrières de l'Ile Sainte-Hélène. Le même
+soir le capitaine posa le premier bois du bastion à
+deux étages qu'on devait construire sur le même
+plan que celui de l'Ile Ste-Hélène, et le lieutenant
+jeta la première pelletée de terre du futur mur de
+revêtement. On se mit tout de suite à l'oeuvre et,
+au bout de dix jours, le fort était en assez bon état
+de défense; la garnison pouvait maintenant résister
+à des forces vingt fois supérieures.</p>
+
+<p>Le fort consiste en nne grande maison de bois
+équarri, garni d'une double rangée de meurtrières;
+au rez-de-chaussée sont installées la salle de garde et
+la cuisine; à côté de la cuisine, la chambre des officiers;
+le dortoir est situé partie en haut partie en
+bas.</p>
+
+<p>Le poste est protégé par la Rivière de la Paix
+et les collines qui l'avoisinent; un bastion de dix pieds
+carrés, à deux étages, domine la colline et la rivière;
+partant du bastion, une palissade en bois et en terre
+de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'épaisseur,
+toute garnie de meurtrières; en avant le grand
+chemin allant de Calgarry à Edmonton avec poste
+de sentinelle, guérite etc.; de l'autre côté, un large
+fossé, et deux postes de sentinelles.</p>
+
+<p>Dès l'arrivée du capitaine dans ses quartiers, on
+dressa les règlements de la garnison. La vie est
+d'une uniformité rigoureuse. A 5 heures, lever et
+lavage à la rivière; à 6 heures, nettoyage de la
+maison et des effets; à 6.30 heures a.m., déjeuner;
+à 7 heures travail manuel, corvées etc.; à 9 heures
+patrouille, exercices militaires et continuation du
+travail; à 1 heure, dîner; à 2 heures, travail; à 7
+heures, souper, récréation, patrouille; 9.30 heures,
+tatou; à 10 heures, extinction des feux, silence..
+Garde, nuit et jour. Ce règlement tenait bon tous
+les jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail,
+et la monotonie de l'existence des soldats était
+brisée. Aussitôt après déjeuner, le capitaine menait
+tous les soldats dans une jolie plaine située auprès
+du fort. On s'y rendait en deux files. Après une
+heure d'exercices militaires, les soldats déposaient
+les armes et allaient en rangs chercher leurs couvertes,
+capotes etc., puis revenaient à leur places
+respectives.</p>
+
+<p>Alors on faisait une évolution inconnue dans les
+<i>Queen's Regulations</i>, mais qui pour être originale
+n'en était pas moins pratique. Le capitaine les
+faisait déployer en tirailleurs, puis quand ce premier
+mouvement était exécuté, le rang de devant
+faisait volte-face et les deux vis-à-vis procédaient
+pendant un quart d'heure au secouement des couvertes
+etc. Après cet exercice, le capitaine en
+nommait deux qui allaient nettoyer et balayer le
+fort pendant que les autres se reposaient. Quand
+les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils
+criaient: <i>all's well!</i> Alors on reformait les rangs,
+on reportait les couvertes au fort puis la cérémonie
+était close. Vers les dix heures et demie on disait
+le chapelet en commun. Les agents, interprète et
+tout étranger qui se trouvait dans les alentours se
+rendaient au fort et prenaient part au seul service
+du dimanche qui s'y pratiquait, la récitation du rosaire.
+Le reste de la journée était employé a la
+récréation pour ceux qui n'étaient pas de garde
+ou de corvée.</p>
+
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/165.png"></span>Quant aux officiers leur besogne était multiple. Le
+capitaine se chargeait de toute la correspondance officielle
+et ce n'était pas peu de chose, surtout après l'établissement
+de la ligne télégraphique d'Edmonton;
+il était aussi quartier-maître et paie-maître. Le lieutenant
+surveillait les travaux, distribuait les rations
+aux soldats et faisait les retours. Pendant les quinze
+premiers jours, ils ne dormirent guère qu'une heure
+ou deux par nuit, étant sur un qui-vive continuel.
+La position en effet était loin d'être de nature à les
+rassurer. Sans autres voisins que les garnisons d'Edmonton
+et de Fort Ostell, l'une située à 40 et l'autre à
+35 milles de distance, entourés de plusieurs tribus sauvages
+dont les loges se nombraient par plusieurs centaines,
+sans fortifications sûres et fortes, la responsabilité
+de leurs charges leur paraissait dans toute son
+importance. Et les travaux ne pouvaient se poursuivre
+avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait
+presque jamais plus que neuf hommes disponibles
+pour la corvée. Car il faut déduire les deux cuisiniers,
+le boulanger, ceux qu'on avait relevés de
+garde le matin et la garde du jour. Cependant,
+malgré le petit nombre d'ouvriers, les fortifications
+étaient presque complètes après quinze jours de
+fatigue.</p>
+
+<p>Le 9 mai, deux événements remarquables
+vinrent troubler la monotonie de l'existence solitaire
+de la garnison.</p>
+
+<p>De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col.
+Osborne Smith passa au Fort, à la tête de son bataillon,
+le 91e d'Infanterie Légère de Winnipeg. Il
+distribua aux officiers des armes et de la munition.</p>
+
+<p>Le capitaine Bossé, paie-maître du 65e, les accompagnait
+et paya aux soldats un mois de solde.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, le capitaine Ostell passa avec
+sa compagnie en route d'Edmonton à la rivière
+Bataille.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire
+attaché à l'évêché de St. Albert, passa au
+Fort. Sur le conseil du capitaine, tous les soldats
+allèrent à confesse. Une tente avait été montée
+près du Fort et servait de confessionnal. Le bon missionnaire
+y confessa jusqu'à minuit. Le lendemain
+matin tous communièrent. Plusieurs raisons
+poussaient les soldats à s'empresser de profiter de
+la visite de ce missionnaire pour remplir leurs devoirs
+religieux. D'abord, c'était la première occasion
+qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien
+de temps ils seraient sans en trouver une
+pareille. Ensuite, pendant les premiers jours de
+leur vie de garnison ils avaient été attaqués à quatre
+reprises différentes. La première a été rappelée
+pins haut. La seconde eut lieu pendant la nuit du
+10 de mai; la troisième le 13 et la dernière vers le 18.
+L'attaque du 13 fut la plus sérieuse. La nuit était
+très-sombre. Le soldat Savard montait son quart
+lorsque tout-à-coup une balle lui siffla à l'oreille; il
+donna aussitôt l'alarme et pendant que la garnison se
+mettait en état, de défense une seconde balle, venant
+d'une autre direction, traversa la palissade et siffla
+à l'oreille du soldat Deslauriers qui faisait sa ronde
+dans un autre poste; comme dans les attaques
+précédentes, les soldats firent preuve de beaucoup
+de sang-froid. Les soldats passèrent le reste de la
+nuit sous les armes. Plusieurs patrouilles furent
+faites, mais sans résultat à cause de la grande obscurité.
+Le lendemain matin on découvrit les
+traces des assaillants et le point d'attaque. Quant
+au nombre il était difficile de s'en assurer. Ils
+avaient campé au bord d'un petit lac à environ deux
+milles du Fort, et deux des leurs s'étaient avancés
+jusqu'à un fossé, qui avait été creusé depuis plusieurs
+mois pour égoutter les terres, à une soixantaine de
+verges seulement du camp et avaient fait feu sur la
+garde. Lors de la dernière attaque les Sauvages
+volèrent quatre chevaux qui paissaient dans un
+champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine
+envoya une bande d'éclaireurs sous le commandement
+du Lieut. Dunn de la police à cheval d'Alberta et,
+le même soir, ils ramenèrent au camp les
+chevaux volés plus deux autres qu'on avait trouvés
+à une douzaine de milles au sud. Quant aux voleurs,
+ils étaient disparus. L'interprète sauvage à
+qui appartenaient les chevaux volés hérita des deux
+autres, car leur propriétaire ne vint jamais les réclamer.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, la ligne télégraphique
+d'Edmonton était terminée. La construction de
+cette ligne avait été ordonnée par le Major-Général
+Strange avant son départ d'Edmonton. Les travaux
+en avaient été poussés avec activité. Le chef de l'expédition
+était un M. Parker. Il était opérateur
+employé spécialement par le département de la
+milice. C'était un de ces rares Anglais qui ont su
+s'attirer l'estime des volontaires. Il était fils d'un
+ministre protestant de Londres. Il était venu s'installer
+à Battleford: quelques années passées, et avait
+au moment de l'insurrection au delà de $4.000 de
+marchandises dans son établissement. Son <i>stock</i>
+consistait en pelleteries et en collections recueillies
+depuis plusieurs années et qu'il se proposait d'envoyer
+au musée Royal de Londres. Les insurgés
+dévalisèrent son magasin et détruisirent tout. Les
+soldats aidèrent à la construction de la ligne. Le
+23 de mai tout était terminé et la ligne fonctionnait.
+M. Parker s'établit dans la maison de l'interprète et
+y resta jusqu'au 23 de juin quand il remonta à Edmonton
+avec le Capt. Ethier.</p>
+
+<p>Le lendemain de la complétion de la ligne, anniversaire
+du jour de la naissance de la reine, il y eut
+grande parade. Dans l'après-midi, le capitaine reçut,
+par dépêche secrète, la nouvelle d'une rencontre du
+bataillon droit du 65e où ce dernier avait perdu
+cinquante hommes. On ne donnait la nouvelle que
+comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les
+événements la démentirent. Le 25 de mai, le capitaine
+recevait ordre de faire réparer le pont de la
+rivière du Calumet situé à trois milles au nord. Il se
+rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes
+n'étaient pas en nombre suffisant pour faire ce
+travail, il fit venir d'Edmonton une bande d'ouvriers
+qui exécutèrent à la lettre le but de leur mission.</p>
+
+<p>Vers ce temps-là, le commandant à Edmonton autorisa
+le capitaine à engager quatre Sauvages de la
+réserve de la Côte de l'Ours pour servir d'éclaireurs.
+Il choisit quatre hommes sûrs, recommandés par
+le chef Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils
+remplirent leur devoir à la lettre et furent bien remerciés
+par les autorités.</p>
+
+<p>Le 31 de mai le capitaine Ethier reçut ordre du colonel
+de se rendre à l'établissement métis de
+Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de Duhamel,
+au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser
+les esprits excités de la population de cet établissement
+métis et d'essayer de ramener les vingt familles
+qui étaient allées rejoindre les rebelles.</p>
+
+<p>Le lendemain, le capitaine Cunningham et le
+lieutenant Bellerose du bataillon des volontaires
+métis de St. Albert arrivèrent au Fort Ethier. Ils
+avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu'à
+Laboucane. Les trois officiers se mirent immédiatement
+en route. Ils arrivèrent au but, de leur
+voyage vers minuit, le même soir. Ils se rendirent
+tout de suite, à la maison d'Elzéar Laboucane, chef
+de cet établissement.</p>
+
+<p>Elzéar Laboucane est un vrai métis. Il y a
+quelques années, lui et ses frères passaient pour des
+chefs valeureux dans les expéditions pour la chasse
+aux buffles. Quand ce métier cessa de payer, vers
+1879, il résolut de s'établir sur les rives de la rivière
+Bataille et décida presque tous ses compagnons à
+fonder un village ou <i>settlement</i> en cet, endroit.
+Bientôt d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent
+augmenter la population de la colonie. On s'adonna
+alors à la culture de la terre. Aujourd'hui la colonie
+comprend soixante familles établies sur les
+deux rives de la rivière Bataille. La famille Laboucane,
+la première arrivée et fondatrice de ce
+village qui porte encore son nom, est sans contredit
+la plus riche des familles métisses du district. La fortune
+d'Elzéar est évaluée à près de $30,000. Il est
+peut-être le seul qui ait osé faire concurrence au
+commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson,
+lors des réunions annuelles des tribus de ce district,
+aux Buttes de la Paix, pour recevoir le traité du
+gouvernement, et il en retire de grands bénéfices.
+Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il
+était absent, étant occupé à conduire un train de
+transports qu'il avait mis au service du gouvernement
+et qui lui rapportait une couple de cent
+piastres par jour. Son épouse et ses deux filles, demoiselles
+bien élevées et d'un esprit peu commun,
+firent aux visiteurs les honneurs de la maison et
+les reçurent avec une hospitalité toute française.
+Le lendemain matin, la nouvelle de l'arrivée des
+militaires était répandue par toute la colonie, et,
+cependant, les principaux habitants, au nombre de
+seize, se réunissaient chez Laboucane.</p>
+
+<p>C'étaient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM.
+Pierre St. Germain père, Pierre Descheneau, Joseph
+Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent Salois, Jos.
+Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue
+fils, Félix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jérôme
+Laboucane, Edouard Paré, Augustin Hamelin,
+J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop.</p>
+
+<p>Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa
+mission, et leur parla longuement en français et en
+Anglais; le Capt. Cunningham traduisait en cris les
+paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura
+qu'ils ne couraient aucun danger à rester sur leurs
+terres, et que les troupes du Gouvernement, loin de
+les venir déranger, les défendraient même contre les
+insurgés, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre
+à eux. Tous les métis parurent satisfaits de ces explications.
+On envoya des courriers ramener les fugitifs,
+et, le lendemain, les trois officiers partaient,
+accompagnés de plusieurs colons et du R, P. missionnaire.</p>
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/172.png"></span>En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua
+l'originalité des masures qui servaient
+d'habitation à ces pauvres Métis. Toutes sont à un
+seul étage, mais très-proprement blanchies. L'ameublement
+y est des plus primitifs. Chose digne
+de remarque, une tente est fixée à côté de chaque
+maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous
+ces Métis élevés à vivre sous la tente, après avoir
+passé la meilleure partie de leur vie à courir la
+plaine, ne peuvent s'habituer à vivre entièrement
+dans une maison; il leur faut toujours une tente où
+ils vont se reposer de leurs fatigues, en se rappelant
+avec regret les souvenirs des jours passés. En route
+les Métis conversèrent avec le capitaine et lui firent
+de grands éloges des petits soldats noirs (le 65ème), Ils
+arrivèrent aux Buttes de la Paix le 4 de juin vers
+midi.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, évêque
+d'Alberta, entrait au Port. Les soldats saisirent leurs
+carabines à la hâte et, sans prendre le temps de faire
+aucune toilette, se mirent en rangs et présentèrent
+les armes. Puis mettant un genou en terre ils reçurent
+la bénédiction du prélat.</p>
+
+<p>Pendant le court séjour de l'évoque à ce fort, il se
+passa une scène qui ne devait pas s'effacer de sitôt
+de l'esprit de tous ceux qui en ont été témoins. Un
+train de transports passait au Fort et, debout sur le
+perron pour les bénir, l'évêque leur souhaitait à chacun
+un heureux voyage. Tout à coup un cri de surprise
+s'échappe de ses lèvres et, avant qu'il pût prononcer
+un seul mot, l'un des charretiers, un jeune
+homme d'environ dix-neuf ans, était à ses genoux et
+lui baisait les mains avec tendresse. "Jean! mon
+Jean!" étaient les seuls mots qui sortaient des lèvres
+du prélat, tandis que des larmes brillaient dans
+ses yeux. Quand il fut quelque peu revenu de son
+émotion, il raconta aux soldats étonnés le sujet de son
+trouble. Il y avait environ dix-huit à dix-neuf ans,
+une pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une
+tribu de Pieds-Noirs. Elle laissait après elle un
+tout jeune enfant, âgé de six mois à peine. Les sauvages,
+embarrassés de cet étrange héritage, crurent
+ne pouvoir faire mieux que d'enterrer le fils à
+côté de la mère. Ils jetèrent donc l'orphelin dans
+la fosse de sa malheureuse mère et couvrirent de
+terre les deux corps. Un missionnaire, passant au
+camp le même jour, apprit la nouvelle de l'enterrement
+et courut à la tombe pour s'assurer si l'enfant,
+était encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise,
+après avoir découvert les corps, de voir que le petit
+être respirait encore! Il le remporta avec lui et alla
+le placer à l'Orphelinat de St. Albert. Monseigneur
+l'a toujours protégé d'une manière spéciale et, après
+lui avoir fait donner une éducation suffisante, le
+laissa libre de se choisir un état quelconque. Un
+jour donc, l'orphelin partit, bien qu'à regret, de l'asile
+où il avait été si bien traité et s'aventura dans les
+bois et les prairies. Il y avait déjà longtemps que
+l'orphelin était parti, et son protecteur le revoyait
+sain et sauf. Aussitôt le récit de cette étrange aventure
+terminé, tous les soldats et les métis s'associèrent,
+à la joie du prélat. Le lendemain Sa Grandeur
+partait, emportant avec lui les meilleurs souhaits
+des coeurs qu'il avait su consoler.</p>
+
+<p>Il ne reste plus à raconter qu'un seul incident
+remarquable. Vers la fin de mai, le capitaine fut
+informé qu'un vol de chevaux avait été commis, sur
+la réserve de Papesteos, par une bande de Sauvages,
+sous les ordres d'un nommé Tacoots. L'affaire était
+d'autant plus sérieuse que Tacoots était plus redouté,
+et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas là ses déprédations,
+Tacoots était le seul Sauvage de ce district
+qui parlait l'anglais et qui savait lire. Il volait
+souvent les documents officiels du Gouvernement
+et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux.
+Il avait entrevu juste assez de la civilisation
+pour en deviner les mauvais côtés, et ses commentaires
+sur les affaires de l'état étaient loin d'être favorables
+à ce dernier. Il était venu de 300 milles au
+nord-est et s'était établi sur la réserve de Papesteos.</p>
+
+<p>Grâce à son intelligence supérieure et à son éducation
+et sa force herculéenne, il exerçait un pouvoir
+extraordinaire sur la tribu et surtout sur le chef. Il
+était réellement le commandeur sur la réserve,
+Quelques jours après le vol, il se rendit à Edmonton
+et expliqua au Colonel les motifs de sa conduite.
+Le Colonel l'écouta avec bonté et lui pardonna, vu
+son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient
+son crime et le mettaient sous un jour plus favorable.
+Aussi jamais Sauvage ne fut plus attaché à son chef
+que ce Sauvage ne le devint à l'égard du Colonel.</p>
+
+<p>Voilà maintenant le récit de la garnison du Fort
+Ethier terminé. Il ne reste plus qu'à ajouter quelques
+notes générales qui sont d'un certain intérêt.</p>
+
+<p>Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul
+cas de maladie sérieuse. Le soldat Lamoureux eut
+une attaque de scorbut, causée par la mauvaise
+qualité des viandes. Quelques autres en souffrirent
+aussi, mais le caractère de leur maladie était moins
+dangereux. Le Dr. Powell, qui était attaché à ce
+Fort, mérite les plus grands éloges. Toujours régulier
+dans ses visites, il remplissait son devoir
+avec une bonne volonté et un zèle infatigable. En
+une circonstance même, il n'hésita pas à faire 80
+milles à cheval, d'une seule course, pour donner ses
+soins à un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il
+à propos de faire un rapport spécial au commandant,
+à Edmonton, de la bonne conduite et du
+zèle du jeune médecin.</p>
+
+<p>Vers le milieu de juin, on lut un ordre du général
+Middleton demandant les noms de ceux qui voudraient
+rester en garnison après la campagne finie.
+Plusieurs signèrent, après avoir posé comme condition
+<i>sine qua non</i> qu'un officier du 65e resterait en
+commandement. Le lieut. Villeneuve déclara qu'il
+accepterait avec plaisir une place d'officier dans ce
+nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva
+le premier, et lieutenant et soldats n'hésitèrent pas à
+obéir.</p>
+
+<p>Le 22 juin, le capitaine reçut ordre de monter à
+Edmonton immédiatement. Le lendemain soir, il
+arrivait au Fort et faisait son rapport. Le 24 juin,
+après être allé célébrer, avec le Col. Ouimet et
+d'autres officiers, la fête nationale à St. Albert, il
+reçut la mission de transmettre aux différentes garnisons
+l'ordre du départ qui venait d'arriver. Cet
+ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27,
+les soldats étaient en route, et, le 28 au midi, ils entraient
+dans Edmonton au milieu des cris de joie
+de leurs frères d'armes.</p>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/177.png"></p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h3>FORT NORMANDEAU.</h3>
+
+<p>Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon
+gauche, en route pour Edmonton, passa à la
+Rivière du Chevreuil Rouge, il laissa en ce dernier
+endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le
+commandement du Lieutenant J. E. Bédard Normandeau.
+C'était le premier détachement que l'on
+séparait du corps du bataillon, et la douleur de cette
+séparation était d'autant plus cruelle qu'elle faisait
+présager aux autres compagnies leur sort futur.
+Ce fut ce jour là même que les hommes comprirent
+la tâche qui serait imposée au bataillon, et qui causerait
+son démembrement pendant toute la durée de
+la campagne.</p>
+
+<p>La douleur fut d'autant plus forte qu'elle était
+imprévue. Les adieux se firent en silence et, le 1er
+de mai, au moment où le bataillon gauche continuait
+sa marche vers le nord, la nouvelle garnison
+entra dans ses quartiers.</p>
+
+<p>La traverse du Chevreuil Rouge était un poste
+très-important. Il y avait en cet endroit plusieurs
+habitations, entr'autres deux magasins et un bureau
+de poste.</p>
+
+<p>La bâtisse qui devait servir de fort à la garnison
+était située à environ deux cents verges de la
+rivière sur la rive sud, sur une éminence qui permettait
+d'examiner les environs dans un rayon de
+plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute
+surprise impossible. Voici les noms de ceux qui
+composaient cette garnison: Lt. J. E. Bédard Normandeau,
+commandant, sergents G. Duchesnay, A.
+Demers et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J.
+Rivet, Jules Rupert et A. Lévesque; soldats, E. Leclerc,
+A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D. Francoeur,
+N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J.
+Viger, J. Trainer, M. Carrigan, et N. Gervais.</p>
+
+<p>Pendant tout le séjour de la compagnie No 8 à ce
+fort, il n'y eut qu'un incident remarquable. Quelques
+chevaux avaient été volés par une bande de
+maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immédiatement
+une dizaine d'hommes faire la patrouille
+dans les alentours, et ils ramenèrent, le même soir,
+les animaux au fort, après avoir fait une marche de
+dix milles dans la plaine.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/180.png"></span>Tout le reste du temps fut employé à la construction
+d'un fort qui peut à bon droit être mis au même
+rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford. Pendant
+six longues semaines, les hommes y travaillèrent
+et, vu leur petit nombre, l'ouvrage était plus
+rude. A part le servant du commandant, le boulanger
+et le cuisinier, il faut aussi compter les hommes
+de garde qui, au nombre de huit, montaient leur
+quart jour et nuit dans deux postes assez éloignés
+l'un de l'autre. A cause de l'étrange position du
+Fort, et du danger que présentait la rive nord comme
+point d'attaque de la part de l'ennemi, une
+tente de garde avait été levée sur cette rive et un
+corps spécial y faisait sentinelle continuellement.
+L'autre poste était dans le Fort lui-même. Il y
+avait si peu d'hommes, que ceux qui étaient relevés
+de garde le matin étaient forcés à être de corvée
+l'après-midi. Ce surcroît de peine causa souvent
+des désagréments entre les soldats et leur commandant,
+mais, ici comme ailleurs, et peut être plus
+qu'ailleurs, les soldats remplirent leur devoir.</p>
+
+<p>Vers la fin de juin, les travaux étaient terminés.
+Le bâtiment principal avait été mis dans un état
+complet de défense. Meurtrières, barricades etc.,
+rien n'y manquait. Deux bastions avaient été
+construits sur la façade même, et une tourelle avait
+été élevée à une cinquantaine de verges derrière le
+corps principal, à égale distance des deux bastions.</p>
+
+<p>Une clôture de pieux à triple rang entourait tout
+le terrain et reliait entr'eux les bastions et la tourelle.
+Un fossé de huit pieds de profondeur et de dix pieds
+de largeur séparait le fort de la plaine et, comme
+ce fossé était presque continuellement rempli d'eau,
+il rendait une attaque immédiate impossible de ce côté.
+Vis-à-vis la porte d'entrée du fort lui-même, un pont-levis
+se détachait de la clôture et s'abaissait pour recevoir
+les amis; une fois levé il coupait tout accès.</p>
+
+<p>L'ordre du retour parvint à cette garnison le 26
+juin et, le surlendemain, chacun pliait bagage et
+disait adieu à la forteresse qu'il avait aidé à construire
+et qui restera pendant de nombreuses années
+à venir pour redire aux voyageurs, étonnés du contraste
+de la richesse et de la grandeur de cette construction
+avec la solitude envir<br>onnante: Le 65ème a passé là!</p>
+
+<p><b>FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.</b></p>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/182.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>QUATRIÈME PARTIE.</h2>
+
+
+
+<h2>LE RETOUR</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h3>DE FORT OSTELL A FORT PITT</h3>
+
+<p>La campagne tire à sa fin. Une reste plus à l'auteur
+qu'à raconter les incidents du retour du bataillon
+dans ses foyers. Écrire le récit du voyage de chacune
+des compagnies qui ont passé le temps de la
+campagne en garnison, de son départ du fort qu'elle
+avait érigé et défendu jusqu'à ce qu'elle se soit
+réunie au reste du bataillon, serait répéter sous
+différentes formes la même histoire. En mettant
+donc sous les yeux du lecteur les incidents survenus
+à la compagnie dont il faisait partie, l'auteur croit
+atteindre le but qu'il s'est proposé et faire par là,
+comprendre à tous, comment le bataillon s'est réuni
+à Fort Pitt. Le lecteur se rappelle que le bataillon
+droit, c'est-à-dire les compagnies 3, 4, 5 et 6, est rendu
+à Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le même jour, les
+compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs
+et se dirigeaient sur Edmonton où les attendait la
+compagnie No. 2. La compagnie No. 7, partie du
+Fort Saskatchewan le matin, arriva le même jour
+au but de son voyage. Le détachement du Fort Ethier
+y arriva le lendemain. Quant à ceux, qui avaient
+construit et protégé le Fort Normandeau, ils n'arrivèrent
+que le lundi suivant, le 29 de juin.</p>
+
+<p>La compagnie No. 1 se met en route vers les
+quatre heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Il fait une chaleur atroce. On part à pied, suivant,
+en chantant, les lourds wagons qui transportent
+notre bagage. Arrivés au haut de la colline située
+au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au
+vieux chantier qui nous avait abrités pendant huit
+longues semaines et chacun lui fait dans son coeur
+un adieu qui pour être silencieux n'en est pas moins
+touchant.</p>
+
+<p>Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la
+joie du retour et la peine du départ, joie et peine
+qu'il ressent lui-même. Sans doute qu'il ne peut y
+avoir d'hésitation à choisir entre ce petit Fort isolé
+et la maison paternelle, et cependant plusieurs disent
+à leur compagnon de route: "il a une bonne mine
+notre Fort" et une larme silencieuse coule sur leur
+joue brûlée par le soleil.</p>
+
+<p>Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre
+petit fort et c'était naturel. C'était l'ouvrage de six
+longues semaines; chacun y avait mis la main et se
+considérait seul propriétaire de telle ou telle partie
+du parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrières,
+selon l'ouvrage qu'il avait fait. Peu à peu
+les wagons descendent lentement la colline, nous
+suivons sans rien dire, et, petit à petit, le fort disparaît
+à l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir,
+mais chacun en conserve une copie gravée au fond
+de son coeur.</p>
+
+<p>Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30
+p.m., nous montons le camp. Nous avions à peine
+monté nos tentes qu'un de nous voit des voitures
+venir sur la route. Bientôt le mot se passe d'une
+bouche à l'autre et toute la compagnie va rencontrer
+les nouveaux arrivants, qui ne sont autres que nos
+frères de la rivière du Chevreuil Rouge. Nous
+leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a à
+se revoir après une si longue absence. A regarder
+leurs figures brûlées, à voir leurs vêtements en haillons
+chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous."
+Nous leur aidons à monter leurs tentes, non loin de
+notre camp, et, jusqu'à neuf heures et demie, l'on se
+raconte les différents épisodes des semaines passées,
+et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur
+sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures,
+le lieut. Dunn, des carabiniers à cheval, qui avait
+passé une quinzaine de jours au Fort Ostell, vint
+faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats.
+Peut-être avait-il un dernier espoir de pouvoir décider
+quelques-uns de nous d'entrer dans sa compagnie,
+plusieurs le disaient, mais j'aimais mieux le
+croire plus désintéressé, car si c'eut été le cas je
+n'aurais pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne
+ne lui donna son nom.</p>
+
+<p>28 juin&mdash;A quatre heures tout le monde était sur
+pied du cuisinier à l'orderly et à six heures on était
+prêt à partir. Pendant le déjeuner, il avait été décidé
+entre le capitaine et le maître charretier que chaque
+wagon recevrait trois soldats: en voilà donc quinze
+de montés. Il en reste encore dix à placer. Ceux-ci
+attendent avec le capitaine les charretiers de
+l'autre détachement. Notre capitaine espère disposer
+de nous convenablement, car ils ne sont que
+vingt hommes et ont sept wagons. Enfin ils arrivent
+à nous.</p>
+
+<p>Ici se passa une comédie qui pour être improvisée
+n'en était pas moins risible. Quand notre capitaine
+en eut placé quatre assez facilement, il s'occupa de
+trouver une place pour les autres. Il passa donc de
+voiture en voiture pour voir qui avait la charge la
+moins lourde. Alors chaque charretier faisait valoir
+de son mieux la charge qu'il avait et dépréciait autant
+que possible la valeur de ses chevaux, qu'en
+toute, autre circonstance il aurait vantés de son
+mieux. Après une demi-heure de pourparlers, tout
+le monde était placé. Un des charretiers qui prétendait
+avoir deux mille livres pesant dans son
+wagon et un cheval qui boitait (lorsqu'il était fatigué!)
+fut obligé d'en recevoir deux de nous sous
+peine de s'en retourner sans paie. Mais, après tout,
+nous étions embarqués sous "condition" et les
+charretiers en profitèrent de leur mieux. Le capitaine
+leur avait dit que nous étions tous condescendants
+et que, lorsque les chemins seraient trop
+mauvais, il suffirait d'un mot de leur part pour
+alléger leurs voitures.</p>
+
+<p>Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils
+nous rappelaient poliment la promesse du capitaine:
+immédiatement, pour faire honneur à la parole de
+notre commandant nous descendions et traversions à
+pied les marais.</p>
+
+<p>Après un mille ou deux de marche, pendant lesquels
+nous avions descendu, remonté et redescendu
+de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous
+arrivâmes à un creek ou ruisseau assez large.</p>
+
+<p>Les charretiers nous demandent de descendre; le
+ruisseau a au moins vingt pieds de largeur, et il est
+évident que personne ne peut le franchir sans se
+mouiller les pieds, les jambes... et le reste.</p>
+
+<p>Nous refusons donc d'abord, mais après quelque
+discussion il nous fallut obéir, toujours pour faire
+honneur à la parole du capitaine, ce qui était l'argument
+le plus fort des discours des charretiers,
+argument contre lequel venaient se briser nos
+théories de bottes remplies d'eau.</p>
+
+<p>Nous descendons tous les six et nous passons le
+ruisseau à pied&mdash;on pourrait avec autant d'exactitude
+dire "à la nage."&mdash;Par bonheur que cet état
+de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin,
+un wagon vide, envoyé par le capitaine Ostell pour
+accommoder ses hommes, attendait le reste des
+transports.</p>
+
+<p>Nous montâmes immédiatement et bientôt nous
+étions en route à la poursuite de notre compagnie
+qui avait au moins cinq milles d'avance sur nous.</p>
+
+<p>En route, nous passâmes à travers la réserve du
+Père Scullen. Ce bon père vint nous donner la
+main et nous bénit en nous souhaitant un bon
+voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la
+Côte de l'Ours, saluant en passant l'agent Aylwin.
+Il était deux heures de l'après-midi quand nous arrivâmes
+enfin à l'endroit où notre compagnie nous attendait;
+nous avions fait vingt milles depuis le matin.
+Les chevaux étaient fatigués pour ne pas dire plus,
+et, si l'on n'était venu nous chercher à point, certain
+charretier du train de la Rivière au Chevreuil
+Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir.
+A 3 Heures, les chevaux étaient attelés de nouveau
+et prenaient d'un pas décidé, mais lent, la route de
+Fort Ethier.</p>
+
+<p>Il était cinq heures quand nous passâmes devant le
+Fort. La plupart qui le voyait pour la première
+fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la terminaison
+des travaux exprimèrent leur opinion; ceux-ci
+et ceux-là en firent des éloges et on cria trois
+hourras! pour le capitaine Ethier, et trois autres
+pour sa garnison.</p>
+
+<p>Après avoir laissé notre munition en cet endroit
+nous nous remîmes en route. A un demi mille du
+côté opposé de la rivière qui coule près du Fort,
+nous rencontrâmes un attelage superbe. Il y avait
+au moins trente wagons très-lourds attachés trois
+par trois et traînés par cent-vingt boeufs. Ces derniers
+attelés douze par lot de wagons marchaient
+d'un pas lent mais régulier. De chaque côté de la
+route, en avant et en arrière, d'autres boeufs marchaient
+libres de tout frein et semblaient servir
+d'escorte au transport; ils étaient de réserve. On
+nous dit que tout cela appartenait à un M, Baker de
+Calgarry, qui, soit dit en passant, est un des plus
+riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux
+que ce moyen de transport. Les wagons sont très-lourds,
+pesant en moyenne 3,000 livres chaque et
+leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus;
+dix paires de boeufs traînent ce poids sans difficulté.
+Il était sept heures quand nous arrivâmes sur la
+rive nord de la rivière de la "Petite Roche au
+Brochet" où nous campâmes. Plusieurs allèrent
+se baigner immédiatement avant de souper, les autres
+se reposaient des fatigues de la route en s'employant
+à toutes sortes de jeux. A huit heures tous
+étaient couchés, à neuf heures tous dormaient.
+Nous avions fait 35 milles depuis le matin.</p>
+
+<p>29 juin&mdash;A deux heures du matin, tous étaient
+sur pied et les tentes étaient pliées et embarquées.
+On but le thé chaud, chacun prit un hard-tack et
+l'on partit à trois heures. Les chemins étaient des
+plus mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre
+départ matinal quand les charretiers nous dirent
+que les chevaux n'auraient jamais pu faire une telle
+route à une heure plus avancée du jour et qu'avant
+le midi ils auraient été complètement épuisés.</p>
+
+<p>Après huit milles de marche, on détela les chevaux
+et chacun s'étendit de son mieux à l'ombre des
+charrettes. On se reposa deux heures de temps.
+A neuf heures on se remit en route. Le chemin
+était long et difficile, plusieurs chevaux paraissaient
+épuisés, et souvent l'on était forcé de faire le trajet
+à pied pour soulager les animaux. Il était une heure
+de l'après-midi quand nous traversâmes le ruisseau
+de "La Boue Noire." Nous nous y arrêtâmes. Nous
+étions à 14 milles d'Edmonton et avions déjà fait
+23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous
+ayant grandement vanté ce ruisseau comme eau de
+bain, plusieurs se baignèrent avant le dîner. L'eau
+en effet était délicieuse, le fond très-mou, sans être
+vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et le
+courant seulement assez fort pour qu'il y eût du
+plaisir à nager à l'amont.</p>
+
+<p>A deux heures et demie l'on se remît en route.
+Une pluie fine commença à tomber. Le chemin
+était méchant sur une longueur de quatre à cinq
+milles, il y en eut une dizaine qui le firent à pied
+A peine arrivions-nous au terme de notre marche
+que trois express venaient à notre rencontre. Ils
+nous étaient envoyés d'Edmonton où l'on nous attendait
+le soir même.</p>
+
+<p>En quelques minutes, nous étions prêts à repartir;
+nous étions à peine deux ou trois par voiture. C'est
+dire que nous n'aillions plus au pas. Nous passâmes
+sur la réserve de Papesteos qui s'étend sur une longueur
+d'une dizaine de milles.</p>
+
+<p>A peine arrivés à trois milles d'Edmonton, et
+comme il se faisait tard, les charretiers mirent leurs
+chevaux au trot, et le chemin se fit à travers des
+flots de poussière. Après une demi-heure de course,
+nous arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salué par
+des cris de joie.</p>
+
+<p>A six heures nous avions traversé la Saskatchewan
+et montions la côte au milieu des saluts bruyamment
+manifestés de nos frères des autres compagnies.
+La compagnie No.2 était encore dans le Fort et les
+compagnies 7 et 8 étaient campées, depuis leur arrivée,
+sur le côté sud du Fort. A peine arrivés,
+nous montons les tentes.</p>
+
+<p>Nous fûmes témoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique.
+L'astre du jour empruntant sans doute
+quelque peu de sa vélocité à la forme et à la nature
+de l'endroit, ressemblait à ces chasseurs sauvages qui
+profitent de tous les accidents du terrain pour se
+cacher puis s'élancer tout à coup sur la proie méditée;
+l'immense globe d'or courait à travers les montagnes,
+s'arrêtant de temps à autre sur quelque cime
+escarpée, puis bondissait derrière un pic plus élevé,
+pour reparaître plus loin à travers quelque crénelure
+géante et finalement s'engouffrait subitement et
+comme renversé par un Être plus fort dans quelque
+abîme secret derrière la montagne; comme le disent
+les naturels du pays dans leur langage poétique:
+"l'astre céleste va se fondre dans les bras glacés
+des Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence
+régnait dans le camp.</p>
+
+<p>30 juin.&mdash;Comme tout le monde était plus ou
+moins fatigué du voyage, terminé la veille, et que
+de plus il n'y avait rien à faire, on nous laissa lever
+à l'heure qu'il nous plût. La parade devait avoir
+lieu à 10 heures et plusieurs se levèrent à 9.45
+heures. On nous distribua des pantalons et des
+chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent,
+tous ayant la même patente, mais les pantalons
+étaient de toutes couleurs et de toutes qualités.
+A deux heures de l'après-midi on eut une inspection
+générale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture
+des ordres du jour. A trois heures, les tentes
+étaient à terre: à cinq; elles étaient pliées et embarquées
+avec le reste du bagage. Après s'être fait attendre
+depuis deux jours le bateau promis arriva
+enfin vers six heures et demie et l'on se mit en
+route.</p>
+
+<p>C'était un bateau assez grand et construit expressément
+pour naviguer sur la Saskatchewan; son
+nom est "<i>la Baronne</i>". A 7.30 hrs. a.m. le sifflet
+crie, les amarres sont tirées et l'on part. D'aucuns
+disent que nous en avons pour quinze jours à bord,
+d'autres que nous serons rendus au terme du voyage
+dans quatre jours au plus; tous ont hâte d'en descendre
+avant même de monter à bord. Comme nous
+partons les soldats de l'Infanterie Légère de Winnipeg
+et les volontaires d'Edmonton auxquels se
+mêle une foule gaie et reconnaissante nous saluent
+par des cris répétés et nous envoient de terre mille
+souhaits d'heureux voyage.</p>
+
+<p>Nous voguons jusque vers les dix heures et demie
+quand nous jetons l'ancré au bord d'un bois touffu;
+les maringoins nous dévorent toute la nuit.</p>
+
+<p>JUILLET</p>
+
+<p>1er Juillet&mdash;Il est à peine deux heures du matin
+que nous reprenons notre course. Le temps est
+assez beau et le vent est favorable. Vers les cinq
+heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan;
+le major Griesbach est sur la rive et
+nous salue en passant. Nous arrêtons vers les onze
+heures à trois milles à l'ouest de Victoria, pour
+prendre une charge de bois; pendant deux heures
+nous travaillons avec les matelots. Vers deux
+heures de l'après-midi nous passons devant Victoria.
+Le fort est situé sur la rive nord de la rivière. Une
+foule de sauvagesses accourent sur le rivage
+pour nous regarder passer. Nous continuons jusqu'à
+10 heures du soir quand l'ancré est jetée.</p>
+
+<p>2 juillet.&mdash;Départ du bateau à deux heures du
+matin. Nous allons bien lentement à cause d'un
+brouillard épais qui cache les écueils. A sept hrs.
+le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf
+heures le bateau passe devant le monument élevé
+par les autres compagnies du 65ème aux martyrs du
+Lac aux Grenouilles. Tous se découvrent respectueusement.
+Un peu plus bas nous passons devant
+d'immenses radeaux qui descendent jusqu'à Battleford.
+Enfin vers les trois heures de l'après-midi
+nous arrivons à Fort Pitt. La rive est couverte de
+nos frères d'armes parmi lesquels se distinguent le
+major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et le Dr.
+Paré. Le général Middleton et le major-général
+Strange sont à bord du "<i>North West</i>" et nous saluent
+au moment où nous jetons l'ancre. A peine
+le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par
+nos amis.</p>
+
+<p>On se donne de bonnes poignées de mains, on se
+raconte les incidents les plus marquants de la campagne
+et la meilleure entente règne partout. Presqu'immédiatement
+nous obtenons un congé de
+quatre heures et tous descendent à terre. Le soir
+nous couchons de nouveau à bord du vaisseau, et
+un bon sommeil vient enfin fermer nos paupières.
+Tous sont heureux, tous sont joyeux de se retrouver
+enfin ensemble après 72 jours de séparation. La
+nuit est fraîche et nous sommes délivrés des moustiques.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>DE FORT PITT A MONTRÉAL</h3>
+
+<p>Le bataillon est maintenant réuni. Toute la
+journée du trois juillet fut employée à charger les
+vaisseaux de provisions. Les courts intervalles pendant
+lesquels il nous était permis de nous reposer se
+passaient en silence, car il faut le dire, aussitôt que
+la joie bien naturelle des soldats de se retrouver
+après une assez longue séparation fut passée, un sentiment
+de malaise et d'ennui s'empara de tous et
+influença même les officiers. Notre coeur saignait
+à la vue de la nudité de l'endroit. Pas une seule,
+maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix
+milles, rien! rien que la plaine immense à laquelle
+l'herbe brûlée et jaunie formait une robe de crêpe
+dernier vestige de la dévastation. Seul au milieu
+de cette scène apitoyable, le vieux chantier délabré,
+qui conservait encore le nom de Fort, se dressait au
+milieu de la plaine comme un soldat invalide, qui
+attend, comme une faveur, la balle qui le délivrera
+des misères d'ici-bas. Ce n'était plus un fort: deux
+bâtiments de 15 pieds par 12, en bois brut, entourés,
+pour la forme, d'une ceinture de pieux qui portait
+encore la trace des ravages de la dernière guerre
+voilà ce qui frappait l'oeil du visiteur.</p>
+
+<p>Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches,
+allait à l'intérieur, un spectacle non moins
+triste s'offrait à sa vue.</p>
+
+<p>Dans la cour qui sépare les deux bâtiments, un
+homme passerait sa journée à ramasser et classifier
+ce qui traîne. Ici, un couteau rouillé, plus loin,
+une carabine brisée, partout débris sales et puants
+qui infectent l'atmosphère des environs. Un des
+bâtiments, celui du nord, sert de magasin de provisions,
+l'autre de pharmacie.</p>
+
+<p>Cependant presque tous les soldats allèrent voir
+ce qui restait du Fort, et leur démarche ne fut pas
+vaine, car il était superbe dans son délabrement.</p>
+
+<p>Même la fétidité qui s'échappait de la cour lui
+donnait un air de je ne sais quoi qui vous prenait
+au coeur et vous faisait monter, malgré vous, à la
+paupière, une larme de regret et de pitié.</p>
+
+<p>Après avoir visité le fort, on alla examiner la
+tombe du jeune constable Cowan. On s'agenouilla
+auprès du tertre dont la verdure changeait de
+nuance petit à petit et sur lequel quelques fleurs,
+plantées par des mains amies, pliaient tristement la
+tète et semblaient frémir au contact de leur racines
+avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du
+jeune martyr, car c'en fut un.</p>
+
+<p>Quand on trouva, son corps, il avait un bras et
+une jambe coupés, la poitrine ouverte et quant à
+son coeur, quelque Sauvage le lui avait arraché et
+l'avait emporté à son wigwam. Aussi les soldats
+du 65e qui ramassèrent ce pauvre cadavre mutilé,
+émus jusqu'aux larmes à la vue de son état, lui
+creusèrent-ils une tombe aune centaine de verges
+du fort.</p>
+
+<p>On y planta des rosiers sauvages et quelques
+fleurs des bois. Dieu préserve ces pauvres fleurs!
+que chaque printemps elles élèvent plus haut leurs
+corolles nuancées et répandent autour de cette
+tombe un parfum divin! Qu'elles y restent
+comme souvenir de notre bataillon! et, lorsque
+l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent
+leur variété de couleurs et leur douce senteur
+la faire sourire de joie et d'orgueil, en lui soufflant
+tout bas notre nom.</p>
+
+<p>Dès six heures et demie du matin, nous étions
+dans la plaine et nous faisions l'exercice militaire, commandés
+par l'instructeur Labranche. A sept heures et
+demie, l'exercice était fini, la lecture des ordres du
+jour eut lieu. La fin de la campagne nous était annoncée,
+et nous recevions l'ordre de retourner dans
+nos foyers. Une seule chose nous intriguait, tout
+le bataillon avait reçu ordre de descendre la Saskatchewan
+et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur
+la "<i>Baroness</i>" et c'est à peine si l'aile gauche du
+bataillon avait pu s'y placer d'une manière convenable.
+Aussi, malgré le plaisir de voyager ensemble,
+chacun trouvait un mot à dire contre ceux qui semblaient
+avoir pris le parti de nous ramener chez
+nous comme des sardines en boite.</p>
+
+<p>A trois heures de l'après-midi, les colonels Ouimet
+et Hughes inspectèrent le bataillon. On passa la
+nuit à bord du vaisseau et après tout nous n'étions
+pas trop mal.</p>
+
+<p>Samedi, 4&mdash;Dès deux heures et demie du matin,
+les trois vaisseaux se mettent en route. On nous
+apprend que le lieutenant colonel Williams des Midlands,
+et le sergent Valiquette de notre bataillon sont
+décédés pendant la nuit. Tous les pavillons sont
+baissés à mi-mât en leur honneur. Une atmosphère
+de tristesse semble peser sur le bateau et l'avant-midi
+est longue et ennuyante. On n'entend que le
+cri monotone d'un matelot qui sonde la rivière et
+dit au capitaine le nombre de pieds d'eau où passe
+le vaisseau.</p>
+
+<p>Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des
+plus curieux: souvent on passait dans deux pieds
+d'eau pour tomber aussitôt dans une quantité d'eau
+dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus,
+souvent encore, après avoir navigué quelques secondes
+dans deux pieds d'eau, le bateau s'échouait
+sur un banc de sable quelconque. On déchouait
+généralement le bateau sans trop de trouble et la
+perte de temps n'était pas bien grande.</p>
+
+<p>Dans le cours de l'après-midi nous essuyons une
+tempête de pluie et de grêle. La plupart des couvertes
+étendues sur le bord du vaisseau furent
+mouillées en peu d'instants, et malgré qu'on les enlevât,
+et que la pluie eût cessé, ceux dont les places
+étaient encore humides passèrent une mauvaise
+nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes
+le lendemain.</p>
+
+<p>Vers les cinq heures de l'après-midi, on passe devant
+un camp sauvage; les sauvagesses nous saluent
+de la main tandis que leurs compagnons nous regardent
+passer en silence.</p>
+
+<p>Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus
+nombreux; après quelques heures de marche on
+aurait juré qu'il n'y avait que des bancs de sable
+sur notre route. Des deux côtés s'étendent à perte
+de vue d'immenses îles de sable et leur couleur
+grisâtre, vue au clair de la lune, avait un effet des
+plus étrange aux yeux de tous. A mesure que le
+bataillon avance on les voit se traîner comme des
+couleuvres autour de nous, et, de temps à autre comme
+enlacés dans leurs replis; nous nous échouons
+sur quelque monticule de sable caché traîtreusement
+sous la nappe de couleur vert-pâle de là rivière.
+Fatigué de ces obstacles devenus plus fréquents à
+mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de
+jeter l'ancré et l'on passe une nuit tranquille à une
+trentaine de milles à l'ouest de Battleford.</p>
+
+<p>Dimanche, 5&mdash;A trois heures du matin, nous
+levons l'ancre et le bateau poursuit sa course accidentée.
+Rien de particulier à bord, excepté l'impatience
+des soldats d'arriver à Battleford. Enfin,
+vers huit heures et demie, nous voyions le "<i>Marquis</i>"
+et le "<i>North-West</i>" à un demi-mille en
+avant de nous, arrêtés sur les bords d'une assez
+jolie baie.. Le mot "Battleford" est sur les lèvres
+de tous. En effet, nous sommes rendus.</p>
+
+<p>Chacun jette un regard de curiosité sur la rive et
+n'est pas peu surpris de voir le brave Lemay en
+habit d'officier qui nous attend sur le rivage. Sans
+commandement, mus par le même sentiment d'amitié
+et d'admiration, tous le saluent et des centaines
+de mains se dirigent vers lui. Il est encore
+pâle mais paraît marcher sans trop de difficulté. A
+peine a-t-il mis le pied à bord du bateau qu'une
+véritable ovation commence et si nous n'avions su
+qu'il était encore souffrant, de sa blessure, je crois
+qu'on l'aurait promené sur nos épaules. Chacun
+l'interroge avec intérêt sur sa condition, quelques-uns
+lui posent des questions des plus naïves, tous
+sont heureux et Lemay comme les autres.</p>
+
+<p>Pauvre jeune homme! tu n'as pas de père qui
+t'attende à Montréal pour te serrer avec orgueil sur
+son coeur, pas de mère non plus qui gémisse en
+s'impatientant de la longueur de la campagne; qui
+sait? Dieu arrange si bien les choses, mieux vaut
+peut-être qu'elle soit au ciel depuis longtemps,
+car la nouvelle de ton accident lui aurait brisé le
+coeur; un frère seul là-bas souhaite ton retour;
+mais regarde autour de toi toutes ces figures réjouies
+de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces cent
+mains amies qui t'offrent; la plus généreuse amitié
+et si tu pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais
+pas tant à plaindre, car au lieu d'un seul frère tu en
+as cent et plus, de vrais frères, ceux-là, des frères
+d'armes, dont l'amitié est franche et dévouée.</p>
+
+<p>Tous se rappelleront longtemps ta conduite
+héroïque à la Butte aux Français et tant que le
+65ème existera, tu y trouveras toute une famille.</p>
+
+<p>Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie
+de la dernière expédition auront quitté ce monde
+pour un meilleur, tu restais seul à penser à l'année
+1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et
+chacun saluera en toi le héros de la Butte aux
+Français.</p>
+
+<p>Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires
+au défunt Col. Williams. Tous les bataillons suivaient
+la dépouille mortelle en silence. Les Midlands,
+les Grenadiers, le 65ème Carabiniers Mont-Royaux,
+le 90ème Infanterie Légère de Winnipeg, puis les
+Queen's Own montent l'un après l'autre la colline,
+et traversent le village. A la porte du Fort, le 65ème
+fait volte-face et quelques officier, seulement entrent
+pendant que le bataillon revient sur ses pas.</p>
+
+<p>Arrivés au rivage, huit sergents prennent le cercueil
+du sergent Valiquette et le déposent dans le
+wagon funéraire. La compagnie No. 4 suit le corps
+puis viennent les autres compagnies.</p>
+
+
+
+<p><span class="gauche"><img alt="" src="images/200.png"></span>Après un quart d'heure de marche, on arrive à la
+porte de la chapelle de la Mission. Tous prennent
+part aux chants sacrés que l'église ordonne en pareille
+circonstance, puis le Révd père Provost nous
+adresse des paroles appropriées, comme toujours, au
+triste événement. Sa voix est touchante, ses accents
+sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet
+essuie une larme qui vient mouiller sa paupière; le
+Capt. Roy pleure comme un frère aîné aux funérailles
+du plus jeune de la famille, et tous sont plus
+émus qu'ils ne voudraient le paraître. La cérémonie
+finie chacun retourne au bateau en silence.</p>
+
+<p>Ayant obtenu la permission de visiter le village,
+plusieurs se dirigent à la hâte vers le premier magasin,
+pour utiliser les quelques sous qui pèsent dans
+leur gousset.</p>
+
+<p>Il y avait encore une centaine de maisons éparpillées
+de distance en distance. Les dames sont à leurs
+portes et nous saluent sur notre passage. Toutes
+sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux
+retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu'à elles
+leur demander un verre d'eau sont traités comme
+des frères ou des fils et sont reçus comme un parent
+dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on
+voit partir à regret.</p>
+
+<p>Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du
+village et jouissent d'un spectacle inconnu dans leur
+ville natale. A leur gauche, le vieux fort s'élève fier
+dans son armure d'écorce, montrant avec orgueil ses
+flancs percés de balles et ses murs à moitié détruits
+que des ouvriers sont à réparer avec des précautions
+remarquables, comme s'ils craignaient de renverser
+cette relique précieuse.</p>
+
+<p>A travers les fentes de la clôture, on peut voir
+quelques canons, la gueule encore noircie par la
+poudre, les oreilles pendantes comme un chien fatigué
+attendant l'ordre de son maître pour aboyer
+de nouveau.</p>
+
+<p>A droite, le village avec ses jolies petites maisons
+blanches à contrevents verts on jaunes, la petite
+chapelle qui lève humblement vers le ciel sa croix
+de bois blanc, le tout décoré fraîchement par la nature
+qui fait pousser partout une herbe d'une verdure
+aux nuances variées.</p>
+
+<p>Et devant eux, à perte de vue, des plaines immenses,
+traversées ça et là par de frais ruisseaux à l'eau
+limpide, accidentées par des tertres et des mamelons
+dispersés par-ci par-là dans le plus agréable désordre.</p>
+
+<p>Vers les six heures, nous étions revenus à bord
+du vaisseau. Des retardataires nous apprennent la
+mort du soldat Millen de la batterie B.</p>
+
+<p>Il avait été tué accidentellement par une balle de
+sa propre carabine en escortant un Sauvage au Fort.</p>
+
+<p>Lundi, 6&mdash;A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres
+et bientôt Battleford disparaît au moment où nous
+tournons la première pointe. Le vent s'était élevé
+et le bateau marchait très-vite.</p>
+
+<p>Il était vraiment curieux de voir comme les écueils
+étaient passés et comme les bancs de sable disparaissaient
+vite à droite et à gauche. Tout à coup, vers
+les neuf heures, le bateau arrête.</p>
+
+<p>Le vent était devenu si violent que la "<i>Baroness</i>"
+était aussi bien échouée que jamais bateau ne l'a
+été. Voyant tous leurs efforts aboutir à rien, les
+matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine
+se fit de la bile et nous dûmes passer le reste de la
+journée au milieu de la rivière, exposés au vent, avec
+la consolation, cependant, de n'être pas troublés
+dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient
+pas entreprendre la périlleuse traversée de la
+rive au navire pour le faible plaisir de nous exciter
+le tempérament.</p>
+
+<p>Mardi, 7&mdash;Le lever a lieu à six heures, Le vent
+continue toujours, mais on travaille avec ardeur à
+déchouer le vaisseau. On met une chaloupe à l'eau
+et quelques matelots vont à terre, attacher un bout
+de câble à un arbre pour aider à la manoeuvre.</p>
+
+<p>Après plusieurs essais infructueux, l'on réussit
+enfin à mettre le vaisseau à flot. Il est huit heure»
+et demie. Pour passer le temps ou pour toute autre
+raison inconnue à celui qui écrit ces lignes, on
+eut deux heures d'exercice à bord du vaisseau.
+Comme l'espace manquait un peu, on procédait par
+demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4 commencent,
+puis après avoir fait tous les mouvements de
+l'exercice manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche,
+elles se retirent sur le devant du navire pour
+faire place aux autres compagnies. Quand ces dernières
+ont fini chacun regagne sa place et s'étend sur sa
+couverte. On n'avait pas d'autre endroit pour se
+reposer. Notre couverte formait notre chambre de
+solitaire, les murs étaient invisibles; jamais aucun
+importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas
+de place pour le recevoir. Quelques fois deux amis
+voisins transformaient leurs deux chambres en une
+seule et habitaient sur le même palier. L'ameublement
+était modeste. Un <i>knapsack</i> couché sur le
+côté servait de siège le jour et d'oreiller la nuit;
+notre capote qui, le jour, servait de bourrure à notre
+unique fauteuil, la nuit, remplaçait le matelas absent;
+quant aux cadres, presque toutes les chambres en
+étaient encombrées; quelques uns les changeaient
+tous les jours, c'étaient nos rêves encadrés dans la
+frêle boisure de nos espérances et suspendus au fil
+invisible de nos illusions. Vers une heure et trois
+quarts, l'adjudant Starnes inspecta les sergents.</p>
+
+<p>À deux heures et demie le bateau arrête et tous
+descendent à terre. Pendant que les hommes de
+fatigue entrent des provisions, le reste du bataillon
+fait l'exercice militaire.</p>
+
+<p>Cette place s'appelle l'Anse du Télégraphe. A
+peine revenus à bord, on nous demande a signer la
+liste de paie ce que chacun fait avec plaisir tout en
+trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit
+la couleur de l'argent du gouvernement. Pourtant
+ces murmures étaient bien inutiles, car à quoi
+nous aurait servi notre argent dans un pays où les
+magasins étaient aussi rares que les châteaux? La
+nuit fut très-froide.</p>
+
+<p>Mercredi 8&mdash;Le lever se fait de bonne heure.</p>
+
+<p>L'avant-midi est très-froide et presque tous mettent
+leur capote grise. Enfin vers midi on arrive en vue
+de Prince Albert. C'est un des plus beaux coups
+d'oeil que l'on puisse imaginer.</p>
+
+<p>Situé au fond d'une baie sur la rive sud de la
+Saskatchewan, le joli village de Prince Albert
+s'étend sur une longueur de plusieurs milles. Ce
+sont de jolies maisons blanches, espacées par de
+grands vergers ou de gais jardins de fleurs multiples,
+ici et là une maison en briques rouges varie
+d'une manière agréable la beauté du tableau. On
+distingue entre tous le frais couvent des Soeurs de
+Ste. Anne; plusieurs religieux et religieuses nous
+saluent de la main et agitent joyeusement leurs
+mouchoirs. Enfin l'ancre est jetée et nous obtenons
+un congé de deux heures pour visiter la place.</p>
+
+<p>Quelques-uns se dirigent vers le couvent sûrs
+d'y recevoir un bienveillant accueil. La marche fut
+assez longue, mais leur trouble fut plus que récompensé
+par la manière dont ils furent reçus. Une
+religieuse leur fit visiter la classe, où une jeune
+métisse enseignait l'A. B. C, à de toutes petites fillettes
+qui regardaient les visiteurs avec de grands
+yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua
+les faisait aimer et prendre en pitié; après la classe,
+la bonne religieuse unit ses prières à celles des
+soldats pour demander à Dieu un heureux retour,
+prières qu'elle avait souvent répétées pendant la
+guerre; après cette visite ils retournèrent au bateau,
+où ils apprirent que Gros-Ours était prisonnier au
+Fort. Ils se dirigèrent vers l'endroit désigné. Déjà
+une foule de volontaires du 65ème se pressent
+aux fenêtres grillées d'une petite cabane de bois.
+C'est là que Gros-Ours est renfermé. Cependant la
+porte reste fermée et malgré nos supplications les
+hommes de la police à cheval qui font la garde à
+l'intérieur s'obstinent à nous refuser l'entrée. Enfin,
+un officier qui passe nous demande ce que nous attendons;
+on le lui dit. "On ne peut vous refuser de
+voir celui que vous avez combattu avec autant de
+courage," dit-il, "ouvrez la porte." L'ordre est
+aussitôt exécuté et c'est à qui entrera le premier.
+La petite prison est bientôt remplie et il en reste encore
+autant à la porte qui brûlent d'impatience et
+envient le sort de ceux qui ont eu la bonne fortune
+d'être les premiers. Enfin chacun eut son tour et
+tous purent contempler de près celui qu'il y a un
+mois à peine ils auraient avec plaisir passé au fil de
+la baïonnette.</p>
+
+<p>Le célèbre chef Cris est étendu au fond d'un cachot
+tout neuf; de temps à autre il se cache sous sa
+couverte jaune, et semble jouir de notre désappointement.
+Son fils, âgé de douze ans à peine, nous
+regardait avec de grands yeux noirs, honteux lui-même
+d'être exposé aux regards des curieux qui
+venaient le voir comme une bêle rare ou un héros
+féroce.</p>
+
+<p>Enfin Gros-Ours, étouffant sans doute sous sa couverte,
+nous montre sa face vieillie. Nous avions
+devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux par le
+martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles
+et par sa résistance opiniâtre aux troupes du Gén.
+Middleton. Tout rapetissé sur lui-même, il se sent
+humilié de sa défaite et de sa triste position. Avait-il
+donc tant combattu pour n'avoir après tout que
+l'avantage d'être examiné comme un animal rare
+d'une ménagerie quelconque? Nous pouvons lire
+sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles
+encore beaucoup plus que nous pourrions le dire.
+Un officier donne l'ordre du départ et après l'avoir
+considéré une dernière fois, tous reprennent le
+chemin du bateau en méditant sur son sort et en
+discutant entre eux le résultat probable de son
+procès.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Footnote 4:</b><a href="#footnotetag4"> (return) </a> Il a été jugé par la juge Rouleau à Battleford,&mdash;le 25 septembre
+il fut condamné à 3 années de pénitencier.&mdash;le 28 du
+mène mois il passait à Winnipeg et le lendemain il a été enfermé
+dans le pénitencier de la montagne <i>Stony</i>.</blockquote>
+
+<p>À quatre heures, tout le monde étant revenu à
+bord, le bateau continua sa route. Au moment du
+départ, le maire de la localité, qui avait été colonel
+du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine
+de minutes et, se faisant l'interprète de la population
+de Prince Albert, nous félicite du succès de nos
+armes, de notre courage etc, et termine en nous souhaitant
+un bon voyage. A peine partis, nous recevions
+des cigares dus à la générosité du maire de Prince
+Albert.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, nous descendions à terre
+pour monter à bord une vingtaine de cordes de
+bois de chauffage. Tous y mettant la main, en
+moins d'une heure, nous étions prêts à partir.</p>
+
+<p>Cependant le capitaine du vaisseau ayant déclaré
+la route dangereuse, et comme il se faisait tard,
+l'on passa la nuit en cet endroit.</p>
+
+<p>Jeudi 9&mdash;A deux heures nous étions en route.
+Le paysage devient de plus en plus pittoresque. Les
+courbes de la rivière sont plus fréquentes et la
+scène change d'aspect à chaque nouveau détour.
+On saute ce qu'on était convenu d'appeler des rapides.
+Dans un autre bateau, ce n'eut été rien, mais
+le nôtre était si drôlement construit qu'on pouvait
+s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un poêle
+de cuisine qui se trouve au bord du vaisseau, est
+renversé et tombe dans le courant, à la grande
+stupéfaction du cuisinier qui était à se faire une
+crêpe d'autant plus précieuse qu'il n'en avait
+pas mangée depuis plusieurs mois et qu'il avait dépensé
+toute sa ration de lard de la journée pour la
+faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepté
+l'appétit et le désappointement du cuisinier. Après
+une longue journée de marche, l'on jette l'ancré entre
+deux îles vers les dix heures du soir. Pendant
+la nuit personne ne peut dormir; chacun fume de
+son mieux pour chasser les maringouins devenus
+plus entreprenants et n'y réussit qu'à demi.</p>
+
+<p>Vendredi 10&mdash;Vers trois heures du matin, le bateau
+se mit en mouvement, les maringouins nous
+font un dernier adieu et chacun essaie de dormir.
+Vers les six heures un coup de canon nous réveille,
+Nous passions au Fort à la Corne et M. Bélanger
+nous saluait en faisant tonner l'unique canon du
+Fort. Un second coup suit de près le premier et
+tous à bord répondent par des cris de joie.</p>
+
+<p>Après cela, la journée fut ennuyeuse. On traversait
+un lac assez grand. Bientôt on ne put voir
+que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le soir
+on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie.
+Notre sommeil n'est pas meilleur que la nuit précédente,
+ayant à supporter malgré nous la compagnie
+peu plaisante de gens que nous n'avions nullement
+invités, les maringouins!!!</p>
+
+<p>Samedi 11.&mdash;Partis de bonne heure nous continuons
+notre route à travers des îles. La journée se
+passe à faire les préparatifs du débarquement car on
+s'attend à descendre à terre dans le cours de la journée.
+Jamais journée ne parut aussi longue! Enfin
+vers les trois heures le bateau touche à terre,
+nous sommes rendus. Chacun éprouve un soulagement
+intérieur de se voir descendu de ce
+bateau que plusieurs commençaient déjà à considérer
+comme leur dernière demeure. Pendant
+onze longs jours on n'avait quitté ce
+vaisseau que pour quelques instants de temps
+à autre. On se met en rangs par compagnies, puis
+les hommes de fatigue aident au débarquement.</p>
+
+
+<p>De lourds chariots attelés d'un seul cheval (qui
+suffit, à la charge, car la voie est ferrée) servent de
+transports. On les laisse prendre le devant, puis
+l'on se met en marche. Une pluie fine commence
+à tomber et refroidit l'ardeur de quelques-uns.
+Malgré tout on n'a que quatre ou cinq milles à
+marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus
+plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec
+un entrain joyeux. On chante presque tout le long
+de la route. Arrivés au pied des Grands Rapides,
+chacun prend son bagage et l'on monte à bord d'une
+barge appelée "<i>Rivière Rouge</i>." L'on trouva
+moyen de placer, tant à fond de cale que sur le
+pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands.
+Malgré qu'on presse les préparatifs, le retard du
+vapeur "<i>North West</i>" nous force à attendre au
+lendemain pour partir. Pendant l'après-midi, on
+allume des feux le long de la rive et, une distribution
+de fleur ayant été faite, plusieurs en profitent
+pour se faire rôtir des galettes. On pouvait se procurer
+du beurre à 50c la livre et du sucre blanc à
+25c. La nuit venue chacun s'étend, du mieux qu'il
+peut au fond de la barge; ceux qui avaient la bonne
+fortune de se trouver vers le milieu étaient les
+mieux, les autres, que leur mauvaise étoile avait
+menés en avant dans la coque, dorment debout,
+adossés aux côtés du bâtiment.</p>
+
+<p>Dimanche 12.&mdash;On se lève de mauvaise humeur,
+pour tous la nuit avait été mauvaise. Deux soldats
+s'étaient couchés sur un amas de bois de chauffage
+dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'était plutôt
+pour essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de
+se reposer. Un peu après minuit, en se remuant,
+un bout de bois plus court que les autres dégringole
+et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait
+au pied du lit. Ce dernier réveillé en sursaut et
+croyant que tout le pont était défoncé, crie comme
+un perdu. Cela cause un émoi général. Un second
+morceau de bois culbutant d'un autre côté,
+écrase les pieds d'un dormeur un peu plus loin et
+ses cris de douleur mettent le comble au tumulte.
+Chacun se réveille en sursaut et quelques-uns, mauvais
+juges de la direction des souffrants, courent sur
+le pont, réveillant ceux qui y dorment pour savoir
+quel malheur est arrivé. Après beaucoup d'excitation,
+naturellement augmentée par l'obscurité de la
+nuit, on s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure
+après, tout était silencieux. Le matin, au
+réveil, il pleut à verse et le temps ne contribue pas
+peu à augmenter le malaise général. Vers huit
+heures le Révd Père Provost nous dit une messe
+basse à fond de cale. Chacun prie en silence, peu
+peuvent se mettre à genoux car il avait plu toute la
+matinée et le plancher était tout humide. L'avant-midi,
+les préparatifs se poursuivent avec une ardeur
+nouvelle. Tous y mettent la main et se construisent
+des espèces de lits à trois étages dans le fond
+de cale de manière à accommoder 300 hommes sans
+trop d'encombrement. Le soir arriva et nous étions
+encore à travailler.</p>
+
+<p>Lundi 13.&mdash;De bonne heure l'on se met en route.
+L'eau est calme et le trajet s'annonce favorable.
+Petit à petit la terre disparaît et se mêle avec le bleu
+azuré du firmament où elle ne parait bientôt plus
+que comme une bande grisâtre. Quelques heures
+plus tard on ne voit plus rien que le ciel et l'eau.
+Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie à
+la mort au fond de cette barge où la seule distraction
+possible est de manger un hard-tack beurré et
+Sucré.</p>
+
+
+<p><span class="droite"><img alt="" src="images/211.png"></span>Qui pourrait dépeindre la vie de chacun de nous
+pendant ces deux mortelles journées? Il faudrait
+d'abord bien connaître l'embarcation où nous étions
+et son étrange ameublement. A l'extérieur rien
+n'attirait l'attention d'une manière spéciale. Sa
+robe de peinture blanche n'était pas fraîche et était
+parsemée d'accrocs nombreux sous lesquels on
+voyait son corps humide. A l'avant on lisait <i>Red
+River</i> peint en lettres rouges. Sur le pont un assemblage
+des plus divers de barils de sucre, de boîtes
+de hard-tacks, de sacs à fleur, etc., dans un
+désordre indescriptible. Trois grandes ouvertures
+donnaient entrée à la cale où s'était réfugiée
+la plus grande partie du bataillon; le pont
+était occupé, par ceux qui n'avaient pu trouver place
+dans la cale et par les officiers qui avaient dressé
+une tente sur le devant. Ils étaient 22 à bord, le
+capt. Ethier avait le commandement. Des échelles
+de construction primitive menaient du pont à la
+cale. Au pied de la première échelle un poêle à fourneaux
+servait aux besoins culinaires des compagnies.
+En pénétrant à fond de cale, l'on pouvait se croire
+dans une obscurité complète et n'eut-ce été l'humidité
+on se serait cru dans les régions infernales
+(car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit).
+Cependant l'oeil s'habituait peu à peu aux ténèbres
+et un spectacle étrange s'offrait à la vue. De longues
+galeries à plusieurs étages bordaient de chaque côté
+l'étroit couloir qui menait le <i>touriste</i> à l'avant ou à
+l'arrière du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire
+St. Cloud ne présenta à ses visiteurs spectacle plus
+burlesque. Tous les types s'y rencontraient, il y
+avait une étrange agglomération de caractères et de
+costumes. Dans un coin quatre ou cinq bons <i>zigues</i>
+jouent au <i>bluff</i> et interrompent la partie par des jeux
+de mots affreux; un peu plus loin, un solitaire
+ronfle sur sa couchette de planches; ici, deux joueurs
+plus paisibles passent le temps à faire la partie de
+dames, là deux amis fument la pipe avec une indifférence
+platonique en se communiquant leurs impressions
+de voyage: partout on rencontre les caractères
+les plus opposés, et, en certains endroits, les gais
+éclats de rire et les chants de joie forment un contraste
+frappant avec la tristesse mélancolique de la
+mise en scène. Ajoutez à tous ces éléments disparates
+les figures enluminées et les bras noircis des
+cuisiniers, et vous aurez quelqu'idée du tableau
+que présentait la vie du 65e à bord de la barge
+"<i>Red River</i>."</p>
+
+<p>Mercredi 15.&mdash;Enfin nous entrons dans la Rivière
+Rouge. Nous passons devant Victoria et, vers midi,
+nous arrêtons à West Selkirk. De grandes tables
+ont été disposées sous les arbres.</p>
+
+<p>L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon
+accompagné de quatre ou cinq gâteaux de différentes
+formes nous attendait. Au bout de chaque
+table un baril de <i>Lager beer</i> était à la disposition
+des plus altérés, et tout le monde l'était;
+aussi chacun fit-il honneur à tout.</p>
+
+<p>Pendant le repas, des circulaires imprimées, nous
+forent distribuées; c'était une lettre de bienvenue
+signée par le maire de Selkirk. A peine avions-nous
+vidé notre baril de bière que le Lieutenant des
+Georges fit son apparition; il fut reçu avec force
+hourras! et aux applaudissements de tous. Après
+dîner l'on retourna aux bateaux. Après une heure
+d'attente, on nous mena de l'autre côte de la rivière
+à East Selkirk.</p>
+
+<p>Le transport du bagage se fit avec une promptitude
+inaccoutumée; chacun y mettait la main, sachant
+que c'était la dernière fois qu'on aurait à
+s'occuper de ce détail. Quand tout fut débarqué,
+on fit bouillir la marmite et chacun but avec satisfaction
+un pot de thé chaud.</p>
+
+<p>Après le thé on s'amusa de son mieux pour dissiper
+l'impatience de l'attente.</p>
+
+<p>Enfin, vers huit heures, un train spécial arrive
+et est salué par mille cris de joie. On ne prit pas
+grand temps à mettre le bagage a bord, et à neuf
+heures nous étions en route. Tous étaient heureux
+à l'idée qu'ils ne descendraient de ces chars que
+rendus à Montréal. On chanta jusque vers les onze
+heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour
+dormir.</p>
+
+<p>Jeudi, 16.&mdash;Le matin, la pluie commence à tomber:
+On nous servit du café chaud, du bon pain blanc,
+du homard en boite et pour dessert des pêches en
+boite. C'était tout nouveau et ça sentait le Montréal.
+Vers midi, l'on arrêta à Ignace pour dîner. Il y
+avait trois mois que nous n'avions pas eu autre
+chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du,
+boeuf salé. Aussi chacun fait-il honneur au repas.
+Après une heure de délai, le train se remet en route
+et l'on se rend sans arrêt jusqu'à Port Arthur où
+l'on arrive vers les dix heures.</p>
+
+<p>La fanfare de la ville était à la gare et joua à
+notre arrivée. Au-delà de 4,000 personnes nous attendaient.
+On nous mena souper par compagnies,
+aux différents hôtels de la ville. Après souper il y
+eut congé général et plusieurs en profitèrent largement.</p>
+
+<p>Vendredi, 17.&mdash;Il était une heure du matin quand
+nous fûmes prêts à partir dans de nouveaux chars,
+Vers huit heures du matin nous étions rendus à
+Red Rock. Ici l'on sépara le train en deux à cause
+du mauvais état de la nouvelle ligne qu'on allait
+avoir à parcourir. Malgré les dangers de la route,
+le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des plus
+gais. Longeant continuellement les rives du lac
+Supérieur et en suivant toutes les courbes, contournant
+les baies, partout le paysage est magnifique.
+L'on passa à McKercher Harbour où nous étions arrêtés
+en montant, et ce fut avec plaisir qu'on se
+rappela nos souvenirs du mois d'avril. Le soir, vers
+8 heures, le train arrêta. L'ingénieur n'osait continuer
+pendant la nuit à cause du mauvais état de
+la route, on passa la nuit en cet endroit.</p>
+
+<p>Samedi, 18.&mdash;De bonne heure l'on se remet en
+marche. La journée fut des plus ennuyeuses. De
+temps à autre seulement l'attention des soldats était
+attirée par quelqu'affreux précipice qu'on traversait
+sur un pont de bois qui pliait sous le poids du char,
+ou par quelque tunnel qui répétait avec force les
+gais refrains des soldats. L'on traversa Jackfish
+Bay où l'on avait passé un jour et une nuit au mois
+d'avril dernier. Comme tout était changé! Comme
+tout paraissait plus gai! Cette nuit-ci l'on coucha
+encore en route!</p>
+
+<p>Dimanche, 19.&mdash;Plus l'on approchait de Montréal,
+plus la gaieté augmentait. Vers midi, l'on arriva à
+North Bay. Il faisait une chaleur écrasante. L'on
+se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac Nipissing.
+Ici chacun reçut ordre de se déshabiller et
+de se laver. Pour plusieurs, l'ordre était superflu,
+mais pour quelques-uns c'était nécessaire. En quelques
+minutes, tout le bataillon était à l'eau et bientôt
+tous se débattaient au milieu des cris les plus joyeux.
+Après un bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et
+l'on retourna aux chars en rangs. Un quart d'heure
+plus, tard nous étions encore en route, mais cette
+fois-ci, tous ensemble dans le même train. Vers
+huit heures du soir l'on descendit à Mattawa. Ici
+encore, une foule nombreuse nous attendait. Après
+un bon réveillon, l'on remonte à bord des chars et,
+vers onze heures, nous continuons notre route.</p>
+
+<p>Lundi, 20.&mdash;La nuit se passa en amusements. On
+s'attendait à arriver à Montréal dans le cours de
+l'avant-midi, c'était assez pour empêcher de dormir
+même les plus indifférents. Vers deux heures l'on
+passa à Pembrooke.</p>
+
+<p>Une grande foule nous salua au passage. Ceux
+qui furent assez chanceux de descendre des chars
+étaient traités comme des enfants gâtés même par
+les jeunes filles qui n'osaient résister à des vainqueurs
+si bien élevés. Un peu plus tard nous passions
+Carleton Place et, vers les six heures, nous
+étions à Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions
+les mains des quelques Montréalais qui étaient venus
+à notre rencontre! Cette dernière partie de la route
+parut la plus longue.</p>
+
+<p>Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin,
+St. Martin et arrivons à Ste. Rose. Ici une véritable
+ovation fut faite au Col. Ouimet.</p>
+
+<p>Cependant on ne pouvait attendre longtemps.
+Bientôt nous arrivons au Mile-End, puis à Hochelaga.
+De cette dernière place à Montréal ce fut le commencement
+de l'ovation. Enfin le train arrête. Une
+foule compacte se tient aux alentours de la gare.
+Nous serrons avec bonheur la main à plus d'un
+ami. Après quelque difficulté nous nous mettons
+en rangs, et la marche commence. Ce que, nous
+ressentions en voyant ces figures joyeuses qui nous
+saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue,
+en passant à travers ces masses de concitoyens, est
+impossible à décrire.</p>
+
+<p>Tous ont dû le sentir comme moi, mais je ne crois
+pas qu'un seul puisse le dépeindre. Enfin nous arrivons
+à l'église Notre-Dame. Chacun est ému au
+plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance
+lui monter aux yeux. Notre compagnie
+marcha en avant jusqu'auprès de la chaire. Tout à
+coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingué
+une figure de femme. En un instant je la
+considérai de la tête aux pieds. Elle avait les yeux
+remplis de larmes et était montée sur un banc pour
+voir. En m'apercevant, elle se prit à trembler de
+tous ses membres et tomba à genoux. Je me jetai à
+son cou et je ne sais trop si je ne fus pas obligé
+d'essuyer une larme en sentant ses lèvres froides
+sur mon front brûlant. C'était ma mère. Elle était
+bien changée. Quelques mèches grises se mêlaient
+à ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la
+première fois je vis quelques rides sillonner sa
+figure. Je ne sais trop ce qui se passa en moi alors;
+mais à genoux tous deux, nous remerciâmes Dieu
+de notre réunion, ayant déjà oublié les dangers de
+la route et les ennuis de l'absence.</p>
+
+<p>Après le <i>Te Deum</i>, nous allâmes à la Salle d'Exercice,
+puis au marché Bonsecours où nous fumes
+congédiés. La campagne était finie.</p>
+<br>
+<p><b>FIN DE LA DERNIÈRE PARTIE.</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>NOTES</h3>
+
+<p>L'auteur a cru devoir ajouter à la fin de cet ouvrage
+quelques notes qui, croit-il, intéresseront le lecteur.
+S'il y a mêlé quelques souvenirs personnels, le lecteur
+voudra bien ne pas y voir aucun orgueil de sa part,
+maie croire qu'il ne l'a fait que pour compléter le récit
+historique de la campagne.</p>
+
+
+
+<p>AVANT LE DÉPART.</p>
+
+<p>On venait de recevoir à Montréal la nouvelle que
+Riel avait de nouveau soulevé les métis du Nord-Ouest
+et plusieurs tribus indiennes, et l'excitation publique
+en vint à son comble le 28 mars, quand le 65ème
+reçut l'ordre de se tenir prêt à partir dans l'espace de
+48 heures. La dépêche qui transmettait cet ordre
+avait été adressée au Col. Harwood, mais ce dernier
+étant en ce moment absent de la ville, ce ne fut que
+tard dans la nuit que le Lieut.-Col. Hughes réussit à
+pouvoir s'en emparer et en apprendre le contenu. Malgré
+l'heure avancée, une réunion des officiers du bataillon
+fut immédiatement convoquée et les mesures nécessaires
+pour exécuter l'ordre du ministre de la milice
+prises le jour même.</p>
+
+<p>En dépit des vaines bravades des bataillons de nationalité
+différente qui se trouvaient à Montréal, le
+nombre des recrues augmentait de jour en jour et, le
+1er avril, le bataillon était prêt à partir, avec un contingent
+de 325 hommes.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs jours je me rendais tous les matins
+et tous les midis à la salle du marché Bonsecours où
+les soldats faisaient l'exercice. Dès la première journée,
+un sentiment, que je ne pus d'abord m'expliquer à
+moi-même, s'empara de moi et je me surprenais souvent
+le soir dans ma tranquille demeure à penser avec
+envie aux grandes plaines de l'Ouest que je me figurais
+empestées de hordes ennemies. Chaque jour ce
+désir d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais
+mille obstacles sur ma route, d'abord la cruelle séparation
+qu'il faudrait faire subir à ma vieille mère qui
+n'avait d'autre consolation que moi, puis ma carrière
+professionnelle peut-être brisée par un trop long séjour
+sur le terrain des hostilités, et beaucoup d'autres dont
+je ne me rappelle pas beaucoup aujourd'hui mais qui
+alors me paraissaient insurmontables.</p>
+
+<p>En dépit de tous ces obstacles et peut-être même à
+cause d'eux, mercredi, le 1er avril, comme on m'annonçait
+que le bataillon devait partir avant 24 heures,
+je pris mon parti tout à coup et, sans plus hésiter, entrai
+dans la chambre de recrutement et demandai qu'on
+m'enrôlât. On accueillit ma demande et à 10 heures
+a.m. j'étais enrôlé membre de la compagnie No. 1. Je
+me fis immédiatement donner une tunique et tout l'accoutrement
+qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir
+être soldat sans cela.</p>
+
+<p>L'après-midi se passa à la salle du marché, chaque
+compagnie faisant l'exercice militaire sous les ordres
+de l'instructeur Labranche.</p>
+
+<p>Enfin le soir arriva. L'émotion qui s'empara
+de moi en arrivant à la maison peut être mieux imaginée
+que décrite. Ma bonne mère qui avait tant souffert
+lors de notre première séparation, qu'allait-elle
+dire en apprenant que son fils venait de s'enrôler
+comme soldat?</p>
+
+<p>Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon
+pardessus et mettant mon képi sous mon bras, je remis
+mon casque d'hiver sur ma tête. Enfin j'entrai et appris
+à ma mère la vérité.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux
+M. le curé et à mes autres amis.</p>
+
+<p>J'allai à confesse et vers les neuf heures revins à la
+maison. Ma mère sécha bientôt ses larmes, et l'on
+procéda aux préparatifs de mon départ. Que la nuit
+me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car j'entendais
+de ma chambre les sanglots de ma pauvre mère!
+Que de fois l'idée me vint de me lever et d'aller la consoler:
+mais aussitôt je pensais que mieux valait faire
+semblant de ne pas m'en apercevoir; puisqu'elle s'était
+retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant,
+c'est qu'elle voulait me cacher sa douleur. Je m'assoupis
+en priant Dieu pour elle.</p>
+
+<p>Dès 6.30 heures, le lendemain, j'étais debout. Ma
+mère vint à l'église avec moi. Nous communiâmes
+tous les deux. Oh! comme j'aurais mêlé mes larmes
+aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais
+la foule était là qui nous regardait.</p>
+
+<p>La messe terminée, ma mère et moi retournâmes &amp;
+la maison. Le déjeuner ne fut pas bien gai. Ma mère
+ne mangea rien du tout et sa douleur me rendit triste.
+Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-père
+paraissait plus ému qu'il ne l'aurait voulu, et pleura
+quand je l'embrassai et ma mère ne voulut pas me
+laisser partir seul mais vint me reconduire jusqu'à la
+gare.</p>
+
+<p>Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations
+qu'elle crut nécessaires et quand elle eut fini,
+nous marchâmes en silence. Sans doute, nos idées étaient
+les mêmes, tous deux nous souffrions de la même
+douleur et cependant chacun semblait préférer savourer
+sa peine en silence. Plusieurs minutes s'écoulèrent
+ainsi, puis le sifflet aigu du train qui approchait nous
+ramena à la cruelle réalité. Je me levai et allai les
+larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle,
+pauvre femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses
+bras en lui murmurant à l'oreille: courage et espoir!...
+Le train arriva à Montréal vers 7.30 heures; à 8.15
+heures j'étais au marché. L'avant-midi s'écoula lentement.
+Chaque compagnie allait une à une chercher
+sa tenue de campagne. On distribua des bas, des
+bottes, des <i>knapsacks</i>, havresacs, chaudières à manger,
+couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le dîner
+au Richelieu. Après dîner, le trousseau de chacun fut
+complété, puis le bataillon sortit parader dans les rues.
+Partout la foule nous acclama! on ne pensait plus à
+la famille que l'on quittait, aux amis de qui l'on s'éloignait,
+on ne voyait plus devant nous que la patrie qui
+nous appelait à sa défense tandis que ses enfants nous
+encourageaient par leurs cris et leurs acclamations.</p>
+
+<p>Après la parade, on retourna aux casernes pour la
+dernière fois, puis l'on se dirigea vers la gare du G.
+P.E.</p>
+
+
+
+<p>LE RETOUR A MONTRÉAL.</p>
+
+<p>L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le
+récit du retour du 65ème à Montréal que de reproduire
+ce que contenait un des premiers journaux français de
+cette ville, le lendemain de l'arrivée du bataillon:</p>
+
+
+<p>Grande journée que celle d'hier. Rarement, peut-être
+jamais encore, excepté lors de la visite du prince
+de Galles, Montréal n'a vu pareil enthousiasme. La
+ville était en ébullition, les affaires étant suspendues,
+lo port vide, les chars urbains arrêtés, les commis partis
+des magasins; les ouvriers avaient déserté l'atelier,
+les typographes ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient
+de monde, les drapeaux flottaient sur tous
+les édifices, les maisons étaient pavoisées, la joie partout,
+les poitrines se gonflaient et poussaient à chaque
+instant un formidable: VIVE LE 65ÈME! qui se répétait cent
+fois, mille fois, sur tout le parcours
+des braves volontaires.</p>
+
+<p>Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans
+notre compte-rendu.</p>
+
+<p>Le voyage, bien que long et pénible, a eu quelques
+bons moments. Sur la route, quand le train triomphal
+s'arrêtait, on voyait arriver des députations qui,
+venaient saluer les braves qui viennent enfin goûter
+au foyer de leur famille, un repos bien gagné.</p>
+
+<p>A MATTAWA.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'à Mattawa, les citoyens de Sudbury
+leur ont présenté l'adresse suivante:</p>
+
+<p>Au lieutenant-colonel J. A. Ouimet, aux officiers et
+sous-officiers du 65ème bataillon.</p>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>A l'occasion de votre retour du Nord-Ouest, permettez
+à vos amis de Sudbury de vous féliciter de l'heureux
+apaisement des troubles, qui vous permet de
+rentrer dans vos foyers, d'aller vous reposer au milieu
+de vos familles, des fatigues de toutes sortes que vous
+avez endurées pendant cette campagne lointaine, à
+laquelle vous avez pris une si glorieuse part.</p>
+
+<p>Croyez, messieurs, que nous vous avons suivis, par
+la pensée, dans les marches que vous avez faites dans
+les prairies, par des chemins impraticables, dans les
+périls incessants qui vous environnaient de tous côtés,
+dans vos engagements avec l'ennemi, que vous avez
+su combattre et vaincre, nous vous avons suivis dans
+toutes ces circonstances avec le plus grand intérêt.</p>
+
+<p>Nous avons constaté avec une joie indicible, qu'au
+plus fort du danger, vous avez noblement rempli votre
+devoir, que les balles meurtrières des Indiens n'ont
+point fait fléchir votre courage un seul instant.</p>
+
+<p>Nous désirerions beaucoup assister à, la grande démonstration
+que vos amis de Montréal préparent pour
+votre arrivée, ce sera simplement splendide, comme il
+s'en est rarement vu; mais s'il nous est impossible d'y
+assister, du moins, nous pouvons nous joindre à eux
+pour vous dire de tout notre coeur. Honneur! à
+vous tous, messieurs, du 65ème.</p>
+
+<p>Le Canada est content de vous! il a le droit d'être
+fier de posséder de tels soldats pour le défendre en tous
+temps et à quelque place que ce soit!</p>
+
+<p>Honneur! encore à vos chers camarades blessés!
+Ah! puissiez-vous vivre assez longtemps pour montrer
+à vos enfants et petits enfants les cicatrices des blessures
+que vous avez reçues au service de votre pays, et
+enflammer leur jeune coeur du feu de votre amour,
+patriotique!</p>
+
+<p> Stephen Fournier, J. H. Dickson,
+ Thomas Morton, F. A. Ouellet,
+ Frs. Thompson, Jos. Anctil,
+ J. L. Michaud, J. B. Francoeur,
+ A. Simard, A. Lemieux.</p>
+
+<p>Le colonel Ouimet remercie ces excellents amis en
+quelques mots. Les instants sont précieux. On doit
+arriver à Montréal à, heure fixe, la cloche sonne, le train
+part. Adieu! Hourra! Hourra!</p>
+
+<p>A OTTAWA.</p>
+
+<p>L'heure matinale de l'arrivée du 65ème&mdash;il était cinq
+heures et demie&mdash;a empêché une démonstration populaire;
+cependant, le maire, les échevins, les membres
+du parlement, des employés du gouvernement et nombre
+de militaires se sont rendus à la gare, où Son Honneur
+le maire McDougall a souhaité la bienvenue au
+65ème en ces termes:</p>
+
+<p>Aux officiers, sous-officiers et aux volontaires du 65ème
+Bataillon, soldats de l'année du Canada.</p>
+
+<p>Au nom des citoyens du Canada je vous offre la
+bienvenue la plus cordiale et la plus chaleureuse à
+votre retour de la campagne du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Les citoyens d'Ottawa, avec le peuple du Canada, en
+général, ont vu avec admiration et orgueil la manière
+noble et l'élan avec lequel les volontaires du Canada
+ont répondu à l'appel de leur pays de prendre les
+armes. L'histoire peut montrer quelque chose d'analogue,
+mais les pages de l'histoire ne montrent pas
+d'exemple d'un patriotisme plus grand.</p>
+
+<p>Les membres du 65ème bataillon ont droit de se
+féliciter qu'en temps de service actif ils ont acquis
+pour leur pays un prestige qui lui donne une place
+honorable parmi les peuples qui ont compté sur eux-mêmes
+et leur héroïsme pour la défense de leurs droits.</p>
+
+<p>Je vous fait maintenant mes adieux et vous souhaite
+un heureux retour dans vos familles. J'espère que de
+sitôt vous ne serez pas appelés à marcher dans les sentiers
+de la guerre.</p>
+
+<p>Ottawa, juillet 20, 1885.</p>
+
+<p>MM. P. LETT,<br>
+Greffier de la cité.</p>
+
+<p>F. McDougall,<br>
+Maire.</p>
+
+<p>La musique du 65ème, qui est allée au devant du
+bataillon, est là et jette au vent ses joyeux accords.</p>
+
+<p>Mais le morceau ne peut finir, on se reconnaît, on
+s'appelle, on se serre la main, on demande des nouvelles
+de là-bas. Les musiciens montent dans le train et
+on se prépare à continuer la route.</p>
+
+<p>C'est la dernière grande étape; le sifflet de la locomotive
+se fait entendre.</p>
+
+<p>Trois hourrahs, suivis de trois et six autres, acclamèrent
+encore nos braves jeunes gens.</p>
+
+<p>Enfin, ils vont arriver; ils vont revoir les parental,
+la bonne mère, les soeurs, les frères, les amis qui les
+attendent.</p>
+
+<p>A SAINT-MARTIN.</p>
+
+<p>A peine le train entre-t-il en gare que plusieurs
+citoyens, de Montréal, parmi lesquels nous avons remarqué
+M, Arthur Dansereau, l'honorable E. Thibaudeau,
+M. C. A. Corneiller, l'échevin Mount et autres,
+montent dans le train et viennent serrer la main aux
+officiers et aux amis du bataillon.</p>
+
+<p>L'honorable E. Thibaudeau et M. A. Dansereau présentent
+au colonel Ouimet un magnifique bouquet de
+rosés et de lys.</p>
+
+<p>Le maire de Saint-Martin s'avance à son tour et lit
+cette adresse au colonel:</p>
+
+<p>Présentée au 65ème bataillon à son passage à la Jonction
+de Saint-Martin, au retour de son expédition au
+Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Vaillant colonel et braves soldats,</p>
+
+<p>Si jamais, nous, citoyens de Saint-Martin, avons été
+fiers et joyeux de recevoir des amis c'est bien aujourd'hui.
+Aussi, est-ce de toute l'effusion de nos coeurs
+que nous vous disons: soyez les bienvenus; soyez les
+bienvenus, parce que à l'aide de votre bravoure, de
+votre courage, et surtout de votre sagesse que vous
+avez déployé dans cette expédition, vous nous avez
+convaincus que notre pays et notre nationalité
+continueront de se fortifier et de se développer comme
+par le passé. Vous nous avez convaincus que vous
+étiez les vaillants descendants de Salaberry, et des
+héros des Plaines d'Abraham et de Carillon.</p>
+
+<p>Vaillant colonel et braves soldats, pendant que vous
+étiez là-bas exposés aux misères des camps et à des
+dangers imminents, nous étions dans l'anxiété et nous
+anticipions les événements tant nous avions à coeur
+votre retour au milieu de nous. Enfin, vous voilà
+revenus sains et saufs pour le plus grand nombre, ne
+laissant que quelques pertes précieuses à déplorer. Et
+ce qui, nous fait plaisir c'est que le bataillon, emporte
+avec lui les sympathies et l'estime de ceux que, là-bas,
+vous avez contribué à faire rentrer dans le devoir.</p>
+
+<p>Et voua, vaillant colonel en particulier, votre esprit
+de justice noua a concilié l'estime des habitants du
+Nord-Ouest en adoptant des procédés que tout homme
+juste doit approuver. Nous avons admiré votre conduite
+quand vous avez établi à Edmonton une garde
+composée de Métis.</p>
+
+<p>Comme vous nous pensons que ces hommes peuvent
+remplir dans leur pays des charges, tout aussi bien que
+tout étranger qui nous arrive de l'autre côté de
+l'océan. Peut-être que si ces procédés avaient été
+suivis plus tôt par d'autres fonctionnaires publics,
+nous n'aurions pas aujourd'hui tant de désastres à déplorer.</p>
+
+<p>Dans les temps difficiles que nous traversons nous
+sommes heureux de rencontrer des hommes forts et
+courageux pour sauver la barque fragile de notre nationalité.
+Ainsi recevez donc nos éloges les plus sincères,
+ils partent de coeurs vraiment généreux. Ce
+que nous, citoyens de Saint-Martin, vous disons, tout le
+pays vous le dit. Vous avez mérité beaucoup de la
+patrie et nous ne cesserons de vous féliciter.</p>
+
+<p>LES CITOYENS DE SAINT-MARTIN.</p>
+
+<p>On passa le pont, on entrevoit au loin les contours
+de la montagne, à gauche le joli village du Sault; à
+droite les cloches de l'église Saint-Laurent, on reconnaît
+les maisons, les champs, etc.</p>
+
+<p>La locomotive file toujours.</p>
+
+<p>De temps à autre, un hourra se fait entendre, c'est
+un brave homme, une bonne femme, un enfant, qui, le
+chapeau ou le mouchoir à la main, nous envoie la bienvenue.</p>
+
+<p>On passa Hochelaga, on est à Montréal, on approche
+du but. Les vivats, les cris de joie, les acclamations
+deviennent plus nourris, on voit des groupes aux
+fenêtres, sur les portes, sur la rive, cela prend du
+corps, les groupes deviennent foule et nos braves soldats
+penchés aux fenêtres des wagons, étonnés, émus de ces
+manifestations se regardent et se demandent ce qui
+les attend encore.</p>
+
+<p>En passant près du parc Mount, des acclamations
+enthousiastes saluent le train au passage, maintenant
+chaque éminence, chaque fenêtre est occupée.</p>
+
+<p>La musique du 65ème entonne la marche triomphale
+composée spécialement pour cette occasion.</p>
+
+<p>Au loin un murmure qui se change bientôt en grondement
+se fait entendre et quand enfin on dépasse le
+signal qui se trouve près du fleuve et que le train
+entre en gare, c'est une explosion, un éclat de tonnerre
+qui se fait entendre.</p>
+
+<p>A MONTREAL</p>
+
+<p>Il est dix heures précises.</p>
+
+<p>Vingt mille voix jettent un cri formidable:</p>
+
+<p>&mdash;Hourra! Hourra!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le 65ème!</p>
+
+<p>Le canon tonne, au loin les cris redoublent, augmentent
+et se succèdent pour se décupler encore.</p>
+
+<p>Le train s'arrête, la foule serrée; comprimée, écrasée
+se rue en avant et escalade les chars.</p>
+
+<p>Les mouchoirs s'agitent, toutes les têtes se découvrent.</p>
+
+<p>&mdash;Salut aux braves!</p>
+
+<p>Un détachement de trente hommes de police est
+impuissant à réprimer le mouvement.</p>
+
+<p>De l'ordre? Ah, bien oui, on s'occupe bien de cela,
+on veut les voir, les toucher, leur serrer la main.</p>
+
+<p>Les braves colonels des bataillons de Montréal sont
+entraînés, poussés, bousculés.</p>
+
+<p>"Tant pis! excusez mon colonel!" on donne un coup
+d'épaule, il faut avancer quand même.</p>
+
+<p>Le maire Beaugrand, toutes décorations dehors, le
+collier au cou, essaie de se frayer un passage et parvient
+enfin jusqu'au colonel Ouimet, qui serré de tous
+côtés et escorté des majors Hughes et Dugas, ne peut
+avancer ni reculer.</p>
+
+<p>Le maire leur serre la main, leur souhaite la bienvenue
+et va pour parler quand le capitaine Des Rivières
+qui est arrivé lui aussi jusque là, Dieu sait par quel
+miracle, se jette dans les bras du colonel et du major
+et leur étreint les mains à les briser.</p>
+
+<p>Chaque officier qui descend est tiré par les bras, par
+les épaules, par les pans de son dolman.</p>
+
+<p>"Bonjour, salut, comment ça va; bravo, hourra
+vive le 65ème!"</p>
+
+<p>On ne s'entend plus, on ne se voit plus; tout le
+monde parle, chante, crie. C'est splendide!</p>
+
+<p>Les poussées continuent, les soldats ne peuvent sortir
+des chars, on les tire par les bras, on voudrait les
+faire sortir par les fenêtres.</p>
+
+<p>Et les crie recommencent et les acclamations deviennent
+de plus en plus vigoureuses.</p>
+
+<p>Pendant que le maire, les échevins, les colonels et
+les officiers viennent serrer la main à leurs collègues,
+on a fait un peu de place sur les quais de débarquement,
+les wagons se vident, voilà les soldats!</p>
+
+<p>Bronzés, noirs, fatigués, déguenillés, la figure abîmée,
+les yeux rouges, les cheveux négligés, la barbe inculte,
+pantalons déchirés, tuniques en lambeaux, coiffés qui
+d'un chapeau, qui d'une casquette, les chaussures rapiécées,
+gibernes cousues avec des ficelles................
+.........natures magnifiques, en un mot de beaux soldats
+aux traits mâles, durs, énergiques, vigoureux.</p>
+
+<p>Voilà les soldats du 65ème après une campagne de,
+trois mois et demi, après avoir marché dans la neige,
+dans la boue, dans l'eau, dans le sable, dans la poussière,
+sous la pluie, la neige et le soleil!</p>
+
+<p>Voilà nos braves volontaires après avoir fait des
+marches forcées de trente, trente-cinq et trente-huit
+milles en une journée!</p>
+
+<p>Voilà nos amis après avoir souffert du froid, de la
+faim et de la chaleur.</p>
+
+<p>Voilà nos Canadiens-Français après avoir vu le feu,
+tels qu'ils étaient avant le soir de la bataille et qu'on
+croit voir noirs de poudre et de poussière.</p>
+
+<p>Chapeau bas! Salut aux braves!</p>
+
+<p>LES ANCIENS MEMBRES DU 65e BATAILLON.</p>
+
+<p>Le capitaine DesRivières haussant la voix autant
+qu'il le peut pour se faire entendre au-dessus des grondements
+de la foule, lit enfin les lignes qui suivent:</p>
+
+<p>Au lieutenant-colonel J. A, Ouimet, commandant le
+65e bataillon, C. M. R., aux officiers et soldats du
+65e bataillon, C. M. R.</p>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Les soussigné, anciens officiers, sons-officiers et soldats
+du 65e bataillon, C. M. R., mus par un sentiment
+de joie de vous voir revenir dans vos foyers, après une
+campagne rude et pénible, viennent vous souhaiter la
+bienvenue, et vous exprimer en même temps leur admiration
+pour le courage, l'énergie et les qualités essentiellement
+militaires dont vous avez donné tant de
+preuves dans la guerre du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Tous avez mérité la reconnaissance du pays entier,
+en contribuant dans une large part &amp; faire respecter la
+loi et à rétablir l'ordre troublé.</p>
+
+<p>Mous n'ignorons pas que ce n'a été qu'au prix de
+grands sacrifices personnels, de privations de toutes
+sortes, de marches longues et pénibles, et même au pris
+de votre sang que vous avez assuré la tranquillité du
+pays.</p>
+
+<p>Vous avez montré sur le champ de bataille le sang-froid,
+la valeur qui distinguent de vieux soldats aguerris.</p>
+
+<p>Vous êtes bien les descendants des héros de la
+Monongahéla, de Carillon et de Châteaugay!</p>
+
+<p>Les annales conserveront le souvenir des travaux
+accomplis et des succès remportés par le 65e bataillon
+Carabiniers Mont-Royaux.</p>
+
+<p>Vous avez attaché un tel prestige au bataillon que
+l'honneur d'y appartenir rejaillit sur ceux qui y ont
+appartenu, et nous, vos amis, vos anciens compagnons
+d'armes, pouvons dire avec orgueil: "Nous avons été
+au 65ème."</p>
+
+<p>Vous avez fait honneur à votre race! vous êtes les
+bienvenus.</p>
+
+<p>Puissiez-vous trouver dans le sein de vos familles le
+repos que vous avez si bien mérité. Salut, honneur,
+reconnaissance au 65ème.</p>
+
+<p>Montréal, juillet, 1885.</p>
+
+<p>(Signatures)</p>
+
+<p>E. DesRivières, Armand Beaudry, L. E. N. Pratte,
+Horace Pépin, A. Renaud, P. J. Bédard, A. Bryer,
+L. N. Paré, A. Simard, E. Globensky, G. Faille, J.
+H. Salameau, A. Lussier, Joseph Pelletier, H. Viger,
+E. D. Collerette, J. A. Dorval, C. A. Bourgeois, M.E.
+Dymbumer, Henri Morin, Flavien J, Granger, J. Arthur
+Tessier, Albert Béliveau, A. Sumbler, Adolphe
+Grenier, Napoléon Leduc, Pierre E. Drouin.
+George N. Watie, G. L. A. Beaudet, J. B. Emond;
+E. G. Phaneuf, Frs Corbeille, C. A. Giroux, G. S.
+Malepart, Philippe Gareau, Roméo LaFontaine, J.
+Edouard LaFontaine, Wilfrid Lortie, Ephrem Chalifoux,
+Auguste Lavoie, Napoléon Lefebvre, Aimé Grothé,
+Ernest Neveu, J. A. Dazé, Arthur Nay, Philippe
+LeBel, D. Payette, Pierre Villeneuve, Camille Nourrie,
+J. E. Marois, Joseph Pelletier, Joseph Pouliot,
+Charles Boy, Elie Duchesne, Adolphe Lecault, Charles
+Brunelle, Joseph Lagacé, Alexis Gauthier, Séraphin
+Laroche, Eug. Beaudry, J. A. Boudrias, J. W. Bacon,
+Emile A. Lorimier, Edmond Daller, E. Trestler, N.
+Millette, E. Dansereau, D. Maypenholder, Louis Houle,
+Alfred Bertrand, Georges Cadieux, Georges Giroux,
+Jean-Baptiste Dubois, Omer Fontaine, Napoléon Leclerc,
+Léon Gagnon, Louis Gauthier, Charles Deslauriers,
+Charles Berger, Alfred Bernier, Frédéric Guillette,
+O. Boyer, J. N. A. Beaudry, P. A. Beaudry,
+Charles Blanchard, Ernest Gadbois, Gustave A. Leblanc
+Alfred Labbé, George Lesage, Adolphe Lefebvre, O.
+Corriveau, A. N. Brodeur, J. B. L. Précourt, Albert
+Leduc, Edouard Villeneuve, J. E. A. Dubord, Alex
+Scott, P. A. Boivin, Joseph Hurtubise, Arthur Quevillon,
+Chs Alex Merrill, Israël Marion, Moïse Raymond,
+A. B. Brault, J. Z. Resther, E, N. Lanthier,
+Arthur Labelle, J. Bte. Métivier, W. Maynard, Horace
+Normandin, E. Hébert, J. R. Saint-Michel, J. E,
+Decelles, Aug. S. Mackay, J. B. Labelle, H. A.
+Cholette, L. P. Trudel, J. C. Moquin, J. C. Dupuis
+Ï. J. R. Hubert, Adolphe Lupien, R. Resther, Joseph
+Ross, Napoléon Melançon, Alfred Desnoyers, C. E.
+Stanton.</p>
+
+<p>Tous les vétérans du 65e, portant le <i>helmet</i> blanc et
+le ruban à la boutonnière, sont rangés en bataille sur le
+quai, capitaines, lieutenants, sergents et caporaux à
+leur rang, comme au temps où ils portaient l'uniforme.</p>
+
+<p>Ces vétérans avec leur teint frais et rosé et leurs
+joues pleines semblent des jeunes gens à côté des volontaires
+qui reviennent du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Le colonel Ouimet répond brièvement et conseille aux
+vétérans de former un double bataillon, comme cela se
+fait à Toronto pour les Queen's Own.</p>
+
+<p>"J'accepte vos compliments, mes amis, dit-il, en ma
+qualité de colonel du 65e. Les éloges que vous
+adressez à mes soldats sont mérités, et il suffit, pour
+s'en convaincre, de lire les rapports du général
+Strange."</p>
+
+<p>Ces paroles sont reçues par des hourras et des
+"vive le 65e!"</p>
+
+<p>LE DÉFILÉ</p>
+
+<p>Les commandements se font entendre et enfin on se
+met en marche, les vétérans en avant, la musique du
+65e, le colonel Ouimet escorté des officiers délégués de
+tous les autres régiments, et enfin le bataillon.</p>
+
+<p>En haut de la rue des Casernes, attend la tête de la
+colonne qui se compose ainsi:</p>
+
+<p>Une section d'artillerie, deux pièces de canon, trente
+hommes et quatre officiers, le 85ème bataillon, les
+officiers et sergents du Prince of Wales, un détachement
+du 6ème Fusiliers, un détachement des Royal Scotts,
+les vétérans du 65e, les membres fondateurs du bataillon,
+la musique de la Cité, les officiers de la brigade
+militaire et le bataillon.</p>
+
+<p>Le passage était littéralement bloqué, l'enthousiasme
+ne se ralentissait pas et les bravos étaient ininterrompus:
+"Il y avait peut-être un plus grand déploiement
+de richesse à Paris, lors du retour des soldats de Crimée,"
+nous disait un Français, "mais certainement que
+la réception n'était pas plus cordiale, ni l'enthousiasme
+plus grand."</p>
+
+<p>Lemay et Lafrenière, les deux blessés, avaient pris
+place dans une superbe voiture. Inutile de dire qu'ils
+ont été l'objet d'une ovation. Les dames leur lancèrent
+tellement de bouquets, que la voiture en étaient remplie.</p>
+
+<p>L'aumônier du bataillon, l'excellent Père Prévost,
+toujours fidèle au poste, accompagnait les bons enfants.</p>
+
+<p>Ce digne prêtre pleurait de joie en voyant l'accueil
+fait à ses jeunes amis et en remerciait Dieu tout bas.</p>
+
+<p>L'entrée triomphale dans la cité de Montréal commença
+et on parcourut la rue Notre-Dame jusqu'à
+l'Hôtel-de-Ville.</p>
+
+<p>Partout des banderoles et des drapeaux tricolores
+décoraient les maisons.</p>
+
+<p>A L'HÔTEL DE VILLE</p>
+
+<p>A l'Hôtel-de-Ville, le maire demanda au colonel du
+bataillon de vouloir bien arrêter un instant et monta
+au haut du perron. Près de lui vinrent se ranger en
+haie les officiers supérieurs, les capitaines et les lieutenants
+du bataillon.</p>
+
+<p>La foule était énorme et une épingle n'aurait pu
+tomber à terre.</p>
+
+<p>Quand le silence se fut un peu rétabli, le maire lut
+l'adresse suivante:</p>
+
+<p>Col. Ouimet, officiers, sous-officiers et soldats du
+65e bataillon.</p>
+
+<p>Montréal par ma voix vous acclame et vous souhaite
+la plus cordiale et la plus chaleureuse des bienvenues.</p>
+
+<p>Montréal vous remercie pour vos sacrifices et pour
+votre ardent patriotisme!</p>
+
+<p>Vous avez répondu à l'appel de la patrie au moment
+du danger, et nous vous avons suivis des yeux dans
+votre courte mais glorieuse carrière militaire.</p>
+
+<p>Vous vous êtes conduits là-bas comme des hommes
+de coeur et comme de vieux soldats. C'est votre général
+qui se plait à le constater et je suis heureux de
+pouvoir vous le dire au nom de tous les citoyens de
+Montréal, sans distinction d'origine ou de croyance.</p>
+
+<p>Soyez les bienvenus dans cette ville que vous aimez
+tant et qui, aujourd'hui, est si fière de vous!</p>
+
+<p>Soyez les bienvenus dans vos familles qui ont pleuré
+votre départ et qui se réjouissent de votre retour.</p>
+
+<p>Soyez les bienvenus parmi vos amis et parmi vos
+camarades de tous les jours.</p>
+
+<p>Au nom du conseil municipal, je vous offre officiellement
+les remerciements de la ville de Montréal et
+je suis certain de me faire l'écho de tous mes concitoyens,
+lorsque je déclare que le 65e bataillon a bien
+mérité de la patrie.</p>
+
+<p>Merci, colonel, merci, MM. les officiers! merci braves
+soldats qui êtes allés offrir vos vies sur l'autel du
+patriotisme et du devoir.</p>
+
+<p>Tous avez reçu le baptême de sang sans broncher et
+vos glorieux blessés sont là pour prouver au monde
+que vous êtes les dignes fils des premiers colons du
+Canada.</p>
+
+<p>Le brave Valiquette a perdu la vie dans l'accomplissement
+d'un devoir sacré.</p>
+
+<p>&mdash;Honneur à sa mémoire!</p>
+
+<p>Maintenant, mes amis, je comprends le légitime désir
+que vous avez d'aller embrasser vos familles en passant
+par l'église où vous allez remercier Dieu de vous avoir
+protégés tout spécialement.</p>
+
+<p>Encore une fois, merci! Encore une fois, soyez les
+bienvenus parmi nous!</p>
+
+<p>Permettez-moi, colonel. Ouimet, de vous presser la
+main, comme tous les citoyens de Montréal voudraient
+pouvoir la presser, en ce moment, à tous les hommes
+de votre bataillon!</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame Beaugrand présente au colonel Ouimet
+un magnifique bouquet avec attaches tricolores. Des
+bouquets sont aussi présentés aux majors Hughes et
+Dugas, ainsi qu'aux officiers.</p>
+
+<p>Puis on continue la marche; toujours la même foule,
+toujours le même enthousiasme, et toujours les mêmes
+acclamations. Partout des banderoles, des drapeaux,
+des festons, des saluts et des armes, et à maints endroits
+des larmes de joie, d'orgueil et de triomphe. Nos
+concitoyens anglais ont fait beaucoup pour ajouter à
+l'éclat de la réception de nos troupes. Les bureaux du
+Pacifique, la Banque de Montréal, le Bureau des Postes,
+le Saint Lawrence Hall, les Compagnies d'Assurance,
+les banques, le Mechanics' Hall, la rue McGill, toute
+belle, la partie de la rue Notre-Dame entre la rue
+McGill et la paroisse, ravissante; il faudrait tout un
+volume pour décrire toutes ces belles choses et pour
+dire avec quelle bonne volonté, avec quel coeur on a
+fait tout ça.</p>
+
+<p>L'ENTRÉE A L'ÉGLISE.</p>
+
+<p>Le 85ième, la garde d'honneur, entra d'abord, précédé
+de son corps de musique, pénétra par l'allée du
+centre et défila par une allée latérale; ensuite entra
+la musique de la Cité suivie des fondateurs du 65ième
+bataillon, puis les héros de la fête.</p>
+
+<p>Messieurs de Saint-Sulpice, ayant à leur tête le dévoué,
+patriotique et bon curé Sentenne, avaient fait
+tout pour recevoir les braves à Notre-Dame. Partout
+des drapeaux, des inscriptions et des festons et surtout
+une foule considérable qui remerciait Dieu du retour
+si heureux de nos troupes.</p>
+
+<p>Le 65ème arrive, tel qu'il est, sale, déchiré, mal
+coiffé, noir, mais l'oeil vif et la jambe alerte, il suit
+sa musique, le sourire aux lèvres et vient prendre la place
+qu'on lui avait désignée.</p>
+
+<p>On entonne <i>Magnificat</i>; vingt mille voix se
+mêlent au choeur et tous dans un même élan religieux
+et patriotique, chantent à Marie son principal cantique
+de louanges.</p>
+
+<p>SERMON.</p>
+
+<p>Après le chant, M. l'abbé Emard monte en chaire et
+prononce l'éloquente allocution que nous ne pouvons
+ici que résumer:</p>
+
+<p>L'orateur rappelle, en des termes éloquents, le beau
+fait d'armes accompli lors des luttes de nos pères par
+Dollard Desormeaux et ses compagnons, partis eux
+aussi de l'église Notre-Dame, où nous revient aujourd'hui
+le 65e bataillon, Dollard et ses compagnons sont
+tombés sous les flèches de l'ennemi; vous, vous nous
+revenez chargés des trophées de la victoire.</p>
+
+<p>Nous admirons l'idée qui vous conduit aujourd'hui
+au pied des autels pour entonner un chant d'action de
+grâces; car vous prouvez que vous avez combattu non
+seulement en patriotes, mais en chrétiens; vous avez
+invoqué le Dieu des combats, et vous venez le remercier.</p>
+
+<p>La Religion et la Patrie sont fières de leurs enfants
+et défenseurs. Vous avez porté fièrement le drapeau
+de votre foi. Vous vous êtes montrés dignes de votre
+devise: "<i>Nunquam retrorsum</i>" La Patrie vous remercie
+des sacrifices que vous vous êtes imposés pour sa défense.</p>
+
+<p>Ah! quels sacrifices! Vous avez abandonné vos situations,
+vous vous êtes arrachés des bras de vos mères,
+de vos familles et de vos enfants, et vous avez volé à
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Vous avez donné à l'Europe un exemple de votre
+valeur militaire, vous vous êtes montrés dignes de vos
+ancêtres.</p>
+
+<p>Nous avons contemplé votre courage, quand a sonné
+l'heure du départ; vous n'avez pas déçu nos espérances.</p>
+
+<p>Nous avons appris avec orgueil votre conduite valeureuse.
+Soldats, vous êtes des braves! Nous sommes
+fiers de vous; soyez-le, comme nous le sommes.</p>
+
+<p>Pendant cette brillante campagne, il s'est élevé une
+note discordante, mais votre noble conduite, vos exploits
+ont su faire taire la voix de l'envie et du fanatisme.
+Vous qui n'aviez vu que le côté brillant de l'art militaire,
+vous avez vu la mort en face, et vous l'avez
+envisagée l'âme calme, le coeur ferme et l'oeil serein
+Honneur à vous!</p>
+
+<p>Vous avez pris sur vos épaulea la croix véritable et
+vous êtes allés la transporter au champ des martyrs
+Fafard et Marchand. Soyez fiers de votre campagne
+mais restez toujours dignes; après avoir remporté les
+triomphes de la terre, soyez dignes de la couronne des
+cieux...Ainsi soit-il.</p>
+
+<p>Suivit le chant du <i>Te Deum</i>; encore cette fois toutes
+les voix se réunirent pour remercier Dieu du retour
+de nos hommes et l'heureux résultat de cette campagne
+mémorable.</p>
+
+<p>Un joli incident et qui a été fort goûté de tous ceux
+qui en ont été témoins: Avant de quitter l'église le
+lieutenant-colonel Ouimet déposa au pied de la statue
+de la Sainte Vierge le superbe bouquet qu'il avait recu
+à l'hôtel-de-ville.</p>
+
+<p>On laisse Notre-Dame, toujours le 85ème en tête
+avec son magnifique corps de musique; suivent les
+anciens membres du 65ème bataillon, le 65ème, les
+fondateurs du bataillon et la foule. On reprend la rue
+Notre-Dame, on descend la Côte Saint Lambert, la rue
+Craig et on entre au "Drill Hall."</p>
+
+<p>Le 85e forme encore la garde d'honneur, suivent les
+représentants des autres corps militaires de Montréal,
+puis apparaît le 65e qui fait son entrée toujours triomphale,
+toujours aux acclamations de la foule. Il défile
+au son de la musique et se forme en colonne.</p>
+
+<p>SALLE DU BANQUET.</p>
+
+<p>On avait orné les tables avec des fleurs et des plantes
+empruntées à la serre et aux plates-bandes du jardin
+Viger.</p>
+
+<p>En arrière de la table d'honneur, sur une longue
+banderole on lisait les mots: "Les anciens du 65e aux
+braves du Nord-Ouest."</p>
+
+<p>Le menu était quelque chose de substantiel, tel qu'il
+convient à des estomacs fatigués par des privations de
+trois mois et plus: jambon, corn-beef, roast-beef, et
+autres pièces de résistance froides. Le vin, la bière
+et le claret punch coulaient à flots.</p>
+
+<p>Au-dessus était placée une cartouche avec la devise
+de notre populaire bataillon: <i>Nunquam retrorsum</i>
+"Jamais en arrière."</p>
+
+<p>On remarquait parmi les drapeaux, qui composaient
+le faisceau placé en arrière du siège du président, un
+drapeau français en soie frangée d'or avec le chiffre
+"65," présenté au colonel Ouimet par les citoyens de
+la partie Est.</p>
+
+<p>En avant de la table d'honneur étaient deux petites
+bannières portant les mots: "A nos braves!"</p>
+
+<p>Le service de ces agapes militaires a été irréprochable;
+pour en convaincre nos lecteurs il nous suffira
+de dire qu'il était sous la direction de MM. Michel
+Beauchamp et William Gill, deux maîtres d'hôtel bien
+connus, le premier au Richelieu, et l'autre au St.
+Lawrence Hall.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle du banquet, les volontaires
+du Nord-Ouest se formèrent en colonne à quart
+de distance de conversion et se débarrassèrent de leurs
+sacs et de leurs armes.</p>
+
+<p>Chacun admira la précision, l'ensemble et l'habileté
+avec lesquels ils mirent leurs armes en faisceaux. On
+ont dit de vieux grognards de la garde de Napoléon.</p>
+
+<p>Les volontaires se mirent à table et firent honneur
+au repas tout en fraternisant avec leurs compagnons
+d'armes de Montréal.</p>
+
+<p>Le banquet était présidé par le lieutenant-colonel
+Harwood, D. A. G., qui avait à sa droite le lieutenant-colonel
+Ouimet, commandant du 65e et à sa gauche,
+Son Honneur le maire.</p>
+
+<p>A la même table, étaient les lieutenants-colonels Fletcher,
+Gardner, Crawford, Hughes, Brosseau, du 85e,
+Stevenson, de la batterie de campagne, d'Orsonnens,
+Caverhill, Rodier, du 76e, de Châteaugay, J. M.
+Prud'homme, du 64e, de Beauharnois, Sheppard, du
+83e, de Joliette; le major Denis, du 84e de Saint-Hyacinthe,
+M. le curé Sentenne, le. Dr Lachapelle
+l'honorable M. Thibaudeau, MM. les échevins Mount
+Fairbairn, Robert, Grenier, Laurent, Mathieu, Jeannotte,
+Armand, MM. Larocque, A. Desjardins M. P.,
+J. J. Curran, M. P.</p>
+
+<p>Parmi les dames présentes, on remarquait Mme Ald.
+Ouimet, Mme L. S. Olivier, Delles Martin, E. Perrault
+Mmes Mount, Berry, A. A. Wilson, Mathieu, L. A.
+Jetté, Joseph Aussem, J. Leclaire, A. Larocque,
+Rouer Roy, E. Starnes, Lady Lafontaine, F. D. Monk,
+Delles Corinne Roy, Quigley, Amélie Roy, Alice Roy,
+Pelletier, Wilson.</p>
+
+<p>Il a été impossible de préparer une liste complète de
+toutes les notabilités présentes dans la salle d'exercice
+à cause du mouvement de la foule autour des tables du
+festin et des groupes formés par les parents et les amis
+qui venaient presser la main des volontaires du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>LES DISCOURS</p>
+
+<p>Voici le résumé du discours prononcé par le colonel
+de Lotbinière Harwood D. A. G., commandant le
+district militaire No 6, au banquet du Drill Shed:</p>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>S'il y a une classe d'hommes, au sein de la Confédération
+Canadienne qui, depuis de nombreuses années,
+ont eu à souffrir de l'apathie, de l'indifférence des
+habitants de ce pays, en retour des sacrifices immenses
+qu'ils se sont imposés pour prouver à leurs concitoyens
+leur dévouement à la chose publique et à la patrie,
+c'est indubitablement la classe des volontaires.</p>
+
+<p>Que chacun rappelle ses souvenirs, il verra combien
+de fois les volontaires ont été, depuis quelques
+années, traités d'exaltés, d'hommes bons à jouer aux
+soldats. On s'est même oublié jusqu'à les traiter de
+"vils traîneurs de sabre"; des patrons de boutiques,
+de grands magasins, de grandes usines allaient jusqu'à dire:
+Nous ne voulons pas de volontaires à notre
+service, comme employés.</p>
+
+<p>S'il s'agissait de donner des prix aux meilleurs
+tireurs à la carabine, je connais le nom de gens haut
+placés dans le commerce et ailleurs qui refusaient de
+donner leur obole, en disant: "Pourquoi tout ce tapage?
+Pourquoi la Milice? A quoi sert tout cela?
+Nous n'avons pas besoin de donner notre argent pour
+faire jouer au soldat, etc., etc." Et la conséquence
+était que nos braves militaires, non contents de donner
+leur temps et leurs peines, étaient obligés de souscrire
+de leurs bourses, afin de fournir des prix aux concours!
+Que de sacrifices les officiers de fout rang ont été obligés
+de faire en maintes circonstances pour maintenir leurs
+corps de volontaires en état effectif en face de toute
+cette apathie! Puis encore, lorsque les différents ministres
+de la milice voulaient de l'aide des chambres pour
+la Milice, soit pour les camps, soit pour avoir des
+armes, des accoutrements, des uniformes convenables,
+vous voyiez tout de suite un certain nombre de membres
+se récrier, criant au gaspillage, disant que le pays
+allait à la banqueroute, à la ruine, que la Milice était
+inutile... que nos braves volontaires n'étaient bons
+qu'à jouer au soldat, et que dirai-je encore.</p>
+
+<p>Tout ce temps, nos volontaires, toujours animés du
+plus noble patriotisme, se disaient: Patience! patience!
+un moment viendra, et le pays, dans sa détresse,
+nous demandera à grands cris. Alors, nous, comme
+toujours, nous répondrons: <i>Présents!</i></p>
+
+<p>Oui, messieurs, à la fin de mars dernier, ce moment
+est malheureusement venu.... et qu'est-il arrivé? Il
+est arrivé, messieurs, qu'à ce moment suprême chaque
+volontaire, d'un bout du pays à l'autre, depuis les colonels
+jusqu'au dernier des soldats, s'est écrié avec joie:
+<i>Présents!</i></p>
+
+<p>A la fin de mars dernier, au milieu de nos troubles
+le Bon Génie, qui préside aux destinées du pays, s'était
+chargé de nous donner l'homme qu'ils nous fallait&mdash;le
+brave et habile général Middleton, le général modèle
+doux, humain, et <i>fortiter in re</i>. Oui, le général Middleton,
+ce soldat "sans peur et sans reproche," qui,
+par son tact, sa prudence, ses sages mesures, ses calculs
+habiles, "sans verser de sang inutilement," a su
+conduire nos troupes &amp; la victoire, et étouffer un soulèvement
+qui menaçait d'être général, un de ces soulèvements
+qui, peu de chose au commencement, pouvait
+en grandissant prendre des proportions colossales,
+faire promener la torche incendiaire d'un bout à l'autre
+du Nord-Ouest, et faire couler des flots de sang à
+travers ces vastes régions. (Vifs applaudissements.)
+Mais, grâce à Dieu, un homme presque providentiel se
+trouvait à la tête des forces, et avec son aide et celle
+de nos vaillants volontaires, la douce paix, "cette fille
+aimée du ciel," est rentrée au sein de notre belle confédération.
+(Bruyants applaudissements.)</p>
+
+<p>Nunquam retrorsum! Non! non, jamais en arrière,
+officiers et soldats du 65e bataillon! Fidèles à la noble
+devise qui distingue votre beau bataillon, vous vous
+êtes levés, comme un seul homme, à la fin de mars dernier,
+pour aller défendre le drapeau national, laissant
+sans la moindre hésitation, parents, amis, situation, position,
+affaires privées, pour obéir au cri du devoir et
+à la voix de î'honneur qui vous appelaient. (Vifs
+appl.)</p>
+
+<p>65e bataillon, sur vous est tombé le premier choix
+d'entre tous les bataillons de la province de Québec!
+La patrie comptait sur vous et ses espérances n'ont
+pas été déçues!</p>
+
+<p>Le pays vous a constamment suivi des yeux. Votre
+souvenir a toujours été présent à l'esprit de vos amis,
+à travers vos longues marches, tantôt; en butte à un
+froid sibérien, tantôt sous les rayons d'un soleil d'Afrique.</p>
+
+<p>Vos souffrances morales et physiques de toutes sortes
+(mal couchés, souvent mal nourris, à peine vêtus,
+sans pain, sans souliers, couchant sur la dure), vous
+avez tout souffert, tout bravé! Que de marches, de
+contremarches, que de milles parcourus en tous sens,
+et la nuit, et le jour, mais grâce à Dieu, vous nous
+revenez couverts de gloire......... Vous nous revenez,
+la joie, l'orgueil et l'honneur de Montréal. (Applaudissements
+frénétiques.)</p>
+
+<p>Oui, soldats du 65e bataillon, vous nous revenez couverts
+de gloire......... et c'est avec un légitime orgueil
+que nous contemplons vos figures basanées, les nobles
+débris d'uniformes qui vous couvrent à peine, mais qui
+font votre gloire........ vos visages bronzés, vos visages
+de vétérans! ah! mais c'est que vous n'avez pas
+joué au soldat (hourras frénétiques!)</p>
+
+<p>Oui! vous nous revenez glorieux et vainqueurs.</p>
+
+<p>Tous avez reçu le baptême du feu... Vous avez reçu
+le baptême du sang... Vous avez reçu le baptême des
+privations et des souffrances de toutes sortes. Vous
+avez même reçu le baptême de la médisance et de la
+calomnie la plus atroce... Attaqués dans votre honneur
+de gentilshommes, de Canadiens, de soldats, par cette
+sale et dégoûtante feuille de choux, cultivée, fumée,
+arrosée par ce grand Prêtre de la calomnie, le fameux
+Sheppard de Toronto; vous nous revenez vainqueurs
+et vous avez prouvé à tout le pays que comme patriotes,
+gentilshommes et soldats, vous n'aviez ni supérieurs,
+ni maîtres dans toute la milice du Canada. (longs applaudissements.)</p>
+
+<p>Aussi avec quelle joie lisions-nous le récit de vos
+hauts faits dans le Nord-Ouest, avec quel orgueil
+lisions-nous les belles paroles que votre commandant,
+le général Strange, nous adressait après vos actions
+d'éclat. Nous avons tous lu avec joie ce que le général
+Strange écrivait de vous à un de ses amis intimes,
+il n'y a que quelques jours.</p>
+
+<p>Nos coeurs ont battu à briser nos poitrines en lisant
+des pages comme celle-ci: "Quand le canon, cette voix
+de fer, ce dernier argument de la civilisation armée,
+eut fait répercuter pour la première fois les échos
+endormis de la solitude des, sombres régions du
+Nord-Ouest, nos braves soldats du 65e bataillon se
+sont élancés sur l'ennemi&mdash;les marais, les sombres
+forêts, les broussailles presqu'impénétrables, n'arrêtaient
+pas leur impétuosité&mdash;et comme les chevaux
+qui traînaient le canon se trouvaient souvent embourbés,
+envasés jusqu'aux oreilles, <i>my plucky French
+Canadians</i> s'attelant au canon font sortir de cette
+impasse chevaux, canon et tout ce qui s'en suit, le
+tout avec cette agilité, cet élan français qui distingue
+nos Canadiens-Français." (Applaudissements.)</p>
+
+<p>Puis encore les paragraphes suivants:</p>
+
+<p>"Le véritable esprit militaire des anciens coureurs
+des bois, la milice de Montcalm, des voltigeurs
+de Salaberry semble aussi vivace que jamais dans le
+coeur de nos Canadiens-Français. Nous avons bivouaqué
+sous nos armes... nous étions sans feu... le 65e
+bataillon était pour le moment sans capotes (en parlant
+de la poursuite contre Gros Ours). Les soldats
+du 65e bataillion n'avaient pas pris de vivres avec
+eux lorsque le matin ils débarquaient de leurs bateaux
+pour s'élancer au pas redoublé là où le devoir les
+appelait. Nous partageâmes nos rations avec eux."</p>
+
+<p>Puis plus loin.</p>
+
+<p>"Un autre jour, ils arrivent (le 65e) à un certain
+endroit; après avoir marché toute une nuit l'énorme
+distance de onze lieues; à travers des marais presqu'impassables...
+le coeur joyeux... la gaie chanson
+canadienne à la bouche... bravant tous les obstacles,
+plusieurs d'entre eux allaient pieds nus et ensanglantés,
+leurs uniformes étaient en lambeaux et cependant
+ils étaient prêts à tout."</p>
+
+<p>"Sur eux tombaient les postes les plus exposés
+chaque fois que nous pouvions rejoindre l'ennemi, et
+c'était toujours avec peine que je pouvais contenir
+l'ardeur belliqueuse de <i>my plucky French Canadians</i>,"</p>
+
+<p>Ainsi vous voyez que rien de ce qu'on disait de vous
+n'était perdu pour nous, pour moi surtout qui ai le plaisir
+de compter votre beau bataillon parmi les bataillons
+du District que j'ai l'honneur de commander.
+Aussi soyez les bienvenus au milieu de nous. Vous
+avez bien mérité de la patrie. Tous ceux qui vous
+sont chers, qui vous aiment si tendrement, brûlent
+d'envie de vous serrer la main, de vous presser sur
+leur coeur, et de vous dire combien ils sont contents
+de voua, fiers de vous, comme nous le sommes tous ici,
+comme l'est tout le pays en général et la ville de Montréal,
+en particulier. (Tonnerre d'applaudissements.)
+Aussi, messieurs, en terminant, permettez-moi de proposer
+la santé du brave général Middleton, le soldat
+"sans peur et sans reproche" et celle du 65e bataillon
+nos <i>plucky French Canadians</i>. (Applaudissements
+prolongés.)</p>
+
+<p>Le maire Beaugrand, appelé à prendre la parole,
+complimenta en termes appropriés et d'une façon très
+éloquente le 65e bataillon.</p>
+
+<p>A l'instar du colonel Harwood, il parla des accusations
+portées contre le bataillon, et sut les réfuter.</p>
+
+<p>M. Beaugrand termina en proposant la santé du
+général Strange qui dirigea nos troupes, du colonel.
+Ouimet, commandant du 65e, des braves officiers,
+et sous-officiers. Il fit allusion au sergent Valiquette,
+mort au champ d'honneur, aux morts et aux blessée de
+cette insurrection qui sera l'événement mémorable de
+1885.</p>
+
+<p>Le colonel Ouimet répondit brièvement, mais avec
+éloquence. Il remercia chaleureusement le public
+canadien, le maire de Montréal, les dames, des secours
+donnés aux familles des volontaires, et pour la brillante
+réception du jour. A peine était-il assis que trois,
+hourras retentirent en son honneur sous l'immense
+voûte de la salle d'exercices.</p>
+
+<p>M. le maire Beaugrand proposa en anglais la santé
+de la Montreal Garrison Artillery et des autres bataillons
+qui, sans avoir participé à la campagne, avaient été
+prêts à répondre à l'appel.</p>
+
+<p>Le colonel Stevenson, appelé à répondre, dit qu'il
+s'associait de tout coeur à la démonstration du jour. Il
+était heureux de serrer encore une fois la main aux
+braves du 65e, de les voir revenir gais et en bonne
+santé.</p>
+
+<p>M. C. A. Corneiller parla en dernier lieu. Ce fut
+le discours de la clôture du dîner. En faisant l'éloge
+des braves volontaires, l'orateur paya un noble tribut
+d'hommages au zèle et au dévouement du R. P; Prévost,
+l'aumônier du 65e bataillon. Il a suffi à, M. Cornellier
+de rappeler ce nom si cher aux soldats dont on
+fêtait l'arrivée pour soulever les applaudissements les
+plus enthousiastes.</p>
+
+<p>Durant le dîner, la musique de la Cité et l'Harmonie
+font entendre les morceaux les plus choisis de leur
+répertoire.</p>
+
+<p>APRÈS LE DINER</p>
+
+<p>A doux heures, le dîner étant termine, les volontaires
+se mirent en marche pour se rendre à la salle Bonsecours,
+en suivant les rues Craig, Gosford et Claude. Ils
+étaient suivis par une foule immense et sur leur passage
+ils furent l'objet de nouvelles acclamations. La musique
+de la Cité on tête suivie des anciens membres du
+65e.</p>
+
+<p>A la salle on déposa les armes et les sacs et on se
+dispersa pour aller passer le reste de la journée dans
+les joies intimes de la famille. Les anciens membres
+du 65e, accompagnés de la Musique de la Cité, escortèrent
+le lieutenant-colonel Ouimet jusqu'à sa résidence
+rue Dorchester.</p>
+
+<p>Le brave colonel saisit de nouveau l'occasion pour
+féliciter les anciens membres du 65e de leur bonne
+tenue et termina en les remerciant de s'être montrés
+dignes de leurs frères d'armes dans la brillante réception
+dont ils ont été l'objet.</p>
+
+<p>Après avoir pressé encore une fois la main à leur
+colonel, les anciens membres retournèrent à la salle
+d'exercices où ils eurent un lunch particulier. Des
+discours de circonstance furent prononcés par le capitaine
+DesRivières, président du comité de réception,
+et plusieurs autres. Dans son discours, le capitaine
+DesRivières félicita le capitaine Pratte et le sergent
+Pépin du zèle dont ils avaient fait preuve pendant tout
+le temps que le comité s'était occupé de se préparer à
+recevoir les volontaires du 65e. M. Beaudry, vice-président
+du comité fit aussi quelques remarques parfaitement
+appropriées.</p>
+
+<p>Ce dîner de braves fut accompagné chant et de
+musique. En se séparant, il fat convenu qu'on se
+réunirait tous, ce soir, à la salle Bonsecours, pour déposer
+les coiffures et recevoir des instructions, s'il était
+nécessaire.</p>
+
+<p>LE FEU D'ARTIFICE</p>
+
+<p>Les réjouissances commencées le matin se sont continuées
+dans la soirée. A neuf heures, il y eut feu
+d'artifice sur le Champ de Mars.</p>
+
+<p>Dès huit heures, une foule immense avait envahi
+les gradins qui longent la place et quand fut lancée la
+première pièce pyrotechnique on pouvait évaluer à vingt
+mille le nombre des spectateurs.</p>
+
+<p>Ce feu d'artifice a obtenu tout le succès qu'on pouvait
+en attendre. Chaque pièce lancée s'élevait à des
+hauteurs prodigieuses et décrivant sur le fond du
+firmament semé d'étoiles, des arcs de feu et l'effet le
+plus merveilleux.</p>
+
+<p>L'emporte-pièce de tout ceci, fut un cadre de grandeur
+considérable, couvert de produit chimiques au
+milieu duquel on avait inscrit le chiffre du "65e",
+en matière inflammable. Cette pièce d'un genre particulier,
+mise en feu, arracha à la foule des cris et des
+applaudissements.</p>
+
+<p>Le feu d'artifice se termina à 9.30 heures.</p>
+
+<p>L'auteur a tenu à publier ce rapport tel qu'il a été
+fait dans le temps, afin de l'enregistrer dans l'histoire
+de la campagne elle-même, et surtout pour que plus
+tard, personne ne puisse le taxer de partialité.</p>
+<br><br>
+
+<h4>FIN</h4>
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13557 ***</div>
+</body>
+</html>
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